L'action nationale, 1 septembre 1997, Septembre
[" I/Ac* lion Volume LXXXVII, numéro 9, septembre 1997 MIRON LE MAGNIFIQUE mpbr Dossier préparé par Jean Royer Quarante collaborateurs fH\u2019HEXAGONE NATIONALE Volume LXXXVII, numéro 9, septembre 1997 Directeur Rosaire Morin Adjointe au directeur Laurence Lambert Administratrice Marie-Laure Prunier Analyse sociale Michel Rioux Recherche Claire Caron Comptes rendus Gilles Rhéaume Révision Marc Veilleux Comité de rédaction Jacques Brousseau Catherine Escogido Andrée Ferretti Robert Laplante Ronald-É.La violette Lise Lebrun Denis Monière Martin Poirier Michel Rioux Comité de lecture Jean-Jacques Chagnon Jean-Pierre Dupuis Lucia Ferretti Colette Lanthier Alain Laramée Pierre Noreau Christiane Pelchat Paul-Émile Roy Janine Thériault Prix André-Laurendeau Membres du jury Jules Bélanger Lucia Ferretti Colette Lanthier Mise en pages Guy Verville Impression Marc Veilleux, Imprimeur à Boucherville Champ d\u2019action La revue s\u2019intéresse à tous les aspects de la question nationale.Des orientations cohérentes sont proposées pour bâtir le Québec de demain.Liberté d\u2019expression L'Action nationale fait appel à un grand nombre de collaboratrices et de collaborateurs.Elle ouvre ses pages aux jeunes et aux experts.Respectueuse de la liberté d\u2019expression, elle admet les différences qui ne compromettent pas l\u2019avenir de la nation.Rédaction L\u2019article demandé peut comprendre de 10 à 20 pages.Le compte rendu d\u2019un livre peut compter une ou deux pages.Un article soumis sans entente préalable peut varier de 5 à 8 pages.L\u2019envoi du manuscrit et de la disquette facilite nos travaux.Le texte vulgarisé est la forme d\u2019écriture souhaitée.Index Les articles de la revue sont répertoriés et indexés dans « L\u2019index des périodiques canadiens » depuis 1948, dans « Périodex » depuis 1984, dans « Repères» publié par SDM Inc.et à la Bibliothèque nationale du Québec depuis 1985.Reproduction La traduction et la reproduction totale ou partielle des textes publiés dans L\u2019Action L\u2019ACTION NATIONALE 425, boul.de Maisonneuve Ouest, bureau 1002 Montréal (Québec) H3 3G5 Téléphone: 514-845-8533 Télécopieur : 514-845-8529 IL^çgtôSqpm Volume LXXXVII, numéro 9, septembre 1997 NATIONALE Table des matières Éditorial La guerre est déclarée Rosaire Morin 3 Hommage à Fernand Dumont\t11 Aux hommes debout Charles Saint-Prot\t17 Journées sociales de Rimouski\t21 Pour retrouver la dignité Carlos Arancibia\t27 Signes avant-coureurs Pieire Vadehoncoeur\t41 L'identité d'un immigrant Jean-Yves Duthel\t49 À propos d'antisémitisme Pierre Haivey\t55 La Loi sur l'équité salariale Danielle Hébert\t71 La politique de la main-d'oeuvre Luc Lemire\t77 La maternelle cinq ans Jean-Claude Tardif\t95 Le choc référendaire au Canada anglais Michel Sarra-Bournet\t111 La déportation québécoise Rosaire Morin\t123 Lectures\t126 130 Regards sur l'actualité Rosaire Morin 135 Courrier des lecteurs\t149 DOSSIER :\t\u2014L Miron le\t magnifique\t153 Document visuel FTQ - Le 4(f anniversaire\t313 Portrait Phyllis Lambert Laurence Lambert 322 1917-1997 La pensée économique \u2022 Richard Arès\t1961\t Libération économique\t327 \u2022J.-N.Cabana\t1917\t Pour nous et chez nous !\t331 Nos annonceurs\t335 Comptes-rendus de lecture Depuis quelques années, nous avons déplacé les qualificatifs : de Canadiens-Français, nous sommes censément devenus des Québécois.Une culture québécoise ?Depuis la Conquête, et rien ne s\u2019est modifié pour l'essentiel, il n'y a pas seulement deux langues, mais deux sociétés au Québec.Les anglophones sont pourvus des principaux éléments d'une organisation sociale.Peut-on les englober, sans nous méprendre sur nous-mêmes et sur eux, dans une même culture québécoise ?.Culture québécoise ou canadienne-française ?Demeurons dans l\u2019incertitude pour l'heure.Faute de mieux, tant que l'histoire n 'aura pas tranché à la place des grammairiens.Fernand Dumont, U Action nationale, janvier 1990, 20-34. Editorial LA GUERRE EST DÉCLARÉE Rosaire Morin « La guerre de la mondialisation est gagnée.La guerre est gagnée mais, contrairement aux guerres habituelles, les batailles n'ont pas encore été faites.D'ici peu, les gens d'affaires seront affranchis des réglementations, barrières commerciales et autres irritants gouvernementaux.Si on veut répandre les technologies du XXIe siècle, il nous faut des règles du XXe siècle.(Il faut) éduquer les populations sur ce à quoi rime ce nouveau monde.Avant, le gros en affaires écrasait le petit.Ce n'est plus vrai.Maintenant, c'est le rapide qtii écrase le lent et ça signifie que le gouvernement doit s'ôter du chemin du secteur privé si nous voulons grossir.»'.r ette déclaration est hystérique, irritante.Elle démontre que l\u2019hyperlibéralisme a envahi la planète.L\u2019armée néolibérale occupe l\u2019Amérique du Nord, l\u2019Europe, l\u2019Asie.Elle promet le bonheur sur terre et la béatitude éternelle.Ne nous leurrons pas ! Que sont devenues les fameuses 1.Mickey Kantor, ex-secrétaire d\u2019Etat au Commerce américain et négociateur en chef de l\u2019Accord du libre-échange nord-américain, La Presse, 14 mai 1997.L\u2019ACTION NATIONALE @ 3 promesses de la libre circulation ?A l\u2019échelle de la planète, le mariage du capitalisme et de la technologie est devenu une menace pour la civilisation et l\u2019humanité.Elle exploite honteusement les pays sous-développés.Elle sème dans tout l\u2019Occident le paupérisme et la misère.Plus de 42 millions de personnes sont en chômage dans les pays de l\u2019OCDE.Hélas ! les soldats de la libération humaine sont peu nombreux dans la tranchée.Ils ne font pas le poids face au club occulte de l\u2019internationalisme.Les transnationales industrielles et financières dictent leurs lois au pouvoir politique.Face à la libre circulation, les gouvernements sont figés, neutralisés, paralysés.Ils deviennent incapables de préserver adéquatement les valeurs de leur propre pays.Ils ne peuvent plus protéger leurs ressources naturelles, leur agriculture et leurs industries.L\u2019internationalisme modifie même les politiques culturelles par l\u2019idéologie qu\u2019il diffuse.Il influence les systèmes d\u2019éducation et de santé.Tous les Etats de l\u2019Occident et de l\u2019Asie industrialisée subissent les contraintes et les interdictions des ventouses mondialisées.Uabolition des frontières L\u2019Organisation mondiale du commerce, le Fonds monétaire international et Y OCDE dirigent et appliquent avec une autorité excessive les règles de la concurrence et des marchés au seul profit des grandes entreprises.Les transnationales deviennent ainsi les représentants non élus des peuples dits souverains.Les gouvernements sont écorchés.Ils sont dévêtus, dépouillés de leur pouvoir réel.L\u2019interdépendance des économies abolit les frontières.Le choc de la mondialisation a ébranlé la planète.La révolution technologique est en train de remplacer le cerveau humain.Les télécommunications et l\u2019ordinateur sont engagés dans une course folle.La croissance économique ou la productivité prend 4 © L\u2019ACTION NATIONALE le mors aux dents.Elle échappe à la main des cavaliers.Elle supprime des métiers.Elle aggrave le chômage, la précarité et la pauvreté.Le libéralisme économique retrouve une voie libre avec l\u2019abdication du communisme.Il voulait au départ uniformiser l\u2019espace économique mondial.Il vise maintenant le pouvoir.Mais une lutte aiguë et violente divise les trois grands blocs : l\u2019Amérique du Nord, l\u2019Union européenne et l\u2019Asie.Mais le même esprit mercantile déferle dans chacune de ces contrées.Il introduit une guerre financière et commerciale dominée momentanément par les monopoles financiers de l\u2019empire américain.Il diminue la portée et le prestige des gouvernements qui démissionnent devant ses diktats.Il affecte alors les modèles culturels et sociaux de chacun des blocs.Des conflits prévisibles naîtront un peu partout.L\u2019oligarchie naissante se traduit par l\u2019irrespect des cultures et des civilisations.Avec l\u2019incertitude qu\u2019elle sème, elle abolit les frontières nationales.Au lieu de viser l\u2019universel, elle se transforme en un petit groupe très limité de privilégiés.Les grandes multinationales imposent leurs produits, leurs idées.La force de cette propagande intimide tous les gouvernements, même celui du Québec.Une seule idée domine la dictature financière : la conquête.La conquête économique et, pour l\u2019obtenir, la conquête de tous les pouvoirs.Entre les mains d\u2019une coterie, d\u2019une clique, d\u2019une mafia.Il faut écraser Depuis de nombreuses années, le Québec suit le courant de la moindre résistance.Le pouvoir de l\u2019Etat est remis en question.Le gouvernement de Jean Chrétien, les banques et les grandes entreprises québécoises et canadiennes ont entrepris d'écraser le gouvernement québécois.Il faut briser, broyer et mettre en morceaux les pouvoirs du gouvernement péquiste.L\u2019ACTION NATIONALE ®s De façon particulière, les grandes banques : CIBC, Montreal, Royal, Scotia et Toronto Dominion exercent une domination totalitaire sur l\u2019économie québécoise et sur la mentalité des hommes d\u2019affaires.Elles sont devenues les moteurs des activités économiques au Québec et au Canada.Elles se livrent entre elles une guerre sans merci.Leur imbrication dans les entreprises et la pratique de leur dogme provoquent des fermetures d\u2019usines, des fusions d\u2019entreprises, des réductions d\u2019effectifs.Et ce n\u2019est fini.Les banquiers sont les décideurs.Ils sont même présents dans les sommets économiques du Québec.Ils possèdent des sociétés dans presque tous les domaines : affacturage, assurances, cartes de crédit, courtage, crédit bail, fiducie, fonds mutuels, gestion de portefeuilles, prêt hypothécaire, matériel informatique.Ils écrasent, pour employer une expression chère à M.Garcia.Tout le libéralisme (privatisation, déréglementation et libre entreprise.) doit servir leurs intérêts.Où s\u2019arrêtera la chasse au trésor?Où s\u2019arrêtera le mouvement de la concentration financière ?Les limites sont infinies.Les lois sacro-saintes Depuis dix ans et plus, dans un pays qui tarde à se nommer, le gouvernement du Québec, peut-être sans le savoir, impose à l\u2019État du Québec les lois sacro-saintes du libéralisme économique.Il réduit le rôle du gouvernement à celui d\u2019un acteur économique parmi d\u2019autres.Il accepte les règles de rendement du secteur privé.Il taillade dans le visage effaré des pauvres.Il soumet les projets de l\u2019avenir aux impératifs des objectifs comptables.Il diminue le nombre des fonctionnaires.Il privatise.Il déréglemente.Il accorde au secteur privé des contrats en de multiples domaines.Ainsi, l\u2019industrie des spécialistes et des conseillers devient florissante.Mais la fonction publique, avec moins de ressources, ne répond plus aux besoins de la population.Dans ce contexte d\u2019une aile gauche axée vers la droite, faut-il se surprendre si la démocratie québécoise est en crise ?Si une 6 © L\u2019ACTION NATIONALE partie de la crédibilité est flottante ou tombante ?Si certaines valeurs sont en danger ?Si les jeunes boudent les urnes ?Si les femmes se demandent pourquoi élire des députés, alors que la majorité d\u2019entre eux est au service du « cheuf » ?La liberté Pour contrer l\u2019omnipotence des banquiers et des généraux du libéralisme, le Parlement québécois doit redécouvrir des espaces de liberté politique.Les citoyennes et les citoyens du Québec doivent pouvoir intervenir dans les orientations fondamentales du gouvernement, autrement que par un vote partisan à tous les quatre ans.Les affaires publiques et économiques ne peuvent être déconnectées de la culture et du social sans graves dangers pour l\u2019avenir de nos enfants et de nos petits-enfants.Les décisions finales ne doivent pas être l\u2019apanage d\u2019un club sélect ; elles sont le bien de toute la collectivité.Elles ne peuvent être prises par les décideurs qui sont les responsables du chômage, des exclusions et de la paupérisation.Les grandes mesures politiques de déréglementation, de privatisation et de libre circulation des capitaux doivent recevoir l\u2019aval de toute la population.L\u2019Etat du Québec ne peut pas transférer à quelques décideurs économiques, si riches soient-ils, des décisions capitales qui affecteront la souveraineté politique dans les domaines vitaux de la santé, de la culture, de l\u2019éducation, de l\u2019emploi, de la sécurité, de l\u2019environnement.Les maîtres de la finance ont des intérêts diamétralement opposés au bien-être de la population.La primauté du politique s\u2019impose.La politique ne peut pas céder devant la puissance anonyme du capital.Au Québec, la solidarité sociale doit mettre fin à la domination de deux cents sociétés qui s\u2019enrichissent au détriment de deux millions de personnes qui s\u2019appauvrissent.La marginalisation et le paupérisme présagent des troubles sociaux à devoir éviter.L\u2019ACTION NATIONALE ®1 Réinventer la démocratie Au Québec, il faut réinventer la démocratie.Et donner la parole au peuple.Le système actuel est impuissant à dompter les appétits insatiables de la finance.Des modèles de consultations populaires existent en plusieurs pays.Adaptons.Innovons.Consultons le peuple.C\u2019est la seule méthode pour résister aux logiques financières de sources étrangères.Le gouvernement, ce n\u2019est pas une technocratie.Ce n\u2019est pas une entreprise commerciale.C\u2019est l\u2019organisme de gestion du bien commun.C\u2019est l\u2019exécution d\u2019un contrat social dont la conception doit être réalisée dans les meilleurs délais.Pour que la démocratie cesse de dérailler, il est urgent de corriger le défaut actuel de la représentation à Y Assemblée nationale.Les divers groupes d\u2019opinions et de pressions doivent être présents dans le sanctuaire national.Autrement la démocratie sera un jour dénoncée comme une imposture.La venue même de femmes et d\u2019hommes en difficulté apporterait un éclairage qui échappe aux personnes bien nanties.Dans un monde qui change, le mécanisme de la parole doit être renouvelé.Il doit se rapprocher des préoccupations que vivent les volontés collectives.Certes la réforme du système politique est un immense chantier.Le pont entre les élus et le peuple doit être construit.Le cumul des mandats de député et de ministre est un écueil à éviter.La durée même des mandats mérite réflexion.L\u2019air frais de la relève peut aider au renouveau nécessaire.Surtout si on prévoit que la moitié féminine de la population serait dans le changement pour favoriser la parité et l\u2019action positive qui s\u2019imposent.La modification du mode de scrutin devient aussi une obligation sociale.Il est impensable de repousser la représentation proportionnelle des divers courants d\u2019opinions qui sont actuellement exclus du pouvoir.Ces suggestions valoriseraient la démocratie.Elles deviendraient un rempart de protection contre les influences occultes 8 © L\u2019ACTION NATIONALE de la finance et des agents du néolibéralisme.Se peut-il que le Québec s\u2019organise pour bâtir ici une société différente, vraiment distincte ?Où le partage serait réel ?Où la solidarité dominerait ?Où les écarts entre les classes sociales, les sexes et les générations disparaîtraient ?Où Wall Street et Bay Street cesseraient de nous imposer leurs interdictions et leurs lois ?Conclusion Les objecteurs me diront que la prospérité frappera bientôt à la porte.Qu\u2019il ne faut pas bousculer la ruche.Que le Québec est un coin de terre rempli de richesses.Mais qui profite de cette richesse ?Nos 800 000 assistés sociaux ?Nos 400 000 chômeurs ?Soyons réalistes ! Les inégalités s\u2019aggravent avec la création de la richesse.La pauvreté se répand.Le néolibéralisme crée de la misère et de la pauvreté.Pourtant la fin du communisme avait semé un peu d\u2019espoir.Le remède des trois grands blocs économiques, qui deviennent les maîtres du monde, s\u2019avère un échec à l\u2019échelle de la planète.Avant qu\u2019il ne soit minuit, mettons un peu de lumière dans la vie québécoise.Redonnons de l\u2019espoir à ceux et à celles qui désespèrent ! « Il est possible de montrer à une société qui n 'a plus rien à gagner avec la situation actuelle, qu 'elle peut gagner beaucoup en se tournant vers d'autres priorités, en premier lieu celle de l'emploi »2.2.Pierre Paquette, secrétaire général de la CSN, Un Québec pour l'emploi, Éditions Saint-Martin, 1995, p.7.L\u2019ACTION NATIONALE ©9 Fernand Dumont 1927-1997 Photo prêtée gracieusement par INRS Société et Culture Fernand Dumont Rosaire Morin l-Je Québec a perdu la lumière.Fernand Dumont, le père de la pensée, n\u2019est plus.Il était un intellectuel de renommée internationale.L\u2019homme était une source d\u2019inspiration et il le restera pour plusieurs générations.Il a consacré sa vie à observer et à interpréter l\u2019évolution du peuple québécois.«L\u2019important, écrivait-il, ce n\u2019est pas tellement d\u2019écrire sur le Québec que d\u2019écrire à partir du Québec ».M.Dumont est né à Montmorency en 1927.Fils d\u2019ouvrier, il a eu le privilège de poursuivre des études avancées.Après le cours scientifique et les études classiques, il entre à la faculté des sciences sociales de l'UniversitéLaval.En 1953, il y obtient une maîtrise en sciences sociales.Le thème porte sur la pensée juridique.Il poursuit sa formation à la Sorbonne où il s\u2019initie à l\u2019étude théorique et pratique de la psychologie.Il obtient un doctorat en sociologie en 1955 : La dialectique de l'objet économique.La thèse sera traduite en espagnol.En 1956, il revient au Québec.Il enseigne à l\u2019Université Laval jusqu\u2019en 1993.Ses cours portent sur la sociologie de la connaissance, la théorie de la culture et l\u2019épistémologie des sciences humaines.Ses travaux de recherche sont axés sur les L\u2019ACTION NATIONALE #11 études québécoises, la philosophie des sciences humaines et la théorie de la culture.Il fut un pionnier des sciences humaines au Québec.La quantité de ses travaux, plus de deux cents publications, est toujours l\u2019expression d\u2019une pensée rigoureuse, originale et critique.Il élabore avec clarté les concepts scientifiques.Il s\u2019intéresse aussi à la théologie et au renouvellement de la pensée chrétienne.Après la parution en 1965 de Pou?' la conversion de la pensée chrétienne, il préside la Commission Dumont sur les laïcs et l\u2019Eglise.En 1968, il publie un essai sur la théorie de la culture : Le lieu de l'homme.L\u2019ouvrage présente les rapports de l\u2019homme avec l\u2019histoire.Cinq prix lui sont décernés dont celui de la Ville de Montréal et du Gouverneur général.En 1970, il présente une réflexion sur la crise tragique d\u2019octobre : La vigile du Québec.La culture est au cœur des préoccupations.Le problème québécois est analysé dans une perspective universelle.Le regard du sociologue approfondit les horizons de la connaissance.En 1975, le gouvernement du Québec lui décerne le prix Athanase-David pour l\u2019ensemble de son œuvre et la Sorbonne lui remettait un honoris causa.En 1981, L'anthropologie en l'absence de l'homme est un ouvrage magistral sur la théorie de la culture.Ce livre constitue le premier volet d\u2019une trilogie sur les fondements des sciences humaines.Lumière de la société, Fernand Dumont est aussi un bâtisseur.Il participe à la création de l'Institut supérieur des scie?ices humaines de Y Université Laval qu\u2019il dirige jusqu\u2019en 1972.De 197 5 à 1978, il préside aux destinées de Y Association internationale des sociologues de langue française.Il est le cofondateur de la revue Recherches sociographiques et le directeur de Questions de culture.Il est membre du conseil de direction des Cahiers internationaux de sociologie.En 1977, avec Guy Rocher, il participe à l\u2019élaboration de la Charte de la langue française.En 1979, il devient le premier président de Y Institut québécois de rechaxhe sur la culture qu\u2019il dirige pendant dix ans.En 1980, il 1 2 © L\u2019ACTION NATIONALE réalise le projet de rafraîchir ses connaissances en théologie.La thèse de maîtrise qu\u2019il entreprend se transforme en thèse de doctorat sur L'institution de la théologie.En 1987, Le sort de la culture rappelle que « la culture est le véritable lieu de l\u2019homme ».En 1990, il a reçu le prix Léon-Gérin.En 1993, il publie Genèse de la société québécoise.En 1994, Raisons communes fait le bilan de la société québécoise et de ses préoccupations éthiques.En 1996, il publie, chez Bellarmin, Une foi partagée.Le livre touche à tous les aspects de l\u2019expérience chrétienne.La crise de la religion moderne est indissociable de la crise de la culture.Fernand Dumont continuera à nous éclairer.Par ses écrits, sa pensée est parmi nous.Pour ma part, je reprends la lecture de chacun de ses ouvrages.Et ses anciens étudiants, présents dans l\u2019ensemble des départements de sociologie, perpétueront sa mémoire.Témoignages À f occasion de son départ Louise Beaudoin Il (Fernand Dumont) a été pour nous un phare au cœur des mutations très profondes qu\u2019a connues la société québécoise au cour des dernières décennies.Il nous a guidés et accompagnés dans l\u2019édification d\u2019un Québec moderne qui, selon lui, devait nourrir son élan à même son propre héritage.(Le Devoir, 5 mai 1997) Gérard Bergeron Il avait la notion de l\u2019œuvre à faire.C\u2019était une conscience unique.(Le Devoir, 5 mai 1997) L\u2019ACTION NATIONALE © 13 Lucien Bouchard Dans le Québec d\u2019aujourd\u2019hui comme dans celui de demain, on retrouvera la trace de ses idées, de son œuvre, de son action.Fernand Dumont, comme peu de contemporains, a su comprendre et expliquer le peuple québécois, sa genèse et son développement, son présent et son espoir d\u2019émancipation.Il a donné au mouvement souverainiste richesse intellectuelle et ouverture d\u2019esprit.(Le Devoir, 5 mai 1997) Léon Dion Il a été, avec Guy Rocher, le pionnier de la sociologie québécoise.Avant, il n\u2019y avait rien.Sa foi était profonde, mais ce n\u2019était pas une foi qu\u2019il répandait à tout le monde.(Il en était de même pour sa foi indépendantiste.) Il n\u2019a jamais fait valoir cette idée-là en exprimant un ressentiment contre le Canada anglais.Ce n\u2019était pas le type de langage qu\u2019d tenait.Il voyait l\u2019indépendance comme quelque chose qui, peut-être, permettrait aux Québécois de retrouver un peu plus de capacités pour fonctionner.(La Presse, 3 mai 1997) Réginald Martel Il a fait le pont entre l\u2019ancien et le nouveau Québec.(La Presse, 3 mai 1997) Hélène Pelletier-Baillargeon Il était l\u2019artisan quotidien du texte comme d\u2019autres le sont du bois.(Il était) l\u2019intellectuel québécois sans doute le plus complet de sa génération.(La Presse, 3 mai 1997) 14© L\u2019ACTION NATIONALE Jean Royer Avec la disparition de Fernand Dumont, YAcadémie des lettres du Québec, où il avait été reçu en 1984, perd un de ses membres les plus illustres, qui a investi notre culture d\u2019une réflexion sur l\u2019appartenance et le partage des valeurs.L\u2019héritage de Fernand Dumont, sociologue, poète et théologien, serait celui d\u2019un homme qui a voulu nous transmettre, par son action et dans son œuvre, le sens du partage, des « raisons communes » d\u2019exister et de créer une société plus libre et respectueuse de chacune de nos présences.(La Presse, 8 mai 1997) Claude Ryan Il fut peut-être, avec toutes les nuances qu\u2019il faut apporter, le continuateur de l\u2019abbé Groulx.(La Presse, 3 mai 1997) Michel Vastel Brillant comme il l\u2019était, Fernand Dumont aurait sans doute pu devenir très riche.Ou très puissant.Il s\u2019est contenté d\u2019enseigner et d\u2019écrire, s\u2019assurant ainsi, par les générations qui lui survivent, l\u2019immortalité.(Le Soleil, 5 mai 1997) L\u2019ACTION NATIONALE © 15 13d Etrange pédagogie qui a privé de mémoire toute une génération.On a même supprimé l\u2019enseignement obligatoire de l\u2019histoire dans les écoles durant plusieurs années.Ce que nul peuple en Occident n 'avait pensé faire, nous y sommes parvenus.Lignorance de l\u2019histoire, et pas seulement celle du Québec, fait de ces jeunes.des êtres sans situation dans l\u2019aventure humaine.Gardons-nous de ramener cette carence à un simple défaut d\u2019érudition dans la formation de l'honnête homme.Fernand Dumont, L Action nationale, janvier 1990, 20-34.\"3D Bon anniversaire aux hommes debout Charles Saînt-Prot* JL 1 y a quatre-vingts ans, un petit groupe d\u2019hommes fondait une revue dont le titre sonnait comme un coup de clairon : Y Action française.La création de cette revue est l\u2019un des premiers grands actes libérateurs du peuple cana-dien-français.Au fil des années, la revue regroupa les plus grands esprits de l\u2019époque sous la houlette du premier d\u2019entre eux, Lionel Groulx, dont René Lévesque a pu écrire dans un livre d\u2019hommage paru en 1977, qu\u2019il est «l'un des principaux semeurs de la moisson d'avenir qui lève aujourd'hui au Québec.» L\u2019immense mérite de l'Action française, devenue l'Action nationale en 1933, est d\u2019avoir compris qu\u2019on ne soulève pas les masses pour une action durable sans des principes.L\u2019éditorial du premier numéro de l'Action française * Politologue et écrivain français.Initiateur de l\u2019Appel des intellectuels français pour le Québec libre.L\u2019ACTION NATIONALE © 17 posait ainsi l\u2019objectif: «le moment est venu d'acquérir dans tous les domaines la puissance intellectuelle pour que nous soyons en mesure d'exercer sur la destinée de la nation une influence féconde et victorieuse ».Il ne s\u2019agissait pas d\u2019imaginer une idéologie ou de se livrer à un quelconque ratio-cinage philosophico-intellectuel, mais, au contraire de construire une pensée fondée sur la réalité des faits, en particulier le fait national.C\u2019est pourquoi, n\u2019étant précisément pas une idéologie systématique et figée, mais une pensée adaptée aux évolutions, l\u2019action intellectuelle entreprise en 1917 n\u2019a cessé de s\u2019adapter sans jamais perdre de vue l\u2019objectif fondamental : l\u2019élaboration d\u2019une pensée nationale abordant tous les problèmes, économiques, sociaux, linguistiques, culturels, constitutionnels, politiques, par rapport à la nation québécoise.Sans doute ne faut-il pas chercher plus loin la raison de la longévité de L'Action nationale.L\u2019Action nationale représente l'idée du pays à bâtir.L'idéal de tout un peuple Sous la direction du si remarquable Rosaire Morin, L'Action nationale représente aujourd\u2019hui l\u2019expression la plus théoriquement fondée de la pensée nationale québécoise, c\u2019est-à-dire de l\u2019idée du pays à bâtir et qui est chaque jour un peu plus à portée de main.S\u2019intéressant à tous les aspects de la question nationale, publiant les études les plus solides et les plus pertinentes, développant les arguments les plus convaincants, chaque parution de L'Action nationale est un pas en direction de l\u2019émancipation québécoise.18© L\u2019ACTION NATIONALE Chaque numéro de la revue ajoute une pierre à cet extraordinaire édifice intellectuel auquel le peuple québécois devra un jour témoigner sa reconnaissance.Car, si elle n\u2019est lue que par quelques milliers de personnes, la revue est assurément l\u2019expression de l\u2019idéal de tout un peuple.En effet, il est notable qu\u2019elle n\u2019est pas réservée à un petit cénacle, elle n\u2019est pas l\u2019apanage d\u2019une intelligentsia, elle est l\u2019affirmation d\u2019une pensée en prise directe sur la réalité populaire et nationale.Victoire de l\u2019intelligence et de la volonté, L'Action nationale témoigne, depuis quatre-vingts ans, que l\u2019action de quelques hommes libres, voués corps et âmes à la cause de la nation et au service du plus grand nombre, est porteuse d\u2019avenir et d\u2019espérance.Elle est l\u2019avant-garde composée d\u2019hommes debout qui disent à leurs frères ce qu\u2019un autre Résistant illustre, le général de Gaulle, est venu leur proclamer il y a tout juste trente ans : relevez la tête car les jours d\u2019humiliation sont terminés.Bon anniversaire aux hommes debout ! L\u2019ACTION NATIONALE © 19 \"SD Lavenir ?La tâche est toute indiquée : pour nous y engager avec une nouvelle ferveur, nous devons nous refaire une mémoire.Il ne s\u2019agit pas de distribuer à tout le monde Notre maître le passé du chanoine Groulx.La perte provisoire de la mémoire nous aura été peut-être bénéfique : il est parfois d\u2019heureuse amnésie.C'est une mémoire d\u2019aujourd\u2019hui dont nous avons besoin.Commençons par l'enseignement.Il suffira de rendre à l\u2019histoire, celle du vaste monde autant que celle du Québec, la place considérable qu \u2019elle doit occuper dans la formation d'un jeune afin qu 'il puisse s'y retrouver dans un monde particulièrement mouvant.Fernand Dumont U Action nationale, janvier 1990, 28./30 Journées sociales du Québec Déclaration de Rimouski j\u2014À es Journées sociales du Québec font suite aux souhaits exprimés par les participants et les participantes au colloque sur le centenaire de Return novarum, réalisé à Québec en mai 1991.A leur manière, elles prennent le relais des Semaines sociales (1920-1958) dont l\u2019interruption a créé un vide que plusieurs ont déploré.Les premières Journées sociales du Québec ont eu lieu à Chicoutimi au début de mai 1993 sur le thème « Sans emplois, peut-on vivre ?».Les secondes se sont déroulées à Sherbrooke en mai 1995 et avaient pour thème : « Sans argent, peut-on vivre ?De l\u2019exclusion au développement solidaire.» Les Journées sociales du Québec sont un carrefour de réflexion sur les pratiques sociales dans « Agir à contre-courant » L\u2019ACTION NATIONAL K® 21 la conjoncture actuelle, dans une perspective chrétienne.Démarche et fréquence La méthode mise en œuvre en est une de théologie sociale, où l\u2019on distingue certains moments déterminants : a) l\u2019écoute de la situation et des pratiques sociales en cours, b) l\u2019analyse critique de la dynamique structurelle, d\u2019un point de vue économique, social, politique et éthique et dans la perspective des exclus ; c) la réflexion proprement théologique (Bible, enseignement social des Eglises, théologies.; d) la recherche de voies de résistance et d\u2019alternatives.Les Journées sociales du Québec se tiennent tous les deux ans.Le lieu des rencontres varie pour permettre de prendre contact plus directement avec des situations régionales différentes et pour rendre possible l\u2019apport de la créativité de toutes les régions.Nous sommes 450 personties à réaffirmer notre décision de vivre et d'agir à contre-courant.-qÎD Déclar ation de Rimouski, 11 mai 1997 Au terme de ces troisièmes journées sociales du Québec, nous sommes 450 personnes à réaffirmer notre décision de vivre et d'agir à contre-courant.Nous sommes 450personnes venant de toutes les régions du Québec qui voulons vivre et agir à contre-courant du néolibéralisme.Nous sommes témoins 22 0 L\u2019ACTION NATIONALE que des milliers de personnes et de groupes résistent avec acharnement à l'emprise de cette pensée unique.Nous refusons que le pouvoir financier dicte nos politiques publiques.Avec elles, avec eux : NOUS REFUSONS que le pouvoir financier dicte nos politiques publiques et que nos dirigeants, pourtant élus par la population, s\u2019en fassent les valets apeurés, faisant d\u2019une crainte de décote financière un projet ratatiné de société.NOUS REFUSONS que nos épargnes déposées dans nos caisses de retraite prennent le chemin de l\u2019étranger, alors qu\u2019elles pourraient contribuer pour une bonne part à effacer notre dette collective, tout en favorisant notre développement.NOUS REFUSONS que nos gouvernants nous considèrent comme des consommateurs primaires, susceptibles d\u2019être manipulés par des fabricants d\u2019images et par des mécaniques électorales, au lieu de répondre aux besoins criants et fondamentaux des familles, en particulier des femmes, des jeunes, des personnes sans emploi.NOUS REFUSONS surtout la myopie de notre gouvernement québécois, qui s\u2019entête à refuser la clause complète de l\u2019appauvrissement zéro et qui pense faire disparaître le nombre de personnes appauvries en adoptant un barème de faible revenu complètement coupé de la réalité.Manipulée ainsi par la statistique, la misère peut sembler moins grave à des yeux technocrates.NOUS REFUSONS que notre gouvernement québécois s\u2019en prenne principalement aux plus démunis, aux moins bien nantis, dans la L\u2019ACTION NATIONALE ©23 poursuite obsessive de son objectif du déficit zéro, pendant que les entreprises, les banques et les financiers voient leurs profits et leurs revenus connaître des hausse faramineuses.Nos gouvernants se bercent d\u2019illusions en croyant que ces financiers accepteront de réinvestir ces profits dans d\u2019illusoires créations d\u2019emploi.En fait, ne recherchent-ils pas, pour la plupart, des profits dans des pays étrangers puisque leur intérêt premier est celui des actionnaires ?Nous refusons de fermer les yeux.NOUS REFUSONS d\u2019être dupes quand les médias s\u2019attardent à rapporter les éternuements de tous les petits pharaons de passage, pendant que tout autour la misère se répand dans un silence complice.La présente campagne électorale en est un exemple flagrant et intolérable.NOUS REFUSONS les incohérences dont se rendent complices nos communautés chrétiennes et leurs responsables quand elles sont moins critiques de leurs choix économiques et pastoraux qu\u2019elles ne le sont dans leurs dénonciations publiques.NOUS REFUSONS, enfin, le fatalisme économique qu\u2019on nous présente comme une nouvelle religion à laquelle il faudrait sacrifier la NOUS REFUSONS d\u2019accepter l\u2019idée reçue voulant que le bien des entreprises et des banques se transforme, par magie, en bien commun.Dans cette perspective, nous refusons de fermer les yeux sur les agissements de ceux qui, voulant évacuer l\u2019Etat, tentent de le confisquer dans leur seul intérêt.24© L\u2019ACTION NATIONALE majorité de la population, alors qu\u2019il s\u2019agit toujours de décisions prises dans l\u2019intérêt d\u2019une minorité possédante, qui exige d\u2019asservir le politique et le social à ses fins propres.Certes, nous n\u2019avons ni la naïveté ni la prétention de croire que les contradictions dont nous venons de faire état ne nous atteignent pas personnellement et ne traversent pas nos organisations populaires, syndicales et religieuses.Mais nous entendons faire confiance à cette solidarité que nous partageons avec les personnes, de plus en plus nombreuses, qui sont exclues de la plupart des décisions qui les touchent au premier chef et à qui est toujours refusé le minimum de dignité.En faisant nôtres leurs revendications à la dignité et leur désir irrépressible d\u2019être des citoyennes et citoyens à part entière, nous retrouvons, à chaque fois, l\u2019espérance et le souffle nécessaires pour lutter contre nos propres contradictions.Nous retrouvons l\u2019espérance et le souffle pour continuer de vivre et de penser à contre-courant.Abonnement à la Revue d\u2019histoire de l'Amérique française (revue trimestrielle)\t\tÉTRANGER \tCANADA\t Individus et institutions\t50$\t54 $ Étudiants (avec pièce justificative)\t26$\t30$ Abonnement de soutien\t110$\t114 $ 261, av.Bloomfield.Montréal H2V 3R6 Tél.: (514) 278-2232 Tout abonnement comprend la cotisation de membre de l'Institut d'histoire de l'Amérique française.L\u2019ACTION NATIONALE ©25 /&D On discute beaucoup, ces temps-ci, de formation fondamentale, effarés que nous sommes devant l\u2019éparpillement de connaissances qu \u2019ingurgitent les jeunes sous la poussée d\u2019aînés en mal d'encyclopédie.A tout prendre, pour être citoyen, deux savoirs sont indispensables : la langue et l\u2019histoire.Pouvoir exprimer ce que l\u2019on ressent et pense, faire monter de ses actes la parole qui les prolonge ; être conscient de sa place dans l\u2019éternel dévidoir du destin des hommes et s\u2019y engager en conséquence : est-il d\u2019autre idéal de l\u2019humanisme d'autre accomplissement d\u2019une culture ?Fernand Dumont L Action nationale, janvier 1990, 28. La Maison de quartier à Saint-Constant Un lieu pour retrouver la dignité Carlos Arancibia L\u2019élément déclencheur A jlJL u début, notre équipe pastorale voulait effectuer un recensement paroissial à Saint-Constant, afin de mettre à jour les fichiers de la paroisse, connaître les besoins de la population et l\u2019informer sur les services disponibles, tant dans la paroisse que dans le milieu.L\u2019idée est vite devenue un projet qui a reçu l\u2019appui du Centre Travail-Québec et de la Régie régionale de la santé dans le cadre du financement d\u2019un projet EXTRA.Ainsi, notre équipe-projet comptait avec une coordonnatrice, une secrétaire et quatre recenseuses.Etant donné que Saint-Constant est très étendu, nous nous sommes concentrés dans un premier temps, sur le quartier n° 5 qui, selon l\u2019avis de plusieurs personnes qui nous conseillaient, est le plus défavorisé (plus de pauvreté, L\u2019ACTION NATION AI.F.027 plus de difficultés pour rencontrer les gens, etc.).Nous nous disions, « si nous arrivons à faire celui-ci, nous n\u2019aurons pas de difficulté pour les autres.» Nous voulions rencontrer au moins une personne par foyer.Pour ce faire, nos recenseuses se sont séparées en équipes de deux pour faire du porte-à-porte.Nous avons identifié un grand nombre de résidents du quartier à l\u2019aide des listes électorales et du bottin téléphonique.Notre équipe avait une réunion de planification par semaine, ensuite les recenseuses allaient chaque jour rencontrer des familles.L\u2019équipe qui restait au bureau faisait la coordination des activités et la compilation des données.Un an après, nous avions rencontré 680 familles avec une moyenne de 45 minutes d\u2019entretien par foyer.En tout nous avions rencontré 70 % de la population du quartier n° 5 de Saint-Constant.Certains problèmes revenaient souvent, sous forme de demande de services.Vidée d'une maison de quartier a vu le jour Après avoir rencontré le première centaine de familles, nous constations que certains problèmes revenaient souvent, sous forme de demande de services : les gens parlaient d\u2019un service de dépannage (vêtements), d\u2019un service d\u2019accompagnement pour les personnes âgées, du poids de la solitude, des difficultés d\u2019accès aux services du CLSC et du Centre de bénévolat de la Rive-Sud, du manque de ressources à 28 © L\u2019ACTION NATIONALE Les gens se sont mis à émettre des idées.Saint-Constant, etc.Nous commencions à nous apercevoir que la pauvreté à Saint-Constant était beaucoup plus répandue que ce que l\u2019on croyait.Les cinq cent quatre-vingts autres entretiens ont permis de vérifier l\u2019intérêt pour la création d\u2019une Maison de quartier1 dans le quartier n° 5.A chaque fois, nous leur demandions : Si on ouvrait une maison de quartier, est-ce que vous aimeriez cela ?Quels sont vos besoins ?Les gens se sont mis à émettre des idées et à nommer des activités qu\u2019ils aimeraient y trouver.Guide d'évaluation d'une intervention 1.Le problème de départ Suite au recensement du quartier n° 5, nous avons identifié : \u2014\tQue la pauvreté existe à Saint-Constant : la pauvreté monétaire, la pauvreté de l\u2019isolement et la pauvreté de ne pas pouvoir s\u2019exprimer.Elle était invisible à nos yeux et aux yeux de plusieurs.\u2014\tQue les ressources disponibles au niveau local sont plutôt rares.Les personnes qui n\u2019ont pas de véhicule ne peuvent pas se rendre aux endroits où trouver de l\u2019aide (exemple : le CLSC est à Sainte-Catherine).Il y a un problème d\u2019accessibilité.Les personnes pauvres restent isolées.1.La Maison de Quartier à Saint-Constant, 17, rue Sainte-Catherine, J5A 1G2, 514.635.3996.L\u2019ACTION NATIONALE © 29 Que lorsque la pauvreté existe, il y a une perte de dignité.2.La visée Nous voulions un changement à long terme qui se manifesterait par la prise en charge, par le milieu et par les personnes directement affectées, du problème de la pauvreté à Saint-Constant.Nous voulions reconnaître la personne, qu\u2019elle soit consciente de sa valeur.Réaliser dans son entourage (quartier) une amélioration des conditions de vie, afin qu'il n'y ait plus de pauvres.On vit tous dans le même quartier : pauvres, moins pauvres et riches.Nous nous disons que s\u2019il n\u2019y a plus de pauvres à Saint-Constant, toutes et tous, nous améliorerons notre qualité de vie.S'il n'y a plus de pauvres à Saint-Constant, toutes et tous, nous améliorerons notre qualité de vie.3.Objectifs précis et particuliers Donner suite aux conclusions du recensement pour le quartier n° 5 et mettre sur pied une maison de quartier afin que la population y trouve : \u2014\tun lieu de dépannage et de référence.\u2014\tun lieu de rencontre et d\u2019échange où les gens peuvent apprendre à se découvrir.Où ils pourront se sentir chez eux.\u2014\tdémontrer aux gens qu\u2019ils peuvent contribuer à s\u2019en sortir (l\u2019entraide).\u2014\taider à éliminer la pauvreté à Saint-Constant.30 © L\u2019ACTION NATIONALE L'intervention est à contre-courant.\u2014\tprojet, Maison de Quartier : services, activités et ouvertures.\u2014\tobjectifs : briser la solitude, favoriser la prise en charge, offrir du dépannage, créer un lieu de rencontre.\u2014\tla Maison de Quartier, c\u2019est un projet qui se développe avec la contribution, la participation et la créativité des gens du milieu.C\u2019est rompre le cercle de la dépendance, en accueillant et en invitant la population à la prise en charge de leur propre situation.\u2014\tvisée : améliorer les conditions de vie de la population du quartier n° 5 de Saint-Constant, un quartier sans pauvreté.4.L'intervention, la dimension privilégiée, sa nature.a) Décrivez en quoi consiste l\u2019intervention.L\u2019intervention en est une de changement, à contre-courant : \u2014 La tendance du milieu était de nier la pauvreté.\u2014 La tendance de l\u2019Eglise était d\u2019être prudente dans les engagements.\u2014 La tendance des personnes en difficulté était de rester dans la dépendance, de se faire prendre en charge ou de rester dans l\u2019anonymat.Dimension privilégiée : la solidarité entre les personnes, leur redonner la dignité et impliquer les citoyens et les intervenants du milieu dans des actions contre la pauvreté.L\u2019ACTION NATIONALE @31 b)\tQuelle a été sa dimension privilégiée : économique, politique, socio-culturelle, idéologique, religieuse.?Premièrement, une dimension socioculturelle : changer les mentalités, briser la dépendance, encourager la participation et l\u2019engagement des personnes.Deuxièmement, économique : s\u2019attaquer aux effets de la pauvreté, encourager l\u2019emploi.Troisièmement, religieuse : contribuer à bâtir un projet d\u2019Eglise au cœur du monde, au service des personnes, notamment les pauvres.c)\tQuelle est la nature de cette intervention : contestation, appui, création nouvelle.?Il s\u2019agit d\u2019une intervention nouvelle à partir d\u2019un nouveau regard sur la réalité de Saint-Constant, à partir des besoins des gens et des capacités du milieu de soutenir le projet.5.Evaluation des résultats de Vintervention a) Par rapport à la situation de départ.\u2014 La population a trouvé un lieu de rassemblement, un lieu ouvert : « On est contents de l'avoir, c'est à nous tous.» \u2014 Une cinquantaine de bénévoles plus les membres du conseil d\u2019administration s\u2019impliquent dans différentes activités.En mettant à contribution les gens du milieu, ils se rendent compte qu\u2019ils ont des capacités.En participant, ils redeviennent sujets, ils se prennent en main.Les gens du milieu, ils se rendent compte qu 'ils ont des capacités.32 0 L\u2019ACTION NATIONALE Il y a une fierté du milieu de compter sur une ressource de cette nature.\u2014 La solidarité amène la solidarité : celles et ceux qui reçoivent s\u2019engagent, celles et ceux qui partagent s\u2019enrichissent.b) Chez les bénéficiaires et dans le milieu.\u2014 Il y a une fierté du milieu de compter sur une ressource de cette nature.\u2014\tLe milieu reconnaît le besoin à partir de la reconnaissance de l\u2019existence du phénomène de pauvreté et décide d\u2019appuyer l\u2019initiative.\u2014\tLe milieu municipal offre une assistance pour le fonctionnement de la maison (par exemple, accorder des délais raisonnables pour fonctionner dans une zone résidentielle).Le conseiller municipal du quartier s\u2019implique et donne de son temps.Lors des inondations, la municipalité et la Maison de Quartier travaillent en partenariat pour venir en aide aux familles sinistrées.\u2014 Le voisinage : les voisins acceptent l\u2019idée de l\u2019ouverture d\u2019une Maison de Quartier dans leur quartier résidentiel et quelques-uns s\u2019impliquent dans les travaux d\u2019entretien.\u2014 Le milieu scolaire soutient la Maison de Quartier : Lors de la campagne « Pain partagé », la Commission scolaire Le Goéland remet 4 000 $ à la Maison de Quartier.L\u2019école constate les effets de la pauvreté chez certains L\u2019ACTION NATIONALI 0 33 de ses élèves et réfère les élèves et les parents à la Maison de Quartier.\u2014 Le milieu socio-économique : l\u2019Association des gens d\u2019affaires de Saint-Constant met sur pied une campagne pour faire connaître les ressources et les entreprises du milieu : elle octroie un prix à deux jeunes étudiants et les envoie en stage de formation à la Maison de Quartier.\u2014 La paroisse accorde tout son appui à la Maison de Quartier : l\u2019équipe reconnaît l\u2019implication d\u2019une agente de pastorale comme une activité en pastorale sociale (1 jr/sem.).En plus, elle signe le bail et cautionne le loyer.L\u2019équipe de marguilliers est prête à chercher les moyens pour lui donner de la stabilité à long terme.c) Contribution à la visée à long terme.Les gens se prennent en main : leur réussite amène une amélioration des conditions de vie.La personne se valorise, brise l\u2019isolement.Les personnes redonnent de la valeur à leur vie.Contribution au niveau du milieu \u2014 Maintenant, il y a une reconnaissance du besoin et de la réponse à ce besoin.\u2014 Le milieu est sensibilisé et il y a une prise de conscience de l\u2019importance d\u2019agir.Les personnes redonnent de la valeur à leur vie.34© L\u2019ACTION NATIONALE Leur mise à contribution leur donne une conscience de leurs potentialités.\u2014 La Maison, comme projet solidaire, est soutenue par le milieu.Contribution au niveau des individus Les personnes expriment leurs besoins.Elles prennent conscience qu\u2019elles ne sont pas seules.Leur mise à contribution leur donne une conscience de leurs potentialités.Les personnes s\u2019impliquent dans l\u2019entretien de la maison, dans la mise sur pied d\u2019activités et dans l\u2019échange de services.Contribution au niveau de nouvelles approches d'intervention La Maison de Quartier devient un lieu d\u2019engagement pour celles et ceux qui veulent un changement.Exemple de l\u2019émergence d\u2019une créativité dans la solidarité : au lieu de donner ou vendre des vêtements pour les nouveaux-nés, on a mis sur pied un système de prêt de vêtement.Puisque l\u2019enfant ne portera ces vêtements que quelque temps, le ou les parents d\u2019engagent à retourner les vêtements en bonne condition.Au lieu de payer, ils offriront un service en échange, à partir de leurs compétences, capacités et intérêts.La Maison de Quartier devient un lieu privilégié pour le contact direct entre la population et le conseiller municipal.6.Les actrices et les acteurs Les porteuses et porteurs du projet : des citoyens du quartier n° 5 de Saint-Constant, les personnes qui s\u2019engagent dans l\u2019organisation des activités et des services, les membres du conseil d\u2019administration (personnes impliquées L\u2019ACTION NATIONALE ©35 dans les organismes, la municipalité, la paroisse).Les participants(es) aux activités : des personnes vivant des situations de pauvreté, des familles sans salaire ou avec un faible revenu et les citoyens du quartier n° 5 et la population de Saint-Constant.7.Alliances et résistances Les intervenants du milieu ont répondu aux attentes.Parmi les alliés : La paroisse, la municipalité, le Centre de bénévolat, le CLSC, les députés, l\u2019Association des gens d\u2019affaires, le comité missionnaire et le comité d\u2019entraide, l\u2019entraide familiale, les écoles, et les voisins autour de la maison.Certains intervenants avaient le « monopole » sur les pauvres de Saint-Constant.Les résistances : Certains intervenants qui avaient le « monopole » sur les pauvres de Saint-Constant voulaient préserver l\u2019approche d\u2019assistance.Stratégies adoptées : \u2014\tRencontrer les intervenants du milieu, même ceux qui opposaient résistance à notre initiative afin de leur expliquer le projet de la Maison du Quartier.\u2014\tDévelopper une complicité sur deux axes : travailler ensemble pour évaluer les besoins et on est en service par rapport à la population, les pauvres ne nous appartiennent pas.360 I.\u2019ACTIONNATIONALE Au départ, nous étions six personnes et en cours de route trois ont abandonné.\u2014\tGagner des alliés dans le milieu, notamment au niveau de la paroisse et de la municipalité.\u2014\tNous étions convaincus qu\u2019un groupe de personnes avec un projet en tête peuvent convaincre les autres.La force du changement est la ténacité.8.Les ressources Nous avons connu quelques changements au niveau des personnes ressources, c\u2019est-à-dire dans l\u2019équipe impliquée au niveau du conseil d\u2019administration et de la direction de la Maison de Quartier.Au départ, nous étions six personnes et en cours de route trois ont abandonné.Ces changements sont survenus dans la période de planification et de démarrage du projet, ce qui a entraîné une surcharge dans les responsabilités pour celles et ceux qui sont restés.Les départs ont été causés principalement par des divergences d\u2019opinions concernant la visée de l\u2019intervention.Plus la Maison prenait forme, plus les différends sont apparus : sur les approches, les types d\u2019activités, la façon de voir la pauvreté, d\u2019intervenir, etc.Au niveau des moyens financiers, nous tenons à demeurer indépendants des gouvernements ou des bailleurs de fonds.La Maison de Quartier compte avec l\u2019appui de la communauté.Nous faisons des activités de financement qui nous permettent de couvrir nos frais L\u2019ACTION NATIONALE © 3 7 de fonctionnement.Pour l\u2019instant, nous fonctionnons sur la base de l\u2019implication bénévole.9.Changements chez les intervenantes et les intervenants Quels changements l\u2019intervention a-t-elle provoqués chez les personnes porteuses de celle-ci et sur le groupe initiateur comme tel ?Les témoignages sont les suivants : \u2014\t«J\u2019ai appris à écouter.Les gens ont d\u2019autres besoins que la nourriture.» \u2014\t« Cette expérience m\u2019a amené plus loin que ce que je pensais.» \u2014\t«J\u2019étais pas seul à avoir des idées pour changer les choses.» \u2014\t«Cette expérience a permis de sortir des sentiments refoulés à l\u2019intérieur.» \u2014\t« Nous avons retrouvé une confiance mutuelle.» \u2014\t«J\u2019ai découvert le goût de partager avec les autres.Tout le monde a besoin de se sentir aimé et d\u2019aimer.» \u2014\t« Ensemble on a fait une union.» De quel ordre ont été ces changements ?Socio-affectif : «J\u2019ai découvert que je suis une personne très sensible.Je me suis retrouvé.» Religieux : « Les gens qui viennent à la Maison de Quartier ne savent pas que je suis chrétienne.Je sens un renforcement de l\u2019appel Pour l'instant, nous fonctionnons sur la base de l'implication bénévole.38 © L\u2019ACTION NATIONALE Ça ne coûte pas des millions et on peut aider les autres.(Mt.2 5).» « C\u2019est de vivre des valeurs que nous avons appris des petits.» Politique : « On rencontre plus de monde, on sensibilise les gens.Nous ne faisons pas ça pour l\u2019image, mais pour l\u2019utilité, pour les personnes.» Economique : « L\u2019argent c\u2019est bon, mais il faut s\u2019en servir pour aider.On ne demande pas tout à la société.» Collectivement : Au niveau politique et économique : Ça ne coûte pas des millions et on peut aider les autres.«Nous les pauvres, on peut s\u2019en sortir avec nos moyens.» Au niveau de la sensibilisation : « La pauvreté ne peut plus être ignorée.» « Nous avons pu aller chercher les ressources du milieu.» « Se prendre collectivement en main.» 10.\tÉvaluation et célébration des acquis et de l'action solidaire réalisée Nous ne sommes pas à la fin de l\u2019action ; elle est en cours.Cette réflexion autour du thème des Journées sociales nous sert d\u2019évaluation.On sait que nous ne pouvons plus reculer.On ne peut pas perdre les acquis.La Maison de Quartier, on ne peut plus la fermer.11.\tSuites à donner Quelques pistes qui nous semblent intéressantes à partir de ce que nous voyons à la Maison de Quartier : \u2014 Approfondir notre rôle d\u2019éducation : auprès des femmes, des parents-enfants, etc.L\u2019ACTION NATIONALE ©39 \u2014\tAider dans le domaine de l\u2019emploi pour sortir de la pauvreté.\u2014\tRenforcer notre conseil d\u2019administration en impliquant des nouveaux membres.\u2014\tS\u2019assurer que la Maison de Quartier appartient aux personnes du quartier.Participants à la démarche : Membres de la Maison de Quartier ayant participé à la démarche de réflexion : Christianne Brunelle, directrice, Angelo Martucci, président du C.A., Thérèse Bibeau, membre du C.A.et agente de pastorale et M.Réjean Lavallée, membre du C.A.et conseiller municipal à Saint-Constant.PASSEZ À L'HISTOIRE! Depuis 1985, Cap-aux-Diamants vous présente les multiples facettes de l\u2019histoire du Québec.Chaque parution explore une thématique captivante.Découvrez la grande ou la petite histoire d\u2019ici racontée par des auteurs choisis pour leur compétence.De plus, retrouvez une multitude de photographies et illustrations d'époque.Alors.Passez à l'histoire et abonnez-vous - Pour 1 an ?(4N\u201c 30$), pour 2 ansOfeN\" 55! NOM_____________________________\u2014 ADRESSE - JE M'ABONNE H Cap-aux-Diamants POUR VOUS ABONNER CODE POSTAL VILLE _PROV.Par téléphone: (418)656-5040 Par télécopieur: (418) 656-7282 Par la poste: TÉL.: (\t)- (Vous recevrez le prochain No: Mars.juin, septembre ou décembre» C.P.26, suce.Haute-Ville Québec QC G1R4M8 40 © L\u2019ACTION NATIONALE Signes avant-coureurs Pierre Vadeboncoeur JL 1 n\u2019y avait pas longtemps que Pellan était rentré de Paris, chassé par la guerre, puis installé à Montréal, rue Jeanne-Mance, près de l\u2019avenue des Pins.Deux ou trois de mes amis lui ont alors fait une visite en m\u2019y amenant avec eux.Ce devait être en 1942, avant sa querelle avec Borduas, qui aurait commencé en 1943.Le prestige de sa peinture, nouvelle ici, était au plus haut, non sans raison : peinture pleine de vigueur et de concentration, souvent figurative mais plastique au premier chef, pour nous le premier exemple d\u2019un art vivant, moderne.Ces tableaux faisaient comme d\u2019un seul coup notre éducation.Ils nous montraient directement ce qui s\u2019appelle de la peinture, sans fausses références, et par le tableau même.C\u2019était comme si Part était descendu ici, dans un Montréal encore tout provincial et endormi, en provenance d\u2019une civilisation et d\u2019un état de civilisation connus de nous seule- L\u2019ACTION NATIONALE ©41 ment de loin.Le produit était là, ardent, original, nous révélant le foyer même de l\u2019art.Nous n\u2019étions guère habitués jusque-là qu\u2019à du tout fait, des enseignements stéréotypés, des reproductions.Je crois me souvenir que cette visite chez Pellan précède ma rencontre avec les gouaches de Borduas, également de 1942, si neuves celles-ci, si libres qu\u2019elles me désorientèrent pendant un moment, contrairement aux tableaux de Pellan, adoptés immédiatement.Si gratuites, dans le meilleur sens du mot.Si impossiblement nouvelles.Je ne savais trop comment lire cela, comment, dans chaque œuvre, en découvrir l\u2019interne nécessité, la composition spontanée, l\u2019unité organique, à l\u2019encontre d\u2019une première impression, celle que me causait une écriture tout d\u2019abord vue comme arbitraire.Pellan lui-même devait considérer cette peinture aussi péjorativement.Il allait déclarer plus tard que Borduas était « un peintre de guenilles », allusion malveillante et caricaturale aux formes sans contraintes et quasi sans contrôle des tableaux de son rival, à commencer par les gouaches.Pellan allait déclarer que Borduas, était « un peintre de guenilles ».En amour avec Pellan Mais quant à Pellan, dès ma première rencontre, j\u2019étais de plain-pied avec ses toiles, je ne sais trop pourquoi.Leur structure, l\u2019impétuosité de certaines, leur beauté parfois rayonnante et l\u2019absence en elles de romantisme comme d\u2019esprit vainement décoratif m\u2019atteignaient d\u2019emblée.Il s\u2019agissait, il est vrai, des 42 O L\u2019ACTION NATIONALE J'étais sensible à leur autorité, à leur densité, à leur concision.œuvres de ce temps-là, non de ce qui, plus tard, relèverait d\u2019un certain maniérisme iconographique.J\u2019étais sensible à leur autorité, à leur densité, à leur concision.Pas de dérive, pas de verbiage.Mais en même temps, pour certains tableaux, il y avait leur éclat.Ce mot éclat se rapporte particulièrement à deux toiles dont ma mémoire n\u2019a pas gardé d\u2019images précises mais seulement conservé deux impressions visuelles comportant chacune le souvenir vague de son sujet.Le premier de ces tableaux était une nature morte : florale, mais moderne.L\u2019intérêt de cette toile n\u2019était favorisé que très partiellement par le motif.Celui-ci ne ressemblait pas du tout aux gerbes ou bouquets plus ou moins réalistes, peints par de grands peintres ou par des amateurs.Il résultait directement du traitement pictural, lequel court-circuitait d\u2019une certaine façon l\u2019image.Dans ce cas, le motif, donc, ne précédait pas vraiment l\u2019exécution mais était pratiquement causé par elle.Ce tableau vibrait beaucoup.J\u2019ai eu plusieurs fois l\u2019occasion de le revoir dans les années cinquante, car il faisait partie d\u2019une collection particulière à laquelle j\u2019avais accès.L\u2019autre toile dont je parle, je ne l\u2019ai vue qu\u2019une fois.C\u2019était lors de cette visite chez Pel-lan.Jamais je ne l\u2019ai retrouvée même en reproduction.J\u2019ignore ce qu\u2019il est advenu d\u2019elle.C\u2019était un tableau de plus d\u2019un mètre de largeur, très vibrant lui aussi et lumineux, dans des tons de jaune et de blanc.Je me souviens de mon éblouissement.L\u2019ACTION NATIONALE © 43 L\u2019œuvre, abstraite, présentait deux ou trois grands disques ou cercles égaux, disposés côte à côte ou liés entre eux comme des chaînons.Us faisaient ensemble à peu près la hauteur et la largeur de la toile.Nous y voyions le triomphe de la liberté plastique, un rejet péremptoire de l\u2019académisme, un recours désinvolte à l\u2019abstraction.Ce recours aurait été peu de chose même en ce temps-là, mais il y avait la maîtrise du peintre, la lumière du tableau, l\u2019assurance du tout, l\u2019audace, le bonheur.Il nous semblait que Pellan, fort de ses tableaux d\u2019Europe, venait encore de franchir d\u2019autres limites.Il se rendait plus loin.Il s\u2019éloignait de son époque européenne, mais dans la bonne direction.Nous ne prévoyions pas qu\u2019il continuerait éventuellement de le faire mais d\u2019une manière moins heureuse.Ce tableau rompait de nouveau avec le passé, mais par un plus, par une liberté encore ajoutée, par une invention de nouveau affranchie.Par un sens pictural une fois de plus dégagé et sûr.De grands signes, simples et souverains : les cercles.Un rayonnement : la lumière blanche et jaune, elle aussi à la limite d\u2019une démarche franche et magnifiquement résolue.Il nous semblait que Pellan, fort de ses tableaux d'Europe, venait encore de franchir d'autres limites.Mais je sais bien qu\u2019ici je ne décris pas rigoureusement la chose même, perdue dans le passé, mais plutôt son impact sur moi et l\u2019impression qu\u2019elle m\u2019a laissée.Je la déforme et l\u2019exalte peut-être à cause de la distance.Mais ce dont je suis sûr, précisément, c\u2019est de ma réaction enthousiaste, pareille d\u2019ailleurs à celle de mes amis.44 © L'ACTION NATIONALE Vivre l'histoire L'histoire est d'abord cachée dans des moments choisis, dans l'existence personnelle de quelques individus.Un instant comme celui-là, c\u2019est de cela qu\u2019on parle quand on rappelle le commencement de la peinture dans le Québec moderne.L\u2019histoire ne s\u2019avance pas somptueusement, complète, tout armée.Elle est d\u2019abord cachée dans des moments choisis, dans l\u2019existence personnelle de quelques individus.Je vivais sans le savoir un temps nouveau, un profond mouvement très connu en Europe mais inconnu ici.E\u2019I Iistoire n\u2019était pas présente dans l\u2019atelier de la rue Jeanne-Mance, et pourtant elle l\u2019était.Vivre l\u2019histoire dans sa réalité et non pas dans son mythe, c\u2019est cela : un moment, une personne, un caractère, une émotion, un éclair d\u2019intelligence, tout ce qu\u2019il y a de plus immédiat, de non représentatif.Sans que nous nous en rendions compte, ce moment-là nous enseignait, contre une culture figée et contre la mort de l\u2019esprit, qu\u2019il faut être réel.Il nous enseignait cela contre l\u2019académisme, terme ne concernant pas seulement l\u2019art et pouvant, dans le Québec d\u2019alors, s\u2019appliquer généralement à l\u2019état des consciences, comme l\u2019a démontré Le Refus global.La Révolution tranquille fut un long processus de concrétisation.Cette visite à Pellan et Pellan lui-même, ce n\u2019était donc pas encore l\u2019Histoire et pourtant oui : un signe avant-coureur, une amorce parmi d\u2019autres, un fait divers de conséquences, comme je m\u2019en aviserais plus tard.C\u2019était par conséquent la chose même.L\u2019ACTION NATIONAL E®45 Une époque à venir Quand la mémoire québécoise remonte jusque-là, elle rentre dans de drôles de parages, dans une atmosphère étrange et dans un silence que les gens de ma génération peuvent seuls retrouver dans leur imagination, car seuls ils les ont réellement vécus.Dans le climat d\u2019avant la Révolution tranquille se détachent isolément quelques individus, quelques exemples brûlants, rares, comme la peinture de Pellan de 1940 ou comme la révolte subséquente survenue à l\u2019Ecole des Beaux-Arts.Les événements de ce genre avaient une apparence de cas fortuits.Ils n\u2019appartenaient pas à leur temps propre.C\u2019étaient déjà des événements d\u2019une époque à venir.Les événements de ce genre avaient une apparence de cas fortuits.Aussi, quand on retourne en esprit dans ce temps-là, on est frappé d\u2019abord par le relief de certains faits pourtant sans rapport contemporain avec une révolution quelconque, ensuite par leur signification dans un environnement de non-signification, par leur dynamisme solitaire, par leur qualité profondément historique au milieu d\u2019une société où l\u2019histoire n\u2019avait pas lieu encore.Ils étaient chargés d\u2019un sens prophétique.Ils étaient déjà ce qui viendrait plus tard à l\u2019existence et ils l\u2019étaient pleinement tout de suite : instants d\u2019avenir isolés dans le présent.Nous ne le savions pas.Ce que nous voyions était circonscrit dans l\u2019instant même.Mais ces choses auxquelles nous n\u2019accordions aucun destin nous intéressaient prodigieusement.46 # L\u2019ACTION NATIONALE Des signes avant-coureurs Il n\u2019y avait là que des instants.Les rares personnes qui incarnaient la nouveauté n\u2019étaient que des cas.Elles avaient l\u2019éclat de sociétés beaucoup plus grandes que la nôtre, réduit ici à l\u2019échelle individuelle et phénomène insolite.La modernité venait d\u2019arriver; mais dans un monde folklorique Qu\u2019on imagine dès lors notre étonnement chez Pellan devant quelques tableaux, surtout devant l\u2019un d\u2019eux.Toute la lumière était rassemblée dans une œuvre ou dans quelques-unes d\u2019un seul auteur, à un moment précis.Celui-ci ne nous semblait historique qu\u2019en rapport avec ce qui se passait en France.A nos yeux, c\u2019était un événement brillant, mais local et isolé.Celui-ci nous tenait parfaitement lieu de la société qui nous manquait.Nous ne voyions que lui.C\u2019était comme ça, au Québec.Un peintre venant de surgir, ou plutôt deux, Borduas et Pellan, quelques tableaux hardis.La modernité venait d\u2019arriver, mais dans un monde folklorique et sous la forme d\u2019une surprise.Ce jour-là : une promesse réduite à une seule toile, à un peintre, à un hasard exemplaire sur lequel nous nous fixions comme si par lui seul il pouvait signifier l\u2019essentiel.Cette époque, à Montréal, était bien modeste, en quoi bien québécoise.Il faut imaginer la fascination qu\u2019exerçaient sur nous, à cause de leur rareté, des occasions comme celle-là.Notre émotion aurait pu nous révéler l\u2019importance cachée qu\u2019elles avaient.Nous étions conscients de notre enthousiame, bien entendu, L\u2019ACTION NATIONALE #47 mais rien de plus, du moins relativement à une histoire à venir que nous n\u2019escomptions pas.De tels signes avant-coureurs, nous ne les discernions pas comme tels.La Révolution tranquille a pris tout le monde par surprise.MAGAZINE^ Un courant d'avenir en Gaspésie-îles-de-la-Madeleine Le seul magazine gaspésien ! Publié par le Musée de la Gaspésie en collaboration avec le CRCD de la Gaspésie-îles-de-la-Madeleine.Socio-économique, culture et arts, histoire et patrimoine.Pour ceux qui s'intéressent à la Gaspésie d'hier et d'aujourd'hui.80, boul.De Gaspé, C.P.680, Gaspé GOC 1R0 Téléphone : 418-368-1534 \u2014 Télécopie : 418-368-1535 Internet : musee@quebectel.com 48 © L\u2019ACTION NATIONALE L'identité d'un immigrant Jean Yves Duthel* N.aître en Alsace, avoir été de citoyenneté allemande et française, être devenu citoyen canadien résidant au Québec, avoir quitté sa langue maternelle allemande pour adopter sans regret la langue française, tout cela peut aboutir, quoi qu\u2019on en pense, à une identité québécoise solide.Ajoutons tout de suite qu\u2019outre le français et l\u2019allemand, les langues anglaise, italienne et alsacienne me sont familières et utiles dans la vie et que mes trois enfants n\u2019ont aucun problème d\u2019identité : ils sont Québécois ! Savoir pour choisir Immigrer dans un autre espace n\u2019est pas une mince affaire, tout le monde en convient.Les raisons pour émigrer sont souvent multiples * Vice-président, Relations publiques, Fonds de Solidarité des travailleurs.L\u2019ACTION NATIONAL K ©49 - économiques, sociales, familiales, politiques etc.- et douloureuses pour toutes ces causes ou pour l\u2019une d\u2019entre elles.Il reste que, mis à part des cas réels de vie ou de mort, c\u2019est-à-dire lorsque votre intégrité physique et morale est visée, il reste qu\u2019il s\u2019agit d\u2019une décision que personne ne vous impose.C\u2019est un vrai choix dans tout le sens cornélien du terme.Qui dit choix dit conscience.Qui dit choix dit risque.Qui dit choix dit abandon de quelque chose pour autre chose.Or, comment se fait-il qu\u2019ici, au Québec, le sens des termes soit inversé ?C\u2019est comme si l\u2019immigrant arrivait en conquérant et que le natif soit obligé de battre sa coulpe du fait qu\u2019il accueille l\u2019autre.Absurde mais vrai ! N\u2019y aurait-il pas là un phénomène incrusté dans l\u2019inconscient collectif des Québécois qui veuille que l\u2019on s\u2019identifie à la « détresse » de l\u2019immigrant parce que la colonisation même de la Nouvelle France fut largement « obligée » par les autorités françaises de l\u2019époque ?Peu de colons vinrent s\u2019établir de leur propre gré sur les rives du Saint-Laurent.Les plus riches certes, mais ce furent ceux-là même ou leurs descendants qui déguerpirent lors de la Conquête.Je ne peux m\u2019empêcher de penser que cette attitude quasi «bonasse» des Québécois d\u2019aujourd\u2019hui face au « laisser-faire, laisser-aller » de l\u2019immigration aille chercher une part de ses racines aux origines.Mais il n\u2019y a pas que cela.Il est aussi évident pour moi que le pouvoir britannique d\u2019abord, puis son successeur fédéral ont systématiquement voulu culpabiliser les Québécois face à C'est comme si l'immigrant arrivait en conquérant.50© L\u2019ACTION NATIONALE Bref je revendique ma citoyenneté québécoise.l\u2019immigration.Il fallait rendre le nationalisme québécois exclusif pour l\u2019éradiquer et l\u2019on a presque réussi.N\u2019aurons-nous pas vu naître ici un nationalisme ouvert et rassembleur, grâce essentiellement au Parti québécois, la question identitaire serait encore au stade des tuques de laine et des ceintures fléchées ( cela dit sans mépris).Et d\u2019ailleurs, les fédéralistes ne cessent de reléguer la quête de liberté des Québécois à un problème ethnique.Je ne pourrai jamais, par définition même, devenir un Canadien français.Mais personne ne peut m\u2019empêcher d\u2019être Québécois, quelles que soient ma couleur, mes origines, ma langue ou ma religion.Bref, je revendique ma citoyenneté québécoise.Je savais où j\u2019allais en m\u2019installant ici, j\u2019ai appris l\u2019Histoire de cette terre, je vis depuis 25 ans les mêmes combats que ceux et celles dont les ancêtres cultivaient les terres ici, je partage leurs aspirations.et tout cela sans que je me sente un seul instant brimé dans ma culture d\u2019origine, sans renier mes propres racines, espérant même que mes enfants sachent, eux aussi, parler la langue maternelle de leur père et lire Gœthe dans le texte.Etre Québécois Nous baignons dans une atmosphère identitaire dangereuse.Les fédéralistes ont tout intérêt à « ethniciser » la problématique tandis que le Québécois moyen, rassuré par la loi 101 notamment, se voit offrir si peu à l\u2019heure L\u2019ACTION NATIONALE ©51 actuelle quant à la mise en place d\u2019une réelle citoyenneté québécoise.L\u2019identité est certes rattachée fortement à la langue, mais il y a plus et ce serait réducteur de se limiter à cet aspect, aussi important soit-il.Je prétends que l\u2019on peut très bien s\u2019identifier en tant que Québécois souverainiste tout en étant anglophone ou allophone.Bien sûr, si tel est le cas, la seule règle nécessaire est d\u2019accepter que la langue française ait cette place privilégiée qui lui revient.Etre Québécois doit être un choix personnel avant tout.Aucune identité ne s\u2019impose à l\u2019individu s\u2019il la rejette lui-même.Atteindre ce choix, voilà tout le dilemme.Pour ce faire, il faut des incitatifs permanents et c\u2019est là que, collectivement, devraient porter nos efforts.À mon sens, il est inutile de gaspiller des énergies à vouloir convaincre des communautés culturelles, comme on dit, du bien-fondé de la souveraineté : l\u2019emprise du discours « ethnique » des fédéralistes y est trop puissante et nous n\u2019avons plus beaucoup de temps devant nous.Electoralementparlant, il est « plus facile » de convaincre 5 % de francophones supplémentaires pour y arriver et c\u2019est ce qu\u2019il faut réaliser.Par contre, non seulement notre langage doit-il témoigner de notre volonté collective de reconnaître ces individus en tant que Québécois à part entière, mais certaines mesures devraient, dès aujourd\u2019hui, être mises de l\u2019avant : statut de citoyenneté québécoise, programmes additionnels de francisation pour les arrivants, mais aussi pour des adultes installés ici depuis plus Aucune identité ne s'impose à l'individu s'il la rejette lui-même.52 © L\u2019ACTION NATIONALE longtemps, métissage interculturel à travers diverses activités visibles, etc.Par ailleurs, certains principes de base doivent être constamment réaffirmés : intégration nécessaire à la société québécoise, intangibilité de nos valeurs (droits des femmes explicitement), primauté du français, absence de quelconques privilèges rattachés aux origines ethniques des gens., etc.Le Canada c'est l'ethnicité La base identitaire semble se résumer à un drapeau et à la géographie.Pour être Canadien l\u2019on peut tout être et son contraire : la base identitaire semble se résumer à un drapeau et à la géographie.Il s\u2019agit d\u2019une notion digne de l\u2019ex-URSS.De plus, nous risquons sous peu, avec les sparages de la Cour suprême, de nous retrouver avec un article dans la Constitution qui interdit la sécession : le fédéral pourra alors transcrire le verbatim de cet article de la Constitution stalinienne qui faisait de même pour l\u2019Ukraine, les pays Baltes et autres anciens satellites du communisme soviétique.Quel progrès ! Nous avons plus à offrir au Québec : être partie d\u2019une peuple moderne dont l\u2019Histoire peut être portée fièrement, un peuple dont les aspirations sont pacifiques, un peuple qui est et qui sera riche de ses multiples racines, mais un peuple qui veut vivre et non plus survivre.Ce peuple, c\u2019est le mien.L\u2019ACTION NATIONALE @53 Nous avons à répondre de ta légitimité de notre culture.Mais les cultures, grandes ou petites, ne meurent pas d\u2019une subite défection ou d\u2019une brusque décision.Une lente déchéance, où se mélangent des éléments hérités et ceux de l'assimilation : ainsi se poursuit, pendant des générations, une agonie des cultures qui n 'épargne que les mieux nantis.Fernand Dumont LIAction nationale, janvier 1990, 33-34. V A propos d\u2019antisémitisme Pierre Harvey* « (.) en histoire, il y a toujours quelque chose avant, et on ne comprend les choses qu'en remontant a leur source ».Jean Bottero, Babylone et la Bible « La génétique n 'est d'aucun secours a Mme Mégret pour justifier ses positions sur l'inégalité des races.Le racisme n 'est pas un problème scientifique.» Professeur François Jacob, Le Point J.1 y a quelques mois, L'Actualité* 1 publiait deux articles de Luc Chartrand, à propos de l\u2019antisémitisme au Québec, pendant la Crise de 1929, en particulier.Chartrand traitait alors le sujet de manière très nettement plus équilibrée que ce n\u2019est le cas ordinairement.Oui, il y a bien eu des manifestations d\u2019antisémitisme dans les écrits de certains auteurs, * Professeur aux HEC, Montréal.1.L\u2019Actualité, mars 1997.L\u2019ACTION NATIONALE ©) 5 5 pendant cette période trouble, et cela même chez un intellectuel aussi modéré, par ailleurs, qu\u2019André Laurendeau ! Non, Lionel Groulx n\u2019était pas le monstre d\u2019antisémitisme que certains voudraient qu\u2019il ait été, même s\u2019il s\u2019est laissé aller quelques fois, sur ce sujet, à des écarts de langage tout à fait inacceptables ! Oui, il y a eu un certain nombre d\u2019articles à saveur antisémite dans Le Devoir,, au cours de ces années.Mais dans l\u2019ensemble, il s\u2019agit là de phénomènes marginaux et passagers, chez à peu près tous ces intellectuels québécois.Chartrand rappelle, en plus, et avec raison, que l\u2019antisémitisme n\u2019était pas alors confiné au Québec francophone : témoin le cas de Mackenzie King.Mais notre ancien premier ministre fédéral n\u2019est pas le seul anglophone à être monté dans cette galère, à cette époque.J\u2019en citerai moi-même un autre exemple, et bien montréalais, celui-là.En 1880 un groupe de comptables avait fondé, à Montréal, une organisation connue sous le nom de « The association of accountants in Montreal ».Seuls ses membres avaient droit au titre de « Chartered accountant », ce que l\u2019on représentait déjà plus ordinairement par le sigle C.A.Après plus d\u2019un siècle d\u2019histoire et plusieurs avatars, l\u2019association en question deviendra l\u2019« Ordre des comptables agréés du Québec », tel que nous le connaissons aujourd\u2019hui.Jusqu\u2019aux dernières années qui ont précédé la Seconde Guerre mondiale, l\u2019organisation restera cependant presque exclusivement anglophone : elle ne comptera qu\u2019une minorité L'antisémitisme n'était pas alors confiné au Québec francophone.56 © L\u2019ACTION NATIONALE Les francophones ne joueront donc qu \u2019un rôle effacé.de membres francophones et les documents oui émaneront d\u2019elle - correspondance, mémoires, comptes rendus des délibérations de ses diverses instances - ne seront normalement rédigés qu\u2019en anglais, ces délibérations n\u2019étant alors elles-mêmes tenues que dans cette langue, bien entendu.Au cours de toutes ces décennies, les francophones ne joueront donc qu\u2019un rôle effacé dans cette organisation.Pourtant, à la suite d\u2019une réunion régulière du Bureau de direction de l\u2019association tenue le 14 août 1935, le secrétaire écrit ce qui suit, à propos d\u2019un rapport du « Comité des membres » (Membership committee) : « On a attiré l'attention du Bureau sur le grand nombre d'étudiants juifs actuellement inscrits (auprès de l'Association) et le Bureau a demandé au comité de prendre cette situation en compte et de soumettre une recommandation lors de la prochaine réunion.»' Le 10 septembre suivant, le comité, qui a manifestement poursuivi son travail, informe le Bureau de direction que « The association of accountants in Montreal» compte 25 Juifs parmi ses quelque 435 membres, plus 53 autres à même les 250 stagiaires qui relèvent directement d\u2019elle.On demande alors qu\u2019une enquête soit faite aussi parmi les étudiants inscrits au programme de comptabilité de l\u2019Université McGill.Ceux-ci ont alors, en effet, un droit d\u2019accès privilégié au titre de C.A., tout comme les diplômés de l\u2019Ecole des Hautes Etudes corn- 2.\t« The attention of the Council was drawn to the large num- ber of Jewish students now registered, and the Committee was requested to consider the situation and make a recommendation to the next meeting.» L\u2019ACTION NATIONALE ©57 merciales, d\u2019ailleurs.A ma connaissance, après cette séance du 10 septembre 1935, la question ne reviendra plus devant le Bureau de direction, ou en tout cas, les comptes rendus des réunions n\u2019en feront plus mention.Il semble donc impossible de savoir quelles ont été les suites données à ces démarches, s\u2019il y en eut'.Au vu de ce qui précède, il apparaît donc quand même clairement, qu\u2019à l\u2019époque, «The association of accountants in Montreal » était bel et bien travaillée par un courant antisémite dont je ne saurais dire quelle en était exactement l\u2019ampleur.Les archives des autres organisations anglophones de Montréal contiennent-elles, pour cette période, des mentions de ce genre ?Il est bien difficile, sinon impossible, de le savoir actuellement, surtout que tous les groupes en cause n\u2019ont pas dû enregistrer leurs délibérations sur ce sujet avec la candeur manifestée par les comptables.Mais il serait surprenant que « The association of accountants in Montreal » ait été la seule, parmi toutes les organisations anglophones œuvrant alors au Canada, à manifester ainsi une certaine propension à l\u2019antisémitisme, pendant les dures années de la Grande dépression.Avec le passage du temps, la profession d\u2019expert-comptable a cessé d\u2019être, au Québec, la chasse-gardée anglophone qu\u2019elle a longtemps été.En se francisant, elle n\u2019est pas devenue plus antisémite qu\u2019elle ne l\u2019était au cours de la Crise de 1929, c\u2019est le moins que l\u2019on puisse dire.3.Tiré d\u2019un ouvrage à paraître, sur l\u2019histoire de la profession d\u2019expert-comptable au Québec.En se francisant, elle n 'est pas devenue plus antisémite qu'elle ne l'était au cours de la Crise de 1929.58© L\u2019ACTION NATIONALE En ce qui a trait aux anglophones québécois et canadiens, si l\u2019on ne peut citer qu\u2019un cas d\u2019antisémitisme par-ci par-là, c\u2019est probablement que les recherches ont été très nettement moins poussées de ce côté que chez nous, et que les francophones, tout occupés qu\u2019ils ont été à se défendre contre les accusations qui surgissaient sans cesse, se sont peu exercés eux-mêmes, à ce propos, au lancement de la première pierre.Mais dans le contexte politique résultant de la persistance du mouvement souverainiste, il est probable que les intellectuels anglophones seront moins portés que jamais à entreprendre l\u2019examen et la critique de ce qu\u2019il a pu y avoir de raciste dans leurs attitudes et leurs comportements tant à l\u2019égard des Canadiens francophones qu\u2019envers la population juive.Mais marquer les Québécois francophones au fer rouge de l\u2019antisémitisme, comme s\u2019ils avaient été les seuls à avoir vu certains de leurs membres tomber occasionnellement dans cette dérive, permet de bousculer les vilains « séparatistes » en se parant soi-même, plus au moins explicitement, du manteau de la vertu.En ceci, écrit Ray Conlogue, « le Canada anglais n \u2019estpas tellement different des autres pays qui se rabattent instinctivement sur ce genre de techniques quand leurs minorités commencent à poser des problèmes.Il s\u2019agit alors, essentiellement de convaincre la minorité qu\u2019elle n\u2019est pas capable de se gouverner elle-même.On commence ordinairement par invoquer l\u2019incompétence dans le domaine de l\u2019économie.Si le procédé échoue, la minorité se trouve rapidemen t aux prises avec une accusation nettement plus lourde à porter : l\u2019incapacité L\u2019ACTION NATIONALE © 59 morale »4.En tous cas, si l\u2019on voulait sortir de la guerre psychologique dénoncée par Ray Con-logue, pour regarder plutôt les choses en face, il y aurait un beau chantier de recherches, sur ces matières, à ouvrir du côté du Canada anglais.Tout le monde admettra bien sûr, au départ, qu\u2019une telle démarche ne pourrait faire autrement que d\u2019être délicate, et probablement pas très bien venue dans les circonstances.Elle pourrait cependant être facilitée, si elle s\u2019appuyait au départ sur la reconnaissance pleine et entière du fait que l\u2019antisémitisme n\u2019est pas le résultat de l\u2019appartenance à un groupe ethnique ou linguistique particulier.Prétendre une telle chose c\u2019est tomber dans le racisme pur et simple, qui consiste lui-même à attribuer à un individu donné certaines qualités ou certains défauts, du seul fait qu\u2019il appartient à un tel groupe.L\u2019on devrait surtout prendre pour acquis, dès l\u2019abord, que l\u2019antisémitisme relève plutôt de l\u2019histoire des mentalités et constitue un phénomène dont les racines plongent dans les conditions historiques qui prévalaient lors de l\u2019émergence concomitante, il y aura bientôt deux millénaires, de deux courants religieux jumeaux, mais rapidement Il y aurait un beau chantier de recherches, sur ces matières, à ouvrir du côté du Canada anglais.4.\t« English Canada is not much different from other countries which instinctively fatal back on this kind of technique when minorities become difficult.The basic process here has to do with convincing the minority that it is not competent to rule itself.This usually begins with assertions of economic incompetence.If that fails, the minority quickly finds itself accused of something more debilitating : moral incompetence.{Impossible Nation, p.97-98).Parce que le témoignage de Conlo-gue est nouveau, sincère et qu\u2019il fait figure d\u2019exception du côté anglophone, tous les Québécois francophones devraient le lire avec la plus grande attention.60 0 I -\u2019ACTION NATIONALE antagonistes : le christianisme d\u2019une part et le judaïsme rabbinique, de l\u2019autre.Après la guerre de 1939-1945, l\u2019historien franglais Jules Isaac a, le premier à ma connaissance, expliqué clairement, mais avec sérénité malgré qu\u2019il ait été Juif lui-même, comment l\u2019antisémitisme constituait, dès les origines du christianisme, une conséquence presque inéluctable des luttes qu\u2019avait à mener la religion naissante pour se tailler une place à côté d\u2019un judaïsme profondément enraciné dans le monde méditerranéen depuis plus d\u2019un millénaire, et solidement appuyé sur un ensemble de règles et de rites que les autorités du Temple de Jérusalem étaient en mesure de faire respecter rigoureusement, malgré l\u2019occupation romaine, et avec la tolérance de cette dernière.Mais c\u2019est, à mon sens, John Dominic Crossan qui a le mieux expliqué toute cette affaire5.Dans un ouvrage récent, cet historien des Ecritures reprend, en effet, le problème soulevé par Jules Isaac.Mais il élargit le débat, par rapport à ce qu\u2019en avait fait ce dernier, pour montrer qu\u2019à l\u2019origine il y eu bien l\u2019anti-judaïsme, mais avec comme complément nécessaire, un anti-chris-tianisme tout aussi virulent.C\u2019est ensuite de cet anti-judaïsme que l\u2019on est passé à l\u2019antisémitisme, par suite d\u2019un enchaînement de circonstances historiques bien particulières.Pour en arriver à expliquer l\u2019antisémitisme, Crossan souligne d\u2019abord le fait qu\u2019en ses tout débuts le christianisme n\u2019était que l\u2019une des 5.Crossan, J.-Dominic, IVbo killed Jems ?- Exposing the roots of anti-semitisism.L\u2019ACTION NATIONALE ©61 nombreuses sectes qui sollicitaient les esprits dans le monde fortement perturbé et extrêmement violent qu\u2019avait engendré l\u2019occupation de la Palestine par Rome, à la suite de la conquête de ces régions par Pompée, en 64-63 avant l\u2019ère chrétienne.On sait par ailleurs comment, dans ce monde bouillonnant de contradictions, tous les premiers chrétiens n\u2019étaient pas d\u2019accord eux-mêmes sur l\u2019orientation à donner à l\u2019Église naissante.Certains considéraient que le christianisme venait prolonger le judaïsme, mais non le remplacer : ceux-là voulaient effectuer une sorte de symbiose de la loi judaïque d\u2019une part, et de la nouvelle foi en Jésus d\u2019autre part.D\u2019autres, Paul et ses disciples plus particulièrement, en viendront rapidement à considérer que la foi en Jésus a rendu la loi judaïque caduque, et qu\u2019avec le christianisme il s\u2019agit d\u2019une toute nouvelle aventure.L\u2019Épître aux Galates fournit une bonne illustration de la virulence des débats qui allaient résulter de ces divergences de doctrines, au cours des premières décennies de la vie de ce qui deviendra l\u2019Eglise chrétienne.Dans la mesure, cependant, où ces courants religieux voisins - Judaïsme, christianisme « judaïsant » et christianisme « orthodoxe » - se situent dans le prolongement du judaïsme lui-même, c\u2019est alors autour de la synagogue surtout qu\u2019ils se heurteront.En tous cas, en débarquant dans une ville, au cours de ses pérégrinations à travers l\u2019Asie mineure, ce sera ordinairement vers la synagogue que se dirigera d\u2019abord l\u2019apôtre Paul pour y amorcer sa mission.Il suffit de lire les Epîtres et les Actes pour 62 © L\u2019ACTION NATIONALE Tout ce monde judéo-chrétien en ébullition croissante va lui-même chavirer.le constater.Le réseau des synagogues, comme lieux de discussion et de prière, s\u2019était, en effet, implanté dans toutes ces contrées, à la faveur de l\u2019étalement d\u2019une diaspora déjà ancienne, au temps de Paul, et toujours fidèle à des pratiques ancestrales, elles-mêmes axées sur le Temple de Jérusalem.Par ailleurs, l\u2019élévation des prescriptions morales judaïques, par comparaison surtout à la dégradation qui prévalait souvent alors dans l\u2019Empire romain, attirait vers ces mêmes synagogues un nombre important de sympathisants.Ces prosélytes hellénisants fréquentant la synagogue allaient, avec les Juifs eux-mêmes, fournir leurs premiers auditoires à Paul et ses acolytes.Mais avant que le premier siècle n\u2019entre dans son dernier quart, tout ce monde judéo-chrétien en ébullition croissante va lui-même chavirer.En 70, en effet, à l\u2019occasion de la première grande révolte juive contre Rome, le Temple de Jérusalem est détruit.Jusque-là, Jérusalem avait été ce qu\u2019un auteur a appelé une «cité-temple», c\u2019est-à-dire une ville qui, d\u2019abord, jouait le rôle à la fois de capitale politique et de capitale religieuse, et ceci à cause du Temple qu\u2019elle abritait et de la place qu\u2019occupait ce dernier dans la vie du peuple juif.Jérusalem constituait aussi une « cité-temple » parce que l\u2019administration religieuse et l\u2019administration civile y étaient alors confondues et considérées comme relevant de l\u2019autorité de Dieu lui-même, à travers les Ecritures.Ce qui donnait lieu à une forme de «théocratie».Jérusalem constituait enfin une « cité-temple » parce qu\u2019une bonne L\u2019ACTION NATIONAL! @1 63 partie des règles de pureté qui déterminaient le droit d\u2019accès au Temple s\u2019appliquaient aussi à la ville elle-même.Dans ces conditions, la catastrophe de 70 n\u2019avait pu faire autrement que de saper la vieille culture civile et religieuse juive à sa base même, le judaïsme ancien, fortement centré sur le 'Temple, étant mort avec ce dernier.Les principales sectes qui, de plus au moins loin, se disputaient le Temple avant l\u2019intervention romaine - Esséniens, Sadducéens et Pharisiens, en particulier - disparaîtront avec lui.Mais le judaïsme lui-même survivra.Cependant, le Temple, ses prêtres et ses sacrifices ayant été emportés dans la tourmente, le judaïsme devra se réorganiser sur d\u2019autres bases.Ce qu\u2019il fera autour de la synagogue, sous l\u2019autorité des rabbins : le judaïsme du Temple sera remplacé par le judaïsme rabbinique.Le christianisme qui n\u2019était pas, à l\u2019époque, très différent du judaïsme, allait survivre avec lui, et même, en quelque sorte, « en lui », du moins pendant un temps.Il sera donc lui aussi marqué par les événements qui secouent alors la patrie juive et qui plus tard modifieront la physionomie de l\u2019Empire romain lui-même.Le christianisme n'était pas, à l'époque, très différent du judaïsme.Le Temple une fois détruit, il était difficile d\u2019imaginer que puissent cohabiter indéfiniment, ou même vivre en simple juxtaposition, l\u2019Eglise chrétienne en voie de constitution et le nouveau judaïsme, lui-même obligé de chercher sa voie dans ce monde inédit, né d\u2019une guerre longue, cruelle et qui avait jeté bas certains des éléments les plus fondamentaux du judaïsme traditionnel.D\u2019autant plus qu\u2019après la 64 0 L\u2019ACTION NATIONALE Ces tensions entre « christianisants » et « judaïsants » allaient se poursuivre pendant plusieurs siècles.seconde révolte juive, celle de 135, les Romains interdiront Jérusalem aux Juifs et reconstruiront la ville sur le modèle d\u2019une cité hellénistique, pour bien montrer qu\u2019il n\u2019était plus question de revenir en arrière.Dans ces conditions, les efforts déployés par le christianisme naissant pour se tailler une place au soleil ne pouvaient faire autrement que de se heurter aux luttes menées, d\u2019autre part, par le judaïsme lui-même pour consolider la nouvelle identité dans laquelle il avait du se couler par la force des choses.A l\u2019anti-judaïsme croissant que les chrétiens penseront devoir pratiquer pour affirmer leur différence, et probablement aussi pour se gagner les bonnes grâces ou au moins la neutralité de l\u2019occupant romain, devra, par la force des choses, répondre, de la part des Juifs non chrétiens, un anti-christianisme tout aussi militant.Autour des synagogues du monde méditerranéen d\u2019alors, les invectives, et peut-être même les horions, ne seront probablement pas distribués à sens unique.Ces tensions entre « christianisants » et « judaïsants » allaient se poursuivre pendant plusieurs siècles.Du côté chrétien, les historiens notent que pour cette période, les textes anciens qui sont parvenus jusqu\u2019à nous font montre d\u2019un antisémitisme croissant avec le passage du temps, c\u2019est-à-dire à mesure que les chrétiens cherchent à affirmer plus fortement leur origininalité et qu\u2019ils se détachent progressivement du monde juif pour s\u2019insérer de plus en plus étroitement dans le monde gréco-romain.Mais le grand bouleversement et L\u2019ACTION NATIONALE 0 65 changement définitif de situation interviendra au début du IVe siècle, avec la conversion de l\u2019empereur Constantin.Le christianisme devient alors religion d\u2019Etat, et par rapport à la grande culture judéo-chrétienne qui va prendre forme progressivement, le judaïsme se trouvera marginalisé de façon définitive, sans que l\u2019antagonisme qui avait si longtemps prévalu entre les deux doctrines ne s\u2019en trouve éliminé pour autant, bien au contraire.J.-Dominic Crossan tire l\u2019inévitable conclusion de toute cette histoire : «Le christianisme, écrit-il, ne fut d'abord qu'une secte au sein du judaïsme, dont il se sépara ensuite, ici lentement, là plus rapidement, pour accéder éventuellement au statut de religion distincte.Si tout ne s'était toujours passé que stirle plan religieux, chaque camp aurait pu accuser l'autre et le dénigrer en toute sécurité, et à l'infini.Mais au quatrième siècle, le christianisme devient la religion officielle de l'empire romain et avec l\u2019émergence de l\u2019Europe chrétienne, l\u2019anti-judaïsme quittera le terrain des débats théologiques pour ouvrir des perspectives nouvelles qui pourront elles-mêmes devenir meurtrières.»6 Ce qui se fera, en particulier, à mesure que les chrétiens dériveront du domaine religieux au plan racial, c\u2019est-à-dire de l\u2019anti-judaïsme à l\u2019antisémitisme.Cette 6.\t« Christianity began as a sect within Judaism and, here slowly, there swiftly, separated itself to become eventually a distinct religion.If all this had stayed on the religious level, each side could have accused and denigrated the other quite safely forever.But, by the fourth century, Christianity was the official religion of the Roman Empire, and with the dawn of Christian Europe, anti-judaism moved from the theological debate to lethal possibility.» (p.32).66 © L\u2019ACTION NATIONALE Le Moyen-Age, l'Age d\u2019or de ce christianisme officiel, verra alors s'épanouir un antisémitisme multiforme.évolution se lira, en particulier, dans la succession des différents récits de la Passion : à mesure que s\u2019écouleront les décennies, le rôle des Romains s\u2019y trouvera, en effet, progressivement réduit, mais celui des Juifs accru en proportion.Le Moyen-Age, cette période que certains considèrent comme l\u2019Age d\u2019or de ce christianisme officiel, verra alors s\u2019épanouir un antisémitisme multiforme - souvent inspiré par de bas intérêts matériels, mais parfois aussi par des catastrophes dont on ne peut identifier la cause, comme ce fut le cas lors de la peste noire - mais un antisémitisme presque toujours affublé des oripeaux de la religion, sans distinction de langues ou de groupes ethniques.A son tour, cette tendance issue des origines du christianisme aura probablement été avivée, au cours des siècles, par le fait que les Juifs, radicalement marginalisés par la victoire du christianisme, devront se regrouper étroitement autour de leurs institutions pour défendre leur identité et affirmer leur foi.Ce qui pourra donner souvent l\u2019impression qu\u2019ils se retranchaient eux-mêmes des communautés nationales dont ils faisaient par ailleurs partie7.Au centre de tous ces événements souvent violents qui prennent place dans le monde chrétien, une grande interrogation se pose qui fournit son titre à l\u2019ouvrage de Crossan : « Qui a tué 7.Une situation que les Québécois francophones devraient être en mesure de comprendre puisqu\u2019ils ont eu à souffrir eux-mêmes de quelque chose de similaire, étant bien entendu, par ailleurs, que la tragédie juive, surtout avec l\u2019Holocauste, n\u2019a pas d\u2019équivalent, et de loin, dans l\u2019histoire moderne.L\u2019ACTION NATIONALE % 67 Jésus?».Pendant longtemps, les chrétiens croiront trouver la réponse dans les Evangiles, et par l\u2019intermédiaire de cette réponse, la justification de l\u2019antisémitisme qui sévit partout où se répand le christianisme.Avec l\u2019avènement des Lumières, ces propensions parfois meurtrières s\u2019atténueront fortement, mais ne seront jamais totalement extirpées.Elles resurgiront à l\u2019occasion des crises qui secoueront périodiquement les diverses sociétés occidentales : défaite de la France lors de la guerre franco-prussienne de 1870, par exemple, ce qui mènera à l\u2019affaire Dreyfus ; désorganisation de l\u2019Allemagne après la guerre de 1914-1918, d\u2019où sortira le nazisme et ses suites ; misère et désarroi, dans tous les pays industrialisés au cours des années sombres de la crise de 1929, ce qui facilitera, dans nos sociétés, une résurgence passagère des vieilles propensions antisémites, toujours latentes dans les milieux christianisés.Au Québec comme ailleurs, ces idées fourniront alors une explication simple à des phénomènes trop complexes et trop lourds de conséquences pour que l\u2019ensemble de la population puisse espérer y voir clair, même si on aurait aimé, rétrospectivement, que nos élites aient alors pu éviter totalement ces pièges.Par ailleurs, il reste possible, qu\u2019au Québec, l\u2019unanimité religieuse qui prévalait avant la guerre de 1939 ait pu contribuer à accentuer, du moins dans une certaine mesure, ces attitudes partagées avec le reste du monde chrétien.Ces propensions patfois meurtrières s'atténueront fortement, mais ne seront jamais totalement extirpées.On a aussi pu prétendre que la propension à l\u2019antisémitisme a eu tendance à se manifester surtout dans les pays de culture catholique, le 68© L\u2019ACTION NATIONALE L\u2019antisémitisme des nazis s\u2019est montré nettement plus virulent que celui des fascistes de Mussolini.protestantisme ayant permis de mieux résister à ces tentations.Ce qui aurait contribué à faire du Québec un cas à part, au sein du Canada.L\u2019hypothèse n\u2019est cependant pas sans faille.Au cours de son histoire, l\u2019Allemagne a été beaucoup plus profondément marquée par la Réforme que ce n\u2019a été le cas de l\u2019Italie, par exemple.Or l\u2019antisémitisme des nazis s\u2019est montré nettement plus virulent que celui des fascistes de Mussolini.Si l\u2019antisémitisme constitue bien un phénomène d\u2019origine religieuse, il semble aussi que tous les courants qui se sont fait jour au sein du christianisme lui-même en ont été plus ou moins également infectés.Naturellement, au cours des siècles, chaque communauté humaine a eu à vivre sa propre histoire qui est venue modeler sa mentalité de façon particulière.Le vieux fonds commun d\u2019antisémitisme hérité des racines religieuses partagées s\u2019en est trouvé modifié pour le mieux ou pour le pire, selon les circonstances et selon les lieux.Dans ces conditions, pratiquer soi-même l\u2019auto-flagellation en faisant chez soi l\u2019inventaire minutieux de tous les épisodes d\u2019antisémitisme que l\u2019on peut y trouver, tout en ignorant systématiquement ce qui s\u2019est passé ailleurs, ou comme on le fait trop souvent du côté anglophone, profiter de ces inventaires tronqués pour stigmatiser toute une communauté dont les aspirations politiques ne vous plaisent pas, ne peut faire autrement que de favoriser l\u2019éclosion des maux que l\u2019on prétend combattre.Pour éviter un tel risque, il faudrait d\u2019abord que la communauté anglophone, dans toutes ses composantes, cesse de répandre plus ou moins expli- L\u2019ACTION NATIONAL f ©69 citement l\u2019idée que l\u2019antisémitisme constitue une sorte de comportement inné chez les Québécois francophones, parce que francophones, tout en laissant entendre qu\u2019elle en serait elle-même exempte.Un comportement raciste caractérisé.Il faudrait aussi que par rapport aux débats que suscite la démarche politique d\u2019une majorité des francophones du Québec les membres de la communauté juive s\u2019arrêtent à méditer la mise en garde suivante que sert Ray Conlogue dans l\u2019ouvrage cité plus haut : « Quiconque est le moindrement au fait de ce qu 'est l'antisémitisme au Canada anglais trouvera pour le moins suspectes les préoccupations que les anglophones manifestent pour la minorité juive du Québec » .LE MAGAZINE DE VIE OUVRIÈRE I disponible en kiosques ou à nos bureaux: I 1212 Panet, Montréal, Qué., H2L 2Y7, t é I.: 523-5998 I_______________________________________________________ 8.\t« Anybody who has the least familiarity with antisemitism in English Canada would find anglo concern for thejewish minority in Quebec to be suspect, to say the least » (p.97).70 © I .' ACTION NATIONALE La loi sur Véquité salariale Attendue depuis tant de temps! Danielle Hébert* j/^iadoption, par le gouvernement du Québec, d\u2019une loi sur l\u2019équité salariale a représenté pour plusieurs une grande victoire.A la Confédération des syndicats nationaux en particulier, nous réclamions cette loi depuis fort longtemps.Dès 1976 en effet, le Congrès de la CSN adoptait comme l\u2019une des revendications prioritaires pour les femmes le droit à un salaire égal pour un travail d\u2019égale valeur.Cette même année, la Charte des droits et libertés, nouvellement adoptée, interdisait cette discrimination salariale; l\u2019article 19 stipulait que « tout employeur doit, sans discrimination, accorder un traitement ou un salaire égal aux membres de son personnel qui accomplissent un travail équivalent au même endroit.» Cette loi, cependant, faisait obligation aux travailleuses d\u2019effectuer une démarche par * Conseillère syndicale à la CSN.L\u2019ACTION NATIONALE ©71 plainte individuelle en plus d\u2019assumer le fardeau de la preuve.Peu de plaintes ont donc été déposées devant la Commission des droits de la personne, et ce sont principalement des femmes syndiquées qui l\u2019ont fait.A la CSN, nous avons mis beaucoup d\u2019énergie à soutenir les plaintes déposées en 1987 par des femmes des réseaux de la santé et de l\u2019éducation, ainsi que des organismes gouvernementaux.Dix ans plus tard, ces plaintes sont toujours à l\u2019étude devant la Commission.Depuis plus d\u2019une décennie, aucun moyen n\u2019a été négligé pour faire connaître la situation d\u2019iniquité salariale vécue par les femmes.Parallèlement à nos initiatives médiatiques, nous avons tenté de négocier un rehaussement de leurs salaires et ce, tant dans le secteur public que dans le privé.Apres vingt ans, cette discrimination persiste toujours.Cependant, ces efforts n\u2019ont pas suffi à faire reconnaître la valeur du travail des femmes.Après vingt ans, force nous est de constater que cette discrimination persiste toujours.La discrimination salariale existe toujours L\u2019écart salarial entre les sexes a relativement peu varié au cours des dernières décennies.Ainsi, au Québec, entre 1981 et 1994, l\u2019écart salarial entre les hommes et les femmes qui travaillent à temps plein toute l\u2019année est passé de 66,8 % à 69,9 % et demeure donc encore important.72 © L\u2019ACTION NATIONALE Les femmes sont victimes de la discrimination systémique.Si rien n\u2019est fait, cette situation ne peut aller qu\u2019en s\u2019aggravant.Le marché du travail subit des transformations majeures dont les femmes ne sortent pas nécessairement gagnantes.Le travail autonome et les emplois à temps partiel ont connu, entre 1976 et 1996, une augmentation fulgurante de 120 %.Ce sont autant d\u2019emplois caractérisés par l\u2019absence d\u2019avantages sociaux, de régimes de retraite et par une faible rémunération ; en effet, 63 % de ces travailleuses et travailleurs gagnent moins de 2 0 000 $ par année, contre 49 % chez ceux qui détiennent un emploi à temps plein.Plusieurs éléments peuvent expliquer ces écarts.Le fait que les hommes et les femmes n\u2019occupent pas les mêmes emplois, qu\u2019ils ne soient pas également répartis dans tous les métiers, toutes les professions, en constitue certainement une cause.C\u2019est ce que nous appelons la ségrégation professionnelle.C\u2019est une réalité indéniable que les femmes sont toujours cantonnées dans une gamme de professions plus restreinte que les hommes.En effet, aujourd\u2019hui comme en 1981, une bonne proportion des femmes sont des employées de bureau, des caissières et des infirmières.Ces emplois occupés par les femmes sont généralement peu payés, victimes qu\u2019elles sont de la discrimination systémique, c\u2019est-à-dire une discrimination cachée, mais profondément enracinée dans le fonctionnement de notre système économique.Ces emplois sont L\u2019ACTION NATIONALE % 73 sous-évalués et les qualités nécessaires à accomplir différentes fonctions sont souvent considérées comme «naturelles» chez les femmes.D\u2019autres facteurs, tels le niveau de scolarité, le statut d\u2019emploi, l\u2019ancienneté, expliquent aussi ces écarts salariaux.C\u2019est pourquoi, en 1988, le Congrès de la CSN revendiquait une loi sur l\u2019équité salariale de type proactif, c\u2019est-à-dire obligeant les employeurs à éliminer les écarts salariaux entre les emplois à prédominance féminine et ceux à prédominance masculine.En effet, bien que les emplois occupés par les hommes et par les femmes ne soient pas identiques et ne comprennent pas nécessairement les mêmes tâches, ils peuvent tout de même être comparables en regard des qualifications, des efforts, des responsabilités et des conditions de travail qu\u2019ils comportent.Ce qui était réclamé, c\u2019était une loi permettant l\u2019application du principe à travail équivalent, salaire égal.Ce qui était réclamé, citait une loi permettant l\u2019application du principe à travail équivalent, salaire égal.À compter de 1988, la CSN a donc travaillé à développer un rapport de forces afin d\u2019amener le gouvernement à adopter une loi sur l\u2019équité salariale.Nous avons participé à la mise sur pied d\u2019une large coalition en faveur de l\u2019équité salariale, composée de nombreux syndicats et groupes de femmes.Après de multiples pressions, le gouvernement faisait enfin de l\u2019adoption d\u2019une telle loi un engagement électoral.La Marche des femmes contre la pauvreté, en 1995, a su remettre cette promesse à l\u2019ordre du jour de façon éclatante.74 © L'ACTION NATIONALE Enfin.elle est adoptée ! Le gouvernement adopta la Loi sur L\u2019équité salariale le 21 novembre 1996.En septembre 1995 commença une série de consultations qui durèrent plus d\u2019une année.Enfin, au terme de tractations parfois douloureuses entre organismes patronaux et syndicaux, le gouvernement adopta la Loi sur l\u2019équité salariale le 21 novembre 1996.Cette loi prévoit un délai d\u2019une année pour la mise en place de la Commission d\u2019équité salariale ; en conséquence, les articles traitant des obligations des employeurs entreront en vigueur au plus tard le 21 novembre 1997.Le gouvernement a tardé à nommer les trois membres de la Commission sur l\u2019équité salariale chargée d\u2019appliquer la loi.Il n\u2019a confirmé leur nomination que le 7 mars dernier, et le mandat de la Commission a pris effet le 7 avril 1997.Les femmes seront payées pour le travail qu \u2019elles accomplissent Parce que les règles habituelles n\u2019ont pas réussi à résoudre le problème d\u2019iniquité, cette loi était nécessaire.Il faut maintenant s\u2019organiser pour passer à l\u2019action, à l\u2019application de la loi.Les employeurs prétendront encore que la conjoncture économique ne se prête pas à l\u2019application d\u2019une telle loi.Il faut leur répondre que de toutes façons, il n\u2019y a jamais pour eux de bons moments pour améliorer les conditions de travail ! En particulier celles des femmes.Une loi sur l\u2019équité salariale fait partie de ces choix par lesquels, malgré une conjoncture L\u2019ACTION NATIONAL K© 75 difficile, une société décide de réparer une longue injustice à l\u2019endroit d\u2019une partie de la population et d\u2019accorder priorité à l\u2019amélioration de ses conditions de vie, améliorant du même coup le niveau de vie d\u2019un grand nombre de familles québécoises.Les employeurs allégueront aussi que les mécanismes de participation des syndicats prévus à la loi alourdiront le fonctionnement administratif de l\u2019entreprise.Mais les syndicats ont tout à gagner à participer à la démarche que suppose l\u2019équité salariale ; il en va de la réussite de l\u2019opération.La participation des femmes sera d\u2019ailleurs essentielle tout au long de cette démarche.L\u2019application des principaux éléments de cette loi permettra la reconnaissance de la valeur des emplois traditionnellement féminins.Il n\u2019est aucunement question, dans le but d\u2019atteindre l\u2019équité, de baisser le salaire de qui que ce soit pour augmenter celui des femmes : la loi l\u2019interdit.De plus, il est important de noter que les hommes qui occupent des emplois traditionnellement féminins bénéficieront, eux aussi, des réajustements salariaux accordés dans le contexte de l\u2019application de la loi.76 0 L\u2019ACTION NATIONALE La réforme de la politique québécoise de la main-d'œuvre Luc Lemire* R In décembre dernier (1996), la ministre de l\u2019Emploi, de la Solidarité et de la Sécurité du revenu du Québec, Mme Louise Harel, a présenté, à l\u2019Assemblée nationale, les nouvelles orientations que le gouvernement entend prendre dans ce domaine de la main- d\u2019œuvre* 1.Si elle est adoptée, cette réorientation de la politique québécoise de la main-d\u2019œuvre va littéralement bouleverser le quotidien de centaines de milliers de chômeurs au Québec, principalement ceux inscrits à la sécurité du revenu2.Il s\u2019agit d\u2019une réforme en profondeur * Agent de recherche.1.\tMinistère de la Sécurité du revenu : La réforme de la Sécurité du revenu.Un parcours vers l\u2019insertion, la formation et l\u2019emploi.Document de consultation, Gouvernement du Québec, Novembre 1996, 94 p.2.\tA partir de 1980, en raison de l\u2019augmentation sans cesse croissante de ses déficits budgétaires, le Québec a décidé de limiter son intervention en matière d\u2019emploi à la clientèle qu\u2019il devait supporter financièrement, c\u2019est-à-dire les prestataires de la sécurité du revenu.L\u2019ACTION NATIONALE © 77 non seulement des structures mais également de la façon de dispenser les services de développement des ressources humaines au Québec.L\u2019entente de principe qui vient d\u2019être signée (avril 1997) entre les gouvernements d\u2019Ottawa et de Québec sur la main-d\u2019œuvre signale l\u2019imminence de ces changements3.Si tout se déroule comme prévu, les principaux éléments de la nouvelle politique québécoise de la main-d\u2019œuvre pourraient être effectifs dès janvier 1998.Dans les pages qui suivent, nous tenterons de démontrer que, malgré certains travers, la réforme de la politique québécoise de la main-d\u2019œuvre telle que proposée par la ministre Ilarel est, dans l\u2019ensemble, une bonne réforme.Une réforme qui va donner aux sans-emploi, principalement à ceux inscrits à la sécurité du revenu, de meilleurs outils pour intégrer ou réintégrer le marché du travail.Afin de bien cerner l\u2019importance et les implications de cette réforme, regardons d\u2019abord plus en détail chacun de ses volets.Malgré certains travers, la réforme de la politique québécoise de la main-d'œuvre est une bonne réforme.Les Centres locaux d'emploi (CLE) Globalement, ce que propose le gouvernement, c\u2019est de créer un « guichet unique » de services en matière d\u2019emploi.On dénombre actuellement pas moins de 117 mesures d'aide dispensées entre les deux or- 3.Gouvernement du Canada, Entente de principe Canada - Québec relative au marché du travail, Ottawa, avril 1997, 23 p.78© L\u2019ACTION NATIONALE dre s de gouvernement et une douzaine de ministères et d'organismes québécois concernés par la gestion de ces mesures.On dénombre actuellement pas moins de 117 mesures d'aide.Afin de rendre les services de développement de la main-d\u2019œuvre plus accessibles et plus efficaces, le gouvernement propose donc que ces services soient regroupés sous un même toit et qu\u2019ils soient administrés localement à l\u2019intérieur d\u2019une structure qui relève directement du ministère de l\u2019Emploi, de la Solidarité et de la Sécurité du revenu du Québec, soit les Centres locaux d'emploi (CLE).On imagine facilement que l\u2019élaboration de ce nouveau réseau implique de nombreux changements.Au niveau des structures, la création de CLE exige la fusion des Centres travail Québec (CTQ), de la Société québécoise de développement de la main-d\u2019œuvre (SQDM) et des Centres de ressources humaines du Canada (CRHC).Ce nouveau réseau de CLE remplacera les 130 CTQ actuels et les 48 points de service de la SQDM.Egalefnent, il constituera la structure d'accueil des budgets fédéraux et des ressources humaines alloués aux mesures actives d\u2019aide à l'emploi, y compris les services de placement.' Le gouvernement propose également que chaque CLE soit chapeauté par un Conseil local des partenaires.Ces Conseils seront composés «de représentants des milieux des affaires et 4.\tLa réforme de la Sécurité du revenu.Un parcours vers l'insertion, la formation et l'emploi, op.cit.p.31.5.\tIdem.p.46.L\u2019ACTION NATIONALE ©79 syndical ainsi que des milieux communautaire, institutionnel et de représentants locaux.6 » De concert avec les organismes communautaires et les intervenants locaux qui œuvrent dans le domaine de l\u2019économie et de l\u2019emploi, les Conseils auront comme principale tâche d\u2019élaborer un Plan local d'action concerté pour l'emploi ; c\u2019est-à-dire un plan d\u2019action qui regroupe l\u2019ensemble des moyens que les Conseils des partenaires décideront de mettre en œuvre pour le développement de l\u2019emploi et des ressources humaines sur leur territoire.Les transformations que le gouvernement entend apporter aux structures existantes en matière d\u2019aide à l\u2019emploi sont donc très importantes.Ces transformations nous apparaissent cependant essentielles, voire urgentes.D\u2019abord, il faut dire que la mise en place d\u2019un réseau de services intégrés en matière d\u2019emploi est attendu depuis fort longtemps au Québec.D\u2019autre part, ajoutons que l\u2019implantation d\u2019un tel réseau recèle plusieurs avantages.Avec le « guichet unique », le problème de la dispersion des ressources sera vite réglé.Les dédoublements et les chevauchements de programmes qui caractérisent et paralysent le système actuel seront abolis.Les démarches d\u2019insertion sur le marché du travail seront ainsi simplifiées7.Les dédoublements et les chevauchements de programmes seront abolis.6.\tIbid.7.\tLemire, Luc : La sécurité sociale dans le Canada de demain : Proposition de réforme.Mémoire présenté au Comité permanent du développement des ressources humaines du Canada, décembre 1994, p.5-10.80 © L\u2019ACTION NATIONALE En somme, on peut dire que la mise en place d\u2019un « guichet unique » de services en matière d\u2019emploi augmentera l\u2019accessibilité et l\u2019efficacité des services de développement de la main-d\u2019œuvre au Québec8.L\u2019ajout de structures favorisant la concertation (i.e.Conseil local des partenaires) est également bienvenu.La concertation entre partenaires est depuis longtemps perçue comme étant « l'instrument » devant conduire au plein emploi des ressources humaines9 10.Des pays comme la Suède ou la Norvège par exemple, en ont fait la preuve de façon très éloquente.La concertation entre « partenaires » sociaux est vue par de nombreux observateurs comme la clé de la réalisation du plein emploi et du développe-ment social.Les « modèles » en cette matière qu'ont été ou que sont encore la Suède, la RFA, l'Autriche, la Norvège, témoigneraient de ce qu 'il faut pour s'orienter dans cette voie si l'on veut résoudre chez nous le fléau du chômage.'0 8.\tEn 1994, la Conférence permanente sur l\u2019adaptation de la main-d\u2019oeuvre (i.e.le Conseil du patronat, les centrales syndicales, l\u2019Association des manufacturiers et le Mouvement Desjardins) a réitéré au gouvernement fédéral le conscensus qui existe au Québec à l\u2019effet que, pour plus d\u2019efficacité, l\u2019administration québécoise devrait gérer seule les différents services d\u2019aide au développement de la main-d\u2019œuvre sur son territoire.9.\tBellemare, Diane et Lise Poulin-Simon : Le défi du plein emploi.Un nouveau regard économique, Montréal, 1986, 530 p.10.\tGill, Louis : « La concertation est-elle la clé du plein emploi ?», dans Interventions Economiques, # 24, automne 1992, p.83.L\u2019ACTION NATIONALE @81 A notre avis, ces réaménagements vont permettre à l\u2019administration québécoise non seulement de gérer plus efficacement le dossier de l\u2019emploi au Québec mais également de créer la synergie nécessaire entre partenaires pour réduire le taux de chômage dans la province.Admission dans les CLE En ce qui concerne l\u2019admissibilité, les CLE seront ouverts à tous les sans-emploi, qu\u2019ils soient prestataires de la sécurité du revenu ou de l\u2019assurance-emploi.Pour les prestataires de la sécurité du revenu, cette modification constitue une excellente nouvelle.Il faut dire que ces derniers ont toujours été traités différemment des chômeurs.En ouvrant les CLE à tous les « sans-emploi », le gouvernement met donc fin à la catégorisation des individus établie en fonction de leur provenance (sécurité du revenu ou assurance-emploi).Ainsi, dans le nouveau régime, les « sans-emploi » auront pratiquement tous droit aux mêmes programmes et aux mêmes mesures d\u2019aide à l\u2019emploi.En fait, la seule distinction qui persistera se situe au niveau du versement de l\u2019aide financière.Mentionnons que pour les chômeurs, il n\u2019y aura aucun changement.Pour les prestataires de la sécurité du revenu toutefois, de nombreuses modifications seront apportées.En effet, dans le nouveau régime, le versement de l\u2019aide financière aux prestataires de la sécurité du revenu se fera de deux façons.D\u2019un côté, il y aura l\u2019aide de protection sociale, de Cette modification constitue une excellente nouvelle.82® L\u2019ACTION NATIONALE l\u2019autre, celle octroyée aux personnes aptes au travail, l\u2019aide d\u2019insertion sociale et économique.L\u2019aide de protection sociale Pour les personnes âgées de 60 ans et plus et les personnes invalides, le gouvernement créera deux nouvelles allocations.Dans le cas de l\u2019aide de protection sociale, cette aide sera versée à trois catégories bien spécifiques de prestataires.C\u2019est-à-dire : \u2014\tles revendicateurs du statut de réfugié ; \u2014\tles personnes de 60 ans et plus ; \u2014\tet les personnes invalides ; En ce qui concerne les revendicateurs du statut de réfugié, on leur accordera un statut particulier en fonction des dispositions prises par une entente signée le 1er novembre 1996.Pour les personnes âgées de 60 ans et plus et les personnes invalides, le gouvernement créera deux nouvelles allocations : l\u2019allocation des aînés et l\u2019allocation d\u2019invalidité.Comme le souligne le gouvernement : Certains prestataires, en raison de leur âge, de leur état de santé ou de déficiences physiques ou psychologiques graves, sont difficilement en mesure de participer a des démarches d'intégation a remploi.C'est pourquoi le nouveau régime entend mettre en place deux nouvelles allocations, soit l'allocation des aînés et l'allocation d'invalidité, dont l'administration sera confiée à la Régie des rentes du Québec.11.La réforme de la Sécurité du revenu.Un parcours vers l'insertion, laformaton et l'emploi, op.cit.p.50.L\u2019ACTION NATIONALE ©83 Lorsque le nouveau régime entrera en vigueur, les personnes âgées de 60 ans et plus seront donc directement transférées à la Régie des rentes du Québec (RRQ).Quant aux personnes invalides, elles auront le « choix ».Un choix leur sera laissé : recevoir une allocation appelée allocation d'invalidité administrée parla Régie des rentes du Québec, correspondant aux barèmes de la catégorie « Soutien financier » et comprenant l'actuel test de besoins, de revenus et d'actif, ou recevoir une prestation de la sécurité du revenu majorée d'une allocation supplémentaire mensuelle et comprenant l'accès à des mesures actives.\u20191 Les personnes qui décideront de passer à la Régie des rentes du Québec recevront 689 dollars par mois (barème pour une personne seule).Ce qui correspond au montant qui leur est actuellement versé (hiver 1997).Elles perdront de façon définitive leur droit de participer aux mesures de développement de l\u2019employabilité et, vraisemblablement, la couverture de leurs besoins spéciaux (i.e.soins dentaires, optométriques, etc.).Les personnes invalides qui passeront à la Régie des Rentes du Québec seront donc fortement pénalisées.Celles qui choisiront plutôt de demeurer à la sécurité du revenu, reçeveront, quant à elles, une allocation d\u2019insertion sociale et économique.12.Idem.p.51.84 © L\u2019ACTION NATIONALE Les prestations de soutien du revenu seront transformées en mesures actives d'aide à l'emploi.L\u2019aide d\u2019insertion sociale et économique L\u2019aide d\u2019insertion sociale et économique s\u2019adressera aux personnes « aptes au travail » et à celles ayant des limitations fonctionnelles (personnes invalides) qui ont décidé de demeurer à la sécurité du revenu.Mentionnons qu\u2019à l\u2019heure actuelle, les prestataires de la sécurité du revenu sont généralement laissés à eux-mêmes dans leurs démarches d\u2019emploi.Dans le nouveau régime, les prestations de soutien du revenu seront transformées en mesures actives d\u2019aide à l\u2019emploi.Cela signifie que les prestataires devront dorénavant faire des efforts particuliers pour se trouver un emploi.En fait, ils auront « l'obligation » d\u2019établir, avec un responsable de leur CLE (un conseiller en emploi), le parcours qu\u2019ils entendent emprunter pour intégrer ou réintégrer le marché régulier du travail13.Ce parcours, nommé Parcours individualisé pour l'insertion, la formation et l'emploi, devra d\u2019abord tenir compte des choix et des intérêts de la personne qui est en recherche d\u2019emploi.Il devra également être établi en fonction « du Plan local d'action concertépour l'emploi et des problématiques régionales et sectorielles.14» En ce 13.\tDeux catégories de prestataires seront ciblées dès l\u2019entrée en vigeur du nouveau régime, soit les jeunes de 18-24 ans et les chefs de famille monoparentale.L\u2019obligation de s\u2019insérer dans un parcours de réinsertion au travail sera par la suite étendu de façon progressive à tous les autres prestataires.14.\tLa réforme de la Sécurité du revenu.Un parcours vers l'insertton, la formation et l'emploi, op.cit.p.40.L\u2019ACTION NATIONALE @85 sens, le parcours individualisé pourra différer d\u2019une personne à l\u2019autre, voire d\u2019une région à l\u2019autre.La personne, avec l\u2019aide de son conseiller en emploi, identifie ses besoins et ses difficultés vis-à-vis du marché du travail, précise les démarches à entreprendre et les moyens retenus pour réaliser son parcours f Dans le nouveau régime d\u2019aide à l\u2019emploi, les prestataires de la sécurité du revenu auront donc le choix des moyens d\u2019action qu\u2019ils entendent prendre pour intégrer ou réintégrer le marché du travail.Ces derniers seront toutefois « obligés » d\u2019effectuer un choix et de s\u2019engager à le respecter.En introduisant cette nouvelle conception du rôle et des obligations de l\u2019assisté social, le gouvernement modifie en profondeur les fondements même du régime de sécurité du revenu.Il accroît par ailleurs substentiellement son contrôle sur la disponibilité au travail de cette clientèle.En 1996, le gouvernement fédéral a introduit une notion similaire à celle-ci dans sa réforme du programme d\u2019assurance-emploi.Les chômeurs de longue durée sont maintenant incités à établir, avec un conseiller en emploi, un plan d\u2019action pratique et détaillé pour retrouver du travail16.Le gouvernement du Québec ne fait donc qu\u2019adapter sa politique à Le gouvernement modifie en profondeur les fondements même du régime de sécurité du revenu.15.\tIdem.p.41.16.\tGouvernement du Canada, Retrouver du travail.Comment Vassurance-emploi peut vous y aider.Ministère du Développement des ressources humaines, juillet 1996.86© L\u2019ACTION NATIONALE Le gouvernement du Québec ne fait donc qu'adapter sa politique à celle du gouvernement fédéral.celle du gouvernement fédéral.Dans une perspective d\u2019arrimage des programmes fédéraux et provinciaux d\u2019aide à l\u2019emploi, ces changements sont plus qu\u2019importants.Ils sont essentiels.En s\u2019inscrivant dans un parcours d\u2019insertion vers l\u2019emploi, il semble évident que les prestataires de la sécurité du revenu pourront, au même titre que les chômeurs, accroître leurs possibilités d\u2019insertion ou de réinsertion en emploi.Bénéficier d\u2019un meilleur encadrement dans ses démarches d\u2019emploi dans l\u2019état actuel du marché du travail est quelque chose d\u2019extrêmement utile.Par ailleurs, il est à noter que, contrairement à ce qui a été véhiculé, les participants à un parcours individualisé seront rémunérés pour effectuer leurs démarches d\u2019insertion en emploi17.En fait, les personnes inscrites à l\u2019aide d\u2019insertion sociale et économique recevront à peu près les mêmes montants que perçoivent actuellement les prestataires qui tentent de réintégrer le marché du travail.Présentement, une personne seule, sans aucune limitation à l\u2019emploi, reçoit 490 dollars par mois.Dans le cas d\u2019un ménage composé de deux adultes, le montant de la prestation mensuelle est de 755 dollars (avril 1997).Les personnes qui font des efforts particuliers pour se trouver un emploi reçoivent en outre un supplément de 120 dollars par mois.C\u2019est le cas des personnes inscrites à des clubs de recherche d\u2019emploi par exemple.17.Gagnon, Katia : « Les assistés sociaux garderont leurs 120 $ supplémentaires », dans La Presse, 30 janvier 1997, p.B-l.i;ACTION NATIONALE © 87 Dans le nouveau régime, les prestataires de la sécurité du revenu recevront le même montant de base qu\u2019ils perçoivent actuellement plus une allocation additionnelle minimum de 120 dollars pour couvrir les frais de participation à leur Parcours individualisé vers l\u2019insertion, la formation et l\u2019emploi.Si les frais de participation reliés au parcours d\u2019insertion sont plus élevés que 120 dollars, les participants « auront droit au plein remboursement de ce montant.1\" » Les prestataires de la sécurité du revenu inscrits à l\u2019aide d\u2019insertion sociale et économique ne subiront donc aucune coupure de revenu.Leur situation financière sera pratiquement la même que celle qui prévalait avant la réforme.Quand on connaît les coûts reliés à la recherche d\u2019emploi, on peut même dire que la réforme bonifiera leurs efforts d\u2019insertion.Les frais de participation à un parcours individualisé étant établis en fonction « des coûts réels de participation.1'» Il est également important de souligner qu\u2019en s\u2019insérant dans un Parcours individualisé vers l'insertion, la formation et l'emploi, certains prestataires de la sécurité du revenu auront accès aux Prestations de soutien au réemploi, c\u2019est-à-dire aux stages, aux programmes de formation et aux mesures de création directe d\u2019emplois qui seront alors offerts aux chômeurs.\"\".Les personnes qui font des efforts particuliers pour se trouver un emploi reçoivent un supplément de 120 dollars par mois.18.\tIbid.19.\tLa réforme de lu sécurité du revenu.Un parcours vers l\u2019insertion, la formation et l'emploi, op.cit.p.52.20.\tRetrouver du travail.Comment l'assurance-emploi peut vousy aider, op.cit.p.5.88 © L\u2019ACTION NATIONALE Ces mesures offrent une rémunération relativement avantageuse.L\u2019ouverture de ces programmes aux assistés sociaux constitue une excellente nouvelle.Ces mesures offrent une rémunération relativement avantageuse.Présentement (avril 1997), elle peut atteindre jusqu\u2019à 413 dollars par semaine.Si on compare cette rémunération avec celle qui est versée par le ministère de la Sécurité du revenu dans le cadre d\u2019une participation à un programme PAIE, un Stage en milieu de travail (SMT) ou une mesure EXTRA, on en est vite convaincu21.Par ailleurs, contrairement aux mesures provinciales, la plupart des programmes fédéraux d\u2019aide à l\u2019emploi offrent des perspectives d\u2019insertion extrêmement intéressantes.Quant aux mesures de formation, elles sont habituellement offertes dans des secteurs de pointe, c\u2019est-à-dire dans des secteurs où il existe de fortes possibilités d\u2019emploi (voir pénurie de main-d\u2019œuvre).En limitant l\u2019accessibilité aux Prestations de soutien au réemploi à seulement certaines catégories de prestataires de la sécurité du revenu, le gouvernement pratique cependant l\u2019exclusion.En fait, il exclut les personnes les plus susceptibles d\u2019avoir besoin des services ou de l\u2019aide gouvernementale, notamment les personnes invalides qui décideront de demeurer à l\u2019aide 21.Le programme PAIE offre une rémunération de 225 dollars par semaine.Les personnes qui participent à un Stage en milieu de travail ou à une mesure EXTRA continuent de recevoir leur prestation de base de la sécurité du revenu plus une allocation de 100 dollars par mois payable par l\u2019organisme ou l\u2019entreprise qui les engage.L\u2019ACTION NATIONALE © 89 sociale plutôt que de passer à la Régie des rentes du Québec22.L\u2019étude des mouvements de clientèle à l\u2019aide sociale démontre, très clairement, que plus la durée de présence à l\u2019aide sociale est longue, plus il est difficile d\u2019intégrer ou de réintégrer la clientèle sur le marché du travail.Nous savons que centimes clientèles demeurent longtemps à l'aide sociale et qu 'avec le temps elles ont de plus en plus de difficulté' à réintégrer le marché du travail, on peut se demander s'il est justifié d'attendre avant d'intervenir ?2> Les personnes qui sont à la sécurité du revenu depuis plus de trois ans seront donc condamnées à entreprendre un Parcours individualisé vers l'insertion, la formation et l'emploi qui se réduira à bien peu de choses : soit participer à un Parcours vers la formation, soit participer à un programme PAIE, à un Stage en milieu de travail ou à une mesure EXTRA.Mesures qui, selon nos sources, seront reconduites de façon indéterminée.Triste choix donc.Plus la durée de présence à l'aide sociale est longue, plus il est difficile d'intégrer ou de réintégrer la clientèle sur le marché du travail.À notre avis, la reconduction des programmes PME, SMT et EXTRA dans leur forme actuelle est inappropriée.Inapproprié parce 22.\tMentionnons à cet effet, que 64 % des personnes inscrites au programme Soutien financier ont une durée de présence moyenne à la sécurité du revenu de 12 ans.Or, selon les nouvelles règles, une majorité d\u2019entres elles n\u2019auront accès qu\u2019à un soutien très limité.23.\tMinistère de la Main-d\u2019oeuvre et de la Sécurité du revenu : Les mouvements de clientèle à t'uide sociale.Service des politiques et de la recherche, Gouvernement du Québec, sept.1984, p.131.90© L\u2019ACTION NATIONALE La faible rémunération accordée aura pour effet de maintenir dans un état de pauvreté inacceptable les personnes qui veulent véritablement s'en sortir.que la faible rémunération accordée dans le cadre d\u2019une participation à ces mesures aura pour effet de maintenir dans un état de pauvreté inacceptable les personnes qui veulent véritablement s\u2019en sortir.D\u2019autre part, il semble que ces mesures s\u2019adresseront, selon toute vraisemblance, uniquement aux personnes qui sont inadmissibles aux Prestations de soutien au réemploi.Or, en ciblant une clientèle en particulier et en lui offrant des programmes qui fonctionnent en marge de la politique active du marché du travail, le gouvernement perpétue un principe que sa réforme veut justement abolir, soit « l'exclusion » des prestataires de la sécurité du revenu de la main-d\u2019œuvre québécoise.Si le gouvernement veut être conséquent avec lui-même, il devrait élargir l\u2019accessibilité aux Prestations de soutien au réemploi à l\u2019ensemble des demandeurs d\u2019emploi, abolir les programmes EXTRA, SMI' et PAIE ou revoir la rémunération accordée lors d\u2019une participation à ces mesures et l\u2019établir de façon à ce qu\u2019elle soit équivalente à celle versée dans le cadre des Prestations de soutien au réemploi.Le gouvernement devrait également permettre que ces trois mesures soient ouvertes à tous les chômeurs.Sans ces changements, il semble évident que le nouveau système d\u2019aide à l\u2019emploi demeurera un système à deux vitesses.C\u2019est-à-dire un système que le gouvernement voulait justement abolir.L\u2019ACTION NATIONAL F ©91 Conclusion De façon générale donc, on voit que la réforme de la politique québécoise de la main-d\u2019œuvre implique de nombreux changements.Des changements majeurs qui affecteront la majorité des sans-emploi au Québec.La plupart de ces transformations nous apparaissent cependant essentielles.D\u2019abord, rappelons que la mise en place d\u2019un réseau de services intégrés en matière d\u2019emploi est attendu depuis fort longtemps au Québec.L\u2019implantation d\u2019un tel réseau permettra non seulement d\u2019abolir les dédoublements et les chevauchements de programmes mais il offrira également aux personnes qui sont actuellement inscrites à la sécurité du revenu de bien meilleures alternatives pour intégrer ou réintégrer le marché du travail.Les bénéficiaires de l\u2019aide sociale pourront dorénavant compter sur de nouveaux outils d\u2019insertion.Des outils beaucoup plus efficaces et qui offrent une rémunération beaucoup plus avantageuse.A notre avis, l\u2019ouverture des programmes d\u2019aide au développement des ressources humaines aux prestataires de la sécurité du revenu constitue une véritable révolution.Une réorientation de stratégie qui sera des plus bénéfique.On peut même parier que ces transformations auront rapidement un effet positif sur le niveau de chômage dans la province.Certes, la réforme Hard est imparfaite.En ce qui concerne la couverture des besoins spéciaux par exemple, il serait important que la L\u2019implantation d\u2019un tel réseau permettra d\u2019abolir les dédoublements et les chevauchements de programmes.92 © L\u2019ACTION NATIONALE ministre clarifie la situation des personnes invalides qui passeront à la Régie des rentes du Québec.Si en optant pour un transfert à la Régie des rentes les personnes invalides perdent véritablement cette couverture, tous s\u2019entendront probablement pour rappeler à la ministre qu\u2019il s\u2019agit d\u2019une modification qui est totalement inacceptable.En fait, enlever aux personnes les plus désavantagées sur le plan de la santé un acquis comme celui-là dépasserait véritablement l\u2019entendement.Par ailleurs, au sujet du traitement des personnes qui sont à la sécurité du revenu depuis plus de trois ans, on constate là aussi des lacunes importantes.En maintenant à l\u2019écart cette clientèle, nous considérons que le gouvernement fait fausse route et qu\u2019il retardera l\u2019intégration de ces personnes tout en bafouant l\u2019un des principaux objectifs de sa réforme.Malgré ces quelques travers, nous continuons de croire que la réforme Harel est, dans l\u2019ensemble, une bonne réforme et que cette réforme va donner aux sans-emploi, principalement à ceux qui sont inscrits à la sécurité du revenu, de meilleurs outils pour intégrer ou réintégrer le marché du travail.L\u2019ACTION NATIONALE @93 Refuser ou non que nos compatriotes soient engagés dans cette déperdition d\u2019eux-mêmes ; partager ou non avec eux la tâche de maintenir la valeur pédagogique d\u2019une culture : tel est le choix qui se dresse devant l\u2019avenir.Le reste, les analyses aussi bien que les sentiments, n \u2019ont d\u2019autre raison d\u2019être que par référence à ce dilemme.Un dilemme qui demeure le fil, ténu mais résistant, d\u2019une tradition.Fernand Dumont, LAction nationale, janvier 1990, 33-34. La maternelle cinq ans à temps plein : un choix de société Jean-Claude Tardif* T I Jp 24 octobre 1996, la ministre de l\u2019Education, madame Pauline Marois, annonçait l\u2019ouverture, pour septembre 1997, dans toutes les régions du Québec, des maternelles à temps plein pour les enfants de 5 ans.Dans les semaines et les mois qui ont suivi les réactions se sont partagées en deux : les pour et les contre.En fait, ceux qui disaient être pour avec des réserves étaient plutôt contre en invoquant notamment le spectre de l\u2019Etat qui s\u2019ingère dans la vie familiale et qui s\u2019approprie nos enfants.J\u2019exagère à peine.Encore récemment, à la question du jour de La Presse : « Appuyez-vous le projet de la ministre Marois qui veut instaurer des maternelles à plein temps dès septembre?», 72 % ont répondu non et 28 % oui.C\u2019était le 25 février 1997, quatre mois après l\u2019annonce de l\u2019intention ministérielle et malgré le dépôt d\u2019un livre blanc et une tournée d\u2019information de la ministre.Le Québec, surtout le Québec francophone, résiste à l\u2019instauration de services éducatifs à la petite enfance et conserve encore un des plus faibles scores de scolarisation des pays industrialisés.Pourquoi une telle résistance ?Qu\u2019y a-t-il de si * Conseiller à la CEQ.L\u2019ACTION NATIONALE 0 95 inquiétant à offrir des services publics d\u2019éducation à nos enfants et à les encourager à en bénéficier ?Dans le texte qui suit, je vais faire un bref retour sur le passé pour bien comprendre d\u2019où nous partons ; ensuite, je vais resituer la présente politique dans son contexte ; dans un troisième temps, je vais identifier les impacts de la maternelle 5 ans à temps complet sur les enfants, les parents et l\u2019institution scolaire ; enfin, je ciblerai quelques problèmes centraux à résoudre et quelques actions urgentes à entreprendre.1.Retour sur le passé Généralement, quand on veut comprendre ce qui nous arrive, on retourne en arrière afin d\u2019analyser ce qui est arrivé.Or, tout notre passé éducatif est marqué par la tradition catholique où les hommes ont accès à la vie publique et les femmes sont confinées au foyer, donc à la vie privée et familiale.Du côté protestant, donc anglophone, les femmes ont beaucoup plus rapidement eu accès à l\u2019activité économique et les garderies s\u2019y sont d\u2019ailleurs développées plus tôt.Au plan politique, le Québec a tardé à prendre le tournant de la modernité.Trente ans de régime duplessiste ça marque un peuple.Tout le monde connaît l\u2019horreur du chef pour les intellectuels et les gens du milieu culturel.« La culture, disait-il, c\u2019est comme la confiture ; moins on en a, plus on l\u2019étend.» Je ne dirais pas qu\u2019il a volontairement maintenu le Québec dans l\u2019ignorance.Il a trop fait pour les écoles de village et de rang pour qu\u2019on ne reconnaisse pas son apport à l\u2019éducation.Mais en même temps, passé l\u2019école primaire, il ne voyait pas d\u2019intérêt à des écoles spécialisées, des collèges ou des universités, sauf s\u2019ils étaient privés et destinés à une élite.Selon lui, l\u2019éducation publique n\u2019était pas nécessaire pour le peuple, les femmes pouvant généralement s\u2019en charger à meilleur coût.96 © L\u2019ACTION NATIONALE Au plan économique, ce n\u2019est qu\u2019après la seconde guerre que nous avons connu un véritable essor industriel.Les historiens appellent désormais les années 1945-1975, les trente glorieuses.On y a connu une progression accélérée de la richesse collective, du nombre d\u2019emplois, des salaires.Pourtant, ce n\u2019est qu\u2019en 1960 que le Québec, profitant d\u2019un changement de gouverne politique, opère une vaste réforme de l\u2019éducation, ce qui conduira à la création d\u2019un ministère de l\u2019Éducation, d\u2019un réseau de commissions scolaires régionales, d\u2019écoles polyvalentes, de cégeps et d\u2019universités.C\u2019est en 1961 que le gouvernement libéral de Jean Lesage modifie la Loi de l\u2019instruction publique (LIP) et fait obligation aux commissions scolaires d\u2019ouvrir des classes maternelles à la demande de vingt parents.Le rapport Parent en recommande la fréquentation universelle.En 1964, le réseau est ouvert partout et 9 % des enfants de 5 ans la fréquentent à demi-temps.Sept ans plus tard, soit en 1971, 95 % des enfants sont inscrits en maternelle et, depuis 1978, le taux oscille entre 97 % et 99 %.Dans le cas des enfants de 4 ans en milieu défavorisé, les premières maternelles seront mises en place en 1970.En 1971, c\u2019est au tour des maternelles-maisons en milieu rural et, en 1973, on voit apparaître les premières maternelles d\u2019accueil et de francisation pour les enfants d\u2019immigrants âgés de 4 ans et 5 ans.En somme, le phénomène des services éducatifs à la petite enfance est plutôt récent au Québec.Ces services ont été rendus nécessaires par l\u2019expansion économique des années d\u2019après-guerre, par l\u2019explosion sociale des années soixante et soixante-dix et par une volonté politique d\u2019entrer dans la modernité et de doter le Québec des principaux outils de développement économique que sont l\u2019éducation et la santé.L\u2019ACTION NATIONALE ©97 2.La politique familiale et son contexte On a vu que l\u2019émergence des premières maternelles répondait à un contexte particulier.Quel contexte entoure la nouvelle politique familiale qui, rappelons-le, comporte trois volets?Outre les services éducatifs à la petite enfance, il y a une allocation unifiée pour enfant qui remplacera progressivement l\u2019ensemble des allocations pour enfant et un régime d\u2019assurance parentale qui constitue en fait un régime de remplacement du revenu pour les congés de maternité, de paternité ou d\u2019adoption.Le rapport de la Commission des États généraux sur l\u2019éducation mentionne quatre éléments de contexte devant justifier, selon elle, le développement de nouveaux services éducatifs : \u2014\tl\u2019accroissement de la participation des femmes au marché du travail et en particulier des mères de jeunes enfants ; \u2014\tla diminution du nombre d\u2019enfants par famille et son impact sur leurs habilités relationnelles et sociales ; \u2014\tl\u2019augmentation du nombre de jeunes enfants vivant dans des conditions de pauvreté, dont bon nombre d\u2019enfants de familles monoparentales ; \u2014\tl\u2019évolution de la société québécoise vers une pluriethnicité accrue et la nécessité d\u2019initier les jeunes immigrants à la langue et à la culture commune de la société d\u2019accueil.D\u2019un point de vue économique, une telle intervention se justifie à long terme.Il est vrai qu\u2019elle exige des investissements à court terme (personnel, locaux, équipement, transport).Des études démontrent cependant que chaque dollar investi en prévention et en intervention précoce en rapporte six plus tard.La société bénéficie ultérieurement d\u2019économies en raison de la diminution du redoublement scolaire, du décrochage scolaire, des problèmes de santé et d\u2019alimentation, des problèmes de comportements asociaux, de consommation de tabac, drogue ou médicaments, de négligence parentale, de maternité précoce, etc.98 © L\u2019ACTION NATIONALE D\u2019un point de vue social, on voit apparaître de plus en plus tôt chez les enfants des comportements déviants ou problématiques dont on ne connaît pas toujours l\u2019impact dans l\u2019avenir : le phénomène de l\u2019enfant roi, le « télévore », la violence précoce, l\u2019hyperactivité incontrôlée, la détresse, la sous-alimentation ou la malnutrition, ou encore le culte de l\u2019excellence et de la compétition.L\u2019école ne peut certes pas résoudre tous ces problèmes.Elle peut servir d\u2019effet tampon, de médiation et, éventuellement, par sa capacité de dépistage et ses possibilités de recours à des ressources spécialisées, elle peut enrayer certains problèmes au moment où c\u2019est plus facile et moins coûteux de le faire.D\u2019un point de vue éducatif, nul ne peut nier que la somme des connaissances qu\u2019acquiert un enfant est beaucoup plus grande aujourd\u2019hui qu\u2019hier.L\u2019accès à l\u2019imprimé, à la télévision et à l\u2019ordinateur est de plus en plus facile et généralisé.N\u2019oublions pas que chaque enfant, au Québec, passe en moyenne 26 heures par semaine devant un écran de télévision.Sans juger du contenu transmis, il y apprend une foule de comportements et d\u2019habilités de même qu\u2019une foule d\u2019informations sur les sujets qui y sont traités.Et là où ils pénètrent les foyers, l\u2019autoroute et les jeux électroniques tendent à remplacer la télévision.A 5 ans, l\u2019école n\u2019est pas là tant pour ajouter à ces connaissances que pour aider les enfants à les jauger, à les décoder et à les organiser.La vaste majorité des intervenants, dont la CEQ, se sont d\u2019ailleurs opposés à l\u2019idée d\u2019une scolarisation précoce des enfants.Mais attention à la tendance contraire qui nie toute forme d\u2019accès à la connaissance et à des apprentissages.Dès sa naissance, l\u2019enfant apprend.Il nomme.Il mémorise.Il comprend le pourquoi des choses.Il fait des liens.Il tire des leçons puis les transfère progressivement.Il écoute, il veut être écouté.Il manipule, il veut être aidé.Il joue, il veut être caressé.Il y découvre de nouvelles sensations.Il apprend en touchant à tout jusqu\u2019à ce qu\u2019il se brûle.Bref, il est avide de connaître et de connaître par tous ses sens.L\u2019école lui ouvre de nouveaux horizons, donne un L\u2019ACTION NATIONALE @ 99 sens à ce qu\u2019il connaît déjà, donne un cadre pour situer les connaissances déjà acquises, prépare le terrain à de nouvelles connaissances.En résumé, à l\u2019orée du 2 Ie siècle, il se présente un contexte propice au renouvellement des services et des pratiques éducatives pour la petite enfance.La société y trouve un avantage économique dû au fait qu\u2019une intervention précoce prévient des problèmes coûteux.La famille y trouve un atout, en particulier pour les femmes, ce qui permet une meilleure conciliation travail-famille.Et l\u2019enfant élargit le champ de ses expériences et de ses connaissances tout en se préparant mieux à sa vie future.3.Principaux impacts de la maternelle 5 ans à temps complet Peut-on affirmer que le Québec était prêt à passer à une autre étape ?Les premières maternelles ont été rendues possibles en 1912.Les commissions scolaires se sont vu imposer l\u2019obligation d\u2019offrir ce service en 1961.En 1997, ce serait désormais le temps que tous les parents inscrivent leur enfant de 5 ans à la maternelle.Ce n\u2019est pas aussi simple que cela.On a vu qu\u2019il faut faire une distinction entre la maternelle et l\u2019école primaire comme il faut en faire une entre la garderie et la maternelle.La mission de l\u2019école, c\u2019est d\u2019instruire, éduquer, intégrer et qualifier.En d\u2019autres mots, apprendre, apprendre à être, apprendre à entrer en relation et apprendre à faire.Toutes ces missions ne sont pas nécessairement assumées par tous les paliers scolaires.Par exemple, seuls l\u2019école secondaire, le cégep et l\u2019université se voient décerner la mission de qualifier la future main-d\u2019œuvre.Et plus on avance, moins la mission d\u2019intégrer prend de place.On considère qu\u2019il s\u2019agit là d\u2019une des premières étapes de la vie.L\u2019enfant d\u2019immigrant nouvellement arrivé est confronté rapidement à une langue inconnue, à une culture différente et, sur- 100© L\u2019ACTION NATIONALE tout, s\u2019il est d\u2019âge scolaire, à une école et à des manuels différents de ce qu\u2019il a connu.De la même façon, l\u2019enfant handicapé physique ou intellectuel qui s\u2019intégre à un groupe d\u2019enfants dits réguliers, avec lesquels il ne peut pas composer normalement (pensons aux cas de surdité ou aux enfants semi-voyants), cet enfant, dis-je, devra rapidement être l\u2019objet d\u2019un traitement particulier.Pas question d\u2019attendre des années.C\u2019est tout de suite qu\u2019il faut développer une façon de travailler, d\u2019organiser le local, de gérer les rapports entre les enfants, de mener des activités de groupe, de communiquer et se faire comprendre, etc.J\u2019ai volontairement choisi cet exemple et cet aspect de la mission de l\u2019école.Plus que toutes les autres, elle s\u2019impose en 1997.Mais plus que toutes les autres, elle pose problème.Un problème de société.Même si les lois font obligation aux institutions sociales d\u2019intégrer, il demeure une crainte et un malaise par rapport à la différence.Crainte d\u2019être « contaminé », crainte d\u2019être envahi, crainte de perdre son entité, pour ne pas dire son authenticité.Malaise de ne pas savoir que faire ni comment le faire, que dire, comment ressentir l\u2019autre.Ce malaise se double souvent d\u2019un manque de vocabulaire.Comment nommer ces choses correctement, sans blesser, sans avoir « l\u2019air niaiseux » ?Heureusement, les enfants s\u2019adaptent plus facilement à la différence.Ce sont les parents qui ont le plus de résistance.Voilà une explication au tollé de protestations qui a été soulevé face à l\u2019extension des services éducatifs à la petite enfance.Je fais l\u2019hypothèse que les enfants sont en général très heureux d\u2019aller à la garderie, puis à la maternelle, puis à l\u2019école primaire.C\u2019est plus tard que ça se gâte.Les parents, de leur côté, sont très réticents à envoyer leur enfant tôt dans un service collectif.Plus on avance, plus ça les laisse indifférents.Au secondaire, c\u2019est une minorité qui participe aux assemblées de parents.Examinons plus en détail, maintenant, les principaux impacts positifs et négatifs, tels qu\u2019ils ont été le plus souvent identifiés par L\u2019ACTION NATIONALE © 101 les partisans et les opposants à la maternelle 5 ans à temps complet (voir les tableaux 1, 2 et 3).Tableau 1 Impacts sur les enfants Positifs\tNégatifs Préparation à la vie en groupe.\tObligation de se soumettre à des règles et à une discipline.Un plus grand sentiment d'appartenance à un groupe fixe.\tQuitter la maison.Apprentissage à composer avec des règles et des normes.\tSe lever tôt Prendre le transport scolaire.Apprendre la démocratie.Apprendre à entrer en relation avec autrui.Accepter la différence.Exploiter plusieurs facettes de ses aptitudes et talents.\tLes relations parfois difficiles avec les autres enfants, avec les adultes.Ne manger qu'à certaines heures.Ne dormir qu'à certaines heures.Développer le goût d\u2019apprendre.Jouer.Apprendre en louant.Communiquer.Se faire des amies et amis.\tLa qualité des lieux.Le bruit.Les maladies.Développer une relation privilégiée avec un adulte.\tLes poux.Apprendre trop tôt à détester l'école.Avoir accès à des ressources professionnelles et techniques (technicienne en éducation spécialisée, orthophoniste, psychologue).\tSubir des échecs précoces.Être étiqueté.Perdre son enfance.Moins de déplacements dans la même journée.Assure la persévérance et la réussite scolaire.Favorise l'intégration sociale.Permet un dépistage et une intervention précoces.\tEffets de transition.Danger de scolarisation précoce au détriment de l'approche ludique.102 ©L\u2019ACTIONNATIONALE Positifs\tNégatifs Offre une variété d'activités sportives, culturelles, artistiques.Une adaptation de transition peut-être plus grande au départ pour certains enfants entre la maison et le monde scolaire, mais une intégration plus facile ensuite au rythme de la première année.\t Tableau 2 Impacts sur les parents Positifs\tNégatifs Prolongement de la famille.Préparation à l'école et à la vie.Suppléance et complémentarité.Économie dans les frais de garderie.Organisation de vie facilitée.Accès à la garderie en milieu scolaire pour le reste du temps.Permet aux femmes de travailler.\tDéresponsabilisation.Choix limité.Perte de contrôle des parents.Absence prolongée de contact privilégié.Mauvaise définition des rôles.Horaire plus rigide que la garderie.Distance plus grande avec l'enseignante Projets éducatifs de l'école.Rencontres institutionnelles avec les parents.\tqu'avec l'intervenante en garderie.Obligation de planifier les interventions parentales dans la classe, de prendre rendez-vous pour rencontrer l'enseignante, bref une relation plus formelle.Craintes et peurs multiples, justifiées ou injustifiées.Par exemple : crainte de scolarisation précoce, crainte de l'État tentaculaire, crainte des influences externes.L\u2019ACTION NATIONALE © 103 Tableau 3 Impacts sur le personnel et l'institution scolaires Positifs\tNégatifs Perspective de développement du système d'éducation.Le sentiment d\u2019avoir été entendu.Une approche préventive de la question du décrochage scolaire.Possibilité d'entreprendre et de terminer une séquence d'activités avec les jeunes.Un approfondissement de tous les objectifs de la maternelle et, particulièrement, les préalables en français et en mathématiques.Une connaissance et une complicité plus rapides et plus grandes entre l\u2019enseignant et l'enfant.Plus de temps consacré aux enfants en difficulté.Plus de disponibilité auprès de chaque enfant Un rythme moins stressant.Une répartition plus adéquate dans la lournée entre les activités demandant plus de concentration et de contrôle le matin et des activités plus ludiques et de détente en après-midi.Possibilité d\u2019avoir une intervention intégrée de 5 ans à 16 ans.Une plus grande variété et un meilleur équilibre entre les activités.Un approfondissement des connaissances et des relations est possible.Facilite le contact avec les parents.Passe de 40 à 20 « dossiers » par jour.Des emplois.Des permanences éventuelles.\tManque d'argent, contexte de compressions budgétaires, coûts élevés d'implantation (138$).Délais serrés pour l'embauche de personnel et l'organisation scolaire.Pénurie de locaux.Risque de devoir déplacer des groupes de 6e année vers d'autres bâtiments pour faire de la place aux maternelles.Risque de voir sacrifier les locaux des services de garde en milieu scolaire.Flottement et confusion dans les règles administratives et le plan d'action.Proqramme à ajuster pour passer de 11 h 45 à 23 h 30.Programme non harmonisé avec les centres à la petite enfance et les garderies pour les 4 ans.Composer avec les horaires des autres élèves.Obligation d'offrir un service de dîner et la surveillance du midi.Risque de perte d'heures de travail et d'emplois pour le personnel des services de garde en milieu scolaire.104# L\u2019ACTION NATIONALE Chez les enfants, les inconvénients font partie intégrante du processus éducatif.Les contraintes liées à la présence à l\u2019école pendant 23,5 heures par semaine s\u2019ajoutent aux contraintes de la vie d\u2019un enfant : écouter ses parents, prendre son bain, se coucher à telle heure, manger du brocoli.Mais ces contraintes sont compensées par le plaisir que trouve généralement l\u2019enfant à apprendre, à jouer et à être avec ses amies et amis.De plus, l\u2019état des recherches confirme largement les avantages que l\u2019enfant retire d\u2019une intervention précoce, plus particulièrement l\u2019enfant de milieu défavorisé.Est-ce à dire que l\u2019Etat devrait permettre à l\u2019enfant de milieu favorisé de demeurer plus longtemps avec ses parents ou de bénéficier de la garderie plutôt que de la maternelle ?On observe justement que le plus fort mouvement d\u2019opposition provient des milieux favorisés où on retrouve des services privés de qualité et de quantité suffisante.Je dirais que c\u2019est peut-être autant pour ces enfants que pour ceux de milieux défavorisés qu\u2019il faut un système de garderies universelles et de maternelles 4 ans et 5 ans obligatoires et à temps plein.L\u2019enfant surprotégé connaît d\u2019autres problèmes.L\u2019adaptation de l\u2019enfant à la vie passe par la confrontation avec tout ce qu\u2019elle comporte d\u2019aiguilles autant que d\u2019ouates, de froid et de chaud, de noir et de blanc.Le grand adolescent de 25 ans qui colle encore à la maison ou la jeune mère de trente ans qui revient chez ses parents avec son enfant après un divorce ont probablement en commun d\u2019avoir été couvés de façon excessive.Chez les parents, maintenant, on peut mettre dans la colonne des impacts négatifs un risque de déresponsabilisation.C\u2019est le contraire du couvage.On se décharge trop facilement de ses responsabilités parentales au profit de l\u2019école.On évite ainsi de faire face aux problèmes d\u2019éducation et de discipline.On demande à l\u2019école de faire de la suppléance.On trouve aussi, chez certains parents, une peur et des craintes multiples liées à la connaissance qu\u2019ils ont de l\u2019école ou de telle ou telle école.C\u2019est certain qu\u2019en apprenant des choses nouvelles, les enfants n\u2019apprennent L\u2019ACTION NATIONALE ©105 pas nécessairement ce que l\u2019on juge bon pour eux.Ils découvrent d\u2019autres valeurs, d\u2019autres réalités qui surprennent les parents et leur font dire quelquefois : « il est trop jeune pour apprendre ça » ou « comment se fait-il que l\u2019enseignante leur parle de ça, ce n\u2019est pas dans le programme ».En retour, ne nous cachons pas que bon nombre de parents, c\u2019est d\u2019ailleurs la majorité, apprécient la maternelle parce quelle leur permet de souffler, qu\u2019elle leur permet également de travailler sans avoir à payer de gardienne.Elle constitue, dans certains cas, le seul accès à un sendee d\u2019aide à l\u2019éducation de leur enfant.Chez le personnel enseignant en particulier et pour l\u2019instination scolaire en général, l\u2019ouverture de la maternelle à temps plein apporte ses avantages et ses inconvénients.Ee principal handicap tient à l\u2019actuel contexte de compressions budgétaires.On demande aux écoles de prolonger un service, donc d\u2019envisager de doubler pratiquement les dépenses pour ce service et on leur promet des compressions de l\u2019ordre de 400 à 500 millions de dollars.Deuxièmement, on leur dicte un échéancier serré et on dirait que la ministre entretient sciemment la confusion sur les modalités d\u2019implantation.On semble prendre pour acquis que le programme du demi-temps fonctionnera pour le temps plein.Certaines commissions scolaires en banlieue vivent de plus un sérieux problème de pénurie de locaux.Il serait inconvenant de renfermer ces jeunes enfants dans des aménagements préfabriqués et encore moins de fermer des services de garde en milieu scolaire au profit des maternelles.Vu d\u2019un regard positif, il faut reconnaître que le fait de passer du demi-temps au temps plein ouvre une perspective de développement intéressante.Il y a longtemps qu\u2019un tel changement n\u2019était pas apparu en éducation.Le milieu de l\u2019éducation a le sentiment d\u2019avoir été entendu.Depuis le temps que l\u2019on répète que le problème de l\u2019heure, c\u2019est le décrochage scolaire et que les solutions de dernier recours telles les écoles de raccrocheurs ne 106©' \u2019ACTION NATIONALE suffisent pas.On a compris que c\u2019est dès la petite enfance qu\u2019il faut intervenir et l\u2019intervention la plus efficace pour prévenir le redoublement et le décrochage, c\u2019est la maternelle.L\u2019enfant apprend à y vivre une expérience de groupe, à développer des habilités d\u2019apprentissage, à découvrir ses forces.Certes, il vit des échecs.Il apprend très tôt à les surmonter.Il vit aussi ses premiers succès.Il découvre des façons de réussir.Pour les enfants de milieux défavorisés, c\u2019est généralement par l\u2019entraide et la coopération qu\u2019ils réussissent à apprendre et à réussir, ce dont ils sont souvent incapables seuls et laissés à eux-mêmes.Pour les enfants de milieux favorisés, ils découvrent l\u2019autre monde et apprennent à faire des transferts d\u2019expertise.Ce faisant, ils intègrent davantage les connaissances et les habilités qu\u2019ils possèdent déjà.En résumé, il n\u2019y a pas que des avantages à l\u2019ouverture des maternelles à temps plein.Cette réforme comporte son lot d\u2019inconvénients.On amène les enfants à se discipliner davantage, on demande aux parents de partager l\u2019éducation de leur enfant avec d\u2019autres intervenants et on demande à ces derniers de s\u2019ajuster rapidement à une réforme d\u2019importance.En retour, la société tout entière aussi bien que les premiers concernés en tireront profit.Nous faisons collectivement l'hypothèse que le décrochage scolaire et le redoublement seront réduits de façon significative, que les enfants des milieux défavorisés, les jeunes victimes d\u2019un handicap ou en difficulté d\u2019adaptation de même que les allophones et les enfants d\u2019immigrants auront des chances égales de réussir à l\u2019école, au travail et dans la vie.Voilà en quoi cette réforme s\u2019inscrit dans un projet de société.4.Défis et perspectives Les intentions de la ministre Marois quant à la maternelle > ans à temps plein ne doivent pas être interprétées isolément.Il Lut les replacer dans l\u2019ensemble de la politique familiale et de la L\u2019ACTION NATIONAL! © 107 réforme de 1 éducation.Le fait de porter à 23,5 heures par semaine le temps qu\u2019un enfant de 5 ans passe à l\u2019école ne suffit pas à porter notre taux de persévérance scolaire à 100 %.Il faut mettre en place un certain nombre d\u2019autres conditions.Parmi celles-là, mentionnons : \u2014\tun réseau de garderies universelles et gratuites dès la naissance ; \u2014\tun réseau de maternelles pour les enfants de 4 ans ; \u2014\tune organisation scolaire et des programmes renouvelés ; \u2014\tle développement de services spéciaux pour les enfants handicapés ou en difficulté d\u2019adaptation ou d\u2019apprentissage ; \u2014\tl\u2019abandon d\u2019une école à deux vitesses, ce qui signifie l\u2019arrêt de toute sélection des élèves, la fin du financement public de l\u2019école privée ; \u2014\tune revalorisation de la formation professionnelle et technique jumelée à une diversification des voies et à un décontingentement des places disponibles pour les jeunes ; \u2014\tet, bien sûr, les ressources nécessaires à la mise en place d\u2019une réforme de cette envergure.En terminant, il faut discuter quelques instants de la légitimité d\u2019une telle réforme.J\u2019ai dit, au début, que 72 % de la population avait rejeté, dans un récent sondage, le projet de maternelle à temps plein.S\u2019agit-il d\u2019un rejet populaire de la réforme de l\u2019éducation ?L\u2019éducation au Québec, tout comme la santé, est une question chatouilleuse.Bien des politiciens s\u2019y sont cassé les dents.D\u2019autres par contre s\u2019en sont fait une gloire.Souvenons-nous de Paul Gérin-Lajoie.La population du Québec est attachée à son école.Mais toute la population ne s\u2019en fait pas la même image.Fous ne lui reconnaissent pas la même mission.On est dans l\u2019ordre des valeurs et les valeurs ça ne se discute pas.Et quand, en plus, on arrive mal à dégager des valeurs communes, par exemple de coopération ou de compétition, de souveraineté ou de 108© L\u2019ACTION NATIONALE fédéralisme, religieuses ou non confessionnelles, d\u2019égalité ou d\u2019élitisme, d\u2019intégration ou d\u2019exclusion, il y a fort à parier que les débats entourant l\u2019éducation vont être chauds.Pendant dix-huit mois, la Commission des Etats généraux sur l\u2019éducation a entendu des centaines d\u2019organismes et rencontré des dizaines de milliers de personnes.Elle a tenu des assises dans chacune des régions du Québec.Elle a produit un rapport que personne n\u2019a pu démolir, sinon en s\u2019en prenant au messager.Il est dans l\u2019ordre des choses que les orientations ministérielles en reprennent les principaux éléments.Il ne fallait pas croire toutefois que la lutte allait s\u2019arrêter là.Dans toute société, il existe au moins deux grands courants de pensée qui s\u2019opposent.Si un courant est dominant à un moment donné, c\u2019est qu\u2019un autre travaille à le renverser.Ce rapport de forces s\u2019exerce en dernière instance au plan politique et sur la place publique.On élira tel parti parce qu\u2019il canalise, à un moment donné, les valeurs dominantes en politique.Cela ne lui laisse donc pas le champ libre.Ce parti doit affronter les tenants des valeurs opposées.Mais, bien plus que cela, tout parti de masse est aux prises avec ce double courant.Par conséquent, à l\u2019intérieur même du parti, un courant d\u2019opposition à certaines idées dominantes s\u2019affiche.La conjugaison entre la tendance minoritaire dans le parti et la tendance minoritaire dans la société peut renverser une politique portée par le programme d\u2019un parti ou par la majorité de la population.C\u2019est ce qu\u2019on appelle le jeu de la politique.On s\u2019appuiera tantôt sur des éléments stratégiques, tantôt des éléments de conjoncture ou tantôt des préoccupations économiques et budgétaires.Dans le cas actuel, il y a risque que la réforme de l\u2019éducation échoue pour les raisons invoquées plus haut.Mais il y a nécessité que toutes les forces progressistes se conjuguent pour que l\u2019éducation au Québec prenne le virage des années 2000 en même temps que le monde entier.Après tout, nous sommes à l\u2019ère de la L'ACTION NATIONALE © 109 mondialisation des échanges.Et, dans la plupart des pays industrialisés, les services à la petite enfance sont déjà en place.Je dirais, en terminant, que le meilleur sondage c\u2019est l\u2019état des inscriptions en maternelle.Le 21 février dernier, 90 % des enfants de 5 ans étaient inscrits pour septembre 1997 à la maternelle à temps plein.Dans certaines régions, ce taux dépassait 95 %.\tF 45e Parallèle Réservez dès maintenant votre semaine de pêche saumon, doré, truite, brochet dans les plus beaux sites québécois Hébergement, repas, transport, équipements et guide Inclus Demandez notre brochure pour vos prochaines vacances Tél : (514) 932.8052 - Télécopie: (514) 932.8403 11001 ACTION NATIONALE Le choc référendaire au Canada anglais Michel Sarra-Bournet* 1 y a vingt ans que le Québec a élu son premier gouvernement souverainiste.Le 15 novembre 1976 fut ressenti comme un raz-de-marée de Vancouver à Saint-Jean de Terre-Neuve.Pendant plusieurs jour, il souffla un vent de panique dans le reste du Canada, et puis, après quelques semaines, tout rentra dans l\u2019ordre.On ne revit plus une telle flambée d\u2019émotion au Canada jusqu\u2019à l\u2019automne 1995, autour du deuxième référendum sur la souveraineté du Québec.Pourquoi la victoire du Parti Québécois en 1976 et le résultat serré du référendum ont-ils provoqué une telle réaction ?La raison est simple : le Canada anglais n\u2019est pas préparé à l\u2019éventualité de la souveraineté du Québec.Il faut se rappeler que le référendum de 1980 sur la souveraineté-association et celui de 1992 sur l\u2019entente de Charlottetown ont donné les résultats attendus par l\u2019opinion publique et les élites du Canada anglais.De plus, la mort de Meech, le 23 juin 1990 avait été annoncée bien à l\u2019avance.Donc, ce qui distingue 1976 - la victoire du Parti Québécois - et 1995 - le référendum qu\u2019on a presque gagné -, c\u2019est le choc ressenti devant l\u2019affirmation du * Auteur du livre Le Canada anglais et la souveraineté du Québec.L\u2019ACTION NATIONALE ©111 peuple du Québec, et le désarroi du Canada anglais face à l\u2019inconnu.Ce désarroi du Canada anglais a provoqué deux réactions.Premièrement, un sentiment d\u2019urgence qui en a poussé certains à demander qu\u2019on procède à des changements importants à la Constitution.Je n\u2019aurais aucun mal à vous convaincre que ce mouvement s\u2019est vite épuisé.La ligne dure D\u2019autre part, il y a eu un autre courant, celui de la ligne dure à l\u2019égard du Québec.Certains ont réclamé qu\u2019on interdise un autre référendum, qu\u2019on remette en question les frontières du Québec, qu\u2019on change la règle de la majorité (59 % plus un) ou encore qu\u2019on rende la souveraineté du Québec conditionnelle au consentement du reste du Canada.Cette tendance, qui s\u2019est heureusement grandement atténuée, est cependant artificiellement maintenue en vie par des commentateurs qui, au Canada anglais, mais aussi chez certains fédéralistes québécois, prennent un malin plaisir à jouer les agents provocateurs.Par exemple, la Gazette s\u2019est récemment radicalisée : elle a soutenu le mouvement de désobéissance civile de Howard Gal-ganov qui veux défier la loi en posant des affiches bilingues devant un commerce.Second exemple, Robert Lecker, un professeur d\u2019anglais à l\u2019Université McGill qui a écrit ce qui suit dans un article qu\u2019il a soumis l\u2019été dernier à de nombreux magazines américains, mais qui a finalement été publié dans un magazine canadien, le Saturday Night : Le mouvement pour la sécession du Québec du Canada mener a-t-il à la désobéissance civile, a la violence intestine, et aux activités teiroris-tes d'ici l'an 2000 ?(.) Les séparatistes font augmenter la tension en revendiquant dans un esprit de confrontation qui croît de jour en jour.Si le Québec fait illégalement sécession, en déclarant l'indépendance unilatéralement -c'est le scénario le plus probable - il y aura une ré- 112# L\u2019ACTION NATIONALE volution et des régions entières du Canada deviendront ingouvernables.(p.15) Le 11 novembre dernier, à Montréal, Diane Francis, rédactrice en chef du Financial Post, déclarait devant les membres du Parti Egalité : Le séparatisme n'est pas un mouvement, c'est un complot.Cela devient de plus en plus évident lorsqu 'on voit sortir des histoires de fraude électorale, d'électeur privés de leur droit de vote, et tous les autres trucs.C'est un crime contre la démocratie, un référendum truqué qui a été monté par des gens qui mentent et qui ne représentent pas la population.(The Gazette, le 11 novembre 1996) Cette idée, que le référendum sur la souveraineté aurait été arrangé, circule depuis un an dans les médias canadiens-anglais.A quelques occasions, j\u2019ai été obligé de défendre le caractère démocratique de la démarche souverainiste.J\u2019ai indiqué à des auditoires canadiens, américains et britanniques que de grosses compagnies canadiennes ont financé la manifestation du « Ail you need is love » à Montréal, que le ministère de l\u2019Immigration du Canada assermentait de nouveaux citoyens à la vapeur en leur faisant promettre de défendre l\u2019unité du Canada et que le Conseil de l\u2019Unité canadienne incitait des Québécois expatriés à mentir pour avoir le droit de voter NON au référendum.En réalité, s\u2019il y a eu des manœuvres anti-démocratiques, c\u2019est du côté fédéraliste.Pour en revenir à madame Francis, ce n\u2019était pas la première fois qu\u2019elle faisait parler d\u2019elle.Elle avait déjà affirmé que Lucien Bouchard devrait être jugé pour trahison.Elle a aussi endossé le démembrement du Québec lorsqu\u2019elle a dit : Pendant des années, les sécessionnistes ont astucieusement fait croire aux médias, au public et aux politiciens que l'entière province de Québec leur appartenait.Cela n'est tout simplement pas le cas.La partition .donnerait une patrie aux francophones ethnocentriques qui veulent une patrie racialernent pure basée sur des valeurs socialistes.L\u2019ACTION NATIONALE © 113 Pour d'autres francophones et tious, elle de'baiTasserait le Canada de fauteurs de troubles qui n \u2019apprécient pas le Canada ou sa citoyenneté et qui se foutent de la primauté du droit et du droit des minorités.(Le Devoir, 2 février 1996) La palme de la bêtise ira peut-être au président de Gulf Canada Resources, J.P.Bryant, qui déclarait à Calgary ce qu\u2019on devrait dire aux Québécois : Si un petit groupe isolé d'entre voies souhaite retourner en France, nous allons vous trouver un bateau.Et si vous voulez avoir bien à vous un petit bout de ce pays, on vous découpera une part de 10 000 ou 1000 milles cairés.(Le Journal de Montréal, le 11 juin 1996).Dans le même registre, cet éditorial du Ottawa Sun, dans lequel on a écrit, au sujet des inondations qui ont dévasté certaines régions du Québec, l\u2019été dernier, que : .c'est peut-être la manière que Dieu a choisi pourforcer le château-fort séparatiste du Saguenay de faire face à la réalité que, sans le reste du Canada dans le portrait, il n 'y aura pas de radeau de sauvetage la prochaine fois que les vannes s'ouvriront.(\"Ottawa Citizen, le 9 août 1996).Quant au comble du mépris, c\u2019est la député libérale Anna Terrana qui l\u2019a atteint.Elle a comparé de Bloc québécois au parti nazi et monsieur Bouchard à Hitler, rien de moins ! (Toronto Sun, le 29 juillet 1996).Cette idée a été reprise, imaginez-vous, dans un site internet intitulé « The Official \u201cI Hate Lucien Bouchard\u201d I lomepage », dont le message d\u2019accueil disait « Au Canada, il n\u2019y a rien qui nous rapproche le plus d\u2019Adolf Hitler que Lucien Bouchard.Et sa mort sera le salut des vrais patriotes canadiens.» {Le Journal de Montréal, le 8 novembre 1996) A mon avis, on n\u2019a rien vu de tel depuis la condamnation à mort de Salman Rushdie par l\u2019Ayatollah Khomeiny ! 114© L'ACTION NATIONALE Je ne suis pas de ceux qui croient qu\u2019il faille répondre sur le même ton aux Howard Galganov, Robert Lecker, Diane Francis, J.P.Bryant, Anna Terrana et aux autres extrémistes qui tiennent le même langage.Je ne crois pas non plus qu\u2019on doive répliquer à l\u2019insulte par l\u2019insulte, à la haine par la haine, à la provocation par la provocation.Je crois que plusieurs de ceux que je viens de citer seraient trop heureux qu\u2019on leur fournisse des raisons de penser que les souverainestes sont intolérants, anti-démocratiques, voire racistes.Ils pourraient tout à leur aise tourner contre le Québec l\u2019opinion publique anglo-québécoise et canadienne-anglaise, qui est encore sous le choc référendaire.Notre attitude Alors, qu\u2019elle attitude devrions-nous prendre devant de telles réactions qui frisent la propagande haineuse ?Devrions-nous nous durcir, comme les extrémistes anglophones du Québec et certains chroniqueurs de journaux du Canada anglais ?Devrions-nous chercher à défier ouvertement le Canada anglais et forcer les choses en tentant un référendum hâtif sur la souveraineté, avant même d\u2019avoir eu reçu des appuis solides chez les citoyens du Québec ?Je ne crois pas.Il convient de ne pas tomber dans le panneau et de ne pas porter flanc à la critique.Des réactions extrêmes, toutes marginales quelles soient, donnent au Québec une très mauvaise réputation sur la scène internationale, d\u2019autant plus qu\u2019elles sont grossies et répercutées à travers le monde par les adversaires de la souveraineté du Québec.Si nous faisions cela, nous ne rendrions pas service à la cause que nous défendons car nous donnerions l\u2019image d\u2019un Québec intransigeant et anti-démocratique, en un mot, le contraire du Québec que nous entendons bâtir.L\u2019ACTION NATIONALE © 115 Car l\u2019objectif du mouvement souverainiste est double.Il s\u2019agit de construire un Québec maître de sa destinée, où les francophones sont majoritaires, certes, mais un Québec pour tous les Québécois, peu importe leur origine.De plus, tous les programmes souverainistes indiquent que nous voulons maintenir des relations privilégiées avec le Canada anglais après la souveraineté.Nous n\u2019échapperons pas à cette double réalité : il sera beaucoup plus facile de réussir notre pays si nous évitons la confrontation avec les anglophones du Québec et les Canadiens anglais.Je ne dis pas qu\u2019il est impossible de réaliser la souveraineté sans le vote des anglophones.Je ne dis pas non plus qu\u2019il est impossible de déclarer la souveraineté sans la permission du Canada anglais.Je ne dis pas qu\u2019ils doivent être d\u2019accord avec la souveraineté.Sans doute que la majorité d\u2019entre eux dira NON jusqu\u2019au dernier moment.Mais ce serait beaucoup plus facile de réaliser la souveraineté avec le consentement des Anglo-Québécois et des Canadiens anglais.En d\u2019autres termes, je dis que s\u2019il est vrai que nous voulons un Québec où tous sont des citoyens à part entière, s\u2019il est vrai que nous voulons négocier un partenariat avec le reste du Canada, il faut le dire et le répéter sur toutes les tribunes.Il y a au Canada anglais.Par bonheur, il y a, au Canada anglais et chez les Anglo-Québécois, des personnes modérées qui sont disposées à écouter le message souverainiste.Je ne parle pas des quelques politiciens qui rêvent encore de réformer le Canada.Je parle des gens qui comprennent la démarche du Québec vers sa souveraineté et qui pourraient dès maintenant amorcer le dialogue pour préparer la suite du prochain référendum.Ils ne sont pas encore tous convaincus qu\u2019on s\u2019en va 116© L\u2019ACTION NATIONALE vers un OUI, mais ils sont ouverts à l\u2019idée que cela pourrait se produire.Par exemple, deux semaines avant le dernier référendum, l\u2019éditeur du Globe and Mail de Toronto, William Thorsell, écrivait ce qui suit, en parlant des électeurs québécois : Par deux fois, ils ont dit oui au Canada [au référendum de 1980 et à l'accord du Lac Meecb] et nous leur demandons de dire oui de nouveau, de retourner, finalement, à l'Acte constitutionnel de 1982, tel quel, sans amendement.Emotionnellement, c\u2019est trop demander à ces Québécois qui ont cru à un Canada renouvelé et qui ont été bafoués.(La Presse, le 16 octobre 1995) Bob Rae, ex-premier ministre néo-démocrate de l\u2019Ontario : Si le caractère distinct du Québec ne peut être reconnu par le reste des Canadiens au sein de la famille canadienne, ça va se faire assez vite, mais à l'extérieur de la famille.(Toronto Star, le 19 juin 1996) On n\u2019a pas à s\u2019inquiéter que le Québec soit reconnu de sitôt comme distinct au sein du Canada, car l\u2019éditorialiste du Calgary Herald a écrit, au sujet du ministre Stéphane Dion, qui essaie depuis plusieurs mois de vendre la société distincte aux gens de l\u2019Ouest : La dernière des colombes du Québec ne semble être qu 'un autre visage dont la mission consiste à colporter une vision discréditée dans le but de stopper la marche incessante et inévitable de sa province vers la souveraineté.(11 juillet 1996) Certains autres ministres du gouvernement fédéral donnent des signes de résignation, en dépit des menaces que semble faire planer le fameux « plan B ».Le ministre de la justice, Allan Rock, a reconnu publiquement qu\u2019il ne pouvait rien contre la volonté du peuple du Québec : L\u2019ACTION NATIONALE @117 Les principales figures politiques de toutes les provinces et la population canadienne elle-même admettent depuis longtemps que ce pays ne tiendra pas ensemble contre la volonté clairement exprimée des Québécois.Ce gouvernement est d'accord avec cette déclaration.Cette position se fonde en partie sur nos traditions de tolérance et de respect mutuel, mais aussi parce que nous savons d\u2019instinct que la qualité et le fonctionnement de notre démocratie requièrent le consentement de tous les Canadiens.(Globe and Mail, le 28 septembre 1996) Le Canada va donc accepter le résultat du référendum, mais va-t-il négocier avec le Québec ?Mel Watkins, un économiste progressiste de Toronto, a prédit que, contrairement aux prétentions de plusieurs prophètes de malheur, un OUI au référendum entraînerait des négociations commerciales entre le Canada et le Québec : C\u2019est le Québec qui a permis l\u2019introduction du libre-échange au Canada.Ce qui rend d'autant plus curieux les propos de ces Canadiens anglais qui répètent maintenant qu 'un Québec souverain n 'aurait pas le droit d\u2019accéder à l\u2019ALÉNA [l\u2019Accord de libre-échange nord-américain], (La Presse, le 10 octobre 1995) Bob White, le président du Congrès du Travail du Canada, a déjà déclaré que : La décision prise démocratiquement par la majorité des participants doit être acceptée et respectée.par les diverses institutions politiques et autres du pays .Des négociations sérieuses.devront se dérouler sur la base d'un respect mutuel et la reconnaissance d\u2019une nouvelle réalité.(Le Canada anglais et la souveraineté du Québec, pp.55-56) Pour en revenir à la question de la partition du Québec, les propos de Diane Francis ont été rejetés par un groupe de 60 Anglo-Québécois respectés qui ont répliqué ce qui suit : 118© L\u2019ACTION NATIONALE Nous en appelons au gouvernement du Canada pour qu'il respecte l'intégrité territoriale du Québec et qu 'il décourage toute tentative de redéfinir ses frontières.(The Gazette, le 6 février 1996) Dans une autre lettre collective portant la signature du philosophe Charles Taylor et de l\u2019écrivain Neil Bissoondath, on retrouve le passage suivant : Nous nous opposons fortement à l'idée que le territoire québécois puisse être morcelé et nous sommes convaincus que les prochains mois nous obligeront à consacrer le meilleur de nous-mêmes dans le renforcement des règles démocratiques qui détermineront l'avenir du Québec et les futures relations intercommunautaires.(Le Devoir, les 10 et 11 février 1996) Enfin, les souverainistes ne sont pas toujours dépeints comme des démons au Canada.Après les émeutes qui ont eu lieu à l\u2019Assemblée nationale le 24 juin dernier, le Winnipeg Free Press a bien pris soin de faire la distinction suivante dans un éditorial : [Les séparatistes] ne sont plus des émeutiers, ce sont maintenant des professionnels de la politique.Les motivations des émeutiers qui ont cassé les carreaux des boutiques et de l'Assemblée nationale sont obscures, mais elles n 'expriment pas le nationalisme québécois.(Le 6juillet 1996).En effet, près de trente ans après le « Vive le Québec libre du général De Gaulle », vingt ans après la victoire de René Lévesque en 1976, le mouvement souverainiste a mûri, à l\u2019image de la société québécoise.Ce Québec, il se diversifie dans sa composition ethnique, mais il doit être de plus en plus francophone.Et puisque les francophones du Québec ne sont plus seulement que des Canadiens français, il faut redoubler d\u2019ardeur pour convaincre les Québécois de toutes les origines de la légitimité de la cause souverainiste, si nous voulons qu\u2019ils soient avec nous au lendemain du prochain référendum.L\u2019ACTION NATIONALE © 119 Le message à transmettre Pour en arriver là, il faut cesser de laisser toute la place aux libéraux auprès des allophones et des anglophones.Les fédéralistes profitent de notre absence pour leur dire des choses effroyables sur notre attitude face aux minorités et sur les conséquences de la souveraineté du Québec.Il faut leur répéter que pourvu qu\u2019il obéissent aux lois du Québec et qu\u2019ils acceptent que le français soit la langue commune de tous les Québécois, celle qu\u2019on utilise dans nos communications publiques et entre gens de différentes langues maternelles, ils continueront d\u2019être acceptés comme des citoyens à part entière d\u2019un Québec souverain.Et plus encore, il faut leur dire que la minorité anglophone jouira de droits incomparables dans un Québec souverain.Car si les anglophones ne se rendent pas compte de leur chance, c\u2019est qu\u2019ils luttent encore pour la préservation des privilèges d\u2019une majorité.Comme l\u2019écrivait récemment Ray Conlogue, chroniqueur culturel pour le Globe and Mail à Montréal : Les anglophones d'ici sont incapables d'admettre qu 'ils ont des privileges, dont la plupart des minorités n 'oseraient pas rêver, parce qu 'il n'ont mêttie pas accepté le fait qu'ils sont en minorité a l'intérieur d'un territoire où domine une majorité francophone.En tant qu 'Anglo-Canadiens, ils entretiennent leur conviction d'être la majorité.(L\u2019Actualité, le 19 octobre 1996) En fait, je ne leur donne pas tout à fait tort.Les anglophones ne seront minoritaires et les francophones majoritaires que lorsque le Québec sera souverain.Et à lui seul, ce changement significatif réglera bien des malentendus.Quant à nos partenaires du Canada anglais, il faut leur signifier, par tous les moyens possibles, que la souveraineté du Québec n\u2019est pas dirigée contre eux.Qu\u2019au contraire, elle les libérera du fardeau d\u2019avoir à trouver une façon d\u2019accommoder les aspirations 120© L\u2019ACTION NATIONALE nationales du Québec.Bref, que nous pourrons ainsi établir des relations harmonieuses entre Etats souverains et voisins, qui ne mettront en commun que les institutions qui leurs sont bénéfiques à tous les deux.En deux mots, je vous invite à ne pas suivre la voie des extrémistes, tant Anglo-Québécois que Canadiens anglais.Certes, il faut répliquer fermement à nos anglophones en leur disant que le français sera toujours la langue officielle du Québec, et que le territoire du Québec est indivisible.Il faut également répéter haut et fort que le « plan B » du gouvernement canadien ne marchera pas, car c\u2019est le peuple du Québec qui décidera de son avenir.Il faut également dire aux Canadiens anglais qu\u2019il est dans son meilleur intérêt de négocier un partenariat économique et politique après le prochain référendum.Conclusion Quand à nous, lectrices et lecteur de L'Action nationale, nous ne devons pas nous laisser distraire par des démonstrations d\u2019hostilité qui sont souvent la conséquence du choc référendaire et de l\u2019ignorance, mais qui sont aussi quelquefois des provocations volontaires.Nous n\u2019avons rien à gagner à nous laisser aller à la confrontation.D\u2019ici le prochain référendum, il faudra convaincre nos concitoyens que les politiques du gouvernement fédéral nuisent au Québec.Il faudra leur dire que la souveraineté est la solution à moyen terme et que nous voulons la réaliser pour le bien de toutes les Québécoises et tous les Québécois.Ainsi, parce que nous tous aurons préparé les esprits à accepter la décision démocratique du peuple du Québec, il n\u2019y aura pas de choc référendaire la prochaine fois.Tous ensemble, nous réussirons la souveraineté du Québec.L\u2019ACTION NATIONALE @121 En conclusion, nous devons faire preuve de tolérance et d\u2019un grand sens de nos responsabilités dans les quelques mois, ou tout au plus quelques années, qui nous séparent de la souveraineté du Québec.Il faut montrer à nos compatriotes québécois fédéralistes - aux anglophones surtout -, à nos partenaires canadiens et à la communauté internationale que nous aurons une attitude responsable à leur égard.C\u2019est une des conditions les plus importantes de l\u2019accession du Québec à la souveraineté.Vingt ans, dans l\u2019histoire d\u2019un peuple, ce n\u2019est pas très long.C\u2019est d\u2019autant moins long qu\u2019il ne nous reste que quelques pas à franchir.Il faut faire en sorte que nous sortions définitivement gagnants du prochain référendum sur la souveraineté.Pour aider à lire le présente et à imaginer l\u2019avenir Les Cahiers d\u2019histoire du Québec au XXe siècle revue semestrielle (printemps-automne) organe du Centre de recherche Lionel-Groulx édité par Les Publications du Québec Abonnement annuel : 35, 00 $ ; le numéro : 19,95 $ (taxes non comprises) vente et information Les Publications du Québec, C.R 1005, Québec, Québec G1K7B5 Téléphone : (418) 643-5150 Télécopieur : (418) 643-6177\tJ 122© L\u2019ACTION NATIONALE La déportation québécoise Deuxième partie Un dossier choc sur la déportation de l\u2019épargne, sur les répercussions culturelles, sociales, économiques et politiques et sur les initiatives à réaliser pour devenir un pays normal.Ce dossier préparé par Rosaire Morin paraîtra en octobre.Il complète et enrichit le travail publié en octobre 1996 sur la déportation de l\u2019épargne.Table des matières L\u2019épargne québécoise 1.\tUn chantier plein d\u2019embûches A.\tLa crise de l\u2019information B.\tL\u2019incurie gouvernementale 2.\tLes réservoirs de capitaux A.\tLes marchés financiers B.\tLes banques C.\tLes caisses de retraite D.\tLa Caisse de dépôt et placement E.\tLes caisses populaires F.\tLes assurances de personnes G.\tLes assurances de dommages H.\tLes sociétés de fiducie I.\tLes sociétés d\u2019épargne L\u2019ACTION NATIONALE @123 J.\tLes compagnies de finance K.\tI .es fonds d\u2019investissement L.\tLes fonds mutuels Les fonds mutuels I.\tL\u2019importance du secteur 1.\tUne mode grandissante A.\tLa définition B.\tL\u2019évolution 2.\tLa méthodologie 3.\tLes sociétés analysées A.\tSelon la province B.\tL\u2019identification par provinces C.\tLes sociétés milliardaires II.\tLes placements des fonds mutuels 1.\tDans le secteur public A.\tLes gouvernements B.\tDans le secteur hydro-électrique C.\tAutres institutions publiques D.\tLe rendement a.\tLes obligations gouvernementales b.\tLes entreprises québécoises c.\tLes indices de placement 2.\tLes entreprises québécoises A.\tFrancophones B.\tAnglophones 3.\tAu Canada anglais A.\tOntario B.\tOuest C.\tMaritimes 4.\tHors Canada III.\tIL anormalité anormale 1.\tLe 2e plus vieux métier 2.\tLes vrais propriétaires 3.\tLes placements dans les banques 4.\tLes ressources humaines A.\t\u2014 Les gestionnaires et conseillers B.\t\u2014 La gestion au Québec 124© L\u2019ACTION NATIONALE IV\tLes répercussions 1.\tCulturelles 2.\tSociales 3.\tEconomiques 4.\tPolitiques V\tLes objecteurs 1.\tL\u2019ultra-libéralisme 2.\tLe capital étranger 3.\tIl n\u2019y a pas de projets A.\tUn pays à bâtir B.\tDes régions prospères C.\tDes ressources vitales D.\tUne métropole à inventer E.\tDe petits projets VI.\tUn plan de développement 1.\tUne vision de l\u2019avenir A.\tUn pays ou une colonie ?B.\tLa prospérité ou le prolétariat ?C.\tFrançais ou anglais ?2.\tUn plan global A.\tLes priorités prioritaires B.\tUne politique de l\u2019épargne C.\tLa solidarité VII.\tConclusion Mon pays, c\u2019est le Québec ! VIII.\tGénéralités L\u2019ACTION NATIONALE ®\\2S Lectures Nous avons reçu : ~ Jules Adeline Lexique des termes d'art, Guérin, 1997, 420 p.~ Jacques Baugé-Prévost Le défi médical du XXI e siècle, Editions Québécor, 1997, 151 P- ~ Michel Bernard L'utopie néolibérale, Editions du Renouveau québécois et Chaire d\u2019études socio-économiques de l\u2019UQAM, 1997, 318p.~ Luc Bernier De Paris à Washington, la politique internationale du Québec, PUQ, 1996, 159 p.~ Réal Bertrand Lionel Groulx, Collection célébrités, Lidec, 1997, 64 p.~ Robert Boily (sous la direction de) L'année politique au Québec, 1995-1996, Fides, 1997, 232 p.~ Luc Bouvier, Max Roy l.a littérature québécoise du XXe siècle, Guérin, 1996.126© L\u2019ACTION NATIONALE Serge Cantin Ce pays connue un enfant, Collection la ligne du risque, L\u2019Hexagone, 1997, 211 p.Lucien Chaput (Ensemble folklorique de la Rivière-Rouge) Vive la compagnie!, 50 ans d\u2019histoire en danse, chant et musique, Éditions du Blé, 1997, 220 p.~ Michel Chartrand, Les dires d'un homme de parole, Lanctôt Éditeur, 1997, 341 p.\" Gaston Cholette L'action internationale du Québec en matière linguistique, Presses de l\u2019Université Laval, 1997, 197 p.Arlette Corcos Montréal, les Juifs et l'école, Septentrion, 1997, 305 p.~ Marcelle Ferron L'esquisse d'une mémoire, Éditions des Intouchables, 1996, 299 p.~ Andrée Ferretti Le Parti Québécois : Pour ou contre l'indépendance ?Lanctôt Éditeur, 1996, 109 p.Guy Frégault François Bigot, Administrateur finançais, Guérin, 415 p.Réginald Hamel Charles GUI, Collection Célébrités, Lidec, 1997, 62 p.~ Réginald Hamel Louis-Moreau Gottschalk et son temps (1829-1869), Guérin, 1996, 645 p.Pierre-André Julien et Martin Morin Mondialisation de l'économie et PAIE québécoises, Presses de l\u2019Université du Québec, 1996, 204 p.L\u2019ACTION NATIONALE © 127 Nairn Kattan Figures bibliques, Des patriarches aux prophètes, Guérin littérature, 1997,169 p.~ Michael Keating Les défis du nationalisme moderne, Québec, Catalogne, Ecosse, Presses de l\u2019Université de Montréal, 1997, 296 p.~ Stéphane Kelly La petite loterie, Editions du Boréal, 1997, 288 p.3D Jacques Lacoursière ///stoire populaire du Québec, T.3, Septentrion, 1996, 494 p.3D Jacques Lamarche Dans la collection Célébrités : Madeleine de Verchères, L.-A.Taschereau, J .-N- Cardinal, Sir H.-G.Joly de Lotbinière, P-J.-O.Chauveau, Lidec, 1997.3D Gilles Lapointe Paul-Émile Borduas, Collection Célébrités, Lidec, 1997,64 p.3D André Lefebvre De l'enseignement de l'Histoire, Guérin, 1996, 207 p.3D Israël Medresh Le Montréal Juif d'autrefois, Septentrion, 1997, 272 p.'3D pierre Martel et Hélène Laganière Le français québécois, usages, standard et aménagement, PUL, 1996, 141 p.~ Marcel Martel Le deuil d'un pays imaginé, Collection Amérique française, Presses de l\u2019Université d\u2019Ottawa, 1997, 203 p.3D Guy Paiement L'économie et son arrière-pays, Fides, 104 p.3\"^ Jacques Parizeau Pour un Québec souverain, VLB éditeur, 1997, 355 p.12 8 © l\u2019ACTION NATIONALE Carole Proulx, Yves Roy Introduction à l'éthique, Fondements et applications, Chenelière/McGraw-Hill, 1996, 249 p.Guy Rocher Etudes de sociologie du droit et de l'éthique, Éditions Thémis, 1996, 327 p.Paul-Émile Roy La magie de la lecture, Humanitas, 1996, 156 p.Jacques Saint-Pierre Histoire de la coopérative fédérée, l'industrie de la teîTe, Presses de l\u2019Université Laval, 287 p.Gérard Saucier Sur les traces d'un bâtisseur en Abitibi, Pie?re Saucier, PUQ 1996, 281 p.®r'' Robert Sauvé Dr Hans Selye, Collection Célébrités, Lidec, 1997, 60 p.Maurice Séguin Une histoire du Québec, Vision d\u2019un prophète, Guérin 1997 215 p.Histoire de deux nationalismes au Canada, Guérin, 1997 452 p.Michel Têtu (sous la direction de) L'année francophone internationale, AFI, 1997, 352 p.Michel Vastel Lucien Bouchard, En attendant la suite., Lanctôt Éditeur 1996, 253 p.L\u2019ACTION NATIONALE © 129 Comptes rendus 'So Jacques Keable La révolte des pêcheurs, L'année 1909 en Gaspésie, Lanctôt Editeur, 1996.Les premiers gestes de libération d'un peuple qui en a assez de ses chaînes sont, à certains égards, rarement très avisés ; sur le coup, ils n \u2019obtiennent guère de résidtats.Ils sont un signe tout de même et marquent une étape.C\u2019est à ce point de vue que la révolte de Riviere-au-Renardprend une importance de premier plan dans l'histoire de nos pêcheries.Louis Bérubé 1941 Les années ont beau passer, les Gaspésiens sont toujours des trouble-fête.Au début des années 70, ils étaient de trop dans les villages et les plans d\u2019aménagement.Ils gâchaient le paysage de Forillon qui, sans eux et avec le « flag» de Jean Chrétien pouvait enfin devenir une merveille aussi Canadian que naturelle.Dans les années 80, voilà qu\u2019ils sont encore de trop dans l\u2019organisation rationnelle des pêcheries et dans les plans des technocrates du plus meilleur pays au monde.Et ce n\u2019est pas fini.130© L\u2019ACTION NATIONALE Ils sont encore de trop dans la belle histoire.Leur passé est encombrant.Il traîne dans les brochures officielles comme une nuisance dans les classeurs de Parcs Canada ou encore il n\u2019est pas conforme aux canons académiques de certains analystes qui trouvent franchement exagérées - sinon déplacées et mal à propos -les récriminations des Gaspésiens eux-mêmes et de la très grande majorité des observateurs au sujet des exactions du système Robin.Jacques Keable n\u2019a pas du tout apprécié les relents de ce qui pourrait bien être un révisionnisme historique bien accordé aux suites logiques des procédures d\u2019expropriation.La censure sur les luttes passées, la banalisation de certains épisodes noirs pourraient bien finir par exproprier les Gaspésiens de leur propre histoire, les déposséder du sens et de la portée à lui donner.Il s\u2019est donc mis à la tâche d\u2019éclairer un épisode méconnu de l\u2019histoire de la résistance gaspésienne.Puis, dans un second temps, Keable prend appui sur ce qu\u2019il a fait émerger pour dresser une critique, qui pourrait bien faire anthologie, de certaines interprétations académiques.En recomposant la trame des événements qui ont entouré La révolte des pêcheurs en 1909, Keable lève une censure.Il remet en jeu dans l\u2019histoire gaspésienne une révolte qui témoigne bien de ce que les pêcheurs n\u2019ont jamais été des victimes soumises et consentantes d\u2019une exploitation que d\u2019aucuns voudraient rendre acceptable parce que conforme aux pratiques courantes du capitalisme de l\u2019époque.L\u2019ouvrage attaque sur deux fronts : en reconstituant la trame des événements et en taillant en pièces les réinterprétations complaisantes et désincarnées de l\u2019économie politique des pêcheries gaspésiennes.Fouillant les archives, travaillant sur des matériaux inédits, Keable tire de l\u2019ombre un épisode que les historiens n\u2019avaient fait qu\u2019effleurer, ratant du même coup un point charnière dans l\u2019évolution des luttes populaires.« La révolte éclate en 1909, sur la rive nord de la péninsule gaspésienne, dans le territoire qui s\u2019étend de la pointe de la Renommée( Fame Point, comme on disait et dit L\u2019ACTION NATIONALE @131 toujours) à Rivière-au-Renard.Une vingtaine de kilomètre de côte » (p.12) Il s\u2019agit d\u2019un grand ras-le-bol des pêcheurs qui, en cet automne, trouvent que le prix du poisson que les marchands veulent leur imposer est totalement inacceptable.La colère éclate et culminera trois jours plus tard dans une émeute au cours de laquelle les marchands se feront un peu bardasser.Mais c\u2019est tout de même un pêcheur qui sera blessé d\u2019un coup de feu tiré par un marchand apeuré.Les autorités en place ne vont pas tarder à réagir avec toute la démesure requise.C\u2019est le ministre libéral et député de Gaspé, Rodolphe Lemieux, qui se chargera de la besogne.Deux navires de la marine canadienne transportant des soldats armés viendront nettoyer la côte.Opérations de nuit, mesures d\u2019intimidation, conduites de force d\u2019occupation, tout y est, comme dans une espèce de répétition de ce qu\u2019on aura vu plus tard à l\u2019occasion de la crise de la conscription, de la grève de Rouyn ou de la Crise d\u2019Octobre où l\u2019armée canadienne est venue rappeler au peuple du Québec son véritable statut politique au Canada.« Il s\u2019agissait non seulement de mater la rébellion mais, surtout, de tuer dans l\u2019œuf toute velléité de recommencer» (p.23) L\u2019Honorable juge Ménalque Tremblay se chargera de terminer le boulot dans une parodie judiciaire grotesque.Procédures bâclées, enquêtes sommaires, procès pour l\u2019essentiel en anglais parce que les patrons ne parlent pas la langue des pêcheurs inculpés qui seront donc jugés dans la langue du pouvoir.Une autre des belles pages de l\u2019histoire judiciaire Canadian !.Deux accusés seront libérés, vingt-deux seront condamnés.« Dix-sept d\u2019entre eux seront remis en liberté sous condition et cinq seront condamnés à des peines de prison variant de 8 à 11 mois.Ils seront incarcérés à la prison de Gaspé.» (p.16).Documents et pièces d\u2019archives à l\u2019appui, Keable fait ainsi une véritable contribution à l\u2019histoire régionale et nationale.Une fois les faits bien établis sur des bases empiriques solides, l\u2019auteur passe alors à la deuxième partie de son travail, se livrant à une 132© L\u2019ACTION NATIONALE critique acerbe et acérées des travaux de certains académiciens.C\u2019est à une véritable riposte d\u2019économie politique que le « profane » Keable se livre dans une démonstration où la froide colère ne cède rien à la rigueur analytique pour débusquer les contradictions et sophismes de démonstrations tellement imbues de l\u2019esprit de système qu\u2019elles finissent non pas par expliquer le point de vue des acteurs mais bien plutôt par le dénigrer, le discréditer.Le combat est mené rapidement sans être superficiel pour autant.Keable va droit au but, chacun de ses coups porte.C\u2019est une polémique bien conduite.On ne s\u2019étonnera pas d\u2019y retrouver la pensée et les travaux de Minville parmi les armes les plus redoutables utilisées par Keable.L\u2019intellectuel de Grande-Vallée avait les yeux clairs et n\u2019a jamais été du genre à confondre la réalité de l\u2019exploitation avec les discours susceptibles de la légitimer ! Robert Laplante Serge Cantin Ce pays comme un enfant, L\u2019Hexagone Collection « La ligne du risque» 1997, 211 p.L\u2019auteur a réuni dans ce livre un certain nombre d\u2019articles qui ont paru dans des revues, principalement dans Liberté, de 1988 à 1995.Il nous prévient, dans l\u2019Avant-propos, que le Québec constitue « moins l\u2019objet d\u2019étude » de ces textes qu\u2019il n\u2019en est le « présupposé récurrent».L\u2019auteur réfléchit donc en Québécois sur l\u2019histoire, le nationalisme, la culture.En réalité, sa réflexion s\u2019enracine dans les débats et les problèmes de l\u2019heure.Elle a une portée politique d\u2019une grande actualité, et il serait juste d\u2019affirmer que la préoccupation centrale de ce livre, c\u2019est le Québec, sa place dans l\u2019histoire, sa situation dans le Canada, son avenir.Ce qu\u2019on appréciera surtout de Cantin, c\u2019est sa franchise, sa lucidité, sa fermeté.Voilà quelqu\u2019un qui s\u2019est départi de ses L\u2019ACTION NATIONALE ©133 complexes de colonisé, si jamais il en a eu, et qui ose appeler les choses par leur nom.Il sait détecter les déguisements du néolibéralisme une certaine critique du nationalisme.Il met le doigt sur nos démissions, nos hésitations.Il évoque « ce confusionnisme démobilisateur et débilitant, érigé en art de gouverner par Robert Bourassa » (p.60).Il dénonce toute l\u2019ambiguïté du débat sur le racisme et le nationalisme.Il parle du « débat télécommandé où Groulx ne sert au fond que de prétexte aux ennemis du nationalisme québécois» (p.177).A propos de Richler, Galganov, Kouri et quelques autres, on lira avec beaucoup d\u2019intérêt le chapitre intitulé : « Les vieilles menteries que Kouri nous contait».Le livre de Cantin est d\u2019une lecture libératrice.Il identifie le malaise qui nous habite et dénonce les attaques sournoises de nos détracteurs.Cantin est un disciple très éclairé de Fernand Dumont.Il reconnaît sa dette envers Gaston Miron et Pierre Vadeboncoeur.Il s\u2019inspire de Hannah Arendt, de Paul Ricoeur, et d\u2019autres penseurs qui font autorité.Il faut souhaiter qu\u2019il poursuive sa démarche de clarification, car ce qui serait le plus nocif au Québec, dans le contexte actuel, ce serait le silence et l\u2019abdication face aux attaques qui viennent de partout.Paul-Emile Roy relations Revue d\u2019analyse sociale, politique et religieuse Pour comprendre le fond des choses ! ¦ un an ( 10 nos) : 26 $ ¦ deux ans : 47 $ ¦ à l\u2019étranger : 27 $ taxes incluses Communiquer avec Mme Hélène Desmarais 25 ouest, rue Jarry, Montréal H2P IS6 Tél.: 387-2541 134© L\u2019ACTION NATIONALE Regards sur Vactualité Rosaire Morin M.Lucien Bouchard I-Je Premier ministre déclarait, le 19 juin dernier, que le temps est venu de redéfinir « certains aspects du nationalisme québécois ».A l\u2019automne, le Parti québécois organisera un colloque sur « la mondialisation, le nationalisme et la souveraineté ».Certes, l\u2019attachement à la nation québécoise est un sentiment qui doit guider son avenir.Même la politique doit être subordonnée aux intérêts de la nation.Elle doit les défendre, les promouvoir.Mais ce n\u2019est pas à un parti politique de «redéfinir» le sentiment national.La nation ne peut pas être assujettie à la volonté de l\u2019homme politique.Son idéologie est trop changeante.Elle est inspirée par des objectifs très particuliers.La question nationale n\u2019est pas une question péquiste.Elle est culturelle, sociale, économique.Elle appartient au peuple.En ces trente dernières années, les hommes politiques ont occupé presque tout le terrain.Le passé a été renié.L\u2019avenir recommençait avec chaque nouveau chef.Même la notion de l\u2019indépendance évolue dangereusement.D\u2019un chef à l\u2019autre.On parle L\u2019ACTION NATIONALE @135 maintenant de « structures à créer et de secteurs d\u2019activité à partager» (Le Soleil, 20 juin).L\u2019indépendance, c\u2019est la liberté.Sans contrainte.Sans chaînes.Sans carcan.L\u2019indépendance, c\u2019est le partenariat avec toutes les nations de la terre qui trouvent profit à transiger avec le Québec.Les élections C\u2019est le fait d\u2019une revue mensuelle, qui ne paraît pas en juillet et août, de commenter les événements avec le recul du temps.L\u2019appel au peuple était prématuré.Et au lieu d\u2019un gouvernement, nous avons cinq partis officiels.Le Parti libéral divisera pour régner.Soixante pour cent des Canadiens ont voté contre le parti de Jean Chrétien ; à l\u2019extérieur de l\u2019Ontario et du Québec anglais, plus de 80 % des citoyens et citoyennes ont voté contre le « petit gars de Shawinigan ».Dans une véritable démocratie, les gouvernés auraient l\u2019avantage d\u2019être dirigés par un gouvernement de coalition.L\u2019élection reflète l\u2019image du Canada.Un pays divisé, déchiré et blessé.Cinq régions.L\u2019unité canadienne si chère aux fédéralistes a subi une autre défaite retentissante.Déjà, l\u2019échec du référendum de 1992 avait indiqué de profondes divisions entre les régions.Les résultats du 2 juin confirment que la mission est impossible.Pour la première fois, le Parlement du Canada réflète la réalité canadienne.Le paysage parlementaire est affaibli, miné.Le Parti libéral est ontarien : 101 députés sur 103 comtés ; il représente aussi le Québec de langue anglaise.(Dans le château-fort de Saint-Maurice, 53 % des électeurs ont voté contre Jean Chrétien).Le Premier ministre sera incapable de gouverner.Son caucus ontarien lui imposera le «statu quo».C\u2019est ce que M.Duceppe aurait dû dire pour justifier la présence à Ottawa de députés capables de défendre les intérêts du Québec.M.Chrétien, le temps qu\u2019il durera, continuera sa politique des « petits 136© L\u2019ACTION NATIONALE pas ».Au jour le jour, il travaillera avec M.Manning pour appliquer le « plan B ».Le Reform triomphe dans 3 provinces de l\u2019Ouest qui ont exprimé leur mécontement à l\u2019égard du pouvoir central.Il devient l\u2019opposition officielle, une opposition qui préconisera l\u2019égalité des provinces.Le Bloc est québécois.Le NPD et le Parti conservateur sont dispersés dans l\u2019espace canadien.De tous les chefs de partis, c\u2019est à Madame Alexa McDonough qu\u2019il faut accorder le premier prix.C\u2019était sa première apparition dans une campagne électorale.Elle a franchi la traversée en maintenant constamment le cap sur son programme.Alors que les libéraux se glorifiaient, souvent de façon malhabile, de leurs exploits pas toujours brillants, la chef du NPD a parlé du passé et de l\u2019avenir.Pille ne s\u2019est pas laissée entraîner dans des combats de ruelle.Avec dignité, elle a dénoncé les erreurs du gouvernement et les coupures bêtes et méchantes.Elle a parlé de l\u2019avenir, de l\u2019éducation, des programmes sociaux, des services de santé.C\u2019est une leçon qui devrait servir au Bloc québécois.Le Bloc doit demeurer à Ottawa jusqu\u2019à la proclation de l\u2019indépendance.Car ce ne sont pas des députés québécois minoritaires dans un caucus ontarien qui défendront les droits et les intérêts du Québec.Ils peuvent tout au plus recueillir des miettes à la suite de concessions et de compromis avec la majorité partisane de leur caucus.La liberté Un journaliste du Journal de Montréal : « Sur votre plan B, qu \u2019est-ce que vous allez dire ?M.Jean Chrétien : « La premiere chose qu 'on va dire, c\u2019est qu 'on attend la décision de la Cour suprême (sur la légalité d\u2019une sécession unilatérale du Québec).Parce que si on a une décision négative ou positive, c\u2019est detix altema- L\u2019ACTION NATIONALE © 13 7 fives différentes.Alors, on règle le premier problème : la Cour suprême va se prononcer je ne sais pas quand.A partir de là, s'ils (les juges) disent que c'est illégal de faire l\u2019indépendance unilatéralement, moi je dis que le devoir du premier ministre c'est de s\u2019assurer que tout le monde agisse dans la légalité dans le pays.Tout le monde ».(Le Devoir, Il mai 1997) Cette déclaration est odieuse.Lorsque je pense au gouvernement Chrétien, je me rappelle cette parole de Chateaubriand : « le plus grand malheur des hommes, c\u2019est d\u2019avoir des lois et un gouvernement ».Le plus grand malheur des Québécoises et des Québécois c\u2019est d\u2019être gouverné par des juges.Des personnes non élues.Neuf personnes nommées par le Premier ministre fédéral.Neuf personnes recrutées parmi d\u2019éminents avocats fédéralistes.Neuf personnes par surcroît payées par le gouvernement fédéral.Neuf personnes qui se prononceront sur l\u2019avenir du Québec colonial.Le jugement ne sera pas celui de Salomon.Ce ne sera pas le jugement de Dieu.Ce sera le jugement d\u2019une cour fédérale et, en conséquence, d\u2019une cour fédéralisante.D\u2019une cour qui décrétera que la déclaration unilatérale de l\u2019indépendance par le Québec est illégale et inconstitutionnelle.Face à un tel arrêt qui supprimera le premier des droits du Québec et qui confirmera une fois de plus la domination du Canada anglais sur un Québec conquis, que ferons-nous ?Devant l\u2019excès de pouvoir dans lequel s\u2019engagera le gouvernement fédéral, comment défendrons-nous la liberté ?Allons-nous accepter l\u2019asservissement, la soumission, la dépendance ?Ou porterons-nous le drapeau de l\u2019émancipation, de la liberté, de l\u2019indépendance ?Nous avons à peine quatre mois pour choisir ! La traduction La version française de la Loi constitutionnelle de 1982 n\u2019est pas encore officielle.Pourtant, l\u2019article 55 de cette Loi disait que « le 138© I .\u2019ACTION NATIONALE ministre de la Justice doit rédiger dans les meilleurs délais la version française de la Constitution ».Mais traduire n\u2019est pas facile.À l\u2019été de 1984, un comité spécial était créé par le ministre de la Justice pour rédiger la version française.Deux ans plus tard, le 18 novembre 1986, un rapport intérimaire était déposé.Ce n\u2019est qu\u2019en 1990 que le rapport final était remis au ministre de la Justice.Le comité était présidé au début par Me Gérard Bertrand.Me Jules Brière de Québec lui a succédé.Sur ce comité, d\u2019éminents juristes ont siégé : Me Gérald-A.Beaudoin, Me Robert Bergeron, le professeur Alain-F.Bisson, le jurilinguiste Alexandre Covacs, Me Robert Décary, Me François Lafontaine, Me Christine Landry, L.-R Pigeon, juge de la Cour suprême, Me Gil Rémillard et Me Michel Robert.À quel montant s\u2019élèvent les dépenses et les honoraires versés pour cette traduction ?Fin député du Bloc québécois peut-il poser cette question à la Chambre des Communes ?La somme est certes plus importante que le budget annuel de L'Action nationale des dix dernières années.En 1997, àla date du 8 août, la version finale déposée en 1990 n\u2019est pas encore officielle.Huit années ont été nécessaires pour traduire.Depuis 1982, dix-sept années se sont écoulées sans que la Constitution ne soit réellement bilingue, dans un pays où les deux langues sont officielles et malgré que l\u2019article 55 ordonnait au ministre de la Justice de traduire « dans les meilleurs délais ».Voilà un exemple cynique du bilinguisme au gouvernement fédéral ! C\u2019est là une des 1 000 raisons qui motivent la marche du Québec vers l\u2019indépendance ! La démocratie Ma secrétaire a un diplôme universitaire.Mon électricien a une carte de compétence.Il l\u2019a obtenue après 6 000 heures d\u2019apprentissage.Mon plombier a une carte de compétence.Mon L\u2019ACTION NATIONALE @139 médeçin est hautement qualifié.Mon avocat possède une solide formation et la connaissance du droit.Le candidat qui veut me représenter possède-t-il une expérience suffisante des affaires publiques ?Sait-il ce qu\u2019il dit quand il parle de fédéralisme ou d\u2019indépendance ?Possède-t-il un savoir suffisant et une conscience assez éveillée pour comprendre quelque chose à l\u2019évolution de la société ?Connaît-il suffisamment le passé et les besoins du présent pour légiférer en matière d\u2019éducation, de santé et de travail ?Comprend-il les subtilités de la fiscalité et le jeu des financiers ?La connaissance personnelle de nombreux députés me permet d\u2019affirmer qu\u2019un grand nombre auraient échoué à un examen de passage pour sélectionner les candidats.C\u2019est là une faiblesse majeure de la démocratie québécoise et canadienne.Cette carence existe depuis toujours.Subsistera-t-elle encore longtemps ?Le poids démographique François Berger, dans La Presse du 10 mai 1997, publie un article sur le poids démographique des régions.Le tableau qu\u2019il présente est ici reproduit.Le recul démographique est effarant.Le recensement de 1996 indique que la population de quatre régions est inférieure à celle de 1971 : Montréal -9,4%, Gaspésie -9,2 %, Bas-Saint-Laurent -1,8% et Côte-Nord -1,1 %.C\u2019est un dépeuplement plus qu\u2019inquiétant.L\u2019évolution de la population en Abitibi/ Témiscamingue + 6,4%, au Saguenay/Lac-Saint-Jean + 7,7 %, en Mauricie/ Bois-Francs + 11,5 % et en Estrie + 15,6 % est une croissance si faible qu\u2019elle présage un déclin prochain.M.Berger rappelle qu\u2019entre 1971 et 1996 «Montréal a perdu un demi-million d\u2019habitants dans le va-et-vient des migrations qui ont fait sortir environ 1,2 million de personnes de la ville et en 140 © L\u2019ACTION NATIONALE ont fait entrer quelque 700 000, dont quelque 300 000 immigrants internationaux ».Trois régions limitrophes ont profité de ce va-et-vient.Ainsi s\u2019explique en partie la croissance de la population dans Lanau-dière + 111,4%, Laurentides + 78,5 %, Montérégie + 50,8%, Laval + 44,9 %.Ces trois régions ont enregistré une croissance de évolution de la population des régions du Québec depuis 25 ans Régions\t1971\t1996\tVariation en % \t(population)\t\t Gaspésie*\t115 885\t105 174\t-9.2 Bas-Saint-Laurent\t209 915\t206 064\t-1,8 Côte-Nord\t104 430\t103 299\t- U Saguenay/Lac-Saint-Jean\t266 215\t286 649\t+ 7,7 Québec\t528 140\t633 511\t+ 19,9 Chaudière/Appalaches\t306 370\t380 496\t+ 24,2 Mauricie/Bois-Francs\t427 275\t476 415\t+ 11,5 Estrie\t240 970\t278 470\t+ 15,6 Montérégie\t832 730\t1 255 920\t+ 50,8 Ile de Montréal\t1 959 140\t1 775 846\t-9,4 Laval\t228 010\t330 393\t+ 44,9 Lanaudière\t177 485\t375 174\t+ 111,4 Laurentides\t241 765\t431 643\t+ 78,5 Outaouais\t216 475\t307 441\t+ 42,0 Abitibi-Témiscamingue\t142 885\t151 978\t+ 6,4 Nord-du-Québec\t30 030\t38 395\t+ 27,9 Total\t6 027 720\t7 138 795\t+ 18,4 * Incluant les Iles-de-la-Madeleine Source : Statistique Canada, recensement du Canada de 1971 à 1996.L\u2019ACTION NATIONALE © 141 489 950 habitants, soit 44 % de l\u2019augmentation de la population de 1971 à 1996.La réalité démographique est angoissante.La politique de la population est à peine élaborée.La politique familiale ne répond pas aux exigences de l\u2019heure.Le déficit zéro et les coupures qui en découlent frappent durement les jeunes ménages.Les perspectives démographiques sont assez sombres.Et le poids politique du Québec en subira l\u2019inévitable répercussion.Un accord «administratif» Pendant la campagne électorale, les libéraux ont répété à satiété que le fédéralisme n\u2019était pas un régime rigide.La preuve : l\u2019accord sur la main-d\u2019œuvre.Mais il a fallu trente ans de débats entre Ottawa et Québec pour aboutir à cette entente.Il a fallu une année et demie de pourparlers entre les fonctionnaires et une série d\u2019entretiens entre messieurs Bouchard et Chrétien pour obtenir un arrangement d\u2019une durée de cinq ans.Et dans cinq ans il faudra reprendre les discussions.Il faudra encore parlementer.Et peut-être plus tôt que plus tard.Pourtant, le secteur de la main-d\u2019œuvre relève de la compétence des provinces.Il s\u2019agit d\u2019une question de « propriété et de droits civils ».Mais Ottawa a envahi le domaine.Et toutes les intrusions réduisent la marge de manœuvre du Québec.L\u2019accord conclu demeure assujetti à des normes fédérales.Elle porte exclusivement sur les programmes financés par l\u2019assurance-emploi.Ottawa conserve et développera des programmes de formation professionnelle financés par le Trésor fédéral à même nos impôts.Ottawa vise à créer «une communauté de travail » canadienne.Il maintient ses législations sur le travail.Il légifère encore en ce domaine.Il n\u2019a pas transféré le pouvoir au Québec.Il a consenti à une petite entente administrative.Il conserve le contrôle de la caisse et de l\u2019assurance-emploi.Il imposera les règles du jeu.Il dictera des normes, des lignes 142© L\u2019ACTION NATIONALE maîtresses.Il surveillera la nature des services dispensés par le Québec.Il évaluera selon ses critères le respect des objectifs fédéraux.Il pourra même mettre fin à l\u2019accord sur un préavis de deux ans.Ce n\u2019est pas ainsi que le Québec pourra établir une véritable politique de la main-d\u2019œuvre.Alors que le progrès technologique impose une nouvelle stratégie de développement, le Québec ne possède pas les pouvoirs nécessaires pour une transformation de la politique de la main-d\u2019œuvre et pour l\u2019élaboration d\u2019un plan de développement socio-économique.Le tabac « La cigarette américaine à la conquête du monde », tel est le titre d\u2019un article de Hal Kane, directeur d\u2019un centre de recherche écologiste de San Francisco.Ce texte a paru 1t Monde diplomatique de mai 1997.Voici les faits saillants rapportés par l\u2019auteur : \u2014\tL\u2019Organisation mondiale de la santé révèle que le monde compte 1,1 milliard de fumeurs dont 200 millions de femmes; la Chine compte plus de 300 millions de fumeurs ; \u2014\tL\u2019Organisation mondiale de la santé affirme que le nombre annuel de décès liés au tabac atteindra les 2 millions de victimes en l\u2019an 2020 ; \u2014\tla consommation de tabac a baissé de moitié dans le Nord tandis qu\u2019elle a plus que doublé dans les pays du Sud, grâce aux complaisances politiques ; \u2014\tla consommation de cigarettes a baissé de 17 % aux Etats-Unis, mais les exportations sont passées de 64 milliards de cigarettes en 1986 à 231 milliards en 1995 ; \u2014\tles fabricants américains trouvent à l\u2019étranger les marchés qui compensent le recul de leurs ventes sur le territoire national : Arabie Saoudite, Asie du Sud-Est, Chine, Chypre, Europe, Hong-Kong,Japon, Liban, Russie, Singapour; L\u2019ACTION NATIONALE @143 \u2014\tl\u2019actuel président de la commission des Affaires étrangères du Sénat, Jesse Helms, est parfois prénommé sénateur tabac pour la promotion de la cigarette américaine en d\u2019autres pays ; \u2014\tPhilip Morris (marque Marlboro), RJ R Nabisco (Camel et Winston) et Williamson utilisent en d\u2019autres pays toutes les techniques de promotions publicitaires devenues illégales aux Etats-Unis.\u2014\tPhilip Morris est la 4e entreprise américaine avec un profit de plus de 10 milliards $ US.Les profits du tabagisme profitent aux gouvernements et n\u2019inquiètent pas les ministres de la Santé.Peu importe que des personnes meurent ! Les tabacomes n\u2019ont qu\u2019à ne pas commettre d\u2019abus ! Les gouvernements réglementent en la matière.mais ce n\u2019est pas la publicité qui me et qui rend malade.Qu\u2019ils interviennent ainsi démontre qu\u2019ils sont conscients du mal, mais ils n\u2019ont pas le courage de le corriger et d\u2019arrêter le fléau.s La pauvreté aux Etats- Unis Eric Shragge, professeur adjoint en travail social à Y Université McGill a écrit un article remarquable dans Relations en mai dernier.Nous en reproduisons quelques extraits : « Ne nous laissons pas mystifier par le prétendu miracle économique des Etats-Unis.Les pauvres sont de plus en plus nombreux.Le nombre d'enfants pauvres de moins de six ans est passé de 18 %, en 1979, à 25 % en 1994.La pauvreté a augmenté de 34 % dans les villes, mais de près de 60 % dans les banlieues.En 1994, la moitié des ménages qui avaient à leur tête des mères seules était pauvre.« Dans les ménages américains, les 20 % plus riches détenaient près de 85 % des richesses familiales, en 1989.Et les riches sont de plus en plus riches.Entre 1983 et 1989, 20% de ceux qui détenaient les richesses recevaient 99 % des profits sur les biens négociables.Un pour cent d'entre eux détenaient 62 % de ces richesses.144© L\u2019ACTION NATIONALE A titre d'exemple, « pour avril 1994 : les deux tiers des nouveaux emplois niés l'ont été dans le bas de l'échelle des salaires, tandis que dans le premier trimestre de l'année, les mises à pied dans les grandes entreprises ont été 13 % plus nombreuses qu'en 1993.De 1119 à 1992, la productivité a augmenté de 35 % dans le secteur manufacturier, mais le nombre d'emplois a fondu de 15 %.En 1993, plus de 8,1 millions de cols blancs étaient sans emploi.Tout compte fait, seize millions.de travailleurs étaient contraints au chômage ou étaient sous-employés, en 1993.« Le seuil de pauvreté pour une famille de trois enfants (en 1994) était de 11 811 $.En 1993, 21 % de tousles travailleurs gagnaient moins que le montant nécessaire pour maintenir une famille de quatre personnes au-dessus du seuil de la pauvreté.Aux Etats-Unis, la situation économique se dégrade et les gouvernements font la guerre aux pauvres.Pourtant, ce pays est le maître-d\u2019œuvre de la mondialisation et le modèle du libéralisme.La culture américaine La culture américaine est envahissante.Sa pénétration est universelle.La mondialisation économique favorise son expansion.A l\u2019échelle planétaire, elle se présente de plus en plus comme la culture mondiale.Une World culture.A la conquête du monde.A titre d\u2019exemple, citons l\u2019avénement du film Titanic pour commémorer le 85e anniversaire du naufrage.La 20th Century Fox et Paramount lanceront ce film.Un budget de 180 millions $ US.Soit 100 fois le coût d\u2019un film québécois.Rien n\u2019a été négligé.Fox avait besoin du studio le plus moderne.Il l\u2019a fait construire à Rosarito Beach au Mexique.Une copie du paquebot naufragé a été construite.260 mètres de longueur.Le metteur en scène, James Cameron, l\u2019a fait placer dans une piscine de 50 millions de litres d\u2019eau.L\u2019ACTION NATIONALE © 145 Le film sera diffusé sur les cinq continents.Une campagne publicitaire dépensera plus de 60 millions $ US pour sa promotion.La population de toutes les grandes villes de la planète sera conviée à applaudir le génie américain.Les journaux et la télévision multiplieront les reportages.Des cassettes vidéo et des livres seront offerts.Des épaves du Titanic seront vendues aux enchères.A Broadway, le prestigieux chef Richard Jones présentera une comédie musicale grandiose Titanic.L\u2019événement coûtera 12 millions $ US.La somme est plus élevée que le coût originial du paquebot.Cet exemple démontre la puissance de la culture américaine.Une culture envahissante et dominante ! L\u2019exportation de l\u2019eau Jadis, monsieur Robert Bourassa rêvait de vendre aux Améri-cians l\u2019eau de la Baie James.Voilà que que Richard, le frère de Jean Coutu conçoit le projet d\u2019exporter l\u2019eau du Saint-Laurent.Le projet a pris racine au chantier MIL.Des ingénieurs ont mis au point une méthode permettant à un pétrolier de faire le voyage de retour chargé de l\u2019or blanc québécois.En 5 secondes de débit, 150 000 mètres cubes d\u2019eau rempliraient un navire.Le projet est évalué à 2,6 milliards $ par année.Le gouvernement du Québec encaisserait annuellement de 2,6 millions $ à 5,6 millions $ de redevances.Quelques poussières.Comme au temps de Taschereau et de Duplessis qui vendaient à rabais nos richesses naturelles.Et c\u2019est en catimini que l\u2019étude a été faite.Si abondante soit-elle au Québec, l\u2019eau est une richesse essentielle.Elle appartient à la population.Elle est un bien public.S\u2019il s\u2019agit de l\u2019eau de la nappe phréatique, attention ! Réglez d\u2019abord les problèmes majeurs de certaines localités.Et même si le projet se limite à l\u2019eau non potable, il est nécessaire qu\u2019un débat public soit tenu.Pas un débat entre les prometteurs et quelques technocrates.Un vrai débat public ! Lin débat qui 146® L\u2019ACTION NATIONALE portera sur une politique nationale de l\u2019eau.Et cela comprnd une politique d\u2019économie de l\u2019eau.L'Action nationale appuie la déclaration de Clément Godbout, président de la FTQ : « Si jamais le Québec décide de commercialiser et d'exporter son eau, ilfaudra s'assurer que l\u2019opération soit sous le contrôle public et qu 'elle ne tombe pas sous la coupe de promoteurs privés avides de profits.Il faut aussi s'assurer qu'elle ait des retombées économiques favorables pour les coffres de l'Etat et des retombées importantes du côté de la créatim d'emplois.Enfin, on doit examiner sérieusement l\u2019impact du projet sur l\u2019environnement ».Paul Martin Le ministre des Finances du Canada, Paul Martin, a gagné ses élections.Mais son prestige et sa fierté en sortent profondément affectés.Selon Le Soleil du 24 avril 1997, le Groupe CSL Inc, propriété de Paul Martin, avait pignon sur rue dans deux paradis fiscaux au moment d\u2019entrer dans le Cabinet Chrétien.Depuis janvier 1994, il a confié la gestion de son empire à une fiducie sans droit de regard.Depuis, le Groupe CSL a grandi dans l\u2019ombre du Ministre.Il possède maintenant trois filiales aux Bermudes : CSL .SV/f-Unloader Investments Ltd, CSL Paiton Investments Ltd et Ocean Lines Ltd.Aux Bermudes, paradis fiscal de 5 500 sociétés, une compagnie peut obtenir une exemption de tout impôt sur l\u2019exploitation de bateau jusqu\u2019en l\u2019an 2016.Trois autres sociétés sont établies au Libéria : CSL Asia Investments Inc., Innovaterco Shipping Inc.et CSL International Inc.Au Libéria, « une société libérienne peut tout faire, comme elle le veut, et dans le plus grand secret ».À la Barbade, le Groupe CSL Inc.possède aussi sept autres filiales : CSL International Inc., Atlasco Shipping Inc., Paiton L\u2019ACTION NATIONALE @ 147 Shipping Inc., Asia Investments Inc., Hull 2221 Shipping Inc., Hull 2229 Shipping Inc.et CSL Cabo Shipping Inc.À la Barbade, les compagnies sont soumises à une imposition décroissante de 2,5 % à 1 %.Le conseiller en éthique du gouvernement Chrétien faisait savoir au Soleil que sans un régime fiscal privilégié, le Groupe CSL « serait incapable de concurrencer sur le marché international ».Voilà une raison qui justifie tout homme d\u2019affaires à ne pas payer d\u2019impôt ! Il deviendrait incapable de compétionner avec ses concurrents.Le Japon Les gestionnaires des sociétés financières placent beaucoup d\u2019argent au Japon.Ils ont confiance.Ils demeurent calmes devant une économie en dents de scie.Les pertes subies par la spéculation foncière ne les énervent pas.Ils oublient les risques de crise bancaire.Déjà, la célèbre banque Barings a fermé ses portes.Et la volatilité de la devise japonaise varie au rythme de la température.Cependant, les gestionnaires financiers canadiens et québécois investissent au Japon des milliards de dollars pour assurer la sécurité de la vieillesse des Québécoises et des Québécois.Ils pourraient au moins songer à placer quelques sous en Abitibi, en Gaspésie et même au Témiscouata, mon pays natal.Une autre faillite retentissante vient juste de survenir.La Nissan Life Insurance est en tutelle.Son chiffre d\u2019affaires en 1996 atteignait les 251 milliards de yens (2 milliards $ US) et ses actifs s\u2019élevaient à 2 167 milliards de yens.Cette société employait 5 000 personnes.Elle n\u2019est plus en mesure de poursuivre ses activités.Elle a subi d\u2019importantes pertes sur son portefeuille boursier.Les créances irrécupérables totalisent les 42 milliards de yens.A suivre.148© L\u2019ACTION NATIONALE Courrier des lecteurs Un immigrant Je suis un immigrant.Quand je suis venu au Canada, on m\u2019a dit que le pays était bilingue.Je pensais que ça voulait dire que chaque Canadien pouvait parler en français et en anglais.Dans mon pays, la Hollande, chaque étudiant du secondaire devait apprendre trois langues.La plupart des étudiants pouvaient parler, lire et écrire dans les trois langues, quoique le vocabulaire est limité.J\u2019étais bien surpris alors de voir que le Canada n\u2019était pas un pays bilingue.Ici, dans l\u2019Ouest, beaucoup de gens n\u2019ont pas le désir d\u2019apprendre le français ; ils sont arrogants.Par exemple, ils ne veulent pas qu\u2019il y ait du français sur les boîtes de Com Flakes.En même temps, au Québec, il y a beaucoup de gens qui ne veulent pas parler ni comprendre l\u2019anglais.Jan Verkerk, Surrey, BC Un Québécois en France J\u2019ai appartenu à un groupe de francophones qui s\u2019est battu pour la conservation de la langue et de la culture françaises dans un continent anglophone sans perdre la plus petite parcelle de ce qui fait la grandeur de la civilisation française.Je me demande, aujourd\u2019hui plus que jamais, pourquoi les Acadiens n\u2019ont pas L\u2019ACTION NATIONALE © 149 accepté, par amour, de se joindre à nous pour réaliser un plus grand et plus fort Québec libre.André Gagnon, Neuilly-sur-Seine - France La solidarité Ce que je suis, je le suis entièrement : immigré libanais tombé follement amoureux de sa patrie d\u2019adoption, le Québec.Je me passionne pour la vie sociale, politique et économique du Québec.Je veux non seulement la comprendre, mais y participer étroitement.J\u2019ai cru que je n\u2019avais finalement à me réclamer que d\u2019une seule qualité : celle de citoyen.C\u2019est la plus noble.Claude Ghanimé, Montréal La bataille économique Chaque année, tout comme on taille les érables, on saigne l\u2019épargne québécoise en lançant des campagnes pour des REER qui serviront à construire Toronto.Voilà comment les petits gars du Québec perdent la bataille de l\u2019économie.Voilà pourquoi on ne peut pas résoudre le drame du chômage.Notre argent est à Toronto.Gérard Saint-Denis, Gaspé Le déficit zéro La volonté de contrôler le déficit annuel (donc la dette publique) des gouvernements a abouti à l\u2019objectif du déficit zéro.Alors qu\u2019il fallait d\u2019abord cibler les évasions fiscales et.le train faramineux des nantis, on a proclamé.la mort de l\u2019État-Providence.Les fiers-à-bras du néolibéralisme ont pris.les postes de commande pour imposer leur solution : les coupures dans les programmes sociaux, donc l\u2019appauvrissement des moins nantis.Alain Robert, ACEF Estrie 150© L\u2019ACTION NATIONALE Unilingue anglais Accompagnant bénévolement un grand anxieux au département de psychiatrie de l\u2019Hôpital Juif et, une autre fois, à l\u2019Hôpital St.Mary\u2019s, également en psychiatrie, j\u2019ai été indignée d\u2019apprendre qu 'aucun des psychiatres de garde ne parlait français.A l\u2019Hôpital Juif, la réceptionniste s\u2019est proposée comme traductrice.Or, je croyais qu\u2019au Québec les professionnels devaient savoir le français pour pratiquer.(Mon « anxieux » était un unilingue français).F.La vigne, Montréal Deux emplois, un seul salaire Partout dans le monde, la plus grande partie du travail des femmes consiste encore aux soins domestiques, à l\u2019assistance aux vieillards, aux malades et aux enfants.Ce travail est souvent très peu ou pas du tout rémunéré.Pourtant, la planète ne pourrait pas survivre sans ce travail.Pour toutes ces raisons, les femmes d\u2019aujourd\u2019hui doivent lutter avec encore plus d\u2019ardeur pour faire valoir leur point de vue.Dominique Desautels, Entrée Libre La famille Dénatalité ! séparation des couples ! dérive de la famille ! difficultés conjugales ! déficience parentale ! N\u2019en a-t-on pas assez de ces constats dépressifs?.et de n\u2019avoir pour politiques à la famille que des feux à éteindre, que des familles à supporter qui ne sont pas dans des conditions de se suffire à elles-mêmes ?A quand un discours progressiste et confiant pour célébrer la famille comme « le ciment de nos vies » ?Gérard Gosselin, Coaticook L\u2019ACTION NATIONALE @151 Les coupures Nous proposons faire porter le redressement des finances publiques sur les bons points : la fraude, le gaspillage, les échappatoires fiscales et la mauvaise gestion afin de ne pas priver les citoyens des services indispensables.Il faut aussi modifier la fiscalité de telle façon que chacun paye sa juste part en toute équité et en toute simplicité de manière à solutionner le manque de ressources de l\u2019Etat.Jean-Louis Morin, Groupe de réflexion pour la solidarité sociale Perversion linguistique La situation (linguistique) s\u2019est gravement détériorée à Ottawa au lieu de s\u2019améliorer.Le taux d\u2019assimilation des francophones y est passé, de 1971 à 1991, de 16,9% à 28,1 %.Sans compter que l\u2019unilinguisme anglophone demeure toujours très élevé (74) % dans la capitale des deux langues officielles.Jean-Paul Perrault, président, L'impératif français - Aylmer Message au Bloc Maintenant que l\u2019élection est derrière eux, les organisateurs politiques risquent de se réassoupir.Pourtant, s\u2019il est un enseignement de ces élections pour le camp souverainiste, c\u2019est celui de l\u2019urgence de se mettre dès maintenant au travail afin de mieux cerner les glissements de l\u2019opinion publique : aller voir ce qui s\u2019est passé sur le terrain, quels motifs ont fait passer du BQ au PC une frange importante de l\u2019électorat.Au lieu de partir en chicane dans une autre course à la direction, on aurait intérêt à se questionner sur la myopie des apparatchiks qui conseillent les chefs souverainistes.Pierre-Alain Cotnoir, Montréal 152© L\u2019ACTION NATIONALE ÏT7 MIRON LE MAGNIFIQUE 0>«.\u2014-*'¦» Dossier préparé par Jean Royer Quarante collaborateurs #T HEXAGONE Ce dossier en hommage à Gaston Miron, réuni par Rosaire Morin, le directeur de L\u2019Action nationale, se compose de lectures de l'œuvre du poète, de témoignages sur l'homme, de lettres amicales et, pour finir', de précieux documents circonstanciés.Nous remercions tous les généreux collaborateurs de ce dossier ainsi que l'artiste René Derouin, qui nous propose une série de dessins inédits à la recherche de Gaston Miron. Sommaire Présentation\t\t Jean Royer\tMiron le magnifique\t157 Lectures de l'œuvre\t\t Pierre Vadeboncœur\tCe qui ne s\u2019arrange pas\t159 Michel Rioux\tUne langue, une culture, un Etat\t161 André Brochu\tDans notre empois de mort\t166 Serge Cantin\tUn gardien du monde\t176 Paul Chamberland\tLa générosité du poème\t190 Raoul Duguay\tGaston, le haut-parleur\t195 Franche Théoret\tQue disait-il de la littérature des femmes ?\t200 Robert Baillie\tGaston Miron, à l\u2019œuvre et à l\u2019épreuve\t203 André Gaulin\tGaston Miron, un homme de\t \trapaillement\t212 Bruno Roy\tGaston Miron, une pensée qui rend libre\t217 Bernard Pozier\tArrêts sur images\t220 René Derouin\tQui était l\u2019homme rapaillé ?\t230 Poèmes\t\t Cécile Cloutier\tPour entrer en Mironie\t233 Marie Cholette\tLe Magnifique\t235 Pierre DesRuisseaux\tL\u2019homme que je n\u2019ai pas connu\t237 Lise Harou\tPetite messe solennelle\t240 François Hébert\tProphétique Miron\t244 L\u2019ACTION NATIONALE 0155 Hommages\t\t Louise Beaudoin\tFlommage à Gaston Miron\t247 Gérard A.Boudreau\tAu revoir, Gaston\t250 Pierre de Bellefeuille\tGaston Miron ou la puissance du verbe\t258 Alain Horic\tGaston Miron, amitié d\u2019une vie\t260 Nairn Kattan\tUn homme de rassemblement\t266 Jean-Marc Léger\tOrfèvre de la langue, prophète du Québec\t269 Yves Préfontaine\tMiron \u2014 l\u2019acharnement d\u2019émerger\t272 Lettres à Miron\t\t Pierre Falardeau\tSalut, Gaston !\t276 Andrée Ferretti\tConversation souveraine\t279 Yves Michaud\tLettre à Gaston Miron\t282 Pierre Graveline\tLettre à mon ami Gaston Miron\t285 Témoignages\t\t Élaine Audet\tMon frère de toujours\t289 Paul Bélanger\tSalut amical\t290 Marie Cholette\tLa liberté ensemble\t291 Marcelle Ferron\tUn homme de gauche\t293 Documents\t\t Robert G.Girardin\tCorrespondance avec Miron\t296 Gilles Marcotte\tUne poésie en difficulté\t301 Jacques Grand\u2019Maison\tAdieu spirituel\t304 Dessins de René Derouin\t232, 246, 275, 288, 295\t\t 156© L\u2019ACTION NATIONALE « Miron le Magnifique » Jean Royer n V-ï aston Miron, décédé le 14 décembre 1996, incarnait l\u2019être québécois dans ses malheurs et ses espoirs.C\u2019est le sens de son action et de sa poésie.« Miron le Magnifique », a bien écrit Jacques Brault.Il voulait faire coïncider son destin personnel avec le destin de son peuple.Gaston Miron a été, pour moi et pour bien d\u2019autres, un mentor et un maître, un ami affectueux et un camarade dans l\u2019action.J\u2019ai partagé ma vie littéraire avec lui depuis trente ans.Ce n\u2019est certes pas par hasard si je me retrouve aujourd\u2019hui à la barre des Editions de l\u2019Hexagone qu\u2019il avait fondées en 1953 et où je suis devenu son éditeur, publiant les deux dernières éditions de L'Homme rapaillé.Il était un généreux pédagogue.Il avait la patience du don et de l\u2019échange.Il m\u2019a transmis son amour du Québec et de sa culture.Il m\u2019a montré les chemins de la poésie et de la littérature.J\u2019ai fait avec lui quelques tournées de conférences en France sur la littérature québécoise.Je peux témoigner du fait qu\u2019il était un ambassadeur irrésistible, vantant notre version québécoise de vivre l\u2019humanité.Directeur littéraire de l\u2019Hexagone.L\u2019ACTION NATIONALE ©157 Je l\u2019ai connu dans une intimité fraternelle et j\u2019ai reconnu un homme à la tendresse cachée, à la pudeur extrême, qu\u2019il masquait de ses grands gestes et de ses discours à l\u2019emporte-pièce.Toute sa présence, pourtant, se manifestait à partir d\u2019une solide réflexion sur l\u2019homme et son destin, sur le Québec et notre temps, sur la poésie et le langage.Gaston Miron était un intellectuel rigoureux autant que fougueux.En politique, il était progressiste et indépendantiste, fidèle à notre peuple et à sa culture.Il voulait convertir un à un les citoyens du Québec à la souveraineté parce qu\u2019il croyait à l\u2019existence de notre culture et à l\u2019avenir de la langue française au Québec.Pour lui, l\u2019indépendance était culturelle, mais il savait que les moyens de la souveraineté sont d\u2019abord politiques.Cet humaniste était avant tout un poète.L\u2019auteur de L'Homme rapaillé plaçait la poésie au-dessus de tout, comme une sorte d\u2019absolu langage qui avive notre conscience et nous aide à ne pas désespérer de notre humanité.Dans une entrevue au journal Le Monde, il avait affirmé : « Je vois la poésie comme une anthropologie, comme une défense et une illustration d\u2019un être collectif.La poésie est ce qui nous fait être et nous pose dans la durée alors que l\u2019existence se dissout dans le temps.» Gaston Miron reste un phare national par son exemple et par son œuvre de poète, d\u2019animateur culturel et de militant.Il était un homme libre et souverain.L\u2019ami que nous pleurons aujourd\u2019hui incarne pour toujours le Québec et la Poésie.158© L\u2019ACTION NATIONALE Ce qui ne s'arrange pas Pierre Vadeboncœur r e qu\u2019on appelle couramment un grand écrivain peut être génial ou plutôt simplement de grand talent.Ces deux aspects sont étrangers l\u2019un à l\u2019autre.L\u2019une des choses qui les différencient, c\u2019est l\u2019habileté.Le génie a-t-il l\u2019avantage sous ce rapport ?On s\u2019y attendrait, mais ce n\u2019est pas nécessairement le cas.C\u2019en est loin.L\u2019habileté est parfois le signe inattendu d\u2019une certaine infériorité chez l\u2019écrivain ou l\u2019artiste.Les grands artistes savent cela d\u2019instinct.Miron n\u2019était pas habile, c\u2019est le moins qu\u2019on puisse dire.Tout le monde sait la grande difficulté qu\u2019il éprouvait à écrire.Un article à faire, c\u2019était tout un problème.Son style en prose porte des marques d\u2019inhibition.Sa poésie elle-même doit en partie sa langue extraordinaire, sa langue poétique superbe à la difficulté d\u2019écrire.Miron expliquait son problème d\u2019écriture par une connaissance trop incertaine du français.Explication douteuse.Car il avait fait des études suffisantes, comme bien des gens.Il faut plutôt penser que, créateur, il ne cessait de forger sa propre langue.Mêler cette exigence aux difficultés ordinaires de l\u2019expression au Québec et à l\u2019incertitude qui pour lui en découlait, cela engendrait une profonde perplexité.Il se sortait difficilement de cette situation précaire.En poésie, il s\u2019en sortait malaisément certes, mais royalement : ses poèmes sont des splendeurs baroques.L\u2019ACTION NATIONALE ©159 On voit, bien marquée, la séparation entre sa part de génie et son talent.Le manque d\u2019habileté, chez lui, témoigne de la différence.Il possédait plus de génie, moins de talent.Cela faisait un écrivain embarrassé mais incomparable.Un écrivain vraiment grand.Très peu prolifique aussi, mais supérieur.Il en allait ainsi chez l\u2019homme de plus d\u2019une façon.Il était un peu fruste, mais intérieurement et manifestement délicat à l\u2019extrême.Il avait des manières superficielles parfois peu impeccables, mais quel cœur, quelle beauté de manières en profondeur ! Encore ici, l\u2019habileté est en cause.L\u2019habileté est suspecte.Ce n\u2019est pas elle qui le caractérisait, mais le fond, la valeur, l\u2019être, bref ce qui ne s\u2019arrange pas.Il y a une anecdote à ce sujet.C\u2019était moins d\u2019un an avant sa mort.Il allait se rendre à Paris où il devait parler de poésie à un auditoire non spécialement littéraire, des ingénieurs, je crois.« Qu\u2019est-ce que je vais leur dire ?» se demandait-il, inquiet.Il décide de leur raconter en commençant l\u2019histoire suivante.Un poète rencontre un groupe de mathématiciens et leur demande : « Est-ce que deux et deux font réellement quatre ?» Eux, se gardant de répondre tout de suite, fixent pour plus tard une autre séance.Entretemps, ils étudient, analysent, discutent.Au bout de deux semaines, ils reviennent avec une réponse dûment mûrie : « Oui, deux et deux font vraiment quatre.Nous en sommes maintenant certains.» Notre homme s\u2019adresse ensuite à des ingénieurs, qui font comme les mathématiciens et apportent la même réponse après deux semaines de cogitation.Encore insatisfait, le poète pose enfin la question à des comptables.Ceux-ci, contrairement aux autres, répondent immédiatement : « Est-ce que deux et deux font quatre ?Peut-être, peut-être.Pas nécessairement.Enfin, ça peut s\u2019arranger.» Et Miron de conclure péremptoirement : « La poésie, c\u2019est ce qui ne s\u2019arrange pas ! L\u2019être, ça ne s\u2019arrange pas ! » 160© L\u2019ACTION NATIONALE Une langue et une culture doivent avoir une expression politique qui, partout ailleurs, s\u2019appelle un Etat Michel Rioux hacun peut revendiquer son Miron en quelque sorte puisqu\u2019il était, par goût et quasiment par nécessité, aussi accessible que peut l\u2019être un passant cherchant désespérément à engager la conversation.Ils sont des centaines à pouvoir ainsi se rappeler qu\u2019un jour, Miron leur a parlé, rue Saint-Denis, Carré Saint-Louis, ou dans quelque dépanneur qu\u2019il fréquentait.Mais que l\u2019auditoire soit composé de deux ou de cent personnes, Miron demeurait le même : la voix prenait de la voilure, le geste devenait démesurément ample, le sujet changeait au détour de deux phrases.C\u2019était Miron, occupé tout entier à assumer son rôle devenu historique, qui allait d\u2019éveilleur de consciences assoupies à sismographe des pulsions de l\u2019âme québécoise.Rien n\u2019est plus loin de ce que fut Gaston Miron que cette image véhiculée depuis l\u2019époque romantique du poète souffreteux penché sur son nombril.Miron savait regarder devant parce qu\u2019il avait su prendre la mesure de ce qui avait précédé et qu\u2019ainsi, les pieds bien ancrés dans cette Terre-Québec littéralement labourée et défrichée par ses ancêtres des Pays d\u2019en haut, il pouvait traduire à pleins poumons les secousses qu\u2019il enregistrait dans son corps.L\u2019ACTION NATIONALE ©161 Miron n\u2019a jamais été syndiqué.Mais il fut un homme de progrès.Il aimait rappeler en ma présence comment, jeune homme plein d\u2019espérances, il allait écouter les dirigeants de la CSN du temps, les Gérard Picard, les Jean Marchand.Dans une entrevue qu\u2019il m\u2019accordait l\u2019année dernière, à l\u2019occasion du 75e anniversaire de la CSN, Miron savait poser un diagnostic lucide sur ce qui se passait.« Les termes de croissance, de rationalisation, de restructuration cachent en fait une volonté de mettre au pas les travailleurs.La CSN doit se trouver aujourd\u2019hui à la pointe de la résistance organisée contre ces assauts.Prenant prétexte de la dette et des déficits, les gouvernements tombent dans le piège de nous faire reculer sur des acquis de l\u2019humanité arrachés à l\u2019arbitraire et au capitalisme sauvage.On a réussi à se libérer de certaines servitudes, il ne faut pas permettre qu\u2019on y retombe », affirmait-il.Un tournage Je me considère privilégié d\u2019avoir pu assister à une discussion de plusieurs heures entre deux géants de l\u2019écriture et du combat social au Québec, Gaston Miron et Pierre Vadeboncœur.Dans cette journée de février 1994 d\u2019un froid à couper le souffle, le cinéaste André Gladu et son équipe technique étaient installés dans l\u2019appartement de Miron, rue Saint-Joseph, où les livres faisaient aux murs de véritables carapaces.Se frayant un chemin entre les fils électriques, les caméras les réflecteurs, en équilibre au-dessus d\u2019une table, sautant par-dessus une chaise, Miron courait d\u2019un livre à l\u2019autre.Et de sa voix de stentor, il se mettait à réciter un extrait d\u2019un poème tchèque, enchaînant avec des strophes du Cid de Corneille.Vadeboncœur, de son côté, était comme à son habitude, davantage réservé, plus introspectif.C\u2019est parfois un regard amusé qu\u2019il portait sur Miron, quand la fougue de ce dernier 162 © L\u2019ACTION NATIONALE atteignait de nouveaux sommets et que son rire énorme faisait trembler les micros.Devant un verre de rouge, dans une pièce devenue torride sous les projecteurs, la perche du preneur de son exécutant un curieux ballet de l\u2019un à l\u2019autre, Miron s\u2019était insurgé de ce qu\u2019on lui reproche, en certains milieux, son engagement politique.« Comme si cela me disqualifiait du côté de la poésie ! Mon témoignage serait suspect parce qu 'engagé ?Voyons donc ! La poésie peut avoir un caractère politique, même si son véritable fondement demeure la langue.Car aucun artn 'est aussi obstinément national que la poésie », disait-il.Et de lancer, l\u2019œil pétillant et sûr de son effet, qu\u2019il vaut mieux être à la hauteur des circonstances qu\u2019au-dessus de la mêlée .Il ajoute : « À chaque poème, je recommnece ma langue ».Car pour Miron, rien n\u2019est jamais statique de ce côté.Et Vade-boncœur qui lui faisait remarquer que, comme d\u2019autres, il aurait pu passer à côté de la dimension politique de l\u2019écriture, il avait rétorqué : « Toute ma vie s'est déroulée dans la catastrophe de ma langue.C'est une expression que j'utilise souvent et qui décrit bien, selon moi, le caractère d'urgence inhérent à la lutte pour la récupération, la réappropriation de sa langue.Et cela, bien sûr, ne peut être déconnecté des difficultés vécues par mon peuple, dans sa langue et dans son être.» Devant un poème qui se fait, Miron expliqua ensuite la conscience qui l\u2019habitait.«Je recommence ma langue à chaque fois.La poésie a toujours un rapport direct avec l'origine, lise trouve une totalité dans chaque poème ; j'essaie à chaque fois d'y introduire la totalité du monde.La poésie, pour moi, c'est toujours toute ma vie en même temps.J'essaie d'aller au plus urgent, ce qui fait que j'ai été absent de la poésie pendant de longs moments.» Par la suite, Miron et Vadeboncœur constatèrent que leur écriture ne se construisait pas de la même manière.« Puises-tu dans l'oralité ?», demande Miron à brûle-pourpoint.« Pas du tout », avait répliqué Vadeboncœur, disant avoir au départ une vague intuition de l\u2019objectif à atteindre.« Ta pensée est prospec- L\u2019ACTION NATIONALS © 163 five », lui dit Miron.« La tienne est créative », lui répondit Vadeboncœur.Pour Miron, ce n\u2019est pas l\u2019état de la langue parlée qui fait problème ; à son avis, la langue populaire n\u2019est pas si altérée que cela.Ce qui est grave, c\u2019est que notre langue soit encore à la recherche d\u2019un statue.« Qu'importe, ajoutait-il, qu'on dise jouai, cheval, wawal, tatal ou que sais-je encore, si, pour manger, c'est horse que je dois dire.Et là, la question devient politique ! » Miron s\u2019était échauffé.« Le soir du référendum de 1980, j'ai été humilié en tant qu'homme libre.Entendre des gens scander : A bas l'indépendance !, alors que, pour tous les peuples libres au monde, il s'agit là du plus beau mot de la terre, je n'en suis pas encore revenu.» Quand Vadeboncœur dira que nous sommes un peuple qui hésite, qui n\u2019est pas sûr de lui, Miron soutiendra qu\u2019il faut sortir de ce « temps circulaire où il n'y a ni passé ni futur.Seulement un présent.Or, à chaque vingt ans, nous nous retrouvons dans une impasse au plan politique.Et nous n 'avons de cesse de nous demander si nous avons un avenir ! Jamais je n 'ai vu un peuple avoir autant d'avenir dans une impasse .» Le socialisme et la littérature Deux chemins ont conduit Gaston Miron à l\u2019indépendance.Le socialisme et la littérature.« Par la littérature, j'ai voulu nous sortir d'un certain provincialisme pour atteindre à l'universel.Mais l'avenir même de la littérature québécoise est lié à l'avenir du peuple québécois.Une langue et une culture doivent avoir une expression politique qui, partout ailleurs, s'appelle un Etat.» Et Vadeboncœur d\u2019ajouter : « Quelqu'un m'a déjà fait remarquer que nous étions un peuple qui préférait se faire du mal à lui-même plutôt que d'en faire aux autres.» « Un peuple de bons gars, c'est ce que nous sommes », avait tranché Miron.164# L\u2019ACTION NATIONALE André Gladu avait alors signalé que le peuple ne répondait pas, autant qu\u2019il l\u2019espérerait, à ce qui paraît pourtant si évident.« Je n 'ai pas à culpabiliser les autres de ce que j'ai mis tant d'années à comprendre, répond-il.Et la démocratie, c'est expliquer, c'est convaincre.» Son combat, politique et littéraire, se sera constamment situé au niveau de la survie.L\u2019ACTION NATIONALI' © 165 Dans notre empois de mort André Brochu ^Xaston Miron, dont je ne puis parler au passé, n\u2019est pas seulement un grand poète, un homme de courage - personnel, politique - et un penseur exceptionnel de la condition québécoise.Il n\u2019est pas seulement l\u2019homme en spectacle, qui s\u2019affichait pour donner un corps à sa passion de la vérité, laquelle était d\u2019abord la passion du pays.Gaston Miron, qui est un grand poète, un penseur, un être de parole et de spectacle, est aussi l\u2019homme fraternel qui a vécu à fond son humanité et qui en a fait, dans quelques poèmes impérissables, un chant d\u2019une portée immense, adressé à chacun.Là, la poésie n\u2019est plus littérature mais affaire de perte et de salut, individuel et collectif; de conscience haute et digne, conquise sur la mort.Et elle dit, à mots vrais, notre singularité essentielle.Pour saluer cet homme nécessaire, pour honorer cette poésie qui, plus qu\u2019aucune autre, se passerait de commentaires, j\u2019esquisserai le contrechant critique d\u2019un poème auquel je reviens souvent, peut-être parce qu\u2019il «rapaille» l\u2019essentiel des thèmes et motifs intimes de Gaston Miron, comme le font du reste tant de ses textes, mais avec un équilibre particulièrement heureux des composantes.166 © L\u2019ACTION NATIONALE LA BRAISE ET L\u2019HUMUS Rien n\u2019est changé de mon destin ma mère mes camarades le chagrin luit toujours d\u2019une mouche à feu à l\u2019autre je suis taché de mon amour comme on est taché de sang mon amour mon errance mes murs à perpétuité un goût d\u2019années d\u2019humus aborde à mes lèvres je suis malheureux plein ma carrure, je saccage la rage que je suis, l\u2019amertume que je suis avec ce bœuf de douleurs qui souffle dans mes côtes c\u2019est moi maintenant mes yeux gris dans la braise c\u2019est mon cœur obus dans les champs de tourmente c\u2019est ma langue dans les étapes des nuits de ruche c\u2019est moi cet homme au galop d\u2019âme et de poitrine je vais mourir comme je n\u2019ai pas voulu finir mourir seul comme les eaux mortes au loin dans les têtes flambées de ma tête, à la bouche les mots corbeaux de poèmes qui croassent je vais mourir vivant dans notre empois de mort Le titre1, d\u2019abord, propose une ample matière à l\u2019analyse - comme au songe.Il coordonne deux motifs antithétiques où on perçoit, à première vue, le couple symbolique du feu et de la terre ; un feu dévorant, arrivé au terme de son activité et réduit, en quelque sorte, à se brûler lui-même, à manger sa propre lumière ; et la terre sombre, humide, fraîche ou froide, prête à accueillir le germe des renaissances.Par son éclat et sa chaleur, la braise évoque la vie, mais elle est aussi une intensité qui tue, et se tue ; 1 humus est sombre et froid comme la mort, mais il prémédite l\u2019avenir.Les contraires se contiennent, s\u2019appellent l\u2019un l\u2019autre.1.L\u2019édition de L\u2019Homme rapaille à laquelle je me réfère est celle de 1994, annotée par l\u2019auteur (Éditions de l\u2019Hexagone, 231 p.).On trouve « La Braise et l\u2019Humus >» à la page 77.L\u2019ACTION NATIONALE © 167 Les deux motifs comportent, au surplus, une référence au végétal, à l\u2019arbre, que le premier consume et dont le second est la décomposition.Par ce biais, l\u2019homme soumis au temps et à la mort, travaillé par le feu et rendu à la terre, voilà bien ce que peut évoquer la réunion des deux symboles2.Par son titre, le poème nous invite donc à rêver le vivant soumis à l\u2019action destructrice du feu et de l\u2019eau, forces contraires employées à son anéantissement et à son éventuelle résurgence, au terme d\u2019une mort préalable qui fait, ici, tout le sujet du texte.Car le poème exprime le désespoir de celui qui vit, au plus noir du combat, l\u2019absence de tout signe rédempteur.Il y a pourtant la mère, les camarades, présences bienfaisantes auxquelles le militant se rapporte, fait rapport de sa vie comme d\u2019une mission à accomplir.Il fait le point sur son destin, et marque le déficit insurmontable du côté de l\u2019amour.Car l\u2019autre, c\u2019est la mère qui fait autorité d\u2019abord, dans l\u2019ordre de la vie familiale, de l\u2019intimité essentielle ; et c\u2019est les pairs, unis par l\u2019action commune et l\u2019amitié virile, la tâche du pays à faire.Mais l\u2019autre, dans son extension, ne saurait laisser de côté la femme, qui n\u2019est pas nommée autrement que « mon amour », elle qui se situe obligatoirement au point de jonction de la vie individuelle et de la vie collective, et par qui tout prend un sens à la fois humain et intemporel.L\u2019amour existe hors combat, hors de la conjoncture historique qui réunit les camarades.Dans un autre poème, le premier du groupe intitulé « L\u2019amour et le militant »3, la femme est celle dont la pensée nous sauve de la quotidienne confrontation avec les ténèbres : sur les pentes du combat devenu total au milieu de la plus quotidienne obscurité 2.\tCe que peut évoquer, et non ce qu\u2019évoque : le défaut de toute interprétation est de transformer en dénoté, en sens plein, ce qui est connoté c\u2019est-à-dire sens fugitif, à construire.3.\tOp.Cit., p.91.168© L\u2019ACTION NATIONALE je pense à toi tel qu\u2019au jour de ma mort chaque jour tu es ma seule voie céleste La mort ouvre sur un temps qui n\u2019est plus celui du pays à conquérir et à construire, mais d\u2019un bonheur et d\u2019un espoir à vivre intégralement, dans la présence suffisante d\u2019une autre qui coïncide avec l\u2019absolu.Le ciel.Miron demande à la femme rien de moins que d\u2019incarner l\u2019être même.La femme se dérobe Or la femme réelle se dérobe à l\u2019excessive exigence du poète -tout comme le pays, d\u2019ailleurs, tarde à se traduire en l\u2019épiphanie souhaitée.C\u2019est la face souffrante de l\u2019amour que le poème représente, en des images qui rappellent les exquises métaphores de « La Marche à l\u2019amour » (« Tu as les yeux pers des champs de rosée / tu as des yeux d\u2019aventure et d\u2019années-lumière / la douceur du fond des brises au mois de mai.»), mais cette fois, avec une tonalité intensément douloureuse.Le chagrin, qui se confond avec la nuit, « luit toujours d\u2019une mouche à feu à l\u2019autre », frère ailé de la braise ; le temps de la peine d\u2019amour, en ce que celle-ci a de suraigu, est à la fois ponctuel et permanent, et il n\u2019illumine la nuit que par référence à cet amour dont il ravive le souvenir.L\u2019éclat de la passion qui se revit cède aussitôt la place à l\u2019obscurcissement de la tache, et l\u2019amour apparaît comme la vaine effusion de son propre sang, la manifestation au dehors de ce qui bout en soi sans espoir, et qui a perdu tout objet dans le monde ; le poète est barbouillé, souillé de sa vie perdue, tel le cerf atteint d\u2019une balle.L\u2019amour est blessure et il salit.Encore le sang, par sa couleur tragique, rappelle-t-il la braise, mais privée de sa lumière.L\u2019amour condamne à la fois à l\u2019errance et à l\u2019emprisonnement à perpétuité, ce qui dérange le poète lui-même qui, dans une note, précise : « Vers à reconsidérer (flottement) », mais nous renvoie au paradoxe du labyrinthe, interminable et oppressif.A l\u2019opposé du temps révolution, il y a le temps stagnation, celui de l\u2019éternel L\u2019ACTION NATIONALE ©169 retour de l\u2019échec.Tel est le poète brûlé par l\u2019impossible désir et le refus de celle qui devrait être là, plutôt que la mère si étonnamment mêlée aux camarades./Ma mère/, /mon amour/, /mes murs/ : segments faits du double /m/ de la tendresse, de la plainte murmurée, de l\u2019enfermement en soi quand l\u2019autre se dérobe à perpétuité - à longueur de père (absent).C\u2019est la braise qui éclaire cette première strophe de son feu corrosif, en rapport avec une extériorité sociale et personnelle.Le poète a énoncé les paramètres de sa situation présente, en ce qu\u2019elle a de fondamental et de synonyme d\u2019un destin.Le présent appartient au temps court de la braise, c\u2019est-à-dire de l\u2019éclatante et spectaculaire agonie.Le destin relève du temps long, celui de l\u2019humus qui digère l\u2019arbre et, dans l\u2019ombre lourde et la mort, refait insensiblement de lui la semence du futur.Depuis le pourrissement.La deuxième strophe La deuxième strophe évoque d\u2019abord la marée de 1 existence décomposée qui prend le relais du chagrin lumineux, aux scintillements discontinus.« Lin goût d\u2019années d\u2019humus» : 1 odeur de l\u2019humus n\u2019est jamais homogène, donnée d\u2019un coup, elle est faite de strates temporelles, cumul d\u2019époques diverses, et c est cela qu\u2019elle offre en pâture avant tout : la longue, multiforme patience du travad au plus sombre de la matière.Cette odeur est si prégnante, si adressée à l\u2019intériorité la plus physiologique, qu\u2019elle est un goût, se donne comme nourriture4.Ce goût vient de l\u2019extérieur, il « aborde à mes lèvres » comme une embarcation aborde au quai, cargaison de la longue désespérance ; c\u2019est tout le passé avec son cortège d\u2019impasses et de souffrances qui ressurgit et accable le poète, le ramenant à son centre 4.VHctor Hugo évoquant, dans les Travailleurs de la mer, le grand recyclage des matières vivantes, écrivait : « Pourriture, c\u2019est nourriture ».170© L\u2019ACTION NATIONALE noir.On se situe désormais dans l\u2019espace affectif qui est un espace physique : le malheur emplit la « carrure », forme du corps éprouvée du dedans ; une rime intérieure (saccage, rage) exaspère la représentation d\u2019un intense combat contre soi-même, je suis en rage contre la rage que je suis, je suis moi contre l\u2019amertume que je suis ; malheur, rage, amertume me dévastent mais sont soumis au saccage, « avec » (par ?en compagnie de ?) « ce bœuf de douleurs qui souffle dans mes côtes» : la syntaxe, d\u2019un flou étudié, donne à comprendre l\u2019animal à la fois comme la victime tragique, porteuse du fardeau des dysphories, et comme le puissant symbole de l\u2019effort vital, qui renverse tout sur son passage.Mais il y a surtout l\u2019image saisissante du bœuf dedans soi, incorporé, animal dans animal (homme), remplissant la cage de «mes côtes», métaphorisant une affectivité surpuissante et anéantie.Métaphorisant, dans la conjoncture de l\u2019amour malheureux, la virilité bafouée.Toute cette violence retournée contre elle-même dit en raccourci le travail de l\u2019échec, en continuité avec « l\u2019amère décomposition viscérale et ethnique» qu\u2019évoquent les «Monologues de l\u2019aliénation délirante »5.Le désespoir présent rejoint l\u2019interminable macération collective, à peine évoquée ici dans les « années d\u2019humus » (qui pourraient aussi se rapporter au destin personnel) et l\u2019allusion aux « camarades ».La défaite de tous se traduit précisément par l\u2019impossibilité, pour chacun, de franchir le mur de son propre désastre.Le poète est voué à la condition de nomade.C\u2019est ainsi que l\u2019amour, devenu inaccessible, se fait labyrinthe et personnalise, pour le moi, la faillite collective.Dans ce poème de l\u2019amour malheureux, l\u2019humus symbolise donc la défaite ethnique qui accompagne, comme une basse continue, le drame individuel, et ce dernier est signifié à travers l\u2019image lancinante de la braise.L\u2019homme est pris entre le feu du chagrin qui le harcèle et la sombre marée de mort, qui monte de la 5.Op.rit., p.80.L\u2019ACTION NATIONALE 0, 171 terre vers lui.Tout le travail de la douleur entraîne la réduction de l\u2019être du poète à la seule dimension du moi, affirmée anaphori-quement dans la troisième strophe («c\u2019est moi.c\u2019est mon cœur.c\u2019est ma langue.c\u2019est moi »).Un extraordinaire autoportrait s\u2019ensuit, aux antipodes du narcissisme habituellement associé au genre.Les « yeux gris dans la braise » suggèrent une conscience envahie par le chagrin ardent qui s\u2019exprimait déjà dans le tourbillon des mouches à feu.Plus qu\u2019un envahissement, c\u2019est une agression, une combustion qui s\u2019indiquent, saccageant le gris d\u2019un regard privé de rayonnement intérieur.Le vers suivant retrouve l\u2019impétuosité de la strophe précédente pour décrire le cœur qui menace d\u2019éclater, « obus dans les champs de tourmente » - notation guerrière, proche de celle où « je saccage / la rage que je suis ».La violence intérieure, significativement, se prend elle-même pour objet plutôt que de se diriger vers l\u2019extérieur et de s\u2019investir dans le combat collectif.Celui-ci se trouve tout de même connoté par la métaphore du cœur-obus, et l\u2019on voit que la lutte amoureuse rejoint celle du militant à cette nuance près que, dans l\u2019affirmation de ses droits, le cœur est lui-même la munition, et donc l\u2019instrument d\u2019un engagement absolu.Comment interpréter Comment interpréter « ma langue dans les étapes des nuits de ruche » ?La langue a-t-elle son sens anatomique, dans le sillage des yeux et du cœur qui viennent d\u2019être évoqués, ou celui de langage ?J\u2019entrevois, mais je le propose sous toute réserve, qu\u2019il peut s\u2019agir d\u2019une suspension de la parole, d\u2019une paralysie qui frappe la « langue » du poète comme son activité la plus essentielle, tout comme l\u2019activité de la ruche est suspendue pendant la nuit.Les étapes seraient celles du silence, et on sait que Miron a connu de longues périodes de stérilité littéraire, qui pouvaient coïncider avec celles du désarroi amoureux.172© L\u2019ACTION NATIONALE Les yeux, le cœur, la langue sont, chacun à sa façon, des synecdoques essentielles du moi, organes pouvant mettre le poète en rapport avec l\u2019extérieur mais dont l\u2019élan est stoppé ou dévié vers les paysages intérieurs (« champs de tourmente »).Le dernier vers conclut magnifiquement l\u2019autoportrait en présentant, de façon synthétique, l\u2019homme entier : « cet homme au galop d\u2019âme et de poitrine ».« Homme » a ici son double sens d\u2019être humain et viril, et il est remarquable que l\u2019échec amoureux n\u2019entraîne nulle remise en question de l\u2019identité fondamentale.L\u2019harmonie, la continuité entre le corps (poitrine) et l\u2019âme ne sont pas touchées, et le symbolisme du cheval reprend et corrige, en quelque sorte, celui du « bœuf de douleurs qui souffle dans mes côtes » : moins tragique, plus épique (fermons les yeux sur un vain jeu de mots avec « hippique » !), la référence au cheval suggère une incorporation parfaite de l\u2019homme et du noble animal, laquelle peut faire penser au centaure d\u2019une part, mais aussi à Pégase puisque le poète est en cause.Par ailleurs, le cheval, symbole chthonien et fort ambivalent, a souvent symbolisé le désir, puissance de vie, mais aussi la mort6, et c\u2019est cette double valence qu\u2019il détient ici.Cet homme qui est un cheval, un bœuf, qui est taché de sang comme une bête des bois, qui est familier des mouches à feu, des champs, des ruches, affiche sans hésitation ses origines rurales7.Les motifs qui renvoient aux réalités urbaines sont très rares : les murs et, si l\u2019on veut, l\u2019obus (dont la technologie relève du secteur secondaire).La référence première est la nature, animale surtout.Le corps - lèvres, carrure, côtes, yeux, cœur, langue, poitrine, et plus loin : tête, bouche -, du côté du poète, fait pendant au pays physique ; plus exactement, le mal d\u2019amour qui ravage tout le corps s\u2019exprime à travers les images du pays brut, littéralement 6.\tCf.le Dictionnaire des symboles, de J.Chevalier et A.Gheerbrant, Robert Laffont, Coll.« Bouquins », à l\u2019article « Cheval ».7.\tElles ne compromettent en rien la modernité du poème, qui est fort loin d\u2019une poésie du terroir.Les images de la nature se rattachent à une poétique du fondamental, non du passé paysan et de son pittoresque édifiant.L\u2019ACTION NATIONALE 0 173 incorporées au poète, de sorte que la nature partage le même mal, souffre la même insurmontable absence.Et les derniers vers Et les derniers vers du poème, tout en maintenant le lien métaphorique entre l\u2019homme et la nature, retrouvent, dans l\u2019évocation de la mort, la tension entre les pôles de l\u2019eau et du feu que comportaient - en les complexifiant - les deux motifs du titre.C\u2019est dans la mort que se conjoignent les contraires : cette mort qui domine le champ sémantique de la strophe avec trois fois, en cinq vers, le mot mourir, plus le mot finir qui le redouble, plus l\u2019épithète mortes et, finalement, le substantif mort.8 Cette insistante prophétie de la fin personnelle se dit à travers l\u2019évocation d\u2019un paysage lugubre, qui associe un étang pourri (eaux mortes) à quelque végétation ravagée par le feu (têtes flambées), recomposant la sombre alchimie du couple de l\u2019humus et de la braise.Une autre espèce animale, les corbeaux, s\u2019ajoute à celles qui, depuis les mouches à feu, composent le riche bestiaire du poème - la liste des animaux s\u2019entrelaçant à celle des parties du corps dans 1 exaltation d\u2019une matérialité typiquement mironienne.Les corbeaux sont, bien entendu, des symboles funestes et, par là, ils métaphorisent les mots du poème, qui ne peut plus dire que la mort.Le vers met « en abyme », pour reprendre l\u2019expression consacrée, à la fois sa propre activité et le champ existentiel qu\u2019il représente.Une matérialité qui aboutit à la mort, parce que le désir n\u2019a pas trouvé l\u2019idéal objet qu\u2019il poursuit depuis les profondeurs du corps, voilà la leçon de ce poème désespéré.Il affirme, en sourdine, qu\u2019on ne peut réussir le pays, et gagner le pari de l\u2019existence, si on ne trouve pas aussi le chemin de l\u2019autre qui est la femme.La mère, les camarades sont des médiations vers la collectivité, mais 8.Un autre substantif, mots, s\u2019en rapproche au point que l\u2019édition en « Typo » donnait la leçon fautive : « les morts corbeaux de poèmes qui croassent ».174© L\u2019ACTION NATIONALE la femme est la médiation majeure puisqu\u2019elle appartient aussi bien à l\u2019espace du moi qu\u2019à celui du pays.Elle manquant, le moi se consume et se décompose, braise et humus : il va « mourir vivant dans notre empois de mort », semblable à la braise qui ne semble jamais si vive qu\u2019au moment où elle va s\u2019éteindre, et à l\u2019arbre empoissé qui se fait terre.On sait, par ailleurs, que le poète de « La Marche à l\u2019amour » a finalement abordé la terre promise de la passion heureuse, et que l\u2019accession au pays, si accidentée soit-elle, ne cesse de gagner en crédibilité.Le désespoir qui se dit dans « La braise et l\u2019humus » n\u2019est pas l\u2019expression d\u2019une résignation définitive.Il résulte de l\u2019expérience d\u2019un homme engagé totalement dans son combat pour la vie, combat multiple puisqu\u2019il se livre sur le front individuel aussi bien que collectif ; et à travers l\u2019aveu bouleversant de l\u2019échec, c\u2019est l\u2019immense santé de l\u2019affirmation vitale qui retient l\u2019attention.La vigueur de la souffrance nous entraîne loin de la désespérance romantique, languissante et complaisante, qui ne connaît pas de but en cette vie et soupire après d\u2019impossibles ailleurs.La souffrance virile de Gaston Miron passe par l\u2019action doublement destructrice du feu et de l\u2019eau, par les agonies de l\u2019humus et de la braise, pour que renaisse l\u2019arbre qui est, indissociablement, l\u2019axe vital de l\u2019amour et du pays.L\u2019ACTION NATIONALE ©>175 Un gardien du monde dans les sombres temps Serge Cantin Les poètes de ce temps montent la garde du monde Gaston Miron ans sa postface à l\u2019édition originale de L'Homme rapaillé', en 1970, Georges-André Vachon faisait de Gaston Miron le « premier poète québécois1 2 ».Le premier sur le plan chronologique.Ainsi les Alfred Desrochers, Saint-Denys-Garneau, Alain Grandbois, Anne Hébert, etc., ne seraient pas des poètes québécois, et la poésie québécoise ne débuterait que dans les années cinquante, à l\u2019orée de la Révolution tranquille, avec Gaston Miron ! Avant lui, avant nous, le déluge, la grande noirceur poétique, les îles de la nuit !.Comme si la poésie française était née dans la seconde moitié du XIXe siècle avec la révolution symboliste, et que Ronsard et Villon avaient cessé d\u2019être des poètes français après Rimbaud et Mallarmé.1.\tToutes les citations de L\u2019Homme rapaillé apparaîtront ici en caractères gras.2.\tGeorges-André Vachon, « Gaston Miron, ou l\u2019invention de la substance », dans L'Homme rapaillé, Montréal, Presses de l\u2019Université de Montréal, 1970, p.140.176© L\u2019ACTION NATIONALE Pourquoi donc refuserait-on le qualificatif de québécois aux poètes prémironiens ?Parce qu\u2019eux-mêmes ne se désignaient pas comme tels mais comme poètes canadiens ou canadiens-fran-çais ?Parce que, à leur époque, le vocable de québécois n\u2019était pas encore usité pour dénommer notre nationalité ?Pour une simple question de vocabulaire en somme ?Le nom du pays Ces questions nous situent d\u2019emblée au cœur de la poétique mironienne, où les mots, ou leur absence, ne sont jamais socialement indifférents, où le langage, ou son aliénation, est étroitement lié à la dimension politique de l\u2019existence.Comme le remarquait Hannah Arendt : « Dès que le rôle du langage est en jeu, le problème devient politique par définition, puisque c\u2019est le langage qui fait de l\u2019homme un animal politique3.» Loin d\u2019être arbitraire, la substitution progressive de Québec à Canada dans la genèse de L\u2019Homme rapailléprocède d\u2019une prise de conscience par le poète des raisons politiques de sa propre aliénation linguistique, laquelle se manifeste jusque dans la difficulté qu\u2019il éprouve à nommer le pays auquel il appartient.Dans une note insérée en marge du poème Compagnon des Amériques, dans l\u2019édition de 1994 de L\u2019Homme rapaillé, Miron évoque son « indécision [.] quant à la nomination de ce pays que je tentais de circonscrire et qu\u2019en ces années les vocables de Canada et Canada français recouvraient encore4 ».C\u2019est que dans une situation coloniale le langage est toujours, pour le colonisé, plus ou moins piégé ; celui-ci ne peut jamais être certain des mots qu\u2019il utilise, s\u2019ils sont bien les siens (ceux de sa « tribu »), s\u2019ils ne jouent pas au fond contre lui, et tout particulièrement ceux qui prétendent désigner sa place dans le monde.Canada, Canadien : au milieu des années cinquante, des 3.\tHannah Arendt, Condition de l'homme moderne, Paris, Calmann-Lévy, 1983, p.10.4.\tL'Homme rapaillé, Montréal, l\u2019Hexagone, 1994, p.86.L\u2019ACTION NATIONALE © 1 77 intellectuels, des poètes surtout, commencent à soupçonner que ces noms-là ne sont, et depuis longtemps déjà, pour les francophones de la province of Quebec, qu\u2019un trompe-l\u2019œil, qu\u2019un miroir aux alouettes (.je-te-plumerai).Car le colonisateur se les est appropriés, signifiant et signifié, fro?n coast to coast.Car, pour se dire dans les deux langues, ils n\u2019en connotent pas moins le projet d\u2019assimilation des Anciens Canadiens.Au reste, le déclin dramatique des communautés francophones hors-Québec ne démontre-t-il pas assez que le O Canada, qu\u2019il soit chanté en français ou en anglais, sonne le glas de la langue et de la culture françaises en Amérique ?Que l\u2019échec relatif de l\u2019acculturation, de l\u2019anglicisation des Anciens Canadiens ne soit finalement qu\u2019un sursis dont le peuple prolétaire canadien-français paie lourdement le prix, voilà qui finira par apparaître à Gaston Miron comme une évidence indiscutable en même temps que douloureuse : Or je vois nos êtres en détresse dans le siècle je vois notre infériorité et j\u2019ai mal en chacun de nous [.] Les poètes de ce temps montent la garde du monde Car le péril est dans nos poutres, la confusion une brunante dans nos profondeurs et nos surfaces nos consciences sont éparpillées dans les débris de nos miroirs, nos gestes des simulacres de liberté S\u2019impose donc, de toute nécessité, au nom de la liberté même, une nouvelle nomination du pays, au sens le plus fort du terme, au sens politique de fondation, de commencement, de naissance : Homme aux labours des brûlés de l\u2019exil selon ton amour aux mains pleines de rudes conquêtes selon ton regard arc-en-ciel arc-bouté dans les vents en vue de villes et d\u2019une terre qui te soient natales 178© L\u2019ACTION NATIONALE Du milieu des années cinquante au début des années soixante, entre le Canada ma terre avière, nia terre amande (1956) et le Québec ma teiTe amère, ma teiTe amande ( 1961 )5, Miron va soumettre le nom du pays à une sorte de travail du deuil, grâce auquel il gagnera en compréhension ce qu\u2019il perdra en extension, moyennant une opération poétique fondamentale sur la langue vernaculaire qui n\u2019implique rien de moins (pour reprendre la brillante formule de Vachon) que « la réduction de tout l\u2019intelligible, de tout le perceptible à la substance, de tout le langage au temps premier du verbe être », à un « \u201cje suis\u201d [.] lequel exclut toute idée de retour à un \u201cje suis quelque chose\u201d 6 ».Ce « je suis », notons-le bien, n\u2019est pas un « moi ».Rien de moins narcissique, rien de plus éloigné de ce que Malraux appelait avec dérision « le tas de petits secrets », que le « je » mironien, lequel se veut essentiellement un témoin, qui s\u2019offre littéralement comme le témoin vivant, irrécusable, singulier et universel à la fois, de la pauvreté anthropos, de la condition inacceptable que l\u2019homme fait à l\u2019homme de ce temps, à tous ces « damnés de la terre » (Fanon), à tous ces « déracinés d\u2019aucune terre » (Brault), dans lesquels non seulement Miron se reconnaît-il avec une impitoyable lucidité, mais auxquels il choisit de se lier jusqu 'à l\u2019état de détritus s\u2019il le faut, jusqu\u2019au « rien de la substance », pour emprunter encore une fois à Vachon.Car l\u2019inacceptable est l\u2019inacceptable.Car l\u2019aliénation est l\u2019aliénation.Car la domination est la domination.Si l\u2019on veut changer les choses, encore faut-il commencer par les appeler par leur nom.Ce que savent fort bien du reste ceux qui ayant tout intérêt à ce qu\u2019elles ne changent pas cultivent les vertus de l\u2019euphémisme, ce trope politically correct qui n\u2019a pas sa place dans l\u2019arsenal poético-politique de Miron.Quitte à paraître béotien, ce dernier préfère encore le truisme et la tautologie, ces figures méprisées, ces fautes de logique et de bon goût.Mais est-ce par 5.\tCf.note 3.6.\tOp.cit., p.146.L\u2019ACTION NATIONALE ©179 amour de la logique ou pour une raison de bon goût que l\u2019on décide de rester dans le camp des humiliés et des offensés et d\u2019avoir honte AVEC tous, en esprit et en vérité, au lieu DE tous [.] honte dans l\u2019homme concret - ses conditions de vie, sa quotidienneté, la trame de ses humiliations -et non pas dans l\u2019homme abstrait, éternel ?Puis est-il bien raisonnable, à l\u2019ère de la mondialisation des échanges, alors que l\u2019on est devenu soi-même un poète connu et célébré dans le monde entier, de continuer de défendre haut et fort la cause de l\u2019indépendance du petit peuple québécois ?Ou de n\u2019avoir pas rayé de son vocabulaire un mot tel que « aliénation », devenu tabou pour la majeure partie de nos avant-gardes littéraires et de notre intelligentsia ?Dans Contre tout espoir, Nadejda Mandelstam (la femme du grand poète russe Ossip Mandelstam, victime des purges staliniennes des années trente) écrivait ceci : «Le travail du poète [.] a un caractère social et exprime les problèmes de l\u2019homme car le poète est un homme qui vit avec ses semblables et partage leur destin.Il ne parle pas \u201cpour eux\u201d, mais avec eux, sans se séparer d\u2019eux, et en cela réside sa vérité [.] N\u2019est-ce pas dans ce contact avec les hommes que le poète puise le sentiment de son bon droit, sans lequel il n\u2019y a pas de poésie ?7 8 ».Que le sentiment de ce bon droit commande au poète de demeurer fidèle au mot juste par solidarité avec ceux qui n\u2019en ont pas, cela ne devrait scandaliser en définitive que ceux qui s\u2019entendent à user du langage non pour pénétrer les beautés et les horreurs du monde, mais pour masquer les réalités susceptibles de troubler leur confort ou leur indifférence.J\u2019aime mieux radoter et être dans la réalité que prétendument ne pas radoter et n 'être pas dans la réalité.Je reste avec les laissés-pour-compte, c\u2019est ma solidarité à moi, persistait et signait Miron, en 19879.7.\tVoir dans L'Homme rapaillé ( 1994) le dernier texte, paru initialement dans la revue Possibles, en 1987, et intitulé « Le mot juste », p.223.8.\tNadejda Mandelstam, Contre tout espoir, Paris, Gallimard, coll.« Témoins », 1972, p.189.9.\tCf.L'Homme rapaillé ( 1994), p.224.180© L\u2019ACTION NATIONALE De la réalité et de la valeur Etre ou ne pas être avec les hommes dans la réalité - dans cette « réalité rugueuse » que Rimbaud, désertant l\u2019Europe et la poésie, crut pouvoir trouver en Abyssinie -, voilà la question pour Miron.Etre dans la réalité : c\u2019est-à-dire ne pas refuser d\u2019y être ; refuser que le langage serve à l\u2019occulter, à m\u2019anesthésier, à m\u2019aveugler sur ce qui, à tout moment, arrive dans le monde où je vis et dont je partage avec les autres l\u2019espace et la responsabilité à l\u2019égard de ceux qui demain y naîtront.Mieux que bon nombre de philosophes politiques, le poète Gaston Miron a compris que l\u2019ipséité - le sentiment qu\u2019a chacun de son identité, d\u2019être soi et pas un autre - repose dans une large mesure sur l\u2019existence d\u2019un monde commun, d\u2019une réalité humaine objective ou intersubjective : Comment être moi-même si j\u2019ai le sentiment d\u2019être étranger à mon objectivité, si celle-ci m'apparaît comme opaqtie et hostile, et si je n\u2019existe qu'en ma subjectivité?Il appartient au poème de prendre conscience de cette aliénation, de reconnaître l'homme carencé de cette situation [.] U affirmation de soi, dans la lutte du poème, est la réponse a la situation qui dissocie, qui sépare le dehors et le dedans.Le poème refait l\u2019homme.Pour Miron, le poème refait en l\u2019homme son lien avec les autres hommes, avec l\u2019humanité en lui.Désobstruant le passage entre le dedans et le dehors, brisant « la mer gelée en nous » (Kafka) - cette mer de clichés, de stéréotypes, de métaphores usées qui nous font voir le monde avec le regard las du myope -, le poème redonne vie au langage, il le rétablit dans la jeunesse de la parole ; il le rend à nouveau capable, par rapport au monde, d\u2019étonnement, d\u2019indignation, de colère, de révolte ; il forge les mots dont nous avons, dont nous aurons de plus en plus besoin pour « bien » vivre au sens aristotélicien, pour vivre humainement ensemble.L\u2019ACTION NATIONALE ©181 Aussi bien le poème est-il déjà pour Miron un acte politique\"\u2019.Et inversement : l\u2019action politique, telle qu\u2019il la concevait et la pratiquait, dans son étroite affinité avec la parole vivante, tenait de l\u2019acte poétique.Et qu\u2019il ait pu se définir lui-même plus comme «un agitateur» que comme un poète\", cela montre surtout, à mon avis, à quel point la poésie était pour lui indissociable de la liberté et du combat qu\u2019elle mène, ou du moins qu\u2019elle devrait mener, pour restaurer l\u2019authenticité du langage et la dignité de l\u2019homme, pour refaire l'unité du dedans et du dehors dont le non-poème constitue la négation.Le non-poème, c\u2019est l\u2019aliénation par rapport au monde, l\u2019irréalité à laquelle le manque de mots et de pensée me condamne ; c'est la confusion qu 'a engendrée dans mon esprit la dualité linguistique, dont je suis victime à l'égal de la majorité en raison de la situation de domination d'une langue par une autre, résultat et caractéristique d'une domination plus globale ; c\u2019est la chose, la patente, l\u2019affaire ; c\u2019est l\u2019atrophie de ma fonction symbolique ; c\u2019est tout CECI : Je sais qu\u2019en CECI ma poésie est occultée en moi et dans les miens Je souffre dans ma fonction, poésie Je souffre dans mon matériau, poésie CECI est un processus de dé-création CECI est un processus de dé-réalisation Où l\u2019on voit bien que si Miron parle si souvent au «je », ce n\u2019est pas par souci de se singulariser, pour mettre en avant son petit « moi » poétique et se donner l\u2019assurance illusoire d\u2019un destin unique ; mais que c\u2019est tout au contraire par solidarité avec les 10.\tD\u2019où l\u2019oralité de sa poésie ; en quoi Miron fait retour à la forme originelle de la poésie, qui, avant la poésie moderne, était parole dite et non écrite, et, par là, plus proche du public.L\u2019Homme rapaillé, avec sa dimension épique et ses cycles, est une chanson de geste moderne faite pour être récitée à voix haute, jouée et chantée.On ne saurait donc s\u2019étonner que Miron ait fait de La marche à l\u2019amour un spectacle populaire ; ce qu\u2019ont pu déplorer, il est vrai, certains poètes-écrivains pour qui il n\u2019est de poésie qu\u2019hermétique et ésotérique.11.\tCf.Vachon, op.rit., p.141, note 2.182© L\u2019ACTION NATIONALE autres « je », avec ses égaux-distincts qui n\u2019ont pas la parole, qui sont privés ou que l\u2019on a privés du bien humain le plus précieux, de la faculté politique par excellence, de leur liberté même.« Le pays ne peut naître, sans moi, sans que d\u2019abord je naisse », soulignait pertinemment Vachon dans sa postface (p.147).Dès lors, en effet, qu\u2019il n\u2019est plus garanti par la religion et par la tradition, qu\u2019il n\u2019est plus créé par en-haut, c\u2019est à chacun qu\u2019il revient de faire ici-bas, publiquement, la preuve du pays.Le pays à naître n\u2019a d\u2019autre visage ni d\u2019autre justification à fournir au monde que ceux que je suis prêt à lui donner par mes paroles et par mes actions, par ma propre naissance politique.Aussi : Dans la pratique de ma vie quotidienne je me fais didactique à tous les coins de rue je me fais politique dans ma revendication totalisante dans la pratique de mon art Le pays ne peut naître sans que je m\u2019engage à le faire naître, et personne ne peut s\u2019engager à ma place.A ce pays qui n'en finit plus de ne pas naître, personne ne peut dire à ma place : .je me ferai passion de ta face .je me ferai porteur de ton espérance .Car si chacun attend pour dire ça que l\u2019autre le dise, pour s\u2019engager que l\u2019autre s\u2019engage, alors jamais la Terre de Québec ne sera une terre natale pour nous ou pour ceux qui viendront après nous.Le « je » mironien se veut donc un pro-nom à la fois éthique et politique, au sens où il se soumet lui-même, volontairement, à l\u2019impératif catégorique du nom du pays à naître, trouvant dans cette soumission et dans l\u2019engagement qu\u2019elle implique son propre avenir comme sujet, son « intérêt » le plus élevé, celui pour la liberté de tous et de chacun.Le « je » mironien n\u2019est rien par lui-même, il renvoie métonymiquement à un « nous », lequel cependant, parce qu\u2019il n\u2019est pas encore constitué, parce qu\u2019il n\u2019est encore que virtuel ( : puissance qui hésite à s\u2019actualiser par peur atavique en chacun de nous de l\u2019inconnu de la parole et de L\u2019ACTION NATIONALE © 183 l\u2019action, de Faffirmation politique de soi, que ne manquent pas d\u2019exploiter les transfuges et les assimilés qui ont adopté l'image que l'altérité leur renvoie d'eux-mêmes), en appelle à la première personne du singulier pour le nommer, l\u2019assumer, l\u2019annoncer, le prédire.Aussi lorsque Miron écrit, ou dit, «je», il pense toujours à « nous » ; il s\u2019adresse à ce « nous » qui gît en chacun de nous et dans lequel il met toute son espérance.Le plus fameux peut-être des poèmes de Miron, L\u2019Octobre, illustre bien cette fonction métonymique et prédictive (sinon prophétique, oraculaire) que remplit le « je » par rapport au « nous » futur mais déjà virtuellement présent en nous comme valeur : Je suis né ton fils par en haut là-bas [.] J\u2019ai mal et peine ô morsure de naissance [.] je vais rejoindre les brûlants compagnons [.] nous te ferons, Terre de Québec lit des résurrections et des mille fulgurances de nos métamorphoses de nos levains où lève le futur [.] Entre le « je » et le « nous », la valeur assure la médiation.Par delà son identité fuyante, dérisoire, c\u2019est dans l\u2019absolu de la valeur - celle de l\u2019Homme - que le « je » mironien trouve la raison (éthique) de lutter contre le fait de son irréalité dans ce monde comme de ne pas trop désespérer de soi, de l'individu Miron qui n'a pas eu de chance dans la baraque de vie.« Par rapport à la valeur comme par rapport à la vérité, je suis n\u2019importe qui.Héroïque, je suis aussi bien inessentiel, pour ne pas dire quelconque.Je ne fais que ce que tout un chacun devrait faire, je perds ma singularité, je me réduis au sujet universel1'.» 12.François George, «Jean Cavaillès et sa sœur Gabrielle », revue Esprit, mai 1997, p.135.184© L\u2019ACTION NATIONALE Le courage du poète Pas facile toutefois de se résigner à être n\u2019importe qui.Pas facile pour un homme, spécialement pour un individu-sujet moderne, de renoncer à sa singularité, de se réduire au sujet universel, à la « substance ».Peut-être même, à la limite, impossible ; on ne peut qu\u2019y tendre, sur une ligne asymptotique.A moins d\u2019être (et encore) un saint.Mais le saint se cache, il ne cherche pas à paraître saint, il garde humblement le silence sur son renoncement (cachez cet humble saint dont l\u2019humilité ne saurait supporter ma vue.), tandis qu\u2019d est de la nature (mondaine) du héros de se montrer, sans ostentation certes, mais de se montrer, de manifester, par son action héroïque, son héroïsme, et d\u2019en donner l\u2019exemple ; ce qui n\u2019empêche pas qu\u2019il puisse demeurer humble dans sa manifestation (Différence entre la religion, qui en appelle à un principe transcendant, extra-mondain, et la politique, où, comme dit Arendt, c\u2019est la réalité du monde qui est en jeu).Miron - qui n\u2019aimait rien tant, semble-t-il, qu\u2019apparaître en public - ne fut certes pas un saint ; mais peut-être fut-il un héros.Du héros, il eut manifestement la qualité par excellence, c\u2019est-à-dire le courage.«Courage est un grand mot», disait Hannah Arendt, qui considérait le courage comme « une des vertus politiques principales», à condition de ne pas confondre celui-ci avec « l\u2019audace de l\u2019aventurier qui risque joyeusement sa vie pour être aussi profondément et intensément vivant que l\u2019on peut l\u2019être en face du danger et de la mort », mais d\u2019y voir plutôt ce qui « est exigé de nous par la nature même du domaine public », ce qui « libère les hommes de leur souci permanent concernant la vie, au bénéfice de la liberté du monde13 ».On n\u2019insistera jamais assez sur le courage qu\u2019il a fallu à Miron pour effectuer ce passage de la vie à « la liberté du monde », pour vaincre c es forces de naufrage qui emportèrent Nelligan, et tant d\u2019autres poètes canadiens, dans « l\u2019abîme du rêve ».13.Hannah Arendt, La Crise de la culture, Paris, Gallimard, coll «Idées», 1972, p.202-203.L\u2019ACTION NATIONALE ©185 Si tu savais comme je lutte de tout mon souffle contre la malédiction de bâtiments qui craquent telles ces forces de naufrage qui me hantent tel ce goût de l\u2019être à se défaire que je crache Cette « malédiction de bâtiments qui craquent » tel un Vaisseau d\u2019or.; « ce goût de l\u2019être à se défaire » dont ne put se défaire un Saint-Denys Garneau.Pour « inventer la substance », l\u2019antidote capable de résister à ces forces d\u2019attraction du dedans, comme aussi pour s\u2019arracher aux conditions prosaïques et apolitiques auxquelles le destinait sa naissance, pour se sortir de la petite vie (mais sans pour autant la renier - petite vie, ma vie -, en l\u2019assumant plutôt pour mieux la dépasser - je me fais dialectique -) et accéder à une « seconde vie », à une vie proprement politique - il fallut en effet pour cela que Miron fît preuve d\u2019un singulier courage, dont presque chaque page de L'Homme rapaillé porte l\u2019empreinte douloureuse (Pilon a raison contre Trudeau quand il affirme qu\u2019à talent égal, on a des chances d\u2019être un moins bon poète dans une situation de dépendance coloniale.J\u2019en témoigne pour l\u2019avoir ressentie existentiellement et concrètement, j\u2019ai trop souffert dans ma tête).De Sainte-Agathe à Montréal Sa découverte de la dimension politique de l\u2019existence, Miron l\u2019a racontée dans «Un long chemin14», texte d\u2019une dizaine de pages qu\u2019il rédigea en 1965 et que l\u2019on peut considérer un peu comme son Discours de la méthode - à condition d\u2019entendre par méthode non pas un chemin déterminé à l\u2019avance et dont il suffirait de suivre les balises, mais plutôt, comme le dit si bien François George, «le chemin qui se fraye, non sans ironie à l\u2019égard du voyageur qui s\u2019y aventure et ne peut en prévoir le tracé15 ».14.\tVoir L'Homme rapaillé (1994), p.179-189.15.\tOp.rit., p.142.186 # L\u2019ACTION NATIONALE Le poème éponyme de L'Homme rapaillé, qui évoque le voyage abracadabrant de Miron vers sa seconde naissance, témoigne bien de cette ironie du chemin, ou de la méthode : J\u2019ai fait de plus loin que moi un voyage abracadabrant il y a longtemps que je ne m\u2019étais pas revu me voici en moi comme un homme dans une maison qui s\u2019est faite en son absence je te salue, silence je ne suis plus revenu pour revenir je suis arrivé à ce qui commence Or ce voyage vers ce qui commence et dont le temps forme la trame abracadabrante, commence lui-même, est inauguré par un voyage dans l\u2019espace, par un déplacement géographique déterminé et déterminant, celui que l\u2019apprenti-poète Miron effectue, à la fin des années quarante, lorsqu\u2019il quitte Sainte-Agathe pour Montréal, laissant derrière lui la familiarité protectrice des vieilles montagnes râpées du Nord et l'étroitesse d'une vie confinée à l'entourage immédiat de la famille, de l'école, de l'église [.] ces lieux de repli culturel, du dedans, pour se lancer dans l\u2019aventure de la grande Cité, de la polis.Gaston Miron est le premier poète québécois, parce qu\u2019il est, comme dit Vachon, le « premier qui ait tracé au nord, en suivant le parallèle de Saint-Agricole, à l\u2019ouest, le long de l\u2019Outaouais, des frontières.Le premier, aussi, ajoute-t-il, qui fasse du Québec tout entier un arrière-pays ; qui le recrée à partir d\u2019un point de vue montréalais16».Le premier, autrement dit, qui - récusant à la fois le régionalisme et l'universalisme abstrait, ces deux pôles de désincarnation, ces deux malédictions qui ont pesé constamment sur notre littérature-, ait eu le courage de se mesurer à la réalité de la grande ville bilingue, en vue de racheter la langue de nos pères sur les lieux mêmes où elle fut, aux deux sens du mot, défaite, 16.Op.cit., p.140.L\u2019ACTION NATIONALE @187 corrompue et déclassée par celle du conquérant17 - cette corruption de notre langue n\u2019étant pas étrangère à la déperdition de notre faculté politique, à la dépolitisation maintenue de ma permanence.À Montréal, Miron s\u2019est peu à peu ouvert les yeux pour ne plus les refermer.Placé devant CECI, que tout le monde peut voir, mais qui n\u2019est pourtant pas visible pour tous parce que recouvert par le voile des discours mystifiants des puissants, Miron, lui, refuse de s\u2019en laisser conter ; il refuse de noyer la réalité sous les mots-écrans, ou de chercher des causes anonymes, «objectives», à CECI, d\u2019expliquer CECI par cela en échange d\u2019un salaire confortable.Voyant la réalité ; voyant ma langue pareille à nos désarrois et nos détresses ; voyant la pauvreté luisant comme des fers à nos chevilles ; voyant l\u2019humiliation ethnique ; voyant l\u2019aliénation délirante., Miron dit à qui veut ou non l\u2019entendre : batêche je vois ce que je vois, et ce que je vois s\u2019appelle : le damned canuck ; l'homme du cheap way ; l'homme du langage pavlovien les réflexes conditionnés bien huilés ; l'homme agonique.Ecce homo.Voici l'homme de ce temps qui porte le visage de la flagellation.Voici l\u2019homme « dans les sombres temps », disait un autre poète, Bertolt Brecht.Si « sombres temps » il y a, c\u2019est sans doute, dans une large mesure du moins, parce que des hommes, quelque part, trouvent quelque intérêt à les obscurcir.Mais l\u2019obscurité ne sera jamais totale aussi longtemps que d\u2019autres hommes choisiront, par amour du monde, de vouer leur vie à l\u2019éclairer.Dans la préface de son livre, Men in Dark Times, Hannah Arendt écrivait : « Que nous ayons, même dans les plus sombres des temps, le droit d\u2019attendre quelque illumination et qu\u2019une telle illumination puisse fort bien venir moins des théories et des concepts que de la 17.Et où elle risque, si nous n\u2019y prenons garde, après avoir connu une éphémère restauration, d\u2019être une seconde fois, et définitivement, défaite et réduite peu à peu à une langue « d\u2019arrière-pays », au folklore.188© l'ACTION NATIONALE lumière incertaine, vacillante et souvent faible que des hommes et des femmes, dans leur vie et leur œuvre, font briller dans presque n\u2019importe quelles circonstances et répandent sur l\u2019espace de temps qui leur est donné sur terre, telle est l\u2019ultime conviction qui constitue le fond sur lequel les silhouettes qui suivent furent dessinées18.» Eût-elle pu connaître la vie et l\u2019œuvre de Gaston Miron, L'Homme rapaillé, je ne doute pas que Arendt l\u2019eût fait figurer dans sa galerie de portraits d\u2019hommes et de femmes à qui elle se sentait infiniment redevable comme à autant de modèles d\u2019humanité qui lui avaient permis de faire face au désespoir de nos sombres temps.18.Hannah Arendt, Vies politiques (trad, française de Men in Dark Times), Paris, Gallimard, coll.« TEL », 1986, p.10.L\u2019ACTION NATIONALE @189 La générosité du poème Paul Chamberland et mon poème a pris le mors obscur de nos combats -/Vj^iron, l\u2019homme Miron, ne séparait pas ses allégeances.Le palabreur et le poète faisaient entendre la même voix, la même volonté, les raisons d\u2019un même combat.« Nous te ferons, Terre de Québec », n\u2019est-ce pas limpide ?Faire de Miron un chantre du pays et le hérault de l\u2019indépendance relèverait de l\u2019évidence.Voici un autre son de cloche : « Aujourd\u2019hui je fais UN boulot, par suppléance, mais demain je ferai MON boulot, qui est d\u2019écrire des poèmes1 » En entendant ces mots il n\u2019est plus possible de confondre l\u2019enjeu politique et l\u2019enjeu poétique, c\u2019est-à-dire faire du second un moyen au service du premier.1.Dans leur quasi-totalité les citations sont tirées de Notes sur le non-poème et le poème.On en trouvera le texte aux pages 109-118 de l\u2019édition de luxe parue aux Editions de l\u2019Hexagone en 1994.Je m\u2019en tiendrai à ce renvoi général de manière à ne pas alourdir le texte.190© L\u2019ACTION NATIONALE C\u2019est qu\u2019il y a une politique du poème, et Miron le savait.Elle tient sa nécessité de ce dont la poésie fait l\u2019expérience, et le poète (s\u2019) en explique les raisons comme il peut.Ce boulot, fait « par suppléance », on le sait, est encore, est éminemment celui de L'Homme 7-apaillé.Les poèmes que je n\u2019écris pas, ceux que je pourrait dire miens, voilà exactement « ce pourquoi comment » j\u2019écris ceux d\u2019à présent, les seuls possibles.On lit quelques lignes plus bas : «Je ne trahis pas la poésie, je montre son empêchement, son encerclement.» A la source du poème, Miron découvre l\u2019« empêchement » de la poésie, la « dépoétisation » : dans ces conditions, ne pas « trahir » la poésie revient à arracher et à former le poème depuis ce qui l\u2019entrave et le ruine.On connaît l\u2019énoncé, martelé comme un slogan (« je me fais slogan »), qui rythme des Notes et le conclut : Le poème ne peut se faire que contre le non-poème Le poème ne peut se faire qu\u2019en dehors du non-poème Avant de faire état de la découverte, du choc de cette découverte pour l\u2019homme Miron, il convient de prendre la mesure d\u2019une telle formule : elle scelle en un théorème rigoureux la poétique de Miron, sa politique du poème.La « situation » que désigne « CECI, le non-poème », Miron en scrutera la malignité pour en proposer des figures dont les traits et la teneur incitent à une dénudation de l\u2019être telle qu\u2019elle fasse radicalement échec à toutes les guises du mensonge.Or ce dire n\u2019est pas n\u2019importe lequel, il est celui que font entendre des poèmes : la véridiction poétique « ne peut se faire » qu\u2019à la condition de trouver appui et caution dans un sujet qui a consenti à la mise à l\u2019épreuve sans réserve de son être.Du moment que le tient l\u2019irrépressible impulsion du poème, ce sujet-là est confronté à la nécessité d\u2019une telle épreuve, car d\u2019elle dépend le succès ou l\u2019échec du poème.Il est assigné en un combat singulier - pour chaque poète la figure de l\u2019épreuve est singulière - où liberté et destin ne se dissocient plus.Je dois répondre de mon être pour libérer la force qui forme le poème et le fait entendre.L\u2019ACTION NATIONALE ©191 Que CECI soit le non-poème, il faut voir là rien moins qu\u2019une tautologie.Si, dès l\u2019ouverture des Notes, CECI est défini comme « mon état d\u2019infériorité collectif », c\u2019est qu\u2019un tel état, cet état-là singulièrement, ruine et nie l\u2019accomplissement poétique de l\u2019existence.Pareil but n\u2019est nullement compté au nombre des objectifs politiques d\u2019ordinaire désignés comme tels.S\u2019agirait-il de l\u2019indépendance d\u2019un peuple et de l\u2019émergence d\u2019un pays, il ne va nullement de soi que l\u2019action, le combat politique trouve ses raisons et la force de ses motivations en cet enjeu qu\u2019est l\u2019existence poétique.A observer les quatre décennies de la lutte indépendantiste, on ne peut que constater l\u2019écart notable entre cette lutte et la politique du poème.Certes le politique, en tant que désigné depuis l\u2019espace public des discussions, des décisions et des rapports de forces qui mobilisent les citoyens et leurs élus, possède sa validité et sa légitimité propres.Mais alors que l\u2019évidence d\u2019une telle représentation s\u2019impose avec tant d\u2019ascendant qu\u2019on est irrésistiblement porté à tenir pour acquis que les poèmes de Miron en procèdent.D\u2019où le malentendu, d\u2019où qu\u2019on n\u2019entende plus à la fin que ce que dit le poème.Puisqu\u2019on ne lui attribue son sens et son intelligibilité que d\u2019après la doxa politique qu\u2019il serait censé servir et illustrer.Un véritable contre-sens.L\u2019enjeu est ici de taille car il y va de ce que seule la politique du poème est propre à révéler de la « politique » d\u2019un peuple, d\u2019une société, d\u2019une histoire et d\u2019un pays.La politique du poème est celle d\u2019un sujet (en combat) singulier et appelle un interlocuteur qui éprouve, lui aussi à même son être singulier, la véridiction du poème.CECI, donc, « mon état d\u2019infériorité collectif », il faut entendre ces mots en résonance avec ceux qui suivent immédiatement : « CECI qui m\u2019agresse dans mon être ma qualité d\u2019homme espèce et spécifique.» Ailleurs, dans les Notes : Je souffre dans la fonction, poésie Je souffre dans mon matériau, poésie.192© L\u2019ACTION NATIONALE Et: En CECI le poème se dégrade.En CECI le poème prend tous les masques d'une absence, la nôtre-mienne.Mais contestant CECI, absolument, le poème est genèse de présence, la nôtre-mienne.Dans ce bref énoncé le poème agit et connaît sa stratégie parce qu\u2019il connaît et mesure son adversaire.Je ne prendrai pas par le détail le sévère et complexe diagnostic que Miron fait de l\u2019homme « carencé », « dépoétisé », « décentré », « déphasé » et « aliéné » - de l\u2019homme agonique.Il convient surtout de souligner la découverte, brutale, confondante, que fait un sujet appelé par le poème : trouver à la source de cette « déréalisation » qui le frappe tous ces autres qui souffrent en lui en tant qu\u2019ils sont menacés dans leur humanité même de par leur appartenance à un peuple.L\u2019homme Miron découvre au plus intime, au noyau de son mal-être, ce nous « en danger ».«Je dis que je suis atteint dans mon âme, mon être » coïncide rigoureusement à « et j\u2019ai mal en chacun de nous ».La véridiction poétique s\u2019éprouve ici de ce que les poèmes sont tenus en une seule énonciation cohérente où la vérité de l\u2019individu, du sujet singulier, n\u2019est plus dissociable de celle d\u2019une humanité spécifique.Et néanmoins - telle est la politique du poème -pareille vérité n\u2019est énonçable et soutenable que si elle est entendue et assumée par chacun de nous, par qui est capable d\u2019affronter dans sa singularité radicale un combat où le tout de son être est mis à l\u2019épreuve.Dire CECI qu\u2019il est le non-poème, c\u2019est dire que sa nature est telle qu\u2019elle empêche et ruine l\u2019accomplissement poétique d\u2019un peuple en chacun des siens.La ressource ainsi atteinte, c\u2019est la langue.Un peuple s\u2019accomplit poétiquement quand il trouve dans les autres peuples de la Terre des interlocuteurs qu\u2019il peut saluer dans une mutuelle reconnaissance.Et il ne peut le faire sans jouir d\u2019un langage libre.La parole « humiliée » se renfrogne L\u2019ACTION NATIONALE © 193 et s\u2019aigrit en une honte que chacun rumine, ne sachant à qui ou à quoi s\u2019en prendre, et rongeant son frein.La déstructuration linguistique (« Le non-poème, qui a détruit en moi jusqu\u2019à la racine de l\u2019instinct même du mot français »), à laquelle est acculé un peuple du fait de sa situation historique, est une violence faite à l\u2019être de ce peuple : Je dis que la disparition d\u2019un peuple est un crime contre l\u2019humanité, car c\u2019est priver celle-ci d'une manifestation différenciée d'elle-même.C\u2019est en poète que Miron se tient debout sur la place publique, avec les siens, car c\u2019est de la compassion, d\u2019où seul le poème s\u2019arme contre le non-poème, qu\u2019il tire sa légitimité : « la poésie n\u2019a pas à rougir de moi ».«Je parle de ce qui me regarde, le langage, ma fonction sociale comme poète, à partir d\u2019un code commun à un peuple.» L\u2019« œuvre du poème » est de rappeler que le combat d\u2019un peuple pour sa liberté perdrait l\u2019intelligence de ses raisons s\u2019il cessait de vouloir son accomplissement poétique, qui commence avec la délivrance de la langue en chacun.L'œuvre du poème, dans ce moment de ré-appropriation consciente, est de s'affirmer solidaire dans l'identité.IL affirmation de soi, dans la lutte du poème, est la réponse à la situation qui dissocie, qui sépare le dehors et le dedans.Le poème refait l\u2019homme.194 © I .'ACTION NATIONALE Gaston, le haut parleur Raoul Duguay Justement, quant à moi, l'œuvre du poème dans le dire est de gagner sur l'indicible.L\u2019Homme rapaillé, l\u2019Hexagone, 1994, p.40.On ne commence à bien dire qu\u2019en apprenant à lire l\u2019indicible dans les mots et dans la voix des autres.On ne commence à bien voir qu\u2019avec les yeux de ceux qui ont réveillé le rêve des temps à venir.Et quand commence le long voyage sur les eaux troubles de la poésie, en quête d\u2019un autre monde, d\u2019une terre vierge où semer l\u2019espérance d\u2019une vie souveraine, l\u2019écho de la voix des ancêtres est un précieux sémaphore.Il en est dont le parcours laisse des traces lumineuses, magnétisantes par leur pure magnificence, par l\u2019unicité de leur couleur et par le subtil éclairage qu\u2019elles jettent sur les choses et l\u2019humanité.Tel un phare dans la ronde nuit d\u2019une poésie partie à la découverte de son Amérique, le regard de Gaston avait balayé l\u2019horizon du langage qu\u2019il fallait explorer pour identifier le lieu de l\u2019action et y faire converger toutes les forces du verbe.Il fut le premier à ouvrir mon esprit à la poésie francophone et à me donner le sens L\u2019ACTION NATIONALE © 195 du respect de ceux qui avaient ouvert la voie.Cerbère de la poésie mondiale et québécoise, bibliothèque ambulante et archive vivante de la littérature, Gaston fut le premier à me donner le goût de lire et d\u2019étudier la poésie (après mon professeur de Belles Lettres).Sa manière de m\u2019enseigner la poésie était très originale et surtout très pratique, très efficace.En 1962, alors étudiant à la Faculté de Philosophie de l\u2019Université de Montréal, j\u2019avais lu dans la revue Liberté, son poème La marche à l\u2019amour.Frappé par la flamboyante ferveur de son verbe, j\u2019allai lui rendre visite dans son appartement exigu dont tous les murs étaient faits de livres.Au heu d\u2019analyser et de commenter mes poèmes, Gaston, le haut parleur, de sa voix généreuse et convaincante, me lisait d\u2019un seul souffle une variété de poèmes choisis.Quand il trouvait des vers vraiment révélateurs du style du poète qu\u2019il hautparlait, il me les répétait deux ou trois fois.Puis l\u2019éclat de son rire me faisait frémir d\u2019étonnement.J\u2019étais parfois gêné, intimidé par son éloquence tonitruante de même que par son savoir encyclopédique.Mais son approche pédagogique, fondée sur la puissance émotionnelle de l\u2019oralité, la musicalité et la rythmique des mots, m\u2019impressionnait beaucoup et accélérait mon apprentissage.Personne ne donnait au poème une aussi belle cadence, une telle force qui lui rendaient son sens dramatique.L\u2019intensité de ses déclamations me faisait vibrer et me donnait le goût de dire et de chanter à mon tour.Ft dès 1964, je lisais, criais et jazzais mes premiers poèmes au Centre social de l\u2019Université de Montréal.Gaston y récitait La marche à l\u2019amour.L\u2019importance que j\u2019accordai à l\u2019oralité dans ma poésie fut telle que je rédigeai ma thèse à partir du principe (en phénoménologie) que «le sens est tout entier dans le son» (Mikel Dufrenne).Souventes fois, j\u2019ai revu Gaston lors de nos réunions à Parti pris où Paul Chamberland m\u2019avait proposé d\u2019écrire une chronique littéraire à la librairie Déom où Gaston travaillait, à Poèmes et Chansons qu\u2019il avait organisé en compagnie de Claude Ilaeffely en 1968 à la Bibliothèque nationale, à la mémorable 196© L\u2019ACTION NATIONALE Nuit de la poésie au Gesù de même qu\u2019à la tournée en France des Sept paroles du Québec.Et chaque fois qu\u2019on se voyait, Gaston faisait toujours sonner sa petite poignée de change, avançait une question en même temps que sa mâchoire inférieure, faisait claquer le bout très long de sa ceinture comme un sexe triomphant et se mettait immédiatement à l\u2019érection d\u2019une idée sur la libération d\u2019un peuple aliéné.Dès lors, il fallait l\u2019écouter.Si on voulait qu\u2019il nous écoute, il fallait l\u2019impressionner, être comme lui, un haut parleur.Sinon, il occupait tout le territoire de la parole : il mettait littéralement la conscience nationale au monde et fustigeait toute forme de paresse intellectuelle.C\u2019est grâce à lui (et à Chamber-land) si ma conscience politique s\u2019est éveillée et si ma poésie est devenue de plus en plus dénonciatrice de toutes les formes que pouvait prendre l\u2019impérialisme aliénant.Car la plus grande vertu de Gaston fut de me rendre responsable de ma parole, responsable de la libération nationale.Et quant à moi, si on doit couler sa mémoire dans une statue, ce sera d\u2019abord et avant tout parce qu\u2019il aura été ici, comme ailleurs, le plus fougueux et le plus intelligent des ambassadeurs du fait français, le plus vibrant haut-parleur de la poésie francophone.Dans sa bouche les plus beaux vers de la langue française venaient au monde pour de bon.Ses textes touchaient l\u2019intelligence et l\u2019esprit, mais sa voix faisait pénétrer le poème jusqu\u2019au cœur.« Il y a un choix fondamental : être au inonde, selon une culture, c\u2019est-à-dire, une ontologie.» Sidéré après ma lecture de Notes sur le non-poème et le poème, je percevais clairement la dimension métaphysique de la poésie de Gaston (je ne l\u2019ai jamais appelé Monsieur Miron ; sa chaleur humaine et sa spontanéité naturelle faisaient en sorte qu\u2019un lien intime, direct, fraternel était possible avec lui).Car pour lui, la théorie devait incessamment se manifester dans la pratique.C\u2019est pourquoi, Gaston était essentiellement un homme d\u2019action.Sa parole était l\u2019acte suprême.Mais le L\u2019ACTION NATIONALE © 197 fondement de sa parole a un fondement ontologique.L\u2019être Gaston prend sa véritable définition à partir de l\u2019être Kébêlc.Dès lors, la place du poète dans la société consiste à dire qui il n\u2019est pas avant de dire qui il est.C\u2019est pourquoi la dérision, la contradiction, la blessure : le non-être précède l\u2019être comme fait culturel et historique.Désormais le combat sera politique avant que d\u2019être esthétique et le salut de l\u2019être national devra précéder celui de l\u2019individu.Martyre ou héroïsme ?Abnégation ou pur amour ?Trouver un substrat shakespearien à la poésie de Gaston peut paraître insidieux, voire odieux.Mais en fait, si le colonialisme fonde sa raison d\u2019être politique sur l\u2019économique, ici, le politique n\u2019a de sens que s\u2019il affirme l\u2019être national, que s\u2019il confirme l\u2019identité culturelle comme point d\u2019Archimède de toute expansion économique.Là, l\u2019avoir précède et aliène l\u2019être, ici, l\u2019être précède l\u2019avoir.Le point d\u2019appui de l\u2019identité d\u2019une nation, c\u2019est sa culture originelle et originale.C\u2019est la culture (et la langue qui l\u2019exprime) qui soulève et maintient l\u2019identité et l\u2019énergie d\u2019un peuple.La dimension ontologique de la poésie de Gaston se manifeste entre l\u2019homme et son œuvre.Ici, homme et œuvre se confondent.Cette ambivalence entre l\u2019être et le non-être, entre le devoir d\u2019écrire et la logique de ne pas écrire, entre le poème et le non-poème, voilà la grande blessure de Gaston.Et il 1 a salée jusqu à sa mort.L\u2019existence du poème n\u2019est justifiée que si ! homme et le pays ne font qu\u2019un dans la manifestation de leur liberté, dans la proclamation d\u2019une même identité.Comme les deux thèmes majeurs de la poésie de Gaston sont l\u2019amour et le pays, que l\u2019amour contient la Nature et que le pays contient la Culture (la langue), les deux ne peuvent avoir de sens que s\u2019ils appellent et vivent leur souveraineté.Souveraineté de l\u2019amour pour accéder à l\u2019être individuel, souveraineté du pays pour accéder à l\u2019être collectif.Le véritable sens du mot « souveraineté », je l\u2019ai appris de Gaston.Et c\u2019est sans doute cette prise de conscience de l\u2019urgence dans laquelle nous sommes de devenir souverains qui est le plus bel héritage que Gaston ait laissé au 198© L\u2019ACTION NATIONALE Kébêk.Quant à moi, cela m\u2019a fait naître et continue de donner un sens humain à mon voyage poétique.« Ce peuple n\u2019en finit plus de ne pas naître, Ça ne pourra pas toujours ne pas arriver.» Ce vers dont le reflet est le non-être, ce vers dont le négatif fonde le positif, ce vers fait écho dans ma mémoire.Lors de l\u2019une de nos premières rencontres, Gaston m\u2019avait lu ce vers incroyable d\u2019un barde français.«Je ne suis pas celui qui ne chante pas.» La dernière phrase que Gaston m\u2019a dite, fin août 1996, chez Victor-Lévy Beaulieu, aux Trois-Pistoles, c\u2019est : « Raoul, tu étais notre espoir ! » Oui, mais moi, je suis celui qui chante.L\u2019avenir avance.Et je chante déjà le pays souverain.Car le rêve devance toujours la réalité.Gaston en est toujours le très haut parleur.«J\u2019ai su qu\u2019une espérance soulevait ce monde jusqu\u2019ici ».L\u2019ACTION NATIONALE @199 Que disait-il de la littérature des femmes ?France Théoret n v i aston Miron a écrit : J\u2019essayais de rejoindre le concret, le quotidien, un langage repossédé et en même temps universel.Je reliais la notion d\u2019universel à celle de l\u2019identité1.Savait-il que des écrivaines contemporaines partageaient semblable visée ?Gaston Miron n\u2019a pas écrit sur la littérature des femmes, je tente de reconstituer ses propos pour en conserver les traces et pour témoigner de son sens de l\u2019altérité.Avant tout, j\u2019étais face à lui une écrivaine qui faisait cause commune avec la littérature des femmes.Il saluait quelqu\u2019un indirectement, en oblique, parlait d\u2019une généralité qui intéressait l\u2019autre.Si je l\u2019ai rencontré souvent, mais constamment en groupe restreint, lorsqu\u2019il formulait des phrases lapidaires sur les femmes dans la littérature, je reconnaissais sa façon de m\u2019adresser la parole.Gaston Miron disait que les femmes qui ont écrit sont importantes dans la littérature québécoise.Il lui arrivait de mentionner qu\u2019elles sont fortes, au sens où elles ont écrit des œuvres remarquables.Il en nommait quelques-unes : Laure Conan, Gabrielle Roy, Rina Lasnier, Anne Hébert.1.L'Hommerapaillé, Montréal, Editions de l\u2019Hexagone, 1994.200 # L\u2019ACTION NATIONALE Le qualificatif forte avait une résonance ancienne à mon oreille.L\u2019expression femme forte, je la connais depuis toujours.Il y a longtemps l\u2019expression a été indissociable de la santé et de la capacité de travail.Gaston Miron aimait résumer l\u2019ensemble des qualités des romancières et des poètes sous un seul vocable, ce mot familier, extensif, cette fois, à la valeur littéraire.Il reprenait son énoncé quant aux femmes dans la littérature québécoise et les qualifiait d\u2019auteures exceptionnelles.Il ajoutait encore la louange superlative, elles étaient les meilleures.Que faites-vous de vos devancières, demandait-il ?Il poursuivait à ce moment-là : pourquoi s\u2019interroger sur une littérature de femmes ?Gaston Miron variait son énoncé avec humour, causticité, souvent légèreté.A l\u2019occasion, il préconisait la féminisation de la langue.Mais il continuait alors avec ironie.Un exemple grammatical servait à démontrer l\u2019impossibilité, l\u2019absurdité peut-être, de la proposition.Ainsi, je lui donne le livre devenait je donne à elle le livre.Si les femmes voulaient féminiser la langue le pronom personnel lui remplaçant un substantif féminin était à proscrire.Il postulait une logique jusqu\u2019au-boutiste.Il lui est arrivé de rechercher dans l\u2019histoire de la langue des noms féminins désuets afin d\u2019en promouvoir un nouvel usage, tel : autoresse.Gaston Miron avançait-il masqué pour mieux désamorcer l\u2019aspect politique du féminisme ?C\u2019est probable.Chacun sait qu\u2019il aimait les textes finis et définis, je ne lui ferai pas de procès d\u2019intention.Je résumerai ainsi, il s\u2019exprimait par des constats simples dont la formulation devenait certaines fois extravagante.Ne disait-il pas que nos meilleurs écrivains sont des femmes : Laure Conan, Gabrielle Roy, Rina Lasnier, Anne Hébert.Son ambivalence, il la manifestait en radicalisant jusqu\u2019à l\u2019absurde les questions de langue.Il proposait aussi la restauration de l\u2019usage de mots anciens pour demeurer conforme à la norme et à l\u2019esprit de la langue L\u2019ACTION NATIONALE ©201 française.En cela, il traduisait les conséquences de sa recherche du mot juste.Etait-ce la raillerie, la provocation ou l\u2019admiration qui le fit s\u2019exclamer un jour : l\u2019exception littéraire québécoise se définit par la contribution d\u2019œuvres magistrales écrites par des femmes ! Cette affirmation globalisante, il ne l\u2019a pas écrite.Il m\u2019est donc impossible d\u2019interpréter sa phrase sans un contexte.Pourtant la discussion a eu lieu.Nous étions quelques-uns attablés dans un restaurant.Les femmes écrivent-elles différemment des hommes ?La question a été posée.Ce fut le dernier et le plus long échange.Il étaya les mêmes propos sous forme d\u2019arguments, relança la discussion.Il parlait en son nom sans autre prétention.Dans l\u2019avant-propos de l\u2019anthologie Ecrivains contemporains du Québec cosigné avec Lise Gauvin, ils affirment : Les femmes qui écrivent ont su trouver le difficile rapport entre l\u2019autobiographie et la fiction, le singulier et le collectif2 3.Le poète savait être ironique, en d\u2019autres lieux, cela s\u2019appelle avoir une conversation spirituelle.Son sentiment d\u2019admiration, à la fois caché et montré verbalement, j\u2019en trouve la trace, assertive et bien nommée, dans son poème énigmatique intitulé, Félicité : Félicité Angers que j'appelle, Félicité où es-tu toi de même tu n'as pas de maison ni de chaise tu ems, aujourd'hui, tel que moi, hors de toi et je m'enlace a toi dans cette pose ancienne qu'est-ce qu'on ferait, nous, avec des mots au point où nous en sommes, Félicité, hein ?toutes les femmes, Félicité, toutes encore rien n 'a changé comme en secret tu l'appelas 2.\tÉcrivains contemporains du Québec, Paris, Editions Seghers, 1989.3.\tLaure Conan est le pseudonyme de Félicité Angers 202 © L\u2019ACTION NATIONALE Gaston Miron à Vœuvre et à F épreuve Robert Baillie « Ce n'est point la leçon d\u2019un maître, ni le devoir qu \u2019on donne à apprendre, c\u2019est un aliment invisible, c\u2019est la mesure qui est au-dessus de toute parole, c\u2019est l'âme qui reçoit l'âme et totites choses en toi sont devenues claires.» Paul Claudel j/-)evant moi une trentaine d\u2019élèves s\u2019appliquent à répondre aux consignes d\u2019une dissertation critique.Le sujet de l\u2019épreuve porte sur L'Homme rapaillé de Gaston Miron.Combien de générations de jeunes sont passées dans mes classes depuis que j\u2019enseigne au niveau collégial ?En vingt-cinq ans d\u2019enseignement, combien d\u2019élèves ont été conviés à la découverte de leur littérature ?Je ne suis pas le seul enseignant à proposer l\u2019exigence d\u2019une lecture de ce que nous sommes à travers les œuvres essentielles de notre littérature.L\u2019Homme rapaillé est inscrit au programme de mon cours de littérature depuis un quart de L\u2019ACTION NATIONALE © 203 siècle.Mais à la session d\u2019automne de cette année scolaire, le poète est mort.Une tête se dresse, oiseau effarouche' au-dessus du troupeau des tamanoirs encore enfoui dans le décodage de la question.Deux yeux brillent dans l'immobilité, dans l'attention au vide.L'élève merle a flairé quelque chose.U énigme du sujet de sa dissertation est sur le point de s'estomper pour laisser place à l'idée.Le pays chanté par Claude Gauthier est-il celui que l'on retrouve dans les poèmes de L\u2019Homme rapaillé ?Mélanie replonge sa tête dans le sable de l\u2019effort.Des nuques piochent, inclinées, en prière, dirait-on, orientées vers quelque mecque abstraite dont je ne suis plus le muezzin.Je n\u2019existe pas.La parole est écriture, je suis le pion qui surveille.Le poète occupe toute la place.«JE SUIS SEUL COMME LE VERT DES COLLINES AU LOIN.» La première incursion dans l\u2019œuvre de Gaston Miron fut pour moi le résultat d\u2019une témérité jamais regrettée.Jeune diplômé universitaire, l\u2019on se voyait offrir des postes dans les cégeps naissants.C\u2019était au tournant des années 1970.Le premier cours qui me fut proposé en fut un de poésie québécoise, un cours d\u2019été.Mon enthousiasme sans bornes m\u2019avait fait concevoir un synopsis où s\u2019offrait un choix de poètes à étudier.Dans la liste apparaissaient des valeurs sûres.Toutes les œuvres ne m\u2019étaient pas familières, mais j\u2019en possédais une connaissance de base qu\u2019un appui critique pouvait toujours consolider.D Octave Crémazie à Pamphile LeMay, d\u2019Émile Nelligan à Alfred Desrochers, d\u2019Anne Hébert à Gilles Hénault, de Paul-Marie Lapointe à Roland Giguère, de Michèle Lalonde à Michel Beaulieu.Puis, j\u2019osai ajouter à ma liste ce recueil qui venait enfin de paraître et qui nous permettait une découverte du poète Miron auparavant introuvable parce que non encore rapaillé.Un bruissement généralisé m'avertit que ça démarre.Des feuilles, des documents, des stylos, des lunettes, toutes sortes d'objets cliquettent, se 204 © I-\u2019ACTION NATIONALE froissent, sont échappés par terre.Le contingent s'est mis en branle.Je me lève et arpente les allées.Une question ici et là, nerveuse ou inquiète, m'est posée.Les recueils s'ouvrent à « L\u2019octobre », à « Séquences » et à « Compagnon des Amériques ».Je suis rassuré, ils ont compris la question, le choix des poèmes est pertinent.Ils ont droit à leurs notes de cours.Ai-je bien communiqué, ai-je bien rendu l\u2019analyse des poèmes ?En quelque sorte, je subis moi-même une épreuve.Je suis fébrile dans ma passivité.« MOI QUI SUIS CHARPENTE ET BEAUCOUP DEFARDOCHES.» En ce mois de juin 1971, je ne possédais pas de l\u2019œuvre la connaissance exhaustive qui m\u2019aurait permis à brûle-pourpoint une approche magistrale.Si les élèves allaient choisir L'Homme rapaillé, j\u2019aurais à les précéder de peu dans la découverte.La tentation fut trop forte.L'Homme rapaillé apparut dans la liste et fut choisi.Tel a été mon premier contact avec l\u2019œuvre qui devait marquer ma vie de façon décisive, ma vie de pédagogue, ma vie de lecteur, ma vie.Le cours de poésie de cet été-là fut le point de départ d\u2019une étude qui n\u2019eut jamais de cesse.L\u2019œuvre de Miron était inscrite de façon décisive au programme de mes cours.L\u2019édition française de Maspéro étant trop onéreuse, je vécus comme tant d\u2019autres dans l\u2019attente de l\u2019édition promise, l\u2019édition de poche de la collection lypo.Depuis lors, le recueil de Gaston Miron est redevenu le livre incontournable du cours de littérature québécoise.Des cohortes d\u2019élèves comme ceux que j\u2019ai devant moi en ce moment étudièrent L'Homme rapaillé avec respect et enthousiasme.Et voici que le poète est mort.Je lance un appel à tous.Trois élèves sont venus me demander ce que voulaient dire, dans la chanson de Claude Gauthier, les expressions «Pater noster » et « Credo ».J\u2019aurais dû le prévoir.La petite au tchador et les élèves asiatiques ne maîtrisent probablement aucune notion de latin liturgique.Et ces trois-là, Patrice, Mélanie L\u2019ACTION NATIONALE 0 205 et Olivier, m\u2019ont posé la question.Une majorité d\u2019élèves embarrassés allaient les suivre.A la satisfaction générale, j\u2019explique, ils sourient, me sont reconnaissants.Pendant des semaines j\u2019ai fait l\u2019analyse des poèmes les plus représentatifs du thème du pays comme ceux qui portent sur le thème de l\u2019amour dans L'Homme rapaillé.Les images sont exigeantes.En partage, je leur laissais la chanson de Claude Gauthier.A l\u2019audition du « Plus beau voyage », ils n\u2019avaient pourtant pas sourcillé.Tout leur semblait clair.Mais voici que des mots n\u2019apparaissent pas dans leur bagage.Le dictionnaire n\u2019éclaire pas le contexte.Combien de banalités deviennent de pures énigmes ?Le choc des cultures, le fossé des générations et quoi encore.Ungava et Manicouagan devraient tout de même leur rappeler quelque chose, les rudiments de leurs cours d\u2019histoire ou de géographie.Je suis inquiet.Je me souviens qu\u2019il m\u2019a fallu remonter jusqu\u2019à Jacques Cartier pour arriver à resituer Duplessis qui avait sombré dans la brume du temps, entre le lac Meech et la mer de Champlain.D\u2019abord découragé, je fus ensuite stimulé par l\u2019appréciation du plus grand nombre qui témoignèrent avoir enfin compris quelque chose à la Révolution tranquille ou au rapatriement de la Constitution.C\u2019étai t donc ça ! Et Trudeau ?Et « les Yvettes » ?Et le Refus global ?Et les « Filles du Roy » ?Et la Conscription ?Et « Le coup de la Brink\u2019s » ?Par la suite nous pûmes revenir à «Mer jours/et de harpes sans oiseaux.» et à « La marche à l\u2019amour s\u2019ébruite en un voilier / de pas voletant par les lacs de portage.» J\u2019ai souvent privilégié l\u2019approche thématique.Elle se prête comme un jeu à la découverte d\u2019un univers poétique.Mes élèves ont pu approcher la grandeur et l\u2019exigence de cette poésie par la manipulation concrète des mots et des images.Ils se sont amusés de la palinte osseuse.Ils se sont émus de ses épis de frissons.Ils ont vibré au fou feu froid de la neige.Les thèmes de l\u2019univers animal et de l\u2019univers végétal ont été les plus fréquemment abordés.J\u2019ai mille animaux et plantes par la tête.Mais il y eut aussi le thème du corps, le thème de l\u2019univers 206 © L'ACTION NATIONALE sonore.Des thèmes concrets où les champs lexicaux donnèrent prise à des saisies perspicaces, à des réussites, à des engouements de la part d\u2019élèves parfois réfractaires au genre poétique lui-même.Une fois les préjugés évacués, les peurs, les insécurités domptées, une curiosité suscitée, un goût, une passion souvent s\u2019affirmaient.J\u2019ai récolté le meilleur.Mais le poète est mort.Le brouillon avance.Des relents d\u2019efforts l\u2019attestent.Le thermomètre à grimpé.J\u2019ouvre la porte de la classe.Il y a bientôt deux heures qu\u2019ils bûchent.Deux ou trois élèves n\u2019en sont rendus qu\u2019à l\u2019introduction : sujet-amené-sujet-posé-sujet-divisé.Patrice a eu l\u2019inconscience de me demander la permission d\u2019aller griller une cigarette.Pure folie.Ces velléités de décrochage m\u2019inquiètent.D\u2019autres suent en pure perte.A cause des lacunes sévères en français écrit, je sais que tous n\u2019y arriveront pas, trop nombreux, hélas, victimes d\u2019un système abominablement inefficace.Leur faire un cours d\u2019histoire, soit, revenir sur quelques règles grammaticales, soit, mais tout reprendre est impossible.Olivier a pourtant compris Miron, il a aimé Miron, il s\u2019est retrouvé, il a mis le doigt sur les raisons secrètes qui le rendaient solidaire, le faisaient opter pour la souveraineté du Québec, lutter pour le français.qu\u2019il ne possède pas, qu\u2019il balbutie.Au-delà de l\u2019orthographe et de l\u2019accord des participes, il y a cette pauvreté atroce du vocabulaire.Endémique, agonique, délirante, batèche de batèche, de vieille réguine, de sainte-bénite de batèche ! « NOUS LES RAQUÉS DE L\u2019HISTOIRE BATÈCHE.» Longtemps l\u2019œuvre poétique fut ma seule voie de connaissance du poète Miron.Jusqu\u2019au jour où, inévitablement, comme tout un chacun, il me fut donné de rencontrer l\u2019homme.Ce premier contact eut lieu chez une collègue enseignante qui était une intime de Gaston Miron et, je dirais aussi, de l\u2019Hexagone, de ses poètes, comme de sa propre famille.Plusieurs ont connu Aline Robitaille.Sa maison du boulevard Saint-Joseph fut un lieu de réunions mémorables.Comme partout, Gaston était chez elle L\u2019ACTION NATIONALE ©207 l\u2019âme de la fête.C\u2019est là que je l\u2019ai rencontré, c\u2019est là que je suis devenu son ami, c\u2019est là qu\u2019il est devenu mon éditeur par le truchement d\u2019Alain Horic qui avait pris la relève et qui inaugurait une nouvelle collection ouverte aux romanciers.Combien savent que je suis moi-même écrivain ?Pour eux, je suis le prof, un prof plutôt sévère mais respecté.La plupart de mes élèves me tutoient.De Patrice à Mélanie.Comme tout le monde tutoyait Gaston.Pourtant, j\u2019en prends conscience aujourd\u2019hui, quand il venait les rencontrer ces derniers temps, la plupart le vouvoyaient.S\u2019en rendait-il compte ?Un va-et-vient dans le corridor m\u2019oblige à fermer la porte.J\u2019ouvre les fenêtres.Gaston Miron fut maintes fois invité à rencontrer nos groupes d\u2019élèves.Chaque fois le contact était heureux.Une magie opérait.Comme chez Aline Robitaille, il savait mêler à ses convictions d\u2019agitateur la verve du conteur et le talent du musicien des veillées.Les jeunes se laissaient conquérir par son personnage hors du commun.Quand il le jugeait opportun, Gaston sortait de sa poche son inséparable harmonica, puis il se lançait avec sa voix de jubée dans son répertoire favori qui culminait avec la Complainte de la Mauricie.L\u2019harmonica et la gigue achevaient d\u2019éblouir un auditoire qui n\u2019en croyait ni ses yeux ni ses oreilles et qui en redemandait.Le magnifique.La petite au tchador me regarde et sourit.Je me souviens de son air complètement ahuri quand, par un matin d\u2019hiver, encouragé par leur écoute particulièrement attentive et intéressée, je me suis laissé aller à chanter moi-même devant eux La complainte de Gaston.« Âh-âh que l\u2019papier coûte cher-re dan-ans le Bâs-Canadâ/ Su-urtout aux Trois-Rivières que ma blonde à m\u2019écrit pas.» La petite au tchador, les deux grands Noirs du fond de la classe, mais les autres aussi, bien sûr, de Mélanie à Patrice, en sont restés saisis.À mon humble mesure, j\u2019ai pris le relais du chantre à la voix de jubée.Je sais maintenant que je puis le faire pour eux.Il faut aimer les élèves, se laisser apprivoiser par 208 # I-\u2019ACTION NATIONALE eux, leur accorder notre confiance.Gaston les aimait.Ça lui venait tout naturellement.Les jeunes sentaient son honnêteté, sa générosité.Ma chanson n\u2019était qu\u2019un intermède.Je ferme les fenêtres.Mélanie, Olivier et les deux minois asiatiques de la première rangée se sont mis à toussoter.Le printemps est tardif.L\u2019hiver a été rude.En ce matin de décembre 1996, il faisait si froid à Sainte-Agathe-des-Monts.«TU CRAQUES DANS LA BEAUTÉ FANTÔME DU FROID.» L\u2019œuvre de Gaston Miron est une valeur pédagogique sûre.Quand le poète venait en classe, il volait la vedette, il enlevait la session.Cet hiver, ce n\u2019était plus possible.Patrice, Mélanie et les autres ont été éblouis par « Les outils du poète ».Le contact n\u2019est pas le même.Je bénis toutefois cet ultime témoignage.Le film de Gladu est superbe.L\u2019image ne remplacera jamais l\u2019homme, mais il y a de l\u2019homme à un point tel dans l\u2019image qu\u2019on le croit toujours vivant.Toujours vivant.Comme dans l\u2019autre chanson que certains connaissent bien, que plusieurs connaissent mieux que « Le plus beau voyage ».Claude Gauthier ?C\u2019est le comédien de Chambre en ville et Léveillée, celui de Scoop.Ils ont été chanteurs ces deux-là ?Il a aussi fallu que je leur fasse découvrir Gilles Migneault et Raymond Lévesque qu\u2019ils ne connaissaient pas.Ce matin, ils se doutaient bien qu\u2019une chanson serait mise en comparaison avec les poèmes de Miron, mais laquelle ?« Il me reste un pays », « Bozo les culottes », pour le thème du pays ; « Emmène-moi au bout du monde », « Les rendez-vous », pour le thème de l\u2019amour ?Combien l\u2019aurons vu, combien l\u2019auront lu ?Quand Gaston nous a quittés, la presse non littéraire déplorait à l\u2019unisson que notre poète national soit si mal connu.Les médias accusaient ainsi leur propre ignorance.Sur quelle planète (dans quel pays !) ont-ils fait leurs classes ?Chez moi, pas moins de 240 élèves par L\u2019ACTION NATIONALE ©209 année auront lu L'Homme rapaillé.Si je mets de côté l\u2019éclipse des quatre ou cinq années où le livre ne fut pas disponible, environ 5,000 élèves dans mes seuls cours auront été mis en contact avec l\u2019œuvre.A l\u2019échelle du réseau des 40 cégeps, à raison d\u2019une vingtaine de professeurs de français en moyenne par collège, on peut comprendre que L'Homme rapaillé apparaisse aujourd\u2019hui parmi les livres essentiels de notre patrimoine littéraire.En témoignait Le Devoir, l\u2019autre jour.Des dizaines de milliers de Québécois connaissent Gaston Miron.Et son œuvre continue de leur appartenir.Quand le poète est mort en décembre 1996, plusieurs ont su jauger la perte infligée au pays.«JE NE MOURRAI PLUS AVEC TOI.» Devant moi quatre élèves terminent leur dissertation.Méla-nie la perfectionniste, Olivier qui n\u2019y arrivera pas à cause de ses fautes, la petite au tchador qui se ronge un ongle en révisant sa copie, le petit minois asiatique dont l\u2019accent rosemontois ne surprend plus personne.Les autres sont sortis de la classe.Leur épreuve accomplie, ils se souviendront d\u2019une rencontre essentielle.Les mots et les images de L\u2019Homme rapaillé demeureront inscrits dans un coin de leur mémoire.Cette mémoire sera intime et collective.En nous quittant, le poète Gaston Miron se confond avec notre mémoire.« FÉLICITÉ ANGERS QUE J\u2019APPELLE, FÉLICITÉ OÙ ES-TU TOI DE MÊME TU N\u2019AS PAS DE MAISON NI DE CHAISE TU ERRES, AUJOURD\u2019HUI, TEL QUE MOI, HORS DE TOI.» Gaston Miron reconnaissait ainsi l\u2019ancêtre qui a écrit A l'oeuvre et à l'épreuve.Je n\u2019ironiserai pas davantage sur l\u2019épreuve dont l\u2019œuvre de Miron fut ici le sujet.L\u2019œuvre et l\u2019épreuve ont été imbriquées, indissociables, accordées par la pensée de ceux qui restent.En cette fin de matinée laboreuse, des élèves ont scruté 210 © L\u2019ACTION NATIONALE les poèmes pendant que je me souvenais de l\u2019homme qui les a produits.L\u2019air satisfait, le dernier élève me remet sa copie.Il devrait me combler d\u2019espérance.Il ose une confidence mille fois entendue.Je l\u2019accueille avec une tristesse réprimée.La lecture de L'Homme rapaillé lui a révélé quelque chose de lui-même.Cet élève a appris qui il était.Mais le sourire du dernier élève, c\u2019est le sourire d\u2019Olivier et l\u2019indigence de sa langue le fera échouer à l\u2019épreuve ministérielle.Ah ! Gaston, Gaston, comme tu nous manques, à Olivier et à moi, qui sommes si démunis dans la déréliction que provoque ton absence.L\u2019on n\u2019est jamais aussi seul que dans une classe vide où tu fus naguère si intensément présent.Il en va de même avec notre vie depuis que tu nous a quittés.L\u2019ACTION NATIONALE @211 Gaston Miron : Un homme de rapaillement André Gaulin U J___J œuvre littéraire de Gaston Miron est à la fois singulière et nombreuse.Singulière, cette œuvre s\u2019impose surtout par ce qu\u2019on dit être son seul livre, L'Homme rapaillé, un ouvrage qui contient, on l\u2019a souvent oublié, des poèmes et des essais en interrelation.Nombreuse, cette même œuvre connaît une diffusion exceptionnelle pour un livre de poésie, ici et dans le monde.Mais cette œuvre est en quelque sorte la partie écrite, en mutation constante, de l\u2019ensemble de l\u2019œuvre parlée de l\u2019homme et du militant.A certains égards, l\u2019œuvre de Miron est une œuvre empêchée, née de son empêchement même, qui se dit et s\u2019écrit malgré lui, dans la souffrance morale - Miron disait la « déréliction » -, dans la pauvreté matérielle, dans le compagnonnage des ami(e)s de l\u2019Hexagone, dans la résistance du regard luttant constamment pour l\u2019affirmation du réel.A sa manière, Miron ressemble au poète Octave Crémazie, son aîné, exilé en France à partir de 1862 jusqu\u2019à sa mort (1879), écrivant à son correspondant littéraire Henri-Raymond Casgrain :« J'ai bien deux tnille vers au moins qui traînent dans les coins et les recoins de mon cerveau.A quoi bon les en faire sortir ?Je suis mort à l'existence littéraire.Laissons donc ces pauvres vers pourrir tranquillement dans la tombe que je leur ai creusée au fond de ma mémoire.2 12 © l\u2019ACTION NATIONALE Dire queje ne fais plus de poésie serait mentir Mon imagination travaille toujours un peu.J\u2019ébauche, mais je ne termine rien, et, suivant ma coutume, je n 'écris rien.Je ne chante que pour moi.» (Lettre datée de 1866 et envoyée à l\u2019abbé Henri-Raymond Casgrain) L\u2019exil de Miron est plutôt un exil de l\u2019intérieur, qu\u2019il exprime bien par ce vers d\u2019Aragon qui figure dans l\u2019édition de 1970, celle des Presses de l\u2019Université de Montréal, de l'Homme rapaillé : « En étrange pays dans mon pays lui-même ».Il le dit d\u2019ailleurs autrement dans ses « Notes sur le non-poème et le poème » : «Je n\u2019ai pas l\u2019air étrange, je suis étranger».Son profond désarroi vient de la non-communication entre ce qu\u2019il appelle « le dehors » et « le dedans », entre le privé et le public.Le privé, c\u2019est-à-dire à la fois l\u2019intime mais aussi le natal, le patrimonial, le culturel marqué dans la langue maternelle.Et cette irréductible opposition entre cela et le réel consacré par la vie institutionnelle, publique, un réel en quelque sorte surréel parce que codé par des signes altérants et consacré par une classe de la société marginale et pourtant dominante.On n\u2019a peut-être pas assez insisté à cet égard sur cet essai majeur de Miron que sont ses «Notes sur le non-poème et le poème », un texte de 1965, paru dans Parti pris, la même année que cet autre texte révélateur intitulé « Un long chemin ».C\u2019est l\u2019équivalent pour le Maghreb du « Portrait du colonisé » d\u2019Albert Memmi.Il y est question justement de « la vie intérieure exclusive » vécue en circuit social fermé, en disjonction constante avec la réalité de l\u2019Autre, occultant et déréalisant : « Longtemps, je n\u2019ai su mon nom et qui j\u2019étais que de l\u2019extérieur.Mon nom est Pea Soup, mon nom est Pepsi.Mon nom est Marmelade.Mon nom est Frog.Mon nom est dam Canuck.Mon nom est speak white.Mon nom est dish washer.Mon nom est floor sweeper.Mon nom est bastard.Mon nom est cheap.Mon nom est sheep.Mon nom.Mon nom.» Cette disjonction force le poète à devoir toujours prouver qu\u2019il est, qu\u2019il est tel, qu\u2019il est ainsi, ce que Miron appelle sa L\u2019ACTION NATIONALE 0213 « réduction présente à l\u2019explication ».C\u2019est d\u2019ailleurs ce que tente le « Elvis Gratton » de Pierre Falardeau à un niveau plus dérisoire : s'expliquer, se dire par ce qu\u2019on n\u2019est pas, s\u2019affirmer par exclusion.Etre un non-existant, un être caduc, ou essentiellement projeté dans un avenir problématique, dans la vacance du présent.Pour Miron, cette réalité double, dichotomique, entre soi et l\u2019autre mais un Autre altérant le « soi » - qu\u2019on relise par exemple l\u2019essai « le Bilingue de naissance » -, le conduit au bord du vertige devant un « univers cotonneux », un monde lisse, chaotique, qui abolit l\u2019Histoire d\u2019aujourd\u2019hui : «Je ne me connais pas de passé récent.Mon nom est Amnésique Miron ».De la sorte, l\u2019homme colonisé mironien des «Notes sur le non-poème et le poème » vit dans un monde constamment relatif, parfois présent - dans son histoire intime -, le plus souvent inapte à la vie, à l\u2019espoir, indéfini, à temporalité sans cesse recommencée dans l\u2019immobilité historique dérisoire, un être intermittent en quelque sorte.Cet homme « carencé », comme l\u2019appelle Miron, a « la connaissance infime et séculaire de n\u2019appartenir à rien » ! Et le poète de se demander, au bord d\u2019un tel vertige, « comment faire qu\u2019à côté de soi un homme / porte en son regard le bonheur physique de sa terre / et dans sa mémoire le firmament de ses signes » ?Et cette souffrance, d\u2019autant plus grande qu\u2019elle lutte contre l\u2019irréel - pourtant Réel de l\u2019Autre -, Miron l\u2019assume jusqu\u2019aux frontières de la folie.Il devient lui-même un champ de bataille où deux réalités antinomiques se disputent, combat titanesque qu\u2019exprime bien la suite de « la vie agonique » et qui prend un rythme collectif et cadencé dans « la Batèche », son corps devenant un « dernier réseau de tics amoureux » qui l\u2019amène à se dédoubler : « parfois je m\u2019assois par pitié de moi / j\u2019ouvre mes bras à la croix des sommeils » (la Marche à l\u2019amour).Son sort singulier, il le multiplie en ce « peuple abîmé » avec lequel il se 2 14 © L\u2019ACTION NATIONALE solidarise et pour qui le poète appelle « les vents qui change[nt] les sorts de place la nuit » (« Héritage de la tristesse »).Cette cohésion avec l\u2019anarchie sociale de la vie des siens, Miron l\u2019évoque par la solitude rassemblée dans les images des « marées de bouleaux », des « confréries d\u2019épinettes, de sapins et des autres compères » (« Les siècles de l\u2019hiver »).Et c\u2019est là la force du poète, de coller à des images fortes, parlantes, allant de la poésie à sa vie à lui « - dressée comme un hangar - débarras de l\u2019Histoire» («Monologues de l\u2019aliénation délirante »), à la vie des siens « par tous les chemins défoncés » de leur pays / terrain / vague (« Compagnon des Amériques »).Poète fondateur de l\u2019Hexagone et qui va l\u2019incarner toute sa vie, Miron se soude aux siens dont la quête d\u2019identité passe essentiellement par la langue - il le découvre en combattant -, celle qui code tout le réel, le réel social et institutionnel autant que le réel du corps : «Je dis que la langue est le fondement même de l\u2019existence d\u2019un peuple, parce qu\u2019elle réfléchit la totalité de sa culture en signe, en signifié en signifiance » (« Notes sur le non-poème et le poème »).Et puisque l\u2019homme Miron est poète dans le citoyen qui lutte contre son acculturation, contre son occultation, l\u2019écriture elle-même advient, déchirée, dans ce combat.Un peu comme Jérémie, le prophète qui avoue ne pas savoir parler, le prophète qui refuse de se faire porteur de son message, Miron lutte contre la poésie.Il voit plutôt son travail comme un travail politique et la poésie lui apparaît à cet égard comme un instrument de lutte inefficace.La publication de sa correspondance avec Claude Haeffely chez Léméac, en 1989, A bout ponant, est instructive à cet effet.On y voit un militant, que les mots attirent, qui regarde la réalité en la traduisant, en la transcrivant et qui redoute de trahir sa cause de libération en écrivant, et surtout, en réussissant son écriture ! De sorte qu\u2019au bout du compte, Miron livre une œuvre qui se confronte au réel et qui arrime à l\u2019essentiel.Sa poésie transcrit ses L\u2019ACTION NATIONALE #215 essais des « Notes sur le non-poème et le poème ».Davantage, la poésie traverse déjà cet essai, le seul de ce genre, comme des miscellanées.C\u2019est l\u2019essai qui ressemble le plus à la manière de Gaston Miron, un poète didactique - «je me fais didactique à tous les coins de rue » -, un poète partisan d\u2019une cause de libération nationale - » je me fais politique dans ma revendication totalisante dans la pratique de mon art -, et comme il le dit lui-même dans cet essai, en s\u2019en expliquant, un poète « utopique », « idéologique », se voulant « éthique », se faisant « dialectique », « publiciste et propagandiste ».Et pourquoi donc lui ont demandé plusieurs de ses détracteurs ?Parce que « le poème ne peut se faire que contre le non-poème /, le poème ne peut se faire qu\u2019en dehors du non-poème.» Ou «parce que le poème [qui] a commencé d\u2019être souverain, devient peu à peu post-colonial ».On comprendra encore mieux cela en relisant le poème éponyme et en exergue de « l\u2019homme rapaillé » : le poète a transité par ce long voyage cabalistique qui le fait arriver « à ce qui commence ».Comme il le dit ailleurs, avec ce futur antérieur et hanté: «un jour, j\u2019aurai dit oui à ma naissance» («Pour mon rapatriement »).Le poète, lui, maintenant, est au monde.Son peuple et son pays, eux, hésitent toujours à naître, entre chien et loup.216® L\u2019ACTION NATIONALE Gaston Miron Une pensée qui rend libre Bruno Roy f>orsqnp j\u2019ai lu les lettres de Gaston Miron à Claude Haeffely regroupées sous le titre A bout ponant (Leméac, 1989), j\u2019ai découvert le sens du mot dérision.Je découvrais que, depuis belle lurette, Gaston se l\u2019appliquait à lui-même.Plus écartelé qu\u2019affranchi, en ces circonstances et à cette époque (1954-1965), ses lettres combattaient l\u2019intellectuel pourtant incontournable qu\u2019il était et dépossédaient le poète magnifique de sa grandeur d\u2019être ; ce poète, on le sait, resté debout.Je n\u2019ai jamais douté que les poèmes de Miron aient pris leur source dans l\u2019expérience humaine, la plus douloureuse souvent.« Pour moi la faillite de l\u2019amour a été la faillite de l\u2019homme » a-t-il écrit dans À bout ponant.Peut-être.Mais elle n\u2019a pas été la faillite de sa poésie.L\u2019homme, quelque part, n\u2019a donc pas été totalement détruit.Paradoxalement, l\u2019énergie qu\u2019il a mise à se nier comme poète fut annulée par la place réelle qu\u2019il occupe dans la littérature québécoise.Contre lui-même ?Je n\u2019en sais rien.Il a beau être un «ramassis des échos de ce siècle», ce besoin de la poésie n\u2019a jamais été un accident de parcours.Il y a eu nécessité.Son cœur, même malade (disons), n\u2019a jamais détruit le poète qui l\u2019habitait.Ne voulait-il pas être aimé lui aussi ?L\u2019ACTION NATIONALE © 2 17 Son refus, par exemple, de publier au début ses fragments poétiques n\u2019était pas toujours subordonné à la priorité de l\u2019engagement politique, voire à l\u2019action culturelle.Ce refus était habité par « une discordance d\u2019être » liée à l\u2019incommunicabilité bien québécoise d\u2019une certaine bâtardise.Or, précisément, c\u2019est là qu\u2019il a réussi.Dans l\u2019expression même de nos appartenances ambiguës.D\u2019où cette lutte en faveur d\u2019une espérance historique fondée sur la valeur vivante de la culture.Ses lettres, ses essais et ses poèmes se sont écrits dans une problématique ontologique, si je puis dire : la difficulté d\u2019être québécois, c\u2019est aussi la difficulté d\u2019être humain.Il n\u2019est d\u2019universalité par l\u2019homme n\u2019a-t-il cessé d\u2019affirmer.Chez lui, en effet, la pensée naissant de l\u2019action, la langue est une parole concrète.Parole absolue dans « l\u2019entier comportement de l\u2019homme ».Ses poèmes et ceux de ces compagnons de l\u2019Hexagone, les historiens le disent, c\u2019est la toute première marque de confiance à l\u2019égard du langage d\u2019ici.Ne s\u2019agissait-il pas - ne s\u2019agit-il pas toujours - d\u2019enrayer la fatalité d\u2019un pays toujours défait ?Se signifier à soi-même conduit à ce droit de cité universel dont toujours Miron a parlé.Son goût de l\u2019accord de l\u2019homme et du monde relie la notion d\u2019universel à celle de l\u2019identité.C\u2019est lui qui m\u2019a transmis cette conviction.Chez lui, le vocable homme s\u2019oppose à la dépossession.Une relation homme-monde québécoise suppose un Québec habité.Ce sont donc des critères humains qui, chez Miron, permettent la naissance de l\u2019homme d\u2019ici.Pour la compréhension de cette naissance, son œuvre est éminemment utile et nécessaire, voire incontournable.Elle concourt à hausser ce que nous sommes vers l\u2019humain, moins vers le national.« Tant que quelques hommes ne démissionnent pas au fond d\u2019eux-mêmes, écrivait-il dès 1957, il y a quelque chose qui dure, et c\u2019est la permanence de l\u2019homme ».Certes, sa poésie s\u2019est ressentie de notre incertitude collective et ce n\u2019est pas de tout repos d\u2019être pointé, ainsi qu\u2019il l\u2019a été, comme un homme libre et responsable, et de « lutter pour une 218 © I -\u2019ACTION NATIONALE culture qui rend libre ».Ce que sa poésie m\u2019a appris, à travers l\u2019effort inouï de son propre langage, au-delà de sa sincérité viscérale, de son authenticité émouvante, c\u2019est ceci d\u2019incontournable : on est poète pour construire son unité.Savoir où doit peser notre vie comme il dit.Le poids des mots à bout portant.En toutes lettres.incisive tendresse de poète ta voix s\u2019ancre dans ta parole montante aboyeur acharné de cris immenses tout est si beau de rapailles aucune parole médiocre seulement l\u2019âpreté du jour souverain dans l\u2019indécente absence d\u2019être pays du non-poème perdu et retrouvé seul et communautaire comme un acte vivant.L\u2019ACTION NATIONALE © 2 19 Arrêts sur images Bernard Pozier c V Taston Miron, L'Homme rapaillé, l\u2019Hexagone, le Québec, la voix, le rire, les chansons, l\u2019harmonica, les conseils éditoriaux, la convivialité, l\u2019humour, Paris, l\u2019inscription des poètes dans l\u2019histoire, leur incarnation dans les lieux, les mots.tout ce qui nous manque désormais ! Enorme trou, cette absence maintenant hante toutes les lectures et tous les lancements ! Tout ce que l\u2019on saurait faire pour mettre un peu de baume sur la plaie, pour contrer un peu la mort, c\u2019est remuer quelques bribes de mémoire.D\u2019abord, Trois-Rivières, surtout entre 1975 et 1983, - plus tard, annuellement à l\u2019occasion des divers festivals - Gaston Miron fréquente ce lieu, comme il parcourt la province, mais avec un peu plus d\u2019insistance, car il y a Clément Marchand, Alphonse Piché, Madeleine Saint-Pierre, Gatien Lapointe, l\u2019école des Écrits des Forges.À un moment, Miron y fréquente presque tous les événements littéraires, autour des Forges, de l\u2019A.P.L.M., des éditions Sextant ; à chaque fois, il se renseigne : sera-t-elle là, « la petite brune » ?« Fa petite brune », c\u2019était Marie-Andrée ! Puis Gatien public Arbre-Radar, puis les Forges ont dix ans, puis Gatien meurt subitement et Gaston, toujours fidèle, appuie, encourage, mais aussi il questionne et, discrètement, conseille et 220 # 1-\u2019ACTION NATIONALE enseigne - on insiste peu sur les vertus pédagogiques de Miron, qui savait nous en apprendre sur les mots, la politique, le folklore, la poésie, l\u2019édition et tant de choses, mais toujours amicalement et toujours en riant.Montréal, les lancements, les lectures, l\u2019Hexagone, des repas, des téléphones, des conversations sans fin et sans temps aux coins des rues.et sur d\u2019autres tons, encore plus à Paris, autour du Marche de la Poésie, de la parution de sa cassette, après des lectures, des conférences, des remises de prix, comme partout dans la ville et dans l\u2019histoire ! Reviennent des instants, des mots, des images, des anecdotes, et par-dessus tout, des lectures et des relectures sur lesquelles, parfois, l\u2019on s\u2019est arrêté, pour les saisir un peu au vol, car les poèmes, eux, nous restent et resteront après nous ; c\u2019est pourquoi je voudrais ici redonner deux de ces retours sur L'Homme rapaillé, l\u2019un à l\u2019occasion du prix Apollinaire, l\u2019autre lors de la publication de l\u2019édition de poche dans la collection Typo et puis, un petit témoignage causé par la disparition abrupte de Gaston./.L\u2019Homme rapaillé universel (Le Nouvelliste, Trois-Rivières, 26 septembre 1981) L'Homme rapaillé, célèbre ouvrage poétique de Gaston Miron, celui que l\u2019on pourrait appeler « le pape de la poésie québécoise », vient d\u2019être réédité, avec quelques ajouts, chez l\u2019éditeur français François Maspero, dans la collection Voix.Ce livre, déjà, a donné à Miron le prix Guillaume-Apollinaire 1981.Cette récompense, dit-on, est à la poésie ce que le Concourt est au roman, ou l\u2019Oscar au cinéma.Et puis, dans certaines coulisses, on laisse courir la rumeur que Miron pourrait être un prochain prix Nobel.C\u2019est l\u2019Académie française des Beaux-Arts qui décerne le prix Apollinaire depuis 1941, et pour souligner l\u2019importance de cet événement pour Miron (et à travers lui, pour la littérature L\u2019ACTION NATIONALE ©221 québécoise), il suffit de nommer quelques anciens récipiendaires : Luc Bérimon, André Breton, Pierre Seghers, Léopold Senghor.Miron, évidemment, est le premier poète d\u2019ici à remporter ce prix.Cette nouvelle édition de L'Hovime rapaillétstune invitation à relire Gaston Miron dans chacune des dimensions de son personnage : l\u2019homme, l\u2019homme amoureux, l\u2019homme politique.Bien sûr, l\u2019engagement social de l\u2019homme pour le mieux-être de ses frères semblablement humiliés, semblablement colonisés, nous a habitués à voir Miron presque uniquement comme le porte-drapeau de notre nationalisme puisque c\u2019est là qu\u2019il crie le plus fort et là qu\u2019il « bêle à la mort».Pourtant, il y a aussi ce Miron amoureux, tantôt abandonné à sa désespérance, bramant sa solitude, et qui repart sans cesse, passionnément, à la recherche de la compagne « idéale ».Celles qu\u2019il trouve ne sont pas toujours idéales, mais elles sont bel et bien de chair.Et puis, il y a ce Miron universel, déjà presque éternel, citant Villon ou Rutebeuf et inscrivant dans leur sillon la trace de son pas.Alors, on l\u2019imagine aisément nous disant que, même lorsque les mots sont simples, si on leur donne un caractère authentique et exigeant, on confère au poème une certaine pérennité.« Les mots nous regardent / ils nous demandent / de partir avec eux / jusqu\u2019à perte de vue ».En articles, en études, en mémoires et en thèses, on a, au Québec, déjà presque tout dit sur ces trois aspects de l\u2019œuvre de Miron - l\u2019anthropologie, l\u2019amour, le politique - il resterait sans doute à y redécouvrir certains éléments bien plus modernes qu\u2019on ne croit : «je marche à grands coups de tête à fusée chercheuse / avec des pleins moulins de bras sémaphore », « la mort acétylène en fanaux de nuit / un matin d\u2019obus lilas » ou encore « haletant / harcelé de néant / et dynamité ».222© L\u2019ACTION NATIONALE Nous avons donc à lire un poète multiple, dans une belle édition où l\u2019on n\u2019a que la couverture à regretter; Gaston Miron aurait mérité mieux que le canot-volant des gars de la chasse-galerie qui tend justement à refolkloriser cette œuvre poétique désormais universelle.IL Nouvelles notes sur Miron (La poésie au Québec (revue critique) 1993) « en phrases détachées (ainsi que se meut chacune de nos vies) » De temps à autre, nous sommes amenés à relire Gaston Miron, pour des fins pédagogiques, par pur plaisir ou pour des motifs critiques (à chaque réédition).Lorsque je m\u2019adonne à cet exercice, je sais qu\u2019il me réserve chaque fois des surprises.Chez Miron, comme chez Nelligan ou comme chez Gatien Lapointe, on a une garantie, celle de trouver du neuf à chaque relecture, celle de remarquer de petites choses que l\u2019on n\u2019avait pas bien notées et qui se détachent soudain de tout ce que l\u2019on y a déjà observé et que l\u2019on reconnaît au passage.Bien sûr, il y a l\u2019équation fondamentale, indiquée par un titre de section « L\u2019amour et le militant » ; bien sûr, on reconnaît les poèmes les plus grands : pour moi, L'Homme rapaillé, La marche à l\u2019amour, Sur la place publique, Compagnon des Amériques, L\u2019octobre, En une seule phrase nombreuse ou Le temps de toi.On songe aussi, au fil des pages, à toutes les analyses déjà faites par des critiques plus ou moins savants.Et l\u2019on se prend à chercher quoi dire d\u2019autre, et l\u2019on ne peut que ramasser ce qu\u2019ajoute à notre connaissance intime, cette nouvelle lecture de L'Homme rapaillé que nous propose cette fois la collection de poche Typo.De la manière Miron, naissent les plus belles surprises ; à chaque fois, on met l\u2019œil sur une image ou sur une formule qui nous avait moins accroché la fois d\u2019avant.Cette fois-ci, je soulignerai L\u2019ACTION NATIONALE @223 donc quelques traits de cette façon : d\u2019abord l\u2019emploi fort singulier de certains adjectifs inattendus, par exemple « dans le multiple dense des étreintes » (p.25), « belle de tout l\u2019avenir épargné » (p.61), « fou feu froid de la neige » (p.64) ou « dans le noir analphabète » (p.76) ; puis l\u2019emploi non moins surprenant de quelques verbes: «La pluie bafouille aux vitres» (p.27) ou «le printemps liseronne aux fenêtres » (p.40) ; aussi d\u2019inhabituelles formulations : « tu es belle et belle » (p.171) ou « ma très très tête au loin » (p.167).Cette tête d\u2019ailleurs prend beaucoup de place, tout comme les yeux (« Dans mes arpents d\u2019yeux», p.166) le JE, le TU et l\u2019avenir : « demain nous empoigne dans son rétroviseur / nous abîmant en limaille dans le futur déjà // et j\u2019ai hâte à il y a quelques années / l\u2019avenir est aux sources » (p.177).Les images relatives au cœur sont également abondantes, notamment : « le cœur parti dans les ciels d\u2019hypnose » (p.66), « jusqu\u2019au bout des comètes de mon sang » (p.63), « cœur derrick» (p.66) et, de l\u2019organe souffrant, on passe au figuré, mais non moins souffrant chez Miron, cœur d\u2019amour qui implore « coule-moi dans tes mains de ciel de soie » (p.60).Une des obsessions premières de Miron, c\u2019était les yeux, nombre d\u2019images neuves disent donc d\u2019abord ce qu\u2019il voit : « la lune feuillette dans l\u2019espace» (p.33), «il fait un temps fou de soleil carroussel » (p.174) ou « tu écoutes les plaintes de graffitis sur les murs» (p.112).Ainsi l\u2019on passe de ce qu\u2019il voit aux « voix » : « deux siècles de saule pleureur dans la voix » (p.128), «des mots qui sont le propre fil conducteur de l\u2019homme» (p.157) ou « le vieil Ossian aveugle qui chante dans les radars » (p.169), autre pont entre le regard et la voix.D\u2019autres images traduisent la pensée, la vision ou la conception de l\u2019existence : « le temps c\u2019est mon soulier à creuser contre le ciel » (p.29), « tu te suicides sans mourir comme un lemming dans l\u2019infini » (p.122), « et dans l\u2019enclos du chagrin / les bêtes à 224@ L\u2019ACTION NATIONALE cornes / haleine rompue repassent » (p.165).Face à ses chagrins amoureux et politiques, Miron recourt aux formules somptueuses du type « j\u2019en appelle aux arquebuses de l\u2019aube » (p.78) ou aux avertissements tel « nous ne serons plus jamais des hommes / si nos yeux se vident de leur mémoire » (p.53).Mais, évidemment, au-delà de l\u2019amour et du politique, déjà tant commentés, il y a aussi, dans L'Homme ?-apaillé, des questions de poétique : « que le poème soit le chemin des hommes / et du peu qu\u2019il nous reste d\u2019être fier » (p.77), « poème luttant contre mon irréalité dans ce monde » (p.96), « hommes / il faut mer la mort qui sur nous s\u2019abat / et ceci appelle l\u2019insurrection de la poésie » (p.173).Et il y a toujours chez Miron un malin plaisir à la négation de soi-même et de son œuvre : «Je suis un homme simple avec des mots qui peinent / et ne sais pas écrire en poète éblouissant » (p.71).Ces vers nous mettent sur la piste de ce qui sera souvent repris dans la partie en prose, notamment dans ce passage où Miron subit la tentation de Romain Gary (le ton y est très proche de celui que l\u2019on lit dans Vie et mort d\u2019Emile Ajar) : « Finissons-en avec le Miron poète qui n\u2019a rien produit, et qui ne veut rien produire à l\u2019avenir.Mais voilà, mon cabotinage de dix ans de vie montréalaise m\u2019est retourné.Comment n\u2019a-t-on point vu, dans ces exhibitions dérisoires, l\u2019énorme caricature que je me servais ?» (p.183).Les textes en prose relèvent le parcours parallèle du poétique et du politique, des aliénations et des dépossessions, tout en insistant sur les lectures et sur la nécessité ou non de la publication.Les essais de Miron m\u2019apparaissent donc révéler moins de surprises, on peut toutefois déceler d\u2019où provient le titre du livre de correspondance avec Claude Haeffely : « pour moi qui ai vécu sans relâche À bout portant » (p.166).Cette édition en poche Typo s\u2019offre donc à nous comme une chance de relire Gaston Miron et d\u2019y redécouvrir à la fois des essentiels attendus et des petits détails au gré et à l\u2019attention de L\u2019ACTION NATIONALE © 2 2 5 chacun.On aurait souhaité cependant une meilleure correction des épreuves et, à mon humble avis, une préface en poésie n\u2019est jamais nécessaire, surtout pour présenter un incontournable comme Miron et surtout si l\u2019édition risque de se retrouver dans le marché scolaire (on n\u2019a pas idée comme cela empêche les étudiants d\u2019avoir droit de penser autre chose que le préfacier ni combien de guillemets chaque professeur doit rajouter dans les travaux).III.Miron en mémoire (Revue Combats, printemps 1997) à Marie-Andrée, Emmanuelle, Claude.« Ici gît Archaïque Miron Ici ne gît pas Enterré nulle pan Comme le vent » Comme des milliers de Québécois des trente dernières années, j\u2019ai découvert d\u2019abord la poésie de Gaston Miron en étudiant L\u2019Homme rapaillé pendant mon cours collégial.Peu de temps après, au milieu des années soixante-dix, je l\u2019ai rencontré alors que je travaillais avec Gatien Lapointe.J\u2019allais, par la suite, le côtoyer pendant vingt ans, jusqu\u2019à ce que le cancer s\u2019empare de son corps.Gaston était un homme aux allures d\u2019original, un peu brusque et fonceur au premier abord, souvent empêtré dans son trop-plein d\u2019émotions.Coincé aussi dans son personnage, il cherchait à amorcer chaque rencontre par une phrase choc, souvent soigneusement préparée pour chacun.Ainsi il pouvait entrer directement dans le vif du sujet qu\u2019il avait envie d\u2019aborder avec tel ou tel interlocuteur.2 26 0 I .'ACTION NATIONALE Je crois que toute personne ayant tenté d\u2019écrire quelques poèmes au Québec a eu l\u2019occasion de s\u2019entretenir ainsi avec Miron au moins quelques minutes, ce qui n\u2019est pas rien si l\u2019on considère la renommée internationale du poète.C\u2019est une chose qui m\u2019a toujours frappé ; Miron se distribuait à tous, malgré son immensité.Connu, reconnu et traduit dans de nombreux pays d\u2019Europe et d\u2019Amérique, Miron avait en fait un véritable horaire d\u2019ambassadeur - ce qu\u2019il fut en réalité pour le Québec, sa culture, sa littérature, sa langue et sa poésie -, mais il semblait toujours avoir du temps en réserve pour parler à chacun.Ainsi son audience ne se limitait pas aux poètes, mais son oralité s\u2019exerçait auprès de tous ceux qui entretenaient un rapport avec ses passions : l\u2019écriture, la littérature, la poésie, l\u2019enseignement de la langue et de la littérature, les mots, l\u2019édition, le nationalisme et l\u2019étrange bête humaine, son principal sujet.Bien avant l\u2019Union des écrivains, bien avant les cachets quasi automatiques pour les lectures et les conférences, Miron, tel un troubadour, a fait le tour du Québec, pour, encore une fois, parler avec les gens de tout cela qui l\u2019animait.Souvent, il le faisait gratuitement, bravant même les tempêtes s\u2019il avait promis d\u2019être là ; quelquefois des étudiants passaient le chapeau pour lui offrir quelque obole.Nombreux sont les Québécois qui ont été à cette école-là.En fin conteur qu\u2019il était, il savait aussi profiter des conversations pour essayer dans l\u2019oreille et dans l\u2019œil de ses auditeurs ses poèmes et leurs variantes.Il ajustait ensuite ses textes à la mesure des réactions qu\u2019il avait su déceler.On dit habituellement trop rapidement de la poésie de Miron qu\u2019elle est orale et accessible, voire facile ; à la lire et à l\u2019observer, on s\u2019aperçoit qu\u2019elle est bien plus ciselée, bien plus recherchée et bien plus difficile qu\u2019on ne se l\u2019imagine.Et la rigueur de son verbe est l\u2019une des garanties de sa richesse et de sa pérennité.Chaque relecture nous réserve de nouvelles découvertes, comme je l\u2019ai noté dans des articles à l\u2019occasion du prix Apollinaire pour l\u2019édition Maspéro ou lors de la parution en poche chez Typo.L\u2019ACTION NATIONALE ©227 Souvent, au cours des dernières années, je me suis retrouvé en Europe avec Gaston Miron, la plupart des fois à Paris.Il me semblait alors devenir un autre homme, comme s\u2019il était plus libre, moins condamné à son personnage.Il se faisait alors guide touristique (ce qu\u2019il a d\u2019ailleurs déjà été à Paris) pour nous montrer les places, les plaques, les cafés ou les maisons liés à l\u2019histoire des poètes, pour nous indiquer aussi la place des mots exacts de notre langue, vivant dans la ville, sans anglicisme ni traduction.Plus qu\u2019au Québec aussi, il avait le temps d\u2019observer le comportement des Québécois de passage, jaugeant s\u2019il valait la peine qu\u2019il les présente à quelqu\u2019un, s\u2019ils pouvaient représenter plus que leur nombril et leur œuvre.Plus qu\u2019à Montréal aussi, il avait le temps d\u2019écouter, de faire parler les autres, de discuter des projets.Plus encore qu\u2019ici, il se faisait conseiller et parent et montrait au détour qu\u2019il lisait toujours tout et en retenait quelque chose à citer, l\u2019espace d\u2019un clin d\u2019œil.Individu par individu comme aussi groupe par groupe, le poète a élargi son public tant et si bien que Gaston Miron est devenu un poète national et l\u2019on ignore bien souvent à quel point il est aussi devenu, par les mêmes méthodes, un poète vraiment international, ce qui profite à la culture québécoise et au Québec.Où qu\u2019on aille au Québec comme ailleurs dans le monde, c\u2019est un peu Gaston qui nous a ouvert la voie, en ce sens il a renoué avec la tradition de ses ancêtres étant un véritable défricheur, un ouvreur de chemin.'SD 228 © L\u2019ACTION NATIONALE Répit Je le pense : ce monde a peu de réalité je suis fait des trous noirs de l\u2019univers parfois quelquefois en quelque lieu d\u2019un paysage bouge une splendeur devant soi qui repose là dans sa migration et l\u2019amertume d\u2019être un homme se dissipe 'Qd Pour saluer les nouveaux poètes J\u2019ai dit, je n\u2019ai pas dit quand il fallait le faire, ou ne pas le faire saurai-je la vérité, et si j\u2019advins en elle la poésie a changé du fond des mots de nouveaux poètes me parlent les narratifs du monde enchevêtré dans ce qui n\u2019avance qu\u2019avec peine, l\u2019homme.Gaston Miron L\u2019ACTION NATIONALE @ 229 Qui était P Homme rapaillé ?René Derouin f in 1993, Jean Royer des éditions l\u2019Hexagone me demandait si je pouvais visualiser dans une gravure et des dessins la réédition de L'Homme rapaillé de Gaston Miron.L\u2019occasion était magnifiquement choisie pour les quarante ans de l\u2019Hexagone.C\u2019était un grand honneur pour moi d\u2019illustrer L'Homme rapaillé.Mais, aussi, un grand défi.Qui était l\u2019Homme rapaillé?Pendant des semaines, j\u2019ai dessiné et cherché avec angoisse le portrait de l\u2019homme.Gaston était mon ami depuis les années de voisinage du Carré Saint-Louis des années soixante-dix, alors que nos deux filles jouaient dans le parc ou dans la cour arrière de nos appartements.Je connaissais Gaston en dehors de son personnage mythique.Je le connaissais comme voisin à l\u2019intérieur d\u2019une amitié longuement construite dans le respect mutuel.En 1975, je construisais ma maison à Val-David en territoire laurentien, terre des Miron.Durant les années qui ont suivi, Gaston Miron venait à la maison partager notre amitié presque silencieuse.Nous étions chanceux de connaître Gaston en dehors de son personnage public.Je crois qu\u2019il se sentait bien dans notre grande maison de bois : il y retrouvait un territoire familier de son enfance.230 © I-\u2019ACTION NATIONALE Pendant que je dessinais l\u2019Homme rapaillé, le temps passait, les esquisses se multipliaient et la complexité du personnage émergeait.Je relisais la poésie de Gaston Miron afin de cerner une piste qui me rassurerait sur le personnage que je croyais déceler chez l\u2019homme rapaillé.Je le voyais multiple, généreux, souffrant, amoureux.; politiquement, il était planétaire, conti-nentaliste et québécois.Au fur et à mesure de mon approche, je constatais que je m\u2019identifiais à l\u2019Homme rapaillé.Gaston avait réussi à dire et à incarner ce que nous étions collectivement, une partie d\u2019un grand casse-tête : un homme rapaillé.En dessinant l\u2019homme comme un territoire fissuré par des forces telluriques, j\u2019essayais de comprendre l\u2019angoisse existentielle dans l\u2019œuvre de Gaston Miron.L\u2019ACTION NATIONALE © 2 3 1 232 © L\u2019ACTION NATIONALE Pour entrer en Mironie Cécile Cloutier Gaston Je me souviens du pays de ton rire au son de chêne de ton harmonica à minuit quand tout se fait poème des citations nées de tes poches moins belle que ce que tu disais des îles de tes chagrins d\u2019amour doux et durs comme la femme de ton Paris où chaque mot pensait de tes poètes profonds comme l\u2019amitié de ton Nord au bout des racines d\u2019épinettes L\u2019ACTION NATIONALE @233 de ton rêve grand comme la liberté de ta parole que tu créais universelle de ta musique de rose, d\u2019œillet et de lilas d\u2019Emmanuelle belle comme la continuité de Marie-Andrée ta dernière poésie du Québec ta terre amour Gaston Je me souviens 2340 [.'ACTION NATIONALE Le magnifique Marie Cholette* 1 Miron laisse-nous t\u2019amironner poursuivre le voyage jusqu\u2019à l\u2019amour, le combat réconciliés les mains pleines des pommes de tous les pommiers des neiges de tous les hivers les têtes relevées fièrement à hauteur des bois d\u2019orignaux Laisse-nous poursuivre ta réalité jusqu\u2019à l\u2019usure de nos os réaliser notre réalité à vivre sans ahaner à genoux atteindre les battures de nous-mêmes Marier les gagnages du poème et la route pénible des non-accomplissements du nous non encore advenu par défaut de rassemblements tendresses Toi comme un phare lumière laboureuse du fleuve vraquiers musicaux dans le port de Montréal l.Écrivaine et terminologue à l\u2019Office de la langue française à Québec.L\u2019ACTION NATIONALE 0235 par sirènes parleuses qui se répondent brouillard giboulées rafales cornes de brume toi, les bancs de neige t\u2019escortant en haie d\u2019honneur Toi, homme agonique par le peu de mots couchés sur le papier par l\u2019action militante malgré les barreaux devant tes mots le bâillon sur ta voix Montre-nous le solfège du respect de soi l\u2019instinct migratoire des oies blanches l\u2019heure venue ne pouvant échapper au départ pressant à perdre haleine jappant à perdre haleine leurs ailes battant des mêmes battements synchroniques jusqu\u2019au pays du dedans habité des poudreries magiques qui encercleront un jour, les réchauffant, nos trois autres saisons 236#' -\u2019ACTION NATIONALE Uhomme que je n5ai pas connu Pierre DesRuisseaux -L aute d\u2019interrogation, je me dis, c\u2019est bien peu, que le sommeil improbable qui nous mène vers demain ne compte pour rien dans la page que le dehors impose à notre incertitude.La vie que tu as vécue au présent trempe dans le secret de l\u2019intenable.Du côté de la parole, mon frère, je ne te connais pas encore.Maintenant, je suis certain que je ne te connaîtrai jamais.Peut-être, sans doute, étais-tu celui-là qui est une part de moi quand je me retourne.La peur est souvent ma voix.Quelle était la tienne ?Toutes mes paroles et le pays que j\u2019habite, je passe ma vie à les rassembler.Ce qui de toi pouvait passer a toujours été de l\u2019autre côté des armes.Signes, images, symboles, ne me parle pas de ces voix rapaillées dans les marges où le ciel s\u2019ensable.Tes longs bras battant l\u2019air tenaient-ils lieu du secourable ?Ecoute, ici, partout, rien ne s\u2019efface.Gémir et crier çà et là, entre les mots et la mémoire, tu passes, tu demeures l\u2019anonyme d\u2019avant l\u2019oubli, tellement inexplicable, toi qui es sorti du silence pour te vider les yeux.Je m\u2019habille à ce jour que tu as connu, je me brûle sous ce soleil qui, chaque heure, passait sur ton corps, on ne se voyait pas dans un conte que nous écrivions chacun par un bout dans la joie humble avec L\u2019ACTION NATIONALE © 2 3 7 laquelle les pêcheurs de la Côte construisaient leur bateau et les gens des villages d\u2019ici leur maison.Le temps est la chambre des proverbes.Loin, pourrais-je avouer que je me sens désormais plus près de toi ?J\u2019ouvre mes yeux qui t\u2019écrivent, les larmes épaissies par le sommeil de la vie quand je sors dans la rue.Le temps se souviendra-t-il de demain ?Car nous n\u2019avons jamais, toi et moi, abandonné le présent.Les jours me vont et je cours après eux.Sans doute tu te rayais et tu broyais du noir, surtout vers la fin et vers les hélas qui te tombaient des lèvres.Les jours et l\u2019infortune des je t\u2019aime, ils se vident dans les bras des premiers passants qui nous tombent sous la main.À peine le temps de dire ouf ! un mot d\u2019enfant lentement te terrassait à la terrasse d\u2019un café de la rue Saint-Denis que menaçait l\u2019orage à venir.Mémoire inutile, je ne vois rien, je ne te vois pas, mais nous avions pris quarante ans, cinquante ans sur la gueule, nous avions tous les âges près d\u2019un banc du Carré Saint-Louis où nous venait l\u2019odeur des chrysanthèmes un dimanche matin il y a des années.La lumière de ce jour-là tournoyait au-dessus de nous, au-dessus des arbres en transit comme un jeu d\u2019images sans cesse brisées.Lu n\u2019entendais trop, je te l\u2019ai dit cent fois, j\u2019aurais espéré que nous n\u2019eussions plus de hâte tandis que toi, tu prévoyais le passé qui était à ta mesure.Tu montais le jour comme on bat des bras dans le noir.J\u2019admirais l\u2019aridité de ton langage où courent les venelles avec des mots d\u2019énigme.Accoudé sous le capot d une automobile, toutes tes paroles rassemblaient ta voix pour te faire naître dans la déshérence d\u2019un pays improbable, toi qui farfouillais entre les objets du dedans et ceux que le dehors impose.J\u2019aimerais avouer sans te trahir que j\u2019ai touché alors le bonheur d entendre une musique.Mais je peux dire que le regard replié montait d une contrée fertile.Dorénavant, la chambre secrète, je ne la verrai plus à l\u2019automne.On s\u2019éprend des mots pour tromper la mort.Sans doute, il tourne maintenant autour de nous une terre de Wall Street Journal.2 3 8 © l\u2019ACTION NATIONALE Mais moi je m\u2019ennuierai longtemps de ton rire amer où poussaient l\u2019ortie sauvage et des paroles de gigueur.Le dédale des jardins ne sera plus le même.Vers l\u2019aube, les images drues attendront sans fin ton ombre que recouvre déjà le fleuve.Et sur la rive, avec les disparus, je dirai comment tu as été si je te raconte.L\u2019ACTION NATIONALE © 2 3 9 Petite messe solennelle à la mémoire de Gaston Miron Lise Harou /\"Jp samedi 14 décembre 1996, Gaston Miron aura franchi le cap de l\u2019au-delà.Au début de 1 après-midi, ce sera déjà un fait accompli.Mais la présence ne s\u2019éteint pas en même temps que le corps abdique.Dans la ville qu\u2019il habite depuis tellement d\u2019années, dans d\u2019autres villes et dans les campagnes, il survivra très concrètement à travers les pensées, les presses des journaux, les ondes des médias, tant d\u2019énergie humaine et mécanique concentrée autour de lui.Le soir même de ce samedi 14 décembre, il flâne avec nous sur les trottoirs du Vieux-Montréal.La statue éteinte dominant le marché Bonsecours tend ses bras dans le noir, sorte de préfiguration inquiétante d\u2019un au-delà peut-être totalement désert.Geste maternel ou pastoral ?Notre-Dame-du-Bon-Secours ou un quelconque seigneur veillant sur son cheptel ?De toute façon, l\u2019attitude bienveillante ne protège ni ne dirige plus rien.Dans le port, arrêt devant la sculpture de métal rouillé qui donne ses flancs à lire.Sur le monument aux industries de la mort, il y a ces mots qui font comme un chant funèbre, comme un accompagnement au nouveau silence de Miron : 240 # L\u2019ACTION NATIONALE Demain (.) tout sera différent.L\u2019angoisse s\u2019en ira par la porte du fond, fermée à jamais.lu vivras heureux, du rire que soulèveront les routes goudronnées, l\u2019air des rivières, les chemins vicinaux.Edwin Castro, du Nicaragua, auteur de ces lignes pleines de folie et d\u2019espoir, n\u2019est plus.José Donoso, écrivain chilien, non plus.Les uns après les autres, il s\u2019éteignent en silence.Quelques minuscules pièces de granit, prélevées à même l\u2019environnement immédiat de cette sculpture, en cette nuit de brouillard très dense, le suivront dans la terre à laquelle il retournera bientôt.Les paroles d\u2019Edwin Castro se mêleront ainsi aux siennes.Car ce fut un être généreux et convaincu, plein d\u2019espoir et d\u2019angoisse aussi.Cette nuit-là, le courant charrie furieusement ses eaux sombres vers le pont Jacques-Cartier, habillé d\u2019une guirlande lumineuse à cause des Fêtes qui approchent.Un train de plusieurs kilomètres barre l\u2019accès à la ville, et en roulant jusqu\u2019à la carrière Miron pour l\u2019éviter, il ne reste qu\u2019à constater la convergence troublante de quelques sons en suspens dans l\u2019air : clapotis du fleuve, grincement de ce train sur les rails et Petite Messe solennelle de Rossini.Une odeur de bière Molson se répand et les manœuvres du train semblent subitement porteuses d\u2019une assurance prosaïque mais réconfortante ; la vie continue.Même le verbe de Montaigne semble alors chargé d\u2019ironie : Le temps court et s\u2019en va, cependant, sans me blesser.IMAX, queues de castor, sapins en vente, affichages insolites témoignent alors d\u2019une même chose : oui, la vie continue.Miron aurait voulu que la vie continue, c\u2019est certain.Il aurait voulu que l\u2019harmonica ne se taise pas, que l\u2019eau et la terre continuent de se mêler au feu, à la sueur, aux mots, musiques et plantes qui lui survivront.L\u2019ACTION NATIONALE © 241 Le samedi 21 décembre, après Robertson Davies, mort un peu plus tôt dans l\u2019année, Gaston Miron aura des obsèques nationales.Marcello Mastroiani sera inhumé le même jour, ce qui ne lui aurait pas déplu.Venus à Sainte-Agathe-des-Monts pour l\u2019ultime cérémonie, les ministres et le premier ministre, de nombreuses personnalités, artistes, dignitaires, auront rendu hommage au natif de Saint-Agricole qui se disait davantage forestier qu\u2019agriculteur et que la poésie aura porté sa vie durant.Ce village des environs de Sainte-Agathe étant disparu avant lui, Sainte-Agathe, pavoisée de drapeaux des patriotes, l\u2019accueillera à bras ouverts.La petite église de pierre, avec sa crèche sans Jésus et l\u2019ange assis sur une poutre, veillant sur le portail, aura peine à contenir la foule, dans laquelle se côtoient des gens de toutes conditions.Le chanoine Grand\u2019Maison, célébrant avec émotion le passage de Gaston Miron auquel ses propres paroles feront écho jusqu\u2019au dernier moment, saluera sa singularité et sa qualité.Le plafond blanc et bleu, le chemin de croix en bois et les vitraux fatigués auront sans doute attiré d\u2019autres regards évasifs tentant de défaire par la diversion des nœuds d\u2019émotion.Dans le sapin de Noël, les colombes en vol auront l\u2019air de rubans blancs.Les grandes orgues des églises paraissent parfois pourvues d\u2019une capacité de prolonger la voix humaine.Trois bouquets de fleurs blanches, lys et marguerites, parsemés de taches violettes et jaunes qu\u2019y font les iris, embaument la nef.Pendant que l\u2019église résonnera des heures durant de tellement d\u2019échanges appuyés par la cérémonie, aussi sobre que solennelle, dans le cimetière peuplé de conifères, la fosse l\u2019attend et le silence est presque absolu.Plus tard seulement, un corbeau, sur la plus haute branche, fera entendre sa voix sèche.Puis, dans l\u2019allée bordée d\u2019arbres, quelques personnes s\u2019avanceront sous le ciel très bleu, certaines portant des chapeaux de fourrure et d\u2019autres vêtues de couleurs vives, dont cette femme en habit de motoneige rose qui restera là jusqu\u2019au dernier moment, le froid mordant n\u2019ayant pas eu raison de sa persévérance.Le mur de 242 @ L\u2019ACTION NATIONALE pierre de l\u2019église reflétera la luminosité de midi.Les cailloux de granit du port le précéderont dans la fosse, leur minuscules particules brillantes répondant au soleil qui réchauffe l\u2019emplacement où il reposera dans un instant, une seule pierre verte à sa tête, ornée d\u2019un lierre gravé : Charles Miron : 1896-1940.Longtemps plus tard, le corbillard apporte le cercueil.Quelqu\u2019un a collé une lettre dessus.Quelqu\u2019un d\u2019autre a jeté un de ces capteurs de rêves que les Amérindiens fabriquent.Après les dernières paroles d\u2019adieu, une fois que les proches se sont dispersés, Gilles Garant a joué un air d\u2019harmonica : ça c\u2019est indestructible, il va pouvoir l\u2019emporter avec lui.Presque tout le monde à ce moment-là aura quitté les lieux et que les fossoyeurs auront commencé leur travail.André-Albert Saint-Laurent, un ami du chanoine Grand\u2019Maison, prendra alors une petite branche à l\u2019un des gigantesques conifères de l\u2019endroit en disant : on va lui donner quelques sapinades.Il l\u2019a jetée dans la plaie encore ouverte de la terre.Seule subsistera sa parole éparpillée aux quatre vents du vaste monde.Lût monde qu\u2019il aura exploré et aimé en profondeur plus qu\u2019il n\u2019y paraissait.Ce fut un nationaliste ouvert aux idées du monde entier.Sa bibliothèque, de même que son bureau où s\u2019entassaient quantité de journaux soigneusement conservés, trahissaient sa passion, pour la quête de sens et de justice de ses semblables dans lesquels il traquait la quête de sens de ses semblables.Ce fut aussi un conteur, un collectionneur d\u2019archaïsmes et d\u2019histoires des anciens des Laurentides, un observateur attentif de l\u2019humain en société, alors qu\u2019il donnait l\u2019impression de ne penser qu\u2019à lui-même, comme si c\u2019était dans l\u2019intimité du quotidien et du travail qu\u2019il pouvait le mieux entrer en contact avec les autres.L\u2019un d\u2019entre eux sans doute dit à son voisin : Moi j\u2019ai des chalets au lac de la Montagne noire.je suis venu au monde ici.Sa parole facile et la tendance qu\u2019il avait de s\u2019en emparer en tout temps aurait-elle été pour lui une manière de se donner une contenance ?N\u2019empêche que c\u2019est par la force de cette parole qu\u2019il se sera imposé à la postérité.L\u2019ACTION NATIONALE © 243 Prophétique Miron François Hébert Dans la décadence des temps tu n\u2019es plus rien mais tu tiens bon tu tenais bon déjà que le présent alors comme demain je crois tu pourrais être celui-là que tu fus dérive et beau délire que devenir quand la concordance des temps n\u2019est pas au point tu t\u2019absentais du temps tu t\u2019affolais dans la décadence des temps comme demeure Apollinaire et reviendra pour avoir rêvé d\u2019être à la folie qui nous arrache aux marguerites que vivre distribue à la volée 'SD 244 © L\u2019ACTION NATIONALE Roulés nous nous usons sous les saumons nous les galets dans la frayère car nous nous souvenons trop tard de toi toi qui te seras souvenu à temps de nous c\u2019est-à-dire dans l\u2019avenir présent profondément en nous tes frères déphasés dans ce déluge qui dure dans les baisseurs du temps dans l\u2019eau roulés de jour en jour de fosse en fosse L\u2019ACTION NATIONALE © 245 )u.m2m 246 ® L\u2019ACTION NATIONALE 65, menée par le syndicat des postiers et facteurs de la FLQ.Le 30 septembre 1966, la majorité des salariés d\u2019Hydro-Québec adhèrent au Syndicat canadien de la fonction publique (FTQ).MAITRES fini u CH NOUS PATERNALISME S ^ ^ \\ f i i*.* Au Québec, 50 000 producteurs et productrices agricoles se consacrent à la terre pour fournir, en quantité, des produits de qualité.De la terre à la table, Savourons Québécois UPA L'Union des producteurs agricoles ippfPl AV 336# I.\u2019ACTION NATIONALE Les 3 visages de la Bourse de Montréal À Montréal, vous trouverez trois marchés - actions, options et contrats à terme - parmi les plus dynamiques en Amérique, 550 sociétés inscrites, une capitalisation boursière de 640 milliards $, le seul marché à terme canadien sur instruments financiers ainsi qu\u2019un accès direct à des professionnels de la négociation./ o co T\tW /\t\tf /of] \t\t Trois visages, un seul endroit.Bourse \u2022'y \u2019 de Montréal Site Web : http://www.bdm.org C'est avec fierté que nous soulignons les 80 ans d'essor de L'Action nationale, une revue qui, comme nous, contribue activement au développement du Québec.BANQUE LAURENTIENNE 338 © L\u2019ACTION NATIONALE Jus 100 % naturel À la maison, au travail, partout, quand vous tirez votre « jus » d'ici, vous puisez vos watts à la source et vous êtes tout naturellement branchés sur une qualité de vie respectueuse de l'environnement et du bien-être de la collectivité.Bref, sur l'avenir ! Hydro Québec L\u2019ACTION NATIONALE 3 39 Tnigi UN ATOUT ECONOMIE U QUÉBEC ^ ^ loto-québec 340 © I-\u2019ACTION NATIONALE L\u2019ÂME DE CE PAYS S\u2019il est venu le temps de se donner un pays, il importe de savoir ce que nous en ferons.L\u2019Action Nationale a accompagné le Québec tout au long de ce siècle.Elle apporte à nouveau une pièce majeure dans la patiente construction de notre projet collectif.La CSN salue cette initiative qui contribue à la qualité de nos débats.CSN L'ACTION NATIONAL!- 0 341 Bmvo aux 80 années de succès de l\u2019Action nationale ! une alliée dans la diffusion de l\u2019essence de la société québécoise.Hommages à ses fidèles lecteurs ef amis dont l\u2019appui soutenu est un gage de pérennité.RmdaJwn du DEVOIR Moteur cl stimulant reflet de l\u2019évolution culturelle de la société québécoise depuis 87 ans, Le Devoir s\u2019est doté d\u2019un important élément de .santé financière: la Fondation du Devoir.Fondée en 1956 et relancée en 1990, la Fondation du Devoir joue un rôle de soutien crucial en ce qui a trait aux appels de fonds, aux offres d\u2019actions au grand public, à la sollicitation de placements publicitaires et au recrutement d'abonnés.342 © L\u2019ACTION NATIONALE L\u2019expérience qualité DE LA La modération a bien meilleur goût Société des alcools du Québec L\u2019ACTION NATIONALE © 343 LE DEVOIR Un journal engagé pour des gens exigeants WgdSBgr' Le Devoir ^Hj^E^^est un journal\t\u2019 moderne, conçu pour ses Bn 10 lecteurs qui sont des gens wg ¦ actifs présents dans leurs milieux, l C\u2019est un journal intelligent crédible, g influent.Un journal d\u2019information qui I traite de toutes les grandes ques-^i P lions, qu'elles soient locales ou jjg :'s internationales, politiques ou ^.économiques, culturelles ou fflH Wsociales.Un journal de réK-few rence incontournable par sa Wmrt raHkw rigueur et sa profondeur.Æ^*ESsBjk '.Th, Sorietf ofStvr*\tDesign, à l'occasion tic non quiœihnc fmantn annuel à décerné I4pnr au Demie.OSÏ'-SSO 344 @i [.\u2019ACTION NATIONALE iità'kCbkte**' f** ** ^W mcSuX^ Gaston Miron, poème écrit après 1975 La Bibliothèque nationale du Québec, témoin et gardienne de la poésie de Gaston Miron et de toute la littérature du Québec, pour la suite de l\u2019Histoire.Bibliothèque nationale du Québec l.'ACTIOX NATIONAI.I @345 LABORATOIRE DR RENAUD SOCIÉTÉ QUÉBÉCOISE À L'AVANT-GARDE DE LA SCIENCE DERMOCOSMÉTIQUE 1040, AVENUE ROCKLAND, OUTREMONT H2V 3A1 Successeur de M Jacques Brien M\u2018 Pierre Gravel JVT Ronald-E.Laviolette Notaires Me Pierre-Bernard Labelle, d.e.c.,ll.l.,d.d.n.NOTAIRE ET CONSEILLER JURIDIQUE Édifice Girardin 1259, rue Berri, bureau 325 Montréal, Québec H2L 4C7 Tel.: 845-2255 844-4514 Xstax Sansrcéret.Taillefer & Associés inc.\tMichel Taillefer président Conseillers cl administrateurs en avantages soeiatix\t Téléphone : (514) 355-7869 / 1-800-782-5799 Télécopieur : (514) 355-7923\t 5125 rue du Trianon, bureau 308, Montréal (QC) HIM 2S5\t Société pour les enfants handicapés du Québec Quebec Society For Disabled Children Camp Papillon \u2022 Garderie Papillon Résidence Papillon \u2022 Ressource Papillon 2300, boul.René-Lévesque Ouest, Montréal (QC) H3H 2R5 Téléphone : (514) 937-6171 Télécopieur : (514) 937-0082 346 © L\u2019ACTION NATIONALE Aucune politique culturelle nationale ne sera efficace si la transmission de la culture | ne passe pas par l'école publique commune.A Alliance des professeures et professeurs de Montréal (CEQ) L\u2019ACTION NATIONALE © 347 Marc Veilleux Imprimeur inc.*Livres (200 à 10 000 exemplaires) *Manuels techniques *Listes de prix *Rapports internes *Catalogues *Listes de membres et répertoires *Rapports annuels et agendas *Dépliants *Brochures 1340, rue Gay-Lussac, section 4, Boucherville, Qc J4B 7G4 Tél.: (514) 449-5818 \u2022 Fax: (514) 449-2140__________________ SOCIÉTÉ NATIONALE D\u2019ASSURANCE FILIALE D\u2019OPTIMUM GÉNÉRAL INC.Partenaire Optimum® 425, boul.de Maisonneuve Ouest, Bureau 1500, Montréal H3A 3G5 (514) 288-8711 348 ©FACTION NATIONAL!' Le monde est petit quand on voit grand Plus que jamais accessible, le monde s'ouvre à ceux qui voient grand.Avec sa culture avant-gardiste, ses lois progressistes, sa fiscalité propice aux investissements, sa main-d'œuvre stable et qualifiée, ses entreprises innovatrices et animées de l'esprit de conquête, le Québec a tous les atouts pour prospérer dans le grand jeu mondial.Gouvernement du Québec Ministère des Relations internationales Pierre Allard, c.a.980, rue Saint-Antoine Ouest Bureau 308 Montréal (Québec) H3C 1A8 Téléphone : (514) 874-0838 Télécopieur : (514) 874-3638 SSJB CENTRE DU QUÉBEC 449, rue Notre-Dame, Drummondville 819-478-2519 Plus de 32 000 membres au cœur du Québec SOCIÉTÉ SAINT-JEAN-BAPTISTE DE MONTRÉAL Maison Ludger-Duvernay 82, rue Sherbrooke Ouest, Montréal H2X 1X3 Tél.: 843-8851\tTélécopieur : 844-6369 Mouvement national des Québécoises et Québécois 2207, rue Fullum, Montréal (Québec) H2K 3P1 Téléphone : 527-9891 Télécopieur : 527-9460 Avec les hommages du MNQ et de ses sociétés affichées Organisme régional d\u2019entraide etde fierté québ,coise Pierre Allard Comptable agréé 350© L\u2019ACTION NATIONALE BIJOUTERIE\t\tAssurances EMBLÉMATIQUE\t\tPoitras, Larue & C.Lamond & Fils Ltée\t\tRondeau Inc.Robert Bourget, Président\t\tCourtier d\u2019assurances 125, rue Alfred St-Gabriel-de-Brandon\t\t3925, rue Rachel Est, bur.200 (Québec) J0K 2N0\t\tMontréal HIX 3G8 Tél.: 1 800 567-9721\t\tTél.: (514) 899-5377 LA SOCIÉTÉ DES ALCOOLS DU QUÉBEC, INDISPENSABLE DANS UN QUÉBEC SOUVERAIN PRÉSENTE DANS 55 PAYS Syndicat des employés de magasins et de bureaux de la SAQ Depuis le temps, S 1065, rue Saint-Denis Montréal H2X 3J3 Tél : (514) 849-7754 1-800-361-8427 (extérieur de Montréal) Denis Laberge Conseiller en placements Tassé & Associés, Limitée 830, boul.René-Lévesque Ouest, bureau 1200 Montréal (Québec) II3B 1S6 Tél.: (514) 879-3900 TRANSLATEX .Communications ' Claude Ghanimé\t\tRÉDACTION RÉVISION TRADUCTION MONTREAL\tOTTAWA\t 1600, rue Notre-Dame Ouest\t309, rue Cooper\t Bureau 209A, Montréal (Québec) H3J 1M1\tOttawa (Ontario) K2P 0G5\t (514) 935-9282 / Téléc : (514) 935-2672\t(613) 234-4941\t Internet : 70711.30121(a>compuserve.com\t\t L\u2019ACTION NATIONALE ©351 Pour appuyer les efforts d'Yves Michaud, qui a obtenu la reconnaissance des droits des actionnaires.DEVENEZ MEMBRE D\u2019UNE ASSOCIATION VOUÉE À LA DÉFENSE DE VOS ÉPARGNES ET INVESTISSEMENTS Les épargnants ne sont pas protégés adéquatement.La déréglementation des institutions financières engendre des abus.Les entreprises et les grandes sociétés doivent être plus soucieuses de l\u2019intérêt de leurs actionnaires.Il est nécessaire que les dirigeants fassent preuve de plus de transparence et respectent les principes d\u2019une saine démocratie d\u2019entreprise.L\u2019ASSOCIATION DE PROTECTION DES ÉPARGNANTS ET INVESTISSEURS DU QUÉBEC (APEIQ), fondée par Yves Michaud, est un organisme sans but lucratif.Ses buts sont : I> Faire valoir auprès des gouvernements le point de vue des membres sur le fonctionnement des marchés financiers ; [> Promouvoir une meilleure représentation des actionnaires aujt conseils d\u2019administration des sociétés par action ; > Favoriser une plus grande transparence dans la gestion des sociétés ; O Constituer un forum pour discuter des problèmes des citoyens dans leurs relations avec les entreprises financières.La cotisation est de 25 $ par année, faire un chèque à 1 ordre de l\u2019APEIQ et postez à : APEIQ 737, rue Versailles Montréal (Qc) II3C 1Z5 Téléphone : (514) 932-8921 Télécopieur : (514) 932-9366 Courrier électronique : apeiq@cam.org Site internet : www.cam.org/~apeiq 352 © 1 ' ACTION NATIONALE LA LIGUE D\u2019ACTION NATIONALE Président honoraire François-Albert Angers Président Robert Laplante Vice-présidente Danielle Gagné Secrétaire Jean-François Nadeau Trésorière Isabelle Le Breton Conseillers Jean-Jacques Chagnon Paul-Emile Roy Ex-officio Rosaire Morin Secrétariat Directrice Marie-Laure Prunier Claire Caron Sylvie Chagnon Yves Fortin Denise Joyal Laurence Lambert Régine Le Bourhis Nathalie Roussy Relationnistes André L\u2019Heureux Monique Michaud Membres Pierre Allard René Blanchard Nicole Boudreau Guy Bouthillier Jean-Charles Claveau Claude Duguay Jean-Pierre Dupuis Pierre Dupuis Jean Genest Pierre Lamy Colette Lanthier Alain Laramée Yvon Leclerc Jean-Marc Léger Delmas Lévesque Jacques Martin Denis Monière Jacques-Yvan Morin Pierre Noreau Gilbert Paquette Gilles Rhéaume Jean-François Simard Pierre Trépanier Membres honoraires Thérèse Baron Christiane Bérubé Jacques Boulay Hélène Chénier Lucia Ferretti Yvon Groulx Léo Jacques Jean-Marcel Paquette Roméo Paquette Hélène Pelletier-Baillargeon Juliette Rémillard Membres émérites Louise-C.Brochu Michel Brochu Marcel La flamme Georges Meyers Anna-L.Normand L\u2019ACTION NATIONALI '©353 COMITE EDITORIAL François Aquin, avocat, Montréal Louis Balthazar, politologue, Université Laval Claude Bariteau, anthropologue, Université Laval André Beauchamp, sociologue, Montréal Jules Bélanger, historien, Gaspé Jean-Guy Bissonnette, directeur de la recherche, Centraide Claire Bonenfant, sociologue, Québec Gérard Bouchard, sociologue, UQAC Henri Brun, constitutionnaliste, Université Laval Claudette Carbonneau, première vice-présidente, CSN Paul-André Comeau, journaliste, Montréal Marcel Couture, président, Forces Fernand Daoust, vice-président, Fonds de Solidarité Bernard Descôteaux, rédacteur en chef, Le Devoir Nicole de Sève, conseillère, CEQ Clermont Dugas, géographe, UQAR Andrée Ferretti, écrivaine, Cowansville Lucia Ferretti, historienne, Montréal Danielle Gagné, administratrice, Longueuil Alain-G.Gagnon, professeur, Université McGill Pierre Graveline, écrivain, éditeur, Montréal Jean-Claude Guérard, économiste, HEC Roger Guy, professeur, UQAT André Joyal, économiste, UQTR Pierre-André Julien, économiste, UQTR Jacques Lacoursière, historien Claude Lafleur, directeur général, UPA Danielle Lafontaine, sociologue, UQAR Guy Laforest, politologue, Laval 354© L\u2019ACTION NATIONALE Andrée Lajoie, constitutionnaliste, Université de Montréal Pierre Lamonde, économiste, Fonds de Solidarité Simon Langlois, sociologue, Université Laval Colette Lanthier, psychologue, Secrétariat à l\u2019action communautaire Robert Laplante, sociologue, Ville de Montréal Alain Laramée, professeur, Télé-Université Léo-Paul Lauzon, professeur, UQAM Lise Lebrun, action communautaire, Montréal Jean-Marc Léger, directeur, Fondation Lionel-Groulx Pierre Marois, avocat, Saint-Lambert Yves Martin, sociologue, démographe, Lac-Brôme Suzanne Messier, démographe, ministère de l\u2019Education Denis Monière, politologue, Université de Montréal Jacques-Yvan Morin, constitutionnaliste, Université de Montréal Pierre Noreau, sociologue, UQAT Ferdinand Ouellet, ex-sous-ministre, Saint-Roch-des-Aulnaies Michel Paillé, démographe, Conseil de la langue française Pierre Paquette, secrétaire général, CSN Micheline Paradis, directrice, Ma Caisse, Desjardins Hélène Pelletier-Baillargeon, écrivaine, Outremont Henri-Paul Proulx, secrétaire général, Solidarité rurale Guy Rocher, sociologue, Liniversité de Montréal Bruno Roy, président, Union des écrivaines et des écrivains Jean-Claude Tardif, conseiller, ŒQ Hélène Tremblay, rectrice par intérim, UQAR Rodrigue Tremblay, économiste, Université de Montréal Daniel Turp, professeur titulaire, Université de Montréal Pierre Vadeboncceur, écrivain, Outremont Monique Vézina, présidente du MNQ L\u2019ACTION NATION ALI- @355 CLUB DES 100 ASSOCIÉS NATIONAL Monsieur Fernand Allard Madame Gabrielle Allen Monsieur François-Albert Angers Monsieur Gaston-A.Archambault Monsieur Paul Banville Monsieur Henri Blanc Madame Antoinette Brassard Monsieur Gérard Deguire Monsieur Yves Duhaime Monsieur Henri-F.Gautrin Monsieur Paul Grenier Monsieur Yvon Groulx Madame Anne Lagacé-Normand Monsieur Bernard Lamarre Monsieur Louis Moracbe Monsieur Rosaire Morin Monsieur René Richard Monsieur Jacques Rivest Monsieur Yuan Roy Madame Cécile Vanier 3 56 0 I .\u2019ACTION NATIONALE Abonnement 1 an 10 numéros Québec, Canada\t38,00$ Étudiant, Québec\t22,00$ France\t300.00FF Autres pays\t65,00$ Abonnement de soutien\t100,00$ Club des 100 Associés\t1 000,00$ Abonnement 2 ans 20 numéros\t Québec, Canada\t70,00$ Étudiant, Québec\t40,00$ France\t540.00FF Autres pays\t118,00$ ISSN-0001-7469 ISBN-2-89070 Dépôt légal : Bibliothèque nationale du Québec Périodicité : 10 numéros par an L\u2019Action nationale Les 80 000 pages publiées par la revue depuis 80 ans constituent une contribution efficace au développement du Québec.Prix Richard-Arès Le prix Arès a pour objectif de promouvoir la culture nationale.Prix François-Albert Angers Le prix Angers vise à susciter un intérêt accru pour la coopération.Prix André-Laurendeau Le prix reconnaît les meilleurs articles publiés dans la revue au cours de l\u2019année.Fondation Esdras-Minville Cette fondation recueille des fonds dont les revenus financent en partie les activités de la revue.Fondation Gaston-Beaudry Cette fondation facilite des travaux de recherche sur la question économique.L\u2019A CTION NATIONALE 425, boul.de Maisonneuve ouest, bureau 1002 Montréal (QC) H3A 3G5 Téléphone: 514-845-8533 Télécopieur: 514-845-8529 Êtes-vous mûr pour une gestion professionnelle et prudente de vos épargnes?& Fonds Optimum \u2022 Gérés au Québec depuis 1986 \u2022 REER, FERR et placements réguliers \u2022 Planification de votre retraite par nos conseillers actuariels Fonds Optimum\t\tRendements annuels * *\t\t\t \t1 an\t2 ans\t3 ans\t5 ans\t10 ans Équilibré\t14,9 %\t12,6%\t12,5%\t11,1 %\t9,2 % Obligations\t15,0%\t12,2%\t13,1 %\t11,2%\t10,7% Actions\t30,0 %\t21,9%\t15,2%\t\u2014\t\u2014 Le partenaire Optimum® de la retraite des Québécois (514) 288-1600 1-888-OPTIMUM * Rendements annuels moyens nets en date du 30 mai 1997 Le rendement passé ne garantit pas les résultats futurs Il est important de lire le prospectus simplifié des Fonds Optimum avant d'y investir Les Fonds Optimum sont distribués par Optimum Placements inc, une société membre du Groupe Optimum 1 LE\tI *] le futur nous tient à toeur.C'esf aussi* en pensant ^ à eux qupnous investissons dans votre entreprise.Envoi dte publ EnregiStremei 1-5017 1 800 Montréal : (514) 383-8383 Sqns fri "]
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