L'action nationale, 1 mars 2004, Mars
[" Un péril toxique ¦ Robert Laplante Éditorial 2 NATIONALE Articles Foin du karma référendaire ! La souveraineté, enjeu du prochain scrutin ¦Cercle Godin-Miron États-Unis et USA ¦Pierre Vadeboncœur Le discours canadien, un discours postmoderne ?-Gilbert Pilleul L\u2019immigration : l\u2019ambiguïté et les pièges ¦Jean-Marc Léger Le scientifique de langue française : une espèce menacée ?¦ Denis Monière Mémoire et frontière ¦Benoît DubreuU FSM 2004 MUMBAI l\u2019Inde à l\u2019heure de l\u2019altermondialisation -Jean-Louis Bourque L\u2019apport des phénomènes chansonniers dans la construction de la référence collective : le cas du Québec et de la France 10 16 21 29 34 48 62 -Jean.-N.De Surmont\t74 Volume XCIV numéro 3 MARS 2004 \t \t \t \t \t \t \t 'Ær, Sous ton aile Louise Courchesne 2000 Atelier Presse Papier de Trois-Rivières 425, boul.de Maisonneuve Ouest, bureau 1003, Montréal (Québec) H3A 3C5 Téléphone : 514-845-8533 Télécopieur : 514-845-8529 revue® action-nationale.qc.ca administration ®action-nationale.qc.ca www.action-nationale.qc.ca Directeur : Robert Laplante Directrice adjointe : Laurence Lambert.Comité de rédaction : Sylvain Deschênes, rédacteur et conseiller en communication ; Lucia Ferretti, professeure d'histoire ; Henri Joli-Cœur, administrateur ; Robert Laplante ; Lise Lebrun, animatrice communautaire ; Sylvie Ménard, Centre d\u2019histoire des régulations sociales ; Pierre Noreau, Centre de recherche en Droit public, Université de Montréal ; Michel Rioux ; Pierre Serré, chercheur.Comité de lecture : Claude Bariteau, anthropologue, Université Laval ; Jean-Jacques Chagnon ; Lucia Ferretti ; Alain Laramée, professeur, TÉLUQ; Chrystiane Pelchat, enseignante ; Marc-Urbain Proulx, économiste, UQÀC ; Pierre-Paul Proulx, économiste.Université de Montréal ; Paul-Émile Roy, écrivain ; Jean-Claude Tardif, conseiller syndical.Prix André-Laurendeau, Membres du jury : Monique Dumais, théologienne, Université du Québec à Rimouski ; Lucia Ferretti ; Daniel Thomas, professeur, UQAT.Prix Richard-Arès, Membres du jury : Andrée Lajoie ; Simon Langlois ; Michel Seymour.Comptes rendus : Paul-Émile Roy ; Mathieu Bock-Côté.Envoi de Poste -Publications - Enregistrement N° 09113 « Nous reconnaissons l\u2019aide financière du gouvernement du Canada, par l'entremise du Programme d\u2019aide aux publications (PAP) pour nos dépenses d'envoi postal » Canada « Retourner toute correspondance ne pouvant être livrée au Canada à notre adresse ». 2 ÉDITORIAL Robert Laplante UN PÉRIL TOXIQUE Le scandale des commandites n\u2019en finit plus de scandaliser.Les révélations ne font qu\u2019augmenter les odeurs nauséabondes autour du « dossier », pour reprendre la si suave expression que les conseillers en communication ont mise dans la bouche des membres du gouvernement Martin.Les manœuvres mafieuses et les combines de voyous encravatés ne doivent cependant être retenues que pour ce qu\u2019elles sont : de simples débordements sectoriels dans le cadre d\u2019une opération stratégique d\u2019envergure.Le Canada a lancé une vaste opération de propagande et il n\u2019entendait reculer devant aucun moyen pour s\u2019imposer au Québec.La logique d\u2019occupation, voilà ce qui se déploie avec ce programme de commandite.Enfin, cela n\u2019en représente qu\u2019un volet.Nous ne savons rien des activités légales et autres de la GRC, du SCRS, de l\u2019Armée.Et nous ne le saurons pas.Mais il clair que le pire est probable : si un Guité peut se présenter devant un comité de la Chambre des Communes et se justifier de ses actes en disant se considérer « en guerre », on peut aisément concevoir ce qu\u2019il a dû et ce qu\u2019il doit en être dans les cercles où les conduites et les projets démocratiques du Québec sont mesurés à l\u2019aune de la raison d\u2019État Canadian.On n\u2019entend guère les inconditionnels du Canada 3 soulever les questions qui s\u2019imposent quant aux motifs et objectifs qui ont pu inspirer les manœuvres puantes de cette campagne de propagande.Ce sont surtout les inquiétudes morales sur la bonne administration publique qui les occupent.Quand ils ne se contentent pas, tout simplement, d\u2019essayer de se dépatouiller avec les accusations racistes que leur lancent les médias torontois, ceux-là qui fixent les paramètres du débat Canadian.Le programme de commandites n\u2019aura été qu\u2019un des instruments de la guerre psychologique que le gouvernement Canadian a intensifiée contre le mouvement souverainiste à compter de l\u2019élection de 1994.Les résultats du référendum de 1995 n\u2019auront pas seulement fait peur à Ottawa, ils lui auront révélé des failles importantes, des brèches sur plusieurs des fronts où il avait entrepris de combattre le mouvement souverainiste.Il s\u2019est employé, depuis, à mettre les moyens pour accroître son efficacité.Les voyous qui se sont fait prendre les mains dans l\u2019assiette au beurre ne représentent qu\u2019une partie de l\u2019effectif de la colonne de mercenaires grassement rétribués pour mener une lutte implacable visant à casser la dynamique d\u2019émancipation nationale.Ceux-là ne sont que les plus médiocres, de simples videurs qui plastronnent sur les rives du lac Memphrémagog ou dans les clubs privés pour gens du monde.Les plus gros, les « travailleurs stratégiques », s\u2019activent ailleurs et pas nécessairement sous des bannières clairement identifiées.Ce que laisse deviner le scandale des commandites, ce n\u2019est pas seulement l\u2019ampleur des moyens mobilisés mais bien davantage l\u2019étendue et la nature des réseaux utilisés.Sociétés d\u2019État, boîtes de publicité, agences de relations publiques, cela fait de beaux ménages.Les objectifs de propagande ne sont pas lisibles dans les seules actions secto- 4 rielles conduites par ces exécutants.Pour les comprendre adéquatement il faudrait pouvoir les relier aux autres actions conduites par le Conseil pour l\u2019unité canadienne, le Centre de recherche et d\u2019information sur le Canada, Radio-Canada, le bureau de la Gouverneure générale, Patrimoine Canada et les agences qui gravitent autour des grandes institutions dites nationales.C\u2019est un travail énorme et qu\u2019il faudra bien faire un jour.Il est clair néanmoins, que pour peu qu\u2019un minimum de cohésion ait pu être déployé - et on ne peut s\u2019attendre à autre chose de la part de l\u2019État - il y avait et il y a toujours là un arsenal impressionnant.Un arsenal qui permet des actions qui peuvent parfaitement converger et s\u2019articuler sur un même axe stratégique : l\u2019occupation de l\u2019espace médiatique et la manipulation des catégories conceptuelles qui façonnent les débats publics.Ottawa n\u2019a pas seulement cherché à s\u2019annexer et à manipuler des symboles, il a tenté d\u2019instiller un vocabulaire, des façons de voir, de présenter les choses qui cherchent à détourner les sens du débat national.Ces conduites classiques de la guerre de propagande prennent une coloration particulièrement inquiétante dans une société comme la nôtre où la concentration de la propriété des médias a depuis longtemps franchi le seuil de la menace au droit à l'information.Des médias fortement concentrés, dont les propriétaires et les directions massivement rangés derrière un fédéralisme inconditionnel, des barons de la publicité grassement payés pour les besognes mercenaires, des patrons de boîtes de communication siégeant au Conseil pour l\u2019unité canadienne, des politiques qui font le va-et-vient entre le Parlement et l\u2019écran, le petit monde des communications, décidément, ne manque de rien pour être facile à instrumentaliser. 5 Le Canada et ceux qui le servent contrôlent des moyens assez considérables pour orienter le marché de la publicité, pour structurer une grande part des stratégies de financement du secteur et pour façonner les conditions d\u2019exercice des professions.Ils pèsent suffisamment lourd pour bien faire comprendre la difficulté et les coûts d'une distance critique qu\u2019Ottawa jugerait menaçante.L\u2019auto-censure imposée par le carriérisme bien senti, une sociabilité et un milieu où les frontières sont poreuses entre l\u2019information, les relations publiques, la politique et le lobbying, une culture professionnelle du conformisme pour happy few, les juteuses sinécures et le prestige irrésistible des grandes institutions « nationales » constituent autant d\u2019incitatifs à se laisser porter par la rhétorique, à souscrire aux préoccupations que de puissantes machines laissent flotter dans l\u2019air du temps.À bien des égards, le langage médiatique fait écran, il rend de plus en plus opaques nos débats nationaux.Il n\u2019est pas seulement l\u2019objet de la convoitise des caïds de l\u2019entertainment business.Il est un enjeu politique dans un combat où il s\u2019agit tout autant d\u2019imposer des catégories mentales que de brouiller des repères en déréalisant le réel, en désincamant les enjeux fondamentaux.Le monde des communications est travaillé par des forces contraires à notre existence nationale.C\u2019est un univers, à l\u2019évidence, qui fait l\u2019objet d\u2019attentions malsaines et dont quelques-uns des principaux acteurs agissent ouvertement et efficacement comme des relais d\u2019une puissance décidée à soumettre notre peuple.Tous ses acteurs, tant s\u2019en faut, ne sont pas instrumentalisés.Les mercenaires qui cherchent à le faire n\u2019ont pas besoin d\u2019agir directement sur le plus grand nombre.Il leur suffit de créer les conditions institutionnelles et les rapports d\u2019autorité nécessaires pour façonner les paradigmes de référence, les conditions d\u2019exercice de la 6 profession et de bien lancer les signaux plus ou moins implicites concernant les modalités de mobilité professionnelle pour que l\u2019univers des contraintes prenne les couleurs requises.Tout le reste est affaire de pusillanimité.En dépit des efforts gigantesques qui seront déployés dans ces mêmes médias pour se donner bonne conscience avec des manchettes et des enquêtes qui n\u2019en finiront plus de dénoncer le « scandale », l\u2019affaire impose des questions qu\u2019il ne faut plus éviter de poser radicalement.Le complexe médiatique reste remarquablement réfractaire à s\u2019interroger et à se voir comme un enjeu autour duquel se construit une partie de la domination Canadian.L\u2019inculture politique qui y sévit au point d\u2019y faire à peu près la norme n\u2019est pas qu\u2019un signe de médiocrité, c\u2019est une caractéristique de son fonctionnement dans un champ de force qui rend possible son instrumentalisation.L\u2019univers médiatique pèse sur le Québec comme un péril toxique.? m «\"fer wr* w ^ AT)% kTTV /sur le prix ^ en kiosque Economisez Recevez Le Devoir À VOTRE PORTE du lundi au samedi pour seulement '2,74$ v-/ par semaine (taxes en sus) Abonnez-vous par téléphone, c\u2019est facile et rapide ! Composez le (514) 985^3355 pour la région de Montréal, ou le 1 800 463'7559 pour l\u2019extérieur.i r * Prix basé sur l\u2019abonnement de 52 semaines, dans les secteurs où il y a livraison par camelot.kcj\t> Ât'i/jt.*».\t\u201e i' La passion des êtres (^] Desjardins Caisse d'économie Desjardins des Travailleuses et Travailleurs (Québec) «(.) avec la perspective de contribuer à un Québec plus juste et plus solidaire, soutenir le développement de l'économie solidaire en misant sur l'entrepreneuriat collectif, tout particulièrement au sein des quatre réseaux, soit le syndical, le coopératif, le communautaire et le culturel.» Lanaudière 190, rue Montcalm Joliette (Québec) J6E 5C4 (450) 753-7055 Sans frais : 1 866 753-7055 Télécopieur : (450) 752-5589 Québec 1 55, boul.Charest Est, bureau 500 Québec (Québec) G1 K 3G6 (418) 647-1527 Sans frais: 1 877 647-1527 Télécopieur : (418) 647-2051 Montréal 1601, avenue De Lorimier Montréal (Québec) H2K 4M5 (514) 598-2122 Sans frais : 1 877 598-2122 Télécopieur : (514) 598-2496 ARTICLES \t \t \t \t \t \t \t \t \t \t \t \t \t \t \t \t \t \t \t \t \t \t \t \t io Richard Gervais Pierre de Bellefeuille Claude G.Charron Maria Teresa Pérez-Hudon membres du Cercle Godin-Miron FOIN DU KARMA RÉFÉRENDAIRE ! LA SOUVERAINETÉ, ENjEU DU PROCHAIN SCRUTIN À l\u2019automne 2003, le Conseil national du Parti québécois inaugurait la « saison des idées ».S\u2019il se borne à « actualiser l\u2019argumentaire » sans mettre au rancart l\u2019obligation de référendum, ce remue-méninges aura plutôt inauguré le déclin historique de ce parti comme véhicule de l\u2019indépendance.Pour revitaliser le parti, un « grand coup de barre s\u2019impose », disait Bernard Landry dans Le Devoir (18 oct.2003).On allait tout remettre sur la table, sauf la souveraineté et l\u2019orientation social-démocrate.À ces intouchables toutefois, Landry ajouta bientôt l\u2019étapisme.Du coup, il rivait son parti à l\u2019obligation de référendum et prétendait en même temps le garder des suggestions d\u2019« élection référendaire » montant de la base.Se libérer du karma référendaire La stratégie référendaire est mauvaise.Les conditions démocratiques pour la tenue d\u2019un référendum n\u2019existent pas.Cela, à cause de l\u2019ingérence d\u2019un État tiers, massive et systématique (manifestation « On vous aime »), manœuvrière et frauduleuse (votes états-uniens, naturalisations hâtives, financement d\u2019un des deux camps, qui plus est hors norme), juridique et législative (pourvoi en Cour suprême, Clarity 11 Bill).Nos référendums reposent sur l\u2019idée que le peuple québécois décide en droit et librement de son destin politique, conformément aux règles établies par son Assemblée nationale.En 1980 et davantage encore en 1995, l\u2019État canadien choisit de faire obstacle à l\u2019expression souveraine du peuple consulté et de nier l\u2019autorité de son Assemblée nationale.Il y a eu violation, par le Canada, de la souveraineté populaire du Québec, principe même de la démocratie.Aujourd\u2019hui, la loi C-20 sur la « clarté », balisant effrontément nos consultations référendaires et gênant l\u2019expression libre de la volonté du peuple, constitue déjà une immixtion antidémocratique du gouvernement canadien et un affront à notre Assemblée nationale.Ottawa se comporte comme si la responsabilité du destin national des Québécois lui appartenait.En 1995 surtout, le Parti québécois a commis l\u2019erreur historique de reconnaître le résultat du référendum comme si l\u2019ours canadien n\u2019y avait pas mis ses grosses pattes.Ne répétons pas cette erreur en nous embarquant dans le même exercice comme si de rien n\u2019était.La stratégie référendaire est mauvaise pour d\u2019autres raisons encore.Par l'obligation de référendum, le Québec donne « sportivement » à l\u2019adversaire canadien une seconde occasion de le vaincre.Cette pseudo-obligation offre au Parti québécois la possibilité d'abuser de la patience de ses électeurs en reculant sans cesse une échéance qu\u2019il retarde lui-même à préparer.La promesse d\u2019un référendum renvoie à un moment mythique tous les affrontements parlementaires ou extra-parlementaires que le parti est trop lâche pour organiser maintenant contre la mainmise canadienne.En somme, la promesse de référendum consacre l\u2019inaction indépendantiste.C\u2019est cette logique qui permet au Parti québécois d\u2019exercer des mandats législatifs successifs sans 12 mener de véritable politique indépendantiste et en allant jusqu\u2019à prétendre qu\u2019il serait antidémocratique d\u2019utiliser le pouvoir gouvernemental pour réaliser son programme souverainiste ! Ce qui est un dévoiement pur et simple de la démocratie.Pendant toutes ces années d\u2019attentisme référendaire, le Canada, lui, passait, à l\u2019action.Il empiétait comme jamais dans les sphères de compétences québécoises (bourses du millénaire, financement des municipalités, fonds de compassion, etc.) ; il travaillait à supplanter le gouvernement du Québec comme gouvernement national des Québécois ; il réussissait à couper le Québec de ses alliés acadiens ou franco-canadiens « naturels » ; il sapait les bases de tout rapport normal avec ses immigrants ; il dressait les communautés autochtones contre le Québec ; il phagocytait la coopération franco-québécoise.Caves, nous attendions, et attendons toujours, le référendum les bras croisés, comme si la lutte pour l\u2019indépendance n\u2019était légitime QU\u2019APRÈS un référendum victorieux.La stratégie référendaire est sous-tendue par la fausse idée selon laquelle l\u2019abolition de notre dépendance politique n\u2019est pas une visée légitime en soi, sans référendum.Pourtant, en régime parlementaire britannique comme le nôtre, la conquête électorale du pouvoir conféré à un parti la légitimité de réaliser son programme.Un parti souverainiste élu a donc le droit, et le devoir, de réaliser la souveraineté sans référendum.À condition toutefois qu\u2019il n\u2019ait pas mis l\u2019obligation référendaire dans son programme ! Le Parti québécois, en se fixant lui-même cette obligation, que ne lui imposent ni notre droit parlementaire ni la démocratie en général, donne l\u2019impression de douter lui-même de la légitimité 13 intrinsèque de sa cause et il instille chez tous le doute quant à son droit, en tant que parti élu, de procéder à l\u2019indépendance.« Élection référendaire » Pour faire place à l\u2019étapisme, certains proposent l\u2019« élection référendaire ».Équivoque, la notion a le défaut de renvoyer au genre référendum et d'en charrier les exigences.Une élection « référendaire » porte en principe sur un seul enjeu, ce qui déjà tend à la contradiction.Dans une élection, le citoyen choisit des personnes (représentant un programme de parti aux multiples facettes), il ne se prononce pas sur une question.Sans parler du fait que, contrairement au référendum, l\u2019élection met d\u2019ordinaire en présence plus de deux parties.Dans nos référendums sur la souveraineté, la moitié des voix plus une vaut la victoire à l\u2019un des deux camps.Préconiser l\u2019élection « référendaire » laisse entendre que le Parti québécois devrait l\u2019emporter à la majorité absolue des voix (coalisées ou pas) pour que soit légitime sa démarche souverainiste, condition, encore une fois, que n\u2019impose nullement notre droit.Si, par élection « référendaire », on entend une élection ayant l\u2019indépendance pour enjeu, l\u2019adjectif est alors trompeur, singulièrement dans notre contexte.Une « élection référendaire » est plus que cela, comme les gens le comprendront spontanément.Déjà, ses promoteurs insistent souvent sur le réquisit de la majorité absolue, par pur réflexe issu de trente ans d\u2019orthodoxie référendaire.De tous les partis en lice, le parti indépendantiste serait le seul à se soumettre à cette surexigence, les autres pouvant à bon droit se satisfaire de la majorité relative pour réaliser leur program- H me ! L\u2019« élection référendaire » serait donc un référendum seulement pour le Parti québécois ; pour les autres partis, elle serait une simple élection ! On devine que c\u2019est pour mettre fin au dévoiement chronique de l\u2019« option » que, dans le Parti québécois, des militants réclament aujourd\u2019hui l\u2019« élection référendaire ».Hier encore, lorsque ce parti était au pouvoir, le même réflexe les poussait à exiger la tenue d\u2019un référendum dans un délai prescrit, généralement court.La direction du parti ayant d\u2019éternité suspendu l\u2019indépendance au référendum, les membres ne concevaient pas d\u2019autres moyens de la secouer que de l\u2019astreindre à une échéance référendaire expresse et rapprochée.Mais quand on y pense, une élection soi-disant « référendaire » ne donnerait pas moins loisir à une direction de parti pusillanime d\u2019alléguer que le score obtenu est insuffisant pour aller de l\u2019avant, que l\u2019enjeu référendaire manquait de pureté vu son mélange avec d\u2019autres enjeux, etc.Prochain scrutin : sur l\u2019indépendance Parlons donc sans équivoque d\u2019élection pour ou sur l\u2019indépendance.Que le Parti québécois obtienne une majorité de sièges et son gouvernement aura toute légitimité pour procéder à l\u2019indépendance.Qu\u2019il mette fièrement la souveraineté à son agenda électoral (non comme lointaine caution dans son programme de parti) et il pourra cette fois stigmatiser avec succès l\u2019agenda « caché », en fait pas montrable, de l\u2019adversaire « libéral » consistant à maintenir le Québec sous la tutelle d\u2019un autre État - et à le déconstruire, comme il fait maintenant.Qu\u2019au prochain scrutin, le Parti québécois brigue le pouvoir sur une plate-forme souverainiste, dans le but explicite de faire l\u2019indépendance au cours de son mandat.La conjoncture devrait d\u2019ailleurs l\u2019y inciter. 15 C\u2019est faute d\u2019une telle plate-forme si ce parti a perdu les dernières élections.Et ce n\u2019est pas en installant à Québec une bande de provinciaux consentants que nous allons récupérer, disons pour la santé, les impôts qu\u2019Ottawa nous arrache en vertu précisément de notre statut de provinciaux.Le gouvernement de Jean Charest est en train de s\u2019aliéner des pans entiers de la population québécoise et de dresser contre lui, sans doute pour longtemps, le mouvement syndical et populaire.Des électeurs socialisants pourront être tentés de préférer l\u2019Union des forces progressistes ou le mouvement D\u2019abord Solidaires devenu parti politique.Mais au Québec, se couper du mouvement national revient à se couper du peuple et de l\u2019électorat.Ces partis ne sauraient échapper à la marginalité en séparant leur combat social du combat général pour l\u2019affranchissement politique.De son côté, le Parti québécois a beau accorder la priorité à la question nationale, il ne saurait la régler en méprisant les syndicats ou les organisations communautaires.Au prochain rendez-vous électoral en 2007, ce parti sera vraisemblablement le plus apte à renverser le gouvernement Charest.Encore faut-il qu\u2019il défende son projet d\u2019indépendance dans l\u2019arène publique et sache, sous cette bannière, rassembler toutes les forces de la nation.? i6 ARTICLES Pierre Vadeboncceur* ÉTATS-UNIS ET USA Il ne faut pas se méfier seulement du régime de Bush, mais du pays lui-même aussi.On ne doit donc pas trop attendre de l\u2019élection fixée pour l\u2019automne, même en supposant une victoire des démocrates.Qu\u2019est-ce que les USA ?Ce n\u2019est pas seulement le régime particulièrement arrogant, agressif, dangereux et primaire que l\u2019on connaît en ce moment et qui viole ostensiblement le droit international et même national comme le font les dictatures, imprimant à cette démocratie historique que sont les États-Unis un visage assez méconnaissable.Ce qu\u2019il faut prendre en compte, ce n\u2019est pas seulement le parti républicain et le gouvernement de Bush, mais aussi le pays tel qu\u2019il est, sa structure économico-politique fortement déterminante, son climat profondément capitaliste, le conformisme de son opinion publique, enfin un puissant instinct de possession collective de la richesse nationale actuelle et à venir.Ce pays impérialiste est aussi une patrie (la plus nationaliste du monde occidental).Un national-capitalisme.Tout cela s\u2019exprime dans une politique que personne ne semble vouloir changer vraiment là-bas, républicain ou pas.Essayiste. 17 Le fait politique dominant, ce n\u2019est donc pas exclusivement le gouvernement américain actuel, mais c\u2019est également la masse du pays, tel qu\u2019il est dans ses profondeurs et ses préjugés et tel que la population le défend, l\u2019admet et le désire, avec sa toute-puissance et tous ses avantages possibles sur le monde.Le pays ne renoncera pas sur le fond à la politique représentée cependant aujourd\u2019hui d\u2019une manière particulièrement indécente et dangereuse.Il disposera peut-être de Bush mais non de la réalité des United States of America.Mettez en jeu soit le mythe, soit la puissance, soit les avantages qu\u2019offre ce pays à la grande majorité de ses citoyens fût-ce au détriment du monde entier, la solidarité nationale jouera.L\u2019opposition partisane actuelle au régime de Bush, eh bien cela n\u2019annonce pas un revirement radical.Mais on peut en espérer néanmoins quelque chose.Plus de raison, tout de même, un peu plus de modération, plus d\u2019humanisme, il faut le souhaiter.Moins d\u2019irresponsabilité, plus d\u2019internationalisme, moins d\u2019inculture, plus de subtilité, et quelque chose de relativement plus présentable pour la conscience politique.Quelque respect d\u2019un ordre international et un certain souci de la réputation du pays.Davantage d\u2019espace pour la composition.Plus d\u2019espoir que maintenant, en tout cas.Une ouverture plus plausible, dans quelques domaines.Par exemple l\u2019écologie.Une politique moins fermée, moins stupide.Des différences de degrés.Un idéal historique un peu récupéré.Un certain sens retrouvé de la mesure.Les États-Unis rappelés à eux-mêmes, à leur meilleure tradition. i8 Les grandes maximes fondatrices du pays quelque peu réapparues dans les faits.Espérer de nouveau pouvoir croire en l\u2019Amérique.Moins d\u2019exacerbation du sentiment brutal de la force.Qu\u2019on puisse de nouveau oser parler de l\u2019image des États-Unis comme d\u2019une réalité encore vivante.Que les États-Unis semblent encore pouvoir promettre quelque chose à l\u2019humanité.Qu\u2019ils ménagent une certaine latitude à ce qui n\u2019est pas nécessairement leur intérêt le plus exclusif et le plus étroit.Qu\u2019ils soient libéraux comme la démocratie invite à l\u2019être, si ce n\u2019est trop demander qu\u2019elle se souvienne parfois d\u2019elle-même.Nous n\u2019attendons pas mer et monde de la prochaine élection.Nous en attendrions cependant un certain regain du sens du relatif et de la complexité, et place pour autre chose que la force et la domination.Il n\u2019est pas nécessaire de tout vouloir avoir, car, lorsque nous n\u2019avons pas tout, bien des choses nous reviennent pour ainsi dire par surcroît.La paix, par exemple, et l\u2019esprit d\u2019aménagement des choses, et la patience du monde humain, nécessaire à la maturation des pensées même pratiques.Bush, politicien de faubourg, ne considère guère que des évidences immédiates et le simplisme ridicule de la force.La politique doit se tenir jusqu\u2019à un certain point au-dessus des affaires.C\u2019est pourquoi il faut que subsiste un État que la politique collée aux intérêts des affaires ne tende plus à réduire, à brader, à détruire tout en s\u2019en servant paradoxalement à fond.Nous attendons de la défaite de Bush quelque revalorisation de la dignité de l\u2019État par-dessus l\u2019opportunisme roturier de l\u2019argent. C\u2019est appeler dans la politique une dimension qu\u2019on peut nommer l\u2019inspiration, une hauteur qui dépend très certainement de valeurs, entre autres de la culture.De Gaulle se situait à un tel niveau.Et le discours de M.de Villepin, ministre des Affaires étrangères de France, au Conseil de sécurité de l\u2019ONU avant la guerre d\u2019Irak, respirait des exigences de cet ordre et un sens comparable de l\u2019État.Mais en vérité nous n\u2019espérons pas tant de la conjoncture.Les valeurs de la république américaine sont profondément compromises.Avec Bush, elles tendent à devenir irrécupérables.L\u2019esprit de force a pénétré dans tout le pays.Puis on l\u2019a testé brusquement sur le terrain en Afghanistan et en Irak, de sorte qu\u2019il est passé dans l\u2019expérience.Dès lors, c\u2019est maintenant un acquis, donc quelque chose de moins susceptible de changement - et encore moins susceptible de révocation.Les États-Unis se sont ajouté là une dimension qui fait maintenant partie de leur expérience, donc d\u2019eux-mêmes.C\u2019est comme un nouveau territoire, comme un nouveau patrimoine.Non seulement le pays gardera-t-il ces conquêtes territoriales, mais on peut douter qu\u2019il modifie grandement les perspectives développées par les républicains.Ces doutes ne signifient pas qu\u2019il soit indifférent de choisir ou non les démocrates.Le régime Bush n\u2019est pas très loin du fascisme.Je ne crois pas que cela soit aussi le cas des démocrates.Il faut mettre des entraves à l\u2019entreprise des républicains, essayer de les expulser du pouvoir.Rebrasser les cartes.Provoquer une rupture de personnel.Changer la donne.Faciliter d\u2019autres pensées.Réintroduire la critique, la discussion.Mais, fondamentalement, reste la question : les États-Unis, après Bush, après ses conquêtes, après ses commandes et ses commandites, après son nouveau langage politique, 20 - péremptoire, martial - et compte tenu d\u2019une puissance parvenue où elle en est, pourront-ils se retrouver jamais ?L\u2019action des démocrates mesurera sur le terrain les possibilités à cet égard.Il y a lieu d\u2019être sceptique.Mais il reste qu\u2019il ne faut pas laisser les États-Unis dévaler vers le fascisme.Ce sera la question essentielle en jeu dans la prochaine élection, même si on ne la formule pas ainsi.La perspective de dégradation morale de la république américaine, en cours avec Bush, pourra peut-être aider à préciser par réaction le sens de la rentrée en scène des démocrates, et cela à l\u2019intérieur de leur parti même.On se rendrait compte alors que l\u2019élection de novembre pourrait être historique.? 21 ARTICLES Gilbert Pilleul* LE DISCOURS CANADIEN, UN DISCOURS POSTMODERNE?Diverses manifestations organisées ces dernières semaines ou annoncées en 2004 visent comme le disait récemment l\u2019ambassadeur du Canada en France, Monsieur Claude Laverdure à : « marquer, cette année, le 400e anniversaire du premier établissement français permanent au Canada ».* Que ce soit à Fontainebleau en novembre 2003 pour le 400e anniversaire de la signature des lettres de créance par Henri IV permettant à Du Gua de Monts de partir à la recherche d\u2019un site pour fonder un établissement en Acadie, au parc de La Villette en décembre où Jean Chrétien et Jacques Chirac inaugurèrent une exposition pour le 400e anniversaire de la fondation du Canada, à Alençon en juin prochain avec l\u2019association France-Canada ou encore à Brouage durant l\u2019été 2004, le discours canadien, à quelques nuances près est en chaque occasion le même.Il s\u2019agit de persuader les opinions publiques que l\u2019année 1604 fut bien celle de la naissance ou de la création du Canada.Face à l\u2019absence quasi générale de réaction, de protestation, il est urgent avant que les effets de la répétition nous enlè- * Historien 1 Discours de l\u2019ambassadeur du Canada.Chambre de Commerce de Paris.30 janvier 2004. 22 vent tout esprit critique de dénoncer un discours politique qui se joue de la vérité, réinterprète l\u2019histoire à sa convenance pour servir des intérêts immédiats.Le postmodernisme en histoire qui prétend que l\u2019on peut tout faire dire à l\u2019histoire aurait-il contaminé le Canada après l\u2019Europe ?Documents d\u2019archives et récits des historiens sont suffisamment nombreux et précis pour éclairer ces premières années du XVIIe siècle marquées en Amérique du Nord par l\u2019arrivée et l\u2019installation des premiers colons européens partis de France et presque aussitôt d\u2019Angleterre.Printemps 1604 : deux navires quittent le port du Havre à destination d\u2019un territoire situé ente les 40e et 46e degrés de latitude nord, espace où se trouve un territoire qu\u2019on dénomme déjà Acadie.En plus de l\u2019équipage, l\u2019expédition comprend 120 engagés, artisans et soldats, un abbé, un pasteur et quatre personnages associés, qui à des titres divers occupent une place déterminante dans cette histoire : Du Gua de Monts, Vice-amiral et chef de l\u2019expédition, Jean de Biencourt de Poutrincourt, François Gravé Du Pont et Samuel de Champlain encore dans un rôle subalterne mais dont le rôle ira croissant.En juin, les navires sont dans la baie de Fundy et remontant le long de la rive Est, parviennent en un lieu que Champlain lui-même aurait baptisé Port-Royal.Poutrincourt, séduit par le site, voudrait y rester mais Du Gua de Monts espérant trouver plus loin des gisements miniers préfère poursuivre l\u2019exploration.Poutrincourt n\u2019oubliera pas Port-Royal et plus tard y reviendra avec le titre de Seigneur.Au début de l\u2019été 1604 et après plusieurs tergiversations, la décision est enfin prise de s\u2019arrêter sur l\u2019île de Sainte Croix, à l\u2019embouchure de la rivière du même nom, rivière qui marque aujourd\u2019hui la frontière entre le Maine et le Nouveau-Brunswick.Cette île est tout au plus un pied-à-terre, un lieu temporaire en prévision de l\u2019hiver au cas où Champlain parti plus au sud en 23 éclaireur ne trouverait rien de plus convaincant.On n\u2019attend pas son retour pour commencer à bâtir des bâtiments qui permettront de loger tout le monde au plus vite.Quand Champlain revient à l\u2019automne, bredouille, il découvre un ensemble construit.L\u2019hiver va être très dur et sera mal supporté par ces pionniers sans expérience.Le scorbut sévit et on réalise un peu tard l\u2019erreur d\u2019avoir choisi une île, ne serait-ce que pour avoir de l\u2019eau potable.Dès que cela devient possible, on s\u2019empresse de repartir plus au sud, à la recherche d\u2019un autre lieu.En vain.On se souvient finalement que de l\u2019autre côté de la baie de Fundy, il y a ce site, un peu trop vite méprisé : Port-Royal ! Durant l\u2019été 1605 tout le monde traverse la baie et s\u2019emploie à bâtir là une véritable Habitation.Le lieu est protégé et agréable.La terre y est bonne, les possibilités en ressources nombreuses et les contacts qui s\u2019établissent immédiatement dans un climat de confiance avec les autochtones Souriquois permettent de vaincre les dernières réticences.Comme l\u2019écrit Marcel Trudel : « L\u2019Européen trouvait enfin son plaisir en Amérique ».2 Notons tout de suite qu\u2019on ne voit nulle part que l\u2019année 1604 fut l\u2019année « du premier établissement permanent au Canada ».Premier établissement certes, mais en aucun cas permanent ! Curieuse cette idée de parler de fondation en s\u2019appuyant sur une base aussi éphémère et fragile ! Sans les écrits de Champlain, on n\u2019en saurait sans doute rien aujourd\u2019hui ! Et Port-Royal ?Port-Royal ce n\u2019est déjà plus en 1604 et l\u2019Habitation dut être elle-même abandonnée en 1607.On ne peut toujours pas parler d\u2019habitat permanent et encore moins au Canada.2 Marcel Trudel.Histoire de la Nouvelle-France, tome II : le comptoir.Editions Fides, 1966, page 48. 24 Lorsque l\u2019Acadie fut donnée aux Anglais en 1713, par le traité d\u2019Utrecht, ceux-ci envoyèrent aussitôt une commission chargée d\u2019en tracer les limites précises par rapport au reste du Canada.Même si ce repérage souleva de nombreuses difficultés, il ne faisait aucun doute pour tout le monde, que ce soient les Européens ou les Amérindiens qu\u2019il y avait là deux pays que personne ne confondait.Le Canada et l\u2019Acadie faisaient partie de la Nouvelle-France mais personne à Port-Royal ne s\u2019est jamais défini comme Canadien.Le mot Canada emprunté aux Amérindiens désignait très exactement à l\u2019arrivée de Jacques Cartier, la région du fleuve comprise entre la pointe ouest de l\u2019île d\u2019Orléans et les environs de Neuville.Plus tard, au temps de Champlain le terme a pris de l\u2019extension et correspond en gros à la vallée du Saint-Laurent de Tadoussac à Montréal.On voit bien que c\u2019est encore et pour longtemps un synonyme de « vallée du Saint-Laurent ».D\u2019ailleurs on disait aussi le fleuve Canada.Avant 1713, existe la Nouvelle-France qui comprend le Canada proprement dit, l\u2019Acadie, la baie d\u2019Hudson, Terre-Neuve, la région des Grands Lacs et aussi la Louisiane.Le mot « Canada » refait surface avec l\u2019acte constitutionnel de 1791 : on crée le Bas et le Haut-Canada.Puis en 1867 ce terme « Canada » va englober toutes les provinces de la Confédération : le Nouveau-Brunswick, la Nouvelle-Ecosse, soit l\u2019ancienne Acadie, le Québec soit une grande partie de ce qu\u2019on appelait autrefois le Canada.Champlain aurait été le premier à dire qu\u2019il n\u2019est pas allé au Canada en 1604 et en 1605.Il s\u2019était rendu en 1603 à Tadoussac, attiré tout comme Du Gua de Monts, Gravé Du Pont et Pierre Chauvin en 1600 par ce poste de traite.Mais pour diverses raisons dont la recherche d\u2019une région aux hivers moins rudes, on renonce dans un premier temps à s\u2019installer dans la vallée du Saint-Laurent. 25 C\u2019est donc à partir de 1604 et jusqu\u2019en 1608, la période acadienne, celle qui se caractérise par la recherche du lieu idéal et la construction de demeures temporaires.Ce sont là les titres mêmes des premiers chapitres du livre de Marcel Trudel auquel nous avons déjà fait référence, livre où le chapitre 5 a pour titre : « l\u2019échec de l\u2019Acadie ».Car, en effet, il faut parler d\u2019un premier échec en Acadie et à Port-Royal avant la fondation de Québec en 1608 sur les bords du Saint-Laurent.Il ne s\u2019agit pas ici de dénigrer Port-Royal, site merveilleux, bâti, aménagé par les premiers colons et pionniers français et que Lescarbot évoque avec nostalgie dans son Histoire de la Nouvelle-France.Mais en dépit de tous ses mérites et vertus, Port-Royal a dû être abandonné ! Dès la fin du printemps 1607, en effet, le monopole que du Gua de Monts avait reçu d\u2019Henri IV pour 10 ans est révoqué.Les chapeliers de Paris avaient su sans trop de difficultés convaincre Sully que tous les projets de la société dirigée par Du Gua de Monts coûtaient plus cher qu\u2019ils ne rapportaient.Le mieux était d\u2019en finir avec ce monopole en rétablissant la liberté du commerce et de la traite des fourrures.Ces marchands, sans aucun doute, feignaient d\u2019ignorer que cela mettait fin aux programmes de colonisation et entraînait en particulier la fermeture de Port-Royal.Mais comme on le vérifie en permanence dans l\u2019histoire des origines de la Nouvelle-France, les marchands qui avaient seuls ou presque les capitaux suffisants pour financer des programmes de colonisation étaient d\u2019abord et souvent uniquement préoccupés par la recherche du profit immédiat dans la traite des fourrures.Or, pour cela, nul besoin d\u2019un établissement permanent : un comptoir suffisait ! 26 Dès lors à propos de ce premier établissement les choses sont allées très vite.En août, la société présidée par Du Gua de Monts est dissoute et sur place à Port-Royal, les Français doivent, la mort dans l\u2019âme, abandonner l\u2019Habitation.Elle est laissée entre les mains du chef souriquois Membertou et de deux ou trois Français qui, à titre personnel, décident de rester sur place.En dépit de leur présence, il y a bien abandon officiel de la part de la France ce qui ne se produira pas à Québec après que cette Habitation qui deviendra la capitale du Québec est fondée en 1608 par Champlain.De 1629 à 1632, la France et Champlain ne cessent de revendiquer leur droit de recouvrer la libre jouissance de la ville illégalement occupée par des Anglais.S\u2019il y a donc un établissement permanent depuis les débuts du XVIIe siècle c\u2019est bien celui de Québec à qui revient la légitimité de n\u2019avoir jamais été abandonné.En conclusion, aucun des termes du discours officiel actuel n\u2019est recevable pour faire de 2004, l\u2019année du 400e anniversaire de la naissance du Canada.Pourquoi ne pas avoir attendu 2008 pour fêter la naissance de la Nouvelle-France ?de la présence française en Amérique ?de l\u2019arrivée de colons venus de France et qui en s\u2019identifiant à leur région d\u2019élection, la vallée du Saint-Laurent et ses bordures pour la grande majorité, se sont appelés Canadiens ?On aurait pu tout au plus, en 2004, commémorer les premières tentatives d\u2019installation en Acadie et se souvenir à cette occasion du destin malheureux des Acadiens qui au XVIIIe siècle furent expulsés de leurs terres.Beaucoup en France en attendant 2008, ont préféré avec le soutien de la Délégation générale du Québec, faire de l\u2019année 2003, une première année Champlain et organiser dans plusieurs villes de France des festivals en l\u2019honneur du fondateur de la Nouvelle-France.2003 a vu ainsi le jour d\u2019une 27 association Champlain-France qui, en collaboration avec l\u2019Association francophone internationale a organisé des manifestations au Sénat, à l\u2019Arc de Triomphe de Paris et à Tadoussac.2003 ?année du 400e anniversaire du premier voyage de Champlain.Voyage initiatique, au cours duquel Champlain découvre les potentialités du Saint-Laurent, signe une entente avec des Amérindiens, condition d\u2019une implantation durable et prend conscience de sa vocation.2008 ?Fondation du premier habitat permanent, fondation de Québec par Samuel de Champlain, naissance de l\u2019Amérique française dont on ne peut ignorer le rôle, la place et l\u2019influence dans la naissance des États-Unis et dans celle du Canada.Entre ces deux dates, 1603 et 1608, rien de significatif.Inutile d\u2019insister sur les motivations politiques du choix de 2004 et de l\u2019Acadie pour fêter la naissance du Canada avant que Québec ne fête sa fondation en 2008.On doit par contre s\u2019attarder sur l\u2019usage que l\u2019on fait ici de la vérité historique.Nulle préoccupation de respecter l\u2019histoire telle que tous les travaux des historiens l\u2019ont écrite mais utilisation du passé, interprétation du passé à qui l\u2019on fait dire ce que l\u2019on veut.L\u2019histoire n\u2019est plus une science.C\u2019est un ensemble de propos, de points de vue, d\u2019interprétations libérées de toute contrainte scientifique.On finit par refaire l\u2019histoire, une histoire politiquement correcte, au service d\u2019un discours politique qui vise, non à permettre au citoyen de penser juste mais de « penser bien ».Désormais, dans le monde actuel, avec la puissance de médias parfois complaisants, il devient possible de transformer le récit historique, de le remodeler, de l\u2019accommoder aux nécessités du jour.On aboutit à une attitude qui privilégie une vision subjective de l\u2019histoire et qui considère qu\u2019il n\u2019y a pas un mais plusieurs récits possibles d\u2019un même corpus de faits et événements passés.Dès lors, tous les récits se valent comme l\u2019affirme 28 l\u2019école post-moderniste et c\u2019est maintenant l'histoire-science que l\u2019on jette à la poubelle.Dans le cas qui nous occupe ici, cette attitude est regrettable et dangereuse.D\u2019abord parce qu\u2019il génère un discours réducteur à l\u2019égard des Québécois que l\u2019on continue de vouloir inférioriser.Or, toute l\u2019histoire depuis la Conquête anglaise en 1760 est alimentée au Québec par le refus de porter atteinte à la spécificité et à la dignité de ses habitants.Les Québécois sont les descendants des pionniers qui bâtirent la première habitation permanente en Amérique du Nord.Ils constatent aujourd\u2019hui qu\u2019on leur vole leur héritage.En demandant qu\u2019on respecte l\u2019histoire, leur histoire, ils expriment une revendication légitime.Ensuite parce que ce discours canadien unilatéral ne peut que nourrir et entretenir les oppositions.En somme, et certains ne s\u2019en étonneront pas, ce discours va à l\u2019encontre de ce qu\u2019il est censé défendre.L\u2019objectif est de proclamer aux yeux du monde l\u2019unité et la solidité de la confédération canadienne.Pour cela, au lieu d\u2019accepter et de reconnaître l\u2019antériorité québécoise, on la nie.On fabrique de toutes pièces un récit des origines qui n\u2019a rien d\u2019historique.On sait pourtant aujourd\u2019hui que les discours idéologiques qui font dire à l\u2019histoire ce qu\u2019ils ont envie de lui faire dire subissent tôt ou tard et à leur détriment l\u2019épreuve du réel qui finit toujours par l\u2019emporter.? 29 ARTICLES Jean-Marc Léger* L\u2019IMMIGRATION : L\u2019AMBIGUÏTÉ ET LES PIÈCES Certaines des données du dernier recensement, publiées en janvier par Statistiques Canada, en particulier celles qui ont trait à l\u2019immigration, commandent un examen approfondi et une réflexion critique sur les effets à court et à long terme d\u2019un phénomène de portée mondiale.Il s\u2019agit là d\u2019un des problèmes majeurs de notre temps dont les implications sont multiples et dont les conséquences peuvent être redoutables, pour les pays de départ autant que pour les pays d\u2019accueil, sur les plans économique et démographique, politique et culturel entre pays du Nord et pays du Sud.Plusieurs de nos médias ont présenté le nouvel accroissement de l\u2019immigration au Canada et notamment au Québec, ainsi que la rapide croissance du pourcentage de Canadiens nés hors du pays, sur un mode quasi euphorique, comme un événement heureux et bénéfique, en particulier sur les plans économique et démographique.Voici largement plus d\u2019un siècle, qu\u2019Ottawa a conduit une politique d\u2019immigration massive - sauf pendant les deux conflits mondiaux et la crise des années 1930 - en provenance du Royaume-Uni, d\u2019abord, puis de l\u2019Europe occidentale, de l\u2019Europe centrale et Journaliste. 30 orientale et, depuis quelques décennies et de plus en plus, des Antilles, de l\u2019Asie, du Proche-Orient, de l\u2019Afrique.On en a fait l\u2019une des priorités pour des fins principalement économiques : extension du marché intérieur, accroissement de la main-d\u2019œuvre.Ce phénomène a eu aussi comme conséquence, même si elle n\u2019était pas directement recherchée, de réduire sensiblement la part de l\u2019élément d\u2019origine française dans la population canadienne à partir du dernier tiers du XIXe siècle, alors qu\u2019elle avait atteint près du tiers.Il est vrai que la nation canadienne-française s\u2019est elle-même employée depuis un demi-siècle à réduire sa présence, surtout au Québec, par une anémie démographique qui confine à l\u2019inconscience.Toute tentative d\u2019analyse du phénomène de l\u2019immigration, chez nous comme à l\u2019échelle mondiale, se heurte souvent à des facteurs d\u2019ordre sentimental et psychologique, à une générosité aussi noble et respectable que mal éclairée, qui tend à confondre les immigrants en général avec les « réfugiés » (notion d\u2019ailleurs vague et exploitée massivement par de faux demandeurs d\u2019asile), et à transformer l\u2019immigration en une sorte d\u2019immense bonne œuvre, de gigantesque et permanente B.A.pour recourir au vocabulaire du scoutisme.Il en résulte une grande ambiguïté sur la nature et le sens de l\u2019immigration et une difficulté certaine d\u2019en parler froidement et de faire ressortir les effets nuisibles et parfois néfastes du phénomène, pour les pays d\u2019accueil et surtout pour les pays de départ.Dans certains pays du Nord et c\u2019est vrai en particulier au Québec, intervient de surcroît une forme pernicieuse de démission et de « déresponsabilisation » face au devoir élé- 3i mentaire de la survivance collective.À en croire un nombre croissant de nos compatriotes, une immigration massive en plus de constituer un acte de générosité et une mesure bénéfique pour l\u2019économie nationale, représenterait la solution du problème aigu, angoissant de la dénatalité chez nous.On croit rêver.Ainsi, il conviendrait de nous en remettre à d\u2019autres, à de nouveaux venus de tous horizons de nous perpétuer, d\u2019assurer l\u2019avenir de la nation canadienne-française, de préserver un héritage culturel, une langue, une identité, que nous n\u2019avons plus l\u2019envie ni le courage d\u2019assumer.Et les mêmes souhaitent et célèbrent l\u2019intégration des immigrants ! Mais l\u2019intégration à qui ?Autant il est normal, salutaire, enrichissant, d\u2019accueillir avec empressement un certain nombre d\u2019immigrants dans des conditions vraiment propices à l\u2019intégration (pays d\u2019origine, régions d\u2019établissement au Québec, enseignement accéléré du français aux adultes non francophones, etc.), autant il serait désastreux, pour les deux parties, qu\u2019il y ait coïncidence d\u2019une immigration massive et d\u2019une dénatalité accélérée chez le peuple d\u2019accueil.Persévérer dans cette voie, ce serait manifester la plus tragique inconscience.Ce serait la parfaite synthèse de la veulerie et de la bêtise.D\u2019où l\u2019urgence de nous donner enfin une véritable politique de la population qui représente, de loin, la plus haute priorité au Québec aujourd\u2019hui.Au-delà de la situation propre du Canada et en particulier du Québec, il importe d\u2019envisager l\u2019énorme phénomène de l\u2019émigration - immigration à l\u2019échelle du monde et dans une perspective historique.Il y a chez la plupart des pays du Nord, des peuples du Nord, un refus de reconnaître la gravi- 32 té du phénomène et de ses conséquences de tous ordres (surtout culturelles et sociales) pour les pays du Sud, en tentant de se donner bonne conscience, en invoquant pêle-mêle les droits de l\u2019homme, la générosité, le devoir d\u2019accueil, l\u2019apport culturel des immigrants et réfugiés de toute espèce.Lorsque l\u2019on observe la masse croissante d\u2019habitants de pays du Sud mais aussi de l\u2019Europe centrale et orientale qui aspirent à émigrer, essentiellement vers l\u2019Occident, on ne peut qu\u2019être troublé, bouleversé, par ce phénomène sans précédent dans son ampleur et par la part croissante de l'émigration clandestine.Il s\u2019agit là d\u2019un mouvement inquiétant, voire terrifiant, par ce qu\u2019il annonce et auquel l\u2019Occident n\u2019est pas équipé pour répondre, n\u2019est pas prêt ni moralement, ni techniquement, ni psychologiquement, ni politiquement à faire face.À supposer que tous ceux des habitants du Sud qui souhaitent émigrer le puissent et que les pays potentiels de destination n\u2019y fassent pas obstacle, chacun sait bien que l\u2019Europe occidentale, l\u2019Amérique du Nord, l\u2019Australie, seraient submergées par des centaines de millions d\u2019immigrants, peut-être un milliard sinon plus (avec le résultat d\u2019ailleurs que le niveau de vie de ces « paradis » risquerait de baisser promptement et sensiblement, avec le risque à terme de tensions diverses, de crises et d\u2019affrontements).Mais sans imaginer de pareils cataclysmes, on doit reconnaître que l\u2019émigration massive à partir d\u2019un pays, d\u2019une région, aura à terme des effets néfastes sur le pays ou la région de départ car les éléments les plus désireux de partir, les plus ingénieux pour y réussir, se recrutent souvent parmi les plus dynamiques, les plus créatifs, les plus habiles de la population.L\u2019Occident ne doit plus se faire complice de cet appauvrissement et de cet 33 affaiblissement des pays et des cultures du Sud et, dans une sorte de duplicité choquante, invoquer de nobles motifs (droits de l\u2019homme, dignité, protection, charité) pour compenser sa propre anémie démographique et recruter une main-d\u2019œuvre bon marché.Le premier devoir des pays du Nord, dans leur intérêt propre au reste autant que dans celui de la communauté mondiale et des générations à venir, consiste à la fois à décourager l\u2019immigration chez eux et l\u2019émigration au départ des pays du Sud et à repenser totalement les formes, les modalités et le niveau de leur concours à ces pays.Énorme entreprise, certes, dont la réussite n\u2019est point assurée mais qui se révèle impérieuse à moins de se résigner à la catastrophe assurée.en espérant qu\u2019elle n\u2019interviendra que dans quelques générations, ce par quoi on ajouterait l\u2019égoïsme à l\u2019aveuglement.À moins d\u2019une action collective massive et énergique des pays du Nord et de ceux du Sud avec le double souci, d\u2019une part de rendre plus difficile et moins attrayante l\u2019émi-gration-immigration (sa forme clandestine, surtout), d\u2019autre part de favoriser concrètement et selon des formules originales le développement économique accéléré du Sud, on ira à coup sûr vers la tragédie.? 34 ARTICLES Denis Monière* LE SCIENTIFIQUE DE LANGUE FRANÇAISE : UNE ESPÈCE MENACÉE?La suprématie de l\u2019anglais comme langue de communication scientifique est quasi unanimement acceptée par les scientifiques, sauf rares exceptions, comme Charles Durand1, qui la contestent avec lucidité et tentent d\u2019en montrer les effets pervers pour le développement scientifique et la diversité culturelle.Cette assimilation linguistique de la communauté scientifique est à ce point ancrée dans les consciences que les gouvernements des pays francophones et les organismes voués à la promotion de la langue française semblent avoir jeté la serviette et renoncé à contrer le phénomène.Depuis dix ans ils ne sollicitent plus d\u2019analyses du phénomène, ni d\u2019avis sur les moyens à prendre pour revaloriser le français.En 1989, le Conseil de la langue française avait pourtant lancé un cri d\u2019alarme : « L\u2019usage du français dans les publications scientifiques et techniques continue à décliner non seulement dans le monde mais également au sein de la francophonie et même en France » (Le français dans les publications scientifiques et techniques, Conseil de la langue française 1989).Il semble bien qu\u2019en ce début de 3e millénaire cette préoccupation ne soit plus à l\u2019ordre du jour si on en juge par les * Professeur de science politique, Université de Montréal.î Charles Durand, La mise en place des monopoles du savoir, Paris, L\u2019Harmattan, 2001. 35 thèmes de recherche programmés par la Délégation générale à la langue française qui a déserté cette problématique et s\u2019intéresse plutôt aux usages du français sur Internet.En mars 2001, l\u2019Institut de la statistique du Québec a publié dans son bulletin savoir@stat une étude des publications scientifiques au Québec sans donner d\u2019information sur la langue de publication.Les organismes publics de promotion et de défense de la langue française se comportent comme s\u2019il n\u2019y avait pas d\u2019avenir pour le français comme langue de communication scientifique.Le vent de la résignation a asséché les bonnes volontés.Certes, en Lrance, on a légiféré en 1994 afin d\u2019inciter les universitaires à utiliser le français, mais la loi n\u2019est pas respectée et les moyens pour la faire respecter sont dérisoires.J\u2019ai vécu personnellement cette situation de laxisme.En mars 2002, j\u2019étais invité à présenter une communication dans un congrès international de statistiques textuelles, organisé par un comité scientifique français à St-Malo.Quel ne fut pas mon étonnement de recevoir la documentation préparatoire rédigée en anglais.Quel paradoxe face à l\u2019histoire puisque mes ancêtres avaient quitté la Bretagne quatre siècles plus tôt pour y découvrir le Nouveau Monde et y implanter un provignement de la civilisation française qui au prix de dures luttes a su résister à l\u2019éradication culturelle et à l\u2019uniformisation linguistique.Or quatre siècles plus tard, je revenais à St-Malo et on m\u2019y accueillait en anglais.J\u2019ai dû rappeler à ces universitaires français que l\u2019article 6 de la loi 94-665 prévoit que les documents préparatoires à un colloque ou à un congrès scientifique tenu en France doivent être rédigés en français.Je me trouvais dans l\u2019étrange situa- 36 tion de devoir dénoncer le non-respect de la langue française dans un pays comme la France.À une autre occasion, un de mes collègues français m\u2019a invité à faire une communication dans un congrès international de science politique où le français est reconnu comme langue officielle et qui de surcroît se tenait à Québec.Il a eu l\u2019inconscience de me demander de faire ma communication en anglais.J\u2019ai dû lui répondre que je refusais son offre, et comme il tenait à la présence d\u2019un Québécois, il a dû accepter que je la fasse en français.Mais à ce congrès il n\u2019y eut que 5 % en français.Nos collègues politologues français avaient choisi de s\u2019exprimer en anglais pour être compris de la communauté scientifique mondiale.Un telle désertion justifierait que le français perde son statut de langue officielle dans les organisations internationales.J\u2019évoque ces anecdotes pour montrer que si une puissance culturelle et scientifique comme la France abdique devant sa responsabilité de défendre l\u2019usage du français dans le monde scientifique, il sera bien difficile aux petits peuples de justifier la pertinence de leur résistance.De plus, comment dans un tel contexte peut-on espérer que les jeunes des pays dont le français n\u2019est pas la langue maternelle soient attirés par une langue qui est désertée par les francophones eux-mêmes ?Courte histoire d\u2019une assimilation linguistique mondiale Depuis la fin de la Deuxième Guerre mondiale, la communauté scientifique mondiale a abandonné les langues nationales au profit de l\u2019anglais comme unique langue de corn- 37 munication scientifique.Auparavant les grands savants qui ont fait les contributions les plus significatives à l\u2019avancement des connaissances comme les Pasteur, les époux Curie, Poincarré, Enstein travaillaient et exposaient les résultats de leurs travaux dans leur langue maternelle.La pluralité linguistique n\u2019était pas un obstacle au progrès des connaissances.Aujourd\u2019hui les élites scientifiques font la promotion active de la langue unique : l\u2019anglais est devenu la lingua franca de la science sous prétexte que cette langue permet une plus grande diffusion du savoir et donne plus d\u2019influence aux travaux scientifiques qui sont ainsi accessibles à la communauté mondiale des chercheurs.Les sciences ne connaissent pas de frontières et pour être performants et concurrentiels les chercheurs doivent prendre rapidement connaissance des travaux les plus avancés et ils doivent rendre leurs résultats accessibles le plus rapidement au plus grand nombre pour avoir le crédit de la découverte.Être génial dans sa langue et rester ignoré ou publier en anglais et avoir le prix Nobel : tel est selon Charles Durand,2 3 le dilemme des savants qui le tranchent sans état d\u2019âme en faveur de l\u2019anglais.Mais ceux qui prétendent qu\u2019il est indispensable de publier en anglais pour être lus par leurs pairs à travers le monde sont ou de mauvaise foi ou aiment la plaisanterie car des sociologues des sciences aussi réputés que Robert Merton estiment que moins de i % des articles publiés en chimie ont plus d\u2019un lecteur?.D\u2019autres comme Hervé Penan, Jean-Pierre Courtal et Michel Callon soutiennent que neuf articles sur dix n\u2019ont aucun lecteur.4 Qu\u2019importe alors que 2\tIbid., p.17.3\tThe Sociology of Science, Carbondale, Southern Illinois University Press, 1979. 38 l\u2019article soit en français, en anglais ou en une autre langue.Le choix de publier en anglais traduirait-il un complexe d\u2019infériorité culturel qui cache derrière une apparente rationalité l\u2019effet d\u2019un snobisme intellectuel par lequel on se donne l\u2019illusion d\u2019être admis au club de l\u2019excellence mondiale ?Ce choix participe plus de la posture intellectuelle que de la nécessité intrinsèque à l\u2019activité scientifique.Pourtant, ce qui va de soi aujourd\u2019hui n\u2019était pas vrai hier.La situation hégémonique de l\u2019anglais est un phénomène relativement récent comme le montrent les références contenues dans les articles du Philosophical Transactions publiés par The Royal Society.Tableau i Langues de publications 1700-1990 Année\tAnglais\tFrançais\tAllemand\tLatin\tAutre 1700\t29\t4\tO\t60\t7 1750\t33\t13\tO\t47\t7 1800\t57\t23\t7\tIO\t3 1850\t56\t23\t14\t7\tO 1900\t52\t6\t41\tO\tI 1950\t81\t7\t8\tO\t4 1990\t89\t3\t5\tO\t3 Source : Allen, Quin et Lancaster, « Persuasive Communities : A Longitudinal Analysis of References in the Philosophical Transactions of the Royal Society, 1665-3990 », Social Studies of Science, 24, 1994, 300.Ce recensement diachronique montre que les langues nationales, que ce soient le français, l\u2019allemand ou l\u2019anglais se sont progressivement imposées au détriment du latin et que 4 La scientométrie, Paris, Que sais-je ?1993. 39 jusqu\u2019au début du XXe siècle le plurilinguisme caractérisait la diffusion du savoir et cela même dans une revue britannique.Par la suite, elles ont été à leur tour assimilées par l\u2019anglais.En 1990, 85 % des publications en sciences naturelles, en génie et en sciences biomédicales étaient en anglais et fait encore plus significatif, ces publications monopolisaient 97,4 % des citations.Tableau 2 Langues des articles publiés et cités répertoriés par SCI Langues\tArticles\t\tCitations\t \tNombre\t%\tNombre\t% Anglais\t759 753\t84,7\t2 841 591\t97-4 Allemand\t43 533\t4.9\t27 745\t1,0 Français\t35 050\t3.9\t17 081\t0,6 Russe\t30 578\t3-4\t26 284\t0,9 Espagnol\t7 161\t0,8\t945\t0 Japonais\t5 743\t0,6\t2 809\t0,1 Source : E.Garfield et A.Welljams-Dorofi « Language Use in the International Research : A Citation Analysis » Annals of the American Academy of Political and Social Science, 1990, p.11.Une compilation effectuée en 1993 par Godin et Vallières montre que la production d\u2019articles en français dans les sciences naturelles, en génie et en sciences biomédicales pour quatre pays de la francophonie frôle l\u2019insignifiance ou du moins la marginalité : en France 13,3 % de la production totale est en français, au Québec 1,9 %, en Belgique 2,25 %, en Suisse 1,38 %.5 Les auteurs laissent entrevoir une disparition complète du français dans ces disciplines.Ils expli- 40 quent cette abdication par le faible impact qu\u2019ont les revues de langue française sur l\u2019évolution des connaissances.Mais ils relativisent la descente vers le degré zéro en questionnant l\u2019origine de ces données qui proviennent du Science Citations Index où le nombre de revues francophones recensées décline : moins il y a de revues en français moins il y aura d\u2019articles à répertorier.La moitié des revues et périodiques scientifiques publiés dans le monde sont en anglais et seulement 7 % sont en français.Cette tendance s\u2019accentuera si les revues scientifiques françaises suivent l\u2019exemple des revues de l\u2019Institut Pasteur et préfèrent l\u2019anglais au français comme langue de publication.Certaines conservent un titre français comme la revue d\u2019hématologie mais publient tous les articles en anglais alors que d\u2019autres ont adopté l\u2019anglais même dans leur titre comme la Fundamental and Clinical Pharmacology Review.5 6 Ces revues ont même éliminé le français du sommaire, des résumés d\u2019articles et de la rubrique livres.Le même phénomène s\u2019est produit en Allemagne où une revue comme la Psychologishe Forshung est devenue en rç)75 Psychological Research.En Allemagne, l\u2019anglais a même acquis le statut de langue officielle de congrès où il n\u2019y avait aucun participant de pays anglophones.Ces exemples montrent clairement que l\u2019internationalisation signifie l\u2019anglicisation de la production scientifique.Pour avoir une vision moins catastrophique, il faut se référer à la banque de données du CNRS PASCAL qui répertorie depuis 1990 la production des sciences pures et médi- 5\tB.Godin et F.Vallières, « Endangered Species » : une nouvelle estimation de la part du français dans les communications scientifiques », Québec, Conseil de la langue française, déc.1995, p.10.6\tVoir l\u2019avis du Conseil supérieur de la langue française, www.clf.gouv.qc.ca/ Publications/avisii5/Ai 15.htm. 41 cales, et où on a recensé 6 millions d\u2019articles publiés dans plus de 4000 titres de périodiques.En 2003, la répartition des documents analysés selon la langue de publication était la suivante : anglais, 74 %, français 10 %, russe 7 %, allemand, 5 % autres 4 %.Même si ces résultats sont relativement moins désespérants, il n\u2019en demeure pas moins que les Science Citations Index sont utilisés comme critère d\u2019évaluation de la productivité des chercheurs de langue française par les universités francophones et que dès lors la reconnaissance scientifique et professionnelle passe par la publication en anglais pour précisément être répertoriés là où ça compte.En fait ce sont les universités, les centres de recherche et les scientifiques français, québécois et belges qui acceptent volontairement de se soumettre aux normes d\u2019évaluation et de reconnaissance des compétences du modèle anglo-américain en adoptant les Citations Index comme baromètre de la valeur d\u2019un chercheur.En imposant ce modèle unique de gestion de carrière et de réussite académique, on ne laisse pas d\u2019autre choix aux scientifiques que de publier en anglais.Dire qu\u2019ils choisissent librement de le faire relève de l\u2019imposture.Cette logique structure toute la chaîne de la production scientifique et entraîne une utilisation de l\u2019anglais bien en amont de la publication.Les laboratoires de recherche échangent les prépublications en anglais.Lorsqu\u2019ils invitent des collègues étrangers, les séminaires se tiennent en anglais sans parler des colloques et congrès internationaux.Les étudiants sont incités à faire des doctorats sur articles de telle sorte que les thèses se retrouvent rédigées elles aussi en anglais puisque les articles le sont.Enfin, les bibliographies 42 sont constituées pour l\u2019essentiel d\u2019articles en anglais de sorte que plus l\u2019étudiant se spécialise moins il fait de lectures en français.Des lors, les revues françaises perdent leur public et sont vouées à la disparition.Les comités d\u2019évaluation qui décident de la carrière des professeurs et des subventions de recherche sélectionnent les meilleurs dossiers en se fiant au nombre de publications dans les meilleures revues et pour minimiser les effets de subjectivité que peut impliquer un jugement sur la qualité des recherches effectuées.Ils se réfèrent à un instrument qui a les apparences de l\u2019impartialité : les Citations Index.En somme les scientifiques n\u2019ont pas intérêt à publier en français et ceux qui continuent à le faire seront marginalisés par leurs propres institutions francophones.Cette tendance lourde en sciences naturelles s\u2019est aussi imposée en sciences sociales et humaines.En raison de la nature de leur objet qui est plus ancré dans le tissu socio-culturel, les publications scientifiques dans les domaines des sciences sociales et humaines donnent malgré tout plus d\u2019importance à la langue nationale, car elles s\u2019adressent à un marché plus local et moins international que les sciences de la nature.La publication dans la langue nationale devrait être aussi plus fréquente dans ces disciplines, car les applications de ces connaissances sont faites par des gens qui parlent la même langue.Par rapport à l\u2019ensemble de la production mondiale répertoriée dans le Social Sciences Citations Index, la place du français est globalement tout aussi marginale avec 1,3 % des articles publiés répertoriées.Même en isolant la production 43 par pays de la francophonie, on constate que la production nationale des principaux pays de la francophonie se fait là encore majoritairement en anglais.Tableau 3 Publications en français en sciences sociales et humaines DANS LES PAYS DE LA FRANCOPHONIE 1993 Pays\tNombre total\tNombre en français\t% Belgique\t479\t39\t8 14 France\t1777\t636\t3579 Québec\t1232\t202\t16,04 Suisse\t673\t33\t4,90 Source : Godin et Vallières, op.cit., p.17.Ces champs de savoir offrent une meilleure résistance à la pénétration de l\u2019anglais parce que les revues de sciences sociales et humaines s\u2019adressent à un marché qui est à la fois international et national de sorte que l\u2019usage du français est plus fréquent que dans les sciences naturelles pour communiquer les résultats de la recherche à un auditoire local.Mais les stratégies de réussite professionnelle et de reconnaissance des universitaires les poussent à donner malgré tout la priorité à l\u2019anglais même dans ces domaines.La base de données bibliographiques FRANCIS du CNRS recense la littérature mondiale en sciences humaines et sociales et contient à ce jour 2,5 millions de références.Les articles répertoriés proviennent principalement des pays européens : Europe de l\u2019Ouest : 39 %, France : 28 %, États-Unis : 17 %, autres pays : 16 %.Cette répartition des sources explique la répartition linguistique des textes : anglais 41 %, 44 français 31 %, allemand n %, italien 5 %, espagnol 4 %, autres 8 %.L\u2019utilisation du français en sciences sociales est moins réduite à la portion congrue qu\u2019en sciences naturelles car on diffuse le savoir non seulement par les revues scientifiques mais aussi par le livre.Comme le marché est essentiellement national c\u2019est le français qui prédomine largement ce secteur de l\u2019édition scientifique.Laisser faire ou agir Les organismes voués à la promotion de la langue française et les diverses instances gouvernementales des pays de la francophonie ont adopté une stratégie molle pour contrer le déclin du français dans les publications scientifiques.Au nom du principe de la liberté académique qui est une condition de la découverte et de l\u2019avancement des connaissances, on s\u2019est refusé à contraindre les individus à choisir une langue de publication.Comme si la promotion du français était une pratique honteuse, on s\u2019est caché derrière la promotion du plurilinguisme dans les sciences.Ainsi on acceptait implicitement que les scientifiques continuent à publier principalement en anglais en les incitant toutefois à accompagner les textes anglais de résumé en français.Cette position fut adoptée par le Conseil de la langue française du Québec.On incita aussi les revues scientifiques francophones à se regrouper pour être de meilleure qualité.On donna des soutiens à la création de revues internationales en français comme Médecine Sciences en postulant que le problème était le manque de 45 grandes revues de langue française.Mais ces revues végètent et n\u2019ont pas réussi à s\u2019imposer.Enfin on encourage la tenue de colloques en français.En France, la loi Toubon adoptée en 1994 est tout aussi incitative et peu contraignante.Comme on l\u2019a vu précédemment, elle exige la mise à disposition de documents en français lorsqu\u2019un colloque est organisé en France.Elle impose aux revues éditées en France et qui jouissent d\u2019un financement public de publier un résumé en français des articles en d\u2019autres langues.L\u2019article n exige que le français soit la langue d\u2019enseignement à l\u2019Université.Mais cette loi n\u2019a aucune dent, car il n\u2019y a aucun mécanisme effectif de surveillance et de sanction à tel point que les cours et les programmes en anglais se multiplient dans les murs de l\u2019université française.En Belgique, l\u2019avis émis par le Conseil supérieur de la langue française en 1995 se contente de proposer une action de sensibilisation des scientifiques à la nécessité d\u2019employer leur langue en soulignant les risques d\u2019appauvrissement lexical du français scientifique si l\u2019anglais se généralise au corpus scientifique.Le bilan de cette stratégie de persuasion faite de mesures incitatives et d\u2019encouragements est pour le moins déprimant, car le volontariat n\u2019a pas réussi à enrayer le déclin du français.Même les acteurs institutionnels de la francophonie préfèrent ignorer le problème et n\u2019osent plus débattre de la question.On fait comme s\u2019il était trop tard, comme si cette tendance était inéluctable et irréversible.On préfère 46 dégarnir ce front et détourner les énergies vers d\u2019autres enjeux comme la place du français dans le cyberespace.Mais la liberté ne peut jamais être un absolu et s\u2019accompagne toujours de responsabilités.Il y a par exemple des contraintes morales, sociales et économiques qui restreignent la liberté des chercheurs.Il n\u2019y aurait pas de recherche possible aujourd\u2019hui sans le financement public et comble du paradoxe, c\u2019est ce financement public qui permet la publication d\u2019articles dans des revues scientifiques qui sont publiées par des entreprises à but lucratif (44 % du marché des revues dominantes en sciences naturelles et 50 % du marché en sciences sociales)7.De même, la société ne peut laisser le chercheur entièrement libre du choix de ses projets de recherche.L\u2019État intervient en imposant des restrictions à certains travaux qui iraient contre l\u2019éthique ou en définissant des orientations correspondant à des besoins stratégiques.Les débats entourant la recherche sur le clonage humain sont une illustration de ces restrictions à la liberté des chercheurs.Dès lors, l\u2019usage de la langue française dans un secteur aussi stratégique que celui des sciences qui commande le progrès économique et technologique ne devrait-il pas commander des interventions plus fermes pour donner au français une plus grande visibilité dans le monde scientifique ?Il ne s\u2019agit pas d\u2019empêcher les chercheurs de publier dans la langue de leur choix, mais de ne pas pénaliser ceux qui choisissent de publier en français afin de redonner plus d\u2019im- 7 Voir Gérard Boismenu et Guylaine Beaudry, Le nouveau monde numérique, Montréal, Presses de l'Université de Montréal, 2002, p.32. 47 portance, de visibilité et de prestige à la communication scientifique en français.Une langue a-t-elle un avenir si la société ne la valorise pas et ne l\u2019utilise plus dans les secteurs d\u2019activités les plus productifs et innovateurs ?Ne doit-il pas y avoir un équilibre entre choix individuel et besoin collectif?Les savants font partie de la cité et doivent être plus attentifs aux effets socioculturels de leurs choix.Puisque les universités et les laboratoires de recherche n\u2019existeraient pas sans l\u2019apport de fonds publics, ils ont une dette envers la société et devraient être obligés de contribuer à la préservation du français comme langue de communication scientifique.Comme ce sont les critères de promotion et d\u2019évaluation des chercheurs et des laboratoires qui les poussent à publier en anglais, ne faudrait-il pas ajouter des critères socio-culturels comme l\u2019obligation pour obtenir une promotion ou une subvention de publier régulièrement en français ce qui serait une contribution au rayonnement du français ?Cette politique est appliquée au Japon et de toute évidence elle ne nuit nullement à la qualité et à la diffusion de la production scientifique japonaise.? 48 ARTICLES Benoît Dubreuil- MÉMOIRE ET FRONTIÈRE La démocratie moderne, jugions-nous, est le seul régime à signifier l\u2019écart du symbolique et du réel avec la notion d\u2019un pouvoir dont nul, prince ou petit nombre, ne saurait s\u2019emparer.Claude Lefort, Essais sur le politique1 Les modernes ont toujours été mal à l\u2019aise avec les frontières.Puisqu\u2019elle marque la fin d\u2019un espace juridique et le début d\u2019un autre, le pacte originel à la source de l\u2019État de droit, celui entre la violence et la norme publique, y devient soudainement explicite.Les policiers, généralement éparpillés sur le territoire, généralement discrets, y sont toujours étrangement présents.Le contrôle des corps humains, la vérification physique des êtres, généralement réservés aux criminels, y acquièrent un caractère systématique.À la frontière, la loi exige le contrôle de chacun.Si elle ne survient que rarement sur le territoire étatique, la fouille surgit à la frontière de manière arbitraire, nous rappelant nécessairement le mauvais usage qu\u2019on peut faire de la force.* Doctorant en science politique, Université Libre de Bruxelles, î Claude Lefort, Permanence du théologico-politique ?, dans Essai sur le politique, Éditions du Seuil, 1986, p.268. 49 Parce qu\u2019elle les rendait mal à l\u2019aise, les modernes ont donc négligé de parler de la frontière, ils ont multiplié les paraphrases qui les épargnaient de prononcer son nom.Au lieu d\u2019en faire un lieu significatif en lui-même, on a traditionnellement présenté la frontière comme un lieu de passage ou comme un non-lieu, dirait l\u2019anthropologue Marc Augé2.La frontière, c\u2019est les quelques minutes qui précèdent notre entrée dans l\u2019espace juridique marqué par un état de droit particulier.La frontière, c\u2019est aussi le moment où il faut mettre à profit les centaines d\u2019heures passées à apprendre l'anglais.C\u2019est donc là où l\u2019on accepte que notre langue ne soit plus à la base de la communication.On a donc minimisé sa réalité politique, la signification qu\u2019elle avait pour l\u2019ordre juridique lui-même, et on l\u2019a peu à peu diluée dans les autres réalités qui l\u2019entouraient : l\u2019ordre de droit auquel elle nous donnait accès, la différence culturelle à laquelle nous serions bientôt confrontés.Mais cette difficulté qu\u2019ont eu les modernes à nommer la frontière en cache une autre : l\u2019embarras qui surgit lorsqu\u2019il s\u2019agit d\u2019appréhender le politique dans sa plus pure positivité, c\u2019est-à-dire là où il se transforme en force brute, s\u2019appliquant systématiquement sur des corps humains.Car c\u2019est bien ce qui se passe à la frontière, où les douaniers et les postes de contrôle représentent toujours une démonstration de force, avec laquelle on ne peut être que mal à l\u2019aise.La force, celle du policier, du douanier, du soldat ou du roi, les modernes ont cherché à la faire disparaître derrière l\u2019autonomie de la raison.D\u2019abord, derrière le droit, qui consacre la sphère privée du bourgeois, à l\u2019intérieur duquel il peut finalement s\u2019éclater, et derrière l\u2019espace public, qui unit les citoyens de telle manière qu\u2019ils peuvent comprendre la loi comme le produit de leur propre volonté.Dans cette double 2 Marc Augé, Non-lieux : introduction à une anthropologie de la surmodemité, Seuil, 1992. 50 construction (espace public/espace privé), il faut bien trouver une place pour la frontière, pour cet endroit où la force continuera de se manifester dans sa plus pure nudité.Si les frontières demeurent encore aujourd\u2019hui ce qu\u2019il y a d\u2019innommable dans l\u2019État moderne, cela ne les pas empêchées, à travers l\u2019histoire, d\u2019être établies, défendues ou contestées.Les frontières se posent et se maintiennent, parfois elles se déplacent à la suite des guerres, mais toujours elles resurgissent, indissociablement liées à l\u2019État moderne.Notre incapacité à nous en débarrasser, voilà ce qui nous oblige à les justifier.Le dédoublement de la figure humaine à l\u2019aube de la modernité, l\u2019apparition d\u2019un côté du bourgeois, maître de sa sphère privée, et de l\u2019autre du citoyen, membre d\u2019une sphère publique, mène également au dédoublement des discours disponibles pour la justification des frontières.Il y a fondamentalement deux manières de justifier la frontière et l\u2019utilisation systématique qu\u2019elle implique de la force.D'un côté, c\u2019est le discours du bourgeois, qui justifie l\u2019existence de la frontière au nom de la protection de l\u2019autonomie privée.Cette forme de justification permet d\u2019expliquer tout au plus les frontières entre les États libéraux et les États despotiques.La frontière surgit pour protéger les hommes de la fureur du tyran.C\u2019est l\u2019exemple du rideau de fer qui séparait l\u2019Allemagne.À l\u2019Ouest, la frontière a pour rôle de protéger l\u2019espace à l\u2019intérieur duquel les libertés civiles sont protégées.Mais à côté de cette justification bourgeoise, se trouve également la justification citoyenne.Celle-ci légitime la frontière au nom de l\u2019autonomie publique du citoyen.La frontière sépare le groupe capable d\u2019autodétermination (la nation) des autres groupes.Dans ce cas, la frontière ne sépare plus l\u2019État libéral de l\u2019État despotique, mais bien les membres de la nation (les citoyens) des étrangers. 51 Il existe donc deux manières de justifier une frontière.Le point de vue du bourgeois et le point de vue citoyen.Le point de vue libéral et le point de vue républicain.Pour la conscience moderne, les deux points de vue sont complémentaires et il est impossible de penser le bourgeois sans penser du même coup le citoyen.Néanmoins, dans les débats politiques, lorsqu\u2019une frontière est ouvertement remise en question, il n\u2019est pas rare que le débat se structure autour de la tension constitutive entre l\u2019autonomie publique et l\u2019autonomie privée.C\u2019est alors et alors seulement que le point de vue bourgeois entre en tension avec le point de vue citoyen.Le premier justifie la frontière à l\u2019aide du principe de l\u2019autonomie privée, alors que le second le fait à l\u2019aide du principe de l\u2019autonomie publique.Pour le premier, le respect ou le non-respect de la sphère privée et de l\u2019autonomie individuelle est l\u2019argument par excellence pour justifier la frontière.Pour le second, c\u2019est l\u2019existence ou la non-existence d\u2019une communauté politique capable d\u2019autodétermination qui est décisive.Si le premier insiste sur le respect des libertés civiles, le second met l\u2019accent sur la nécessité du « peuple ».Que le débat québécois autour de la dite question nationale soit structuré de cette manière, cela ne fait aucun doute.Il met aux prises un point de vue libéral, insistant d\u2019abord sur l\u2019autonomie privée des individus, et un point républicain ou, comme on dit ici, nationaliste, mettant l\u2019accent sur la nécessité de fonder une communauté politique capable d\u2019autodétermination, face à l\u2019échec du binationalisme canadien.Si on connaît bien comment ce débat s\u2019est manifesté à différents moments de l\u2019histoire québécoise, par exemple dans le débat entre Trudeau et Aquin, il est un peu plus étonnant de voir la manière dont il s\u2019est restructuré au cours des dix dernières années autour des débats sur la mémoire, la recon- 52 naissance et l\u2019identité.D\u2019un côté, dans le sillage de la philosophie anglo-canadienne de l\u2019identité et de la reconnaissance (Taylor, Tully), se déploie un nouveau un point de vue libéral qui cherche à reléguer l\u2019identité, l\u2019histoire et la mémoire à la sphère privée.De l\u2019autre, dans le sillage de la pensée québécoise de la culture (Dumont, Aquin), se trouve un nouveau point de vue nationaliste qui cherche à maintenir la mémoire et l\u2019histoire au fondement de l\u2019espace publique et de la citoyenneté.Pour les nationalistes de la mémoire, il s\u2019agit de justifier la mise en place d\u2019une frontière, au nom de la mémoire partagée.C\u2019est ce que Jacques Beauchemin appelle fonder le sujet politique sur « l\u2019appartenance communautaire des Franco-Québécois »3.C\u2019est aussi ce qui prend la forme chez Joseph-Yvon Thériault de l\u2019intentionnalité politique des peuples canadien-français, puis québécois4.Dans les deux cas, le projet politique s\u2019oppose à l\u2019argumentaire libéral des nouveaux critiques de la mémoire, qui défendent l\u2019identité individuelle et font la promotion d\u2019une politique de la reconnaissance à l\u2019intérieur d\u2019un espace public déjà constitué.On retrouve, dans les travaux des nouveaux critiques de la mémoire, le visage « libéral » de ce qu\u2019on a, à tort, appelé le communautarisme de Charles Taylor.Les identités qui s\u2019opposent dans le cadre de la politique de la reconnaissance le font à l\u2019intérieur d\u2019un espace politique non problématisé.Dans ce que Beauchemin a appelé la « société des identités », et qu\u2019il reconnaît dans les travaux d\u2019auteurs comme Maclure, Létourneau, Maillé ou Salée.La société est décrite dans sa profonde hybridité, dans le métissage qu\u2019elle propose entre des identités toutes multiples.Or, chez tous ces auteurs, la différence demeure une différence privée, elle ne 3\tJacques Beauchemin, L'histoire en trop, vlb Éditeurs, 2002.4\tJoseph Yvon Thériault, Critique de l\u2019américanité, Québec-Amérique, 2002. 53 prend jamais la forme d\u2019une différence publique, c\u2019est-à-dire d\u2019une frontière.C\u2019est pour cette raison que les auteurs de la nouvelle critique libérale peuvent décliner l\u2019appartenance nationale (fondement de l\u2019espace public) sur le même mode que les autres appartenances privées (genre, classe sociale, appartenance religieuse).Il est savoureux de voir Tully décliner les multiples différentes luttes pour la reconnaissance : Elles [les luttes politiques pour la reconnaissance] visent l\u2019obtention de formes adéquates de reconnaissance politique et la prise en compte des individus, immigrants, réfugiés, femmes, gais et lesbiennes, minorités linguistiques, ethniques, religieuses et culturelles, nations existant au sein d\u2019États multinationaux et peuples indigènesJ Bien entendu, Tully reconnaît la différence de nature entre les diverses luttes pour la reconnaissance, mais il peine à comprendre la radicalité des revendications des nationalistes.Ceux-ci ont pour objectif la mise en place d\u2019une nouvelle frontière et non l\u2019obtention d\u2019une reconnaissance à l\u2019intérieur d\u2019un espace public déjà constitué.Incapable de penser la frontière, la considérant toujours comme acquise, la pensée de la diversité demeure une pensée profondément a-politique.Chez Taylor et les penseurs libéraux qui s\u2019en sont inspirés, l\u2019espace public n\u2019est pas une institution ou une construction historique, mais le lieu de rencontre « pseudo-naturel » et « toujours déjà là » de la diversité privée.Leur thèse forte est que l\u2019appartenance nationale des Québécois peut être ramenée à une de ces différences privées.On peut ainsi lire chez Maclure plusieurs passages visant à privatiser les prétentions à la publicité des nationalistes de la mémoire : les langages monistes, qu\u2019ils soient marxiste, nationaliste, ethnique ou cosmopolitique, ne parviennent plus à articuler l\u2019expérience vécue 5 James Tully, La conception républicaine de la citoyenneté, dans Politique et sociétés, Vol.20, No.i, 2001, p.130. 54 par des sujets-citoyens pris dans de tels réseaux identitaires.6 7 Maclure prend radicalement position en faveur d\u2019une reconnaissance du pluralisme constitutif de tout espace public.Il nous rappelle à juste titre que : A Quebecker can also be a woman, a feminist, an anglophone, a socialist, an environmentalist and so onJ En déclinant l\u2019identité nationale sur ce registre, il renonce cependant à problématiser l\u2019espace public lui-même, c\u2019est-à-dire à poser directement la question de l\u2019État et de la frontière.C\u2019est ici que l\u2019on peut observer la filiation directe de la nouvelle critique avec le libéralisme de la reconnaissance qui avait été formulée par Charles Taylor.La politique de la reconnaissance nous dit comment l\u2019identité privée se forme dans le dialogue, dans l\u2019intersubjectivi-té : Nous nous définissons toujours dans le dialogue, parfois par opposition, avec les identités que les « autres qui comptent » veulent reconnaître en nous.8 9 Ce qu\u2019elle ne nous dit pas, c\u2019est comment l\u2019échec du dialogue, où l\u2019appropriation privée d\u2019un espace public peut mener à la mise en place d\u2019une frontière politique.Cette incapacité de la philosophie de la reconnaissance à penser les conséquences « politiques » de l\u2019échec du dialogue empêche Taylor de tirer les conséquences de l\u2019échec de Meech, et transforme sa philosophie en une éthique politiquement inoffensive : Meech était le rêve d'un Canada qui, en reconnaissant ses différentes composantes, marcherait vraiment.J\u2019ai un peu fait le deuil de ce rêve-là.[.] Peut-être devrons-nous vivre dans un pays dans lequel il y aura toujours cette distance, ce sentiment de ne pas appartenir à part entière à un ensemble qui ne nous reconnaît pas pleinement.9 En faisant son deuil de Meech et en acceptant sans broncher la non-reconnaissance 6\tJocelyn Maclure, Récit identitaire, Québec-Amérique, 2000, p.192.7\tJocelyn Maclure, Identity Politics and Democracy Citizenship, Revue canadienne de science politique, 36 :i, mars 2003, p.6.8\tCharles Taylor, Grandeur et misère de la modernité, Bellarmin, 1992, p.49.9\tDialogue avec Charles Taylor, dans Les Cahiers du 27juin, Vol.1, No.1, Février 2003, p.10. 55 du Québec par le Canada, Taylor nous démontre que la « politique » de la reconnaissance était en réalité une « morale de la bonne volonté », sans aucun rapport à l\u2019action et incapable de nous éclairer dans la défense de la démocratie.Bref, une morale pour les philosophes et non pour les démocrates.Ce qu\u2019il a de génial dans la politique de la reconnaissance, c\u2019est donc qu\u2019elle permet de « domestiquer » toute revendication politique.En d\u2019autres mots, elle permet de réduire à des prétentions privées les revendications politiques visant en réalité à constituer un nouvel espace public, à poser une frontière.C\u2019est pour cette raison que la nouvelle critique libérale demeure à la fois inoffensive et conservatrice.Puisqu\u2019elle reconnaît l\u2019espace public comme déjà constitué, elle renonce à le problématiser comme l\u2019exigent les nouveaux nationalistes de la mémoire.Donnons encore une fois la parole à Maclure : In this framework, consonant with Foucault's ethics of dialogue, diverse individuals and groups meet in this agonic public space [quel espace public ?B.D.], deliberate on the form and substance of the discussion, see their identity changing in the course of the reciprocal elucidation and come up with a political decision that will almost inevitably include elements of non-consensuality.10 L\u2019espace public est toujours déjà là, comme s\u2019il s\u2019agissait d\u2019un objet naturel et non d\u2019un produit historique.Les frontières et l\u2019État sont toujours déjà là.C\u2019est ce qui est évident chez Létoumeau, pour qui l\u2019ambivalence d\u2019êtres des Québécois est équivalente à un « pluralisme des valeurs » se manifestant dans un espace politique (le Québec comme province canadienne) non problématisé et non problématique.La nation québécoise n\u2019a pas besoin d\u2019advenir, puisque la culture québécoise est déjà pré- 10 Jocelyn Maclure, Identity Politics and Democracy Citizenship, Re vue canadienne de science politique, 36 :i, mars 2003, p.11. 56 sente sur toutes les scènes du monde11.Justification d\u2019un ordre normatif par les bénéfices qu\u2019il procure : Quebec thrives.Que cette erreur n\u2019ait pas déjà été repérée par les nationalistes de la mémoire, voilà ce dont on peut fortement douter.La définition de la mémoire, de l\u2019histoire et de la culture, chez Dumont ou chez ses successeurs, ne peut en aucun temps être ramenée à une prétention à la reconnaissance privée, elle vise au contraire l\u2019institution d\u2019un espace public, délimité par une frontière et à l\u2019intérieur duquel sera finalement possible la reconnaissance équitable des différences : Ou bien l\u2019individu se réfugie dans l\u2019enclos de la vie privée et, croyant ainsi jouir de sa liberté, il abandonne aux pouvoirs anonymes le soin de déchiffer l\u2019histoire.Ou bien il décide de contribuer à l\u2019édification d\u2019une référence habitable autrement que dans les coutumes devenues insuffisantes.Alors, il devient ce que déjà lui prédisait l\u2019apprentissage de la lecture : le citoyen d\u2019un pays, le responsable d\u2019une histoire, le participant à un imaginaire collectif.12 C\u2019est d\u2019ailleurs pour cette raison que Dumont pouvait réclamer publiquement la mise en place d\u2019une frontière, parce qu\u2019il reconnaissait la nécessité pour les Québécois de fonder un espace public qui leur soit propre, afin de remplacer l\u2019espace public canadien dont l\u2019histoire aurait consacré l\u2019échec.C\u2019est exactement le même projet que poursuit Beauchemin dans son dernier livre, en disant : ce qu\u2019il s\u2019agit de transmettre ne consiste pas d\u2019abord en une réserve de traditions, au sens où cette dernière contiendrait un folklore dont on aurait charge d'assurer la pérennité, mais plutôt en un espace de dialogue où les questions concernant le destin collectif ont été et sont toujours débattues.Dans les frontières [je souligne, B.D.] de cet espace délibératif que constitue une conscience historique se 11\tJocelyn Létourneau, Y'a-t-il une « nation québécoise » ?Est-il impératif qu\u2019elle advienne ?, Argument, Vol.5, No.1, automne-hiver 2002, p.99-119.12\tFernand Dumont, Genèse de la société québécoise, Boréal, 1993, p.352. 57 retrouvent l'ensemble hétéroclite des événements et des interprétations qu\u2019ils ont suscitées.y Beauchemin a bien compris l\u2019importance de bien délimiter l\u2019espace public, afin d\u2019y assurer la saine cohabitation de la différence privée.En d\u2019autres mots, les bonnes frontières font les bonnes démocraties.En ne problématisant pas l\u2019espace public et en réduisant à des prétentions privées l\u2019objectif éminemment politique qui consiste à réclamer la mise en place d\u2019une nouvelle frontière, la nouvelle critique de la mémoire formule en réalité une justification libérale des frontières et des institutions en place.L\u2019espace public canadien n\u2019a pas besoin d\u2019être remis en question, puisqu\u2019il respecte l\u2019autonomie privée des individus, notamment sur le plan identitaire.Puisqu\u2019il permet aux nationalistes de formuler leurs revendications (sans les mettre en prison ni les torturer), il démontre son total respect pour l\u2019autonomie privée des individus.Comme pour le libéralisme classique, l\u2019autonomie est définie comme « non-interférence ».L\u2019État ne doit pas interférer dans la sphère privée des gens.Or, la non-reconnaissance cause des dommages à la sphère privée.La politique de la reconnaissance permet de contourner cette difficulté, en définissant de manière plus complexe la sphère privée.Cette stratégie, version sophistiquée du libéralisme classique, épargne à la nouvelle critique la difficile tâche de justifier l\u2019autonomie publique garantie par l\u2019espace public canadien.Cette incapacité devient pathologique dans les travaux de James Tully.Pour ce dernier, le débat constitutionnel canadien (décordant, faut-il le rappeler, de la remise en question radicale du système politique par les nationalistes québécois, qui refusent de reconnaître la légitimité de l\u2019État canadien) est lui-même constitutif de l\u2019espace public cana- 13 Jacques Beauchemin, L'histoire en trop, vlb Éditeurs, 2002, p.178. 58 dien.Si Tully réussit un pareil coup de force, c\u2019est précisément parce qu\u2019il renvoie les revendications politiques des nationalistes québécois à des réclamations concernant la reconnaissance de leur identité privée, alors qu\u2019en réalité, ses revendications visent à établir une nouvelle frontière politique, qui viendrait délimiter un espace public québécois.Le travail de Tully est un travail de « domestication », au sens fort du terme (domus = maison).En domestiquant le débat national, on en fait un problème qui peut être résolu à l\u2019intérieur de la maison, c\u2019est-à-dire à l\u2019intérieur d\u2019un espace politique déjà constitué et non problématique.C\u2019est seulement en reconnaissant les prétentions publiques des nationalistes de la mémoire que l\u2019on peut comprendre la notion à\u2019 a-normalité politique qui caractérise, pour ces auteurs, le peuple québécois.La comparaison toute kantienne du Québec et de l\u2019enfant, que l\u2019on retrouve chez Fernand Dumont, chez Serge Cantin ou Louis Cornellier, ne peut avoir de sens que si l\u2019autonomie publique des Québécois à l\u2019intérieur du Canada pose problème.Prétention difficilement compréhensible à l\u2019intérieur d\u2019un schéma libéral.Raymond Aron remarquait, il y a déjà plusieurs années, que : Les Américains, les Européens n\u2019éprouvent plus, à l\u2019égard de leur nation organisée en État, cette passion frémissante que traduisent les lettres de Clausewitz prisonnier, traumatisé jusqu\u2019au fond de l\u2019âme par la défaite ; ceux qui jugent cet attachement anachronique, funeste, absurde, manifestent un manque de conscience historique, caractéristique de la civilisation américaine\u2019ri, comment ne pas voir la justesse de cette pensée.Les critiques libéraux ont ainsi voulu voir dans le projet politique nationaliste le résultat d\u2019un ressentiment quasi-pathologique, qui affecterait les Québécois en tant que tels (est-il nécessaire de mentionner que cette thèse est carrément 4 Raymond Aron, Penser la guerre, Clausewitz, II, L'âge planétaire, Gallimard, 1976, p.226. 59 raciste).Il en est ainsi parce qu\u2019ils sont généralement incapables de saisir le sens d\u2019une revendication à l\u2019« autonomie publique » dans un système qui reconnaît déjà l\u2019« autonomie privée » (les droits et libertés de la personne).Pourquoi ferait-on advenir la République alors que nos droits civils sont toujours déjà garantis par l\u2019Empire ?D\u2019autres penseurs se sont contentés de soutenir un « libéralisme radical », en rejetant tout simplement l\u2019idéal d\u2019autodétermination populaire au fondement de la démocratie moderne (Jean-Pierre Derrienic, Stéphane Dion) et en se réfugiant dans l\u2019intégrisme des droits civils.Dans tous les cas cependant, la défense implicite des frontières politiques canadiennes ne s\u2019est pas transformée en une défense explicite du sujet politique canadien.Celui-ci est souvent éclipsé dans les travaux des nouveaux critiques libéraux qui, comme dans le cas de Létourneau ou de Maclure, n\u2019hésitent pas à prendre pour référence l\u2019espace public québécois, comme si cela n\u2019était pas problématique, dans une situation où le Québec n\u2019est qu\u2019une division administrative du sujet politique canadien.Peu attentive à l\u2019institutionnalisation du pouvoir, la nouvelle critique libérale est davantage une philosophie morale qu\u2019une philosophie politique.S\u2019il y a un intérêt à ramener la mémoire à une expérience privée, c\u2019est qu\u2019on la rend ainsi politiquement inoffensive.En effet, les frontières sont une chose publique.Elles sont même la chose publique par excellence puisqu\u2019elles rassemblent les individus sous la même loi.La mémoire privatisée par la nouvelle critique libérale perd nécessairement sa nature subversive.Elle ne peut plus prétendre à constituer un espace commun, c\u2019est-à-dire un monde partagé par tous ceux qui, éprouvant quelque chose, peuvent comprendre ce qu\u2019ils éprouvent, comprenant ce qu\u2019ils éprouvent peuvent dire ce qu\u2019ils comprennent, et disant ce qu\u2019ils comprennent, peuvent s\u2019entendre 6o sur ce qu\u2019ils disent.Elle ne peut plus prétendre mettre en place les frontières nécessaires à l\u2019institutionnalisation d\u2019un pouvoir politique, mais se voit réduite à une position particulière, individuelle et privée, soumise à un pouvoir politique déjà institué.Or, la seule manière de conserver l\u2019idéal républicain d\u2019autodétermination du peuple, inhérent à la démocratie moderne et venant contrebalancer l\u2019idéal libéral d\u2019autonomie privée, consiste à reconnaître à la mémoire un rôle dans la création des « sujets politiques » et dans la mise en place des frontières.Si l\u2019histoire, la mémoire et la culture publique sont si importantes pour la démocratie, c\u2019est justement parce qu\u2019à travers elles, on découvre la légitimité ou la non-légitimité des communautés politiques particulières.Ainsi, le projet de fondation politique qui s\u2019exprime de manière si constante chez les nationalistes québécois, et où certains ont cru déceler une téléologie de l\u2019histoire (comme dans la critique que fait Jocelyn Létourneau de Gérard Bouchard), trouve sa justification dans la mémoire partagée des Québécois, qui voient dans l\u2019histoire canadienne l\u2019expérience d\u2019un échec politique.Quel échec ?L\u2019échec du Canada à surmonter la minorisation des Canadiens français.La minorisation d\u2019abord au sens numérique, conséquence directe des politiques fédérales, ayant pour but de limiter l\u2019expansion démographique du Canada français, mais aussi la minorisation au sens politique, par la construction d\u2019une volonté politique canadienne-anglaise capable d\u2019imposer ses priorités par la supériorité du nombre.La minorisation politique des Canadiens français se renforce au fil de leur histoire à travers l\u2019échec récurrent de ceux-ci à s\u2019imposer au niveau fédéral.C\u2019est à travers cette série d\u2019échecs que l\u2019idéal canadien-français d\u2019un « pouvoir fédéral neutre » se désagrège et laisse les Québécois devant l\u2019évidence que le gouvernement fédéral est en réalité contrôlé par une majorité 5 jean-Marc Ferry, Les puissances de l'expérience, Tome I, Éditions du Cerf, 1991, p.198. 6i canadienne-anglaise.C\u2019est une fois que cette appropriation privée, cette « ethnicisation » du pouvoir fédéral par la majorité de langue anglaise est devenue irréversible que la mémoire canadienne-française peut se proposer de fonder un nouveau projet politique, sur la base d\u2019une conscience historique partagée.Le projet nationaliste québécois est donc inséparable de la mémoire et de la conscience historique des Canadiens français, puis des Québécois, parce que c\u2019est à travers celles-ci que nous prenons conscience de l\u2019échec historique du fédéralisme canadien.C\u2019est cette incapacité à instituer un pouvoir neutre à l\u2019échelle canadienne qui légitime la mise en place d\u2019un nouvel espace politique, comme le souhaitent les nationalistes de la mémoire.Un projet politique légitime est donc nécessairement ancré dans l\u2019histoire, puisque ce n\u2019est qu\u2019à travers celle-ci que se révèlent la légitimité d\u2019un espace politique et la nécessité de mettre en place de nouvelles frontières.D\u2019ailleurs, s\u2019il était impossible de fonder la légitimité des communautés politiques dans l\u2019histoire, on se demande bien comment il serait possible d\u2019apprécier en général les frontières et, dans certains cas, de les remettre en question.Si la mémoire joue un rôle si important pour la démocratie, c\u2019est que celle-ci ne peut pas être contenue dans l\u2019espace étroit de la sphère privée, comme l\u2019exige le libéralisme.Il faut également voir à la création d\u2019une sphère publique, où seront instituées des structures politiques qui seront comprises comme légitimes par les citoyens.C\u2019est ainsi qu\u2019on peut dire sans souci que toute démocratie doit découler d\u2019une « intention éthique » ou de « raisons communes », afin que se révèle aux citoyens l\u2019existence d\u2019une communauté politique capable d\u2019autodétermination politique.Dire le contraire, c\u2019est déjà ouvrir la porte à l\u2019appropriation privée du pouvoir.? 62 ARTICLES Jean-Louis Bourque* FSM 2004 MUMBAI L\u2019INDE À L\u2019HEURE DE L\u2019ALTERMONDIALISATION La poussière de Mumbai est retombée.Cinq jours durant, elle a suffoqué les poumons et brouillé les certitudes de ceux qui participaient au Forum social mondial sur le NESCO Grounds, vieux site industriel de Mumbai recyclé en parc d\u2019expositions.Avec un léger recul, après un séjour d\u2019un mois en Inde il est temps de tenter un premier bilan, partiel et provisoire bien sûr, ne serait-ce que pour que le choc du FSM continue à faire évoluer les consciences.Un Forum social mondial est un événement foisonnant durant lequel se passent énormément de choses.On y tire dans toutes les directions.D\u2019un FSM à l\u2019autre de nouvelles préoccupaüons se greffent aux sujets initiaux.On y est plongé dans un « espace de discussion et de réflexion analytique », beaucoup plus que dans un « espace de décision » susceptible de déboucher sur des actions concrètes et immédiates.Un « forum » c\u2019est un lieu de débats pour essayer de comprendre où s\u2019en va l\u2019humanité, car « celui qui sait ce qui est juste fera aussi ce qui est juste » (Platon).L\u2019efficacité des forums est largement débattue.Elle demeure l\u2019un des doutes De retour d\u2019Inde où il a séjourné plus d\u2019un mois, le politologue Jean-Louis Bourque a participé au FSM 2004 de Mumbai, à titre de délégué d\u2019ATTAC-Québec et de membre du Conseil scientifique. 63 favoris des détracteurs, en un siècle où le « tout, tout de suite » fait loi.Après la clôture et pour mieux comprendre « ce qui est juste » on s\u2019active à lire et à digérer toute la documentation accumulée, à analyser, à synthétiser et à faire le point sur les différentes problématiques soulevées, sur les réponses proposées et les solutions à mettre en place un peu partout dans le monde, dans les mois et les années qui viennent.Les Forums sociaux sont un peu comme une course à relais.Chaque relais catapulte de nouvelles énergies dans la course, et nous n\u2019en sommes qu\u2019au début de cette course à gagner pour instaurer une autre façon de mener le monde, plus démocratique, plus équitable et plus pacifique, plus respectueuse des droits de l\u2019homme et des libertés civiles, de la nature et de l\u2019environnement dans la poursuite du développement durable, avant qu\u2019il ne soit trop tard.La première fois que j\u2019ai entendu parler du lieu choisi pour le Forum 2004, je me suis demandé : « C\u2019est où ça, Mumbai ?» et j\u2019ai constaté ma propre ignorance.J\u2019ai alors appris que, depuis 1996, ce nom est celui de la ville que les colons anglais appelaient Bombay (du portugais Bonne baie), autrement dit qu\u2019il s\u2019est opéré une véritable réappropriation du pays par la culture indienne après des années de colonialisme britannique.Madras c\u2019est maintenant Chennai, Calcuta c\u2019est Kolkata, Bénarès c\u2019est Varanasi.Forte de son puissant mouvement de résistance active aux « invasions barbares », l\u2019Inde pourrait-elle être le lieu où s\u2019inverserait la colonisation économique par la mondialisation sauvage ?Le FSM à Mumbai, c\u2019était une immersion des formes occidentales et latino-américaines de l\u2019altermondialisation dans une société encore structurée par le système des castes et 64 l\u2019oppression des femmes, tendue par des luttes culturelles, linguistiques et religieuses, happée par un développement technologique (les nouvelles Silicone Valleys et les multinationales à perte de vue de Bangalore, Chennai et Delhi), financier, commercial et économique particulièrement impressionnant à Mumbai.Tenir le FSM en Inde, c\u2019était greffer une contre-force mondiale en émergence dans un pays dont le gouvernement néolibéral se situe à l\u2019extrême droite presque « fascisante », très proche culturellement du Royaume-Uni et des États-Unis en raison de la langue commune, au cœur d\u2019une puissance nucléaire qui ne laisse pratiquement aucune place aux mouvements nationalistes, socialistes, progressistes et non violents, fussent-ils d\u2019inspiration ghandienne.Attirer les altermondialistes en Inde, c\u2019était les obliger à sentir le terrible défi démographique qui entraîne le suicide et l\u2019assassinat de nombreuses femmes, et des avortements systématiques de fœtus féminins.C\u2019était aussi leur raconter la fantastique réussite de la dépollution de la capitale Delhi, grâce à cette loi qui oblige tous les véhicules automobiles à changer le pétrole pour le gaz comprimé, beaucoup moins polluant.Plonger en Inde, c\u2019est constater que le possible a sa place dans l\u2019insupportable.Qu\u2019est-ce qu\u2019un FSM ?Le Forum social mondial, c\u2019est un espace de rencontre sur une aire ouverte de groupes, d\u2019associations et de mouvements issus de la société civile, qui s\u2019opposent au néo-libéralisme et à ses façons de favoriser la domination du monde par les impérialismes économique, financier, commercial, politique, linguistique ou culturel. 65 Des dizaines de milliers de citoyens éclairés et sensibilisés venus du monde entier s\u2019y engagent à construire une société planétaire fondée sur l\u2019être humain.Ils se sont déplacés pour se rencontrer et enrichir leurs réflexions au sein de débats stimulants, pour partager librement des expériences fructueuses et former des réseaux ou encore s\u2019associer à des réseaux déjà existants pour mieux passer à l\u2019action localement.Le FSM propose donc un lieu structuré de débats alternatifs pour la construction d\u2019un monde plus solidaire, pour la promotion du respect de la nature et de l\u2019environnement, du respect des institutions démocratiques, un lieu pour le développement d'un droit international au service de la justice sociale et de la souveraineté des peuples et des nations.On y travaille à la mise sur pied de solutions alternatives aux politiques mises de l\u2019avant par le capitalisme aveugle des multinationales à la solde de l\u2019impérialisme anglo-saxon (États-Unis / Grande-Bretagne).Pourquoi l\u2019Inde, pourquoi Mumbai ?Quel intérêt y avait-il à déménager cet événement qu\u2019une jeune tradition a implanté au Brésil ?et pourquoi à Mumbai ?Parce que cette méga-capitale économique de 16 millions d\u2019habitants, une des villes les plus riches de l\u2019Inde malgré ses horribles bidonvilles à perte de vue, ce haut lieu de luttes anti-coloniales et anticapitalistes, hyper-polluée et dramatiquement congestionnée, où l\u2019on croise encore dans la rue des vaches sacrées et des singes, et aussi à l\u2019occasion des éléphants et d\u2019énormes chameaux, nous prive, nous, Occidentaux européens et pan-américains de tous nos points de repère, de toutes nos références.L\u2019Inde est un énorme continent, habité par plus d\u2019un milliard d\u2019êtres humains.C\u2019est la plus grande démocratie au 66 monde, hier socialiste et chef de file du Mouvement des pays non alignés.aujourd\u2019hui fervente adepte de l\u2019économie de marché et alliée inconditionnelle des États-Unis et d\u2019Israël.C\u2019est un pays cinq fois millénaire, où se côtoient des douzaines de langues et des milliers de dieux, fortement imprégné d\u2019une spiritualité quotidienne, marquée par une longue histoire du colonialisme (hollandais, portugais, français et anglais), balayé par le souffle de la modernité mais encore en marge des grands blocs dans ce qu\u2019on appelle le quart-monde.Dans ce pays dont la population dépasse d\u2019un milliard celle du Canada, le revenu annuel par tête d\u2019habitant est de 2976 $, mais 80 % de la population dispose de moins de 2 $ par jour pour vivre et plus de 250 millions de personnes disposent de moins de 1 $/jour pour vivre.Paradoxalement l\u2019Inde se dit autosuffisante au point de vue alimentaire et peut même se permettre d\u2019exporter des céréales dans les pays voisins.Elle connaît présentement une forte croissance économique de l\u2019ordre de 7,5 % par année.Carrefour de forces contradictoires c\u2019est « bon gré, mal gré » que l\u2019Inde a accepté d\u2019accueillir, pour la première fois en Asie, le 4e Forum social mondial 2004, après les trois premiers forums latino-américains de Porto Alegre (Brésil).L\u2019expérience s\u2019est avérée positive : elle a permis d\u2019augmenter et de diversifier la participation des sociétés civiles.Il est fort probable que le FSM déménage en Afrique au lendemain du 5e forum prévu à Porto Alegre, puis à nouveau en Asie ou en Océanie, où se retrouvent les deux tiers de la population mondiale.Le mouvement altermondialiste a besoin de ces rapprochements entres les différents mouvements sociaux mondiaux et d\u2019un souffle nouveau pour élargir son action et 67 pour étendre partout la résistance au capitalisme néo-libéral et à l\u2019impérialisme américain.La décision d\u2019aller ailleurs peut se résumer en un mot : SOLIDARITÉ, d\u2019abord avec l\u2019Inde et les pays asiatiques proches d\u2019où sont venus des représentants de toutes les régions, de toutes les classes sociales même les plus opprimées et les sans voix ; SOLIDARITÉ qui, initiée en France et relayée au Brésil, puis en Europe, doit se propager dans le monde entier pour couvrir toutes les réalités économiques et sociales de notre planète, du Nord au Sud et de l\u2019Est à l\u2019Ouest.Les grands traits du FSM 2004 D\u2019abord parallèle aux sommets économiques de Davos (Suisse) et maintenant autonome dans son calendrier, la réponse altermondialiste à la néo-libéralisation de la planète peut se résumer brièvement comme étant la lutte à deux maux : la dollarisation de l\u2019économie et l\u2019américanisation de la culture mondiale.Le FSM de Mumbai 2004 (16-21 janvier) a renforcé l\u2019engagement de milliers de citoyens du monde entier convaincus qu\u2019une autre mondialisation est possible, qu\u2019une autre façon de développer la planète Terre est en train d\u2019émerger.À l\u2019image du peuple indien qui a réussi par des soulèvements et des marches non violentes à mettre l\u2019impérialisme anglais en déroute, la force du FSM constitue une arme de construction massive dont l\u2019influence se fait déjà sentir, même si les gouvernements restent méfiants.Le FSM de Mumbai n\u2019a reçu l\u2019appui ni des gouvernements de l\u2019Inde, ni du Maharashtra dont Mumbai est la capitale, ni des partis politiques, ni des forces syndicales.Celui de Porto Alegre était soutenu par le Parti des Travailleurs et le Mouvement des 68 Paysans Sans Terres.et la centrale unique des travailleurs (CUT) du Brésil.L\u2019organisation indienne s\u2019est nourrie de la force et des convictions des altermondialistes.sans attendre une aide venue d\u2019en haut.Plusieurs Forums sociaux régionaux se sont tenus, regroupant plus de 135 organisations, avant de converger vers Mumbai.Parmi les commandites recueillies avec un certain succès, certaines ont suscité la controverse parce que liées à des intérêts capitalistes néo-libéraux.Ainsi les subventions de la Ford Foundation ont été refusées par les organisateurs, malgré un léger déficit d\u2019environ 300 000 $ sur un budget d\u2019environ 2,5 millions.Pour bien des raisons, le FSM de Mumbai est une réussite extraordinaire pour un pays qui, hier encore, tenait pour négligeable l\u2019effort des mouvements sociaux, des intellectuels et des partis politiques d\u2019opposition qui s\u2019efforçaient de dénoncer les discriminations culturelles, linguistiques et religieuses, et l\u2019oppression des femmes et des enfants, sans réussir à retenir l'attention des médias nationaux et internationaux.Pour les 250 millions d\u2019intouchables (les dalits), pour les peuples et tribus aborigènes de l\u2019Inde, tous privés d\u2019instruction, c\u2019était une vitrine mondiale pour revendiquer le droit à l\u2019éducation, le droit de posséder et de cultiver la terre, bref, le droit d\u2019avoir sa place au soleil dans cette « Shining India » des privilégiés qui supportent le puissant BPJ (Bharartya Janata Party) et le premier ministre Atal Bihari Vajpayee).Celui-ci peut se vanter d\u2019être deux fois plus populaire que lors de son arrivée au pouvoir en raison du soi-disant miracle social et économique amorcé en 1991 qui ne profite en fait qu\u2019à une petite couche de la population sans éradi- 69 quer l\u2019océan de misère qui bouleverse les Occidentaux que nous sommes.Le néo-libéralisme modernise l\u2019Inde, lui permet de réaliser une très forte croissance économique fondée sur les hautes technologies du savoir et des communications.Son armée dispose de l\u2019arme atomique, ses ingénieurs concurrencent ceux des États-Unis et de Grande-Bretagne.L\u2019Inde peut basculer, comme la terre entière dans le camp de la destruction.À Mumbai, les altermondialistes ont renforcé leur conviction que le développement au service du profit ne peut résoudre ni les problèmes de l\u2019humanité ni les causes de la misère en Inde : la mousson terrible, destructrice en même temps que bienfaisante ; une croissance démographique effarante liée à une pauvreté depuis longtemps institutionnalisée par le système des castes ; l\u2019obligation fabuleuse de doter démesurément les filles pour les marier, ce qui détruit les familles, entraîne les avortements de foetus féminins et l\u2019assassinat des femmes qui ne peuvent livrer les biens promis.L\u2019Inde a besoin de la solidarité alter-mondialiste.Les sans-voix ont trouvé à Mumbai un lieu pour le crier à leur manière aux nombreux participants venus du monde entier.Les délégués et les participants Même si les Dalits (intouchables) et les Adivasi (membres des clans tribaux) constituaient le gros des quelque ioo ooo délégués et participants, soit environ 60 % du nombre total des participants, il y avait des gens de toutes les obédiences, des musulmans, des chrétiens, etc.venus non seulement de l\u2019Inde mais aussi du Pakistan [plus de 1300 participants], du Népal, du Bangladesh, du Sri-Lanka, de l\u2019Afrique, de l\u2019Océanie, de l\u2019Europe (dont 2000 Allemands, 1000 Français), ainsi 70 que des Amériques.Cela se voyait et s\u2019entendait partout, sur le site du FSM comme à l\u2019extérieur.Pour la première fois dans l\u2019histoire de l\u2019Inde et de cette immense rencontre, ces exclus et damnés de la terre pouvaient se joindre aux mouvements organisés de femmes et aux minorités, pour se faire entendre des gouvernements, mais aussi pour éveiller leurs consciences face aux persécutions, aux injustices, aux exactions et aux meurtres : 80 ooo musulmans ont été massacrés au Cachemire en 1989, plus de 2000 musulmans au Gujarat en 2003, plus de 150 000 familles ont été déplacées de force et personne ne s\u2019est ému, personne n\u2019a bougé le petit doigt.dans le monde entier.À Mumbai, se trouvaient des représentants de plus de 2400 organisations non gouvernementales (ONG), syndicats et autres associations, et une panoplie d\u2019invités vedettes : Chico Whitaker, Joseph Stiglitz, Arundathi Roy, Bernard Cassen, Maude Barlow, Samir Amin, Noam Chomsky, Mary Robinson, Vandana Shiva, José Bové, Amitana Traoré étaient là, et bien d\u2019autres.La délégation du Québec / Canada comprenait une quarantaine de membres d'Alternatives et d\u2019Attac-Québec, des membres de la CS N, de la Fédération des enseignants et de l\u2019Ordre des infirmières du Québec, des étudiants et des jeunes travailleurs, et plus de 300 représentants d\u2019ONG.Fait significatif, les gouvernements de Paul Martin et de Jean Charest, brillaient par leur absence.Un élargissement des thèmes Par rapport aux discussions centrées sur l\u2019ALÉNA et la ZLÉA, l\u2019OMC et le G-8 lors du précédent forum, les thèmes abordés au Forum de Mumbai traduisent une nette globali- 71 sation des préoccupations du mouvement.Dans le contexte de l\u2019après-guerre en Irak, les causes de la globalisation du terrorisme et de l\u2019insécurité, la prolifération du nucléaire, le conflit larvé entre l\u2019Inde et le Pakistan, les dangers du fondamentalisme et des guerres ethniques et religieuses, les nouveaux assauts de l\u2019impérialisme américain sous le couvert de la sécurité anti-terroriste qui justifie la guerre préventive, avec ou sans l\u2019assentiment de la communauté internationale, ont pris beaucoup de place dans les ateliers et les conférences.À l\u2019ordre du jour, figuraient quatre grandes conférences : i.sur la sécurité de la terre, de l\u2019eau, de la nourriture ; 2.sur la globalisation de la sécurité sociale et économique jumelée à la lutte contre la guerre et l'oppression exercée quotidiennement sur les femmes ; 3.sur la connaissance, la culture et les médias, au cours de laquelle Bénard Cassen a vigoureusement plaidé pour l\u2019instauration urgente d\u2019une presse libre alternative et pour la création d\u2019un Observatoire mondial des médias ; 4.sur le monde du travail et du syndicalisme en Inde.On y apprenait que seulement 8 % des travailleurs indiens sont syndiqués et jouissent de conditions de travail décentes.À ces conférences s\u2019ajoutaient des tables rondes sur la gouvernance mondiale et le rôle des États-Nations, sur les mouvements sociaux et les partis politiques, sur les alternatives à la globalisation et sur l\u2019avenir des FSM, et de nombreux témoignages de personnes en lutte pour les droits de l\u2019homme, contre la ségrégation et le racisme, pour la liberté, le respect de la dignité humaine et la tolérance religieuse, contre les barrages, contre le brevetage des semences et l\u2019introduction des organismes génétiquement modifiés (OGM) ou 72 pour la libération des 5 Cubains détenus illégalement aux États-Unis en tant que supposés terroristes.Les résultats du mouvement alternatif Depuis le premier FSM de Porto Alegre en 2001, les dirigeants de l\u2019OMC, de la BM et du FMI ont lentement ouvert la porte aux préoccupations sociales et culturelles, désormais inscrites à leur agenda.L\u2019OMC a accepté de signer un traité permettant aux pays pauvres d'utiliser des médicaments génériques moins cher pour lutter contre les pandémies.C\u2019est un petit pas vers le projet d\u2019ATTAC-international (Association pour la taxation des transactions financières pour l\u2019aide aux citoyens) qui prône le prélèvement d\u2019un impôt mondial pour lutter contre la pauvreté et les autres fléaux qui confrontent l\u2019humanité.En 4 ans, le mouvement a réussi à créer des réseaux influents qui, peu à peu, injectent dans les sociétés d\u2019autres points de vues sur d\u2019autres réalités qui dérangent les rouages du marché.Le partage des expériences et des solutions alternatives stimule l\u2019esprit d\u2019entreprise des réseaux de solidarité.L\u2019audace se renforce et les profiteurs sont montrés du doigt.Plusieurs aimeraient qu\u2019une déclaration finale prescrive des solutions claires : faites / ne faites pas.Il n\u2019y a pas de déclaration finale : le FSM n\u2019est pas un organisme décisionnel hiérarchisé.Le mouvement est jeune, il se cherche et pense son avenir.Les questions d\u2019avenir Bien des questions restent ouvertes : 1.un financement sain ; 2.le « suivi » des travaux et des débats ; 3.les structures à 73 développer ou non, ; 4.les stratégies et les tactiques à imaginer ; 5.la cohésion des actions à entreprendre dans l\u2019avenir, 6.l\u2019élargissement et l\u2019approfondissement du mouvement ; 7.l\u2019organisation des communications, des rencontres et des échanges sur les sites Internet et la création d\u2019un site pour ATTAC international ; 8.la création d\u2019autres sections du mouvement ATTAC, à commencer par une ATTAC-Inde déjà en gestation.Il ne faut pas perdre de vue le fait que tous les problèmes liés à la globalisation et au néo-libéralisme sont issus de la mainmise de l\u2019économie sur tous les autres secteurs de l\u2019activité humaine.Le politique, les médias, les droits fondamentaux sont contournés ou détournés.Les FSM constituent une plate-forme mondiale contre la pensée unique néo-libérale.En créant des contre-réseaux en marge de la presse « officielle », les avancées de l\u2019altermondialisation feront leur chemin, malgré la couverture timide et maigrichonne du FSM 2004 de Mumbai.Les altermondialistes constituent une force de plus en plus articulée avec laquelle les gouvernements devront compter et sur laquelle ils pourront éventuellement s\u2019appuyer pour décider autrement.? 74 ARTICLES Jean.-N.De Surmont* L\u2019APPORT DES PHÉNOMÈNES CHANSONNIERS DANS LA CONSTRUCTION DE LA RÉFÉRENCE COLLECTIVE : LE CAS DU QUÉBEC ET DE LA FRANCE À la mémoire de Gérard Thibault C\u2019est jusqu\u2019en Europe que les journaux ont commenté le décès à l\u2019âge de 86 ans le j septembre dernier de Gérard Thibault, connu pour être l\u2019un des acteurs importants de la diffusion de la chanson française au Québec dans les années 1940 à îgyo.C\u2019est non seulement lui qui a fait connaître et lancé Charles Trenet ici, mais ses boîtes à chansons et cabarets ont aussi vu naître nos talents locaux notamment Gilles Vigneault en 1959.Lejidéen avait publié en 1 g88 le récit de son aventure artistique avec la collaboration de Chantale Hébert de l\u2019Université Laval (Chez Gérard, la petite scène des grandes vedettes igj8-igy8, Sainte-Foy, Les Éditions spectaculaires, 1988, 542 p.) Même si depuis le XVIe siècle les pratiques vocales font l\u2019objet d\u2019échanges fréquents entre la France et l\u2019ancienne colonie de la Nouvelle-France, c\u2019est surtout depuis quarante ans qu\u2019elles participent à la construction de la référence collective québécoise dans l\u2019Hexagone.Depuis l\u2019expansion coloniale de la France, les colons puis chanteurs et artistes français sont venus, l\u2019histoire d\u2019une tournée ou d\u2019un séjour prolongé, laisser leurs marques sur plusieurs générations de Titulaire d'un doctorat, auteur de La bonne chanson (Tryptique, 2001) 75 Québécois.À l\u2019intérieur de ce texte, je décrirai les différentes phases caractérisant les influences réciproques dans la construction de la référence collective.J\u2019aborderai d\u2019une part les moments marquants des transferts culturels entre la France et le Québec et, d\u2019autre part, les représentations collectives que se font les Français du Québec.Étudier les transferts culturels implique de comprendre l\u2019inégalité symbolique des deux cultures.En effet, la culture française a longtemps été mythifiée par l\u2019élite canadienne sinon par le peuple lui-même alors que les Français ont au contraire souvent eu tendance à percevoir nostalgiquement les Québécois (souvent désignés par l\u2019ethnonyme Canadiens comme des représentants d\u2019une époque révolue) La représentation que les Québécois se font des Français n\u2019a pas et n\u2019a jamais eu la même portée que les Français puisque que pour les premiers il s\u2019agit de leur mère patrie1.La représentation symbolique sert de support à l\u2019édification de la référence collective laquelle se construit à partir d\u2019un travail d\u2019anamnèse symbolique et de conscientisation de la mémoire collective.Le concept de mémoire collective sert à désigner la volonté de retourner et de s\u2019appuyer idéologiquement sur des événements historiques du passé pour forger les représentations mythiques d\u2019une collectivité.J\u2019oppose ce concept à celui de mémoire révolutionnaire qui consiste à l\u2019établissement de repères basés sur des changements brusques à opérer en profondeur ouvrant sur des valeurs nouvelles.Le concept référence collective, emprunté par le biais de la sociologie à Maurice Halbwachs, signifie que cette représentation prend appui sur l\u2019édification d\u2019une idéologie et la construction d\u2019un discours contemporain des médiateurs de la chanson.Les traits référentiels sont les composants sémantiques de la construction de la référence collective.Sur le plan strictement anthropologique, les transferts culturels dési- i Claude Calarneau, 1970 : p.7. 76 gnent, selon P.Masson, « la mise en relation de deux systèmes autonomes et asymétriques2 ».C\u2019est précisément au sein de ces deux systèmes symboliques que s\u2019inscrit le patrimoine chansonnier comme constituant de la référence collective.Diffusion du répertoire français Dans une perspective diachronique, les rapports entretenus par la chanson française avec la chanson québécoise peuvent se résumer aux différents points suivants.Les étapes qui suivent sont des rapports qui viennent infléchir de manière significative la pratique chansonnière du Québec et par conséquent la référence collective.i) On peut décliner l\u2019apport du répertoire de la chanson de tradition orale en deux temps.En premier lieu, il traverse l\u2019océan vers le milieu du XVIIe siècle surtout et est diffusé anonymement de père en fils, jusqu\u2019au début du XXe siècle.Certaines des chansons héritent du prestige d\u2019un lieu.C\u2019est le cas de « À Saint Malo, beau port de mer », alors que la chanson médiévale « En roulant ma boule », devient une chanson des coureurs des bois.Dans le cadre d\u2019une édification de la mémoire collective, la chanson, en particulier la chanson de tradition orale, fait l\u2019objet d\u2019une recension amorcée vers la fin du XIXe siècle au moment où l\u2019interprétation du répertoire commence à être déplacée de son contexte d\u2019origine.L\u2019ensemble des chansons correspond également à un patrimoine que les Québécois partagent aujourd\u2019hui avec les Français.Les 7000 à 10 000 chansons qui avaient été recueillies vers la fin des années i960, devaient être en majorité des chansons venues de France avant 1673L soit juste après le plus fort contingent d\u2019immigrants recruté dans les provinces de l\u2019Ouest.2 P.Masson, Deconstructing America, Representation of the Other, London et New York, Routledge, 1990, cité par Laurier Turgeon, 1996, p.14. 77 Dans un deuxième temps, c\u2019est la vaste enquête menée sous le Second Empire par le ministre de l\u2019Instruction publique Hyppolyte Fortoul à partir de r852 qui laissera des traces au Canada français.Fortoul demande à la section de philologie du Comité de la langue, de l\u2019histoire et des arts de la France sous la direction du littérateur et historien Jean-Jacques Ampère, de collecter et d\u2019inventorier les chansons de tradition orale française.Les travaux sont publiés de manière périodique au Canada français.Influencé par cette entreprise, Hubert Larue encourage Ernest Gagnon à entreprendre la collecte de chansons dont certaines auprès d\u2019autres contemporains littérateurs.En 1865, Gagnon publie Chansons populaires du Canada qui sera cité à nombreuses reprises dans les histoires de la chanson de tradition orale en France.2)\tLa chanson littéraire constitue le deuxième transfert culturel de la France au Québec.Mise à part l\u2019activité du Malouin Joseph Quesnel, officier de marine française établi au Canada en r779, auteur de quelques chansons, de Colas et Colinette ou le Bailli dupé, opéra-comique mêlé d\u2019ariettes dans le genre du compositeur français d\u2019origine liégeoise André Grétry, et la publication ponctuelle de versificateurs français dans les journaux et périodiques, les textes chansonniers de Pierre Jean de Béranger et Gustave Nadaud sont publiés dans les journaux canadiens francophones et dans les recueils de chansons canadiens à partir de 1830 environ.3)\tLes airs et mélodies du XIXe siècle français font les heures de gloire des débuts de l\u2019enregistrement sonore avant 1920.Les Québécois enregistrent les grands titres de ce répertoire et l\u2019hymne national français, « la Marseillaise » est aussi un 3 Kallmann, 1968, p.29.Il ne faut pas croire que la chute du régime français ait rompu les contacts pour autant, puisque la pénétration de l\u2019imprimé français au Canada va favoriser la diffusion du corpus d\u2019écrits littéraires dont les chansons publiées dans les journaux.(Voir l\u2019ouvrage de Claude Calarneau, 1970). 78 grand succès.Les poètes écrivent des textes chansonniers louangeant la France monarchique (Louis Fréchette en particulier).C\u2019est le troisième mouvement d\u2019influence des pratiques vocales françaises au Canada français, celui de la médiatisation du répertoire et la venue passagère de chanteurs venus enregistrer ou se produire en concert.Depuis la fin du XIXe siècle, de nombreux chanteurs français séjournent ou s\u2019établissent en effet au Canada que l\u2019on pense entres autres à Emmanuel Blain de Saint-Aubin, à Théodore Botrel ou à Albert Larrieu.Ces deux derniers sont les principaux représentants en Amérique du Nord francophone du mouvement de la Bonne Chanson qui s\u2019inspire, à ses débuts, du régionalisme breton mais aussi d\u2019une Bretagne catholique conforme à la vraie France par opposition à la France laïque.Plus tard, la chanson de charme pénètre la culture francophone de l\u2019Amérique du Nord par l'entremise de Jean Sablon, de Tino Rossi et de bien d\u2019autres.À la fin des années 1940, le duo Pierre Roche-Charles Aznavour fait ses débuts au Québec avant d\u2019être connu en France, profitant d\u2019une reprise de l\u2019immigration française au Québec.Il vient au Québec où il séjourne un an et demi dans le but d\u2019abord de rejoindre Edith Piaf alors en tournée américaine.Le duo prolonge son séjour et se fait connaître du milieu artistique montréalais entre 1948 et 1950.Leurs chansons sont interprétées par Jacques Normand et Monique Leyrac.Gérard Thibault contribue à répandre à Québec la chanson existentialiste issue des caves des cafés de Saint-Germain-des-Prés et ouvrit la voie à la chanson de variétés.Les étapes précitées marquent la première ère dans les transferts culturels entre la France et le Québec, celle où la force centrifuge de la culture chansonnière française s\u2019implante au Canada francophone.Dans la prochaine section nous 79 nous attarderons à observer, à l\u2019inverse, ce n\u2019est que dans les années 1940 et 1950 mais surtout à partir des années i960, que l\u2019ouverture de la France aux étrangers va permettre aux Canadiens d\u2019exporter la chanson québécoise d\u2019alors.La chanson canadienne en France Nos recherches antérieures ont permis de constater que ce n\u2019est pas la chanson littéraire qui va d\u2019abord servir de façade à la culture canadienne.Des cas isolés existent comme celui d\u2019Antoine Taras, Trifluvien arrêté en France en 1793 parce qu\u2019il a chanté une chanson aristocratique! Les Canadiens qui franchissent l\u2019Atlantique pour s\u2019installer en France dans les cinquante années qui suivent la conquête anglaise se font rares.Au XIXe siècle c\u2019est le travail du folkloriste Ernest Gagnon qui va faire connaître le patrimoine vocal du Canada, puis au début du XXe siècle, les artistes lyriques.Enfin mentionnons la diffusion de partitions de poèmes mis en musique (Émile Nelligan par exemple).Tout cela n\u2019est que préliminaires à une véritable présence en terre française.En effet, les véritables ancrages de notre culture francophone sont contemporains du milieu du XXe siècle.Ainsi, les étapes de diffusion de la présence québécoise en France peuvent se résumer ainsi : 1) Dans les années 1950, Raymond Lévesque et Pauline Julien prennent part au mouvement de la Rive Gauche.Julien interprète le répertoire français alors que les chansons de Lévesque sont reprises par Eddie Constantine entre autres.Dans la foulée, Félix Leclerc introduit le premier la chanson à texte et interprète ses propres textes accompagné à la guitare sèche.Gilles Vigneault, dans la continuité, prend 4 Claude Galarneau, 1970 : p.170. 8o part plus activement à la diffusion des idées politiques du Québec.Vont suivre plusieurs chansonniers qui se font connaître en France comme Claude Léveillée.2)\tRobert Charlebois, plus perméable aux influences étasu-niennes que les Français, rend populaire l\u2019emploi de la guitare électrique et perpétue le discours de construction de traits référentiels du Québec.3)\tLuc Plamondon écrit avec Michel Berger l\u2019opéra rock Starmania lequel va contribuer à sortir le Québec de son image trop rivée sur les clichés.Elle permet de faire connaître des interprètes à l\u2019étranger.Certains s\u2019installent même en France (on pense à Fabienne Thibault).Ils choisissent parfois de séjourner longuement en France voire de s\u2019y établir définitivement ce qui est garant de leur succès.4)\tLa création de festivals, de concours radiophoniques et surtout celle de la chaîne francophone TV5 permet d\u2019habituer le public français aux réalités du Québec et influencent progressivement l\u2019usage de l\u2019ethnonyme Canadien au profit de Québécois.?D ?Si dans un premier temps la présence française constitue un certain envahissement sur le plan culturel au Québec, elle contribue néanmoins à la survie du français au Québec.Mais une fois acquise une certaine autonomie caractérisée par des traits autoréférentiels les distinguant de l\u2019hégémonie chansonnière française et étasunienne, la culture québécoise, à l\u2019aube du mouvement chansonnier, va permettre un renouvellement des cultures populaires fécondes dans les représentations collectives de l\u2019autre.La culture autoréféren- 8i cée va ainsi mieux s\u2019exporter et devenir un élément constitutif de la référence collective française.Perception et enjeux du Québec en France En anthropologie culturelle, il existe forcément une inégalité dans les traits référentiels qui représentent l\u2019autre.Ainsi, l\u2019accès des Québécois à la culture française n\u2019a jamais cessé, même après la Conquête où les imprimés français circulaient au Canada.La culture française pour un Québécois constitue un fragment de sa mémoire collective.Il en va tout autrement des perceptions, devenues des clichés, qu\u2019ont les Français des Québécois.Le Français tend plutôt à se réjouir des particularités de la langue québécoise se contentant des étemelles références à la pétulance du vocabulaire.Parmi les éléments d\u2019attractions qu\u2019ils ont pour les chanteurs québécois, l\u2019attrait pour l\u2019accent est entretenu au détriment du patrimoine littéraire et la personnalité du Québécois.Jadis, Gilles Vigneault a employé d\u2019autres mots pour décrire ce phénomène : « en général, on arrive aussi bien à comprendre en France un auteur québécois, quel qu\u2019il soit, qu\u2019au Québec Léo Ferré.On fait, bien sûr, afin d\u2019entendre Léo Ferré, un effort que les Parisiens sont moins disposés à consentir pour entendre un provinciale » Jacques Godbout corrobore ces propos dans la monographie qu\u2019il consacre à Luc Plamondon : « en réalité, les Parisiens n\u2019ont jamais pris au sérieux d\u2019autres accents que le leur5 6 ».Nul ne doutera que la fréquentation de la chanson québécoise par les Français ne peut leur donner une référence exacte des pratiques linguistiques du Québec puisque le français chanté exporté en France, ayant été judicieusement 5\tMarc Gagné, 1974 : p.31 6\t1988 : p.75. 82 travaillé en fonction d\u2019une prosodie internationale, tend à s\u2019aligner sur celui de la France.C\u2019est sûrement ce qui fait le succès de la réception des artistes québécois en France bien que certains chanteurs comme Richard Desjardins ou Plume Latraverse aient connu un certain succès tout en préservant leurs particularités linguistiques.Reprenons maintenant plus en détails quelques jalons de la diffusion de la chanson québécoise en France.Félix Leclerc Le producteur et directeur artistique Jacques Canetti animait depuis 1935 des « crochets » radiophoniques (à Radio-City) qui vont révéler Edith Piaf et Trenet.C\u2019est dans le cadre de cette stratégie de découverte et d\u2019imposition des auteurs-compositeurs-interprètes qu\u2019il poursuit son action au Québec où il rencontre Leclerc en 1949.Après avoir entendu ses chansons, il lui fait signer un contrat avec la maison Polydor et l\u2019invite à venir se produire à partir de décembre 1950 à l\u2019ABC de Paris en première partie des Compagnons de la Chanson.L\u2019allusion à la Libération dans le succès de Leclerc n\u2019est pas inutile.En effet, cette période est marquée par un renouveau pacifique des liens entre la France et le Canada, et voit la participation du Québec aux processus d\u2019échanges réciproques.Dans un contexte de lendemain de guerre, les rêves d\u2019enfances de Leclerc (l\u2019« Hymne au printemps »), prennent part au réveil collectif de la France.Dix ans plus tard, la chanson française se porte bien avec Georges Brassens, Jacques Brel et Ferré qui incarnent les figures importantes du style chansonnier de l\u2019époque.Leclerc « endisque » régulièrement chez Philips où Canetti est directeur du catalogue de 1951 à 1962.Le « chansonnier de la paysannerie » (André Gaulin), ou le « prophète des 83 déserts neigeux » (Calvet)7, fera consacrer la chanson québécoise en France.La chanson, plus encore le style chansonnier, y conquiert alors ses lettres de noblesse.On ne saurait réduire cette innovation à Leclerc puisque Stéphane Golmann, et l\u2019interprète Jacques Douai (pseud, de Gaston Tranchant)8 - qui débute en 1947 - s\u2019accompagnent également à la guitare dans les années 1950 bien qu\u2019ils marquèrent surtout les années i960.On répète aussi souvent que Leclerc a marqué Brassens et Brel9 (il achète sa première guitare en 1945) sans pour autant citer les artistes eux-mêmes.Brassens affirmait en i960 : « Mon succès, je le dois en quelque sorte à Félix Leclerc.En effet c\u2019est un des premiers à avoir chanté, à Paris, avec sa guitare sans aucune mise en scène.Son immense succès à convaincu les producteurs de music-hall et les propriétaires de grands cabarets de tenter l\u2019aventure avec d\u2019autres compositeurs, dont moi10.» Brel quant à lui affirme en 1963 : « Croyez-le ou non, c\u2019est l\u2019audition du premier long-jeu de Félix Leclerc qui m\u2019a orienté vers la chanson définitivement [.] En entendant Leclerc, j\u2019ai constaté qu\u2019il faisait autre chose que des banalités avec des chansons.[.] Leclerc m\u2019ayant ouvert la voie, je l\u2019ai suivi.C\u2019est par lui que la chanson m\u2019a été révélée11.» 7\tLouis-Jean Calvet, « Alors, la chanson française », 1977 : p.8.8\tGilbert Salachas et Béatrice Bottet affirment au sujet de Douai (1989 : p.8i) : « Il a relancé l\u2019accompagnement à la guitare sèche avant même la venue en France de Félix Leclerc ».9\tNotons aussi que Gainsbourg affirme « Je me suis aperçu en entendant Boris Vian, Léo Ferré et Félix Leclerc, qu'on pouvait dire quelque chose dans la chanson, et je me suis mis à écrire.» (Cité par Rioux, 1994 : p.284).10\tEntretien avec Jean Laurec, le Petit Journal, Montréal, 1er octobre 1960 ou 6i .Cité par Eric Zimmermann, 1999 : p.69.11\t[Anonyme], La Patrie, Montréal, semaine du 24 au 30 janvier 1963 citée par Eric Zimmermann, 1999 : p.69. 84 L\u2019éveil nationaliste C\u2019est entre la Libération et le mouvement des Indépendances que Félix gagnera la faveur du public français.Avec le mouvement chansonnier moderne qu\u2019il inaugure au début des années 1950, la chanson canadienne prend véritablement son envol en France.Ce mouvement est accompagné d\u2019une vaste promotion de la culture québécoise qui va entre autres faire découvrir le cinéma et le théâtre (le TNM, le Rideau vert, etc.) québécois aux Français.La chanson québécoise prendra en quelque sorte le rôle de relais lors des événements de la Révolution tranquille.La possibilité de voyager en avion vers l'Europe va favoriser les échanges avec la France.Les résultats sont probants, ne serait-ce que sur le plan démo-linguistique.Les immigrants français avec ceux des îles britanniques constituent le groupe ethnique le plus présent au Québec au début des années i960.Le discours du général Charles De Gaulle sur le balcon de l\u2019hôtel de ville de Montréal le 23 juillet 1967 va servir d\u2019élément déclencheur aux échanges entre la France et le Québec.Essentiellement pro-pétainiste et anglophobe, il encourage la souveraineté des Québécois par une déclaration qui participe au contexte de décolonisation d\u2019alors.Les implications de ce discours, fait remarquer Lysianne Gagnon en 1969, ne furent pas comprises par l\u2019ensemble de la presse française12, bien que dans les années qui suivirent, De Gaulle fut une inévitable référence pour les Français qui prônaient l\u2019indépendance du Québec.C\u2019est, confiera-t-il lors de ce discours, dans une atmosphère semblable qui lui rappelle celle de la Libération, qu\u2019il clamera le slogan historique « Vive le Québec libre ».Le passage remarqué de De Gaulle 12 1969 : p.239. 85 et sa fracassante déclaration semblent avoir fait reconnaître le caractère distinctif de la société québécoise et en ce sens il constitue un élément de la mémoire révolutionnaire qui va modifier la référence collective des Français.D\u2019ailleurs il est intéressant de constater qu\u2019au même moment la société française est marquée non seulement par Mai 1968 mais aussi par une révolution culturelle qui voit par exemple la renaissance celtique (des chanteurs comme Tri Yann, Glenmor) gagner l\u2019ensemble du territoire.À peine deux mois après les déclarations controversées du général (les 18, 19 et 20 septembre) au Québec, Bruno Coquatrix organise, à l\u2019Olympia, salle parisienne de renom, une série de spectacles dont le titre reprend la formule sentencieuse Vive le Québec, avec cet audacieux sous-titre : « Premier spectacle officiel du Québec.» Au cours de ce spectacle Jacques Normand, improvise, sur la chanson de Charles Trenet « Voyage au Canada » un couplet sur le thème du voyage de De Gaulle au Québec.Animé par Élaine Bédard et Jacques Normand, le spectacle regroupe notamment Pauline Julien, Gilles Vigneault, Claude Gauthier, Ginette Reno (alors à ses débuts) et le groupe néo-folklorique les Cailloux.Pareil essor de la chanson québécoise est fortement relié à la montée du nationalisme et à la vision « poétique » de la nation qu\u2019incarne le Parti québécois.Le lendemain de la victoire de ce dernier en novembre 1976, le gérant de Félix Leclerc, Jean Dufour, réunit sur scène Pauline Julien, Raymond Lévesque et Félix Leclerc.Cet événement et le passage remarqué de De Gaulle en 1967 vont consolider les rapports France-Québec donnant lieu notamment à la création par Xavier Deniau, président de la Commission des Affaires étrangères de l\u2019Assemblée nationale, de l\u2019Association France-Québec dans les premiers mois de 1968. 86 Claude Léveillée Claude Léveillée constitue un bel exemple des échanges culturels entre la France et le Québec.En effet, après avoir rencontré l\u2019interprète Edith Piaf au Québec, celle-ci l\u2019invite en France en 1959.Avec elle, il part en tournée onze mois et collabore avec elle pendant un an et demi.Il lui écrira quelques chansons dont « Boulevard du crime », « Ouragan » et « Les vieux pianos », adaptation faite par Michel Rivegauche de la chanson « Les vieux pianos », avec laquelle elle l\u2019avait découvert au spectacle des Bozos.Il lui écrit aussi une comédie musicale La voix enregistrée trois ans avant la mort de Piaf (1963) mais présentée à la télévision française uniquement en 1965.B.Roy souligne que lorsque Léveillée remet à Piaf sa chanson « Les vieux pianos », Flenri Contet l\u2019a modifiée en ne conservant qu\u2019une phrase de la chanson ce qui constitue, selon lui, un témoignage de la domination coloniale'3.Cilles Vigneault Catherine Sauvage avait déjà largement contribué à révéler Gilles Vigneault aux Français par l\u2019interprétation qu\u2019elle faisait de ses chansons telles « Jack Monoloy », « La Manikoutai », etc.lorsqu\u2019il fait ses débuts en 1963 à Paris avec Pauline Julien.En 1964, cette dernière fait triompher « Jack Monoloy » au quatrième Festival International de la chanson à Sopot et Monique Leyrac consacre « Mon pays » en 1965 à Sopot (Pologne) et Ostende en Belgique flamande.En se faisant porteur de l'identité québécoise Vigneault va contribuer à donner une image du Québec en France.13 B.Roy, Pouvoir chanter, essai d'analyse politique Montréal, VLB éditeur, 1991 : p.224. 87 Les années 1980 Même si l\u2019on observe des écarts importants dans la référence collective réciproque du Québec et de la France, on peut considérer les années 1980, après le ralenti des années 1970 (malgré les grands succès de Robert Charlebois et Gilles Vigneault), comme la deuxième période de l\u2019établissement de la chanson québécoise en France.Ainsi Michel Pagliaro réalise quelques disques de Jacques Higelin et de Bernard Lavilliers de 1982 à 1986 ; Diane Juster, Carole Laure, Daniel Lavoie, Robert Paquette, Ginette Reno (après une vingtaine d\u2019années d\u2019absence des scènes françaises avec « J\u2019ai besoin de parler » en 1983) se produisent à partir des années 1980.Les raisons qui expliquent le succès en France de certains artistes par rapport à d\u2019autres, connus au Québec mais dont la célébrité n\u2019a pas traversé les frontières, ne nous sont pas totalement inconnues.On peut postuler qu\u2019il s\u2019agit d\u2019investissements massifs des producteurs ou du soutien parfois notable de quelques artistes comme Charles Aznavour qui parraine Linda Lemay (les deux artistes sont édités par Raoul Breton que possède Aznavour) depuis qu\u2019il l\u2019a entendue en juillet 1996 au festival de jazz de Montreux (Suisse) dans un hommage à Charles Trenet.Les artistes comptent dorénavant sur des équipes de promotion aguerries et compétentes.Afin d\u2019assurer la diffusion d\u2019un disque en France, ils choisissent d\u2019y séjourner ou d\u2019être signés par un compagnie française.Ainsi en a-t-il été de Félix Leclerc, de Gilles Vigneault et plus tard de Diane Dufresne et Fabienne Thibault qui séjournent longuement en France, ce qui, sans pour autant rendre la chanson québécoise plus indépendante par rapport à la France, ne contribuent pas moins à sa popularité sur le territoire français.Diane Tell profite ainsi de l\u2019explosion des « radios-libres » en 88 France, après 1981, pour imposer une chanson plus pop.En 1982, le succès remporté par cette innovation est couronné par un trophée des révélations au Midem.Elle s\u2019installe l\u2019année suivante à Paris pour développer sa carrière européenne.Elle remporte en 1986 le Victoire de l\u2019album de l\u2019année avec Faire à nouveau connaissance.À la lumière de ces faits, comment peut-on comprendre le fait que la notoriété de certains artistes québécois ne traverse pas l\u2019Atlantique ?On peut opiner en faveur du fait que cela est redevable aux intérêts personnels de l\u2019artiste ou de ceux de l\u2019équipe de gérance.Nancy Dumais, représentante de l\u2019essor de la chanson féminine des années 1990 avec Lynda Lemay notamment, expliquait en 1998, de manière lucide, les difficultés que représente la carrière en Europe : « C\u2019est compliqué et, surtout, ça coûte très cher de faire une percée en Europe.J\u2019ai quelqu\u2019un qui travaille présentement sur ce projet.Nous négocions pour vendre l\u2019album à une maison de disques en Europe.Le marché est plus gros et c\u2019est très payant lorsque ça réussit.Mais lorsque j\u2019irai, je veux entrer par la grande porte.Je m\u2019attends de passer de deux à trois mois pour faire la promotion de l\u2019album et faire quelques spectacles1\"* ».C\u2019est aussi le cas d\u2019Isabelle Boulay découverte par le public français alors qu\u2019elle interprète la serveuse automate dans Starmania entre 1994 et 1997, opéra-rock de Luc Plamondon qui va servir de vecteur d\u2019échanges entre la France et le Québec.Le deuxième disque de Boulay, États d\u2019amour, sort presque simultanément en France (en mars 1999) et au Québec.Les textes et musiques sont signés par des artistes français et québécois.En l\u2019absence d\u2019autres signes que les informations que nous livre la pochette, il est difficile de deviner l\u2019origine de l\u2019interprète.La Gaspésienne est avant tout une artiste francophone puisqu\u2019elle chante des 14 Jean Tremblay, 1998 : p.8. 89 textes de Francis Cabrel, de Luc Plamondon et de Zachary Richard.En chantant ce dernier, elle reprend l\u2019accentuation et la rythmique propres à la culture louisianaise.Boulay est à la convergence de plusieurs esthétiques et se refuse elle-même, pourtant ex-étudiante en lettres, à écrire ses propres textes.En fait si la périgraphie nous offre peu d\u2019informations sur l\u2019origine de Boulay, la réception critique semble plus révélatrice.Enfin, Richard Desjardins semble bénéficier de la visibilité que lui procure le Festival d\u2019été de 1990 pour se produire en France sur la scène du Bataclan, du Théâtre de la Ville et des Francofolies de Larochelle.Luc Plamondon, vecteur d'échanges culturels La présence en France du Portneuvois Luc Plamondon constitue un autre fait marquant la mémoire révolutionnaire des Français.C\u2019est en effet par la participation aux comédies musicales co-composées par Plamondon que se tissent des liens entre chanteurs, chanteuses, vedettes françaises et québécoises, que des artistes de ces deux pays sont lancés, qu\u2019une continuité est assurée (plusieurs troupes de comédiens-chanteurs sont créées).Plamondon constitue l\u2019exemple le plus illustre de la collaboration, de l\u2019échange de compétences entre Québécois et Français.Dès 1975, il commence à écrire avec feu Michel Berger l\u2019opéra-rock Starmania qui est joué au Palais des Congrès à Paris pour la première fois le 10 avril 1979 et qui y connaît alors un succès immédiat, jamais égalé jusqu\u2019alors.Ce succès sera relancé avec la troisième « version » (après celle remaniée du 15 septembre 1988 à novembre 1989 au Théâtre de Paris puis au théâtre de Marigny).En 1992, le public parisien a aussi droit (avant même les Anglais) à la version anglaise Tycoon de Tim Rice présentée, en alternance avec Starmania, à Paris au théâtre go Mogador à partir d\u2019octobre 1993 jusqu\u2019en janvier 1994 dans une mise en scène de Lewis Furey.Plamondon poursuit sa collaboration avec Berger en écrivant La légende de Jimmy (1990) inspiré de la vie de James Dean.Cette oeuvre, plus proche de la comédie musicale traditionnelle que la précédente affuble Plamondon du titre de librettiste, paternité qui sera contestée.Plamondon récidive en janvier 1998 une nouvelle comédie musicale, Notre-Dame de Paris, inspirée du roman hugolien Notre-Dame de Paris.Écrite en collaboration avec Richard Cocciante, NDP est créé le 18 septembre 1998 au Palais des Congrès à Paris.Roch Voisine Roch Voisine représente l\u2019idole des jeunes Françaises des années 1990 touchant en cela un public similaire, les minettes glamoureuses, que celui du Français Patrick Bruel.En 1990, il remporte un succès avec Hdène, album sorti l\u2019année précédente au Québec.La même année, il obtient le Prix de la chanson francophone de l\u2019Année aux Victoires (équivalent des Félix) de la musique.Il remplit aussi le stade parisien de Bercy à guichets fermés en plus de lancer l\u2019album intitulé Double, moitié anglais et moitié français, dans lequel il reprend en anglais la chanson « Je l\u2019aime à mourir » (1977) de Francis Cabrel, sous le titre de « Until death to us part », témoin de l\u2019importance accordée aux deux artistes à l'étranger.Le son anglais, moins proche de l\u2019esthétique pop-rock étasunienne que Céline Dion, ne semble pas avoir obtenu le succès de sa consoeur.Voisine reviendra périodiquement en France vers la fin des années 1990 invité lors des talk-shows ce qui montre encore une fois que c\u2019est la présence d\u2019un artiste sur le sol hexa- gonal qui contribue à nourrir les ventes du disque et le succès de l\u2019artiste.Conclusion Enfin, si la poésie vocale a été et est encore le médium via lequel le Québec est arrivé à se faire connaître par sa participation à l\u2019élaboration d\u2019une référence collective, et habilement subjuguer les publics français, c\u2019est en fait par son caractère d\u2019expansion : c\u2019est parce que les artistes français se sont fait acclamer et copier au Québec et que des entreprises éditoriales à l\u2019origine française (la Bonne Chanson) sont arrivées à s\u2019introduire dans les foyers et les classes primaires de l\u2019ensemble du Québec et un peu partout en Amérique du Nord francophone.L\u2019essor de la culture chansonnière québécoise passe par la diffusion de l\u2019art lyrique au début du siècle, dont la trajectoire des acteurs est soumise à une contrainte, celle de devoir se produire à l\u2019étranger pour se faire connaître.Dans les années i960, les acteurs contrôlent davantage leur trajectoire, montrant ainsi le passage d\u2019une domination culturelle à une certaine émancipation dont les motivations font voir l\u2019évolution15.Les stéréotypes vont d\u2019une époque à l\u2019autre véhiculer le combat autour duquel s\u2019organisent les revendications du peuple canadien-français : la fidélité aux traditions et la résignation chrétienne d\u2019une part et la lutte contre les servitudes imposées par le destin d\u2019autre part10.Ce va-et-vient interprétatif est jumelé à des sentiments de nostalgie qui vont se transformer en exotisme une fois que le Québec aura atteint une certaine autonomie17.15\tNous nous inspirons en partie des concepts à'endorégulation et d'exorégulation de Gilles Ritchot, 1999 : p.29.16\tVoir Jacqueline Gerols, 1984 : p.261.17\tVoir à ce sujet J.Gerols, 1984 : 315 ss.et Michel Beniamino, 1999. 92 BIBLIOGRAPHIE BÉNIAMINO, Michel, La francophonie littéraire; essai pour une théorie, Montréal [et] Paris, L\u2019Harmattan, 1999, 462 p.(collection « Espaces francophones »).CALVET, Louis-Jean, « Alors, la chanson française », le Français dans le monde, août-sept.1977, n° 131, p.6-8.GAGNÉ, Marc, Itinéraires 1, Propos de Gilles Vigneault, Montréal, Nouvelles Éditions de lArc, 1974, 127 p.GAGNON, Lysianne, « La chanson québécoise » Europe, février-mars 1969, nos 478/479, p.238-246.GALARNEAU, Claude, La France devant l'opinion canadienne (iy6o-i8ij), Québec, Les Presses de l\u2019Université Laval; Paris, Librairie Armand Colin, 1970, 401 p.GÉROLS, Jacqueline, le Roman québécois en France, Montréal, Éditions Hurtubise HMH, 1984, 363 p.GODBOUT, Jacques, Un cœur de rockeur, cent cinquante textes de chansons précédés d\u2019un commentaire de Jacques Godbout, Montréal, Éditions de l\u2019Homme, 1988, 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raison du futur, Paris, Éditions Didier Carpentier, Montréal, Éditions Saint-Martin, 1999, 223 p. 93 Discographie sélective de chanteurs québécois connus en France (Remerciements à Yan Rioux de La Librairie du Québec (Paris) qui nous a fourni les références de ces titres).-\tLECLERC, Félix : Félix Leclerc [coffret double).Philips 846 422-2 -\tLEVESQUE, Raymond : Québec love.Unidisc Music AGEK-2207 -\tJULIEN, Pauline : Pauline Julien chante Raymond Lévesque.Gamma, UBK-4096 -\tCHARLEBOIS, Robert : Doux sauvage.La Tribu, TRIB21613 -\tCHARLEBOIS, Robert : Fu man chu.GSI, SNC 807 -\tVIGNEAULT, Gilles : Le chant du portageur.GSI, GVNC-1821 -\t[Collectif (textes de Gille Vigneault)] : Un trésor dans mon jardin, la Montagne secrète.Zero 5 éditions (dis Zéro 5 éditions), 74321 917072 (9) [pour les enfants] -\tLA BOTTINE SOURIANTE : La Mistrine.Mille-pattes (dis.L\u2019autre distribution), MPCD-2038 -\tVOISINE, Roch : Higher.RV international, 74321-96947-2 -\tLEMAY, Linda : Les lettres rouges.WEA, 2 44828 -\tPELLETIER, Bruno : Un monde à l'envers.Disques artiste, arcd-121 -\tJORANE : Vent fou.Tacca musique, tacd-4513 -\tMOFFATT, Ariane : Aquanaute.Audiogram, ADCD 10155 -\tDESJARDINS, Richard : Boom Boom.Foukinik, FOUBB2 (a vécu en France et y fait régulièrement des tournées, et y est très estimé dans les milieux de la chanson, souvent cité aux côtés des représentants de ce que l\u2019on nomme le chanson néo-réaliste, auteur de Quand j\u2019aime une fois, j'aime pour toujours reprise avec succès par Francis Cabrel) -\tPOLEMIL BAZAR : Chair de lune.Pomme zed, POZ2201 -\tKALIROOTS : Rien à perdre.Leila, CPLCDSP-40 (groupe reggae avec un chanteur français et qui fait son petit bonhomme de chemin sur la scène reggae francophone) -\tLHASSA : La llorana.Tôt Ou Tard (dis.Warner), 3984-22319 (n° 1 des ventes world de la FNAC (boutiques multimédia françaises) durant plusieurs mois) TRANSLATEX , Communications' RÉDACTION \u2022 RÉVISION \u2022 TRADUCTION Claude Ghanimé 1669, rue Cartier, Longueuil (Québec) J4K 4E2 Téléphone : (450) 463-0204 \u2022 Télécopieur : (450) 463-0227 Courriel : translatex.com@sympatico.ca ie Rassemblement pour un Pays Souverain Unum Quebec Patria Nostra Est Québec, notre seule patrie C.P.306, succursale C, Montréal (Québec) H2L 4K3 Tél.: (450) 491-5437 Courriel : roy.b@videotron.ca - Site internet : www.rpsquebec.qc.ca Allard & Carrière SOCIÉTÉ NOMINALE COMPTABLES AGRÉÉS Pierre Allard, c.a.8175, boul.St-Laurent, 3e étage, Montréal (Québec) H2P 2M1 Téléphone : (514) 385-6601 \u2022 Fax : (514) 385-6177 Courriel : allardp@qc.aira.com Sansregret, Taillefer & Associés inc.Cabinet en assurance collective de personnes info @ sta-conseil.com www.sta-conseil.com 178, rue Sainte-Marie Télécopieur : (450) 471-0026 Téléphone : (450) 471-2662 Terrebonne (Québec)\t(514)355-7923\t(514)355-7869 J6W 3E1\t(800) 782-5799 Vous vous sentirez bien conseillé.Les conseillers d\u2019OPTIMUM PLACEMENTS®* mettent toute leur compétence à votre profit.Un 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La Société Saint-Jean-Baptiste du Centre-du-Québec B 449 rue Notre-Dame, Drummondville (819) 478-2519 ou 1 800 943-2519 Organisme d\u2019entraide et de fierté québécoise ! Plus de 31 000 membres au Centre-du-Québec SOCIÉTÉ SAINT-JEAN-BAPTISTE DE MONTRÉAL Maison Ludger-Duvernay 82, rue Sherbrooke Ouest, Montréal H2X 1X3 Tél.: (514) 843-8851 Télécopieur : (514) 844-6369 Mouvement national des Québécoises et Québécois Le réseau de la fierté québécoise 2207, rue Fullum, Montréal (Québec) H2K 3P1 Tél.: (514) 527-9891 Télécopieur : (514) 527-9460 Courriel : mnq@mnq.qc.ca Site internet : mnq.qc.ca Souveraineté du Québec jCanyue française Tête nationale Assurance ( 7 Société 'jf! Saint-Jean-Baptiste deh MAURICIE vie mm » s 9 J b»®ur i c A a.\t.c® 37S~mêi o LIRE \t \t \t \t \t \t \t \t \t \t \t \t 98 EN PRIMEUR Christian Vézina ILS NE DEMANDAIENT QU\u2019À BRÛLER1 SPECTACLE HOMMAGE À GÉRALD GODIN Poèmes de jeunesse, poèmes de ministre, poèmes d\u2019amoureux et de prisonnier politique, poèmes d\u2019aphasique et de ressuscité, poèmes d\u2019espoir acharné : Ils ne demandaient qu\u2019à brûler c\u2019est un peu l\u2019histoire récente du Québec et d\u2019un seul homme, en chair et en mots.Du théâtre à vif, étonnant mais accessible, bousculant mais tendre, contemplatif et passionné, bref, à l\u2019image de notre poète ministre.Christian Vézina n\u2019en est pas à ses premières expériences de théâtre poétique, peu s\u2019en faut! Les oeuvres d\u2019Henri Michaux, Jacques Prévert, Jacques Ferron, Grand\u2019bois, Garneau jalonnent déjà son singulier parcours.Ce que notre poète et homme de scène nous propose aujourd\u2019hui, c\u2019est un spectacle résolument théâtral, une lecture en 3D de l\u2019œuvre poétique de Gérald Godin.À l\u2019été 2001, je lisais le coucher de soleil sur l\u2019Étang-des-Caps, aux Iles-de-la-Madeleine.Mais ma rêverie parfois me faisait froncer les sourcils.Je venais de me faire un ami exigeant : il était à mes côtés sur la véranda.C\u2019était un gros bouquin à peine entamé et qui déjà voulait devenir théâtre.1 Ils ne demandaient qu'à brûler, Montage, mise en scène et interprétation Christian Vézina; scénographie et éclairages Christian Fontaine; costumes Claudia Gendreau; bande sonore Christine Boillat.Présenté au Théâtre de la Bordée (novembre 2003), au Petit Théâtre de Sherbrooke (mars 2004) et au Théâtre La Chapelle (saison 2003-2004).Je tiens à remercier la Succession Gérald Godin et l\u2019Hexagone pour leur gracieuse collaboration. 99 Le livre s\u2019intitulait ILS NE DEMANDAIENT QU\u2019À BRÛLER.André Gervais y avait réuni l\u2019œuvre poétique de Gérald Godin Un travail magnifique.Cette anthologie publiée par l\u2019Hexagone se lit presque comme une biographie.La poésie de Godin m\u2019a bousculé, fasciné, l\u2019homme m\u2019a plu ; je savais ce qu\u2019il me restait à faire.Depuis plus de quinze ans, j\u2019exerce l\u2019insolite et merveilleux métier de comédien metteur en scène de poésie.Tout de suite, j\u2019ai pressenti que cette aventure en serait une vraie, aussi risquée qu\u2019exaltante.Bien sûr ce n\u2019était pas gagné d\u2019avance avec Henri Michaux non plus.Pas plus qu\u2019avec GrandBois, Ferron, Rilke ou Maïakowski.Mais vraiment ce Godin.son style hachuré, polymorphe (certains poèmes ont en soi l\u2019allure de collages !), son plaisir à déstabiliser le lecteur, son enracinement dans le concret de l\u2019histoire récente du Québec, cet engagement inébranlable, le festival des niveaux de langage de cette œuvre aux accents populaires, pourtant très raffinée ; il y avait là de quoi inquiéter un peu le comédien que je suis.Mais surtout, il y avait de quoi me mettre en appétit ! De plus, me disais-je, je ferai œuvre utile, celle de se faire rencontrer un grand poète et le grand public.Celle aussi de rappeler que notre homme ne fut pas un politicien qui écrivait des poèmes à la sauvette mais bien un grand poète qui fit de la politique par conviction.Pour relever ce défi, me sont venues quelques idées se révélant à l\u2019usage, fort efficaces.D\u2019abord la scénographie.Essentiellement constitué d\u2019échafaudages, le décor se veut une métaphore de l\u2019œuvre de Godin.C\u2019est le pays à bâtir, le monde à transformer.À ses structures fantasques s\u2019agrippent des projecteurs éclairant la scène de façon souvent surprenante, tel Godin changeant brusquement pour un seul vers le je en il et l\u2019indicatif en passé composé ! Une fenêtre TOO sur le monde (une vraie fenêtre qui sert aussi d\u2019écran à diverses projections.) va et vient dans le spectacle, fenêtre par laquelle notre personnage-poème contemple ce pays qu\u2019il aime douloureusement, ce pays tout sauf abstrait, pays aimé prénom par prénom, rue par rue, coucher de soleil sur le fleuve par coucher de soleil sur le fleuve.J\u2019ai parlé de personnage-poème parce que je tiens absolument à souligner que sur scène, je ne joue pas Gérald Godin.Je tente de devenir sa poésie, de l\u2019incarner avec le plus de vérité possible.Rien de plus, rien de moins.C\u2019est d\u2019ailleurs le mandat que je me suis donné il y a quinze ans : amener le poème sur scène avec autant de soin que s\u2019il s\u2019agissait d\u2019un texte de théâtre, en utilisant toutes les ressources de la mise en scène et du jeu.C\u2019est ainsi que la poésie peut se révéler et devenir accessible à un public plus large que le cercle des seuls lettrés.Je n\u2019aime pas prêcher pour des convertis.Autre particularité de ILS NE DEMANDAIENT QU\u2019À BRÛLER : le régisseur est sur scène avec moi et s\u2019intégre dans la trame dramatique du spectacle, manipulant à vue différents accessoires, transformant avec moi le décor ! Encore là la métaphore n\u2019est pas loin.Notre poète et ministre n\u2019était pas l\u2019homme des tours d\u2019ivoire : il était près des gens.La magie du théâtre et de la poésie n\u2019a pas besoin de mystère pour opérer.Si je vous raconte tout cela aujourd\u2019hui dans ces pages, c\u2019est notamment pour en venir à l\u2019ultime difficulté rencontrée dans cette aventure.Celle-ci n\u2019est pas d\u2019ordre artistique mais médiatique.Est-ce la souveraineté ?Est-ce la personne de Gérald Godin ?Toujours est-il que malgré que nous en soyons cette année à souligner le dixième anniversaire de la mort de ce citoyen d\u2019un engagement exemplaire, les médias se font vraiment fort discrets quand vient le temps de parler TOI de ce spectacle.Et c\u2019est une première pour moi.Depuis belle lurette, mon travail attire l\u2019attention des critiques et l\u2019intérêt de nombreux médias (Voir mon site www.christianvezina.qc.ca), mais quelque chose est différent cette fois.Paraîtrait-il que la souveraineté n\u2019a pas la cote.M\u2019est avis que ce sont les débats constitutionnels stériles qui ennuient, certainement pas le verbe haut et fraternel de Gérald Godin.Quelqu\u2019un m\u2019a même dit que ce n\u2019était pas un sujet très « sexy » ! Je lui ai demandé s\u2019il croyait que les Hollandais trouvaient « sexy » de se préoccuper de leurs digues.Pas sûr.Pourtant lorsqu\u2019on est bâti sous le niveau de la mer a-t-on vraiment le choix ?Le Québec est une hollande culturelle bâtie sous le niveau d\u2019une mer anglophone ; et comme elle, c\u2019est ce qui fait sa précarité qui fait aussi sa richesse, sa singularité.Le plus drôle dans tout cela, c\u2019est que mon spectacle n\u2019en est même pas un sur la souveraineté mais sur l\u2019œuvre d\u2019un poète qui n\u2019a pas voulu se contenter de construire seulement qu\u2019avec des mots.Enfin ! S\u2019il a pu échapper à l\u2019aphasie, mon spectacle peut sans doute échapper au silence.Passez le mot.Voici le poème terminant le spectacle.À cet unique moment, je me suis permis de mêler mes mots à ceux-là de Godin, le temps d\u2019un bref hommage.Gosser des totems de mots Toute sa vie La ripe du cœur qui pogne en feu Les voir brûler Écrire encore dans leurs cendres Avec le bout noirci du bâton Se tatouer au charbon Refaire ses peintures de guerre Frapper le sol de son pied gauche et de sa canne 102 Et voir jaillir du grand brûlé les arbres verts Le crâne ouvert Fontanelle à la hache Et gicle la lumière de l\u2019enfance indomptée ! Aimer la vie tellement qu\u2019elle en frissonne Aimer la vie assez pour vouloir lui offrir un pays Un soir après souper Entre deux casseaux de baisers blancs moutons Tout un pays planté des vignes de vigueur De bleuets en sueur Pays par et pour elle Pays par et pour ceux qui sont nés pour ne jamais s\u2019arrêter de naître Les arrivés du bout du monde Les femmes avec un globe terrestre dans le ventre Ou dans le cœur Les bûcheux qui comptent pas les heures Les fronts de bœufs les ümides courageux les étemels indignés Les élégants pestiférés Les poètes ministres les livreurs en bycik les concepteurs de site web Les analphabètes ridés penchés sur leur cahier d\u2019école Les ti-culs qui flottent dans leurs rêves à grand\u2019manches Les aphasiques intarissables Les revenants les amoureux et les ressuscités qui se promènent en bedaine comme des dieux d\u2019Égypte au milieu du précieux été Oui par et pour tout ceux qui ne demandent qu\u2019à BRÛLER.(Christian Vézina/Gérald Godin) 103 LIRE LES REVUES Alexis Lapointe* Revue Argument Numéro 2, vol.5 Dossier : L\u2019ADQ : la nouvelle donne politique Dans un numéro paru au printemps 2003 mais préparé bien avant les élections du 14 avril, la revue Argument nous offre un dossier où de jeunes auteurs tentent de comprendre le sens de l\u2019émergence de l\u2019ADQ dans le paysage politique québécois.Une idée fondamentale du projet originel d\u2019Argument étant de favoriser la tradition de l\u2019essai « dans un monde intellectuel de plus en plus soumis aux exigences de l\u2019écriture savante et universitaire » (p.19), le dossier nous est présenté comme une « enquête » constituée de libres analyses.Les contributions, regroupées en deux parties : « L\u2019ADQ, parti de la jeunesse ?» et « L\u2019ADQ dans l\u2019horizon québécois et au-delà », n\u2019occupent que soixante-deux pages sur cent quatre-vingt-deux, la différence revenant aux contributions libres de Joseph-Yvon Thériault, Marc Chevrier, Francis Dupuis-Déry, Florence Piron, Lucien Pelletier, à un entretien avec Pierre Manent et à un débat autour du livre d\u2019Emmanuel Kattan Penser le devoir de mémoire.* Étudiant, Université de Montréal. 104 Il est vrai que ceux qui développent après coup une réflexion sur des événements passés ont moins de chances de se tromper que les acteurs qui, le nez collé sur l\u2019actualité à la fin de l\u2019été 2002, s\u2019adonnaient au commentaire audacieux et à la prospective.Il serait cependant injuste et de bien mauvaise foi de discréditer les analyses du dossier d\u2019Argument sous prétexte que les événements ne leur donnent pas raison.Un principe de générosité nous invite plutôt à lire le dossier à la lumière des contributions libres qui permettent, au-delà de l\u2019inactualité des exemples auxquels le dossier fait référence, de porter un regard original sur la situation politique du Québec.L\u2019ensemble du numéro soulève, par la manière dont les textes s\u2019éclairent et se répondent, des questions importantes qu\u2019il importe de mettre en évidence si l\u2019on veut préserver la pertinence du dossier consacré au « phénomène adéquiste ».Le dossier s\u2019ouvre sur une contribution de Raphaël Arteau McNeil qui tente de définir la « jeunesse » en question en s\u2019appuyant sur les films Québec Montréal et La moitié gauche du frigo.Pour Arteau McNeil, l\u2019ADQ est l\u2019expression politique de la dépolitisation et de la résignation, de l\u2019abandon du politique vers l\u2019économique, de la désillusion amoureuse, du pragmatico-hédonisme et de l\u2019égoïsme.Un constat semblable est posé par Guillaume Lavallée pour qui les jeunes entrepreneurs, les intellectuels critiques et les citoyens des régions sont la clientèle cible d\u2019un parti qui prône une meilleure gestion tout en se dégageant des questions proprement politiques.Sur la question du désengagement, Dave Anctil porte un regard un peu moins obtus en soulignant qu\u2019une résignation plus généralisée est à l\u2019œuvre dès 1995, relevant assez justement le rôle de « l\u2019oubli de convaincre nos vieux » dans la défaite référendaire (p.30). 105 Comme le fait remarquer Daniel Tanguay, personne ne répond directement à la question, « comme si l\u2019association de l\u2019ADQ à la jeunesse irritait quelque peu les principaux concernés » (p.20).En effet, la question de la « jeunesse » semble être, dans ce cadre du moins, éminemment problématique.Dans l\u2019ensemble des textes elle est ou bien carrément évitée, ou bien intégrée au sein d\u2019un discours sur la gauche politique ou les mouvements anti-mondialisation (Lavallée, Dupuis-Déry).Une telle perspective sur la montée de l\u2019ADQ est évidemment faible, car elle manque un enjeu fondamental du phénomène qui a pu être interprété, à l\u2019automne 2002 et jusqu\u2019au début de la campagne électorale, comme un « souffle sur les vieux partis » (Labbé et al, p.44).Ce sont, de manière fondamentale, les relations que nous entretenons avec la modernité québécoise et l\u2019histoire, qui doivent déterminer l\u2019émergence de l\u2019ADQ dans un horizon politique plus vaste, dépassant l'oscillation droite/gauche caractéristique d\u2019un débat politique « sain ou normal ».C\u2019est parce qu\u2019ils pensent, à divers degrés, en ces termes que Joseph-Yvon Thériault, Florence Piron, Marc Chevrier et les auteurs réunis autour du livre Penser le devoir de mémoire d\u2019Emmanuel Kattan contribuent à clarifier la compréhension du phénomène.Pour Florence Piron dans sa contribution « L\u2019État et ses citoyens-clients », c\u2019est la remise en question de la pertinence de la question de la place du Québec à la table des nations qui est occultée au profit d\u2019une nouvelle approche clientéliste.Dans une perspective plus large, Marc Chevrier voit le « gouvernement par sondages » comme un symptôme d\u2019une culture où le sens de l\u2019idéal s\u2019est étiolé pour être remplacé par l\u2019image.Son essai isole différentes manifestations de la « mimésis contemporaine » : le gouvernement par sondages, la pluralité identitaire ou « le marché des identités », io6 la vie en direct projetée sur les écrans et l\u2019école subvertie qui devient un milieu d\u2019expression de la subjectivité de l\u2019enfant.Éric Bédard et Jean-Philippe Warren mettent tous deux l\u2019accent sur le « ressentiment adéquiste », qui se manifeste pour Bédard dans les « discours durs et sans nuance », et pour Warren par le fait que l\u2019ADQ est un parti d\u2019ambivalence et de contradictions.Or il semble que ce que ces auteurs appellent le ressentiment adéquiste témoigne d\u2019un malaise avec l\u2019histoire et la mémoire qui sont constitutives d\u2019une forme d\u2019identité collective.C\u2019est cette identité qui était incarnée, selon Gilles Labelle1, par le parti de l\u2019autonomie -une catégorie empruntée à Marcel Gauchet - et qui prenait la forme concrète d'une philosophie de l\u2019histoire.Le Parti québécois, lieu de cette « synthèse hégéliano-marxiste », n\u2019ayant pas connu d\u2019adversaire, il s\u2019ensuivit un phénomène d\u2019exacerbation de la colère antithéologique, qui mina toute forme de représentation des rapports sociaux en termes de verticalité.C\u2019est, pour Gilles Labelle, le sens de ce passage opéré par l\u2019ADQ, de la représentation politique vers la « représentativité » le lieu où une multitude de relations contractuelles particulières ont rendu obsolète la notion d\u2019espace politique.Le thème de la mémoire, en filigrane dans les contributions précédentes, se trouve au centre du débat entre Jacques Beauchemin, Anouk Bélanger et Julien Bauer autour du livre d\u2019Emmanuel Kattan, Penser le devoir de mémoire2.Reprochant à Kattan de se borner à thématiser le rôle de la mémoire dans la production du lien social, Beauchemin met en évidence les incidences politiques du concept de « droit-à-la-mémoire », qui donne lieu à de nouvelles formes de 1\t« De la philosophie de l\u2019Histoire au règne de la société civile », 75-81 2\tParis, PUF, 2002. 107 revendications, relatives par exemple à des situations passées de discrimination systémique.Pour Anouk Bélanger, il n\u2019y a pas, contrairement à ce que laisse croire l\u2019ouvrage de Kattan, de modèle unique du devoir de mémoire.En effet, la mémoire est pour elle le lieu de conflits, de luttes de pouvoir et de domination.Julien Bauer, soulignant au passage l\u2019intérêt de certaines distinctions faites par Kattan, s\u2019attarde plus particulièrement, sans toutefois y rester confiné, au paradigme juif du devoir de mémoire, au sein duquel la question la plus discutée fut certainement de savoir si la Shoah constituait une singularité historique indépassable.De manière presque grossière, le numéro trahit le moment de sa composition car on ne pouvait parler d\u2019une montée de l\u2019ADQ qu\u2019après les élections partielles du 17 juin 2002.Il faut tout de même accorder aux artisans d\u2019Argument que le problème historique demeure.Bien que certaines contributions manquent de peu le piège qui consiste à épiloguer sur les questions identitaires, certains collaborateurs, comme Joseph-Yvon Thériault et Mathieu Bock-Côté, insistent sur les conséquences mémorielles et historiques qui découlent de notre existence comme petite nation.Ces deux contributions nous semblent fondamentales pour comprendre cette soi-disant énigme de l\u2019émergence de l'ADQ.Bien plus que les conditions d\u2019apparition d\u2019un « nouveau fascisme » ou d\u2019un « débat normalisé droite/gauche », c\u2019est le malaise avec l\u2019histoire qu\u2019il importait de souligner dans ce dossier.Il ne fallait donc pas, pour être pertinent, répondre directement à la question posée car l\u2019oubli de l\u2019histoire n\u2019est pas l\u2019apanage de la jeunesse.En manquant la cible de « la jeunesse » Argument touche, fort heureusement bien que de justesse, le problème de la condition historique de la nation québécoise.? io8 LIRE LES ESSAIS ALAIN DUBUC, GEORGES ERASMUS ET JOHN SAUL, SOUS LA DIRECTION DE RUDYARD GRIFFITHS Dialogue sur la démocratie au Canada, préface d\u2019André Pratte, Boréal, 2003, 167 p.C\u2019est en 2000 qu\u2019a débuté le programme de Conférences Lafontaine-Baldwin, afin de permettre à des penseurs de renom de venir disserter sur les grands problèmes de la démocratie au Canada.Les conférences ici présentées regroupent les trois premières années de l\u2019événement, avec le populaire essayiste torontois John R.Saul (2000), Alain Dubuc (2001), éditeur du journal Le Soleil, et George Erasmus (2002), ancien chef de l\u2019Assemblée des Premières Nations.De nature très politique, le cycle de conférence est une initiative conjointe de son Excellence John R.Saul et du très nationaliste Institut du Dominion, dont le directeur, par Rudyard Griffith, a pris en charge la direction de l\u2019ouvrage.Les conférences sont entrecoupées de discussions libres entre les quatre hommes, qui se déroulent dans un style animé, malgré une tendance à l\u2019éparpillement.La première chose qui frappe à la lecture de l\u2019ouvrage est que Rudyard Griffith et John R.Saul ont été incapables de convaincre un intellectuel québécois d\u2019envergure de participer à l\u2019entreprise.Puisqu\u2019il aurait été carrément indécent d\u2019inviter log Claude Ryan, ceux-ci se sont rabattus sur les deux principaux éditorialistes du groupe médiatique Gesca, Alain Dubuc du journal Le Soleil et André Pratte du journal La Presse, qui a pris la peine de rédiger une introduction.S\u2019il y a quelque chose de réjouissant derrière tout cela, c\u2019est que l\u2019honorable John R.Saul doit désormais, pour trouver un interlocuteur crédible au Québec, s\u2019adresser non plus à des intellectuels, mais bien au bras médiatique de Power Corporation, entreprise qui, on se doutera, est déjà gagnée à la cause.Le thème central du livre est que la tragédie démocratique que le Canada connaît présentement, à savoir l\u2019incapacité du système politique à générer l\u2019alternance et le monopole libéral sur le pouvoir fédéral, pourrait être surmontée par un retour à une « idée canadienne » qui aurait été avilie par les idéologues de la centralisation et les opposants au pluralisme.André Pratte écrit : « le Canada doit au contraire miser sur ce qui a toujours fait sa force.Son idée canadienne.Et pousser cette idée à son maximum.Cela devrait mener les institutions fédérales à reconnaître, dans les textes fondamentaux comme dans les structures et leur fonctionnement, l\u2019existence de plusieurs nations au Canada » (p.14).Curieuse affaire : le Canada aurait été basé sur une idée (celle de la reconnaissance de ses différentes nations), bien que celle-ci n\u2019ait jamais été actualisée.John R.Saul ajoute : « le Canada, qui est né d\u2019une vision plutôt intellectuelle de ce qu\u2019est un pays, n\u2019est pas un mauvais terrain pour réfléchir à l\u2019avenir de la citoyenneté.Nous reconnaissons les droits collectifs, nous reconnaissons les droits individuels, etc.La difficulté, c\u2019est que ce doit être une idée qui vous tient ensemble, non pas la race, ni la langue, ni le territoire.» (P- 63) Ce qui rassemble nos auteurs, c\u2019est, d\u2019une part, la fidélité à la tradition libérale et, d\u2019autre part, l\u2019art de ménager la no chèvre et le chou.Par exemple, tous s\u2019entêtent à voir dans le problème « Québec-Canada » celui de deux nationalismes qui s\u2019ignorent (des solitudes à proprement parler) plutôt qu\u2019un problème de subordination politique d\u2019un groupe culturel à un autre, à travers l\u2019intégration verticale du pouvoir politique canadien.Dubuc va jusqu\u2019à dire, par exemple, que « les nationalismes canadien et québécois sont de proches cousins ou même des frères siamois » (p.81).En mettant l\u2019accent sur l\u2019incompréhension culturelle, qui serait équivalente des deux côtés, il oublie de discuter le conflit politique qui sous-tend la querelle des nationalismes.Il oublie de mentionner que la centralisation politique est, aujourd\u2019hui comme en 1867, à l\u2019avantage du groupe culturel anglophone, majoritaire au niveau fédéral.On présente plutôt les choses comme si tous les Canadiens souffraient également du conflit entre les solitudes et de la consolidation de l\u2019État national canadien.Pourtant, une telle construction n\u2019est pas le résultat d\u2019un égarement historique, mais bien celui d\u2019une politique planifiée qui a toujours obtenu un large assentiment chez la majorité anglophone.La stratégie argumentative est la même pour tous les auteurs : l\u2019idée canadienne est un projet d\u2019acceptation de la diversité, du dialogue, le refus du modèle monolithique.« C\u2019est le concept de complexité qui fait la force de ce pays.Les conceptions du XIXe siècle cherchent à nier cette complexité au nom d\u2019une vision monolithique » (p.117), soutient John R.Saul.Celui-ci défend même l\u2019idée populaire selon laquelle il n\u2019existerait pas de « majorité anglophone » au Canada, puisque la population de langue anglaise est en fait composée de gens d\u2019origines irlandaise, anglaise, écossaise, qui habitent différentes régions et pratiquent différentes religions.La majorité anglaise serait alors une invention réductrice des nationalistes québécois.On critique simultané- Ill ment le gouvernement fédéral et les nationalistes québécois d\u2019avoir mis de côté cette tradition en cherchant à imposer une vision unitaire, monologique, exclusiviste, aux « gens du Canada [qui] acceptent très bien d\u2019avoir plusieurs identités à la fois » (John R.Saul, p.113).Derrière toutes ces formules incantatoires, légèrement démagogiques et surtout vides de contenu institutionnel, se cache en réalité l\u2019inconfort des auteurs face à la nature du système politique canadien.La réalité est que cet État est tout aussi national que les autres États occidentaux, que le gouvernement central détient le monopole de la force et la capacité d\u2019imposer sa volonté aux provinces et, plus particulièrement, au gouvernement du Québec et à sa population majoritairement francophone.Nous ne sommes pas dans un système post-souverain.L\u2019histoire du Canada est celle de la consolidation d\u2019un pouvoir central, capable d\u2019exercer sa souveraineté sur un territoire national.La situation actuelle n\u2019est pas extraordinaire, elle est la résultante tout à fait naturelle des rapports de force en place au XIXe siècle.Il n\u2019y a donc pas de bonne époque du fédéralisme canadien, où les rapports entre le fédéral et les provinces auraient été gérés de manière consensuelle.Nous avons affaire à un processus de construction étatique, c\u2019est-à-dire d\u2019intégration verticale de la violence publique, tout aussi banal que n\u2019importe quel processus de construction étatique.Être Canadien, c\u2019est accepter cet état de fait.Malgré leur appartenance à l\u2019élite libérale canadienne, nos auteurs partagent une inquiétude lucide quand à l\u2019avenir de leur pays.Ils doivent bien le reconnaître : puisque le système politique canadien est désormais incapable de générer l\u2019alternance, les luttes politiques n\u2019ont plus lieu à l\u2019intérieur de la Chambre des communes, mais à l\u2019intérieur du Parti libéral, entre les péronistes de droite et les péronistes de gauches : « Nombreux sont ceux qui ont déploré l\u2019éclatement 112 régional de la Chambre des communes.La persistance de ce phénomène constitue une condamnation sans appel des partis politiques d\u2019aujourd\u2019hui, désormais incapables d\u2019accommoder en leur sein les spécificités et les velléités d\u2019autonomie des régions et des nations qui composent le Canada.» (André Pratte, p.15) Les auteurs sont fascinés par cette situation inédite : il n\u2019existe plus, à l\u2019intérieur de la société canadienne, de force politique alternative, de sorte que « le Canada risque de se diriger doucement vers une nouvelle forme de démocratie, celle d\u2019un régime parlementaire à parti unique » (Alain Dubuc, p.104).Cette situation, que Paul Martin et Jean Chrétien regardent avec complaisance, n\u2019en est pas moins porteuse d\u2019un grand danger : puisque le destin du Canada est désormais lié à celui du Parti libéral, la chute de celui-ci entraînerait la désintégration du pouvoir central.C\u2019est sans doute pour cette raison que les cris de nos auteurs nous semblent si pathétiques : il n\u2019y a aucune force politique capable de porter les réformes ineptes dont ils se font les défenseurs (décentralisation, démocratie participative).Leur seule chance est d\u2019être récupérés par le Parti libéral lui-même, pour agrémenter ses débats internes, ce qui est d\u2019ailleurs le cas.La nomination de Mme Saul au poste de gouverneure générale du Canada demeure après tout un geste politique, un pas de plus dans la consolidation de l\u2019État national.Cette recherche d\u2019une sortie de secours, c\u2019est la quête d\u2019un exutoire pour une pensée contrainte à tourner en rond, éternellement incapable de fonder l\u2019ordre politique qu\u2019elle défend.La pensée politique en décomposition laisse sortir la pression dans la recherche effrénée de la proximité.C\u2019est une variante de ce que Marc Chevrier appelle justement la Mimesis1.« La démocratie canadienne fonctionne mal, parce 1 Marc Chevrier, Le temps de l'homme fini, Argument, Vol.5, N.2, printemps-été 2003, p.90-114. ii3 qu\u2019elle n\u2019est pas suffisamment participative ».Selon Alain Dubuc, le problème est que les Canadiens sont paralysés par de vieux mythes, ils doivent générer davantage de débats : « Confortés dans leurs dogmes et bercés par la facilité d\u2019une pensée unique, les Canadiens ont perdu l\u2019audace et l\u2019iconoclastic qui caractérisaient, par exemple, la démarche de celui dont ils se réclament encore, Pierre Elliot Trudeau.» (p.105) Si ces paroles n'étaient pas prononcées par l\u2019éditeur du Soleil, on pourrait presque les prendre au sérieux.En politique, le fait d\u2019inciter systématiquement les citoyens à s\u2019impliquer dans un « grand débat d\u2019idées » sert en général à masquer la perte d\u2019emprise sur les événements, l\u2019incapacité à incarner un leadership.Dans d\u2019autres cas, c\u2019est simplement de la démagogie.Cette recherche de la proximité prend également une autre forme, celle de la régionalisation, de la décentralisation ou de l\u2019asymétrie.La formule est tellement confuse que tous peuvent s\u2019en réclamer.En politique, il existe des confusions dont le rôle est précisément de générer des consensus autrement impossibles : « Un autre outil libérateur, c\u2019est la régionalisation.Je ne veux pas ici parler de décentralisation des pouvoirs ni de fonctionnement du fédéralisme - quoique je sois un partisan de la décentralisation des pouvoirs -, mais de quelque chose de plus profond, un état d\u2019esprit, une façon de percevoir la dynamique canadienne qui permettent aux régions de jouer un rôle comme lieu d\u2019initiative et de définition des identités » (p.105-106).Aussi bien dire une « intention morale ».Ces passages où Alain Dubuc traite de la décentralisation nous rappellent que son libéralisme politique débouche aussi sur un libéralisme économique, qui ne se démarque pas par son originalité et qui nous fait oublier que ce livre a été publié chez Boréal et non aux Éditions Varia : « Dans l\u2019histoire du Canada, les initiatives des régions, la concurrence qui s\u2019exerce entre elles, l\u2019émulation et l\u2019imitation ont largement contribué aux progrès cana- 114 diens » (p.106) Jean-Luc Migué et Léon Courville acquiesceront sans doute.Les auteurs adoptent une posture moralisatrice face à la centralisation canadienne.Celle-ci n\u2019est plus le résultat d\u2019une volonté politique, celle des Canadiens anglais de se doter d\u2019un État national fort, mais bien le résultat d\u2019une mauvaise intention politicienne ou d\u2019une idéologie dépassée : « il serait absurde de notre part de vouloir nous accrocher à tout prix à une idée que nous n\u2019avons jamais incarnée, au modèle monolithique qui appartient au XVIIIe siècle » (p.1x4).Selon John R.Saul, si le Canada prend aujourd\u2019hui la forme d\u2019un État national classique, ce n\u2019est pas à cause d\u2019une logique systémique à l\u2019œuvre depuis sa création, mais à cause de politiciens qui n\u2019ont pas compris l\u2019« idée canadienne ».C\u2019est ce qu\u2019on appelle donner une réponse morale à un problème politique.C\u2019est élégant dans les salons, mais ça laisse démunie la pensée véritablement démocratique.C\u2019est aussi oublier que le Canada est devenu ce qu\u2019il devait devenir.Il n\u2019est pas le fruit d\u2019un égarement, mais le résultat d\u2019une planification à la fois économique et démographique.Le Canada est bien le résultat de l\u2019idée canadienne.Benoît Dubreuil SYLVIE MÉNARD Des enfants sous surveillance.La rééducation des jeunes délinquants au Québec (1840-1950), Montréal, VLB éditeur, 2003, 247 P- Précisons d\u2019emblée : l\u2019éditeur aurait dû choisir un titre correspondant mieux au contenu du livre.Celui-ci porte en fait sur une mise en contexte historique des origines de l\u2019Institut Saint-Antoine, fondé à Montréal en 1873 pour la réforme des garçons délinquants, et sur quelques aspects de l\u2019évolution de cet établissement jusqu\u2019en 1909.L\u2019auteure espère ainsi éclairer « la première expérience québécoise en matière de contrôle de la délinquance juvénile » (p.19).Trois parties composent l\u2019ouvrage.Afin de mieux cerner les contours de la première politique québécoise de l\u2019enfance particulière, Sylvie Ménard retrace d\u2019abord l\u2019histoire des tractations ayant entouré la création de l\u2019Institut Saint-Antoine.Les lecteurs en franchissent ensuite les portes, et y découvrent qui sont les jeunes détenus et à quels régimes de formation et de vie ils sont soumis jusqu\u2019en 1909.Enfin, en quelques pages à peine, l\u2019auteure évoque comment la loi de 1910 créant la Cour des jeunes délinquants de Montréal a pu influencer le développement du réseau québécois des écoles de réforme et des écoles d\u2019industries, créées par la loi de 1869.Le sort des enfants s\u2019aggrave au moment de la révolution industrielle.Partout en Occident, les villes s\u2019emplissent de petits vagabonds, parfois carrément orphelins ou alors abandonnés par leurs parents ; pour survivre, ces jeunes sont contraints à la mendicité, au vol, et à pire quelquefois.Philanthropes, industriels et hommes politiques reconnaissent que la délinquance est reliée à la pauvreté des familles : mais jamais ils n\u2019envisagent comme solution une meilleure redistribution sociale de la richesse collective créée par l\u2019industrialisation.Pour enrayer la délinquance juvénile, ils ne voient que la répression ou la rééducation, et toute la réflexion est orientée par le coût que représente pour l\u2019État l\u2019une ou l\u2019autre de ces voies : comme le montre bien Ménard, les solutions choisies sont toujours celles qu\u2019on estime pouvoir garantir le maintien de l\u2019ordre social et la n6 protection de la propriété privée au moindre coût pour le trésor public.Lentement se fait jour l\u2019idée selon laquelle les enfants criminels ou susceptibles de le devenir ont moins besoin de punitions que de rééducation.En conséquence, même sans qu\u2019ils aient commis de délit, ou quelle que soit la gravité de leur offense, il s\u2019agit de les retirer de leur famille et de leur milieu, jugés délétères, afin de les placer dans un environnement « sain » assez longtemps pour qu\u2019ils puissent intégrer les valeurs qui les garderont à l\u2019avenir dans le droit chemin.Cela suppose que l\u2019État obtienne l\u2019élargissement de son pouvoir de contrainte sur les familles pauvres (et uniquement sur celles-ci), au détriment du principe sacré à l\u2019époque de la primauté de l\u2019autorité paternelle.En première partie, Sylvie Ménard retrace les formes qu\u2019a historiquement prises, au Canada-Uni puis au Québec, ce débat qui parcourt tout l\u2019Occident dans la seconde moitié du XIXe siècle.Il en ressort que le bras de fer entre partisans de la répression et partisans de la rééducation a longtemps retardé la création d\u2019institutions spécifiquement destinées aux enfants : après tout, la première prison canadienne de réforme à l\u2019intention des jeunes délinquants ouvre ses portes aussi tard qu\u2019en 1858, et se contente de n\u2019être qu\u2019un simple pénitencier pour mineurs.Dans ce débat, les Canadiens français sont absents : avant la Confédération, Ménard ne rapporte les propos d\u2019aucun de leurs leaders, ni laïcs ni ecclésiastiques.Elle n\u2019en donne pas la raison, mais c\u2019est peut-être, ainsi quelle le note incidemment, que les jeunes Canadiens français sont rarement emprisonnés : la délinquance est surtout l\u2019affaire d\u2019urbains, et Montréal étant pendant longtemps une ville majoritairement anglophone, les jeunes Irlandais, protestants et catholiques, se retrouvent 117 derrière les barreaux en beaucoup plus grand nombre que toute autre ethnie ou groupe national.Tout de même, les critiques à l\u2019endroit du système d\u2019emprisonnement des jeunes se font de plus en plus vives au cours des années i860.La rééducation ne peut se faire, selon les réformateurs, que dans des foyers nourriciers ou dans des établissements spéciaux, mais pas dans les prisons.Après la Confédération, le Québec est ainsi conduit à voter en 1869 une législation créant un système privé, mais subventionné, d\u2019écoles de réforme pour les délinquants ainsi que d\u2019écoles d\u2019industrie pour les enfants non délinquants mais en danger, exactement sur le modèle de ce qui existe alors en Angleterre, et pour les mêmes motifs d\u2019économies.L\u2019État québécois est ainsi le premier au Canada à sortir les jeunes des prisons et, d\u2019autre part, à se donner les moyens d\u2019intervenir plus largement dans les familles populaires pour en retirer les enfants « en danger » avant même leur première offense.Une caractéristique particulière du débat québécois concerne le caractère neutre ou confessionnel du système de rééducation.Selon l\u2019auteure, le législateur du Canada-Uni avait choisi de confier la gestion de la prison de réforme de l\u2019île-aux-Noix à une direction laïque, mais ce choix ne faisait pas l\u2019unanimité, notamment chez les catholiques ultramontains.Ménard cherche très fort à démontrer que l\u2019évêque Bourget a tout entrepris pour que les écoles de réforme et d\u2019industries créées par la loi de 1869 soient au contraire confessionnelles ; notamment en faisant venir de Belgique, dès 1865, des Frères de la Charité pour leur confier une œuvre proche de la rééducation et tenter par là de mettre le gouvernement devant le fait accompli.Elle établit un parallèle avec ce qui se passe dans le champ de l\u2019éducation où, à la même époque, le système scolaire devient entièrement confessionnel.Cependant, l\u2019historienne donne les éléments d\u2019information qui permettent aux lecteurs de concevoir une interprétation passablement différente de celle qu\u2019elle propose.En effet, durant toute les années 1850, les protestants s\u2019étaient opposés à la création d\u2019une prison commune publique et avaient exigé plutôt la création d\u2019établissements confessionnels, ayant remarqué que la majorité des détenus étaient catholiques (p.42) : quiconque connaît l\u2019histoire ne doute pas qu\u2019ils ne voulaient pas que l\u2019argent public soit dépensé « au profit » d\u2019une autre confession.En 1858, la prison de l\u2019île-aux-Noix ouvre ses portes, mais même si elle est située au Québec et que la majorité des jeunes détenus y sont des Irlandais catholiques, le directeur laïc choisi par le gouvernement du Canada-Uni est, bien concrètement, un Anglo protestant du Haut-Canada.Lorsqu\u2019il s\u2019agit de lui trouver un successeur, les journaux anglophones et les employés de l\u2019établissement, pratiquement tous anglophones, manifestent une haine ethnique explicite (p.75) en refusant d\u2019accepter le nouveau directeur francophone (et catholique).De nouveau, les protestants de Montréal réclament alors des institutions confessionnelles : il ne sont prêts à accepter des institutions publiques et laïques que si elles sont dirigées par des Anglo-protestants.S\u2019ils ne peuvent obtenir cette garantie dans une province majoritairement francophone et catholique et où, suite à l\u2019urbanisation des Canadiens français, les jeunes détenus sont non seulement massivement catholiques mais même de plus en plus souvent Canadiens français, alors ils se mobilisent en faveur d\u2019un système strictement confessionnel (p.81).On sait aussi que c\u2019est à l\u2019instigation de cette puissante communauté, et non à celle de l\u2019épiscopat catholique que l\u2019article 93 protégeant la confessionnalité scolaire au Québec fut introduit Tig dans l\u2019Acte de l\u2019Amérique du Nord britannique.Autrement dit, bien que Mgr Bourget ait été indéniablement un homme entreprenant, plein d\u2019influence et tout à fait en faveur de la confessionnalité des institutions, c\u2019est aux Anglo-protestants avant tout, qui ont toujours refusé de participer à des institutions qu\u2019ils ne contrôleraient pas, que le Québec doit son double réseau institutionnel.Dans la deuxième partie de l\u2019ouvrage, l\u2019auteure étudie d\u2019abord les flux et reflux des admissions à l\u2019Institut Saint-Antoine.Pauvres jeunes ! Les visées de rééducation sont toujours soumises aux impératifs pécuniaires.Le gouvernement trouve-t-il que l\u2019Institut lui coûte trop cher : il passe des règlements pour limiter l\u2019admissibilité.Cela arrive périodiquement, et notamment à partir de 1891, sans effet durable cependant.La surpopulation est une donnée avec laquelle les jeunes et les frères de la Charité doivent malheureusement compter régulièrement.Puis Ménard s\u2019intéresse aux régimes de vie et de formation.L\u2019Institut Saint-Antoine paraît respecter les standards internationaux les plus modernes de l\u2019époque quant à l\u2019hygiène, à la nourriture, à la vie commune, à l\u2019emploi du temps, à la formation religieuse et à la discipline.Ménard montre comment la scolarisation proprement dite est toutefois subordonnée, sauf pour les plus jeunes enfants, aux impératifs de l\u2019apprentissage d'un métier, susceptible d\u2019aider le détenu à vivre à sa sortie, et à ceux de la rentabilité, qui poussent les frères à confier la gestion de leurs ateliers de métiers à des entrepreneurs exploiteurs.Après la commission d\u2019enquête publique de 1893, les frères porteront une plus grande attention à la formation des jeunes détenus, afin de bien prouver au gouvernement et à l\u2019opinion publique qu\u2019ils sont capables de réellement réformer les enfants qui leur sont confiés. 120 Enfin, dans la dernière partie, très courte, Ménard brosse un panorama général du système institutionnel de rééducation au Québec.Il appert que c\u2019est seulement pour contrer la délinquance des garçons, considérée comme la plus dangereuse pour la propriété et l\u2019ordre social, que l\u2019État accepte de dépenser un peu.En conséquence, les écoles d\u2019industries, destinées aux enfants non criminels, et les écoles de réforme pour les filles ne bénéficient que de subventions très chiches, tandis que les patronages ne reçoivent aucune aide de l\u2019État avant le XXe siècle.Dans cette section, l\u2019auteure cherche aussi à comprendre les différences entre les systèmes mis sur pied par les catholiques et les protestants.Ces derniers préfèrent investir ailleurs que dans le placement en écoles d\u2019industrie ou de réforme : en Ontario, le système strictement pénal reste en vigueur pour les jeunes beaucoup plus longtemps qu\u2019au Québec, en même temps que s\u2019y développe parallèlement un réseau de foyers nourriciers.Au Québec, les protestants investissent à partir de 1910 dans la création de cottages en milieu rural pour accueillir les délinquants de ces confessions auxquels on tente d\u2019apprendre les métiers de la ferme, tandis que le réseau catholique reste encore massivement institutionnel, urbain et promoteur de l\u2019apprentissage par les jeunes des métiers industriels, plus en phase avec le développement économique du Québec.Au total, il s\u2019agit d\u2019une étude intéressante, et qui montre bien qu\u2019en matière de traitement de la criminalité juvénile, le Québec s\u2019est distingué très tôt du reste du Canada.Cela sera-t-il possible encore longtemps ?Nous ne pouvons que l\u2019espérer.Lucia Ferretti, Université du Québec à Trois-Rivières. 121 PIERRE DUBUC « L'autre histoire de l\u2019indépendance », Éditions Trois-Pistoles, 280 p.Les folies de notre gauche idéologique Cet hiver le rédacteur en chef de l\u2019Aut\u2019joumal, M.Pierre Dubuc, a fait paraître un essai rafraîchissant et, somme toute assez audacieux.Un essai qui fait en quelque sorte le bilan des activités - de l\u2019activisme devrais-je dire - des divers mouvements idéologiques de gauche, dont le maoïste, qui ont grenouillé dans la mare de notre projet d\u2019affranchissement et qui ont détourné l\u2019attention vers la fameuse lutte des classes en des moments-clefs de nos affrontements nationaux.L\u2019ouvrage est rédigé par un écrivain qui ne peut être accusé de frayer avec les grandes élites bourgeoises : l\u2019Aut\u2019joumal prenant fait et cause pour le syndicalisme ouvrier.Cela lui donne ainsi une crédibilité à toute épreuve.Le bilan que M.Dubuc fait, dans son survol politique, n\u2019est pas joli.Comment autant de jeunes idéologues ont-ils pu si cavalièrement se désolidariser jadis d\u2019un mouvement qui cherchait à donner à notre peuple un salutaire élan ?Dans son étude détaillée et fort bien documentée l\u2019auteur montre comment les principaux mouvements de la gauche idéologique se sont efforcés de peindre la situation politique québécoise comme une simple lutte entre deux bourgeoisies - une folie indique l\u2019auteur ; alors qu\u2019à l\u2019évidence « la question nationale québécoise est fondamentalement la lutte d\u2019un peuple voulant s\u2019affranchir de son asservissement économique, politique et culturel ». 122 L\u2019auteur, par ailleurs, indique que diverses forces - policières entre autres - ont pu infiltrer les mouvements de gauche - dans le but évident d\u2019enlever au Parti québécois une partie de son impact et d\u2019éteindre son radicalisme.Cette division des forces ne devait-elle pas favoriser un certain statu quo colonial et donner crédit, par dessus le marché, aux divers « étapismes », aux divers atermoiements à la Claude Morin, ce conseiller du gouvernement à la solde de la police fédérale et que M.Dubuc examine de près ?Que serait-il arrivé, en effet, en 1980, se demande l\u2019auteur, « si la gauche avait fait sienne l'analyse de Pierre Vallières dans « L\u2019urgence de choisir », si elle avait investi le Parti québécois et cherché à y entraîner le monde ouvrier ?.la gauche aurait pu contrer l\u2019étapisme de Claude Morin.nous aurions eu droit à une véritable lutte de libération nationale.une victoire du Oui était possible.Il ne faut pas croire, montre encore Pierre Dubuc, que cette dislocation de l\u2019opinion n\u2019a pas de conséquences actuelles.La gauche québécoise, dit-il, continue de faire sienne cette idéologie (transformée en celle de la charte des droits et qui discrédite la réalité collective) selon laquelle « on élague toute référence historique et nationale ».C\u2019est le fameux « nationalisme civique », lequel, s'il reste dominant « fera gagner la droite par défaut ».Quoi qu\u2019il en soit des opinions rien, à mon avis, ne peut mieux montrer le tragique destin de notre récent vécu politique que cette lecture de « L\u2019autre histoire de l\u2019indépendance ».Une tragédie qui n\u2019est pas étrangère, comme le montre l\u2019auteur, au morcellement dont la gauche, ici comme ailleurs, est victime, en partie par sa faute ; une gauche qui 123 se laisse trop emporter par des rectitudes politiques et par des idéologies à la mode.jean-Pierre Bonhomme JACQUES CRANDMAISON Réenchanter la vie, Essai sur le discernement spirituel, tome 1, Montréal, Fides, 2002, 290 p.Comme l\u2019indique le titre, cet ouvrage présuppose que la vie actuelle est désenchantée, c\u2019est-à-dire qu\u2019elle n\u2019a pas de dimension religieuse.L\u2019auteur tente une démarche de réenchantement de l\u2019existence.Il s\u2019agit d\u2019essayer de reformuler de façon simple le contenu de la foi, de retrouver le sens des choses, de Dieu.Il essaie de trouver une façon pour l\u2019homme actuel de s\u2019ouvrir à la vie spirituelle.Il cherche une manière neuve de dire la vie spirituelle.Ce livre est le premier d\u2019un ouvrage qui en contiendra deux.L\u2019auteur se propose d\u2019exprimer une approche existentielle, chaleureuse de l\u2019expérience religieuse.Il parle même de « la poétique de la foi » qui permettrait de vivifier le discours religieux, de le rendre plus vivant et plus agréable.Il tente de « conjuguer le beau, le bon, le vrai, le libre et le juste », de renouveler l\u2019interprétation et la symbolisation de la foi.Il veut sensibiliser le lecteur à la mystérieuse ouverture de l\u2019âme humaine « sur l\u2019ineffable, l\u2019indicible, sur ces choses qui ne meurent pas où le croyant devine l\u2019horizon de Dieu, ou, à tout le moins, intuitionne un inconditionné qui échappe aux calculs et aux raisons de nos savoirs et de nos techniques les plus sophistiqués ».L\u2019ouvrage n\u2019est pas construit comme un traité rigoureux qui se proposerait d\u2019établir une démonstration II est fait de 124 réflexions sur la vie, de prières, de méditations, de poèmes, de citations de grands spirituels.Le lecteur n\u2019a qu\u2019à se laisser entraîner pour s\u2019introduire lentement dans une démarche spirituelle.Le deuxième tome présentera « un travail plus systématique sur les fondements et les pratiques du discernement spirituel, sur les enjeux cruciaux du tournant historique actuel du christianisme et du monde contemporain ».Jacques Grandmaison est un homme dont les connaissances sont très étendues.Il est un savant qui s\u2019exprime avec beaucoup de profondeur et de simplicité.Il est un esprit critique qui, s\u2019il dénonce les travers et les faiblesses de la société, sait aussi reconnaître la générosité et la grandeur quand il les rencontre sur le chemin de sa réflexion.Jacques Grandmaison, comme on le sait, est très engagé dans l\u2019aventure historique, sociale et spirituelle du Québec.Je suis persuadé que les lecteurs de L\u2019Action nationale seront heureux de lire les lignes suivantes que je cite un peu longuement parce qu\u2019elles constituent un heureux roboratif dans la grisaille québécoise actuelle : « On a dit de nos pères qu\u2019ils avaient été des pauvres types, des porteurs d\u2019eau, des résignés qui n\u2019avaient d\u2019autre but que de survivre.On a dit de nos mères d\u2019hier qu\u2019elles n\u2019avaient fait que des enfants, qu\u2019elles n\u2019avaient pas vécu leur vie de femme.On a dit de notre passé qu\u2019il n'avait été qu\u2019une suite d\u2019échecs et de défaites bénis par la religion et projetés dans un ciel illusoire.On a dit que nos villages et nos paroisses étaient des forteresses d\u2019isolement qui étouffaient les plaisirs et les désirs de la vie. 125 On a dit que nos écoles et nos hôpitaux étaient l\u2019œuvre d\u2019une charité détestable, méprisante, aux mains d\u2019un pouvoir religieux arriéré.On a dit qu\u2019il fallait se débarrasser de cette histoire honteuse, de cette société malheureuse, de ces familles nombreuses, de cette religion hideuse comme autant de défroques démodées et ridicules.Mais on n'a pas dit ce que nos pères et nos mères ont eu de courage, de foi et d\u2019humanité pour nous amener à ce qu\u2019on a de meilleur aujourd\u2019hui et de plus solide sous nos pieds.On n\u2019a pas dit ce qu\u2019ils ont su faire avec leurs dix doigts, avec leur cœur au ventre et leur travail acharné.On n\u2019a pas dit ce que nos mères ont pu réussir avec un rien de budget pour bâtir un foyer digne et humain.On n\u2019a pas dit ce que nos pères souvent humiliés ont eu de tendresse besogneuse, silencieuse, ingénieuse pour gagner notre pain.On n\u2019a pas dit que leur foi était l'âme, la force, le moteur, l\u2019élan de cette belle et rude fibre humaine qui a su affronter tant d\u2019épreuves et jeter les bases d\u2019un nouvel avenir livré à nos responsabilités » (p.265-266) Paul-Émile Roy FERNAND DANSEREAU Le cœur en cavale, Boréal, 2003 Nous connaissions Fernand Dansereau comme cinéaste et comme scénariste, notamment pour la télé-série Les Filles de Caleb.Il nous arrive aujourd\u2019hui avec un premier roman, où nous voyons que l\u2019homme a conservé son goût pour l\u2019histoire du Québec.La présence de l\u2019ex-cinéaste et de l\u2019ex-scéna-riste se fait toujours sentir, dans un style factuel, guère littéraire mais correct, et dans la multiplicité des « scènes », nar- 126 rées rapidement, où perce un dynamisme propre à la télévision et au cinéma.Cela se passe sur la rive-sud de Montréal en 1903.Damien Loranger est un homme veuf qui à cinquante-huit ans n\u2019a rien perdu de sa vigueur.Le Cœur en cavale rapporte les diverses péripéties que suscitera son projet de se remarier.Car qui épouser ?Loranger épousera-t-il une femme de son village, comme le voudrait bien son curé ?Ou prendra-t-il pour femme sa concubine, Simone, qui en rêve, elle qui vient d\u2019un milieu modeste, alors que Damien est un cultivateur et un homme d\u2019affaires prospère ?Enfin, pourquoi n\u2019épouserait-il pas une Anglaise, malgré les conseils de sa sœur religieuse et l\u2019opinion du village, comme il le pourrait après tout, étant donné les liens qu\u2019il entretient avec le milieu financier anglo-saxon de Montréal ?Il est clair que cela lui ferait accéder à encore plus de richesse et de pouvoir.C\u2019est à une soirée chez K.P.Rowell, magnat de Westmount, que Damien rencontrera sa fille, Alicia, âgée de seulement vingt-huit ans, et que, contre toute attente, ils s\u2019éprendront l\u2019un de l\u2019autre.Leur histoire d\u2019amour sera le nœud principal de l\u2019intrigue.À travers ce roman, où nous trouvons quelques traits propres aux années 1900, par exemple la situation attribuée à Damien de « fournisseur » local des Anglais dans la « réserve » canadienne-française (c\u2019est-à-dire par exemple que Damien voudra développer sur la rive-sud un réseau de transport contrôlé en hauteur par les Anglo-Montréalais), comment ne pas apercevoir d\u2019autres traits qui auraient été mieux assortis avec la Révolution tranquille, tels que la façon de concevoir la religion de Damien (Damien est visiblement agnostique ; il souhaite « jouer » avec Dieu), le bouddhisme d\u2019Alicia, le féminisme d\u2019Alicia (« les religions lui semblaient 127 imposer aux femmes des modèles de vie qui leur laissaient bien peu de liberté »), le vitalisme de Damien et son entrepreneurship demi-nationaliste (« f\u2019ai du goût pour la vie.J\u2019ai du goût pour le risque.Il me semble impossible d\u2019admettre que les Anglais sont meilleurs que nous ou que Dieu leur aurait réservé à eux seuls tous les plaisirs et à nous toutes les privations »).D\u2019une façon générale, nous sentons peu le passé de 1900 dans ce roman, Fernand Dansereau ayant peut-être oublié qu\u2019un roman n\u2019a pas le secours des images pour l\u2019évoquer.Il aurait fallu faire plus que de portraiturer en vitesse un curé et une sœur, auxquels Damien s\u2019oppose, qui confortent tous nos clichés de modernes sur les gens religieux de ce temps.Peut-être le cadre historique en aurait-il moins paru de façade.Au vrai, il ressort de la lecture du Cœur en cavale une impression de pâleur et d\u2019invraisemblance non seulement quant au passé, mais quant à toute l\u2019histoire.La psychologie des personnages est défaillante, malgré les passages en italique censés nous présenter l\u2019intériorité de ceux-ci.Nous croyons sur parole le romancier quand il nous dit qu\u2019entre Damien et Alicia ce fut le coup de foudre, car il aurait certes fallu mieux décrire un amour si impossible en apparence, tant à cause de l\u2019âge que de la culture des amants.Nous sommes surpris d\u2019apprendre la réaction de Simone au fait que Damien lui préfère autrui : il aurait encore une fois mieux fallu rendre compte de l\u2019ampleur de son amour pour que nous puissions accepter, comme lecteur, qu\u2019elle provoque un incendie très grave qui enlèvera la vie à la fille de Damien.Et que penser du deuil de Damien, où sa douleur n\u2019est jamais perceptible et dont il n\u2019est plus guère question ensuite.Le roman aurait pu raconter les mêmes choses et avoir deux cents pages de plus, qu\u2019il s\u2019en serait trouvé, rien doutons pas, de beaucoup 128 meilleur.Tel qu\u2019il est, la lecture en est finie que nous n\u2019y sommes jamais entrés.La fin du roman mérite qu\u2019on s\u2019y attarde, car elle est à l\u2019image, nous semble-t-il, de la vieille compromission et de l\u2019ambiguïté canadiennes-françaises, maintenant québécoises.N\u2019y a-t-il pas d\u2019abord du Maria Chapdelaine dans le renoncement étonnant de Damien à Alicia Roswell, dont il est épris mais avec qui le mariage signifierait l\u2019exclusion de la communauté.Damien renonce volontairement à Alicia, au désir donc, au nom d\u2019une certaine idée du devoir pour sa famille.Est-ce à dire qu\u2019il rompt ouvertement avec l\u2019Anglais et qu\u2019il fonde sur ce refus une autre affirmation ?Non.Damien, comme bien des Canadiens français, est aussi animé par une furieuse envie de s\u2019entendre et sa résistance est essentiellement passive.Il n\u2019épouse donc pas Alicia Roswell, mais bien Judith Pendleton, autre Anglaise, dont Damien découvrira cependant que la mère était une Acadienne catholique de Bathurst, ce qui sauve la face.Les enfants des deux parents ne s\u2019entendront cependant pas, ceux de l\u2019une parlant anglais, ceux de l\u2019autre français, et ils décideront de les envoyer dans des collèges différents, sans faire de choix clair en faveur de l\u2019une ou l\u2019autre des cultures.Damien s\u2019associera avec le père d\u2019Alicia Rowell pour fonder la première banque canadienne-française, sans toutefois être l\u2019actionnaire majoritaire, et entrer à l\u2019intérieur du groupe qui contrôle la Shawinigan Water & Power et deux papeteries.Il n\u2019y a donc ni refus complet de l\u2019insubordinaüon, ni fusion avec l\u2019Anglais où l'assimilation serait claire.Telle fut la situation du Canada français, et telle est celle encore du Québec.À défaut cependant de vrais choix dans la réalité, n\u2019aurait-il pas été souhaitable qu\u2019un roman nous indique une voie à suivre ?Sans devenir un roman à thèse, un roman qui n\u2019affirme aucune idée plus fortement que d\u2019autres est immoral.Il n\u2019y 129 a dans l\u2019ambiguïté de ce roman rien de fécond.Tout ce que nous nous demandons après avoir achevé notre lecture, c\u2019est : pourquoi ce livre ?Il y a un vague qui afflige et plus que d\u2019avoir connu une oeuvre d\u2019art, nous avons l'impression de ne nous être fait raconter qu\u2019une histoire, dénuée d\u2019aucune transcendance.?D ?Nous en étions à nous demander ce qu\u2019avait voulu l\u2019auteur en écrivant ce livre.Nous n\u2019y avions pas vu de « thèse ».Or, après quelques recherches, voici qui pourrait indiquer qu\u2019il y en avait une.Dans un article paru au Devoir, Fernand Dansereau explique que le Québec est pour lui appelé à la « vocation minoritaire ».Après la dépression causée par deux référendums perdants, voici une solution de rechange où faute d\u2019avoir réussi positivement, nous pourrions nous payer de mots et même prétendre à je ne sais quel statut de supériorité abstrait.Nous sommes là dans la mouvance des petites nations qui plus ou moins sauraient se passer d\u2019État pour exister et devraient montrer la marche à suivre dans le monde qui s\u2019en vient : celui où il y a affaiblissement des souverainetés nationales et globalisation.Ainsi le Québec, dans le monde qui s\u2019en vient, n\u2019aurait plus besoin de faire la souveraineté.La souveraineté aurait été quelque chose de nécessaire à seulement une époque, désormais close.Mais comment ne pas voir là-dedans le retour d\u2019une idée très vieille qu\u2019on aurait retapée : l\u2019espèce de supériorité immatérielle dont s\u2019est gaussé le Québec longtemps pour se dispenser d\u2019investir le champ terrestre et que d\u2019ailleurs Dansereau évoque dans son roman avec ironie.Mais Damien Loranger croit-il en être si loin, lorsqu\u2019il s\u2019allie avec l\u2019Anglais et fonde un foyer bilingue ?Cet entrepreneur, parangon de la minorité assumée, est-il donc si moderne qu\u2019il le croit ou ne nous 130 condamne-t-il pas à terme à la même soumission effective ?Nous voudrions poser à Fernand Dansereau cette question : qu\u2019est-ce que ça signifie, par-delà les jolis mots abstraits, la « vocation minoritaire » ?Au-delà du contexte de mondialisation, n\u2019assistons-nous pas plutôt chez nous à une entreprise de centralisation tous azimuts et de renforcement de l\u2019État fédéral Canadian ?Car c\u2019est le problème de toutes les solutions de rechange vagues, ne parlant jamais que des souverainetés nationales, de la mondialisation, des petites nations, annonçant le Futur avec un grand F et déclarant caduc tout le passé, que de devenir muettes et sans emprise sur la réalité dès qu\u2019il s\u2019agit de les appliquer un peu concrètement.Dans la réalité, les choses ne vont pas si vite et surtout, elles ne vont jamais si bien que les mots suffisent pour résoudre des conflits séculaires.jean-François Cloutier CHANTAL MAILLE Cherchez la femme, Trente ans de débat constitutionnel au Québec, Les éditions du remue-ménage, 2002, 205 p.Chantal Maillé est une théoricienne du féminisme radical.Dans cet essai, qui rend compte des résultats d\u2019une recherche sur la participation des « femmes » au débat constitutionnel depuis 30 ans, elle tente de définir une vision féministe de la question nationale, en proposant tout à la fois une nouvelle compréhension des représentations collectives et une reconsidération du principe de représentation dans la constitution de l\u2019espace public et du sujet politique.Passons rapidement sur l\u2019accessoire qui se veut l\u2019essentiel : les résultats de cette recherche, pour nous attaquer ensuite à i3i la thèse fondamentale portée par l\u2019ouvrage, soit la théorie de l\u2019identité proposée au chapitre i et la politique féministe telle que définie au dernier chapitre.Le débat constitutionnel est monopolisé par une caste politique composée d\u2019hommes blancs francophones et catholiques interchangeables qui exercent une véritable domination symbolique sur la société québécoise1, c\u2019est la critique portée par Maillé.Pourtant existe à la marge de l\u2019espace public reconnu une critique de la forme même de ce débat.Le mouvement des femmes a remis en question, un peu marginalement, convenons-en, les termes de la question constitutionnelle pour l\u2019éclairer à partir d\u2019une politique quotidienne, d\u2019abord soucieuse non pas du régime ou de la constitution de la communauté politique, mais de l\u2019exclusion sociale des marginaux qui ne participent pas aux modes de socialisation majoritaires.À quoi bon la Constitution, si elle ne traduit pas, dans une structure institutionnelle, la diversité infinie de la société réelle et une certaine idée de la justice sociale ?Nous est exposée la position de différents groupes communautaires, de femmes qu\u2019on présente comme des leaders d\u2019opinions (entre autres, Lise Bissonnette, Greta Chambers et Joan Fraser) et d\u2019autres citoyennes, qui ne participent pas aux sphères d\u2019influences de la société.On apprend ainsi que le mouvement féministe a appuyé généralement le camp souverainiste lors des deux grands référendums sur la question nationale, en voyant dans l\u2019indépendance politique un moment favorable à la promotion d\u2019un projet de société féministe et socialiste.La souveraineté du Québec n\u2019a de sens qu\u2019en fonction d\u2019un tel idéal, dirait-on, parce qu\u2019il ne î.Cherchez la femme, Trente ans de débat constitutionnel au Québec, Les éditions du remue-ménage, 2002, p.15. 132 servirait à rien de fonder un ordre politique qui reproduirait à la grandeur d\u2019une république québécoise les injustices et inégalités qui caractérisent déjà l\u2019ordre canadien.Maillé résume ainsi la participation de la Maison d\u2019hébergement pour femmes immigrantes de Québec aux commissions régionales sur la souveraineté du Québec de 1995 : On y discute [.] de la dépendance économique des femmes immigrantes vis-à-vis de leur mari et du parrainage des femmes immigrantes, des problèmes de celles qui sont aux prises avec un conjoint violent.On demande que la violence conjugale soit considérée comme un acte criminel2.Bien sûr, il faut être aveugle à la réalité de l\u2019injustice sociale pour ne pas voir la dimension profondément constitutionnelle de ces questions.Quant à l\u2019association des Citoyennes averties d\u2019Alma, elle se prononce pour la souveraineté à condition « que le Québec souverain reconnaisse les droits sociaux et économiques de tous, y compris le droit aux vacances »3.C\u2019est dit comme tel.Le mouvement des femmes s\u2019est donc proposé de tirer le pays vers la gauche, de conditionner la réalisation de la souveraineté aux exigences du féminisme.C\u2019est l\u2019idée de nation qui est marginalisée et on achète maintenant un pays en fonction des programmes sociaux qu\u2019il nous offre.C\u2019est de la générosité, semble t-il.a ?a ü 2.p.76.3- P- 74-75- 133 Passons maintenant à l\u2019étude brève de la vision sous-entendue par cet essai, tant de l\u2019espace public que de l\u2019identité collective.Il se peut que nous soyons corrosif.Maillé est une théoricienne de la gauche radicale.Elle propose une nouvelle compréhension des identités collectives à la lumière - bien diffuse, nous semble-t-il - des théories post-structuraliste, post-coloniale et post-moderniste.C\u2019est d\u2019ailleurs l\u2019objet de son étonnement que certains s\u2019acharnent à penser l\u2019identité collective en dehors de ces inépuisables apports théoriques.Une réflexion sur l\u2019identité et sur la politique, selon Maillé, consiste d\u2019abord à « se distancier des métarécits et des postulats qui sous-tendent ce genre d\u2019entreprise, qui recréent les conditions de la domination et l\u2019occultation des discours minoritaires et marginaux ».Les « oppressions multiples » sont à dévoiler du nuage fumeux des traditions qui nient la diversité identitaire et sociale du simple fait de leur antériorité.On a bien tort de reconnaître l'autorité de certaines traditions d\u2019interprétation qui nous donnaient l\u2019illusion de la certitude identitaire.Mais de quelle certitude parle-t-on ?De l\u2019identité sexuelle, par exemple nous apprend Maillé.Qu\u2019est-ce à dire ?Que l\u2019homme n\u2019est pas vraiment un homme, que la femme n\u2019est pas une femme, et que le sexe est le fruit d\u2019une décision d\u2019État autoritaire visant à enfermer les individus dans une identité assignée ?S\u2019inspirant de la très docte Judith Butler, elle affirme que « le genre n\u2019est pas réel, il n\u2019est rien d\u2019autre qu\u2019une frontière patrouillée par des codes politiques très précis »4.Que les hommes qui se prenaient pour des hommes se le tiennent pour dit.C\u2019en est de même pour les femmes.C\u2019est grâce à l\u2019apport essentiel de la 4- P- 29- 134 théorie de la transsexualité que le mythe de l\u2019identité sexuelle assignée par la naissance s\u2019est affadi.Citons encore Maillé : Les trans, drag, queens et butch occupent ici une fonction importante, celle de montrer la parodie dans la construction des sexes, tout comme les nomades, migrants, réfugiés et autres identités non stables montrent l\u2019aspect illusoire de l\u2019identité géographique ou territoriale.Ces êtres marginaux et hors normes agissent comme révélateurs de l\u2019aspect construit du genre en parodiant les caractéristiques les plus grotesques de cette identité ; en mettant en lumière le caractère artificiel, affecté et parfois ridicule des archétypes de genre, les travestis, drag queens et drag kings font œuvre de critique sociale [.f.Récapitulons : lorsqu\u2019un homme se met en jupe et décide de se farder en s\u2019appelant Mado, il ne témoigne pas d\u2019une perversion : il pose un geste de critique sociale.On est bien tenté de se rappeler le mot de monseigneur Laflèche.ce siècle ne nous dit rien qui vaille.Ces nouvelles identités sexuelles sont au cœur d\u2019une remise en question de toute la pensée occidentale.L\u2019émergence des transsexuels comme groupe politiquement organisé nous contraint à repenser le principe de représentation et l\u2019espace civique.On sous estimerait cependant la portée historique de l\u2019émergence de la théorie de la drag queen si on la réduisait à cela.Ainsi, Maillé nous rappelle cette évidence par tous oubliée, que « le projet de revendiquer une nationalité queer a quant à lui remis radicalement en cause la tendance à juxtaposer nation et État ».Nous étions niais d\u2019expliquer ce 5.p.30. 135 mouvement d\u2019abord en fonction du progrès du libéralisme économique, de la mondialisation libre-échangiste, de la fin de guerre froide ou de la construction de l\u2019Europe.À l\u2019origine de la césure entre l\u2019État et la nation, il y a le queer.L\u2019identité est composite, métissée, hybride, friable et artificielle.Il s\u2019agit d\u2019un projet personnel ne se posant ni dans l\u2019histoire ou l\u2019espace, mais dans le quotidien, ce qui permet à l\u2019identité d\u2019être en perpétuelle recomposition sans se figer dans une hiérarchie assignée.Maillé plaide pour le nomadisme identitaire.Laissons-la définir ce concept : Le nomadisme constitue le premier pas vers un processus de compréhension de l'aspect illusoire de la stabilité des identités.Les déments qui nous semblent les plus intéressants dans cette proposition ont trait à l\u2019idée du bricolage et à la remise en question de l\u2019identité fixe du sujet [.].Retenons également du nomadisme la liberté de penser, la liberté de se penser comme féministe sans devoir nécessairement endosser les politiques édictées par les autres féministes, la possibilité d\u2019énoncer ses propres politiques plutôt que d\u2019adhérer à celles des autres6.Clarifions : l\u2019identité nomade permet à chacun de n\u2019être que lui-même sans devoir d\u2019appartenance à la communauté politique à laquelle il participe.Soulevons au passage que chacun est invité à définir librement sa politique personnelle et ne plus participer à l\u2019espace public autrement qu\u2019à travers l\u2019expression de sa propre authenticité.On arrive ici au terme de l\u2019individualisme anarchisant hérité de mai 68.À cet éclatement de l\u2019identité du sujet politique doit correspondre une recomposition de l\u2019espace public, entre autres 6.P.25. 136 grâce à une réforme du mode de scrutin qui permettrait d\u2019instituer comme acteurs légitimes du débat public différents groupes minoritaires et marginaux qui ne sont pas représentés pour eux-mêmes au cœur de l\u2019Assemblée nationale.La citoyenneté républicaine est une fiction dont le féminisme revendique la paternité de la déconstruction.La citoyenneté est nécessairement sexuée et marquée par un ensemble de déterminants identitaires et c\u2019est en fonction de cela que devrait se constituer la représentation politique.Il faudrait donc réserver des sièges non seulement aux femmes - dans leur cas la moitié - mais aux communautés culturelles, aux handicapés et aux minorités sexuelles, puis à terme, aux transsexuels et autres transgenrés.L\u2019espace public n\u2019est donc plus le lieu où s\u2019institue la société dans un projet d\u2019existence politique, mais bien la traduction institutionnelle des différents corps constitués.L\u2019histoire a de ces étranges retournements ; l\u2019Ancien régime réapparaît par la porte gauche.La démocratisation radicale des rapports sociaux porte à terme l\u2019émasculation complète du pouvoir auquel on ne reconnaît d\u2019autre autorité légitime que de reconnaître sans cesse les nouvelles identités en voie de constitution.1=1 ?a a Ce livre est une caricature des dérives de la pensée contemporaine.Soit dit en tout respect.On y retrouve le même délire qui faisait dire à Maillé, dans un précédent texte : Qui baise qui ?Pourquoi vit-on en couple ?Quelles sont les dimensions culturelles, religieuses et économiques présentes derrière les différents arrangements érotiques ?Le couple hétérosexuel a été et continue d\u2019être une stratégie de survie économique pour nombre de femmes avant d'être une entreprise tournée vers la gratification de préférences sexuelles.Le sentiment amoureux est l\u2019ultime idéologie per- 137 mettant la diffusion des valeurs patriarcales, le pivot de l\u2019oppression des femmes [.f.L\u2019extrême-gauche a beau avoir ses relais dans le monde de l\u2019édition, on s\u2019étonne à l\u2019idée que certains puissent vraiment s\u2019en réclamer et avoir l\u2019idée de les publier.Bien d\u2019accord pour reconnaître la complexité de la subjectivité contemporaine, mais on perçoit rapidement les limites d\u2019une telle approche pour penser la positivité du lien politique et la constitution du sujet politique.Tout aussi d\u2019accord pour célébrer la participation des femmes à la citoyenneté républicaine ou libérale.D\u2019ailleurs, ils seraient peu nombreux à se désoler de ce progrès évident.Mais il n\u2019est pas question de cela ici.La démocratie radicale et féministe dont se réclame Maillé est en vérité une négation implicite de la démocratie puisqu\u2019on y fait disparaître le peuple pour le remplacer par de nouveaux corporatismes, désormais identitaires.Ce qu\u2019elle nomme diversité, nous l\u2019appelons fragmentation, et dans la sexualisation de la citoyenneté, nous ne voyons rien d\u2019autre que la biologisation de la politique.Ce dont les peuples d\u2019Occident ont besoin, ce n\u2019est certainement pas d\u2019une décomposition accélérée du corps social mais bien d\u2019une nouvelle cohésion, de raisons communes, qu\u2019ils ne sauront certainement pas trouver dans l\u2019exotisme du discours multiculturaliste.Une grande lassitude s\u2019est emparée de la vie collective, comme si nous étions condamnés à subir le joug définitif de factions agissantes qui défient systématiquement le sens commun.Est-il besoin de le dire, ce livre est une manifestation des plus caricaturales de la rectitude politique qui anesthésie les démocraties contemporaines.Que le dépressif s\u2019en tienne éloigné, il y 7.Chantal Maillé, « Men are dumb, I know, I've Been one », in Argument, vol.3, n° 2, printemps-été 2001, p.132. 13» trouvera des raisons d\u2019en finir.Quant aux autres, qu\u2019ils le lisent quand même : ils y trouveront peut-être enfin l\u2019énergie pour s\u2019indigner contre l\u2019insupportable bêtise de l\u2019hégémonie gauchiste contemporaine.Mathieu Bock-Côté 139 LIVRES REÇUS Brigitte Alepin Ces riches qui ne paient pas d\u2019impôts, Éditions du Méridien, 2004, 232 p.Jean Crête (sous la direction) Hommage à Vincent Lemieux, La science politique au Québec, Le dernier des maîtres fondateurs, Presses de l\u2019université Laval, 2004, 564 p.Guy Ferland Qu\u2019à cela ne tienne ! Écrits d\u2019un militant, vlb éditeur, 2004, 148 p.Gaétan Gervais Des gens de résolution, Le passage du « Canada français » à « l\u2019Ontario français », Éditions Prise de parole, Institut franco-ontarien, 2004, 230 p.Benoît Mélançon et Pierre Popovic Dictionnaire québécois instantané, Fides, 2004, 236 p.Hélène Pedneault Mon enfance et autres tragédies politiques, Journal intime et politique, Lantôt éditeur, 2004, 448 p. 140 COURRIER DES LECTEURS Des millions introuvables J\u2019ai une question qui me « chicotte » depuis toute cette sale affaire des commandites.Ce programme aurait commencé en 1997 ; Jean Charest a été parachuté au Québec en 1998 ; des millions de dollars sont introuvables.Une partie de ces millions se trouverait-elle dans les poches de Patapouf 1er pour avoir accepté le parachutage (alors que tous savaient qu\u2019il n\u2019était pas du tout intéressé) ?C\u2019était juste une question comme ça.Merci de me lire.Suzanne Groulx Office québécois de la langue française Un jugement de non-culpabilité a été rendu, ce matin, au Palais de Justice de Campbell\u2019s Bay dans une cause opposant Lyne Wilson, représentante de H&R Block dans la région de Shawville Québec et l\u2019Office québécois de la langue française.Accusée d\u2019avoir refusé de fournir des informations à un agent, le juge a décidé que les droits de l\u2019accusé avaient été 141 violés parce que l\u2019agent ne lui avait pas parlé dans la langue de Shakespeare.Vous me permettrez donc de vous poser ces quelques questions : Pourquoi disons-nous que la langue française est officielle au Québec ?Les agents de l\u2019OQLF devront-ils maintenant être bilingues ?Pourquoi avoir une Charte de la langue française ?Quels sont les espoirs de la clientèle francophone de cette région du Québec (dont l\u2019avenir ne tient déjà, que par un fil) de pouvoir vivre en Français ?Y aura-t-il appel de cette décision ?Quelle ironie, quel précédent, quel recul.Un Franco déçu, Pierre Denault, Pontiac Hydro et sa centrale À propos de cette prétendue « société d\u2019État » qu\u2019était sans doute Hydro-Québec à ses débuts et qui est devenue maintenant une multinationale au service du pouvoir politique.Il serait intéressant aussi d\u2019ajouter qu\u2019elle sait aussi « acheter la paix », notamment avec les autochtones, pour s\u2019assurer de pouvoir massacrer le territoire à sa guise : le nouveau barrage projeté sur la rivière Péribonka au Saguenay-Lac-St-Jean en est une illustration flagrante.Léo Laberge, Chicoutimi. 142 UNIVERSITÉ DU QUÉBEC EN OUTAOUAIS ou EN ONTARIO! Reculer pour mieux angliciser Le vice-recteur à l\u2019enseignement et à la recherche, M.Denis Dubé, vient de publier son rapport final sur « la formation en langues autres que le français à l\u2019UQO » à l\u2019adresse http ://www.uqo.ca/direction-services/vrer/langues/ documents/rapport-final.pdf Après avoir recommandé « que l\u2019Université cesse d\u2019admettre des étudiants aux versions anglaises de ses programmes à compter de l\u2019été 2004 » afin de conserver le caractère francophone de l\u2019institution, le vice-recteur se contredit en ouvrant toutes grandes les portes à une anglicisation systématique de tous les programmes universitaires lorsqu\u2019il recommande que dans chacun des programmes d\u2019études, on puisse offrir de 10 à 30 % des crédits en anglais.À titre de recommandation, il écrit « les activités suivies en langues autres que le français dans les programmes pourraient ne représenter pas plus de 10 % des crédits au premier cycle et de 30 % des crédits de la scolarité aux cycles supérieurs.» Impératif français tient à rappeler à la direction de l\u2019UQO, au cas où elle l\u2019aurait oublié, que l\u2019Université du Québec est une université québécoise entièrement de langue française et que c\u2019est pour remplir ce mandat qu\u2019elle a été créée et non pour angliciser et assimiler ses étudiants.« Nous n\u2019avons pas besoin d\u2019une université du « Québec » pour remplir ce mandat d\u2019acculturation car il y a déjà deux autres universités dans la région qui s\u2019en chargent déjà trop bien ».Les recteurs des deux grandes université francophones de la région de Montréal, l\u2019Université de Montréal et l\u2019UQAM, ont M3 déjà pris, pour leur part, une position claire en faveur de l\u2019usage exclusif du français dans tous les programmes d\u2019études universitaires.Qu\u2019attendent le recteur, M.Francis Whyte, et le conseil d\u2019administration de l\u2019UQO pour se prononcer clairement ?Jean-Paul Perreault Président, Impératif français, www.imperatif-francais.org Les collèges de Sherbrooke et de Granby favorisent l\u2019anglicisation à Bishop\u2019s Les collèges publics francophones de Sherbrooke et de Granby ont conclu une entente avec Bishop\u2019s University pour accélérer l\u2019entrée de leurs élèves dans cette institution anglaise.Bishop\u2019s créditera certains cours collégiaux et permettra aux élèves francophones d\u2019obtenir un baccalauréat commercial en deux ans au lieu de trois ans.Le directeur de l\u2019enseignement au Collège de Sherbrooke, Raymond Genest, le coordonnateur du programme de techniques administratives du Collège de Sherbrooke, Michel Beaudry, ainsi que les représentants de Bishop\u2019s, Jonathan Rittenhouse et Bill Robson, veulent par cette formation anglaise « assurer une parfaite connaissance des deux langues, dont l\u2019anglais ».La Bishop\u2019s University de Lennoxville compte environ 1500 étudiants, dont 60 % viennent de l\u2019extérieur du Québec et 20 % sont francophones. 144 Questions 1-\tEst-ce que Bishop\u2019s entend prendre les mesures appropriées pour que ses élèves étrangers soient « parfaits bilingues » et possèdent bien le français ?2-\tEst-ce une nouvelle mission pour les Cégeps de Sherbrooke et de Granby que d\u2019inciter leurs élèves à se diriger vers l\u2019université anglaise ?3-\tLe ministre de l\u2019Éducation du Québec et ex-recteur de l\u2019Université de Sherbrooke, Pierre Reid, est-il d\u2019accord avec cette initiative ?4-\tLes collèges anglais entendent-ils inviter leurs élèves à se diriger vers les universités francophones ?5-\tEst-ce que les Cégeps de Sherbrooke et de Granby ont l\u2019intention de conclure des ententes pour favoriser l\u2019inscription à l\u2019Université de Sherbrooke ?Jacques Poisson Président du Mouvement estrien pour le français AVIS A NOS ABONNÉS DE L\u2019ÉTRANGER Les tarifs postaux ayant fortement augmenté pour les envois à l\u2019étranger, nous nous voyons dans l'obligation d\u2019augmenter les tarifs d\u2019abonnement Étranger pour 1 an à 110 $ et 180 $ pour 2 ans.Les tarifs d\u2019abonnement au Québec restent inchangés.Ce nouveau tarif sera en vigueur à compter du 1er mars 2004. OPTIMUM GESTION DE PLACEMENTS INC.confiance stratégie performance \u2022\tCestion active en actions et en obligations\t\u2022 Gestion indicielle \u2022\tGestion équilibrée\t\u2022 Gestion privée Le succès de Optimum gestion de placements repose sur l'expertise de ses gestionnaires appuyés par une équipe de spécialistes qualifiés, sur des styles de gestion bien définis et sur une collaboration étroite et durable avec chacun de ses clients Pour de plus amples informations Sophie Lemieux, M Sc , Directrice, Développement des affaires Éric Ouellet, B A A , PI.Fin , Directeur, Développement des affaires 425, boul de Maisonneuve Ouest, bureau 1740, Montréal (Québec) Canada H3A 3G5 Téléphone: (514) 288-7545 Télécopieur: (514) 288-4280 www.groupe-optimum.com ® Marque de commerce de Groupe Optimum inc utilisée sous licence PASSEZ À L\u2019HISTOIRE ! Depuis 1985, Cap-aux-Diamants vous présente les multiples facettes de l\u2019histoire du Québec.Chaque parution explore une thématique captivante.Découvrez la grande ou la petite histoire d\u2019ici racontée par des auteurs choisis pour leur compétence.De plus, retrouvez une multitude de photographies et illustrations d\u2019époque.Alors.Passez à l\u2019histoire et abonnez-vous ! O HISTOIRE OUQUtDEC Pour 1 an ?(4 N°s 30$), pour 2 ans ?(8 Nos 55$) NOM _____________________________________ JE M\u2019ABONNE\t(Taxes ir (Taxes incluses) -i r\\ lamu n iLap-aux-Uiamants POUR VOUS ABONNER VILLE ADRESSE CODE POSTAL ____________________________________ TEL.: (\t) _________________________________ (Vous recevrez le prochain No : Mars, juin, septembre ou décembre) PROV.Par téléphone :\t(418) 656-5040 Par télécopieur : (418)656-7282 Par la poste : C.P.26, suce.Haute-Ville Québec QC G1R4M8 M7 LA LIGUE D\u2019ACTION NATIONALE Président Pierre Noreau Secrétaire Jacques Brousseau Trésorière Isabelle Le Breton Conseillers Robert Ladouceur Jean-Marc Léger Paul-Émile Roy Ex Officio Robert Laplante Secrétariat Yves Fortin Laurence Lambert MISSION Être un carrefour souverainiste où se débattent les aspirations de la nation québécoise comme collectivité de langue française suivant une tradition de réflexion critique, d\u2019indépendance et d\u2019engagement, à partir des situations d\u2019actualité qui renvoient aux enjeux fondamentaux de notre avenir collectif.Membres Dave Anctil Pierre de Bellefeuille André Binette Mathieu Bock-Côté Jean-Jacques Chagnon Eric Devlin Benoît Dubreuil Christian Gagnon Jean Genest Jacques Martin Yves Michaud Jacques-Yvan Morin Gilles Rhéaume Michel Seymour Membres honoraires Thérèse Baron Christiane Bérubé Nicole Boudreau Jacques Boulay Guy Bouthillier Hélène Chénier Delmas Lévesque Pierre Dupuis Lucia Ferretti Yvon Groulx Léo Jacques Roméo Paquette Hélène Pelletier-Baillargeon Membres émérites René Blanchard Jean-Charles Claveau Georges Meyers Marc Veilleux Imprimeur iK.tél.: (450) 449-5818 fax.: (450)449-2140 courriel : adm@marcveilleux.com À votre service plus que jamais ! Qualité et service assurés \u2022\tLivres ( 200 à 10 000 exemplaires ) \u2022\tManuels techniques \u2022\tListes de prix \u2022\tRapports internes \u2022\tCatalogues \u2022\tDépliants \u2022\tBrochures OPTIMUM SOCIÉTÉ D\u2019ASSURANCE INC.Anciennement connue sous le nom de Société Nationale d\u2019Assurance inc.425, boul.de Maisonneuve Ouest Bureau 1500 Montréal (Québec) H3A 3G5 (514) 288-8711 149 CLUB DES too ASSOCIÉS Fernand Allard Patrick Allen y François-Albert Angers Gaston-A.Archambault 'j' Jean-Paul Auclair Paul Banville Thérèse Baron Yvan Bédard Henri Blanc Antoinette Brassard Henri Brun Jean-Charles Claveau Roch Cloutier Robert Côté Louis-J.Coulombe Gérard Deguire Bob Dufour Yves Duhaime Nicole Forest Léopold Gagnon Henri-F.Gautrin y Claude Ghanimé Paul Grenier Michel Grimard Yvon Groulx Marcel Henry Henri Joli-Cœur Lucie Lafortune f Anna Lagacé-Normand Bernard Lamarre Denis Lazure Clément Martel Jacques-C.Martin Yvon Martineau Daniel Miroux Louis Morache Rosaire Morin -j-Reginald O\u2019Donnell Arthur Prévost René Richard \"j\" Jacques Rivest Jean-Denis Robillard Ivan Roy Marcel Trottier Réal Trudel Cécile Vanier Claude-P.Vigeant Madeleine Voora Rédaction L\u2019article demandé peut comprendre de io à 20 pages.Le compte rendu d\u2019un livre peut compter une ou deux pages.Un article soumis sans entente préalable peut varier de 5 à 8 pages.L\u2019envoi du manuscrit et de la disquette facilite nos travaux.Le texte vulgarisé est la forme d\u2019écriture souhaitée.La Rédaction assume la responsabilité de tous les titres d\u2019articles.Index Les articles de la revue sont répertoriés et indexés dans « L\u2019index des périodiques canadiens » depuis 1948, dans « Périodex » depuis 1984, dans « Repères » publié par SDM Inc.et à la Bibliothèque nationale du Québec depuis 1985.Reproduction La traduction et la reproduction totale ou partielle des textes publiés dans L\u2019Action nationale sont autorisées à condition que la source soit mentionnée.Révision Marc Veilleux Mise en pages Jean-Marie Pesci, Atoumédia, Rawdon Impression Marc Veilleux Imprimeur Inc., Boucherville i5i INDEX DES ANNONCEURS 94\tAllard & Carrière 8 Caisse d\u2019économie Des jardins des Travailleuses et Travailleurs 146 Cap-aux-Diamants 7 Devoir, Le 96 Mouvement national des Québécoises et Québécois 145 Optimum, Gestion de placements 95\tOptimum placements 148 Optimum, Société d\u2019assurance 94 Rassemblement pour un Pays souverain 94 Sansregret, Taillefer et Associés 96\tSociété Saint-Jean-Baptiste de la Mauricie 96 Société Saint-Jean-Baptiste de Montréal 96 Société Saint-Jean-Baptiste du Centre du Québec 94 Translatex Communications + 148 Veilleux, Marc, Imprimeur Inc. ABONNEMENT ÎO\t20 numéros\tnuméros Abonnement 55 $\t-\tioi$ Institution 98 $\t-\t160 $ Abonnement de soutien 150 $\t-\t250 $ Étudiants 32 $\t-\t55 $ Autres pays 110 $\t-\t180 $ Paiement par VISA accepté Prix Richard-Arès Le prix Richard-Arès a pour objectif de promouvoir la culture nationale.Prix André-Laurendeau Le prix André-Laurendeau reconnaît les meilleurs articles publiés dans la revue au cours de l\u2019année.Fondation Esdras-Minville Cette fondation recueille des fonds dont les revenus financent en partie les activités de la revue.ISSN-OOOI-7469 ISBN-2-89070 Dépôt légal : Bibliothèque nationale du Québec Périodicité : 10 numéros par an L'ACTION NATIONALE 425, boul.de Maisonneuve Ouest, bureau 1003 Montréal (Québec) H3A 3G5 Téléphone : 514-845-8533 Télécopieur : 514-845-8529 Courriels pour joindre : - la rédaction : revue@action-nationale.qc.ca - l\u2019administration : administration@action-nationale.qc.ca Site : http://www.action-nationale.qc.ca Chronique de l\u2019enfermement, une lecture essentielle pour : \u2022\tComprendre la dynamique politique actuelle.\u2022\tPrendre la mesure du carcan politique Canadian.\u2022\tTrouver les voies d'une mobilisation nationale.-I 5 RobfRi LapUnif CHRONIQUE DE L'ENFERMEMENT ÉCRITS SUR LA MINORISATION DU QUÉBEC O Z O ^ Aotirm L\u2019indépendance est vitale.L\u2019ouvrage de Robert Laplante en fait une démonstration rigoureuse qui allie la lucidité de l\u2019analyse à la recherche d\u2019une action accordée à ce qu\u2019il y a de meilleur dans la capacité du peuple du Québec de s\u2019assumer pleinement.POUR COMMANDER : -\tTéléphonez à nos bureaux au (514) 845-8533 pour un paiement par carte Visa -\tou envoyez un chèque à nos bureaux : 425, boul.de Maisonneuve O.Bureau 1003 Montréal H3A 3G5 TARIFS : 19,95 $ + 3,50 $ de frais d\u2019envoi (au Québec) volume XCIV numéro 3 MARS 2004 envoi de publication enregistrement N° 09^3 "]
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