L'action nationale, 1 octobre 2008, Octobre
[" LnI^/kÎiÎjal?volume XCVIII numéro 8 OCTOBRE 2008 envoi de publication PAP N° 09113 N° de la convention 0040012293 L\u2019ACTION NATIONALE volume XCVNI numéro 8 Editorial La vérité du régime et les principes de notre lutte -Robert Laplante Articles Le destin et la volonté Pierre Vadeboncoeur Brève histoire des gentilés du Québec - I -Jean-Yves Dugas r Dossiers NATIONALE Bouchard-Taylor Lectures malcommodes (Il) Pourquoi en savons-nous toujours si peu ?-Benoît Dubreuil\t38 Une critique du double diagnostic de Bouchard et Taylor -Joëlle Quérin Le chaos universitaire La dérive financière des universités québécoises -Denis Monière Quelle crise des universités ?-Louis Lapointe Quand la démesure est au rendez-vous ! -Louis Dumont La petite politique d\u2019un naufrage annoncé -Marc Chevrier Note critique L\u2019intervention armée peut-elle être juste ?Jean Roy Lire les essais Pierre Vadeboncoeur La Clef de voûte Suzanne Clavette Gérard Dion.Artisan de la Révolution tranquille Volume XCVIII numéro 8 OCTOBRE 2008 aï:* mm ssaew ¦¦¦ \"'t\u2018'-'~V l sT3i ** «g ¦Am \u2022 \"¦'\u2022*¦?tu v^BÊn- SL* « Louis Hébert Rupture 1995 Estampe Bibliothèque et Archives nationales du Québec Location d'outils 35 succursales \u2022 50 000 outils Québécoise depuis 1907 1.800.361.1486 www.simplex.ca 82, rue Sherbrooke Ouest Montréal (Québec) H2X 1X3 Téléphone : 514-845-8533 Numéro sans frais : 1-866-845-8533 Télécopieur : 514-845-8529 revue@action-nationale.qc.ca www.action-nationale.qc.ca Directeur : Robert Laplante Directeur adjoint : Sylvain Deschênes Comité de rédaction : Dave Anctil, Chercheur à la Chaire Mondialisation, Citoyenneté et Démocratie UQAM, Sylvain Deschênes ; Lucia Ferretti, pro-fesseure (UQTR) ; Richard Gervais, philosophe ; Lise Lebrun, animatrice communautaire ; Sylvie Ménard, Centre d'histoire des régulations sociales (UQAM) ; Denis Monière, professeur (Université de Montréal), ; Michel Rioux ; Pierre Serré, chercheur.Comité de lecture : Claude Bariteau, anthropologue (Université Laval) ; Jean-Jacques Chagnon ; Lucia Ferretti ; Alain Laramée, professeur, (TÉLUQ) ; Chrystiane Pelchat, enseignante ; Marc Urbain Proulx, économiste, UQAC ; Pierre-Paul Proulx, économiste, Université de Montréal ; Paul-Émile Roy, écrivain.Membres du jury du prix André-Laurendeau : Jean-Louis Bourque (politologue) ; Julien Goyette (UQTR), Paul Sabourin (Université de Montréal) ; Membres du jury du prix Richard-Arès : Robert Comeau (Chaire Hector-Fabre UQAM) ; Simon Langlois (Université Laval) ; Michel Seymour (Université de Montréal).Comptes rendus : Paul-Émile Roy ; Mathieu Bock Côté.Oeuvre du mois de Louis Hébert Avec des outils anciens, et avec d'autres plus modernes, il grave le bois en cherchant à obtenir des effets spéciaux au moment de l'impression.Il n'utilise qu'une seule planche, ce qui l'oblige à superposer les couleurs.Les résultats obtenus chimiquement à chacun des passages lui semblent relever d'une certaine magie.La révélation se renouvelle à chaque fois, toujours merveilleuse.«La gravure sur bois est un art qui me passionne depuis plus de 25 ans [.] J'aime le risque.Mon approche, que je peux qualifier d'automatiste, me stimule au plus haut point [.] La recherche continuelle d'une ligne me conduisant à une autre, la fluidité d'une couleur qui se nourrit des autres et la sensibilité aux accidents de parcours inusités me permettent toutes de chercher, au moment de l'impression, des effets picturaux qui trouvent leur raison d'exister dans l'oeuvre » - Louis Hébert FORMATION (1977-92) Baccalauréat en arts plastiques (UQAM), 1953-56: Famous artists courses, Graphisme/II, (1952) Studio d'art indépendant, Illustration, (1950-51) École des beaux-arts (temps partiel) Membre de Xylon International et du Conseil québécois de l'estampe EXPOSITIONS Individuelles : Centre Culturel de Châteauguay, Centre Culturel de St-Hubert, Galerie Émergence Plus, Montréal.Collectives : Trace (Paris), Galerie Loto Québec, Galerie Fauna, Centre culturel Terrassa (Espagne), Galerie Gravure (Portugal), Triennale Xylon II (Winterthur-Suisse), Museo Arto Moderne (Argentine), Instituto Cultura Las Candes (Chili), Museo Bellas Artes E.Guinazu (Argentine), Musée Arthur Taire (France), SAGA Grand Palais (Paris) 2 ÉDITORIAL Robert Laplante LA VÉRITÉ DU RÉGIME ET LES PRINCIPES DE NOTRE LUTTE Le Canada n\u2019est pas notre pays.Nous n\u2019y sommes ni par consentement ni par volonté.C\u2019est une vérité que le Québec a toujours eu du mal à admettre tant le joug qui pèse sur lui est étrange et pervers.La logique de l\u2019annexion, si cruellement et bellement décrite par Maurice Séguin, a ceci de particulier qu\u2019elle produit non seulement l\u2019occultation de notre situation objective et de nos intérêts nationaux, mais aussi et surtout qu\u2019elle engendre et entretient une élite d\u2019entremetteurs qui se la font belle à plastronner pour se montrer utiles à la politique des autres.Chaque élection fédérale nous en apporte la pitoyable illustration : ils se bousculent à la parade, les aspirants aux rôles de figurants qui tentent de faire croire qu\u2019ils auront de la grandeur à se trouver du côté du pouvoir.Se faire élire député fédéral pour s\u2019occuper des « vraies affaires », c\u2019est la réalisation du fantasme compensatoire par excellence.Il faut les voir bomber le torse sur les estrades quand ils côtoient les «chefs», il faut les entendre se donner des airs de sérieux à défendre des programmes dont ils ne sont que les livreurs, il faut les endurer quand ils prennent la pose pour dire aux gens de la Côte-Nord qu\u2019ils ont quelque chose à voir avec le destin de Moose Jaw.C\u2019est pathétique et pitoyable.La joute électorale à laquelle nous assistons tient du simulacre pur.Et c\u2019est pourquoi le mensonge y tient tant de place.Si Stephen Harper peut dire le contraire de la vérité 3 L'ACTION NATIONALE - octobre 2008 avec autant d\u2019aplomb, c\u2019est uniquement parce qu\u2019un espace politique aliéné lui en fournit la possibilité.Le Canada et le Québec sont deux sociétés qui évoluent sur des voies parallèles que la politique politicienne prétend voir converger.C\u2019est absurde, mais c\u2019est le seul espace politique qui reste à ces inconditionnels du Canada qui n\u2019ont de cesse de nier ce qui crève l\u2019évidence : nous sommes étrangers à ce pays, nous ne vivons pas dans son espace culturel, nous ne nous inspirons pas de ces repères et de ces valeurs, nous vivons notre existence sans en partager ni en sentir la moindre communauté de destin.Nous sommes étrangers.Des étrangers familiers, néanmoins.De cette familiarité que nous a imposée cette longue fréquentation des maîtres et qui aura donné sa couleur particulière à l\u2019aliénation politique qui a été et continue d\u2019être celle de notre peuple dans un Canada qui ne se soucie de lui que pour mieux l\u2019instrumentaliser.Le Québec est sa chose.Il n\u2019aura été qu\u2019un matériau dans la construction Canadian.Historiquement, son vote a longtemps été essentiel à la construction des majorités parlementaires.Ce n\u2019est plus vrai maintenant.S\u2019il arrive que la dispersion du vote complique la tâche aux partis fédéraux, cela n\u2019a rien à voir avec le Québec, mais seulement avec la dynamique de la société canadian elle-même.C\u2019est le cas de la présente élection.Théoriquement, l\u2019arithmétique du nombre des sièges rend possible l\u2019élection d\u2019un gouvernement majoritaire sans l\u2019appui du Québec.C\u2019est une caractéristique structurelle du système électoral.La lutte actuelle est un fait de conjoncture qui n\u2019est alimentée que par les effets temporaires des turpitudes du Parti libéral du Canada.Stéphane Dion est un accident de parcours qui complique la vie des électeurs canadian et qui donne une importance démesurée au vote québécois.Cela se tassera, cette fois-ci ou la fois prochaine et cela ne laissera plus l\u2019ombre d\u2019un doute sur la marginalisation définitive du 4 L'ACTION NATIONALE - octobre 2008 Québec dans le système Canadian.La vérité du régime se trouvera dès lors étalée crument, cruellement.Il faut donc aborder les choses avec hauteur de vue.La présente élection se joue d\u2019ores et déjà sur une instrumentalisation complète du Québec auquel aucun parti politique fédéral ne propose de destin autre que celui de consentir à se laisser porter par les choix d\u2019une majorité étrangère.Et ce qu\u2019ils appellent faire de la politique ne consiste plus, chez ces entremetteurs qui portent leurs couleurs ici, qu\u2019à débattre des meilleures façons de marchander au comptoir des prêts sur gages.Mentalité d\u2019assistés, logique d\u2019entretenus, idéologie pour parvenus, le discours politique des fédéralistes québécois n\u2019a plus rien à voir avec nos choix de société.Ils se chamaillent pour mettre en valeur les meilleurs avantages qu\u2019il y aurait à nous laisser organiser par une majorité conservatrice ou libérale ou verte ou NPD.À nous laisser aliéner, autrement dit - aliéner, devenir autres.Dans ce contexte, les discussions sur la pertinence du Bloc doivent être tenues pour ce qu\u2019elles sont : un effet de domination, un succès de propagande.Car le Bloc n\u2019a pas à être pertinent pour le Canada et les fédéralistes.Ça ne les regarde pas.La pertinence du Bloc n\u2019a pas même à voir avec l\u2019état de popularité de l\u2019option indépendantiste.La pertinence du Bloc ne s\u2019évalue qu\u2019à la lumière de ce qu\u2019il incarne : un procès de régime.C\u2019est là sa réalité, c\u2019est le fondement de son existence politique.Et cette existence ne renvoie ni à des résultats de sondage ni aux simagrées politiciennes entourant le référendisme et autres péquisteries.Le Bloc est à la fois le lieu et l\u2019instrument de la résistance au régime qui nous minorise.Le Bloc n\u2019est pas parfait mais c\u2019est une pièce majeure de notre arsenal qui, il faut bien le constater, est plus que modeste.On peut certes le critiquer pour ses manies bon- 5 L'ACTION NATIONALE - octobre 2008 ententistes, s\u2019exaspérer de son souverainisme désincarné et des contradictions dans lesquelles il s\u2019empêtre, lui reprocher de se laisser prendre au jeu du parlementarisme Canadian ou de s\u2019engluer dans les ambivalences.Les récriminations peuvent s\u2019égrener sur tout le spectre idéologique, tant il est facile et confortable d\u2019exiger de lui la vertu que personne ne songerait à exiger de ses adversaires.Il s\u2019agit ici de regarder les choses du point de vue du combat.Froidement et sans candeur.Comme tout le reste en notre pays, l\u2019action du Bloc et sa pensée sont constamment assiégées, engluées aussi bien par les réflexes de minoritaires qui perdurent que par les catégories d\u2019une propagande adverse qui s\u2019impose et finit par s\u2019immiscer jusque dans les représentations de ceux et celles qui la combattent.Mais un fait demeure, essentiel, et qui renvoie au principe de base qui doit soutenir notre combat national : ne plus jamais accepter de se définir et de se placer en position de minoritaire.Aucun autre parti ne peut prétendre à cela : voter pour un parti Canadian, c\u2019est avaliser l\u2019ordre constitutionnel de 1982, c\u2019est choisir délibérément de régresser.Car pour les indépendantistes, le combat national n\u2019est pas un thème idéologique fluctuant, c\u2019est une réalité durable qui trouve son fondement dans l\u2019existence nationale elle-même.Que le thème soit ou pas « dans l\u2019air du temps », que les sondages soient favorables ou pas.Notre lutte s\u2019inscrit dans le long terme et elle porte bien au-delà des enjeux conjoncturels.Un peuple se gouverne ou se laisse gouverner.Qu\u2019il y consente et il se renie.Voter pour un parti politique fédéral, c\u2019est un geste de négation qui sape les bases mêmes de notre combat, quelles que soient les justifications tactiques qu\u2019on soit tenté d\u2019invoquer.Le Bloc québécois n\u2019a pas à justifier de sa pertinence ou de son utilité sur autre chose que ce principe.Les combattants de l\u2019indépendance doivent le savoir et l\u2019affirmer.Nous affaiblit tout geste qui contribue à nourrir la double allégeance 6 L'ACTION NATIONALE - octobre 2008 et à relativiser les exigences de la loyauté primordiale au peuple du Québec.Dans le contexte empoisonné d\u2019une élection fédérale qui, par définition, participe de la logique de la minorisation, le combat national s\u2019exerce dans un champ de forces qui lui sont entièrement et sournoisement hostiles.Il n\u2019y a aucune façon de gagner, on peut toujours tenter de se consoler en s\u2019imaginant que le rhétorique pourra recouvrir le bruit des chaînes, mais la vérité est que la marge de manoeuvre du Québec dans ce régime est d\u2019ores et déjà anéantie.C\u2019est un fait, les forces souverainistes ont perdu l\u2019initiative historique et elles ont du mal à retrouver leurs marques dans le climat de confusion idéologique dans lequel elles baignent.Cette confusion, elle tient certes, pour une part, à ce qu\u2019elles peinent encore à comprendre ce qui leur a valu de commettre des erreurs stratégiques majeures.Mais elle tient aussi à une guerre de propagande sans merci - et d\u2019une ampleur vertigineuse - qui est menée contre le Québec par un État Canadian animé plus que jamais d\u2019une volonté de briser notre cohésion nationale.Et cette volonté continuera de s\u2019exercer quel que soit le parti au pouvoir.Dans le nécessaire mouvement de recomposition des forces indépendantistes, la réactualisation des principes qui guident la lutte traverse une étape cruciale avec le sort du Bloc.Si jamais ce dernier recule au point de redonner un plus grand espace de fourberie aux avocats de la double allégeance et au primat de la loyauté qué-can, nous aurons régressé d\u2019une génération.C\u2019est un gaspillage que nous ne pouvons nous permettre.Un peuple ne peut se construire ainsi à toujours se diviser contre lui-même.La pertinence du Bloc, c\u2019est essentiellement à cela qu\u2019elle tient : au refus de la politique de survivance.Son utilité, nous la trouvons dans ce qu\u2019il symbolise un refus du régime que nous vaincrons le jour où nous serons capables d\u2019accorder nos principes aux gestes de rupture qui s\u2019imposent.Commençons par rompre avec le laxisme 7 L'ACTION NATIONALE - octobre 2008 moral qui consiste à mener de faux combats pour mieux fuir les choix difficiles que nous dicte la vérité de notre lutte.Le Canada n\u2019est pas notre pays.Ayons la force et l\u2019intransigeance de l\u2019affirmer pour mieux aider les députés du Bloc à trouver la bonne voie dans les dédales de la politique d\u2019annexion qu\u2019ils auront à contrer de l\u2019intérieur et dans un paysage idéologique tout entier façonné par les leurres de la rhétorique et les simulacres de pragmatisme dans lesquels se drapent les inconditionnels de notre servitude.Pour le reste, il faudra continuer.Et recommencer, encore et toujours, dans l\u2019opiniâtreté des « siècles de l\u2019hiver » (Miron).Nos outils sont imparfaits, mais ce sont nos outils.? curieux un jour.CURIEUX TOUS LES JOURS.\u2014?\u2014 abonnez-vous Yage B \"V \" On n'est jamais trop curieux Éditorial ARTICLES La vérité du régime et les principes de notre lutte -Robert Laplante\t2 Articles Le destin et la volonté -Pierre Vadeboncoeur\t10 Brève histoire des gentilés du Québec - I -Jean-Yves Dugas\t14 Chronique internationale L\u2019avenir du Québec et la pétro-oligarchie canadienne -Dave Anctil\t23 Dossiers Bouchard-Taylor Lectures malcommodes (Il) Pourquoi en savons-nous toujours si peu ?-Benoît Dubreuil\t38 Une critique du double diagnostic de Bouchard et Taylor -Joëlle Quérin\t48 Le chaos universitaire La dérive financière des universités québécoises -Denis Monière\t62 Quelle crise des universités ?-Louis Lapointe\t72 Quand la démesure est au rendezvous ! -Louis Dumont\t93 La petite politique d\u2019un naufrage annoncé -Marc Chevrier\t108 Lire Note critique L\u2019intervention armée peut-elle être juste ?-Jean Roy\t136 Lire les essais Pierre Vadeboncoeur La Clef de voûte\t149 Suzanne Clavette Gérard Dion.Artisan de la Révolution tranquille\t151 10 ARTICLES Pierre Vadeboncoeur LE DESTIN ET LA VOLONTÉ On peut refouler l\u2019un ou l\u2019autre.À défaut d\u2019une volonté suffisante, le destin politique prévaut, s\u2019avère de plus en plus fort, devient inéluctable, ou bien au contraire la volonté gagne, comme c\u2019est le cas dans une révolution, tranquille ou pas.Nous avons passé plus de quarante ans à exercer sur l\u2019histoire une authentique volonté politique, depuis 1960 jusqu\u2019à hier.On a bien senti que ce mouvement forçait ce qu\u2019on peut considérer comme le destin.Nous exercions une pression tenace sur les résistances historiques.Nous gagnions çà et là des positions prédominantes, 1960 à 1966, 1976, 1995, mais le destin parfois l\u2019emportait au contraire : 1980 et les périodes singulièrement longues d\u2019hésitation entre nos défaites ou demi-succès.Puis en 2007, ce fut le retour sans équivoque de la réaction, recul peut-être considérable.Nous avions sous-estimé le poids du destin et surestimé l\u2019effort d\u2019une volonté qui, en gros, cependant, a tout de même réussi à s\u2019imposer tout au long de cette période, quoique avec des éclipses durables et inquiétantes.2007 fut un choc.Étions-nous au terme non d\u2019une période mais d\u2019une époque ?Le long cycle de la Révolution tranquille venait-il de prendre fin ? 11 L'ACTION NATIONALE - octobre 2008 D\u2019une part, il y avait la destinée, dont jusque-là l\u2019on ne mesurait pas vraiment le poids, la masse, la résistance, car alors notre persistance tenait les forces adverses en respect.Il y avait aussi notre détermination, parfois gagnante, mais plus précaire cependant qu\u2019on ne pensait et aujourd\u2019hui mise en échec à cause d\u2019une certaine fatigue politique - et je dirais même peut-être culturelle.Pendant plus de quatre décennies, la Révolution tranquille, puis le souverainisme continrent cette pesanteur de l\u2019histoire, mais tout à coup, en 2007, la situation s\u2019est inversée.Le destin est plus fondamental que la volonté.En 2007, il est réapparu.Même une grande révolution ne réussit pas nécessairement à maîtriser la réaction.Prenez la Révolution russe, qui n\u2019a fait qu\u2019un temps puis s\u2019est trahie elle-même, finissant dans la plus complète déroute.La volonté, moteur de la Révolution tranquille, inspiratrice de nombreuses réformes et du souverainisme, a fléchi.Est-ce temporaire ?On peut le croire, mais surtout craindre que ce ne soit pas le cas.Le destin, qui accompagne comme une grande ombre toute notre histoire depuis la Conquête, est là à nouveau devant nous, incongru, absurde, mais dominant en ce moment.N\u2019essayons pas de masquer cela.Que se passe-t-il présentement ?La marche indépendante de l\u2019histoire, sans contrepoids suffisant.La volonté est en question.Cette main n\u2019est pas gagnante. 12 L'ACTION NATIONALE - octobre 2008 Après des décennies de résistance, de progrès, mais aussi de quelque illusion, ce qu\u2019il faut voir, c\u2019est la loi d\u2019inertie politique, réapparue.Il faut s\u2019interroger ouvertement là-dessus.La question est brutale et j\u2019espère exagérée, mais, en raccourci, elle se pose : les Québécois veulent-ils donc politiquement disparaître ?Dans la médiocrité, dans l\u2019équivoque, le Québec, à terme, ne pourrait plus se maintenir.Le souverainisme velléitaire a démontré cela suffisamment.Nous sommes dans le grand jeu.Les forces qui s\u2019opposent à nous ne sont pas petites.Mais nous nous complaisions souvent dans un état de chose assez quelconque.Une volonté très moyenne nous paraissait alors suffire, devant des obstacles que nous minimisions aussi.Le destin, c\u2019est la résistance foncière des faits, c\u2019est l\u2019hostilité environnante, c\u2019est l\u2019inconscience relative des masses, et c\u2019est aussi le contrôle exercé sur l\u2019opinion publique, naturellement conservatrice.Nous résistions à tout cela, en partie par volonté, mais en partie sur l\u2019erre d\u2019aller, c\u2019est-à-dire sans passion suffisante.La réaction a finalement pris forme avec le parti conservateur et avec l\u2019ADQ.Nous voici dans une période difficile.La volonté faisait du surplace depuis déjà trop longtemps.Sommes-nous maintenant engagés dans une spirale ?La volonté nationale, l\u2019an dernier, devint à nouveau débordée.Qu\u2019y a-t-il maintenant devant nous ?Il ne faut pas sous-estimer ce qu\u2019il y a sous les apparences banales de la politique partisane des partis de droite sur l\u2019échiquier.Harper, Charest et peut-être Dumont, ça le destin ?Ces trois politiciens et quelques autres manifestent-ils en ce moment un ressac de l\u2019histoire ?Il y a lieu de le craindre en effet. 13 L'ACTION NATIONALE - octobre 2008 Cependant il ne s\u2019agit pas seulement de ces personnages, après tout secondaires.Le destin a repris forme au milieu et à la faveur d\u2019un vide bien plus général.D\u2019où le retour des opportunistes dans la politique, que cette vacuité a ramenés.Ces marionnettes ne sont pas que des pantins.Elles sont les supports d\u2019une fatalité qu\u2019elles ne comprennent même pas.Notre position dans l\u2019histoire ne saurait s\u2019interpréter par des considérations sans envergure.Il faut la commenter d\u2019après de larges coordonnées : les défis historiques, les axes du destin, la volonté de le surmonter, la dynamique redoutable des politiques hostiles autour de nous dans un pays qui les maquille, le peu que nous sommes, la différence que cela fait, mais la nécessité d\u2019être et de durer quoi qu\u2019il en soit.Celle-ci n\u2019est pas un caprice ; c\u2019est la loi de toutes les sociétés humaines.Nous n\u2019avons pas affaire au relatif mais à des impératifs, et ce surtout dans la mesure où nous sommes vulnérables ! Les petites idées ne devraient pas être pour nous.? 14 ARTICLES Jean-Yves Dugas* À la conquête d\u2019une identité propre BRÈVE HISTOIRE DES GENTILÉS DU QUÉBEC - I** Est-il affirmation langagière, toponymique et tout autant gentiléenne, plus émouvante que la prise de possession de l\u2019espace par la dénomination des lieux occupés, par la désignation consécutive de ses habitants ?Camille Laverdière (Dugas 2006, p.IX) L\u2019importance que revêt la désignation gentiléenne pour la société québécoise depuis le début des années 1980 a pu être démontrée de manière assez significative par le passé, et donc, demeure passablement bien connue.Toutefois, si au cours des vingt-cinq dernières années cette question a fait l\u2019objet de notes, d\u2019articles, d\u2019exposés, d\u2019ouvrages assez substantiels, on ne dispose pas encore d\u2019une fresque historique spécifique qui en balise la totalité des tenants et aboutissants temporels.Le cadre particulier du trentième anniversaire de la parution de notre Répertoire des gentilés du Québec apparaît particulièrement propice à une prospection globale de l\u2019évolution historique des gentilés d\u2019ici et de leur apport à la langue québécoise envisagé du point de vue de la néologie.* Auteur, entre autres, du Répertoire de gentilés du Québec, Québec, Publications du Québec, 1987.** Premier d'une série de sept articles sur l'histoire des gentilés au Québec 15 L'ACTION NATIONALE - octobre 2008 Dans le respect du sujet de cet événement, nous accorderons, bien sûr, une place prépondérante au traitement des gentilés dans les dictionnaires, aussi bien français que québécois, sans cependant nous y limiter de manière trop contraignante.En effet, ignorer toute la frange de la documentation que nous qualifierions de « périlexicographique », à savoir, attestations figurant dans des documents anciens, parfois inédits, discussions quant à la graphie, à la forme que devraient revêtir certains gentilés, listes consignées sur divers supports (ouvrages, almanachs, documents électroniques), etc., livrerait une vision tronquée de la réalité de ce phénomène dont l\u2019ampleur qu\u2019il a connue au Québec peut être qualifiée d\u2019exceptionnelle et d\u2019unique en Amérique du Nord, à tout le moins.Si la désignation collective formera la pierre d\u2019assise de ce texte, nous n\u2019en négligerons pas non plus la facette associée et quasi indissociable que constitue le recours à l\u2019adjectif géographique ou toponymique, soit le dérivé d\u2019un nom de lieu, exclusivement rattaché audit lieu et non aux gens qui l\u2019habitent.À titre d\u2019exemple, l\u2019adjectif appalachien « relatif à l\u2019ensemble des monts Appalaches » mérite de figurer dans le domaine des gentilés en ce qu\u2019il s\u2019inscrit dans l\u2019orbe sémantique de ces derniers, tout comme laurentien « relatif au fleuve Saint-Laurent » qui a, par le passé, en sus, été promu au rang de nom collectif des populations riveraines de ce cours d\u2019eau.Signalons, au passage, que si tout gentilé est susceptible de jouer le rôle d\u2019adjectif géographique, il n\u2019en va pas ainsi de ce dernier qui n\u2019est pas toujours élevé au statut de désignatif de collectivités humaines.Bien que le rôle historique des gentilés constituera l\u2019objet de notre examen au premier chef, il importe de traiter également du terme gentilé lui-même et de la notion qu\u2019il sous-tend.En conséquence, en première partie de ce texte, un développement particulier lui sera consacré dans une perspective également historique.Puis, les gentilés québé- L'ACTION NATIONALE - octobre 2008 cois eux-mêmes formeront le noyau dur de notre propos.À défaut de traiter le sujet de manière exhaustive, nous nous proposons de livrer une vue d\u2019ensemble de l\u2019histoire gentiléenne du Québec en retraçant de façon synthétique les principaux moments qui ont marqué son évolution.Nous espérons que cet article pavera la voie à une recherche encore plus en profondeur de la trame historique de cet important vecteur de notre identité culturelle qu\u2019est le gentilé, ce « prince des onomastismes » pour paraphraser le sémiologue français Roland Barthes.Le terme gentilé : naissance, étiolement et re-naissance Si l\u2019on confronte les mondes lexicographiques français et québécois, on constate que, pour exprimer la notion globale de personnes qui résident en un lieu donné, le premier a eu recours au terme ethnique, parfois ethnonyme, surtout par le passé, alors que le second a retenu de manière constante et exclusive le vocable gentilé.Cette particularité mérite qu\u2019on s\u2019y attarde en retraçant par le menu le sort que l\u2019on a réservé à la dénomination-oriflamme des deux côtés de l\u2019Atlantique.Ethnique ou gentilé en France ?Le terme gentilé est issu de l\u2019expression latine gentile nomen, littéralement « nom des gens », neutre de gentilis, « qui appartient à une nation », de gens, « nation », et recouvre le nom des habitants d\u2019un pays, d\u2019une ville ou de tout type d\u2019autre lieu.Il apparaît pour la première fois dans le Dictionnaire de Trévoux, en 17521.Par la suite, Denis Diderot et Jean Le Rond d\u2019Alembert le signalent dans leur Encyclopédie ou dictionnaire raisonné des sciences, des arts et des métiers (1780).Au XIXe 1 En raison du type de recherche menée pour retracer les attestations dictionnairiques du vocable gentilé comme des gentilés eux-mêmes et des références bibliographiques nombreuses qui en résultent, nous n\u2019avons pas cru nécessaire de les recenser toutes, mais de nous en tenir aux ouvrages les plus significatifs. 17 L'ACTION NATIONALE - octobre 2008 siècle, on peut le relever, entre autres, chez Jean-Charles Laveaux, Nouveau Dictionnaire de la langue française (1820), chez Pierre-Claude-Victoire Boiste, Dictionnaire universel de la langue française (1828) et dans le Complément au Dictionnaire de l\u2019Académie française (1836).Puis, Bescherelle Aîné le fait figurer dans son Dictionnaire national ou Dictionnaire universel de la langue française, en 1862, tout comme Prosper Poitevin l\u2019avait fait, dans son Nouveau Dictionnaire universel de la langue française, en 1856.Le Grand Dictionnaire universel du XIXe siècle, publié entre 1866 et 1876, fait aussi figurer en entrée le terme gentilé et le Courrier de Vaugelas y recourt de manière usuelle en 1874 et 1875.Enfin, ce siècle se clôt avec Émile Littré, Dictionnaire de la langue française (1889) qui le consigne et la revue L\u2019intermédiaire des chercheurs et curieux qui signale à deux reprises, en 1894, la forme gentillé (sic).Au début du siècle suivant, gentilé est retenu notamment par Prudence Boissière, en 1900, dans son Dictionnaire analogique de la langue française (sous les entrées pays et ville), par Larive et Fleury, en 1901, dans leur Petit Larive et Fleury ; Dictionnaire français encyclopédique [.], que l\u2019on peut considérer comme l\u2019ancêtre du Petit Larousse illustré ( !), du moins par la similarité du titre.Or, dans son édition de 1930, le Larousse du XXe siècle en six volumes étiquette le terme gentilé comme « vieux », voie qu\u2019emprunte également le Nouveau Petit Larousse illustré, la même année.Le mot est toujours considéré comme vieilli par le Nouveau Larousse universel et le Nouveau Petit Larousse illustré, éditions de 1948 et de 1951.Au cours de cette période, le linguiste belge Albert Doppagne en fait usage dans Les dialectes belgo-romans (vol.VI, nffl 1, janvier-mars 1947), le Français Charles Bruneau (1949, p.13) estime que « gentilé [lui] paraît propre à devenir un terme international » malgré qu\u2019Albert Dauzat (1950, p.226) constate que « gentilé n\u2019est plus guère usité en France », ce i8 L'ACTION NATIONALE - octobre 2008 que vient confirmer le retrait probable du terme dans l\u2019édition de 1959 du Nouveau Petit Larousse illustré où il est étiqueté vieux depuis le millésime 1906, ouvrage paru en 1905.Quoique le Dictionnaire encyclopédique universel Quillet-Grolier adjoigne au vocable gentilé la mention « vieux et rare », dans son édition de 1962, un mouvement s\u2019est dessiné lors du VIIe Congrès international d\u2019onomastique (1963) pour redonner sa place à gentilé, désormais écarté pour ethnique, mais les discussions entourant ce courant n\u2019ont pas permis d\u2019en arriver à une recommandation ferme, comme le souhaitait Albert Dauzat dès les années 1950.Au cours de la décennie 1960, gentilé est sporadiquement signalé dans des documents peu nombreux et son traitement dans le Dictionnaire français-français des mots rares et précieux (1965) ne laisse d\u2019être éloquent sur son sort lexico-graphique.Timidement, Paul Robert, dans son Dictionnaire alphabétique et analogique de la langue française (tome 3, 1969) le recense à la rubrique gens, tout en le marquant comme « vieux ».Le chemin de la croix du terme se poursuit avec le souhait de Jean Laboriat (1976, p.13) « Que ce vieux mot teinté d\u2019archaïsme ne vous effraie pas » et, la même année, la revue française La clé des mots (nffl 31, juin 1976, fiche 4521) le définit ainsi : « Nom collectif des habitants d\u2019une agglomération [.].Mot créé au Canada.Non courant ».Le sort en est jeté ! Voici que, sous l\u2019influence de l\u2019usage québécois - voir plus loin - Alain Rey consigne le terme gentilé dans son remarquable Dictionnaire historique de la langue française (1992), tout en précisant que « le mot est surtout en usage au Québec ».Présent dans le Robert pour tous (1994) et le Robert junior illustré, édition nord-américaine (1994), gentilé voyait sa réinsertion dans le vocabulaire français consacrée par sa consignation dans la réimpression et mise à jour de mars 1994 du Nouveau Petit Robert 1.L\u2019année suivante, l\u2019éditeur 19 L'ACTION NATIONALE - octobre 2008 Larousse, château fort lexicographique du maintien du vocable ethnique, allait rendre les armes en intégrant, sans mention également, le mot gentilé dans le Petit Larousse illustré, millésime 1996, publié en juillet 1995.Il s\u2019agit, dans une certaine mesure, de ce que nous qualifierions de néologie dite de seconde naissance.À ce jour, seule l\u2019Académie française, en raison d\u2019un conservatisme traditionnel et fort tenace, ne consigne pas ce terme et il demeure absent de la neuvième édition de ce dictionnaire dont le second tome est paru en 2000.L\u2019Académie, dernier bastion du terme ethnique dont l\u2019ambiguïté terminologique n\u2019est plus à démontrer, puisqu\u2019il coiffe la notion de « nom de peuple » et ne peut convenir à la désignation des habitants de micro-communautés comme un hameau, un village, une municipalité, etc., se positionne à l\u2019encontre des grands ouvrages lexicographiques de la fin du XXe siècle et du début du XXIe siècle.Désormais, le domaine même de l\u2019onomastique carbure à l\u2019enseigne de ce terme générique pour exprimer la notion de « nom des habitants » comme en fait foi le développement que lui consacre le linguiste allemand Elmar Eggert dans sa thèse de doctorat.Il signale que gentilé sera privilégié « en tant que synonyme de nom d\u2019habitant ou ethnique » (Eggert 2005, p.28) et ethnique verra sa présence justifiée par l\u2019usage qu\u2019en font plusieurs linguistes français, notamment dans les travaux anciens dans ce domaine.Sans contredit, gentilé entre solidement et durablement dans l\u2019usage onomastique de même que dans l\u2019usage général du XXIe siècle.Le terme gentilé jadis et aujourd\u2019hui au Québec Même si la tradition est beaucoup moins ancienne au Québec qu\u2019en France au regard du terme gentilé, il n\u2019en demeure pas moins que nous avons pu en relever des traces qui remontent au début du siècle dernier.En effet, dès 1903- 20 L'ACTION NATIONALE - octobre 2008 1904, le périodique Bulletin du parler français au Canada utilise régulièrement ce terme pour désigner le nom collectif des habitants d\u2019un lieu.L\u2019amateur de mots bien connu à l\u2019époque, Adjutor Rivard, le reprend dans la même source, dans le nffl 6, paru en 1907-1908.Par la suite, l\u2019ethnographe Luc Lacourcière le retient dans une bibliographie publiée dans les Mémoires de la Société généalogique canadienne-française en 1958 (vol.IX, juillet et octobre), tout comme le géographe Jean Poirier en 1965, dans sa Toponymie : Méthode d\u2019enquête.Du côté de la lexicographie d\u2019ici, la première mention du terme est consignée, sauf erreur, par Louis-Alexandre Bélisle dans son Dictionnaire général de la langue française (1974).Par la suite, les géographes Henri Dorion et Jean Poirier définissent gentilé de la manière suivante : « nom collectif des habitants d\u2019une ville et en général de toute agglomération » et signalent ethnique dans leur Lexique des termes utiles à l\u2019étude des noms de lieux (1975).À compter de 1978, début de nos travaux en matière de noms d\u2019habitants du Québec, nous avons systématiquement utilisé gentilé, contribuant bien humblement à lui redonner ses lettres de noblesse.Au cours des années 1980 et 1981, des demandes multiples ont été acheminées à l\u2019Office de la langue française d\u2019alors, organisme responsable de la majeure partie des dispositions de la Charte de la langue française, adoptée en 1977, concernant l\u2019acceptabilité du terme gentilé.La Commission de terminologie de l\u2019Office reconnaissait, en 1981, l\u2019exactitude du terme et la pertinence de son utilisation.Cette sanction s\u2019est, par la suite, traduite par l\u2019adoption d\u2019un avis de recommandation paru à la Gazette officielle du Québec le 6 mars 1982, accompagné de la définition suivante : « Dénomination des habitants par rapport 21 L'ACTION NATIONALE - octobre 2008 au lieu où ils habitent (continent, pays, région, ville, village, quartier, paroisse, etc.) ».Il s\u2019agit d\u2019un geste dont on ne saurait minimiser la répercussion sociale, compte tenu des résonances administratives considérables d\u2019une telle sanction et du poids moral que le citoyen accorde, en général, aux décisions des organismes gouvernementaux.Par la suite, maints ouvrages lexicographiques, comme notamment le Grand Robert de la langue française (2001), ou périlexicographiques vont reprendre cette définition, en tout ou en partie.Avec la parution, en 1981, de notre Répertoire degentilés (noms des habitants) du Québec, pour la première fois, au Québec, un ouvrage faisait figurer dans son titre le mot gentilé.On notera, par ailleurs, vu la « nouveauté » du terme, dans la mesure où le Québec est concerné, que l\u2019équivalent noms des habitants a été retenu dans une parenthèse explicative.Ultérieurement, Jean Darbelnet, dans son Dictionnaire des particularités de l\u2019usage (1986) lui consacrait une rubrique, de même que Marie-Éva de Villers, auteure du Multidictionnaire des difficultés de la langue française (1988) et A.E.Shiaty, sous la direction de qui a été préparé le Dictionnaire du français Plus (1988).En 1992, le Dictionnaire CEC jeunesse, 3e édition et le Dictionnaire québécois d\u2019aujourd\u2019hui intégraient à leur nomenclature le désormais connu et incontournable terme gentilé.Deux autres sommes lexicographiques devaient faire un sort particulier au vocable qui nous occupe, soit le Dictionnaire CEC intermédiaire, 3e édition (1999) et le récent Dictionnaire universel des gentilés en français (2006) de Jean-Yves Dugas.Enfin, dans le cadre du projet Franqus, sous la direction des linguistes sherbrookois Hélène Cajolet-Laganière et Pierre Martel, on travaille présentement à la rédaction d\u2019un dictionnaire du français standard en usage au Québec (titre provisoire) dont la une version électronique partielle est pré- 22 L'ACTION NATIONALE - octobre 2008 vue pour l\u2019été 2008, alors que le dictionnaire en son entier paraîtra en 2009 en version papier, et qui comportera un article gentilé.et la mention du dérivé adjectival gentiléen.En raison de leur impact, on ne saurait passer sous silence le Répertoire des gentilés du Québec (1987) et son supplément (1995), qui ont paru sous notre plume et qui ont contribué tant à la réinsertion du terme gentilé dans l\u2019usage français qu\u2019à sa solide implantation en terre québécoise.Ce mot semble, dorénavant sans l\u2019ombre d\u2019un doute, installé à demeure dans le vocabulaire de la francophonie tout comme dans la terminologie onomastique française, et ce, en vertu des efforts des chercheurs québécois qui, convaincus de sa justesse et de son originalité, lui ont rendu tout son lustre et son éclat grâce à une promotion incessante, voire lancinante.On peut affirmer avec fierté, en se fondant sur la démonstration que nous venons d\u2019effectuer, que désormais le terme gentilé a reçu sa consécration ultime de porte-étendard de la désignation collective des groupes humains en leurs multiples particularismes.? 23 CHRONIQUE INTERNATIONALE Dave Anctil* L\u2019AVENIR DU QUÉBEC ET LA PÉTRO-OLIGARCHIE CANADIENNE, À l\u2019origine du sujet de cette chronique, il y a l\u2019enjeu de l\u2019élection fédérale actuelle.D\u2019autres que moi voudront aborder l\u2019élection sous l\u2019angle de la question nationale, examiner les solutions proposées aux turbulences économiques par les divers chefs de partis, se pencher sur le leadership de Stéphane Dion, évaluer le tournant vert libéral ou - pour les auteurs en panne d\u2019idées - disserter sur la pertinence du Bloc québécois à Ottawa.Puisque ces sujets me semblent peu féconds, ce sera plutôt la lecture récente d\u2019un livre remarquable sur la question du pétrole qui guidera la réflexion que je propose ici.Il s\u2019agit de l\u2019essai intitulé Au bout du pétrole, écrit par Normand Mousseau :, professeur de physique à l\u2019Université de Montréal.En vue de l\u2019élection fédérale de l\u2019automne, ce livre devrait être lu par un maximum de citoyens.Pourtant, il ne s\u2019agit pas d\u2019un livre de politique - même si la donne politique, comme nous le verrons, est probablement la dimension la plus fondamentale du problème soulevé par Mousseau.Il ne s\u2019agit pas plus d\u2019un livre économique bien que, encore une fois, les enjeux économiques y soient décisifs.* Chercheur à la Chaire Mondialisation, Citoyenneté et Démocratie (MCD) - Institut d\u2019études internationales de Montréal (UQAM) 1 Normand Mousseau, Au bout du pétrole : Tout ce que vous devez savoir sur la crise énergétique, Éditions MultiMondes, 2008.Voir aussi la recension de ce livre par Robert Laplante dans le numéro Été 2008 des Cahiers de lecture de L'Action nationale (vol.II, no 3). 24 L'ACTION NATIONALE - octobre 2008 C\u2019est plutôt un essai courageux qui tente de démystifier la crise énergétique actuelle sur la base d\u2019une analyse scientifique honnête et éclairée par les faits.La perspective de Mousseau n\u2019est donc ni celle d\u2019un environnementaliste sectaire, ni celle d\u2019un militant gauchiste ; s\u2019il n\u2019est pas question pour lui de nous convaincre d\u2019une idéologie particulière, mais bien de mieux nous informer sur la réalité de la crise énergétique.Au moyen de de données scientifiques soigneusement colligées et interprétées, l\u2019auteur veut aussi attirer notre attention sur une réalité incontournable au sujet du pétrole : sa fin imminente et ses conséquences sur notre société et sur notre avenir en tant que civilisation.La crise énergétique qui nous guette Pour présenter le problème de la crise énergétique mondiale, Mousseau commence par faire prendre conscience aux lecteurs de l\u2019étendue de la supercherie au sujet des données qui nous sont accessibles comme citoyens ou comme chercheurs.Comme chacun le sait, le pétrole est une ressource énergétique rare et non renouvelable.Les stocks de pétrole ont donc une limite fixée par les lois de l\u2019ordre naturel.Or si l\u2019on se base sur les chiffres actuellement disponibles, les réserves mondiales de pétrole sont supposées tenir encore pendant 40 ans.Mais voilà où le bat blesse : de façon mystérieuse, d\u2019après les mêmes chiffres publiés en 1985, et ce « en dépit d\u2019une consommation en hausse constante depuis 25 ans », les réserves devaient, à l\u2019époque, suffire pour.40 ans 2.Mousseau démonte habilement l\u2019explication la plus évidente de ce miracle apparent, celle de la découverte de nouveaux gisements.Cette explication, si chère aux décideurs optimistes et à leurs amis pétroliers, ne tient pas la route.Car les nouvelles découvertes issues de la prospection sont loin de compenser la frénésie de l\u2019augmentation annuelle de la 2 Ibid., p.10. 25 CHRONIQUE INTERNATIONALE - octobre 2008 demande pour le pétrole.La raison est simple : les principaux gisements techniquement accessibles ont déjà été découverts il y a longtemps, et ils sont pompés au maximum depuis des décennies ; les nouveaux forages qui se sont multipliés un peu partout sur la surface du globe n\u2019ont donc fait que compenser une partie infime de l\u2019augmentation de la demande.De plus, les données de production, relativement fiables par comparaison avec l\u2019état des réserves, contredisent les chiffres officiels sur les réserves exploitables et indiquent que même s\u2019il reste autant de pétrole qu\u2019on le dit dans les grands champs pétrolifères, son extraction devient de plus en plus pénible et le déclin dans la production du pétrole est proche 3.La plupart des géologues indépendants s\u2019entendent sur le fait que le « pic dans la production mondiale de pétrole » a été atteint autour de 2008.Il reste certes beaucoup de gisements pétroliers à découvrir, mais les quantités, en regard de la croissance permanente de la demande, sont négligeables, et les futures extractions de pétrole seront beaucoup plus coûteuses que par le passé.La raréfaction de la ressource, l\u2019augmentation importante des coûts de sa production future et, enfin, l\u2019explosion constante de sa demande vont irrémédiablement transformer l\u2019or noir en diamant noir 4.L\u2019humanité voit dès aujourd\u2019hui la fin du pétrole poindre à l\u2019horizon, et il lui faut dès maintenant gérer son sevrage de cette énergie qui fut, par excellence, celle de l\u2019ère moderne.Mais une inaction politique prolongée s\u2019est maintenue en contexte ou la consommation effrénée du pétrole, nerf du développement industriel depuis plus d\u2019un siècle, a aussi diminué considérablement notre marge de manœuvre en opérant des changements radicaux sur les conditions écologiques de notre prospérité.3\tIbid., p.19.4\tJ\u2019exclus d\u2019aborder ici, pour des raisons évidentes d\u2019espace, la question de la « géopolitique du pétrole » et de ses conséquences sur les guerres actuelles et futures causées par la crise énergétique. 26 L'ACTION NATIONALE - octobre 2008 D\u2019une crise à l\u2019autre : le pétrole et le climat Car s\u2019il ne s\u2019agissait que de gérer la raréfaction d\u2019une ressource primordiale et d\u2019en contrôler l\u2019explosion de la demande, les conséquences prévisibles seraient tolérables.Mais les choses sont plus complexes car le défi énergétique s\u2019inscrit dans la durée : l\u2019usage massif des hydrocarbures durant les cent derniers siècles a bouleversé le fonctionnement climatique planétaire.Sur le plan environnemental - que laisse largement de côté Mousseau dans on essai -, le réchauffement climatique diminue considérablement notre marge de manœuvre pour faire face à cette fin du pétrole.Dans un essai aussi troublant que bien documenté, le journaliste scientifique Mark Lynas a récemment colligé et analysé les meilleures données scientifiques traitant de la menace climatique que fait peser la gloutonnerie humaine pour les hydrocarbures5.Son analyse se base notamment sur les informations rassemblées par l\u2019organisme indépendant Intergovernmental Panel on Climate Change (IPCC), qui a déjà publié des conclusions terrifiantes sur les conséquences du réchauffement climatique 6.Selon la meilleure science actuelle, le réchauffement climatique, dans le scénario le plus optimiste, pourrait atteindre deux degrés d\u2019ici 2030.Les conséquences écologiques innombrables d\u2019une telle augmentation sont déjà bien visibles : désertification accélérée ; fonte de la glace des pôles et augmentation du niveau des mers ; multiplication et intensification des cyclones et ouragans ; destruction massive des écosystèmes et disparition concomitante des espèces fragiles ; etc.Or ces phénomènes actuellement en cours atteignent des proportions apocalyptiques au-delà de la barrière des deux degrés, et les précédents d\u2019un tel réchauffement dans l\u2019histoire géologique 5\tMark Lynas, Six Degrees.Our Future on a Hotter Planet, Harper Perennial, 2008.6\tPour la documentation officielle, voir le site de l\u2019IPCC : www.ipcc.ch. 27 CHRONIQUE INTERNATIONALE - octobre 2008 de la planète font miroiter le risque d\u2019extinctions massives.Sur le plan politique, pour ne donner qu\u2019une idée, on doit dès aujourd\u2019hui envisager la gestion de populations entières qui, devenues « nomades du climat », seront forcées de se relocaliser plus ou moins pacifiquement 7.Aux conséquences écologiques du réchauffement planétaire, il faut ajouter les conséquences économiques qui lui sont inter-reliées.Car si la crise énergétique provoque la flambée des prix du pétrole, elle engendre également une flambée mondiale des prix de la nourriture car l\u2019agriculture dépend lourdement de la pétrochimie.Or la production mondiale des vivres est aussi grandement affectée par la crise climatique.L\u2019accessibilité à la nourriture, pour l\u2019écrasante majorité de l\u2019humanité, se trouve ainsi doublement compromise par la raréfaction du pétrole et par les conséquences des changements climatiques.Et puisque l\u2019accélération effrénée de la consommation d\u2019énergie non renouvelable provoque aussi l\u2019accélération des changements climatiques, les scénarios les plus optimistes, qui servent actuellement de voile d\u2019ignorance à nos politiciens, apparaissent comme des chimères qui ne font qu\u2019aggraver le cataclysme imminent.Bien sûr, les relations de cause à effet sont réversibles.Si nos gouvernements planifiaient intelligemment la gestion de la crise énergétique, ils agiraient dès maintenant pour réduire massivement la demande d\u2019énergie produisant les gaz à effet de serre, ce qui aurait pour double effet de contrôler le réchauffement et de diminuer la pression sur l\u2019accès au pétrole.C\u2019était la logique au cœur même de l\u2019accord de Kyoto qui, bien que nettement insuffisant, constituait à tout le moins un précédent allant dans la bonne direction.Mais, comme chacun le sait, telle n\u2019est pas la politique du Canada et de son maître américain, les deux pays s\u2019étant volontairement exclus de l\u2019accord.7 Six Degrees., op.cit., p.101-159. 28 L'ACTION NATIONALE - octobre 2008 Un Québec saigné à blanc par le pétrole ?Le citoyen ordinaire entend chaque jour des bribes de cette réalité complexe à la télévision ; il peut aussi lire dans les journaux une foule analyses qui dessinent un futur plutôt sombre pour les jeunes générations, qui devront naturellement subir les choix collectifs effectués par le passé.Et ce citoyen, incrédule, peut légitimement se demander pourquoi notre gouvernement demeure aussi passif face à une crise dont les conséquences sont des plus graves.C\u2019est que le citoyen québécois peut rarement se faire une idée exacte des contraintes qui pèsent sur nos choix collectifs lorsqu\u2019il s\u2019agit de légiférer sur la crise énergétique ; il doit souvent se contenter d\u2019explications tronquées.Histoire de commencer à soulever le voile sur cette réalité complexe, on peut comprendre que la dépendance québécoise envers le pétrole, dans un contexte d\u2019inflation mondiale des prix, menace gravement notre compétitivité économique sur la scène internationale.Le pétrole, pour le Québec, est un facteur majeur d\u2019appauvrissement collectif.Comme le soulignait récemment Claude Picher dans La Presse, Jusqu\u2019à la fin des années 90, la valeur des exportations internationales québécoises couvrait largement le coût des importations.Puis, graduellement, le surplus commercial a commencé à décliner, pour s\u2019effacer presque complètement en 2003.L\u2019année suivante, en 2004, le Québec enregistrait son premier déficit commercial, à 578 millions.Depuis ce temps, la situation se détériore à une vitesse affolante.L\u2019an dernier, le déficit frisait déjà les 11 milliards8.Contrairement à ce qu\u2019affirment certains essayistes à la courte vue, ce n\u2019est ni notre productivité ni notre innovation qui expliquent ce recul.C\u2019est plutôt notre dépendance croissante envers le pétrole et, surtout, l\u2019absence pour nous de tout contrôle sur ses prix, deux facteurs qui font que nous 8 Claude Picher, « La dépendance pétrolière du Québec », La Presse du 26 avril 2008. 29 CHRONIQUE INTERNATIONALE - octobre 2008 nous appauvrissons collectivement.Toujours selon Picher, les chiffres bruts (sur le brut) ne mentent pas : « En 1998, l\u2019ensemble des importations québécoises de pétrole brut se situait à 2,5 milliards ; l\u2019an dernier, on frisait les 14 milliards, une hausse de 457 %9 .» Dans le même article, le chroniqueur de Power Corporation rappelait d\u2019autres faits troublants pour notre avenir immédiat.Le fait que le Canada soit un grand producteur de pétrole n\u2019a aucun effet sur notre autonomie énergétique, car le pétrole albertain sert presqu\u2019exclusivement à satisfaire l\u2019appétit insatiable du marché américain 10.Le Québec achète ainsi son pétrole sur les marchés mondiaux, à fort prix, principalement en Algérie, puis au Royaume-Uni et en Norvège.La croissance fulgurante et constante du prix du pétrole menace dès lors notre sécurité économique, de sorte que pour l\u2019année en cours, il ne serait pas surprenant que notre déficit commercial « oscille aux alentours de 20 milliards n.» Malgré ce constat lucide sur les conséquences économiques de notre dépendance envers le pétrole, Picher demeure mystérieusement silencieux sur certaines de ses causes politiques.S\u2019il est vrai qu\u2019un chroniqueur économique consciencieux ne doit pas faire de politique, on aurait pu au moins s\u2019attendre à ce qu\u2019un Picher, qui traite souvent des avantages pour le Québec de demeurer dans la fédération canadienne, soit en mesure de poursuive son examen en amont du phénomène économique qu\u2019il décrit avec tant de lucidité.Car s\u2019il tombe sous le sens que la dégénérescence de notre déficit commercial est essentiellement due à l\u2019état aggravé de notre dépendance envers le pétrole, il s\u2019agit peut-être également d\u2019un symptôme évident d\u2019une autre dépendance : celle envers le Canada.9\tIbid 10\tVoir aussi le chapitre consacré par Mousseau à la question de la politique canadienne de l\u2019énergie : Au bout du pétrole, op.cit., p.115-123.11\tClaude Picher, op.cit. 30 L'ACTION NATIONALE - octobre 2008 Le fédéralisme et l\u2019ordre pétro-oligarchique La logique d\u2019appartenance à une fédération, du moins chez ses défenseurs, intellectuels et politiques, est de permettre la création d\u2019un filet commun de sécurité.Selon les grands défenseurs du fédéralisme comme Robert Schuman et Pierre-Elliott Trudeau, la raison d\u2019être du fédéralisme est de permettre la réalisation d\u2019économies d\u2019échelle en collectivisant les coûts de la sécurité collective tout en assurant le bon fonctionnement d\u2019un marché intérieur élargi à plusieurs territoires.Le fédéralisme, dans son essence, serait donc une association de collectivités partageant les coûts et les bénéfices de la coopération12.Il s\u2019agit là, bien entendu, de la théorie.Dans la pratique, il existe un certain décalage avec cet idéal.Par exemple, dans notre fédération, même si l\u2019Alberta possède des richesses pétrolifères en surabondance (classant le Canada au deuxième rang mondial des ressources pétrolières), la sécurité énergétique des provinces canadiennes n\u2019est aucunement assurée du fait d\u2019être les « associées » de l\u2019Alberta.Bien au contraire.Si le gouvernement fédéral ne se gène jamais pour brider le Québec lorsqu\u2019il est question de sa souveraineté sur la scène internationale, il n\u2019en va pas de même de l\u2019Alberta lorsqu\u2019il s\u2019agit de la sécurité énergétique de ses membres.Car le gouvernement albertain donne à rabais l\u2019exploitation de ses sables bitumineux à des exploiteurs américains sans se soucier des besoins de ses « partenaires » canadiens.Cela fait dire à un Mousseau courroucé que, avec la crise pétro-énergétique que nous vivons actuellement, « le Canada ne peut pas continuer cette politique de mauviette13.» 12\tPour le lecteur intéressé à la théorie du fédéralisme, on peut consulter le livre de D.Karmis et W.Norman : Theories of Federalism.A Reader, Palgrave, 2005.13\tAu bout du pétrole, op.cit., p.115. 31 CHRONIQUE INTERNATIONALE - octobre 2008 Rappelons que le Canada s\u2019est lié les mains, du temps de Chrétien, en signant une close du traité de l\u2019ALENA lui interdisant de limiter l\u2019exportation du pétrole albertain aux États-Unis14.(Cette close, par ailleurs, ne fut même pas signée par le Mexique.) L\u2019Alberta retire des redevances intéressantes de cet accord qui, certes, profitent superficiellement aux Canadiens par l\u2019entremise de la péréquation.Mais ces redevances ne reflètent pas du tout la valeur réelle de l\u2019or noir15, ni non plus le coût réel de son empreinte écologique sur le pays ainsi que la valeur réelle de son impact structurel sur les économies provinciales.Les recettes fiscales des hydrocarbures ont notamment permis à l\u2019Alberta d\u2019éliminer sa dette, de financer ses programmes et ses infrastructures, faisant l\u2019envie des rangs de « mauviettes » qui garnissent la classe politique canadienne.Mais voilà : l\u2019économie albertaine surchauffe uniquement à cause de la fluctuation inflationniste du prix du pétrole, et cela crée un déséquilibre économique dangereux au sein de la fédération.Pendant que les provinces se vident de leurs travailleurs qui vont travailler dans l\u2019Ouest pour des salaires qui peuvent atteindre le double, voire le triple, du taux horaire de leur province d\u2019origine, l\u2019ensemble des autres membres de la fédération doivent composer avec une inflation « coast to coast » causée par cette surchauffe artificielle16.L\u2019Alberta est aussi, et de loin, la principale productrice de GES au Canada.Les provinces moins polluantes, comme le Québec, se retrouvent ainsi étouffées dans le carbone de l\u2019Ouest et ne parviennent plus à se démarquer, sur la 14\tIbid., p.117.15\t« L\u2019industrie des sables bitumineux ne doit payer que 1% de la valeur de la production en redevances.» Pendant que l\u2019Alberta perçoit 4,30 $ par baril, la Norvège perçoit 14,10$ et l\u2019Alaska 11,70$.Voir Mousseau, Au bout du pétrole, op.cit., p.118-119.16\tPour se donner un premier aperçu de cette réalité, on peut consulter le dossier sur les sables bitumineux de l\u2019Alberta confectionné par Radio-Canada, disponible sur le site internet de la société : http://www.radio-canada.ca. 32 L'ACTION NATIONALE - octobre 2008 scène internationale, en mettant de l\u2019avant leur production d\u2019énergies propres17.Kyoto devait justement permettre aux pays moins polluants, comme le Québec, d\u2019obtenir un avantage comparatif dans l\u2019économie mondiale, en permettant de vendre leurs crédits de carbone aux pays les plus pollueurs et en attirant les industries en quête de sources d\u2019énergie moins polluantes.Grâce aux libéraux, puis au gouvernement conservateur originaire d\u2019Alberta, le Canada, en se dédouanant du protocole, a par le fait même enlevé au Québec une importante marge de manœuvre pour l\u2019avenir, nous condamnant à demeurer dépendant de la production du pétrole, avec sa pollution, son inflation et le déséquilibre économique qu\u2019il engendre entre les provinces.Comme si ce portrait n\u2019était pas suffisamment glauque, notre association fédérale avec l\u2019Alberta ne nous garantit même pas un accès privilégié à l\u2019or noir en cas de crise mondiale d\u2019accès aux hydrocarbures ! Qui plus est, il ne sera jamais possible à un Québec fédéré de compenser stratégiquement son manque de pétrole par sa production massive d\u2019énergie d\u2019hydro-électrique propre, puisque 1) sa prise en compte sera statistiquement noyée par les émissions albertaines et 2) son accès à la bourse du carbone est déjà compromis par l\u2019orientation imposée par le gouvernement fédéral.Ainsi, au change, le Québec est doublement perdant : il n\u2019a ni les moyens ni les pouvoirs pour soustraire son économie à la dépendance envers le pétrole par un programme ambitieux, sur le modèle suédois, de développement d\u2019une société beaucoup moins dépendante du pétrole ; il doit ensuite composer avec les coûts environnementaux et économiques d\u2019une pollution massive venue de l\u2019Ouest, et ce, sans pouvoir espérer aucune compensation de la part du gouvernement fédéral.17 Le Québec est ainsi étouffé dans un double sens, puisque les émissions albertaines sont l\u2019une des premières causes de l\u2019augmentation des pluies acides et de la prolifération des algues bleues.Voir le reportage de Louis-Gille Francoeur : « Des algues bleues tombées des cieux », Le Devoir, 12 février 2008. 33 CHRONIQUE INTERNATIONALE - octobre 2008 Conclusion S\u2019il était possible de choisir son régime collectif en matière de sécurité énergétique comme il est possible de choisir son régime d\u2019assurance vie, seuls des irrationnels (ou peut-être des masochistes ?) choisiraient candidement les conditions actuellement offertes par la fédération canadienne.Car à moins de recevoir plus ou moins directement compensation pour embellir les conséquences de notre dépendance envers le Canada, la seule raison calculatrice devrait nous pousser à changer de régime.C\u2019est pourquoi le Québec a besoin plus que jamais de se dédouaner du régime pétro-oligarchique canadien.Il devrait pouvoir miser sur ses forces et développer un modèle économique qui réduirait rapidement sa dépendance envers le pétrole, par le développement d\u2019énergies propres et par la mise en place d\u2019incitatifs pour réduire notre dépendance collective aux hydrocarbures18.Parmi les partis politiques qui se présentent actuellement aux élections fédérales, seul le Bloc Québécois a le mérite de dénoncer l\u2019aberration éco-énergétique que constitue la fédération canadienne.Certes, on pourra reprocher au parti souverainiste qu\u2019il n\u2019obtiendra jamais le pouvoir pour prendre les décisions qui s\u2019imposent.Mais qui, des autres chefs, pourrait faire mieux ?Peut-on s\u2019imaginer Stéphane Dion tenir tête aux pétro-oligarques albertains et américains ?Ne voit-on pas la manière habile avec laquelle Stephen Harper réussit à détourner complètement nos intérêts au profit de sa patrie albertaine ?Imagine-t-on Jack Layton transformé en.Hugo Chavez ?! Aucun des partis fédéralistes n\u2019a le goût, la force ou le courage d\u2019affronter l\u2019ordre pétro-oligarchique canadien.Certes, en 18 C\u2019est la conclusion du livre de Mousseau, qui en appelle au modèle très intéressant de la Suède afin de palier aux conséquences de l\u2019inflation des prix du pétrole.Voir Au bout du pétrole, op.cit., p.123-138.Mais l\u2019auteur semble oublier que les options du Québec dépendent des moyens politiques et financiers que le Canada lui laisse. 34 L'ACTION NATIONALE - octobre 2008 portant une importante délégation bloquiste à la Chambre des Communes, le Québec n\u2019obtient qu\u2019une victoire morale.Mais à la lumière de la crise énergétique, les enjeux électoraux me semblent limpides : nous avons à faire un choix entre donner le mandat au Bloc pour une dissidence politique cohérente, basée sur l\u2019affirmation de nos intérêts bien compris, ou bien accepter le passeport canadien pour une dégénérescence collective assumée.? LE TOURNANT VERT LIBÉRAL MENACE L\u2019UNITÉ CANADIENNE ] 9^5 -, '/OTE , i HARPER I CS.% RECONNAISSANCE CONSTITUTIONNELLE DE LA NATION QUÉBÉCOISE APPUI Hi\tfy\t\\]\tLIMITATION protocole\t\tDU POUVOIR DE\t\tFÉDÉRAL DE KYOTO\t1\tDépenser opposition AUX GUERRES \\ EN IRAK ET EN AFGHANISTAN agirp ' our notre monde Ensemble, nos actions nous inscrivent dans un développement durable et solidaire.Près de U) 000 membres dont 2536 entreprises collectives, organisations et associations.J Desjardins Caisse d'économie solidaire Montréal\t514\t598-2122\t1\t877\t598-2122 Québec\t418\t647-1527\t1\t877\t647-1527 Joliette\t450\t753-7055\t1\t866\t753-7055 www.cecosol.coop DOSSIERS BOUCHARD-TAYLOR LECTURES MALCOMMODES II LE CHAOS UNIVERSITAIRE Dossiers Bouchard-Taylor Lectures malcommodes (Il) Pourquoi en savons-nous toujours si peu ?-Benoît Dubreuil\t38 Une critique du double diagnostic de Bouchard et Taylor -Joëlle Quérin\t48 Le chaos universitaire La dérive financière des universités québécoises -Denis Monière\t62 Quelle crise des universités ?-Louis Lapointe\t72 Quand la démesure est au rendezvous ! -Louis Dumont\t93 La petite politique d\u2019un naufrage annoncé -Marc Chevrier\t108 Lire Note critique L\u2019intervention armée peut-elle être juste ?-Jean Roy\t136 Lire les essais Pierre Vadeboncoeur La Clef de voûte\t149 Suzanne Clavette Gérard Dion.Artisan de la Révolution tranquille 151 38 DOSSIER BOUCHARD-TAYLOR LECTURES MALCOMMODES (II) Benoît Dubreuil* Bouchard et Taylor POURQUOI EN SAVONS-NOUS TOUJOURS SI PEU ?Le débat autour du rapport Bouchard-Taylor a très largement porté sur la pertinence du modèle d\u2019interculturalisme défendu par les commissaires et sur leur interprétation générale de la crise des accommodements raisonnables.Assez peu d\u2019attention a été portée à leur interprétation de l\u2019état de l\u2019intégration des immigrants et au rôle de celle-ci dans la construction de leur diagnostic.Mon objectif dans cet article est de montrer à partir de quelques exemples comment les auteurs ont construit leurs conclusions sur une utilisation impressionniste des sciences sociales, et laissé passer de nombreuses contradictions afin d\u2019aboutir à un récit qui leur plaisait.Je soutiendrai qu\u2019ils ont inventé une explication approximative sans chercher à obtenir de données empiriques permettant de la valider, de sorte que les Québécois ne peuvent pas se considérer davantage informés aujourd\u2019hui qu\u2019ils ne l\u2019étaient au début des audiences de la Commission.Un problème de perception ?Rappelons d\u2019abord l\u2019argument principal des auteurs, celui du problème de perception.Les Québécois ont cru voir un problème là où il n\u2019y en avait pas.L\u2019intégration des immigrants va bien et les accommodements raisonnables sont.* Chercheur postdoctoral, UQAM 39 L'ACTION NATIONALE - octobre 2008 dossier en général raisonnables.Mais comment expliquer dès lors la virulence de la crise ?La réponse des commissaires tient de l\u2019ordre de la psychanalyse : les Québécois souffrent d\u2019une insécurité culturelle chronique due à leur condition de minoritaire.Cette insécurité fait en sorte qu\u2019ils ont tendance à se « braquer » sur leur identité et que, d\u2019une manière inconsciente, ils sont constamment à la recherche d\u2019un bouc émissaire à transformer en victime expiatoire.Parce qu\u2019il est mal connu, l\u2019immigré devient une cible de choix.La véritable cause de la colère n\u2019est donc pas à trouver dans le comportement du minoritaire, mais bien dans l\u2019insécurité culturelle du majoritaire.Ce n\u2019est qu\u2019en ramenant publiquement cette insécurité à la conscience majoritaire qu\u2019il sera possible de guérir ceux que Jean-François Lisée a appelés les « malades imaginaires 1 ».En somme, le majoritaire n\u2019est pas coupable, il est fou.Les auteurs ont cependant négligé une règle de base des sciences sociales que l\u2019on peut énoncer de la manière suivante : entre une explication inspirée de la psychanalyse et une autre qui ne l\u2019est pas, il faut toujours préférer la seconde.Pourquoi, par exemple, les commissaires ne se sont-ils pas simplement contentés d\u2019affirmer qu\u2019il y avait un problème de perception ?Il leur eut été possible de soutenir simplement que les Québécois avaient une vision démesurément négative de l\u2019état de l\u2019intégration des immigrants, que le repli communautarisme et l\u2019intégrisme religieux n\u2019existaient pas au Québec, et que la colère populaire contre les accommodements avait été inappropriée.Pourquoi ne s\u2019en sont-ils pas tenus à cette conclusion ?Mon hypothèse est la suivante : en s\u2019en tenant à une explication aussi simple, ils auraient été obligés d\u2019enquêter plus en profondeur sur la justesse des perceptions des Québécois.Le repli communautaire existe-t-il au Québec ?Des lectures rigoristes des traditions religieuses sont-elles mises au service de 1 Jean-François Lisée, « Les malades imaginaires », La Presse, 27 mai 2008. dossier 40 L'ACTION NATIONALE - octobre 2008 stratégies d\u2019isolement au sein de certaines communautés issues de l\u2019immigration ?Ces questions ne les intéressaient visiblement pas.Pourquoi enquêter sur un problème que l\u2019on croit inexistant ?Ne vaut-il pas mieux alors se lancer dans un plaidoyer en faveur de principes généraux et généreux (l\u2019ouverture à l\u2019Autre et la confiance en soi) que dans enquête sérieuse sur l\u2019état de l\u2019intégration ?Pas de problème d\u2019intégration Lors de la dernière campagne électorale, André Boisclair déclarait d\u2019un seul souffle que 1) le modèle d\u2019intégration québécois fonctionnait à merveille et que 2) il y avait 27 % de chômage chez les immigrants originaires du Maghreb.Visiblement, il ne comprenait pas que la seconde affirmation venait considérablement affaiblir la première.Un problème semblable apparaît dans le rapport Bouchard-Taylor : comment un modèle d\u2019intégration si merveilleux peut-il laisser une telle emprise à la mésentente et à la colère ?Le lecteur retient de sa lecture l\u2019impression que le modèle québécois d\u2019interculturalisme fonctionne bien « par définition » et que toute insatisfaction à son égard ne peut s\u2019expliquer que par l\u2019incapacité de la population à en saisir les grands principes.Les critiques des politiques d\u2019intégration ne sont jamais des critiques des politiques d\u2019intégration, mais toujours l\u2019expression d\u2019une attitude de peur et de repli, elle-même enracinée dans une incapacité à saisir la vertu et l\u2019utilité des principes d\u2019ouverture et de métissage.Ainsi, les commissaires n\u2019examinent pas la possibilité que la colère populaire ait pu cibler de manière légitime des attitudes de repli au sein de certaines communautés culturelles.Bien sûr, les commissaires évoquent à quelques reprises l\u2019existence de telles attitudes.À chaque fois, cependant, ils soulignent qu\u2019elles trouvent leur origine non pas dans des préférences et des pratiques propres à certains groupes minoritaires, mais dans l\u2019attitude du groupe majoritaire 41 L'ACTION NATIONALE - octobre 2008 dossier lui-même.Pour les commissaires, en effet, le repli communautaire ne semble pouvoir s\u2019expliquer que par l\u2019attitude négative et dépréciative de la majorité.Mais sur quoi s\u2019appuie cette affirmation ?Le problème est bien connu.L\u2019attitude rigide du majoritaire peut déclencher chez le minoritaire deux réactions opposées.La première, bien connue des parents, s\u2019appelle la « réactance », c\u2019est-à-dire le désir de faire le contraire de ce que l\u2019on exige de nous.Par exemple, vous me demandez d\u2019être comme vous, alors je réaffirme ma différence.Mais il existe une seconde réaction.Il s\u2019agit du « conformisme » qui consiste à orienter son comportement en fonction des normes affirmées publiquement et des comportements considérés comme habituels.Les commissaires tiennent pour acquis que la réactance est prédominante mais n\u2019offrent aucune donnée pour appuyer leur hypothèse.Historiquement, le désir de suivre la règle affichée publiquement a pourtant joué un rôle central dans l\u2019intégration des minorités en France, aux États-Unis et au Canada.Ce n\u2019est pas l\u2019enthousiasme des Anglo-protestants majoritaires à l\u2019égard de la culture canadienne-française et du catholicisme qui a amené les exilés des petits Canadas à s\u2019intégrer et à venir enrichir la société américaine.Pourquoi l\u2019affirmation ferme et explicite de normes publiques par la majorité québécoise ne favoriserait-elle pas aujourd\u2019hui l\u2019intégration ?Les commissaires ne nous offrent sur ce sujet aucune donnée particulière.Le cas du voile Un exemple de la légèreté des explications proposées par les commissaires se trouve dans le traitement accordé à la question du foulard islamique.Je ne m\u2019intéresse pas particulièrement à cette question, mais le fait que les commissaires l\u2019aient mise au cœur de leur réflexion m\u2019incite à m\u2019y référer (plutôt qu\u2019aux signes ostentatoires sikhs et hassidiques, par exemple, auxquels les auteurs font très peu référence).Les dossier 42 L'ACTION NATIONALE - octobre 2008 commissaires reconnaissent que le port du foulard peut s\u2019accompagner de multiples significations et que certaines d\u2019entre elles ne sont pas compatibles avec les valeurs d\u2019égalité et d\u2019intégration.Pourtant, ils ne cherchent pas à déterminer la force relative des différents motifs.Suivant la ligne dominante des travaux de Charles Taylor, ils ont tendance à interpréter la pratique religieuse d\u2019une manière que l\u2019on peut qualifier de « spiritualisante », c\u2019est-à-dire en en minimisant ses aspects sociopolitiques et en mettant l\u2019accent sur ses aspects spirituels et transcendantaux.J\u2019en donne un exemple : [.] le choix d\u2019une jeune musulmane de porter le foulard à l\u2019école ne peut être mis sur le même pied que celui de son camarade de porter une casquette.Dans le premier cas, la jeune fille se sent soumise à une obligation - déroger à cette pratique serait aller à l\u2019encontre de ce qui la définit, elle se trahirait elle-même, son sentiment d\u2019intégrité serait atteint (p.144).On peut reconnaître l\u2019existence et la légitimité de telles attitudes.Mais sur quelles données s\u2019appuient Bouchard et Taylor pour en faire un cas typique ?Quelle enquête ont-ils menée sur la condition des jeunes musulmanes ?Aucune.Les commissaires se sont plutôt contentés de tendre une oreille complaisante aux lobbies pro-hidjab qui ont défilé devant eux.En France, pourtant, la commission Stasi avait mené des enquêtes afin de déterminer le poids des différents facteurs dans la décision de porter le foulard.La commission était parvenue à la conclusion que la pression sociale négative sur les jeunes musulmanes des banlieues était suffisamment néfaste pour justifier une restriction à la liberté de religion.Pourquoi ne pas avoir mené de semblables études ici ?Les auteurs se contentent de critiquer la législation française sans prendre au sérieux les motifs qui ont présidé à son élaboration.La lecture spiritualisante proposée par Bouchard et Taylor devient particulièrement douteuse lorsque l\u2019on considère que, dans les cours d\u2019école montréalaises, l\u2019on peut voir des fillettes de six ou sept ans porter le foulard (une pratique 43 L'ACTION NATIONALE - octobre 2008 dossier qui n\u2019existe même pas dans les pays musulmans).Peut-on sérieusement affirmer qu\u2019il s\u2019agit pour elles d\u2019une manière d\u2019être fidèles à leur identité religieuse profonde ?Un enfant de six ans (et je dirais même de treize ou quatorze ans) peut-il être soucieux de son identité morale et spirituelle profonde ?L\u2019hypothèse me semble suffisamment douteuse pour mériter un examen approfondi.Or cet examen ne se trouve ni dans le rapport Bouchard-Taylor ni dans les études qui l\u2019accompagnent.Les commissaires se basent sur leurs intuitions.Mais pourquoi en ce domaine leurs intuitions vaudraient-elles davantage que celles du Québécois moyen ?N\u2019est-ce pas une curieuse épistémologie qui postule que le domaine des idées généreuses coïncide avec celui des idées vraies ?Remarquez, il est possible que les Québécois aient tort de voir dans le port de symboles religieux ostentatoires l\u2019indice d\u2019un repli communautaire.Cette corrélation semble bien établie au sein de toutes les sociétés humaines depuis le début de l\u2019humanité mais, qui sait, peut-être vivons-nous dans une situation historique inédite.Il eut pourtant été facile de mener une enquête de terrain pour clarifier la question.Or les commissaires avaient, semble-t-il, une autre idée en tête.Quel que fut le poids des préférences communautaristes, leur réponse était déjà prête.Le repli sur soi minoritaire, s\u2019il existe, ne peut s\u2019expliquer que par l\u2019attitude négative du groupe majoritaire.Encore une fois, la seule issue possible demeure l\u2019ouverture et la tolérance : « [.] on dégage alors un accord assez large qui permet aux élèves portant le foulard de fréquenter l\u2019école plutôt que de s\u2019en trouver exclues et ainsi poussées vers les écoles confessionnelles privées » (p.141).L\u2019argument est élégant, mais est-il vrai ?Le communautarisme ne peut-il résulter que de l\u2019attitude rigide de la majorité ?Bouchard et Taylor ne s\u2019appuient encore une fois sur aucune donnée.L\u2019interdiction des symboles religieux ostentatoires en France a-t-elle mené à une fuite vers les écoles confessionnelles ?Bouchard et Taylor ont-ils accès à dossier 44 L'ACTION NATIONALE - octobre 2008 des études qu\u2019ils ont négligé de nous présenter ?J\u2019aimerais le croire mais je ne parviens pas à m\u2019en convaincre.D\u2019ailleurs, à certains endroits, les auteurs laissent entrevoir l\u2019immense faille qui traverse leur rapport.Le passage suivant, par exemple, illustre une dynamique de repli communautaire dont on aurait aimé savoir davantage : Les femmes immigrées venant de certains pays sont également plus à risque de subir de la violence familiale ou conjugale.Elles sont parfois isolées, captives d\u2019une petite communauté fermée et victimes de pratiques abusives, surtout de la part de leur conjoint (mais aussi de leur belle-mère).[.] C\u2019est un problème difficile à aborder, notamment à cause du silence des victimes qui, en plus, ne pourront jamais divorcer de peur d\u2019être rejetées par le milieu dont elles dépendent.[.] Enfin, celles-ci ont peine à se défaire d\u2019un sentiment de culpabilité et à prendre conscience des racines sociales de leur situation (p.227).Cette fois, au moins, l\u2019attitude du majoritaire ne semble pas en cause.C\u2019est peut-être pour cette raison que les auteurs passent rapidement à un autre sujet.Le planisme identitaire et l\u2019illusion de contrôle Si la possibilité d\u2019un repli communautaire n\u2019effraie pas les commissaires, c\u2019est que l\u2019adhésion du Québec à l\u2019« interculturalisme » représente à leurs yeux une protection suffisante contre d\u2019éventuelles dérives.Du moment où il existe une politique officielle préconisant le brassage, la mobilité et l\u2019interaction, l\u2019intégration est assurée.Bien sûr, cela implique que « Les membres du groupe ethnoculturel majoritaire [.], tout comme les membres des minorités, acceptent que leur culture (les traditions, les référents identitaires) soit transformée à plus ou moins long terme par les interactions que suppose le régime » (p.120).Lisons bien : le régime suppose l\u2019interaction.Mais qu\u2019en est-il véritablement ?Ces interactions ont-elles vraiment lieu ?Après tout - et il faudrait dire heureusement - le contrôle qu\u2019exerce un État démocratique sur les interactions sociales demeure 45 L'ACTION NATIONALE - octobre 2008 dossier plutôt modeste (en dehors peut-être de l\u2019éducation primaire et secondaire).Rappelons quelques détails.Le Québec est une démocratie libérale et une économie de marché.Il ne faut pas céder à la peur, mais il ne faut pas non plus céder au planisme identitaire et à l\u2019illusion d\u2019un contrôle total sur la société.L\u2019interculturalisme ne peut pas - sous peine de se retourner contre la liberté elle-même - s\u2019opposer à la liberté de contrat sur le marché du travail ou sur le marché immobilier.Il ne peut pas s\u2019immiscer dans le choix des amis, des fréquentations et des conjoints, dans le choix des biens culturels ou dans l\u2019organisation de la vie associative.Pour cette raison, l\u2019intégration, dans les sociétés libres et démocratiques, est condamnée à demeurer un processus largement aléatoire, dépendant davantage des pratiques et des préférences présentes dans la population que des grands modèles, principes, déclarations et livres blancs.Il n\u2019existe pas de politique publique permettant de faire naître cet homme nouveau dont rêvent les commissaires et que Mathieu Bock-Côté a justement appelé - en écho sans doute à Robert Musil - « l\u2019homme sans préjugé 2 ».C\u2019est précisément pour cela que l\u2019on veut savoir s\u2019il existe chez certains groupes des préférences et des pratiques qui ont pour effet - sinon pour objectif - de limiter les interactions avec le groupe majoritaire.Ce sont précisément de telles préférences et pratiques qui furent dénoncées lors du débat sur les accommodements raisonnables.S\u2019agit-il de comportements marginaux ?Sont-ils en progression ?Existe-t-il une corrélation, par exemple, entre le port de symboles religieux ostentatoires et le fait de vivre en dehors des grands circuits de socialisation québécois ?Il est à noter qu\u2019aucune des treize études qui accompagnent le rapport ne cherche à éclaircir ce point.2 Mathieu Bock-Côté, « Marcuse, inspirateur de la commission Bouchard-Taylor », Le Devoir, 31 mai 2008. dossier 46 L'ACTION NATIONALE - octobre 2008 Le tout tourne à la mauvaise farce quand, en conclusion, les auteurs révèlent que « l\u2019on ne dispose pas actuellement d\u2019une connaissance suffisante de la situation de l\u2019interculturalisme » et qu\u2019il « faudrait lancer des enquêtes sur l\u2019état ou la fréquence des interactions entre groupes ethniques » (p.261).Parmi les thèmes de recherche qui leur viennent à l\u2019esprit, les commissaires signalent : \u2022\tl\u2019identification à la société québécoise chez les immigrants et leurs enfants ; \u2022\tl\u2019attachement à la culture d\u2019origine et la participation aux organismes ethniques comme facteurs d\u2019intégration ou d\u2019isolement ; \u2022\tla mesure des relations et des unions interethniques [.] ; \u2022\tl\u2019évolution des concentrations ethnoculturelles et leur signification en termes de cloisonnement ; \u2022\tle degré d\u2019intégration à la société québécoise chez les élèves diplômés d\u2019écoles ethnoconfessionnelles ; \u2022\tla nature et l\u2019évolution du tissu social et culturel dans les quartiers multiethniques de Montréal , etc.(p.261) Deux remarques s\u2019imposent.D\u2019une part, pourquoi la commission - qui disposait d\u2019un budget de 5 millions de dollars dont 1,3 million n\u2019a pas été dépensé - n\u2019a-t-elle pas jugé bon de mener ces études ?Pourquoi a-t-elle préféré commander des études dont la majorité ne fait que reproduire des données ou des arguments déjà disponibles dans d\u2019autres publications récentes ?Le mystère reste complet.D\u2019autre part, tant qu\u2019on ne peut répondre de manière assurée à ces questions, comment peut-on affirmer que la colère des Québécois face aux accommodements raisonnables s\u2019appuie sur une perception erronée ?Pourquoi présumer qu\u2019une enquête sur l\u2019état de l\u2019interculturalisme viendrait nécessairement calmer la grogne populaire ?Commençons par voir ce qu\u2019il en est, nous verrons par la suite si notre colère se calme.Le raisonnement des auteurs coïncident ici avec une forme de pensée magique que l\u2019on retrouve également dans le nouveau Programme d\u2019éthique et de culture religieuse. 4l L'ACTION NATIONALE - octobre 2008 dossier La méconnaissance de l\u2019Autre conduit nécessairement à la méfiance et au mépris, alors que sa connaissance mène au respect et au dialogue.Cela n\u2019est pas nécessairement faux, mais ça dépend de l\u2019Autre en question.Si l\u2019Autre adhère à des pratiques et à des valeurs qui nous répugnent, il n\u2019est pas impossible qu\u2019en le connaissant mieux, l\u2019on en vienne à renforcer notre jugement négatif.En soi, le préjugé est donc neutre.Il peut nourrir la méfiance, mais il peut également nourrir une attitude démesurément favorable envers autrui, en nous incitant à lui accorder le bénéfice du doute qu\u2019on lui refuserait en d\u2019autres circonstances.Conclusion Il n\u2019y a rien comme la voix d\u2019un homme grave pour calmer une foule en colère, disait Machiavel 3.Jean Charest avait sans doute en tête cette vérité fondamentale au moment de créer la commission Bouchard-Taylor.Les hommes graves ont parlé, la foule s\u2019est calmée et le premier ministre a gagné son pari.On ne sait toujours pas cependant si la colère était légitime.Les commissaires ont avancé une hypothèse psychanalytique qu\u2019il convient, comme l\u2019a dit Jacques Parizeau, « d\u2019envoyer à la filière 13 4» .Il est possible que les Québécois se soient appuyés sur de fausses perceptions, mais il est aussi possible que les comportements visés lors de la crise des accommodements témoignent effectivement de préférences et de pratiques hostiles à l\u2019intégration chez certaines communautés issues de l\u2019immigration.Que ces pratiques soient majoritaires, on l\u2019imagine difficilement.Mais sont-elles le fruit d\u2019une minorité importante ou d\u2019une minorité négligeable ?Donnez-moi cinq millions de dollars et je vous trouverai la réponse.En attendant, la sociologie impressionniste de Bouchard et Taylor ne nous permet pas de trancher.?3\tNicholas Machiavel, Discours sur la première décade de Tite-Live, Livre 1, Chapitre LIV.4\tYves Chartrand, « Envoyons ça dans la filière 13 - Jacques Parizeau », Le Journal de Montréal, 11 juin 2008. 48 DOSSIER Joëlle Quérin* «Crispation identitaire» et « crise des perceptions » UNE CRITIQUE DU DOUBLE DIAGNOSTIC DE BOUCHARD ET TAYLOR Au moment de sa création en février 2007, la Commission de consultation sur les pratiques d\u2019accommodement reliées aux différences culturelles (commission Bouchard-Taylor) se voyait confier la tâche de formuler des recommandations au gouvernement du Québec en matière d\u2019accommodements raisonnables, ces recommandations devant s\u2019appuyer sur une série d\u2019études et de consultations.Après plus d\u2019un an de travail, les coprésidents ont présenté un rapport qui inclut, certes, les recommandations attendues, mais dont une grande part est consacrée à leur lecture de la crise des accommodements raisonnables qui a donné lieu à la création de la commission.Selon les coprésidents, les responsables de la crise seraient d\u2019une part, le groupe majoritaire, et d\u2019autre part, les médias, la crispation identitaire des premiers étant alimentée par le sensationnalisme des seconds.Dans cet article, nous critiquerons ce double diagnostic des coprésidents.Une première partie portera sur le jugement posé par Bouchard et Taylor sur le groupe majoritaire et sur les postulats qui sous-tendent le reproche de « crispation identitaire » qui leur est adressé.Nous nous pencherons ensuite, dans la seconde partie, sur le rôle que Bouchard et Taylor attribuent aux médias dans cette controverse, qu\u2019ils qualifient de « crise des perceptions ».* Doctorante en sociologie à l'UQAM. 49 L'ACTION NATIONALE - octobre 2008 dossier Une «crispation identitaire» Le premier coupable d\u2019avoir soulevé la polémique et attisé les tensions serait le groupe majoritaire, rebaptisé « Québécois d\u2019origine canadienne-française ».Cette expression n\u2019est pas innocente, elle découle de la vision de Bouchard et Taylor qui dissocient le Québec, civique, des Canadiens français, ethniques.Ce choix lexical entraîne deux effets pervers.D\u2019abord, il situe notre appartenance à l\u2019échelle du Canada plutôt que du Québec, ce qui nous ramène à une représentation de nous-mêmes que même les fédéralistes ont abandonnée depuis la Révolution tranquille et qu\u2019on n\u2019entend plus aujourd\u2019hui que de la bouche de certains libéraux fédéraux comme Denis Coderre ou, comme d\u2019autres l\u2019ont souligné, d\u2019Elvis Gratton.Ironiquement, dans le rapport, les anglophones sont appelés Anglo-Québécois, alors que la logique aurait voulu qu\u2019on les appelle Québécois d\u2019origine canadienne-anglaise.Le deuxième problème avec cette appellation, c\u2019est qu\u2019elle fait reposer notre appartenance sur nos origines, ce qui fait en sorte qu\u2019il est impossible pour les immigrants de se l\u2019approprier.On peut bien devenir Québécois, ce qui ne veut plus dire grand-chose une fois le terme déchargé de toute référence identitaire, mais on ne peut jamais devenir Canadien français.Il y a donc dans cette expression un refus de l\u2019intégration des immigrants au groupe majoritaire, qui ne peut plus agir à titre de société d\u2019accueil.Dans l\u2019esprit de Bouchard et Taylor, la culture de ce groupe « canadien-français » n\u2019est pas une « culture de convergence :», mais seulement celle d\u2019un groupe ethnique.D\u2019ailleurs, 1 Québec.Ministère des communautés culturelles et de l\u2019immigration.Autant de façons d\u2019être Québécois : plan d\u2019action du gouvernement du Québec à l\u2019intention des communautés culturelles.Montréal : Ministère des communautés culturelles et de l\u2019immigration, 1983.Ce document ministériel souligne l\u2019apport des « communautés culturelles québécoises » dossier 50 L'ACTION NATIONALE - octobre 2008 les commissaires écrivent que, si la culture majoritaire doit survivre, c\u2019est parce qu\u2019elle est « une source de richesse * 2», le même argument qu\u2019ils avancent en faveur de la préservation des cultures issues de l\u2019immigration.La culture majoritaire est présentée comme un élément parmi d\u2019autres de la diversité culturelle du Québec, mais aussi un élément particulièrement suspect, parce que dominant, donc, susceptible de s\u2019imposer.C\u2019est à partir de cette conception du rôle que doit jouer le groupe majoritaire que Bouchard et Taylor se permettent de lui faire la leçon.C\u2019est un véritable procès qui est intenté contre les majoritaires.On leur reproche leur « braquage identitaire », leur « crispation », leurs « mouvements d\u2019humeur », on les accuse de « céder au parti de la peur, de la tentation du retrait et du rejet ».Par-dessus tout, on leur dit qu\u2019ils s\u2019inquiètent pour rien.On nie tout fondement à leurs inquiétudes, on considère que leur héritage ne peut pas être menacé, étant donné leur nombre, leurs institutions et, bien sûr, la loi 101 qui aurait tout réglé en matière de francisation3.Cette condescendance à l\u2019endroit des majoritaires tranche avec la complaisance dont Bouchard et Taylor font preuve à l\u2019endroit des minoritaires.Les immigrants sont décrits comme des personnes aux conditions de vie difficiles, qui peinent à faire reconnaître leurs droits, qui vivent une « réalité dure et difficile, faite de privations et d\u2019angoisses, où affleure parfois la détresse 4».On dit aussi des immigrants au développement du Québec, tout en affirmant que « la culture québécoise doit être d\u2019abord de tradition française » et que cette culture doit agir à titre de « foyer de convergence des autres traditions culturelles ».2\tBouchard, Gérard et Charles Taylor.Fonder l\u2019avenir : le temps de la conciliation.Québec : Commission de consultation sur les pratiques d\u2019accommodement reliées aux différences culturelles, 2008, p.189 3\tIbid., p.212 4\tIbid., p.224 51 L'ACTION NATIONALE - octobre 2008 dossier qu\u2019ils désirent s\u2019intégrer, mais que l\u2019exclusion et la discrimination dont ils sont victimes nuiraient à leur intégration.Parmi les témoignages qu\u2019ils ont entendus au cours des audiences de la commission, Bouchard et Taylor vantent en particulier ceux des immigrants et se réjouissent que la commission leur ait permis de se faire entendre.Bref, que du positif, lorsqu\u2019il s\u2019agit des immigrants.Cette complaisance est particulièrement manifeste à l\u2019endroit des musulmans, dont on souligne l\u2019instruction, la volonté d\u2019intégration, la connaissance du français et l\u2019attachement au Québec.On insiste également sur les multiples injustices dont ils seraient victimes et on les félicite pour la dignité et le respect qui ont marqué leurs témoignages devant la commission.La bienveillance des coprésidents à l\u2019endroit des musulmans, et surtout des musulmanes, a également été remarquée par Valérie Dufour, du Journal de Montréal, et Jeff Heinrich, de la Gazette.Dans leur livre Circus Quebecus, les journalistes affirment que les commissaires ont traité les féministes majoritaires de « façon méprisante », en leur faisant subir des « interrogatoires » et des réprimandes « cuisantes ».À l\u2019inverse, en présence de femmes portant le foulard islamique, les commissaires écoutaient attentivement et présumaient de leur « bonne foi 5».Ce double standard montre bien que l\u2019écoute des commissaires était biaisée par leurs préjugés favorables à l\u2019endroit des musulmanes, notamment des lobbys pro-hijab qui ont participé en masse aux audiences.Pour ajouter à la liste des minorités présentées comme des victimes de la crispation identitaire majoritaire, ajoutons les anglophones qui, malgré l\u2019affaiblissement de leur poids démographique et politique, se sont montrés très ouverts 5 Heinrich, Jeff et Valérie Dufour.Circus quebecus : sous le chapiteau de la commission Bouchard-Taylor.Montréal : Boréal, 2008, p.82-83 dossier 52 L'ACTION NATIONALE - octobre 2008 aux pratiques d\u2019accommodements.Autrement dit, si les anglophones, même minoritaires, ne se sentent pas menacés, il n\u2019y a aucune raison pour que les francophones, majoritaires, soient inquiets.On le voit bien, les majoritaires sont présentés comme des bourreaux et les minoritaires, comme des victimes.Une question demeure toutefois : comment expliquer cette « crispation identitaire » ?Cette question embête Bouchard et Taylor, puisque, selon eux, on ne peut pas être contre les accommodements, comme on ne peut pas être contre la vertu.Cette conviction est affirmée à maintes reprises dans le rapport, sous la forme d\u2019énoncés sans appel quant aux « impératifs du pluralisme » et aux « exigences de la démocratie libérale ».À titre indicatif, dans le rapport, le terme impératif(s) revient 11 fois, exigence(s), 39 fois, pluralisme, 50 fois et diversité, 164 fois.Selon Bouchard et Taylor, un « processus de réaménagement identitaire » serait « commandé par la diversification croissante du paysage ethnoculturel 6».Le principe des accommodements raisonnables et plus largement des adaptations à la diversité religieuse, serait « inhérent à la vie d\u2019une société diversifiée et pluraliste 7».Ces pratiques ne peuvent pas être abandonnées puisque « ce sont des droits individuels fondamentaux qui sont en cause 8».Au sujet de la laïcité, Bouchard et Taylor mentionnent que « dans une société libre comme la nôtre, la religion ne peut tout simplement pas être contenue à l\u2019intérieur des strictes limites du domicile et des lieux de culte 9.».Toutes les propositions défavorables aux accommodements religieux sont donc écartées d\u2019emblée, en raison 6\tBouchard, G.et C.Taylor.Op.Cit., p.39.Dans ce paragraphe, nous avons mis en italiques certains termes afin de souligner leur fatalisme.Ils apparaissent en caractères normaux dans le rapport.7\tIbid., p.65 8\tIbid., p.89 9\tIbid., p.143 53 L'ACTION NATIONALE - octobre 2008 dossier de leur incompatibilité avec les principes que Bouchard et Taylor ont érigés en dogmes.Les arguments entendus à la commission sont d\u2019ailleurs tous rejetés un après l\u2019autre dans une annexe intitulée « les pratiques d\u2019accommodements : réponse aux objections courantes », dans laquelle Bouchard et Taylor jouent aux professeurs pour nous expliquer que nous sommes dans le tort.Il importe de préciser que notre critique de la posture adoptée par Bouchard et Taylor ne représente en rien un rejet des droits et libertés individuels, comme le laissent entendre les commissaires dans leur représentation ethniciste de l\u2019idéal républicain.Il ne saurait être question d\u2019envoyer une « police de la culture » dans les foyers pour imposer des pratiques aux individus au nom de l\u2019intérêt national ! La liberté de conscience et de religion, tout comme l\u2019égalité des citoyens devant la loi, représentent des acquis indéniables de la modernité.Toutefois, nous rejetons l\u2019interprétation idéologique de ces droits et libertés offerte par les tribunaux québécois et canadiens, qui outrepassent leur fonction en traduisant dans les termes du droit toute question controversée, la soustrayant ainsi à la volonté populaire10.En transformant les choix collectifs en droits individuels à 10 Rappelons que l\u2019obligation d'accomodement n\u2019est inscrite dans aucun texte adopté par des élus, mais qu\u2019elle s\u2019applique tant aux entreprises privées qu\u2019aux institutions publiques, depuis que la Cour suprême du Canada a interprété le « droit à l\u2019égalité » comme étant le corollaire de l\u2019« interdiction de la discrimination indirecte ».Les juges conclurent que des mesures d\u2019exception devaient être accordées en présence de règles jugées « indirectement discriminatoires » (Commission ontarienne des droits de la personne c.Simpsons-Sears, [1985], 2 R.C.S.536).Quant à la liberté de religion, elle fut définie par les juges de la Cour suprême comme « le droit de croire ce que l\u2019on veut en matière religieuse, le droit de professer ouvertement des croyances religieuses sans crainte d\u2019empêchement ou de représailles et le droit de manifester ses croyances religieuses par leur mise en pratique et par le culte ou par leur enseignement et leur propagation.» (R c.Big M Drug Mart [1985] I.R.S.C.).Ces deux jugements, qui ont modifié radicalement la gestion de la diversité religieuse au Canada, ont été rendus en 1985, soit trois ans à peine après le rapatriement de la Constitution qui donna un statut constitutionnel à la Charte canadienne des droits et libertés. dossier 54 L'ACTION NATIONALE - octobre 2008 l\u2019aide des grilles d\u2019analyse héritées de Trudeau, les tribunaux ont réduit le champ de l\u2019action démocratique.Bouchard et Taylor, en souscrivant à cette interprétation, ne pouvaient conclure autrement qu\u2019en invitant la population à accepter docilement cette toute-puissance du judiciaire.Ils sont à ce point convaincus que les principes qui sous-tendent l\u2019obligation d\u2019accommodement sont intouchables, qu\u2019ils refusent d\u2019admettre que la contestation populaire soit réelle.Selon leurs observations, les oppositions aux accommodements se sont surtout exprimées « de façon conditionnelle, sans en rejeter vraiment le principe n».Mais comment expliquer que la crise ait pris une telle ampleur, si elle ne repose pas sur une opposition de principe ?La réponse des commissaires est la suivante : Disons d\u2019abord qu\u2019une partie des réactions hostiles aux accommodements et aux ajustements est due à des désaccords sur le fond.Certains citoyens ont une conception particulière de ce que devraient être les rapports interculturels et la façon de gérer la diversité, en particulier la diversité religieuse.Mais, visiblement, les opinions [.] se sont également nourries de la version stéréotypée des événements [celle qui a été rapportée dans les médias]12.Traduisons : certains Québécois sont assez intolérants pour rejeter le sacro-saint principe du pluralisme.Quant aux autres, ils ont été bernés par une couverture médiatique tendancieuse.Une «crise des perceptions» Pour nous convaincre que la crise des accommodements n\u2019était qu\u2019une « crise des perceptions » alimentée par les médias, Bouchard et Taylor s\u2019appuient sur deux des « rapports d\u2019experts » qu\u2019ils ont commandés et que l\u2019on retrouve sur leur site web : celui de Maryse Potvin, qui consiste en une analyse 11\tIbid., p.67 12\tIbid., p.74 55 L'ACTION NATIONALE - octobre 2008 dossier du discours médiatique sur les accommodements raisonnables, et celui de Marc Rioux, qui compare la couverture médiatique de certains cas d\u2019accommodements, avec les résultats de ses propres enquêtes auprès des personnes concernées.Maryse Potvin adresse une série de critiques aux médias.Elle dénonce notamment l\u2019ampleur de la couverture médiatique, en faisant remarquer qu\u2019il y a eu un crescendo d\u2019un mois à l\u2019autre et un phénomène de mimétisme entre les différents médias, ce qui aurait créé un « effet consensuel, multiplicateur et grossissant 13».Or, s\u2019il y a eu crescendo et mimétisme, c\u2019est bien en raison de la réaction suscitée par les articles et les reportages précédents.La plupart des observateurs s\u2019entendent sur le fait que l\u2019élément déclencheur de la controverse fut le cas du kirpan.Puisque cette affaire a fait l\u2019objet d\u2019un jugement de la Cour suprême, il est normal que les médias en aient parlé.Or, Potvin l\u2019admet elle-même, les journaux « disent avoir reçu des milliers de lettres et de courriels de lecteurs 14» suite à ce jugement.Ce ne sont donc pas les médias qui ont enclenché la surenchère, mais la réaction populaire qui a incité les médias à s\u2019intéresser davantage à ces questions, afin de répondre aux préoccupations de leur public, une réaction légitime en contexte de liberté de presse et de libre marché.Potvin reproche également aux médias d\u2019avoir confondu des « faits anecdotiques » avec de « véritables cas d\u2019accommodements raisonnables ».Quelle importance que les pratiques controversées s\u2019appellent « accommodement » ou « ajustement », si au bout du compte, elles sont déraisonnables et s\u2019appuient sur des principes contestables ?Cette question purement sémantique n\u2019a rien à voir avec le débat de fond.13\tPotvin, Maryse et al.Les médias écrits et les accommodements raisonnables : l\u2019invention d\u2019un débat.Rapport remis à M.Gérard Bouchard et M.Charles Taylor.Commission de consultation sur les pratiques d\u2019accommodements reliées aux différences culturelles, janvier 2008, p.199 14\tIbid., p.54 dossier 56 L'ACTION NATIONALE - octobre 2008 Potvin reproche aussi aux médias certains de leurs choix éditoriaux, comme celui d\u2019avoir insisté sur les cas d\u2019accommodements conflictuels, plutôt que sur les pratiques qui « fonctionnent ».D\u2019abord, le conflit a toujours fait davantage la nouvelle que la bonne entente.On peut difficilement reprocher aux médias d\u2019avoir appliqué cette règle aux accommodements raisonnables.Ensuite, il importe de rappeler que plusieurs journaux ont publié des articles sur les accommodements supposément « réussis ».Pensons aux nombreux dossiers spéciaux de La Presse sur les accommodements dans les écoles, les hôpitaux et les CPE.Chaque fois, les intervenants ont affirmé que tout allait bien.Ils l\u2019ont même répété devant la commission Bouchard-Taylor et leurs propos ont été rapportés dans tous les médias.La vérité, c\u2019est que le fait de rapporter ces accommodements « réussis » ne dissipe pas la grogne.Au contraire, cela prouve que nos institutions se sont toutes pliées à l\u2019obligation d\u2019accommodement et que la crainte de l\u2019effet boule de neige n\u2019a rien de paranoïaque.Une série de reproches concerne le caractère sensationnaliste de la couverture médiatique, soit les photos, les titres, les sondages, le « cadre dramatique », etc.Or, le sensationnalisme est un phénomène généralisé.Tous les événements sont présentés de la manière la plus sensationnaliste possible, des algues bleues aux accidents de voiture en passant par les déboires sentimentaux des lofteurs.Pourquoi, dans le cas des accommodements, les réactions ont-elles été aussi vives ?Le rapport Potvin ne permet pas de répondre à cette question.Toutes ces accusations négligent une part importante de la couverture médiatique : les chroniques et les éditoriaux.Beaucoup plus que les articles d\u2019information, ce sont les articles d\u2019opinion qui sont les plus susceptibles d\u2019influencer les lecteurs, puisqu\u2019on y présente un point de vue.Or, l\u2019analyse de Maryse Potvin le prouve : les éditorialistes, chro- 57 L'ACTION NATIONALE - octobre 2008 dossier niqueurs et intellectuels qui se sont exprimés dans les pages éditoriales des journaux étaient nettement plus favorables aux accommodements que les lecteurs qui se sont exprimés sous la forme de lettres ouvertes.Ainsi, s\u2019il y a eu influence des journalistes, celle-ci aurait dû s\u2019exercer en faveur des accommodements.Le rapport Potvin fournit quelques données révélatrices à cet égard.Parmi les textes signés par des éditorialistes, chroniqueurs et intellectuels, aucun n\u2019exprimait une opinion favorable aux normes de vie de Hérouxville, alors que 57 % des lettres de lecteurs témoignaient d\u2019un appui à la municipalité mauricienne.De plus, 60 % des éditorialistes, chroniqueurs et intellectuels qui se sont exprimés sur le port du hijab au soccer étaient favorables à l\u2019autorisation du foulard, alors que 70 % des lettres de lecteurs préconisaient son interdiction.Peut-on sérieusement parler de manipulation médiatique anti-accommodements en présence de tels écarts ?Alors qu\u2019elle reproche aux journaux d\u2019avoir accordé trop d\u2019espace médiatique aux prises de position de Mario Dumont15, Potvin reconnaît que malgré quelques appuis, Dumont a été « largement critiqué » par les éditorialistes et chroniqueurs16.Comment peut-elle affirmer que les médias ont aidé la cause de Dumont, alors que presque tous ceux qui ont commenté ses propos les ont condamnés ?La vérité, c\u2019est que pour Potvin, condamner n\u2019est pas suffisant : il aurait fallu faire taire Mario Dumont qui, « a constamment, mais implicitement, légitimé un certain discours populiste, voire racisant, au sein de l\u2019opinion publique 17».Ce rapprochement entre populisme et racisme est d\u2019ailleurs récurrent dans le rapport.15\tIbid., p.201 16\tIbid., p.59 17\tIbid., p.201 dossier 58 L'ACTION NATIONALE - octobre 2008 En ce qui concerne les recommandations contenues dans le rapport, Potvin propose d\u2019offrir aux médias « une éducation aux droits humains, à la \"diversité\", à la citoyenneté (et même à l\u2019analyse critique des médias), mais aussi à la gestion \"éthique\" de la diversité, des accommodements et des conflits ».Le lavage de cerveau n\u2019étant pas suffisant, des mécanismes de censure et de sanctions devraient être placés entre les mains du Conseil de presse et du CRTC, afin que les médias puissent assurer leur rôle de « formateurs » et leur « mission éducative et civique l8».Lysiane Gagnon, une chroniqueuse pourtant très favorables aux accommodements, a qualifié à juste titre ces recommandations de « conclusion^] qui vous fait dresser les cheveux sur la tête », de « propositions qui évoquent ce qui se passe dans les régimes totalitaires 19».Le deuxième rapport de recherche sur les médias sur lequel Bouchard et Taylor s\u2019appuient pour réduire la crise des accommodements à une « crise des perceptions » est celui de Marc Rioux, qui a comparé les résultats de ses propres enquêtes avec la couverture médiatique de certains cas d\u2019accommodements.Bien que le rapport lui-même repose sur un travail de terrain qui a été fait selon les règles de l\u2019art, les conclusions que Bouchard et Taylor en ont tiré posent problème.Selon eux, les écarts entre la couverture médiatique et la réalité ont été suffisants pour induire la population en erreur et susciter des réactions injustifiées.Une des erreurs les plus fréquentes aurait été de laisser entendre qu\u2019un accommodement a été accordé suite à la demande d\u2019un groupe religieux, alors que bien souvent, les institutions ont anticipé les demandes.Ce serait notamment le cas du sapin de Noël transformé en « arbre de vie » par l\u2019administration Bourque et de l\u2019autorisation du vote voilé 18 Ibid., p.213-214 19 Gagnon, Lysiane.« L\u2019affaire Couillard », La Presse, 31 mai 2008, P.A31 59 L'ACTION NATIONALE - octobre 2008 dossier par le DGE.Il s\u2019agit effectivement d\u2019erreurs journalistiques, mais cela ne rend pas l\u2019accommodement acceptable pour autant.Tout ce que cela nous indique, c\u2019est qu\u2019il faut éviter de condamner trop vite les minorités et blâmer plutôt la Charte des droits, le multiculturalisme et les Québécois qui ont tellement peur de passer pour intolérants qu\u2019ils accordent des accommodements que personne n\u2019a jamais demandés.Une autre erreur commise par les journalistes aurait été de confondre « directives » et « suggestions », notamment dans les cas de la « fiche culturelle » qui recommandait aux policières de céder la place à leurs collègues masculins dans leurs rapports avec les hassidiques et du « guide d\u2019accommodement » de la SAAQ qui suggérait de permettre aux minorités religieuses de passer leur examen de conduite avec un évaluateur du même sexe.Bouchard et Taylor voudraient ainsi nous faire croire que si les médias avaient parlé de « suggestions » plutôt que de « directives », ces cas n\u2019auraient suscité aucune controverse.Il est permis d\u2019en douter.Le cas des cours prénataux du CLSC Parc-Extension a particulièrement attiré notre attention, puisqu\u2019on le présente comme une controverse créée de toutes pièces par le Journal de Montréal, puis reprise par les autres médias.Or, il s\u2019agit à notre avis de bon journalisme.Le journaliste a téléphoné au CLSC en se faisant passer pour un futur père voulant suivre un cours prénatal et il s\u2019est fait répondre que les cours étaient réservés aux femmes afin d\u2019accommoder les femmes musulmanes, hindoues et sikhes.Dans son article, le journaliste a rapporté fidèlement les propos de son interlocutrice.Le CLSC a ensuite publié un communiqué pour indiquer que cela était faux, que les « services prénataux » étaient accessibles à tous mais qu\u2019effectivement, les cours traditionnels avaient été remplacés par des groupes de discussion, dossier 60 L'ACTION NATIONALE - octobre 2008 offerts de jour, théoriquement ouverts à tous, mais fréquentés uniquement par des femmes.Le CLSC a également reconnu que cette formule avait été choisie pour accommoder sa clientèle immigrée.Lorsque l\u2019on compare les deux versions des faits, on voit mal quelle différence cela peut bien faire pour les couples de Parc-Extension qui veulent suivre de vrais cours prénataux et qui se font dire d\u2019aller à Côte-des-Neiges.On voit mal également en quoi ces « groupes de discussion » sans hommes sont plus acceptables que des cours prénataux sans hommes.Finalement, on voit mal pourquoi toutes les personnes qui considèrent importante l\u2019implication du père dans la grossesse devraient se sentir rassurées par la « version documentée » de cette controverse.Le journaliste Djibril Diallo a été sévèrement critiqué, alors que son article s\u2019appuyait sur un témoignage censé être fiable, soit celui de l\u2019infirmière du CLSC Parc-Extension avec laquelle il avait discuté au téléphone.En guise d\u2019explication, la direction du CLSC a soutenu que l\u2019infirmière en question aurait été mal interprétée parce qu\u2019elle a de la difficulté à s\u2019exprimer en français.Bref, notre système de santé public embauche des infirmières incapables de s\u2019exprimer clairement en français, et pour cette raison, les journalistes devraient s\u2019abstenir de rapporter leurs propos, afin d\u2019éviter de créer de fausses controverses ! Conclusion Il n\u2019y a rien, tant dans le rapport Potvin que dans le rapport Rioux, qui justifie la conclusion de Bouchard et Taylor à l\u2019effet que la crise des accommodements ne serait qu\u2019une « crise des perceptions ».Les médias ne servent que d\u2019excuse facile pour éviter d\u2019admettre qu\u2019il y a une réelle opposition de principe aux accommodements raisonnables dans la population.Bouchard et Taylor ont donc posé un mauvais 6i L'ACTION NATIONALE - octobre 2008 dossier diagnostic et en ont tiré de mauvaises conclusions.Il reste maintenant à savoir quelles seront les suites.Les deux recommandations principales, soit l\u2019adoption de documents officiels sur l\u2019interculturalisme et la laïcité, n\u2019ont pas semblé plaire au gouvernement Charest, visiblement mal à l\u2019aise avec les questions identitaires.D\u2019autres recommandations comme l\u2019attribution de « distinctions à l\u2019excellence » pour les employeurs accommodants, seront certainement écartées.D\u2019autres devront être surveillées de plus près.Le rapport suggère notamment de promouvoir le nouveau cours d\u2019Éthique et culture religieuse qui est entré en vigueur en septembre 2008 et qui consiste en un véritable lavage de cerveau multiculturaliste auquel les enfants auront droit de leur entrée à l\u2019école primaire jusqu\u2019à leur sortie de l\u2019école secondaire.Ce combat est sans doute le plus urgent à mener.Au-delà de cet enjeu à court terme, il faudra bien admettre que les véritables solutions à la crise des accommodements exigent des changements importants dans la pratique du droit et que, dans le cadre politique actuel, ces changements sont inconstitutionnels.L\u2019obligation d\u2019accommodement est une création de la Cour suprême du Canada.Elle s\u2019appuie sur une charte qui inclut une clause interprétative multicul-turaliste et qui fait partie d\u2019une constitution que le Québec n\u2019a jamais signée.Malheureusement, ni les autonomistes, ni les souverainistes ne semblent prêts à mener cette bataille contre le fédéral.? 62 DOSSIER LE CHAOS UNIVERSITAIRE Denis Monière LA DÉRIVE FINANCIÈRE DES UNIVERSITÉS QUÉBÉCOISES Depuis 10 ans, les universités québécoises sont étranglées par un sous-financement chronique qui est évalué à 450 millions $ par année.Elles accumulent année après année des déficits de sorte que le service de la dette pèse de plus en plus lourdement sur l\u2019accomplissement des missions fondamentales des universités québécoises.Ce sous financement a de graves conséquences.Il affecte la qualité de l\u2019enseignement et de la recherche puisqu\u2019il impose un ralentissement dans le renouvellement du corps professoral et un recours accru à des chargés de cours.Ainsi entre 1995 et 2005, le nombre de professeurs réguliers a été réduit de 9050 à 8970 et la proportion de la masse salariale qui leur était consacrée a diminué de 2 % par rapport à l\u2019ensemble des dépenses salariales des universités.Dans certaines universités plus de la moitié des cours de 1er cycle sont confiés à des chargés de cours.Les salaires des professeurs québécois accusent aussi un retard important de 3500 $ par rapport à leurs collègues du reste du Canada.Cette situation risque de réduire la compétitivité internationale des universités québécoises.Le manque de ressources entraîne aussi une détérioration des infrastructures et des équipements de recherche (laboratoires, bibliothèques) qui n\u2019étant pas à la hauteur des avancées technologiques éloignent les chercheurs les plus performants des universités québécoises.L\u2019appauvrissement des universités mine enfin la cohésion 63 L'ACTION NATIONALE - octobre 2008 dossier interne au sein de ces institutions, la rareté des ressources exacerbant les conflits entre les diverses composantes de la communauté universitaire.Les établissements universitaires québécois sont dans une situation paradoxale, car elles jouissent d\u2019une autonomie dans leur fonctionnement, mais sont dépendantes de l\u2019État pour leur financement.Or, les causes de ce déséquilibre des finances universitaires sont essentiellement d\u2019ordre politique, car le gouvernement du Québec, pour ne pas antagoniser les étudiants et pour réduire son déficit, a décidé de juguler deux des sources de revenus des universités soit les droits de scolarité et les subventions de fonctionnement.Contrairement aux autres provinces canadiennes, les droits de scolarité des étudiants québécois ont été gelés depuis 1990 ce qui explique une partie du manque à gagner des universités québécoises.Il en coûte 1668 $ (en 2004-051) pour étudier dans une université québécoise comparativement à 4501 $ en moyenne dans les universités canadiennes.Ainsi, la part des droits de scolarité dans les revenus des universités québécoises ne représente que 11,3 % (2004-05) alors que les universités canadiennes tirent 30 % de leurs revenus de cette source.La contribution des étudiants au financement de leurs études a même régressé dans les cinq dernières années passant de 13,6 % en 2000-01 à 11,3 % en 2004-05 du total des revenus des universités2.Mais une augmentation substantielle des droits de scolarité ne serait pas la solution miracle qui sortirait les universités de leur marasme financier puisque dans l\u2019hypothèse où ces droits rejoindraient la moyenne de ceux perçus au Canada, cela ne générerait que 172 millions $ d\u2019argent neuf.Or les besoins financiers des universités sont trois fois plus élevés.1\tCes droits ont été augmenté de 100 $ en 2007-2008.2\tCREPUQ, Le système universitaire québécois, tableau 5.1, p.85. dossier 64 L'ACTION NATIONALE - octobre 2008 L\u2019éducation supérieure est un service public qui profite au développement de l\u2019ensemble de la société québécoise et qui est même vital à l\u2019économie de certaines régions.L\u2019État ne peut abdiquer ses responsabilités en ce domaine et s\u2019en remettre au secteur privé et aux étudiants qui ont déjà été mis à contribution par l\u2019imposition de frais afférents.Il doit corriger les déséquilibres engendrés par ses propres politiques puisqu\u2019il a réduit la croissance des subventions de fonctionnement versées aux universités, les normes utilisées ne couvrant même pas les coûts réels liés à l\u2019inflation.La subvention gouvernementale qui était de 1,845 milliard de dollars en 1994-95 est passée à 2,376 milliards en 20042005.Mais en dollars constants, les dépenses de l\u2019État par étudiant temps complet ont régressé de 8317$ à 7940$ pour la même période 3.Ce financement est largement inférieur à la moyenne canadienne des subventions de fonctionnements accordées aux universités qui reçoivent 9075 $ par étudiant plein temps alors qu\u2019aux États-Unis, les universités obtiennent 9210$ de fonds publics 4.L\u2019État québécois s\u2019est en quelque sorte désengagé de la formation universitaire préférant concentrer ses dépenses dans le domaine de la santé où les budgets ont progressé de 5 %.Pendant 10 ans, la part des dépenses publiques consacrées aux universités, quant à elle, a stagné, ne représentant que 4,1 % des dépenses du gouvernement du Québec.Il en est résulté une régression de la part de la subvention gouvernementale dans les recettes totales des universités qui est passée de 79,3 % qu\u2019elle était en 1994-95 à 71,1 % en 2004-05.Pendant que les ressources financières mises à la disposition des universités s\u2019amenuisaient, les coûts de la formation augmentaient ce qui obligeait les universités à faire des déficits et à emprunter pour couvrir leurs coûts de 3\tIbid, tableau 5.5 p.90.4\tOCUFA Leading Higher : Funding for Ontario Universities, oct.2007, p 2. 65 L'ACTION NATIONALE - octobre 2008 dossier fonctionnement.Le coût moyen de formation d\u2019un étudiant temps complet était de 12 267 $ en 2000, il passait à 15 791 $ en 2005 soit une augmentation de 28 % ou de 5,6 % par année dépassant nettement la croissance des coûts liés à l\u2019inflation.Alors que la part de la subvention québécoise dans le budget des universités diminuait, celles-ci devenaient plus dépendantes du gouvernement canadien.Le gouvernement fédéral qui disposait de surplus budgétaire alors que les provinces criaient famine en a profité pour intervenir plus directement dans le financement des universités en mettant sur pied des programmes d\u2019aide à la recherche (Fondation canadienne pour l\u2019innovation et programme des Chaires de recherche du Canada) accroissant sa part dans le financement des universités de 5,3 % de 1997 à 20045, celle-ci passant de 7,4 % à 13,0 %.En changeant son mode de financement par la réduction des paiements de transfert aux provinces qui ne lui procuraient aucune visibilité, le gouvernement fédéral a obtenu en prime une influence directe sur les orientations stratégiques des universités en privilégiant le développement des secteurs de santé, de la science et du génie.Lorsqu\u2019il y a eu réinvestissement dans les universités en 2006, le gouvernement québécois a emboîté le pas au gouvernement fédéral qui privilégiait certaines disciplines et a décidé de moduler les subventions en fonction des coûts de formation, cette nouvelle formule de financement avantageant principalement les facultés de médecine et de génie, obligeant les autres secteurs disciplinaires à se serrer la ceinture.Ainsi, les facultés qui accueillent le plus grand nombre d\u2019étudiants comme les sciences humaines et les sciences sociales seront défavorisées au profit de facultés plus professionnelles qui, sous l\u2019influence des corporations professionnelles, limitent le nombre d\u2019étudiants et exercent 5 FPPG, Financement des universités, investir dans le corps professoral, avril 2008, dossier 66 L'ACTION NATIONALE - octobre 2008 des pressions à la hausse sur les coûts de formation accentuant de ce fait la disparité entre les subventions qu\u2019elles obtiennent et celles qui reviennent aux disciplines fondamentales.On assiste à la mise en place d\u2019une université à deux vitesses.Pendant ce temps, les universités ont fait des efforts considérables pour accroître leurs ressources en faisant appel au secteur privé.On a lancé des campagnes de souscription auprès des milieux d\u2019affaires.Cette logique a pour effet de renforcer les inégalités entre les universités, car certaines universités disposent de fondations mieux dotées que d\u2019autres ce qui leur donne accès à des réserves financières et les aident à couvrir des dépenses particulières ou à absorber les déficits en temps de pénurie.À titre d\u2019illustration, mentionnons la valeur des fonds de dotation en 2003-04 de l\u2019Université McGill qui totalisait 765 millions $ comparativement à seulement 105 $ pour l\u2019Université de Montréal et 112 millions $ pour l\u2019Université Laval.Les universités pouvaient aussi chercher à augmenter leurs clientèles pour accroître leurs ressources puisque les subventions de fonctionnement sont largement tributaires du nombre d\u2019étudiants qu\u2019elles attirent.Entre 1995 et 2005, la clientèle universitaire est passée de 132 418 à 168 209 étudiants temps complet ce qui représente une augmentation de 27 %.Comme la nouvelle formule de financement est modulée depuis 2006 selon les coûts de formation, elle a amené les universités à cibler leur recrutement dans les disciplines où la formation est la plus payante.Cette logique a donné lieu à une concurrence effrénée entre les établissements universitaires qui se sont lancés dans des campagnes de promotion pour attirer les étudiants en offrant des bourses internes.Les universités sont en concurrence les unes contre les autres pour attirer chez elles le plus grand nombre d\u2019étudiants.Elles financent des campagnes de promotion, organi- 67 L'ACTION NATIONALE - octobre 2008 dossier sent des journées portes ouvertes, multiplient les nouveaux programmes, concoctent des programmes sur mesure pour des clientèles particulières.Mais le bassin naturel de recrutement des nouveaux étudiants sur le territoire québécois est restreint, car la population en âge de fréquenter les universités est en déclin.Les courbes démographiques indiquent en effet un tassement des cohortes de 0 à 14 ans et de 15 à 24 ans pour la prochaine décennie.Elles ont aussi déployé des stratégies de délocalisation pour aller chercher des clientèles au-delà de leur bassin géographique de recrutement.On a vu ces dernières années les universités se lancer dans de vastes projets de développement immobilier et de délocalisation qui visent à phagocyter les clientèles des autres universités.L\u2019Université de Rimouski a installé une succursale à Lévis, plus imposante que l\u2019université mère pour concurrencer l\u2019Université Laval.L\u2019Université de Sherbrooke est en train de construire un campus au métro de Longueuil pour drainer les clientèles des universités montréalaises.Elle a même ouvert une succursale en dehors du Québec à Moncton et une autre à Chicoutimi où, rappelons-le, il y a aussi l\u2019Université du Québec.L\u2019Université de Montréal, moins agressive sur le marché des étudiants, se contente de développer des programmes à Trois-Rivières et à Laval.Elle a aussi ouvert une formation en médecine à Chicoutimi.L\u2019Université Laval s\u2019est elle aussi délocalisée en région pour la même raison.McGill vient d\u2019annoncer l\u2019ouverture d\u2019un campus dans l\u2019Outaouais. dossier 68 L'ACTION NATIONALE - octobre 2008 Même la petite université Bishop a un campus à Knowlton.À la concurrence sur le territoire national s\u2019ajoute la concurrence sur la scène mondiale, car nous sommes à l\u2019ère de l\u2019internationalisation des savoirs.Les universités québécoises sont en rivalité les unes avec les autres pour attirer le plus grand nombre d\u2019étudiants étrangers.Pour ce faire, non seulement faut-il que les professeurs soient bien classés dans les index de citations, mais il faut aussi atteindre les plus hauts échelons dans les classements nationaux (Macleans University Ranking) et internationaux des universités (The Times World University Ranking, Academic Ranking of World University) qui sont, faut-il le rappeler, outrageusement dominés par les universités américaines.Mais l\u2019excellence des professeurs ne suffit pas à établir la bonne réputation de nos institutions, celles-ci doivent encore être proactives sur le marché international des étudiants.Les universités québécoises ne sont pas non plus sur un pied d\u2019égalité quant à leur capacité d\u2019attraction des étudiants étrangers, cette clientèle représentant 23,2 % des étudiants à McGill, 17,3 % à Concordia comparativement à 10,6 % à l\u2019Université de Montréal, 11,5 % à l\u2019UQAM et 7,7 % à l'Université Laval.Les universités francophones ont décidé d\u2019investir dans le recrutement de clientèle étrangère.Ainsi, on apprenait dans Le Devoir du 1er mai 2008 que l\u2019Université du Québec s\u2019est installée à Paris où elle a ouvert un bureau de promotion afin de favoriser la mobilité internationale des étudiants et établir des partenariats avec les universités françaises.L\u2019Université de Montréal a elle aussi adopté une stratégie d\u2019internationalisation.Elle prévoit ouvrir un bureau à Paris pour la représenter auprès des milieux universitaires français.Le geste de l\u2019Université du Québec accélèrera sans doute la réalisation de ce projet.On peut parier que Laval, Sherbrooke et pourquoi pas aussi McGill et Concordia ne 69 L'ACTION NATIONALE - octobre 2008 dossier voudront pas être en reste et que pour jouer le jeu de la concurrence, ces universités enverront bientôt des émissaires à Paris.Alors que les universités québécoises accumulent année après année des déficits et se plaignent de sous financement, pourquoi se lance-t-on dans cette concurrence effrénée sur le territoire français ?Pourquoi dépensera-t-on collectivement autour d\u2019un million de dollars pour développer les relations universitaires avec la France alors qu\u2019elles sont déjà excellentes et qu\u2019on se plaint même dans certaines officines à Québec qu\u2019il y a trop d\u2019étudiants français qui viennent dans nos universités comparativement au flux d\u2019étudiants québécois qui vont étudier en France ?Puisque la subvention de fonctionnement de chaque université dépend du nombre d\u2019étudiants recrutés, puisque le recrutement sur le marché local est saturé, les universités se lancent en ordre dispersé à la conquête des marchés extérieurs.Plus elles attireront d\u2019étudiants étrangers, plus elles espèrent augmenter leur enveloppe budgétaire.Elles font le pari qu\u2019en ayant chacune un représentant en France, elles sauront mieux vendre leur institution et capturer de nouvelles clientèles.Mais pourquoi s\u2019arrêter en route et ne pas aussi installer des représentations ailleurs dans le monde comme au Mexique ou en Chine ce que projette aussi de faire l\u2019Université de Montréal ?Dans cette course aux clientèles, les universités anglophones sont avantagées par rapport aux universités francophones puisque leur bassin de recrutement linguistique immédiat est quatre fois plus grand que celui des universités francophones.En effet, elles peuvent attirer des étudiants provenant de l\u2019ensemble du Canada.Cette clientèle représente 40 % des étudiants à Bishop, 10 % à Concordia et 25 % à McGill.En raison de la barrière linguistique, cette clientèle ne fréquente pratiquement pas les universités francopho- dossier 70 L'ACTION NATIONALE - octobre 2008 nes.Cela crée une situation inégale de concurrence puisque les subventions aux universités sont fonction du nombre d\u2019étudiants qu\u2019elles attirent de sorte que les universités anglophones sont avantagées comparativement aux universités francophones.Le contribuable québécois finance ainsi les études en anglais d\u2019environ 12 000 étudiants canadiens puisque les droits de scolarité supplémentaires qu\u2019ils paient n\u2019équivalent pas au montant de la subvention qu\u2019ils rapportent à leur université d\u2019accueil.Même les étudiants étrangers qui paient des frais majorés à 10 000 $ contribuent au déficit des universités puisque ces frais sont inférieurs au coût de leur formation.De plus, ces étudiants ne deviennent pas des actifs pour la société québécoise puisque qu'ils iront, dans leur très grande majorité, après leurs études ils s\u2019en vont travailler ailleurs.Ainsi, 56 % des diplômés de la faculté de médecine de McGill ne pratiquent pas au Québec à la fin de leurs études.Et pourtant, on se plaint du manque de médecins au Québec.Si le Québec a financé ces étudiants, ne devraient-ils pas être obligés de faire quelques années de services au Québec ?Les dirigeants universitaires justifient la course à ces nouvelles clientèles par la nécessité de faire entrer de l\u2019argent neuf dans les universités soit par les droits de scolarité soit par la subvention gouvernementale.Mais il n\u2019est pas certain que la balance des bénéfices versus les coûts soit équilibrée puisque ces nouvelles clientèles font aussi augmenter les dépenses des universités, car plus d\u2019étudiants signifie plus de professeurs, plus de laboratoires et plus d\u2019espace pour les accueillir.Si l\u2019augmentation des clientèles se fait à coût constant, ce sera la qualité de la formation qui baissera.On joue peut-être à qui perd gagne.On n\u2019a pas encore évalué les coûts de la délocalisation et des stratégies d\u2019internationalisation.Chose certaine, la situation financière des universités ne peut plus continuer à se détériorer, car il en va de la qua- 71 L'ACTION NATIONALE - octobre 2008 dossier lité de la relève scientifique et de la santé de l\u2019économie du Québec qui a besoin de diplômés à la fine pointe des connaissances pour participer à l\u2019économie du savoir.Une étude de Montréal International indiquait que les universités montréalaises avaient un impact économique de 4,2 milliards $ par année.Le développement du Québec a besoin d\u2019une relance des investissements dans la formation universitaire.Le gouvernement du Québec doit revoir ses priorités et réinvestir massivement dans les universités en rattrapant la subvention moyenne par étudiant accordée aux universités canadiennes ce qui ajouterait 200 millions $ aux budgets des universités.Le Québec perdra son dynamisme et ses capacités concurrentielles si la régression de ses institutions universitaires se prolonge.? 72 DOSSIER Louis Lapointe* QUELLE CRISE DES UNIVERSITÉS?Alors que le capitalisme a cédé la place au système du « management plus bureaucratie «, on monte de toutes pièces un simulacre de puissance pour les propriétaires.C'est de l'escroquerie.Ce mensonge s'accompagne de tout un cérémonial : un conseil d'administration choisi par les directeurs et qui leur est entièrement dévoué, mais que l'on considère comme le porte-parole des actionnaires.Les hommes qui le composent, avec la présence nécessaire d'une ou deux femmes, n'ont besoin que d'une connaissance superficielle de l'entreprise.À de rares exceptions près, on peut compter sur eux pour acquiescer.On donne à ces administrateurs un jeton de présence et un peu à manger, et les directeurs les informent régulièrement des décisions qu'ils ont prises ou de ce que chacun sait déjà.On postule que le conseil d'administration approuvera tout, y compris les rémunérations fixées par eux-mêmes.J.K.Galbraith, Les mensonges de l'économie, Grasset, 2004, p.44.Cadre dans le réseau de l\u2019Université du Québec de 1984 à 1995 et directeur de l\u2019École du Barreau du Québec de 1995 à 2001 73 L'ACTION NATIONALE - octobre 2008 dossier Y a-t-il une autre façon de concevoir l\u2019Université ?Les professeurs souhaitent une université savante.Les chercheurs souhaitent une université innovante.Les étudiants souhaitent une université curieuse.La communauté universitaire souhaite une université autonome.Les citoyens souhaitent une université engagée dans le milieu.Tous les éléments de la mission qui incombe aux universités et à leurs professeurs sont là.Si nous souhaitons collectivement une Université dont l\u2019autonomie doit être repensée, en ce sens qu\u2019elle n\u2019est plus sous la toute puissante autorité de ses professeurs et dirigeants, faut-il en faire pour autant une Université affairiste soumise aux lois du marché ?Dans cette perspective, doit-on reconsidérer l\u2019autonomie dont jouissent les universités, augmenter les contrôles publics ou confier à des administrateurs provenant du secteur privé le soin de les administrer ?En limitant son analyse à la question de la gouvernance et en s\u2019empressant d\u2019amener ses lecteurs sur des pistes de solutions provenant toutes de l\u2019entreprise privée, le rapport Toulouse escamote totalement les questions concernant le financement et les règles de partage des fonds publics entre les universités, alors que ces questions sont cruciales pour le développement de ces établissements.Or, si la crise des universités est d\u2019abord financière, cette situation est momentanément éludée par les remèdes qu\u2019on lui propose.On ne peut tout simplement pas parler d\u2019universités autonomes si celles-ci ne sont pas convenablement financées, les changements cosmétiques proposés dans leur gouvernance n\u2019y changeront strictement rien.Si cette approche risque d\u2019exacerber la crise que vivent présentement les universités, puisqu\u2019elle évite de poser un véritable diagnostic et d\u2019apporter des solutions viables, force nous est de constater que ses effets n\u2019en seront que plus sournois à long terme, favorisant inexorablement une marginalisation de la recherche qui s\u2019effectue dans les universités francophones. dossier 74 L'ACTION NATIONALE - octobre 2008 Toutefois, avant même de songer à augmenter le financement des universités et hausser les droits de scolarités de leurs étudiants, il faudra s\u2019enquérir de leurs pratiques.Il faudra demander aux universités de rendre compte de l\u2019accomplissement de la tâche de leurs professeurs.Un sujet méconnu du grand public qui constitue le noyau dur de la mission universitaire et qui, comme nous le verrons, recèle la plupart des solutions à la crise des universités.Les sources du rapport Toulouse Ce n\u2019est un secret pour personne, les universités sont en crise depuis qu\u2019on a entrepris de plafonner leur financement au milieu des années 1980.Parallèlement, on a convié de nombreux chantres de l\u2019économie mondiale à venir défiler dans des forums où, sous le haut patronage de consultants branchés, nos recteurs furent également invités à venir apprendre comment gérer nos universités.Jaloux de ces gourous et séduits par le même engouement idéologique, les professeurs des écoles de gestion de nos universités ont alors décidé de mettre la main à la pâte en inventant leurs propres solutions dans le but de transformer tout ce qui est public en privé au nom de l\u2019efficience.Ainsi, avec l\u2019aide de leurs professeurs, les universités ont elles-mêmes créé les outils de leur propre malheur.Aujourd\u2019hui, elles récoltent tout simplement ce qu\u2019elles ont semé dans leurs écoles de gestion, où il est enseigné depuis des années que le secteur public doit être géré comme le secteur privé afin d\u2019accroître sa productivité et que les problèmes de financement sont subordonnés au choix du type de gouvernance que l\u2019on veut pour nos établissements publics.Comme dans le secteur de la santé, dorénavant, les solutions proposées pour les universités passeraient moins par l\u2019augmentation du financement public que par l\u2019émergence d\u2019une nouvelle gouvernance calquée sur celle de la grande entreprise privée. 75 L'ACTION NATIONALE - octobre 2008 dossier Selon les savants chercheurs de la nouvelle économie où tout doit être privé pour être performant, on commence par nommer des administrateurs provenant du secteur privé lorsqu\u2019on veut administrer les établissements du domaine public comme ceux du secteur privé, pensant que cela va changer la nature de la bête, l\u2019étape suivante étant de les rémunérer.C\u2019est, entre autres, une des recettes proposées par l\u2019IGOPP pour résoudre le problème des universités.Dans cette foulée de privatisation tous azimuts du secteur public, l\u2019Institut sur la gouvernance d\u2019organisations privées et publiques (IGOPP) a mis sur pied un groupe de travail en décembre 2006, lui donnant le mandat de proposer des principes de saine gouvernance qui soient pertinents au monde universitaire.Le groupe de travail avait pour objectif de proposer des principes généraux pour une gouvernance universitaire efficace.Étonnamment, dans son « Rapport de recherche sur la gouvernance des institutions universitaires », Jean-Marie Toulouse a réussi l\u2019exploit de traiter de la gouvernance des universités en effleurant à peine l\u2019incontournable sujet de la mission universitaire.Aucune analyse poussée sur le fait que la mission universitaire et la tâche des professeurs sont des vases communicants composés des trois mêmes éléments : enseignement, recherche, service à la collectivité.Jamais dans son rapport il n\u2019aborde de front le fond du sujet, comme si on pouvait réfléchir à propos de l\u2019Université qu\u2019en discutant uniquement des aspects techniques de sa gouvernance, alors que les problèmes de gestion de l\u2019Université résident surtout dans l\u2019inextricable complexité de sa mission et de son financement.Les limites du rapport Toulouse Comme nous le propose le rapport Toulouse, doit-on revoir la gouvernance des universités ?Doit-on remettre en question l\u2019autonomie dont elles jouissent en y introduisant dossier 76 L'ACTION NATIONALE - octobre 2008 davantage d\u2019éléments provenant du modèle privé ?Doit-on nommer plus d\u2019administrateurs indépendants et doit-on les rémunérer ou doit-on d\u2019abord exiger plus de compétence de la part des gestionnaires et administrateurs ?Le récent fiasco de l\u2019UQAM à gérer ses projets immobiliers a mis en lumière la difficulté des conseils d\u2019administration d\u2019obtenir l\u2019information pertinente sur la gestion interne des universités nécessaire à leur bonne administration.Il a fait ressortir la complaisance des membres externes à s\u2019enquérir auprès des dirigeants de la situation financière de l\u2019université et le conflit éthique potentiel de nombreux administrateurs qui participaient au conseil à titre de gestionnaires ou de professeurs.À cause de toutes ces distorsions, aucun de ces administrateurs n\u2019a réussi à pleinement accomplir ses fonctions de fiduciaire.À cet égard, le monde universitaire n\u2019est pas très différent de celui qui l\u2019entoure.L\u2019indépendance et la compétence des administrateurs, pas plus que la rémunération de ceux-ci, ne sont des garanties absolues contre des fiascos comme ceux de Nortel ou de l\u2019UQAM.La comptabilité créative des dirigeants de Nortel est comparable à la double comptabilité des gestionnaires de l\u2019UQAM qui a privé les administrateurs de l\u2019information pertinente pour prendre les bonnes décisions.Les administrateurs ont pensé que l\u2019UQAM pouvait espérer engranger des revenus provenant d\u2019activités immobilières de nature commerciale parce que leurs dirigeants les ont convaincus que des établissements du secteur public pouvaient performer suivant les mêmes critères et paramètres que ceux du secteur privé, alors que le personnel de cette université n\u2019avait aucune compétence et connaissance dans le domaine des services privés.Les universités, comme toutes organisations, ont leurs coutumes et leurs secrets qui sont difficilement accessibles à 77 L'ACTION NATIONALE - octobre 2008 dossier des gens qui n\u2019ont jamais baigné dans cette culture.Si les administrateurs de l\u2019UQAM, comme ceux de Nortel, avaient eu cette connaissance intime de l\u2019organisation, ils auraient probablement pu freiner les rêves de grandeurs de leurs dirigeants.C\u2019est donc moins l\u2019indépendance et la rémunération des administrateurs que la connaissance de l\u2019organisation qui serait la solution au problème que nous tentons de résoudre.Nous devrions donc demander à des personnes compétentes qui connaissent bien l\u2019Université de les administrer et de les gérer.Essentiellement des professeurs, des chargés de cours, des professionnels et des gestionnaires qui y travaillent ou qui y ont déjà travaillé.Toutefois, le fait que les professeurs soient les principaux acteurs de l\u2019Université et que l\u2019un d\u2019entre eux risque de devenir un jour ou l\u2019autre un de ses principaux dirigeants n\u2019encourage guère les non-professeurs à critiquer ouvertement leurs pratiques.Parce que la plupart des membres qui siègent aux comités les plus stratégiques sont des professeurs, le sort de l\u2019Université réside essentiellement dans la capacité des plus intéressés à influencer les dirigeants lors des plus importantes décisions.Ainsi, l\u2019autonomie des établissements universitaires et le principe de la liberté universitaire qui y est rattaché sont devenus dans bien des cas des prétextes pour protéger la mainmise de quelques professeurs sur nos institutions savantes et écarter tous ceux qui ne partagent pas leur vision.C\u2019est donc moins l\u2019autonomie qui la caractérise que le corporatisme qui la menace qui doit être remis en question.Un corporatisme qui risque de nuire à long terme à l\u2019Université puisqu\u2019il incite au silence.Dans le cadre de son long rapport de recherche, Jean-Marie Toulouse aurait certainement pu rappeler à ses lecteurs que l\u2019autonomie dont jouissent les universités est le fruit d\u2019une longue tradition et pourquoi elles sont soumises au pouvoir dossier 78 L'ACTION NATIONALE - octobre 2008 de surveillance de la Cour supérieure plutôt qu\u2019à celui du gouvernement.Les liens qu\u2019entretient l\u2019institution universitaire avec le gouvernement sont, à l\u2019origine, de nature purement contractuelle et excluent tout pouvoir de surveillance du gouvernement en raison de son ancestrale autonomie.Pour l\u2019essentiel, ce contrat stipule que le versement des subventions aux universités est subordonné à la prérogative du gouvernement de déterminer le montant des droits de scolarité à être versé par les étudiants.Il existe bien une loi sur les universités qui reconnaît le pouvoir exclusif du gouvernement du Québec de créer de nouvelles universités et une loi de l\u2019Université du Québec qui définit les structures et les modes de nominations des administrateurs et dirigeants, mais ces lois n\u2019affectent en rien l\u2019autonomie de l\u2019institution universitaire qui découle de la tradition.Donc, avant de redéfinir la gouvernance de nos universités, il aurait fallu non seulement expliquer les mécanismes qui régissent actuellement les universités, mais également raconter l\u2019histoire des universités.Si les dirigeants sont élus par leurs pairs, c\u2019est justement pour éviter les influences extérieures.Si des observateurs sont nommés en sus des administrateurs pour assister aux réunions du conseil d\u2019administration, c\u2019est pour préserver le caractère privé de ces réunions, car contrairement aux réunions des conseils d\u2019administration du secteur de la santé et des services sociaux qui sont publiques, celles des universités sont privées.On comprendra que par ce stratagème les conseils d\u2019administration des universités ont voulu tenir loin de leurs cénacles la foule étudiante qui aurait pu s\u2019y masser.C\u2019est le compromis qu\u2019elles ont inventé pour tenir informer tous les groupes internes de l\u2019université sans que cela affecte la bonne tenue des réunions.À cause de ces traditions, les journalistes ne peuvent pas rapporter au public ce qui se passe derrière les portes closes.Pour ce faire, ils doivent avoir recours aux informateurs, ce qui est totalement inapproprié dans les circonstances, puisque les universités sont financées par 79 L'ACTION NATIONALE - octobre 2008 dossier des fonds publics provenant de nos impôts et des droits de scolarité de leurs étudiants.Voilà l\u2019état des lieux.En contrepartie de l\u2019abolition des postes d\u2019observateurs qui est suggérée dans le rapport des membres du Groupe de travail sur la gouvernance des universités du Québec intitulé, « Redéfinir la gouvernance de nos universités », il aurait donc fallu proposer que la tenue des réunions des conseils d\u2019administration soit publique malgré toutes les difficultés que cela pourrait comporter.Par ailleurs, en complément de ce que propose le rapport du groupe de travail de l\u2019IGOPP, ce n\u2019est pas seulement le mode de nomination des recteurs qu\u2019il faudrait revoir, mais également celui de tous les cadres supérieurs.La consultation des pairs lors de la nomination des cadres a prouvé ses limites.Seuls les plus compétents devraient atteindre les sommets de nos plus prestigieux établissements.Pour cette raison, il faut de nouvelles règles pour définir la composition, les rôles et les pouvoirs des comités de sélection et des collèges électoraux.Bien que l\u2019idée de confier à plus de membres indépendants l\u2019administration des conseils soit fondée sur de bonnes intentions, cela ne doit pas nous faire oublier que le secret cultivé dans nos universités empêche bien souvent les administrateurs de connaître les tenants et aboutissants de nombreuses propositions qui leur sont soumises.Voilà pourquoi davantage d\u2019«outsiders» qui connaissent l\u2019Université devraient être invités sur les conseils d\u2019administration des universités.Des personnes qui y ont déjà travaillé et qui ont une autre vision de l\u2019Université.Justement, ceux qui jouissent de la connaissance, de l\u2019indépendance et de la compétence nécessaire et qui peuvent jeter un regard critique sur la gestion universitaire.De plus, contrairement à ce que propose le rapport du groupe de travail, il est moins important d\u2019avoir des comités dossier 80 L'ACTION NATIONALE - octobre 2008 sur l\u2019éthique et la gouvernance que d\u2019avoir des comités qui s\u2019intéressent directement au cœur de la mission universitaire.En sus du comité de vérification et de la commission des études, il serait certainement plus opportun de créer des comités portant sur les principales composantes de la mission universitaire afin que les membres du conseil d\u2019administration soient mieux informés de ce qui se passe à l\u2019intérieur de l\u2019université.Cette tâche pourrait être partagée entre différents comités portant sur les trois éléments de la mission universitaire et de la tâche des professeurs : l\u2019enseignement, la recherche et les services à la collectivité.Y seraient largement abordés, entre autres, la question du partage des cours entre professeurs et chargés de cours, les libérations de tâche d\u2019enseignement, la recherche subventionnée et la proportion de professeurs s\u2019y consacrant, le double emploi, la tâche des jeunes professeurs et celles des plus anciens et la nature et l\u2019importance des tâches administratives confiées aux professeurs.Ces informations permettraient aux administrateurs de mieux connaître ce qui se passe à l\u2019intérieur de l\u2019université, de questionner les pratiques, de les remettre en question et d\u2019en exiger de nouvelles.Il faut que les administrateurs reviennent aux fondements de l\u2019Université et s\u2019intéressent avant tout au cœur de la mission universitaire afin de mieux la connaître, l\u2019administrer et y apporter les changements appropriés.Toutefois, il ne faut pas se leurrer, les plus importantes transformations dans la façon de faire de nos universités nécessiteront probablement l\u2019adoption d\u2019un nouveau cadre juridique.Le financement S\u2019il y a consensus voulant que la recherche universitaire fait progresser les sociétés et que la formation est un merveilleux outil d'avancement social, il y a dissension lorsqu\u2019on nous propose d'augmenter les droits de scolarité pour don- 8i L'ACTION NATIONALE - octobre 2008 dossier ner de l'oxygène aux universités.Une solution simpliste qui échappe à toute critique constructive tant elle cède à la facilité.Or, les droits de scolarité ne servent aucunement à financer la recherche dans les universités.Tout au plus, ils contribuent dans une proportion d\u2019environ 15 % au fond de fonctionnement général des universités dont la majeure partie du financement provient du gouvernement du Québec.Ce fonds est la première source de financement des universités.Il sert à payer le salaire des employés, des professeurs et les frais de fonctionnement généraux.La construction des nouveaux édifices est l\u2019objet d\u2019un financement séparé provenant du ministère de l'Éducation qui établit un ordre de priorité des constructions à travers le réseau universitaire.C'est le Conseil du trésor qui approuve les projets avant d'en autoriser la réalisation.C'est la deuxième source de financement.Les grands organismes subventionnaires publics canadiens et québécois sont la troisième source de financement.Les professeurs y font des demandes de subventions pour soutenir leurs projets de recherche.Cet argent sert à payer les équipements spécialisés et les chercheurs qui sont souvent des étudiants gradués rémunérés à rabais malgré leur grande compétence.Les fonds d'immobilisation et de recherche, contrairement au fonds de fonctionnement général, sont financés à 100 % par nos impôts.Les grandes fondations de recherche et les fondations universitaires sont la quatrième source de financement.Ces revenus ne sont pas pris en compte aux fins des règles de partage budgétaire des universités.Pour cette raison, même si le fonds de l\u2019Université McGill est de loin le mieux pourvu, on a longtemps considéré que cette université était la plus sous-financée de toutes les universités québécoises. dossier 82 L'ACTION NATIONALE - octobre 2008 Enfin, il existe également les emprunts pour financer des besoins supplémentaires en locaux et équipements et les financements privés de la recherche dans le cadre de participation de l\u2019entreprise privée.Faire porter aux seuls étudiants la responsabilité du sous-financement global des universités est donc un leurre qui, en plus d\u2019être injuste, ne peut constituer une solution à long terme pour les universités dont les plus urgents besoins à combler sont surtout dans le domaine de la recherche.Si nous voulons retenir les meilleurs chercheurs pour que la recherche progresse dans nos universités, c\u2019est d\u2019abord là que nous devons investir collectivement.Toutefois, avant de réinvestir massivement là où il y a les besoins les plus pressants, il faudra tout d\u2019abord revoir le financement global en prenant dorénavant en compte les revenus provenant des fondations universitaires dans les règles de partage.Il faudra par la suite augmenter la part des fonds publics versés aux grands organismes subventionnaires québécois pour qu\u2019ils puissent mieux soutenir les efforts de nos meilleurs chercheurs québécois.Un financement qui provient essentiellement de nos impôts, pas des droits de scolarité.Ne nous le cachons pas, le véritable enjeu de l\u2019actuel débat sur la crise des universités n\u2019est pas la gouvernance ou la hausse des droits de scolarité des étudiants, mais bien le partage des sommes disponibles pour leur financement.Si ces sommes sont considérables et proviennent dans une grande proportion de fonds publics, leur partage pourrait varier en fonction de l\u2019ajout de nouveaux paramètres, comme la prise en considération des capitaux privés versés aux universités via leurs fondations universitaires.Aussi longtemps que les sommes versées à ces fondations échapperont aux règles de partage budgétaire des universités et que les fonds publics peineront à accroître comme c\u2019est le cas présentement, ce 83 L'ACTION NATIONALE - octobre 2008 dossier seront de plus en plus les sommes provenant des donateurs privés qui feront la différence entre la richesse et la pauvreté des universités, entre le financement global des universités anglophones et celui des universités francophones.Lorsque l\u2019on sait que l\u2019argent récolté par ces fondations de recherche sert aussi de bras de levier pour aller chercher les plus importantes subventions versées par le gouvernement fédéral, il y a de sérieuses raisons d\u2019être préoccupé par le sort qui attend les universités francophones.On parle ici de centaines de millions de dollars consacrer à la recherche et à l\u2019allocation de nouveaux équipements et bâtiments qui sont laissés au bon vouloir des universités et de leurs généreux donateurs et qui échappent totalement aux politiques du gouvernement du Québec.Une situation inéquitable pour les universités francophones qui ne peuvent pas compter sur les plus riches donateurs de la société et une source d\u2019incohérence dans l\u2019établissement des priorités québécoises en matière de recherche et de développement.À long terme, on se demande donc si dans quelques années il sera encore possible de faire de la recherche de pointe dans les universités francophones tout en y attirant les meilleurs chercheurs, tant la situation actuelle est préoccupante.La tâche L'étendue et l'énormité du mensonge inhérent au mot travail sont évidentes.Pourtant, on n'entend guère de critiques ou de mises au point émanant des institutions savantes.Dans toutes les universités réputées, les professeurs limitent leur nombre d'heures d'enseignement, sollicitent et obtiennent du temps pour la recherche, l'écriture ou une réflexion enrichissante pendant leurs années sabbatiques.Éviter de travailler - car c'est bien de cela qu'il s'agit pour certains - n'inspire ici aucun sentiment de culpabilité L Les problèmes que vivent les universités ne seraient-ils pas d\u2019un tout autre ordre et ne proviendraient-ils pas plutôt de 1 J.K.Galbraith, Les Mensonges de l\u2019économie, Grasset, 2004.p.37 dossier 84 L'ACTION NATIONALE - octobre 2008 sa mission et de la tâche des professeurs qui en découlent ?Doit-on limiter notre regard à l\u2019accessoire, la gouvernance, ou questionner le principal, la tâche des professeurs et l\u2019évaluation qui en est faite par leurs pairs ?Ainsi, l\u2019Université doit-elle rendre compte seulement de sa gestion financière ou doit-elle être plus transparente et élargir cette reddition en y ajoutant la répartition de la tâche de ses professeurs qui est au cœur de la mission universitaire, une information généralement tenue secrète par les universités ?Si le fiasco de l\u2019UQAM a mis en lumière d\u2019importantes difficultés dans sa gestion financière, il n\u2019exprime qu\u2019une infime partie du problème des universités, le plus important étant probablement lié à la gestion de la tâche de ses professeurs.Globalement, ce qui coûte le plus cher aux administrations universitaires, ce ne sont pas les dépassements de coûts reliés aux projets immobiliers, mais bien l'absence d'une gestion cohérente de la tâche des professeurs.On préfère s'occuper de la pointe de l'iceberg pour sauver la face et accabler des boucs émissaires qui font bien notre affaire, plutôt que de faire une véritable enquête indépendante sur les règles qui gouvernent la gestion et l\u2019évaluation des tâches d'enseignement, de recherche et de service à la collectivité des professeurs dans l'ensemble du réseau universitaire québécois.Bien que la tâche normale d'un professeur soit constituée de 4 cours par année, par le jeu des dégrèvements d'enseignement, elle avoisine les 2.75 cours par année.Le calendrier universitaire ayant trois sessions, les professeurs d'université enseignent donc en moyenne moins de 1 cour par session, donc moins de trois heures par semaine.En comparaison, leurs collègues des cégeps en donnent dix par année.Toutefois, cette tâche ne se limite pas à l\u2019enseignement.Elle comporte aussi des espaces pour la recherche, l'administration et le service à la collectivité.Ces espaces ne sont pas 85 L'ACTION NATIONALE - octobre 2008 dossier nécessairement tous utilisés dans les mêmes proportions et parfois certains ne le sont pas du tout.Ainsi, un professeur pourrait enseigner moins et faire plus de recherche ou moins d'enseignement, moins de recherche et plus d'administration pédagogique ou d'activités syndicales.Par le jeu des dégrèvements et des libérations de tâche d\u2019enseignement, il arrive même parfois que des professeurs réussissent à ne pas enseigner, ne fassent pas de recherche, se consacrent uniquement à l'administration pédagogique ou à la représentation syndicale, étonnamment, parfois même aux deux ! Ainsi, certaines universités libèrent leurs professeurs de leurs activités d'enseignement et de recherche pour faire surtout de l'administration.La principale conséquence étant que des professeurs qui ont des doctorats et des compétences exceptionnelles pour l'enseignement et la recherche font surtout de l'administration.S'agit-il là d'un gain ou d'une perte de valeur pour accomplir des tâches qui nécessitent des qualifications différentes ?On dit d'ailleurs que les professeurs, sauf exception, sont rarement de bons gestionnaires.Les récents dépassements de coûts dans différentes universités seraient-ils le reflet de cette réalité ?Les professeurs qui oeuvrent dans des domaines lucratifs comme l\u2019administration, le génie et le droit et dont les connaissances sont recherchées, ont également la possibilité de travailler à l\u2019extérieur de l\u2019université.Les règles régissant le travail extérieur varient d\u2019une université à l\u2019autre, certaines l\u2019interdisent, d\u2019autres le réglementent.Ainsi, il existe dans plusieurs établissements des règles limitant la proportion du revenu gagné à l\u2019extérieur.Il est par contre difficile de sanctionner ces règles puisque les professeurs qui en profitent ne rendent pas nécessairement compte de tout leur emploi du temps.Souvent, ces situations sont tolérées parce que les gestionnaires sont eux-mêmes des professeurs qui n\u2019exigeront pas des autres professeurs ce qu'ils dossier 86 L'ACTION NATIONALE - octobre 2008 ne voudront pas qu'on exige d'eux lorsqu'ils retourneront à la tâche de simple professeur.D'autres professeurs, plus pragmatiques, déclarent que ces activités lucratives entrent à l'intérieur de la tâche de service à la collectivité et sont des occasions pour le professeur de développer ou maintenir ses habiletés professionnelles tout en faisant mieux rayonner l'Université à l'extérieur de son cénacle.Ceux qui n'ont pas de bureau à l'extérieur, utilisent parfois les locaux et le matériel de l'établissement pour rendre des services sur une base privée.D'où les fréquentes critiques des confrères du privé qui parlent alors de concurrence déloyale.En général, les plus habiles évitent ces critiques en ayant un bureau dans une firme privée à l\u2019extérieur de l\u2019université.Ils sont, par le fait même, moins disponibles pour encadrer leurs étudiants.Il serait toutefois injuste de mettre tous les professeurs dans le même panier et de prétendre que ce sont tous des profiteurs qui gagnent 100 000 $ et plus par année et qui fournissent le minimum d'efforts.Nombreux sont ceux qui réussissent à enseigner à tous les cycles, encadrent des étudiants gradués, ramassent les plus prestigieuses et importantes subventions de recherche, innovent, donnent des conférences partout dans le monde parce qu\u2019ils se consacrent totalement à la mission universitaire.Si les universités se montraient plus justes à leur égard, il pourrait y avoir plus de ces professeurs exceptionnels qui se gardent bien de critiquer leurs confrères de peur d'être victimes de chapelles universitaires à l\u2019occasion de l\u2019évaluation de leur propre tâche par leurs pairs.Comme ces jeunes professeurs qui n\u2019osent pas trop se plaindre du fait que de nombreux titulaires enseignent les mêmes cours depuis des décennies, ne cherchent plus, passent plus de temps dans leur emploi extérieur et ne sont pas dans leurs officines pour effectuer un encadrement adéquat de leurs étudiants avec la bénédiction des comités d\u2019évaluation et de l\u2019administration universitaire, pendant qu'eux, s'échinent à construire de nouveaux 87 L'ACTION NATIONALE - octobre 2008 dossier cours, font progresser la recherche de pointe et encadrent la relève dans les domaines qu'ils sont les seuls à maîtriser, et cela, pour la moitié du salaire de leurs aînés.Est-il normal qu\u2019un professeur puisse continuer à gravir les 36 ou 40 échelons des échelles de salaire universitaires s'il ne consacre pas le temps requis à sa tâche, en particulier à l\u2019enseignement et à la recherche ?Il faut donc revoir la gestion de la tâche et la rémunération des professeurs d'université à cause des iniquités qu'elles suscitent entre jeunes et vieux professeurs, ceux qui enseignent et ceux qui n\u2019enseignent pas, ceux qui cherchent et ceux qui ne cherchent pas, ceux qui se consacrent aux missions d'enseignement et de recherche et ceux qui s'occupent surtout de tâches administratives ou de leur second emploi mieux rémunéré et que l'on considère souvent, à tort, comme des services à la collectivité ou du rayonnement universitaire.Devant de telles situations, on doit sûrement s\u2019interroger sur la validité des processus d\u2019évaluation et d\u2019approbation de tâches auxquels se livrent les pairs et les gestionnaires de l\u2019université et reconsidérer leurs pratiques.Par ailleurs, les universités devraient s\u2019inspirer davantage du modèle collégial pour l\u2019enseignement au premier cycle.De la sorte, plus de professeurs enseigneraient au premier cycle, donneraient plus de cours, gagneraient un salaire raisonnable pour la prestation qu\u2019ils fournissent et ne seraient plus payés pour de la recherche qu\u2019ils n\u2019effectuent pas.Il s\u2019ensuivrait un meilleur équilibre entre le nombre de cours donnés par les professeurs et ceux donnés par des chargés de cours dont la proportion dépasse les 50% dans la plupart des universités du Québec, une réduction du coût relatif des études de premier cycle, une plus grande cohésion des programmes d\u2019études et une amélioration notable de la qualité de l\u2019encadrement et de la formation donnés aux étudiants. dossier 88 L'ACTION NATIONALE - octobre 2008 Enfin, on devrait interdire le double emploi à ceux qui ne font pas de recherche.S\u2019ils n\u2019ont pas le temps de chercher, ils ne devraient pas se chercher de clients sur leur temps d\u2019emploi sous prétexte du rayonnement universitaire.Les meilleurs salaires devraient être versés aux meilleurs chercheurs et professeurs qui consacrent tout leur temps à la poursuite de la vraie mission universitaire, peu importe leur âge ou l'avancement de leur carrière.Compte tenu des iniquités qu\u2019elle suscite et lorsque l\u2019on sait que la masse salariale des professeurs d\u2019université du Québec est de plusieurs centaines de millions de dollars, il serait donc tout à fait logique de revoir la tâche des professeurs et l\u2019évaluation qui en est faite avant même de songer à investir de nouvelles sommes d\u2019argent provenant des droits de scolarité des étudiants.Une loi pour encadrer Si l\u2019Université est confrontée à des problèmes de répartition de tâche, de financement et de gouvernance, a-t-elle tous les outils nécessaires pour les résoudre seule, ou, doit-elle compter sur l\u2019aide du gouvernement pour y arriver ?Doit-on revoir le cadre juridique qui régit les relations entre les universités et le gouvernement qui est leur principal bailleur de fonds ?Doivent-elles conserver leurs prérogatives d\u2019établissements autonomes financés par le public, mais qui sont gérés par des conseils d\u2019administration dont les réunions sont privées ou en faire légalement de vrais établissements publics qui doivent rendre compte de leur gestion au gouvernement et au public ?Avant de redéfinir les règles de gouvernance des universités, avant de revoir le rôle des administrateurs, il faudrait tout d\u2019abord moderniser les rapports de l\u2019institution universitaire avec l\u2019État.Il faudrait adopter une loi-cadre qui définit les rapports juridiques entre les universités et l\u2019État.Une loi où 89 L'ACTION NATIONALE - octobre 2008 dossier il sera question, entre autres, de la mission universitaire, de la tâche des professeurs, des subventions, des investissements, des emprunts, des fondations, de la nomination et de la responsabilité des administrateurs et des dirigeants, du rôle de la société civile dans la gestion des universités, de la tenue publique des réunions, et enfin, de l\u2019incontournable reddition de compte des universités.Avant de réinvestir, il faudra convenir de règles de partage équitables qui prendraient en compte les revenus provenant des fondations universitaires.Avant d\u2019augmenter inconsidérément les droits de scolarité des étudiants, il faudra mieux encadrer la tâche des professeurs.Dans cette perspective, le temps est venu de demander aux universités de rendre compte de leur gestion au-delà des principes de liberté universitaire et d\u2019indépendance institutionnelle garantie par les tribunaux supérieurs.Les gestionnaires du réseau universitaire devraient être responsables de la qualité comme de l\u2019efficacité de leurs activités d\u2019enseignement et de recherche et rendre compte de leur administration au public.Non seulement les réunions de leurs conseils d\u2019administration devraient être publiques, mais en plus des informations de nature financière, les universités devraient rendre compte de la tâche accomplie par leurs professeurs, une information généralement tenue secrète.Il ne faut pas s\u2019illusionner, une loi ne remplacera jamais le bon jugement, mais elle pourra cependant mieux encadrer les nominations et la prise de décision.Si des règles trop strictes peuvent parfois étouffer l\u2019innovation, souvent l\u2019absence de règles, comme on l\u2019a vu à l\u2019UQAM, peut aussi la compromettre.Une loi-cadre énoncera également les principaux paramètres de ce qu\u2019est une bonne gouvernance de nature à aider le milieu universitaire.Elle encadrera la nomination de membres compétents au conseil d\u2019administration, compé- dossier 90 L'ACTION NATIONALE - octobre 2008 tence rimant avec connaissance.Elle reconnaîtra le conseil d\u2019administration comme le seul responsable de l\u2019embauche du recteur et des cadres supérieurs, redéfinissant le rôle des collèges électoraux.Enfin, la responsabilité de rendre compte de la gestion de l\u2019Université devrait être conjointement assumée par l\u2019équipe de direction et les membres du conseil.Des mesures qui favoriseront la nomination de personnes compétentes à tous les niveaux de la chaîne de commandement et qui les rendront solidairement responsables de leur gestion, donc forcément plus vigilantes.Une loi-cadre qui remplacera le flou du contrat universitaire par un cadre légal clair et précis où seront formellement déterminées les responsabilités des administrateurs et des dirigeants de nos universités.Une loi qui nous prémunira, à l\u2019avenir, contre des aventures de la nature de celles dans laquelle s\u2019est embourbée l\u2019UQAM.Une loi qui fera des universités de véritables établissements publics redevables à l\u2019État, dont les membres externes sont des représentants de la société civile reconnus pour leur compétence et leur connaissance du milieu universitaire.Conclusion : quelques pistes pour sortir de la crise Doit-on limiter notre action à la seule gouvernance des universités comme le proposent l\u2019IGOPP et son groupe de travail présidé par Jean-Marie Toulouse, n\u2019y apportant que des solutions qui viennent du marché, pensant ainsi que cela va résoudre la crise des universités ?Ou commencer par le début, c\u2019est-à-dire questionner le cœur de sa mission qui est la tâche des professeurs, et ce, avant même d\u2019aborder la question du financement, augmenter les droits de scolarité des étudiants et revoir les règles de gouvernance ?Toutes des questions qui se posent et auxquelles on doit répondre si on veut obtenir toute l\u2019information pertinente pour résoudre adéquatement cette crise des universités dont tout le monde parle sans vraiment en connaître toutes les causes, la 91 L'ACTION NATIONALE - octobre 2008 dossier connaissance du public et de ses élus se limitant à quelques symptômes, ceux de la gouvernance ! La crise des universités est d\u2019abord une crise qui résulte du silence qui y règne.Parce qu\u2019elles sont autonomes, les universités et les professeurs qui la dirigent ont cru pendant de nombreuses années que ce qui s\u2019y déroulait pouvait demeurer secret au commun des mortels.Or, tout simplement parce que les universités sont financées par des fonds publics, ces pratiques doivent changer.Ainsi, avant de revoir les règles de gouvernance et de les remplacer par des règles calquées sur le privé comme le propose l\u2019IGOPP, il faut aller au fond des choses.Il faut questionner la tâche des professeurs qui est le cœur de la mission universitaire.Avant même d\u2019augmenter le financement des universités, avant de songer à hausser les droits de scolarités des étudiants qui servent à financer en partie le salaire des professeurs, il faut revoir les modes de gestion de la tâche de ces professeurs.Il faut demander aux universités de rendre compte de ce qui constitue le noyau dur de l\u2019Université afin de permettre aux citoyens et à leurs élus de questionner les pratiques qui en sont issues et de les réformer.Doit-on diminuer le salaire des professeurs qui ne font pas de recherche ou doivent-ils enseigner plus ?Doit-on limiter les dégrèvements pour administration pédagogique de professeurs qui ont d\u2019abord des compétences pour enseigner et chercher ?Doit-on hausser le salaire des jeunes professeurs qui s\u2019investissent dans la recherche et la création de nouveaux cours afin d\u2019encourager les meilleurs d\u2019entre eux à demeurer à l\u2019université ?Doit-on questionner le double emploi lorsque manifestement il sert davantage à procurer un deuxième revenu à quelques professeurs plutôt qu\u2019à faire rayonner l\u2019université ou à permettre une véritable mise à jour des connaissances professionnelles de professeurs ?Il faut aussi se demander si cette pratique, lorsqu\u2019elle est mal encadrée, ne risque pas de placer les professeurs en dossier 92 L'ACTION NATIONALE - octobre 2008 situation de conflit éthique.Doit-on revoir les mécanismes d\u2019évaluation de la tâche des professeurs ?Peut-on, tout à la fois, établir des contrôles plus stricts et défendre une liberté universitaire centrée sur la mission de l\u2019Université ?Pour rendre toute cette information publique, il faudra tout d\u2019abord revoir le cadre juridique des rapports du gouvernement avec l\u2019institution universitaire.Il faudra que les universités deviennent des établissements publics dont la tenue des réunions est publique.Parce que les universités sont financées par des fonds publics, des droits de scolarités provenant de leurs étudiants et que la majorité des donations qui sont versées à leurs fondations génèrent des déductions d\u2019impôts à leurs généreux donateurs, les affaires qui s\u2019y tiennent doivent être publiques.Lorsque les universités deviendront vraiment publiques, elles n\u2019auront plus aucune raison de maintenir la population dans le secret de la tâche que les professeurs accomplissent et des activités qui s\u2019y déroulent et qui sont au cœur de la mission d\u2019enseignement, de recherche et de service à la collectivité.Parce qu\u2019elles ont le privilège d\u2019être autonomes grâce à l\u2019apport de généreux fonds publics, les universités doivent être publiques, c\u2019est une simple question d\u2019équilibre.Le 8 septembre 2008 93 DOSSIER Louis Dumont* Le projet immobilier de l\u2019Université de Montréal QUAND LA DÉMESURE EST AU RENDEZ-VOUS ! Le projet d\u2019implanter un second campus de l\u2019Université de Montréal sur le site de l\u2019ancienne gare de triage du CP à Outremont est mis de l\u2019avant avec ferveur par l\u2019actuel rectorat, soutenu par le Conseil de l\u2019Université de Montréal et encouragé par des alliés solides à la Ville de Montréal.Cet ambitieux projet reflète une envie forte d\u2019effectuer un grand bond en avant et participe de la dynamique des grandes réalisations.L\u2019idée d\u2019un nouveau campus concourrait à une revalorisation de l\u2019université et rehausserait sa place dans les priorités sociales, donnant le goût d\u2019y investir.Mais, il faut se demander si la croissance immobilière est la clé du développement universitaire alors que le risque est grand que le projet hypothèque lourdement l\u2019avenir de l\u2019Université de Montréal.Les lignes qui suivent rappellent que ce projet d\u2019un second campus, jumelé à un volet résidentiel et communautaire, est d\u2019une ampleur telle qu\u2019il est difficile d\u2019en prévoir l\u2019impact financier.La démarche est déjà entachée d\u2019éléments impondérables qui invitent à de sérieuses précautions.Lorsque le projet est mis en rapport avec les besoins actuels et les capacités financières de l\u2019Université de Montréal, ressort * Professeur de pharmacologie, Faculté de médecine, Université de Montréal.L'auteur tient à remercier madame Suzanne Grenier pour son aide inestimable dans la recherche, l\u2019analyse et la rédaction de ce texte. dossier 94 L'ACTION NATIONALE - octobre 2008 alors une impression de démesure.C\u2019est pourquoi, il paraît intéressant d\u2019envisager d\u2019autres solutions possibles au manque d\u2019espace auquel l\u2019institution fait face et de suggérer des balises, servant de garde-fous et de cibles pour les investissements à venir dans les infrastructures universitaires.Les risques et aléas d\u2019un ambitieux projet Vaste zone enclavée à la jonction de plusieurs quartiers montréalais, le site de l\u2019ancienne gare de triage d\u2019Outremont acquis par l\u2019Université de Montréal en 2006 représente un potentiel immense.Au moment de l\u2019acquisition du terrain, les promoteurs du projet de second campus ont fait valoir que cette réserve foncière permettrait de répondre à tous les besoins immobiliers actuels et à venir de l\u2019Université - au-delà même de ce qu\u2019il est possible de projeter.L\u2019Office de consultation publique de Montréal (OCPM) traduit dans les termes suivants l\u2019accueil favorable que cette initiative a pu recevoir dans le milieu : « une occasion unique de remplacer une enclave par un équipement d\u2019excellence qui renforcera la vocation de Montréal comme ville de savoir.» À l\u2019Université de Montréal, la démarche a été associée à l\u2019élaboration d\u2019un Plan directeur des espaces, sous la responsabilité du vice-recteur à la planification et d\u2019un comité ad hoc formé par celui-ci.Les décisions majeures ont été prises soit par le Conseil de l\u2019Université, soit par son Comité exécutif.L\u2019Assemblée universitaire, qui doit énoncer les grandes orientations de l\u2019institution, n\u2019as pas été considérée dans les faits comme partie prenante des décisions.La communauté universitaire a été officiellement consultée, mais après l\u2019achat du terrain.À l\u2019externe, le projet est développé en collaboration étroite avec la Ville de Montréal, sur la base d\u2019un accord de principe adopté en 2005.L\u2019OCPM a entendu les points de vue des citoyens.Son rapport invitait l\u2019Université à corriger son plan 95 L'ACTION NATIONALE - octobre 2008 dossier d\u2019aménagement, en plus d\u2019inciter la Ville à lier le projet à la planification détaillée des secteurs avoisinants.Des ajustements recommandés par la Ville et que la direction de l\u2019Université semble prête à accepter ont été présentés aux citoyens lors de séances d\u2019information tenues en juin 2008.La configuration initiale du projet Accompagné de quelques études d\u2019impact, le concept d\u2019aménagement initial élaboré par la firme Cardinal Hardy ne prend pas explicitement en considération la dimension des coûts1.L\u2019acquisition des terrains de la gare de triage d\u2019Outremont aux fins d\u2019y implanter un second campus a été justifiée auprès de la communauté universitaire sur la base uniquement d\u2019une évaluation des dépenses les plus immédiates : l\u2019achat du terrain au montant de 20,9 millions de dollars, assumé par l\u2019Université au moyen d\u2019un emprunt, et les « travaux préparatoires » (décontamination, relocalisation des voies et du triage), estimés à 26 millions de dollars et pour lesquels serait demandée une aide financière aux gouvernements fédéral et provincial.Le projet qui a fait l\u2019objet d\u2019un accord de principe du Comité exécutif de la Ville de Montréal comportait les principaux éléments suivants : \u2022\tdes pavillons universitaires d\u2019une superficie de près de 300 000 m2 et plus de 1000 unités de logement en résidences universitaires ; \u2022\tla construction de près de 700 logements privés, dont 30 % de logements abordables ; 1 Certaines approches de l\u2019architecture considèrent pourtant que l\u2019architecte a la responsabilité de connaître les conséquences sociales et économiques de ses interventions.Voir Gonzalo Lizarralde, « Architecture, éthique et développement durable », L\u2019Autre Forum, vol.13, no 1, septembre 2008. dossier 96 L'ACTION NATIONALE - octobre 2008 \u2022\tl\u2019installation d\u2019une nouvelle gare du train de banlieue de la ligne Montréal-Blainville et un nouveau viaduc sous les voies ferrées ; \u2022\tle déplacement de la cour de voirie de l\u2019arrondissement Outremont, la construction de quelque 2400 mètres de nouvelles rues locales et l\u2019implantation de plus de 28 000 m2 de nouveaux parcs et terrains de sport ; \u2022\tle début des travaux de construction au printemps 2007 et des investissements publics de près de 90 millions de dollars pour les infrastructures.Très tôt on a évalué les coûts totaux du projet à plus de 1 milliard de dollars.Devant l\u2019OCPM, en 2007, le recteur Luc Vinet confirmera cet ordre de grandeur, en précisant que la réalisation complète du projet se ferait sur 20 ans2.Mentionnons que le volet institutionnel du projet est pour l\u2019essentiel circonscrit aux abords de la voie ferrée dans la partie nord du site.Le campus originalement projeté inclut une vingtaine de pavillons et trois immeubles de résidences étudiantes.Devant les critiques qui dénoncent la fragmentation de la vie universitaire et les inégalités d\u2019accès aux services qu\u2019entraînerait l\u2019implantation d\u2019un second campus, les promoteurs font valoir la proximité relative du site et, parmi les autres principes guidant le projet, la volonté d\u2019appliquer « les mêmes standards aux deux pôles du campus dans une mise à niveau combinée ».2 Office de consultation publique de Montréal, Consultation publique projet d\u2019implantation d\u2019un campus de l\u2019Université de Montréal sur le site de la gare de triage d\u2019Outremont, séance de la soirée du 28 février 2007.M.Vinet explique que les prévisions relatives aux coûts totaux sont obtenues par un calcul simple : la superficie totale projetée - qu\u2019il établit à 280 000 mètres carrés bruts - multipliée par les coûts de construction moyens pour des infrastructures universitaires - qu\u2019il estime être de l\u2019ordre de 3000 $ le mètre carré. 97 L'ACTION NATIONALE - octobre 2008 dossier Une réalisation par phases Le Plan directeur des espaces de l\u2019Université de Montréal, qui est en révision, envisage maintenant plusieurs phases de développement du second campus.La phase 1, dont l\u2019horizon de réalisation est de 3 à 5 ans, se limiterait à la construction de 2 pavillons universitaires, soit un Pavillon des sciences et un Pavillon des services.La phase subséquente serait reportée sur un horizon de 5 à 10 ans.L\u2019ouverture du premier bâtiment universitaire était d\u2019abord prévue pour septembre 2011, mais l\u2019Université de Montréal a repoussé cet échéancier à janvier 2013, du fait que les travaux ne peuvent débuter sans une confirmation du financement gouvernemental.Le choix de faire du Pavillon des sciences la figure de proue de l\u2019implantation d\u2019un second campus suscite l\u2019étonnement et le doute, car même si certaines unités doivent être relogées, des installations sur mesure et à la fine pointe des besoins ont été érigées très récemment sur le campus de la Montagne pour des composantes très dynamiques du secteur des sciences.Le facteur d\u2019éloignement pèserait nécessairement sur les synergies.Le principe de « mêmes standards » par rapport au campus de la Montagne n\u2019est pas vraiment appliqué à la phase 1 - par exemple, on note l\u2019absence d\u2019équipements sportifs semblables au complexe actuel (CEPSUM).Reconnaissons cependant que la construction d\u2019un deuxième pavillon des sports, reportée à une phase ultérieure, représenterait un coûteux dédoublement des installations universitaires.Une étude acoustique réalisée pour le compte de l\u2019Université 3 fait part de mesures de niveaux de bruit et considère 3 Groupe Cardinal Hardy, Étude acoustique pour le développement du campus Outremont de l\u2019Université de Montréal.Le bruit généré par les activités ferroviaires et les mesures de mitigation requises, juin 2006. dossier 98 L'ACTION NATIONALE - octobre 2008 qu\u2019une atténuation acceptable proviendra de la présence d\u2019une rangée de bâtiments de huit étages prévue le long des voies ferrées 4.Cette remarque soulève le problème de la « masse critique » nécessaire au bon déroulement du projet.Dans quelle mesure les volets résidentiel et communautaire prennent-ils appui sur le volet institutionnel ?Quelles sont les conditions minimales et les investissements requis pour que la synergie fonctionne ?Les coûts de construction Lors de séances d\u2019information tenues en juin 2008 à l\u2019intention des citoyens des arrondissements d\u2019Outremont et de Parc-Extension, le vice-recteur exécutif de l\u2019Université de Montréal, M.Guy Breton, a évalué à 250 millions de dollars les coûts de construction qui incomberaient à l\u2019Université de Montréal à la phase 1.Le vice-recteur à la planification, M.Yves Simonet, a repris les mêmes chiffres, en ajoutant que cette évaluation comportait une marge d\u2019incertitude de 20 %.Selon M.Breton, le gouvernement provincial financerait de 70 % à 80 % des coûts de construction « si le manque d\u2019espace est reconnu ».Les coûts des travaux préparatoires Alors qu\u2019au moment de l\u2019achat l\u2019Université de Montréal avait évalué à 26 millions de dollars le coût des travaux préalables à la réalisation du projet, la Ville de Montréal estimait en avril 2007 que les coûts d\u2019infrastructure préparatoires s\u2019élèveraient plutôt à 71,6 millions de dollars.Ils se détaillent comme suit : 4 Pour des raisons non expliquées, l\u2019étude de l\u2019impact des vibrations produites par les activités ferroviaires a été retirée du mandat donné à la firme consultante. 99 L'ACTION NATIONALE - octobre 2008 dossier Coûts en millions de dollars M $ Réhabilitation du site\t20,0 Démantèlement des voies ferrées et des bâtiments du CP 8,3 Viaduc et corridor ferroviaires\t23,0 Mur antibruit\t5,1 Gare de train de banlieue\t5,0 Démolition et réhabilitation - cour\tde services\t1,7 Construction nouvelle cour de services\t8,5 Cette estimation n\u2019inclut pas les travaux de voirie ni l\u2019aménagement des parcs, à la charge exclusive de la Ville de Montréal.Leurs coûts estimés à 72,5 millions de dollars portent à 144 millions de dollars l\u2019ensemble des travaux d\u2019infrastructure, toujours selon les prévisions de 2007.Un an plus tard, la Ville de Montréal, en fonction des revenus fiscaux escomptés, établit à 60 millions de dollars le seuil de rentabilité de son engagement dans le projet 5.Le Bureau de gestion des grands projets propose une série d\u2019ajustements au projet initial, en réponse aux recommandations de l\u2019OCPM et aux exigences de rentabilité - ce qui fera passer le coût estimé du projet pour la municipalité de 82,7 millions de dollars (avril 2007) à 59,9 millions de dollars (avril 2008).Détail intéressant mais aussi inquiétant, la Ville reconnaît, dans son évaluation du coût des travaux de voirie, la hausse importante survenue en une seule année : « L\u2019estimation des infrastructures faite en avril 2007, soit 28,1 M $, serait plutôt de 33,5 M $ pour les mêmes infrastructures en avril 2008, compte tenu des coûts révisés de construction.» On peut imaginer les répercussions de ce genre de hausses annuelles - dans ce cas de 19 % - à l\u2019échelle de l\u2019ensemble du projet.5 Ville de Montréal, Bureau des grands projets, Le projet du campus universitaire d\u2019Outremont.L\u2019analyse municipale de faisabilité technique et financière du projet de campus et de ses abords, 17 juin 2008. dossier 100 L'ACTION NATIONALE - octobre 2008 Lors des séances d\u2019information de juin 2008, le vice-recteur exécutif, M.Guy Breton, a déclaré qu\u2019il estimait à environ 100 millions de dollars les coûts de revitalisation du terrain.Un montant de 40 millions de dollars serait donc encore à trouver.Enfin, à ces travaux d\u2019infrastructure généraux pourraient bien se rajouter d\u2019autres frais nécessaires à la reconversion du site de la gare de triage pour un usage universitaire.Il reste à démontrer que les diverses études techniques, notamment sur les sources de vibrations à proximité du corridor ferroviaire et sur les champs électromagnétiques produits par un poste d\u2019Hydro-Québec, ont tenu compte des exigences particulières associées aux appareils et aux méthodes de mesure nécessairement utilisés dans les laboratoires scientifiques que l\u2019on entend y installer.Des consultants et des activités de promotion On estime qu\u2019à l\u2019heure actuelle plus de 10 millions de dollars ont été investis dans la promotion du site de la gare de triage : réalisation d\u2019études, production de rapports et de plans d\u2019aménagement, marketing, etc.L\u2019aventure a même amené le Conseil de l\u2019Université à voter un budget de près de 1 million de dollars, prélevé à même le Fonds de relance, pour la création d\u2019un OSBL qui prendrait à sa charge le développement du second campus.Réorientation, instabilité et relocalisations transitoires Le fait de s\u2019orienter vers des objectifs immobiliers encore loin d\u2019être à la portée de l\u2019institution a créé un flottement et forcé la recherche de solutions transitoires au manque d\u2019espace.Qu\u2019il s\u2019agisse de déménagements ou de la location de locaux hors campus pour des durées qui risquent d\u2019être longues, ces arrangements bancals représentent des coûts que l\u2019on devrait vouloir éviter. 101 L'ACTION NATIONALE - octobre 2008 dossier Le projet de second campus semble avoir incité la direction de l\u2019Université de Montréal à court-circuiter certains développements déjà amorcés.L\u2019exemple qui suscite le plus de réactions est la mise en vente du 1420 Mont-Royal, un ancien couvent situé en bordure du campus actuel sur la Montagne et acquis avec le plus grand bonheur, en 2003, sous la gouverne du précédent recteur.En plus de son net avantage de proximité, cet édifice se prêtait bien à un aménagement progressif, mais sans délais indus.S\u2019en défaire aujourd\u2019hui signifie un gaspillage des ressources déjà engagées dans des rénovations fonctionnelles spécifiques 6.Une revente, reconnaît-on généralement, risque fort d\u2019être à perte.Selon le Plan directeur des espaces, d\u2019autres immeubles d\u2019une grande valeur - dont le pavillon de la Faculté de musique et la salle Claude-Champagne - pourraient subir le même sort.Un autre enjeu se greffe à la mise en vente de l\u2019ancien couvent, et c\u2019est celui de la préservation du patrimoine collectif.La direction de l\u2019Université vient d\u2019annoncer qu\u2019elle entend accepter l\u2019offre d\u2019achat d\u2019un promoteur immobilier désireux de transformer l\u2019édifice historique en condos de luxe.Heureusement, comme un tel changement de vocation implique une modification du zonage, la population et les élus municipaux seront appelés à se prononcer.Le partage des responsabilités avec des promoteurs résidentiels L\u2019Université de Montréal n\u2019a pas discuté publiquement des modalités concernant la réalisation du volet résidentiel du projet.On suppose qu\u2019elle établira un partenariat avec un promoteur privé.Le désastre vécu à l\u2019UQAM l\u2019a montré : ce type d\u2019entente tend à faire porter le plus gros des risques par 6 Près de 20 millions de dollars ont été investis dans les réaménagements partiels de cet immeuble effectués depuis son achat au montant de 15,4 millions de dollars en 2005. dossier 102 L'ACTION NATIONALE - octobre 2008 les institutions publiques, et la négociation des modalités d\u2019une entente est un exercice sérieux et périlleux.La confirmation d\u2019une démesure Après avoir envisagé les coûts et les risques inhérents à la démarche d\u2019implantation d\u2019un second campus, il convient de resituer le projet dans son cadre de référence premier.Sa réalisation contribuerait-elle à une réponse juste et adéquate aux besoins de l\u2019Université de Montréal ?Serait-elle à la mesure des capacités financières de l\u2019institution ?Les besoins actuels Dans un récent mémoire 7, le Syndicat général des professeurs et professeures de l\u2019université de Montréal (SGPUM) faisait état des consensus qui semblent se dessiner à l\u2019Université de Montréal.Certainement, il y a urgence d\u2019offrir des conditions adéquates aux secteurs «humides» logés dans des locaux désuets, voire dangereux ; la construction d\u2019un nouveau Pavillon des sciences paraît être la façon appropriée de répondre aux besoins des professeurs et des étudiants, dans la mesure où un tel projet puisse se réaliser rapidement.Des unités sont par ailleurs confinées dans des locaux exigus ; quelques-unes se trouvent isolées, en périphérie du campus.On observe un manque de locaux pour répondre aux besoins de la formation aux 2e et 3e cycles, et accueillir des stagiaires postdoctoraux.Il conviendrait aussi d\u2019adapter un bon nombre de salles de classe aux méthodes d\u2019enseignement et de les moderniser.À l\u2019exception des pavillons construits au cours des cinq dernières années, le campus de l\u2019Université de Montréal souffre d\u2019un déficit d\u2019entretien quasi généralisé, qui en 2006 était estimé à 200 millions de dollars.7 Syndicat général des professeurs et professeures de l\u2019Université de Montréal (SGPUM), En quête du meilleur scénario possible pour la préservation et l\u2019essor durable de l\u2019Université de Montréal, février 2008. 103 L'ACTION NATIONALE - octobre 2008 dossier Les tendances démographiques Selon Statistique Canada 8, un essor des effectifs étudiants dans les universités québécoises est démographiquement peu probable, du moins sur un horizon de 30 ans.Une étude effectuée pour le compte du MELS 9 va dans le même sens : après une évolution très forte entre 2001 et 2004, puis une croissance qui se poursuit jusqu\u2019à un point culminant en 2013, les universités amorcent ensuite une décroissance.Tout autre scénario plus optimiste relèverait de la haute spéculation, d\u2019autant plus que les données les plus récentes montrent déjà, en 2007-2008, un stagnation en quelque sorte prématurée de la croissance des effectifs étudiants à l\u2019Université de Montréal 10.Une telle situation n\u2019est pas étrangère à la concurrence effrénée que se livrent actuellement les universités québécoises pour le recrutement de nouveaux étudiants.La multiplication des campus régionaux se veut une réponse à cette recherche de nouvelle clientèle.Paradoxalement, une telle dispersion géographique du campus à laquelle participe l\u2019Université de Montréal dessert l\u2019idée du besoin de développement d\u2019un nouveau grand espace.Les capacités financières de l\u2019UdeM Le poids des investissements immobiliers sur le budget de l\u2019Université et leurs conséquences sur les activités liées à la mission d\u2019enseignement et de recherche soulèvent l\u2019inquiétude n.Les chiffres nourrissent cette crainte : 8\tDarcy Hango et Patrice Broukner (Statistique Canada), Tendances des effectifs étudiants au postsecondaire jusqu\u2019en 2031 : trois scenarios, Ministre de l\u2019Industrie, novembre 2007.9\tClaudine Provencher, Pie Landry Iloud et Alain Rousseau, Si la tendance se maintient, quelle sera l\u2019évolution des clientèles de la formation professionnelle, du collégial et de l\u2019universitaire?, MELS, novembre 2006.10\tÉvolution des admissions, inscriptions et diplômés de 2003-2004 à 2007-2008, Bureau de la recherche institutionnelle, Université de Montréal.11\tParmi les éléments touchés, notons : le ratio étudiants/professeur, la charge d\u2019enseignement et d\u2019encadrement, la disponibilité de fonds internes de dossier 104 L'ACTION NATIONALE - octobre 2008 La dette à long terme de l\u2019Université de Montréal est passée de 400 millions de dollars en 2004 à 713,5 millions de dollars en 2007 ; La portion de la dette non financée par le ministère de l\u2019Éducation des Loisirs et du Sport (MELS) atteint 184,9 millions de dollars en 2007 ; Les versements de capital à effectuer au cours des prochaines années grimpent en flèche, les prévisions établissant déjà qu\u2019ils passeront de 96,3 millions de dollars en 2008 à 179,2 millions de dollars en 2012 12.En scrutant les plus récents états financiers et le budget de fonctionnement, on constate que les investissements dans l\u2019immobilier pèsent de plus en plus lourd sur les finances de l\u2019Université.Dans une note aux états financiers 2007 intitulée « Engagement », il est mentionné que l\u2019Université a procédé à des travaux (construction de quatre pavillons, agrandissements, rénovations et réaménagement) estimés à 344 millions de dollars.Ces travaux sont financés à long terme par l\u2019Université à hauteur de 23 %, le solde étant assumé par les gouvernements fédéral et provincial, des organismes subventionnaires et des dons.Rappelons que de tels engagements financiers de l\u2019Université étaient limités à 14 % en 2002 et qu\u2019ils étaient inexistants auparavant.Quant aux intérêts à payer, nous en sommes à plusieurs dizaines de millions de dollars (14,5 millions de dollars sont imputés au budget 2008-2009).Fait inquiétant, ces frais d\u2019intérêts sont imputés au budget de fonctionnement même si une large part de ses intérêts est tributaire d\u2019emprunts pour financer l\u2019immobilier.Fait encore plus troublant, aux états financiers 2007, on a réparti pour la première fois ce montant en deux composantes : Service de la dette (4,0 mil- recherche, les programmes de bourses d\u2019études, les ressources auxiliaires, le matériel et les services informatiques, etc.12 Université de Montréal, États financiers 2007, p.20. 105 L'ACTION NATIONALE - octobre 2008 dossier lions de dollars) et Autres contributions et affectations (3,87 millions de dollars).Pourquoi cette nouvelle présentation ?Aucune réponse claire et satisfaisante n\u2019a été donnée.On peut s\u2019en douter, inscrire plus de 8 millions de dollars en frais d\u2019intérêts au fonds de fonctionnement aurait suscité nombre de questions, surtout que cinq ans auparavant les intérêts à payer ne totalisaient que 1,82 million de dollars 13.Enfin, le déficit d\u2019espaces nets établi par le MELS dans ses Calculs définitifs des subventions de fonctionnement des universités pour l\u2019année universitaire 2006-2007 se limite à un modeste 22 853 m2 pour l\u2019Université de Montréal.Il s\u2019agit certes d\u2019un déficit à court terme, établi sur la base des effectifs étudiants et limité aux activités d\u2019enseignement.Le MELS a procédé récemment à une réforme afin d\u2019exclure entièrement de la subvention de fonctionnement le financement d\u2019espaces dits destinés à la recherche - dorénavant compris de façon exclusive dans les Frais indirects de recherche.Les contributions éventuelles de ces deux sources demeurent des inconnues.Avec de telles contraintes, le financement des pavillons prévus sur le nouveau campus n\u2019en devient que plus hasardeux.D\u2019autres voies possibles Dans le mémoire déjà cité, le SGPUM a recommandé que l\u2019on s\u2019oriente vers un scénario de viabilisation du campus de l\u2019Université de Montréal qui miserait sur les éléments suivants : la conservation du pavillon 1420 Mont-Royal 14, la construction d\u2019un pavillon des Sciences à l\u2019est du pavillon Lassonde 15 et la mise en œuvre d\u2019un plan d\u2019entretien et de rénovation du campus actuel.13\tUniversité de Montréal, États financiers 2002.14\tUne superficie potentielle d\u2019environ 34 000 m2 nets.15\tCe pavillon d\u2019une superficie de 32 700 m2, construit en 2005 au coût de 104,9 millions de dollars pour accueillir l\u2019École Polytechnique, offre un intéressant repère comparatif. dossier 106 L'ACTION NATIONALE - octobre 2008 Le SGPUM recommande en outre la revente des terrains de la gare de triage d\u2019Outremont 16 à une instance publique, avec le maintien d\u2019une option d\u2019occupation partielle.L\u2019Université de Montréal pourrait continuer de participer au processus de concertation métropolitain, en devenant promotrice, par exemple, d\u2019initiatives interuniversitaires.Des balises pour le développement universitaire Outre les caractéristiques d\u2019une gestion saine, rigoureuse et transparente attendues de toute institution publique, il y aurait lieu de préciser des critères et des limites qui garantissent que le développement des universités se fasse en accord avec leur mission.Les exigences suivantes pourraient servir à la fois de garde-fous et de cibles pour l\u2019investissement dans les infrastructures universitaires : \u2022\tS\u2019en tenir à des projets et à des engagements financiers qui se rapportent aux activités de recherche et d\u2019enseignement, ou aux services à la communauté universitaire.\u2022\tDémontrer l\u2019adéquation de tout projet de construction aux capacités financières de l\u2019institution et éviter toute ponction dans son budget de fonctionnement.\u2022\tÉlaborer un tableau d\u2019ensemble des engagements financiers requis pour répondre aux besoins en espaces, en recherchant des consensus sur les principaux points de pression et en favorisant une perspective de préservation du patrimoine bâti.\u2022\tIntégrer comme élément de toute étude de faisabilité un plan de renouvellement du corps professoral visant l\u2019amélioration du ratio étudiants/professeur.16 Au moment de l\u2019achat, la direction de l\u2019Université a rassuré la communauté universitaire en évoquant la possibilité d\u2019une revente en cas de difficultés insurmontables et en précisant qu\u2019une évaluation effectuée par la firme Altus Hylar situait la valeur marchande des terrains à plus de 49 millions de dollars. 107 L'ACTION NATIONALE - octobre 2008 dossier \u2022\tConsidérer la proximité comme un facteur important de la qualité de la vie universitaire et rechercher la préservation de l\u2019intégrité géographique du campus.\u2022\tPromouvoir une discussion sur le concept de campus et les types de convivialité vers lesquels s\u2019orienter.\u2022\tAssurer la préservation de la diversité des disciplines, trait fondamental qui contribue au caractère propre d\u2019une université.\u2022\tReconnaître pleinement les pouvoirs et attributions des instances représentatives instituées par les chartes et les statuts des universités, et rechercher leur mise à contribution comme partie intégrante de la culture universitaire.Ces balises appellent à un investissement soutenu et adéquat dans le réseau universitaire, mais elles se situent à l\u2019extérieur d\u2019une logique de surenchère et de croissance à tout prix.Combien de fois faudra-t-il assister aux mêmes dérives financières avant de réagir ?Il faut que cesse la démesure.Il en va d\u2019une gestion saine et responsable des fonds publics.? io8 DOSSIER Marc Chevrier* Le Québec et ses universités LA PETITE POLITIQUE D\u2019UN NAUFRAGE ANNONCÉ Les derniers mois écoulés au Québec ont donné de ses universités un spectacle affligeant.La plus jeune d\u2019entre toutes, créée en 1969 spécialement par l\u2019État du Québec au cœur même de Montréal, semblait nau-frager sans qu\u2019aucun secours vînt à sa rescousse.Accablée d\u2019une dette colossale amassée par une administration rectorale aventureuse, l\u2019Université du Québec à Montréal (UQAM)1 avoisinait la faillite, dans un climat de grève étudiante qui laissait sourdre une révolte désespérée sans exutoire.Stoïque devant cet enlisement, le gouvernement du Québec a laissé la situation se dégrader, retenant une subvention considérable, comme s\u2019il s\u2019agissait de punir la communauté uqamienne tout entière pour les méfaits de son ancienne administration, après un procès sommaire dont les ministres libéraux de l\u2019Éducation, Jean-Marc Fournier et Michelle Courchesne, furent à la fois les procureurs et les juges.Comme si les frais d\u2019intérêt de la dette immobilière de l\u2019UQAM n\u2019étaient pas suffisants s\u2019y rajoutèrent ceux * Professeur, département de science politique, UQAM 1 Il est significatif de noter que l\u2019État québécois a été incapable de donner aux universités qu\u2019il a créées depuis la Révolution tranquille de vrais noms.UQAM, UQAC, UQAT, UQO, ÉNAP, etc, tous ces acronymes bureaucratiques témoignent de l\u2019incapacité d\u2019une collectivité d\u2019associer ses institutions de haut savoir au génie d\u2019un lieu, d\u2019un fondateur, d\u2019un créateur, d\u2019un homme d\u2019État, d\u2019un grand savant ou d\u2019une idée universelle.Pourquoi pas une université Marie-Victorin, Papineau ou Daniel-Johnson ?Cela vous fait rire ?Pourtant, tous ces acronymes sont à pleurer. 109 L'ACTION NATIONALE - octobre 2008 dossier résultant du manque à gagner ministériel.Les deux rapports préparés par le Vérificateur général du Québec ont heureusement permis de jeter une lumière crue sur le désastre uqa-mien et d\u2019attester certes la part de responsabilité du recteur Roch Denis et de sa garde rapprochée dans ce cafouillage, mais aussi de révéler l\u2019incompréhensible nonchalance du ministère de Jean-Marc Fournier.De toute évidence, deux institutions ont défailli : le rectorat et l\u2019État.Mais une fois qu\u2019on aura départagé les responsabilités juridique et politique des uns et des autres dans cette affaire, la situation calamiteuse de l\u2019UQAM ne sera pas plus avancée.Une énorme verrue de béton encore purulente de fraîcheur dépare le quartier latin de Montréal, narguant de son architecture ratée la Grande Bibliothèque aux tuiles tombantes.On ne sait toujours pas ce qu\u2019il adviendra de ce projet, si l\u2019État québécois en assumera véritablement les frais financiers et si, au bout du compte, l\u2019UQAM finira par y loger.Selon le syndicat des professeurs (SPUQ) et plusieurs associations étudiantes de l\u2019UQAM, la crise de l\u2019UQAM se résorberait par un investissement massif de l\u2019État québécois dans l\u2019éducation supérieure.Mais de quel investissement parle-t-on, à supposer qu\u2019il se fasse ?D\u2019un investissement sans modifier les règles actuelles du financement des universités ?Or, cette crise résulte pour une bonne part de ces règles mêmes, qui ont poussé un recteur imprudent à se lancer dans des projets coûteux en croyant pouvoir sortir ainsi son université de son chronique sous-financement.Ce rationnement imposé à l\u2019UQAM n\u2019excuse certes en rien les erreurs manifestes de Roch Denis, ex-trotskyste reconverti dans l\u2019administration universitaire.Toutefois, la crise où a été plongée l\u2019UQAM sous le regard presque ravi du ministère de l\u2019Éducation, des médias et des autres universités qui ont continué leurs petites affaires habituelles est révélatrice de l\u2019état de santé général du système universitaire québécois dossier 110 L'ACTION NATIONALE - octobre 2008 qui allie une formule de financement aux disparités byzantines avec la protection de chasses gardées dont le maintien à long terme est loin de servir les intérêts du Québec, en particulier de sa pseudo-majorité francophone.Faisons enquête sur ce monde baroque peuplé de redoutables citadelles.La volonté de la ministre Courchesne de réinjecter dans le système les nouveaux transferts fédéraux vers les universités sans rien modifier à la formule générale de financement universitaire rend plus que jamais urgent un débat de fond sur les principes, les effets et les iniquités que cette formule a suscités2.Débat qui, convenons-en, sera toujours difficile à mener au Québec, car il touche aux privilèges, aux nids douillets, aux prébendes, aux acquis, aux pointes de tarte de l\u2019élite diplômée, de l\u2019élite titrée, de l\u2019élite qui parle avec jactance de ses droits inhérents à des temples du savoir gardés bien au chaud.Le système québécois de financement des universités ou la formule « Air Transat » Le système actuel est en réalité le bébé de François Legault, ministre de l\u2019Éducation sous le gouvernement Bouchard, qui a annoncé en grandes pompes en février 2000 une nouvelle politique à l\u2019égard des universités québécoises.Le ministre Legault a alors allongé plus d\u2019un milliard de dollars supplémentaires aux universités québécoises moyennant des modifications substantielles apportées au système de financement des universités.La politique de Legault a ambitionné d\u2019optimiser l\u2019utilisation des ressources par les universités et de relever leur performance générale.Pour ce faire, la politique de Legault, qu\u2019on pourrait appeler le système « Air Transat »3, transforme le réseau universitaire québécois en véritable marché de l\u2019éducation.Le principe directeur est simple, la 2\tEnviron 112 millions de ces transferts récurrents seront affectés aux universités.Seulement 60 millions de cette somme seront redistribués par la formule générale de financement des universités.3\tM.Legault a été administrateur et fondateur du voyagiste Air Transat. 111 L'ACTION NATIONALE - octobre 2008 dossier subvention publique suit l\u2019étudiant inscrit; plus une université voit ses effectifs gonfler, plus son financement augmente.En fait, si on avait voulu introduire au Québec un système de bons d\u2019éducation, on n\u2019aurait pas fait autrement.Retouché en 2006 sous le ministère de Jean-Marc Fournier, le système « Air Transat » prévoit une subvention générale, répartie en trois postes budgétaires - enseignement, recherche et immobilisations - à laquelle s\u2019ajoute un bonus pour récompenser le nombre de diplômés obtenus dans chacun des trois cycles et des subventions spéciales octroyées à certaines universités pour leurs missions particulières.Dans l\u2019ensemble, 84 % des subventions reçues par les universités proviennent de cette subvention dite « générale », qui comprend les subventions normées et les subventions pour missions particulières.Environ 11 % des subventions échappent au système général, et 5 % trouvent leur source dans les fonds réinvestis ou placés en fiducie.L\u2019unité de mesure servant à calculer le montant des subventions normées est la notion d\u2019effectif étudiant équivalent temps plein (EEETP), qui sert à uniformiser le calcul des effectifs étudiants en y incluant les étudiants à temps partiel.Pour chaque unité de EEETP, l\u2019État verse un montant fixe, modulé en fonction du programme d\u2019enseignement : les disciplines professionnelles, médecine, pharmacie, architecture, génie, foresterie, soins infirmiers, coûteuses à dispenser, reçoivent les enveloppes les plus conséquentes; les disciplines « de papier » telles que le droit, les sciences sociales et la littérature se contentent d\u2019un plus maigre financement.De plus, les cycles supérieurs sont mieux financés que ne le sont les études du premier cycle.Environ 68 % des subventions de fonctionnement du MÉLS4 aux universités sont calculées sur la base des EEETP dits « pondérés ».4 Ministère de l\u2019Éducation, du Loisir et du Sport.Notez le glissement de la société du savoir à celle du loisir, claironnée dans l\u2019intitulé même d\u2019un ministère d\u2019État. dossier 112 L'ACTION NATIONALE - octobre 2008 Un monde baroque de disparités Bien loin de donner des résultats équilibrés, la formule « Air Transat » produit des effets pour le moins problématiques, qui révèlent que quelque chose ne tourne pas rond dans le beau néo-marché universitaire québécois.L\u2019un des effets les plus saisissants est la part surprenante que les universités anglophones prennent dans les ressources affectées aux universités.Selon les chiffres fournis par le MÉLS, les trois universités anglophones (McGill, Concordia et Bishop) sont allées chercher 27,1 % des subventions normées pour l\u2019année 2006-2007.D\u2019après les chiffres fournis par la CRÉPUQ5 pour l\u2019année 2004-2005, ces universités ont obtenu 32,3 % des fonds de recherche, 26,1 % des effectifs étudiants (en EEETP), 28,8 % des postes de professeurs réguliers, et diplômé 29,1 % des bacheliers, 25 % des maîtres et 31 % des docteurs.Selon la Fédération québécoise des professeures et professeurs d\u2019université, les universités anglophones ont vu leur part du budget de fonctionnement total des universités passer de 29,3 % en 1997-98 à près de 30 % en 2004-2005.Les chiffres de la CRÉPUQ indiquent que les universités anglophones ont une avance marquée dans certains domaines : en 2003, 36,6 % des effectifs professoraux en médecine, 34 % en mathématiques, 32,3 % en informatique, 33,9 % en économie.Le rapport de la firme PricewaterhouseCoopers sur la situation financière de l\u2019UQAM révèle, qu\u2019en sus des professeurs réguliers, certaines universités possèdent un grand nombre de professeurs subventionnés ou suppléants, le record étant atteint par l\u2019université McGill.Si on comptabilise l\u2019ensemble des professeurs, toutes catégories confondues, McGill disposait en 2005-2006 de 41,4 % du corps professoral montréalais, Concordia 15,67 %, l\u2019Université de Montréal 25,6 % et l\u2019UQAM 17,3 %, soit un total de 57,1 % pour les deux universités anglophones.D\u2019autres chiffres colligés par la Fédération québécoise des profes-seures et professeurs d\u2019université révèlent que si les deux 5 Conférence des recteurs et des principaux des universités du Québec. 113 L'ACTION NATIONALE - octobre 2008 dossier universités anglophones de Montréal ont attiré bon an mal environ 40 % des effectifs étudiants dans les trois cycles sur le total de la population étudiante montréalaise, Concordia et McGill ont réussi au cours des dernières années à obtenir 45 % du budget de fonctionnement global de l\u2019ensemble des institutions universitaires montréalaises6.En somme, la prépondérance des institutions universitaires francophones à Montréal est précaire et toute relative.Elle existe par la population étudiante, mais point dans le corps professoral.Les universités anglophones sont plus riches, plus attrayantes, mieux dotées, les écarts étant certes très grands entre McGill, la princière, et Concordia, la roturière.Pour une minorité qui représente 8,6 % de la population québécoise et dont on ne cesse de dire qu\u2019elle connaît les affres du déclin démographique, c\u2019est pas mal.Pour une bonne part, cette fortune des universités anglo-québécoises s\u2019explique par l\u2019avantage qu\u2019elles ont sur les universités francophones dans le recrutement des étudiants.Le premier avantage des universités anglophones est indéniablement le haut taux de scolarité universitaire des Anglo-Québécois, parmi les plus élevés chez les groupes sociolinguistiques au Canada.Selon les données du recensement de 2001, environ 13,3 % des Anglo-Québécois détenaient un baccalauréat, contre 9 % pour les francophones et 12 % pour les allophones.À la maîtrise, l\u2019avance des anglophones québécois est encore plus marquée.En proportion, deux fois plus de maîtres que chez les francophones.Au doctorat, l\u2019avance est du simple au triple pour les Anglo-Québécois.Au total, si l\u2019on compte les trois cycles et les formations courtes (certificats), la diplômation des Anglo-Québécois atteignait un taux de 23,2 %, et celle des Franco-Québécois, à peine 15,9 %, pour une moyenne canadienne de 17,9 %.6 Nous incluons dans ce calcul les effectifs et le budget de fonctionnement de l\u2019École de technologie supérieure, et ceux des écoles affiliées à l\u2019Université de Montréal. dossier 114 L'ACTION NATIONALE - octobre 2008 Fortes du haut taux de scolarité universitaire des Anglo-Québécois, les universités anglophones peuvent compter sur l\u2019afflux important des étudiants étrangers et canadiens-anglais, ainsi que des francophones et allophones du Québec.À l\u2019automne 2005, les trois universités anglophones ont accueilli plus de 44,2 % des étudiants étrangers reçus au Québec, la part de ses étudiants dans les effectifs de McGill dépassant même celle qu\u2019on observe dans plusieurs grandes universités américaines.Cette fortune des universités anglophones s\u2019est aussi illustrée dans l\u2019évolution des inscriptions dans les réseaux francophone et anglophone d\u2019universités.Comme vient de le constater une étude de l\u2019Office de la langue française, la part des effectifs étudiants recueillis par les universités francophones a baissé de 1986 à 2003, passant de 78,2 % à 75,3 %, alors qu\u2019elle a augmenté dans les universités anglophones, allant de 21,8 à 24,7 %.Dans cette même période, environ 18,8 % de la clientèle de ces dernières universités étaient de langue maternelle française, alors que la proportion des étudiants de langue maternelle anglaise n\u2019a pas dépassé 1,7 % de la clientèle des universités francophones.En 2003, plus de 49 % des étudiants québécois de langue maternelle tierce fréquentaient les universités anglophones, une diminution en pourcentage par rapport à 1986, mais une augmentation en nombre absolu.Les universités anglophones ont d\u2019autres atouts que l\u2019afflux d\u2019étudiants de toutes provenances, qu\u2019aucune université francophone ne semble pouvoir concurrencer.Dans le cas de McGill, ce sont ses fonds propres alimentés par un puissant mécénat, qui financent jusqu\u2019à 6 % de ses activités courantes et ses facultés professionnelles (médecine, génie, agronomie) pour lesquelles l\u2019université obtient un financement royal.Les universités québécoises titrent en moyenne 1,1 % de leurs revenus des dons privés.Outre ce déséquilibre linguistique, la formule « Air Transat » crée une distorsion régionale qui avantage les multiples ii5 L'ACTION NATIONALE - octobre 2008 dossier constituantes de l\u2019Université du Québec au détriment de l\u2019une d\u2019elles, l\u2019UQAM.Comme nous l\u2019avons vu, cette formule accorde à certaines universités, en sus de leurs subventions générales « normées », un financement ad hoc.Ces subventions représentaient environ 87 millions $ en 2006 -2007 et profitaient à 81,45 % au réseau de l\u2019Université du Québec.Or, toutes les constituantes régionales de l\u2019UQ ont droit à leur part du gâteau, cependant que l\u2019UQAM ne reçoit presque rien et l\u2019ÉTS (École de technologie supérieure), rien du tout.On peut résumer les conséquences de ce traitement de faveur par le tableau suivant : \tUQAC\tUQAM\tUQAR\tUQAT\tUQO\tUQTR Revenus totaux/ nb d\u2019étudiants\t9915,8$\t7517,33$\t9°9i,59$\tO -£*¦ 00\t83 99,41$\t8820,52$ Nb d\u2019étudiants/ professeurs\t29,27\t43,44\t30,10\t25,39\t32,79\t32,53 Nb d\u2019étudiants (EEETP)/ professeurs\t19,36\t2775\ti8,35\t14,32\t21,02\t22,84 UQAC : Université du Québec à Chicoutimi UQAM : Université du Québec à Montréal UQAR : Université du Québec à Rimouski UQAT : Université du Québec en Abitibi-Témiscamingue UQO : Université du Québec en Outaouais UQTR : Université du Québec à Trois-Rivières Les chiffres parlent d\u2019eux-mêmes.Aux yeux de l\u2019État québécois, un étudiant de l\u2019UQAM vaut beaucoup moins cher qu\u2019un étudiant inscrit dans une autre constituante de l\u2019Université du Québec.De plus, l\u2019UQAM possédait en 2005-06 le ratio EEETP/professeur le plus élevé du système universitaire québécois, les autres universités affichant un ratio qui oscille de 16,7 à 21,6.Plusieurs des constituantes régionales de l\u2019UQ ont vu leur ratio considérablement diminuer de 1991-92 à 2005-06, telles l\u2019UQAT et l\u2019UQO.En dossier ii6 L'ACTION NATIONALE - octobre 2008 somme, la formule de financement désavantage l\u2019UQAM à la fois vis-à-vis des autres universités et des constituantes régionales de l\u2019UQ.Pourtant, l\u2019UQAM représente près de 50 % des effectifs étudiants du réseau de l\u2019UQ (48,4 % en 2004-2005, en EEETP).De plus, c\u2019est l\u2019UQAM qui majore le taux de diplômation du réseau de l\u2019UQ : en 2005, l\u2019UQAM a diplômé 50 % des bacheliers du réseau, 55,6 % des maîtres et 58,1 % des docteurs.En somme, l\u2019étudiant qui s\u2019inscrit à l\u2019UQAM subit sans le savoir une pénalité « métropolitaine ».Pour certaines constituantes régionales du réseau de l\u2019UQ, par contre, la manne étatique est généreuse.Dans le cas de la constituante d\u2019Abitibi, les subventions particulières représentaient 55,9 % de ses subventions régulières, et 30,4 % dans le cas de la constituante de Rimouski.L\u2019Institut national de la recherche scientifique (IRNS) remporte toutefois la palme du financement majoré, qui représente 213 % de ses subventions normées.La belle asymétrie entre université major et université minor Ces constatations comparatives nécessitent quelques commentaires.Premièrement, le système « Air Transat » s\u2019inspire visiblement d\u2019une conception libérale de l\u2019intervention de l\u2019État en matière d\u2019éducation supérieure.L\u2019État se voit comme un régulateur d\u2019un marché artificiel de l\u2019éducation dont il canalise les flux financiers en fonction d\u2019une loi de l\u2019offre et de la demande qui met en concurrence les universités québécoises dans la recherche inlassable de fonds nouveaux.L\u2019État devient une espèce de CRTC 7 de l\u2019éducation qui fixe les règles de l\u2019optimisation des ressources, en prenant pour acquis que les universités jouent à armes égales, exceptions faites des constituantes régionales de l\u2019UQ qui jouissent d\u2019un traitement de faveur.Ce marché aux étudiants sous régulation bureaucratique se réalise toutefois essentiellement avec des fonds publics, avec les crédits votés par l\u2019Assemblée nationale du Québec.7 Conseil de la radiodiffusion et des télécommunications canadiennes. 117 L'ACTION NATIONALE - octobre 2008 dossier Chose étonnante, l\u2019État se désolidarise du développement de l\u2019une des composantes centrales de l\u2019UQ, l\u2019UQAM, à l\u2019origine une université d\u2019État, devenue à la longue orpheline de son fondateur, coincée d\u2019une part entre le réseau de l\u2019UQ, et d\u2019autre part, des universités telles l\u2019Université de Montréal et McGill, qui mobilisent une bonne proportion du financement public en raison de l\u2019étendue et de la « pesanteur » des formations qu\u2019elles dispensent.En fait, l\u2019État Air Transat a comme politique implicite de maintenir à Montréal deux grandes universités, au sens classique de terme, c\u2019est-à-dire deux institutions de haut savoir qui ont vocation à couvrir l\u2019ensemble des disciplines de l\u2019esprit et des professions.Quant à l\u2019UQAM et à Concordia, aux côtés des universités majores sises sur les deux versants du Mont-Royal, elles font figure d\u2019universités minores, voire de grappes facultaires ou d\u2019universités sectorielles comme il en existe en France.Cependant, cette symétrie apparente qui oppose l\u2019une à l\u2019autre une université francophone à une université anglophone dans chacune de ces catégories risque de se briser bientôt, avec l\u2019essor notable de Concordia et la déconfiture de l\u2019UQAM.Jusqu\u2019ici, l\u2019État « « Air transat » » s\u2019est comporté en quelque sorte à la manière d\u2019une espèce de « superintendant » de l\u2019instruction publique, comme il en existait un avant la création du ministère de l\u2019Éducation de 1964, qui se retire dans une impartialité convenue et précautionneuse, de peur de modifier quoi que ce soit aux équilibres sociolinguistiques et régionaux existants.Disons, pour filer la métaphore aéronautique, que l\u2019État « « Air transat » » se voit comme l\u2019arbitre distant d\u2019un jeu de course aérienne.L\u2019université qui transporte le plus de « passagers » étudiants remporte le gros lot.Dans cette joute, certaines universités disposent de 747 flambant neufs, d\u2019autres, de vieux bimoteurs à hélice.La question qui se pose est de savoir si la formule « « « Air transat » » » est la meilleure méthode de répartition des fonds publics entre les universités.Or, il est clair que cette formule propulse les universités anglophones, en raison dossier ii8 L'ACTION NATIONALE - octobre 2008 notamment de l\u2019attraction qu\u2019elles exercent sur un vaste bassin d\u2019étudiants, et conforte les universités en régions et les universités majores occupant un champ étendu du savoir et des professions.Mais est-ce la formule qui permettra aux Franco-Québécois de combler leur retard de scolarisation universitaire ?On peut en douter.Le taux de diplomation universitaire des francophones du Québec de 25 à 34 ans traîne toujours de la patte devant celui des Anglo-Québécois, malgré trois décennies de progrès.En 2004, les probabilités d\u2019obtenir un diplôme de premier cycle étaient d\u2019environ 31 % au Québec, alors qu\u2019elles se situent à 38 % pour l\u2019Ontario et à 33 % pour l\u2019ensemble canadien.Selon une étude de l\u2019OFLQ, la part des étudiants de langue maternelle française est tombée de 78,9 % à 72,2 % dans le réseau universitaire québécois de 1986 à 2003, cette part demeurant stable pour les étudiants de langue maternelle anglaise et doublant pour les étudiants de langue maternelle tierce.Aucun indicateur ne laisse penser que le système Air Transat permettra de combler ce retard toujours persistant chez les francophones.Bien au contraire, c\u2019est un système qui rétribue le magnétisme des universités anglophones, sans donner aux universités francophones des moyens particuliers grâce auxquels elles pourront attirer des étudiants des classes les moins scolarisées, et ainsi relever le taux de scolarité des Franco-Québécois.On peut certes se féliciter de l\u2019attraction et du succès des universités anglophones du Québec, mais n\u2019oublions pas qu\u2019à l\u2019engouement des francophones et allophones pour l\u2019enseignement universitaire anglophone correspond un piètre intérêt des anglophones pour l\u2019enseignement en français.Le jeu d\u2019attraction entre universités anglophones et francophones est essentiellement asymétrique.A-t-on déjà vu une société où une majorité traite mieux sa minorité qu\u2019elle ne se traite elle-même ?Le système « « Air transat » » est aussi une parodie de social-démocratie.La social-démocratie, c\u2019est Robin des Bois déguisé en grand argentier de l\u2019État : prendre aux plus riches pour redonner aux plus pauvres.La formule « Air Transat », 119 L'ACTION NATIONALE - octobre 2008 dossier c\u2019est prendre aux plus riches pour redonner à la classe de la société québécoise qui est déjà la plus scolarisée et plus fortunée, dans des proportions qui vont très au-delà du poids démographique de cette population.Le système « Air Transat », c\u2019est aussi une formule de répartition de la richesse collective qui encourage la dispersion des efforts déployés par les universités en vue de collecter la plus grande part possible de la manne étatique.Cette dispersion a pris au cours des dernières années des dimensions aberrantes, avec la création d\u2019antennes universitaires extraterritoriales, dont les exemples les plus patents sont la construction d\u2019un campus de l\u2019Université de Sherbrooke aux abords du métro de Longueuil ou l\u2019ouverture d\u2019une succursale de l\u2019Université du Québec en Outaouais à Saint-Jérôme.À quand l\u2019université Laval à Montréal, ou l\u2019université du Québec en Abitibi-Témiscamingue à Québec ?Il est clair que le maintien de la formule « Air Transat » conduit au saupoudrage de ces antennes sur le territoire québécois et non vers la constitution d\u2019universités possédant une cohérence territoriale, au risque de créer des dédoublements inutiles de programmes et une course effrénée à la captation d\u2019étudiants dont les effets bénéfiques tiennent de la gageure théorique.Cet éparpillement de l\u2019offre de programmes universitaires traduit en fait l\u2019incapacité de l\u2019État québécois jusqu\u2019ici d\u2019être l\u2019initiateur d\u2019un projet structurant de développement universitaire, du fait qu\u2019il s\u2019interdit de faire naître au Québec une autre grande université francophone.L\u2019alliance universitaire anti-montréaliste L\u2019indifférence compassée qu\u2019on observe dans la communauté universitaire québécoise à l\u2019égard du triste sort réservé à l\u2019UQAM est en elle-même un curieux phénomène à expliquer.Les initiés de la formule « « Air transat » » connaissent très bien les multiples asymétries et rentes de situation qu\u2019elle institue en faveur des universités bien établies dans dossier 120 L'ACTION NATIONALE - octobre 2008 le réseau.La question du sous-financement de l\u2019UQAM est assez ancienne et semble avoir été mise sous le boisseau par les recteurs de la CRÉPUQ.L\u2019hypothèse que l\u2019on peut formuler, qui nous oblige à toucher à l\u2019un des grands tabous de la politique québécoise, est qu\u2019il existe dans le monde universitaire québécois, comme dans d\u2019autres milieux d\u2019ailleurs, une coalition anti-montréaliste qui défend jalousement ses intérêts.Il est frappant de constater, dès qu\u2019on l\u2019on sort de la bulle montréalaise, comment est répandue l\u2019idée que Montréal écrase le reste du Québec par sa domination à tous égards qui lui conférerait un avantage indu dans la répartition de la richesse et du pouvoir politique.C\u2019est à croire que Montréal serait la capitale politique d\u2019un Québec indépendant et unitaire, alors que c\u2019est en fait une métropole périphérique sans pouvoir, gouvernée par trois capitales, Québec, Ottawa et Toronto.Au sein du réseau universitaire québécois, l\u2019équilibre des pouvoirs entre les universités est subtil ; Montréal détient effectivement une part importante, avec ses deux universités majores, mais la division linguistique crée deux univers distincts qui branchent ainsi les universités anglophones sur le monde anglo-américain et les universités francophones sur le modeste bassin québécois.Mais la symétrie n\u2019est pas parfaite, bien que minor, Concordia est une vieille université qui possède quelques programmes lourds, tel que le génie.Au contraire de l\u2019UQAM qui est ligotée par son affiliation à l\u2019UQ, elle a les coudées plus franches et connaît depuis quelques années une prospérité immobilière sans précédent.En dehors de Montréal évoluent deux universités majores francophones, Laval et Sherbrooke, à l\u2019essor desquelles l\u2019État québécois veille au grain, par souci d\u2019équilibre régional.Une relation presque filiale unit le MÉLS à l\u2019université Laval, assurée de son quasi-monopole de l\u2019offre d\u2019enseignement universitaire dans la région de la « capitale nationale ».Le maire, l\u2019État et le rectorat de l\u2019université Laval peuvent partager la même vision du développement de l\u2019université sans trop buter sur les divisions partisanes ou linguistiques.Même 121 L'ACTION NATIONALE - octobre 2008 dossier alignement favorable des astres politiques pour l\u2019Université de Sherbrooke, élue d\u2019entre toutes par le gouvernement « estrien » de Jean Charest qui lui a fait un pont d\u2019or financier pour construire à Longueuil une succursale qui dispensera aux étudiants de la rive sud de traverser le fleuve dans des domaines de formation où l\u2019offre de cours montréalaise était déjà assurée.Puis vient le réseau de l\u2019Université du Québec, avec ses divers constituantes et écoles couvrant presque toutes les régions du Québec, qui fonctionne avec un parti pris déclaré en faveur du développement des études universitaires en régions, objectif certes louable en soi qui s\u2019est réalisé toutefois au prix de l\u2019abaissement de l\u2019UQAM et des étudiants qui la fréquentent, pour une bonne part issus de l\u2019est montréalais.Le problème est que tout relèvement de l\u2019UQAM implique qu\u2019on remette en cause les équilibres existants : les subtils équilibres (ou déséquilibres) montréalais ; les équilibres (ou déséquilibres) régionaux.Ces derniers équilibres semblent trouver satisfaction par la formule « Air Transat » dans la mesure où les intérêts de l\u2019oligopole mont-royaliste McGill-Montréal ne s\u2019en trouvent pas affectés.Portrait d\u2019une université minor et pauvresse Avec ses 41 000 étudiants, dont 16 % aux cycles supérieurs, 48 % à temps partiel et composés à 62 % de femmes, l\u2019UQAM pourrait faire figure de succès populaire, si l\u2019on regardait tout le chemin parcouru depuis sa fondation en 1969.Cependant, la composition de sa clientèle, les créneaux du savoir qu\u2019elle a occupés et les multiples contraintes engendrées par la formule de financement des universités ont mis l\u2019UQAM dans une situation difficile de sous-financement chronique qui la désavantage à l\u2019égard des autres universités dans le néo-marché québécois des études supérieures.Disons, pour simplifier, que l\u2019UQAM est devenue une université de sciences sociales, de droit, d\u2019arts, de gestion, tentant péniblement de se donner une faculté dossier 122 L'ACTION NATIONALE - octobre 2008 des sciences.Point de grandes facultés professionnelles comme la médecine, l\u2019art dentaire, la médecine vétérinaire, les sciences infirmières, le génie, l\u2019optométrie, la foresterie, l\u2019agronomie, point de certaines grandes disciplines des sciences naturelles comme la géologie ou la physique (l\u2019UQAM a déjà eu un département de physique, qu\u2019elle a dû néanmoins fermer.) En somme, l\u2019UQAM est faite principalement de facultés papivores qui, dans l\u2019esprit des gestionnaires de la politique universitaire québécoise, méritent un apport financier aussi léger que les feuilles que ces facultés « critiques » sont censées dévorer.Le rapport remis en février 2008 par la firme PricewaterhouseCoopers permet de voir plus clair dans la situation précaire de l\u2019UQAM.Il indique très précisément les divers facteurs qui défavorisent l\u2019UQAM dans l\u2019obtention d\u2019un niveau de financement juste et approprié à ses besoins.Malgré sa mission restreinte, l\u2019UQAM réussit à attirer 21 % de plus d\u2019étudiants que la moyenne des autres universités présentes à Montréal.Cela s\u2019explique par son très grand nombre d\u2019étudiants à temps partiel, 48 % pour tous les cycles, ou 29 % des effectifs calculés en EEETP.Or, constate la firme comptable, les étudiants à temps partiel engendrent des coûts supérieurs à leur poids calculé en EEETP, notamment en ce qui touche les services aux étudiants.Le faible pourcentage des étudiants des cycles supérieurs la prive aussi d\u2019un financement majoré.Ses 16 % d\u2019étudiants des cycles supérieurs ne font pas le poids devant la moyenne des universités montréalaises (22,2 %), en particulier devant McGill (24 %), l\u2019Université de Montréal (26,1 %), ou devant l\u2019Université de Sherbrooke (35,8 %), si l\u2019on sort de Montréal.Elle est, on s\u2019en doute, pourvue d\u2019un corps professoral restreint (990 professeurs), légèrement supérieur à celui de Concordia, mais nettement sous la moyenne montréalaise (1578).Cette limitation se reflète par divers ratios révéla- 123 L'ACTION NATIONALE - octobre 2008 dossier teurs.Ainsi, l\u2019UQAM a un ratio chargé de cours/professeur trois fois plus grand que le ratio moyen des universités montréalaises, soit un rapport de 1,83 chargés de cours par professeur, alors que le ratio est de 0,68 à Montréal, et à peine de 0,22 à McGill.Il ne faut donc pas s\u2019étonner que l\u2019UQAM ait le plus grand nombre de chargés de cours en nombre absolu.Elle a le deuxième plus haut ratio d\u2019étudiants à temps plein/professeur, après Concordia.Les auteurs du rapport notent que ces chiffres peuvent « indiquer un accès plus restreint des étudiants aux professeurs.» Au chapitre de ses sources de revenus, l\u2019UQAM possède visiblement des moyens limités qui la rendent très dépendante des subventions de l\u2019État et des droits de scolarité.Ses fonds propres sont si minces, qu\u2019elle tire un dérisoire 0,04 % de ses revenus des revenus d\u2019intérêt et de placement.Les frais afférents qu\u2019elle prélève des étudiants sont les plus faibles en dehors du réseau de l\u2019UQ.Elle reçoit très peu d\u2019argent des étudiants étrangers et des Canadiens non résidents au Québec, soit seulement 1,87 % de ses revenus, contre une moyenne montréalaise de 3,8 %, McGill arrivant en tête avec 7,5 %.Ce qui fait que l\u2019UQAM dépend à 91,4 % des subventions de fonctionnement du MÉLS et des droits de scolarité, contre une moyenne montréalaise de 84,5 % (81,2 % à Concordia, 75,5 % à McGill et 89,0 % à l\u2019UdM).Le tableau ne s\u2019améliore guère quand on observe la pondération des effectifs calculés en EEETP suivant le dosage disciplinaire, les grandes facultés professionnelles recevant une pondération supérieure à 1, les autres, une pondération inférieure à 1.Ainsi, l\u2019UQAM obtient le plus faible ratio de pondération des EEETP, soit 82 %, contre 84 % pour l\u2019UQ et Concordia, 1,17 pour McGill et 1,18 pour l\u2019UdM.La masse salariale de l\u2019UQAM compte parmi les plus faibles du réseau universitaire québécois, qui se situe à 81 % de celle de la moyenne du réseau universitaire québécois et à 77 % de celle de sa voisine de l\u2019Université de Montréal.C\u2019est dossier 124 L'ACTION NATIONALE - octobre 2008 sans surprise non plus qu\u2019on apprend que les salaires des professeurs de l\u2019UQAM sont une aubaine.Ainsi, le salaire maximal d\u2019un professeur titulaire uqamien est le plus bas comparativement à celui de ses homologues des universités montréalaises et des universités Laval et de Sherbrooke.En 2007, le salaire maximal d\u2019un professeur titulaire uqamien valait 95,4 % de celui de l\u2019université Laval, 91,9 % de celui des universités de Sherbrooke et de Montréal, et 85,6 % de celui de Concordia.De plus, le salaire moyen des professeurs de l\u2019UQAM, toutes catégories confondues, était de 9,66 % inférieur à de celui de leurs homologues de l\u2019UdM, et légèrement inférieur à la moyenne québécoise, malgré l\u2019âge moyen plus avancé des professeurs uqamiens.Au chapitre des infrastructures, point d\u2019éclaircie non plus.Ainsi, si on la compare aux grandes universités québécoises, l\u2019UQAM décroche un ratio EEETP/espace en m2 défavorable, le deuxième plus élevé après celui de Concordia.Pourtant, observe la firme comptable, c\u2019est l\u2019université qui gère avec le plus de doigté les espaces administratifs et de bureau.La firme souligne également le fait qu\u2019avec l\u2019inauguration prochaine de nouveaux pavillons à Concordia, l\u2019UQAM va vite se découvrir la plus mal lotie des universités québécoises.Bien que cette dernière se classe parmi les meilleures pour l\u2019optimisation des bibliothèques et des laboratoires d\u2019enseignement, les dépenses qu\u2019elle a pu consacrer au fonctionnement des bibliothèques est médiocre, soit 4,3 % de son budget, contre 5,5 % en moyenne.Ce qui fait que pour la période 2001-2005, l\u2019UQAM a dépensé au chapitre des acquisitions documentaires 38 % de ce que les grandes universités québécoises (sans l\u2019UQAM) ont dépensé en moyenne.Une misère.Selon des statistiques de la CRÉPUQ, même Concordia est parvenue à dépenser plus pour les ressources documentaires de ses bibliothèques que l\u2019UQAM en 2005-06, dont le budget à ce chapitre valait à peine 31 % de celui de McGill et 34,7 % de celui de l\u2019Université de Montréal.Ces données reflètent parfaite- 125 L'ACTION NATIONALE - octobre 2008 dossier ment le désarroi de nombreux professeurs de l\u2019UQAM qui, faute de pouvoir compter sur des collections documentaires appropriées, renvoient leurs étudiants aux bibliothèques de McGill et de l\u2019Université de Montréal, quand ce ne sont pas ces professeurs eux-mêmes qui fouillent les rayonnages de leurs consoeurs.On peut difficilement prétendre que la présence à proximité de la Grande bibliothèque supplée à cette lacune, car sa collection générale, héritière du fonds de la ville de Montréal, n\u2019est pas de niveau universitaire, et sa collection nationale, certes très précieuse pour les études québécoises, n\u2019est guère utile pour les études exigeant l\u2019accès à la littérature mondiale.Tenant compte de diverses distorsions engendrées par la formule générale de financement et de leur impact désavantageux sur l\u2019UQAM, le comité d\u2019experts indépendants formé par le recteur Claude Corbo pour se pencher sur cette question arrive à la conclusion qu\u2019un rajustement à la hausse de subventions versées à cette université devrait être effectué.Le comité évalue à 28,1 millions $ ce montant, dont 19,1 millions $ devraient se traduire en subventions supplémentaires récurrentes.De l\u2019UQAM au CHUM : la loi silencieuse des deux majorités Cette analyse faite du système québécois de financement des universités, on s\u2019aperçoit vite que le critère déterminant, rédhibitoire, qui fait la différence entre une université major et une université minor, entre un établissement choyé par l\u2019État et un autre qu\u2019il négligerait est la possession ou non d\u2019un secteur médical.C\u2019est là le facteur qui départage la noblesse universitaire et de la roture papivore.Le poids du secteur médical dans l\u2019avenir d\u2019une université québécoise est tellement énorme que le comité d\u2019experts indépendants chargé d\u2019étudier l\u2019impact de la formule actuelle de financement universitaire sur l\u2019UQAM a recommandé à la ministre de compenser par des ajustements les distorsions inéquitables que créerait la hausse projetée des inscriptions dans les facultés de médecine du Québec. dossier 126 L'ACTION NATIONALE - octobre 2008 La tragicomédie qui a entouré le projet de construction d\u2019un grand hôpital universitaire francophone à Montréal (CHUM), aux côtés d\u2019un grand hôpital universitaire anglophone in Montreal (CSUM), tous deux financés par les fonds publics, a quelque lien avec le drame uqamien.Il y a dix-sept facultés de médecine au Canada, dont seulement trois qui sont francophones.La Faculté de médecine de McGill, qui est la locomotive de l\u2019université, forme les médecins qui serviront le réseau anglo-québécois ou pratiqueront ailleurs au Canada ou aux États-Unis.La présence de deux facultés de médecine à Montréal reproduit la quasi-symétrie existante entre universités francophones et universités anglophones dans la métropole.Ce sont deux mondes, deux bulles, deux réseaux qui coexistent sur la même île.Les universités et les hôpitaux à Montréal partagent la ville entre deux hémisphères qui se parlent peu, comme un cerveau coupé en deux.Malgré le brassage de population entre Québécois de toutes provenances et de toutes langues observé à Montréal, la ville ressemble encore à un petit Berlin divisé par un mur mental et universitaire.En décidant qu\u2019il y aurait à Montréal, sur une base linguistique, deux superhôpitaux universitaires et non un seul au service de deux facultés de médecine, le gouvernement Charest a décidé de reconduire cette antique division de Montréal entre deux mondes autonomes, presque souverains chacun dans sa sphère d\u2019influence, sans retoucher l\u2019équilibre des institutions de haut savoir dans la métropole.Dans son ouvrage The Reconquest of Montréal8, l\u2019urbaniste américain Mark Levine soutient que la législation linguistique adoptée par l\u2019État québécois à partir de la fin des années 1960 a transformé le visage de Montréal.Longtemps partagée entre deux majorités qui se tournaient le dos, la métropole serait devenue une ville à prépondérance francophone.La situation des universités francophones au Québec, et en particulier à Montréal, laisse plutôt penser que le règne 8 En version française, Mark Levine.La reconquête de Montréal.Montréal : VLB éditeur, 1997, 404 p. 127 L'ACTION NATIONALE - octobre 2008 dossier des deux majorités montréalaises est loin d\u2019être terminé.La loi 101 a sans doute augmenté la surface de visibilité du français dans l\u2019affichage public, redirigé une bonne part des enfants d\u2019immigrants vers l\u2019école française (du moins jusqu\u2019au cégep) et rehaussé quelque peu l\u2019estime que les Franco-Québécois avaient d\u2019eux-mêmes.Mais là s\u2019arrêtent les transformations accomplies sous le régime de cette loi.Une autre loi, la loi des deux majorités linguistiques à Montréal, continue toujours de déployer toute sa vigueur, quand bien aucune loi de l\u2019Assemblée nationale ne l\u2019énoncerait.Aucun gouvernement québécois, qu\u2019il fût libéral ou péquiste, n\u2019a osé remettre en question la force de cette loi de symétrie.Lorsque les deux superhôpitaux étendront leurs ailes sur leur immense campus urbain, ce sera deux sanctuaires techno-médicaux que le Québec aura érigés afin de consacrer pour les générations à venir la pérennité de cette loi silencieuse, gravée dans des tonnes de béton, d\u2019acier et d\u2019appareils de pointe.Ce n\u2019est pas que l\u2019État québécois n\u2019eût pas théoriquement les moyens de faire autrement.Depuis 1999, pour faire face à la pénurie appréhendée de médecins au Québec, il a annoncé le relèvement progressif des inscriptions dans les facultés de médecine québécoises.Près de 300 places ont été ainsi progressivement ajoutées9.Avec ce nombre, on aurait pu ouvrir une belle quatrième faculté de médecine francophone au Québec, attachée au réseau de l\u2019UQ ou strictement à l\u2019UQAM.Impensable ?Farfelu ?Les recteurs des universités du club médical (le club MED) prendraient-ils d\u2019assaut le bureau du ministre de l\u2019Éducation ?On imagine déjà quelques pages éditoriales huant copieusement cette idée contraire à l\u2019orthodoxie du statu quo.Or, la situation actuelle est-elle moins abracadabrante ?Il y a tout lieu de croire que si dès les années 1970 ou 1980 l\u2019État québécois 9 Selon un rapport du Sénat français (il faut passer par là pour savoir ce qui arrive au Québec), le nombre des étudiants de première année en médecine est passé au Québec de 512 en 1999-2000 à 810 en 2006-2007. dossier 128 L'ACTION NATIONALE - octobre 2008 avait voulu rompre avec la loi des deux majorités montréalaises et ouvrir sur l\u2019île ou sur une rive une autre faculté de médecine francophone, nous serions peut-être aujourd\u2019hui dans une tout autre situation, loin du foutoir du CHUM et de la déconfiture de l\u2019UQAM.Toutes nos grandes universités ont été le fruit de l\u2019initiative privée ou de l\u2019Église, aucune n\u2019est née encore de notre petit État.Mort lente programmée de l\u2019UQAM ou renaissance ?Derrière une formule de financement des universités prétendument objective se cache au fond une politique des universités au Québec, une petite politique en fait, pas très glorieuse, sans cesse soustraite au débat public, qui ne se résout pas à la considération de données comptables.À vrai dire, la question qu\u2019il faut se poser c\u2019est si une société qui prétend accueillir un grand nombre de nouveaux arrivants et les intégrer à la langue et à la culture de la majorité peut se contenter d\u2019une université et demie dans sa métropole où vivent et étudient la plus grande part de ces nouveaux Québécois.Montréal est le « réacteur » de l\u2019intégration, qui fonctionne cependant à petit régime, qui ira s\u2019amenuisant si l\u2019UQAM, déjà abattue par sa crise financière, en sortira rapetissée, avec moins d\u2019étudiants, moins de programmes, moins de talents pressés d\u2019y travailler.Dans l\u2019esprit du gouvernement Charest, il semble que le saupoudrage d\u2019antennes universitaires en régions et sur la rive sud montréalaise compensera sans peine le rapetissement de l\u2019UQAM dans le quatuor universitaire montréalais.Tout un pari, toute une politique.Comme le rappelle le rapport annuel 2003-2004 de l\u2019université, l\u2019UQAM a été créée dans le but de combler le retard historique des francophones du Québec dans l\u2019accès aux études supérieures.Belle intention fondatrice, aujourd\u2019hui oubliée, si mal comprise, si mal défendue.Mes chers compatriotes, dites-vous que l\u2019échec ou la renaissance de l\u2019UQAM seront celui ou celle du Québec tout entier.? 129 L'ACTION NATIONALE - octobre 2008 dossier Sources Conférence des recteurs et des principaux des universités du Québec, Le système universitaire québécois : données et indicateurs, 2006, 101 p.Conférence des recteurs et des principaux des universités du Québec, Les pro-fesseures et les professeurs dans les établissements universitaires québécois : faits saillants de l'Enquête sur le personnel enseignant de 2003-2004, 2005, 49 p.Conférence des recteurs et des principaux des universités du Québec, Quelques données significatives sur le système universitaires québécois, Avril 1996.Conférence des recteurs et des principaux des universités du Québec, Statistiques générales des bibliothèques universitaires québécoises : 2005-2006.28 août 2008, 133 p.Conseil supérieur de l'Éducation, État du Québec, Recueil statistique en complément de l'avis.Des acquis à préserver et des défis à relever pour les universités.Avril 2008, 189 p.Fédération québécoise des professeures et professeurs d'université.Le financement universitaire au Québec : ébauche d'un état des lieux.Ensemble des universités québécoises.Février 2008, 145 p.Heather Monroe-Blum, « Les universités : acteurs clés de l'économie mondiale », discours au Conseil des relations internationales de Montréal, 10 mars 2008, http://francais.mcgill.ca/principal/speeches/universities/.Jean-Pierre Corbeil, « Le volet canadien de l'Enquête internationale sur l'alphabétisation et les compétences des adultes de 2003 (EIACA) : état de la situation chez les minorités de langue officielle », Statistique Canada - no 89-552, no 15.Les diplômés de l'Université de Montréal, Les investissements universitaires Planification et coordination, Montréal, Éditions du jour, 1968, 155 p.Ministère de l'Éducation, du Loisir et du Sport, État du Québec, Politique québécoise de financement des universités, 2000, 16 p.Ministère de l'Éducation, du Loisir et du Sport, État du Québec, Règles budgétaires révisées et calcul des subventions de fonctionnement aux universités du Québec pour l\u2019année budgétaire 2006-2007, mai 2007.Office de la langue française du Québec, État du Québec, La langue d'enseignement : indicateurs pour l\u2019éducation préscolaire, l'enseignement primaire et secondaire, le collégial et l'université, fascicule 4, mars 2008.PricewaterhouseCoopers, UQAM, Rapport définitif sur la situation financière et plan de redressement, février 2008.Rapport du Comité d'experts indépendants chargé d'examiner la formule de financement des universités québécois et son impact sur l'UQAM, 26 juin 2008, 43 p.Université du Québec à Montréal, Rapport annuel 2003-2004. Une épargne entreprenante Une finance socialement responsable FONDACTION CSN POUR LA COOPÉRATION ET L'EMPLOI www.fondaction.com \u2022 www.REERvert.com 131 LIVRES REÇUS Antoine Robtaille Le nouvel homme nouveau, Boréal, 2007, 220 pages Edward Bernays Propaganda.Comment manipuler l\u2019opinion en démocratie, LUX, 2008, 164 pages Normand Mousseau Au bout du pétrole, Éditions Multimondes, 2008, 145 pages Martine-Emmanuelle Lapointe Emblèmes d'une littérature.Le libraire, Prochain épisode et L'avalée des avalés, Fides, 2008, pages Pierre Popovic Imaginaire social et folie littéraire.Le second Empire de Paulin Gagné, PUM, 2008, 366 pages Éric Méchoulan La culture de la mémoire ou comment se débarrasser du passé ?, PUM, 2008, 261 pages Thérèse Nadeau-Latour (dir.) Il suffit d\u2019une foi.Marie et l\u2019Eucharistie chez les fondateurs de la Nouvelle-France, Anne Sigier, 2008, 253 pages Solange Lefebvre Cultures et spiritualiltés des jeunes, Bellarmin, 2008, 314 pages Pierre Vadeboncoeur La clef de voûte, Fides, 2008, 168 pages 132 L'ACTION NATIONALE - octobre 2008 Marie McAndrew, Micheline Milot, Jean-Sébastien Imbeault et Paul Eid L\u2019accomodement raisonnable et la diversité religieuse à l\u2019école publique.Normes et pratiques, Fides, 2008, 295 pages Christian Jetté Les organismes communautaires et la transformation de l\u2019État-providence, PUQ, 2008, 438 pages Bruno Roy L\u2019osstidcho ou le désordre libérateur, XYZ, 2008, 200 pages Marie-Monique Robin Le monde selon Monsanto, Éditions Stanké, 2008, 382 pages Lucia Bergamasco Amour du monde, amour de Dieu, XYZ, 2008, 296 pages Francis Dupuis-Déri, Mélissa Blais Le Mouvement masculiniste au Québec, Éditions du remue-ménage, 2008, 264 pages Philippe Reid Le regard de l\u2019autre.La naissance du nationalisme au Québec, L\u2019Instant même, 2008, 258 pages Michel De Waele, Martin Pâquet Québec, Champlain, le monde, PUL, 2008, 288 pages Jacques b.Gélinas Dictionnaire critique de la globalisation, Écosociété, 2008, 303 pages Serge Mongeau Objecteurs de croissance.Pour sortir de l'impasse de la décroissance, Écosociété, 2008, 139 pages Jacques Ménard Si on s\u2019y mettait., Éditions Transcontinental, 2008, 265 pages Éric Clément et Marc-Alain Wolf (dir.) Le Québec sur le divan, Raisonnements des psy à l'heure desaccommodements raisonnables, Voix Parallèles, 2008, pages 133 L'ACTION NATIONALE - octobre 2008 Louise Dechêne Le Peuple, l'État et la guerre au Canada sous le régime français, Boréal, 2008, 666 pages Louis Cornellier Lire le Québec au quotidien, Typo, 2008, 136 pages Maxime Gohier Onontio le médiateur.La gestion des conflits amérindiens en Nouvelle-France, 1603-1717, Septentrion, 2008, 252 pages Bruno Sioui Jeux interdits.Ces dadolescents accusés d\u2019agression sexuelle, VLB, 2008, 173 pages Jean-François Cloutier Jeff Fillion et le malaise québécois, Liber, 2008, 150 pages Jacques Portes L\u2019impossible retour de la France, VLB, 2008, 109 pages Serge Gauthier Un Québec folklorique, Éditions du Québécois, 2008, 198 pages Les Cahiers de lecture Hp T\u2019Artinn natinnalp de L\u2019Action nationale Les Cahiers de lecture liïra 25 $ par année 5 $ pour deux ans taxes et expédition comprises numéros par an pour tout savoir format tabloïd 32 pages couleurs ¦>s\tL'Action nationale 82, rue Sherbrooke Ouest Montréal (Québec) H2X 1X3 Téléphone : 514-845-8533 sans frais, 1-866-845-8533 sur l'actualité des essais L'Action nationale publie un magazine entièrement consacré aux essais québécois En choisissant d\u2019augmenter ses moyens pour mieux suivre l\u2019actualité éditoriale québécoise, L\u2019Action nationale fait un choix de croissance témoignant de la vitalité de son projet intellectuel et du dynamisme de ses collaborateurs qui, des quatre coins du pays, en font un forum utile et stimulant.Mais elle fait surtout un choix critique de première importance, celui de contribuer à raffermir la référence québécoise, celui de mettre le travail de la pensée dans les paramètres de sa réalité collective, nationale, et de contrer, ce faisant, l\u2019effet déréalisant, siphonnant et aliénant de la référence canadienne imposée de l\u2019extérieur dans nos institutions de savoir, nos maisons d\u2019édition, nos lieux de création, nos esprits.Disponible également en kiosque : \u2022\tLibrairie L\u2019Ecume des jours, 125, rue Saint-Viateur Ouest, Montréal \u2022\tLe Service scolaire Buro Plus, 150, rue Perreault Est, Rouyn-Noranda \u2022\tLa Librairie de l\u2019Université de Montréal, 3200, rue Jean-Brillant, Montréal \u2022\tLibrairie Renaud-Bray, 5117, avenue du Parc, Montréal \u2022\tLibrairie Clément Morin, 4000, boulevard des Forges, Trois-Rivières \u2022\tCOOP UQAM, 405, rue Sainte-Catherine Est, Montréal On peut se procurer les Cahiers de lecture à la boutique de L'Action nationale www.action-nationale.qc.ca LIRE \t \t \t \t \t \t \t \t 136 NOTE CRITIQUE Jean Roy* L\u2019INTERVENTION ARMÉE PEUT-ELLE ÊTRE JUSTE?Jean-François Rioux et al., L\u2019intervention armée peut-elle être juste ?Aspects moraux et éthiques des petites guerres contre le terrorisme et les génocides, Fides, 2007 Au lendemain de l\u2019effondrement de l\u2019URSS, F.Fukuyama anticipait une sorte de fin de l\u2019Histoire.Par la force de l\u2019exemple, la démocratie libérale et l\u2019économie de marché allaient se répandre de proche en proche à l\u2019ensemble de la terre habitée.À cette version trop quiétiste, les néoconservateurs (du moins ceux de la troisième génération) opposèrent une version plus volontariste, plus « léniniste ».À l\u2019inverse, S.Huntington développait un scénario franchement pessimiste.À court terme cependant, les État-Unis avaient les coudées franches pour asseoir durablement leur hégémonie.Pas plus que les autres monstres froids, les États-Unis ne se sont jamais privés d\u2019intervenir dans les autres pays dès lors qu\u2019ils considéraient que leurs intérêts étaient en jeu.1 Au lendemain de la guerre froide, la nouveauté vient de la multiplication des interventions humanitaires ou, pour être plus * Professeur émérite, département de philosophie, Université de Montréal 1 William Blum, Les guerres scélérates.Les interventions de l\u2019armée américaine et de la CIA depuis 1945, L\u2019aventurine/Paragon, Paris, 2004 137 L'ACTION NATIONALE - octobre 2008 précis, « à composante humanitaire » (p.256), étant entendu que le pur altruisme excède la profondeur éthique des États.Chaque État cherche naturellement à se conserver et à maximiser d\u2019abord ses intérêts propres et non pas à promouvoir les intérêts de l\u2019humanité à l\u2019échelle du monde.La « sécurité humaine » est dans la meilleure hypothèse, seconde et intéressée par rapport à la sécurité nationale.Éthique et politique ne peuvent être ni très liées ni très séparées.Étant donné la résonance du thème des droits de l\u2019homme dans l\u2019opinion, les États intègrent maintenant plus volontiers cette exigence humaniste dans leur rhétorique et, parfois, dans leurs actions.Surtout depuis la présidence de J.Carter, la référence aux droits de l\u2019homme est continuellement invoquée.C\u2019est ainsi que la plupart des interventions armées sont conduites par les États-Unis ou par des coalitions rassemblées par Washington.On recense 22 interventions pour les années 1990-2005.Les États-Unis ont été impliqués directement dans 14 épisodes (63,6 % du total).Cela est une forte augmentation par rapport à la Guerre froide où les États-Unis ne participèrent qu\u2019à 25 % des interventions (p.11).Il est probable que cette tendance se poursuivra, même si elle devrait se faire plus prudente après le fiasco irakien.Après la Shoah, après les tragédies de la Bosnie, du Kosovo, du Rwanda, etc., il est clair qu\u2019il faut « faire quelque chose » lorsque de nouvelles catastrophes s\u2019annoncent.Il faut donc intervenir.Cependant, dès que l\u2019on pose la question dans toute sa généralité et que l\u2019on tente d\u2019élaborer une réponse à la fois cohérente et complète, nous sommes aussitôt plongés dans une problématique d\u2019une affolante complexité.Nous avons trop tendance à l\u2019oublier, il n\u2019existe pas, au-dessus des États, un super État mondial qui serait vis-à-vis la pluralité des États dans le même rapport que chaque État est vis-à-vis ses ressortissants.Les États sont toujours dans l\u2019état de nature.La pure logique inclinerait à l\u2019État mondial.Kant a 138 L'ACTION NATIONALE - octobre 2008 considéré cette hypothèse et l\u2019a rejetée.Un tel État n\u2019est ni possible ni même souhaitable car il serait fort probablement l\u2019hégémonie de l\u2019État le plus puissant, il instaurerait une « monarchie universelle ».Il se replie donc sur une alliance défensive des « républiques », solution qui s\u2019apparente davantage à l\u2019OTAN qu\u2019à l\u2019ONU.Raisonnable en idée, l\u2019État peut déchoir dans les faits, parfois gravement, comme le tragique XXe siècle nous l\u2019a douloureusement appris.Entre le respect absolu de l\u2019égale souveraineté des États et l\u2019avènement d\u2019un État qui étendrait sa police à la terre entière, comment tracer la juste via media ?Il semble bien qu\u2019en ce domaine il faille se contenter de compromis tous imparfaits mais dont certains sont moins injustes que d\u2019autres.Dans la conjoncture qui est la nôtre, si des interventions armées doivent être mises en œuvre à l\u2019encontre de tel ou tel État défaillant « le fondement de telles interventions reste l\u2019autorisation du Conseil de sécurité, ni plus ni moins » (p.256).Ainsi, sur le plan international, une certaine régulation certes fort imparfaite, s\u2019effectue grâce à cette institution.Sa composition actuelle gagnerait sans doute à être élargie.Certains suggèrent l\u2019ajout d\u2019au moins trois nouveaux pays : l\u2019Allemagne, le Japon, l\u2019Inde.On devine aussitôt que la candidature japonaise pourrait être contestée par la Chine et celle de l\u2019Inde par le Pakistan.Peut-être devrait-on ajouter un pays latino-américain (le Brésil ?) et un pays africain (l\u2019Afrique du Sud ?le Nigeria ?l\u2019Égypte ?).Là encore le consensus pourrait s\u2019avérer difficile.Peut-être la charte des Nations Unies devrait-elle être revue et corrigée.Dans sa forme actuelle, la norme fondamentale prohibe le recours à la force sauf en cas de légitime défense (art.51).Comme le notent J.-F.Rioux et K.Prémont : « L\u2019intervention humanitaire n\u2019a pas été retenue comme exception à la prohibition générale de la guerre dans la Charte des nations Unies.Le jus ad bellum tel qu\u2019il a émergé en Europe depuis la Première Guerre mondiale visait à éliminer les bellicismes de la société internationale et à proscrire les guerres entre 139 L'ACTION NATIONALE - octobre 2008 États (par exemple, par le pacte Briand-Kellogg de 1928).Les considérations d\u2019humanité étaient secondaires dans le raisonnement des auteurs des différents traités prohibant la guerre (p.49-50).Certes, la guerre doit être évitée mais elle n\u2019est peut-être pas toujours le plus grand mal.Elle peut même être l\u2019instrument d\u2019un moindre mal en empêchant par exemple un génocide.C\u2019est pourquoi certains ont commencé à dire, ainsi que le rapporte F.Mégret : « une petite guerre pour un grand bénéfice, après tout, vaudrait mieux qu\u2019aucune guerre au prix d\u2019un grand malheur » (p.161).Au nom de l\u2019humanité, la « communauté internationale » pourrait violer la souveraineté d\u2019un État, y compris par la guerre, non pas pour changer son régime jugé odieux mais pour sauver un grand nombre de vies exposées à un danger massif, indiscutable, imminent, les autres moyens ayant été épuisés.Aussi a germé l\u2019idée d\u2019un droit d\u2019ingérence.Il reste que ce droit doit être à son tour encadré : qui s\u2019ingère de façon légitime ?Il faut donc établir des balises telles qu\u2019il ne puisse être invoqué par n\u2019importe quel pays sous de fallacieux prétextes.Car sous le couvert d\u2019une guerre morale il n\u2019est pas exclu qu\u2019on en vienne à mener des guerres injustes et d\u2019autant plus féroces qu\u2019elles prétendent être légitimées par le Bien.En voulant rompre avec l\u2019égoïsme sacré des États souverains, on en vient à renouer avec la tradition prémoderne de la guerre juste.L\u2019éthique peut être à nouveau mobilisée contre l\u2019étroitesse du jus publicum Europaeum tout en s\u2019appliquant à ériger des garde-fous contre ses propres égarements.Cette référence insistante à l\u2019éthique est bien soulignée dans le sous-titre de ce collectif.Cependant, fort judicieusement, les auteurs de l\u2019introduction et du premier chapitre déploient la diversité des positions sur le sujet : le bellicisme, le réalisme politique, le pacifisme, le droit international public, la théorie de la guerre juste, le libéralisme et la pensée révolutionnaire.De nos jours, M.Walzer a fortement contribué à faire évoluer la doctrine de la guerre juste vers 140 L'ACTION NATIONALE - octobre 2008 une définition plus rigoureuse.Selon lui, « les guerres justes sont celles qui sont menées pour empêcher de grands massacres, qui sont appuyées par l\u2019ensemble de la communauté internationale et qui n\u2019impliquent pas un niveau d\u2019hostilités militaires.» (p.60).Le lecteur peu familier avec cette problématique découvrira que cette position réfère à une longue histoire qu\u2019il est utile de connaître.Tel est le propos de l\u2019exposé de John Lagan, s.j.: « La guerre juste et le pacifisme dans la pensée chrétienne ».(Incidemment, il est opportun de noter que le pacifisme chrétien n\u2019est pas toujours aveugle et impolitique.Au moment de l\u2019installation des Pershing en Allemagne (1983), l\u2019épiscopat français avait adopté une position contraire à celle des évêques américains.Il avait osé affirmer que le précepte évangélique de la non-violence s\u2019adressait aux individus, non pas aux États qui ont le devoir de protéger efficacement leurs citoyens, y compris par la dissuasion nucléaire.La menace n\u2019est pas l\u2019usage : le pacifisme n\u2019est pas la paix.) Concernant la guerre juste, on peut considérer que saint Thomas d\u2019Aquin a synthétisé l\u2019évolution antérieure de la nation dans une définition en quelque sorte canonique.De ses écrits, on peut retenir qu\u2019il existe sept critères pour déterminer si une guerre est juste ou non.Cinq de ces critères relèvent du jus ad bellum, c\u2019est-à-dire du droit de la guerre : la décision d\u2019utiliser la force doit être prise par une autorité légitime ; la guerre doit servir une cause juste ; on doit utiliser la force avec des intentions pacifiques ; on doit recourir à la guerre en dernier recours ; et il doit exister des chances raisonnables de succès.Deux autres critères relèvent, quant à eux, du jus in bello, c\u2019est-à-dire du droit dans la guerre : le critère de proportionnalité, c\u2019est-à-dire que les conséquences néfastes de la guerre (souffrance, dévastation) ne doivent pas être plus lourdes que les bénéfices qui pourraient en résulter ; et le critère de discrimination ou d\u2019immunité des non-combattants, qui stipule que les moyens utilisés pour faire la guerre doivent permettre de faire la distinction entre les soldats et les non-combattants (p.53).Cette définition fournira jusqu\u2019à nos jours un corps doctrinal relativement stable. 141 L'ACTION NATIONALE - octobre 2008 Selon M.Canto-Sperber, le thème de la guerre juste n\u2019a pas été évacué par l\u2019avènement du système westphalien et le droit international actuel.L\u2019existence d\u2019une loi internationale qui limite le recours à la guerre et décrit les cas où la guerre est légitime n\u2019a aucunement anéanti la question de la guerre juste.Le fait qu\u2019une guerre soit décidée par une instance internationale, qui la déclare légale ou illégale, ne dispense pas de s\u2019interroger sur le caractère légitime ou illégitime de l\u2019usage de la force.J\u2019ai souligné plus haut l\u2019autonomie des jugements moraux par rapport aux jugements juridiques.Il peut arriver qu\u2019une guerre non autorisée par la loi internationale ni conforme à ses réquisits soit une guerre juste, comme ce fut le cas de l\u2019intervention au Kosovo2.De la même façon, la relative ouverture au droit humanitaire n\u2019invalide pas pour autant la tradition réaliste, comme le reconnaît malgré tout J.-F.Rioux.La baisse de loyauté à l\u2019État, le cosmopolitisme et l\u2019allergie aux armes chez les populations occidentales semblent signifier le déclin historique du réalisme politique.Cependant, on aurait peut-être tort de faire comme si l\u2019intérêt national ne comptait plus.Jusqu\u2019à nouvel ordre, c\u2019est encore le facteur le plus important dans les décisions de politique étrangère.On ne peut donc pas affirmer l\u2019obsolescence rapide de la perspective réaliste (p.64).La tension entre ces deux pôles est essentielle, indépassable.Le conflit des principes - la légitimité de l\u2019intervention vs la légitimité du principe de la souveraineté - ne nous condamne pas à choisir sur le plan normatif l\u2019un à l\u2019exclusion de l\u2019autre, même si dans un cas concret l\u2019un l\u2019emporte ponctuellement sur l\u2019autre.H.Arendt l\u2019a bien noté jadis : les droits de l\u2019homme ne sont effectivement garantis et promus que dans et par un État.Les apatrides, ceux qui dans les camps de concentration et d\u2019extermination ne pouvaient se réclamer de l\u2019appartenance à aucun État, étaient en réalité complètement exposés et comme sans droits.« Le monde n\u2019a 2 M.Canto-Sperber, Le Bien, la guerre et la terreur.Pour une morale internationale, Plon, 2005, p.263 142 L'ACTION NATIONALE - octobre 2008 rien vu de sacré dans la nudité abstraite d\u2019un être humain.» Dans son remarquable essai L\u2019éthique de non-intervention du droit international, F.Mégret le redit à sa façon : D\u2019une manière générale, la souveraineté est l\u2019allié fondamental des droits de la personne à plus d\u2019un titre.D\u2019abord, parce que l\u2019État, s\u2019il peut être le premier violateur des droits de la personne, en est aussi avant tout le garant, là où l\u2019on sait bien que les recours de la communauté internationale seront toujours comparativement anémiques (p.166).S\u2019il y a un droit ou plutôt un devoir d\u2019intervention, c\u2019est bien précisément parce que l\u2019État manque à son obligation de protéger réellement ses citoyens.Incapable d\u2019assurer la sécurité de son peuple, un État abdique de facto, il trahit la signification morale inscrite dans l\u2019exercice de sa souveraineté.De ce fait, il appelle en quelque sorte la communauté internationale à remédier à sa défaillance en se substituant provisoirement à lui.On redécouvre alors « que l\u2019État ne doit souveraineté qu\u2019au respect des droits de ses citoyens, et qu\u2019un État qui viole massivement ces droits peut s\u2019exposer à une intervention internationale » (p.162).En intervenant, l\u2019ONU n\u2019invoque donc pas une rationalité extérieure et supérieure à la destination de l\u2019État.L\u2019intervention armée, exceptionnelle, n\u2019exige donc pas une nouvelle norme : elle ramène plutôt l\u2019État délinquant à sa finalité, à son devoir de protéger.En droit international, la norme de l\u2019interdiction de recourir à la force reste la norme, même si parfois il faut avoir le courage de violer le droit : « on ne change pas les règles pour faire de l\u2019exception la norme ».(p.164) Peut-être y a-t-il de bonnes violations du droit ; peut-être les juristes devraient-ils mieux vivre la violation du droit, surtout lorsqu\u2019elle est exceptionnelle, plutôt que de tenter de modifier le droit a posteriori pour réintégrer l\u2019exception dans la règle (p.!72).Alors, intervenir ou pas ?F.Mégret nous met en garde contre tous les dogmatismes sur ces terrains minés.« Ni l\u2019intervention ni la non-intervention n\u2019ont le monopole de la 143 L'ACTION NATIONALE - octobre 2008 morale et aucune position formulée en termes d\u2019absolus ne peut résister longtemps à sa confrontation à la complexité du monde » (p.167).D\u2019ailleurs, le terme même d\u2019intervention est-il heureux ?Il faut revenir à la précision du langage juridique : La Charte parle d\u2019agression, de légitime défense, d\u2019ingérence, mais pas d\u2019intervention.[.] D\u2019une manière plus générale notons que le Conseil « agit » plus qu\u2019il « n\u2019intervient » ; il ordonne des « opérations », plus qu\u2019il n\u2019autorise des « interventions (p.154).Un bref retour sur les principales « opérations de maintien de la paix » illustre leur extrême ambiguïté et le risque élevé d\u2019abus désastreux.Dans la première guerre du Golfe, les États-Unis et ses alliés disposaient d\u2019un mandat clair du Conseil de sécurité pour refouler Saddam Hussein dans ses frontières.Bush père s\u2019en est tenu strictement aux termes de cette résolution.Les néoconservateurs lui ont reproché de ne pas avoir abattu le tyran et changé le régime.Un fois parvenus au pouvoir, ils profitèrent du choc du 9 septembre pour terminer l\u2019ouvrage.Nous connaissons le résultat.Ils ont échangé une dictature certes implacable (en trente-cinq ans, les guerres contre les Kurdes, les chiites, l\u2019Iran et le Koweit ont fait près de 2 millions de morts) mais dont ils connaissaient les paramètres pour le chaos, la guerre civile, l\u2019occupation et son cortège de violations du jus in bello, le fanatisme religieux, etc.Par la suite, l\u2019intervention en Bosnie, à la fois légale et légitime, déboucha sur les accords de Dayton (1995).Malheureusement, le Kosovo échappait à ce règlement.En 1999, Bill Clinton prit la tête d\u2019une coalition occidentale pour bombarder la Serbie et arrêter le massacre des musulmans du Kosovo.Cette fois, l\u2019opération militaire, sans l\u2019aval de l\u2019ONU pour cause de véto russe mais avec le soutien de l\u2019OTAN, a représenté une grande victoire du parti interventionniste sur la scène internationale.À cette occasion, Tony 144 L'ACTION NATIONALE - octobre 2008 Blair prononça, à l\u2019université de Chicago, le 22 avril 1999, son célèbre discours sur la « guerre juste » : Nous sommes tous désormais internationalistes, que cela plaise ou non.La guerre du Kosovo est une guerre juste fondée non pas sur des ambitions territoriales, mais sur les valeurs [.] Maintenant, nos actions sont guidées par un mélange plus subtil d\u2019intérêts réciproques et d\u2019une détermination morale à défendre les valeurs que nous chérissons.En fin de compte, valeurs et intérêts marchent ensemble3.Ce discours fit grand impression, surtout à gauche.La morale et la force pouvaient marcher de pair.Cependant, on ne tarda pas à (re)découvrir combien cette alliance était trouble, incertaine, instable.Samantha Power qui, très jeune, avait couvert la presse de Bosnie pour The Economist, discerne dans cet élan une alliance avec le diable4.Car chaque État défend d\u2019abord ses intérêts avant de voler au secours des « damnés de la terre ».De plus, la prétention à la guerre juste conduit logiquement à criminaliser l\u2019ennemi.L\u2019ennemi ne peut être qu\u2019un injustus hostis.Incarnation vivante du Mal, il doit être traité sans ménagement.Il n\u2019est pas nécessaire d\u2019adhérer aux thèses de « l\u2019ultra-impérialisme » pour noter ce fait.La pax americana conclue à Dayton (décembre 1995) devait trouver son achèvement à Rambouillet (6-23 février 1999) Le forcing diplomatique échoua.Les Américains écartèrent Ibrahim Rugova et imposèrent Haschim Thachi, le chef de la guérilla qui jusqu\u2019à l\u2019été 1998 était officiellement considérée par le Congrès américain comme une organisation terroriste se finançant grâce au trafic de la drogue.Entre-temps, la tuerie de Raçak (15 janvier) avait précipité les événements.Là encore, le rôle des États-Unis reste fort problématique.Il n\u2019est pas exclu, en effet, que l\u2019ambassadeur William Walker et 3\tSébastien Fumaroli, Tempête sous un crâne.L\u2019Amérique en guerre (2003-2006) Éditions de Fallois, Paris, 2006, p.146-147 4\tSamantha Power, A Problem from Hell.America and the Age of Genocide, Flamingo, 2003 M5 L'ACTION NATIONALE - octobre 2008 les service de renseignements américains aient incité l\u2019UCK à faire une provocation exploitée par la suite au maximum.Tony Blair et Joschka Fisher reprirent aussitôt l\u2019accusation, nettement excessive, de génocide.Les opinions publiques furent convaincues que la guerre menée par l\u2019OTAN était juste.Les bombardements débutèrent le 24 mars.L\u2019historien et juriste Joseph Krulic conclut ainsi son étude sur La force et le droit dans la crise yougoslave (1987-2000) : « L\u2019intervention, bien qu\u2019illégale, nous paraît cependant légitime ».Quand à la fameuse résolution 1244, qui définit le droit positif au Kosovo depuis le 9 juin 1999, elle « est un chef d\u2019œuvre d\u2019ambiguïté en ce qui concerne l\u2019articulation du droit et du fait.[.] par rapport aux principes du droit international postérieur aux traités de Westphalie de 1648, le schéma s\u2019est brouillé 5.» Comme on pouvait le craindre, ce brouillage ouvrait la porte à de graves dérives.Sous le couvert de valeurs morales, l\u2019hyperpuissance américaine ne défendait-elle pas en réalité des intérêts hégémoniques ?Au XIXe siècle, Proudhon se méfiait déjà de la référence à l\u2019humanité par des États : « Qui dit humanité veut tromper.» La rhétorique d\u2019un État peut être universaliste, son action est toujours particulière et polémique.L\u2019État qui prétend s\u2019identifier avec l\u2019Universel ment et instrumentalise l\u2019idée d\u2019humanité.Dans le cas du Kosovo, on n\u2019a pas manqué de remarquer que sa transformation en protectorat américain permanent pouvait comporter des avantages stratégiques certains, notamment le contrôle de « corridors » connectant la mer Caspienne et le Caucase avec la Méditerranée, les Balkans et l\u2019Europe du sud.Européens et Américains sont ici en 5 Joseph Krulic, La force et le droit dans la crise yougoslave, 1987-2000, Commentaire, mars-avril 2004, p.81-84.voir également Danilo Zolo, Invoking Humanity.War, Laws and Global Order, Continuum, London, 2002 ; Jean-Arnault Dérens, Kosovo, année zéro, Éditions Paris-Méditerranée, 2006. 146 L'ACTION NATIONALE - octobre 2008 compétition avec la Russie et l\u2019Iran.Un pipeline de 1700 kilomètres devrait réunir Bakou au port turc de Ceyhan.Le projet a été approuvé et personnellement promu par le président Clinton.En liaison avec la base italienne d\u2019Aviano, les États-Unis ont déjà construit Camp Bondsteel, la plus vaste base militaire construite depuis la guerre du Vietnam (3 km carrés).On y trouve toutes sortes de « facilités », y compris un Burger King.On connaît l\u2019opposition des États-Unis à l\u2019institution du Tribunal pénal international.Ce refus ne les ont pas empêchés d\u2019instituer un tribunal ad hoc, le tribunal de La Haye, pour juger et sanctionner rétroactivement les crimes commis par les Serbes.Sauf erreur, l\u2019OTAN et l\u2019UCK, n\u2019ayant commis aucune faute, échappent à son action (financée par les Américains).Certains y ont vu la continuation de la guerre par d\u2019autres moyens.Il va sans dire que l\u2019utilisation du pouvoir judiciaire à des fins politiques abîme sérieusement l\u2019autorité de l\u2019institution.En agissant de la sorte, une guerre qui se prétend juste se discrédite elle-même.Les doutes et les inquiétudes concernant la relégitimation de la guerre (re)devenue « guerre juste » ont été confirmés de la manière la plus grave avec la guerre d\u2019Irak.L\u2019administration Bush a présenté la guerre préventive contre l\u2019Irak comme la riposte appropriée à une menace imminente, massive, indiscutable, et, enfin, non remédiable par la seule dissuasion.Sur chacun de ces points, il existe aujourd\u2019hui un large consensus que tel n\u2019était pas le cas.Abu Graïb et Guantanamo mettent également à mal le jus in bello.La Moralpolitik des missionnaires armés se retourne contre eux 6.Ultra-souverainistes pour eux-même 6 John Gray, Black Mass.Apocalyptic Religion and the Death of Utopia, Doubleday Canada, 2007.Dans une interview à Philosophy and Social Criticism, n° 3, 2007, il note fort justement : « So, in the end, neo-conservatism is not really a phenomenon of the right.The neo-conservatives themselves say 147 L'ACTION NATIONALE - octobre 2008 et ultra-interventionnistes chez autrui, les Américains ont cru pouvoir justifier leur politique sur le plan des principes dans la National Security Strategy (17-09-2002).Si chaque pays adoptait cette doctrine de la guerre préventive, le monde irait vers le chaos.Au nom de la sécurité absolue, le monde entrerait dans un état permanent d'insécurité.Une telle position équivaut à « la guerre sans règles* * * * * * 7 ».Bien connu des étudiants en relations internationales, le Dr Pierre de Senarclens rappelle opportunément que la forte motivation éthique du « devoir d\u2019ingérence » dans les cas d\u2019extrême urgence humanitaire et qui inspire le Rapport de la Commission internationale de l\u2019intervention et de la souveraineté des États, La Responsabilité de protéger, Ottawa, 2001, doit être équilibré par des considérations juridiques, politiques et stratégiques.En ce domaine, les bonnes intentions ne suffisent pas.On ne doit pas se surprendre que « les buts annoncés par les États qui interviennent sont souvent équivoques.Ils sont rarement humanitaires.» (p.111).Même pour « the lonely superpower », les résultats ne sont jamais assurés.De plus, les interventions ne peuvent pas ne pas être sélectives et compliquées.Il faut donc se résoudre à décider ici dans l\u2019extrême incertitude : [.] la décision d\u2019intervenir procède de jugements politiques et juridiques incertains, puisqu\u2019elle implique des conjonctures stratégiques aléatoires et mobilise des principes qui ne sont pas toujours conciliables.Cette réflexion prospective est d\u2019autant plus difficile que le recours aux armes a souvent des résultats aléatoires (p.109).they are revolutionaries.They are democrats.In fact they are liberals.Very few of them came from the Republican right.And the are very critical of elements on the Republican right.They are not fond of Kissinger and Nixon, the represent the old elements of \u201crealpolitik\" and caution.They are radical idealists.» (p.378).Le projet de remodelage du Moyen-Orient ne relevait pas seulement d'un « wilsonisme botté » mais, bien au-delà, d'un certain millénarisme.7 Pierre Hassner, « La guerre sans règles », Le Nouvel observateur, 10-16 octobre 2002 ; Arnaud Blin, Le désarroi de la puissance.Les États-Unis vers la « guerrre permanente » ?Éditions Lignes de repères, 2004. 148 L'ACTION NATIONALE - octobre 2008 Puisque les relations internationales sont fondamentalement anarchiques, les écueils et les pièges sont multiples.Jusqu\u2019à nouvel ordre, il faut faire avec le Conseil de sécurité avec la claire conscience qu\u2019il est [.] un organe imparfait, agissant de manière arbitraire.Ses résolutions sont l\u2019aboutissement de négociations complexes, dont le cours est en partie imprévisible.Il est souvent en désaccord sur la nature des crises et sur les moyens de les gérer.Chacun de ses membres permanents peut l\u2019empêcher d\u2019agir en utilisant son droit de veto.[.] Ses décisions se sont avérées aléatoires et inconsistantes (p.90-91).Comme on le voit, ce petit livre donne à penser et soulève des questions d\u2019une vertigineuse complexité.? 149 LIRE LES ESSAIS PIERRE VADEBONCOEUR La Clef de voûte, Montréal, Bellarmin, 2008, 168 pages Pierre Vadeboncoeur, comme on le sait, n\u2019est pas un théoricien.Il n\u2019a pas de système.Sa démarche relève plus de l\u2019art que de la philosophie.Il n\u2019explique pas l\u2019être, il ne l\u2019analyse pas, il l\u2019observe.Il observe le fait d\u2019être, le fait d\u2019exister, au-de-là des idées et des raisonnements.Et ce que son observation lui révèle, c\u2019est que l\u2019être le dépasse, qu\u2019il est inépuisable.Il tente de rejoindre « l\u2019éternel substrat du visible », « ce qui existe mais demeure inexpliqué ».Il écrit : « C\u2019est un peu singulier, mais fondamentalement je ne pense qu\u2019à l\u2019absolu » (p.11).Et cette activité n\u2019est pas pour lui de l\u2019ordre de l\u2019abstraction, de la spéculation, mais de l\u2019ordre du désir, de la vie, de la pensée en acte.Ce discours n\u2019est pas facile, évidemment, car il ne s\u2019appuie pas sur le raisonnement mais sur la perception, la perception de l\u2019être, au-delà ou en deça de la raison.Il tente de cerner l\u2019innommable, de le reconnaître, de lui faire la place qui lui revient dans la vie, dans la pensée.Vadebondoeur parle d\u2019une pensée heureuse, une pensée qui s\u2019appuie sur la conviction que l\u2019être est bienfaisant, au-delà, d\u2019une certaine façon, des divisions de la vie et de la pensée, et cela dans la fidélité à une certitude qui est là depuis toujours. 15° L'ACTION NATIONALE - octobre 2008 Mais cette donnée, qui constitue la « clef de voûte » de la société, de la culture, de la vie humaine, est compromise par la modernité ou la postmodernité, et l\u2019édifice s\u2019écroule, la liberté n\u2019a plus de sens, on ne peut même plus en parler.La faute de même n\u2019existe plus, car ce qui fonde un ordre du monde est disparu.« La modernité sérieuse, chercheuse, créatrice, conséquente, cohérente » est en décadence.Pourra-t-elle sortir de cette déchéance ?Comment le « moderne » y arriverait-il ?« Plongé dans l\u2019abîme de l\u2019indifférenciation », il n\u2019est pas prêt à y placer l\u2019échelle pour se tirer de là » (p.147).Il ne sait même pas qu\u2019il est dans l\u2019abîme.Il se croit enfin libéré, réalisé, arrivé ! Ce petit livre peut sembler un peu difficile au lecteur pressé.Certes, on ne peut le lire de façon distraite.Il s\u2019agit d\u2019adopter la démarche de l\u2019auteur, d\u2019avancer progressivement avec lui, conscient que la réalité n\u2019est pas facile à appréhender, à circonscrire.Sa démarche est celle de l\u2019écrivain qui écrit pour comprendre, qui ne déroule pas une vérité toute faite, mais qui se confie à ce qui en lui en sait plus que lui-même (p.127).Il nous offre, en passant, un beau chapitre sur Gaston Miron chez qui la culture n\u2019était pas théorique mais se présentait sous la forme d\u2019une personne.« Il parle beaucoup mais ne disserte pas », écrit Vadeboncoeur.La Clef de voûte est un livre prophétique.Le prophète ne se soucie pas surtout du futur.Il attire l\u2019attention sur les grandes préparations qui se trament dans le présent.À ce titre, le livre de Vadeboncoeur constitue un constat et un avertissement.Paul-Émile Roy i5i L'ACTION NATIONALE - octobre 2008 SUZANNE CLAVETTE Gérard Dion.Artisan de la Révolution tranquille, Québec, Presses de l'Université Laval, 2008, 648 pages La Révolution tranquille n\u2019a pas débuté d\u2019un coup de baguette magique le 22 juin 1960, avec l\u2019élection de Jean Lesage et de son équipe de tonnerre.Même dans les années 1950 de l\u2019ère duplessiste, que l\u2019on se plaît à baptiser de période de la grande noirceur, des dizaines de Québécois, dont plusieurs clercs, ont élevé la voix pour réclamer plus de démocratie, l\u2019accès de tous à l\u2019éducation supérieure, de meilleurs soins de santé, l\u2019élargissement des lois ouvrières pour permettre la syndicalisation, la laïcisation de la société, l\u2019émergence du féminisme, etc.L\u2019histoire a surtout retenu les efforts de l\u2019équipe de Cité Libre, de l\u2019émission télévisée Point de Mire et du journal Le Devoir et de ceux qui gravitaient autour d\u2019eux.Normal, puisque Pierre Elliott Trudeau est devenu premier ministre fédéral, tandis que les deux autres colombes Jean Marchand et Gérard Pelletier sont eux aussi passés sur la scène politique fédérale.Tandis que René Lévesque faisait le saut en politique québécoise pour en devenir premier ministre et symbole de l\u2019indépendantisme.Quant aux autres, les Pierre Laporte, Claude Ryan, Gérard Filion et André Laurendeau, ils ont tous, à la suite de leur passage remarqué au Devoir, ou bifurqué vers la politique, ou, comme Laurendeau, laissé leur marque à la tête d\u2019une commission d\u2019enquête dont on parle encore.Gérard Dion, lui, eut un rayonnement plus modeste.Pourtant au moment où il publiait son bulletin Ad Usum Sacerdotum, avec l\u2019aide notamment de Louis O\u2019Neill, alors prêtre comme lui avant de devenir pour un temps ministre péquiste, ce bulletin rebaptisé par la suite Perspectives sociales, avait non seulement un tirage plus élevé que Cité libre, mais les prises de position des deux abbés, notamment lorsqu\u2019ils publièrent une série d\u2019articles reprise plus tard sous le titre de Le chrétien et les élections faisaient amplement l\u2019objet de polémiques dans les i52 L'ACTION NATIONALE - octobre 2008 journaux.Une autre série d\u2019articles des deux abbés devait, elle aussi, sous le titre de Le chrétien et la démocratie, connaître un bon succès de librairie au début de la Révolution tranquille.Par ailleurs, ceux qui au Québec se sont intéressés à la chose syndicale connaissent le rayonnement que Gérard Dion donna au département des relations industrielles de l\u2019Université Laval dont il fut un des fondateurs, sous l\u2019égide du doyen de la Faculté des sciences sociales de la même université, le père Georges-Henri Lévesque.Pendant toute la décennie des années 1950, Gérard Dion, la revue Relations industrielles qu\u2019il avait fondée et les congrès qu\u2019il organisait au Château Frontenac et qui attiraient des centaines de participants chaque année, furent le point de ralliement de ceux qui s\u2019opposaient à la politique anti-ouvrière de Duplessis et permirent au syndicalisme québécois de prendre l\u2019essor qu\u2019on lui connaît aujourd\u2019hui.Mais la volumineuse brique de plus de 600 pages que vient de publier l\u2019historienne Suzanne Clavette aux Presses de l\u2019Université Laval est bien plus qu\u2019une simple biographie d\u2019un artisan trop souvent oublié de la Révolution tranquille.Dans le fond, c\u2019est toute la lutte des éléments progressistes de la société québécoise de cette période qu\u2019on retrouve ici.Et beaucoup plus.Par exemple, on y voit toute la lutte entre le clergé progressiste et les éléments plus rétrogrades de la hiérarchie religieuse, comme les évêques Georges Cabana de Sherbrooke et Georges Courchesne de Rimouski.On en apprend beaucoup sur les tractations qui ont mené au limogeage de l\u2019archevêque progressiste de Montréal, Joseph Charbonneau, que Rome a exilé à Victoria en Colombie-Britannique pour avoir osé crier haut et fort en faveur des grévistes d\u2019Asbestos en 1949.Les historiens d\u2019aujourd\u2019hui auraient d\u2019ailleurs intérêt à fouiller davantage le passé de Paul Erwin Eberhbard 153 L'ACTION NATIONALE - octobre 2008 Riefenrath, connu au Québec sous le nom plus français de Paul-Éverard Richemont, personnage mystérieux, d\u2019origine belge, réfugié au Québec après avoir participé à des mouvements nazis et antisémites et associés à La Cagoule, une société française d\u2019extrême droite.Au Québec, sous la couverture du Secrétariat international littéraire, un organisme financé par Duplessis, ce curieux secrétariat se serait manifesté dans le conflit de l\u2019amiante, en intervenant auprès de divers évêchés, grâce à des « correspondants » un peu partout dans les diocèses et serait à l\u2019origine du fameux rapport Custos, dont se serait servi le Vatican pour limoger Mgr Charbonneau.Le livre de Suzanne Clavette lève également le voile sur les querelles au sujet du syndicalisme entre Gérard Dion et les éléments progressistes gravitant autour de l\u2019Université Laval et des éléments plus à droite de notre société, notamment Marcel Clément, le père Émile Bouvier, la revue Relations, le père Richard Arès, la première version de l\u2019Association professionnelle des industriels et des nationalistes connus comme Esdras Minville et François-Albert Angers, qui à cette époque, malgré leur nationalisme, n\u2019en avaient pas moins des idées très conservatrices et rétrogrades.Le livre de Suzanne Clavet a d\u2019autres vertus.C\u2019est ainsi qu\u2019elle se penche sur un sujet trop souvent escamoté par nos historiens modernes : l\u2019influence du catholicisme social au Québec.À force de mettre tous les torts de la période avant 1960 sur le dos du clergé pour préférer la thèse de notre enfance à l\u2019eau bénite comme dirait Denise Bombardier, on en a fini par oublier que tous les frères enseignants et les religieuses dans nos écoles, avec ou sans diplômes officiels, n\u2019étaient pas tous des ignorants et ont formé des générations de Québécois qui ont fait leur marque, et que des gens comme Gérard Dion, François Hertel qui fut jésuite sous le nom de Rodrigue Dubé, le frère Marie-Victorin, le père Émile Legault, le père Georges-Henri Lévesque, Clément Lockwell et bien sûr Jean-Paul Desbiens (le Frère Untel) ont tous joué 154 L'ACTION NATIONALE - octobre 2008 un rôle dans la modernisation du Québec.Comme le dit si bien l\u2019auteure, il y aurait lieu de se pencher sur leurs dizaines de collaborateurs méconnus.On assiste également en lisant ce livre à une métamorphose dans notre histoire qu\u2019on n\u2019a pas toujours expliqué clairement.Le nationalisme ayant remplacé chez plusieurs le combat social, les héros du progressisme d\u2019hier se sont divisés après 1960 et surtout au début des années 1970, avec la naissance des mouvements indépendantistes.Ceux qui sont demeurés fédéralistes, comme les Gérard Pelletier, Jean Marchand et Pierre Elliott Trudeau sont passés du rôle de héros de la lutte démocratique anti-duplessiste à un statut de quasi-traîtres aux yeux de certains.Gérard Dion lui-même, qui n\u2019a pas voulu suivre son ex-collègue Louis Dion dans l\u2019aventure indépendantiste et qui, en plus, sur le plan syndical, n\u2019a pas voulu cautionner le syndicalisme à tendance plus « socialiste » et avait même encouragé la fondation de la Centrale des syndicats démocratiques en 1972 contre la Confédération des syndicats nationaux de Marcel Pépin, a perdu l\u2019auréole de leader du progressisme social et ouvrier qui été sa « marque de commerce » dans les années 1950 et au début des années 1960.Ce qui peut expliquer le relatif oubli dans lequel il était plongé et que Suzanne Clavet permet de corriger.Seule lacune, mais elle est de taille dans un volume de 650 pages aussi documenté, l\u2019ouvrage ne contient aucun index.Ce qui nous semble inexcusable d\u2019un ouvrage publié par une université.Mais malgré cela, cet ouvrage considérable mérite d\u2019être lu par tous ceux qui s\u2019intéressent aux origines de la Révolution tranquille et du modernisme québécois.Sans compter qu\u2019à sa lecture, certains historiens voudront pousser davantage les nombreuses pistes que Suzanne Clavet a lancées, en espérant que d\u2019autres pousseront leurs recherches plus avant.Pierre Vennat Souveraineté du Québec ùmque française 7-êfe nationale )( Assurance .Société i// Saint-Jean-Baptiste & deh MA U RI CIE \u2022ma.«s Jbocurici9.qc.ca 37s-*as@i o 1-000-021-4001 La Société Saint-Jean-Baptiste du Centre-du-Québec 449 rue Notre-Dame, Drummondville (819)-478-2519 ou 1 800 943-2519 Organisme d\u2019entraide et de fierté québécoise ! 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'\tHenri Joli-Cœur François-Albert Angers '\tLucie Lafortune ' Gaston-A.Archambault '\tAnna Lagacé-Normand Jean-Paul Auclair\tBernard Lamarre Paul Banville\tDenis Lazure ' Thérèse Baron '\tRichard Leclerc François Beaudoin\tClément Martel Gaston Beaudry '\tJacques-C.Martin Dominique Bédard '\tYvon Martineau Yvan Bédard Henri Blanc Antoinette Brassard Henri Brun Jean-Charles Claveau Roch Cloutier Robert Côté Louis-J.Coulombe Gérard Deguire\tRoger Masson Daniel Miroux Louis Morache Rosaire Morin ' Reginald O'Donnell Arthur Prévost ' René Richard ' Jacques Rivest Bob Dufour\tJean-Denis Robillard Yves Duhaime\tIvan Roy Nicole Forest\tClaudette Thériault Léopold Gagnon\tMarcel Trottier ' Henri-F.Gautrin '\tRéal Trudel Claude Ghanimé\tCécile Vanier Paul Grenier\tAndré Verronneau Michel Grimard\tClaude-P.Vigeant Yvon Groulx\tMadeleine Voora Liberté d\u2019expression L'Action nationale ouvre ses pages à tous ceux et à toutes celles que la question nationale intéresse.Respectueuse de la liberté d'expression, elle admet les différences qui ne compromettent pas l'avenir de la nation.La Rédaction assume la responsabilité de tous les titres d'articles, mais les auteurs restent responsables du contenu de leurs textes.Rédaction Un article soumis sans entente préalable peut varier de 1500 à 2500 mots, le compte rendu d'un livre compte généralement de 1000 à 1500 mots et un article sollicité peut comprendre de 3000 à 8000 mots.Les textes sont généralement reçus par internet.Le texte vulgarisé est la forme d'écriture souhaitée.Index Les articles de la revue sont répertoriés et indexés dans « L'index des périodiques canadiens » depuis 1948, dans « Périodex » depuis 1984,dans « Repères » publié par SDM Inc.et à la Bibliothèque nationale du Québec depuis 1985.Reproduction La traduction et la reproduction totale ou partielle des textes publiés dans L'Action nationale sont autorisées à condition que la source soit mentionnée.Collaboration à la révision Jacques Brousseau Mise en page Sylvain Deschênes Impression Marquis imprimeur 159 LA LIGUE D'ACTION NATIONALE Mission Être un carrefour souverainiste où se débattent les aspirations de la nation québécoise comme collectivité de langue française suivant une tradition de réflexion critique, d'indépendance et d'engagement, à partir des situations d'actualité qui renvoient aux enjeux fondamentaux de notre avenir collectif.Président Denis Monière Secrétaire Gilles Lavoie Trésorier Robert Ladouceur Conseillers Mathieu Bock-Côté Christian Gagnon Isabelle Le Breton Jacques Martin Ex Officio Robert Laplante Membres Dave Anctil Jean-Louis Bourque Charles-Philippe Courtois Myriam D'Arcy Pierre de Bellefeuille Benoît Dubreuil Geneviève Dugré Henri Laberge Josée Lacourse Alain Laramée Anne Legaré Anne-Michele Meggs Jacques-Yvan Morin Pierre Noreau André Poupart Joëlle Quérin Guillaume Rousseau Membres honoraires Christiane Bérubé, Nicole Boudreau, Jacques Boulay J\", Guy Bouthillier, Jacques Brousseau, Jean-Jacques Chagnon, Hélène Chénier, Pierre Dupuis, Lucia Ferretti, Delmas Lévesque, Yvon Groulx, Léo Jacques, Yves Michaud, Roméo Paquette, Hélène Pelletier-Baillargeon, Gilles Rhéaume Membres émérites René Blanchard, Jean-Charles Claveau, Jean Genest J, Jean-Marc Léger, Georges Meyers, Paul-Émile Roy Nouveaux tarifs d'abonnement à compter de septembre 2008 ABONNEMENT\tGRILLE TARIFAIRE\t \t1 an\t2 ans \t10 numéros\t20 numéros Abonnement régulier\t73,37 $ (65 $ + taxes)\t135,45 $ (120 $ + taxes) Abonnement de soutien\t175 $\t300 $ Étudiant\t42,89 $ (38 $ + taxes)\t76,75 $ (68 $ + taxes) Institution\t129,81 $ (115 $ + taxes)\t220,11 $ (195 $ + taxes) Autres pays\t150 $\t275 $ Abonnement PDF\t50,79$ 45 $ + taxes\t90,30$ 80 $ + taxes \tTVQ 1012563392\tTPS 11901 9545 Trois façons de régler votre\tabonnement\t \u2022\tpaiement internet sécurisé Desjardins dans notre site \u2022\tpar la poste \u2022\tpar téléphone Paiement par chèque ou carte de crédit visa ou mastercard L'ACTION NATIONALE 82, rue Sherbrooke 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