L'action nationale, 1 septembre 1996, Septembre
[" Notre dossier Pour une conception civique du Québec par Claude Bariteau Jus 100 % naturel À la maison, au travail, partout, quand vous tirez votre «jus » d'ici, vous puisez vos watts à la source et vous êtes tout naturellement branchés sur une qualité de vie respectueuse de l'environnement et du bien-être de la collectivité.Bref, sur l'avenir ! a* Hydro Québec RENSEIGNEMENTS Une première assemblée sera tenue le mercredi 18 septembre, à la SSJB de Montréal, au 82, rue Sherbrooke Ouest, à 19h30 aux fins d'élire le conseil d'administration et d'adopter les règlements.Le fondateur de l'APEIQ est Yves Michaud, ancien délégué général du Québec en France.Vous pouvez devenir membre en remplissant le coupon ci-dessous en y incluant un chèque de vingt-cinq dollars (25$) à l'ordre de APEIQ.L'adresse du siège social est le 737, rue Versailles, Montréal, H3C1Z5 Tél.: (514) 932-0654-Télécopieur : (514) 932-9366.Site Internet : http : ///www.cam.org/~michaud Courrier électronique : michaud@cam.org COUPON DE COTISATION Prénom : Adresse : Tél.: bureau «// serait inexact et même hypocrite de prétendre que notre droit a toujours reconnu, expressément ou implicitement, des devoirs de loyauté et d'honnêteté pour les dirigeants de compagnies.» (Me Paul Martel, professeur au département des Sciences juridiques de l'Université de Montréal.Éditions Thémis, 1994.La morale et le droit des affaires.) Dans votre intérêt et celui de millions de Québécois Devenez membre de l'Association de protection des épargnants et investisseurs du Québec (APEIQ) (Organisme sans but lucratif) Face aux abus engendrés par la déréglementation des institutions financières, pour la PREMIÈRE FOIS AU QUÉBEC, les épargnants s'organisent pour défendre leurs intérêts.Les buts poursuivis par l'APEIQ sont : PROMOUVOIR - une meilleure représentation des petits actionnaires aux conseils d'administration des sociétés par actions et des sociétés ouvertes; -\tune plus grande démocratie dans le gouvernement d'entreprise; -\tune plus grande transparence dans la gestion des sociétés par actions et des sociétés ouvertes; -\tune plus grande imputabilité des dirigeants de ces sociétés; ASSISTER - les membres dans leurs revendications face aux institutions financières, maisons de courtage, émetteurs d'obligations et d'actions, etc.; FAIRE VALOIR - auprès des gouvernements le point de vue des membres dans les grands débats publics sur le fonctionnement des marchés financiers; CONSTITUER - un forum pour permettre aux membres de discuter des problèmes collectifs dans leurs relations avec les institutions financières; TABLE DES MATIERES SEPTEMBRE 1996 5 De la Révolution tranquille à la Mondialisation Rosaire Morin 7 Les profits des banques Michel Bernard et Léo-Paul Lauzon 23 Sommes-nous des opprimés?François-Albert Angers 28 Donner suite à l\u2019histoire Louis O\u2019Neill 45 L\u2019économie sociale André Joyal 63 Desjardins dans l\u2019histoire Gaston Deschênes 73 Miroir aux alouettes Marie Cholette 75 À travers l\u2019actualité Rosaire Morin 86 La fleur ou la feuille Jean-Luc Gouin Comptes rendus 88 Une planète nommée Québec de Pierre Graveline par Paul-Émile Roy 91\tD 'espoir et d\u2019éducation par René Boulanger 92\tLectures 94 Nos annonceurs Dossier : 105 Pour une conception civique du Québec Claude Bariteau Document : 169 L\u2019affaire du mouton Hélène Pelletier-Baillargeon COMITE EDITORIAL François Aquin, avocat, Montréal Louis Balthazar, politologue, Université Laval Claude Bariteau, anthropologue, Université Laval André Beauchamp, sociologue, Montréal Jules Bélanger, historien, Gaspé Jean-Guy Bissonnette, directeur de la recherche, Centraide Gérard Bouchard, sociologue, UQAC Henri Brun, constitutionnaliste, Université Laval Claudette Carbonneau, première vice-présidente, CSN Paul-André Comeau, journaliste, Montréal Marcel Couture, président, Le Devoir, Forces Fernand Daoust, administrateur, Fonds de Solidarité Bernard Descôteaux, rédacteur en chef, Le Devoir Nicole de Sève, conseillère, CEQ Clermont Dugas, géographe, UQAR Fernand Dumont, sociologue, Université Laval Andrée Ferretti, écrivaine, Cowansville Lucia Ferretti, vice-rectrice, UQAT Danielle Gagné, administratrice, Longueuil Alain-G.Gagnon, professeur, Université McGill Mona Gagnon, conseillère, FTQ Pierre Graveline, écrivain, éditeur, Montréal Jean-Claude Guérard, économiste, FIEC Roger Guy, professeur, UQAT André Joyal, économiste, UQTR Pierre-André Julien, économiste, UQTR Jacques Lacoursière, historien Claude Lafleur, directeur général, UPA Danielle Lafontaine, sociologue, UQAR Guy Laforest, politologue, Université Laval 2 \u2022 L'ACTION NATIONALE Andrée Lajoie, constitutionnaliste, Université de Montréal Pierre Lamonde, économiste, Fonds de solidarité Simon Langlois, sociologue, Université Laval Colette Lanthier, psychologue, Secrétariat à l\u2019action communautaire Robert Laplante, sociologue, Ville de Montréal Alain Laramée, professeur, Télé-Université Léo-Paul Lauzon, professeur, UQAM Lise Lebrun, action communautaire, Montréal Jean-Marc Léger, directeur, Fondation Lionel-Groulx Pierre Marois, avocat, Saint-Lambert Yves Martin, sociologue, démographe, Lac Brome Suzanne Messier, démographe, ministère de l\u2019Éducation Denis Monière, politologue, Université de Montréal Jacques-Yvan Morin, constitutionnaliste, Université de Montréal Pierre Noreau, sociologue, UQAT Ferdinand Ouellet, ex-sous-ministre, Saint-Roch-des-Aulnaies Michel Paillé, démographe, Conseil de la langue française Pierre Paquette, secrétaire général, CSN Micheline Paradis, directrice, Ma Caisse, Desjardins Hélène Pelletier-Baillargeon, écrivaine, Outremont Henri-Paul Proulx, secrétaire général, Solidarité rurale Guy Rocher, sociologue, Université de Montréal Bruno Roy, président, Union des écrivaines et des écrivains Jean-Claude Tardif, conseiller, CEQ Hélène Tremblay, rectrice par intérim, UQAR Rodrigue Tremblay, économiste, Université de Montréal Daniel Turp, professeur titulaire, Université de Montréal Pierre Vadeboncœur, écrivain, Outremont Monique Vézina, présidente du MNQ IL^\\@ttndDnn NATIONALE Volume LXXXVI Numéro 7, Septembre 1996 Directeur Rosaire Morin Relationniste Laurence Lambert Secrétaire Marie-Laure Prunier Analyse sociale Michel Rioux Nicole De Sève Éducation Jean-Claude Tardif Comité de rédaction Hélène-Andrée Bizier Jacques Brousseau Andrée Ferretti Robert Laplante Denis Monière Jean-François Nadeau Martin Poirier Michel Rioux Ronald-E.Laviolette Comité de lecture Jean-Jacques Chagnon Jean-Pierre Dupuis Lucia Ferretti Colette Lanthier Alain Laramée Pierre Noreau Christiane Pelchat Paul-Émile Roy Janine Thériault Prix André-Laurendeau Membres du jury Jules Bélanger Lucia Ferretti Colette Lanthier Infographie Sylvain Boucher Champ d\u2019action La revue s\u2019intéresse à tous les aspects de la question nationale.Des orientations cohérentes sont proposées pour bâtir le Québec de demain.Liberté d\u2019expression L\u2019Action nationale fait appel à un grand nombre de collaboratrices et de collaborateurs.Elle ouvre ses pages aux jeunes et aux experts.Respectueuse de la liberté d\u2019expression, elle admet les différences qui ne compromettent pas l\u2019avenir de la nation.Rédaction L\u2019article demandé peut comprendre de 10 à 20 pages.Le compte rendu d\u2019un livre peut compter une ou deux pages.Un article soumis, sans entente préalable, peut varier de 5 à 8 pages.L\u2019envoi du manuscrit et de la disquette facilite nos travaux.Le texte vulgarisé est la forme d\u2019écriture souhaitée.Index Les articles de la revue sont répertoriés et indexés dans «L\u2019index des périodiques canadiens» depuis 1948, dans «Périodex» depuis 1984, dans «Repères» publié par SDM Inc.et la Bibliothèque nationale du Québec depuis 1985.Reproduction La traduction et la reproduction totale ou partielle des textes publiés dans l\u2019Action nationale sont autorisées à condition que la source soit mentionnée.L'ACTION NATIONALE 1259, rue Berri, bureau 320 Montréal, H2L 4C7 Téléphone : (514) 845-8533 Télécopieur : (514) 286-8165 EDITORIAL Rosaire Morin De la Révolution tranquille à la mondalisation La «révolution tranquille», c\u2019était l\u2019époque du verre à moitié plein.C\u2019était une affaire entre Québécois, face au Canada, avec un environnement légèrement occidental.La petite flamme de l\u2019espérance brillait alors de tous ses feux.Nous avons créé.Nous avons créé la Caisse de dépôt et placement.Nous avons créé la Société générale de financement, Sidbec, Rexfor, Soquem, Soquia.Nous avons bâti une nouvelle Hydro.Nous avons chanté la «Manie».C\u2019était la belle époque.Mais la «mondialisation» est arrivée.C\u2019est la période du verre à moitié vide.C\u2019est la déprime.Le monde est parmi nous.Il est débarqué au Cap Diamant avec ses armes atomiques.La stratégie se résume à la flexibilité sans autre horizon que la mobilité, la compétitivité, la déflation salariale, la privatisation et les coupures bêtes et méchantes.Le ciel est assombri de nuages impénétrables.Nous avons perdu notre originalité, notre créativité.Nous détruisons ce que nous avons bâti.Nous imitons les modèles les plus conservateurs de la planète.Nous renonçons aux objectifs de la gratuité et de l\u2019universalité.La privatisation est dans l\u2019air.Les coupures sont à la mode.Nous sommes incapables d\u2019assumer les défis du présent.Nous sommes incapables de bâtir l\u2019avenir.Ne nous illusionnons pas ! Ce ne sont pas les sommets en vogue qui établiront les consensus.L\u2019ACTION NATIONALE \u2022 5 Certes ils ne sont pas inutiles.Mais ils sont à peine un départ.Le verre des conducteurs est à moitié vide.Il contient des ingrédients différents, c\u2019est-à-dire des éléments diamétralement opposés.La récolte produira des compromis et probablement des compromissions.Les débats sont trop organisés en fonction des difficultés de l\u2019heure.Les complications du temps présent font oublier le temps futur.Les revendications autour de la table sont tellement reliées à des intérêts particuliers qu\u2019on n\u2019a plus le temps de concevoir, de prévoir et de bâtir l\u2019avenir.La petite flamme de l\u2019espérance n\u2019éclaire plus les débats.A entendre parler Jean Coutu, il ne fait pas l\u2019ombre d\u2019un doute que l\u2019ordre des priorités n\u2019est pas établi convenablement.Et il est extrêmement urgent qu\u2019il le soit.Cet ordre de priorités, c\u2019est l\u2019itinéraire du chemin à suivre par un gouvernement qui harmonisera ses politiques en conséquence.Cet ordre de priorités indiquera à l'État ce qu\u2019il faut faire pour suppléer aux insuffisances de la libre entreprise incapable de répondre aux défis de l\u2019époque.Ce ne sont pas les présidents torontois de la Bank of Montreal et de la Royal Bank qui vont engager le Québec sur la voie de la prospérité.Ce qu\u2019il faut faire, ils refusent même d\u2019en parler.Ce qu\u2019il faut faire, ce n\u2019est pas improviser une assurance médicament, ce n\u2019est pas privatiser les sociétés rentables, ce n\u2019est pas augmenter le fardeau des plus pauvres.Ce qu\u2019il faut faire, c\u2019est augmenter les ressources financières de l\u2019État du Québec.A cette fin, il faut : -\tréduire, sinon abolir, les reports d\u2019impôts; -\timposer les filiales étrangères des compagnies canadiennes ; -\tétablir un impôt minimum; -\thausser le taux d\u2019impôt pour les riches contribuables; -\timposer les gains de capital à 100% ; -\tabolir, pour le moins réduire, les frais de représentations ; -\tréduire la déduction du REER à 7 500$ ; -\timposer une taxe sur les biens de luxe ; Ces propositions rapporteraient plusieurs milliards de revenus additionnels au gouvernement du Québec.L\u2019espérance renaîtrait.?6 \u2022 L'ACTION NATIONALE Profits des banques : La rançon augmente Michel Bernard et Léo-Paul Lauzon* Dans une société obnubilée par le rendement et la concurrence, les médias nous ont présenté les énormes profits des banques comme la légion d\u2019honneur de la compétitivité.La réjouissance est survenue sans une véritable vérification du processus par lequel celles-ci ponctionnent une économie en récession.Il faut au moins noter comment elles œuvrent en milieu surprotégé par les gouvernements, comment elles vont chercher leurs gros profits à partir d\u2019une situation oligopolistique et comment elles envahissent progressivement toutes les machines à argent de la société : compagnies d\u2019assurance, fiducie, maisons de courtage, location automobile à long terme, etc.En cette période où toute augmentation de salaire est scrutée, nous examinerons aussi les «émoluments» de cette classe argentière.Disons dès maintenant que chez les banques qui dénoncent l\u2019endettement public, l\u2019avoir des propriétaires finance en moyenne environ 5 % des actifs, une portion de 95 % est financée par les dettes des banques c\u2019est-à-dire en grande partie l\u2019argent qu\u2019elles doivent aux déposants de par leur rôle d\u2019intermédiaire.Il faut aussi constater comment la politique monétaire fédérale frise l\u2019absurdité et permet aux banques de s\u2019enrichir au milieu de l\u2019appauvrissement général.* Professeurs au département des sciences comptables de l'Université du Québec à Montréal.L'ACTION NATIONALE \u2022 7 L\u2019hégémonie des banques Au Canada ce sont les «Big Five» qui mènent le bal.Quelques petites nouvelles se sont installées dans l\u2019Ouest canadien, mais en 1985 deux d\u2019entre elles ont fait faillite.Depuis ce temps on nous répète que la concentration de la propriété confère de la stabilité au système bancaire.C\u2019est comme pour l\u2019anglais dans le transport aérien; c\u2019est meilleur pour notre sécurité.Une vague de fusion bancaire a déferlé pendant les premières décennies du siècle.D\u2019autres fusions dans les années 1950 ramenèrent finalement les banques anglophones à cinq.Pendant longtemps ces banques ont complètement négligé le milieu francophone même si elles étaient installées à Montréal.Les banques francophones soit la Banque Provinciale et la Banque Canadienne Nationale (fusionnées en 1980), disposaient de 60% de toutes les succursales installées au Québec en 1961.La part de l\u2019actif bancaire canadien détenue par les banques francophones oscille de 6% à 7% au cours des années 1960 et 1970, pour ensuite décliner dans les années 1980.' Dans le domaine du petit prêt à la consommation avec gros taux d\u2019intérêt, le Québec a été un paradis pour des compagnies de finance comme Household et Beneficial Finance avant que cette poule aux œufs d\u2019or ne tombe aux mains des banques via les cartes de crédit.Le marché de l\u2019assurance-vie a longtemps été dominé par des compagnies canadiennes-anglaises dont la fameuse Sun Life de Montréal qui a lancé le chantage du déménagement des sièges sociaux lors du premier référendum.Déjà, en 1951, 5 500 courtiers d\u2019assurance parcouraient le Québec pour drainer les épargnes.La création de la Régie de l\u2019assurance automobile en 1977 a permis de reprendre un contrôle québécois sur une partie des fonds drainés 1.Linteau, Durocher, Robert, Ricard, Histoire du Québec contemporain, Boréal compact, 1989, tome II, p.505.On nous répète que la concentration de la propriété confère de la stabilité au système bancaire.8 \u2022 L'ACTION NATIONALE Les caisses populaires voient leurs actifs passer de 21 à 687 millions$ de 1940 à 1960 et grimper à 29 milliardsS en 1988.dans ce secteur.Il faut espérer que T assurance-médicament n\u2019ira pas enrichir quelques compagnies privées.Les banques ont une charte fédérale et heureusement le Québec possède juridiction en vertu de la constitution pour attribuer des chartes québécoises à des institutions financières comme les caisses populaires, les sociétés de fiducie, les compagnies d\u2019assurance.Ceci a permis un phénomène québécois remarquable : la montée des caisses populaires qui voient leurs actifs passer de 21 à 687 millions$ de 1940 à 1960 et grimper à 29 milliardsS en 1988.2 Desjardins a pénétré le secteur de la fiducie en 1963 avec la Fiducie du Québec, la participation dans les entreprises industrielles avec la Société d\u2019investissement Desjardins en 1974, le prêt aux entreprises avec le Crédit industriel Desjardins en 1975 et l\u2019intervention sur le marché monétaire en 1980 avec la création de la Caisse centrale Desjardins.On a noté récemment la volonté d\u2019envahissement du fédéral dans le contrôle des valeurs mobilières.Son objectif est de remplacer les commissions des valeurs mobilières provinciales par une commission unique telle la puissante Security and Exchange Commission américaine.Historiquement, un autre bon coup des Québécois pour se libérer de l\u2019emprise des institutions financières anglophones fut la création en 1965, de la Caisse de dépôt et de placement qui se mit à recueillir l\u2019argent provenant des souscriptions aux différents programmes gouvernementaux afin de participer au développement économique du Québec.Par la volonté du gouvernement du Parti Québécois, elle constitua à partir de la fin des années 1970 un portefeuille très important d\u2019actions d\u2019entreprises québécoises.Elle transige préférablement à la Bourse de Montréal plutôt que celle 2.Idem, p.251,505 et suivantes.L\u2019ACTION NATIONALE \u2022 9 de Toronto.D\u2019ailleurs, l\u2019establishment canadien-anglais composé d\u2019une élite fermée de quelques centaines d\u2019individus qui occupent les fauteuils des conseils d\u2019administration avait réagit très négativement.En 1980, on avait même pratiqué un lobbying auprès du gouvernement fédéral en faveur d\u2019une loi limitant le contrôle de la Caisse dans les actions de compagnies; on avait peur notamment que la Caisse prenne le contrôle de Canadien Pacifique.En 1984, le Globe and Mail estimait que les neuf familles les plus riches du Canada contrôlaient près de la moitié de la valeur des actions qui composaient l\u2019indice de la bourse de Toronto, si l\u2019on excepte celles des banques.Le gouvernement fédéral avait permis aux banques d\u2019étendre leurs activités en 1967.Le lobbying des banques pour la poursuite de la déréglementation appelée «décloisonnement des institutions financières» a progressivement réuni sous un même contrôle les machines à argent que sont les banques, les trusts, les maisons de courtage, les cies d\u2019assurance, etc.Récemment la Banque Nationale s\u2019associait à La Métropolitaine cie d\u2019assurance.L\u2019entrée dans le marché bancaire est restreint alors que les banques elles, entrent joyeusement dans plusieurs domaines en s\u2019appuyant sur les profits d\u2019un secteur protégé.Les banquiers appellent ça le «guichet unique».Lorsque quelques gros joueurs se suivent plutôt que de se concurrencer quant aux taux d\u2019intérêts, aux frais de service, etc., cela commence à ressembler à un cartel.Même Power Corporation, qui pourtant n\u2019a pas froid aux yeux dans les questions de monopoles et qui a drainé des fonds avec la Great West, Montreal Trust et Investors Group s\u2019inquiète de cette concentration.Les banques possèdent déjà 70% des actifs des sociétés de courtage.Pourtant, dans l\u2019économie libérale, plus le nombre de concurrents est grand, plus le prix se rapproche de l\u2019équilibre et ne contient pas de «rentes de situations».Dans d\u2019autres secteurs comme l\u2019automobile, les concurrents étrangers En 1984 les neuf familles les plus riches du Canada contrôlaient près de la moitié de la valeur des actions qui composaient l'indice de la bourse de Toronto.10 \u2022 L\u2019ACTION NATIONALE japonais avaient fait réagir l\u2019oligopole occidental pour le bénéfice des consommateurs.Les banques sont protégées malgré l\u2019ouverture aux étrangers depuis 1980.Par exemple, les banques étrangères doivent ouvrir une filiale et non une simple succursale et cette filiale ne peut prêter globalement une somme supérieure à 20 fois son capital.Le résultat est que la concurrence pour la baisse des taux d\u2019intérêt, des frais, etc., est limitée par l\u2019actuel oligopole bancaire.Les hauts gradés des banques qui nous intiment de renoncer à la souveraineté et qui sont de tous les comités de «sages» ne sont pas des entrepreneurs qui risquent des fonds personnels et qui génèrent des profits grâce à des idées nouvelles.Mais l\u2019hégémonie des banques augmente : les concessionnaires de l\u2019automobile sont inquiets; les banques font leur lobbying auprès du fédéral pour obtenir, lors de la revision des lois sur les institutions financières de 1997, le droit de faire de la location de véhicules à long terme.On veut ravir ces opérations de financement, véritable poule aux œufs d\u2019or, aux agences de crédit des manufacturiers, qui ont d\u2019ailleurs fait leur propre malheur en abusant et trompant outrageusement les consommateurs; évidemment l\u2019emprunteur-locateur d\u2019une auto sera un consommateur captif pour l\u2019assurance-auto de la banque (toujours le guichet unique).Ce qui apparaît à court terme comme une augmentation de la concurrence conduira à une concentration sans précédent.De bons gestionnaires privés?Les profits colossaux actuels pourraient nous laisser croire que les banquiers sont de bons gestionnaires.Le gouvernement du Québec convie une brochette d\u2019hommes d\u2019affaires à une conférence socio-économique dont quelques «bonhommes sept heures de l\u2019économie et de la souveraineté», Barrett L'ACTION NATIONALE \u2022\t11 de la Banque de Montréal, Beaudoin, St-Pierre, Dutil et compagnie.La cassette est enregistrée d\u2019avance : réduire l\u2019insécurité politique., adoucir l\u2019irritante Loi 101, privatiser les sociétés d\u2019État, convertir le droit social en charité privée, réduire les impôts et les charges sociales des compagnies.Fonction minimalisante et fatalisante du libre-échange; il faut renoncer aux «petits particularismes» comme la langue française et nos législations sociales.Le ministre Ménard expose comment les anglophones de Montréal se tirent dans les jambes quand leur presse fait fuir les capitaux en répandant des absurdités sur la Loi 101.Mais la thèse de la fuite des capitaux elle-même vient d\u2019en prendre un coup : les étrangers ont acheté un montant record de 29 milliardsS d\u2019obligations du Canada en 1995 année du référendum.L\u2019achat d\u2019entreprises canadiennes et les investissements directs étrangers au Canada ont atteint 15,4 milliards$, un record.Certains d\u2019entre eux clament dans tous les forums que le Québec est trop risqué mais ils partent en tournée avec M.Chrétien pour signer des contrats dans des pays où l\u2019on pratique le génocide, la mise à mort furtive des bébés de sexe féminin et l\u2019esclavage massif des enfants.On sollicite leurs conseils pour décider de l\u2019avenir du Québec.Le déclin de Montréal et l\u2019émergence de Toronto comme centre financier canadien a comme cause principale le déplacement de l\u2019activité économique vers l\u2019ouest aux États-Unis mais on persiste à l\u2019attribuer à des facteurs politiques comme le désir de souveraineté des Québécois.Il s\u2019agit d\u2019une vaste entreprise de récupération.Les banques agissent comme grossistes en concentrant les capitaux des petits épargnants et elles en livrent une partie aux gros spéculateurs qui appauvrissent ces mêmes petits épargnants.Elles trouvent 95 % de leur capital chez 20 millions de déposants au Canada et elles n\u2019hésitent pas à investir à l\u2019étranger dans des opérations jugées plus Les étrangers ont acheté un montant record de 29 milliardsS d\u2019obligations du Canada en 1995 année du référendum.12 \u2022 L'ACTION NATIONALE rentables.C\u2019est ainsi qu\u2019elles ont prêté à outrance aux pays en voie de développement pour subir d\u2019énormes pertes dans les années 1980.Dans les années 70 et 80 les banques canadiennes ont livré l\u2019argent des épargnants à de gros spéculateurs immobiliers.Il s\u2019ensuivit des surplus d\u2019immeubles, des faillites, d\u2019énormes créances irrécouvrables.La Banque de Montréal a radié 548 millionsS de créances irrécouvrables à ce chapitre en 1994 (1 milliard de créances douteuses depuis trois ans).On dira ensuite que l\u2019entreprise privée est un modèle qui fait nécessairement mieux que le secteur public.Il est cocasse de constater la progression des affaires de nos grandes banques canadiennes dans les paradis fiscaux des Antilles, via 57 filiales.Les Antillais disposent soudainement de fortunes et d\u2019un esprit d\u2019épargne que nous ne leur connaissions pas, non plus que ce besoin de sécurité pathologique des 60 000 habitants des Bermudes avec leurs 1 300 compagnies d\u2019assurance, et encore moins F entrepreneurship proverbial des 30 000 habitants des îles Caïmans avec leurs 28 000 compagnies.Dans plusieurs pays, les banques sont les protégés des gouvernements.Dans plusieurs pays, les banques sont les protégés des gouvernements.Les banques japonaises ont utilisé le stratagème de créer des filiales immobilières juridiquement indépendantes.Le gouvernement avait forcé les coopératives agricoles japonaises à investir leurs fonds dans ces sociétés immobilières.Les banques ont écrémé pour elles les meilleurs prêts et ont laissé les prêts les plus risqués à ces filiales qui s\u2019approvisionnaient extérieurement en capital.Au début de 1990, le marché immobilier japonais s\u2019efffondre.Des immenses faillites immobilières surviennent; 88 milliards (en $ canadiens) de pertes réalisées et 27 milliards à venir.On rapporte qu\u2019un des dirigeants de ces filiales a encaissé 138 millions$ en rémunération.Le gouvernement japonais se portant au secours des banques, veut faire payer 9 milliards de la faillite L\u2019ACTION NATIONALE \u2022\t13 par les fonds publics.Cela représente 75$ par contribuable ; on proteste sans succès.La Société d\u2019assurance-dépôts du Canada garantit les dépôts jusqu\u2019à 60 000$ par individu, par institution.La Régie de l'assurance-dépôt a été créée en 1968 au Québec.Galbraith raconte que suite à une déréglementation et à une hausse à 100 000$ de la garantie de dépôts par le gouvernement américain, les caisses d\u2019épargnes américaines (savings and loans) auparavant conservatrices se mirent à déconner dans l\u2019immobilier dans les années 1980.Les faillites qui s\u2019ensuivirent coûtèrent quelques centaines de milliards au gouvernement.L\u2019histoire se répète partout, les banques sont des assistées sociales de luxe qui font d\u2019énormes gaffes avec l\u2019argent du peuple.Les banques sont des assistées sociales de luxe qui font d\u2019énormes gaffes avec l'argent du peuple.Les fortunes modernes sont de plus en plus redevables aux opérations financières de tout acabit y compris la spéculation.Une proportion de 95% des paiements monétaires mondiaux est versée pour des opérations improductives de spéculation, c\u2019est un phénomène connu.On rapportait récemment le cas d\u2019un américain, George Soros, qui a fait des centaines de millions dans la spéculation monétaire (il se vantait de pouvoir ruiner la monnaie de certains pays).Il s\u2019apprête à déclencher un raz de marée spéculatif dans l\u2019immobilier encore bon marché du Brésil, du Chili, du Pérou, du Vénézuéla.L\u2019an dernier, Scully l\u2019honorait et ouvrait une bouteille de champagne en son honneur au cours d\u2019une émission télévisée payée par les fonds publics.Récemment la télévision anglophone était en pâmoison devant un anglophone qui venait de soutirer 50 millions $ du système économique en spéculant sur le cuivre.La caméra a visité sa colossale demeure de Westmount qu\u2019il s\u2019applique à remplir d\u2019œuvres d\u2019arts provenant du monde entier.Il faut distinguer les prédateurs des véritables entrepreneurs.14 \u2022 L'ACTION NATIONALE L\u2019an dernier, le gouvernement canadien a budgété 12 mi!liards$ - pour garantir à 90% aux banques les emprunts des PME.Le montant du programme fédéral était de 4$ milliards en 1993 et il coûtait déjà 100$ millions par année aux contribuables.Cela veut dire que si les entreprises ne remboursent pas, le gouvernement fédéral le fera pour 90% de la somme.Au Québec le ministre Paillé avait annoncé une garantie de 300$ millions pour les prêts des banques aux PME qui démarrent, le tout administré par les banques.Il en résulte un gaspillage inouï en recyclage des vieux prêts, en prêts douteux ou en créances qui auraient été consenties de toutes façons.La Banque Fédérale de Développement prêtait et cautionnait déjà près de 3 milliards $ dans les prêts les plus risqués, laissant la crème des bons prêts et des profits aux banques.Les nombreux prêts agricoles sont garantis à 100 % par les sociétés publiques de financement agricoles.La politique monétaire de la Banque du Canada I Comment les banques s\u2019y prennent pour I encaisser des profits aussi mirobolants I alors que J / économie va I si mal ?Quelqu\u2019un peut-il nous expliquer ce paradoxe, nous dire comment les banques s\u2019y prennent pour encaisser des profits aussi mirobolants alors que l\u2019économie va si mal?Nous vivons la deuxième plus grande crise du siècle et la Banque du Canada maintient une politique de guerre à l\u2019inflation frisant l\u2019absurde.Les économistes s\u2019égosillent à dénoncer la politique monétariste et les taux d\u2019intérêts artificiellement gonflés par la Banque du Canada qui entraînent une immense ponction, une vaste rançon sur l\u2019ensemble de l\u2019économie au nom du combat d\u2019une inflation qui n\u2019existe plus.La priorité fédérale demeure un entêtement doctrinaire à freiner la demande, contenir la consommation et les hausses de salaires alors que les indices de pauvreté battent des records (22% de pauvres à Montréal, 19% à Québec, 20% à Trois-Rivières et à Sherbrooke : statistiques de 1991).Plusieurs L'ACTION NATIONALE \u2022 15 analystes mentionnent qu\u2019une lutte à l\u2019inflation par des hauts taux d\u2019intérêts est une politique conjoncturelle «coast to coast» qui ne convient pas au Québec où le taux de chômage est continuellement plus élevé qu\u2019en Ontario.Toutefois, depuis 1990 et particulièrement depuis le gouvernement Harris et sa phobie de la dette, l\u2019emploi a baissé de 16% à Toronto, du jamais vu depuis la grande dépression.Les banquiers pourront de moins en moins nous parler de la supériorité de l\u2019Ontario pour nous faire renoncer à la souveraineté.Il faut remonter depuis le début des années 30 pour retrouver des taux d\u2019intérêts de base de la banque centrale aussi élevés que ceux enregistrés depuis les années 80.Par exemple, 9,3% en 1984 et 7% en 1985.L\u2019économiste Pierre Fortin suggère de réduire les taux d\u2019intérêts canadiens à 2% de moins que les taux américains pour faire repartir l\u2019économie car notre taux d\u2019inflation est de 2% inférieur au taux américain.Les taux d\u2019intérêts canadiens ont été de 3 1/2% plus élevés que les taux américains en moyenne depuis huit ans.La dette n\u2019est pas la source du problème mais une conséquence.La politique monétaire canadienne fait que les gouvernements doivent payer des hauts taux d\u2019intérêts et voient leurs recettes fiscales diminuées à cause de la récession occasionnée par ces mêmes hauts taux d\u2019intérêts.Les gouvernements sont tombés dans le piège de l\u2019austérité.3 Les libéraux fédéraux avaient été élus sous le thème de la création d\u2019emplois «jobs, jobs, jobs» et se sont plutôt concentrer sur la lutte au déficit.Ils viennent de réduire l\u2019assurance-chômage de 40%, ce qui ne contribuera pas à soutenir la demande.L\u2019élite économique, les banques et le patronat peuvent se payer des économistes d\u2019obédience néolibérale dont le point de vue finit par prédominer.On veut sortir l\u2019État de l\u2019interventionnisme social, déréglementer, obtenir la 3.Paquette, Pierre, Seccareccia, Mario, Les pièges de l\u2019austérité, Les Presses de l\u2019Université de Montréal, 1993.Il faut remonter depuis le début des années 30 pour retrouver des taux d'intérêts de base aussi élevés que ceux enregistrés depuis les années 80.16 \u2022 L'ACTION NATIONALE réduction des impôts des sociétés, etc.Certains pays réussissent bien dans la situation de mondialisation des échanges ; il ne faut donc pas blâmer uniquement cette mondialisation mais bien l\u2019absence de politiques de relance qui commenceraient par l\u2019abandon de l\u2019actuelle politique monétaire.Rappelons que la politique monétaire est de juridiction fédérale.92,9% de la dette fédérale provient des effets des intérêts composés qui se sont accumulés.Pensons qu\u2019une grande partie du budget de l\u2019État passe en intérêts.Selon Dominion Bond Rating, 92,9% de la dette fédérale provient des effets des intérêts composés qui se sont accumulés.De 1989 à 1994 les banques ont augmenté de 3,5 milliards à 35,6 milliards leur portefeuille d'obligations du fédéral ; elles ont empoché les intérêts sans courir de risque.On dira qu\u2019elles ont alors moins d\u2019argent à prêter.Non ; en 1991, le fédéral a voté en sourdine un amendement qui a permis aux banques de réduire leurs réserves à la Banque du Canada destinées à protéger les déposants.Elles ont donc plus d\u2019argent à prêter.C\u2019est comme si les banques étaient payées pour détenir la dette nationale dans leur coffre sans sortir de leur argent.Il s\u2019agissait en fait d\u2019un programme d\u2019aide sociale annuel de 3 milliards $ pour secourir les banques.4 Une nouvelle forme de communisme?Plusieurs observateurs nous disent que les profits des banques vont grossir les fonds de retraites des canadiens car des paquets d\u2019actions des banques seraient détenues par des régimes de retraite privés ou la Caisse de dépôt et placement.Si tel est le cas, cela signifie que les affaires bancaires se nourissent d\u2019argent subventionné qui a bénéficié de larges déductions d\u2019impôts de l\u2019ordre de 50% via les fonds de pension et les REER avant de 4.Krehm, William, «Pourquoi les banques se classent au premier rang des sociétés parasites».Le Regard, Centre canadien de politiques alternatives, nov.1995.L'ACTION NATIONALE \u2022\t17 rejoindre le capital-actions des banques.Mais on oublie de dire que 1 canadien sur 4 seulement peut contribuer à un régime privé de retraite et peut espérer faire partie de la classe rentière bien nantie.Une étude de Statistique Canada démontre que les collectivités où l\u2019on cotise le plus aux régimes de retraite sont Rockcliffe Park, une banlieue cossue d\u2019Ottawa, Hampstead, Westmount, Ville Mont-Royal, Beaconsfield, Montréal-Ouest et Baie-d\u2019Urfée : a-t-on besoin de rappeler que ces collectivités ne représentent pas la moyenne de la population?Un système d\u2019exploitation deviendrait moral parce qu\u2019il distribue une partie de ses profits à une minorité qui peuvent se payer un régime de retraite privé?Rien n\u2019est dit sur l\u2019optimalité de cette distribution; on affirme simplement qu\u2019en donnant plus d\u2019avoine au cheval, il en tombera plus par terre pour les moineaux.L\u2019opulence concentrée, l\u2019argent mal distribué peut-il élever la demande et créer de l\u2019emploi optimalement?Si nous sommes tous indirectement actionnaires des banques au point que cela serait presque du communisme, si les banques ne font que nous rendre d\u2019une main ce qu\u2019elles nous prennent de l\u2019autre, si elles n\u2019ont qu\u2019un rôle de redistribution alors il n\u2019y aurait sûrement pas d\u2019objection à leur nationalisation.1 canadien sur 4 seulement peut contribuer à un régime privé de retraite.L\u2019Ordre du Temple Bancaire : 5,2 milliards$ de profit en 1995 Les médias, en zélateurs de ce nouveau culte de «L\u2019Ordre du Temple Bancaire», nous disent que les profits des banques sont bénéfiques pour nous tous.Les 6 grandes banques à chartes canadiennes ont réalisé ensemble en 1995 des profits records de 5,2 milliards$ contre 4,28 milliardsS l\u2019année précédente, une augmentation d\u2019un milliard qui suit l\u2019augmentation de 1,5 milliard de l\u2019année antérieure.Une croissance de 101 % pour la Scotia.Voici donc le résultat de cette «vertu» du profit 18 \u2022 L'ACTION NATIONALE qu\u2019elles pratiquent si pieusement.(Est-il nécessaire de préciser que les chiffres qui suivent sont en millions de dollars?) Surveillons bien les chiffres de 1996, la grenouille continue de se gonfler.\tRoyale\tCIBC\tB Mtl\tTUorn.N.Scotia\t\tB Ntl Profits nets 1995\t1 262\t1 020\t986\t794\t876\t245 Profits nets 1994\t1 169\t890\t825\t683\t482\t217 Surveillons bien les chiffres de 1996, la grenouille continue de se gonfler; la Banque de Montréal vient d\u2019annoncer en février 1996 une hausse de profits de 29,5 % pour le plus récent trimestre ; la Banque Scotia annonce une hausse de profit de 18,5% pour son dernier trimestre.Il y a 58,5 millions de cartes de crédit en circulation au Canada soit 2,6 cartes par canadien adulte pour des transactions dépassant 61 milliards$.Les banques chargaient jusqu\u2019à 18,9% (le 16 janvier 1996) sur les cartes de crédit et cédaient moins de 4 % en moyenne sur toutes les formes de dépôts (1/5 de 1 % sur les comptes d\u2019épargne à la Banque Nationale).Les banques qui s\u2019engraissent de l\u2019endettement des familles n\u2019en cèdent au chapitre de l\u2019usure qu\u2019à Eaton, Simpson, La Baie et cie qui chargeaient le taux «shylockéen» de 28,8% (cinq fois plus que le taux de la Banque du Canada) et qu'aux sociétés pétrolières qui chargeaient du 24%.On accordait à cette date 5,75% pour un dépôt de cinq ans dans un REER, on chargeait 7,95 % pour un prêt hypothécaire de même durée.En moyenne, en 1995, les banques ont chargé 9,4% pour les hypothèques alors que l\u2019inflation a été de 2,4%, ce qui leur laisse un incroyable 7% de gain réel sur des masses considérables d\u2019argent prêté et garanti par de l\u2019immobilier.D\u2019autre part, les banques remplacent leur personnel par des ordinateurs sans évidemment baisser leurs frais de service pour partager le gain d\u2019efficacité.Elles préparent la disparition de 35 000 emplois en guise de contribution sociale.Elles prospèrent de notre manque de solidarité.L'ACTION NATIONALE \u2022\t19 Le plafonnement des salaires?Pas chez les les banquiers Disons d\u2019abord que c\u2019est le gouvernement NPD de l\u2019Ontario qui a rendu obligatoire la divulgation des chiffres de rémunération des dirigeants des banques, sinon le public ne les aurait jamais connus.Ce ne sont pas les députés libéraux, toujours en symbiose avec la grande bourgeoisie d\u2019affaires, qui auraient mis fin à cette dissimulation.Rappelons aussi que les travailleurs canadiens ont obtenu 2% d\u2019augmentation de salaire en moyenne en 1994 et 1,2% en 1995.Pendant que certains députés convient les pauvres à se fricotter des macaronis et des boîtes de thon, les hauts gradés des banques se repaissent de mets plus délicats.Voyons comment l\u2019exemple de la résignation vient de haut chez nos ingénieux banquiers.A la Toronto Dominion, la profusion envers les hauts gradés a permis un salaire de 2,63 millions $ à Richard Thompson en 1994 une augmentation de 114%, non suffisante toutefois, car son salaire a été porté à 3,15 millions $ en 1995.Crime de lèse-majesté, une petite hausse de seulement 20% en 1995.À la Banque de Montréal alias «First Canadian Bank» depuis qu\u2019elle ne veut plus être associée au Québec et le «spectre» du référendum, la haute direction s\u2019est aussi accordé des largesses au chapitre des «émoluments» : 2,5 millions $ au très britannique Matthew Barrett en 1995; rappelez-vous, c\u2019est celui qui jouait les bonhommes sept heures, les cavaliers de l\u2019apocalypse le 15 janvier 96 en affirmant le plus sérieusement du monde que la souveraineté du Québec coûterait 200 milliards $ au Canada : il annonçait un énième coup de la Brink\u2019s en menaçant de déménager le siège social si les Québécois osaient se donner un pays.L\u2019argent du peuple, une fois concentré dans les banques devient fuyant et arrogant au point de se retourner contre lui.Ces gros bonnets du néolibéralisme ne recherchent que leur intérêt personnel ; c\u2019est pour Ces gros bonnets du néolibéralisme ne recherchent que leur intérêt personnel; c\u2019est pour leur argent qu \u2019ils tremblent, pas le nôtre.20 \u2022 L\u2019ACTION NATIONALE leur argent qu\u2019ils tremblent, pas le nôtre.Rappelons que la Banque de Montréal a coupé 2 000 postes en 1995.C\u2019est plutôt le chômage qui coûte 100 milliards$ par année à l\u2019économie canadienne.Toujours à la Banque de Montréal d\u2019autres cartomanciens de la finance se dépêchent d\u2019empocher avant la fin du monde appréhendée : 1,33 millions à F.A.Comper, 950 000$ à J.S.Ghislom, 1,24 millions à A.G.Mc Nally et un petit «beefteck» à B.F.Steck, seulement 2,53 millions en 1995.R Godsoe de la Nova Scotia recevait quant à lui une augmentation de 132% en 1994 pour atteindre une rémunération de 1,67 million.En 1995, il est gratifié d\u2019un montant 1,97 million; on raconte que cette augmentation de 18 % lui a valu le surnom de parent pauvre de Bay Street.J.E.Cleghorn, numéro un de la Royale, collecte 2,28 millions et continue de congédier.À la CIBC, Al Flood émerge des floods de la récession entretenue par les hauts taux d\u2019intérêt avec une libéralité de 1,88 millions contre 1,63 millions seulement en 1994.Ceux-là n\u2019ont pas à s\u2019inquiéter de la conversion fédérale de F assurance-chômage en assurance-emploi accompagnée d\u2019un resserrement des conditions d\u2019admissibilité; ce n\u2019est pas à eux que M.Chrétien serrera la gorge pendant une manifestation.En fait, toutes les interventions publiques des banquiers sont systématiquement faites en vue de l\u2019État minimal, l\u2019abolition des programmes sociaux et le statu quo politique.Les banques, bien qu\u2019étant les plus grandes assistées sociales du pays, refusent de changer les chèques d\u2019assurance sociale de nos concitoyens, elles ont peur de perdre; elles refusent même d\u2019ouvrir des comptes à des bénéficiaires de l\u2019aide sociale.La Banque Royale vient de tirer sa révérence à Pointe St-Charles en fermant sa succursale.L\u2019ACEF centre a démontré que la moitié des plaintes portées contre les institutions financières ne trouvent pas de satisfaction.Ceux-là n\u2019ont pas à s\u2019inquiéter de V assurance-chômage L'ACTION NATIONALE \u2022 21 Le maire Bourque qui asticote les cols bleus vient de donner 52 000$ à la Banque de Montréal pour qu\u2019elle confère plus d\u2019opulence à la façade d\u2019une succursale me Ste-Catherine ouest.Pour remercier le peuple de Montréal, la Banque de Montréal et la Banque Toronto-Dominion, en bons citoyens corporatifs, refusent d\u2019acquitter leurs taxes de «bienvenue» de 1993 sur plusieurs immeubles dont ceux de la rue Peel et de la Place Mount-Royal.La Banque de Montréal demandera sans doute une subvention pour changer son nom en «First Canadian Bank» conformément à la menace faite par son président pendant le référendum.Pour conclure disons que les hauts gradés des banques n\u2019attendront pas leur chèque de pension de vieillesse pour courir à l\u2019épicerie.Ils se retirent avec des allocations de retraite «à vie» faramineuses.Ainsi Taylor de la Royale recevra vraisemblablement environ 900 000$ par année, Barrett et Comper de la Banque de Montréal sont éligibles selon les calculs actuels à respectivement 1116 500$ et 726 600$ annuellement.La communauté anglophone qui demandait à Lucien Bouchard de renoncer à une petite rente annuelle de 30 000$ bien gagnée suite à son passage à Ottawa n\u2019a pas demandé aux banquiers anglophones de renoncer à leurs chèques de retraite exorbitants.Le clergé non plus, lui qui s\u2019est dit scandalisé qu\u2019un pareil «privilège» puisse exister au milieu de pauvreté générale.On n\u2019a pas enregistré une grosse réaction de leur part aux profits des banques.Évidemment, dans la société de l\u2019argent-roi, la classe argentière du secteur privé mérite mieux que la classe politique.Les banquiers n\u2019ont pas à donner l\u2019exemple, puisque la doctrine libérale affirme que dans le privé l\u2019intérêt général se réalise automatiquement en poursuivant l\u2019intérêt particulier.D Les hauts gradés des banques n 'attendront pas leur chèque de pension de vieillesse pour courir à l\u2019épicerie.22 \u2022 L'ACTION NATIONALE Sommes-nous opprimés?François- Albert Angers Au cours de l\u2019émission Bouillon de Culture de Bernard Pivot sur le Québec, Joan Fraser de la Gazette, avec la candeur typique de l\u2019Anglo-Saxon, demandait à brûle-pourpoint à Pierre Falardeau : «Mais moi, en quoi est-ce que je vous opprime?» Après juste un petit moment pour ramasser ses idées, Falardeau lui rappela que nous sommes un peuple conquis, toujours assujetti aux volontés d\u2019une majorité qui ne nous laisse la latitude de faire librement que ce qui lui convient à elle.Un fait vécu de ma carrière illustre magnifiquement comment les choses se passent.En 1943, j\u2019écrivais, dans L'Actualité Economique, un article sur la réforme nécessaire de l\u2019impôt sur le revenu pour le rendre équitable envers la famille.Le thème développé était le suivant : L\u2019impôt sur le revenu au Canada est construit de telle façon qu\u2019il pèse d\u2019autant plus lourd sur la famille que celle-ci est plus nombreuse, le contribuable célibataire étant celui qui est appelé à la plus faible contribution relative.Comment cela se pouvait-il, vu qu\u2019il était prévu des exemptions spéciales pour l\u2019épouse et les enfants, dont l\u2019objectif paraissait être de faire en sorte que ne soient taxables que des revenus équivalents en pouvoir d\u2019achat selon le statut familial?Il y avait à poser d\u2019abord la question : les exemptions sont-elles suffisantes pour produire L'ACTION NATIONALE \u2022 23 vraiment ce résultat?Mais là n\u2019était pas l\u2019essentiel de mon propos.Mon propos était que cette disposition ne concernait que la partie du revenu non taxable, sans rien faire d\u2019autre quant au revenu taxable.À partir du moment où était ainsi établi le revenu imposable, les mêmes taux d'impôt affectaient également les mêmes tranches de revenu taxable sans aucune considération pour les charges familiales.Quand un contribuable payait 170$ sur son premier 1 000$ taxable et restait avec 830$ de revenu disponible, il est clair que le niveau de vie d\u2019une famille avec des enfants était plus affecté que celui du célibataire.Et ainsi de suite ! Mon article, aussi technique qu\u2019argumentatif, formulait des propositions précises et calculées pour remédier à cet inconvénient.A cette époque, j\u2019étais très actif dans la Chambre de Commerce du District de Montréal, et dans le mouvement provincial des chambres de commerce en général.J\u2019y étais le conseiller-expert pour tous les comités constitués pour étudier les questions économiques et aussi les questions nationales, dont les relations fédérales-provinciales.La Chambre de Montréal s\u2019intéressa donc à la question et forma un comité pour en faire l\u2019étude.Elle décida finalement d\u2019organiser une délégation à Ottawa (il n\u2019y avait pas de toute façon d\u2019impôt sur le revenu à Québec à ce moment-là pour réclamer la réforme proposée.Les chambres de commerce ne sont pas des organismes révolutionnaires, qui procèdent par manifestations populaires à l\u2019assaut des parlements.La délégation avait été diplomatiquement préparée.Un mémoire avait été rédigé et envoyé au Premier ministre pour qu\u2019il ne subisse aucun effet de surprise.La délégation se composait d\u2019au moins une dizaine de personne que le secrétaire général, Gilbert Latour, un as dans ce genre de relations publiques, avait soigneusement choisies, avec son conseil d\u2019administration, pour atteindre le plus haut degré possible d\u2019efficacité.24 \u2022 L'ACTION NATIONALE Le premier ministre du Canada d\u2019alors était un Canadien-Français, quand même métissé d\u2019anglais (incluant écossais et irlandais), comme il arrive souvent dans le choix que font les électeurs anglo-canadiens quand ils reconnaissent un Canadien-Français digne de les représenter.Ce premier ministre, c\u2019était Louis-Stephen Saint-Laurent, un homme qui avait la qualité d\u2019un assez rude franc-parler.Nous voilà donc rendus à Ottawa et installés en rond autour du bureau du Premier ministre.Celui-ci écoute avec une attention au moins apparente nos représentations.Chacun y va de son argument propre, surtout s\u2019il a quelque raison, par sa présence personnelle, d\u2019impressionner le Premier : un bon libéral notoire, par exemple! En ce qui me concerne, je parle peu, pour répondre à certains aspects techniques plus spécialisés, car je suis plutôt considéré comme susceptible d\u2019agacer les politiciens par mon style direct.En l\u2019occurrence, les remarques occasionnelles du Premier se font plutôt sympathiques, car il ne tient surtout pas à paraître antagonique à un plaidoyer en faveur de la famille.L\u2019échange de vues dura bien une bonne heure.Puis quand le fuseau du plaidoyer parut bien dévidé, le Premier sonna pour faire venir son ministre du Revenu, un Anglo-Canadien, qui avait été lui aussi saisi du Mémoire et qui avait la responsabilité première de la décision.Un échange de propos entre eux deux eut alors lieu à voix basse.Il repartit et le Premier donna sa sentence qui me reste à l\u2019oreille comme si c\u2019était d'hier : «ON ME DIT QUE CE N\u2019EST PAS POSSIBLE, CAR CETTE MESURE N\u2019INTÉRESSERAIT QUE LES CANADIENS-FRANÇAIS ! » Je n\u2019invente rien! Je n\u2019interprète rien! Je garantis l\u2019authenticité intégrale du propos, qui m\u2019a tellement frappé qu\u2019il m\u2019a paru d\u2019une franchise L\u2019ACTION NATIONALE \u2022 25 renversante.Sans doute le Premier avait-il outrepassé-là les limites de son franc-parler habituel, n\u2019ayant pas eu le temps de se ressaisir entre ce qui venait de lui être dit à l\u2019oreille et l\u2019immédiateté de sa déclaration.Venait de nous être révélé le cas que l\u2019on fait, au Canada fédéré, des points de vue des Canadiens-Français, et par ricochet du Québec et des Québécois quand ce sont des Canadiens-Français qui parlent en son nom, même sous l\u2019apparence de liberté que sont censés constituer «les pouvoirs exclusifs» conférés à chaque province par l\u2019article 92 de F A.A.N.B.Le point de vue canadien-français est reçu dans la mesure où il est compatible avec les intérêts des Anglo-Canadiens : encourager la famille, fût-ce par des mesures d\u2019équité, ne correspondait pas à ces intérêts au temps où il y avait encore une famille canadienne-française typique.Jusqu\u2019où cela va-t-il?Cela est allé jusqu\u2019à la subversion de la Constitution du Canada.Au principe de chaque province «aussi souveraine dans son domaine» (les exclusivités de l\u2019article 92) que le Parlement de Westminster lui-même», selon une décision célèbre (mais très oubliée même par nos propres juristes) du Conseil privé, à ce principe, on a progressivement substitué, dans les pratiques constitutionnelles canadiennes, pour bloquer les initiatives québécoises, le principe des «provinces égales».Notons bien que ce principe en lui-même pourrait être pleinement compatible avec une constitution fédérale s\u2019il signifiait, selon le texte constitutionnel et les décisions du Conseil privé, toutes égales dans leur liberté d\u2019action et leur souveraineté.Mais sous l\u2019égide d\u2019un pouvoir central volontairement destructeur du fédéralisme canadien, afin d\u2019assujettir finalement le peuple canadien-français, le Canada anglais est d\u2019accord pour entendre par là, au-delà des empiétements fédéraux, que le Québec ne peut faire, finalement, 26 \u2022 L'ACTION NATIONALE que ce que les autres provinces acceptent comme valable selon leurs points de vue.Et nous ne sommes pas un peuple opprimé?N\u2019y a-t-il que la violence physique qui opprime?Le Québec à la Belle époque 1896-1914 Au cours de cette période exception- Découvrez cette pé-nelle qui chevauche le tournant du siècle, le Québec entre dans la modernité.Un vent de changement boulverse l'industrie, les mœurs, la politique et même la place des francophones dans les affaires du pays.?\tJË~ÎVl7ÂBCmNE_ (taxes incluses) \" Pour 1 an ?(4N0S 30$), pour 2 ans ?(8N0S 55$) NOM_____________________________ cette riode d'effervescence en vous procurant l'édition automnale de Cap-aux-Diamants ou en vous abonnant avant le 1er octobre 1996.ADRESSE.VILLE___ PR01L CODE POSTAL TÉL.: (\t) (Vous recevrez le prochain No Mars, |uin, septembre ou décembre) LapauxUiamants PoïTOTO abonner: ParmJfflR (418) 656-5040 Par»Wr: (418* 656-7282 suce.Haute-Ville Québec QC G1R 4M8 L'ACTION NATIONALE \u2022 27 Donner suite à l\u2019histoire Le 30 octobre 1995, le Québec a vécu un grand moment de son histoire.Ce jour-là, plus de 49,4% des citoyens habilités à voter ont appuyé le projet de souveraineté politique proposé par le Parti Québécois.Ce nombre inclut 60% des électeurs francophones ainsi que la majorité des jeunes, des citoyens actifs et de ceux et celles qui représentent les forces vives dans les milieux populaires.«Le 30 octobre, déclarait Jacques Parizeau, nous sommes arrivés presqu\u2019au sommet.Pendant quelques heures, nous avons même pu apercevoir, de l\u2019autre côté, le pays qui nous attend, et ces quelques heures nous ont remplis d\u2019une fierté, d\u2019une joie, d\u2019une dignité qui fait maintenant partie de nous, qui nous motive et nous appelle» (Conseil national du PQ, 9 décembre 1995).Fierté, joie, dignité : Jacques Parizeau en avait été le témoin enthousiaste lors de l\u2019extraordinaire rassemblement tenu au Petit Colisée de Québec et au moment de sa venue à l\u2019Université Laval, quelques jours avant le référendum.Un constat s\u2019imposait : les pionniers, les anciens pouvaient passer le flambeau, car les nouvelles générations prenaient en main la cause de l\u2019avenir du Québec.Là-bas, ils ont compris Les adversaires du Québec ont compris la signification du vaste courant enclenché depuis Louis O\u2019Neill 28 \u2022 L'ACTION NATIONALE plusieurs décennies et qui, le 30 octobre 1995, obtenait l\u2019appui de la quasi majorité des citoyens.Passé le premier choc, ils ont depuis lors multiplié les initiatives visant à contrecarrer la suite de l\u2019histoire.Leur démarche est double : d\u2019une part, créer l\u2019impression qu\u2019on serait en train (une fois de plus !) de réformer le système en place, d\u2019autre part, enfermer le Québec dans un carcan économique, juridique et politique dont il ne pourrait plus se libérer et ainsi rendre vaine toute tentative d\u2019émancipation.D\u2019où la variété des mesures qui se complètent les unes les autres : plan A et plan B, appel aux tribunaux pour invalider la loi référendaire, proposition de transfert de compétences sans compensation financière tout en consolidant la centralisation des pouvoirs, tentative d'inventer une identité canadienne, chantage économique, menaces proférées contre l\u2019intégrité territoriale du Québec, soutien financier à des groupuscules qui combattent la langue française et le projet de souveraineté, etc.À juger par les sondages, la double stratégie ne semble pas connaître beaucoup de succès.Mais on aurait tort de prendre l\u2019opération à la légère.L\u2019hostilité et la hargne ressenties contre le peuple québécois sont capables d\u2019inspirer un plan C moins inoffensif que les plans A et B.Ce qui n\u2019a pas de quoi surprendre, ne serait-ce que parce que l\u2019appareil fédéral en place garantit à des entreprises et à des groupes privilégiés, aussi bien francophones qu\u2019anglophones, une kyrielle d\u2019avantages économiques et sociaux, d\u2019emplois et de sinécures dont les bénéficiaires ne se départiront pas sans avoir offert une farouche résistance.Ces gens ont compris la signification de la journée historique du dernier référendum et ils se comportent en conséquence.L'ACTION NATIONALE \u2022 29 La suite qu\u2019on attendait En contrepartie, on peut se demander si un certain nombre de partisans et de porte-parole du OUI ont vraiment pris conscience de la signification profonde de cet événement.Ont-ils compris que depuis ce jour le jeu politique ne peut continuer de se dérouler comme avant ?Pour Jacques Parizeau, le message était sans équivoque.«Le 30 octobre, disait-il, nos avons posé nos paquets, à l\u2019endroit exact où notre élan nous a conduits.Il faut mettre tout en œuvre pour ne pas reculer d\u2019un pas et pour se préparer bientôt à franchir la distance qui reste» (Conseil national du PQ, 9 décembre 1995).À partir de tels propos, on pouvait s\u2019attendre à une suite de l\u2019histoire différente de celle qui s\u2019est déroulée depuis le référendum.Ne pas reculer d\u2019un pas, disait l\u2019ancien leader péquiste.Plusieurs raisons légitiment ce comportement : le réalisme politique, la caducité du régime fédéral actuel, les exigences d\u2019un développement authentique, la paix sociale, la participation à la vie internationale.Réalisme politique Quand la chance se présente toute proche de devenir maître chez soi, on ne la laisse pas s\u2019envoler.Quand un OUI majoritaire est à portée de main, on cherche à franchir le plus tôt possible la distance qui reste à parcourir.C\u2019est faire preuve de réalisme que de ne pas rater un rendez-vous qui se présente à proximité.Des peuples ont su profiter de conjonctures beaucoup moins favorables pour poser le geste émancipateur : Slovènes, Croates, Slovaques, Lituaniens, Estoniens, Lettons, Ukrainiens.Conscients de la valeur de l\u2019enjeu, ils n\u2019ont pas laissé passer la chance que leur offrait l\u2019histoire.30 \u2022 L'ACTION NATIONALE Faillite du fédéralisme Les peuples plus haut mentionnés vivaient tous dans un cadre fédéraliste qui s\u2019apparentait à un carcan.Le fédéralisme d\u2019ici fait aussi partie des structures obsolètes qui embarrassent et nuisent au développement.Le simple fait de l\u2019incapacité de reconnaître le Québec comme société distincte est révélateur.Marquée par ses origines impériales et coloniales, l\u2019entité politique canadienne est incapable d\u2019accorder au Québec la place qui lui revient.Le maximum possible est une cohabitation boiteuse qui nuit autant au développement de la société canadienne qu\u2019à celui du Québec.D\u2019où cette instabilité politique que déplore le premier ministre du Canada, mais dont il méconnaît les causes ; une instabilité qui engendre des coûts sociaux et économiques élevés et qui explique en partie le recul de l\u2019entité canadienne dont fait état un rapport récent des Nations Unies.Exigences d\u2019un développement authentique Si la faillite du fédéralisme explique la conversion de certains à la cause souverainiste, d\u2019autres s\u2019appuient sur des arguments plus fondamentaux.À leurs yeux, l\u2019indépendance politique est un outil indispensable - quoique non suffisant - pour un authentique développement.Ils s\u2019éclairent de l\u2019expérience historique qui enseigne que seuls les peuples maîtres chez eux et disposant d\u2019outils culturels, politiques et économiques opérationnels sont capables d\u2019auto-développement et aptes à se donner une qualité de vie à laquelle peuvent difficilement aspirer les peuples dominés ou satellisés, trop souvent condamnés à une croissance boiteuse et à un sous-développement déguisé.Cette manière de voir conçoit la souveraineté politique comme étant la normalité pour un peuple libre, le moyen idoine permettant de prendre en main ses propres affaires et un instrument essentiel de développement culturel, social et économique.L'ACTION NATIONALE \u2022 31 On parle bien ici de culture, non d\u2019ethnicité.La culture qui intègre, humanise, crée, valorise.Celle qui donne au Québec son profil caractéristique et réunit dans un même bassin linguistique les Tremblay, Côté, Johnson, Ryan, Blackburn, Sioui, Gros-Louis, Martucci, Gréco, Foglia, Panasuk, Tram Tarn Tinh, etc.Paix sociale Difficile pour deux nations de cohabiter sur un même territoire, disait Lord Durham.Une identité nationale affirmée et reconnue, une assise linguistique solidement établie, des rapports harmonieux avec des minorités dont les droits sont respectés : voilà des ingrédients propres à assurer la paix sociale et à mettre fin à des tensions qui, à la longue, pourraient dégénérer en violence.Participation à la vie internationale La souveraineté permet à un peuple d\u2019être reconnu à l\u2019égal des autres au sein de la communauté mondiale et de participer à la vie internationale.Dans le cas du Québec, elle mettra fin à l\u2019encombrante tutelle canadienne, omniprésente à l\u2019échelle internationale et particulièrement tangible et agaçante lors d\u2019événements tels que les Jeux olympiques.Quand on perçoit la réalité politique de cette façon, on ne met pas en opposition la tâche de bien gouverner et la réalisation de la souveraineté.Faciliter et accélérer le processus d\u2019accession à la souveraineté fait partie des responsabilités d\u2019un bon gouvernement, du moins quand celui-ci s\u2019est fait élire précisément pour réaliser un tel objectif.Une option indépendantiste structurée interrelie le dynamisme culturel, la maîtrise des outils politiques, la croissance économique, l\u2019auto-développement et la coopération internationale.32 \u2022 L'ACTION NATIONALE Selon une telle manière de voir et compte tenu du résultat référendaire, on aurait donc dû assister, à partir du 30 octobre, à un cheminement historique où auraient prédominé les éléments suivants : 1)\tl\u2019affirmation sans équivoque de la volonté de réaliser l\u2019indépendance politique dans des délais raisonnables ; 2)\tl\u2019élaboration d\u2019une stratégie visant à créer les conditions propices à la tenue, dans un avenir prochain, d\u2019un référendum gagnant; 3)\tla consolidation et l\u2019élargissement du vote francophone, déjà majoritairement acquis au OUI; 4)\tla mise à jour et l\u2019explicitation du projet social inscrit dans le programme officiel du Parti Québécois.Le dernier point complète les trois précédents.Car a toujours fait partie du projet péquiste l\u2019utopie - dans le sens dynamique du mot - d\u2019un modèle de société où sont liés indissociablement le culturel, l\u2019économique et le social; un modèle où le travail passe avant le capital, les personnes avant l\u2019argent et où le plancher de ressources garanti à tous vient amortir le choc des inégalités sociales.L\u2019histoire vécue Le Parti Québécois, sous sa nouvelle direction, semble toujours maintenir le cap sur la souveraineté.Le discours officiel est fidèle au programme du parti.Mais la manière de déterminer les priorités et le style de gouvernement laissent perplexe; un écart croissant semble en voie de se creuser entre le discours et les pratiques, entre l\u2019action gouvernementale et le programme du parti.On a l\u2019impression que pour certains le référendum a été une sorte d\u2019entracte, une distraction politique et qu\u2019il faut désormais revenir aux «vrais problèmes», comme diraient Jean Chrétien ou Daniel Johnson.L'ACTION NATIONALE \u2022 33 Lors d\u2019une tournée américaine, le premier ministre du Québec annonce qu\u2019il n\u2019est pas question de tenir un référendum avant trois ans.Pourquoi trois ans ?Parce que le gouvernement aurait besoin de ce délai, paraît-il, pour réaliser le nouvel objectif prioritaire qu\u2019il s\u2019est donné : réduire le déficit.Mais si le déficit est en partie lié à un dysfonctionnement structurel qui fait du Québec une collectivité perdante et que seule la maîtrise des outils politiques et économiques peut changer cet état de choses, comment peut-on opposer le projet d\u2019indépendance et la solution qu\u2019on veut apporter aux problèmes financiers du gouvernement?Et qui a décrété qu\u2019il fallait effacer le déficit dans un aussi bref délai : les banquiers et les maisons de courtage?Qui a intérêt à faire croire que la souveraineté et l\u2019économie ne peuvent pas faire bon ménage ?Autre question : pourquoi réserver aux Américains l\u2019annonce que le projet de souveraineté politique est mis en veilleuse?L\u2019avenir du Québec concerne-t-il d\u2019abord les Américains ou d\u2019abord les gens d\u2019ici?A-t-on besoin de la permission des Américains pour se donner un pays?Eux, quand ils ont opté pour l\u2019indépendance, ont-ils demandé la permission à Londres?Ne pas oublier : la décision de devenir maître chez soi appartient aux gens d\u2019ici, et d'abord à ceux et celles qui, par leur passé, leur culture, leurs affinités sont les plus enclins à se reconnaître comme faisant partie d\u2019un peuple distinct, d\u2019une nation spécifique.C\u2019est à ces gens que le projet s\u2019adresse en premier lieu, sans exclure des minorités intéressées à participer à l\u2019édification d\u2019une société francophone nord-américaine.En tout état de cause, c\u2019est une affaire québécoise.Au cœur du projet, la question linguistique.Or, voici qu\u2019on nous propose d\u2019y aller mollo, à pas 34 \u2022 L\u2019ACTION NATIONALE feutrés, dans ce domaine.On demande aux Québécois de s\u2019accommoder de la Loi 86, dont on avait promis l\u2019abolition lors de la dernière campagne électorale.De vieux débats refont surface.Nous voici revenus vingt ans en arrière, au moment de l\u2019adoption de la Loi 101.Des porte-parole péquistes utilisent un langage qui rappelle celui des fédéralistes bon-entendistes.Ca sent le relâchement, le manque de conviction, la tentation du compromis, la compromission.À tort ou à raison, les adversaires d\u2019un Québec français ont cru déceler un virage qui les favorise; ils sont devenus plus agressifs, plus revendicateurs que jamais.Ils profitent de la brèche ouverte par le gouvernement lui-même, eux qui rêvent toujours d\u2019un Québec bilingue, de cette société de style rhodésien dont nous sommes en train de nous libérer.L\u2019attitude molle du gouvernement péquiste donne de faux espoirs à ceux qui rêvent d\u2019un retour au passé.En quête d\u2019une illusoire unanimité, on a poussé loin la gentillesse, on a multiplié les tentatives de conciliation, comme si une minorité héritière d'un passé impérial et nostalgique de la Conquête allait soudainement s\u2019enthousiasmer pour le projet indépendantiste.Le résultat obtenu est déplorable : la lutte contre la suprématie du français, les propos agressifs, les menaces de partition.À ne pas oublier, une fois encore : la réussite politique et démocratique du projet d\u2019indépendance dépend avant tout de la majorité francophone.C\u2019est elle qui va permettre de franchir la barrière du 50%.Pour atteindre cette majorité, un travail considérable et prioritaire s\u2019impose dans toutes régions, y compris celles du Saguenay et du Lac Saint-Jean.Sans oublier la région de Québec, où le vote en faveur du OUI a été inférieur à celui obtenu chez les francophones de l\u2019île de Montréal.Quand le vote francophone deviendra largement majoritaire, les minorités dissidentes n\u2019auront qu\u2019à se rallier, comme c\u2019est la règle dans les pays démocratiques.L'ACTION NATIONALE \u2022 35 Et les politiciens et financiers américains n\u2019auront qu\u2019à prendre acte du changement.On nous dit : il faut aussi rejoindre la minorité anglophone, car son apport est indispensable au développement du Québec.Un apport utile, oui, indispensable, non.L\u2019argument de l\u2019apport indispensable trahit un vestige du complexe du colonisé.Si ceux qui rêvent de souveraineté se sentent incapables d\u2019assurer le développement de leur propre pays, ils ne méritent pas l\u2019indépendance.On dénombre, dans le pays d\u2019ici, des milliers d\u2019hommes d\u2019affaires, d\u2019industriels, de spécialistes de toutes catégories, d\u2019universitaires, de gens de lettres, d\u2019artistes, d\u2019hommes et de femmes hautement scolarisés et pourvus de savoir technique, d\u2019enseignants et d\u2019éducateurs, de producteurs agricoles, de travailleurs et travailleuses qui ont le cœur à l\u2019ouvrage.Immense potentiel auquel s\u2019ajoute celui que nous apportent de nouveaux arrivants avec leur culture, leurs rêves, leur volonté de construire.Immense capital culturel, humain et économique prometteur de succès.Plus que jamais, le Québec sait faire.Cette capacité lui donne le droit et le devoir de se prendre en main et de ne plus dépendre des autres.Autre attitude qui étonne chez des porte-parole péquistes : ils recommencent les querelles constitutionnelles à la manière d\u2019autrefois, comme s\u2019ils croyaient encore au renouvellement du fédéralisme.Question de stratégie circonstancielle, nous dit-on.Mais la manœuvre n\u2019est pas sans danger.On se croirait revenu à l\u2019époque du beau risque.Et comme le pouvoir fédéral est de plus en plus agressif à l\u2019égard du Québec, les amateurs du beau risque se retrouvent sur la défensive, gaspillent leurs énergies dans des escarmouches stériles.Ils sont réduits à sauver les meubles, comme jadis Honoré Mercier, Alexandre Taschereau, Maurice Duplessis et tant d\u2019autres.Ils ne semblent pas comprendre que ce qui s\u2019est passé le 30 octobre a 36 \u2022 L'ACTION NATIONALE radicalement modifié la donne politique.Ils font bégayer l\u2019histoire.Le virage social Encore plus que la mise en veilleuse feutrée du projet souverainiste, c\u2019est le virage social du gouvernement péquiste qui sème l\u2019inquiétude.D\u2019abord la lutte au déficit, ensuite la souveraineté : voilà qui décrit la nouvelle manière de gouverner, en attendant un lointain référendum.L\u2019obsession du déficit trouve sa formulation dans deux règles d\u2019action : 1) réduire ledit déficit, voir l\u2019effacer le plus tôt possible sans se préoccuper des conséquences humaines et sociales des mesures utilisées ; 2) ne déplaire ni aux maisons de courtage ni aux gestionnaires de capitaux.L\u2019obsession du déficit est telle qu\u2019une mesure en soi fort louable comme celle de f assurance-médicaments prend l\u2019allure d\u2019une vulgaire opération financière destinée à garnir le trésor public.Sous-jacent à la nouvelle manière de gouverner, se profile le grand postulat issu de la « pensée unique» : le néo-libéralisme est l\u2019unique solution d\u2019avenir; il impose des règles auxquelles on doit se soumettre sans rechigner, même si cela devait mettre en péril les acquis sociaux hérités de la Révolution tranquille.Tenir compte des pressions du pouvoir financier, cela se comprend jusqu\u2019à un certain point.Mais ce qui étonne, c\u2019est qu\u2019on accueille sans réserve, sans un propos critique, le discours officiel de la pensée unique, qui est au cœur de l\u2019idéologie économiste et dont la souveraineté pourrait nous débarrasser, si nous savons faire bon usage de celle-ci.Cette manière de voir se reconnaît aux traits suivants : subordination du politique à l\u2019économique; démantèlement progressif de l\u2019État; réduction L'ACTION NATIONALE \u2022 37 du filet de sécurité sociale; accroissement des inégalités sociales et de la pauvreté.Avec, comme résultante, un déficit humain et social entraînant dans son sillage un nouveau déficit économique encore plus lourd que celui qu\u2019on prétendait vouloir effacer.De plus en plus nombreux sont ceux - et parmi eux beaucoup d\u2019économistes - qui contestent le bien-fondé de cette stratégie qui risque de nous ramener aux périodes les plus sombres du capitalisme sauvage.Mais le pouvoir en place ne semble pas prêter l\u2019oreille à ces opinions dissidentes.Passager de la onzième heure sur le bateau de la pensée unique, le gouvernement péquiste s\u2019entête à rester à bord, inconscient des écueils qui guettent le navire.Il est encouragé dans son choix par une opposition idéologiquement figée et par des faiseurs d\u2019opinion au service de l\u2019idéologie dominante.Dans une ambiance de conservatisme social en plein essor, il est facile de se faire accroire à soi-même qu\u2019on est progressiste quand l\u2019entourage est à ce point réactionnaire Virage à droite.Il s\u2019effectue à petits pas, en douceur, par retouches successives.Mais il n\u2019est pas sans créer un malaise chez ceux et celles qui avaient pris pour acquis, à partir de la lecture du programme officiel du PQ, que cette formation politique entretenait des affinités avec l\u2019approche social-démocrate.Premier symptôme : la résignation face au chômage.Selon plusieurs économistes, seule la création d\u2019emplois peut effacer déficit et réduire la dette d\u2019un pays.L\u2019exemple historique souvent invoqué est celui du Canada qui, dans les années d\u2019après-guerre, a pratiquement effacé sa dette en un court laps de temps grâce à la hausse de l\u2019emploi qui a relancé l\u2019économie.Il en fut de même pour l\u2019Allemagne et le Japon, deux pays que la guerre avait ruinés.Même en période de progrès 38 \u2022 L'ACTION NATIONALE technologique, le travail demeure la première source de richesse et le mécanisme le plus efficace de redistribution de la richesse produite.Il est aussi, pour les personnes, une condition de réalisation de soi et de croissance humaine.Il est vrai que les changements technologiques ont modifié considérablement les conditions de l\u2019emploi.Mais il demeure qu\u2019on doit, dans une perspective éthique, humaine et sociale, accorder au dossier de l\u2019emploi une place cruciale et prioritaire.Cette préoccupation doit transparaître clairement dans les propos, les attitudes et les choix des décideurs politiques.Dépossédé d\u2019une partie de sa compétence dans le domaine de la main d\u2019œuvre, le Québec peut difficilement mettre au point une politique efficace de création d\u2019emplois.En contrepartie, rien ne l\u2019oblige à faire preuve d\u2019autant de zèle dans la suppression des emplois, en appliquant dans les secteurs public et para-public des mesures non moins brutales que celles en vigueur dans plusieurs grandes entreprises et dans des institutions financières.Reçoivent la médaille du bon gestionnaire ceux qui suppriment des postes dans la fonction publique, l\u2019enseignement, les soins de santé, les services sociaux.A croire que les administrateurs précédents avaient multiplié les sinécures et gaspillé sans vergogne les fonds publics.Comme si cette abolition de postes n\u2019avait aucun effet sur la qualité des services.Il faut épargner, dit-on.Mais s\u2019il s\u2019agit de quincaillerie, on trouve des fonds.Des fonds pour multiplier les boites vocales ou pour acheter, à l\u2019intention du milieu scolaire, des milliers d\u2019ordinateurs dont la durée de vie utile risque de ne pas dépasser trois ou quatre ans.Sans compter que pour faire fonctionner adéquatement ces appareils il faut des enseignants, ceux-là mêmes qu\u2019on envoie à la retraite ou au chômage.L'ACTION NATIONALE \u2022 39 Par mesure d\u2019économie, la fonction publique ferme la porte aux diplômés et supprime les emplois d\u2019été.Le chômage étudiant et celui des diplômés affectent les inscriptions dans les universités, et donc, en bout de piste, leur financement.Une question que ne semblent pas se poser les créateurs du chômage, c\u2019est celle des conséquences humaines et sociales de l\u2019opération.D\u2019un côté, des jeunes engagent des années de leur vie pour acquérir une formation professionnelle; de l\u2019autre, le système bloque les issues et n\u2019offre que des emplois précaires ou le chômage.Dans son fonctionnement actuel, le capitalisme néo-libéral favorise à la fois la croissance économique, l\u2019exclusion sociale et la pauvreté.Dans ce contexte, le rôle de l\u2019État consiste-t-il à aggraver l\u2019impact négatif du système ou à neutraliser ses effets pervers?L\u2019État remplit-il bien sa mission quand il laisse entendre aux jeunes qu\u2019il n\u2019y a pas de place pour eux dans les activités administratives, sociales, éducatives et culturelles?Des centaines de nouveaux diplômés reportent à plus tard la décision de fonder un foyer.Ils ont interprété en fonction de leur vie personnelle le message dépourvu d\u2019espérance lancé par le pouvoir économique et relayé par les décideurs politiques.Ils ont le sentiment de faire face à un horizon sans issue et se comportent en conséquence.Un principe fondateur de la social-démocratie, dont l\u2019histoire a souvent confirmé la validité, c\u2019est que la croissance économique et le développement social peuvent aller de pair.C\u2019est à la social-démocratie qu\u2019on doit les Trente Glorieuses (1950-1980), la période la plus féconde de développement économique et social qu\u2019ait connue l\u2019Occident et qui a exercé un fort impact sur la Révolution tranquille.Les décideurs politiques québécois pourraient tirer de cette réussite une leçon pour leur propre gouverne.40 \u2022 L'ACTION NATIONALE Autre symptôme d\u2019un virage à droite : le report de la loi sur l\u2019équité salariale.On aurait pu comprendre un délai dans l\u2019application de certains articles de la loi, mais qu\u2019on renvoie à plus tard l\u2019adoption de la loi elle-même a de quoi inquiéter.S\u2019il faut obtenir l\u2019accord du Conseil du patronat avant d\u2019adopter des lois à teneur sociale, on risque d\u2019attendre fort longtemps.Comme le démontre Albert Hirschman, dans Deux siècles de rhétorique réactionnaire (Fayard, 1991), toutes les grandes mesures sociales ont fait l\u2019objet d'une opposition souvent féroce de la part des intérêts en place.On parlait de chaos social, de désastre financier, d\u2019atteinte à la libre entreprise, etc.Une fois la réforme faite, les opposants se ralliaient ou se résignaient.Il en sera de même pour l\u2019équité salariale, tout comme pour le projet d\u2019indépendance.Mais encore faut-il qu\u2019au départ les décideurs politiques soient mus par une ferme volonté de changer les choses.Voici qu\u2019elle surgit tout à coup, cette volonté politique, mais c\u2019est pour s\u2019en prendre aux moins nantis, aux assistés sociaux, aux étudiants endettés, aux femmes monoparentales qui vont quérir un supplément de revenu en faisant des ménages.Comme si les plus pauvres étaient responsables du déficit.Dans le brouhaha d\u2019une fin de session, on a doté le ministère du revenu de moyens inquisitoriaux jamais vus jusqu\u2019ici.Encore un peu et on se mettra à pourchasser les camelots qui se lèvent tôt le matin pour distribuer le journal dans les maisons bourgeoises.Il est vrai que chacun doit faire sa part et c\u2019est avec raison qu\u2019il y a lieu de rappeler à l\u2019ordre les citoyens qui esquivent le devoir fiscal.Mais voici qu\u2019on apprend avec étonnement que parmi ceux qui ne remplissent pas leurs obligations, certains ont pignon sur nie.Pas besoin, pour les débusquer, de scruter des fichiers qui renferment des renseignements personnels et de jouer au grand inquisiteur.L'ACTION NATIONALE \u2022 41 Dans une étude récente (voir L\u2019Action nationale, avril 1996), les professeurs Bernard et Lauzon, de l\u2019UQAM, ont publié une analyse intitulée La désinvolture des gouvernements face à l'évitement de l\u2019impôt.On y apprend que ce sont des $milliards que les gouvernement d\u2019Ottawa et du Québec négligent de percevoir auprès d\u2019entreprises qui pratiquent diverses formes d\u2019évitement fiscal, par exemple le report d\u2019impôt.Ils rappellent aussi que tant le Parti libéral fédéral que le PQ se sont engagés à faire adopter le principe d\u2019un impôt minimal sur les profits des entreprises.Pour sa part, le fiscaliste Yves Séguin (voir le magazine Affaires Plus, juin 1994) a dressé une longue liste d\u2019abris fiscaux dont certains sont dépourvus de toute légitimité et font perdre des $milliards au trésor public.C\u2019est su et connu, c\u2019est même légalisé.Le ministre du revenu n\u2019a pas besoin de pouvoirs inquisitoriaux pour aller recueillir ces milliards.Pas besoin de tels pouvoirs pour savoir, par exemple, si les banques qui déclarent à chaque trimestre des gains plantureux contribuent équitablement au trésor public.Le ministre dispose à portée de main d\u2019une recette toute simple lui permettant d\u2019effacer le déficit sans mettre en péril les acquis sociaux.Autre exemple.Un assisté social qui aura abusé du système devra rembourser les allocations reçues en trop.En revanche, le ministère du revenu hésite à recouvrer d\u2019importantes sommes d\u2019argent que des commerçants ont encaissées illégalement, en omettant de transférer au trésor public la TPS et la TVQ qu\u2019ils ont réclamées du consommateur.Donc, un cas évident de fraude.On hésite, nous dit-on, car la perception des sommes dues pourrait acculer certaines entreprises à la faillite.Étrange raisonnement ! La sévérité pour les plus démunis, l\u2019indulgence pour des plus nantis.On 42 \u2022 L'ACTION NATIONALE dirait une nouvelle manière d\u2019interpréter le passage de l\u2019Évangile où il est dit : «À tout homme qui a l\u2019on donnera; mais à qui n\u2019a pas on enlèvera ce qu\u2019il a».La nouvelle manière de gouverner est loin d\u2019être bien nouvelle.Elle est de droite, mais en douceur.On est à cent coudées de la droite de monsieur Harris ou des Jeunes Libéraux du Québec, si jeunes d\u2019âge avec un cerveau déjà si vieux.C\u2019est une droite sophistiquée et qui met des gants; mais une droite quand même.Un électorat coincé La grande chance du gouvernement en place, c\u2019est d\u2019une part la faiblesse de l\u2019opposition, d\u2019autre part le mode de scrutin en vigueur.Pour qui croit au projet indépendantiste et à la social-démocratie, ce serait sombrer dans le masochisme que de contribuer de quelque façon au retour au pouvoir du PLQ.Ce parti n\u2019est que l\u2019ombre de ce qu\u2019il fut au début de la Révolution tranquille.C\u2019est faire œuvre de salut public que de le tenir loin de la conduite des affaires de l\u2019État.Un mode de scrutin qui intégrerait des composantes de proportionnalité favoriserait l\u2019émergence d\u2019un deuxième parti souverainiste, moins marqué par la temporisation et plus fidèle à des objectifs sociaux et populaires.Tout comme il contribuerait sans doute à l\u2019émergence d\u2019un deuxième parti libéral moins bêtement fédéraliste et plus sensible aux aspirations québécoises.En attendant, il reste aux militants péquistes qui appuient sans équivoque le projet de souveraineté et la vision social-démocrate qui imprègne le programme officiel de faire entendre leur voix du mieux qu\u2019ils peuvent.Les assemblées et congrès de comté, les congrès régionaux et le congrès national leur en fournissent l'occasion.L\u2019ACTION NATIONALE \u2022 43 L\u2019organisation de colloques favoriserait aussi la tenue de débats publics sur l\u2019avenir du Québec et sur le projet de société que nous aurons à concrétiser dans le contexte d\u2019un Québec enfin maître de son destin.Pourraient se faire entendre, lors de ces rencontres, ceux et celles qui prennent au sérieux la cause de la souveraineté, mais qui, pour diverses raisons, préfèrent ne pas adhérer au Parti Québécois.La démocratie se porte mieux si, au lieu de s\u2019en remettre à quelques mandataires, les citoyens ordinaires exercent eux aussi le droit de parole.La pratique vaut également pour les militants à l\u2019intérieur d\u2019un parti.?ABONNEZ-VOUS AU JOURNAL m « Mensuel national de l\u2019actualité pédagogique publié 10 fois l\u2019an de septembre à juin 25$ par année ou 42$ pour deux ans : taxes incluses Envoyez vos noms et adresses et votre chèque ou mandat-poste à : Journal LES ENSEIGNANTS 1316, Domaine du Moulin L\u2019Ancienne-Lorette, Québec G2E4N1 Téléphone ou télécopieur : (418) 872-6966 44 \u2022 L'ACTION NATIONALE L\u2019économie sociale et le sommet du 30 octobre André Joyal* Au printemps dernier, Lysianne Gagnon faisait une gorge chaude du fait que les intellectuels écrivent sur l\u2019économie sociale au lieu d\u2019écrire sur la souveraineté* 1.Effectivement, depuis le référendum, à l\u2019instar d\u2019une panoplie de collègues et autres «intellectuels» j\u2019ai écrit sur ce sujet2.L\u2019intérêt manifesté par le Premier ministre du Québec envers cette dimension non négligeable de l\u2019économie n\u2019est pas étranger à l\u2019attention que certains y accordent actuellement.En effet, suite au sommet socio-économique de février dernier, Lucien Bouchard prit la décision de créer le Chantier de l\u2019économie sociale.Cette initiative vise dans un premier temps à présenter, à l\u2019occasion du sommet socioéconomique du 30 octobre prochain, une évaluation de l\u2019importance de l\u2019économie sociale.Ensuite, le gouvernement souhaite obtenir des recommandations opportunes afin d\u2019améliorer son efficacité et ses conditions de travail.C\u2019est à Nancy Naetam, engagée dans Pointe-Saint-Charles, depuis le début des années 80, dans ce que l\u2019on appelait à l\u2019époque l\u2019économie communautaire, que l\u2019on a confié la responsabilité de ce chantier.* Professeur d\u2019économie à l'Université du Québec à Trois-Rivières.1.\tLa Presse, 11 juin 1996.2.\tPeut-on se priver de l\u2019économie sociale?Le Devoir, 15 avril 1996.L\u2019ACTION NATIONALE \u2022 45 En fait, l\u2019intérêt consenti à l\u2019économie sociale de la part des autorités du Québec se rattache très étroitement aux suites données à la marche «Du pain et des roses» de l\u2019été 95.Car il importe d\u2019en tenir compte, l\u2019économie sociale, c\u2019est à 75% l\u2019affaire des femmes.En conséquence, pour Nancy Naetam, les attentes du milieu concerné sont énormes3.Je chercherai donc dans les pages qui suivent à présenter dans ses traits principaux les caractéristiques de l\u2019économie sociale, les craintes et les espoirs manifestés par ceux et celles qui s\u2019y intéressent à un titre ou à un autre.J\u2019essaierai de démontrer dans quelle mesure mes collègues Lévesque et Vaillancourt de l\u2019UQAM ont raison de voir dans l\u2019économie sociale une économie plurielle (sic)* susceptible d\u2019ouvrir sur rien de moins qu\u2019un autre modèle de développement4.Il faudra bien me comprendre, sur le plan idéologique, je suis tout à fait favorable à l\u2019économie sociale, ne demandant pas mieux que son essor conduise à un monde plus égalitaire, plus solidaire, où les valeurs matérialistes occuperont une importance moindre qu\u2019actuellement.Mais, j\u2019ai toujours à l\u2019esprit cette question que m\u2019a adressée un prêtre ouvrier de Shawinigan, très impliqué dans le communautaire au moment où je débutais mes travaux sur cette «autre économie»5 : «Peut-on concevoir la coexistence de deux économies appuyées sur des valeurs différentes?» Une question qui demeure toujours, pour moi, sans réponse satisfaisante.Peut-on concevoir la coexistence de deux économies appuyées sur des valeurs différentes ?3.\tPour oser vraiment, Le Devoir, 11 juin 1996.* Expression importée directement de France qui évoque le contraire de singulier : i.e., une économie à plusieurs facettes faut-il croire puisque le Larousse est muet la dessus.4.\tLe Devoir, 16 mai 1996.5.\tCf.Les québécois et la société de consommation, L'Action nationale, Vol LXXI, n° 2, octobre 1981.46 \u2022 L\u2019ACTION NATIONALE L\u2019ancien et le nouveau Pour la Présidente du Chantier de l\u2019économie sociale, les entreprises qui s\u2019y rattachent se caractérisent par les points suivants : -\telles ont pour finalité de servir leurs membres ou la collectivité plutôt que de simplement engendrer des profits et viser le rendement financier; -elles ont une autonomie de gestion et se distinguent des pouvoirs publics pour la production de biens et services; -\telles intègrent dans leurs statuts et leur façon de faire un processus de décision démocratique ; -\telles défendent la primauté des personnes et du travail sur le capital dans la répartition de leurs surplus et revenus; -\telles fondent leurs activités sur les principes de la participation, de la prise en charge et de la responsabilité individuelle et collective plutôt que de la dépendance (.).Avant d\u2019être alternatives, les entités légales devaient être des entreprises.Ce sont là autant de caractéristiques, sur la base de la très rare documentation existante, que mon collègue Harold Bhérer et moi avions retenues au début de nos travaux sur ce que l\u2019on appelait à l\u2019époque les entreprises alternatives6.Mais avant d\u2019être alternatives, les entités légales concernées devaient être des entreprises, comme c\u2019est le cas aujourd\u2019hui avec les entreprises de l'économie sociale.C\u2019est à dire que l\u2019on doit être en présence d\u2019une organisation juridique, à bilan distinct, soumise à une autorité directrice constituée en vue d\u2019exercer dans un ou plusieurs lieux, une ou plusieurs activités de production de biens ou de services.Si, comme dans cette chanson à répondre 6.L'entreprises alternative : mirages et réalité, Éditions Saint-Martin, Montréal, 1987.L\u2019ACTION NATIONALE \u2022 47 du temps des fêtes «Pour bouère il faut vendre», ici, pour exister (ou survivre), il faut également vendre.Il ne s\u2019agit donc pas de fournir gratuitement des services, aussi précieux soient-ils, comme le font les maisons de jeunes ou d\u2019hébergement pour femmes victimes de violence dont l\u2019existence dépend totalement de l\u2019apport de subventions.C\u2019est ce que mes deux assistantes de recherche et moi avions expliqué à Nancy Naetam, en 1984, lorsqu\u2019elle était venue nous rencontrer en compagnie d\u2019un ex-prêtre ouvrier encore sous le choc d\u2019un récent retour du Chili de Pinochet*.L\u2019une et l\u2019autre travaillaient à l\u2019époque à la rédaction d\u2019un document servant d\u2019assise au Projet Économique de Pointe-Saint-Charles (PEP) qui allait donner lieu dans les mois suivants à la première CDEC (corporation de développement économique et communautaire) de Montréal.Ces pionniers montréalais de l\u2019économie sociale prenaient leur appui - pour convaincre le gouvernement du Québec de leur accorder l\u2019indispensable subvention de départ - sur des initiatives similaires mises de l\u2019avant depuis la fin des années 60 dans les quartiers défavorisés des grandes villes américaines.Tout en trouvant pertinents les exemples utilisés, j\u2019avais attiré leur attention sur la Corporation de développement communautaire des Bois-Francs créée l\u2019année précédente avec, cependant, une importante réserve.Cette dernière se rapportait à mon scepticisme quant à la capacité pour le secteur communautaire de créer de véritables entreprises libérées de la dépendance des programmes gouvernementaux.Si les preuves de réussites dans le domaine social comme la «Corpo» de Victoriaville en offrait l\u2019exemple, n\u2019étaient plus nécessaires, il en allait Pour exister, il faut également vendre.Il ne s'agit donc pas de fournir gratuitement des services.* Paraît-il qu'ils m\u2019avaient été référés par Diane Bellemare alors professeure à l\u2019UQAM apparemment trop affairée à la rédaction d\u2019un second volume sur le plein-emploi pour les recevoir.Ml,lc Bellemare est présentement directrice de la Société québécoise de la main-d\u2019œuvre.48 \u2022 L'ACTION NATIONALE Les réserves exprimées il y a douze ans demeurent toujours pertinentes aujourd\u2019hui.autrement lorsqu\u2019il s\u2019agissait de «faire» de l\u2019économique.En d\u2019autres mots, réussir la conjugaison des finalités sociale et économique qui caractérisent toute entreprise dite alternative, solidaire ou d\u2019économie sociale restait à démontrer.Les réserves exprimées il y a douze ans demeurent, à mon humble avis, toujours pertinentes aujourd\u2019hui.Nous estimions à environ 400 le nombre d\u2019entreprises alternatives québécoises en existence à l\u2019époque, dont seulement un petit nombre pouvait se passer de subventions.Nous avions prévu qu\u2019à la fin de ce siècle, elles ne seraient guère plus nombreuses et plus solides sur le plan économique.Rien ne me laisse croire que cette prévision n\u2019était pas exacte malgré tout ce que l\u2019on raconte depuis quelques mois sur l\u2019économie sociale.Le début de années 80 fut marqué par l\u2019influence d\u2019auteurs à succès que furent, entre autres, les Schumacher, Illich et Lerguson.On parlait alors de «simplicité volontaire» en redécouvrant le journal de David Thurow qui, dans la simplicité de sa cabane de Walden Pound, attirait l\u2019attention sur les charmes d\u2019un monde non assujetti aux influences d\u2019une société de consommation en devenir.«Vivre et travailler autrement», tout en évitant l\u2019isolement des communes de la fin des années 60, devenait pour plusieurs le nouveau leitmotiv.Ceci étant, mise à part une petite minorité «d\u2019alternatifs» ayant vraiment la vocation, tous les autres «entrepreneurs» engagés dans un organisme sans but lucratif doté d\u2019une vocation marchande (mettant sur le marché un bien ou un service) ou dans une coopérative de travail poursuivaient leur «œuvre», non sur une base volontariste mais à défaut d\u2019autres choix.De la simplicité volontaire, on passait rapidement à la simplicité nécessaire.En effet, dans l\u2019incapacité de trouver un «véritable» emploi sur le marché régulier du travail, on profita de l\u2019existence de programmes gouvernementaux pour créer une garderie coopérative, un L\u2019ACTION NATIONALE \u2022 49 organisme de récupération et de recyclage, une radio ou un journal communautaire, un organisme d\u2019éducation populaire, etc.Quant à vérifier s\u2019ils respectaient bien les cinq critères (cf.plus haut) servant à décrire une entreprise d\u2019économie sociale, cela est une autre histoire.La courte reprise économique de la fin des années 80 a fait diminuer l\u2019intérêt envers cette «autre économie».Il faudra attendre les conséquences de la politique essentiellement anti-inflationniste du gouvernement central et celles incontournables de la mondialisation de l\u2019économie et de la restructuration des grandes entreprises pour qu\u2019à nouveau, à défaut de mieux, l\u2019on reconsidère les possibilités que recèlent des activités productives dotées d\u2019une finalité différente de celles appartenant à l\u2019économie dominante.Ce faisant, bien sûr, on ne manque pas de signaler le danger déjà observé il y a dix ans : l\u2019existence d\u2019une économie à double vitesse.La plus petite vitesse étant, il va sans dire, celle qui relève de l\u2019économie sociale.Comment éviter alors cette société duale dont les manifestations paraissent grandissantes?Comment éviter ce que d\u2019aucuns considèrent comme rien d\u2019autre qu\u2019une getthoi-sation d\u2019un pan complet d\u2019activités pourtant estimées à juste titre indispensables et à l\u2019intérieur desquelles les femmes sont fortement majoritaires?On ne manque pas de signaler le danger : l\u2019existence d'une économie à double vitesse.La création d\u2019emplois La réponse à cette double interrogation réside dans la création de «véritables» emplois.C\u2019est ce qui est exigé dans un intéressant dossier de la CSN7.Trois conditions aux yeux des auteurs de ce document sont requises.Premièrement, il faudra que la mission du secteur de l\u2019économie sociale ne se limite pas à l\u2019amélioration de l\u2019employabilité des exclus du marché du travail.Deuxièmement, on devra s\u2019assurer que les activités de ce secteur 7.Développer l'économie solidaire, octobre 1995 50 \u2022 L'ACTION NATIONALE Sur une base volontariste, cette fois, des çeris pourraient passer de l\u2019économie dominante à l\u2019économie sociale.débouchent sur de véritables emplois et non seulement sur la création de postes de travail temporaires ayant pour unique finalité l\u2019amélioration de l\u2019employabilité (la différence par rapport à la première condition n\u2019est pas vraiment évidente).Comme troisième condition, on exige une reconnaissance de l\u2019économie sociale qui impliquerait que les emplois qui y sont créés soient offerts à l\u2019ensemble des travailleuses et des travailleurs, qu\u2019ils détiennent ou non un emploi à l\u2019intérieur des autres secteurs d\u2019activité.En d\u2019autres mots, sur une base volontariste, cette fois, des gens pourraient passer de l\u2019économie dominante à l\u2019économie sociale, comme au temps de la simplicité volontaire.Ceci apparaît possible aux yeux des chercheurs de la CSN dans la mesure où les emplois créés dans le secteur de l\u2019économie sociale offrent des conditions de travail équitables et que les personnes qui les occupent aient un statut de salarié-es jouissant de tous les droits reconnus dans les lois du travail.«Vivre et travailler autrement» mais, toutefois, pas trop différement.Ces conditions rejoignent évidemment les mises en garde signalées par Pierre Paquette, secrétaire général de la CSN, à l\u2019occasion d\u2019un colloque du groupe Accès-travail Femmes de Jonquière.Celui-ci met en garde l\u2019État de se servir de l\u2019économie sociale comme substitut à ses propres responsabilités aussi bien en terme de services qu\u2019en terme d\u2019emplois.A cette même occasion, Josée Belleau représentante de L\u2019R (sic) des centres de femmes du Québec exige de l\u2019économie sociale la création d\u2019emplois durables : financement garanti pour un minimum de trois ans en espérant un salaire variant entre 10$ et 12$ l\u2019heure assorti de mesures de conciliation famille-travail de même que l\u2019accès aux régimes d\u2019assurances et de retraite8.Voilà autant d\u2019exigences que ne rejetterait sûrement 8.L'économie sociale : un virage à maîtriser.Actes du colloque, Jonquière, 19 février 1995.L\u2019ACTION NATIONALE \u2022 51 pas Henri Lamoureux, pour qui l\u2019économie sociale ne doit pas se résumer à une entreprise de ma-quilage des problématiques sociales et de création d\u2019emplois déqualifiés et dévalorisants.Ce praticien de longue date de l\u2019économie sociale met en garde contre le danger qu\u2019elle ne soit qu\u2019une astuce politicienne visant à faire payer aux «aidants naturels» le poids de nos abandons collectifs.À ses yeux, si elle ne doit servir qu\u2019à consolider un système essentiellement injuste, il n\u2019en a rien à faire8 9.Ainsi en est-il des écueils à éviter.Quand on regarde les exemples d\u2019activités que l\u2019économie sociale se met ou devrait se mettre sous la dent, à part la sempiternelle allusion aux services à domicile pour les personnes dans le besoin, on retrouve sensiblement les mêmes activités identifiées au début des années 80.Qu\u2019ils soient Européens ou Québécois, universitaires, journalistes ou praticiens, tout le monde y va avec les mêmes suggestions en espérant y voir surgir de «véritables» emplois.On se réfère donc aux garderies, au tourisme et au loisir de proximité, à la récupération et au recyclage, aux centres de femmes, aux groupes d\u2019intégration sociale et professionnelle, aux maisons de jeunes, aux groupes d\u2019éducation populaire, aux restaurants populaires de quartier, aux ressources alternatives en santé mentale, aux groupes d\u2019intervention en toxicomanie et ainsi de suite.Tout le monde y va avec les mêmes suggestions en espérant y voir surgir de « véritables » emplois.Ce sont là autant d\u2019activités que boudent forcément l\u2019économie de marché qui fournit, avec le secteur public, les véritables emplois servant de référence.Serait-on en présence d\u2019une contradiction insurmontable?Avant de tenter une réponse à cette interrogation, il importe de s\u2019arrêter sur les points les plus importants d\u2019un rapport spécialement rédigé en vue d\u2019inspirer le sommet du 30 octobre.8.De l\u2019économie sociale à l\u2019économie sociale.Le Devoir, 23 mai 1996.52 \u2022 L'ACTION NATIONALE L\u2019économie sociale n 'est \\ pas la panacée des : maux économiques et sociaux que | connaît le Québec.Entre Vespoir et le doute10 D\u2019entrée de jeu, Diane Lemieux et Micheline Simard précisent bien les objectifs visés : la création d\u2019emplois stables et de qualité et le développement de biens et services d\u2019utilité collective permettant de répondre à des besoins sociaux de la communauté locale et régionale.Ces deux objectifs, selon ces deux coprésidentes du Comité d\u2019orientation et de concertation sur l\u2019économie sociale, seront atteints à la condition de bien asseoir les règles du jeu et d\u2019intégrer dans les façons de faire les conditions incontournables de réussite.Règles du jeu et conditions de réussite, tout est là, on ne peut être davantage d\u2019accord sur la problématique.Pour ces dames, le Comité est formel : l\u2019économie sociale n\u2019est pas la panacée des maux économiques et sociaux que connaît le Québec.Elle n\u2019est qu\u2019une voie de solutions, ou une stratégie complémentaire parmi celles visant à mieux exploiter le potentiel du Québec.Le document, fort bien rédigé, offre une solide synthèse des réflexions et observations publiées ces demieres années sur tout ce qui concerne le sujet : économie solidaire, alternative, communautaire, non marchande, parallèle, etc.Comme toujours, il importe de bien situer le problème.Ainsi en est-il lorsque les rédactrices signalent que les organismes communautaires constituent au sein de la société québécoise un mouvement social autonome d\u2019intérêt public.On y voit des agents de transformation sociale* * qui contribuent à améliorer la qualité du tissu social en se situant entre le secteur public et le secteur privé.Correspondant à ce que les anglo-saxons ont l\u2019habitude d\u2019identifier comme étant un troisième secteur, les entreprises de l\u2019économie sociale doivent fonctionner en interrelation avec les 10.Rapport du Comité d'orientation et de concertation sur l'économie sociale.10 mai 1996, Québec.* N.de l\u2019A : Habituellement cette expression signifie une volonté de vivre et de travailler différemment.L'ACTION NATIONALE \u2022 53 deux autres secteurs sans être placées sous la dépendance de l\u2019un ou de l\u2019autre.Différent des deux grands secteurs de l\u2019économie, nos auteures en conviennent, mais elles n\u2019ambitionnent quand même pas moins pour ce troisième secteur, que de «véritables» emplois.Ces derniers se trouvent ici définis par la négative : autre chose que des petits boulots précaires, mal payés, dévalorisés ou tous autres faux emplois non soumis aux normes et règles en vigueur.On veut bien des emplois différents mais, encore une fois, pas trop différents même s\u2019ils se rapportent en principe à des agents de transformation sociale.Une chose est certaine, à l\u2019instar des documents ci-haut mentionnés, on met en garde contre la confusion entre les emplois de l\u2019économie sociale et les mesures d\u2019employablité que l\u2019on associe au «work-fare» (l\u2019obligation de travailler en échange d\u2019une prestation de l\u2019État).En fait, on n\u2019est pas très tendre envers les emplois d\u2019utilité collective tels que je m\u2019en suis fait l\u2019avocat comme moyen de lutte contre la pauvreté dans un numéro antécédent11.En conséquence, on recommande la création d\u2019emplois réguliers, à durée indéterminée (durée minimum de trois ans pour une même personne), assujettis aux lois en vigueur au Québec et à l\u2019esprit de la future loi sur l\u2019équité salariale et bien sûr accessible à toute personne en recherche d\u2019emploi mais avec un préjugé plus que favorable envers les femmes.Comment financer ces emplois ?Tout en souhaitant le respect de l\u2019autonomie des activités liées au troisième secteur, le Comité voit dans le secteur public le principal bailleur de fonds.Pas facile d\u2019être différent, non vraiment.On souhaite en effet que le gouvernement joue un rôle moteur dans le On souhaite en effet que le gouvernement joue un rôle moteur dans le financement du secteur de l \u2019économie sociale.11.Pour en finir avec la pauvreté, L'Action nationale.Vol LXXXIV, n° 7, septembre 1994.Il me faut préciser que dans cet article, je visais essentiellement les jeunes sans qualifications, grands et forts, pétants de santé et non des femmes chefs de famille dans la bonne quarantaine.54 \u2022 L\u2019ACTION NATIONALE financement du secteur de l\u2019économie sociale.Il est vrai, tel que mentionné, que le gouvernement consacre déjà près de 125M$ aux organismes communautaires et bénévoles.Alors, un «petit» 125M$ supplémentaire devrait se trouver sans trop de mal.On n\u2019aurait qu\u2019à placer ces sommes sous la gouverne des Fonds régionaux d\u2019économie sociale, de création récente, appelés à être gérés par les Comités régionaux d\u2019économie sociale de création non moins récente et placés sous la férule du Secrétariat au développement régional.Il faut être bien conscient de ses limites pour éviter d\u2019amères désillusions.Tout paraît simple, mais les femmes plus particulièrement le savent, elles ont toutes lu «Le chemin le moins fréquenté» de Scott Peck qui commence ainsi : «La vie est difficile».Ainsi, aux dires du responsable du Comité régional d\u2019économie sociale de la région Mauricie/Bois-Francs, ce n\u2019est pas facile de créer des emplois nouveaux dans une région dont le plan stratégique stipule qu\u2019il faut mettre l\u2019accent sur la consolidation des emplois existants.Et ce n\u2019est pas facile de les créer pour une période de trois ans quand les programmes en existence susceptibles d\u2019être mis à profit (bien critiqués dans le document) sont conçus pour une période d\u2019un an.En fait, si l\u2019économie sociale recèle un grand nombre de potentialités qui méritent d\u2019être mises en valeur, il faut être bien conscient de ses limites pour éviter d\u2019amères désillusions.L\u2019économie sociale, il importe d\u2019en tenir compte, ce n\u2019est pas facile, même si les gouvernements les mieux intentionnés y mettaient tous leur écus et feraient adopter les meilleures lois que l\u2019on puisse imaginer.Ne pas rêver «Il faut bien l\u2019avouer, le communautaire, c\u2019est pas facile; quand on rentre chez nous le soir après une longue réunion, bien souvent on a envie de tout lâcher».Cette remarque d\u2019un praticien de L'ACTION NATIONALE \u2022 55 Victoriaville, pourtant très aguerri, illustre bien l\u2019état d\u2019esprit qui marque les travailleurs de l\u2019économie sociale.Dans ce domaine comme dans d\u2019autres, il vaut mieux avoir la vocation sinon les chances de faire des vieux os sont bien faibles.Et gare aux vocations tardives, ce sont les pires.Or, ces dernières risquent de se faire nombreuses en ces temps de grands bouleversements économiques surtout si le gouvernement devait accéder aux demandes exprimées par le Comité d\u2019orientation et de concertation sur l\u2019économie sociale.Les entreprises de l\u2019économie sociale, on le sait, se distinguent, en principe du moins, par la mise en œuvre d\u2019une gestion de type participative.Est-il nécessaire de signaler qu\u2019il s\u2019agit là d\u2019un processus décisionnel des plus exigeants en termes de temps et d\u2019énergie.Les frustrations ne manquent pas suite à d\u2019interminables débats marqués par de multiples tiraillements dûs aux conflits de personnalité que la meilleure volonté du monde ne parvient pas à dissiper.C\u2019est bien à l\u2019intérieur du secteur associatif que s\u2019applique au mieux l\u2019adage voulant que là où il y a des hommes il y a de «l\u2019hommerie»*.Là, comme ailleurs, la recherche des petits pouvoirs sous le couvert des bonnes intentions se fait bien sentir.Nombreux sont ceux qui, suite à des déceptions causées par des comportements non étrangers à la nature humaine, quittent leur collectif pour se fondre dans l\u2019anonymat de leur Club Price où chacun «fait son affaire».L\u2019existence de conflits organisationnels conduit inévitablement à l\u2019essoufflement et à la démobilisation.Ceci, à moins que la bonne marche de l\u2019entreprise dépende presqu\u2019essentiellement d\u2019une personne dotée d\u2019une forte personnalité.Dans ce cas, l\u2019entreprise pourra bien fonctionner tant et aussi longtemps que le rôle de bougie d\u2019allumage Les entreprises de l'économie sociale, se distinguent, par la mise en œuvre d'une gestion de type participative.* Comme l\u2019économie sociale est avant tout l\u2019affaire des femmes, on imagine l\u2019interprétation de cet adage qu\u2019en ferait le juge Bienvenue.56 \u2022 L'ACTION NATIONALE assumé par le leader, à la faveur d\u2019un consensus autour de sa personne, se perpétuera et qu\u2019il sera désireux de porter bien haut le flambeau au nom de son collectif.Il s\u2019agit, on le devine, de perles rares.Heureusement, elles existent.Il m\u2019a été donné d\u2019en rencontrer sur trois continents différents.Mais le départ soudain d\u2019une si précieuse ressource vers d\u2019autres cieux compromet très souvent l\u2019évolution d\u2019une entreprise qui pourtant se voulait communautaire.D\u2019autre part, lorsque, comme ce devrait être toujours le cas, l\u2019appareil décisionnel fait l\u2019objet d\u2019un partage entre un groupe de travailleurs, le danger d\u2019épuisement et de démobilisation se présente quand le fardeau des responsabilités repose trop longtemps sur les mêmes épaules.C\u2019est le phénomène TLM (Toujours Les Mêmes) qui intervient ici.Nos travaux sur les entreprises dotées à la fois d\u2019une finalité sociale et économique ont montré qu\u2019en plus des problèmes particuliers à toute forme d\u2019entreprise (faiblesses du côté du financement, des capacités entrepreneuriales, de la mise en marché, de l\u2019organisation des ressources humaines, de la planification stratégique, etc.), s\u2019ajoute le problème d\u2019une insuffisance de clarté de la mission de ses entreprises.En effet, une définition trop restreinte des objectifs limite les possibilités d\u2019ouverture de l\u2019entreprise et peut la priver de certains appuis financiers indispensables, alors qu\u2019une définition trop large l\u2019empêche de mettre en évidence sa spécificité par rapport aux entreprises traditionnelles et lui occasionne cette fois le retrait du soutien de la collectivité immédiate.Par ailleurs, une mission clairement associée à un secteur d\u2019activité (garderie, médias d\u2019information, récupération, loisirs en milieu défavorisé, etc.) augmente la dépendance envers les politiques gouvernementales lesquelles, on le sait, subissent des modifications au gré des remaniements ministériels ou des changements de gouvernement.En l\u2019absence d\u2019appuis solides de leur milieu environnant, les responsables L\u2019ACTION NATIONALE \u2022 57 de ces entreprises sont sujets à de profondes désillusions.On comprend donc la volonté du Comité d\u2019orientation et de concertation sur l\u2019économnie sociale de chercher à clarifier les choses à ce chapitre.Vers de nouveaux partenariats «Donner une subvention à une initiative locale, c\u2019est la condamner à coup sûr à plus ou moins brève échéance».Cette affirmation d\u2019un spécialiste européen d\u2019une «autre économie», de passage à mon bureau au milieu des années 80, demeure toujours en mon esprit.En effet, comment un organisme peut éviter une situation de dépendance envers un programme gouvernemental s\u2019il ne parvient pas à l\u2019autonomie financière comme il revient à toute entreprise, traditionnelle ou pas?Est-ce qu\u2019avait en tête cette mère Teresa brésilienne responsable de la plus belle entreprise d\u2019économie sociale qu\u2019il m\u2019a été donné de visiter.Son Salào de Encontre>, à Benem, en banlieue de Belo-Horizonte, donne des emplois, apparemment « véritables» à plus de 60 personnes.On y trouve une ferme avec culture maraîchère et élevage, une fabrique de meubles, une buanderie, une école (vraisemblablement alternative), un centre d\u2019artisanat et un dispensaire.Lorsqu\u2019on lui a fait remarquer que son organisme serait éligible à un appui de l\u2019UNICEF, sans hésiter une seconde, cette dame de 67 ans, qui avoue ne pas avoir eu le temps de se marier, nous a dit : «Nào quero saber nada», en bon québécois : «Je veux rien savoir» « Donner une subvention à une initiative locale, c\u2019est la condamner à coup sûr à plus ou moins brève échéance ».Enfin, comme les mères Teresa ne courent pas les rues, les subventions ont toujours leur place.C\u2019est ici qu\u2019il importe de bien distinguer entre les organismes à vocation non marchande (par exemples les centres d\u2019hébergement pour jeunes, femmes ou sans-abri, les centres d\u2019alphabétisation, etc.) et ceux qui se dotent d\u2019une finalité marchande, les 58 \u2022 L'ACTION NATIONALE L'exemple français des associations intermédiaires et des entreprises d\u2019insertion est à prendre en considération.seuls en fait qui se méritent le titre d\u2019entreprise par la vente de biens et de services.Ces derniers, à l\u2019instar de ce qui se passe dans le secteur privé peuvent revendiquer des subventions de départ dans la mesure où ils satisfont les exigences en ce qui regarde la crédibilité et les chances de réussite à moyen terme.Rien de neuf ici.Ce qui pourrait l\u2019être, c\u2019est ce que Nancy Naetam qualifie de nouveaux partenariats.Je ne peux qu\u2019être d\u2019accord avec elle quand elle évoque la révision de moyens financiers et fiscaux en allant jusqu\u2019à proposer des associations avec les syndicats, les municipalités et les entreprises privées.Ici, sans tomber dans l\u2019admiration béate et naïve envers ce qui se fait ailleurs, j\u2019estime que l\u2019exemple français des associations intermédiaires et des entreprises d\u2019insertion est à prendre en considération.Il s\u2019agit ici d\u2019entreprises d\u2019économie sociale, appuyées financièrement par les pouvoirs publics et auxquelles s\u2019associe également le secteur privé.Leur objectif est de faciliter l\u2019intégration de chômeurs de longue durée et des travailleurs en marge du marché régulier du travail.Loin d\u2019être une panacée, une goutte d\u2019eau dans l\u2019océan des trois millions de chômeurs que renferme l\u2019Hexagone, ces initiatives représentent un pas dans la bonne direction même si l\u2019on ne peut, beaucoup s\u2019en faudrait, parler de «véritables» emplois.Ce qui me frappe avec ces exemples c\u2019est précisément la variété des partenaires impliqués.C\u2019est sûrement ce qui a impressionné favorablement également un fonctionnaire du ministère des Affaires sociales et de la sécurité du revenu qui s\u2019en est inspiré pour concevoir, à la fin du règne des libéraux, un programme qui allait donner lieu à nos quelque 1 300 Corporations intermédiaires de travail (CIT).Hélas, ces entreprises d\u2019économie sociale inquiètent beaucoup.Les rédacteurs du dossier de la CSN leur reprochent, entre autres choses, d\u2019être engagées dans des activités en concurrence directe L'ACTION NATIONALE \u2022 59 avec celles de l\u2019État (dans le domaine de l\u2019aide à domicile) qui en profiterait pour réduire ses dépenses.De même on reproche le fait que les prestataires de l\u2019aide sociale qui y trouvent un emploi, pour une durée très limitée, ne bénéficient pas de la protection de la loi sur les normes du travail.Ceci étant admis, heureusement, il ne manque pas d\u2019exemples de CIT qui atteignent leur objectif d\u2019offrir une opportunité de travail dans de bonnes conditions à des travailleurs qui autrement seraient laissés à eux-mêmes i.e.payés à rien faire via l'assistance sociale.De l\u2019exemple français on doit retenir l\u2019implication sous différentes formes de l\u2019entreprise privée.Avec la fin des idéologies, il n\u2019y a pas de raison pour qu\u2019au Québec l\u2019on en n\u2019arrive pas à favoriser une interrelation entre le secteur privé et celui de l\u2019économie sociale.Quant au gouvernement, son intervention ne doit pas se confiner à l'instauration de programmes de création d\u2019emplois qui prennent trop souvent la forme d\u2019allocations sociales déguisées.Il doit à la place aider les gens à s\u2019aider eux-mêmes dans la mesure, encore une fois, où les requêtes d\u2019assistance se justifient.Cependant, l\u2019enfer étant pavé de bonnes intentions, la création d\u2019un organisme de bienfaisance ne doit pas servir de prétexte pour l\u2019obtention d\u2019un appui inconditionnel de la part des pouvoirs publics.Et surtout, il faudra toujours tenir compte que l\u2019économie sociale a sa place non pas uniquement parce que les maux sociaux sont abondants, mais parce que des gens veulent manifestement travailler dans un contexte exempt des exigences des secteurs public et privé.Sans se faire abuser, ils doivent cependant assumer leur différence.Il n 'y a pas de raison pour qu \u2019au Québec l'on en n 'arrive pas à favoriser une interrelation entre le secteur privé et celui de l'économie sociale.Conclusion Lors du colloque de Jonquière, Josée Belleau a réclamé rien de moins pour l\u2019économie sociale 60 \u2022 L\u2019ACTION NATIONALE On réclame de «véritables» emplois sans tenir compte que l\u2019économie dominante est appelée à en créer de moins en moins.que la création d\u2019emplois d\u2019avenir.Pourquoi pas?Tout dépend de ce que l\u2019on entend par des emplois d\u2019avenir.Dans l\u2019avenir, jeunes et beaucoup moins jeunes auront besoin des services de l\u2019économie sociale, de même il faudra assurément récupérer et recycler.Mais je doute que ce soit ce qu\u2019avait en tête la représentante de L\u2019 R des centres de femmes du Québec.Un doute sûrement partagé par Jean-Robert Sansfaçon quand il écrit qu\u2019il serait utopique de croire que nous, Québécois-plus-solidaires-que-les-autres-Nords-américains, détenons dans l\u2019économie sociale la clé de la création des emplois de l\u2019avenir12.Peut-t\u2019on à tout le moins déceler à l\u2019instar de mes collègues Lévesque et Vaillancourt l\u2019avènement d\u2019un autre modèle de développement ?Si oui, peut-il conduire vers un autre type de développement que celui offert par le modèle dominant?Ce serait possible en présence de changements radicaux dans les comportements des gens.Or, qui peut affirmer l\u2019existence de telles modifications?J\u2019en reviens à la question de mon prêtre ouvrier de Shawinigan et j\u2019y réponds de la façon suivante : la société de consommation, même si tout le monde n\u2019en profite pas (surtout involontairement), est toujours solidement implantée.Ses effets d\u2019attraction sur «l\u2019autre économie» sont toujours présents.En conséquence, on n\u2019a pas fini de s\u2019interroger sur les possibilités de coexistence entre les deux économies surtout si l\u2019une cherche à imiter l\u2019autre.On réclame de «véritables» emplois sans tenir compte que l\u2019économie dominante est appelée à en créer de moins en moins de ces emplois enviés à juste titre.Je voudrais bien qu\u2019il en soit autrement, je serais moins inquiet pour mes deux enfants, même si eux, à tout le moins, sont prévenus.En juin dernier, à l\u2019occasion de la tenue du G-7 dans la ville dont il est maire, l\u2019économiste et ancien premier ministre Raymond Barre blâmait la France de 12.Le Devoir, 25 mars 1996.L'ACTION NATIONALE \u2022 61 ne pas tenir compte de l\u2019évolution profonde que connaît le monde du travail.A ses yeux, comme aux miens, d\u2019ici peu les «véritables» emplois (à durée indéterminée) seront l\u2019exception plutôt que la règle.Alors il ne faudrait pas que nos partisans de l\u2019économie sociale rament à contre-courant.Le rapport du Comité d\u2019orientation et de concertation sur l\u2019économie sociale se termine par le souhait suivant : Que l\u2019économie sociale constitue une des stratégies pour dresser la table, pour inviter sans exclusion et pour faire en sorte que la société québécoise puisse se nourrir.et de pain.et de roses! C\u2019est possible, à la condition que les gens veulent bien mettre la main à la pâte et planter les rosiers.Pour ce qui est de savoir comment se procurer la farine et les plants, ça c\u2019est une autre histoire que l\u2019on pourrait traiter à l\u2019occasion d\u2019un autre sommet socio-économique si Lucien Bouchard conserve son intérêt envers l\u2019économie sociale.?MAGAZINE Un courant d'avenir en Gaspésie-lles-de-la-Madeteine Le seul magazine Gaspésien! Publié par le Musée de la Gaspésie en collaboration avec le C.R.C.D.de la Gaspésie-îles-de-la-Madeleine.Socio-économique, culture et arts, histoire et patrimoine.Pour ceux qui s\u2019intéressent à la Gaspésie d'hier et d\u2019aujourd\u2019hui! 80, bout de Gaspé, C.P.680, Gaspé GOC 1R0 Tél.: 418-368.1534 «Téléc.: 418-368.1535 \u2022 Internet : rnusee@quebectel.com 62 \u2022 L'ACTION NATIONALE Desjardins dans l\u2019histoire, l\u2019histoire chez Desjardins Gaston Deschênes* La première caisse populaire ne constituait qu\u2019un petit pas de plus dans la grande marche du mouvement coopératif québécois* 1.En fait, la caisse de Lévis n\u2019était pas la première caisse d\u2019épargne et de crédit.Il y en avait au moins une autre, peut-être deux, dont la Caisse rurale de Notre-Dame-des-Anges, fondée en 1898 à Montauban, comté de Portneuf2.La première coopérative agricole, celle d\u2019Adamsville, aurait été créée en 1903, mais il existait à la fin du siècle dernier de nombreuses sociétés de fabrication de beurre et de fromage qui fonctionnaient comme des coopératives sans en porter le nom.Dans le monde agricole, plusieurs personnes, agronomes, journalistes spécialisés, missionnaires agricoles, députés, faisaient déjà la promotion du coopératisme dans les années 1890.On connaît au moins deux coopératives de consommation fondées dans le dernier quart du * Bibliothécaire à l\u2019Assemblée Nationale.1.\tSur ce sujet, voir G.Deschênes, «Le premier siècle du mouvement coopératif».Revue du CIRIEC, 13, 1-2 (1980-1981), pp.15-22.Sur les institutions mutuelles et coopératives avant 1900, voir G.Deschênes, «Associations coopératives et institutions similaires au XIXe siècle», Revue d'histoire de l\u2019Amérique française, 29, 4 (mars 1976), pp.539-554.2.\t« La Caisse rurale de Notre-Dame-des- Anges », Revue Desjardins, 50,4(1984), pp.30-31.L'ACTION NATIONALE \u2022 63 xixe siècle, celle de Beebe Plain, en Estrie, et celle de Pointe Saint-Charles.Elles étaient probablement inactives en 1900 mais il restait des promoteurs de ce type de coopératives puisqu\u2019il en est apparu d\u2019autres, à Valleyfield, par exemple, en 1903, et à Fraserville en 1904.Il existait peut-être encore quelques-unes des sociétés de construction mises sur pied au xixe siècle, les ancêtres des coopératives d\u2019habitation modernes, un secteur méconnu et longtemps ignoré dans l\u2019historiographie du coopératisme québécois.On trouvait enfin, en 1900, une trentaine de mutuelles-incendie, les plus anciennes ayant alors un demi-siècle d\u2019existence, la plupart en milieu rural, et au moins une cinquantaine de sociétés de secours mutuels, encore plus anciennes et principalement urbaines ou semi-urbaines.Ces dernières méritent ici quelques observations.Les sociétés de secours mutuels regroupaient des personnes désireuses de s\u2019assurer en cas de mort ou de maladie.Leur origine au Québec remontait à la fin du xvme siècle.Très nombreuses à cette époque en Angleterre, les friendly societies ont été transplantées au Québec où elles ont proliféré, surtout dans la seconde moitié du xixe siècle.Les plus anciennes sont, pour la plupart, disparues.La Société bienveillante de Québec, fondée en 1789, soit plus d\u2019un siècle avant Desjardins, a fonctionné pendant au moins soixante ans.Les plus nombreuses de ces sociétés étaient les unions Saint-Joseph : l\u2019Union Saint-Joseph de Beauport, qui existe encore, sous un autre nom, fut fondée en 1876.Certaines sociétés sont devenues des compagnies d\u2019assurance : La Survivance et L\u2019Union-vie sont d\u2019anciennes sociétés de secours mutuels fondées au xixe siècle.Les compagnies Aetema-vie, MFQ-vie, Promutuel-vie, la Mutualité et la SSQ étaient aussi à l\u2019origine des sociétés de secours mutuels.La société Les Coopérants, qui s\u2019est 64 \u2022 L'ACTION NATIONALE effondrée en 1991, résultait de la fusion de deux sociétés de secours mutuels, la Mutuelle-vie de l\u2019U.C.C.et les Artisans, une vénérable institution fondée en 1876.Desjardins connaissait bien le mouvement des sociétés de secours mutuels québécoises.Desjardins connaissait bien le mouvement des sociétés de secours mutuels québécoises qui, au début du siècle, réunissait environ 70 000 membres, la plupart des chefs de familles, sans compter quelques 50 000 autres qui se regroupaient dans les succursales des sociétés de secours mutuels étrangères, canadiennes, américaines ou britanniques.Desjardins était même très proche de ce mouvement : au moins sept des dix personnes convoquées chez lui le 20 septembre 1900 pour étudier son projet de caisse populaire étaient membres de sociétés de secours mutuels, certains y occupant ou ayant occupé des postes importants.La Société des Artisans a littéralement servi de berceau aux caisses populaires : la caisse de Lévis a été fondée dans son local et y est demeurée pendant quelques années3.Perte de la mémoire Comment se fait-il alors que ses successeurs et ses émules, les dirigeants et les propagandistes du mouvement coopératif en général aient si longtemps passé sous silence le mouvement de solidarité économique qui a donné naissance à toutes ces expériences de mutualité et de coopératisme?En Angleterre, au milieu du xixe siècle, les deux plus grandes sociétés de secours mutuels revendiquaient les origines les plus mythologiques : les 3.Une photographie du local des Artisans est reproduite dans l\u2019ouvrage de Pierre Poulin, Histoire du Mouvement Desjardins, Tome 1, Montréal, Québec-Amérique, 1990, p.58.Les sept conseillers de Desjardins «représentaient» cinq sociétés différentes : la Catholic Mutual Benefit Association, les Forestiers indépendants, la Légion catholique de bienfaisance, la Société des Artisans et les Forestiers catholiques.Voir Cyrille Vaillancourt et Albert Faucher, Alphonse Desjardins.Lévis, Le Quotidien, 1950, pp.229-230.L'ACTION NATIONALE \u2022 65 Oddfellows prétendaient avoir reçu leur nom des empereurs romains au début de l\u2019ère chrétienne tandis que les Foresters soutenaient avoir compté Alfred le Grand (au ixe siècle) parmi leurs membres.Ici, on a fait l\u2019inverse en rétrécissant les horizons de l\u2019histoire du coopératisme?Pourquoi?D\u2019abord, les leaders du mouvement coopératif québécois ne sont généralement pas très intéressés à la dimension historique du coopératisme.L\u2019histoire a surtout servi de moyen de propagande et, dans cette perspective, les expériences qui ont échoué ne méritaient rien de mieux que le dessous du tapis.Elles donnaient mauvaise image au mouvement en démontrant que la formule n\u2019était pas infaillible.Il y avait aussi des défections, des mutuelles qui devenaient des compagnies à fonds social, par exemple, et qui se sortaient du portrait de famille.Les penseurs du mouvement coopératif ont de plus longtemps défendu une conception étroite du coopératisme.Il y avait les «vraies» et les «fausses» coopératives.Dans la «doctrine» des années trente et quarante, une coopérative devait respecter six principes, incluant la neutralité politique et raciale.On sait de plus le débat qui a fait rage au sujet de la confessionnalité.En 1941, il a fallu faire une entorse aux principes pour les sociétés de secours mutuels qui ne cachaient pas leur caractère confessionnel et ethnique : elles ont été admises dans le mouvement, mais leur histoire est restée à la porte! Les préjugés nationalistes ont aussi joué un rôle important dans la perception de l\u2019histoire des coopératives.On a beau, par exemple, retracer des coopératives de consommation au xixe siècle, en trouver d\u2019autres au début du xxe siècle, puis dans les années dix, les années vingt et le début des années trente, le mythe de la Familiale, une coopérative de consommation fondée à Montréal, en Les penseurs du mouvement coopératif ont de plus, longtemps défendu une conception étroite du coopératisme.66 \u2022 L'ACTION NATIONALE On a, enfin, beaucoup plus pratiqué l\u2019histoire des institutions et des entreprises que celle des idées et du mouvement.1937, demeure.Première «vraie» coopérative de consommation, première coopérative de consommation au Québec, première coopérative de consommation canadienne-française, première coopérative de consommation canadienne-française à Montréal, aucun de ces titres ne résiste à la moindre analyse.L\u2019histoire de la mutualité est aussi raccourcie de quelques décennies quand on oublie que les premières fondations ont été faites en anglais.On a, enfin, beaucoup plus pratiqué l\u2019histoire des institutions et des entreprises que celle des idées et du mouvement.Cette approche institutionnelle n\u2019a rien de la généalogie : les institutions et les entreprises qui meurent apportent leur histoire au paradis et toutes les idées qui ne se sont pas concrétisées prennent le chemin des limbes.Dans l\u2019histoire du mouvement coopératif québécois, il n\u2019y a pas de place pour les penseurs, sauf ceux qui ont accroché leur nom à des réalisations concrètes.C\u2019est ainsi que l\u2019historiographie a longtemps boudé toutes les autres personnes qui ont fait la promotion de la formule coopérative avant ou en même temps que Desjardins.Ils étaient plusieurs et certains étaient connus dans les milieux coopératifs à l\u2019étranger, autant que Desjardins.Le plus fameux est sans contredit le député Jérôme-Adolphe Chicoyne qui a fait la promotion de la mutualité et du coopératisme par tous les moyens à sa portée avec une ténacité remarquable4.Sensibilisé à la question du crédit agricole dès 1892, Chicoyne présente un «bill» favorisant la création de caisses rurales en janvier 1899.Son projet prévoit la création d\u2019une «coopérative de crédit agricole» dans chaque municipalité et leur regroupement en fédérations régionales.Renvoyé à la session sui- 4.Sur Chicoyne, voir G.Deschênes, «Jérôme-Adolphe Chicoyne (1844-1910)», Coopératives et développement, 15, 2 (1982-83), pp.153-166; 16, 1 (1983-84), pp.159-168; 16, 2 (1983-84), pp.95-108.L'ACTION NATIONALE \u2022 67 vante, le «bill» revient sous une forme nouvelle, élargie, pour favoriser tous les types de coopératives.Il faudra un troisième effort, en 1902, pour que le «bill» soit adopté mais son application est restreinte au monde agricole : c\u2019est la loi des syndicats agricoles que Desjardins reconnaît lui-même avoir copiée à 75% pour préparer «sa» loi des syndicats coopératifs5.Et c\u2019est lui qui obtient le mérite d\u2019avoir préparé et fait voter «la première loi destinée à régir les institutions coopératives québécoises6», ou la «première véritable loi québécoise sur les coopératives», comme on a pu le lire encore récemment dans une publication officielle7.Les mythes ont la vie dure.Le Conseil de la coopération Desjardins était aussi un homme déterminé et plutôt solitaire dans la poursuite de son objectif.Il semble avoir eu très peu de contacts avec les autres promoteurs du coopératisme et, par la suite, ses caisses populaires sont restées à l\u2019écart du mouvement coopératif.En effet, quand le mouvement s\u2019est structuré, à la fin des années 1930, avec la création du Conseil supérieur de la coopération, le « gérant général » de la Fédération de Québec des unions régionales des caisses, Cyrille Vaillancourt, faisait partie du groupe fondateur.Mais les caisses ne l\u2019ont pas suivi et Vaillancourt trouva le moyen de rester au Conseil sans trop y être en changeant son chapeau de gérant des caisses pour celui de secrétaire-trésorier de la Coopérative des producteurs de sucre d\u2019érable.Desjardins était aussi un homme déterminé et plutôt solitaire dans la poursuite de son objectif.La question de l\u2019affiliation des caisses au Conseil supérieur a fait beaucoup de vagues.5.\t« Jérôme-Adolphe Chicoyne et les origines des caisses d\u2019épargne et de crédit».Revue Desjardins, 49, 6 (1983), pp.30-34.6.\tCCQ, Le Québec coopératif 1974, Québec, 1974, p.5.7.\tRéseau Coop, 2, 5 (mai-juin 1995), p.3.68 \u2022 L\u2019ACTION NATIONALE Certains dirigeants montréalais considéraient le Conseil comme une menace à l\u2019autonomie des caisses.Certains dirigeants montréalais considéraient le Conseil comme une menace à l\u2019autonomie des caisses.Gérard Filion rappelle8 que les divergences politiques constituaient un gros obstacle à la participation des notaires unionistes Guérin et Poirier à un organisme où les sympathisants libéraux étaient nombreux.Ce facteur a sûrement joué mais il y en a certainement d\u2019autres : comment expliquer autrement que les caisses de la fédération de Québec soient demeurées à l\u2019écart du Conseil jusqu\u2019en 1957, soit douze ans après le schisme de celles qui ne voulaient pas s\u2019y affilier?Y aurait-il d\u2019autres explications?Une conception différente du mouvement coopératif, par exemple?On sait que Desjardins concevait la caisse populaire comme la pierre d\u2019assise de l\u2019édifice coopératif, celle qui donnerait l\u2019impulsion aux autres secteurs tandis que les principaux ténors du Conseil, dont Victor Barbeau, entre autres, adhéraient au principe de la primauté du consommateur et privilégiaient la coopérative de consommation.Or, le sénateur Vaillancourt était bien sympathique aux coopératives de consommation, mais il considérait que les «vraies» coopératives n\u2019avaient pas pour but de nuire aux marchands locaux9.Lorsque les caisses décident d\u2019adhérer au Conseil et d\u2019entrer dans le mouvement en 1957, les coopératives de consommation sont loin d\u2019occuper le haut du pavé.Les caisses et leurs alliés font modifier les règles du Conseil pour y faire admettre leurs institutions satellites (celles qu\u2019on désignera plus tard sous le nom «POP-SAC-A-VIE-SAU-SEC-FI-CO-PIN»).Par la suite, l\u2019évolution du mouvement Desjardins et du coopératisme québécois en général engendre un curieux paradoxe : le mouvement Desjardins continue de croître de façon extraordinaire et se centralise, avec la formation de la Confédération, tandis que le mou- 8.\tGérard Filion, Fais ce que peux, Montréal, Boréal, 1989, p.176.9.\tRevue Desjardins, déc 1938.L\u2019ACTION NATIONALE \u2022 69 vement coopératif et le Conseil de la coopération (qui semblait une forte organisation dans les années 1960 et 1970) perdent plusieurs membres.Certains sont vaincus par le contexte économique (La Fédération des magasins Coop, les Pêcheurs-Unis, la Fédération des caisses d\u2019entraide), tandis que le mouvement Desjardins absorbe pratiquement toutes les autres fédérations de caisses d\u2019épargne et devient une sorte de Gulliver chez les Lilliputiens.Cette situation inconfortable pour tout le monde s\u2019est heureusement corrigée ces dernières années.Ceux qui se sont intéressés à l\u2019histoire du mouvement Desjardins ont privilégia le fondateur.En 1982, nous avions entrepris, le sociologue Claude Beauchamp et moi, de préparer un recueil d\u2019articles de revues pour pallier l\u2019absence d\u2019une synthèse d\u2019histoire du mouvement coopératif.Notre dossier comprenait des articles très satisfaisants sur l\u2019histoire des principaux secteurs du mouvement mais le projet n\u2019a pas abouti notamment parce que nous n\u2019avons pas pu trouver de textes équivalents pour le mouvement Desjardins.Comme si personne ne s\u2019était intéressé à ce sujet dans le milieu universitaire ! En fait, j\u2019oserais dire que le manque d\u2019intérêt était réciproque.C\u2019est ce que j\u2019ai compris de mon expérience dans l\u2019évaluation des candidats aux bourses de la Fondation Girardin-Vaillancourt (aujourd\u2019hui la Fondation Desjardins).Cette fon- La recherche sur la coopération Ce bref survol sur la place de Desjardins dans le mouvement coopératif s\u2019avérera probablement simpliste pour plusieurs mais sur quoi s\u2019appuyer?A l\u2019image des historiens québécois qui ont longtemps gardé le cap sur le Régime français, ceux qui se sont intéressés à l\u2019histoire du mouvement Desjardins ont privilégié le fondateur.Desjardins mérite certes toutes les biographies qu\u2019on lui a consacrées mais son mouvement lui survit depuis trois quarts de siècle.70 \u2022 L'ACTION NATIONALE dation a été créée dans le but de «promouvoir l\u2019éducation et la recherche dans les domaines de la coopération, de l\u2019économie, de la finance, de l\u2019administration, et des sciences humaines».Les objectifs ont été ensuite modifiés : au début des années 1980, la Fondation voulait «promouvoir l\u2019éducation et la recherche dans les domaines de la coopération ainsi que dans ceux de l\u2019économie, la finance, l\u2019administration, les sciences et les arts».Je souligne «ainsi que» qui distingue la coopération des autres domaines.La coopération occupait donc clairement le premier rang des objectifs mais cela ne correspondait pas vraiment à la pratique.La coopération occupait donc clairement le premier rang des objectifs mais cela ne correspondait pas vraiment à la pratique.Les chercheurs qui s\u2019y intéressaient n\u2019étaient pas privilégiés.Pour obtenir qu\u2019une bourse leur soit réservée, il a fallu accepter qu\u2019une autre soit consacrée aux arts.Devant l\u2019extrême variété des candidatures (j\u2019avais compté trente disciplines différentes en 1985), le comité que je présidais a un peu forcé la porte du conseil d\u2019administration de la Fondation pour le convaincre de mettre l\u2019accent sur le secteur coopératif.Nous n\u2019avons pas eu gain de cause et j\u2019ai été «déposé», comme on dit en science politique.A mon départ, avec les remerciements de la Fondation, j\u2019ai reçu l\u2019assurance qu\u2019elle garderait «toujours un préjugé favorable envers le coopératisme sans pour autant se soustraire aux exigences de qualité», ce qui m\u2019a semblé une conception particulière de la notion de «préjugé favorable» et un indice de l\u2019intérêt mitigé du mouvement Desjardins envers les travaux de recherche portant sur le coopératisme.D\u2019ailleurs, aux dernières nouvelles, la Fondation vise maintenant à promouvoir «l\u2019éducation et la recherche dans tous les secteurs de formation».Je m\u2019excuse de m\u2019être attardé à cette expérience personnelle.La Fondation est une goutte d\u2019eau dans le Mouvement Desjardins mais ce que L'ACTION NATIONALE \u2022 71 j\u2019y ai constaté témoignait d\u2019un état d\u2019esprit qui ne se limitait probablement pas à cette institution.Dans la perception peut-être idéaliste que nous étions quelques-uns à partager, la Fondation constituait un outil qui aurait pu favoriser le développement de la recherche en coopération.On ne pouvait tout de même pas compter sur GM ou la Banque Royale.L\u2019histoire de la coopération Depuis cette époque pas si lointaine, le mouvement Desjardins s\u2019est donné des outils pour rédiger son histoire.Le projet est bien parti et semble naviguer sereinement à travers les écueils de l\u2019histoire d\u2019entreprise.Sortira-t-on des eaux tranquilles de la vaste synthèse?Verrais-je, de mon vivant, par exemple, une biographie sérieuse du sénateur Vaillancourt, une analyse de sa pensée et de l\u2019influence qu\u2019il a eue sur une génération complète de coopérateurs ?Depuis, le mouvement Desjardins s\u2019est donné des outils pour rédiger son histoire.Agropur a publié son histoire, Promutuel et la Coopérative fédérée sont en train de faire de même avec la collaboration de l\u2019INRS.Quant au mouvement coopératif en tant que tel, il semble bien incapable de les imiter.C\u2019est fort regrettable.L\u2019histoire est un puissant moyen d\u2019éducation dans un mouvement et Dieu sait si l\u2019éducation coopérative aurait besoin de cet apport.Le mouvement coopératif québécois possède une histoire beaucoup plus riche qu\u2019on ne le pense généralement, y compris chez ses dirigeants, mais c\u2019est l\u2019histoire d\u2019entreprise et son approche utilitaire qui prédomine, comme si l\u2019histoire du monde commençait avec la naissance de la doyenne de l\u2019humanité.?72 \u2022 L'ACTION NATIONALE Miroir aux alouettes Marie Cholette*\tlays du Québec qui n\u2019est point nommé dont on biffe la différence peuple qu\u2019on retranche derrière une réserve française pour le nivellement de son panache nationaliste Peuple comme un os vidé de sa moelle à l\u2019aide d\u2019un miroir aux alouettes afin de vider le mot peuple de son sens pour que lorsqu\u2019on cogne à sa porte personne ne réponde à force d\u2019être plusieurs avant d\u2019être un Pays dont on refuse l\u2019existence pays nié jusqu\u2019en tes mots qui osent relever la tête et j\u2019ai nommé : peuple, nation Pays nié par l\u2019euphémisme mots pigeons tirés à la foire et celui qui tombe n\u2019est jamais le bon et j\u2019ai nommé : foyer principal de la langue de la culture et de la tradition française en Amérique \t* Écrivaine et terminologue à l\u2019Office de la langue française à Québec.L\u2019ACTION NATIONALE \u2022 73 Peuple innomé derrière un mur en glaise déshabillé de sa nudité même de son vêtement de pouvoirs Peuple au corps dépecé aux pièces géographiques vendues aux plus offrants avant même que de naître avec tous ses membres Peuple détroussé peuple déshabillé du contenu du mot pays ?BULLETIN D HISTOIRE POLITIQUE Les 4 numéros de 1995-1996 : \u2014\tQuébec : le pouvoir de la ville et la ville du pouvoir (automne 1995) \u2014\tY-a-t-il une nouvelle histoire du Québec?(hiver 1996) \u2014\tBilan du référendum (printemps 1996) \u2014\tHistoires du monde : Allemagne, Japon, Italie, France (été 1996) Votre chèque de 30$ à l'ordre de AQHP AQHP, UQAM, C.R 8888, Suce.Centre-ville, Montréal, H3C 3P8 Téléphone : (514) 987-8427 74 \u2022 L\u2019ACTION NATIONALE Rosaire Morin À travers l\u2019actualité La Conquête Wolfe assiégeait Québec depuis deux mois.Le 13 septembre 1959, il convoque son conseil de guerre.La décision est prise de lever l\u2019ancre dans la nuit du 20 septembre.Mais un dernier assaut était décidé.Dans la nuit du 12 au 13 septembre, les Anglais escaladaient la falaise.Vergor, un ami de Bigot, était chargé de défendre ce poste.Il dormait; il est fait prisonnier.Au lever du soleil, 4 800 soldats anglais sont en rang de bataille.L\u2019armée française accourt.Le général Montcalm espérait culbuter les Anglais en bas de la falaise.Il brusque l\u2019action et les Français sont mis en déroute.Quelques jours plus tard, le 18 septembre 1759, Québec capitulait.Le 7 septembre 1960, le général Amherst, à la tête d\u2019une armée de 15 000 hommes, campait à quelques milles de Montréal.La résistance était impossible.Le marquis de Vaudreuil présentait un projet de capitulation comportant 55 articles.Le général Amherst inscrivait en marge ce qu\u2019il voulait bien accorder.Il refusait les honneurs demandés pour les troupes.Le général Lévis ordonnait alors aux régiments de brûler leurs drapeaux.Il le note dans son journal du 8 septembre : «M.le chevalier de Lévis voyant avec douleur que rien ne pouvait changer la détermination de M.le marquis de Vaudreuil, voulant épargner aux troupes une partie de l\u2019humiliation qu\u2019elles allaient subir, leur ordonna L'ACTION NATIONALE \u2022 75 de brûler les drapeaux pour se soustraire à la dure condition de les remettre aux ennemis».Le même jour, M.de Vaudreuil cédait Montréal et toute la Nouvelle-France aux Anglais.C\u2019était le début d\u2019une longue histoire de résistance.Le jour de la libération nationale approche.Les femmes gagnent moins L\u2019Organisation internationale du Travail révèle dans un récent rapport que «la majorité des femmes ne gagnent pas plus de 75% des salaires de leurs collègues masculins et l\u2019écart ne tend pas à se réduire».L\u2019analyste Lin Lean Lim ajoute que «les femmes détiennent moins de 6 % des postes les plus élevés des hiérarchies économiques».Ces observations à l\u2019échelle mondiale correspondent malheureusement à la situation des femmes au Québec.Espérons que la loi sur l\u2019équité salariale corrigera des abus qui déshonorent la civilisation québécoise.« Les femmes détiennent moins de 6% des postes les plus élevés des hiérarchies économiques».La justice commande des redressements immédiats.Les femmes ne peuvent pas être toujours confrontées à des salaires inférieurs dans des emplois précaires et à temps partiel.Un acte de Dieu «Peut-être est-ce la manière divine de forcer le bastion séparatiste du Saguenay à réaliser que, sans le reste du Canada dans le paysage, il ne bénéficiera d\u2019aucun radeau de sauvetage la prochaine fois que les vannes s\u2019ouvriront.Peut-être ces inondations dévastatrices seront le catalyser qui forcera la base séparatiste du Saguenay à revoir les mensonges en provenance de l\u2019entourage immédiat de Bouchard».Ottawa Sun, 24 juillet 1996.Heureusement, messieurs Chrétien et Bouchard ont oublié leurs querelles partisanes.Favorisant les 76 \u2022 L'ACTION NATIONALE intérêts des citoyens, ils se sont rendus sur les lieux pour témoigner leur sympathie et leur espoir de reconstruction.Il y a des tissus humains à refaire.Des espérances à retrouver.Des souvenirs sont perdus à jamais.Il y a des maisons à rénover ou à bâtir.Des routes à construire.Des ponts à réparer.Un avenir à inventer, à créer.À la population éprouvée, L\u2019Action nationale exprime sa solidarité.Anna Terrana, une visionnaire Madame Terrana est députée libérale de Vancouver-Est.Elle interprète l\u2019histoire et elle prédit l\u2019avenir.Du Devoir du 31 juillet 1996, j\u2019extrais le passage suivant : M\"\u2018e Terrana voit un «parallèle » entre la montée du nazisme en Europe et les prises de position du Parti québécois.«Dans 1 'édition de mardi du quotidien The Globe and Mail, Mme Terrana précise qu\u2019elle voit un \u201cparallèle\u201d entre la montée du nazisme en Europe avant la Seconde Guerre mondiale et les prises de position du Parti québécois.«\u201cLes Nazis ont d\u2019abord fondé un parti, ils se sont emparés des syndicats et des institutions et puis ils ont trouvé un leader charismatique\u201d a-t-elle indiqué au quotidien torontois.«\u201cMaintenant, on est en train de passer à la purification ethnique\u201d, avait-elle déclaré plus tôt dans une autre entrevue accordée au Vancouver Sun.«De plus, Mme Terrana voit des similitudes entre Hitler et M.Bouchard.\u201cD\u2019abord, leur tempérament.Ils sont tous les deux assoiffés de pouvoirs (.) Hitler, lui, était fou; je ne pense pas que M.Bouchard le soit\u201d.«Mme Terrana a dit regretter que ses propos aient pu embarrasser ses collègues libéraux mais elle ne peut pas s\u2019empêcher de voir des analogies.\u201cPeut-être ai-je tort (.) mais je vois des similitudes et cela suscite des inquiétudes\u201d».Au moment où cet extrait est reproduit, M.Chrétien n\u2019a pas répudié le propos de sa députée.L\u2019ACTION NATIONALE \u2022 77 Les croisés s\u2019en viennent Le Quebec Political Action Committee est parti en croisade.Il a regroupé divers organismes anglophones.Le 26 juillet, des manifestants anglophones ont débuté le boycottage de compagnies qui ont des magasins au Centre-ville de Montréal, à Côte-St-Luc, à Hampstead, Laval et Brossard si elles n\u2019utilisent pas la langue anglaise dans leur affichage extérieur.Les déclarations sont éloquentes : «C\u2019est stupide d\u2019être capable d\u2019afficher à l\u2019intérieur et pas sur les panneaux extérieurs.Nous demeurons dans une ville qui a une forte population anglophone et il y a des magasins qui n\u2019ont pas d\u2019affichage dans notre langue; c\u2019est pas normal».Keith Henderson, président du Parti Égalité.«Des manifestions se tiendront à tous les endroits de Montréal où il y a des anglophones puis dans les autres villes où se trouvent les mêmes commerces.On visera Toronto, Halifax et Ottawa dans un deuxième temps pour inciter le boycottage des magasins qui n\u2019affichent pas en anglais».Howard Galganov, président du Quebec Political Action Committee.Des manifestants anglophones ont débuté le boycottage de compagnies qui n \u2019utilisent pas la langue anglaise.«Si les langues sont invisibles à Montréal, la communauté anglophone va être invisible aussi.Ce n\u2019est que le début de notre action aujourd\u2019hui.» Aaron Makovka, avocat et directeur du Quebec Comitee for Canada.«C\u2019est le temps de décider si Montréal est inclusif (sic) pour toutes les cultures ou pour une culture; et si c\u2019est non inclusif, c\u2019est peut-être temps pour les anglophones de quitter».Howard Galganov, président du QPAC.Les Francophones «ayant chanté tout l\u2019été se trouvèrent fort dépourvus» devant cet assaut.Fatigués des vacances, ils sommeillent.78 \u2022 L\u2019ACTION NATIONALE La conférence fédérale-provinciale La conférence de juin?Un échec ! M.Chrétien n\u2019est pas un rassembleur.Son nouveau programme d\u2019infrastructures n\u2019a pas été agréé; il aurait été fort important dans la campagne électorale qui s\u2019annonce.La Commission nationale sur les valeurs mobilières a été refusée par la Colombie-Britannique et le Québec.Le projet d\u2019une agence nationale de perception fiscale a été torpillée par le milliards versé aux Maritimes pour l\u2019harmonisation de la TPS.La décentralisation unilatérale et sans compensation financière dans les mines, les forêts, les loisirs, le tourisme et le logement social permettra au fédéral d\u2019économiser 2,5 milliardsS.Glen Clark, premier ministre de la Colombie-Britannique déclarait : «Leur idée du renouvellement du fédéralisme, c\u2019est de se retirer unilatéralement; leur idée de la discussion, c\u2019est de décider unilatéralement des nouveaux sujets».La proposition que la conférence obligatoire d\u2019avant 1997 avait été réalisée par Meech et Charlottetown a également été repoussée ; Ralph Klein de l\u2019Alberta affirmait que «cette obligation n\u2019a pas été remplie et quelque chose devra être fait avant 1997».Les «petits pas» de M.Chrétien sont de «petits pas» à « reculons » pour le Québec.Les «petits pas» de M.Chrétien sont de «petits pas» à «reculons» pour le Québec.Ottawa consacre «de plus en plus de ressources aux activités hautement prioritaires».Tel est le message du document sur le renouvellement du fédéralisme.Le gouvernement fédéral s\u2019empare des leviers économiques, de la communication, de l\u2019inforoute, de la haute technologie.«Les secteurs où, au xxie siècle, le gouvernement du Canada n\u2019aura pas à intervenir» seront abandonnés aux provinces, sous la réserve des normes nationales.Le changement à «petits pas» est dangereux.Le peuple ne saisit pas les objectifs dissimulés.L'ACTION NATIONALE ?79 Étudiants québécois en France L\u2019un de nos collaborateurs, Jean Cloutier, nous transmet des nouvelles de Paris.L\u2019Association des étudiants québécois en France a fait connaître aux Français la fête du drapeau du Québec.Le fleurdelisé a été arboré sur l\u2019un des mats de la Ville de Paris le 24 mai dernier.Dans le cadre de la Quinzaine québécoise 1996, un concert de musique contemporaine était donné à la salle Eysard le 14 juin.On pouvait y entendre les œuvres du compositeur québécois, Claude Vivier.Le 24 juin, les étudiants organisaient un spectacle avec les artistes québécois, Mario Brassard et Christiane Raby.«Il y a longtemps que je t\u2019aime» résonnait à Paris.L\u2019Association des étudiants québécois en France a fait connaître aux Français la fête du drapeau du Québec.Si le peuple le veut.«Si le peuple veut l\u2019indépendance, il doit l\u2019avoir» affirmait le général Alexandre Lebed, le nouvel homme fort du Kremlin, à propos de la Tchéchénie.Cette déclaration était faite à l\u2019hebdomadaire allemand Der Spiegel le 22 juin dernier.M.Chrétien serait-il moins démocrate que le général russe?Les francophones hors Québec En mai dernier, je regrettais que les francophones hors Québec aient été noyés dans une mer d\u2019immigrants anglophones.«Un tiers seulement des personnes d\u2019origine française parle encore le français à la maison».Certains lecteurs ont protesté avec fermeté.Six Francophones hors Québec se sont désabonnés.J\u2019interprétais faussement les statistiques.Voilà que le directeur général de la Fédération des communautés francophones et acadiennes du Canada, M.Yvon Samson, lance un cri d\u2019alarme.Dans Le Devoir du 29 juin, il affirme que : 80 \u2022 L'ACTION NATIONALE Sur les 25 000 francophones que compte officiellement la Saskatchewan, seulement 5 000 ont encore recours au français comme langue d\u2019usage.«l\u2019on retrouve un taux d\u2019assimilation de 65% dans la péninsule Toronto-Windsor, de 28% dans la région du nord-est de la province et de 23% dans le Sud-Est (Ottawa- Cornwall).Les taux sont aussi élevés dans les autres provinces et particulièrement dans l\u2019Ouest : 72% en Saskatchewan; 55% dans la région de Winnipeg-Saint-Boniface; 45% dans le reste du Manitoba; 55% en Colombie-Britannique.«.Sur les 25 000 francophones que compte officiellement la Saskatchewan, seulement 5 000 ont encore recours au français comme langue d\u2019usage.(Même en tenant compte de cette situation, le ministère du Patrimoine) suggère que les Fransiskois ne se financent plus qu\u2019à 66% de subventions gouvernementales.Et encore, qu\u2019ils touchent ces subventions seulement s\u2019ils démontrent qu\u2019ils peuvent générer 33% de leurs revenus à partir d\u2019autres sources que celle de l\u2019entente Canada-communauté».(Le Devoir, 29 juin 1996) Ces nouvelles ententes à rabais aggravent la situation des Francophones hors Québec.Je reproduis à nouveau la conclusion de mon commentaire de mai : Désormais, il faudra concevoir des relations plus étroites et plus fraternelles avec les minorités francophones et acadiennes hors Québec.Nous ne pouvons pas ignorer le potentiel qu\u2019elles représentent comme ambassadrices du Québec en territoire étranger.Il faudra inventer des formes d\u2019entraide et de solidarité.NON au TVG Nos gouvernements vont probablement dépenser 50 millions$ pour une nouvelle étude sur la faisabilité d\u2019un train à grande vitesse entre Québec et Windsor.C\u2019est un projet de mégalomanes.Investir 15 milliards $ et plus dans un TVG qui profitera aux très grandes entreprises est d\u2019une gravité criminelle.Le gouvernement fédéral est en faillite.Le gouvernement du Québec n\u2019a pas L'ACTION NATIONALE \u2022 81 d\u2019argent.Il ferme des hôpitaux.Il pratique des coupures bêtes et méchantes dans l\u2019aide sociale.Il met fin à l\u2019universalité et à la gratuité des soins de santé.Il est incapable de contrer l\u2019appauvrissement des classes populaires.Il ne peut éliminer les disparités régionales.L\u2019arrière-pays se vide.Les routes du Québec sont dans un état lamentable.Un voyage en avion vers l\u2019Abitibi et la Gaspésie coûte plus cher que vers la Belgique.On démolit le réseau ferroviaire, faute d\u2019argent.Et l\u2019on construirait un TVG au profit d\u2019un millier d\u2019hommes d\u2019affaires! Ce n\u2019est pas du luxe.C\u2019est de la folie.C\u2019est de la folie en grande vitesse.L\u2019assurance-chômage Le gouvernement fédéral ne souscrit plus au régime d\u2019assurance-chômage depuis 1990.Il en tire cependant un surplus.Ce surplus atteint les 5 milliards.Il servira à réduire le déficit du gouvernement Chrétien.Ce cher monsieur Chrétien a été le premier ministre des Finances à présenter un budget déficitaire de 10 milliards$ en 1978.Pour réduire son déficit, le ministre Martin n\u2019a pas fait appel aux banques et aux grandes entreprises.Ces sociétés encaissent des profits de plusieurs milliardsS et mettent à pied des milliers de travailleurs.M.Martin a préféré s\u2019emparer légalement de la caisse des travailleurs.De plus, il a sabré dans le régime du chômage comme emploi.Les conditions d\u2019admission sont plus sévères et les prestations sont réduites.À titre d\u2019exemple, pour être admissible aux prestations, il faudra avoir travailler de 420 à 700 heures au lieu de 180 à 300, comme le prévoyait l\u2019ancienne loi.Pour réduire son déficit, le ministre Martin n 'a pas fait appel aux banques.Le tabac Le tabac est-il nocif, dommageable, dangereux pour la santé?Le tabac tue-il des personnes?La 82 \u2022 L'ACTION NATIONALE fumée peut-elle nuire aux enfants?La cigarette cause-t-elle des malaises pulmonaires mortelles?Cause-t-elle des maladies du cœur?Oui ou non?Une réponse claire s\u2019impose.Si la cigarette est mortelle, qu\u2019on l\u2019interdise de la façon la plus formelle.La vente est prohibée.Les fabriques de tabac québécoises sont converties en céréales Kellogg.L\u2019État retrouve ainsi une partie des revenus perdus sur le tabac.Si la cigarette n\u2019est pas plus dommageable que le fromage au lait cru que Chrétien voulait interdire, qu\u2019on nous fiche la paix.Les contrôles dans la vente et l\u2019usage du tabac sont alors grotesques et absurdes.Le ministre Rochon qui «touche à tout» doit répondre.Oui ou non, le tabac tue-il des personnes?Je ne veux pas d\u2019une réponse : «oui, si on en abuse».La France Alain Juppé, premier ministre de la France, déclarait lors de son voyage au Québec : Alain Juppé Chers amis Québécois, vous nous faites rêver.Qu\u2019est-ce qu\u2019une nation, en effet, sinon la vision partagée du passé et de l\u2019avenir d\u2019un peuple?Je suis de ceux qui appellent sans relâche, dans mon pays, à la restauration de la nation au cœur du débat public.Communauté de partage et de respect, elle n\u2019est pas un lieu clos et frileux, mais l\u2019élément fondamental, le trait d\u2019union essentiel qui permet aux hommes de se sentir personnellement concernés par les valeurs fondatrices de leur société.Chers amis Québécois, vous nous faites rêver.Jamais plus qu\u2019aucun autre peuple, le Québec n\u2019a cédé au doute ou à l\u2019abandon, jamais il n'a paru désespérer de son destin.Les Québécois ne se complaisent pas dans la facilité et vous connaissez comme moi cette grande leçon de L'ACTION NATIONALE \u2022 83 l\u2019Histoire : l\u2019esprit des peuples ne se forge jamais aussi bien que dans la résistance.(Le Devoir, 11 juin 1996, A.4) Nos ambassadeurs Québec a fermé plusieurs maisons à l\u2019étranger.Question de gros sous.Le fédéral coupe dans ses budgets d\u2019aide à la présence de nos artistes à l\u2019étranger.Les subventions sont passées de 1,2 mil-lions$ à 500 000$.Ainsi la compagnie artistique O Vertigo a perdu l\u2019aide fédérale pour sa tournée au Mexique.La société de chorégraphie de Jean-Pierre Perrault s\u2019est vu refusé une subvention pour une tournée en France, Belgique et Écosse.L\u2019Orchestre symphonique de Montréal ne recevra pas les 50 000$ pour sa tournée en Asie.Le cirque québécois Éloize ne peut plus compter sur les 10 000$ pour son séjour à Taiwan.Nos ambassadeurs artistiques devront se produire au village de Séraphin.Pauvre petit Québec ! Québec a fermé plusieurs maisons à l'étranger.Question de gros sous.Le Canada redouble Le «Sierra Club» évalue la performance environnementale des élèves gouvernementaux de «l\u2019école secondaire G.H.Bruntland».Le nom de l\u2019école rappelle le célèbre rapport de 1987 produit par la première ministre de Norvège.La méthode d\u2019évaluation ou de correction est basée sur les prescriptions des grandes conventions internationales sur les changements climatiques et la biodiversité.Le Canada n\u2019obtient pas la note de passage.C\u2019est la pire note jamais obtenue.La meilleure note est un C : Politique sur les pesticides.C Amélioration de l\u2019exploitation forestière.C Évaluation environnementales des projets.D Gestion des toxiques.D Protection de la biodiversité.D Lutte à l\u2019effet de serre.D 84 \u2022 L'ACTION NATIONALE Politique de protection des mers.F Protection des espèces maritimes.F Protection des droits des autochtones.F Aide aux pays en voie de développement.F Mme Elisabeth May du «Sierra Club» déclarait : «Je n\u2019aurais jamais pensé que la politique canadienne en matière environnementale pourrait être un jour pire que celle de la Banque mondiale».Mais il ne peut en être autrement.Le ministère Environnement Canada, qui fête son 25e anniversaire, est le plus petit ministère du gouvernement Chrétien.Son ministre Sergio March i est un poids léger face aux poids lourds des ministres économiques allergiques à la performance environnementale.Privatisation de i\u2019eau Montréal songe à céder la gestion de l\u2019eau à une entreprise privée.Pourquoi?Le maire Bourque n\u2019a pas les moyens d\u2019emprunter 300 millions$ pour rafraîchir l\u2019infrastructure.Mais une société privée empruntera.Elle vendra le plus d\u2019eau possible.Elle réalisera des profits gigantesques.Pour les augmenter, elle trouvera des moyens pour accroître le coût de la consommation et pour diminuer la qualité des services.L\u2019eau, service essentiel, ne peut être gérée par des entreprises qui recherchent le profit.L\u2019eau est un bien essentiel.Elle n\u2019est pas plus privatisable que la police.Il est vrai qu\u2019avec son syndicat, la police est presque privatisée.Les expériences de la France et de l\u2019Angleterre devraient nous éclairer.Des poursuites judiciaires sont intentées contre la Lyonnaise des eaux et la Générale des eaux pour corruption et livraison d\u2019eau contaminée.En Angleterre, les compagnies coupent le compteur d\u2019eau à des milliers d\u2019usagers pour non-paiement des factures.L\u2019eau, service essentiel, ne peut être gérée par des entreprises qui recherchent le profit, sans trop se préoccuper de considérations humanitaires.?L\u2019ACTION NATIONALE \u2022 85 La fleur ou la feuille Il est vrai que je n\u2019étais déjà plus très chaud face aux Olympiques.On s\u2019éloigne de l\u2019authentique esprit de participation, de la haute discipline et du véritable dépassement.On s\u2019étale dans le hyper commercial des millions et des milliards.De coca-cola et de tous les autres.On tombe facilement dans la droguerie et la tricherie.Les sommets de la «machine» humaine d\u2019autrefois se diluent désormais dans la fausseté et les dollars.Et le narcissisme américain - là subtilité en sabots de séquoia ! - pour finir le bal.Pas moyen, en effet, d\u2019avoir l\u2019œil sur l\u2019écran sans se faire inoculer, constamment, trois ou quatre Atlanta dans le champ de vision (et oublions, si faire se peut, le bleu blanc rouge étoilé).À ce rythme, pourquoi ne pas exiger d\u2019écrire «soulier» sur toutes les chaussures, ou «oreilles».sur celles de tout un chacun?Magritte pourrait au moins se marrer un peu.J\u2019en étais là, certes.Mais ce qui m\u2019a fait complètement débarquer, c\u2019est de constater l\u2019occultation - l\u2019évacuation - de la québécité des Jeux à la SRC.«Les Canadiens», «le Canada».nous répète-t-on à satiété.Tous les Québécois ont disparu : ce sont maintenant des Canadiens - point à la ligne.d\u2019arrivée (à la rigueur : des «Montréalais», tel un euphémisme pour bannir en douce * Société Radio-Canada, Atlanta, États-Unis.Jean-Luc Gouin* 86 \u2022 L'ACTION NATIONALE leur véritable appartenance, jusqu\u2019au Point de Raymond St-Pierre!).C\u2019est d\u2019un flagrant à telle enseigne que c\u2019est à se demander si Jean Chrétien n\u2019est pas le télésouffleur en chef de l\u2019équipe de télédiffusion.À moins que ce soit le PDG de la société, ce cher Betty.Après quelques heures d\u2019écoute, je ferme définitivement mon téléviseur pour toute la période des Jeux : propagande interdite dans ma maison ! J\u2019ai eu mon quota de Canada lors du dernier référendum.Au demeurant, comment peut-on espérer de «nos» athlètes d\u2019aller chercher victoires et médailles avec une énorme «Maple Leaf» dans le dos ?Moi, ça me couperait toute volonté.Handicap insurmontable.Vivement le retour des Jeux à TVA, Richard Gameau en tête.Et les Fleurs de Lys d\u2019or pour les Sylvie, les Gaétan et les Myriam- avec ou sans médailles, qu\u2019importe.Travail, Fierté et Liberté sont des rivières d\u2019or liquide.Le reste, c\u2019est du coke.Avec sa dose de codéine, bien sûr.D Pour aider à lire le présent et à imaginer l\u2019avenir Les Cahiers d\u2019histoire du Québec au XXe siècle revue semestrielle (printemps-automne) organe du Centre de recherche Lionel-Groulx abonnement annuel : 35$; le numéro 19,95$ Diffuseur ; Les Publications du Québec.Téléphone : (514) 948-1222 ou J-800-465-9266.L\u2019ACTION NATIONALE \u2022 87 Compte rendus Pierre Graveline Une planète nommée Québec, Chroniques sociales et politiques 1991-1995, VLB éditeur, 1996, 352 p.Paul-Émile Roy L\u2019auteur a regroupé dans ce livre quatre-vingt-dix textes parus dans des revues et des journaux, en grande majorité dans Le Devoir, au cours des années 1991 à 1995.On pourrait penser à première vue que ces écrits axés sur l\u2019actualité ont perdu de leur fraîcheur avec le recul mais il n\u2019en est rien.Bien au contraire, ils permettent de nous remettre en mémoire des événements récents déjà oubliés ou emportés dans le brouhaha des nouvelles quotidiennes.Ils nous offrent un fil d\u2019Ariane dans le labyrinthe de la masse d\u2019informations qui nous tombent dessus.Le rapatriement de la Constitution, les rencontres du Lac Meech, de Charlottetown, la Commission Bélanger-Campeau, etc., sont plus ou moins oubliés du grand public, et l\u2019on est prêt à tout reprendre à zéro comme si rien ne s\u2019était passé.Comme l\u2019écrit Georges Santayana, «ceux qui ne peuvent se souvenir du passé sont condamnés à le répéter».Le livre de Pierre Graveline, en nous rappelant les événements des dernières années et en nous aidant à en saisir le sens, contribuera à nous empêcher de tourner en rond.Il est donc d\u2019une lecture très profitable.88 \u2022 L'ACTION NATIONALE La réflexion de Graveline est surtout sociale et politique, comme l\u2019indique le sous-titre de son livre.Fernand Dumont remarque, dans la préface, que notre auteur ne voit pas la souveraineté politique et les problèmes sociaux comme des domaines séparés.Bien au contraire, et c\u2019est ce qui donne de la crédibilité à sa démarche.Graveline est certes un des bons analystes de la société québécoise des dernières années.Son analyse est bien documentée et très pénétrante.Elle nous est transmise dans un langage clair, direct, sans complaisance.11 n\u2019hésite pas à se prononcer, à se compromettre, à s\u2019engager.Issu du milieu ouvrier, il est spécialement sensible aux problèmes des défavorisés, de ceux qui sont maltraités ou exclus par notre société.Le projet de souveraineté du Québec, pour lui, ne doit pas se ramener à «reproduire à plus petite échelle une copie conforme du Canada», mais il doit «proposer et mettre en œuvre des changements culturels, sociaux et économiques mobilisateurs et unificateurs» (p.289).Un livre stimulant qui appelle à la réflexion et à l\u2019action.Donc, un livre stimulant qui appelle à la réflexion et à l\u2019action.Pour Pierre Graveline, il est urgent de faire l'indépendance, mais il faut que cette opération se situe dans le prolongement de la Révolution tranquille, qu\u2019elle soit une nouvelle Révolution tranquille.Le Québec doit s\u2019affirmer politiquement, relancer son économie, renouveler ses structures sociales.Pierre Graveline est un témoin lucide de cette conjoncture.On peut regretter que Le Devoir lui ait retiré la parole.En postface à'Une planète nommée Québec, Pierre Graveline reproduit un texte qu'il avait déjà publié dans la revue Virtualités : «La vie après le référendum : cinq questions aux souverainistes québécois».Un texte majeur qui relève de l\u2019analyse et de la stratégie, qui fait le point sur un événement capital.Il rappelle que le référendum du 30 octobre 1995 n\u2019a pas été tenu dans le respect de la L'ACTION NATIONALE \u2022 89 démocratie.«La victoire du Non, écrit-il, repose pour l\u2019essentiel sur l\u2019utilisation massive de l\u2019intimidation, du mensonge et de la démagogie et sur le viol délibéré et systématique de l\u2019esprit et de la lettre de la loi québécoise sur les consultations populaires» (p.326).Il appuie ses allégations suides faits irréfutables.Et ce qui est invraisemblable, c\u2019est que les indépendantistes eux-mêmes célèbrent le caractère démocratique des opérations! Il dénonce aussi la manipulation médiatique qui a été pratiquée aussi bien dans les médias électroniques que dans la presse écrite.Il critique la façon dont on a traité l\u2019incidence ethnique qui ne se réglera pas «tant et aussi longtemps que le peuple québécois n\u2019aura pas accédé à sa pleine souveraineté politique, condition première, faut-il le rappeler, de l\u2019instauration de nouveaux rappports avec les nations autochtones et avec les personnes immigrantes» (p.336).Il soutient que le Parti québécois ne s\u2019est pas suffisamment préoccupé de la région de Montréal comme aussi de la question sociale au cours de la campagne référendaire.Il est impossible de développer ici toutes les nuances et toutes les précisions de la pensée de Graveline.Notons seulement que ce dernier chapitre du livre constitue un bilan du référendum de 1995, et devrait être pris en considération par les stratèges de celui qui s\u2019en vient.En parcourant ces pages vibrantes, je me disais qu\u2019il est urgent de faire l\u2019indépendance.Que d\u2019efforts avortés, que d\u2019énergies gaspillées au Québec depuis une vingtaine d\u2019années.La guérilla actuelle des fédéralistes mine notre moral, alimente la peur des faibles et l\u2019hésitation des timides.Nous avons besoin de toutes nos énergies et de toute notre créativité pour inventer une nouvelle société à la hauteur des nouveaux problèmes qui se posent à elle.Il est urgent de réaliser ce rêve qui «tourne autour de certaines valeurs fondamentales qui nous 90 \u2022 L'ACTION NATIONALE René Boulanger* tiennent à cœur et porte l\u2019espoir précieux de l\u2019émergence, ici et maintenant, d\u2019une terre d\u2019égalité, d\u2019une terre de solidarité, d\u2019une terre de liberté» (p.344).?D\u2019espoir et d\u2019éducation Collectif**, Les Éditions des Intouchables, 171 p.Dans le livre Je me souverain, l\u2019éditeur Michel Brûlé avait montré qu\u2019un recueil de textes d\u2019auteurs différents pouvait faire jaillir des réflexions percutantes et intéressantes.Il refait le coup avec D\u2019espoir et d\u2019éducation, un collectif qui aborde le thème difficile de l\u2019éducation au Québec.À côté de textes solides et charpentés d\u2019une Lise Bissonnette qui fait un bilan sans complaisance de notre système d\u2019enseignement, on retrouve aussi des cris du cœur comme celui d\u2019Hélène Jutras qui rage qu\u2019on lui ait caché notre histoire, mais qui montre surtout que l\u2019école québécoise n\u2019est plus à la hauteur.C\u2019est d\u2019ailleurs sur cette idée de la «hauteur» que se rejoignent tous les écrivains du collectif.On sent une inquiétude tragique devant la dérive de notre système d\u2019éducation.D\u2019espoir et d\u2019éducation est un livre nécessaire à lire nécessairement pour tous ceux que la question intéresse mais encore plus pour les autres.?* Écrivain (auteur de Rose Fenian publié chez VLB en 1993), scénariste et critique littéraire à L'Aut'journal.** Lise Bissonnette, Jocelyn Berthelot, Charles E.Caouette.L\u2019ACTION NATIONALE \u2022 91 Lectures Nous avons reçu : Bélanger, André-J., Introduction à l\u2019analyse politique, PUM, 1996, 326 p.Bourque Gilles, Duchastel Jules, L\u2019identité fragmentée, Fides, 1996, 380 p.Charron, Claude-G., La partition du Québec, VLB éditeur, 1996, 204 p.Cholette, Marie, Chorégraphies, Collection Poésie, Editions Au long cours, 91 p.Cyr, Hubert; Duval, Denis; Leclerc, André, L\u2019Acadie à l\u2019heure des choix, Édition d\u2019acadie, 372 p.Dickason Olive, Les premières nations du Canada, Septentrion, 1996, 511 p.Dole, Robert, Le cauchemar américain, VLB, 1996, 134 p.Drouilly, Pierre, L\u2019espace social de Montréal, Septentrion, 1996, 349 p.Dumont, Fernand, Raisons communes.Boréal, 1995, 255 p.Dutil, Robert, La juste inégalité, Québec-Amérique, 1995,287 p.Gagnon, Alain-G.et Noël, Alain, L\u2019espace québécois, Québec/Amérique, 1995, 304 p.Graveline, Pierre, Une planète nommée Québec, VLB Éditeur, 1996, 346 p.92 \u2022 L'ACTION NATIONALE Guimont, Jacques, La petite ferme du Cap-Tourmente, Septentrion, 1996, 228 p.Huot, Cécile, Wilfrid Pelletier, Un grand homme, une grande œuvre, Guérin, 1996, 138 p.Lacoursière, Jacques, Histoire populaire du Québec, T.2, Septentrion, 1996, 446 p.Le Congrès mondial acadien, L\u2019acadie en 2004, Editions d\u2019acadie, 1996, 690 p.Lefebvre, André, De l\u2019enseignement de l\u2019Histoire, Guérin, 1996, 207 p.Marchesseault, Siméon, Lettres à Judith, Cahiers du Septentrion, 1996, 125 p.Monière, Denis et Jean H.Guay, La bataille du Québec, T3, Fides, 1996, 266 p., Paquette, Pierre, Un Québec pour l\u2019emploi, Editions St-Martin , 1995, 145 p.Morrissette, Roland, Réprouvés, malvats, hurlots et autres gentilshommes, Guérin littérature, 1996, 315p.Peters, Guy, Savoie, Donald J., Les nouveaux défis de la gouvernance, Presses Université Laval, 1996, 306 p.Rocher, Guy, Etudes de sociologie du droit et de l\u2019éthique, Éditions Thémis, 1996, 327 p.Roy, Paul-Émile, La magie de la lecture, Humanitas, 1996, 156 p.Sarra-Bournet, Michel, Le Canada anglais et la souveraineté du Québec, VLB Éditeurs, 1995,220 p.Sauvageau, Florian, Les politiques culturelles à l\u2019épreuve, IGRC, 1996, 394 p.Sauvé, J.R.M., Géopolitique et avenir du Québec, Guérin littérature, 1996, 348 p.Séguin, Maurice, Une histoire du Québec - vision d\u2019un prophète, 1995, 210 p.Tremblay, Manon, Pelletier, Marcel.Le système parlementaire canadien, Presses Université Laval, 1996, 370 p.L'ACTION NATIONALE \u2022 93 INDEX DES ANNONCEURS 101\tAssurance vie Desjardins-Laurentienne 99 Bell 74 Bulletin d\u2019histoire politique 87 Cahiers d\u2019histoire du Québec 103\tCaisse populaire Saint-Jacques de Montréal 27 Cap-aux-Diamants 102\tCentre généalogique AD 96\tDevoir, Le Couverture 4 Fonds de solidarité 101\tGaz Métropolitain Couverture 2 Hydro-Québec 102\tImprimerie Gagné 44 Journal les Enseignants 101\tLaboratoire D\u2018 Renaud 102\tLamond & Fils Ltée 62 Magazine Gaspésie 104\tMaison nationale des Patriotes 103\tMouvement national des Québécoises et Québécois 102\tPoitras, Larue & Rondeau inc.95 Premier ministre 104\tQuébec français 104 Relations 99 Revue d\u2019histoire de l\u2019Amérique française 97\tSociété des alcools du Québec 103\tSociété Saint-Jean-Baptiste de Montréal 103\tSociété Saint-Jean-Baptiste du Centre du Québec 100 Société nationale d\u2019assurance 102 Syndicat des employés de magasins et de bureaux de la SAQ 102 Tassé & Associés Limitée 100 Veilleux Impressions 104\tVie ouvrière 94 \u2022 L\u2019ACTION NATIONALE GOUVERNEMENT DU QUÉBEC LE PREMIER MINISTRE Je tiens à saluer l\u2019œuvre de L\u2019Action nationale et félicite tous ses artisans pour leur engagement soutenu dans le développement du Québec.Par le champ étendu de ses préoccupations et par son indépendance d\u2019esprit, cette revue fournit une précieuse contribution au débat d\u2019idées et à la réflexion sur notre avenir collectif.Onéher-\" I WUQUCQ n a ' Lucien Bouchard \\ 95 IDÉES MONTRÉAL, 1996 Un rendez-vous avec le quotidien.LE DEVOIR 96 LA SOCIETE DES ALCOOLS DU QUÉBEC UN ÜT BiJrWff n Société des alcools du Québec REVUE D\u2019HISTOIRE DE L\u2019AMÉRIQUE FRANÇAISE U==== Revue Revue de| Amérique française d'histoire de l'Amerique française Weyue *f\u2019hi sti î'elAm! Wcoi i642ijf992 LARHAF \u2022\tfavorise la diffusion des connaissances historiques les plus récentes ; \u2022\touvre ses pages aux réflexions méthodologiques et aux débats théoriques ; \u2022\treflète la diversité et le décloissonnement de la recherche.QUATRE SAISONS DE RECHERCHE Chaque numéro trimestriel de la RHAE propose des rubriques variées : articles, notes critiques, comptes rendus d\u2019ouvrages récents, notes bibliographiques, bibliographie de l\u2019Amérique française, chronique d\u2019archives.TARIFS D\u2019ABONNEMENT Individus et institutions Etudiants (avec pièce justificative) Abonnement de soutien Abonnement à vie pour les aînés Canada\tEtranger 50$\t54$ 26 $\t30$ 110$\t114 $ 600 $\t600$ REVUE D\u2019HISTOIRE DE L\u2019AMÉRIQUE FRANÇAISE 261, avenue Bloomfield Outremont (Québec) H2V3R6 Téléphone : (514) 278-2232 \u2022 télécopieur : (514) 271-6369 98 Apprenez à surfer Bell présente ABC @ Internet ABC @ Internet est un cours d'introduction à Internet offert par la Télé-université.Cette formation d'une durée de dix heures vous montrera comment vous brancher, naviguer et interagir dans Internet.De plus, vous recevrez tous les logiciels nécessaires, en français, afin d'apprendre à surfer confortablement.Sur les ondes de CANAL Télé-enseignement (câble 23) et de Radio-Québec (les samedis, 10 h).Inscription et renseignements \u2022 Montréal: (514) 522-3540 \u2022\tQuébec:(418)657-2262 \u2022\tAilleurs: 1 800 665-4333 Université du Quebec Télé-universite Befl 99 1340, rue Gay-Lussac, section 4, Boucherville, Qc J4B 7G4 Tél.: (514) 449-5818 Fax: (514)4494596 i T I A SOCIETE Mm I i I i \\ NATIONALE Æ\tI à f ¦ 1 D ASSÜRAN FILIALE D\u2019OPTIMUM GÉNÉRAL INC.Partenaire Optimum® 425, boul.de Maisonneuve Ouest, Bureau 1500, Montréal H3A 3G5 (514) 288-8711 100 LABORATOIRE DR RENAUD SOCIÉTÉ QUÉBÉCOISE À L\u2019AVANT-GARDE DE LA SCIENCE DERMOCOSMÉTIQUE 1040, AVENUE ROCKLAND, OUTREMONT H2V 3A1 B632 Métropolitain LA FORCE DE L'ÉNERGIE Avec les hommages de Assurance vie Desjardins-Laurentienne 101 BIJOUTERIE EMBLÉMATIQUE C.Lamond & Fils Ltée Robert Bourget, président 125, rue Alfred St-Gabriel-de-Brandon (Québec) JOK 2N0 Tél.: 1 800 567-9771 CENTRE GÉNÉALOGIQUE A.D.ENR.André Dionne, B.A.Arbres généalogiques Titres d\u2019ascendance Recherches historiques 484, Limoilou Laval (Québec) H7G 3X8 669-3293 ASSURANCES Poitras, Larue & Rondeau Inc.Courtier d\u2019assurances 3925, rue Rachel Est, bur.200 Montréal H1X3G8 (514) 899-5377 imprimerie gagné ltée Les spécialistes du livre Louiseville\tMontréal Tél.: 819-228-2766 Tél.: 514-527-8211 800-567-2154\t800-268-8211 Téléc.: 819-228-8390 Téléc.: 514-521-4660 LA SOCIÉTÉ DES ALCOOLS DU QUÉBEC INDISPENSABLE DANS UN QUÉBEC SOUVERAIN.PRÉSENT DANS 55 PAYS Syndicat des employés de magasins et de bureaux de la SAQ Depuis le temps, 1065, rue Saint-Denis Montréal H2X 3J3 Tél.: (514) 849-7754 1-800-361-8427 (extérieur de Montréal) Denis Laberge Conseiller en placements Tassé & Associés, Limitée 630, boul.René-Lévesque Ouest, bureau 1200 Montréal, (Québec) H3B 1S6 Tél.: (514) 879-3900 102 Heures d\u2019ouvertures Lundi-mardi : 10 heures à 15 heures Mercredi - jeudi : 10 heures à 18 heures Vendredi : 10 heures à 16 heures LA CAISSE POPULAIRE DE SAINT-JACQUES DE MONTRÉAL 1255, rue Berri, Montréal H2L 4C6 Tél.: 849-3581 -Télec.: (514)849-7019 Services de prêts 1259, rue Berri, bureau 230 Montréal H2L 4C7 Tél.: 849-3581 - Télec.: (514) 849-7019 GHISLAIN BEAULIEU, directeur général S.S.J.B.DU CENTRE DU QUÉBEC 449 Notre-Dame, Drummondville (819)478-2519 Plus de 33 500 membres au Cœur du Québec.SOCIÉTÉ SAINT-JEAN-BAPTISTE DE MONTRÉAL Maison Ludger-Duvernay 82, rue Sherbrooke Ouest, Montréal, H2X 1X3 Tél.: 843-8851\tTélécopieur : 844-6369 Mouvement national des Québécoises et Québécois 2207, rue Fullum, Montréal (Québec) H2K 3P1 Tél.: 527-9460\tAvec les hommages Télécopieur : 527-9460\tdu MNQ et de ses sociétés affiliés 103 Maison nationale des Patriotes Centre d\u2019interprétation sur l\u2019histoire des Patriotes 1837-1838 \u2022Visites guidées \u2022 Boutique de souvenirs \u2022Circuit pédestre sur l\u2019histoire et le patrimoine 610, chemin des Patriotes, Saint-Denis-sur-Richelieu, JOH 1K0 De mai à septembre et en novembre, mois des Patriotes, du mardi au dimanche, de 10 h 00 à 17 h 00.À l'année, visites sur réservations: (514) 787-3623, Subventionné par le ministère de la Culture.relati :10ns Revue d\u2019analyse sociale, politique et religieuse Pour comprendre le fond des choses! ! un an (10 nos) : 26$ ¦ deux ans : 47$ ¦ À l\u2019étranger : 27$ taxes incluses Communiquer avec Mme Héléne Desmarais, 25, rue Jarry Ouest, Montréal H2P 1S6 Tél.: 387-2541 L\u2019actualité du monde de l\u2019éducation et de la culture.PEDAGOGIE LITTÉRATURE LANGUE ET SOCIÉTÉ Abonnez 4 numéro* vous! C.P.9185.SAINTE-FOY par annee\tcquébeo g 1V4B1 Ifl LE MAGAZINE DE VIE OUVRIÈRE ! t C I il Il 1 II ItWMB disponible en kiosques ou à nos bureaux : I 1212, rue Panet, Montréal, Qué., H2L 2Y7, tél.: 523-5998 i-1 104 Dossier Pour une conception civique du Québec par Claude Bariteau professeur, département d'anthropologie Université Laval SOMMAIRE I.Le coup de force de 1982 : ses origines et son impact.112 -\tLa naissance du néo-nationalisme.115 -\tL\u2019entrée en scène des cité-libristes.117 -\tLe projet souverainiste : un amalgame douteux.123 IL Les fondements de la construction nationale : le cas du Québec.126 -\tL\u2019Etat-nation : le nouveau cadre de l\u2019affirmation nationale.129 -\tL\u2019éthnie-nation : deux réalités différentes.131 -\tLe peuple, et non la culture, fonde la nation et la citoyenneté.134 -\tL\u2019amalgame souverainiste face à d\u2019autres approches.138 III.Contribution au débat en cours.143 -\tLa thèse de la reconnaissance de Taylor fait impasse à la démocratie.146 -\tLa culture de convergence du projet souverainiste sous le regard d\u2019Habermas.150 -\tTrois questions à l\u2019endroit de l\u2019amalgame souverainiste.153 -\tPar quoi et comment remplacer la thèse néo-nationaliste.158 Conclusion.160 Bibliographie.163 106 \u2022 L'ACTION NATIONALE RESUME Deux voies conduisent à la création d\u2019un État-nation.La première est la transformation d\u2019un État existant en un État-nation.La prise en charge de l\u2019État par le peuple en est le point déterminant.La seconde est le produit d\u2019un mouvement sécessionniste.Porté par une minorité nationale brimée, ce mouvement peut aussi déboucher sur l\u2019obtention, par celle-ci, d\u2019un statut particulier au sein d\u2019un État-nation.Le projet sécessionniste véhiculé par les souverainistes s\u2019inscrit dans la deuxième voie.Il tire ses origines du néo-nationalisme québécois.Opposé au cité-librisme, ce courant a conduit à la Révolution tranquille et à l\u2019idée de souveraineté.C\u2019est en réaction à cette idée que des cité-libristes ont fait valoir leur thèse sur la scène fédérale.En 1982, ils ont réussi à y neutraliser toute velléité nationalitaire en provenance du Québec.Depuis, le néo-nationalisme a du plomb dans l\u2019aile.En témoignent les échecs de Meech et de Charlottetown.Le coup de force des cité-libristes a obligé les souverainistes à modifier leur tir.Le trait d'union entre souveraineté et association fut mis de côté.De plus en plus ouverts au monde, ces derniers définissent maintenant leur projet en lien avec la création d'un État-nation, celui du Québec.Leur démarche, démocratiquement balisée, demeure néanmoins inspirée, sur le plan culturel, par le néonationalisme.Elle prône, entre autres, le déploiement d\u2019une culture de convergence substantivement définie, soit la culture française du Québec, et l\u2019octroi de droits collectifs aux «nations» autochtones et à la minorité anglaise.Dans le Québec multiethnique et multiculturel d\u2019aujourd\u2019hui, cette position cadre mal.Elle est même devenue un nœud gordien.Les promoteurs du mouvement sécessionniste doivent le trancher.Ou bien ils maintiennent leur position et courent le risque que leur L'ACTION NATIONALE \u2022 107 mouvement s\u2019oriente vers la recherche d\u2019un statut privilégié au Canada; ou bien ils font le saut qui conduit à créer un État membre des Nations-Unies.C\u2019est ce que font la plupart des promoteurs de mouvement sécessionniste dans un contexte analogue à celui du Québec.Faire ce saut consiste principalement à définir une culture politique fondée sur deux principes fondamentaux propres à la démocratie libérale : l\u2019autonomie des individus et le droit à la différence.En d\u2019autres termes, à concevoir la sécession du Québec d\u2019un point de vue civique plutôt que culturel.Ce texte aborde ces questions sous divers angles, notamment l\u2019histoire des luttes entre les néo-nationalistes et les cité-libristes, les caractéristiques propres à la voie sécessionniste dans une situation de crise, les voies de remplacement possibles au contenu culturel de la démarche souverainiste et les points majeurs des débats en cours.Son objectif : inciter les souverainistes à consolider le tournant amorcé par leur nouvelle définition du peuple québécois.108 \u2022 L\u2019ACTION NATIONALE Pour une conception civique du Québec La Constitution canadienne de 1982 modifie profondément celle de 1867.Elle renforce le pouvoir fédéral, notamment en matière de péréquation.Elle comprend un mécanisme compensatoire en cas de retrait d\u2019une province des programmes fédéraux en éducation et dans les domaines culturels.Elle élargit le pouvoir des provinces sur les ressources naturelles.Elle introduit une procédure d\u2019amendement qui rend obligatoire l\u2019accord de toutes les provinces pour intégrer des changements majeurs à la Constitution.Enfin, elle contient une Charte des droits et libertés avec une clause dérogatoire permettant aux provinces de s\u2019y soustraire temporairement.Avec ces changements, le caractère distinct de la population du Québec est amoindri, ses droits collectifs, réduits et ses pouvoirs en matière de langue, diminués.Depuis 1982.il ne peut y avoir de nation au Canada que la nation canadienne.Cette nation a deux langues officielles et comprend des peuples autochtones comme des communautés culturelles.Politiquement, cette nation est administrée par un gouvernement central et des gouvernements subalternes.Ces changements sont l\u2019aboutissement d\u2019un long parcours d\u2019affirmation nationale du Canada.Il connaît trois phases majeures avant 1982.Une première avec le traité de Versailles de 1919, traité qui facilite l\u2019adoption du Statut de Westminster en 1931.Le Canada devient alors officiellement une nation souveraine.Une seconde, à l\u2019occasion de la Deuxième Guerre mondiale.La mise sur pied de divers programmes nationaux en est le trait dominant.Elle est complétée par la proclamation de la citoyenneté canadienne en 1946 et, trois ans plus tard, par l\u2019abandon de tout recours au Conseil privé en matière constitutionnelle.La Cour Suprême est, depuis lors, la nouvelle instance privilégiée.Une troisième, durant les années 1970.Elle est marquée par un effort de valorisation de l'identité nationale L'ACTION NATIONALE \u2022 109 canadienne et la reconnaissance de la diversité comme un des éléments de cette identité.Elle débouche sur la Constitution de 1982.Celle-ci et la Charte des droits et libertés qui y est enchâssée deviennent par la suite des symboles de l\u2019unité canadienne surtout en dehors du Québec.Cette Charte tient maintenant lieu d\u2019idéologie nationale tout comme ce fut le cas pour F État-providence après la Deuxième Guerre mondiale jusqu\u2019aux années 1980.Au Québec, la deuxième phase suscite une révision du nationalisme canadien-français.André Laurendeau en est la principale cheville ouvrière.La particularité de cette révision est de faire du Québec le foyer de la nation canadienne-française au moment où le Canada cherche à définir sa personnalité nationale.Cette idée s\u2019est progressivement enracinée.Les premiers ministres du Québec revendiquent depuis plus d\u2019autonomie et de pouvoirs.C\u2019est ainsi que le territoire québécois est devenu un lieu où s\u2019affirme une société globale.L\u2019idée de la souveraineté du Québec prend forme dans ce cadre général.La troisième phase de l\u2019affirmation nationale canadienne est enclenchée précisément pour contrer la propagation de cette idée.Cette phase se démarque par le déploiement de politiques visant à renforcer l'identité canadienne et à contrer la consolidation du mouvement souverainiste québécois.Après le référendum de 1980, les Québécois, devenus en 1982 des résidants d\u2019une province comme les autres, tentent de se faire reconnaître comme des citoyens canadiens distincts détenant des pouvoirs spécifiques.S\u2019amorce alors une autre phase de l\u2019affirmation nationale canadienne.Elle a déjà révélé ses couleurs à l\u2019égard des demandes du Québec.En témoignent les échecs de Meech et de Charlottetown.La souveraineté apparaît alors la seule issue à un nombre grandissant de Québécois.Le pourcentage des votes en faveur du OUI le 30 octobre 1995 l\u2019exprime clairement.Depuis cette date, le gouvernement canadien accentue d\u2019un cran sa promotion de l\u2019unité nationale.Il se dit ouvert à des retouches à la Constitution et envisage, au nom de l\u2019efficacité, de se délester de certaines responsabilités pour mieux s\u2019immiscer dans les domaines d\u2019avenir.Au Québec, le 30 octobre 1995 a des conséquences tout autres.Le «nous» de Jacques Parizeau déclenche un débat de fond sur la conception même de la nation québécoise.Actuellement, la population du Québec est en quête d\u2019identité et cette quête déborde les 110* L'ACTION NATIONALE Québécois d\u2019origine française.Les autochtones, les Québécois d\u2019origine britannique et les Québécois d\u2019origines autres s\u2019interrogent avec beaucoup d\u2019anxiété sur leur avenir et l\u2019avenir du Québec comme du Canada.Ces quêtes identitaires ont cours à un moment charnière de l\u2019histoire du Québec.Presque tous les groupes porteurs d\u2019un projet visant à créer un Etat souverain suscitent un tel questionnement.Il s\u2019agit d\u2019une étape incontournable et hautement décisive.Habituellement, elle débouche sur l\u2019affirmation du caractère civique et inclusif de la construction nationale, ce qui favorise l\u2019identification des contours d\u2019une culture politique nationale.Au Québec, des pas ont été franchis dans cette direction.Néanmoins, des précisions s\u2019imposent pour que soit mise au point une culture politique qui balise les éléments constitutifs de la future citoyenneté québécoise.Ce texte identifie certaines de ces précisions et en justifie la pertinence.Essentiellement, ce texte est une remise en question de la conception néo-nationaliste du Québec.Plusieurs souverainistes partagent cette conception.Elle se retrouve même chez des tenants d\u2019une approche civique et territoriale de la souveraineté.J\u2019entends montrer que cette conception est caduque depuis 1982.Il est dorénavant impossible, pour le Canada, de répondre adéquatement aux aspirations véhiculées principalement par les francophones du Québec.J\u2019entends aussi montrer qu\u2019elle est inadéquate pour faire avancer la cause souverainiste.Recourir à une conception mise au point pour consolider le Québec français à l\u2019intérieur du Canada a pour conséquences : 1) d\u2019enfermer la problématique de la souveraineté dans un carcan ethnique et nationalitaire; 2) de concevoir difficilement la souveraineté sans lien avec le Canada.Pour faire valoir la cause souverainiste, il importe plutôt de définir un projet qui favorise un rapprochement entre tous les Québécois et, du coup, facilite la reconnaissance du Québec comme Etat-nation auprès de la communauté internationale.Pour développer mes idées, j\u2019aborde, dans une première partie, les oppositions entre les thèses néo-nationalistes et cité-libristes sur la question du Québec.Mon objectif est de mettre en relief les pièges que contient la thèse néo-nationaliste lorsqu'elle sert d\u2019assise pour faire du Québec un Etat-nation membre de la communauté internationale.L'ACTION NATIONALE \u2022\t111 I Le coup de force de 1982 : ses origines et son impact Les événements autour du rapatriement de la Constitution de 1982 peuvent se lire différemment.Les échanges épistolaires entre Pierre Elliott Trudeau (1996) et Lucien Bouchard ( 1996) en font foi.L\u2019illustrent aussi les mises au point de personnes ayant vécu ces événements de près.Indépendamment de tout ce qui se dit et s\u2019écrit, un fait demeure : le Canada a maintenant une nouvelle Constitution.Et cette Constitution contient des dispositions dont le contenu renvoie grosso modo aux idées mises de l'avant par les cité-libristes à l\u2019encontre, précisément, de celles préconisées par les néo-nationalistes.Pour cerner cela, une brève plongée dans l\u2019histoire s\u2019impose.Deux mouvements d\u2019affirmation nationale marquent l\u2019histoire du Québec.Le premier se développe tout au début du xtxe siècle.Il se consolide en réaction à l\u2019Acte constitutionnel de 1791.En vertu de cet Acte, le Conseil législatif, à la solde du Conseil exécutif, détient un droit de veto sur les projets de loi émanant des élus de la Chambre d\u2019assemblée.Ces derniers veulent l\u2019abroger.À leurs yeux, le système en place est devenu un support «au renforcement et à la perpétuation de la position socio-économique de l\u2019élite terrienne et de ses partisans politiques» (Bernier et Salée, 1995, p.162).Cette élite comprend notamment des représentants des milieux anglophone et francophone et des membres de l\u2019Église.Aussi, les élus demandent-ils la création d\u2019un Conseil législatif électif et l\u2019imputabilité des membres du Comité exécutif.Véhiculée par le Parti patriote, cette demande est refusée.Le mouvement se radicalise et le tout débouche sur les insurrections de 1837 et de 1838.Est alors maté un mouvement démocratique, «progressiste, ouvert sur le monde et tout à fait conciliant envers les compatriotes d\u2019origine britannique» (Bernier et Salée, 1995, p.206).Le second mouvement a cours actuellement.Il s\u2019inscrit dans un cadre démocratique préexistant mais émerge d\u2019une problématique totalement différente de celle qui a contribué à l\u2019enracinement du premier mouvement.Cette problématique a pour toile de fond la consolidation nationale du Canada et l\u2019infériorité économique des francophones du Québec.Rioux (1974) a bien mis cela en relief.Il s\u2019agit d\u2019un mouvement associé à l\u2019affirmation d\u2019une minorité nationale.Cette caractéristique est très importante.Elle explique la forme et le contenu que prendront à la fois les projets autonomistes puis souverainistes entre 1940 et aujourd\u2019hui.112 \u2022 L'ACTION NATIONALE Si ce mouvement naît ainsi, l\u2019explication se trouve en grande partie dans le déploiement, après les insurrections de 1837 et de 1838, d\u2019un discours construit autour de l\u2019idée de la survivance de la nation que constituent les Canadiens d\u2019avant 1840 et, par la suite, les Canadiens français.Rappelons que cette idée de survivance est présente au moment de la création du Canada de 1867.Les promoteurs canadiens-français du Canada de 1867 ont d\u2019ailleurs toujours clamé haut et fort que la fédération canadienne, produit d\u2019un pacte entre deux nations fondatrices, offre une grande autonomie à la population du Québec sur des secteurs vitaux et assure ainsi la survivance des Canadiens français.S\u2019il y a eu survivance, celle-ci ne découle pas d'un pacte entre deux nations.Seule s\u2019exprime à cette époque une alliance entre des membres de l\u2019élite politique du Canada de l\u2019Est sous le gouvernement de l\u2019Union.En association avec les membres de la classe dirigeante du Canada de l\u2019Ouest et des autres colonies britanniques en Amérique du Nord, cette élite crée le Canada en s\u2019inspirant des pratiques propres à la culture politique britannique en matière de constitution.Aussi, la Constitution canadienne devient-elle un document rassemblant des lois et des institutions reconnues mais surtout ayant survécu à l\u2019usure du temps.Ces élites, comme l\u2019a mis en relief Ryerson (1978), ne s\u2019appuient d\u2019aucune façon sur un mouvement populaire.Alors, si pacte il y a, c\u2019est seulement entre elles.Par ailleurs, un épineux problème se pose en 1866.Il s'agit de la résistance possible des populations du Canada de l'Est et des Provinces maritimes à la création d'une union législative centralisée.Ces élites décident alors de créer une fédération qui, comme le souligne Cairns (1993), deviendra une structure juridique porteuse de l'affirmation d\u2019un provincialisme générateur de divisions et de tensions.Pour en neutraliser les manifestations, elles ont recours à la pratique de l\u2019«indirect rule».Au dire de Kelly, cette pratique est déjà bien connue en Angleterre, surtout dans la vallée laurentienne puisqu\u2019elle y «a été instituée par l\u2019Acte de Québec en 1774» (Kelly, 1995, A-11).Rappelons que cette pratique est devenue par la suite le principal mode de gestion des colonies de l\u2019Empire britannique.Avec l\u2019«indirect rule», tout peuple conquis se voit octroyer la gestion des questions locales comme l\u2019éducation, la religion, le droit civil, la culture, etc.Le peuple conquérant, quant à lui, se réserve le contrôle des pouvoirs inhérents à la souveraineté nationale, soit la politique, l\u2019économie, la monnaie, l\u2019armée, l\u2019accès à la citoyenneté.L\u2019ACTION NATIONALE \u2022\t113 les relations internationales, etc.Il doit aussi préserver les ressortissants britanniques de contacts directs avec le peuple conquis.L inclusion dans la Constitution de 1867 d\u2019articles qui protègent les droits des protestants vivant au Québec découlent directement de cet objectif.Par contre, le peuple conquérant se doit d\u2019entretenir des liens avec les représentants politiques et religieux du peuple conquis.Ces derniers sont indispensables au déploiement de cette pratique.Choyés, ils obtiennent divers avantages en retour de leur loyauté.C\u2019est ainsi que s\u2019est implantée au Québec la «politique ségrégationniste institutionnelle de l\u2019empire britannique» (Kelly, 1995, A-l 1).Comme le rappelle Schwimmer (1995), avec l\u2019«indirect rule», c\u2019est aussi une conception strictement aristocratique du pouvoir qui prend racine.Mise en place en 1867, cette conception se propage dans la société civile afin de «dissuader un peuple trop sympathique à l\u2019idée républicaine» (Kelly, 1995,A-l 1).En découle le transfert, en 1878, aux communautés religieuses, de tout le domaine de l\u2019éducation avec pour objectif de neutraliser le «potentiel émancipateur que les Rébellions avaient révélé» (Bernier et Salée, 1995, p.232).Du coup, est bloqué au Québec l'essor d\u2019une pensée inspirée de l\u2019individualisme libéral.Seule peut s\u2019irradier une pensée conservatrice foncièrement aristocrate valorisant, auprès des Canadiens-Français, la famille, l\u2019entreprise privée et l\u2019Église catholique de Rome (Bourque et Duchastel ( 1996).C\u2019est dans ce contexte qu\u2019un discours nationaliste d\u2019inspiration ethnique prend forme au Québec.Il est l\u2019écho des visées canadiennes de l\u2019époque à l\u2019égard de la population francophone du Québec.L\u2019État fédéral et l'Église catholique deviennent les deux principales institutions vouées à l\u2019ethnicisation des Canadiens français.L\u2019État fédéral développe un nationalisme typiquement anglais avec pour base de reproduction la bureaucratie fédérale dont les Canadiens français sont écartés.Quant à l\u2019Église catholique, elle assure l\u2019exclusion de ces derniers du pouvoir canadien par une approche axée sur la survivance.À l\u2019intérieur de ce cadre, seul un nationalisme messianique quasi généalogique pouvait s\u2019exprimer au Québec.Il est, comme le démontrent Bourque et Duchastel (1996), le pendant du nationalisme ethnique canadien-anglais inspiré du passé colonial britannique.Le maintien de ces institutions comme la pérennité de l\u2019élite politique fédéraliste au Québec nécessitent toutefois la reproduction des conditions d\u2019existence de la nation conquise.114 \u2022 L'ACTION NATIONALE Jusqu\u2019à la Deuxième Guerre mondiale, c\u2019est ce qui s\u2019est produit.L\u2019un des principaux chantres du nationalisme messiannique est le chanoine Groulx.Il y en a d\u2019autres qui le précèdent et l\u2019accompagnent.Ensemble, ils dessinent les traits de 1 \u2019 identité ethnique cana-dienne-française : être catholique, français, pauvre, non matérialiste et de milieu rural.Ces traits contribuent à créer une frontière culturelle.Le pouvoir politique provincial la renforce, associé qu\u2019il est à l\u2019omniprésence de l\u2019Église dans la société civile.La revanche des berceaux aidant, les Canadiens français colonisent au-delà des rives du Saint-Laurent.Là où il y a des terres disponibles, le modèle se propage.Il s\u2019irradie même hors du Québec, notamment dans l\u2019Ouest.En l\u2019absence de terres à coloniser, l\u2019émigration débute vers des centres industriels, en particulier ceux en émergence aux États-Unis.Plus tard, avec l\u2019industrialisation et l\u2019urbanisation du Québec, l\u2019émigration ralentit.Le discours s\u2019ajuste pour tenir compte de la réalité ouvrière.La naissance du néo-nationalisme Dumont (1993) décrit avec doigté et brio la genèse de cette nation canadienne-française.Pour Laurendeau (1940), elle s\u2019est ainsi façonnée jusqn\u2019en 1940 en grande partie parce que le Québec, sous l'égide de l\u2019Église catholique, devient le foyer de la vie française en Amérique.Il s\u2019agit, à ses yeux, d\u2019un fait politique reconnu par le gouvernement fédéral dans ses relations avec le gouvernement Mercier.Mais voilà que la situation change au début de la Deuxième Guerre mondiale.Foncièrement inquiet des politiques mises de l\u2019avant par le gouvernement canadien dans le sillon de la Commission Rowell-Sirois, Laurendeau dénonce avec force l\u2019abdication du gouvernement Godbout.Il incite alors ses compatriotes à se porter à la défense de l\u2019État provincial.L\u2019un des points stratégiques de son plaidoyer est la législation sociale.«//// nous la faut entière.Toute autre attitude serait suicidaire pour le Canada français, et céder cette fois nous amènerait à céder demain sur d\u2019autres points.Nous serons maîtres de notre vie sociale et économique, maîtres de notre éducation, ou bien nous sommes destinés à disparaître comme peuple» (Laurendeau, 1940, p.202-203).La prise de position d\u2019André Laurendeau influence la suite des événements au Québec.Après la Deuxième Guerre mondiale, plusieurs questionnent la définition messianique du nationalisme canadien-français et la situation du fait français au Canada.Deux courants de pensée se démarquent progressivement : le néo-nationalisme L'ACTION NATIONALE \u2022 115 et le cité-librisme (Karmis, 1994).Le premier définit le Québec comme la base de l\u2019affirmation des Canadiens français.11 met l\u2019accent sur leurs racines culturelles et linguistiques.Le second, de type civique, s\u2019attaque aux nationalismes canadien-français et canadien-anglais.Il fait du Canada sa base d\u2019affirmation avec pour objectif d\u2019y faire participer les francophones.L\u2019essor du courant néo-nationaliste trouve son explication dans ce qui se passe à la fin de la Deuxième Guerre mondiale.Lors de cette guerre, le gouvernement canadien invite les provinces à céder temporairement leurs droits de taxer les individus et les compagnies.Elles acceptent à la condition de les reprendre à la fin de la guerre.Le gouvernement canadien renie sa parole.En dépit d\u2019un rejet, par les provinces, des principales conclusions de la commission Rowell-Sirois, il développe ses politiques nationales et offre aux provinces des subventions en contrepartie.En 1946, de tous les gouvernements provinciaux, celui du Québec manifeste le plus son désaccord à la fois pour des motifs politiques et constitutionnels.Politiques parce que le gouvernement Duplessis ne partage pas la philosophie keynésienne du gouvernement canadien (Bourque, Duchastel et Beauchemin, 1994), philosophie principalement mise en valeur par les provinces de l\u2019Ouest.Constitutionnels parce que l\u2019approche fédérale ne respecte pas la lettre de la Constitution de 1867.L\u2019attitude du gouvernement Duplessis a cependant des répercussions négatives sur l\u2019éducation, l\u2019aide sociale et les services de santé offerts au Québec, ce que dénoncent vertement les cité-libristes.Certains correctifs sont apportés à partir de 1954 suite à la mise sur pied d'une double taxation par le gouvernement Duplessis.Et ce geste force le gouvernement fédéral à chercher une entente avec celui du Québec.En 1960, le Parti libéral du Québec se fait élire en tablant sur cette pomme de discorde.Son approche diffère de celle du gouvernement Duplessis.Si ce parti refuse les subventions, il accepte de développer les programmes auxquels elles sont destinées.Sa condition : un transfert de points d\u2019impôt.Un accord est conclu à cette fin.De cet accord naît la Révolution tranquille.L\u2019État est modernisé.L\u2019éducation est réformée, le monde du travail, profondément transformé et le milieu francophone des affaires, en nette expansion.Tout ou presque est mis en œuvre pour contrer l'idée d\u2019infériorité des Canadiens français vivant au Québec.Ainsi se consolide peu à 116 \u2022 L\u2019ACTION NATIONALE peu un modèle de développement dont l\u2019inspiration est keynésienne, les assises plutôt ethniques et la mise en opération, fortement technocratique.Dès lors, sont mises en place les fondements de l\u2019affirmation d\u2019un nouveau projet national.Avec la Révolution tranquille, l\u2019Église catholique et le gouvernement canadien sont pris à partie.La première, comme l\u2019a bien analysé Guindon (1990), est évacuée des zones du pouvoir civique; le second, contesté à cause de ses politiques centralisatrices.L\u2019État du Québec incarne dorénavant la nouvelle conscience nationale.Celle-ci s\u2019exprime par des revendications à la hausse pour une plus grande autonomie à l\u2019intérieur du Canada et sur la scène internationale.Le gouvernement Pearson accrédite cette démarche en affirmant que le Québec constitue une nation dans la nation (McRoberts, 1994).En effet, pour le premier ministre Pearson, le Québec est plus qu\u2019une province dans la mesure où il est la patrie d\u2019un peuple.L\u2019entrée en scène des cité-libristes Les cité-libristes ont toujours considéré cette reconnaissance en nette contradiction avec leur thèse.A leur avis, elle ouvre la voie à l\u2019expression d\u2019un nationalisme culturel, revendicateur et pleurnichard.En fait, tout penchant autonomiste et homogénéisateur au Québec va à l\u2019encontre de l\u2019affirmation nationale du Canada.Auto-défini comme société politique globale (Langlois, 1991), intégratriste et holiste, ce Québec affirmera des valeurs propres à ses habitants.Ainsi sera neutralisée toute irradiation des nouvelles valeurs canadiennes mises de l\u2019avant par les cité-libristes.Petit à petit, les assises de l\u2019élite politique fédéraliste du Québec seront grugées.Pierre Elliott Trudeau, le grand leader de ce courant de pensée, décide donc de passer à l\u2019action au milieu des années 1960.Avec lui, le gouvernement canadien cherche, par des changements importants, à contrer les élans qui traversent le Québec.La scène canadienne s\u2019ouvre aux francophones, une politique de bilinguisme institutionnel est adoptée et des sommes importantes sont investies dans plusieurs domaines en vue de promouvoir le nouveau nationalisme canadien.À la tête du gouvernement fédéral.Pierre Elliott Taideau va plus loin.Il s\u2019oppose à toute demande québécoise qui s\u2019inspire de la thèse néo-nationaliste et refuse de considérer tous les rapports qui lui donnent emprise : le rapport de la Commission Laurendeau-Dunton, le rapport Pépin-Robarts, etc.L'ACTION NATIONALE \u2022\t117 L inverse est aussi vrai.Les néo-nationalistes s\u2019opposent à une approche dont la diffusion au Québec lamine les bases de leur thèse.Avec I entrée de Pierre Elliott Trudeau sur la scène fédérale, le projet d\u2019indépendance du Québec, seule solution véritable au problème québécois selon Marcel Rioux (Kelly, 1995), est de plus en plus populaire et le nombre de ses adeptes, à la hausse.C\u2019était inévitable.Un renforcement de la thèse cité-libriste stoppe celle des néonationalistes.La réplique ne peut être que la souveraineté.Après la victoire de Daniel Johnson (père) sur l\u2019idée d\u2019égalité ou d\u2019indépendance, René Lévesque invite le Parti libéral du Québec à devenir plus autonomiste.Battu, il se retire.Il fonde peu après le Parti québécois.Ce parti prend le pouvoir en 1976.Sous René Lévesque, le Parti québécois se définit souverainiste et social-démocrate.L\u2019idée au centre de ce projet, la «souveraineté-association», s inscrit toujours dans le cadre du néo-nationalisme.L\u2019Etat du Québec doit contribuer à consolider et à édifier la nouvelle nation.Et celle-ci est québécoise.Il en découle des politiques favorables aux francophones mais aussi des mesures contraignantes envers les autres composantes de la population du Québec, en particulier les anglophones et les allophones.Dans son analyse des politiques culturelles du Parti québécois de 1976 à 1978, Handler ( 1988) montre qu\u2019elles ont un caractère hautement institutionnel et minimisent la présence des communautés culturelles, des nations autochtones et des anglophones.Pour cet auteur, il s\u2019agit là d\u2019un penchant en suite logique avec les orientations prises par tous les gouvernements du Québec dans le sillon de la Révolution tranquille.Quatre ans après son élection, le Parti québécois tient, comme prévu, un référendum en vue d'obtenir le mandat de négocier une nouvelle union canadienne.Son projet, la «souveraineté-association», reçoit 1 appui de 40% de la population.Une partie importante de celle-ci estime que les changements annoncés par le premier ministre Trudeau peuvent répondre aux attentes du Québec.Ces changements ne sont toutefois pas précisés.Pour en saisir la teneur, il faut bien connaître la vision du Canada de Pierre Elliott Trudeau : un pays bilingue ayant sa propre constitution et des institutions, dont la province de Québec, qui valorisent les droits individuels et l\u2019identité canadienne.118 \u2022 L'ACTION NATIONALE 1982 : la fin des illusions nationalitaires En 1982, le gouvernement Trudeau remplit sa promesse.Depuis, le Canada a une nouvelle Constitution.Son économie renvoie à la thèse cité-libriste.Plusieurs considèrent le rapatriement et les modifications apportées à la Constitution tel un coup de force, ce que reconnaît d\u2019ailleurs Pierre Elliott Trudeau.De l\u2019avis de Laforest (1991 ), ce coup de force a mis fin au pacte des deux nations à la base de la Constitution de 1867.Je ne partage pas cette idée.Comme je l\u2019ai signalé précédemment, il n\u2019y a pas eu de pacte entre deux nations.En 1981, les représentants du Québec au Parlement canadien ont agi comme les députés en provenance du Canada de l\u2019Est lors de la création du Canada.Leur prise de position a simplement permis de redéfinir la Constitution de 1867 afin qu\u2019il soit plus explicite que la nation canadienne est la seule nation au Canada.Ce coup de force sonne seulement le glas de la thèse néo-nationaliste.Il la rend inopérante au Canada.Ce faisant, il déstabilise les néo-nationalistes et oblige les souverainistes à modifier leur approche.La suite des événements en témoigne.Pour bien comprendre tout cela, il faut se rappeler que les cité-libristes ont toujours questionné le nationalisme traditionnel des Canadiens-Français et le néo-nationalisme qui la remplace.Pour eux, il n\u2019y a pas de nation canadienne-française.Seul existe un groupe ethnique ainsi défini.L\u2019instauration du bilinguisme institutionnel consolide cette conception.La langue française est reconnue mais pas la nation qui se définit par l\u2019usage de cette langue puisqu'il n\u2019est pas exclusif aux membres de cette nation.De plus, pour les cité-libristes, la province de Québec n\u2019est pas le lieu d\u2019affirmation de la nation canadienne-française, encore moins celui de la nation québécoise.Cette province, comme toutes les autres, est une institution canadienne et n\u2019a de pouvoir que ceux consentis par la Constitution.Et ces pouvoirs sont assujettis aux règles définies dans la Constitution.C\u2019est dans cet esprit que sont précisées, en 1982, certaines parties de la Constitution de 1867, notamment celles qui laissent une emprise quelconque à l\u2019affirmation d\u2019un projet nationalitaire au Québec.Avec ces précisions, les Canadiens français et les Québécois d\u2019origine française deviennent des groupes ethniques au Canada, ce qui s\u2019inscrit très bien dans le cadre de la politique canadienne du multiculturalisme.À cet égard, les propos, en 1995, de Daniel Johnson et de Jean Chrétien à l\u2019occasion de la fête nationale du L'ACTION NATIONALE \u2022\t119 Québec sont très révélateurs.Pour le chef du Parti libéral du Québec, cette fête est celle des Canadiens français du Québec.Telle est l\u2019idée maîtresse de son message publié dans Le Devoir du 24 juin 1995.Quant au premier ministre du Canada, il considère cette fête comme celle de tous les Canadiens français.Ces conceptions s\u2019inspirent de la pensée cité-libriste.Pour ces deux hommes politiques, la Saint-Jean ne saurait être la fête qui rassemble les Québécois au-delà de leurs origines et de leurs croyances.En ce sens, le coup de force de 1982 consolide la conception qu\u2019ont les cité-libristes des Québécois et du Québec.Pour eux, la seule destinée des Québécois d\u2019origine française au sein du Canada consiste à n\u2019être que la plus grosse ethnie du Québec ou la fraction la plus grosse de l\u2019ethnie canadienne-française.Quant au Québec, ce n\u2019est qu\u2019une entité administrative canadienne avec certaines caractéristiques découlant de l\u2019histoire.Guère plus.Ces balises bien identifiées, l'attitude du gouvernement fédéral à l\u2019égard du Québec depuis le référendum d\u2019octobre 1995 se décode facilement.Après avoir exprimé le désir de «constitutionnaliser» symboliquement le caractère distinct du Québec, le gouvernement Chrétien cherche depuis un autre concept suite à la réception négative de cette idée.Entre-temps, il affirme que le Québec n\u2019a pas le droit de déclarer unilatéralement sa souveraineté, obligé qu\u2019il est de respecter la Constitution canadienne.Parallèlement, il manifeste une ouverture en faveur de modifications administratives qui lui permettraient de délester aux provinces certains pouvoirs, jugés secondaires, qu\u2019il assume en leur nom.En contrepartie, il affiche son intérêt à occuper, avec ou sans elles, des secteurs qu'il considère stratégiques pour l\u2019avenir et n\u2019envisage aucunement de se départir de secteurs estimés vitaux par le Québec (Bissonnette, 1996).De fait, son approche, qualifiée celle des petits pas, consiste surtout à raffermir l\u2019unité canadienne.Aussi, si décentralisation il y a de dossiers stratégiques, celle-ci doit surtout contribuer au renforcement de la solidarité canadienne.Dans ces dossiers, les provinces devront assumer leurs nouvelles responsabilités en respectant les lignes directrices du Gouvernement fédéral.Voilà pourquoi le gouvernement fédéral refuse tout transfert global de F assurance-chômage au gouvernement du Québec même si 75 % des Québécois y sont favorables.Derrière cette nouvelle approche, une constante ressort.Le gouvernement canadien véhicule toujours, dans ses rapports avec le Québec, la philosophie de la Constitution de 1982.Il ne peut donc 120 \u2022 L\u2019ACTION NATIONALE pas être réceptif aux projets québécois inspirés de la thèse néonationaliste et ce, d\u2019autant plus que la thèse des cité-libristes reçoit l'aval de la population canadienne.La Charte des droits et libertés aidant, cette thèse s\u2019enracine jour après jour.Elle est même devenue la pierre angulaire de la définition actuelle du Canada.Paradoxalement toutefois, le gouvernement canadien ne peut tenir à l\u2019égard du Québec que des propos qui contribuent à hausser la popularité de l\u2019idée de l\u2019indépendance du Québec.Aussi, cherche-t-il constamment à rendre le Québec responsable de ses échecs pour corriger la Constitution canadienne et tente-t-il de montrer aux Québécois qu\u2019il est efficace et à leur service.Le coup de force de 1982 n\u2019a pas que déstabilisé les tenants du néo-nationalisme.Il a aussi mis en relief les assises ethniques de la démarche souverainiste.Ce point est important.Les promoteurs de la Révolution tranquille sont porteurs d\u2019un projet nationalitaire selon Thériault (1994a).Ce dernier montre très bien que ce projet s'inspire de deux logiques différentes : une première qui affirme l\u2019existence d\u2019une ethnie bafouée au travers le temps et une seconde qui refuse cette définition.Il s\u2019agit cependant de logiques qui s\u2019opposent, l\u2019une conduisant à la définition d\u2019une ethnie minoritaire, l\u2019autre à la création d\u2019un État-nation.Aussi, Thériault (1994a) avance-t-il que la juxtaposition de ces deux logiques ne peut qu\u2019engendrer un mouvement ethnique visant à assurer le développement du groupe qui le porte.Le projet mis de l\u2019avant par le Parti québécois juxtapose précisément ces deux logiques.Certes, il y a eu des variations dans le temps mais ces deux logiques sont toujours présentes.En témoigne le programme de ce parti adopté en août 1993.Même si le projet souverainiste est dit foncièrement démocratique, il est celui du peuple né en Amérique, peuple de «langue française (qui) a constamment voulu renforcer la base de sa culture et le fondement de sa solidarité» (Parti Québécois, 1995, p.1).Ce peuple, brimé dans son développement, est donc nécessairement de langue française.Voilà qui explique en grande partie pourquoi ce projet ne reçoit qu'un écho très mitigé chez les allophones et encore plus mitigé chez les anglophones et les autochtones.Leurs attitudes peuvent s\u2019expliquer de diverses façons.Les prises de conscience des autochtones, des anglophones et des allophones au cours des trente dernières années constituent probablement le L'ACTION NATIONALE \u2022\t121 facteur le plus décisif.Plusieurs auteurs ont signalé cette réalité.Entre autres, Vincent (1992) pour les autochtones, Caldwell (1992) pour les anglophones et, récemment, Taylor (1995) pour les allophones.Cette prise de conscience n\u2019est pas indépendante de la percée du projet souverainiste, ni de la politique canadienne du multiculturalisme ou de la recrudescence, à l\u2019échelle internationale, de mouvements d\u2019affirmation identitaire de type culturel.À mon avis, de toutes ces influences, la plus déterminante est de loin la définition du projet national véhiculé par le Parti québécois.Toujours inspiré de la thèse néo-nationaliste, ce projet se présente comme la chose des francophones du Québec.Et parce qu\u2019il en est ainsi, il ne peut guère susciter une adhésion des Québécois d\u2019origines autres que française.Ceci dit, une mise au point s\u2019impose.La plupart des analystes conviennent que le nationalisme des souverainistes est libéral, démocratique et réformiste.Plutôt politico-culturel, selon l\u2019expression de Bourque et Duchastel (1996), mais d\u2019aucune façon généalogique.11 s\u2019agit d\u2019une «version nord-américaine de l'identité républicaine française» (Karmis, 1994, p.317).Avec ce nationalisme, le Québec se veut «une terre ouverte à toutes les cultures, cherche l\u2019intégration plutôt que l\u2019assimilation des nouveaux immigrants et insiste sur la nécessité de garantir certains droits collectifs aux minorités nationales québécoises, à savoir les anglophones et les autochtones» (Karmis, 1994, p.319).Si la langue et la culture de la majorité constituent un bien commun à promouvoir, ce n\u2019est pas au mépris «de la multiplicité des formes d\u2019allégeance et de l\u2019intégration de ce que les autres cultures ont de meilleur» (Karmis, 1994, p.319).Et puis, selon Latouche (1995), priorité est accordée à une décision prise dans le respect des règles de la démocratie.Et cette décision découlera d\u2019un référendum dont la nature est consultative selon la loi.Aussi, est-on porté à penser qu\u2019il s\u2019agit d\u2019une conception nationaliste de type territorial, ses promoteurs voulant «créer un pays libéral assez semblable au Canada» (Dion, 1995, p.10).En d\u2019autres termes, on serait en présence d\u2019un nationalisme qui établit une distinction entre la nation québécoise qui, d\u2019après Bourque et Duchastel, comprendrait les Québécois d\u2019origine française, et la «société nationale» (Bourque et Duchastel, 1996, p.316) du Québec, celle-ci étant multiethnique et multiculturelle.122 \u2022 L\u2019ACTION NATIONALE Le projet souverainiste : un amalgame douteux Certaines modifications apportées au programme du Parti québécois en 1993 peuvent conduire à un tel constat.Entre autres, celles qui garantissent aux autochtones des outils pour préserver leurs traditions et assurent à la communauté anglophone des moyens pour affirmer son dynamisme.Dans ce document, la culture québécoise demeure définie par le partage d\u2019une histoire, d\u2019un patrimoine, de valeurs, d\u2019institutions communes et d\u2019une langue, la langue française.Et cette culture est appelée à se nourrir de l\u2019apport des citoyens d\u2019origines ethniques et de traditions culturelles variées.Ainsi conçue, elle a pour base le passé qui a marqué l\u2019arrivée des premiers francophones.Tout le volet culturel renvoie d\u2019ailleurs uniquement aux Québécois d\u2019origine française.À sa face même, une telle approche amalgame deux conceptions de l\u2019État-nation.Une première, d\u2019inspiration française, qui lie, en les confondant presque, la citoyenneté et la nationalité, cette dernière étant culturellement balisée.Une seconde qui institutionnalise à la manière anglo-saxonne des droits communautaires sur une base historique.Dans cet amalgame, préséance est toutefois accordée à la première conception.L\u2019on n\u2019y trouve, par ailleurs, aucun véritable espace pour les allophones et les communautés culturelles.Leur destin est de servir d\u2019apports complémentaires à la culture québécoise alors que les autochtones pourront revenir à leurs traditions et les anglophones, se dynamiser en marge du Québec qui se construira.Cet amalgame propose une vision qui, à l\u2019évidence, demeure associée à la thèse néo-nationaliste.Les Québécois d\u2019origine française seront quasi les seuls bénéficiaires de la souveraineté.Ainsi mis en relief, cet amalgame permet de comprendre que le rendez-vous du 30 octobre 1995 fut pressenti celui des Québécois d'origine française et de ceux qui veulent partager leur destin.Il permet aussi de décoder les propos que Jacques Parizeau s\u2019apprêtait à tenir si le OUI l\u2019emportait (Parizeau, 1996) et de bien interpréter le sens de son «nous» le soir du référendum.Dans l'un et l\u2019autre cas, la vision des diverses composantes du Québec est la même.Seul le contenu du message change.Depuis ce référendum, un document du Parti québécois présente une approche légèrement différente.Intitulé Proposition principale, il se veut un guide pour modifier le programme officiel lors du Congrès de ce parti en novembre 1996.Ce document contient une L'ACTION NATIONALE \u2022 123 nouvelle définition du peuple québécois.Celui-ci devient l\u2019ensemble des citoyens et des citoyennes du Québec.Il s\u2019agit là d\u2019un changement majeur.Suivent, peu après, des paragraphes qui mettent en relief le drame des francophones.Quant au chapitre traitant de la vie culturelle, chapitre qui suit celui sur la souveraineté, il propose de voir la langue française comme le «fondement de la culture (du Québec de demain) car elle donne un nom aux valeurs d\u2019un peuple et symbolise sa culture dans son entier» (Parti Québécois, 1996, p.60).On ne peut pas être plus clair.La souveraineté permettra de développer la culture de la «seule collectivité majoritairement francophone sur le continent nord-américain» (Parti Québécois, 1996, p.35).En ce sens, comme le rappelle le texte de la Proposition principale, le français deviendra langue commune, langue de la citoyenneté et langue de convergence culturelle.Dès lors, le peuple s\u2019étant exprimé démocratiquement en faveur de la souveraineté, il en découlera la mise en forme d\u2019une identité en lien avec la culture de la collectivité française.L\u2019État, via l\u2019éducation, s\u2019y emploiera en priorité auprès des immigrants.De plus, l\u2019apprentissage du français sera accessible à la majorité des autochtones et encouragé auprès des anglophones.Quiconque analyse ce document retrouvera l\u2019approche culturelle du programme de 1993 avec, en filigrane, la thèse néo-nationaliste.Recourir à cette thèse en mettant en relief le caractère hautement démocratique de la démarche souverainiste conduit invariablement à présenter le Québec de demain modelé par la culture des francophones.À mon avis, c\u2019est d\u2019ailleurs ce recours qui incite les promoteurs à manifester tantôt une générosité envers les autochtones et les anglophones en leur reconnaissant des droits collectifs, tantôt beaucoup de réserves à l\u2019égard des membres des communautés culturelles.Instituer des droits collectifs à certaines communautés, n\u2019est-ce pas une façon de créer des catégories distinctes de citoyens et, ce faisant, de contribuer à la constitution éventuelle de ghettos porteurs de revendications nationalitaires?N\u2019est-ce pas aussi paver la voie à des revendications constantes de la part de membres des communautés culturelles désireux de conserver certains traits qui les spécifient plutôt que de se mouler dans ceux qui caractérisent les Québécois d\u2019origine française?N\u2019y a-t-il pas une autre façon d\u2019aborder la problématique de la citoyenneté d\u2019un Québec multiethnique et multiculturel?Est-il impossible de tenir compte de la diversité culturelle sans nécessairement l\u2019institutionnaliser?De reconnaître le droit à la différence et d\u2019admettre que des citoyens puissent exprimer 124 \u2022 L'ACTION NATIONALE des trajectoires identitaires variées à l\u2019intérieur de l\u2019État de droit qu\u2019est l\u2019État-nation?En 1982, certaines des modifications apportées à la Constitution du Canada ouvrent une piste dans cette direction.Elles ont reçu au Québec un écho favorable de la part des anglophones et des membres des communautés culturelles.Depuis, continuer à mettre de l\u2019avant un projet de société basé sur l\u2019amalgame précédemment identifié participe à hausser le niveau de frustrations de ces derniers.La conjoncture québécoise actuelle n\u2019est plus celle de I960.Tous les groupes minoritaires implantés au Québec ont une conscience nouvelle d\u2019eux-mêmes.Il importe d\u2019en prendre acte chez les promoteurs du projet souverainiste.Poursuivre dans la direction actuelle n'est pas, selon moi, le meilleur moyen pour que la population du Québec accède au statut de peuple et l\u2019État du Québec, à celui d\u2019un État-nation reconnu sur la scène internationale.Ce point est crucial.Il interpelle directement tous les Québécois dans leurs sensibilités profondes.Plus particulièrement ceux d\u2019origine française à l\u2019égard du mythe qu\u2019ils véhiculent de la nation qu'ils constitueraient.Ce mythe renvoie au passé.Le projeter au futur et vouloir l\u2019activer au sein d\u2019un l\u2019État-nation, c\u2019est refuser de construire le Québec de demain en valorisant une égale participation de toutes les composantes de la population du Québec.L\u2019État-nation de demain sera défini d\u2019un point de vue social plutôt que militaire, économique ou culturel.Il se consolidera principalement autour d\u2019un projet de société cimentant les liens entre les citoyens et les citoyennes.Il importe donc que son mythe fondateur rejoigne, sur cette base, tous les Québécois et ancre un vouloir vivre qui transcende les diverses cultures par l\u2019affirmation d\u2019objectifs sociaux communs servant de points de convergence.En d\u2019autres termes, une démarche foncièrement démocratique ne peut d\u2019aucune façon présupposer que le groupe gagnant pourra à l\u2019avenir imposer la culture qui le définit.En régime démocratique, ce groupe a plutôt la responsabilité de mettre de l\u2019avant un projet qui rejoigne tous les citoyens et toutes les citoyennes, indépendamment des cultures qui les animent.Ce point est fort important.J\u2019y reviendrai.Ceci dit, rien n\u2019empêche de faire du français la langue de la citoyenneté.D\u2019en faire le ciment de la québécité.C\u2019est nullement incompatible avec l\u2019idée d\u2019assurer la promotion des langues autochtones, de garantir aux membres de la communauté anglophone L'ACTION NATIONALE \u2022 125 l\u2019accès à des institutions scolaires, sociales et culturelles de langue anglaise, de reconnaître la diversité culturelle et de favoriser l\u2019apprentissage d\u2019autres langues de façon obligatoire, notamment l\u2019anglais et l\u2019espagnol.En cette matière, il importe surtout de ne pas lier langue et culture d\u2019appartenance dans le projet politique.Ceci n\u2019implique aucunement de minimiser l\u2019importance de la culture québécoise ou de la culture française du Québec.Ça signifie seulement de ne pas normaliser son contenu et son apprentissage.La langue doit plutôt être associée à la citoyenneté et, la culture française du Québec, à ce qui se construira collectivement dans le respect de la diversité.Le reste viendra avec le temps et sera le fait du dynamisme des forces en présence à l'intérieur d\u2019un État dont la langue officielle sera le français.Redéfinir en ces termes la question nationale au Québec exigera beaucoup de doigté.Les débats en cours révèlent le caractère hautement délicat d\u2019une telle opération.J\u2019aborderai ce point dans la troisième partie de ce texte principalement avec Taylor (1994), Habermas (1994) et Dumont (1995).La partie suivante a pour but de faire ressortir que la démarche d'affirmation nationale en cours au Québec s\u2019inscrit dans un processus dont l\u2019aboutissement passe par une définition civique du concept de nation.Après y avoir précisé les concepts de nation, d\u2019ethnie et de peuple, je compare l\u2019amalgame du projet souverainiste à d\u2019autres modèles.II Les fondements de la construction nationale : le cas du Québec S\u2019inspirant des travaux de Gellner ( 1989) et d\u2019Hobsbawm (1992), Lemarchand (1993) identifie deux voies qui conduisent à la constitution des États-nations.Dans la première, l\u2019État et l\u2019essentiel de son territoire sont préexistants.L\u2019État soutient le développement de la nationalité.Constituée, la nation s\u2019approprie par la suite l\u2019État et le consolide.La Lrance, l\u2019Angleterre, le Danemark, le Portugal et la Suède, pour ne nommer que ces pays, ont connu un tel processus.Le Canada, comme d\u2019autres États-nations au cours du xxe siècle, s\u2019y inscrit depuis peu.C\u2019est d\u2019ailleurs ce qui réactive la question québécoise.Dans la seconde voie, un État indépendant, selon Hroch (1996), est le produit d\u2019un mouvement sécessionniste de la part d\u2019une minorité nationale ou d\u2019un groupe ethnique non dominant.Il s\u2019agit de la voie adoptée par le mouvement souverainiste du Québec.126 \u2022 L\u2019ACTION NATIONALE Cette voie suit un processus particulier.Il y a généralement une première phase au cours de laquelle une culture au sens large se constitue.Peu après, mais pas toujours, s\u2019activent des groupes et des organisations d\u2019intellectuels et de militants.Leur démarche amène à réclamer plus d\u2019autonomie ou un statut d\u2019égalité avec la puissance dominante.Il se produit alors une délimitation du territoire national.Ce n\u2019est que dans une deuxième phase qu\u2019apparaît l\u2019idée d\u2019indépendance nationale.Cette phase prend forme habituellement à la suite de changements économiques ou de crises sociales, politiques ou éthiques.Elle peut déboucher sur un soutien populaire en faveur d\u2019un projet sécessionniste.Alors, si la crise persiste, s\u2019amorce la troisième phase.Son aboutissement est la reconnaissance d\u2019un nouvel État-nation.Comme le souligne Yangoumalé (1992), le processus propre à cette voie peut déboucher sur l\u2019obtention d\u2019un statut particulier au sein d\u2019un État-nation ou sur la constitution d\u2019un État-nation.Pour Hroch (1996), plusieurs facteurs entrent en ligne de compte pour qu'un tel mouvement s\u2019active jusqu'à la création d'un État-nation.En plus de l\u2019état de la conscience nationale, le principal facteur selon Connor (1990), Hroch en identifie cinq autres : 1) la présence d\u2019une élite éduquée associée au pouvoir politique au sein d\u2019une société hiérarchisée; 2) une administration interne institutionnalisée avec une autonomie de gestion du territoire national; 3) une reconnaissance comme sujet dans les relations internationales; 4) une culture homogénéisée qui s\u2019appuie sur une langue unifiée; 5) une mémoire collective issue d\u2019un passé commun.Dans un tel contexte, plus la conscience nationale devient un phénomène de masse, plus l\u2019identité nationale est intériorisée, plus il y a de chance qu\u2019une force mobilisatrice s\u2019exprime et que toutes les étapes du processus soient franchies.Selon Hroch, avec cette démarche, rien n\u2019est téléologiquement défini au sens selon lequel une phase conduit invariablement à une autre et que le tout débouche sur la constitution d\u2019une nation moderne, avec ou sans un État.Toutefois, note cet auteur, un groupe porteur d\u2019un mouvement d\u2019affirmation nationale se forme tôt ou tard au sein de la grande majorité des ethnies qui se sont maintenues jusqu\u2019au seuil du xixe siècle.Et ces mouvements n\u2019ont pas de cesse d\u2019exister.S\u2019ils peuvent être interdits ou stoppés, il n\u2019y a pas, selon Hroch, de renversement total du processus, exception faite, devrions-nous ajouter, des génocides et des ethnocides comme le rappellent Elbaz et Helly (1996).L'ACTION NATIONALE \u2022 127 Tous les auteurs qui ont abordé cette question considèrent que la force mobilisatrice est déterminante dans le processus qui conduit à la création d\u2019un État-nation.Cette force émane du peuple.De la base.Elle s\u2019active toujours autour d\u2019une conception de ce que sera la nation de demain.Avec cette force, nous voilà au cœur de la question que je veux soulever.Au Québec, qu\u2019en est-il de cette force, donc du peuple québécois?Ce peuple est-il inexistant comme l\u2019a prétendu un jour le chef des Premières Nations, Ovide Mercredi?N\u2019est-il pas plutôt la composante québécoise des Canadiens français comme aiment le souligner la plupart des fédéralistes?Et s\u2019il existe, renvoie-t-il aux seuls Québécois d\u2019origine française et à ceux qui se sont liés à ces derniers comme le laissent entendre les propos de Jacques Parizeau le soir du 30 octobre 1995?Est-il, comme l\u2019avance maintenant Lucien Bouchard, constitué de l\u2019ensemble des citoyens et des citoyennes du Québec, sans distinction et sans exception ?Poser cette question n\u2019est pas anodin.Vastel (1996) l\u2019a fait récemment avec doigté.Y répondre n\u2019est pas simple.Le concept de peuple, comme celui de nation, renvoie à des définitions parfois opposées.Il importe donc de bien préciser le sens utilisé.Voilà pourquoi je définis, dans cette partie, ce que j\u2019entends par nation, ethnie et peuple.Je le fais parce l\u2019usage de ces concepts soulève toujours des difficultés.C\u2019est de loin sa principale caractéristique.Et ces difficultés proviennent du fait qu\u2019il s\u2019agit de concepts dont les éléments constitutifs ne sont pas donnés a priori mais révélés dans des contextes et des conditions particulières.Dans leur dernier ouvrage, Bourque et Duchastel (1996) illustrent on ne peut mieux l\u2019influence des contextes sur l'usage et la définition de ces concepts.De fait, ces concepts ont une connotation foncièrement historique.Aussi, y a-t-il de nombreuses divergences entre les auteurs qui les utilisent.Chez la plupart d\u2019entre eux, la nation est une réalité fluide et fuyante, toujours variable et sujette à des précisions selon les cas.Elle a, ici, une base territoriale, là, un ancrage linguistique, ailleurs, une culture typique, etc.Il en est de même pour les deux autres concepts.Dans cette perspective, force est de constater que la réalité sous-jacente à chacun de ces concepts n\u2019est pas un fait objectif.Elle est un produit particulier subjectivement construit.Les nations, les peuples et les ethnies naissent, se transforment, parfois disparaissent.Et puisque chaque nation, peuple ou ethnie est par définition unique, il serait peut-être souhaitable d'utiliser, comme le suggère Lemarchand (1993) pour le seul concept de nation, des facteurs particuliers aux 128 \u2022 L'ACTION NATIONALE époques et aux lieux qui en ont favorisé l\u2019émergence.Par ailleurs, comme ces concepts renvoient à des théories explicatives culturellement enracinées, il faudrait même, selon Jaffrelot (1991), en faire l\u2019analyse critique en vue d\u2019élaborer, ultérieurement, un paradigme général pour l\u2019étude des réalités que définissent ces concepts.A mon avis, une telle démarche implique de construire un modèle historique efficient qui intègre tous les facteurs qui interagissent dans la constitution d\u2019une nation, d\u2019une ethnie ou d\u2019un peuple, ce qui est difficilement réalisable.L\u2019État-nation : le nouveau cadre de l\u2019affirmation nationale Ceci dit, contrairement à Hroch (1993) et à Cahen (1994), j\u2019ai choisi de définir ces concepts en référence à celui d\u2019État-nation.Dans ce texte, mon objectif n\u2019est pas de faire l\u2019histoire de la constitution d\u2019une nationalité ou d\u2019une nation.Je cherche plutôt à circonscrire la démarche en cours au Québec en partant de l\u2019idée que la question du Québec se pose, depuis l\u2019élection du Parti québécois en 1994, sous l\u2019angle de l\u2019accession ou non d\u2019un peuple, celui du Québec, au statut d\u2019État-nation.Autre motif : en privilégiant l\u2019État-nation comme point de référence, il est plus facile de jeter un regard critique sur le projet souverainiste, notamment sur les rapports qu'il préconise entre les divers groupes qui composent la société québécoise, ce qui est au centre de mon propos.L\u2019État-nation est aujourd'hui devenu une norme internationale.Il renvoie à une réalité politique territorialement circonscrite et reconnue comme telle.Un État-nation est une entité juridique regroupant l\u2019ensemble des individus fixés sur un territoire déterminé et associés, par des institutions démocratiques, à une même autorité, celle-ci ayant la capacité exclusive de faire des lois et d\u2019agir sur la scène internationale.C\u2019est au début du xvme siècle que ce concept s\u2019est imposé.Des États monarchiques, principalement en Europe, se sont transformés en États-nations suite à des pressions internes.En Amérique, les révoltes contre les métropoles y ont conduit.Y ont conduit aussi, comme le signale Morin (1991), des soulèvements collectifs qui, tantôt, ont changé un royaume en un État-nation -l\u2019Allemagne et l\u2019Italie furent ainsi constituées -, tantôt, ont morcelé un empire en le subdivisant en plusieurs États-nations.C\u2019est ce qui s\u2019est passé avec les empires ottomans et austro-hongrois.Plus récemment, les révoltes dans les empires coloniaux ont aussi débouché sur la constitution d\u2019États-nations après la Deuxième Guerre mondiale.Et, hier encore, des peuples minorisés ont accédé à ce statut.L\u2019ACTION NATIONALE \u2022\t129 Dans le cadre de la création des États-nations - en 1996, l\u2019on compte 185 États de ce genre alors qu\u2019il n\u2019y en avait guère plus de 19 à la fin du xvme siècle -, la nation s\u2019est construite autour d\u2019une représentation consciente qu\u2019elle a d\u2019elle-même.Cette représentation, comme le soulignent Balibar et Wallerstein (1988), fut très souvent un produit interethnique relativement unifié même si ses promoteurs sont toujours majoritairement en provenance d\u2019un groupe particulier.C'est en ayant cela à l\u2019esprit que Renan ( 1947) mentionne, en 1882, que 1 oubli du passé facilite la consolidation d\u2019une nation alors que le recours à l\u2019histoire peut la fragiliser.S\u2019inspirant de Renan, Gellner (1991) définit la nation qui se développe au sein d\u2019un État-nation comme «un rassemblement d'humains étendu dont les membres s\u2019identifient à la collectivité sans se reconnaître, et sans s\u2019identifier de façon significative à des sous-groupes de la collectivité» (Gellner, 1991, p.233).En d autres termes, l'Etat-nation propose une identité collective et contribue à la façonner.Il le fait en affirmant des normes et des valeurs qui définissent la citoyenneté, ce qui conduit à un remodelage des identités diverses enracinées historiquement.Selon cette définition, la nation est l\u2019expression d\u2019une solidarité consentie et solidifiée quotidiennement par le désir de continuer la vie commune.Pour Schnapper (1994), l\u2019assise de cette nation est la démocratie.Ce type d\u2019organisation politique, parce qu\u2019il affirme l\u2019égalité des citoyens, fait que la souveraineté appartient à l\u2019ensemble des citoyens.En d\u2019autres termes, la nation démocratique ne peut être exclusive qu\u2019à l\u2019extérieur des frontières qui la circonscrivent.Dans cette optique, «la démocratie (.) traduit non seulement l\u2019existence d\u2019un sujet de droit mais aussi celle d\u2019un sujet politique comme auteur de ce choix» (Légaré, 1994, p.44).II en découle que le sujet de droit est en constante formation.C\u2019est la raison pour laquelle la nation, comme entité civique, se démarque, selon Karmis ( 1994), par son ouverture et son volontarisme.Produit de la démocratie, la nation peut alors être elle-même objet d\u2019un remodelage et de débats concernant ces remodelages.C\u2019est précisément ce qui a cours au sein de plusieurs pays, en particulier depuis l\u2019effondrement du monde de Yalta et l\u2019augmentation des mouvements migratoires en lien avec la mondialisation de l\u2019économie.Je fais mienne cette définition de la nation tout en sachant qu\u2019elle ne cerne qu\u2019en partie la réalité nationale.En fait, il s\u2019agit de la définition devenue aujourd\u2019hui dominante.Par ailleurs, comme le rappelle Crowley (1991), il existe une deuxième définition.Elle n\u2019est 130 \u2022 L'ACTION NATIONALE pas indépendante de la première dans la mesure où la nation, au sein d\u2019un État-nation, y tire souvent son origine du simple fait, selon Cahen (1994), que les États-nations sont presque toujours modelés sous l\u2019égide d\u2019une nation majoritaire ou d\u2019une ethnie dominante.Toutefois, si la première définition renvoie au présent et correspond à une manière de regrouper les hommes et les femmes en société, donc à une approche politique et à une reconnaissance internationale, la seconde réfère au passé et à la base culturelle à partir de laquelle un groupe d\u2019humains se différencie culturellement des autres groupes humains.Cette seconde définition valorise surtout les origines auxquelles se rattachent des individus, leurs caractéristiques distinctives, leur perception de constituer une communauté et leur volonté de la maintenir.En bout de piste, elle correspond à l\u2019idée de partager un monde commun reçu en héritage (Bauer, 1974).L\u2019ethnie et la nation : deux réalités différentes Selon Smith (1971), cette deuxième définition était la règle avant la création des États-nations.11 s\u2019agissait de la façon de concevoir les groupements particuliers d\u2019individus au sein des empires comme des royaumes.Aujourd\u2019hui, cette définition correspond plus au concept d\u2019ethnie ou de minorité nationale.Ces deux derniers concepts renvoient à un ensemble d'individus que rapproche un certain nombre de caractères de civilisation, notamment une communauté de destin, de langue et de culture.Il s\u2019agit de groupes qui ne possèdent pas le statut d\u2019État-nation.Ces communautés sont nombreuses.En utilisant cette définition, il est possible d\u2019en identifier plus de deux mille et près de trois mille selon les spécialistes.Chose certaine, la majorité d\u2019entre elles se retrouvent au sein d'États-nations, parfois dans des situations très difficiles.C\u2019est le cas précisément dans plusieurs pays africains issus des «bricolages coloniaux».C\u2019est le cas aussi ailleurs.Lorsque je fais référence à cette définition du concept de nation, je mets dorénavant le mot nation entre guillemets ou j\u2019utilise les termes d\u2019ethnie, de minorité «nationale», parfois de majorité «nationale».Selon Karmis (1994), cette conception de la «nation» est alimentée par deux modèles : l\u2019un ayant un fondement généalogique ; l\u2019autre, un fondement culturel et linguistique.Parfois, ces deux modèles se chevauchent.Selon certains, ce serait le cas en Allemagne.Parfois, ils sont distincts.Le modèle généalogique se rapproche quelque peu du concept de «nation» autochtone.Au Canada, ce modèle fut L\u2019ACTION NATIONALE \u2022\t131 légalement imposé aux Amérindiens.Quant au modèle culturel et linguistique, il a comme particularité de définir la nation en référence à des modes de vie et à des pratiques qui permettent d\u2019établir des distinctions entre un «nous» quelconque et les autres.Ces deux modèles renvoient toutefois à une approche analogue d\u2019affirmation nationale.Ils valorisent un groupe précis et, dans cette valorisation, seul change l\u2019axe majeur privilégié pour le délimiter.Selon Bourque et Duchastel (1996), la définition traditionnelle de la «nation» canadienne-française a des assises généalogiques.Ils la considèrent d\u2019inspiration ethnique.Par contre, la «nation» québécoise est de type culturel et linguistique.Donc, aucunement ethnique.Leurs définitions s\u2019inspirent de celles développées par Balthazar (1994) pour analyser le nationalisme québécois.Pour ces auteurs, le nationalisme traditionnel se conjugue mal avec la démocratie, ce qui n\u2019est pas le cas avec le nouveau nationalisme.Ils estiment ce dernier sans lien avec l\u2019ethnicité, ayant de celle-ci une conception très particulière.Je ne partage pas leur lecture.L\u2019approche de Smith (1971) m\u2019apparaît plus appropriée.Elle permet d\u2019inclure les deux conceptions signalées par Karmis à l\u2019intérieur d\u2019une problématique ethnique et nationalitaire sans empêcher de les confronter au concept de nation en lien avec l\u2019État-nation Concernant le concept d\u2019ethnie, une dernière précision.Ce concept englobe celui de minorité ethnique, concept auquel recourent certains auteurs de préférence à celui de minorité «nationale».Le concept de minorité ethnique est aussi utilisé pour qualifier les communautés d\u2019immigrants présentes dans la plupart des États-nations.Ces communautés véhiculent souvent des pratiques identitaires différentes de celles de la population de leur pays d\u2019adoption.Si elles peuvent devenir des minorités ethniques, ce n\u2019est pas toujours le cas.Il arrive souvent qu\u2019elles servent uniquement de relais entre le pays d\u2019origine et le pays d\u2019accueil.Dès lors, utiliser en alternance les concepts de minorités ethniques et de communautés culturelles crée de la confusion.M\u2019inspirant de Cahen ( 1994), j\u2019emploie le concept de communautés culturelles pour définir les groupes d\u2019immigrants qui, récemment arrivés dans un pays d\u2019accueil, entretiennent entre eux un certain nombre de rapports culturels.Dans ce texte, le concept de minorité ethnique réfère à des groupes qui ont acquis une certaine pérennité et dont les rapports entre les membres dépassent les seules fêtes commémoratives.132 \u2022 L'ACTION NATIONALE J\u2019ai signalé précédemment qu\u2019une nation peut être remodelée dans le cadre d\u2019un État-nation.Ce remodelage découle de la dynamique interne propre à chaque État-nation.Les ethnies, les minorités ethniques, les minorités «nationales» ou les majorités «nationales» sont aussi sujettes à des remodelages.Smith (1971,1986) et Hroch (1993) ont bien analysé ce phénomène.Ils ont aussi mis en relief que certaines ethnies et certaines minorités «nationales» véhiculent, dans des contextes particuliers, une vision pluraliste valorisant l\u2019autonomie des groupes.C\u2019est le cas principalement lorsque leurs membres font la promotion d\u2019un projet de souveraineté populaire de type égalitaire et démocratique.Habituellement, l\u2019émergence d\u2019une telle vision découle de profondes transformations au sein de l\u2019intelligentsia.Les contextes demeurent néanmoins déterminants.Selon Gough (1993), une vision pluraliste s\u2019exprime différemment selon que les ethnies ou les minorités «nationales» en question n\u2019ont pas ou peu d'institutions.Dans ce cas, l\u2019approche est plutôt culturellement définie même si elle a des assises démocratiques.À l\u2019inverse, c\u2019est-à-dire lorsqu\u2019existent d\u2019importantes institutions, la démarche a plus de chances de se rapprocher d\u2019une représentation démocratique construite autour de l\u2019idée de la citoyenneté.Selon Kossok et Middell (1993), une nation constituée de façon démocratique se montre «davantage capable de s\u2019adapter aux exigences de participation sociale de la société moderne» (Kossok et Middell, 1993, p.269).Par ailleurs, dans les cas où l\u2019État-nation s\u2019est constitué sur une longue période en liaison avec une ethnie majoritaire, la référence ethnique ressort avec moins de force.Comme le rappelle Schnapper (1991), l\u2019apparition de nouveaux liens communautaires entre les membres d\u2019une telle nation permet l\u2019incorporation et la réinterprétation des éléments ethniques d\u2019antan.La France en est un exemple.A l\u2019opposé, lorsque l\u2019État moule rapidement la nation à partir d\u2019un cadre territorial, comme ce fut pratique courante en Afrique dans la période de décolonisation, l\u2019ethnicité resurgit constamment.Il en découle des tensions.Elles donnent emprise, comme le souligne Smith (1971), au déploiement d\u2019un État qui cherche à homogénéiser la population à l\u2019aide d\u2019un appareil bureaucratique appuyant ses décisions sur des recherches scientifiques.Selon Kossok et Middell (1993), une nation ainsi constituée se révèle souvent porteuse d\u2019un nationalisme erratique et chauvin plutôt que d\u2019un nationalisme favorisant l'extension de la démocratie.Cahen (1994) partage cette L'ACTION NATIONALE \u2022\t133 idée.Si ce genre de nationalisme a marqué plusieurs pays africains, ces derniers ne sont pas les seuls.Pour Amin (1994), l'Asie est une région où se déploient des tensions analogues alors que plusieurs pays de l\u2019Europe de l\u2019Est sont déstabilisés par des divisions ethniques majeures.Avec les mouvements migratoires des dernières années, la formation de minorités ethniques et de communautés culturelles a un impact au sein des Etats-nations existants et ce, quelles que soient les voies qui ont conduit à leur constitution.Comme le rappelle Stolcke (1995), ces minorités questionnent toute identité nationale définie sur une base culturelle.Il leur arrive même de remettre en cause les pratiques démocratiques qui appuient ces politiques.Il en découle l\u2019expression de réactions diverses dans les pays d'accueil.Parfois, l\u2019on y prône l\u2019exclusion des immigrants.Parfois, il y a des pressions pour bloquer l\u2019entrée des immigrants comme le mentionne Adam (1996).Parfois, apparaissent des mesures bureaucratiques visant à atténuer la portée des tensions qui s\u2019expriment.Indépendamment de tout cela, les propos de Stolcke ne sauraient être pris à la légère là où un processus de création ou d\u2019affirmation d'un Etat-nation est en cours dans un contexte multiethnique et multiculturel.Toute définition foncièrement culturelle de l\u2019État projeté soulèvera des interrogations chez les membres des communautés culturelles et des minorités ethniques.Il en sera de même chez les membres des futures minorités «nationales» et ceux des «nations» autochtones.Partout où s\u2019enclenche un processus semblable, les membres de ces groupes peuvent contribuer à la mise en place de mécanismes visant à reconnaître, voire à institutionnaliser, un pluralisme culturel qui neutralise tout ancrage autour d\u2019une majorité «nationale».C\u2019est ainsi que leurs prises de position contribuent souvent à l\u2019élaboration d\u2019une conception plutôt civique de la nation.Si une telle conception n\u2019émerge pas, ces groupes ont tendance à ériger des frontières culturelles pour se protéger.Le peuple, et non la culture, fonde la nation et la citoyenneté Tout comme les concepts de nation et d\u2019ethnie, le concept de peuple est ambigu.Pour certains, le peuple, c\u2019est la nation, même l\u2019ethnie.Dans le cadre d\u2019un État-nation démocratique, cette idée n\u2019a pas de sens.Le peuple ne peut être que le corps de l\u2019État-nation.Il l\u2019active et l\u2019oriente.Le peuple trace la voie de la nation en 134 \u2022 L\u2019ACTION NATIONALE s\u2019exprimant.Dans une nation définie comme regroupant des citoyens sur un même territoire, l\u2019expression du peuple, par le canal de la démocratie, s\u2019effectue toutes classes sociales et toutes catégories confondues.Dans tous les régimes démocratiques, cette expression s\u2019inscrit suite à des débats mais aussi suite à des alliances entre divers groupes ou divers partis, parfois sous l\u2019égide des représentants d\u2019une classe sociale précise, parfois non.En bout de ligne, cette expression passe par l\u2019adhésion d\u2019une partie de la population à un programme ou à un projet qui trace les lignes directrices de l'exercice du pouvoir.Dans cette perspective, la tenue d\u2019un référendum, contrairement à des élections ou à des décisions politiques prises par des députés élus, fournit au peuple une occasion unique de s\u2019exprimer et, en s\u2019exprimant, de sceller un pacte donnant une légitimité populaire à l\u2019action de ses représentants au sein de l\u2019État.Si un référendum porte sur la création d\u2019un nouvel État-nation et donne un résultat favorable, la reconnaissance de ce pacte consacre, selon Légaré (1994), la nouvelle nation et le statut de citoyen au sein de cette nation.C'est ainsi que le peuple devient la force mobilisatrice de la nation.En ce sens, le peuple en guide l\u2019orientation à un moment donné.Néanmoins, la nation ne demeure pas ainsi figée à tout jamais.Son expression peut changer comme peuvent changer les alliances et les projets qui émanent des groupes actifs au sein des États-nations.En définissant le peuple de cette façon, celui-ci devient l\u2019acteur clé de la constitution et de la transformation d\u2019un État-nation.C\u2019est ce qu'il a d'ailleurs toujours été.L\u2019utilisation de ces concepts n\u2019est pas toujours limpide.Leur sens demeure parfois très flou, soit volontairement, soit sans motif apparent.C'est le cas en particulier au Canada, pays dont la Constitution est un document perfectible selon les contextes, ce qui ouvre la porte à des bricolages constants, à tout le moins à des tiraillements quasi perpétuels pour la revoir à la demande.Voilà pourquoi le dossier constitutionnel est constamment évoqué au Canada et donne emprise à l'utilisation de concepts variés pour traiter tantôt du Canada, tantôt du Québec.Bourque et Duchastel (1996) mettent bien en relief comment, depuis 1867, des définitions différentes de ces concepts ont des effets majeurs sur la conception même du Canada et de la citoyenneté.Ils font ressortir l\u2019existence d\u2019une dynamique très particulière de production de définitions, laquelle comprend deux sources différentes.Alors que l\u2019approche canadienne réfère à une L'ACTION NATIONALE \u2022 135 vision civique de la nation et de la citoyenneté, celle du Québec mise davantage sur une vision «politico-culturaliste» établissant un lien entre culture et communauté nationale.Ces précisions faites, abordons la question de fond qui se pose quant à l\u2019accession du peuple québécois au statut d\u2019État-nation.Qu\u2019en est-il du peuple québécois?De toute évidence, le référendum d\u2019octobre 1995 révèle qu\u2019il ne s\u2019est pas prononcé en faveur de la souveraineté du Québec.Celle-ci demeure à l\u2019état de projet.Seule en ressort une plus grande conscience nationale par rapport à 1980.Dès lors, peut-on avancer, en ayant à l\u2019esprit les propos de Gellner (1991), qu\u2019il existe une nation québécoise au sens contemporain du terme?C\u2019est-à-dire un rassemblement d\u2019humains au sein d\u2019un État-nation qui, par solidarité consentie, s\u2019identifie à la collectivité de cet État plutôt qu\u2019à l\u2019un de ses sous-groupes.D\u2019aucune façon.Les résultats indiquent seulement que les tenants de la création d\u2019un État-nation constituent toujours une minorité.Si nation il y a, elle est virtuelle.Prétendre le contraire demande de mettre entre parenthèses les fondements mêmes de la démocratie à la faveur d\u2019une définition généalogique ou culturelle et linguistique des concepts de nation et de peuple.En d\u2019autres termes, ce n\u2019est pas parce que 60% de francophones auraient voté en faveur de la question posée qu\u2019il y a une légitimité quelconque pour créer un État-nation.Avant ce vote, les Québécois d\u2019origine française étaient une minorité «nationale».Après ce vote, ils le sont toujours.La seule différence est la suivante : cette minorité a signifié son désir de faire du Québec un État-nation selon le projet alors mis de l\u2019avant.Doit-on s\u2019étonner qu\u2019il en soit ainsi?Depuis la fin de la Deuxième Guerre mondiale, un mouvement nationalitaire se déploie au Québec.Ses acteurs les plus en vue sont des Canadiens français du Québec.Ce mouvement a conduit certains d\u2019entre eux à dénommer différemment leur groupe et leur territoire de référence.Les Canadiens-Français devinrent les Québécois et le Québec, le territoire national.L\u2019on ne saurait qualifier ce geste, comme le fait Dumont (1995), de détournement pour des fins bassement politiques.Au contraire, il s\u2019agit d\u2019un geste typique à l'intérieur d\u2019un processus d\u2019affirmation émanant d\u2019une minorité «nationale».Il est tout à fait en concordance avec le développement d\u2019un projet sécessionniste.Dans un tel cas, selon Hroch (1996), asseoir la démarche sur des bases essentiellement politiques constitue un renversement majeur.C\u2019est un bond qualitatif.Et ce renversement s\u2019accompagne plus 136 \u2022 L'ACTION NATIONALE souvent qu\u2019autrement d\u2019une valorisation des règles propres à la démocratie.Donc, de règles privilégiées par les Nations-Unies pour reconnaître un nouvel Etat-nation.Au Québec, ce bond a conduit à la modernisation des institutions et de la société.Par la suite, comme l\u2019a montré Thériault (1994b), il a débouché sur une valorisation de la démocratie.Cela s\u2019est fait en lien avec l\u2019accentuation de l\u2019individualisation comme complément de la modernisation.Déployée au sein d\u2019entités géographiques culturellement homogènes, il arrive qu\u2019une démarche «politico-démocratique» se superpose à une démarche de type ethnique.Dans un tel cas, il devient difficile de bien jauger ce qui motivent les promoteurs.S\u2019agit-il, comme le révèle Hobsbawm, de «mouvements nationalistes (.) essentiellement négatifs, ou plutôt diviseurs (visant à ériger) des barricades destinées à tenir à distance les forces du monde moderne» (Hobsbawm, 1992, p.210-211)?Plusieurs le pensent.Cette interprétation est véhiculée par des membres de l\u2019Ecole de Francfort et ceux qui s\u2019en inspirent.Dans cette perspective, le mouvement souverainiste québécois viserait à fournir de nouvelles certitudes à une génération désorientée suite à «l\u2019effondrement soudain et spectaculaire de l\u2019Église catholique» (Hobsbawm, 1992, p.213).En d\u2019autres termes, ce mouvement serait une forme de repli d\u2019une ethnie en quête de sécurité dans un contexte où l\u2019individualisation est à la hausse.Une lecture strictement ethnique du processus débouche invariablement sur ce genre d\u2019interprétation des mouvements nationalistes et nationalitaires de la fin du xxe siècle.Est-ce là la seule interprétation possible?N\u2019y a-t-il pas, au sein de certains mouvements, une volonté clairement exprimée d\u2019ouverture au monde?N\u2019existe-t-il pas des mouvements qui, suite à un renforcement des États-nations engendrant une diminution des pouvoirs propres aux minorités «nationales», revendiquent le pouvoir de s\u2019affirmer sur la scène internationale?Une analyse du projet souverainiste québécois révèle rapidement qu\u2019il renvoie à de tels cas.Ce projet est foncièrement orienté sur une ouverture au monde.D'aucune façon un repli protectionniste.Ceci dit, il demeure marqué par sa façon d\u2019aborder la problématique culturelle.J\u2019ai déjà soulevé ce problème.Je m\u2019y attarderai de nouveau.D\u2019une part, pour mettre en relief les particularités de la démarche québécoise par rapport à d\u2019autres approches analogues déployées à l\u2019intérieur de régimes démocratiques.D\u2019autre part, pour identifier les problèmes propres à chacune de ces L'ACTION NATIONALE \u2022 137 démarches sous l\u2019angle d\u2019un partage de mythes fondateurs et d\u2019horizons communs de sens.Le projet souverainiste s\u2019est développé au Québec en lien avec la thèse néo-nationaliste.De la conception de la province de Québec comme tremplin pour l\u2019affirmation des Canadiens français, est apparue progressivement l'idée de créer un État québécois indépendant.La démocratie étant le fondement de la vie politique au Québec, les promoteurs de ce mouvement privilégient cette voie et rejettent tout recours à la violence.Par ailleurs, ces mêmes promoteurs valorisent la culture de leur groupe de référence.En agissant de la sorte, ils affirment néanmoins vouloir reconnaître des droits collectifs aux autochtones et à la minorité anglophone.Ils amalgament alors les conceptions française et britannique de l\u2019État-nation, subordonnant la seconde à la première.Cet amalgame est une approche originale, différente de celle de certains autres mouvements sécessionnistes émanant d\u2019une minorité «nationale».Dans un contexte multiculturel et multiethnique, il y en a d\u2019autres.Les promoteurs de ce projet pouvaient définir leur démarche uniquement autour de l\u2019idée de citoyenneté.La fonder sur des bases essentiellement démocratiques et la baliser par une culture publique.Ils auraient pu aussi, à l'instar de certains États-nations, chercher à établir une association entre démocratie et culture dominante, forçant alors toutes les composantes culturelles, autres que française, à se modeler sur cette dernière.S\u2019inspirant du modèle britannique, ils pouvaient mettre de l\u2019avant une sorte de citoyenneté au-dessus des diverses «nations» reconnues sur le territoire québécois.Enfin, ils pouvaient façonner leur projet à partir des principes privilégiés par le multiculturalisme canadien ou, voulant s\u2019en démarquer, reconnaître la diversité culturelle sans l\u2019institutionnaliser.L\u2019amalgame souverainiste face à d\u2019autres approches En régime démocratique, toutes ces approches existent déjà.La première s\u2019inspire strictement des valeurs démocratiques.Elle tire son sens d\u2019une distinction faite, notamment par Habermas (1994), entre la culture définie de façon large et une culture politique construite autour d\u2019un respect mutuel entre les citoyens à l\u2019égard des droits individuels.Pour cet auteur, dans un contexte multiculturel et multiethnique, une culture au sens large n\u2019a pas besoin d\u2019être partagée par tous les citoyens d'un État-nation.Une constitution ainsi tondée 138 \u2022 L'ACTION NATIONALE garantit aux minorités ethniques et aux communautés culturelles des droits de cœxistence avec une ou des majorités culturelles.Ces garanties ne concernent cependant que les droits individuels.Elles assurent la liberté d\u2019association et prohibent toute discrimination.On retrouve ces principes dans la quasi-totalité des constitutions des États-nations.Ils sont à la base de la définition des droits que les individus doivent partager pour ordonner leur vie commune au moyen de lois.Cette définition, bien sûr, présuppose l\u2019existence de droits individuels et, surtout, de personnes, individus ou sujets légaux, porteuses de ces droits et décidées, d\u2019un commun accord volontairement affirmé, de former une communauté légale d\u2019associés à la fois libres et égaux.Pour Habermas, une culture politique se fonde sur des éléments procéduriaux et légaux qui assurent la priorité aux droits individuels.La mise en place d\u2019une telle culture déborde souvent les éléments procéduriaux.Gellner (1991), tout comme Renan (1947), met bien cela en relief.Schnapper (1991), Appiah (1994), Bourque et Du-chastel (1996) le rappellent.Un État-nation ne saurait faire l\u2019économie d\u2019une définition de certaines valeurs qui guident son développement.Mais ces valeurs sont habituellement le fruit de débats.Elles ne s\u2019imposent pas et devraient être revues lorsqu\u2019elles sont sources de discrimination ou porteuses de contraintes.En ce sens, fonder l\u2019affirmation nationale sur des principes démocratiques permet de définir le futur par l\u2019action politique sans pour autant faire table rase du passé, notamment du fait qu'il y aura toujours un passé pour chacune des diverses composantes de la population d\u2019un Etat-nation.Une telle approche permet cependant de construire une identité au-delà des ancrages culturels propres à ces composantes.Foncièrement démocratique et volontaire, cette approche rejoint la majorité des tenants de l'État de droit, qu'ils soient de gauche ou de droite.Inspirée de la conception jacobine, elle n\u2019est pas sans soulever des difficultés dans la conjoncture actuelle.Selon Cahen (1994), certains États-nations «ostracisent» présentement des minorités ethniques afin de faire valoir l'idéal jacobin que véhiculent des élites au pouvoir.Ce serait le cas de quelques pays africains érigés sur les ruines de régimes coloniaux.L\u2019exemple-type : le Mozambique.Sous certains angles, la France véhicule aussi, de l\u2019avis de Cahen, une approche analogue face à la multiplication des communautés culturelles sur son territoire.En d'autres termes, l\u2019approche démocratique n\u2019est pas sans faille dans un contexte multiethnique et L'ACTION NATIONALE \u2022 139 multiculturel.Peuvent aussi en témoigner à certains égards les effets parfois pervers du melting pot américain.Si elle se développe dans le cadre d\u2019un véritable débat démocratique, cette approche peut constituer un antidote à une conception de F Etat-nation qui lie, dans un contexte national multiethnique et multiculturel, les concepts de citoyenneté et de nationalité.L\u2019Allemagne est un État-nation de ce type.En effet, la conception allemande a pour trait majeur d\u2019associer citoyenneté et «nation» allemande.Du coup, elle exclut les non-allemands du statut de citoyen et les oblige, pour y avoir accès, à faire fi de leurs propres cultures.D\u2019autres États-nations agissent de la sorte.Les premières définitions du projet souverainiste québécois en étaient teintées.Dans une situation d\u2019homogénéité culturelle, ce qui est très rare, ça ne pose pas de problèmes majeurs.Dans le cas contraire, oui.Il y a un risque qu\u2019apparaissent des pratiques discriminatoires et que soient contraints les membres des minorités «nationales», des minorités ethniques ou des communautés culturelles porteurs de référents identitaires autres.Une autre réponse est l\u2019approche britannique.Comme Crowley (1996) le fait remarquer, elle est complexe et particulière.Elle demeurera probablement unique et propre à la Grande-Bretagne.Elle alimente néanmoins l\u2019élaboration de modèles analogues.Sa particularité est d\u2019affirmer l\u2019existence de plusieurs «nations» au sein d\u2019un même ensemble politique.Chaque «nation» dispose de pouvoirs particuliers et est représentée dans un parlement supranational, lieu où s\u2019affirme l\u2019État-nation.Les mécanismes de représentation peuvent être ou non territorialement définis.Au-delà du fait que cette approche présuppose l\u2019existence de «nations» culturellement définies sur un même territoire, elle véhicule plusieurs problèmes.L\u2019un d\u2019eux est le morcellement de l\u2019État-nation et la constante possibilité de sa division, ce dont témoignent l\u2019ex-URSS et l\u2019ex-Yougoslavie.Un autre, la difficile intégration des immigrants.Le seront-ils par le biais de l\u2019État-nation, devenant alors des citoyens sans base «nationale» alors que les autres citoyens en auront une, ce qui incitera les immigrants à revendiquer des droits qui leur soient propres?Ou le seront-ils via les «nations» reconnues, étant peut-être alors contraints à abandonner leurs référents identitaires?La politique canadienne du multiculturalisme constitue une approche originale dans un univers national multiethnique et multiculturel.Elle reconnaît des droits «aux groupes ethniques qui 140 \u2022 L\u2019ACTION NATIONALE ne font pas partie des peuples fondateurs» (Adam, 1996, p.98), ceux-ci étant les Autochtones, les Canadiens-Anglais et les Canadiens-Français.Ce faisant, le Canada et l\u2019Australie sont deux exemples de pays prônant le multiculturalisme.Le fait national canadien se conjugue aujourd\u2019hui sur cet arrière-plan.L\u2019unité se réalise par la diversité et l\u2019affirmation d\u2019un nouveau citoyen, plutôt qu\u2019en référence à une culture dominante ou un modèle sociétal associé aux fondateurs.Pays défini sans véritable mythe fondateur de l\u2019avis d'Armony (1995), le Canada est devenu une terre d\u2019immigrants avec, pour mythe actuel, le multiculturalisme.Selon Adam (1996), c\u2019est ainsi que les nationalismes ethniques d\u2019hier sont évacués pour faire place au patriotisme.Est-ce un modèle facilement exportable?J\u2019en doute parce qu\u2019il est trop étroitement associé à la réalité canadienne.L\u2019approche canadienne n\u2019est pas sans problème.Pour plusieurs, elle est une aberration révélant plus l\u2019absence d\u2019une vision politique qu\u2019une conception de la citoyenneté.A court ou moyen terme, elle favorise la constitution de ghettos multiples, la percée de mouvements nationalitaires et l\u2019essor de forces régionales.En font foi les revendications autochtones et québécoises comme l\u2019émergence de partis régionaux : le Bloc Québécois et le Reform Party.Parce que cette approche fait du Canada le pays des immigrants, la solution aux problèmes qu\u2019elle engendre passe nécessairement par une politique sans précédent d\u2019ouverture à l\u2019immigration, ce qui ne peut qu\u2019exacerber encore plus les tensions internes.Dès lors, que vise au juste cette approche?Développer le patriotisme?Ou assurer la gestion d\u2019une entrée massive et diversifiée d\u2019immigrants dont bénificient surtout les grandes entreprises implantées au Canada?Reconnaître la présence de communautés culturelles, de minorités ethniques et de minorités «nationales» sans pour autant institutionnaliser cette reconnaissance est une autre approche.Du moins, est-ce là l\u2019idée de Cahen (1994) et d\u2019Amin (1994).Alors, comment procéder?En déployant des mesures bureaucratiques visant à contrer toute discrimination?En élaborant des politiques contraignantes pour gérer cette réalité sans bafouer les droits individuels?En mettant de l\u2019avant une définition du «nous» qui s\u2019imprègne de la diversité des trajectoires culturelles?En élaborant une culture politique respectueuse des minorités «nationales», des minorités ethniques et des communautés culturelles, culture politique basée sur des valeurs d\u2019égalité, d\u2019équité, de liberté, de solidarité, de tolérance et de respect des droits individuels?A sa face même, cette approche s'inscrit dans L'ACTION NATIONALE \u2022\t141 la perspective d\u2019Habermas (1994).Elle a certes des avantages mais n\u2019est pas sans soulever certaines difficultés.En ce qui a trait aux avantages, elle invite à définir une culture politique sans lien avec une culture particulière.Quant aux difficultés, cette approche, qui se concrétise à travers des débats, ne peut éviter la mise en place de certaines balises porteuses de contraintes dans l\u2019expression culturelle.J\u2019y reviendra dans la troisième partie.L\u2019approche des promoteurs du projet souverainiste est d\u2019un tout autre ordre.Le français est promu au titre de langue commune; la culture québécoise devient la culture de l\u2019État-nation et cette culture est nécessairement française; des droits collectifs sont reconnus aux autochtones et à la minorité anglophone.Lorsque cohabitent déjà diverses minorités ethniques et des communautés culturelles à côté de groupes qui sont ainsi reconnus, cette approche contient les ingrédients pour favoriser toutes sortes de débordements.Par exemple, les membres des minorités ethniques et des communautés culturelles s\u2019estimeront toujours légitimés de demander une reconnaissance similaire à celle que reçoivent les «nations» autochtones et la minorité anglophone.Ils soutiendront aussi que cette approche menace leur identité culturelle.Et puis, tout comme les autochtones et les anglophones, ils ressentiront comme une contrainte toute obligation de s\u2019initier obligatoirement à la culture française du Québec et ce, même s\u2019ils acceptent que le français soit la langue de la citoyenneté.Devant de telles demandes, que feront les francophones?N\u2019auront-ils pas tendance à vouloir stopper l\u2019immigration ?Et que feront les anglophones si, comme plusieurs le prévoient, leurs effectifs diminuent?Ne demanderont-ils pas des mesures leur permettant d\u2019assurer leur reproduction afin de sauvegarder leurs institutions?En d\u2019autres termes, si on ne modifie pas certains éléments de l\u2019orientation culturelle du projet souverainiste, il y aura une surenchère en faveur de droits collectifs.En ce sens, cette orientation est un nœud gordien puissamment ancré dans la conscience de tous les groupes en cause.Le mettent en relief l\u2019expression du vote lors des référendums et les élans partitionnistes qui ont cours.Ce nœud est devenu incontournable.Les promoteurs du projet souverainiste doivent le trancher.C\u2019est le prix à payer pour avancer vers un «nous» collectif.Ce nœud tranché, il deviendra important de susciter un débat visant à cerner les éléments d\u2019une culture politique commune au sens 142 \u2022 L'ACTION NATIONALE où l\u2019entend Habermas (1994).C\u2019est-à-dire une culture politique respectueuse de la diversité des trajectoires culturelles mais surtout créatrice d\u2019horizons de sens qui balisent le présent et le futur.Comme la démarche souverainiste privilégie le recours à un référendum pour fonder une communauté légale, la définition de cette culture politique commune devrait être ainsi ratifiée.En plus d\u2019assurer un support populaire au projet souverainiste, ceci favoriserait la création d\u2019un mythe fondateur.Dans la partie suivante, je dégage les contours des positions autour de la problématique identitaire québécoise en ayant pour objectif de cerner des pistes prometteuses susceptibles de faire émerger une identité nouvelle.III Contribution au débat en cours À la une du mensuel Le Monde diplomatique d\u2019avril 1996, Ramonet présente le Québec comme un cas d\u2019école observé avec intérêt par certaines régions de pays membres de l\u2019Union européenne.Deux points attirent son attention.D\u2019abord, la souveraineté du Québec, c\u2019est-à-dire sa séparation du Canada, qui est recherchée pour mieux s\u2019associer «à lui dans un partenariat économique, étendu aux États-Unis et au Mexique» (Ramonet, 1996, p.1).Ensuite, les inquiétudes des anglophones et des autochtones qui seraient exorcisées, selon Ramonet, par des fédéralistes «mauvais gagnants» supportant la thèse de la partition.À ses yeux, il s\u2019agit là d'idées irresponsables parce qu\u2019elles débouchent invariablement sur des guerres interminables.D\u2019autres articles de ce genre vont sans doute être publiés au cours des prochaines années.Ce n\u2019est pas tous les jours, en effet, qu\u2019une population est sur le point d\u2019accéder au statut d\u2019État-nation.Dès lors, le cas québécois va être de plus en plus suivi et décortiqué par les médias.Il le sera aussi par des universitaires spécialisés dans ces domaines et deviendra un objet d\u2019observation pour différents pays.Ce qui va se dérouler au Québec aura donc le monde comme témoin.Et ce monde comprend des témoins qui ne sont pas désintéressés.Chaque pays regardera le Québec en fonction d\u2019une perspective qui lui est propre et qui tiendra compte des relations qu\u2019il entretient avec le Canada.Si ces regards peuvent être lourds à supporter à certains moments, ils n\u2019en seront pas moins des éléments constitutifs de notre présence L'ACTION NATIONALE \u2022\t143 au monde.Voilà pourquoi les promoteurs de la souveraineté doivent composer avec cette réalité.Par contre, ce ne sont pas ces pays regardant le Québec qui définiront le contenu du projet souverainiste.Il sera le fait d\u2019une population, d\u2019un mouvement, d\u2019un parti et d\u2019un gouvernement.Dans cette dernière partie, mon intention est de présenter, pour en discuter, les principales thèses qui alimentent le débat sur les relations entre les diverses composantes de la société québécoise.D\u2019entrée de jeu, deux précisions s\u2019imposent.Première précision : mon propos sera centré sur les thèses ayant un lien avec les questions soulevées précédemment.Aussi, ne vais-je faire que brièvement écho aux thèses concernant le «réaménagement» du Canada, notamment celles qui mettent de l\u2019avant la reconnaissance de la «nation» québécoise comme un préalable à une solution au problème canadien.Deuxième précision : dans le choix des thèses et des auteurs, je me suis limité aux thèses les plus connues.Portées par plusieurs auteurs, elles renvoient, grosso modo, aux approches signalées comme autant de voies possibles pour définir un modèle québécois.J\u2019ai néanmoins privilégié certains auteurs dans la présentation de ces thèses.L\u2019exposé le révèle.Au lendemain de l\u2019annonce des résultats du référendum d\u2019octobre 1995, plusieurs personnes expriment leur désaccord quant aux propos tenus à cette occasion par le premier ministre du Québec au sujet des «votes ethniques».Dans les médias écrits, certaines, dont Desbiens et Caron (1995), Charbonneau (1995) et le groupe des «Intellectuels pour la souveraineté» (IPSO, 1995), prennent même soin d\u2019apporter des précisions conceptuelles.D\u2019autres, comme Taylor (1995), s\u2019interrogent sur l\u2019approche du Parti québécois à l\u2019égard des immigrants et des communautés culturelles au Québec.Le texte de Taylor suscite une réaction très vive de la part de Desjardins ( 1995).Celle-ci engendre une réplique de Grey (1996a).Même l\u2019analyse du vote par Drouilly (1995) donne lieu à une critique de Jedwab (1996).Dans la foulée des propos de Taylor (1995), Sciortino (1995) invite le Parti québécois à un tournant majeur alors que la présidente du Mouvement national des Québécoises et des Québécois (MNQ) signale que le projet québécois véhicule une «culture de l\u2019éthique sociale enracinée dans le lien civique» (Laurin, 1996,B-3) et respectueuse de la diversité culturelle.De son côté, le groupe des «Intellectuels pour la souveraineté» (IPSO, 1995) précise les approches canadienne et québécoise par rapport aux immigrants.Micone (1995) 144 \u2022 L\u2019ACTION NATIONALE va plus loin.Après avoir fustigé les propos de certains allophones, il propose des pistes pour développer, au Québec, une conscience cosmopolite et civique.Sa vision est fort différente de celle de Léger ( 1995), de Monière (1995) et de plusieurs autres souverainistes.Elle va au delà d\u2019un simple appel à la tolérance du genre de celui d\u2019Hérivault et de Normandeau (1996).Depuis, la question de la partition du territoire québécois a influencé les discours concernant les communautés culturelles.Lancée en novembre 1995 par le député de Borduas, Jean-Pierre Charbonneau, l\u2019idée de tenir un débat public sur la question des minorités ethniques et des communautés culturelles semblerait moins prioritaire.Suite aux démarches de l\u2019avocat Bertrand, un certain intérêt s\u2019est même développé, dans les médias, vis-à-vis de la légalité d\u2019une déclaration unilatérale de souveraineté de la part du gouvernement du Québec.Dans ce contexte, le ton des échanges a monté et plusieurs intellectuels ont senti le besoin de proposer un cadre propice à la tenue de débats entre les Québécois.Un texte, intitulé Pour un dialogue entre tous les Québécois (Boudreault et al, 1996), a reçu une attention particulière.Permettra-t-il de susciter des débats sereins?L\u2019avenir le dira.Partisan du dialogue, j\u2019entends aborder les questions soulevées par Taylor ( 1995) parce que, d'après moi, elles sont encore plus d\u2019actualité avec l'entrée en scène des partitionnistes et la publication, par le Parti québécois, du document intitulé Proposition principale.Taylor (1995) s\u2019interroge, rappelons-le, sur la façon dont le Parti québécois aborde l\u2019immigration et la place des communautés culturelles.De l\u2019avis de Taylor, les souverainistes font une lecture biaisée du comportement des immigrants quant ils rejettent l\u2019idée selon laquelle ce comportement, notamment à l\u2019occasion des élections et des référendums, puisse s\u2019expliquer par l\u2019absence de reconnaissance à l\u2019égard des communautés culturelles dans le projet souverainiste.Pour plusieurs promoteurs de la souveraineté, si les immigrants s\u2019idendifient au Canada, c\u2019est qu'ils sont manipulés par des anglophones du Québec transformés en géôliers de la «nation» québécoise.D\u2019après Taylor, cette lecture a le défaut de ne pas tenir compte de l\u2019autonomie des immigrants.Pour les souverainistes, les immigrants peuvent seulement devenir semblables à l'une des deux populations de souche.Jacobine en son for intérieur, leur lecture néglige, selon Taylor, de considérer les revendications des minorités de toute sorte dans les démocraties libérales, notamment depuis les années 60.Elle L'ACTION NATIONALE \u2022\t145 négligerait aussi de prendre acte des changements qui se sont produits dans le sillon de ces revendications.L\u2019un d\u2019eux est la formation de groupes conscients de leurs différences et désireux d\u2019être ainsi reconnus, ce que favorise le multiculturalisme canadien.Voilà qui peut expliquer, selon Taylor, que les immigrants se sentent plus canadiens et manifestent tant de réserves à l\u2019endroit d\u2019un projet qui, somme toute, prône leur inclusion sans reconnaître leurs spécificités.La thèse de la reconnaissance de Taylor fait impasse à la démocratie La mise au point de Taylor (1995) n\u2019est pas indépendante de la thèse qu\u2019il a défendue dans un texte d\u2019abord paru en 1992 et réédité en 1994.Ce texte avance l\u2019idée qu\u2019il est nécessaire, dans certaines situations, d\u2019assurer des droits collectifs à des groupes minoritaires en vue de préserver leur culture.Dans son exposé, Taylor (1994) réfère à la Loi 101 du Québec.Pour lui, cette Loi se justifie même si, dans un pays officiellement bilingue, elle contraint les francophones et les allophones du Québec à inscrire leurs enfants dans les écoles de langue française et laisse le choix aux anglophones.Sa position s\u2019appuie principalement sur deux arguments : 1) la valeur intrinsèque de chaque culture; 2) la nécessité d\u2019assurer la survivance de la culture française en Amérique, survivance par ailleurs recherchée par les membres partageant cette culture.Taylor base son argumentation sur deux points importants.Le premier est la recherche de reconnaissance dans un univers qui nivelle les diverses cultures et oblige, entre autres, les cultures minoritaires, dont celles des immigrants, à se fondre dans la culture dominante ou dans les cultures dominantes.Le second renvoie à sa conviction qu\u2019il est impossible de contrer une telle tendance au nivellement dans la démocratie libérale.Pour contourner ces problèmes, il avance une conception alternative de cette démocratie.Tout en garantissant les droits fondamentaux de façon générale, celle-ci permettrait à l\u2019État d\u2019intervenir au nom de la survivance et de la promotion d\u2019une «nation» particulière, d\u2019une culture, d\u2019une religion ou d\u2019un ensemble de «nations», de cultures ou de religions.En cas de conflits entre les droits individuels et des droits collectifs, la Cour est alors habilitée à trancher.Cette idée de démocratie alternative a soulevé plusieurs critiques, en particulier dans l\u2019ouvrage collectif de Gutmann (1994).Je 146 \u2022 L'ACTION NATIONALE m\u2019attarderai principalement à celles d\u2019Habermas (1994).La première critique de ce dernier concerne les assises écologiques de l'argumentation de Taylor.Pour Habermas, l\u2019on ne peut pas appliquer aux cultures la thèse de la conservation des espèces.Les héritages culturels et les formes de vie qui leur sont associées se reproduisent grâce à ceux qui les véhiculent, notamment par leur conviction et leur motivation à conserver leurs traditions.Si un État peut rendre cela possible, il ne saurait le garantir car, ce faisant, il limite les droits individuels des personnes qui refusent de perpétuer ces traditions.Ce serait une entrave à l\u2019autonomie des individus.La deuxième critique d\u2019Habermas renvoie à l\u2019équivalence faite par Taylor entre deux principes distincts : l\u2019égalité des citoyens comme individus autonomes et le droit à la différence.En démocratie, une telle équivalence, fut-elle réalisée par une Cour, affaiblit, par définition, l\u2019égalité de droit de tous les citoyens.Selon Habermas, si Taylor en arrive là, c\u2019est qu\u2019il véhicule une conception limitée de l\u2019autonomie des citoyens en démocratie libérale.En affirmant que c\u2019est la loi qui protège l\u2019autonomie des individus, Taylor négligerait une donnée essentielle : la participation d'individus autonomes à l\u2019adoption de lois au sein des démocraties libérales.Pour Habermas, cette participation est fondamentale.Ceux à qui s\u2019applique une loi acquièrent une autonomie seulement s\u2019ils comprennent qu\u2019ils sont eux-mêmes les auteurs des lois auxquelles ils sont assujettis à titre de personnes légales.En ce sens, il ne peut exister de séparation entre une autonomie publique et une autonomie privée, cette dernière étant protégée par des lois décrétées par les membres d\u2019une magistrature quelconque.Selon Habermas, il y a plutôt interpénétration de ces autonomies de telle sorte que l\u2019autonomie publique ne peut être extérieure à l\u2019autonomie privée.Elle lui est interne et le fait de l\u2019être crée un lien permanent entre la démocratie et l\u2019État de droit.Ne pas prendre en compte ce lien conduit à une vision paternaliste d\u2019un système de droits.Pour Habermas, c\u2019est sur la base de ce lien qu'un tel système demeure toujours ouvert à une prise en compte des inégalités comme des différences dans une société donnée.La théorie des droits, de son avis, peut très bien s\u2019accommoder d\u2019une politique de reconnaissance qui protège l\u2019intégrité des individus là où se forme leur identité, c\u2019est-à-dire au sein de leur culture d\u2019origine.La seule condition pour tout accommodement, c\u2019est l\u2019actualisation de ce système, ce qui est souvent la résultante des luttes politiques et des mouvements sociaux.L'ACTION NATIONALE \u2022\t147 Dans son texte, Habermas montre comment ceci peut prendre forme dans des sociétés multiculturelles et multiethniques.Au moins cinq règles doivent être respectées.La première est la neutralité de la loi par rapport à des pratiques éthiques particulières substantivement définies.Dans ce type de société, seul un consensus sur les procédures d\u2019application de la loi et sur l\u2019exercice légitime du pouvoir peut assurer le recours à des processus démocratiques pour régler des conflits.La deuxième est l\u2019établissement d\u2019une nette distinction entre une intégration de tous les citoyens à une culture politique commune et une intégration de groupes et de sous-groupes à leurs propres cultures identitaires.La troisième est le rejet, dans la constitution, de toutes les pratiques fondamentalistes, celles-ci rendant incompatibles l\u2019existence de droits égaux et la reconnaissance mutuelle de la valeur respective des différentes cultures qui s\u2019expriment.La quatrième consiste à favoriser l\u2019intégration des immigrants à la culture politique du pays d\u2019accueil plutôt qu\u2019à des éléments constitutifs de la culture dominante ou des cultures dominantes.La cinquième concerne la culture politique.Celle-ci doit s\u2019appuyer sur une éthique politique intégratriste respectueuse des différences caractérisant les communautés qui composent la nation.Appliquées dans des contextes multiculturels et multiethniques, ces règles favorisent l\u2019essor d\u2019une nation de citoyens où seules des institutions valorisant la liberté permettent de développer une attitude de loyauté envers l\u2019État.Le point critique en matière d\u2019immigration consiste à ne pas forcer les immigrants à partager le mode de vie, les pratiques et les coutumes de la culture dominante ou de toutes les cultures dominantes.Ce faisant, on évite des tensions de même qu\u2019une segmentation éventuelle ou une remise en cause des éléments constitutifs d\u2019une telle politique d\u2019intégration.Par contre, les immigrants n\u2019étant pas culturellement contraints, il est alors tout à fait justifié, de la part des citoyens du pays d\u2019accueil, d\u2019exiger le respect du caractère inclusif de leur culture politique.De refuser, par exemple, des immigrants porteurs de cultures fondamentalistes.En somme, pour Habermas, assurer la pérennité d\u2019une culture particulière serait aller à l\u2019encontre de l\u2019autonomie des individus, c\u2019est-à-dire de ce qui fonde précisément la démocratie libérale.Je partage son idée.Aussi, m\u2019apparaît-il important de ne garantir aucun droit collectif de type culturel d\u2019une portée équivalente aux droits individuels, encore moins d\u2019assurer de tels droits, génération après génération, ce que récuse Kymlicka (1989) mais ce à quoi conduit 148 \u2022 L'ACTION NATIONALE la thèse de Taylor.Pour Habermas, il est possible, en démocratie libérale, de tenir compte de la diversité culturelle propre aux contextes multiethniques et multiculturels.Il importe seulement de mettre en place un ensemble de règles respectueuses de l\u2019autonomie des individus.Surtout de faire en sorte que l\u2019autonomie des individus soit la base d\u2019une culture politique qui a prépondérance sur les diverses cultures d\u2019un pays.Je partage aussi cette idée.D\u2019une certaine façon, elle légitime les questions soulevées par Taylor concernant l\u2019approche des souverainistes à l\u2019égard des membres des communautés culturelles et invite à élaborer une culture politique respectueuse de la diversité des trajectoires identitaires.Dans une société multiculturelle et multiethnique ouverte à l\u2019immigration, ce qu\u2019est le Québec, il est possible de ne pas appliquer le modèle proposé par Habermas.L\u2019Allemagne le fait.D\u2019autres pays le font sur d'autres bases.Non sans difficulté.Ces pays ont toutefois la qualité d\u2019exister.D\u2019avoir déjà une vision nationale inscrite dans un récit historique et mise en forme par les appareils d\u2019un État-nation reconnu sur la scène internationale.C\u2019est d\u2019ailleurs ce qui rend complexe tout ajustement en vue d\u2019une prise en compte de la multiplicité des pratiques culturelles qui se déploient en lien avec l\u2019immigration.Dans le cas d\u2019un pays en émergence tel le Québec, l\u2019on peut aussi ne pas en tenir compte et proposer un pays de culture française tout en reconnaissant, comme le fait le programme du Parti québécois, des droits collectifs aux «nations» autochtones et à la minorité anglophone.Ce faisant, ne risque-t-on pas de voir poindre précisément des tensions et des dérapages, des contestations de la culture politique ainsi définie, des segmentations du tissu social, des poussées sécessionnistes de type partitionniste, des gestes revanchards et des comportements xénophobes?La culture de convergence du projet souverainiste sous le regard d\u2019Habermas À mon avis, les tensions actuellement perceptibles au Québec ne sont pas indépendantes de la définition, mise de l\u2019avant par les souverainistes, de la future politique culturelle du Québec.Fernand Dumont est probablement celui qui a le plus influencé l\u2019élaboration de cette définition.Plusieurs de ses idées se retrouvent dans le programme du Parti québécois, dans l\u2019avant-propos de la question référendaire et dans le document intitulé Proposition principale.L'ACTION NATIONALE \u2022 149 Pour définir le Québec de demain, Dumont (1995) avance l\u2019idée d'une communauté politique québécoise au sein de laquelle la «nation» anglaise et les «nations» autochtones auraient droit de cité.Il reconnaît aussi une place aux communautés culturelles et aux immigrants dans la mesure où la culture d\u2019origine de ces derniers ne saurait être censurée.Cette communauté politique sera-t-elle une sorte de confédération de «nations»?Reconnaîtra-t-elle des droits collectifs à chacune de ces «nations»?Je ne saurais le dire.Sur ces points, la pensée de Dumont est peu développée.Son idée de communauté politique laisse néanmoins entendre que celle-ci s\u2019apparenterait au modèle britannique.Comme le Québec n\u2019est pas multinational ou bi-national au sens où il regroupe plusieurs «nations» de taille importante, cette idée m\u2019apparaît peu appropriée.Pour Dumont, cette communauté politique sera cimentée par «une culture de convergence : celle qui constitue le lieu de ralliement de toutes les autres» (Dumont, 1995, p.67).Et cette culture de convergence sera nécessairement française.Là est le cœur de sa thèse.Dans l\u2019esprit de Dumont, le Québec est le foyer de la civilisation française en Amérique du Nord.Il doit affirmer cette réalité, qu\u2019il ait un statut d\u2019État-nation ou qu\u2019il demeure une simple province.Souveraine ou provinciale, la communauté politique québécoise doit donc être substantivement définie.Derrière de tels propos, se profile la thèse néo-nationaliste.D\u2019ailleurs, pour Dumont, il ne saurait être question de mettre de l\u2019avant une culture publique commune analogue à celle proposée par Caldwell (1988), c\u2019est-à-dire une culture publique issue de la tradition culturelle québécoise et dont les fondements renvoient aux manifestations européennes (surtout française et anglaise) de la civilisation occidentale.Pour Dumont, il «n\u2019est pas utile de jongler avec des recettes de mixtures où seraient minutieusement dosés les ingrédients à emprunter ici et là pour fabriquer artificiellement une culture métissée» (Dumont, 1995, p.67).Cette position de Dumont étonne.La proposition de Caldwell n\u2019est pas de cet ordre.Même si je ne la partage pas, je m\u2019y attarderai parce que son rejet par Dumont permet de mieux saisir la pensée de ce dernier.Avec sa proposition, Caldwell veut clarifier, auprès des immigrants et des Québécois, les règles du jeu qui prévalent au Québec.Il en énumère quatre.La première est politique.Au Québec, le règne de la loi a priorité et les citoyens sont tous sur un pied d\u2019égalité.Ils sont aussi responsables de la gouverne de la vie civique.Et celle-ci se réalise à l\u2019intérieur d\u2019un système parlementaire 150 \u2022 L'ACTION NATIONALE d\u2019inspiration britannique.De plus, la liberté d\u2019association est en vigueur, la discrimination, interdite, et tout recours à la violence, prohibé.La seconde règle, d\u2019ordre juridique, concerne la présomption d\u2019innocence, le droit à un procès public, la défense de détention sans mandat et la protection contre des arrestations arbitraires.La troisième a trait à l\u2019économie.Au Québec, le droit à la propriété privée est valorisé tout comme celui de disposer de notre force de travail et de réaliser des contrats.La quatrième règle réfère à la culture.C\u2019est surtout celle-ci que récuse Dumont.Selon Caldwell, la langue de la communication au Québec «ne peut être que le français, et ceci parce que toute culture publique est le produit d\u2019une expérience historique spécifique» (Caldwell, 1988, p.709).Toutefois, comme cette expérience déborde le cadre culturel français, il importe d\u2019y faire écho en soulignant qu\u2019elle renvoie à l\u2019enracinement d\u2019une tradition d\u2019«inspiration gréco-judéo-chrétienne» (Caldwell, 1988, p.709).Cette tradition culturelle, foncièrement occidentale, doit donc être à la base de la socialisation des enfants et avoir priorité sur toute autre culture.Il en découle que «les citoyens doivent apprendre le français, que l\u2019histoire de cette société, dans toutes ses manifestations (indigène, française, britannique et américaine), doit être enseignée à tous les jeunes et mise en évidence symboliquement; et que les valeurs de la tradition occidentale priment sur celles des autres civilisations» (Caldwell.1988, p.709-710).Selon Dumont, cette proposition est inacceptable pour deux motifs : 1) seul le temps, dit-il, peut permettre l\u2019éclosion d\u2019une telle culture métissée; 2) sans la culture française comme culture de convergence, «la question d\u2019une communauté politique québécoise, souveraine ou provinciale, deviendra sans objet» (Dumont.1995, p.67).En d\u2019autres termes, si métissage il y a, ça ne peut être qu\u2019à l\u2019intérieur du moule de la culture française.Donc, après que celle-ci ait été inculquée à tous les Québécois.Le futur se conjuguera au Québec uniquement autour de la culture française.La qualité de la langue et la vigueur du système d\u2019éducation assureront son enracinement.Et cette position ne se questionne pas.Ainsi est évacué l\u2019univers référentiel construit par Caldwell en s\u2019inspirant de l'histoire du Québec.Et il l\u2019est non parce que Caldwell rend cet univers imperméable à tout remodelage, oblige les immigrants à le respecter dans son intégralité et exclut d\u2019emblée toute prise en compte de l\u2019apport de ces derniers au Québec.Plutôt parce que cette histoire n\u2019a L'ACTION NATIONALE \u2022\t151 de sens qu\u2019en référence à la culture française.En d\u2019autres termes, le problème québécois ne concerne que les Québécois d\u2019origine française.Penser autrement, c\u2019est enlever toute pertinence à la question québécoise En démocratie libérale, de surcroît dans un contexte multiculturel et multiethnique, n\u2019est-ce pas là une position péremptoire plus inquiétante que rassurante?Celle-ci n\u2019a-t-elle pas un petit cachet fondamentaliste dissimulé derrière un argument d\u2019autorité?Certes, la position de Dumont peut difficilement être dissociée de la communauté politique qu\u2019il envisage.Aussi, des précisions sur celle-ci aideront-elles à mieux saisir sa pensée.Peut-être envisage-t-il une communauté politique qui reconnaît les communautés culturelles et respecte la culture des «nations» autochtones et de la «nation» anglaise?En quelque sorte, qui les isole de la culture française du Québec.Mais ça ne semble pas le cas.La communauté politique sera, selon Dumont, cimentée par une culture de convergence, la culture française, principalement grâce à l\u2019enseignement.Par cette suggestion, Dumont n\u2019envisage-t-il pas de contraindre toute possible reproduction des autres cultures même si cette reproduction est associée à l\u2019usage du français comme langue de la citoyenneté au Québec?Et puis, en construisant le futur avec, pour base, la culture du groupe dominant, ne fige-t-il pas tout remodelage éventuel de celle-ci et ne banalise-t-il pas l\u2019autonomie, l\u2019égalité des individus et le droit à la différence?Par mes questions, l\u2019on aura compris qu'il m\u2019est impossible de suivre Dumont.Et ce, pour deux motifs fondamentaux.Le premier renvoie à la démocratie dans un contexte multiethnique et multiculturel.Autant on ne peut pas y mettre sur un même pied d\u2019égalité les droits individuels et le droit à la différence, autant on ne peut pas faire équivaloir droits individuels et affirmation d\u2019une culture particulière.Il s\u2019agit de deux réalités qu\u2019il importe de séparer.Les rendre équivalentes occulte les assises de toute démocratie et met en péril sa dynamique dans la définition des éléments constitutifs d\u2019une culture politique et des valeurs qui guident son développement.C\u2019est pourtant ce que Dumont propose de faire.Pourquoi?Je ne saurais le dire.Peut-être parce qu\u2019il a vu dans la démocratie la cause principale qui a conduit les Patriotes à reconnaître l\u2019usage de l\u2019anglais au Québec (Dumont, 1993)?Qui sait?Mon deuxième motif concerne la reproduction d\u2019une culture.La langue française étant la langue de la citoyenneté du Québec, la culture française recevra par conséquent 152 \u2022 L'ACTION NATIONALE une plus grande attention.Mieux, l\u2019État québécois se manifestera en français au Québec et sur la scène internationale.Tout cela contribuera à faire valoir le fait français.Faut-il en plus «inculquer» cette culture en risquant de susciter des résultats opposés?N\u2019est-ce pas là une réaction associée à la peur de disparaître véhiculée par la thèse néo-nationaliste?A mon avis, la culture française s\u2019épanouiera et s'irradiera au Québec seulement si elle demeure attirante, si elle constitue un référent identitaire ouvert et si elle a un caractère propre tout en demeurant française.Et tout cela dépend d\u2019abord et surtout de ceux qui s\u2019y rattachent.Dernière remarque concernant la proposition de Dumont.Parce qu\u2019elle présente la thèse néo-nationaliste dans tous ses raffinements, elle a des échos très variés.Par exemple, des fédéralistes, tels Forget (1995) ou de Desbiens et Caron (1995), partagent l\u2019dée de Dumont quant à la nécessité d\u2019assurer une maîtrise plus grande de la langue française.Des souverainistes soutiennent une position analogue en mettant l\u2019accent sur le renforcement de la Loi 101.Peu après le référendum de 1995, les commentaires de certains souverainistes avaient pour toile de fond la vision de Dumont, à tout le moins les dimensions néo-nationalistes qu\u2019elle contient.Je pense, entre autres, à ceux de Léger (1995), de Monière (1995) et du groupe IPSO (1996).Ces trois commentaires véhiculent deux idées propres au néo-nationalisme : 1) l\u2019existence d\u2019une «nation» à laquelle les immigrants doivent s\u2019intégrer; 2) la nécessité que le gouvernement fédéral quitte le terrain de l'immigration afin que le Québec intègre «ses» immigrants, à la québécoise.En conclusion à leur livre, Bourque et Duchastel ( 1996) adoptent aussi une perspective inspirée du néo-nationalisme.Pour eux, le Canada demeurera dans une impasse tant qu\u2019il ne reconnaîtra pas des droits collectifs à la «nation» québécoise et aux «nations» autochtones.Cette «nation» québécoise, politiquement circonscrite et culturellement définie, pourrait même faire partie, selon ces auteurs, d\u2019une fédération regroupant, dans une ensemble supranational.les «nations» canadienne, québécoise et autochtones.Trois questions à l\u2019endroit de l\u2019amalgame souverainiste L\u2019idée du français comme langue de convergence culturelle mise de l\u2019avant par Dumont est partagée par les promoteurs de la souveraineté.On la retrouve clairement exprimée dans le document intitulé Proposition principale.Il y est écrit qu'il «faut cesser de voir la langue comme un simple instrument de communication et la L\u2019ACTION NATIONALE \u2022\t153 considérer comme le fondement de Inculture» (Parti québécois, 1996, p.60).Dans un Québec souverain, la culture québécoise, qui est française, sera au centre du projet éducatif national à l\u2019exception de celui de la minorité anglaise et des membres des «nations» autochtones.Mes remarques à l'endroit de Dumont sur ce point précis valent aussi pour l\u2019approche du Parti québécois en cette matière.L\u2019un parle de culture française, l\u2019autre de culture québécoise dans des termes analogues toujours associés à l\u2019idée de convergence.Comme la politique culturelle de ce parti coiffe l\u2019amalgame politique auquel j\u2019ai fait référence, je m\u2019y arrêterai de nouveau pour soulever un certain nombre de questions en relation avec les points précédemment mis en relief en faisant référence aux propos d\u2019Habermas (1994).Ma première question concerne les communautés culturelles et les minorités ethniques.J\u2019ai déjà signalé le peu d\u2019attention qu\u2019elles reçoivent de la part des promoteurs du projet souverainiste.Dans le document intitulé Proposition principale, leur existence est à peine soulignée.Et, lorsqu'il y est fait référence, c\u2019est uniquement à titre de relais pour mieux intégrer les immigrants à la société québécoise de culture française.N\u2019y aurait-il pas lieu de leur accorder une plus grande importance?De valoriser leur développement et d\u2019inviter leurs membres à participer à l\u2019élaboration d\u2019une culture politique commune?Sur ce point, pourquoi ne pas tirer avantage du fait que les membres de ces communautés, comme Stolcke (1995) le met en relief, sont probablement les mieux placés pour faire valoir une telle culture?En suggérant une ouverture aux communautés culturelles, mon intention n\u2019est pas de proposer l\u2019adoption, au Québec, du multiculturalisme canadien.A mon avis, ce multiculturalisme n\u2019a de sens qu\u2019au Canada.Il y permet une régulation originale de tensions dans des régions et des villes où cœxistent plusieurs groupes culturels.Or, sur ce plan, le Québec n\u2019est pas le Canada et Montréal ne s\u2019apparente guère à Toronto ou à Vancouver, du moins pas encore.Aussi, le multiculturalisme canadien ne m\u2019apparaît pas une voie à privilégier.Appliqué au Québec, il serait, comme il l\u2019est déjà, plus générateur de clivages que d\u2019efforts pour rechercher des objectifs communs.Ceci dit, rien n\u2019empêche de reconnaître les communautés culturelles et les minorités ethniques.De signaler leur contribution à l\u2019essor du Québec et de chercher des moyens pour que leurs membres 154 \u2022 L\u2019ACTION NATIONALE se sentent associés à toutes les facettes de la société civile québécoise.Une telle reconnaissance n\u2019implique aucunement la définition de droits collectifs.Au lendemain de la souveraineté, le Québec comprendra toujours un nombre important d\u2019allophones et plusieurs communautés et minorités ethniques comprenant des allophones, des francophones et des anglophones.Reconnaître cette réalité, c\u2019est surtout accepter que des pratiques culturelles autres que celles propres à la culture française puissent se développer dans un Québec dont le français est la langue commune de la société civile et de la citoyenneté, ce qu\u2019acceptent déjà la majorité des Québécois et des Québécoises, peu importe leur origine.Ma deuxième question a trait aux idées développées à l\u2019égard de la minorité anglaise.De toute évidence, elles révèlent beaucoup de générosité.C\u2019est l\u2019attitude qu\u2019il faut adopter selon Lamoureux (1995).J\u2019en suis mais pas jusqu\u2019à conférer des droits collectifs à cette minorité.D\u2019une part, il ne s\u2019agit pas d\u2019une minorité indifférenciée.Avec elle, au lendemain de la souveraineté, nous ne serons pas en présence d\u2019une minorité ethnique intégrée ou d\u2019une minorité «nationale» comme le laisse entendre Dumont (1995).La minorité anglaise du Québec est d\u2019ordre strictement linguistique et comprend plusieurs groupes culturellement distincts ayant peu d\u2019affinités entre eux.Il est donc abusif de parler d\u2019une «nation».D\u2019autre part, plusieurs membres de cette minorité envisagent quitter le Québec s'il devient souverain.Lui accorder des droits collectifs, c\u2019est ouvrir la porte à d\u2019éventuelles revendications pour la préservation de cette minorité.Il en découlerait le même genre de problèmes que soulève la politique de reconnaissance de Taylor ( 1994).Tel que rédigé, le texte du document intitulé Proposition principale peut conduire à une demande de ce type.«[L]a constitution du Québec garantira les droits de la minorité anglophone» (Parti québécois, 1996, p.23), y lit-on.Ne faudrait-il pas parler de droits garantis aux membres de cette minorité et ce, pour des considérations historiques?Le texte doit être transparent sur ce point.Par ailleurs, une telle garantie doit être balisée.On ne peut pas garantir des droits individuels particuliers sans préciser les conditions de leur application.Des indications doivent être fournies en ce sens.Ma troisième question est en rapport avec le texte de la Proposition principale traitant des «nations» autochtones.Conçu aussi dans une perspective de générosité, il s\u2019inscrit dans le sillon de la L\u2019ACTION NATIONALE \u2022\t155 reconnaissance par le gouvernement du Québec de l\u2019existence de onze «nations» autochtones.On y envisage la signature d\u2019ententes en vue d\u2019assurer des droits particuliers à ces «nations» et ce, «sans extinction des droits autochtones» (Parti québécois, 1996, p.22).Parmi ces droits, il y a le droit à l\u2019autonomie gouvernementale, le droit de ces «nations» à leurs cultures, à leurs langues et à leurs traditions, le droit de posséder des terres, de chasser, pêcher, piéger, récolter et participer à la gestion des ressources fauniques ainsi que le droit de participer au développement économique du Québec et d\u2019en bénéficier.Il est même prévu de reconnaître et de définir, dans la constitution du Québec, «les droits collectifs des nations autochtones» (Parti québécois, 1996, p.20).Dans ce texte, il y a deux points qui intriguent.Le premier a trait à la présence de «nations» autochtones au Québec.De ces onze «nations», aucune, à ma connaissance, n\u2019a le Québec comme lieu exclusif d\u2019appartenance ou se définit uniquement en fonction du territoire sous la juridiction de la province de Québec.La seule exception pourrait être les Attikamek mais il faudrait vérifier s\u2019ils voient les choses ainsi.Alors, reconnaître ces «nations», n\u2019est-ce pas plutôt reconnaître la présence au Québec de membres de ces «nations»?Envisager des ententes avec elles, n\u2019est-ce pas aussi vouloir en limiter la portée aux seuls membres vivant sur le territoire du Québec?N\u2019y aurait-il pas lieu de penser à des ententes qui débordent les frontières du Québec?Il me semble que cette piste doit être analysée sérieusement ou, à tout le moins, être prise en considération dans les négociations futures.Le deuxième point découle de l\u2019idée d\u2019harmoniser les «relations entre le peuple québécois et les nations autochtones» (Parti québécois, 1996, p.19).En l\u2019avançant, exclut-on de facto du peuple québécois les membres de ces «nations»?Si oui, pourquoi?Ne sont-ils pas déjà des citoyens canadiens et ne deviendront-ils pas des citoyens du Québec le jour même de l\u2019accession du Québec au statut d\u2019État-nation ?Seule une délimitation territoriale les excluant du Québec peut empêcher qu\u2019ils deviennent des citoyens québécois.Si ce n\u2019est pas le cas, pourquoi le Québec, devenu souverain, contraindrait-il les droits individuels des autochtones en reconnaissant des droits collectifs aux «nations» autochtones?N\u2019encouragerait-il pas ainsi la consolidation d\u2019enclaves, ce à quoi prétend mettre fin le projet souverainiste?156 \u2022 L'ACTION NATIONALE Il n\u2019y a pas de solutions toutes faites à la question autochtone.Elle est fort complexe et très délicate.Elle renvoie à un passé guère élogieux pour les Européens qui ont envahi l\u2019Amérique et s\u2019y sont implantés.Elle se déploie au présent avec, pour toile de fond, d\u2019importantes différences entre les «nations» autochtones.Celles-ci concernent le passé propre à chacune d\u2019elles, leur membership respectif, leurs définitions identitaires, leurs organisations politiques, leurs façons d\u2019envisager les gouvernements régionaux, les relations qu\u2019elles entretiennent entre elles, leurs ententes avec les gouvernements du Québec et du Canada, leur accès aux ressources, leur localisation, l\u2019usage des langues anglaise et française,etc.Et puis, rien n\u2019est totalement défini en ce qui a trait aux visées propres à chaque «nation» comme à celles véhiculées par divers groupes à l'intérieur de chacune d\u2019elles.Enfin, la façon dont l\u2019État du Québec va aborder cette question aura un impact sur la réception de sa demande de reconnaissance auprès des Nations-Unies.Que faire?Avant de privilégier une démarche quelconque, une interrogation préalable s\u2019impose.Avec la question autochtone, sommes-nous en présence d\u2019un problème insoluble dans une démocratie libérale?Ou, plutôt, ce problème ne peut-il être solutionné qu\u2019à l\u2019intérieur de la démocratie libérale?En privilégiant la démocratie, ce que fait le projet souverainiste et ce avec quoi je suis d\u2019accord, on doit prendre en considération le fait que les membres des «nations» autochtones seront non seulement signataires d\u2019ententes mais aussi des citoyens du Québec.À ce titre, ils seront détenteurs de droits liés à l\u2019autonomie des individus.L\u2019existence de ces droits n\u2019empêche pas que ces derniers et leurs enfants aient la possibilité de se développer à l\u2019intérieur de leur culture d\u2019origine.Bien au contraire.Par ailleurs, de tels droits individuels impliquent aussi que les membres de ces «nations» puissent transformer leur culture d\u2019origine ou l\u2019abandonner.En ce sens, toute reconnaissance de droits collectifs doit être subordonnée aux droits individuels.Quant à l\u2019enchâssement constitutionnel de droits collectifs culturellement définis, il y aurait lieu d\u2019être prudent.Il peut conduire à mettre en cause l\u2019existence d'une communauté légale comprenant des citoyens libres et égaux.Dans les cas où l\u2019on reconnaît des droits collectifs à des cultures minoritaires, il est préférable d\u2019en restreindre la portée.C\u2019est ce qu\u2019ont fait l\u2019Australie et le Canada.Le Québec pourra-t-il faire plus?Je crains que non.Surtout s\u2019il envisage d'instaurer des gouvernements régionaux.L'ACTION NATIONALE \u2022 157 Par quoi et comment remplacer la thèse néo-nationaliste Ces dernières remarques nous ramènent à Habermas (1994).Qui dit citoyenneté, dans un contexte multietnique et multiculturel, dit prépondérance accordée aux droits égaux et à une culture politique commune.Donc, subordination du droit à la différence et de toute culture particulière à ces deux éléments fondamentaux.L\u2019approche des promoteurs de la souveraineté n\u2019a pas cette qualité.Malgré la prise en compte de la notion de citoyen pour définir le peuple québécois, elle véhicule toujours la pensée néo-nationaliste.On retrouve cette pensée dans l\u2019affirmation de la culture québécoise, donc française, comme culture de convergence.Et cette culture de convergence propose des objectifs analogues à ceux relevés par Handler (1988) tout au début du premier mandat du Parti québécois.On la retrouve aussi dans l\u2019ouverture à la reconnaissance de droits collectifs aux «nations» autochtones et à la minorité anglaise.En fait, sans culture de convergence, penserait-on à garantir à ces derniers de tels droits?Et cette garantie n\u2019est-elle pas une forme de réciprocité anticipée qui n\u2019a de sens que dans un contexte où existe la recherche de reconnaissance de la «nation» québécoise à l\u2019intérieur du Canada?On la retrouve enfin dans le refus de reconnaître les communautés culturelles.Les tenants d\u2019une conception néo-nationaliste à l\u2019égard des immigrants ont toujours fait valoir leur nécessaire intégration à la culture française du Québec.Leur présence ne peut donc qu\u2019être nécessairement temporaire.Voilà les raisons qui font que la pensée néo-nationaliste constitue le principal frein à l\u2019émergence d\u2019une conception civique du Québec souverain.Avec cette pensée, la définition du Québec s\u2019enlise dans un carcan culturel.Tous les mouvements d\u2019affirmation nationale agissent de la sorte en considérant leur groupe de référence comme culturellement oppressé.Aussi, envisagent-ils d\u2019abord et avant tout l\u2019affirmation de leur culture et voient-ils en elle leur principale richesse et le fondement de leur société.Il en découle des revendications de type nationalitaire.Dès qu\u2019un mouvement de libération se permute en mouvement sécessionniste, une telle approche culturelle n\u2019a guère de sens.Elle en a encore moins si elle s\u2019inscrit dans un contexte démocratique à la fois multiculturel et multiethnique.Voilà pourquoi les promoteurs des mouvements sécessionnistes modifient alors leur approche.Le mouvement sécessionniste québécois est rendu à ce tournant.158 \u2022 L'ACTION NATIONALE Certaines propositions allant dans ce sens sont déjà mises de l'avant.Je pense, entre autres, à celle de Sciortino (1995).Ce dernier avance une définition du peuple québécois sur la base d\u2019une «appartenance égale de tous ceux et celles qui ont choisi de vivre sur son territoire» (Sciortino, 1995, B-3).La définition du peuple québécois dans le document intitulé Proposition principale est de cet ordre.Sciortino va toutefois plus loin.Il suggère que les institutions de la société québécoise reflètent le pluralisme qui la caractérise.Grey (1996b) abonde dans le même sens.Refléter ce pluralisme pourrait avoir un effet positif sur l\u2019intérêt des jeunes anglophones et des jeunes allophones à l\u2019égard du Québec.Il y a différentes voies pour y arriver.L\u2019embauche de ces jeunes dans la fonction publique en est une.Il y en a d\u2019autres.Par exemple, Micone (1995) prône, et j\u2019en suis, la promotion d\u2019une conscience cosmopolite et civique suscitée par le milieu scolaire grâce à la mise sur pied d\u2019un «programme national d\u2019éducation interculturelle dans lequel on adopterait le métissage comme clé de lecture de l\u2019histoire québécoise et de certaines œuvres littéraires» (Micone, 1995, A-7).Voilà des propos qui nous rapprochent à la fois du Québec réel et d'une vision fondée sur l'idée de citoyenneté.Pour atteindre de tels objectifs, il est nécessaire de dissocier, comme le suggère Lamoureux (1995), la langue publique commune du récit mémoriel canadien-français.La culture publique «doit se maintenir à distance de quelque récit que ce soit si l\u2019on veut qu'elle devienne commune» (Lamoureux, 1995, p.68).De tels propos rejoignent ceux d'Habermas (1994).Ils affirment la nécessité de ne pas confondre nationalité, au sens de «nation», et citoyenneté.Ils impliquent, en fait, d\u2019asseoir la souveraineté sur la base d'une culture politique qui privilégie l\u2019individuation.Si une telle approche prend forme, un dialogue constructif pourra probablement s\u2019établir entre les francophones, les autochtones, les anglophones et les allophones.Il en découlera fort probablement un chantier important.Du moins, il y aura moins d\u2019obstacles pour l\u2019ouvrir.Un tel chantier n'implique pas de tout chambarder.Il existe déjà de nombreux acquis.Ils découlent de l\u2019ouverture et de la tolérance qui caractérisent la population du Québec.Il importe seulement d'identifier ce qui neutralise la discrimination et de travailler à la consolidation d\u2019une culture politique partagée.Sous cet angle, les éléments signalés par Caldwell (1988) concernant les volets politique, juridique et économique d'une culture publique québécoise L'ACTION NATIONALE \u2022\t159 constituent un bon point de départ.Il faudrait en débattre.Par contre, il importe de revoir tout le volet culturel de sa proposition en s\u2019inspirant notamment de la suggestion de Micone (1995).Renan (1947) a raison.Construire un État-nation en privilégiant une base culturelle renvoie nécessairement au passé.Cela ouvre les plaies d\u2019hier et engendre des frustrations.Fonder l\u2019affirmation nationale sur des principes démocratiques et une culture politique permet de définir le futur par l\u2019action politique sans pour autant faire table rase du passé.Il y aura toujours un passé pour chacune des diverses composantes de la population du Québec.Si l\u2019on valorise une culture politique québécoise, ces passés seront «rebricolés» et deviendront progressivement de plus en plus secondaires par rapport au présent et au futur.A l\u2019orée du xxie siècle, ceci m\u2019apparaît la seule voie permettant un partage des mythes fondateurs de l\u2019État-nation du Québec.D\u2019ailleurs, sans un tel partage, peut-on penser sérieusement que cet État-nation puisse apparaître un jour sans être taxé d\u2019ethniciste?Conclusion Il serait paradoxal que le Québec cherche à joindre le concert des nations en choisissant une approche dont certains aspects renvoient à des pratiques propres au xixe siècle plutôt qu\u2019à celles de la fin du xxe siècle.Cela le serait d\u2019autant plus que ces pratiques peuvent devenir source de tensions internes et motifs de rejet de l\u2019accession du Québec au statut d\u2019État-nation.Il y a donc un certain nombre de changements nécessaires au projet mis de l\u2019avant par les promoteurs de la souveraineté du Québec.Susciter un débat sur les points soulevés dans ce texte contribuera fort probablement à renforcer la vision civique de ce projet.Je doute toutefois que ce soit suffisant.Pour reprendre l\u2019expression de Sciortino (1995), un virage majeur s\u2019impose.Et ce virage implique d\u2019abord et avant tout l\u2019abandon de la thèse néo-nationaliste pour définir les contours de ce projet.Toutes les minorités «nationales» qui envisagent de se doter d\u2019un État-nation sont, un jour ou l\u2019autre, placées devant un tel dilemme.Ou elles persistent à se définir comme une «nation» culturelle et courent le risque de demeurer des minorités, ou elles atteignent un autre niveau de reconnaissance en faisant le saut qui conduit à devenir une nation de plein droit.Faire ce saut, c\u2019est privilégier l\u2019adoption d\u2019un cadre constitutionnel fondant une communauté légale d'associés 160 \u2022 L'ACTION NATIONALE libres et égaux.La thèse néo-nationaliste n\u2019invite aucunement à faire ce saut.Elle fige culturellement la question québécoise et risque de l\u2019enfermer irrémédiablement dans le cadre canadien.Un tel saut s\u2019effectue toujours dans des situations de crise majeure.Les modifications apportées à la Constitution canadienne en 1982 créent une situation de crise au Québec.Les pouvoirs dont bénéficiaient les membres québécois de la «nation» canadienne-française ont été limités.Seuls les francophones hors Québec ont tiré profit de ces modifications.Peu après, les échecs de Meech et de Charlottetown ont montré qu\u2019il est devenu impossible de mettre de nouveau Ide l\u2019avant la thèse néo-nationaliste au Canada.Si son irradiation a favorisé la Révolution tranquille et, ultérieurement, la percée d'un projet sécessionniste, aujourd\u2019hui elle est périmée et caduque au Canada.Les cité-libristes ont eu gain de cause.Depuis, les promoteurs du projet souverainiste n\u2019ont d\u2019autre choix que celui de clarifier leur position quant au type de communauté dont ils entendent faire la promotion.S'ils ne le font pas, ils devront se cantonner bientôt dans une forme de résistance culturelle à l\u2019intérieur d\u2019un Québec devenu une simple province canadienne.Tel que conçu actuellement, le projet souverainiste a encore un caractère nationalitaire.Il est à peine différent de celui mis de l\u2019avant par René Lévesque avec le concept de «souveraineté-association».Seul le trait d\u2019union a disparu.Par ailleurs, peut-être par crainte ou pour d\u2019autres motifs qui renvoient à l\u2019histoire des Québécois d\u2019origine française, le projet de créer un État-nation est toujours défini dans une perspective culturelle.Comme si l\u2019accession au statut d\u2019État-nation n\u2019était pas suffisante pour garantir l\u2019existence d\u2019une communauté politique ayant le français comme langue de la citoyenneté.Il y a là, à tout le moins, l\u2019expression d\u2019une confiance mitigée à l\u2019égard de la population du Québec.En définissant différemment le peuple québécois dans le document intitulé Proposition principale, les promoteurs de la souveraineté ont fait un pas dans la bonne direction.S\u2019ils persistent dans cette direction, ils parviendront sûrement à extirper de ce projet toute connotation culturelle associée à une seule des composantes de la société québécoise.Dès lors, le projet souverainiste se définira de moins en moins en lien avec le Canada.Est-il risqué de prôner clairement un projet sécessionniste d'inspiration libérale construit autour d\u2019une culture politique?En le faisant, place-t-on le peuple du Québec devant un choix qu\u2019il ne veut L'ACTION NATIONALE \u2022 161 pas assumer?Ouvre-t-on ainsi la voie à l\u2019affirmation, au Québec, de la conception nationale canadienne?En d\u2019autres termes, en choisissant une telle voie, enlève-t-on des barricades qui assurent une meilleure résistance?Personnellement, je ne vois pas les choses de cette façon.Depuis 1867, les velléités nationalitaires au Québec n\u2019ont d\u2019avenir que dans la résistance.Il en a d\u2019ailleurs toujours été ainsi.L\u2019affirmation du Québec après la Deuxième Guerre mondiale n\u2019a que freiné temporairement son intégration au Canada.La petite Révolution tranquille du gouvernement du Québec s\u2019est d'ailleurs faite à l\u2019intérieur des balises définies par le gouvernement fédéral.Tel fut le compromis de Jean Lesage.La Loi 101a été, pour sa part, l\u2019objet de plusieurs modifications pour l\u2019harmoniser au bilinguisme prôné au Canada et, depuis peu, à la Charte canadienne des droits et libertés.Elle fait maintenant figure de simple plat de résistance et paraîtra bientôt en nette contradiction avec le principe de l\u2019égalité de tous les citoyens canadiens.Tel est le sort que lui réserve le coup de force de 1982.Il en sera de même pour tous les efforts visant à définir des aménagements tenant compte des modifications que le gouvernement fédéral envisage réaliser au cours de la phase actuelle, la quatrième, du processus d\u2019affirmation de l\u2019identité nationale canadienne.Alors, quel est le risque?Celui d\u2019abandonner la résistance?C\u2019est un beau risque.Un très beau risque.Mais un risque qui invite au dépassement.Surtout pas à l\u2019hésitation et à l\u2019indécision.Le cadre constitutionnel de 1982 place les Québécois d\u2019origine française devant deux options.Ou bien ils deviennent la plus importante minorité ethnique du Québec, les politiques canadiennes les définissant ainsi; ou bien ils optent pour un projet sécessionniste de type démocratique et libéral avec tout ce que cela implique.La première option a le Canada comme horizon.L\u2019y emprisonne toute position politique qui s\u2019inscrit dans la perspective canadienne, notamment la recherche d\u2019ententes administratives ou le renouvellement de la Constitution canadienne.La deuxième a le monde comme horizon.Avec elle, ce n\u2019est pas de culture dont il est question mais d\u2019un nouveau pays, celui du Québec.Et elle ne conduit pas à tendre la main aux autres Québécois ou à leur promettre mer et monde.Elle implique plutôt de les inviter à travailler sur une base nouvelle en vue de construire ici un pays original dont, tous ensemble, nous pourrons être fiers parce que nous y serons considérés comme des citoyens égaux et libres.162 \u2022 L'ACTION NATIONALE Là est l\u2019avenir du Québec.Là est le pays qui peut emballer.Il y a du travail à réaliser pour mettre en forme une définition civique du pays du Québec.Mais ce travail ne concerne qu\u2019un dossier conduisant au statut d\u2019État-nation.Il y en a d\u2019autres.L\u2019un d\u2019eux est certes l'élaboration d\u2019un projet de société qui renforce les liens civiques entre les Québécois et les Québécoises.Pour s\u2019y mettre, il faut, au préalable, corriger le tir.C\u2019est la clé qui conduit au projet de société et celle qui ouvre la porte permettant d\u2019accéder au statut de membre des Nations-Unies.BIBLIOGRAPHIE Les politiques de l\u2019identité.Nationalisme, patriotisme et multiculturalisme, Anthropologie et sociétés', 19-3 : 87-109.L\u2019ethnie à 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par Hélène Pelletier-Baillargeon Œuvre principale avant la publication d\u2019Olivar Asselin : Marie Gérin-Lajoie, de mère en fille, la cause des fenvnes, Boréal Express 1985, 382 pages.Cette biographie s\u2019est mérité le Prix Maxime-Raymond et elle a été retenue comme finaliste pour le Prix du Gouverneur général du Canada en 1986. Chapitre XXVII Le silence du mot lui était encore plus impossible que celui de la pensée.Docteur Joseph Gauvreau dans Le Progrès du Golfe, 7 mai 1937.Les feux de l\u2019actualité politique se trouvent en effet braqués sur de tout autres scènes en cet hiver 1913.Tel qu\u2019appréhendé, le rapport d\u2019Asselin sur l\u2019immigration belge et française a tôt fait de rejoindre les tablettes et de se muer en pièce d\u2019archives.Aux Communes, le débat sur la loi de la Marine se poursuit dans un climat d'irréalité sans précédent.Si l\u2019on excepte le combat isolé d\u2019un Paul-Émile Lamarche et d\u2019une poignée de résistants sans étiquette, l'opposition libérale apparaît de plus en plus formelle.L\u2019ancien projet de loi de Laurier, tout en se rendant aux desiderata de la Grande-Bretagne en matière de contribution militaire de la part de sa colonie, visait tout de même à créer un embryon de marine canadienne, si minime soit-elle.Le projet de Borden n\u2019est qu\u2019une simple contribution ponctuelle d\u2019urgence répondant à l\u2019appel insistant de l\u2019Amirauté britannique.S\u2019il ne se sentait lié par ses imprudentes promesses «opposi-tionnistes» de Drummond-Arthabaska, le Premier ministre aurait pu, tout aussi bien, se contenter d\u2019amender le projet de son prédécesseur.Toute cette manœuvre de suspension sans abrogation, suivi d\u2019une substitution n\u2019est, de sa part, que purs jeux d\u2019illusions : une fois de plus, camouflée par la redondance des mots, la politique impériale est, plus que jamais en train de se remettre en marche dans la colonie canadienne.Et il n\u2019y a plus de Bourassa, en Chambre, pour lui barrer la route.Ni même de Laurier pour la temporiser quelque peu par le recours à son étemel jeu de balancier.L\u2019ACTION NATIONALE \u2022\t171 Sur le front scolaire ontarien, au contraire, les choses sont en train de se corser.Provisoirement incapables d\u2019obtenir réparation, devant les parlements, pour les effets pervers du Règlement 17, les Franco-Ontariens sont entrés en dissidence.Dans les écoles paroissiales où ils se retrouvent majoritaires, la résistance passive s\u2019organise : des professeurs refusent carrément d\u2019obtempérer et l\u2019enseignement en français se poursuit comme auparavant dans les classes.Le prétexte évoqué?Aucun élève canadien-français n\u2019est encore jugé apte à recevoir un enseignement dispensé en anglais.Dans certaines écoles, les inspecteurs gouvernementaux chargés de l\u2019application du Règlement 17 se heurtent à de véritables lignes de piquetage érigées par des mères de famille en colère, bien déterminées à leur interdire l\u2019accès des classes françaises.Pour avoir tenté de jouer du muscle à l\u2019encontre de la fronde féminine ainsi dressée, certains inspecteurs ont dû faire face à une riposte inattendue : ces dames ont retiré, d\u2019un même geste, les redoutables épingles qui assujettissaient leurs chapeaux à leurs chignons et sont passées à leur tour à l\u2019attaque.Plusieurs représentants gouvernementaux ainsi «épinglés» ont dû aller faire panser leurs plaies au poste de police.Dans les paroisses de langue française, bien des curés approuvent la résistance de leurs ouailles et fouillent dans leurs manuels de théologie pour y trouver la justification du chrétien de refuser la soumission à une loi injuste.N\u2019ont-ils pas, eux-mêmes, toujours enseigné à leurs fidèles catholiques que « la langue est la gardienne de la foi»?Le combat pour l\u2019école française sera donc aussi leur combat.N\u2019en déplaise aux évêques irlandais, M®r Fallon en tête, partisans, sinon inspirateurs directs du Règlement 17 ! Au Québec, les manifestations de solidarité envers la province insoumise se multiplient.Des liens familiaux très étroits relient, depuis toujours, les deux communautés de langue française.A la recherche de terres nouvelles, nombreux sont les rejetons des plus vieilles familles québécoises à s\u2019être établis dans la province voisine.Des dizaines de villages, au Québec, ont vu essaimer, sous la poussée des familles nombreuses, une partie de leur relève agricole vers les climats plus doux de l\u2019Ontario.L\u2019abolition du régime scolaire, consenti aux écoles bilingues depuis la Confédération, provoque donc une véritable onde de choc dans la belle Province.Une onde ressentie de plein fouet, jusqu\u2019aux assises vénérables de l\u2019Association Saint- 172 \u2022 L'ACTION NATIONALE Jean-Baptiste de Montréal1, fondée en 1834 par le patriote Ludger Duvemay.Or depuis quelques années, sur l\u2019insistance de son président, l\u2019ex-maire Hormidas Laporte, identifié à l\u2019aile nationaliste du parti conservateur, Asselin y avait accepté un poste de membre du bureau général.Ce n\u2019est pas tout de critiquer, avait plaidé son vieil ami, il faut bien un jour accepter de mettre aussi la main à la pâte ! Asselin avait obtempéré.En 1908, au moment de la démission d\u2019Hormidas Laporte à la présidence, Asselin avait été promu parmi les six directeurs de l\u2019Association.Tout à ses combats électoraux et à ses procès, il avait, jusque-là, peu entrepris pour secouer véritablement les colonnes du temple.Mais sa seule présence avait, peu à peu, attiré à la Saint-Jean-Baptiste une nouvelle génération de militants épris, comme lui, de renouveau et désireux d\u2019y participer.Plusieurs membres de l\u2019ACJC formés dans les collèges par son ami jésuite Samuel Bellavance étaient entrés, les uns après les autres, dans les carrières libérales, l\u2019enseignement et les affaires, sans rien perdre de leur désir d\u2019engagement chrétien et national.Les Joseph Versailles, les frères Guy et Anatole Vanier étaient de ceux-là.Ils y côtoyaient à nouveau, comme aux temps de la guerre du Transvaal, les Edouard Biron, les Jules Fournier, les Joseph Nolin, les Antonio Perrault, issus de La Ligue nationaliste d\u2019Asselin et davantage imprégnés, comme lui, d\u2019esprit laïc.Mais, pour les uns comme pour les autres, il s\u2019agissait, à long terme, d\u2019infléchir l\u2019action de la Saint-Jean-Baptiste vers un plus grand engagement dans les combats de l'heure pour la défense du français.La dérive désastreuse de la coalition nationaliste-conservatrice, dans l\u2019affaire des écoles du Keewatin, illustrait bien à quel point se faisait désormais sentir l\u2019urgence d\u2019une relève.C\u2019est cette frange militante, encore minoritaire à la Société, qui allait bientôt s\u2019imposer à la faveur de la crise ontarienne.Le 10 avril 1913, Asselin se trouve ainsi propulsé à la présidence de la Saint-Jean-Baptiste et entouré d\u2019un conseil largement acquis à ses projets d\u2019action et de réformes : 609 membres recrutés par son groupe lui ont accordé leur vote.Le «parti des sénateurs» ne recueille, pour sa part, qu\u2019un maigre 25% des suffrages.Les honorables 1.C\u2019est à l\u2019époque de la présidence d\u2019Asselin que l\u2019Association Saint-Jean-Baptiste prit le nom de Société Saint-Jean-Baptiste (SSJB).L\u2019ACTION NATIONALE \u2022 173 François-Liguori Béique, Raoul Dandurand et Laurent-Olivier David doivent, bon gré mal gré, s\u2019incliner devant la poussée contestataire incarnée par l\u2019équipe Asselin.Cette dernière a du pain sur la planche.Elle se propose notamment de transformer la Caisse d\u2019économie en véritable levier d\u2019action et de revoir de fond en comble la gestion de la dette contractée à l\u2019occasion de l\u2019érection du Monument national.Mais, surtout, de remettre en question la composition et le déroulement du fameux défilé symbolique du 24 juin.Ce défilé, l\u2019ancien directeur du Nationaliste l\u2019avait plus d\u2019une fois critiqué et tourné en ridicule, au nom d\u2019une conception plus élevée, plus austère et plus exigeante du nationalisme canadien-français.Or les nobles causes sont loin de lui faire défaut en ce printemps 1913.Le premier de ces champs d\u2019action offerts à la nouvelle militance de la Société est, sans conteste, celui du combat franco-ontarien pour le rétablissement des droits du français dans les écoles séparées.Au lendemain de son accession à la présidence de la SS JB, Asselin en fait clairement sa priorité, plan d\u2019action détaillé à l\u2019appui.Cette décision jette aussitôt la consternation dans le «parti des sénateurs».Libéraux d\u2019allégeance et familiers du Premier ministre, les Béique, les Dandurand et les David savent tous que, pour le moment du moins, Laurier n\u2019entend pas compromettre ses chances de reprendre un jour le pouvoir, en s\u2019opposant ouvertement à sa majorité de langue anglaise.Ami intime du chef libéral, Laurent-Olivier David, pour sa part, ne voit pas sans alarmes la grande institution patriotique s\u2019avancer avec résolution sur le terrain politiquement miné de la contestation du Règlement 17.Candidat opposé au parti de Laurier il y a quelques mois à peine, le président Asselin - David le sait - ne manifestera aucune indulgence pour une réédition de la politique «du juste milieu» si chère à Laurier! Aussi le sénateur-écrivain songe-t-il sérieusement à démissionner, plutôt que de s\u2019associer au mouvement de soutien qui s\u2019annonce déjà en faveur des rebelles ontariens.Le sénateur David ne mettra pas son projet à exécution.Les adversaires d\u2019Asselin le persuaderont plutôt de persévérer dans l\u2019opposition jusqu\u2019à ce que le président s\u2019attire des opposants en nombre suffisant pour être désavoué par les siens, ce qui, pense-t-on, ne saurait tarder, vu le caractère primesautier du personnage.On peut toutefois penser que l\u2019avis de M&r Bruchési, grand aumônier de la Saint-Jean-Baptiste, n\u2019est pas étranger à la décision du 174 \u2022 L'ACTION NATIONALE sénateur de surseoir momentanément à son désir de quitter le conseil.Très proche lui aussi de Laurier, l\u2019archevêque de Montréal n\u2019a jamais fait mystère de son inclination pour les politiques de compromis privilégiées par Rome.À lui aussi, le programme d\u2019action d\u2019Asselin apparaît comme un projet belliqueux, incitant des citoyens, jusque-là loyaux et pacifiques, à la désobéissance civile et au défi à l\u2019autorité établie.À l\u2019instar de Msr Lartigue à l\u2019époque de la rébellion des Patriotes, M®r Bruchési a d\u2019ailleurs toujours accordé sa pleine adhésion à la doctrine catholique de l\u2019heure concernant l\u2019origine divine de l\u2019autorité civile.On ne saurait cependant combattre efficacement des idées pernicieuses en cédant toute la place à ceux qui en font la promotion : en dépit de ses répugnances personnelles, Laurent-Olivier David demeurera donc en poste au conseil, en qualité d\u2019ancien président.Élu avec une majorité imposante, Asselin va donc aller de l\u2019avant dans ses projets, entraînant, une fois de plus, la jeune relève à sa suite.Son premier souci : prendre contact avec les forces vives de la résistance ontarienne dont l\u2019âme dirigeante et la caution spirituelle se trouvent désormais incarnées par un simple religieux, le père Charles Charlebois de la congrégation des Oblats.Un sénateur libéral, Napoléon-Antoine Belcourt, et un sénateur conservateur, Philippe Landry - celui-là même qui avait pris la défense des colons français au Keewatin - ont tous deux accepté de mettre le prestige de leur fonction au service d\u2019une cause qui transcende les divisions partisanes en ce qu\u2019elle remet en cause, selon eux, l\u2019esprit même du pacte fédératif de 1867.Le 1er mai 1913, une délégation franco-ontarienne se rend donc à Montréal, à l\u2019invitation du président de la SS JB.Asselin la reçoit, avec la solennité qui s\u2019impose, dans son bureau du Monument national, boulevard Saint-Laurent.La délégation comprend l'imprimeur C.-S.O.Boudreau, président de l\u2019Association canadienne-française d éducation de I Ontario; l\u2019ancien député Onésime Guibord, président du Syndicat d\u2019œuvres sociales, qui édite Le Droit, nouvel organe de presse de la résistance ontarienne dont le premier numéro était paru le 27 mars précédent; le fonctionnaire Alphonse Charron, secrétaire du même Syndicat et le père Charlebois, homme effacé affirmant ne représenter que lui-même.La première requête des Franco-Ontariens concerne Le Droit, considéré par les militants comme le fer de lance de leur lutte au L'ACTION NATIONALE \u2022 175 Règlement 17.Sans un journal bien à eux, comment, plaident-ils, diffuser l\u2019information, rectifier et décoder les discours politiques et religieux, faire circuler les mots d\u2019ordre dans chaque village et dans chaque école entrés en dissidence?Or, le journal une fois imprimé, c\u2019est le personnel lui-même qui se cotise ensuite pour payer les frais d\u2019expédition.Des prêtres de la région outaouaise font, en ce moment, parvenir au journal leurs économies personnelles pour que sa publication puisse se poursuivre.Certains ont même entrepris, de leur propre chef, des quêtes dans les paroisses du Québec.Mais de l\u2019avis de tous, une telle situation ne saurait durer bien longtemps.Pour assurer la survie du journal, les Franco-Ontariens sont venus demander au président Asselin de les aider à réunir la somme de 35 000$ jugée indispensable pour faire face aux défis qui s\u2019annoncent.Trente-cinq mille piastres.une très grosse somme pour l\u2019époque! Sans doute Asselin en est-il plus que tout autre conscient.Mais persuader des actionnaires et des mécènes, puis fonder et maintenir à flot un journal de combat, créer un lien vivant entre des militants pareillement épris d\u2019idéal et de justice, n\u2019a-t-il pas consacré à pareille cause ses plus belles années de jeunesse?Après Le Nationaliste et L\u2019Action, Le Droit n\u2019a-t-il pas, à son tour, mérité de vivre, à l\u2019heure où la politique des élus s\u2019enlise chaque jour davantage dans les marécages de la compromission?La liberté des mots obéit à une nécessité démocratique non monnayable : Asselin donnera son plein appui à la délégation franco-ontarienne.Il relèvera le défi, dussent les «vieilles barbes» et les «vieilles ganaches» de «l\u2019ancienne garde» renâcler ou s\u2019en voir couper le souffle ! Asselin rameute aussitôt ses troupes, évalue ses effectifs, crée de nouvelle instances dans chaque paroisse de la ville.Il veut quadriller le territoire de petits groupes d\u2019action motivés et efficaces.Il invite aussi d\u2019autres organismes patriotiques à joindre leurs efforts à ceux de la Société nationale pour atteindre l\u2019objectif ambitieux fixé pour assurer la survie du Droit.Les temps ne sont guère propices, malheureusement, pour entreprendre des quêtes publiques de si grande envergure.À Montréal, le développement des affaires stagne, les faillites sont nombreuses, la vie chère et le chômage affectent sérieusement une population montréalaise largement prolétarisée par l\u2019industrie.Pourtant, nombreux sont les individus et les groupes à répondre à la convocation d\u2019urgence de la Saint-Jean-Baptiste et de son président.176 \u2022 L'ACTION NATIONALE Asselin peut aussi compter sur la toute jeune Ligue des droits du français, récemment mise sur pied par le père Joseph-Papin Archambault s.j.2 avec le concours de plusieurs amis d\u2019Asselin : le docteur Joseph Gauvreau, son ancien condisciple du séminaire de Rimouski, Orner Héroux et Léon Lorrain du Devoir, Anatole Vanier, autrefois de P ACJC, Henri Auger et bien d\u2019autres veulent assurer la promotion du français dans le commerce et l\u2019industrie.Ils se montrent aussitôt disposés à appuyer la lutte franco-ontarienne avec le concours d\u2019Asselin.Mais ils ne sont encore qu\u2019un petit groupe disposant de moyens limités.Plus nombreuses et mieux organisées, apparaissent au contraire les militantes de la Fédération nationale Saint-Jean-Baptiste fondée, sept ans auparavant, par Caroline Béique et Marie Gérin-Lajoie3 afin de doter les Canadiennes françaises d\u2019un mouvement féminin autonome.Issues, pour un grand nombre d\u2019entre elles, du comité des Dames patronesses de l\u2019Association Saint-Jean-Baptiste, les premières militantes de la Fédération voient grand.Elles souhaitent conjuger ensemble la cause nationale, comme cela va de soi, mais aussi la promotion des droits de la femme mariée, l\u2019accès aux études supérieures et l\u2019obtention du droit de vote pour les femmes.Elles réunissent déjà plusieurs associations professionnelles de femmes sous le chapeau de leur fédération : Association des employées de bureaux, Association des femmes d\u2019affaires, Association des employées de manufactures, etc.Un simple bulletin de liaison, très tôt mis sur pied, La Bonne parole, vient de se muer en journal, sous l\u2019impulsion d\u2019une toute nouvelle directrice de vingt-trois ans, Marie Gérin-Lajoie, fille aînée de la fondatrice.Parmi tous les groupes invités par Asselin à épouser la cause franco-ontarienne, la FNSJB va exercer une influence déterminante sur les moyens d\u2019action privilégiés pour tenter de réunir les 35 000$ nécessaires à la survie du Droit.2.\tCe Jésuite, nationaliste comme tant d'autres dans son ordre, était le petit-fils d\u2019un député patriote radical, Joseph Papin (1825-1862), auquel il devait son double prénom.Son illustre grand-père avait participé à la fondation de l\u2019Institut canadien en 1844, dont il avait été successivement président et secrétaire archiviste, puis à l\u2019élection de Louis-Joseph Papineau en 1851 et 1852.Ascendance prometteuse pour un fils militant de saint Ignace.3.\tCaroline Béique, née Dessaulles, était la femme du sénateur libéral François-Liguori Béique.Marie Gérin-Lajoie, née Lacoste, était la fille de sir Alexandre Lacoste, organisateur de l\u2019aile québécoise du Parti conservateur.À ce titre, ce dernier avait collaboré à la fondation du Devoir et contribué au rapprochement Monk-Bourassa dont la coalition avait préparé la défaite de Laurier en 1911.L\u2019ACTION NATIONALE \u2022 177 Plusieurs amies d\u2019Asselin, issues comme lui du journalisme ou du monde des lettres, font partie de la Fédération.Les unes, autrefois membres de la branche montréalaise du National Council of Women, fondé en 1893, y privilégient la cause des femmes.Les autres, provenant de l\u2019ancien comité des Dames patronesses de l\u2019Association Saint-Jean-Baptiste, y font valoir leurs préoccupations pour la cause nationale et les droits du français.Plusieurs d\u2019entre elles sont mariées à des membres encore influents de la Saint-Jean-Baptiste.Mais toutes défendent avec une égale fermeté l\u2019autonomie de leur Fédération par rapport à la SSJB nationale dont la présidence et direction sont exclusivement masculines.Asselin, qui souhaite ouvrir plusieurs fronts à la nouvelle militance de la Société, s\u2019inspire peut-être de la formule décentralisée privilégiée par ses «chères collègues», lorsqu\u2019il convie pareillement plusieurs organismes nationaux, voués à la promotion ou à la défense du français, à concerter leurs efforts et leurs dons pour appuyer la cause franco-ontarienne.Sur le plan de la pensée qu\u2019il a toujours souhaité remettre à l\u2019honneur à la SSJB, Asselin adopte, en tout état de fait, une approche de cette nature.Dès les premiers mois de son mandat, six commissions, de sept membres chacune, sont mises sur pied pour alimenter la réflexion et promouvoir des interventions ponctuelles de la part de la Société.Ce sont les commissions des «droits constitutionnels», celle des «intérêts économiques», des «intérêts scolaires», des «intérêts religieux», des «intérêts scientifiques» et des «intérêts sociaux».On ne peut s\u2019empêcher d\u2019observer une certaine similitude d\u2019approche, et même de structures, avec la formule des «cercles d\u2019études» en usage, aussi bien chez les femmes de la FNSJB que chez les étudiants de l\u2019ACJC pour favoriser le développement de la réflexion sur les questions d\u2019intérêt national, culturel, social ou religieux.Sur le plan personnel, un courant tout naturel de sympathie a tôt fait de s\u2019établir également entre Marie Gérin-Lajoie, présidente de la FNSJB et le président de la SSJB.Du temps où Asselin était très actif sur la scène municipale, bien des dossiers concernant l\u2019hygiène publique, la mortalité infantile4 la construction de logements ouvriers salubres, la distribution et l\u2019inspection du lait les avaient rapprochés.4.Le Nationaliste du 15 juin 1913 rapporte que, durant la seule année 1912, 4 835 bébés montréalais sont morts, soit le quart des 19 107 naissances enregistrées au cours de la même période.178 \u2022 L\u2019ACTION NATIONALE Tous deux, lui au Comité des citoyens suscité par Hormidas Laporte et les réformistes de l\u2019hôtel de ville, elle à la FNSJB, y avaient fait la promotion d\u2019une même vision des enjeux municipaux.Celle-ci portait la marque du vaste mouvement de réforme urbaine qui traversait alors l\u2019Amérique du Nord.C\u2019est dans ce même esprit qu\u2019une sœur de Marie Gérin-Lajoie, Justine Beaubien, avait fondé, en 1907, le premier hôpital canadien-français pour enfants à Montréal, l\u2019hôpital Sainte-Justine.Mais outre ces communautés de vue passées, bien des valeurs fondamentales les rapprochent encore.Marie Gérin-Lajoie, en effet, appartient à cette bourgeoisie «éclairée» dont les références culturelles et politiques ne s\u2019embarrassent guère des frontières du terroir ou de certains préjugés de clercs ignorants.Ces bibliothèques bourgeoises comportent un grand choix de livres européens.Des revues françaises, belges, anglaises ou américaines s\u2019y côtoient et influencent les idées et l\u2019action de leurs propriétaires.Profondément croyante elle-même, la présidente de la FNSJB estime toutefois que foi et intelligence doivent faire bon ménage.C\u2019est dans cet esprit, sans doute, que la militante féministe, qui avait publié, en 1902, un Traité de droit usuel à l\u2019usage des femmes de la province de Québec, s\u2019est choisi un directeur spirituel venu de France et installé depuis quelques années au collège Sainte-Marie, véritable chef lieu de la mouvance nationaliste de l\u2019ordre canadien.Très tôt en harmonie de pensée avec son confrère Samuel Bellavance, fondateur de l\u2019ACJC5, le père Stanislas Loiseau est sans doute entré très facilement dans les vues de sa dirigée concernant l\u2019urgence, pour les femmes du Québec, de manifester une solidarité active envers leurs sœurs résistantes de l\u2019Ontario.Le président de la SSJB va donc trouver, chez la présidente de la FNSJB une alliée de choix, tout entière dévouée à la cause.Pour la défense de la résistance ontarienne et le renflouage financier du Droit, Asselin met rapidement sur pied un comité d\u2019action dont Marie Gérin-Lajoie-mère fait aussitôt partie, à titre de présidente de la FNSJB.Dès qu\u2019il s\u2019agit de levée de fonds - surtout lorsque l\u2019on estime l\u2019objectif difficile à atteindre - tous les regards masculins se tournent spontanément vers ces quêteuses professionnelles que sont devenues, dans chaque organisme, ces «dames patronesses» indispensables en dépit de l\u2019anonymat qui, le plus 5.C\u2019est le Père Bellavance que le Père Loiseau désignera plus tard pour lui succéder comme directeur spirituel de Marie Gérin-Lajoie-fille.L'ACTION NATIONALE \u2022 179 souvent, demeure leur lot.Qu\u2019ont-elles à suggérer, ces dames, pour compléter le manque à gagner de l\u2019objectif, une fois la contribution des organismes-amis encaissée?La méthode, suggérée vraisemblablement par les femmes de la FNSJB s\u2019écarterait, cette fois, des formules traditionnelles des tombolas, des bazars de charité ou des dîners-bénéfices, formules qui toutes, se heurtent aux limites de la sphère domestique.Cette fois, croient-elles, il faut que la propagande en faveur de la cause franco-ontarienne déborde les salles de couvents et les réfectoires, pour aller rejoindre chaque Canadien français dans les rues et les lieux de travail.Depuis longtemps, en effet, les œuvres sociales canadiennes-anglaises utilisent avec succès la formule plus moderne du tag day : à un jour donné, des bénévoles envahissent les rues, les esplanades, les sorties des grands magasins, des usines et des bureaux, les porches d\u2019églises ou de temples, pour recueillir les oboles des passants.En échange, elles remettent à ceux-ci un insigne publicitaire, fleur ou macaron qui, distribué à des milliers d\u2019exemplaires, fait connaître le bien-fondé de l\u2019œuvre.Certains membres de la FNSJB ont déjà expérimenté l\u2019efficacité de la formule du tag day, lorsqu\u2019elles participaient aux activités bénévoles du National Council of Women avec leurs consœurs de langue anglaise.Elles estiment maintenant les temps mûrs pour en expérimenter la formule auprès de la population de langue française.Aucune cause, en effet, ne saurait mieux s\u2019y prêter que celle du soutien aux écoles canadiennes-françaises de l\u2019Ontario.Au conseil de la SSJB certains membres, particulièrement les clercs, émettent quelques réserves à l\u2019idée de voir des femmes catholiques s\u2019inspirer de méthodes de charité «protestantes».Objection, surtout, à voir des dames et des jeunes filles «prendre la rue» au risque de s\u2019exposer à des remarques grossières ou à des propositions déplacées de la part d\u2019hommes prétendument sollicités pour une bonne cause.Ces objections sont vite balayées du revers de la main par un président résolu.Aux États-Unis, Asselin lui-même a déjà été témoin du succès de la formule.Il y aura donc tag day au Québec en faveur de la cause franco-ontarienne en ce printemps 1913.C\u2019est la SSJB qui en assurera l\u2019organisation, avec le concours des dames de la FNSJB.L\u2019emblème choisi sera celui d\u2019une fleur dont le nom se prête à une double signification : la pensée.Et, naturellement, cette «pensée» sera 180 \u2022 L\u2019ACTION NATIONALE «française»! Chaque donateur en recevra, ce jour-là, l\u2019effigie sous forme de bouton métallique, après avoir versé son obole dans la tirelire des quêteuses.Cette journée sera dite celle du Sou de la pensée française.Enfin, le libellé de l\u2019objectif de la campagne parlera de «la cause des écoles françaises de l\u2019Ontario» plutôt que de celle d\u2019un journal encore mal connu et dont la nécessité est plus difficile à établir auprès du grand public sollicité.Le produit de la quête sera donc versé à l\u2019ACFEO qui se chargera ensuite d\u2019en remettre la quote-part au Droit.Asselin se montre enchanté de la tournure des décisions.Jusqu\u2019à présent, l\u2019entreprise semble se présenter sous les meilleurs auspices.La campagne publicitaire est donc lancée, à grand renfort d\u2019annonces dans tous les journaux de la province.Un grand nombre d\u2019entre eux publient sans frais les encarts que leur fait parvenir le président de la SSJB6.Ce dernier toutefois, ne peut s\u2019empêcher d\u2019égratigner au passage les initiatives passées de ses prédécesseurs à la présidence.Il le fait en annonçant sa décision, longuement mûrie, de supprimer le défilé traditionnel du 24 juin, afin de verser intégralement au fond de secours franco-ontarien, les sommes habituellement consenties pour les pièces pyrotechniques, les chars allégoriques, les uniformes et les fanfares.Et il est loin d\u2019y mettre les formes stylistiques que commanderait le souci de ménager les susceptibilités de ses devanciers.La circulaire qu\u2019il publie, à l\u2019intention de tous les membres de la Société, réflète bien l\u2019esprit, sinon la lettre, de ses éditoriaux ravageurs du Nationaliste : La fête ne consistera pas en processions et feux d\u2019artifice.Nous croyons que, pour les races menacées dans leur existence, ces manifestations ont quelque chose de puéril, qui ne sert qu\u2019à exciter la pitié dédaigneuse des autres races.7 À l\u2019époque du Nationaliste, on s\u2019en souvient, le jeune pam-phétaire s\u2019était abondamment moqué du symbole de soumission bêlante représenté par le mouton traditionnel qui, sur le dernier char 6.\tLe récit de cette collaboration importante de la F.N.S.J.B.à la campagne du Sou de la pensée française est, en grande partie, redevable à VHistoire de la Société Saint-Jean-Baptiste de Montréal, des Patriotes au fleurdelysé, 1834-1948 publiée par Robert Rumilly aux Éditions de l'Aurore, Montréal 1975.7.\tOlivar Asselin, circulaire citée dans Le Sou de la pensée française in Pensée française.Fides 1993, p.81.L'ACTION NATIONALE \u2022 181 allégorique du défilé, accompagnait un Jean-Baptiste enfant, obligatoirement bouclé, et généralement choisi parmi les plus jolis garçons impubères des écoles élémentaires.Dans sa circulaire aux membres, le nouveau président de la SSJB s\u2019était bien gardé de faire référence à ses propos de jeunesse.Mais c\u2019était sous-estimer la mémoire tenace et l\u2019esprit provocateur de certains de ses amis non assujettis, comme lui, au devoir de réserve dicté par les hautes responsabilités de fonction qui sont désormais les siennes.Jules Fournier, le tout premier, commence par s\u2019en donner à cœur joie dans L'Action où, dès l\u2019élection d\u2019Asselin à la présidence, il n\u2019avait cessé de brocarder l\u2019accession de l\u2019ancien pamphlétaire au statut de grand notable de la SSJB ! Fournier ne faisait là que reprendre les étincelants paradoxes lancés par Asselin lui-même, dans sa fameuse préface aux Souvenirs de prison de son ami.Ce dernier lui rendait alors joyeusement la monnaie de sa pièce : Quand il (Asselin) défendait de son corps l\u2019intérêt public, quand il payait de son repos, de son bien-être matériel - et parfois de sa liberté - l\u2019audace de dire la vérité, il faisait lever les épaules, il n\u2019inspirait que des paroles de dédain.Aujourd\u2019hui qu\u2019il trouve moyen de vendre à M.Bazinet, d\u2019Ou-tremont, pour 3 000$ des «lots» qui en valent bien 1 500$, M.Bazinet, comme tout Canadien qui se respecte, n\u2019éprouve plus pour Asselin qu\u2019une profonde admiration8.Et pour comble des combles, voici que jeudi soir on l\u2019élit à l\u2019unanimité président de la Saint-Jean-Baptiste - après l\u2019avoir, trois jours auparavant, appelé à siéger au Conseil d\u2019Administration de la Bourse de l\u2019Immeuble aux côtés de M.U.-H.Dandurand9.Président de la Saint-Jean-Baptiste.Quelle revanche ! Président de la Saint-Jean-Baptiste! Soupesez-moi ces mots, s\u2019il vous plaît, avec tout ce qu\u2019ils enferment, pour un Canadien, de gravité, de sérieux, de solennité légendaire, et dites si l\u2019Asselin du Nationaliste, anarchiste et détraqué, n\u2019est pas mieux vengé par ce titre qu\u2019il ne l\u2019eût été par celui-même de premier ministre ! Asselin homme d\u2019affaires.Asselin gagnant de l\u2019argent [.] 8.\tAllusion directe au travail d\u2019Asselin au Crédit Métropolitain.9.\tEntrepreneur canadien-français prospère qui devait sa célébrité au fait d\u2019avoir été le premier citoyen de la métropole à posséder et à conduire un véhicule automobile dans les rues de Montréal.Les initiales du personnage répondaient, dit-on, au remarquable patronyme d\u2019Ucal-Hysopompe.182 \u2022 L'ACTION NATIONALE En vérité, en vérité, mes amis, l\u2019Ecclésiaste s\u2019est trompé et vous en êtes tous témoins : nous voyons aujourd\u2019hui, pour une fois, quelque chose de nouveau sous le ciel.10 On peut donc imaginer avec quelle jubilation verbale, Fournier accueille la décision d\u2019Asselin de supprimer le défilé (et par la même occasion, «le Mouton» du défilé).Mais c\u2019est Godfrey Langlois, évincé par Laurier de la direction du Canada trois ans auparavant, qui va donner au président Asselin le «baiser de Judas» et créer, de toutes pièces, la fameuse «affaire du Mouton».Représentant de la tradition radicale du parti libéral, Langlois n\u2019avait jamais fait mystère de son appartenance à la franc-maçonnerie ni de ses idées touchant la laïcisation de l\u2019enseignement public, attitude qui, naturellement, lui avaient valu l\u2019opposition farouche de M§r Bruchési.Laurier était grandement redevable à l\u2019archevêque de Montréal : ce dernier avait autrefois contribué à dédouaner son parti des accusations de radicalisme qui avaient longtemps pesé sur lui et compromis sa réputation auprès de Rome et de l\u2019électorat.Le prélat n\u2019avait guère rencontré de difficultés à persuader Lomer Gouin et son ami Laurier de se débarrasser du fâcheux journaliste.En 1910, Langlois, dûment dédommagé par son parti, avait fini par céder la direction du Canada à Fernand Rinfret.Ne s\u2019estimant pas réduit au silence pour autant, le limogé, encore fringant, avait aussitôt fondé Le Pays.Il ressucitait ainsi le nom d\u2019un journal radical à la fondation duquel avait notamment participé, en 1852, Joseph Papin et le propre neveu de Papineau, Louis-Antoine Dessaulles.L\u2019annonce de l\u2019annulation du défilé de la Saint-Jean va aussitôt mettre le proscrit en verve : célébrer « la mort du Mouton » devient alors son thème éditorial de prédilection.Le Pays voit, avec grande satisfaction, dit-il, disparaître de la fête nationale des Canadiens-Français une symbolique et des célébrations à caractère religieux : le «Mouton», pour Langlois, c\u2019est «l\u2019agneau de Dieu», c\u2019est la brebis perdue et retrouvée de l\u2019Évangile.Ces images n\u2019ont pas leur place dans une Fête nationale.Partisan libéral, en dépit du camouflet qu\u2019il vient de subir de la part de de son parti, Langlois, on le devine, n\u2019a guère d\u2019atomes crochus avec les nationalistes.Asselin et lui se sont affrontés, trois ans auparavant, sur la question municipale.Durant son bref passage au 10.L'Action, 12 avril 1913.L\u2019ACTION NATIONALE \u2022 183 Devoir, le président de la SSJB a même dénoncé certaines tentatives d\u2019infiltration des membres de la Loge l\u2019Émancipation au Conseil municipal.Ce n\u2019est certes pas le souci de ménager l\u2019entreprise d\u2019Asselin à la SSJB qui motive ici Langlois, dans son persiflage amusé du «mouton» catholique.Ce pourrait même être le contraire !.L\u2019effet ne se fait pas attendre.Profondément blessé et prenant prétexte de réfuter les propos du Pays, PvLr Bruchési profite d\u2019une allocution aux membres de la SSJB pour marquer indirectement son désaccord avec la décision du président de supprimer les manifestations traditionnelles du défilé : Quoi de plus édifiant, s\u2019exclame-t-il, que de voir, au milieu de nos fêtes, un enfant gracieux et pur symbolisant le Précurseur, et à ses côtés le doux agneau, image du Rédempteur ?Certains hommes parmi nous se moquent de tout cela.Ils parlent de notre attachement au «mouton».Il faut qu\u2019ils cessent un langage aussi insultant pour des croyances vénérables et pour de chères traditions.Notre symbole vaut infiniment mieux que d\u2019autres queje ne veux pas nommer.Nous le garderons donc.Ceux qui le dédaignent et le méprisent font voir qu\u2019ils n\u2019ont pas de sens chrétien.\" Il n\u2019en faut pas davantage pour réactiver l\u2019amalgame «Asselin-franc-maçonnerie» entretenu par La Vérité au Québec et La Croix de Montréal aux temps du Nationaliste ! Le journal de Tardivel lance de nouvelles accusations contre le président de la SSJB qui cherche à «bannir Dieu» de la fête nationale des Canadiens-Français.Des membres du Conseil général envoient aussitôt une mise au point au journal pour défendre la nouvelle politique mise de l\u2019avant par la Société : lancer l\u2019indispensable collecte du Sou de la pensée française, plutôt que de gaspiller des fonds en manifestations bruyantes et inutiles.Mais le ver s\u2019est quand même insinué dans la pomme : de «bons catholiques», quoique nationalistes, regardent désormais avec une certaine suspicion la campagne du Sou de la pensée française.L\u2019archevêque de Montréal, qui craint avant tout de voir les fonds recueillis se retourner contre les évêques irlandais de l\u2019Ontario favorables au Règlement 17, se tient désormais silencieux.Venant du Grand aumônier de la SSJB, un tel silence équivaut à un blâme.Il 11.Cité par Robert Rumilly dans son Histoire de la Société Saint-Jean-Baptiste, op.cit.p.237.184 \u2022 L'ACTION NATIONALE suscite aussitôt des interrogations chez des curés montréalais, jusque-là bien engagés dans la campagne.Le réseau paroissial institué par Asselin marque le pas dans ses activités.Devant les militants, certains pasteurs laissent même entendre que les sommes recueillies auraient peut-être avantage à demeurer dans les paroisses?La campagne commence aussi à rencontrer des réticences chez certains laïcs : sans l\u2019appui de leur évêque, plusieurs avouent leur hésitation à financer des citoyens ontariens accusés de défier la loi.A la FNSJB certaines militantes, moins proches du mouvement nationaliste et davantage marquées par leur expérience au NCW, craignent d\u2019indisposer leurs consœurs de langue anglaise en s\u2019engageant ouvertement en faveur du soutien aux dissidents franco-ontariens.Il faudrait, au bas mot, douze cents quêteuses pour rencontrer les objectifs de la campagne.L\u2019organisatrice générale, madame Lemaire, en recrute péniblement sept cent.Asselin et son équipe tiennent bon : la journée du Sou de la pensée française se tiendra en juin, peu avant la Saint-Jean et tel que prévu dans le plan initial.Mais sous l\u2019effet de la contagion, une autre défection, plus importante encore, va survenir pour miner la crédibilité de la Société et de son conseil : la Société Saint-Jean-Baptiste de Québec refuse de se joindre au regroupement d\u2019organismes nationaux, suscité par celle de Montréal, pour mieux concerter les efforts communs, au cours de la campagne de souscription.En désaccord total avec la décision de Montréal de supprimer le défilé traditionnel de la Saint-Jean, la SSJB de Québec déclare vouloir faire cavalier seul.Elle fera directement parvenir à l\u2019ACFEO une obole à sa discrétion et tiendra, comme à l\u2019accoutumée, son défilé dans la Vieille capitale.Dans L\u2019Action, Jules Fournier stigmatise aussitôt la pusillanimité ombrageuse des notables de Québec : Lorsqu\u2019en 1911 les Québecquois12 parlèrent pour la première fois de réunir dans leur ville un Congrès pour la défense du français, l\u2019Association Saint-Jean-Baptiste de Montréal applaudit des deux mains et, sans perdre un instant, chargea quelques-uns de ses membres les plus actifs de se mettre à la disposition des organisateurs de l\u2019entreprise.C\u2019était tout naturel.Aujourd\u2019hui que de Montréal part le mouvement analogue de la Pensée Française, - simple corollaire, pour le dire en passant, de 12.Graphie utilisée par Fournier pour distinguer les habitants de la ville de Québec des ci-toyens de la province.L\u2019ACTION NATIONALE \u2022\t185 l\u2019œuvre du Congrès, les Québécois nous font savoir qu\u2019ils n\u2019en sont pas, qu\u2019ils n\u2019en veulent pas être, et que nous ayons dans cette affaire à nous arranger seuls.C\u2019est non moins naturel.Il faudrait pour s\u2019en étonner ne pas connaître Québec.Il faudrait ignorer le trait de caractère qui, avec l\u2019amour de l\u2019encroûtement et la vanité bouffonne, fait le fond même de l\u2019âme québécquoise; c\u2019est à savoir une défiance irréductible de tout ce qui n\u2019est pas de Québec, compliquée, à l\u2019égard de Montréal, d\u2019une jalousie féroce et sournoise de parent pauvre.«Tout ce qui vient de Nazareth est souillé».Pour le Québecquois, tout ce qui vient de Montréal est maudit.Le Québecquois en veut à Montréal, d\u2019abord, de n\u2019être pas Québec.13 D\u2019autres villes du Québec, fort heureusement, demeurent solidaires de la démarche entreprise par Montréal en faveur des Franco ontariens.À l\u2019image des «journées canadiennes-françaises» tenues à Ottawa, peu de jours avant la grande collecte du tag day, elles organisent, elles aussi, des sessions publiques où des orateurs de prestige se succèdent à la tribune pour encourager la résistance des écoles françaises.On y entend, tour à tour, les sénateurs Belcourt et Landry, le docteur Gauvreau et le père Papin-Archambault de la Ligue des droits du français, Adjutor Rivard, président de la Société du Parler français14.Mais surtout, infatigable et omniprésent, Olivar Asselin, président de la SSJB de Montréal, leader charismatique en qui les Franco ontariens fondent de très grands espoirs.Leurs attentes ne seront toutefois qu\u2019en partie comblées.Affectée par les dissentions, la quête de la Pensée française ne récolte que 15 000$.Prévenu à l\u2019avance de la suppression de son défilé annuel, le public montréalais n\u2019aurait-il pas, de son côté, boudé la campagne d\u2019Asselin et ménagé un accueil timoré aux 700 quêteuses mobilisées par la FNSJB ?La question reste posée.De son côté, la soirée littéraire et artistique de haute tenue, organisée par Asselin lui-même comme substitut au défilé traditionnel, n\u2019avait pas contribué à améliorer ses relations avec l\u2019Archevêché.Inconscient ou provocateur, le président de la SSJB n\u2019avait rien imaginé de mieux que d\u2019inviter l\u2019avocat-poète Gonzalve Desaulniers, 13.\tL\u2019Action, 7 mai 1913.14.\tDans toute cette affaire, Adjutor Rivard, se solidarisera cependant de la réticence de la SSJB de Québec à joindre ses efforts à celle de Montréal.186 \u2022 L\u2019ACTION NATIONALE ancien secrétaire de la section Saint-Jacques de la Saint-Jean-Baptiste à y réciter des poèmes de sa composition.Or Gonzalve Desaulniers, tout comme Godfrey Langlois, appartient à l\u2019école radicale dont se réclame le directeur-fondateur du Pays.Son nom avait même été mentionné, en 1910, par les jeunes activistes de l\u2019ACJC qui avaient réussi à s\u2019emparer des listes de membres et des procès-verbaux de réunions de la Loge l\u2019Émancipation.Dans l\u2019état de tension qui s\u2019était établi, inviter Desaulniers équivalait à mettre le feu aux poudres.Le jour même de la manifestation, M®r Bruchési menace donc de fermer personnellement la grande salle de l\u2019Université prêtée pour la circonstance, si Desaulniers s\u2019y produit15.Peu soucieux d\u2019envenimer le débat et de compromettre son ami Asselin, Desaulniers s\u2019éclipse rapidement.Dès le lendemain, La Vérité prend prétexte de l'incident pour reprendre de plus belle ses accusations de complicité maçonnique à l\u2019endroit du président de la SSJB de Montréal.Asselin rapporte les péripéties de la journée à sa femme qui séjourne à Woodlands, avec les enfants, depuis le début des vacances scolaires : [.] À mon arrivée, je trouve la ville sans dessus-dessous par suite de la nouvelle gaffe de ce matois d\u2019imbécile de Bruchési qui est intervenu à la dernière minute pour empêcher que Desaulniers ne dit (sic) des vers à la séance littéraire et artistique de mardi soir.Voilà une ingérence qui est ennuyeuse pour la Saint-Jean-Baptiste, mais qui coûtera encore bien plus cher à l\u2019archevêque.Après le discours qu\u2019il était allé faire sur le mouton, il ne pouvait mieux servir les anticléricaux.Ceux-ci jubilent.16 Jusqu\u2019à la toute fin de la campagne, Asselin aura donc encaissé les coups avec un stoïcisme remarquable.Chef d\u2019une coalition qu\u2019il a mise sur pied pour réunir les sommes nécessaires à la survie du Droit, coalition qu\u2019il savait fragile, Asselin a évité tout éclat susceptible d\u2019élargir les fissures qui apparaissaient, ça et là, au sein de son organisation, depuis que s\u2019était manifestée la désapprobation de Monseigneur de Montréal.Les résultats, décevants à ses yeux, de la quête de la Pensée française une fois rendus publics, plus rien ne retient désormais le pamphétaire de dire tout haut ce qu'il pense et de régler ses comptes avec ses adversaire ! 15.\tL\u2019Université de Montréal possède alors une châtie romaine qui relève du droit canon et en vertu de laquelle l\u2019évêque titulaire y détient les pouvoirs de chancelier.16.\tC.P.A.P.A Lettre d\u2019Olivar Asselin à sa femme, 26 juin 1913.L'ACTION NATIONALE \u2022 187 Le 26 juillet 1913, sous le couvert d\u2019une «entrevue» soi-disant «accordée» à Fournier, il livre à L\u2019Action un véritable réquisitoire dressé contre l\u2019inertie conjuguée du cléricalisme, du loyalisme et de l\u2019anglomanie pour saper les forces de la résistance nationale à l\u2019assimilation17.Il n\u2019y va pas de main morte.Le brulôt a beau atterrir dans une ville en partie désertée par les vacanciers, il atteint rapidement toutes ses cibles.À Montréal, à Québec, à Ottawa, comme dans toutes les villégiatures de la province, il n\u2019est désormais plus question que de.«l\u2019affaire du Mouton», telle que vue et résumée de façon lapidaire par Asselin.Une pièce d\u2019anthologie qui plonge tel lecteur dans le ravissement intellectuel le plus complet, tel autre dans la colère et la consternation la plus profonde.D\u2019entrée de jeu, en effet, Asselin réclame clairement, pour la fête nationale des Canadiens-Français, une autonomie d\u2019action par rapport aux manifestations religieuses qui l\u2019accompagnent.Ce faisant, il fait surgir l\u2019un des spectres les plus redoutés de son époque : celui de la séparation de l\u2019Église et de l\u2019État, vision tributaire de la France laïque et républicaine et, pour cela même, stigmatisée dans son milieu par les pouvoirs ecclésiastiques.Asselin bouscule donc ici bien du monde : À propos de pensée française Si nous n\u2019étions que catholiques, nous n\u2019aurions pas lieu de fêter la Saint-Jean plutôt qu\u2019un autre jour ; pour affirmer cette croyance religieuse, il suffit de célébrer, par exemple, la Fête-Dieu.Les cérémonies religieuses que nous mêlons à la Saint-Jean ont pour but de marquer le caractère catholique que les événements ont donné chez nous à la langue, à la pensée, à l\u2019action française; mais la fête est et doit rester avant tout une fête française, par opposition à d\u2019autres fêtes nationales qui ont également le cachet catholique.La Saint-Jean, fête nationale canadienne-française, n\u2019avait jamais, depuis longtemps, donné lieu à la moindre manifestation pratique de l\u2019esprit, de la pensée française; les processions qu\u2019on faisait par les chemins, les feux qu\u2019on allumait sur les collines, les messes mêmes qu\u2019on allait entendre dans les temples ou sur les places publiques, étaient devenus autant de rites machinaux, dont le croissant éclat coïncidait avec l\u2019affaiblissement de la conscience, de la dignité, de la volonté nationale.17.Peu après la publication de son entrevue à L'Action, Asselin en reprendra l\u2019essentiel, et le peaufinera, dans une brochure intitulée Le Sou de la pensée française et qui constitue sans doute l\u2019une de ses plus caustiques et plus brillantes «Feuilles de combat».C\u2019est à ce dernier texte que nous emprunterons les citations qui vont suivre.188 \u2022 L'ACTION NATIONALE Pour rendre à la fête sa signification, nous avons cru devoir inviter la population canadienne-française à souscrire ces jour-là d\u2019une manière tangible à une forme quelconque d\u2019action française : de là l\u2019institution du Sou de la Pensée française; à une forme indiscutable d\u2019action française : de là notre résolution de verser cette année le Sou au fonds de défense de l\u2019enseignement français en Ontario.18 Asselin donne ensuite le sens précis de cette «pensée française» qu\u2019il entend désormais promouvoir dans les actions ponctuelles menées sous sa gouverne par la SSJB.Pour lui, la «pensée française» [.] «c\u2019est une manière de sentir, de penser, déjuger» qui distingue tous les locuteurs de la langue française (qu\u2019il soient Français, Belges ou Canadiens-Français) des locuteurs de la langue anglaise (Britanniques, Américains ou Canadiens-Anglais), ou des locuteurs de la langue allemande (Allemands ou Autrichiens).Pour Asselin, la «pensée française» renvoit donc à une notion beaucoup plus large, celle que nous désignons plus volontiers aujourd\u2019hui sous le nom de «culture» et qui englobe les façons particulières selon lesquelles un peuple aborde, aussi bien les relations interpersonnelles et communautaires et la gestion des affaires publiques, que l\u2019éducation ou la création artistique.Aussi ardent défenseur soit-il des «droits du français», Asselin n\u2019en pense pas moins qu\u2019une langue devenue, par évolution, simple traduction de la «pensée» de «l\u2019autre» serait vouée, tôt ou tard, au dépérissement et à l\u2019assimilation.Sans cette vitalité de la «pensée française», écrit-il, nous ne serions plus, dans l\u2019ordre intellectuel, que «des bâtards ou des dégénérés».Nous parlerions encore français, croit-il, mais nous ne serions déjà plus de «mentalité française».Pour pallier cette menace d\u2019affaiblissement de la pensée et, par corollaire, de la langue, Asselin, on l\u2019aura deviné, préconise l'intensification des liens et des échanges culturels avec la France, foyer mondial de la «pensée française».Conscient de la suspicion religieuse qui entoure pareille référence, au Canada français catholique, Asselin cite adroitement l\u2019auteur du fameux «discours de Notre-Dame», ce grand Bourassa dont la loyauté religieuse, contrairement à la sienne, ne saurait être questionnée : M.Henri Bourassa, en a tiré la conséquence nécessaire, qui est que notre race, anémiée dans sa pensée par un siècle et demi d\u2019isole- 18.Olivar Asselin, Pensée française, op.cit.pp.75-76.L'ACTION NATIONALE \u2022 189 ment, ne survivra intellectuellement qu\u2019en se rapprochant du foyer de la culture, de l\u2019esprit français.Au dernier congrès du Parler français, pendant que d\u2019autres s\u2019attardaient puérilement sur la nécessité de combattre l\u2019anglicisme par la grammaire et le dictionnaire, M.Bourassa, allant, selon son habitude, au fond des choses, disait : «Le deuxième élément nécessaire à la conservation, c\u2019est de l\u2019alimenter sans cesse à la source d\u2019où elle provient, à la seule source où elle puisse entretenir sa vitalité et sa pureté, c\u2019est à dire en France».19 Cette précaution stratégique une fois prise, pour dédouanner religieusement sa propre pensée, Asselin poursuit son plaidoyer : Qu\u2019on me permette de toucher en passant à la question souvent agitée - peut être plus dans le milieu discret des maisons d\u2019enseignement que dans le grand public - du danger que nous courrons pour notre foi et notre moralité à cause du dévergondage de la littérature contemporaine.À cette crainte, je ferai une première objection qui n\u2019est pas philosophique je l\u2019avoue, mais qui ne manque peut être pas d\u2019un certain bon sens; c\u2019est que si, par crainte du poison, on cesse de se nourrir, on meurt de faim, ce qui est une façon tout aussi sûre que l\u2019autre d\u2019aller au cimetière.Si nous laissons dépérir la langue faute de l\u2019alimenter à sa véritable source, elle disparaîtra, et si la langue périt, l\u2019âme nationale périra, et si l\u2019âme nationale périt, la foi périra également.20 Habileté supplémentaire du plaideur que de faire sienne, ici, la doctrine de «la langue gardienne de la foi» dans laquelle tant de prêtres franco-ontariens puisent, en ce moment, leur motivation à contester, jusqu\u2019à la désobéissance civile, les dispositions humiliantes du Règlement 17.Lors de son récent voyage en France, Asselin a pu côtoyer de nombreux écrivains dits du «renouveau catholique».Il a rencontré des parlementaires issus, comme Albert de Mun21, de la mouvance du «catholicisme social».Il a fréquenté les intellectuels du Comité France-Amérique.Il peut donc témoigner que le génie créateur de 19.\tIbid.p.77.20.\tIbid.p.78.21.\tLe comte Albert de Mun ( 1841 -1914) représentant, avec Léon Harmel et Patrice de la Tour du Pin, du catholicisme social.Parlementaire français, il fut à l\u2019origine de diverses législations ouvrières dont la loi de 1892 sur le travail des femmes.Élu à 1 Académie française en 1897 et auteur de plusieurs essais.190 \u2022 L'ACTTON NATIONALE la France est multiple et que, même républicaine et laïque, cette dernière n\u2019a pas perdu son titre historique de «fille aînée de l\u2019Église» : D\u2019ailleurs, le danger de l\u2019empoisonnement est-il si grand?Si dans la littérature française contemporaine le poison n\u2019est pas ménagé, est-il nécessaire d\u2019ajouter que le contre-poison y surabonde?Au lieu de chercher à fermer la porte aux œuvres littéraires françaises, afin d\u2019empêcher les œuvres mauvaises de passer, ouvrons-la plutôt toute grande à ce qu\u2019il y a d\u2019admirable, de généreux, d\u2019idéaliste, de fort, de grand, dans cette production éternelle du génie français dont il semble que Dieu ait voulu faire, dans l\u2019ordre intellectuel, la continuation du génie grec, et dans l\u2019ordre moral, le foyer principal de la pensée chrétienne et de tous les apostolats généreux.22 Les souvenir des «beaux débats d\u2019idées» dont il a été témoin en France, entre écrivains d\u2019allégeances politiques et religieuses diverses, lui reviennent avec nostalgie.De tels débats sont impensables, en ce moment, dans la province de Québec paralysée par les diktats d\u2019une pensée officielle exclusive.Tant d\u2019étroitesse d\u2019esprit soulève en lui des accents de profonde irritation : [.] d\u2019autres [.] ne veulent pas de la pensée française tout bonnement parce que c\u2019est la pensée française.La pensée française ne les effraierait pas si elle venait d\u2019Angleterre, d\u2019Allemagne, de Russie, de Patagonie ; mais comme la pensée française doit, dans l\u2019ordre naturel des choses, venir de France, la pensée française est chose dangereuse et il ne faut pas de la pensée française.Que les Hanotaux23, les Bazin24 et les Lamy25 ne s\u2019y trompent pas; qu\u2019ils ne se laissent pas leurrer par des salamalecs de protocole ; il existe à l\u2019endroit de la France, dans certains milieux canadiens-français, une méfiance haineuse qui n\u2019est pas près de disparaître.M.de Mun prend part à un banquet de la Revue Hebdomaire avec M.Barthou26, Paul Adam27 et vingt autres hommes politiques et 22.\tIbid.p.78.23.\tHanotaux, Gabriel (1853-1944) homme politique et historien.Élu à l'Académie française en 1897.Auteur d\u2019une Histoire de la France contemporaine et d'une Histoire de la nation française, très présentes dans les bibliothèques du Canada français.24.\tBazin.René ( 1853-1932).Écrivain très prisé des milieux catholiques par son attachement à la tradition et aux valeurs du terroir.Académicien en 1903, il acquiert, du fait de ses thèmes de prédilection, une grande notoriété au Canada français.25.\tÉtienne Lamy (1845-1919).Journaliste et parlementaire, auteur de nombreux essais politiques et historiques.Œuvra au «ralliement» de l'Église au régime républicain de la France.26.\tLouis Barthou (1862-1934).Député de centre droit, plusieurs fois ministre sous la IIIe République.Président du Conseil en 1913.27.\tPaul Adam (1862-1920).Écrivain rattaché successivement au naturalisme, au symbolisme puis au roman social.L\u2019ACTION NATIONALE \u2022 191 écrivains libres penseurs, et il est fier d\u2019eux, et ils sont fiers de lui, et il les applaudit, et ils l\u2019applaudissent, parce que, malgré leurs divisions religieuses, ils ont une manière commune de sentir, de penser, d\u2019aimer, de haïr, de parler, de juger - manière qui est par elle-même la fleur suprême du cœur et le grand œuvre du génie humain.Hanotaux, Barthou, Lamy, Bazin, acceptent avec joie la mission de venir ensemble nous apporter quelques échos du génie français : ceux-là libres penseurs et ceux-ci catholiques, ils ont, avec des opinions et des attaches religieuses ou philosophiques diverses, un amour commun, celui du verbe français, de la pensée française.Pour un certain nombre de nos compatriotes, le génie français n\u2019a pas de beauté par lui-même et n\u2019est admirable qu\u2019autant qu\u2019il se conforme avec l\u2019idée catholique; comme fait purement intellectuel, il leur est indifférent, ou même odieux.28 Pour mieux ordonner ses arguments et atteindre plus sûrement ses cibles, Asselin a divisé son pamphlet en cinq parties distinctes : 1 \u2014 À propos de la pensée française, où il définit l\u2019objectif de son action ; 2.\u2014 À propos des processions, où il fait le procès du défilé traditionnel; 3.- L\u2019abstention de Québec, où, à l\u2019instar de Fournier, il règle ses comptes avec les notables de la Vieille capitale; A-L'allocution de Sa Grandeur M&r Bruchési sur l\u2019agneau, où il assène le coup de grâce au «Mouton» et 5.- De quelques autres obstacles, où il fustige la pusillanimité des Montréalais et Montréalaises inhibés dans leur action par les turbulences du débat.Certes, pour ce qui est du genre littéraire utilisé, Le Sou de la pensée française constitue d\u2019abord un pamphlet exemplaire en son genre.Mais si l\u2019on poursuit, d\u2019une partie à l\u2019autre, cette idée, chère, à son auteur, de l\u2019autonomie de la question nationale, de la langue et de la pensée française, par rapport à la foi catholique, Le Sou peut apparaître également comme une sorte d\u2019anti-manifeste du célèbre discours de Notre-Dame de Bourassa.Tandis que son ancien maître y réaffirmait le caractère providentiel et indissociable de la mission catholique et française du premier peuple fondateur du Canada, le disciple croit plutôt au pouvoir rassembleur actuel d\u2019une «pensée française» susceptible de transcender la diversité politique et religieuse.Il évoque ainsi ses tentatives, maintes fois contrecarrées à la SSJB, pour y faire admettre des membres franco-protestants désireux d\u2019œuvrer, aux côtés des catholiques, à la promotion de la langue et du fait français : 28.Ibid.pp.79-80.192 \u2022 L'ACTION NATIONALE En faisant de la Société Saint-Jean-Baptiste de Montréal, à la dernière session du parlement de Québec, «l\u2019union des catholiques de langue française sur le terrain national»29 on a, pour atteindre deux cents francs-maçons qui, chose bizarre, sont légalement des catholiques [.] on a, dis-je, exclu de la race plusieurs milliers de protestants français, nés pour la plupart dans la foi protestante et qui, soyons donc une bonne fois assez loyaux pour le reconnaître, ont d\u2019autant plus de mérite de rester français quand ils le font qu\u2019une opinion publique hostile les pousse malgré eux du côté anglais.J\u2019avais moi-même, deux ans auparavant, fait fermer la Société aux adhérents des «sectes poursuivant un but contraire à celui de la Société» - et parmi ces sectes il était expressément entendu que nous comprenions la maçonnerie.Mais je ne voyais pas la nécessité de la nouvelle expulsion.Je ne la trouvais justifiée ni par le nombre des protestants canadiens-français ni par leur attitude, absolument indifférente, envers la Société.Je craignais qu\u2019elle ne parût inspirée par la peur et qu\u2019on n\u2019y vit de la part de la Société un signe de faiblesse plutôt qu\u2019un signe de force.Je croyais aussi avec le cardinal Richelieu que celui-là est un mauvais Français qui préfère à un huguenot français un catholique espagnol.30 Maintes fois accusé d\u2019appartenir lui-même à la Loge l\u2019Émancipation, Asselin en profite pour expliquer à quel point les catholiques font fausse route, lorsqu\u2019ils refusent de reconnaître le bien-fondé de certaines idées justes dont le seul tort a été de naître hors des rangs de la religion établie.La laïcité dont Asselin se réclame ici est celle de l\u2019ouverture à la diversité.Tous les dogmatismes doctrinaires sont également détestables à ses yeux : Du reste, la popularité qu\u2019on a faite à M.Langlois en classant comme maçonniques toutes ses propositions scolaires indifféremment, les bonnes comme les mauvaises, devrait être une leçon pour les partisans de la Bête Nationale31.Je me rappelle, et beaucoup se rappelleront, que lorsque M.Langlois, le Dr Louis Laberge et quelques autres réclamèrent l\u2019inspection médicale des écoles, les mêmes journalistes qui flairent des pièges sous le mouvement de la Pensée française crièrent à la franc-maçonnerie; comme si ce n\u2019était pas précisément une tactique des francs-maçons d\u2019accaparer une idée juste, quand ils s\u2019aperçoivent que l\u2019adversaire est assez maladroit pour se ranger par simple esprit de faction à l\u2019idée 29.\tCe «bill privé» avait été inspiré par Msr Bruchési pour empêcher l'infiltration maçonnique à la SSJB 30.\tIbid.p.91.31.\tC\u2019est évidemment du «Mouton» qu\u2019il s\u2019agit ici.L\u2019ACTION NATIONALE \u2022 193 contraire ! Après des années d\u2019opposition, ce fut le représentant de l'archevêché à la commission scolaire qui proposa l\u2019inspection médicale.M.Langlois préconise la centralisation scolaire; idée maçonnique! Si la centralisation n\u2019est pas avantageusement possible, il devrait être facile de le prouver par une ou deux expériences locales qui coûteraient peu de chose, et qui éclaireraient tout le monde [.] Mais que la centralisation doive ou ne doive pas être avantageuse au double point de vue économique et pédagogique, à qui fera-t-on croire que la fusion de trois ou quatre petites écoles de «bout de rang» en une seule soit une invention de Satan !32 Ses couleurs ainsi affichées sur les questions, essentielles à ses yeux, d\u2019une action privilégiée en faveur de la résistance fanco-ontarienne et sur celle de la prééminence de la «pensée française» sur les divisions religieuses.Asselin se porte à la rencontre de son véritable adversaire en la matière, le Grand aumônier de la SSJB en personne : Sa Grandeur M^r Bruchési, ardent défenseur de l\u2019agneau sacrifié au Sou de la pensée française.Le polémiste, reconnaissons-le, n\u2019a rien oublié de ses exercices de rhétorique du séminaire de Rimouski.Tout archevêque qu\u2019il soit, monseigneur de Montréal doit admettre que l\u2019argumentation, ici, ne manque pas d\u2019efficacité immédiate : Il y a dans les Ecritures et dans la liturgie catholique des passages où le Messie-Rédempteur est comparé à l\u2019agneau sacré des sacrifices; partir de là pour prétendre que la suppression de l\u2019agneau dans nos processions serait un acte d\u2019anticatholicisme, c\u2019est un peu forcer la note.Les premiers chrétiens se reconnaissaient au signe du poisson ; s\u2019ensuit-il qu\u2019on ne pourra plus, sans manquer de respect à l\u2019Église, dire du mal du maquereau?faudra-t-il désormais éviter de qualifier de requin un usurier et de petit poisson un malhonnête homme?On peut vouloir le maintien de la tradition chrétienne dans nos société nationales et souhaiter que le glorieux labarum de Constantin : In Hoc signo vinces, remplace un jour l\u2019agneau devenu chez nous, bien moins qu\u2019un symbole religieux, l\u2019emblème de la soumission passive et stupide à toutes les tyrannies.33 L\u2019argument porte donc.Mais le ton !.le ton apparaît ici comme le comble de l\u2019irrévérence.Asselin, pourtant, demeure logique avec 32.\tIbid.p.89.33.\tIbid.pp.86-87 194 \u2022 L\u2019ACTION NATIONALE les propos qu\u2019il vient de tenir : ce n\u2019est pas parce qu\u2019à l\u2019instar d\u2019un Godfroy Langlois, certains patriotes ne prisent guère la symbolique ambiguë du mouton, qu\u2019on doit leur refuser d\u2019en discuter le choix : Est-ce à dire que nous allons maintenant classer les Canadiens-Français en bons et en mauvais patriotes selon qu\u2019ils voudront ou qu\u2019il ne voudront pas voir dans nos processions patriotiques un agneau en chair et en laine, sautillant et bêlant?Malgré une pression désespérée qui vient précisément des partisans actuels de 1 \u2019intangibilité de l\u2019agneau, l\u2019épiscopat de la Province de Québec a eu le bon sens élémentaire de ne pas imposer le drapeau du Sacré-Cœur34 aux catholiques.Nous inspirant de cet auguste exemple, nous ne fermerons pas la Société aux bons patriotes qui croient à ce qu\u2019on est convenu d\u2019appeler irrévérencieusement le Mouton, mais nous ne la fermerons pas non plus aux Canadiens-Français qui n\u2019auront sur la conscience qu\u2019une foi trop tiède au Mouton.Quelque dégoût qu\u2019il me prenne d\u2019avoir à discuter sérieusement de telles balivernes, qu\u2019on se le tienne pour dit, tant que moi et mes amis aurons notre mot à dire au gouvernement de la Société, le Mouton restera ce qu\u2019il a été jusqu\u2019ici : une question libre.35 Mais pour «baliverne» qu\u2019elle soit, la polémique dite «du Mouton» aura mis un plomb considérable dans l\u2019aile de la campagne de souscription.Celle-ci n\u2019a pas réussi à atteindre son objectif : 15 000$ au lieu des 35 000$ escomptés, signifient, pour Asselin et la cause ontarienne, une immense déception.Mais outre la défection chauvine de la SSJB de Québec, qui doit porter une large part de responsabilités dans ce demi-échec, le président montréalais signale, entre autres causes, la crainte des journaux de langue française d\u2019indisposer leurs commanditaires de langue anglaise : Un journal qui avait publié avec empressement apparent tous les communiqués du Comité, crut devoir se racheter le dernier jour auprès de ses annonceurs anglais, en nous jetant dans les jambes un article à double entente sur l\u2019opportunité du mouvement.Au moins nous avons pu, dans la plupart des cas, mettre les intrigues à jour et voir sous les masques.36 34.\tAux temps du Nationaliste, Asselin s\u2019était opposé avec vigueur au projet d'imposition du drapeau Carillon-Sacré-Cœur que favorisaient, entre autres voix, celles de La Vérité de Québec et de La Croix de Montréal, journaux dirigés respectivement par Tardivel et son gendre.Voir ch.XVII.35.\tIbid.p.92.36.\tIbid.p.94.L'ACTION NATIONALE \u2022 195 À cette menace perpétuelle de boycott de la publicité planant sur les journaux de langue française s\u2019ajoute, selon le pamphlétaire, un manque total de solidarité sociale et nationale chez la nouvelle «noblesse d\u2019argent» canadienne-française : Il ne faudrait pas oublier dans ce petit inventaire du crétinisme, de la perfidie et de la sottise nationale, l\u2019état d\u2019esprit de notre noblesse d\u2019argent.On compte maintenant une cinquantaine de millionnaires cana-diens-français, paraît-il.Au point de vue national, mettons, pour être généreux, qu\u2019il y en a bien trois qui ne sont pas des abrutis -et encore, ne nous demandez pas de les nommer ! Si les Juifs étaient persécutés au Canada, tous les millions des Workman, des Davis, des Vineberg, des Cohen et des Jarvis y passeraient, avant qu\u2019on acceptât l\u2019injustice; ce n\u2019est pas chez cette race admirable qu'on perd le cœur en acquérant un million ! Les trois ou quatre millionnaire irlandais d\u2019Ottawa ont offert à doter à eux seuls, pour les siècles, l\u2019université de cette ville, si l\u2019on voulait en faire une institution anglaise.Chez nous, quand on a de grippe et de grappe amassé son petit million, l\u2019on n\u2019a plus que deux ambitions : aller habiter dans le voisinage d\u2019Ontario Avenue, et pouvoir donner ses filles à des Anglais.37 Chez ses précieuses collaboratrices de la FNSSB également, le loyalisme et l\u2019anglomanie fustigés par Asselin semblent avoir exercé certains ravages et compromis le recrutement de bénévoles, en nombre suffisant pour les besoins de l\u2019objectif convoité.Soutenir la fronde franco-ontarienne, pour la nouvelle bourgeoisie canadienne-française, c\u2019est s\u2019aliéner les bons rapports instaurés depuis peu avec la bourgeoisie canadienne-anglaise.Entre la solidarité nationale et la solidarité de classe, certaines de ces dames, pense Asselin, n\u2019ont pas eu le courage de choisir : N\u2019oublions pas non plus le snobisme anglomane qui semble être le principal produit de certaines de nos écoles de femmes.On veut bien quêter dans la rue pour la charité, surtout si c\u2019est en compagnie d\u2019Anglaises; car la charité mène à tout, dans le monde, et quant aux Anglaises, c\u2019est déjà quelque chose que de pouvoir les fréquenter au moins une fois par année, fût-ce dans la rue ! Mais tendre la main pour des enfants de bûcherons, qui pourraient si bien apprendre l\u2019anglais, ça ne pose pas dans la société, ça n\u2019est pas chic, ma chère !38 37.\tIbid.p.94.38.\tIbid.pp.94-95.196 \u2022 L\u2019ACTION NATIONALE Voilà bien du monde convoqué à la barre des accusés par un pamphlétaire visiblement en pleine possession de ses moyens ! Alice Asselin avait toujours cru à l\u2019effet thérapeutique de l\u2019écriture de combat sur l\u2019humeur dépressive de son mari.De sa retraite estivale elle dût, cet été-là, se sentir pleinement rassurée à propos de la santé physique et mentale du maître de la controverse.A la SSJB toutefois, la publication du Sou de la pensée française n\u2019avait pas été sans causer beaucoup d\u2019émoi.Quoique minoritaires au Conseil, les adversaires d\u2019Asselin sont encore assez nombreux pour contester ouvertement son leadership.Plusieurs d\u2019entre eux se sont reconnus dans ces «vieillards malfaisants» qu\u2019Asselin, dans son texte, disait avoir réussi, avec ses partisans, à «mettre au vert» pour le plus grand bien de la Société ! Ils ne lui ont pas pardonné et attisent adroitement contre lui les éléments de la jeune relève catholique issue de l\u2019ACJC.Ils visent juste : la critique d\u2019Asselin, à l\u2019endroit de Mêr Bruchési, a plongé certains d\u2019entre eux dans la perplexité.Si ces jeunes gens, pourtant acquis au départ à la cause franco-ontarienne, en viennent à faire défection, Asselin, à n\u2019en plus douter, risque d\u2019être mis en minorité au Conseil, puis acculé à la démission.Les indéfectibles «asselinistes», les Biron, les Fournier, les Nolin, les Perrault, doivent donc faire vite.Ils n\u2019ont plus d\u2019autres choix que de jouer d\u2019astuce pour contrer le mauvais sort.Ce qu\u2019ils feront.A la réunion spéciale du Conseil convoquée pour censurer le président coupable d\u2019irrespect et d\u2019insubordination envers le Grand aumônier de la Société, les amis d\u2019Asselin se contentent d\u2019écouter en silence l\u2019acte d\u2019accusation.Leur tour venu de prendre la parole, ils se bornent à déclamer à tour de rôle, à haute et intelligible voix, quelques-uns des passages les mieux troussés du célèbre pamphlet.À chaque évocation particulièrement désopilante du fameux défilé, ils font précéder leur citation d\u2019une question qu\u2019aurait posée, en pareille circonstance, un avocat d\u2019assises assumant la défense de l\u2019accusé : «Est-il coupable, messieurs, celui qui décrit en toute honnêteté, ce que ses yeux ont vu?».Les citations sélectionnées visent ainsi, de façon imagée, la dissidence de la SSJB de Québec : Au lendemain de la publication de ma lettre39 je rencontrai un buvetier qui me dit très sérieusement : «Nous, les hôteliers (c\u2019est 39.Il s\u2019agit de la lettre circulaire envoyée par Asselin aux membres de la SSJB de Montréal pour leur annoncer le lancement de la campagne du Sou de la pensée française et, du même coup, la suppression du défilé.L'ACTION NATIONALE \u2022 197 ainsi qu\u2019ils aiment à s\u2019intituler quand ils ont mis un vieux sofa dans un coin de la buvette et un sandwich sur le bout du comptoir), nous avons toujours donné libéralement pour la Saint-Jean-Baptiste quand il y avait des processions : le public entrait prendre un coup, et ça faisait notre affaire.Croyez-vous que nous allons souscrire si les processions sont supprimées?» Voilà une des classes de gens que la résolution de la Société Saint-Jean-Baptiste de Québec a jeté dans le ravissement.Inutile de dire qu\u2019à très peu d\u2019exceptions près ils se demandent, eux aussi, où nous mène la Pensée française.40 D\u2019autres citations portent, sur le défilé contesté, un regard cruel et malicieux : [.] en faisant une fois par année admirer à la plèbe, au prix de plusieurs fois cette somme, le trappeur qui, trahi par ses étriers, s\u2019entaille le bas du dos sur son couteau de chasse, l\u2019Indien qui épe-ronne son cheval avec son tomahawk [.] le Montcalm qui porte l\u2019épée à droite, et ainsi de suite, non seulement on contribue à développer ce goût barbare qui se manifeste dans la plupart de nos monuments et de nos affiches publiques et privées, mais l\u2019on fait à peu près autant pour l\u2019éducation patriotique du peuple que les barnums du Sohmer Park ou du Dominion Park.[.] Le fait brutal c\u2019est que chez nous l\u2019abaissement de la conscience nationale, l\u2019affaiblissement de la pensée française et même du véritable esprit catholique, a coïncidé avec la période des cortèges et des pétarades.41 Mais c\u2019est à «la Bête nationale» que le disciple de Rochefort a réservé la plus jouissive de ses estocades finales : [.] quand, pour satisfaire la volonté philistine d\u2019un président ou d\u2019un secrétaire de section, on promène toute une matinée sous un soleil brûlant, au risque de le rendre idiot pour la vie, un joli petit enfant qui n\u2019a fait de mal à personne et à qui, neuf fois sur dix, la tête tournera de toute manière; quand à cet enfant, on adjoint un agneau qui, se fichant de son rôle comme le poisson en pareille occurrence, se ficherait du sien, lève la queue, se soulage et fait bê \\ et que, derrière cet enfant et cet agneau, on permet à un papa bouffi d\u2019orgueil d\u2019étaler sa gloire d\u2019engendreur en ayant l\u2019air de dire à chaque coup de chapeau : «L\u2019agneau, le voilà; mais le bélier c\u2019est moi !» - si je veux bien ne pas mettre en doute la sincérité de ceux qui m\u2019invitent à saluer, au nom du patriotisme, ce triste et 40.\tIbid.p.86.41.\tIbid.pp.82-83 198 \u2022 L\u2019ACTION NATIONALE bouffon spectacle, je veux aussi, sans manquer de respect ni à la Religion ni à la Patrie, pouvoir m\u2019écrier : ce gosse qui fourre nerveusement ses doigts dans son nez et qui, pour des raisons faciles à deviner, ne demande qu\u2019à retourner au plus tôt à la maison, ce n\u2019est pas saint Jean, c\u2019est l\u2019enfant d\u2019un épicier de Sainte-Cunégonde !42 Autour de la table du Conseil, les épaules tressautent sous l\u2019effet du rire communicatif qui se propage de fauteuil en fauteuil.Les jeunes gens de I\u2019ACJC en ont oublié leurs réticences théologiques et s\u2019esclaffent sans retenue.Même parmi les rangs de la «vieille garde», on étouffe de ci de là, dans son mouchoir, un fou-rire incompatible avec la motion de censure préparée.Pour être attaché au décorum, aux traditions et au respect dû à l\u2019Évêque, on n\u2019en est pas moins homme d\u2019esprit.«L\u2019esprit français», à défaut de la «pensée française», a donc remporté la première manche.Asselin, à nouveau plébiscité, est reconduit dans ses fonctions par un Conseil hilare.Mais la partie est loin d\u2019être terminée pour lui.Après s\u2019être bien dilaté la rate et essuyé les yeux, le «parti des sénateurs» a repris, contre Asselin, les sentiers détournés de la guérilla.Au-delà du Mouton et de l\u2019Évêque, c\u2019est aux privilèges de leur classe politique que le fils du tanneur s\u2019en est pris en soutenant, comme il l\u2019a fait, la fronde des «enfants de bûcherons» de l\u2019Ontario.Il devra, tôt ou tard, en payer la note.D 42.Ibid.p.87-88.L\u2019ACTION NATIONALE \u2022 199 LA LIGUE D\u2019ACTION NATIONALE\t Président honoraire\tSecrétariat François-Albert Angers\tDirectrice Marie-Laure Prunier Président\t Robert Laplante\tClaire Caron Vice-présidente\tLouise Crépel Danielle Gagné\tDenise Joyal Secrétaire\tLaurence Lambert Jean-François Nadeau\tRégine Le Bourhis Olyve Pelletier Trésorière Isabelle Le Breton\t \tReiationmste Conseillers\tprincipal Gilles Rhéaume\tJean-Paul Champagne Paul-Émile Roy\t Ex-offïcio\tRelationniste Rosaire Morin\tLouise Plouffe Membres\tDenis Simard Pierre Allard\tJean-François Simard René Blanchard\tPierre Trépanier Nicole Boudreau\tMembres honoraires Guy Bouthillier\tThérèse Baron Jean-Jacques Chagnon\tChristiane Bérubé Jean-Charles Claveau\tJacques Boulay Claude Duguay\tHélène Chénier Jean-Pierre Dupuis\tLucia Ferretti Pierre Dupuis\tYvon Groulx Jean Genest\tLéo Jacques Pierre Lamy\tJean-Marcel Paquette Colette Lanthier\tRoméo Paquette Alain Laramée\tHélène Pelletier-Baillargeon Yvon Leclerc\tJuliette Rémillard Jean-Marc Léger\t Delmas Lévesque\tMembres émérites Jacques Martin\tLouise-C.Brochu Denis Monière\tMichel Brochu Jacques-Yvan Morin\tMarcel Laflamme Pierre Noreau\tGeorges Meyers Gilbert Paquette\tAnna-L.Normand 200 \u2022 L\u2019ACTION NATIONALE Abonnement 1 an\t 10 numéros\t Québec, Canada\t38,00$ Étudiant, Québec\t22,00$ France\t300,00FF Autre pays\t65,00$ Abonnement\t de soutien\t100,00$ Abonnement à vie\t000,00$ Abonnement 2 ans\t 20 numéros\t Québec, Canada\t70,00$ Étudiant, Québec\t40,00$ France\t540.00FF Autres pays\t118,00$ (Taxes incluses)\t ISSN-0001-7469\t ISBN-2-89070\t Dépôt légal :\t Bibliothèque nationale\t Périodicité :\t 10 numéros par an\t L'ACTION NATIONALE\t 1259, rue Bern, bureau 320\t Montréal, H2L 4C7\t Téléphone : (514) 845-8533\t Télécopieur : (514) 286-8165\t L\u2019Action nationale Les 80 000 pages publiées par la revue depuis 79 ans constituent une contribution efficace au développement du Québec.Prix Richard-Arès Le prix Arès a pour objectif de promouvoir la culture nationale.Prix F.-Albert Angers Le prix Angers vise à susciter un intérêt accru pour la coopération.Prix André-Laurendeau Le prix reconnaît les meilleurs articles publiés dans la revue au cours de l\u2019année.Fondation Esdras-Minville Cette fondation recueille des fonds dont les revenus financent en partie les activités de la revue.Fondation Gaston-Beaudry Cette fondation facilite des travaux de recherche sur la question économique.Ne jetez jamais un numéro de L\u2019Action nationale Souvenez-vous toujours que l\u2019Action nationale accepte tous les exemplaires qu\u2019on lui offre, particulièrement les années : 1917 -1918 - 1944 -1951 à 1968 - octobre 1994 Nous acceptons aussi l\u2019Âme des livres et l'Almanach de la langue française 1250, rue Berri, bureau 320, Montréal H2L 4C7 Tél.: (514) 845-8533 L\u2019ACTION NATIONALE \u2022 201 ACHEVÉ D'IMPRIMER CHEZ Marc veilleux, IMPRIMEUR À BOUCHERVILLE, EN SEPTEMBRE MIL NEUF CENT QUATRE-VINGT-SEIZE TV^TT DE SOLIDARITE pi DES TRAVAILLEURS -DU QUÉBEC (FTO; le futur C'esf aussi en pensant ^ à eux qumnous investissons dans votre entreprise.1 800J61-5017 Montréal 383-8383 Seins "]
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