L'action nationale, 1 avril 2009, Avril
[" Marc-Aurèle Fortin Près du moulin Vers 1954 Peinture (caséine sur carton] 48,2 x 68,2 cm Don du Musée Marc-Aurèle Fortin/Musée des beaux-arts de Montréal © Succession Marc-Aurèle Fortin/SODRAC Photo : Musée des beaux-arts de Montréal, Brian Merrett L\u2019Action nationale volume XCIX numéro 4 AVRIL 2009 envoi de publication PAP N° 09113 N° de la convention 0040012293 L'ACTION NATIONALE volume XCIX numéro 4 - avril 2009 avril 2009 vol.XCIX no4 L\u2019Action NATIONALE V-v O^U, r & shh /.iit Dossier Énergie éolienne et développement régional Pour en finir avec une imposture La « laïcité ouverte » Abstentionnisme et institutions politiques du Québec La vraie nature de L'ADQ En couverture Marc-Aurèle Fortin Le moulin 1954 © Succession Marc-Aurèle Fortin/SODRAC Marc-Aurèle Fortin (1888 - 1970) Marc-Aurèle Fortin est connu et admiré comme le merveilleux chantre du paysage québécois.Il en a contemplé et dépeint les multiples facettes, des soulèvements rocheux des Laurentides aux échancrures du Saguenay en passant par les vallons de Charlevoix.De la campagne et la ville, il a peint les routes paisibles de Sainte-Rose, son village natal, les montagnes du Piedmont et les barques de pêche de la Gaspésie.Il a croqué sur le vif les progrès de l'urbanisation : réseau de voies ferrées du quartier d'Hochelaga, construction du pont Jacques-Cartier, activités maritimes du port de Montréal.Si on se réjouit de découvrir, avec nostalgie, dans ses pastels, ses aquarelles et ses huiles, les visages changeants de ce Québec de la première demie du vingtième siècle, ce n'est pas à ce niveau de la description des lieux et de leurs charmes qu'il faut chercher le génie de Marc-Aurèle Fortin.Peintre et créateur avant tout, Fortin ne se laisse pas envahir par le pittoresque des scènes qu'il décrit et, surtout, il ne s'abandonne pas à la transcription servile de leur apparence.Il transpose, transforme, métamorphose les perceptions de l'oeil en vision du peintre.Fortin expérimente les techniques les plus variées, il développe un langage pictural personnel des plus expressifs pour traduire ses émotions, ses sentiments.Les arabesques de la ligne, les contrastes et les harmonies de la couleur, les mouvements de la composition, voilà ce qui le captive et aiguillonne sa recherche ; voilà ce qui distingue ses oeuvres des clichés des petits paysagistes.Germain Lefebvre, Marc-Aurèle Fortin.Peintre-graveur 1888-1970 © Fondation Marc-Aurèle Fortin.Tous droits réservés.I nratinn H'ontilQ 35 succursales \u2022 50 000 outils Québécoise depuis 1907 1.800.361.1486 www.simplex.ca irrites 82, rue Sherbrooke Ouest Montréal (Québec) H2X 1X3 Téléphone : 514-845-8533 Numéro sans frais : 1-866-845-8533 Télécopieur : 514-845-8529 revue@action-nationale.qc.ca www.action-nationale.qc.ca Directeur : Robert Laplante Directeur adjoint : Sylvain Deschênes Comité de rédaction : Dave Anctil, chercheur au Centre de recherche en éthique de l'Université de Montréal, Sylvain Deschênes ; Lucia Ferretti, professeure (UQTR) ; Richard Gervais, philosophe ; Lise Lebrun, animatrice communautaire ; Sylvie Ménard, Centre d'histoire des régulations sociales (UQAM) ; Denis Monière, professeur (Université de Montréal), ; Michel Rioux ; Pierre Serré, chercheur.Comité de lecture : Claude Bariteau, anthropologue (Université Laval) ; Jean-Jacques Chagnon ; Lucia Ferretti ; Alain Laramée, professeur, (TÉLUQ) ; Chrystiane Pelchat, enseignante ; Marc Urbain Proulx, économiste, UQÀC ; Pierre-Paul Proulx, économiste, Université de Montréal ; Paul-Émile Roy, écrivain.Membres du jury du prix André-Laurendeau : Jean-Louis Bourque (politologue) ; Julien Goyette (UQTR), Paul Sabourin (Université de Montréal) ; Membres du jury du prix Richard-Arès : Robert Comeau (Chaire Hector-Fabre UQAM) ; Simon Langlois (Université Laval) ; Michel Seymour (Université de Montréal).Comptes rendus : Paul-Émile Roy ; Mathieu Bock Côté. curieux un jour.CURIEUX TOUS LES JOURS.\u2014»\u2014 abonnez-vous ¦page ^ On n'est jamais trop curieux * Éditorial Lettre ouverte au docteur Gaétan Barrette -Robert Laplante\t4 Articles Camille Laurin : le courage et J la détermination ! -Gilbert Paquette\t11 Le gentilé comme moteur de l'identité -Jean-Yves Dugas\t26 La vraie nature de L'ADQ -Pierre Serré\t31 Le dilemme approche -Pierre Vadeboncoeur\t41 Rosaire Morin, tel que je l\u2019ai connu -Gilles Rhéaume\t46 Canadiens français pendant deux siècles et demi -Jean-Marc Léger\t57 Pour en finir avec une imposture : la « laïcité ouverte » -Charles-Philippe Courtois\t59 Dossier Les avatars du Marché et du Contrat Énergie éolienne et développement régional -Jean-Claude Simard\t72 Lire Primeur Révolution tranquille ou capitulation tranquille ?-Paul-Émile Roy\t110 Lire les essais Jean-François Lisée Pour une gauche efficace\t119 Marine Lefèvre Charles de Gaulle.Du Canada français au Québec\t124 Louise Beaudoin et Stéphane Paquin (dir.) Pourquoi la Francophonie ?\t131 4 ÉDITORIAL Robert Laplante LETTRE OUVERTE AU DOCTEUR GAÉTAN BARRETTE Monsieur, Je ne vous le cacherai pas, je vous écris en désespoir de cause.De tous les responsables de corps constitués qui ont eu à se prononcer sur le dossier du CHUM, vous êtes un des rares chez qui je vois encore luire une parcelle de courage et d\u2019intégrité intellectuelle.Je m\u2019adresse à vous parce que je pense que vos interventions ont jusqu\u2019ici témoigné des qualités indispensables aux devoirs afférents à la fonction que vous occupez.Je pense cependant que vous n\u2019allez pas au bout de vos raisonnements et je vous invite ici à vous tenir droit dans la logique et la responsabilité qui s\u2019en dégagent avec clarté.Devant l\u2019aveuglement idéologique et l\u2019incompétence mensongère du gouvernement Charest, vous seul et la Fédération que vous présidez pouvez encore faire valoir non seulement le sens commun, mais le bien commun, tel qu\u2019il s\u2019impose à n\u2019importe quel peuple bien accordé avec son sens national.Vous avez le devoir de vous opposer à la marginalisation de la médecine francophone et de ses institutions.Vous avez déjà souligné que le projet du CHUM était trop petit et inadéquat.Le ministre Bolduc a retenu certaines de vos propositions et modifié le projet.C\u2019était une demi-victoire puisque l\u2019on apprend ce qu\u2019il en coûtera : accroissement des coûts et report d\u2019échéancier.Si tout va bien le projet sera complété en.2018. 5 L'ACTION NATIONALE - avril 2009 L\u2019annonce de ce lundi n\u2019est rien d\u2019autre qu\u2019un simulacre.Les sparages concernant l\u2019appel de propositions ne sont que poudre aux yeux lancée par un gouvernement aussi usé que cynique.Navrant de voir qu\u2019une large part de la classe politique et des élites montréalaises en particulier font semblant d\u2019y croire.Désolant aussi de voir que le débat sur la formule PPP cache l\u2019enjeu fondamental.Il n\u2019y aura pas deux mégacentres hospitaliers universitaires à Montréal.C\u2019est un dédoublement inacceptable qui engloutira des sommes faramineuses que nous n\u2019avons pas les moyens d\u2019y consacrer et qui ne donnera, en fin de compte, qu\u2019un seul mégacentre et une patente inachevée, une espèce de bidule auquel feront semblant de croire les médecins francophones restés en rade.Les éléphants blancs n\u2019arrêtent de grossir que lorsque la bêtise cesse de les nourrir.Nous savons depuis les Jeux olympiques que cela peut être long et coûteux.Le projet du CHUM est fondamentalement vicié.Il repose sur un partage des ressources que rien ne saurait justifier.Cela n\u2019a aucun sens de partager à 50-50 les fonds publics pour donner deux centres hospitaliers.L\u2019Université de Montréal forme quatre fois plus de médecins qui pratiquent au Québec que McGill et elle se retrouvera avec des moyens qui ne seront même pas équivalents puisque McGill peut compter sur des revenus de sa fondation, auxquels s\u2019ajoute une subvention supplémentaire de cent millions octroyée par la Fondation canadienne de l\u2019innovation, une patente forgée pour soustraire la gestion des fonds publics à la reddition de compte et au pouvoir de notre Assemblée nationale.À sa face même, la proposition de construire deux mégahôpitaux est une injure et une injustice pour la médecine francophone et ses institutions.Elle les condamne à la sous-performance et les subordonne à un ordre des choses qui les voue au perpétuel rattrapage.Le partage inéquitable et les reports d\u2019échéancier donnent à McGill un avantage 6 L'ACTION NATIONALE - avril 2009 structurel indu qui fera de la médecine francophone une médecine de deuxième ordre.On s\u2019attendrait à ce que ses chefs de file soient plus combatifs - la tentation est grande de dire : responsables.Vous êtes bien placé pour savoir ce que signifiera ce CHUM de la demi-mesure : les normes des meilleures pratiques, les équipements, l\u2019innovation et les explorations du potentiel de toutes les disciplines et spécialités vont en souffrir.Le système public va en souffrir : McGill exporte la majorité ses diplômés pendant que nous manquons cruellement d\u2019effectifs.Nous mettons en danger la santé publique en gaspillant des ressources pour engraisser la bureaucratie dédoublée au lieu de les affecter à la prestation des soins.Nous détournons des sommes qui ne seront plus disponibles pour relever le niveau du réseau en région, nous sabotons les équilibres linguistiques à Montréal, nous handicapons le développement des institutions de la majorité et le cadre national qui devait leur donner cohérence.Le dédoublement des projets ne sert qu\u2019à financer une institution qui n\u2019y concourt que sur ses bases à elle, en fonction de ses critères à elle alors qu\u2019elle draine des fonds publics.Nous finançons la pénurie pour ne pas toucher à une vache sacrée : McGill et son privilège de développement séparé.Je sais, vous avez toujours dit que la saine concurrence serait bonne pour les deux institutions.Je n\u2019en disconviens pas.Mais pourquoi diable, ne pourrait-elle pas s\u2019exercer dans le cadre d\u2019une seule institution nationale sinon parce que McGill refuse obstinément de fonctionner dans un cadre commun ?Sinon parce qu\u2019elle refuse de souscrire aux impératifs d\u2019une planification nationale accordée à un partage équitable des fonds publics en fonction de la démographie.Cette émulation vaut-elle les milliards que nous lui consacrerons pour ne pas revoir le partage des ressources en fonction 7 L'ACTION NATIONALE - avril 2009 de critères objectifs tenant compte des besoins de l\u2019ensemble de la population ?Le Québec est-il si riche qu\u2019il puisse se permettre le luxe de laisser une telle institution continuer, avec nos taxes, de s\u2019isoler dans sa superbe ?Le monde médical francophone est-il dupe au point de ne pas voir que les dés sont pipés, qu\u2019il n\u2019y aura pas d\u2019émulation parce c\u2019est une partie où les joueurs n\u2019auront pas les mêmes moyens ?Personne ici ne soutient qu\u2019il faille réduire les soins aux patients anglophones.Il s\u2019agit de doter le Québec d\u2019une institution de pointe qui profitera à toute la population.Il s\u2019agit de se doter d\u2019une institution nationale qui travaillera dans la langue commune du Québec, qui sera administrée dans cette langue et qui articulera ses priorités en fonction des objectifs reliés à une juste allocation des fonds publics.Vous savez comme moi que c\u2019est là que le bât blesse.Vous savez que le projet ne vise qu\u2019une seule chose : permettre à deux univers de cohabiter en s\u2019ignorant le plus possible.Vous savez que McGill ne cherche qu\u2019à minimiser son interface avec les institutions de la médecine québécoise et à s\u2019affranchir le plus possible des déterminants qui pèsent sur son développement et sur la nature des choix de santé publique inhérents à notre situation nationale.Vous savez que cette institution n\u2019a plus la démographie de ses prétentions et que le projet de mégahôpital séparé ne vise qu\u2019à lui permettre de soutirer de la population du Québec les ratios épidémiologiques requis pour maintenir son enseignement séparé et continuer de se définir en fonction des universités américaines pour mieux s\u2019autoproclamer de « classe mondiale » parmi les pittoresques institutions de la majorité.Il n\u2019y aura pas deux centres à Montréal, mais bien un navire amiral et une chaloupe à la dérive.En refusant d\u2019aller au fond des choses, vous cautionnez les manœuvres politiques 8 L'ACTION NATIONALE - avril 2009 qui ne serviront, à terme, qu\u2019à satelliser le monde médical francophone.Il n\u2019en restera qu\u2019une médecine qui ne se définira plus qu\u2019en fonction de ses pénuries et des torts qu\u2019en subira la population québécoise.En maintenant cette hypothèse folle des deux projets, vous condamnez les institutions médicales à sombrer dans la spirale de la résignation.Le temps, les tourments financiers et les contraintes budgétaires s\u2019accumulant, il ne restera du CHUM qu\u2019un compromis bancal.Il sera alors trop tard pour se plaindre du manque de ressources de la Faculté de médecine de l\u2019Université de Montréal et d\u2019un CHUM inachevé et poussif.Il sera trop tard pour rougir de la comparaison avec le palace de McGill.Le temps sera venu alors de la prostration pour une profession qui aura recommencé d\u2019intérioriser l\u2019idée que l\u2019excellence ne s\u2019atteindra plus dans les institutions francophones.Et continueront les sarcasmes et l\u2019auto-dénigrement en s\u2019extasiant devant le complexe de la cour Glen.Docteur Barrette, ce n\u2019est pas à vous que j\u2019apprendrai ces choses : il y a des abcès que l\u2019on doit crever, sinon c\u2019est la gangrène qui menace.Vous pouvez rendre un grand service public en brisant les alibis.La médecine québécoise s\u2019en portera d\u2019autant mieux que vous permettrez ainsi qu\u2019une discussion ouverte se fasse sur son avenir.L\u2019intérêt national n\u2019en sera que mieux servi parce qu\u2019une cohésion d\u2019ensemble pourra alors être envisagée pour le développement d\u2019un système institutionnel d\u2019enseignement et de recherche accordé aux besoins.Il faut un seul CHU qui réponde aux priorités de l\u2019ensemble des citoyens plutôt qu\u2019aux privilèges hérités d\u2019une structure sociale vétuste.Le Québec a besoin d\u2019une institution nationale forte et il serait normal qu\u2019il puisse compter sur les chefs de file de la médecine pour la lui donner.? Une épargne entreprenante Une finance socialement responsable FONDACTION POUR LA COOPÉRATION ET L'EMPLOI www.fondaction.com \u2022 www.REERvert.com aqiTp _ # our notre monde Ensemble, nos actions nous inscrivent dans un développement durable et solidaire.Près de 10 000 membres dont 2536 entreprises collectives, organisations et associations.& \u2022«.£ I ÿVŒZS! Desjardins Caisse d'économie solidaire Montréal\t514\t598-2122\t1\t877\t598-2122 Québec\t418\t647-1527\t1\t877\t647-1527 Joliette\t450\t753-7055\t1\t866\t753-7055 www.cecosol.coop 11 ARTICLES Gilbert Paquette* CAMILLE LAURIN: LE COURAGE ET LA DÉTERMINATION ! Dix ans déjà ! Dix ans que Camille Laurin nous a quittés ! Et pourtant, c\u2019est comme si c\u2019était hier, tant sa vision, ses valeurs, ses réalisations, son héritage ont marqué le paysage politique du Québec, et marquent encore ceux qui l\u2019ont côtoyé à un moment ou l\u2019autre de sa vie.Son amour du Québec, sa foi dans l\u2019indépendance de notre nation, sa soif de justice sociale, sa fidélité à ses engagements, son calme, sa détermination et son courage dans l\u2019action politique nous ont inspirés, ceux qui comme moi, étaient de la génération qui suivait, séparé par l\u2019âge, mais tellement proches de sa vision et totalement engagés avec lui dans ce vaste projet de nous donner un pays.Le soir du 15 novembre 1976, j\u2019étais avec lui sur la scène du centre Paul-Sauvé.Nous étions déterminés à faire naître ce pays.En novembre 1984, huit ans plus tard, nous étions, l\u2019un après l\u2019autre, dans un studio de Radio-Canada, expliquant notre démission d\u2019un conseil des ministres qui s\u2019engageait dans un soi-disant « beau risque » qui allait bloquer pour longtemps l\u2019avenir du Québec.* Ex-ministre de la Science et de la Technologie et président des Intellectuels pour la souveraineté (IPSO) 12 L'ACTION NATIONALE - avril 2009 Entre ces deux moments, j\u2019ai eu l\u2019honneur de collaborer à la plupart des grands projets de Camille Laurin : élaboration et la défense de la loi 101 ; préparation et mise en oeuvre de la politique scientifique du Québec, réforme de l\u2019Éducation, plan d\u2019informatisation des écoles.Je veux ici témoigner de quelques-uns de ces moments de l\u2019action politique de Camille Laurin qui ont marqué l\u2019histoire récente du Québec, mais aussi, je veux en dégager un certain nombre d\u2019enseignements pour la suite du chemin qu\u2019il nous reste à parcourir.Développement culturel et scientifique Les plus jeunes se rappelleront surtout du père de la Charte du français, le projet de loi 101, qu\u2019il a réussi à mener à bon port envers et contre tous.J\u2019en reparlerai plus loin.Mais je tiens à souligner deux autres réalisations d\u2019envergure qui prolongeaient cette vision.La politique de développement culturel du Québec, publiée en 1978, dans le prolongement de la loi 101 était une véritable entreprise de construction de la nation dont on aurait bien besoin aujourd\u2019hui.On y retrouvera une vision d\u2019une société de langue française qui intègre harmonieusement les besoins et les apports de ses minorités, de ses groupes sociaux et de ses régions.Camille Laurin y propose un objectif global à la société québécoise : « reprendre en main ses instruments collectifs d\u2019expression, tout en demeurant le creuset d\u2019un accueil généreux de multiples signes culturels : telle pourrait être la dynamique de développement qui garderait ouvert l\u2019avenir de cette culture (p.59) ».Cet idéal d\u2019une nation française, ouverte et accueillante, qui serait dynamisée par une nécessaire reprise en main de nos 13 L'ACTION NATIONALE - avril 2009 outils collectifs apparaît, encore aujourd\u2019hui, la justification et le fondement du pays du Québec à venir, surtout après l\u2019épisode récent de la commission Bouchard-Taylor, dont on attend toujours les suites qui ne peuvent, reconnaissons-le, qu\u2019être viciées par le statut de dépendance politique du Québec.Parlant de la minorité anglophone et des autres groupes ethnoculturels, malgré la bataille contre la loi 101 qu\u2019ils avaient menée l\u2019année précédente, le livre blanc affirmait : que les mesures proposées ne visent pas « à diminuer en quoi que ce soit leur indispensable participation à un projet collectif qui leur appartient en tant que Québécois.En s\u2019attachant avec plus de détails à leur spécificité, on ne veut que mieux situer les modalités d\u2019une authentique appartenance à notre société (p.64).» Cette politique globale menait à des mesures concrètes de soutien à la culture et à l\u2019économie, dont la création d\u2019un premier ministère de la Science et de la Technologie.En 1979, constatant le retard de la société québécoise en matière de recherche scientifique et l\u2019emprise du gouvernement canadien sur ce secteur vital de notre avenir culturel et économique, le ministre Laurin dotait le Québec de sa première politique scientifique, que le premier ministre me demanda par la suite de mettre en oeuvre, en conjonction avec le « Virage technologique » élaboré par Bernard Landry.Ici aussi, la politique québécoise de la recherche scientifique est traversée par ce qu\u2019on appellerait sans doute aujourd\u2019hui une « gouvernance souverainiste ».Camille Laurin y explique le retard du Québec.« Les raisons de cette infériorité sont maintenant connues : dépossession prolongée des leviers politiques et économiques, [.] longue période de pauvreté et 14 L'ACTION NATIONALE - avril 2009 de sous-développement, inconscience des pouvoirs publics, émergence pénible et tardive des institutions universitaires, prédominance du pouvoir économique anglophone alimentée d\u2019une façon privilégiée par les fonds fédéraux ».Il propose donc aux Québécois « une réappropriation de son pouvoir décisionnel en matière de développement scientifique (p.2-3) ».Malgré la crise économique qui frappait le Québec au début des années 1980, le gouvernement Lévesque jetait les bases d\u2019un ensemble d\u2019institutions et de programmes de soutient à la recherche et à l\u2019innovation technologique.L\u2019effort de rechercher et développement du Québec, qui avait stagné autour de 0,7 % de son PIB de 1961 à 1971, recommençait à progresser et arrivait à dépasser le niveau psychologique de I\t% au milieu des années 1980.Une prise de conscience et une certaine reprise en main s\u2019étaient réalisées.Le progrès s\u2019est poursuivi depuis.Cependant, même une « gouvernance souverainiste » ne change rien, ni à la Constitution, ni aux ressources financières et aux pouvoirs du Québec.En 2008, crise financière ou non, les interventions massives du gouvernement fédéral en recherche pèsent toujours lourdement sur les orientations du Québec, bouleversant les priorités des universités et des entreprises, privant le Québec de la nécessaire cohérence entre ses politiques technologiques, économiques et culturelles.Le rêve de Camille Laurin ne s\u2019est pas encore concrétisé.II\tpasse par le rapatriement de nos moyens collectifs dans ce domaine comme dans d\u2019autres.À nous de le mener à terme ! 15 L'ACTION NATIONALE - avril 2009 Le père de la loi 101 J\u2019en arrive maintenant à ce qui restera devant l\u2019histoire comme la réalisation principale de Camille Laurin : la Charte de la langue française.Au tout début de l\u2019année 1977, Camille m\u2019avait demandé de mettre sur pied un comité de députés pour travailler à l\u2019élaboration de la loi 101.J\u2019ai donc vécu toutes les étapes de l\u2019élaboration de la loi en comité.Il me déléguait parfois la présence des assemblées houleuses, notamment dans le West Island et dans les médias anglophones.Puis, nous sommes arrivés en commission parlementaire, au cours de l\u2019été 1977, pour l\u2019étude article par article, et finalement pour l\u2019adoption à l\u2019Assemblée nationale en août 1977.Ce moment nous a tous remplis de grande fierté et d\u2019enthousiasme en vue du référendum à venir.Celui que certains de nos collègues appelaient affectueusement « Camomille », à cause de ses habiletés d\u2019écoute et de conciliation divan, mais aussi de ses longs discours didactiques, Camille donc, contrairement à cette tisane apaisante, a drôlement réveillé le Québec ! Au-delà du contenu et des effets concrets de la loi 101 pour la protection et l\u2019essor du français, c\u2019est bien davantage le processus menant à son adoption qui a marqué notre histoire et jeté des bases solides pour l\u2019avenir.On peut parler d\u2019une véritable thérapie nationale.On sait qu\u2019avant 1977, dans ses écrits et dans son ouvrage Ma traversée du Québec, Camille Laurin avait souligné les blessures à notre âme collective, voire l\u2019attitude de fatalisme et de résignation qu\u2019y a imprimés une histoire largement privée du contrôle de nos choix collectifs.Dans la préface de ce livre, René Lévesque écrit de Camille Laurin : L'ACTION NATIONALE - avril 2009 [.] ce qu\u2019il nous apprend, c\u2019est la profondeur des obstacles psychologiques dont nous avons à tenir compte, ce terrible conditionnement de toute une société à son « p\u2019tit pain » et à ses « c\u2019est-pas-pire », cet amenuisement de l\u2019homme québécois auquel l\u2019histoire, nos vieilles élites traditionnelles et nos puissants manipulateurs du dehors ont tous contribué.C\u2019est là, en réalité, le seul empêchement sérieux de la normalisation québécoise.C\u2019est donc non seulement à la correction des iniquités faites aux francophones ou à une simple révision des lois linguistiques des gouvernements précédents, mais à une véritable thérapie nationale, menant à une prise en charge de son avenir comme peuple, que Camille Laurin avait décidé de convier la nation québécoise.Cela explique sa fermeté sur les principes, mais aussi sa souplesse sur les détails.La loi 101 n\u2019était pas une loi vengeresse pour le passé, c\u2019était une loi d\u2019émancipation pour l\u2019avenir, de santé collective, avec ses impacts économiques aussi bien que culturels et sociaux.Comme le dira plus tard Camille Laurin : « Je voulais une loi qui répare, qui redresse et redonne confiance, fierté et estime de soi à un peuple qui tenait à sa langue, mais qui était devenu résigné et passif.» Au caucus des députés, massivement solidaires de Camille Laurin, nous nous attendions à des réactions vives de la minorité anglophone et de certaines « élites » inféodées, mais la réaction d\u2019une partie du conseil des ministres et les réticences du premier ministre nous ont surpris et déçus, deux mois à peine après l\u2019extraordinaire victoire du 15 novembre 1976 et l\u2019enthousiasme qu\u2019elle avait généré dans la population francophone.Le débat a été long et difficile au conseil des ministres, présageant d\u2019un autre débat beaucoup plus difficile qui aurait lieu 8 ans plus tard.Certains ministres ont prétendu que la loi « créerait plus de remous qu\u2019une éventuelle déclaration 17 L'ACTION NATIONALE - avril 2009 d\u2019indépendance », que « le gouvernement allait trop vite et que la population ne pourra pas suivre », que le projet de loi « constituait en fait une éviction des anglophones du Québec ».Claude Morin affirmait que « la loi était outrancière.J\u2019avais peur qu\u2019on se casse la gueule et qu\u2019on se fasse retrousser par les tribunaux.Je n\u2019ai jamais été un partisan de la politique du pire » affirmait-il encore quelques années plus tard.Solidement partisan de la loi, Jacques Parizeau prenait les dispositions nécessaires pour parer à d\u2019éventuelles difficultés sur les marchés financiers.Quant au premier ministre, il expliquait publiquement « qu\u2019un peuple normal doté d\u2019un vrai pays n\u2019a pas besoin d\u2019imposer sa langue ».En somme, Lévesque était convaincu que quelques corrections à loi 22 suffisaient et que le problème se réglerait de lui-même lorsque le Québec serait souverain.Laurin, au contraire, affirmait qu\u2019elle était nécessaire maintenant et qu\u2019elle favoriserait l\u2019accession à la souveraineté.Ce débat n\u2019a rien d\u2019étonnant pour qui a suivi la trajectoire du Parti québécois depuis, mais en 1977, à l\u2019occasion de la loi 101, se révélait nettement deux visions de l\u2019action politique qui persistent encore aujourd\u2019hui.L\u2019une voudrait promouvoir la souveraineté par des expériences de prise en charge qui préfigurent et donnent le goût de se donner un pays, en gardant constamment le cap sur l\u2019objectif jusqu\u2019au moment où la majorité l\u2019appuyant serait acquise.L\u2019autre au contraire cherchait, et cherche encore et toujours à sécuriser la population, croyant ainsi faire plus facilement accepter des choix qui apparaissent exagérément difficiles.Ces réactions frileuses étonnent lorsqu\u2019on se rappelle que, bien avant en 1972, Camille Laurin, alors chef de la première opposition péquiste, avait déposé à l\u2019Assemblée nationale le projet de loi 91 qui faisait du français la langue officielle du Québec, restreignait l\u2019accès à l\u2019école anglaise aux enfants dont L'ACTION NATIONALE - avril 2009 les parents avaient étudié au Québec.Ce premier projet de loi donnait déjà un solide aperçu de ce qui allait constituer les fondements de la loi 101.En 1974, au moment de l\u2019adoption de la loi 22 du gouvernement Bourassa, René Lévesque, Camille Laurin et Jacques-Yvan Morin avaient présenté un contre-projet de loi qui indiquait de nouveau clairement les grandes orientations qu\u2019allait retenir la future Charte du français.Comment expliquer que le projet de 1977 ait provoqué la surprise et tant d\u2019opposition de certains ministres ?Sans doute la crainte des remous dans la population et la crainte de perdre le référendum de 1980 qui allaient s\u2019instaurer par la suite au conseil des ministres, comme l\u2019a bien expliqué depuis Martine Tremblay dans son livre Derrière les portes closes.Souple sur les modalités, inflexible sur les principes, Camille Laurin a maintenu le cap envers une partie de ses collègues, accueillant avec fatalisme les réactions anglophones, dont certains parlaient même de « génocide culturel » ; sa légendaire patience étant davantage mise à l\u2019épreuve par ceux qu\u2019il décrivait comme les « rois nègres francophones » qui présentaient à tort la loi comme une « politique discriminatoire ».Pendant que les médias anglophones pratiquaient leur journalisme de combat habituel, la presse francophone prudente, peu engagée comme toujours, lui donnait un appui mitigé ou offrait une opposition virulente dans le cas du Devoir de Claude Ryan.Malgré tout ce battage, mélange de craintes non fondées, de contre-vérités et de procès d\u2019intention, lorsque le projet sera adopté, le 26 août 1997, les sondages révèleront un appui de près des deux tiers des francophones du Québec à la Charte de la langue française.Cet appui ne s\u2019est jamais démenti par la suite, Camille Laurin recevant de nombreux honneurs et marques de reconnaissance, même des adversaires de la souveraineté, 19 L'ACTION NATIONALE - avril 2009 jusqu\u2019à la plus récente, il y a quelques jours, au siège de l\u2019Office de la langue française de la rue Sherbrooke, décernée à titre posthume par un gouvernement libéral.Contrairement aux catastrophes annoncées, la minorité anglaise n\u2019est pas disparue, loin de là, il n\u2019y a pas eu de fuites de capitaux et il n\u2019y a pas eu de mesures discriminatoires.Si les remous causés par la loi 101 ont été plus forts qu\u2019une éventuelle déclaration d\u2019indépendance, alors il n\u2019y a pas de mal à déclarer l\u2019indépendance ! Camille Laurin nous aura montré la voie de l\u2019affirmation, de la fidélité et de la résistance aux pressions.La souveraineté d\u2019un peuple ne se quémande pas, elle se prend.Son combat nous montre la voie devant les combats d\u2019aujourd\u2019hui pour le fait français, toujours menacé à Montréal, jusqu\u2019à l\u2019indépendance qui nous donnera enfin les moyens de consolider notre identité nationale.Fidèle à la nécessaire souveraineté J\u2019en arrive au dernier épisode dont je veux parler ici : la lutte pour la nécessaire souveraineté qui nous a réunis, 7 ministres et 3 députés, dont Camille Laurin et moi, contre le glissement du conseil des ministres et du Parti québécois vers le fédéralisme renouvelé qualifié alors de « beau risque ».C\u2019est un épisode douloureux dont il convient de parler avec respect à l\u2019égard des opinions et des gestes des deux côtés de la fracture qui a alors divisé le Parti québécois.Mais il est important d\u2019en parler, au bénéfice de la nouvelle génération d\u2019indépendantistes, en espérant contribuer à éviter que l\u2019histoire ne se répète.J\u2019ai mis en évidence la cohérence de l\u2019action politique du docteur Laurin, à travers la loi 101, à travers la politique de développement culturel, à travers la politique de la recherche 20 L'ACTION NATIONALE - avril 2009 scientifique, et aussi dans le projet de réforme scolaire qu\u2019il devait élaborer peu avant sa mutation aux Affaires sociales.Chacun de ces grands projets avait pour but la prise en charge progressive de notre avenir dans chaque domaine de la vie collective.Chacun préparait les mentalités aux gestes qu\u2019il faudra poser pour nous donner un pays.Aussi on ne sera pas surpris de la position extrêmement difficile mais ferme que le docteur Laurin a prise à l\u2019égard du beau risque, même si cela le mettait à nouveau en opposition avec un premier ministre qu\u2019il admirait et qu\u2019il aimait.On se rappellera qu\u2019à l\u2019élection de 1976, à l\u2019encontre du programme du parti adopté en 1973, M.Lévesque n\u2019avait demandé à la population qu\u2019un mandat de bon gouvernement, s\u2019engageant à ce que la question de la souveraineté fasse l\u2019objet d\u2019un référendum plus tard au cours du premier mandat.Le référendum perdu, à l\u2019élection de 1981, le gouvernement du Parti québécois, avait même promis de ne pas tenir de référendum au cours de son second mandat, s\u2019enfonçant ainsi dans la gouverne provinciale face à une crise économique qui aurait nécessité, comme maintenant, la pleine maîtrise de nos pouvoirs et de nos ressources financières.À l\u2019approche du congrès de 1984, qui devait être le dernier avant l\u2019élection de 1985, il fallait à nouveau clarifier la position du parti.Membre de l\u2019exécutif national, je préparai une résolution qui affirmait qu\u2019à la prochaine élection, un vote pour le Parti québécois serait interprété comme un vote en faveur de la souveraineté du Québec, les prochaines élections servant à faire un débat sur la souveraineté et à donner un mandat pour la réaliser à un futur gouvernement du Parti québécois.Cela n\u2019excluait pas un référendum si nécessaire au cours du mandat, mais requérait que le gouvernement et le parti fassent campagne sur la souveraineté et prennent par la suite les moyens d\u2019y parvenir. 21 L'ACTION NATIONALE - avril 2009 La résolution fut présentée au nom de l\u2019exécutif national avec l\u2019accord explicite de M.Lévesque, mais celui-ci se ravisa lorsque dans un atelier du congrès, Jacques-Yvan Morin, en toute sincérité, attaqua de front la résolution, la réduisant à un « crois ou meurs » arrogant et suicidaire qui revenait à dire à la population, « si vous n\u2019êtes pas d\u2019accord avec la souveraineté, ne votez pas pour nous ».Il avait évidemment à l\u2019esprit la baisse de popularité du gouvernement qui avait glissée en bas de 30 %.Pourtant, l\u2019appui à la souveraineté-association se situait autour de 45 % et on pouvait légitimement penser qu\u2019une campagne résolument indépendantiste avait du sens, même sur le plan électoral.Ça vous rappelle une situation récente ?Lorsque la résolution arriva en plénière, 9 ministres allèrent au micro des « pour » dont Jacques Parizeau et Camille Laurin sans qu\u2019il y ait eu au préalable de conciliabule entre nous.La résolution fut acceptée avec une très forte majorité.Le lendemain, Le Devoir titrait : « Le cabinet Lévesque sort divisé du débat sur la souveraineté au 9e congrès du PQ ».Dès la fin du congrès, les ministres qui souhaitaient au fond la mise en veilleuse de la souveraineté au cours de la prochaine élection se déchainèrent : « suicide collectif programmé », « antidémocratique ! ».Enfin, Pierre-Marc Johnson, que plusieurs voyaient comme prochain chef du parti s\u2019interrogeait : « comment un simple congrès peut-il définir la nature d\u2019une élection ?» De juin au début novembre, la scission s\u2019accentua, le clan Johnson et l\u2019entourage du chef se raccrochant à la position de Brian Mulroney qui proposait de réintégrer le Québec dans « l\u2019honneur et l\u2019enthousiasme » au moyen d\u2019une réforme constitutionnelle, laquelle avortera quelques années plus tard.Camille Laurin, lui, entreprit d\u2019utiliser sa crédibilité et sa force de persuasion pour rétablir les ponts.Il voulait convaincre le 22 L'ACTION NATIONALE - avril 2009 premier ministre et ses collègues que la prochaine élection devait constituer un moment charnière pour l\u2019accession du Québec à sa souveraineté.Il tentait d\u2019éviter le schisme appréhendé en proposant d\u2019inclure dans la plateforme électorale des engagements ne pouvant être réalisés que par un État souverain, telle une politique de plein emploi et de sécurité du revenu.On ferait ainsi porter la campagne à la fois sur la souveraineté et sur les moyens qu\u2019elle donnerait au Québec pour sortir de la crise économique et assurer son développement.Malgré une proposition de compromis en ce sens publiée le 10 novembre sous le titre « La nécessaire souveraineté », proposition appuyée par 12 ministres dont Camille Laurin, Jacques Parizeau, Bernard Landry, Pauline Marois et le soussigné, René Lévesque refusa tout net.Par sa déclaration du 19 novembre il affirmait que la souveraineté n\u2019a pas à être l\u2019enjeu de la prochaine élection « ni en totalité, ni en parties plus ou moins déguisées, ni directement, ni encore moins par une replongée dans la tentation de vouloir amorcer à la pièce quelque processus que ce soit.» Plus loin, il présentait la souveraineté comme un idéal lointain, « une suprême police d\u2019assurance », un objectif « que nous croyions si proche et totalement indispensable ».Cette position, Camille Laurin ne pouvait l\u2019accepter.Elle impliquait son départ du conseil des ministres.Par la suite, il entreprit de la combattre avec nous dans les assemblées de comté et jusque sur le parquet du congrès spécial de janvier 1985, convoqué pour défaire ce que le congrès de 1984 avait adopté.Cette fois, un tiers seulement des délégués appuyaient notre position.Nous allions fonder un mouvement, le Rassemblement démocratique pour l\u2019indépendance, qui favoriserait le retour de Jacques Parizeau à la tête du parti en 1989 et Camille Laurin allait à nouveau s\u2019engager en vue du référendum de 1995. 23 L'ACTION NATIONALE - avril 2009 Ce qu\u2019il reste à accomplir J\u2019ai rappelé cet épisode douloureux de l\u2019histoire du Parti québécois, pour souligner la constance, la ténacité et la fidélité de Camille Laurin à la cause de l\u2019indépendance du Québec.Le docteur Laurin n\u2019a pas fait carrière en politique.Il a plutôt consacré sa vie au service de la construction de notre pays.Démissionnant de son poste au moment de la prise de position de son chef, il déclarait « je ne suis pas venu en politique pour être ministre des Affaires sociales » et ce, malgré tout le temps qu\u2019il a consacré aux ministères qu\u2019il a occupés.Dans sa lettre de démission, il fonde sa critique de la position de M.Lévesque.Nourrie de liberté, se forgeant dans le risque et l\u2019expérience, [notre option] mène vers la maturité, l\u2019assurance et l\u2019épanouissement.C\u2019est là le plus grand mérite de l\u2019option souverainiste et le gage de sa réussite.Or, ce n\u2019est pas ce que dit votre texte.La souveraineté demeure présente comme objectif, mais comme un objectif de plus en plus lointain.Pour la prochaine élection, et peut-être pour les autres, il faut le mettre en veilleuse, ne pas y travailler, attendant passivement que le peuple québécois s\u2019y dirige de lui-même.Tout en assurant le premier ministre de son respect et de son amitié, il conclut : « en mon âme et conscience, par fidélité jamais démentie au programme du Parti québécois, je ne saurais me satisfaire de l\u2019option édulcorée et impuissante que vous nous proposez comme enjeu de la prochaine élection ».Quelque vingt ans plus tard, la même question se pose et les mêmes tensions sont à l\u2019œuvre.Le Parti québécois, et avec lui le mouvement souverainiste, continuera-t-il à s\u2019enfermer dans la gouvernance provinciale ou mettra-t-il résolument le cap sur ce pour quoi il a été créé.La réponse appartient à vous, jeunes indépendantistes qui, plus que jamais, rêvez d\u2019un pays. 24 L'ACTION NATIONALE - avril 2009 Jusqu\u2019à maintenant la démarche souverainiste s\u2019est plutôt caractérisée par son absence de détermination.Dans neuf élections sur les onze auxquelles le Parti Québécois a participé depuis sa création en 1968, dans toutes celles qui ont suivi celles de 1970 et de 1973, le Parti a fait campagne sur une plateforme électorale à réaliser dans le cadre fédéral actuel, comme gouvernement provincial.L\u2019alternative de proposer constamment la souveraineté à la population jusqu\u2019à une véritable décision majoritaire était vue, et est toujours vue par beaucoup au sein du parti comme non recevable devant le risque de perdre une élection.À ce compte, il aurait fallu ne pas créer le Parti québécois, car en 1968, l\u2019appui à la souveraineté était très minoritaire, même chez les francophones.Quant à la langue française, la grande œuvre du docteur Laurin a certainement ravivé la fierté nationale et demeure un rempart pour notre langue, malgré les attaques dont elle a été victime.Elle a aussi créé une génération de Québécois que l\u2019on a qualité « d\u2019enfants de la loi 101 ».Mais l\u2019identité nationale, qui s\u2019articule autour de notre langue et de nos valeurs communes reste fragile comme on l\u2019a constaté lors du débat sur les accommodements raisonnables.La minorisation des francophones progresse dans l\u2019ensemble du Canada et même à Montréal.Alors que le Québec fait face à un défi démographique sans précédent dû au vieillissement de la population, où il a besoin de l\u2019immigration, le pouvoir d\u2019attraction de l\u2019anglais supplante encore celui du français auprès des allophones au Québec.Quant à la souveraineté, le combat du docteur Laurin doit être mené à terme plus que jamais.Le peuple québécois se trouve, en ce début de 2009, à la croisée des chemins.Lorsqu\u2019on regarde tous les aspects de notre vie collective, on doit reconnaître que l\u2019indépendance nationale est plus urgente que 25 L'ACTION NATIONALE - avril 2009 jamais.Le régime politique actuel nous minorise, nous paralyse, nous enferme dans une dépendance à l\u2019égard d\u2019une autre nation qui est engagée dans la construction d\u2019un pays à son image.On pourrait multiplier les exemples.Sur le plan rationnel, les arguments pour l\u2019indépendance sont incontournables.Le chemin qu\u2019il nous reste à franchir n\u2019est pas surtout sur le plan rationnel.Il est d\u2019abord et avant tout psychologique.Nous avons besoin d\u2019une autre thérapie collective pour franchir le reste du chemin sur la base de nos réalisations passées, de nos défis collectifs à relever, de l\u2019urgence de prendre en main nos affaires, de notre volonté à témoigner de nous-mêmes devant l\u2019histoire et devant les autres nations.La peur de l\u2019échec est le principal obstacle à l\u2019indépendance.C\u2019est ce mur psychologique qu\u2019il nous incombe, nous souverainistes, de contribuer à abattre ! Un certain nombre de voies sans issues ont été explorées par le passé.Évitons de les parcourir encore.La calme détermination, la fidélité, la cohérence et la ténacité dans l\u2019action qu\u2019a incarnées Camille Laurin dans sa vie et dans son action politique nous indiquent la voie à suivre.Nous aurons besoin d\u2019autres Camille Laurin.Pierre Bourgault disait souvent : « lorsque deux générations de suite seront majoritairement pour l\u2019indépendance, celle-ci se fera.En regardant et en écoutant les jeunes indépendantistes qui nous ont invités aujourd\u2019hui à commémorer les réalisations de Camille Laurin, je suis convaincu que votre génération sera celle qui fera l\u2019indépendance ! ? 26 ARTICLES Jean-Yves Dugas* Histoire des gentilés VI LE GENTILÉ COMME MOTEUR DE L'IDENTITÉ** Si l\u2019on peut s\u2019interroger encore sur l\u2019importance des gentilés au Québec, il nous apparaît que lorsqu\u2019un tel sujet devient objet d\u2019étude dans le milieu universitaire, cet intérêt confère en quelque sorte ses lettres de noblesse audit domaine.Signalons, d\u2019entrée de jeu, la très sérieuse thèse de doctorat présentée par le linguiste allemand Wolfgang Schweickard à l\u2019Université de Trêves et publiée, en 1992, sous le titre « Deonomastik».Ableitung auf der Basis von Eigannamen im Franzosischen.Elle porte sur les dénomastiques, c\u2019est-à-dire les dérivés de noms propres - noms de lieux et de personnes notamment - et ménage un sort important au rôle des gentilés en français et en d\u2019autres langues romanes.L\u2019auteur souligne et commente de manière circonstanciée l\u2019expérience québécoise en cette matière, dont il note toute l\u2019originalité et le caractère d\u2019exemplarité.Dans cette foulée, s\u2019inscrit également la contribution de la linguiste suisse Eva Büchi qui, à l\u2019occasion du XVIIIe Congrès international des sciences onomastiques, qui s\u2019est tenu à Trèves en 1993, a présenté une importante communication sur les gentilés intitulée « Le traitement historique des déonomastiques dans la lexicographie fran- * Auteur, entre autres, du Répertoire de gentilés du Québec, Québec, Publications du Québec, 1987.** Dernier d'une série de six articles consacrés aux gentilés du Québec 27 L'ACTION NATIONALE - avril 2009 çaise », publiée dans Onomastik.Akten des 18.Internationalen Kongresses für Namenforschung (2002), sous la direction de Dieter Kremer.Dans ce texte, paru en allemand sous le titre « Stand und Perspektiven der wortgeschichtlichen Behandlung von Deonomastika in der franzosischen Lexikographie», cette dernière y met notamment en lumière que le gouvernement du Québec est le premier de la francophonie à se doter de critères d\u2019inclusion pour intégrer les gentilés dans les dictionnaires1.Elle examine par la suite de manière fort détaillée le sort de l\u2019article dans la formation des gentilés québécois sur la base de notre Répertoire des gentilés du Québec (1987) et en tire le constat d\u2019un fonctionnement original dans l\u2019ensemble des langues romanes.Dans la même veine, les linguistes montréalais Arnaud Gagneux et Robert Kapitan présentaient une communication sur « Les tendances morphologiques dans la formation des gentilés québécois » à l\u2019occasion du Colloque des étudiants en sciences du langage (CESLA), tenu à l\u2019Université du Québec à Montréal en 1999 et dont le texte est accessible sur le site Web de l\u2019UQAM.On y examine, entre autres, les règles de formation des gentilés dont on tire, un modèle à six volets : la dérivation simple (Boucherois), la dérivation allomorphique (Angevin), la troncation simple (Jeannois), la troncation avec permutation (Nord-Côtier), la troncation allomorphique (Dionysien) et la composition (Carougeois).La dérivation simple (Lavalois) et la troncation simple (Gruois) s\u2019avèrent être majoritaires, démontrant une tendance de simplification dans la suffixation lors de la création des gen-tilés au Québec.Plus récemment, l\u2019onomasticien allemand Elmar Eggert, dans une solide thèse doctorale, consacre à 1 Jean-Yves Dugas, « Modalités d\u2019inclusion et de traitement des gentilés, des adjectifs toponymiques et des dérivés de noms de personnes dans des dictionnaires de langue québécois », La lexicographie québécoise : Bilan et perspectives, Presses de l'Université Laval, 1986, p.233-258. 28 L'ACTION NATIONALE - avril 2009 notre répertoire de 1987 un développement qui retrace de manière condensée le traitement des gentilés au Québec, notamment en ce qui touche les règles de formation ayant cours et la répartition des divers suffixes mis à contribution.La similitude entre les règles de dérivation dégagées dans les corpus gentiléens québécois et français l\u2019amène à conclure que « la collection du répertoire de Dugas, la prise de perspective qu\u2019il adopte et son analyse nous soutiennent dans notre démarche (Eggert 2005, p.113) ».?Voilà, esquissés à grands traits, les moments charnières de l\u2019histoire d\u2019un phénomène de société unique et exceptionnel qui pousse un peuple, une collectivité à se nommer, à s\u2019identifier, à se distinguer, à se particulariser en tirant de l\u2019anonymat, exprimé par les formules relatives et non originales les gens de., les habitants de., les citoyens de., les résidents de., un fragment significatif de leur identité, de leur ipséité, de leur personnalité sociale.Parfois assimilée à un jeu d\u2019intellectuels en mal d\u2019originalité, la création de gentilés ou d\u2019adjectifs géographiques - et, par ricochet, leur consignation - doit, tout au contraire être envisagée comme le vecteur privilégié de la reconnaissance sur le plan collectif tout comme un exceptionnel moyen d\u2019enrichissement de la langue d\u2019un point de vue néologique.Ce phénomène cristallise et reflète le sentiment d\u2019appartenance des êtres à une communauté, à une collectivité dont il soude la solidarité et la fierté par le recours à la dénomination-étendard, à l\u2019appellation-fanion, à la désignation-armoirie.À la manière de la conquête d\u2019un coin de pays par une population qui doit trimer dur pendant la période de défrichement du sol, qui s\u2019organise lentement en une société structurée et hiérarchisée dotée de règles de fonctionnement 29 L'ACTION NATIONALE - avril 2009 respectées de l\u2019ensemble de ses membres, puis qui atteint son plein épanouissement grâce à la contribution de tous et chacun sous la conduite rassembleuse de dirigeants voués au bien commun, de même la gentilisation du Québec a connu des débuts modestes, le paysage gentiléen demeurant émaillé de touches dénominatives collectives éparses, peu nombreuses et désordonnées.Puis timidement, surtout à compter de la fin du XIXe siècle et du début du XXe siècle, le questionnement se fait jour par rapport au choix de telle forme plutôt que telle autre, de telle graphie à privilégier.Fin des années 1940 et début des années 1950 quelques rares ouvrages lexicographes ou d\u2019une venue comparable consignent, en nombre fort réduit, certains dérivés genti-léens.Avec les années 1980, la conscience dénominative du peuple québécois s\u2019éveille, une série de règles de formation nécessaires à la création d\u2019appellations précises et pertinentes sont dégagées et président à un vaste mouvement d\u2019identification entre 1980 et 1987 qui bénéficiera de la prise en charge par la Commission de toponymie et par nous-même de l\u2019encadrement de la création de formes nouvelles, d\u2019une assistance linguistique dans l\u2019opération des choix à effectuer, de la recherche de dérivés anciens comme de la consignation de gentilés récents et de la diffusion de la totalité du matériel gentiléen rassemblé.Ces années fastes, qui ont connu une effervescence et bouillonnement fébriles, constituent sans exagération l\u2019âge d\u2019or de la désignation collective au Québec.La vitesse de croisière du phénomène atteinte, il ne restait plus aux lexicographes, aux géographes, aux toponymistes et autres intervenants culturels qu\u2019à prendre acte de cette précieuse facette du patrimoine collectif de tout un peuple par l\u2019intégration de ces déonomastiques dans les dictionnaires aussi bien de France, quoique dans une moindre mesure, que du Québec et dans les ouvrages culturels qui prennent pour objet la langue et la toponymie notamment, bref l\u2019onomastique. 30 L'ACTION NATIONALE - avril 2009 Il ne faudrait cependant pas croire que la carte géographique gentiléenne est désormais figée.Au contraire, de nouveaux noms d\u2019habitants parviennent régulièrement à la Commission de toponymie et nous poursuivons nos investigations dans tout le champ désignatif extramunicipal.Désormais, tout dictionnaire de langue publié au Québec ne pourra faire l\u2019économie des gentilés et des adjectifs géographiques et devra, sous peine d\u2019être considéré comme incomplet, en incorporer une certain nombre tant dans la nomenclature que dans une liste en annexe, la quantité demeurant fonction de l\u2019ampleur de l\u2019ouvrage et de la philosophie du lexicographe.En définitive, c\u2019est comme moteur de l\u2019identité d\u2019un groupe humain et, partant, à titre d\u2019élément patrimonial, que le gentilé revêt toute son importance.Or, au sens strict, voire littéral, le patrimoine est le bien laissé par le père - on y reconnaît le latin pater, patris « père » - et, selon une signification plus large, l\u2019héritage multiforme qu\u2019une communauté lègue à ses descendants.Si l\u2019on songe d\u2019abord à des objets matériels tels des édifices, des monuments, des meubles, des instruments aratoires, des vêtements, en guise d\u2019éléments constitutifs du patrimoine, on doit également prendre en considération le volet culturel constitué de coutumes, d\u2019œuvres littéraires, de récits oraux, de chansons, de mots, de blasons populaires, etc.Sous cet aspect, le gentilé demeure l\u2019une des facettes les plus précieuses de la mémoire collective d\u2019une communauté.Sa pleine intégration à la langue et aux ouvrages qui la consigne démontre à l\u2019envi que les Québécois l\u2019ont admirablement compris.? 31 ARTICLES Pierre Serré* L\u2019abstentionnisme et les institutions politiques du Québec LA VRAIE NATURE DE L'ADQ Les principales institutions politiques québécoises sont un héritage du conquérant anglais adapté aux couleurs locales.Notre régime parlementaire préconise une concentration extrême des pouvoirs.Il s\u2019agit d\u2019une « régime pour élites » protégé par un élément principal, le mode de scrutin majoritaire.Le Québec, comme le Canada d\u2019ailleurs, est toujours gouverné par un parti minoritaire aux voix, ne disposant souvent même pas de 40 % des voix.Cette aberration démocratique n\u2019est fonctionnelle que parce qu\u2019elle dispose d\u2019un mécanisme transformant le parti vainqueur en parti majoritaire aux sièges.C\u2019est ce qui le rend capable de prendre des décisions.La prise de décision devient du coup elle-même questionnable : des gouvernements dirigés par une faction minoritaire aux voix peuvent-ils être légitimes démocratiquement ?Pis encore, il arrive de temps à autres que le second parti aux voix dispose de plus de sièges que le premier parti et qu\u2019il forme ainsi le gouvernement.Il est également la règle que les partis disposant de moins de 20 % des voix en soient réduits à une représentation symbolique.En bout de ligne, ces gouvernements ne sont légitimes qu\u2019en vertu de la reconnaissance de leur légitimité par les partis d\u2019opposition.Pour le plus grand malheur des citoyens, tous les partis d\u2019opposition rêvent d\u2019en faire autant, c\u2019est-à-dire de gouverner seuls et sans partage.* Ph.D.sc.politique, pierre.serre@sympatico.ca 32 L'ACTION NATIONALE - avril 2009 Au sein de ces gouvernements, la toute puissance des chefs, qui font et défont les carrières politiques, ne se réalise que grâce à l\u2019appui de leurs troupes.Cet appui, ils vont le chercher dans la ligne de parti, plus particulièrement lorsque le parti est au pouvoir.Elle est alors âprement défendue par les ministres comme par les simples députés.Le discours bêtement partisan est au cœur de la stabilité politique de nos gouvernements.Chaque député qui défend aveuglément son propre parti s\u2019érige en défenseur de son chef.En contrepartie, chacun perd naturellement l\u2019estime des électeurs en général, non sans disséminer au passage des attitudes politiques valorisant le pouvoir et la soumission, et distiller un message hostile aux revendications diverses venues du peuple.La suprématie des rois élus sur les autres représentants est une absurde inversion des principes démocratiques fondamentaux que le peuple paie cher.Le discours partisan évince l\u2019intelligence des débats à tous les niveaux de décision, enraye le développement d\u2019attitudes et de réflexions sur l\u2019éthique et la légitimité des gestes posés par les élus, réduit au minimum la culture politique des électeurs, introduit des comportements réactionnaires où les intérêts reconnus par les tout-puissants premiers ministres sont toujours les premiers susceptibles de trouver leur aboutissement.Qui plus est, les chefs tendent à régner d\u2019abord pour eux-mêmes.Ils considèrent l\u2019État, ses institutions et ses ressources comme autant d\u2019outils pour atteindre leurs propres objectifs.Dans l\u2019exploitation des ressources du territoire, les premiers ministres ordonnent à l\u2019État de s\u2019allier aux exploitants et profiteurs de tous acabits.Les citoyens qui refusent une centrale nucléaire ou au charbon, qui s\u2019opposent au développement incontrôlé de l\u2019éolien ou de l\u2019hydro-électri-que tantôt par l\u2019État, tantôt par des étrangers, qui réclament 33 L'ACTION NATIONALE - avril 2009 l\u2019égalité des chances et la révision de la taxation, la protection du français, des forêts, de l\u2019eau ou de la morue, qui posent des questions sur l\u2019immigration, sur l\u2019éthique des élus, qui exigent des comptes de la part de la Caisse de dépôt et placement et de Loto-Québec et de ses casinos se trouvent d\u2019office dans l\u2019opposition, rarement au pouvoir.Seule une mobilisation des citoyens et un parti basé sur cette mobilisation sont susceptibles de tempérer un moment ces tendances de fond inhérentes à la concentration des pouvoirs.Dans un tel régime, il va de soi que les citoyens entretiennent peu ou pas d\u2019estime pour les députés ou les ministres moyens.Cela est d\u2019autant plus vrai que ces derniers représentent d\u2019abord l\u2019État plutôt que les électeurs, et davantage encore quand les principaux partis ne présentent aucune vraie différence dans leurs attitudes envers les représentations des groupes d\u2019intérêt.Quand un dollar égale un vote, quel que soit le parti, il est conséquemment normal pour les électeurs, a fortiori dans les régions exclues de la compétition électorale - qui rassemblent 35 % des électeurs -, d\u2019être ignare politiquement ou de développer une culture de victime ou d\u2019exclusion face au pouvoir.Il est aussi normal de s\u2019abstenir quand les principaux partis font blanc bonnet, bonnet blanc.Le sens de l\u2019abstentionnisme Le régime québécois de concentration du pouvoir - la suprématie absolue du premier ministre et de son gouvernement sur l\u2019ensemble des élus - favorise les partis opportunistes et soumis aux diktats des groupes d\u2019intérêts.Il produit en contrepartie un électorat dépolitisé en profondeur, qui tend à rejeter la politique jusqu\u2019à ce que, scandales après scandales, le besoin de changement l\u2019emporte sur le cynisme et l\u2019abandon. 34 L'ACTION NATIONALE - avril 2009 Depuis cinquante ans, le Québec n\u2019a connu que de très courtes périodes où la mobilisation citoyenne a pu contrebalancer le pouvoir des élites et influer sur les décisions gouvernementales.La Révolution tranquille du début des années soixante en compte quelques épisodes.Après avoir été porté par le PLQ, les espoirs démocratiques ont ensuite été portés par le Rassemblement pour l\u2019indépendance nationale, puis par le PQ.Le premier mandat péquiste de 1976 à 1981, sous la direction de René Lévesque, a été profondément empreint de mobilisation citoyenne.On ne doit toutefois pas oublier que le chef lui-même s\u2019est toujours montré rébarbatif face au militantisme autant qu\u2019à l\u2019idée de programme de parti.La courte embellie que fut le passage de Jacques Parizeau au poste de premier ministre, en 1994-1995, est un autre de ces épisodes.Toutefois, les événements référendaires passés, M.Parizeau démissionnaire, le PQ a poursuivi avec vigueur son évolution vers le conformisme sous le règne de Lucien Bouchard, si bien que le parti a aujourd\u2019hui perdu les traits propres aux partis basés sur un programme et sur le militantisme.Depuis 1970, l\u2019abstentionnisme fut réduit à sa plus simple expression lors des référendums et des élections à forte teneur nationaliste, c\u2019est-à-dire porteurs de changements de statut politique ou de changement dans l\u2019organisation du pouvoir au Québec et au Canada.Tels ont été les élections du PQ en 1976, en 1981 et en 1994, les référendums de 1980 et de 1995.Depuis 1995, avec l\u2019échec référendaire et ses suites sous la gouverne de Lucien Bouchard, le Québec s\u2019est engouffré dans une profonde crise de légitimité et de représentation d\u2019où sont sortis les plus faibles gouvernements de l\u2019histoire moderne du Québec.Avec 24 % des électeurs inscrits pour le PLQ de Jean Charest et 43 % d\u2019abstentionnistes en 2008, aucun gouvernement majoritaire n\u2019a disposé d\u2019aussi faibles appuis populaires, en particulier chez les francophones.On pourrait presque croire que les 35 L'ACTION NATIONALE - avril 2009 dirigeants libéraux cherchent autant à plaire à leurs appuis hors Québec qu\u2019à leurs appuis au Québec.La progression de l\u2019ADQ et de l\u2019abstentionnisme a puisé à l\u2019aliénation croissante de l\u2019électorat.Les liens entre les comportements réels et l\u2019interprétation historique : la nature de l\u2019ADQ On ne peut qualifier de « conservatrice » l\u2019ADQ de Mario Dumont.Le parti ne recouvre effectivement pas un courant idéologiquement cohérent qui vise d\u2019abord le démantèlement de l\u2019État pour mieux laisser libre cours à l\u2019emprise des élites économiques sur les affaires publiques.Dans les typologies courantes des partis politiques, l\u2019ADQ serait plutôt un parti de type « populiste ».Comme de fait, les quelques études existantes ont révélé que l\u2019ADQ ne perçait pas auprès de l\u2019élite financière et économique du Québec.En revanche, elle trouvait ses meilleurs appuis auprès des jeunes hommes peu politisés vivant hors de Montréal.Moins cohérente idéologiquement que le PLQ (comme le montrait ses amples mais simplettes revendications de pouvoir au lendemain des échecs constitutionnels de Meech et de Charlottetown du début des années quatre-vingt-dix), sans projet clairement défini tant sur le plan national et constitutionnel que sur le plan social, l\u2019ADQ n\u2019a jamais eu d\u2019autre voie de sortie que de tenter de se rallier tous les laissés pour compte en misant notamment sur de virulentes attaques contre l\u2019intervention de l\u2019État et contre l\u2019État-providence.Elle s\u2019est donc faite, au fil des ans, le parti défenseur du « gros bon sens » face au pouvoir des élites quelles qu\u2019elles soient.Or il se trouve que les partis dominants actuels, PLQ et PQ, sont entre les mains d\u2019élites concentrées géographiquement dans la région montréalaise.Ces dernières ne cessent de se concurrencer l\u2019une l\u2019autre pour obtenir l\u2019appui des laissés 36 L'ACTION NATIONALE - avril 2009 pour compte : il s\u2019agit là du principe essentiel qui caractérise la dynamique électorale actuelle.Dans le jeu partisan, même au centre de toutes les attentions, les laissés pour compte restent sans pouvoir.Les principaux partis sont dirigés depuis Montréal.Ce sont donc des élites montréalaises qui partent à la conquête du Québec hors Montréal et qui le font paradoxalement sans courtiser l\u2019électorat montréalais.Parce qu\u2019ils sont concentrés dans les régions francophones, les laissés pour compte disposent dans la région de Québec d\u2019une population suffisamment importante et homogène pour y permettre la constitution d\u2019une « troisième voie québécoise ».Cela est le cas au moins depuis le début des années soixante-dix, alors que l\u2019Union nationale et les Créditistes y dominaient.En définitive, le seul parti idéologiquement conservateur du Québec reste le PLQ.Bien qu\u2019à droite, l\u2019ADQ n\u2019en est qu\u2019une pâle copie.La place de l\u2019ADQ dans le système de partis québécois Quelle était la place de l\u2019ADQ dans les choix des Québécois depuis 2002 ?Ce parti a bel et bien bourgeonné de 2002 jusqu\u2019en 2007, mais le portrait change selon que l\u2019on reporte le vote en faveur de l\u2019ADQ sur le total des votes valides ou sur l\u2019ensemble des électeurs inscrits.Dans le premier cas, le parti est passé progressivement de 6 % à 31 % du total des votes valides pour ensuite brusquement se contracter en 2008 en retombant à 16 %, soit à peu près son niveau de 1998 (18 %).Ici, les perceptions de tous et chacun sont certes affectées par les effets déformants du mode de scrutin majoritaire, lequel n\u2019a jamais traduit les appuis adéquistes en une proportion correspondante de sièges : cette proportion a ainsi atteint 1 % en 1994 et en 1998, puis 6 % en 2003, 33 % en 2007, puis descente catastrophique à 6 % en 2008.Sauf en 2007, l\u2019ADQ a toujours été gravement sous-représentée à l\u2019Assemblée nationale. 37 L'ACTION NATIONALE - avril 2009 Il serait par ailleurs hasardeux de surestimer le vote adé-quiste en ne s\u2019en tenant qu\u2019aux votes valides : lorsque le vote pour l\u2019ADQ est reporté sur le total des électeurs inscrits, le parti obtient alors son sommet en 2007 avec 22 % des électeurs inscrits.Il n\u2019a pour le reste dépassé les 10 % qu\u2019une seule autre fois en cinq élections de 1994 à 2008, soit 13 % en 2003.En 2008, ses appuis dépassaient de peu les 9 %.Quant à l\u2019abstentionnisme, partant de 20 % en 1994, il augmente à peine en 1998 à 23 %, puis atteint un autre palier en 2003 et 2007, avec 30 %.Il continue ensuite à augmenter en 2008 en atteignant 43 %.En d\u2019autres termes, l\u2019augmentation du vote de l\u2019ADQ ne s\u2019est pas faite en parallèle à l\u2019augmentation de l\u2019abstention.Il en découle que celle-ci a augmenté pour d\u2019autres raisons que le vote adéquiste.Amalgamer l\u2019abstentionnisme au vote adéquiste n\u2019apparaît pas pertinent.Mais l\u2019amalgame semble toutefois tenir davantage la route quand les votes de l\u2019ADQ et les abstentions sont additionnés.L\u2019augmentation est alors nettement plus linéaire, renvoyant à des causes structurelles.À l\u2019analyse, l\u2019aliénation des électeurs et le renforcement du sentiment d\u2019anomie, d\u2019impuissance, est le fait marquant de l\u2019évolution post-référendaire.Rappelons au passage l\u2019importance du mouvement indépendantiste de 1995, lequel fut suivi du vide absolu sur le plan constitutionnel en réponse aux assauts massifs du gouvernement fédéral.Une compréhension de l\u2019histoire contemporaine du Québec supportée par les faits L\u2019histoire du Québec depuis 1945 est celle d\u2019un peuple qui, à l\u2019instar de tous les autres peuples des sociétés occidentales tout au moins, s\u2019est instruit et s\u2019est enrichi.Ce peuple s\u2019est mis à la recherche de plus de justice sociale et il a, pour cela, pris les moyens pour y arriver : la modernisation de son État 38 L'ACTION NATIONALE - avril 2009 national.La Révolution tranquille est ce moment de notre modernisation politique.Elle comportait naturellement la mise sur pied d\u2019un État doté des outils nécessaires à l\u2019élaboration et à l\u2019administration de programmes sociaux en fonction de normes universelles, cela par une fonction publique qualifiée aux pouvoirs étroitement balisés.Quant à l\u2019endettement de l\u2019État, dès que le principe fut avalisé, quelque part dans l\u2019Amérique des années trente, il est devenu la norme partout en Occident et le Québec n\u2019y a pas échappé.Si la recherche de plus de justice sociale était bonne pour les individus, elle l\u2019était aussi pour les minorités nationales.Partout en Occident, les mouvements nationalistes sont entrés en une phase de réveil politique au cours des années 1950-1960.Catalans, Basques, Bretons, Corses, Irlandais et d\u2019autres se sont manifestés plus ou moins démocratiquement selon les conditions d\u2019expression qui leur étaient imposées par l\u2019État dans lequel ils évoluaient.Au Québec, les années cinquante ont vu émerger un mouvement indépendantiste parallèlement à l\u2019expression d\u2019un courant d\u2019inspiration socia-le-démocrate.Leur conjonction devait permettre l\u2019arrivée au pouvoir du PLQ de Jean Lesage en 1960 et l\u2019enclenchement de la Révolution tranquille.Cette union réformiste franco-anglaise au sein du PLQ, qui exigeait que soient corrigées les injustices faites aux francophones dans et par leur propre État, prit peu de temps pour éclater.Il fallait le Parti québécois.René Lévesque a surfé sur cette nécessité.Après le PLQ au début de la Révolution tranquille, le PQ fut le parti qui put canaliser les énergies réformatrices en son sein.L\u2019ADQ n\u2019a quant à elle rien de cette capacité réformatrice.Elle est plutôt symptôme de la crise de légitimité et de représentation issue de l\u2019évolution du PQ et du PLQ, un vote plus ou moins informe et incohérent qui n\u2019exprime qu\u2019un mouvement de protestation.Quant au PQ, diverses 39 L'ACTION NATIONALE - avril 2009 tendances plus ou moins sociales-démocrates, plus ou moins nationalistes et plus ou moins réformatrices en son sein se sont toujours battues contre d\u2019autres courants tenant davantage au pouvoir et nettement plus frileux face au changement.Les conservateurs et les nationalistes traditionnels, auxquels se réfère souvent Mathieu Bock-Côté par exemple, n\u2019ont pas fait la Révolution tranquille, ni le PQ des années Lévesque, ni même poussé l\u2019audace jusqu\u2019à l\u2019indépendance sous Parizeau.Bien au contraire, ils ont cherché à refroidir les ardeurs des réformistes sociaux-démocrates et nationalistes, réduit toute l\u2019action du PQ à la simple indépendance et celle des militants au recrutement et au financement.Ils en ont évacué l\u2019idée de justice sociale.Si l\u2019abstentionnisme a si durement frappé le paysage politique du Québec post-référendaire, il l\u2019a fait en vertu de ce qu\u2019aucun des principaux partis ne porte plus ces élans réformateurs en quête de plus de justice sociale et nationale et de ce que l\u2019aire de liberté est parfaitement contrôlée par les élites économiques avec la pleine collaboration des élus.Il est ainsi abusif de relier étroitement l\u2019abstentionnisme au conservatisme.Cela ne peut se faire que par un jugement a priori qui cherche à établir que ce conservatisme est une force réelle et déterminante.Voilà donc une vision des choses qui consiste à construire des représentations du monde politique appuyées sur des présomptions philosophiques plutôt que sur les faits.Or il se trouve que ce conservatisme, plus imaginé que réel, n\u2019a jamais porté quelque changement qui ait fait évoluer le Québec vers plus de justice sociale, le vrai moteur de changement tant des sociaux-démocrates que des nationalistes et des indépendantistes.L\u2019analyse des résultats électoraux montre bien qu\u2019il n\u2019y a pas une telle chose que la montée en puissance d\u2019un mouvement conservateur.? 40 L'ACTION NATIONALE - avril 2009 « Jean Charest ne sera pas chef du PLQ à la prochaine élection », dit-on.La rumeur enfin expliquée : OD t-E RENDEMENT, l£ rendement, u rendement; le rendement; LE RENDEMENT.°o n 41 ARTICLES Pierre Vadeboncoeur LE DILEMME APPROCHE Je sais depuis 1963 que l\u2019indépendance du Québec est la seule solution d\u2019avenir pour les Québécois.Rigoureusement la seule.Il n\u2019y en a pas d\u2019autre, quoi que puissent prétendre ceux qui, de bonne ou de mauvaise foi, travaillent contre.Il est rare qu\u2019une société arrive à une situation où le choix entre disparaître et durer se pose en quelque sorte absolument.L\u2019histoire, qui semble se poursuivre tant bien que mal, recouvre longtemps ce radical dilemme.Les opportunistes profitent de notre durée apparente.Elle leur permet de faire leurs petites affaires et même ils cherchent à démontrer par leur activité, notamment politique, que le temps historique continuera pour nous comme jadis, comme maintenant.Ils n\u2019aperçoivent d\u2019ailleurs pas que la fatalité, dans les conditions actuelles, entraîne tranquillement mais inexorablement le peuple québécois vers sa perte.Nous sommes déjà bien avancés sur ce chemin, ce que recouvre et cache la banale poursuite des choses au jour le jour telles qu\u2019elles existent.Les coordonnées de l\u2019histoire sont déjà telles pour nous qu\u2019à moins que le souverainisme ne se réalise dans un avenir prévisible, à terme nous sommes perdus. 42 L'ACTION NATIONALE - avril 2009 Situation rare : nous pouvons déjà entrevoir clairement cet avenir comme s\u2019il était sur le point d\u2019advenir.Il s\u2019appelle fatalité et celle-ci nous rejoindra à moins du virage majeur que serait l\u2019indépendance.Nous le savons, mais en même temps, si l\u2019on peut dire, nous l\u2019ignorons.Le présent obnubile cette éventualité en grande partie.Cependant, dans cette inconscience relative, comment expliquer le pourcentage à peu près constant de citoyens ayant opté pour le souverainisme et se maintenant dans cette opinion contre vents et marées, d\u2019une décennie à l\u2019autre, comme une masse curieusement inébranlable ?C\u2019est étrange.Voilà un phénomène en soi, une sorte d\u2019anomalie particulièrement significative.Pourquoi cette persistance à travers tous les aléas de la politique ?Pourquoi la politique ne dissout-elle pas cette cohésion, cette espèce d\u2019unanimité partielle apparemment à toute épreuve ?Il faut pour cela que l\u2019idée de la fin historique des Québécois et du Québec soit malgré tout bien profonde dans une large partie de l\u2019opinion publique.Il faut donc que cette masse sente d\u2019instinct que la souveraineté serait pour nous la seule solution d\u2019avenir.40 % de la population québécoise, soit donc environ 50 % des francophones, pourcentage poussé à plus de 60 % lors du référendum de 1995, c\u2019est un bloc, soit dit sans jeu de mots.La caractéristique d\u2019un bloc, c\u2019est la persistance.C\u2019est la durée.Cette cohésion est un phénomène politique en soi.Il mérite d\u2019être étudié spécifiquement.On risque de ne rien comprendre à notre histoire des quarante dernières années si l\u2019on n\u2019accorde à cette donnée particulière, dominante, distincte et apparemment irréductible une attention toute spéciale. 43 L'ACTION NATIONALE - avril 2009 Malgré défaites, demi-succès, très longues périodes de latence, le souverainisme, qui n\u2019avance pas au point de l\u2019emporter, ne recule pourtant pas.Ce fait devrait retenir tout observateur.L\u2019enjeu de l\u2019indépendance est sans doute non seulement capital, mais perçu comme ultime.D\u2019où diverses conséquences sur le terrain.Le Bloc, absolument dominant au Québec quoique sans avenir vers le pouvoir.Le parti libéral fédéral, essayant avec difficulté de se refaire.Le parti libéral provincial, en sursis, au pouvoir comme par hasard.Le Parti québécois, solide malgré un fléchissement circonstanciel qui l\u2019a mis rudement à l\u2019épreuve.L\u2019indépendantisme, relativement indemne et survivant à ses déboires.On peut dire, sans exagérer, que le souverainisme est l\u2019angle principal de la politique au Québec.Il y a là quelque chose de tout à fait central et d\u2019inamovible.C\u2019est sans doute parce que le sort historique du Québec et des Québécois est vraiment en jeu.Le pourcentage de 40 %, stable, montre que les francophones au Québec, pour la moitié d\u2019entre eux, réagissent sur cette question comme un seul homme.Cette masse ne fond pas.Cela doit bien signifier quelque chose.Voilà l\u2019équivalent d\u2019une volonté expresse et déclarée.Seul le fait d\u2019une conscience peut-être diffuse mais forte rend compte de cet entêtement démocratique, qui est comme une fixation.N\u2019importe qui jugerait qu\u2019il y a là quelque chose d\u2019étonnant en effet.Le contraire de l\u2019électoralisme explique sans doute ce comportement.On doit tenir ce dernier pour une manifestation contemporaine de notre sentiment patriotique, continu depuis la Conquête. 44 L'ACTION NATIONALE - avril 2009 On peut juger cela déraisonnable, mais, rien à faire, notre mauvaise volonté persistera.Celle-ci ne repose pas sur une spéculation abstraite comme c\u2019était le cas pour l\u2019idéologie de Trudeau.Le peuple comprend parfois intuitivement les situations.Alors, il ne démord pas facilement des conclusions qu\u2019il tire pour ainsi dire de son subconscient politique.Dites ce que vous voulez, mais le souverainisme tient ! Ce dernier n\u2019est pas une simple idée qui flotterait dans l\u2019univers des idéologies.Il s\u2019agit d\u2019une volonté, présente dans les masses, attestée par les sondages et bizarrement plutôt stable.Songez de plus qu\u2019elle ne s\u2019appuie pas sur les intérêts particuliers des individus, contrairement à ce qui est si évident chez les libéraux.L\u2019opinion publique indépendantiste est désintéressée par essence.Le cas, qui dure depuis quarante ans, est unique.On n\u2019écartera pas cela du revers de la main.Une portion du peuple a conscience, fût-ce obscurément, que dans la partie qui se déroule se joue notre existence collective, à laquelle l\u2019individu est rattaché par des liens de tous ordres, politique, social, culturel, sentimental.Il n\u2019y a pas de jeu pour des possibilités diverses dans ce contexte.L\u2019histoire nous pousse vers un dilemme tranché, à quoi se résoudra finalement notre problème politique.Il faudra faire un choix en conséquence.En fait, il faut déjà choisir. 45 L'ACTION NATIONALE - avril 2009 Ce qui est clair, comme je disais au début, c\u2019est que seule l\u2019indépendance pourrait empêcher notre échec historique et prévenir les conséquences incalculables d\u2019un tel échec.Mais il y a une grande distance entre cette idée, irréfutable à mon avis, et les conditions de sa réalisation.D\u2019un côté, un absolu.De l\u2019autre, des difficultés que peu de gens mesurent.On se contente plutôt de jeter une espèce de pont entre le but et les moyens sommairement envisagés pour l\u2019atteindre.On n\u2019est pas très réaliste dans cette histoire, ni très exigeant concrètement.Là se manifeste une certaine faille dans la pensée.L\u2019indépendance a beau être la seule issue envisageable, il ne s\u2019ensuit pas que l\u2019histoire concrète, telle qu\u2019elle va, nous portera aisément vers cette éventualité.Il faut absolument s\u2019en aviser.? 46 ARTICLES Gilles Rhéaume* Rosaire Morin 1922-1999 ROSAIRE MORIN, TEL QUE JE L\u2019AI CONNU Rosaire Morin nous a quittés le 14 avril 1999.Il y a précisément dix ans de ce triste jour en ce printemps 2009.Celui qui fut, entre autres, Chancelier de l\u2019Ordre Jacques-Cartier, fut aussi sans nul doute possible, l\u2019un des plus grands Patriotes de sa génération.Seule la publication d\u2019une biographie substantielle rendra vraiment justice à l\u2019exceptionnelle œuvre d\u2019éducation nationale qui fut celle de ce fils de Saint-Honoré dans le Témiscouata, né en 1922.D\u2019ici là, voici quelques fragments des impressions que j\u2019ai ressenties au fil des années en côtoyant au quotidien ce géant du mouvement québécois.J\u2019ai entendu parler de Rosaire Morin bien avant que de l\u2019avoir rencontré.Dès mon arrivée dans les années 1970, dans les murs de la Maison Ludger-Duvernay, au 82, rue Sherbrooke Ouest, cet ancien Club de réforme du Parti libéral que la SSJB venait d\u2019acquérir, souvent son ombre se profilait dans les conversations et les réunions.Tout le monde évoquait Rosaire Morin, cette force un peu occulte et fort originale qui répondait irrémédiablement au téléphone, peu importe l\u2019heure, avec un tonitruant « BONSOIR » qui lui servait aussi d\u2019introduction avec toutes les personnes qui le rencontraient.Rosaire Morin gardait son « BONJOUR » * Membre honoraire de la Ligue d\u2019action nationale Al L'ACTION NATIONALE - avril 2009 en réserve jusqu\u2019à l\u2019indépendance nationale.« Il fait noir au Québec », disait-il avec sa voix de stentor.Il me faudra une bonne dizaine d\u2019années avant d\u2019être formellement convoqué devant celui qui, disait-on, avait fait éclater l\u2019Ordre de Jacques Cartier, alors que L\u2019Action nationale était à l\u2019époque aussi le bulletin de liaison des membres québécois de La Patente.Dans cette perspective, une relecture des numéros de la revue des années 1960 pourrait en surprendre plusieurs.Quiconque songe à Rosaire Morin voit alors se succéder dans son esprit les différents lieux de son engagement national qui s\u2019est déployé sur plus d\u2019un demi-siècle.La nomenclature des groupes et des instances qui bénéficièrent de son militantisme, illustre à elle seule toute l\u2019évolution du mouvement nationaliste canadien français puis de l\u2019indépendantisme québécois : les Jeunes Laurentiens, les Commandeurs de l\u2019Ordre de Jacques-Cartier, le Conseil d\u2019expansion économique, les États généraux du Canada français, L\u2019Action nationale et aussi Hydro-Québec, la Fondation Lionel-Groulx, le Conseil supérieur de l\u2019éducation, le hockey mineur etc.Toute une vie consacrée au service des intérêts supérieurs de la Nation dans toutes les sphères de l\u2019activité québécoise.Les Jeunes Laurentiens Il fit ses débuts nationalistes chez les Jeunes Laurentiens, dont il deviendra organisateur national et secrétaire avant d\u2019accéder à la présidence de ce regroupement de jeunes Patriotes, de 1943 jusqu\u2019à la dissolution du groupe en 1950.Sur ce groupe singulièrement présent durant les années 1940 et sur l\u2019importance de son action, il faut lire le mémoire de maîtrise en histoire de David Rajotte intitulé « Les 48 L'ACTION NATIONALE - avril 2009 Jeunes Laurentiens.Jeunesse, militantisme et nationalisme dans le Canada français des années 1940 ».Ceux qui croient encore que la Révolution tranquille n\u2019a débuté qu\u2019avec la prise du pouvoir des Libéraux de Jean Lesage en 1960 avec les René Lévesque, Paul Gérin-Lajoie et Éric Kierans auraient intérêt à découvrir l\u2019action hautement patriotique et dynamique de cette jeunesse parmi laquelle se retrouvaient aussi le Dr Alcide Martel et Paul-Émile Robert, qui deviendront respectivement les 58e (1950) et 63e (1962-1965) présidents généraux de la Société Saint-Jean-Baptiste de Montréal, ainsi que les Léon Patenaude, Jean Saint-Amour et Jean-Paul Auclair, etc.Les JL constituaient le club ferme de La Patente (désignation populaire de l\u2019Ordre de Jacques-Cartier).Dès le début des années 1940, Rosaire Morin, déjà partisan de l\u2019égalité des sexes, prit fait et cause pour que les femmes puissent aussi s\u2019impliquer activement dans le combat nationaliste.Ainsi furent lancées, en 1943, les Jeunes Laurentiennes, qui s\u2019éteignirent comme leurs collègues masculins en 1950.L\u2019église Saint-Eusèbe de Montréal, sur la rue Fullum, près de l\u2019École Meilleur (du nom du Dr Jean-Baptiste Meilleur, surintendant de l\u2019Instruction publique et 10e Président général de la SSJB-M (1857), fut durant toutes ces décennies un des hauts lieux de l\u2019organisation nationaliste de la métropole.Il faudrait faire de ce temple du Centre Sud de Montréal, un centre d\u2019interprétation sur la défense de la langue et de la culture françaises.Rosaire Morin, plus de 40 ans plus tard, estimait au plus haut point le rôle des Laurentiens en tant que « propagandistes » du drapeau canadien français qui deviendra en 1948, le drapeau du Québec.L\u2019ancien président de ces jeunes Patriotes rappelait alors que le groupe, dont il veillait aux destinées, se finançait avec la vente de ce drapeau.Maurice Duplessis avait fait redresser les fleurs de lys qui, dans la version traditionnelle du drapeau, pointaient vers 49 L'ACTION NATIONALE - avril 2009 le centre de la croix blanche qui émaille de son immaculée couleur le bleu azur du fleurdelisé.Or, les Jeunes Laurentiens possédaient encore, le 21 janvier 1948, des milliers de spécimens de la bannière avec les fleurs de lys pointant vers le centre.Toute une cargaison de drapeaux périmés ! Toutefois, l\u2019objectif était atteint, le Québec avait enfin son drapeau alors que le Canada devait se contenter des emblèmes britanniques.L\u2019Ordre de Jacques-Cartier Après la disparition des JL, il avait alors 22 ans, Rosaire Morin s\u2019investira dans l\u2019Ordre de Jacques-Cartier, connu aussi sous le vocable de La Patente.Qu\u2019est donc cet Ordre dont des milliers et des milliers de Canadiens français, partout au Canada furent membres, le tout dans une discrétion absolue ?Une société centralisée à Ottawa avec des ramifications dans des centaines de paroisses avec des dizaines et aussi parfois des centaines de Frères ayant été initiés et participant à une action nationale et patriotique de tous les jours pour faire avancer le fait français et les droits des Canadiens français.Pendant quarante ans, les Commandeurs de l\u2019Ordre de Jacques-Cartier, qui regroupera plus de 40 000 membres, agiront discrètement sur la vie de toutes les institutions canadiennes françaises comme les commissions scolaires, les conseils municipaux, les caisses populaires Desjardins, les syndicats ouvriers, les sociétés Saint-Jean-Baptiste et leurs fédérations, la Chambre des Communes et le Sénat canadien, les assemblées législatives et aussi sur la vie des collèges, séminaires et universités.La Patente influencera grandement la vie du mouvement nationaliste canadien-français et formera, à son insu peut-être, une génération de futurs partisans du Québec libre qui enrichiront de leur expérience les groupes indépendantistes qui apparaîtront vers 1960.Plusieurs seraient surpris d\u2019appren- 50 L'ACTION NATIONALE - avril 2009 dre, par exemple, que Paul-Émile Léger fut l\u2019agent de liaison entre l\u2019Ordre de Jacques-Cartier et l\u2019assemblée des évêques du Québec.Avec son journal L'Émérillon, longtemps rédigé par le journaliste d\u2019Ottawa Fulgence Charpentier (mort plus que centenaire), l\u2019Ordre mena des combats épiques contre les loges anglo-canadiennes qui entravaient le parcours normal des Canadiens français dans la fonction publique québécoise et qui ne négligeaient aucun effort ni ne reculaient devant aucune bassesse pour contrer la langue française dans toutes les institutions.Avec ses mots d\u2019ordre et ses mots de passe, ses campagnes multiples en faveur du français sur les timbres, la monnaie et aussi dans la capitale fédérale, La Patente fit avancer la cause française.Ainsi des lieutenants-gouverneurs, des évêques, des juges aux cours supérieures, d\u2019appel et même à la Cour suprême furent liés à l\u2019Ordre.En tant que membre de la Chancellerie, conseil d\u2019administration de l\u2019Ordre composé de quelques représentants pour chacune des dix provinces canadiennes, Morin se distinguera rapidement par un dynamisme inépuisable doublé d\u2019une force de travail et d\u2019une sagacité hors du commun.Les Québécois étaient minoritaires à la Chancellerie.Cette chambre de la Nation, ce sénat national, fondait son pouvoir, sur une représentation provinciale nullement proportionnelle au nombre de membres par province.L\u2019ancien étudiant au Séminaire de Rimouski qui avait quitté sa région pour venir s\u2019établir dans la métropole, aguerri par ses années d\u2019expérience à la direction des Jeunes Laurentiens, devint l\u2019enfant terrible de la Chancellerie et des Chanceliers que, par dérision, Rosaire désignera de « chandeliers ».Il entreprit un long combat qui finalement fera disparaître La Patente en 1965.Durant ces années de débats internes, François-Albert Angers, le professeur des HÉC, maître de Jacques Parizeau, lui aussi membre de la Chancellerie, appuiera constamment 51 L'ACTION NATIONALE - avril 2009 Rosaire Morin.Le Québec demandait plus de droits, plus de libertés et voulait réfléchir rigoureusement sur l\u2019option de l\u2019Indépendance des Canadiens français du Québec.À cette époque, tout tournait autour des États associés, le Québec et le Canada, du statut particulier pour le Québec dans le Canada puis de la souveraineté association de René Lévesque.Vers les États généraux du Canada français Les membres de l\u2019OJC au Québec étaient souvent des médecins, des notaires, des voyageurs de commerce, des représentants, des courtiers d\u2019assurances, des gérants de caisses ou de banques, des comptables, des ouvriers, des barbiers, des professeurs, des frères enseignants, etc.Plusieurs de ces commandeurs voulaient que le Québec devienne le fameux « État français » du Groulx de 1936.Certains croyaient en la Laurentie, ce pays français souhaité jadis par L\u2019Action française et qu\u2019avait repris le Père Gustave Lamarche CSV dans « Le problème national des Canadiens français » et l\u2019équipe des Cahiers de la Nouvelle-France, dont Rina Lasnier et Pierre Dagenais.Depuis 1957, Raymond Barbeau diffuse les avantages d\u2019une république pour les Canadiens français du Québec.Le Frère Marcel Chaput de Hull avait fondé le RIN, en 1959, puis le PRQ, le premier parti politique indépendantiste du Québec, en 1962.Un vent nouveau soufflait sur le Québec qui en demandait encore plus.Rosaire Morin fut un puissant animateur de toutes ces énergies.René Lévesque, le 24 juin 1984, lors d\u2019un banquet champêtre, soulignant les 150 ans de la Saint-Jean-Baptiste, me rappela dans un aparté combien le soutien des SSJB et de La Patente lui avait été utile lorsqu\u2019il a convaincu Jean Lesage de la nécessité pour l\u2019avenir du Québec de nationaliser nos ressources hydro-électriques.Le premier ministre 52 L'ACTION NATIONALE - avril 2009 Lesage était davantage sensible aux pressions négatives issues du milieu anglophone des affaires qui ne voulaient rien entendre des intentions de Lévesque qui se promettait d\u2019achever enfin le projet des nationalistes qui, depuis près de quarante ans, réclamaient cette nationalisation.Un beau matin, monsieur Lesage a reçu des milliers de lettres de partout au Québec sur l\u2019urgence de nationaliser l\u2019électricité.Pendant des semaines, le même afflux de correspondances inondera le bureau du chef du gouvernement qui changera finalement son fusil d\u2019épaules et fit du projet de René Lévesque le programme du Parti libéral qui remporta une victoire éclatante sur ce thème en 1962.René Lévesque venait de mettre les pieds dans le bureau du premier ministre du Québec.Voilà une des œuvres de La Patente et de ses alliés.Rosaire Morin et ses frères de l\u2019Ordre seront en quelque sorte à la source de l\u2019engagement politique et national de René Lévesque.Ce sont eux aussi qui l\u2019accueilleront en triomphe lorsqu\u2019il apparaîtra au balcon de la Place des Arts, en novembre 1967, alors qu\u2019il venait de quitter les libéraux pour créer le Mouvement Souveraineté-Association, devant cet amphithéâtre remplis des délégués aux premières assises nationales des États généraux du Canada français, présidés par L\u2019Action nationale et les professeurs François-Albert Angers et Jacques-Yvan Morin et animés par un autre Morin, Rosaire celui-là, agissant au nom de la Fédération des Sociétés Saint-Jean-Baptiste, cette dernière étant une des bannières de La Patente au Québec.Ces États généraux lanceront dans l\u2019opinion publique une forme nouvelle de nationalisme, un nationalisme plus offensif revendiquant rien de moins que tous les pouvoirs pour le Québec.Une force de la nature Rosaire Morin travaillait sans arrêt, sans jamais tenir compte de l\u2019heure ou du jour ou de la nuit et il pouvait téléphoner à 53 L'ACTION NATIONALE - avril 2009 toute heure à ses proches collaborateurs.Il menait plusieurs dossiers à la fois, faisant presque tout lui-même du moment qu\u2019on pouvait lui trouver la documentation qu\u2019il demandait.Il avait des tonnes de répertoires que plusieurs appelaient encore des surveys.Il connaissait les propriétaires de toutes les grandes, petites et moyennes entreprises du Québec et souvent aussi leur bilan et leurs intérêts.C\u2019était le spécialiste des grandes et minutieuses enquêtes.Il possédait l\u2019art de consulter des myriades de colonnes de chiffres dans le rapport annuel des entreprises.Ainsi ses travaux sur l\u2019exportation de l\u2019épargne des Québécois furent prémonitoires.Pendant des années, grâce au concours de Pierre Péladeau, il publiera dans le Journal de Montréal des cahiers spéciaux et des chroniques sur la vie économique du Québec.Sa vue baissan\tinstaller des miroirs partout sur les murs de sa salle de travail chez lui, vraiment partout du plafond jusqu\u2019au plancher.Ses grandes études sur l\u2019exportation de nos épargnes qui le rendirent célèbre vers la fin de sa vie, illustrent à elles seules ses qualités de bourreau de travail et de visionnaire.Son œuvre est titanesque.Il m\u2019a fallu des années pour que je rencontre Rosaire parce qu\u2019il était quelque peu distant de la Société Saint-Jean-Baptiste de Montréal qui l\u2019avait déjà expulsé de ses rangs, avec le Frère André Laurendeau de L\u2019Action nationale, le futur directeur du Devoir, pour avoir influencé indûment les délégués au Congrès annuel qui devait trancher sur le financement, comme le souhaitait l\u2019OJC, ou non du Comité de moralité publique de Pacifique Plante et du Frère Jean Drapeau, par ailleurs, ancien vice-président de la Société.Le Conseil général était opposé à cette subvention, mais les délégués, généralement membres de l\u2019Ordre, lui étaient favorables.Finalement le Conseil d\u2019administration de la SSJB, pourtant constitué de membres de l\u2019OJC, passa outre au vœu du Congrès qui avait suivi la consigne des autorités ZZ 54 L'ACTION NATIONALE - avril 2009 de La Patente.Un demi-siècle plus tard, tout est encore confus sur les raisons de cette opposition de la SSJB à la directive de la Chancellerie.Ce sont les nationalistes qui ont mis Jean Drapeau au monde sur le plan municipal.Selon Léon Z.Patenaude, ce seraient les intérêts fonciers de la Société dans ce quartier peu recommandable qui auraient déterminé la décision du Conseil général.Rosaire Morin avait été très actif pour mousser l\u2019appui à l\u2019octroi.Le Conseil général d\u2019alors le bannit de ses rangs ainsi que Laurendeau, son comparse ainsi qu\u2019un certain Sénécal dont le fils, Yvan, deviendra, en 1974, 68e président général de la Société.Le plus drôle dans cette histoire, c\u2019est que Rosaire Morin n\u2019était même pas membre de l\u2019organisme qui venait de le sortir de ses rangs.La SSJB, en 1997, remettra sa plus haute décoration, sa grande médaille d\u2019argent, la fameuse Bene Merenti de Patria à Rosaire Morin dont il me lira le discours de réception qu\u2019il avait rédigé le soir même que le président général Guy Bouthillier (78e), lui a annoncé la nouvelle de sa haute décoration des semaines avant la cérémonie.Rien ne traînait sur son bureau.Seul l\u2019épuisement mettait fin à ses journées d\u2019écriture et de recherche.Le discours de réception de la Bene Mereti de Patria contient l\u2019essentiel de sa pensée sans manquer des quelques assaisonnements qui caractérisent l\u2019esprit audacieux, frondeur, parfois provocateur et surtout l\u2019esprit brillant, méthodique et hautement cultivé du personnage qui connaissait par cœur et dans leur ordre chronologique le nom des tous les gouverneurs de la Nouvelle-France et de tous les intendants, le nom de tous les forts français, etc.Rosaire Morin a écrit des milliers d\u2019articles, des dizaines de livres sur le Québec, sa nation, sa langue, ses droits et ses institutions.Combien de fois a-t-il répété après Groulx : « Il faut lutter pour la langue, mais il n\u2019y a pas que la langue, il 55 L'ACTION NATIONALE - avril 2009 y a aussi tout le reste dont il faut aussi s\u2019occuper ».Il décrira ainsi les premières rencontres, dans sa jeunesse, qu\u2019il eût avec Lionel Groulx, un de ses maîtres « Un grand seigneur dans ses manières avec les jeunes en lesquels il mettait beaucoup d\u2019espoir, un peu condescendant peut-être mais combien admirable dans son œuvre, dans son engagement intellectuel et son rôle d\u2019historien entièrement voué aux intérêts du peuple québécois et sa totale disponibilité au service de la Nation ».Groulx bénira le mariage de Rosaire et il baptisera ses enfants.Rosaire Morin n\u2019était pas toujours tendre envers les politiciens qui avaient souvent recours à ses lumières et à ses contacts partout au Canada français.Il était cependant familier avec plusieurs dont Bernard Landry.Il a communiqué et échangé avec tous les premiers ministres du Québec de Duplessis à Lucien Bouchard, en passant par les Sauvé, Barrette, Johnson, Bourassa, Lévesque, Parizeau et Bouchard.Toutes les archives de ce bâtisseur du Québec qui souhaitait le maximum de droits pour notre nation, droits qui ne peuvent se réaliser que dans la plénitude de l\u2019indépendance politique, ont été déposées au Centre Lionel-Groulx.L\u2019histoire du nationalisme des années 1940 à l\u2019an 2000 se retrouve dans ces précieux cartons.Plusieurs surprises attendent les chercheurs.L\u2019Action nationale, en soulignant le dixième anniversaire du décès de celui qui porta, parfois à bout de bras, la Ligue et la revue pendant de très nombreuses années officieusement puis officiellement, salue en Rosaire Morin un de ses grands dirigeants, continuateur de l\u2019action d\u2019éducation nationale souhaitée par les Papin-Archambault, les Groulx, les Laurendeau, les Minville, les Frégault et les Angers.L\u2019ancien président des Jeunes Laurentiens, devenu chancelier de l\u2019OJC et qui consacrera les dernières décennies de son mili- 56 L'ACTION NATIONALE - avril 2009 tantisme à ses anciennes amours, L\u2019Action nationale, une des œuvres du chanoine, considérait Esdras Minville comme un précurseur, le jésuite Richard-Arès comme l\u2019esprit le plus brillant de son temps, aussi important voir plus que Fernand Dumont, le chanoine Groulx comme l\u2019éveilleur de conscience et le fondateur de l\u2019histoire nationale et Angers comme un penseur majeur activement engagé dans le combat nationaliste.Il vouait le plus grand respect à Jacques-Yvan Morin, constitutionnaliste et ancien vice-premier ministre du Québec, sous René Lévesque.Rosaire Morin fut un grand Patriote qui a fait grandir le Québec qu\u2019il souhaitait géant, comme lui était.? 57 ARTICLES Jean-Marc Léger* CANADIENS FRANÇAIS PENDANT DEUX SIÈCLES ET DEMI Le grand sociologue Fernand Dumont disait, avec raison : on n'invente pas un peuple, on n'improvise pas une nation.Il a rappelé souvent et avec insistance que depuis deux siècles et demi, nous nous sommes définis comme Canadiens français.Il n'acceptait pas que surgisse soudain une « nation québécoise ».Dans ma famille, comme chez les autres de notre origine, on se disait spontanément « Canadiens français », sans orgueil, mais avec fierté.Et il en allait ainsi chez tous les nôtres, à travers tout le pays, au Québec comme dans le reste du Canada français.Il y avait l'histoire commune et à travers elle l'héritage commun, culturel, politique et religieux.Et notre peuple savait intégrer puis assimiler naturellement les nouveaux venus de diverses origines, ceux-ci y ressentant un peuple simple, mais fier et courageux.Dans notre quartier, le secteur de Montréal que l'on appelle aujourd'hui « Petite-Patrie », tout le monde se ressentait et se disait naturellement Canadien français.Certains de mes soeurs et frères côtoyaient à l'école, primaire puis secondaire, des enfants et adolescents de diverses origines (italienne et grecque notamment) qui, au bout de quelques années, s'estimaient et se disaient Canadiens français.* Membre émérite de la Ligue d'action nationale 58 L'ACTION NATIONALE - avril 2009 Il y avait, il y a toujours une authentique nation canadienne-française, comptant, selon les familles, de cinq ou six à huit ou neuf générations, Canadiens français et catholiques (cela allait de pair).Il aura fallu attendre notre discutable « Révolution tranquille » - qui a charrié le meilleur et le pire - pour voir apparaître une prétendue nation québécoise.Pour ma part, je reste et me proclame Canadien français comme les miens depuis la Conquête, quitte à ajouter ou à préciser, le cas échéant : du Québec.Mes ancêtres furent Canadiens français, mes contemporains le sont comme le sont ou le seront mes descendants.Notre grand sociologue avait raison : on n'invente pas un peuple, on n'improvise pas une nation.? 59 ARTICLES Charles-Philippe Courtois* POUR EN FINIR AVEC UNE IMPOSTURE : LA « LAÏCITÉ OUVERTE » Au nom de quoi, sur certaines questions touchant l\u2019avenir de la nation, les choix politiques ne devraient-ils par exprimer des préférences collectives ?Comme si, concernant ces questions, les « bons sentiments » pouvaient remplacer une pensée politique [.] les nouveaux Tartuffe ne font guère qu\u2019exercer et renforcer leur pouvoir symbolique.Sans considération pour l\u2019avenir de leur nation\\ - Pierre-André Taguieff Qu\u2019est-ce que la « laïcité ouverte » ?Dans un récent texte, visant à répondre à la question « l\u2019école québécoise est-elle laïque ?», Rachida Azdouz évoque « la notion de laïcité ouverte telle que prônée par le Québec1 ».Comment, par le Québec ?Le Québec est-il au courant ?Le peuple québécois a-t-il opté pour la « laïcité ouverte » après avoir délibéré de cette question ?Je crois que l\u2019écrasante majorité de nos concitoyens serait bien en peine d\u2019expliquer cette nouveauté et ce néologisme.L\u2019État québécois a-t-il adopté une grande politique officielle de « laïcité ouverte » ?Force est de répondre trois fois * Chercheur postdoctoral à la Chaire de recherche en rhétorique (Université du Québec à Trois-Rivières) 1 Rachida Azdouz, « L\u2019école, la diversité et la laïcité », L\u2019État du Québec 2009, Montréal, Fides-INM, 2008, p.283. 60 L'ACTION NATIONALE - avril 2009 « non ».Il s\u2019agit bien plutôt de la créature d\u2019une certaine tribu d\u2019intellectuels : ceux-là mêmes qui étaient en majorité dans les comités d\u2019experts de la commission Bouchard-Taylor et dont le rapport reflète les opinions.Or ce concept est avant tout une supercherie intellectuelle.En effet, de quoi parle-t-on sinon d\u2019une laïcité qui n\u2019en est pas une ?Pour décrire ce nouveau concept, il faut revenir aux recommandations du rapport Bouchard-Taylor.Il est, de plus, impossible de dissocier cette « laïcité ouverte » du cours d\u2019Éthique et de culture religieuse (ECR), autre créature de la même tribu d\u2019intellectuels, et qui vise précisément à la promouvoir.Dans son plaidoyer pour ce programme d\u2019ECR, Georges Leroux fait de l\u2019acceptation de la « laïcité ouverte » par tous les « jeunes », donc par l\u2019ensemble des citoyens de demain, l\u2019objectif du cours, avouant même explicitement qu\u2019il s\u2019agit de s\u2019assurer que tout le monde, à l\u2019avenir, soit d\u2019accord avec la décision de la Cour suprême sur le kirpan2.Bref, la finalité de ce cours n\u2019est autre que d\u2019imposer onze années de conditionnement idéologique aux enfants québécois, en faveur de la rectitude politique et spécialement de la « laïcité ouverte ».Jocelyn Maclure, dans « Les raisons de la laïcité ouverte », un texte d\u2019une franchise qui demeure trop rare parmi ses défenseurs, distinguait trois positions quant à ce cours et à l\u2019enseignement religieux dans les écoles : la position conservatrice, la position libérale-pluraliste à laquelle Maclure s\u2019associait et associait le cours d\u2019ECR, et enfin la position républicaine3.La position conservatrice 2\tÉthique, culture religieuse, dialogue, Boréal, 2008.Cf.Joëlle Quérin, « À l\u2019école du multiculturalisme : Georges Leroux, Éthique, culture religieuse, dialogue.Arguments pour un programme, note critique », L\u2019Action nationale, février 2009, p.94-100 et Charles-Ph.Courtois, « Éthique et culture religieuse : analyse d\u2019un programme et d\u2019un argumentaire multiculturalistes », dans Robert Comeau et J.Lavallée (dir.), Contre la réforme pédagogique, Montréal, VLB, 2008, p.251-264.3\tJocelyn Maclure, « Les raisons de la laïcité ouverte », Le Devoir, 24 novembre 2008. L'ACTION NATIONALE - avril 2009 revient en fait à vouloir conserver le statu quo ante la laïcisation des commissions scolaires ; de façon sous-jacente, elle pourrait sans doute renvoyer pour certains de ses partisans au maintien d\u2019une définition de l\u2019identité canadienne-française et catholique à l\u2019ancienne, mais pas nécessairement, impliquant simplement de maintenir les droits acquis des catholiques et des protestants (l\u2019écrasante majorité).La position républicaine, bien sûr, est celle qui s\u2019associe à la laïcité.Si la laïcité comme politique officielle existe dans une démocratie occidentale dont elle est emblématique, c\u2019est la République française.La logique de ce modèle implique une séparation entre l\u2019Église et l\u2019État, reléguant la religion à la sphère privée et dégageant un espace public libre du pouvoir des divers clergés.Contrairement au cas québécois, l\u2019école laïque ne dispense ni catéchèse, ni « culture religieuse », mais plutôt une éducation civique, et des connaissances historiques en matière de religion qu\u2019il y aurait peut-être lieu de développer davantage4.La position « libérale pluraliste » est donc sous-jacente au concept bâtard de « laïcité ouverte » et non la position républicaine, dont relève pourtant de la laïcité historique.Mais si la « laïcité ouverte » ne s\u2019inspire pas de la laïcité telle qu\u2019on la connaît, qu\u2019incarne le régime républicain, de quel régime s\u2019inspire-t-elle ?En effet, la laïcité ouverte n\u2019existe nulle part comme politique officielle sous ce libellé.Jocelyn Maclure nous en donne un indice très clair en revendiquant une position « libérale pluraliste » : la dans une conception 4 Bien qu\u2019il y ait lieu, dans la conjoncture actuelle, d\u2019étendre l\u2019apprentissage de ces connaissances, au Québec certainement et fort probablement en France aussi, ce n\u2019est pas d\u2019instruction qu\u2019il s\u2019agit dans le cours d\u2019ECR mais de bourrage de crâne : les élèves seront évalués pendant onze ans en fonction d\u2019une compétence, « pratiquer le dialogue », à caractère idéologique.Cf.Charles-Ph.Courtois, « Éthique et culture religieuse : analyse d\u2019un programme et d\u2019un argumentaire multiculturalistes », dans Robert Comeau et J.Lavallée (dir.), Contre la réforme pédagogique, Montréal, VLB, 2008, p.251-264. 62 L'ACTION NATIONALE - avril 2009 plus strictement libérale que républicaine, on parle de neutralité en matière religieuse plutôt que de laïcité.Il s\u2019agit ici de distinguer deux variantes de la démocratie libérale dont les priorités divergent.S\u2019appuyant notamment sur les travaux de Pocock, les historiens québécois Stéphane Kelly (La petite loterie) et Louis-Georges Harvey (Le printemps de l\u2019Amérique française) ont respectivement proposé les qualificatifs de « court whig » et de « libéralisme constitutionnel », pour désigner ce libéralisme centré sur le sujet de droit et le distinguer du républicanisme centré sur la démocratie.Or, la neutralité en matière religieuse peut être comprise comme un encouragement à toutes les confessions et à toutes les manifestations religieuses, y compris dans les institutions publiques.C\u2019est particulièrement le cas lorsque ces régimes libéraux adoptent le multiculturalisme (Grande-Bretagne, Canada, Australie et Pays-Bas).En ajoutant la précision « libérale pluraliste », Maclure indique bien qu\u2019il s\u2019agit du modèle des régimes de démocratie libérale marqués par la tradition du libéralisme constitutionnel, lesquels y ont désormais agrégé le multiculturalisme de la manière la plus officielle, comme le Canada avec la constitution de 1982.Le multiculturalisme, en effet, n\u2019a pas reçu de consécration juridique semblable dans les Républiques de France ou des États-Unis, bien au contraire.En ce sens, parler de « libéralisme pluraliste » est un euphémisme pour évoquer le modèle du multiculturalisme.La laïcité ouverte n\u2019est rien d\u2019autre qu\u2019un néologisme pour présenter sous un autre vocable la politique de neutralité religieuse qui existe dans des démocraties qui n\u2019ont pas adopté une politique de laïcité, mais le multiculturalisme.En somme, c\u2019est le modèle inauguré en Occident par les Pays-Bas, fondé d\u2019abord sur la tolérance de communautés confessionnelles distinctes au sein d\u2019un même pays (modèle qu\u2019on pourrait aussi qualifier, en suivant Ernest 63 L'ACTION NATIONALE - avril 2009 Renan, d\u2019ottoman ou libanais5.).Aux Pays-Bas, le multiculturalisme est poussé plus loin : il est « structurel », et basé sur la construction de « piliers » confessionnels au sein de la société.Cela définit notamment des secteurs de l\u2019école publique différents selon la confession (et la non-confession).Le multiculturalisme canadien va moins loin sur ce plan, encore qu\u2019une tension existe, comme le montrent les initiatives, parfois réussies, visant à développer pareilles structures et donc à diminuer l\u2019intégration dans un espace commun.Songeons aux propositions d\u2019une charia ontarienne ou à l\u2019instauration d\u2019une école publique pour les Noirs à Toronto.Ainsi, la « laïcité ouverte » n\u2019est qu\u2019une mise en application de la logique du multiculturalisme.La « laïcité ouverte » prétend se distancer du modèle républicain, celui où existe effectivement un régime de laïcité.L\u2019expression elle-même sous-entend que la laïcité réelle, tel qu\u2019elle existe dans une démocratie occidentale - exemple concret qui a inspiré plusieurs changements au Québec depuis les années 1960 jusqu\u2019à la laïcisation des commissions scolaires - est « étroite ».Partant, en accord avec le multiculturalisme, le dessein particulier de cette prétendue « laïcité ouverte » n\u2019est pas d\u2019établir un régime de laïcité, mais bien un régime de diversité ethno-religieuse, au détriment de la culture commune ; autrement dit, au détriment du principe de « culture de convergence » défendu par le Québec, en matière d\u2019immigration, aussi bien que sur le plan de la vie civique commune.Son objectif est de dissoudre le principe de majorité et d\u2019atténuer ses effets concrets qui, par la force des choses, sont intégrateurs et assimilateurs.Comment expliquer sinon qu\u2019une laïcité 5 Ernest Renan : « La politique turque de la séparation [en] nationalités d\u2019après la religion a eu de bien plus graves conséquences : elle a causé la ruine de l\u2019Orient.», Qu\u2019est-ce qu\u2019une nation ?, Paris, Mille et une nuits, [1882] 1997, p.14. 64 L'ACTION NATIONALE - avril 2009 soi-disant ouverte au fait religieux, ce qui serait contraire à la laïcité connue, implique pour ses tenants d\u2019extirper de la Cité toute référence culturelle aux coutumes issues du christianisme de la majorité ?Le rapport Bouchard-Taylor allait jusqu\u2019à suggérer des modifications au calendrier officiel, celui en vigueur au Québec - comme en Occident d\u2019ailleurs, France laïque comprise bien sûr - étant trop marqué par l\u2019héritage culturel du catholicisme.La même rectitude politique en induit plusieurs à s\u2019interdire, sans craindre le ridicule, de dire « sapin de Noël » ou « joyeux Noël » dans des manifestations officielles, comme nous avons pu le constater à l\u2019Assemblée nationale ces dernières années.Le faux problème de Noël relève entièrement des apôtres de la rectitude politique et de la laïcité ouverte : en quoi un Québécois, non-croyant ou pratiquant d\u2019une autre religion, qui le plus souvent fête Noël lui-même, est-il exclu par la reconnaissance d\u2019une pratique on ne peut plus répandue au Québec ?N\u2019est-ce pas là tout simplement un reflet, dans nos institutions publiques, des coutumes du peuple représenté, dans une parfaite logique démocratique ?Les mêmes qui voudraient qu\u2019on reconnaisse plus officiellement des coutumes religieuses qui concernent des minorités de 0,5 ou 1 % de la population, voudraient que nous cessions de reconnaître des coutumes passées dans le patrimoine commun, au-delà des confessions de chacun, connues de tous et concernant l\u2019écrasante majorité des Québécois.En effet, une nette majorité de Québécois, croyants, non-pratiquants et athées réunis, ainsi que, bien souvent, pratiquants d\u2019autres religions que le christianisme, fêtent Noël - sans doute au-delà de 95 % des gens.La référence à cette coutume québécoise n\u2019est pas exclusive aux croyants.L\u2019impératif d\u2019ouverture implique-t-il d\u2019exclure 95 % des Québécois de nos références communes ?La seule explica- 65 L'ACTION NATIONALE - avril 2009 tion de cette fermeture, en apparence contradictoire, de la soi-disant « laïcité ouverte » est que celle-ci n\u2019est qu\u2019un volet du multiculturalisme, et vise avant tout à déconstruire le rôle culturel normal d\u2019une majorité dans un pays d\u2019immigration, au nom du sacro-saint objectif de « diversité » - qui cache mal un fantasme de reconstruction de fond en comble de l\u2019ordre social6.La laïcité, en revanche, n\u2019implique en rien l\u2019effacement du patrimoine culturel national.Dans le cas français, le patrimoine culturel historique de la nation, qui est largement catholique, n\u2019est nullement remis en cause par la Ve République - qui possède par exemple les églises catholiques et protestantes du pays, ainsi que certaines synagogues, à titre de patrimoine et de biens collectifs historiques.Il ne s\u2019agit pas de s\u2019interdire de prononcer « sapin de Noël » ni d\u2019autres simagrées de ce genre.Une très nette séparation des sphères des Églises et de l\u2019État fait que l\u2019espace public est entièrement laïc.Cependant, la vitalité du catholicisme7 et l\u2019acceptation de la place qui lui revient dans le patrimoine culturel national contrastent avec le cas québécois, où, simultanément à ces pudeurs ridicules quant à Noël, le patrimoine chrétien bâti n\u2019est que très médiocrement préservé.La laïcité est devenue une politique officielle en France, depuis la IIIe jusqu\u2019à la Ve République, sans entraî- 6\tFantasme lié à ceux de la rupture avec un ordre socialement injuste et condamnable dans sa totalité, et du recommencement pur, conjonction évoquée par Pierre-André Taguieff, Les contre-réactionnaires, p.44.7\tPar un curieux paradoxe, en France, où la laïcité est plus fermement établie qu\u2019au Québec, le catholicisme se porte beaucoup mieux et où le dimanche n\u2019est toujours pas un jour de travail comme les autres, au bénéfice des familles.Pas plus, d\u2019ailleurs, que cela n\u2019empêche la France de posséder une très riche sociabilité catholique, avec des écoles libres catholiques, des universités catholiques, de segments de classes sociales (paysans, bourgeois, etc.) qui demeurent attachées au catholicisme, des catholiques de gauche, voire, des figures de clercs populaires, tel que le fut l\u2019abbé Pierre.Rien de tout cela n\u2019existe avec une vigueur comparable au Québec en 2008, malgré certaines régions rurales où le catholicisme demeure bien vivant. 66 L'ACTION NATIONALE - avril 2009 ner un effacement des marques culturelles du passé catholique, par exemple des dates du calendrier catholique dans le calendrier officiel des jours fériés.Ici en revanche les bien-pensants qui prônent l\u2019ouverture à la diversité sont curieusement enclins à l\u2019éradication de ce patrimoine culturel majoritaire de l\u2019espace public, en même temps qu\u2019ils récusent la laïcité au sens propre.Mais pourquoi diantre donner ce nouveau nom au multiculturalisme, qui porte à confusion, plutôt que de parler de positions conservatrices, républicaines et multicultura-listes ?Pourquoi ne pas avancer à visage découvert en tant que partisan du multiculturalisme ?On sait qu\u2019au Québec le multiculturalisme canadien fait consensus contre lui.Le seul avantage qu\u2019offre ce néologisme est de mystifier les tenants de la laïcité au sens propre et de rendre les prises de position dans les débats nébuleuses : mon voisin, qui parlait de laïcité, prônait-il en fait la laïcité ouverte ?Peut-être même le faisait-il sans le savoir, s\u2019il s\u2019avérait qu\u2019il ne connut pas le terme.Bref, la « laïcité ouverte » n\u2019est qu\u2019un terme de plus au service de l\u2019imposition d\u2019une hégémonie idéologique du multiculturalisme au Québec.Son utilité est d\u2019avancer à mots couverts une logique en harmonie avec la politique canadienne officielle de multiculturalisme.De fait, force est de constater que les thuriféraires québécois du multiculturalisme s\u2019emploient à détourner le sens d\u2019une série de termes qui semblent faire consensus dans notre démocratie québécoise, et qui relèvent davantage d\u2019une conception de la démocratie relevant du modèle républicain, c\u2019est-à-dire accordant une importance politique à la nation, à sa culture commune et à la souveraineté du peuple - en d\u2019autres termes à la majorité.Ces termes sont notamment nation civique, interculturalisme et laïcité.Ajoutons que le sens du terme démocratie est lui aussi détourné par plusieurs avocats de l\u2019approche 67 L'ACTION NATIONALE - avril 2009 « cosmopolite », pour ne plus signifier l\u2019autodétermination d\u2019un peuple, mais exclusivement les droits de l\u2019homme, sans considération des droits civiques (c\u2019est-à-dire de la différence entre droits de l\u2019homme, universels, et droits de citoyenneté, forcément, nécessairement particuliers).Droits de l\u2019homme compris, de surcroît, dans le sens l\u2019égalité différenciée et de droits identitaires communautaristes.Ainsi, la nation civique fut opposée de façon tout à fait artificielle à la nation ethnique, en prétendant que la nation civique ne renvoyait à aucun contenu culturel.Si, encore une fois, nous nous référons plutôt à des modèles concrets de nation dans les démocraties occidentales, nous constatons que les théoriciens de la nation s\u2019entendent en fait pour distinguer la nation à la française de la nation à l\u2019allemande8.Or, quelle est la différence entre ces deux modèles ?Elle ne tient pas à la culture, puisque les deux supposent et confortent une culture nationale commune et une langue commune.Le modèle civique français impose la langue française comme langue officielle commune.Non, la différence tient plutôt aux modes d\u2019accession à la citoyenneté : dans le cas allemand, il faut être né de parents allemands, et dans le cas français, il ne le faut pas nécessairement.Voilà ce qui distingue l\u2019ethnique du civique : ce n\u2019est pas la culture, mais la définition du citoyen exclusivement en fonction de l\u2019hérédité, ou non.Au reste, en ce sens, même le nationalisme canadien-français traditionnel n\u2019a jamais été strictement ethnique à la manière du modèle allemand.Encore une fois, il faut constater que les modèles réels de nation civique, en France et aux États-Unis, qui supposent l\u2019assimilation des immigrants, n\u2019ont pas eu l\u2019heur de plaire à nos belles âmes bien-pensantes : c\u2019est connu, le Québec doit 8 Voir, pour ne citer qu\u2019un exemple, Denis Monière, Pour comprendre le nationalisme au Québec et ailleurs, Montréal, PUM, 2001. 68 L'ACTION NATIONALE - avril 2009 toujours être d\u2019avant-garde, alors sa nation civique devrait se définir comme nulle autre auparavant.De même, les bien-pensants s\u2019emploient à détourner le sens du terme interculturalisme : dans le rapport Bouchard-Taylor, les commissaires expriment très clairement cette volonté d\u2019infléchir l\u2019interculturalisme québécois dans le sens du multiculturalisme canadien9.Daniel Weinstock a d\u2019ailleurs confirmé que dans cette optique, il n\u2019y aurait plus de différence entre le modèle canadien et le modèle québécois, sinon la loi 101 : « le rapport Bouchard-Taylor, écrivait-il, propose à la société québécoise un modèle de gestion de sa diversité interne qui est somme toute assez canadien10 ».En d\u2019autres termes, on voudrait maintenir certaines dispositions en vigueur en faveur du français, mais en éviscérant notre modèle d\u2019intégration et la langue commune de la « convergence culturelle ».L\u2019interculturalisme québécois, tel que décrit dans les documents du gouvernement québécois - qui visait à répondre à la politique du multiculturalisme canadien et à en exempter le Québec - est une politique d\u2019intégration favorisant l\u2019insertion de l\u2019immigré dans la culture nationale commune, ce que ces documents nomment la « convergence culturelle ».Certes, la politique elle-même répondait au multiculturalisme sur son propre terrain, en concédant du terrain au culte du pluralisme.Mais en réaffirmant la « convergence culturelle », elle maintenait l\u2019orientation du modèle québécois, dans l\u2019esprit de la loi 101.Or, les commissaires Bouchard et Taylor ont jugé que cette « assimilation douce » était déplacée et qu\u2019il fallait que les Québécois acceptent non pas d\u2019être la communauté de sou- 9\tNous avons développé cette analyse dans « Un rapport trudeauiste ?», L\u2019Action nationale, nov.-déc.2008.10\tDaniel Weinstock, « Bouchard aurait dû s\u2019y attendre », La Presse, 11 juin 2008. 69 L'ACTION NATIONALE - avril 2009 che définissant la culture nationale, mais une communauté culturelle parmi d\u2019autres, de façon à ce qu\u2019il n\u2019y ait pas de contenu culturel à la culture nationale commune (sic), afin qu\u2019elle repose uniquement sur des valeurs abstraites.On sent bien l\u2019absurde de la chose, son impossibilité radicale, et que ses effets concrets ne feraient qu\u2019affaiblir la capacité des Québécois d\u2019établir leur culture à titre de culture commune sur leur territoire plutôt que celle de leurs voisins anglo-américains et spécialement celle du Canada.La nature ayant horreur du vide.Néanmoins, force est de constater la remarquable conjonction entre cette volonté d\u2019éradiquer toute « assimilation douce » à la majorité québécoise et les principes de la laïcité dite « ouverte ».Voilà en effet que les mêmes intellectuels bien-pensants tentent aussi de détourner le sens du mot laïcité.Le rapport Bouchard-Taylor et les concepteurs du cours d\u2019ECR sont les promoteurs de cette « laïcité ouverte ».Le Québec a choisi de laïciser ses commissions scolaires dans les années 1990, dans le prolongement des choix de laïcité qui furent faits au cours de la Révolution tranquille.Or, ces choix en faveur de la laïcité, qui ne firent l\u2019objet d\u2019aucune unanimité, certes, mais d\u2019un assez large consensus, ne devraient pourtant pas être entendus comme étant des choix en faveur de la laïcité telle que chacun la connaît, du moins est-ce ce qu\u2019on voudrait nous faire gober.Non, nous apprend-on, les Québécois auraient fait le choix de la laïcité ouverte, selon ce que nous explique encore Rachida Azdouz : « Parmi les fausses perceptions qui accompagnent le débat sur la déconfessionnalisation de l\u2019enseignement religieux, l\u2019idée que la laïcité constitue un rempart contre les manifestations religieuses à l\u2019école et dans les institutions publiques en général est celle qui a la couenne la plus dure11 ».Ah, les bonnes gens qui ont la simplicité de penser que la laïci- 11 Rachida Azdouz, art.cit., p.283. 70 L'ACTION NATIONALE - avril 2009 té veut dire la-ï-ci-té.Ils sont naïfs et un peu ignorants : Rachida Azdouz se porte volontaire pour nous relayer « l\u2019information contre la méconnaissance et l\u2019ignorance12 ».Les Québécois croyaient avoir opté pour la laïcité telle qu\u2019elle est connue, mais nos intellectuels bien-pensants se chargent de leur expliquer qu\u2019ils avaient en fait choisi la « laïcité ouverte », système nouveau, en tout cas sous ce nom.Les Québécois étaient ainsi diablement avant-gardistes dans les années 1960 à 1990, optant pour un modèle qui n\u2019a été conçu que tout récemment par des partisans du multiculturalisme.Heureusement que les experts comme ceux de la commission Bouchard-Taylor sont là pour leur expliquer qu\u2019il s\u2019agit en fait du multiculturalisme à la canadienne, rebaptisé pour l\u2019occasion interculturalisme québécois et laïcité ouverte.Pourtant, pour ne citer qu\u2019un exemple, le mouvement laïque de langue française des années 1960 ne pouvait prôner la « laïcité ouverte », bien sûr, car il n\u2019aurait pu en soupçonner l\u2019existence.Au sujet de la laïcité et du cours d\u2019ECR, Rachida Azdouz classe les diverses positions dans le débat comme suit : la position laïque radicale, la position laïque modérée et confessionnelle modérée, la position confessionnelle radicale, et la position multiconfessionnelleI3.Ici, la position républicaine devient la position « laïque radicale » et la position conservatrice devient la position « confessionnelle radicale » - du coup, on aura deviné sans peine qu\u2019elles sont déplacées.La position multiconfessionnelle équivaut en somme au multiculturalisme structurel des Pays-Bas.La position mitoyenne, « laïque modérée » et « confessionnelle modérée », n\u2019est rien d\u2019autre que celle qui correspond à la logique du cours d\u2019ECR et, quant aux principes d\u2019intégration, à la politique du multiculturalisme canadien.C\u2019est ce qu\u2019on appelle l\u2019art de mettre en boîte.?i2Rachida Azdouz, art.cit., p.283.13 Rachida Azdouz, art.cit., p.285. DOSSIER ÉNERGIE ÉOLIENNE ET DÉVELOPPEMENT RÉGIONAL Dossier Les avatars du Marché et du Contrat Énergie éolienne et développement régional -Jean-Claude Simard\t72 Lire Primeur Révolution tranquille ou capitulation tranquille ?- Paul-Émile Roy\t110 Lire les essais Jean-François Lisée Pour une gauche efficace\t119 Marine Lefèvre Charles de Gaulle.Du Canada français au Québec\t124 Louise Beaudoin et Stéphane Paquin (dir.) Pourquoi la Francophonie ?\t131 72 DOSSIER Jean-Claude Simard* LES AVATARS DU MARCHÉ ET DU CONTRAT ÉNERGIE ÉOLIENNE ET DÉVELOPPEMENT RÉGIONAL Le marché est un grand serviteur, mais un très mauvais maître.(Rafael Correa, président de l\u2019Équateur) Quel type de développement régional doit-on poursuivre ?Comment l\u2019assurer, et en faveur de qui ?Ce sont là des questions complexes.Pour les traiter, je compte les aborder ici sous l\u2019angle écologique, conjuguant économie, politique et éthique.Cette perspective influence à présent nombre de politiques publiques1.L\u2019approche écologique change radicalement la façon d\u2019envisager notre mode de vie, qu\u2019on parle modèles de développement ou habitudes de consommation.Cette problématique porteuse ratisse par conséquent très large, un atout indispensable pour affronter les graves ques- * Professeur de philosophie à l'Université du Québec à Rimouski et au cégep de Rimouski.1 C\u2019est d\u2019ailleurs la raison pour laquelle plusieurs auteurs l\u2019utilisent pour proposer une vision englobante, voire un contrat planétaire.C\u2019est le cas du Groupe de Lisbonne, dans Limites à la compétitivité.Pour un nouveau contrat mondial (Paris, La Découverte, 1995).Riccardo Petrella, principal inspirateur de ce groupe, a aussi publié d\u2019autres ouvrages dans la même veine, entre autres Le manifeste de l\u2019eau.Pour un contrat mondial (Bruxelles, Labor, 1998). 73 L'ACTION NATIONALE avril 2009 DOSSIER tions qui plombent actuellement l\u2019horizon.L\u2019on songe évidemment au réchauffement climatique qui mobilisera les énergies au cours des prochaines décennies, mais qui n\u2019est pas propre aux régions.Ce n\u2019est pas le cas du développement énergétique et de l\u2019exploitation des ressources, où abondent les exemples récents et controversés ayant donné lieu à maints débats frais à la mémoire ou qui font encore la manchette : surexploitation de la forêt, raréfaction des ressources marines et disparition potentielle de la morue, multiplication des mégaporcheries, implantation éventuelle de ports méthaniers à Lévis et à Cacouna, projet d\u2019incinérateur de déchets hautement toxiques à Belledune, échec retentissant de la relance de la Gaspésia à Chandler, fermeture de la mine de cuivre Noranda à Murdochville, construction de minicentrales électriques privées sur tout le territoire du Québec, et ainsi de suite.On pourrait allonger cette liste, pourtant étoffée.Malgré quoi, un dossier se détache avec insistance de cette litanie, à cause de l\u2019urgence dans laquelle il se développe et de la frénésie qui le caractérise depuis le tout début.C\u2019est, on l\u2019aura compris, celui de la filière éolienne.Ce cas de figure invite à réfléchir aux divers modèles de développement ainsi qu\u2019à la situation des régions ressources au Québec.On abordera le tout dans un cadre élargi, car cette question écologique et énergétique ressortit tout autant aux choix politiques du gouvernement qu\u2019à la dynamique néolibérale ou encore aux attentes de la société civile.Les trois aspects du développement On peut définir trois aspects du développement dans une société : économique, social et humain.Le développement économique est censé assurer le bien-être collectif en maintenant le niveau de vie de la population, grâce à la prestation de DOSSIER 74 L'ACTION NATIONALE avril 2009 services par l\u2019État ou à la recherche de profit par l\u2019entreprise.C\u2019est un développement privé dans le cas de l\u2019entreprise (malgré la présence de nombreux actionnaires), public ou para-public dans le cas de l\u2019État, en principe fiduciaire de l\u2019intérêt général.Mais le développement ne se réduit pas à la croissance économique, tant s\u2019en faut.Ainsi, le développement social vise plutôt à maintenir le bien-être d\u2019une communauté en protégeant, voire en améliorant sa qualité de vie (une notion non réductible au niveau de vie, relevant de l'économique).Ce développement collectif est associé à la société civile et il chapeaute en général les communautés d\u2019un territoire.Bien qu\u2019il soit plutôt qualitatif, ses ramifications n\u2019en touchent pas moins l\u2019économie.Un mot sur ce point.L\u2019économie dite sociale, parce que dispensatrice d\u2019innombrables services, est en effet créatrice de richesse.Le grand Sommet de l\u2019économie et de l\u2019emploi de 1996 a, au Québec, attiré l\u2019attention sur ce secteur largement négligé : associations diverses, groupes communautaires, coopératives, syndicats, ordres professionnels, organismes sans but lucratif, entreprises culturelles, et j\u2019en passe, tous y concourent plus ou moins directement.Elle ne vise pas des clients, comme l\u2019entreprise privée, ou des usagers, comme l\u2019État, mais des associés.Notons à ce propos que pour en tenir compte, on a créé au Québec, dès 1997, un ministère de l\u2019Emploi et de la Solidarité, rebaptisé en 1998 ministère de l\u2019Emploi et de la Solidarité sociale.Sur le plan international, le Forum social mondial traduit aussi une telle prise de conscience planétaire.Cependant, le rôle moteur de l\u2019économie sociale se trouve occulté par le caractère parfois bénévole du travail : on n\u2019y monnaie pas toujours en argent la richesse produite2.Dans les cas où elle n\u2019est pas capitalisée, elle ne peut guère tabler sur une reconnaissance officielle, même si Québec solidaire, un parti lié à cette prise 2 Je signale d\u2019ailleurs qu\u2019on pourrait volontiers y inclure le travail domestique, une activité souterraine non reconnue socialement à cause de la distinction entre activité privée non rémunérée et travail public salarié. 75 L'ACTION NATIONALE avril 2009 DOSSIER de conscience collective, en tient compte, par le biais de la solidarité non comptabilisée.Enfin, pour terminer notre énumération, il faut évoquer un troisième et dernier aspect du développement, sans doute le plus important : le développement humain, en général associé au respect et à l\u2019avancement des droits de la personne.On peut par conséquent affirmer que lui seul rejoint la dimension universelle.À ce titre, il englobe idéalement les deux autres aspects du développement.On note d\u2019ailleurs que l\u2019indice de développement humain (IDH) recueille de plus en plus l\u2019adhésion.Créé par l\u2019ONU pour évaluer la qualité de vie des pays de la planète3, il touche aussi par la bande les conditions d\u2019exercice de certains droits universels.En somme, qu\u2019ils soient privé ou général pour le premier, collectif pour le deuxième ou universel pour le troisième, ces trois aspects du développement s\u2019appliquent à une région comme à l\u2019ensemble d\u2019un pays.À présent, considérons les fondements du développement lui-même.En schématisant, on peut affirmer que l\u2019entreprise privée accorde priorité à l\u2019économie, l\u2019État donne pour sa part la primauté au politique, tandis que la société civile s\u2019appuie sur l\u2019éthique.Évidemment, il faut nuancer quelque peu la ventilation de ces trois plans.Ainsi, quoique son but premier soit d\u2019assurer son développement et de maintenir sa qualité de vie, la société civile joue aussi, on l\u2019a vu, un rôle économique notable.Quant à l\u2019État, trop souvent gangrené par divers lobbies, entre autres économiques et militaires, il perd parfois de vue sa visée politique véritable, l\u2019intérêt collectif4.De telles nuances ne sont bien sûr pas négligeables.Malgré quoi, tout bien considéré, on peut ramener le développement à trois 3\tÉlaboré par le PNUD (Plan des Nations unies pour le développement) à partir d\u2019une proposition de l\u2019économiste indien Amartya Sen, il prend en considération divers indicateurs moins traditionnels, tels la longévité, l\u2019alphabétisation, la scolarisation, etc.4\tQue Québec solidaire traduit sous le nom de bien commun. DOSSIER 76 L'ACTION NATIONALE avril 2009 instances symboliques.L\u2019État, on l\u2019a dit, défend en principe l\u2019intérêt général.Comme elle a partie liée avec deux de ses composantes motrices, la main invisible et le laisser-faire, on peut lier l\u2019entreprise privée au Marché.Enfin, nonobstant l\u2019arbitrage inévitable des conflits de juridiction, la société civile table sur la défense étatique de ses droits fondamentaux.Sinon, elle dispose en dernier recours de la révolte ou, plus simplement, du droit de vote.Cette entente implicite l\u2019inscrit à l\u2019enseigne du Contrat social.En somme, instances symboliques, l\u2019État, le Marché et le Contrat représentent trois acteurs essentiels du développement, comme aussi trois niveaux d\u2019analyse.Comment dès lors articuler, dans le cas de l\u2019énergie éolienne, les rapports complexes entre le gouvernement, l\u2019entreprise et la société civile ?Ou, dit autrement, comment concilier harmonieusement politique, intérêts économiques et respect des droits ?Voilà la question névralgique.Or, si l\u2019on observe l\u2019implantation de la filière éolienne, on constate que le tout, au début, a évolué selon les règles classiques de l\u2019anarchocapitalisme.Aussi, certains commentateurs désabusés ont-ils évoqué à ce propos le Far West.En effet, le gouvernement n\u2019a pas imposé de limites précises aux entreprises dans le cadre de ses appels d\u2019offres successifs - sauf au secteur Production d\u2019Hydro-Québec, notre société d\u2019État étant l\u2019une des rares à ne pas pouvoir soumissionner5 ! On laisse jouer les règles habituelles du libéralisme, celles d\u2019une féroce concurrence.La chose n\u2019est guère étonnante, quand on se souvient que ce gouvernement est dirigé par un ancien conservateur fédéral qui, même revampé dans des habits libéraux, a conservé un créneau idéologique proche du laisser-faire économique.Ainsi, certaines compagnies, au moment où elles avaient avantage à obtenir l\u2019appui des municipalités, ont parfois 5 Voir à ce propos la Stratégie énergétique du Québec 2006-2015, déposée par le gouvernement en mai 2006. 77 L'ACTION NATIONALE avril 2009 DOSSIER passé des ententes privées avec les édiles, voire les maires des municipalités concernées, lesquels votaient bien sûr ensuite en faveur des projets évalués par le conseil municipal, qui ignorait ces ententes secrètes.Il a fallu le travail des journalistes pour déterrer ces informations, qui ont évidemment placé certains dans l\u2019eau chaude6.Pour demeurer poli, disons qu\u2019on pouvait alors soupçonner, selon l\u2019expression consacrée, une forte apparence de conflit d\u2019intérêts.Ainsi encore, payés apparemment à la prime ( !), des « rabatteurs » (selon l\u2019heureuse expression de Gaétan Ruest, maire d\u2019Am-qui) étaient chargés d\u2019identifier et de rencontrer les propriétaires, afin de leur faire signer des contrats en vue d\u2019ériger des éoliennes sur leurs terres.Le tout se passant en privé et au niveau individuel, sans coordination entre propriétaires et sans informations sur les pratiques usuelles, le processus permettait la signature d\u2019ententes à la pièce et au rabais.Une fois de plus, les journalistes ont dû jouer le rôle de chiens de garde démocratiques pour dénoncer ce nivellement par le bas.On a alors appris avec étonnement que les normes appliquées en Ontario ou dans d\u2019autres pays étaient beaucoup plus généreuses que celles retenues pour les agriculteurs ou les propriétaires de boisés québécois7.Quant aux redevances offertes aux municipalités par les entreprises, elles étaient à 6\tVoir à ce propos les enquêtes menées par Radio-Canada dans le Bas-Saint-Laurent, par exemple « Développement éolien : des maires dans le vent », 22-11-2006, adresse URL : http://www.radio-canada.ca/nouvelles/ regional/modele.asp ?page=/regions/est-quebec/2006/11/22/010-maires-redevances-eolien.asp [en ligne].Dès le lendemain de ce reportage, on apprenait d\u2019ailleurs avec stupéfaction que d\u2019autres maires, cinq au total, pouvaient être impliqués dans des conflits d\u2019intérêts potentiels.La situation a-t-elle évolué depuis ?En tout cas, à la fin de l\u2019année 2007, le commissaire provincial au lobbyisme écrivait aux maires de 110 municipalités pour leur rappeler que les promoteurs de l\u2019industrie éolienne doivent, s\u2019ils tentent d\u2019influencer leurs décisions, s\u2019inscrire au registre gouvernemental des lobbyistes (Le Soleil, 26-01-2008).7\tVoir par exemple à ce propos les enquêtes menées par le journaliste Pierre Craig, de Radio-Canada : « Le marché douteux du vent », 26-11-2006, adresse URL : http://ventdubocage.net/canada15.htm [en ligne]. DOSSIER 78 L'ACTION NATIONALE avril 2009 l\u2019origine si basses qu\u2019elles ont généré beaucoup d\u2019amertume.Ainsi, Judes Landry, maire actuel de Cap-Chat, première localité gaspésienne à recevoir des éoliennes, a le sentiment de s\u2019être fait rouler, car les 76 tours érigées dès 1997 sur le territoire de la municipalité rapportent annuellement un montant anémique de 13 à 14 000 $8.Peut-on envisager une autre façon de faire ?L\u2019intérêt de la société civile pourrait-il par exemple l\u2019emporter sur l\u2019échange marchand, ou du moins l\u2019équilibrer ?En d\u2019autres termes, l\u2019éthique pourrait-elle faire pression sur l\u2019économique, civiliser le Marché et humaniser quelque peu le processus assez désordonné d\u2019implantation de l\u2019éolien en région ?Ce serait une façon d\u2019encadrer le libéralisme économique.Car même si la liberté constitue une valeur importante et légitime du capitalisme, le développement incontrôlé mène souvent à de sérieuses iniquités sociales.Bref, nonobstant les sommes substantielles en jeu, peut-on élever le dossier de l\u2019éolien à un niveau plus compatible avec les droits humains, seuls universels ?Après tout, les intérêts du Marché et du Contrat peuvent ici coïncider.En effet, les entreprises exploitent habituellement une ressource non renouvelable jusqu\u2019à épuisement, puis elles déménagent.Favorisant la rentabilité à court terme, elles ne se soucient guère des générations futures qui occuperont un territoire aux ressources épuisées.C\u2019est ainsi qu\u2019on a trop souvent exploité l\u2019industrie forestière.Au contraire, les collectivités doivent prendre en considération l\u2019avenir local et régional.Il se trouve que le vent est une ressource indéfiniment renouvelable.Les entreprises peuvent donc s\u2019installer à demeure dans des endroits stratégiques.Vu cet intérêt commun pour l\u2019avenir à long terme, comment concilier et équilibrer ici les trois pôles de développement ?Peut-on viser, 8 Martin Pelchat, « Un maire sceptique », Le Soleil, 17 mars 2007, p.6. 79 L'ACTION NATIONALE avril 2009 DOSSIER Les trois pôles du développement durable société équitable SOCIÉTÉ CIVILE ENTREPRISE PRIVÉE DÉVELOPPEMENT DURABLE environnement viable environnement vivable ÉTAT comme Québec solidaire, un hypothétique bien commun ?Est-ce utopique ?Là est toute la question.Avant d\u2019analyser l\u2019épineux problème de la conciliation de l\u2019économie, de la politique et de l\u2019éthique, essayons d\u2019abord de situer l\u2019approche écologique elle-même, un univers moins simple qu\u2019il n\u2019y paraît de prime abord.Cette démarche devrait nous fournir un outil utile pour examiner ensuite en détail, à DOSSIER 80 L'ACTION NATIONALE avril 2009 la lumière des trois aspects du développement, le dossier à la fois complexe et délicat de l\u2019éolien.L\u2019approche écologique et ses trois modulations principales Tous les mouvements écologistes épousent certes la mise en cause du modèle de croissance productiviste.Mais, à la fois vaste et multiforme, la mouvance verte détermine des valeurs et des intérêts contradictoires.Aussi une petite boussole ne sera-t-elle pas inutile pour s\u2019y retrouver.Inspirons-nous donc du Nouvel ordre écologique de Luc Ferry9 pour partager ce confluent puissant en trois courants de pensée divergents, aux vertus contrastées : l\u2019approche anthropocentrique, le courant de l\u2019écologie profonde et, enfin, celui du développement durable.a) L\u2019approche anthropocentrique La première mouvance de type écologiste est l\u2019approche anthropocentrique.En fait, il s\u2019agit ici, non de protéger la nature, mais de l\u2019utiliser de manière efficace.En malmenant l\u2019environnement, l\u2019être humain risque en effet d\u2019altérer son niveau de vie, voire de mettre en danger son existence.C\u2019est ce qui est par exemple arrivé en août 2005 à La Nouvelle-Orléans, lors du passage de l\u2019ouragan Katrina.Tant les coupes aveugles dans les budgets liés aux infrastructures que l\u2019activité économique désordonnée, laquelle avait fragilisé les digues naturelles protégeant la ville, ont accentué le caractère dévastateur de la catastrophe.Selon cette première optique écologique, les besoins de l\u2019homme constituent la référence et, bien sûr, les animaux ou la nature en général ne possèdent aucun droit réel.Centrée sur l\u2019homme, cette perspective environnementale mitigée considère donc la nature comme une niche écologique humanisée, qu\u2019il faut savoir exploiter sans se nuire.Aussi, le souci éthique n\u2019y 9 Le nouvel ordre écologique.L\u2019arbre, l\u2019animal et l\u2019homme, Paris, Grasset, 1992. 8i L'ACTION NATIONALE avril 2009 DOSSIER affecte-t-il pas vraiment le primat du Marché.En d\u2019autres termes, on en tient compte seulement si cela ne ralentit pas le développement économique, seule variable lourde.À la limite compatible avec le néo-libéralisme, ce courant fera primer l\u2019intérêt direct de l\u2019entreprise sur les droits de la collectivité.À titre d\u2019exemple, songeons à la privatisation partielle du parc du Mont-Orford, qu\u2019a ardemment défendue le parti politique au pouvoir à Québec.Était-ce vraiment une décision écologique ?Après tout, le gouvernement prétendait doubler, après cette opération, la superficie du parc originel pour léguer ce patrimoine aux générations futures.De fait, comme chacun sait, la réponse est négative.Malgré les prétentions gouvernementales, ce dossier n\u2019avait rien à voir avec l\u2019écologie authentique.Selon toute vraisemblance, il s\u2019agissait d\u2019abord d\u2019une décision d\u2019affaires, centrée sur la recherche du profit, une logique économique simpliste (améliorer la rentabilité du centre de ski) et peut-être même dictée par une forme de copinage (le projet de condos).La conversion verte du gouvernement Charest, qui, après un virage à 1800, a abandonné les projets de centrales au gaz (comme celle du Suroît) pour épouser les vertus de l\u2019énergie éolienne, serait-elle un exemple plus clair d\u2019approche écologiste ?En ce cas, la réponse est beaucoup moins évidente, et il faudra analyser cette étonnante mutation de manière serrée dans notre prochaine section.En attendant, que conclure de cette première mouture écologique ?Elle ne concilie pas de manière efficace économie, politique et éthique, parce que la société civile est vue ici par le gouvernement (qui met alors de côté les intérêts supérieurs de l\u2019État) comme un réservoir de votes éventuels, alors que, pour sa part, le Marché la conçoit comme clientèle potentielle.Peu sensible aux vertus de l\u2019éthique ou du poli- DOSSIER 82 L'ACTION NATIONALE avril 2009 tique, un tel économisme cherchera ultimement à borner la société civile au Marché.Or, l\u2019approche écologique est trop importante pour qu\u2019on la réduise à cette sensibilité étriquée, cette façade à la Potemkine.Après tout, elle ressortit au développement des régions et engage notre avenir collectif.Ainsi, inapte à marier les aspects du développement, la vision anthropocentrique de l\u2019écologie ne saurait constituer une avenue viable et doit par conséquent être rejetée.C\u2019est en fait un environnementalisme superficiel, qui, favorisant les intérêts privés au détriment des collectivités locales, laisse de côté le Contrat.Si l\u2019on veut concilier efficacement nos trois niveaux de développement et évaluer à cette aune la filière éolienne, il faut se mettre en quête d\u2019une approche plus satisfaisante.b) L'écologie profonde Le deuxième courant vert, nettement plus ferme, gravite autour de l\u2019écologie profonde.Sera-t-il plus satisfaisant ?Notons d\u2019abord que son radicalisme le situe aux antipodes de la première approche.Dans cette optique, les animaux ou les arbres, voire la nature elle-même, disposent d\u2019importantes prérogatives.C\u2019est pourquoi les animalistes, défenseurs passionnés des droits animaux, se reconnaissent aisément dans cette écologie englobante10.Une telle position soulève cependant des questions de fond : si les animaux ont des droits, faut-il les défendre à l\u2019encontre de ceux des humains ?Et si oui, lesquels au juste doit-on soutenir et dans quel but ?On se trouve ici devant un très classique conflit de valeurs, qui oppose le respect plus ou moins intégral des écosystèmes à l\u2019efficacité économique, voire à l\u2019équité sociale.C\u2019était par exemple la position initiale de Greenpeace, avant qu\u2019elle ne devienne une multinationale de l\u2019écologie.C\u2019est encore 10 Dans son Contrat naturel (Paris, François Bourin, 1990), le grand philosophe français Michel Serres abonde en ce sens et verse parfois dans un angélisme discutable. DOSSIER 83 L'ACTION NATIONALE avril 2009 celle de mouvements radicaux comme Earth First ! ou encore son rejeton, l\u2019Earth Liberation Front.Certains cas de ce genre ne posent guère problème.Comment par exemple se comporter si une espèce est menacée de disparition par les agissements de braconniers sans scrupules ?On adoptera alors une position éthique favorable aux animaux, parce que l\u2019intérêt des humains relève de besoins secondaires, comme l\u2019égoïsme à courte vue et le profit injustifié.À titre d\u2019exemple, pensons aux éléphants d\u2019Afrique chassés pour leur ivoire, ou encore aux tigres de Sibérie, dont le pénis réduit en poudre aurait, aux yeux de certaines populations asiatiques, de supposées vertus aphrodisiaques.Mais que faire si l\u2019intérêt des humains est moins superficiel ?Considérons par exemple la lutte des animalistes et de Brigitte Bardot en faveur des bébés phoques, un souci qui, non seulement nous concerne davantage, mais se justifie pleinement aux yeux d\u2019un écologiste radical.Qu\u2019en penser ?À mon avis, que l\u2019ancienne star se trompe.Oui, il s\u2019agit d\u2019un type de chasse cruel, mais si sont en cause les conditions de survie des pêcheurs, ce qui semble le cas, ils doivent passer avant la souffrance potentielle des phoques.Par contre, s\u2019il s\u2019agissait plutôt de satisfaire des besoins futiles comme s\u2019habiller de manteaux en peau de blanchon11, il faudrait donner raison aux farouches opposants.Évidemment, sur le plan affectif, le sort des phoques nous touche plus que celui de la morue, parce qu\u2019il s\u2019agit d\u2019un mammifère et, psychologi- 11 Rappelons cependant que les données traditionnelles de ce problème particulier ont changé : même si on a parfois tendance à l\u2019oublier, les animalistes continuant à utiliser des images périmées et trompeuses lors de leurs campagnes internationales, la chasse aux blanchons est en fait interdite depuis 1987.Voir sur ces questions débattues le percutant documentaire récent de Raoul Jomphe, Phoques - le film. DOSSIER 84 L'ACTION NATIONALE avril 2009 quement parlant, nous nous sentons parents12.D\u2019ailleurs, si on décide de reconnaître des droits aux animaux, ceux des phoques passeront spontanément \u2014 je ne dis pas rationnellement \u2014 avant ceux des poissons.Pourtant, c\u2019est l\u2019existence de la morue elle-même qui est en danger, tandis que les populations de phoques augmentent exponentiellement.Si l\u2019on en croit les relevés scientifiques sur la question, elles ont en effet triplé durant les trente dernières années.Quoique généreux, le combat en faveur des phoques représente donc une position excessive.Il ne saurait constituer une solution à long terme.Car la lutte des opposants à cette chasse nie doublement le développement économique : le revenu des chasseurs en souffre, comme celui des morutiers, car les phoques déciment les stocks de morue, lesquelles n\u2019arrivent déjà pas à se reconstituer, étant donné la surpêche industrielle dont elles sont l\u2019objet13.L\u2019écologie radicale et l\u2019animalisme sans nuances ne constituent donc pas, eux non plus, une conciliation saine du développement économique et des droits des collectivités.D\u2019une part, ils ne sont équitables que pour les animaux et, d\u2019autre part, ils peuvent même aboutir à un antihumanisme foncier.En effet, accorder la primauté sans partage à une éthique naturaliste, et lui donner résolument le pas sur la dimension économique, voire sur le politique lui-même, c\u2019est faire l\u2019impasse sur le Marché, au profit des populations animales.Valable seulement dans de rares cas, 12\tLa position de l\u2019écologie radicale est cependant ambiguë.Si on rejette en effet tout anthropocentrisme favorable aux humains, c\u2019est pour mieux adopter un puissant anthropomorphisme qui pousse à se reconnaître dans les attendrissants bébés phoques, une position d\u2019autant plus paradoxale que les partisans de l\u2019écologie profonde condamnent habituellement les gestes perpétrés contre les animaux en les qualifiant d\u2019inhumains.13\tLa situation serait bien sûr différente si l\u2019augmentation de la population de phoques n\u2019avait aucune incidence sur celle de la morue, ou encore si la chasse aux phoques menaçait l\u2019espèce.En pareil cas, on aboutirait à des conclusions tout autres. DOSSIER 85 L'ACTION NATIONALE avril 2009 ces positions vertueuses ne sont en général pas réalistes, et leur utopisme peut même entraîner de dangereuses dérives14.En somme, l\u2019écologie profonde serait peut-être praticable dans un monde idéal où on n\u2019aurait pas à concilier les droits hypothétiques des animaux et les besoins réels des humains.Mais la réalité ne laisse guère de choix : les populations humaines doivent tuer pour survivre.Même une politique alternative, fut-elle à consonance éthique, doit miser sur une option à long terme, à la fois réaliste et applicable.c) Le développement durable Le troisième et dernier courant vert, dit du développement durable, occupe une position médiane.Sans aller jusqu\u2019à accorder des droits aux animaux ou à la nature, on y reconnaît que ceux-ci sont doués de sensibilité et peuvent souffrir, tout comme nous - c\u2019est d\u2019ailleurs ce qui pousse certains de ses partisans vers le végétarisme.De plus, comme l\u2019on doit autant que possible diminuer la souffrance sur Terre, cette approche entend protéger les espèces menacées et maintenir l\u2019intégrité des écosystèmes, non seulement pour notre bénéfice, mais aussi parce que s\u2019en abstenir viole le principe d\u2019équité.(Je signale en passant la parenté de ce courant avec l\u2019utilitarisme anglo-saxon, que beaucoup d\u2019activistes américains ou britanniques partagent spontanément.) Comme le 14 Ainsi, on est parfois allé à l\u2019encontre des intérêts humains les plus fondamentaux : songeons aux terribles excès de ce mouvement anglais, dit de libération animale, qui a torturé des êtres humains ou causé indirectement leur mort ! Plus récemment, Paul Watson, animaliste bien connu et fondateur de la Sea Shepherd Conservation Society, se prononçant sur le naufrage du bateau de quatre pêcheurs, L\u2019Acadien II, lequel avait entraîné leur mort, exprimait parfaitement cette échelle de valeurs étonnante en déclarant : « La mort de quatre chasseurs est une tragédie, mais le massacre de centaines de milliers de bébés phoques en est une beaucoup plus grande.» Comme le notait finement Marcel Conche, l\u2019écoterrorisme et l\u2019amour illimité des animaux cachent parfois bien mal une profonde haine de l\u2019humanité.Plus cinglant, Ferry associe pour sa part les dérapages de l\u2019écologie radicale à certains traits du nazisme, dont elle serait d\u2019ailleurs, selon lui, issue. DOSSIER 86 L'ACTION NATIONALE avril 2009 suggérait le célèbre rapport Brundtland (1987), qui a accrédité le développement durable, il faut, nonobstant l\u2019exploitation des ressources naturelles, concilier développement économique, qualité de vie et intégrité raisonnable de la nature.Sans prôner une économie de la décroissance, comme les adeptes de la simplicité volontaire, l\u2019on doit donc imposer des limites au productivisme et rejeter le mythe du développement économique indéfini.C\u2019est le sens même du développement durable.La raison principale en est fort simple : les ressources planétaires ne sont pas illimitées.Pour reprendre un titre d\u2019Albert Jacquard, il faut dorénavant accepter que nous vivons dans un « monde fini »15.C\u2019est pourquoi l\u2019utilisation de sources d\u2019énergie renouvelable et verte, tel l\u2019éolien, devient une nécessité.Les entreprises, pour concilier leur intérêt privé et celui des communautés, doivent donc être écoresponsables.Pour relever quelques exemples récents, ce n\u2019est pas le cas des minicentrales hydroélectriques, qui défigurent l\u2019environnement à seule fin de satisfaire la soif de profit de quelques entrepreneurs.Quant aux mégaporcheries, elles doivent être sévèrement réglementées, étant donné leur impact sur l\u2019environnement (l\u2019épandage de lisier qui affecte gravement les bassins versants et eutrophise les cours d\u2019eau) ou sur la qualité de vie du voisinage immédiat (les odeurs insupportables).Marier respect de l\u2019environnement et efficacité économique est donc tout à fait réaliste, car l\u2019écoresponsabilité ne nie pas la liberté de l\u2019entreprise, qui doit travailler de concert avec le milieu.C\u2019est même la condition expresse d\u2019une société équitable.Après tout, la démocratie participative n\u2019engage pas seulement les citoyens.Par ailleurs, le gouvernement doit pour sa part encadrer l\u2019activité économique, tout en donnant aux régions les moyens de leur prise en charge, afin que les populations puissent occuper leur territoire.C\u2019est la condition expresse d\u2019un environnement vivable.Pour citer un cas 15 L\u2019épuisement rapide des énergies fossiles en donne une illustration frappante. 87 L'ACTION NATIONALE avril 2009 DOSSIER récent, rappelons les mesures incitatives destinées à favoriser le retour des jeunes en région16, un bon exemple de soutien aux communautés locales.Leur succès a d\u2019ailleurs dépassé les prévisions les plus optimistes du gouvernement.En somme, il faut comprendre ainsi la position de ce troisième courant écologique, le seul porteur d\u2019avenir.Dans chaque situation, l\u2019on doit se demander : est-on en présence d\u2019un besoin humain essentiel ?Si oui, il doit primer.C\u2019est le cas de la survie économique d\u2019une communauté (pensons aux Opérations Dignité des années 70).Est-ce plutôt un besoin superficiel ?On doit alors donner priorité à l\u2019intégrité de la nature ou aux droits fondamentaux des animaux.Cela se produit lorsqu\u2019une espèce est menacée, lorsqu\u2019on dilapide de manière éhontée les ressources17 ou, plus encore, lorsque le bien-être futur de l\u2019humanité est en jeu, comme c\u2019est le cas pour la terrible question du réchauffement climatique.Enfin, il faut s\u2019habituer à penser, non seulement à moyen, mais aussi à long terme.Or, faut-il le rappeler, la logique du profit relève d\u2019habitude du court terme18.Par contre, celle des besoins humains essentiels, par exemple le respect des milieux naturels au bénéfice des générations futures, appelle certes une visée à long terme et, en ce sens, ce souci éthique doit être durable.C\u2019est la seule façon d\u2019harmoniser de manière efficace Contrat, Marché et État.16\tJe fais ici allusion aux crédits d\u2019impôt de 8000 $ inclus dans le budget provincial de 2003, une mesure visant à contrer l\u2019exode des jeunes.17\tDans une telle optique, il faut dorénavant évaluer les impacts de notre surconsommation personnelle : sommes-nous par exemple prêts à payer plus cher les biens courants pour favoriser le commerce équitable ?18\tPour un exemple frappant des bénéfices du souci environnemental et de la vision stratégique, songeons aux difficultés des trois grands de l\u2019automobile, qui paient actuellement un tribut très élevé pour avoir misé sur une rentabilité à courte vue.Si ces multinationales, plutôt que d\u2019engranger béatement des profits immédiats liés aux ventes de Hummer et autres VUS énergivores, avaient envisagé sérieusement une rentabilité à long terme, certes moins rapide, mais combien plus avantageuse, elles ne seraient pas au bord de l\u2019effondrement ! L\u2019écoirresponsabilité coûte parfois très cher. DOSSIER 88 L'ACTION NATIONALE avril 2009 Cela dit, il faut affronter un sérieux problème.En effet, la terminologie du développement durable, qui fait régulièrement les manchettes, est passée dans le langage courant.Hormis quelques dinosaures, chacun y souscrit volontiers, et la bienséance intellectuelle en arbore d\u2019office les concepts et en mime volontiers l\u2019attitude.Rectitude politique oblige, le greenwashing a la cote.Notre gouvernement provincial s\u2019est même doté d\u2019un ministère du Développement durable, de l\u2019Environnement et des Parcs.C\u2019est dire.Il faudra donc traverser les apparences pour, dépassant les ronds de jambe idéologiques, analyser la façon exacte dont on applique ce concept passe-partout.Et c\u2019est à cette aune que nous allons à présent examiner l\u2019implantation de la filière éolienne au Québec.Écologie et filière éolienne Le développement éolien a présentement le vent dans les pâles, c\u2019est le moins qu\u2019on puisse dire ! Il s\u2019est dit et écrit beaucoup de choses depuis que l\u2019actuel gouvernement lui a imprimé, il y a six ans, un coup d\u2019accélérateur.Prenons donc un peu de recul et analysons ce dossier complexe à la lumière conjointe des trois niveaux de développement et des modulations de l\u2019approche environnementale.Assurer la sécurité énergétique du Québec en ajoutant de nouvelles filières à l\u2019hydroélectricité, constitue un objectif légitime, lié à un besoin essentiel19.Dans ce but, on a d\u2019abord tenté d\u2019exploiter le gaz naturel.Personne n\u2019a oublié le malheureux épisode de la centrale du Suroît, et la levée de boucliers qui a suivi l\u2019annonce de ce projet étranger aux valeurs québécoises.Depuis, le gouvernement a négocié un virage à 19 Évidemment, l\u2019autosuffisance énergétique est une chose, la production de surplus aux fins d\u2019exportation aux États-Unis ou en Ontario en est une autre.Dans ce dossier, la question des impacts négatifs en regard des besoins est en effet cruciale.Sur ce point, on ne peut pas dire que les signaux du gouvernement brillent par leur clarté. DOSSIER 89 L'ACTION NATIONALE avril 2009 1800 et, sans crier gare, est passé d\u2019une énergie complémentaire aussi dommageable que le gaz20, à l\u2019éolien, une source d\u2019énergie renouvelable, et qui ne taxe nullement la capacité de support des écosystèmes21.Bien sûr, le gouvernement a mis de l\u2019eau dans son vin depuis sa première prise de pouvoir en 2003.Cependant, on le verra, un virage aussi radical ne s\u2019explique pas seulement par une nouvelle vision, mais aussi par les pressions de la société civile.D\u2019ailleurs, bien que des directives strictes aient interdit aux divers ministères d\u2019évoquer dorénavant en public la réingénierie, un terme qui heurtait trop la sensibilité populaire22, nul besoin d\u2019être grand clerc pour constater que c\u2019est bien l\u2019application de ses fameux PPP que poursuit le gouvernement Charest en développant l\u2019éolien.En effet, plutôt que de tabler sur une mise en œuvre nationale, comme ce fut le cas pour l\u2019hydroélectricité, on privilégie les appels d\u2019offres aux promoteurs internationaux.C\u2019est ensuite seulement que la société d\u2019État achète l\u2019énergie produite.À terme, 10 % de la production énergétique du Québec, toute la partie éolienne en fait, sera issue du secteur privé23.Évidemment, on vise à obtenir ainsi le plus bas coût de revient possible.Mais la conséquence directe de ce choix politique 20\tL\u2019implantation éventuelle de ports méthaniers constitue, notons-le, un cas différent.Car il ne s\u2019agit plus alors de construire une centrale au gaz pour générer de l\u2019électricité, mais d\u2019utiliser du gaz d\u2019origine étrangère comme source d\u2019énergie.Cette question mériterait une analyse séparée, qu\u2019il est évidemment hors de question d\u2019entreprendre ici.21\tContrairement aux barrages hydroélectriques, elle affecte très peu, avantage insigne, la biodiversité.Cependant, elle pose malgré tout des problèmes aux résidants, dont la défiguration des paysages, une problématique sur laquelle nous reviendrons.22\tCes décisions ont été prises à la suite d\u2019un rapport commandé par le gouvernement à une firme de consultants.En outre, afin de mieux contrôler l\u2019image de l\u2019État, l\u2019information véhiculée par l\u2019appareil gouvernemental a été centralisée au Conseil exécutif, qui relève directement du bureau du premier ministre (Denis Lessard, « Charest veut contrôler le message qu\u2019il envoie à la population », La Presse, 6 février 2006).23\tPrésentement, on compte déjà autour de 450 éoliennes en opération sur le territoire du Québec ; en 2015, on en prévoit environ 2000, dont les deux tiers seront situés en Gaspésie. DOSSIER 90 L'ACTION NATIONALE avril 2009 (que certains qualifient plutôt d\u2019idéologique), c\u2019est que la plus grande part des profits ne revient pas à la communauté ou aux régions, qui ne perçoivent que de faibles compensations.Elle migre plutôt vers l\u2019extérieur du Québec : l\u2019Ontario (SkyPower à Rivière-du-Loup24), la France (Électricité de France, dont cinq projets en partenariat sont acceptés et doivent entrer en service en 2015), l\u2019Alberta (Énergie TransCanada dans la Beauce), l\u2019Allemagne (Enercon et REpower), le Danemark (une filiale, LM Glasfiber à Gaspé) ou les États-Unis (un sous-traitant de General Electric, Marmen, à Trois-Rivières , sans oublier bientôt FPL à Murdochville).De plus, bien que fournissant la ressource, le Québec ne développe alors qu\u2019une expertise limitée.Quelles sont alors les retombées réelles pour les régions ?Faibles pendant la période de construction des éoliennes, où il y a création d\u2019emplois non permanents, et quasi inexistantes par la suite.En somme, l\u2019avenue empruntée pour développer cette filière revient à libéraliser par la bande une partie de la production électrique.Par ailleurs, elle correspond au courant anthropocentrique en écologie, ce qui ne surprend guère.On l\u2019a mentionné, cette modulation écologique est compatible avec le néo-libéralisme, le créneau économique spontané du gouvernement.Mais ce modèle de développement connaît présentement de sérieux ratés.Précisons.Vieille d\u2019à peine six ans, la spectaculaire volte-face énergétique du gouvernement aurait certainement reçu un accueil favorable si elle avait été correctement menée.Mais de 2003 à 2007, elle a suscité un grand mécontentement dans les régions concernées et les reproches d\u2019improvisation, de cafouillage, voire d\u2019anarchie, ont fusé de partout.Pourtant, nombreuses et intéressantes, les suggestions pour améliorer la situation ne 24 Ce projet spécifique, qui a fait les manchettes plusieurs années durant, semble définitivement abandonné.Aussi la MRC de Rivière-du-Loup a-t-elle annoncé récemment qu\u2019elle envisageait sérieusement une hypothèse de remplacement, mais sur des bases entièrement différentes. 91 L'ACTION NATIONALE avril 2009 DOSSIER manquaient guère.Quelques exemples.À défaut d\u2019un chantier national, contraire au credo gouvernemental25, du moins un moratoire sur l\u2019implantation pour laisser aux régions touchées comme aux personnes concernées le temps d\u2019envisager les choses de manière plus réfléchie ; des appels insistants à encadrer le processus d\u2019implantation, de façon que les régions ne soient pas laissées à elles-mêmes et que les promoteurs tiennent davantage compte des besoins locaux ; des demandes répétées d\u2019un plan d\u2019ensemble pour le développement de l\u2019éolien au Québec, de façon à ne pas laisser à l\u2019initiative privée le soin de déterminer les lieux d\u2019implantation des différents parcs, ce qui oblige alors les collectivités à faire pression sur les compagnies pour qu\u2019elles réajustent le tir, comme la chose s\u2019est produite dans le cas de SkyPower à Rivière-du-Loup ; la possibilité d\u2019un couplage des énergies hydroélectrique et éolienne, par exemple grâce à l\u2019érection des parcs éoliens près des barrages actuels, ce qui permettrait un meilleur contrôle de notre société d\u2019État et contournerait en outre l\u2019épineux problème des lignes de transport à raccorder au réseau26 ; et ainsi de suite à l\u2019avenant.Rien de tout cela n\u2019a trouvé grâce aux yeux 25\tBien que logeant à une enseigne différente, le PQ, une fois élu, ne modifierait sans doute pas ce refus de principe.Lors du Conseil national de Québec sur l\u2019environnement (fin octobre 2006), les délégués, sous l\u2019impulsion de la gauche du parti et, en particulier, de SPQ-Libre, ont adopté une résolution sur la nationalisation de l\u2019énergie éolienne.Elle a aussitôt été désavouée par l\u2019establishment, Boisclair en tête, qui prétextait le caractère irréaliste d\u2019un retour intempestif sur le passé.Rien n\u2019indique que Mme Marois, si d\u2019aventure elle accédait au pouvoir, agirait différemment.26\tPour s\u2019en tenir à un seul exemple, on sait qu\u2019il n\u2019existe aucune ligne de transport traversant la Gaspésie du nord au sud.Or, la quantité d\u2019électricité supplémentaire pouvant transiter sur le réseau d\u2019Hydro est sévèrement limitée.Quant au raccord de la production future à de nouvelles lignes, c\u2019est là une solution si onéreuse qu\u2019on a longtemps hésité à la considérer.Après beaucoup d\u2019études, Hydro-Québec TransÉnergie a retenu récemment une telle solution dans le Bas-St-Laurent et on a entrepris en novembre 2008 la construction d\u2019une ligne de 230 KV entre Rimouski et Les Boules.Les trois MRC touchées, Rimouski-Neigette, La Mitis et Matane, recevront en compensation 700 000 $, soit 1 % du coût du projet, évalué à $ 73 millions.Encore faut-il que tous les propriétaires de lots concernés acceptent, ce qui, aux dernières nouvelles, n\u2019était pas acquis. DOSSIER 92 L'ACTION NATIONALE avril 2009 du gouvernement, qui a rejeté le tout du revers de la main.Pendant ce temps, sourd à toute revendication, M.Béchard, ministre du Développement durable, de l\u2019Environnement et des Parcs, et également ministre responsable du Bas-Saint-Laurent, allait partout clamant, contre toute évidence, que tout se passait très bien, Madame la Marquise.Soudain, le 9 février 2007, coup de théâtre ! Ce que les pressions de la société civile n\u2019avaient pu obtenir, l\u2019imminence des élections le garantissait comme par enchantement.Pour calmer le jeu, se débarrasser d\u2019une patate chaude durant la période électorale et donner en outre l\u2019image d\u2019un gouvernement responsable, l\u2019équipe au pouvoir changeait son fusil d\u2019épaule et annonçait un train de mesures nouvelles.Elle reconnaissait ainsi, a posteriori, le bien-fondé des demandes populaires.Cependant, comme le passage antérieur des centrales au gaz à l\u2019éolien ne modifiait nullement le créneau idéologique du gouvernement, de même, ce retournement soudain n\u2019a pas changé ses orientations de base.Malgré quoi, il vaut la peine d\u2019étudier quelque peu la teneur de ce nouvel encadrement, car son assortiment de règles modifie sensiblement la donne.La nouvelle donne D\u2019abord, on a revu la grille des critères de sélection de l\u2019appel d\u2019offres public d\u2019octobre 2005.En décembre 2006, on avait supprimé les points de bonification accordés aux projets qui obtenaient une participation, à hauteur de plus de 10 %, des différentes municipalités concernées, sans faire disparaître pour autant ceux accordés aux projets s\u2019assurant l\u2019accord des communautés autochtones.Auparavant, la présence de ces points supplémentaires obligeait les promoteurs à obtenir l\u2019assentiment, sinon des communautés locales, du moins des municipalités, sans quoi leurs chances étaient diminuées d\u2019autant.Ces points de bonification ont été rétablis.Donc, à valeur technologique ou économique égale, les projets qui 93 L'ACTION NATIONALE avril 2009 DOSSIER bénéficient de l\u2019appui des communautés, autochtones ou non, doivent en principe l\u2019emporter.Les partenariats locaux sont donc à nouveau placés sur le même plan que ceux passés avec les communautés autochtones.En théorie du moins, les projets qui avaient le plus de chances de succès incluaient donc l\u2019accord, et d\u2019une communauté locale, et d\u2019une communauté autochtone.L\u2019Union des municipalités du Québec a réagi favorablement à ces nouvelles orientations, longtemps souhaitées.L\u2019acceptabilité sociale, qui implique le respect des communautés ainsi que les partenariats avec le milieu, revenait au premier plan.Ce qui aurait dû témoigner à l\u2019envi de l\u2019importance des consensus sociaux27, un aspect essentiel du Contrat.Ensuite, on modifiait la date pour la réception des soumissions.Initialement prévu pour le 15 mai, le dépôt était reporté au 15 septembre.Les dates de mise en service des parcs éoliens étaient aussi retardées en conséquence, passant de 2009-2013 à 2010-2015.Étant donné les changements à la grille des critères, cela laissait le temps aux promoteurs de se réorganiser, aux collectivités de respirer, aux MRC concernées de disposer de temps pour élaborer un projet et.au gouvernement Charest de voir venir, si jamais il devait être réélu, ce qui se produisit à l\u2019automne 2008.Pour l\u2019instant, cela n\u2019a pas modifié ses orientations.Par ailleurs, les municipalités devaient dorénavant tenir compte de plusieurs facteurs avant de s\u2019associer aux promoteurs : protection des paysages et intégration harmonieuse des parcs éoliens à l\u2019environnement, évaluation des risques pour la sécurité publique, diminution des dangers pour la faune ailée (par exemple, la prise en compte des corridors migratoires), et ainsi de suite.Enfin, on augmentait les redevances aux propriétaires privés28, pour les 27\tAurait dû, faut-il écrire, car, ainsi que le montre le choix des soumissions retenues, on n\u2019en a nullement tenu compte ! 28\tLa question des projets utilisant des terres publiques se pose bien sûr tout autrement. DOSSIER 94 L'ACTION NATIONALE avril 2009 fixer au minimum à 2 500 $ le MW, indexable29, un seuil que les soumissionnaires doivent respecter.En fait, disons-le, ces nouvelles lignes directrices proposées par le gouvernement prolongeaient alors les conclusions du grand colloque régional « Municipalités, le défi des éoliennes », tenu le 10 octobre 2006 au Centre des congrès de Rimouski.C\u2019est ce colloque qui avait remis bien des choses en perspective.Organisé conjointement par l\u2019ACEE (Association canadienne d\u2019énergie éolienne), la Fédération québécoise des municipalités, l\u2019Union des municipalités du Québec et l\u2019UQAR, en partenariat avec le ministère des Ressources naturelles et de la Faune du Québec, il avait identifié les questions cruciales, mais aussi cristallisé bien des oppositions, donnant voix aux insatisfactions30 et suscitant une large prise de conscience.Tout allait trop vite, c\u2019était le désordre.Or, il était possible de faire autrement.À titre d\u2019exemple, la présentation de l\u2019expérience du parc éolien Le Haut des Ailes, à Nancy, en Lorraine française, fut suivie avec énormément d\u2019intérêt.En concertation étroite avec le milieu, le Groupe Erelia, une entreprise nationale de France, y a mis sur pied et lancé son propre parc de 32 MW.Invité à venir en rendre compte, M.François Pélissier, maire adjoint de Nancy, soulignait les avantages du projet, essentiellement communautaire, et qui, dans une perspective de développement durable, a été accepté 29\tDu point de vue légal, cela ne permettra sans doute malheureusement pas de réviser à la hausse les contrats déjà signés par nombre de propriétaires de terrains privés.30\tPar exemple, le ministre Corbeil, nouveau titulaire du ministère du Développement durable, y prenait la parole, non sans être vivement pris à partie par plusieurs intervenants, mécontents de la gestion du dossier : le gouvernement mesurait-il vraiment, demandait-on, les implications du développement durable ? 95 L'ACTION NATIONALE avril 2009 DOSSIER suite à la signature d\u2019une charte détaillée liant l\u2019entreprise et les communautés touchées31.Il y a là une leçon à tirer pour les divers gouvernements.Contrairement à l\u2019État, fondé sur le principe représentatif, la société civile peut pratiquer une forme de démocratie participative.Quand un gouvernement perd de vue l\u2019intérêt général et que n\u2019existe aucune instance de régulation supranationale apte à pallier ce manque, la démocratie directe devient une solution alternative.C\u2019est ce qui se passe actuellement, alors que les populations locales font le travail de l\u2019État et s\u2019efforcent d\u2019encadrer quelque peu l\u2019implantation.Donnons à ce propos un exemple récent.Il a fallu la pression des communautés locales (représentants de la MRC de Rivière-du-Loup, communautés de l\u2019Isle-Verte, de Saint-Arsène, de Saint-Épiphane et de Cacouna), pour que la compagnie torontoise SkyPower refasse ses devoirs à de multiples reprises et que son projet d\u2019implantation d\u2019un parc éolien, à défaut d\u2019être rentable pour la région, soit du moins socialement acceptable.À l\u2019origine, son plan Terravents prévoyait 134 éoliennes, nombre qui fut finalement ramené à 114.Avant la conclusion de cette saga, il n\u2019était pas du tout certain que les 20 éoliennes délaissées ne seraient pas aussi érigées, car la compagnie avait ciblé, dans le cadre du nouvel appel d\u2019offres de septembre 2007, trois autres municipalités de la MRC de Rivière-du-Loup : Saint-Antonin, Saint-Modeste et Saint-François-Xavier-de-Viger.De plus, pour les sites déjà retenus, il fallait déplacer et regrouper au moins la moitié des éoliennes pour réaliser une intégration minimale au paysage.On le constate, ce sont les représentants de la société civile qui, dans l\u2019intérêt général, poliçaient le processus.Déjà, à la suite du Règlement de contrôle intérimaire adopté par la MRC, un droit prévu par la Loi sur l\u2019aménage- 31 Pour des détails sur cette expérience, voir le site Internet du projet (http:// www.lehautdesailes.fr/) ou encore celui du promoteur, Erelia (http://www.ereliagroupe.fr/). DOSSIER 96 L'ACTION NATIONALE avril 2009 ment et l\u2019urbanisme, SkyPower avait dû déposer un projet revu, éloignant entre autres les tours à une distance minimale de 500 mètres des maisons et de quatre kilomètres du fleuve.Quand les recommandations du BAPE, le Bureau d\u2019audiences publiques sur l\u2019environnement, eurent entériné les revendications des communautés, SkyPower décida tout simplement de retirer ses billes et d\u2019abandonner la partie, sans doute parce que, dans ces conditions, sa marge bénéficiaire devenait insuffisante.Elle pouvait agir ainsi, puisque l\u2019entente la liant au gouvernement était un contrat de gré à gré.Tout ce dossier aurait bien sûr évolué très différemment si un cadre rigoureux d\u2019implantation avait, dès le départ, défini les droits, mais aussi les obligations des entreprises soumissionnaires.En ce sens, le nouveau cadre réglementaire du gouvernement répond favorablement à certains aspects majeurs de la question éolienne.Mais ces normes améliorées, il faut bien le dire, demeurent en rade.En effet, on y considère des éléments essentiels à la bonne marche du dossier, éléments jusqu\u2019alors laissés en plan, malgré les demandes répétées des personnes impliquées ou des populations régionales.Mais la nécessité d\u2019un cadre d\u2019implantation, indispensable pour civiliser l\u2019ensemble du processus, s\u2019impose toujours.Certains intervenants souhaitent même, pour le développement éolien, la rédaction d\u2019une charte en bonne et due forme.Il en va de même de la participation des communautés locales et régionales, pour laquelle un Pacte rural serait bienvenu.Car comment réussir l\u2019implantation si on fait abstraction du critère de l\u2019acceptabilité sociale ?Songeons encore à l\u2019épineuse question des redevances, l\u2019obtention d\u2019un minimum équitable ne pouvant raisonnablement être laissée à la discrétion des promoteurs ou au pouvoir de négociation limité du petit propriétaire.Le nouveau montant fixé par le gouvernement constitue un pas vers un seuil décent.Notons cependant qu\u2019on n\u2019accorde toujours aucune redevance minimale aux 97 L'ACTION NATIONALE avril 2009 DOSSIER municipalités.De même, à défaut de moratoire, le report de la date pour le dépôt des soumissions était souhaitable.Enfin, le souci d\u2019intégrer harmonieusement aux paysages locaux tous les aéromoteurs, ces grandes ailes dépareillées appelées à se déployer sur tout le territoire, s\u2019imposait.Cependant, on peut à juste titre se demander pourquoi une si lourde responsabilité échoit aux municipalités plutôt qu\u2019aux entreprises.Un deuxième exemple récent illustre très bien cette problématique.La compagnie Kruger Énergie, l\u2019une des huit firmes retenues à la suite du dernier appel d\u2019offres, projette d\u2019implanter un parc éolien de 200 millions $ à Sainte-Luce et Sainte-Flavie, près de Rimouski.On y prévoit 34 tours, pour une puissance installée de 68 MW.27 de ces tours seraient situées sur le territoire de Sainte-Luce.Or, il s\u2019agit d\u2019une zone habitée et, qui plus est, d\u2019un secteur de villégiature.Un comité de citoyens s\u2019est en conséquence formé pour s\u2019opposer au projet.La compagnie a alors proposé la mise sur pied d\u2019une table de concertation pour discuter de l\u2019acceptabilité sociale du projet.La municipalité de Sainte-Luce, qui avait d\u2019abord décidé d\u2019y siéger, s\u2019est ensuite retirée.Selon elle, il s\u2019agissait davantage d\u2019une table de.promotion du projet.Ajoutons que, à l\u2019origine, les élus municipaux avaient donné leur aval à Kruger Énergie parce qu\u2019elle avait promis de tenir un référendum sur son projet.Or, en août 2008, les élus sont revenus sur leur décision après que Kruger ait déclaré qu\u2019un résultat référendaire contraire à ses souhaits ne la lierait pas et qu\u2019elle s\u2019en remettrait plutôt aux décisions du BAPE.Dans ces conditions, la municipalité se demandait évidemment à quoi rimait une consultation publique.Elle a donc adopté un règlement de zonage définissant une zone de protection de cinq kilomètres à partir du fleuve et interdisant l\u2019érection d\u2019éoliennes dans ce corridor.Notons que cette directive respecte l\u2019esprit du Règlement de contrôle intérimaire que la MRC de La Mitis avait elle-même adopté auparavant.La compagnie devait donc DOSSIER 98 L'ACTION NATIONALE avril 2009 envisager une localisation plus au sud.Devant l\u2019évolution de la situation, des citoyens favorables au projet se sont mobilisés pour demander et obtenir la tenue d\u2019un référendum sur.le règlement de zonage ! Bref, une fois encore, l\u2019absence de cadre gouvernemental global oblige les élus municipaux et les communautés locales à négocier directement avec une grande entreprise, et la confusion totale règne.Au moment où j\u2019écris ces lignes, Kruger vient d\u2019annoncer qu\u2019elle compte mettre fin à son projet.Certains y voient une tactique de négociation supplémentaire.Est-ce le cas ?L\u2019avenir nous le dira.Mais s\u2019il s\u2019agit d\u2019un retrait véritable, cela créera une situation inédite, car, contrairement au cas de SkyPower à Rivière-du-Loup, le contrat de Kruger l\u2019engage : en tant que fournisseur, elle doit livrer l\u2019énergie éolienne au gouvernement.On le voit, devant l\u2019importance des enjeux et devant ces situations inextricables, des expériences telles Erelia et son Haut des Ailes s\u2019avèrent précieuses.Car, répétons-le, si la direction imprimée par le gouvernement se poursuit, une partie significative de l\u2019électricité québécoise sera bientôt produite par le privé.Le ciel québécois sera constellé de ces étranges étoiles à trois branches, immenses moulins à vent modernes, et ce qui représente aujourd\u2019hui une filière d\u2019appoint deviendra alors, après l\u2019hydroélectricité, une seconde autoroute énergétique.C\u2019est pourquoi les enjeux liés au dossier éolien méritent une étude approfondie, peu compatible avec l\u2019empressement actuel32.Aussi faudra-t-il surveiller les résultats du troisième et dernier appel d\u2019offres du gouvernement, un bloc de 500 MW, partagé en deux parties de 250 MW chacune, 32 Les enjeux seront plus importants encore si, comme l\u2019Ontario s\u2019apprête à le faire, Québec se sert du modèle éolien comme banc d\u2019essai pour l\u2019implantation future des autres énergies alternatives, comme la géothermie, l\u2019énergie solaire, etc. 99 L'ACTION NATIONALE avril 2009 DOSSIER destiné aux municipalités, aux coopératives ou aux diverses communautés33.Peut-on rendre les projets porteurs, comme cela s\u2019est fait avec Erelia ou comme cela se fait au Danemark ou encore en Allemagne, premier producteur mondial d\u2019énergie éolienne, avec 18 000 MW de puissance installée ?Les parcs allemands, issus de petits producteurs fédérés, sont en effet plus modestes, mais en contrepartie, plus nombreux, ils respectent davantage le paysage ainsi que les réalités régionales.Surtout, ils donnent lieu à des retombées locales très importantes, car les profits revenant à la communauté y représentent non pas 1 % de la valeur générée, comme au Québec, mais jusqu\u2019à 50 %.Dans un tel contexte, la question de l\u2019acceptabilité sociale acquiert un relief particulier.C\u2019est pourquoi un consortium franco-québécois publiait récemment une étude détaillée rappelant son caractère incontournable pour la réussite de tout projet de ce type34.D\u2019autant plus que, sans ralliement communautaire, le développement durable perd son sens.En effet, la multiplication des initiatives communautaires dans divers pays occidentaux représente une forme d\u2019autogestion d\u2019autant plus prometteuse qu\u2019elle pose une question cruciale, volontiers escamotée par le gouvernement : à qui appartient le vent, cette ressource naturelle à la fois gratuite, verte et renouvelable ?À ceux qui ont les moyens financiers et technologiques nécessaires à son exploitation sur une large échelle, comme le croit le ministère, qui, en optant pour un modèle de 33\tTout récemment, Québec décidait de retarder le lancement de cet appel d\u2019offres, afin de revoir à la hausse le prix offert pour l\u2019achat de l\u2019électricité.34\tVoir Énergie éolienne et acceptabilité sociale - Guide à l\u2019intention des élus municipaux du Québec, 2008, un collectif de plusieurs chercheurs, réalisé sous la responsabilité de quatre conférences régionales des élus, ainsi que de l\u2019Unité de recherche sur le développement territorial durable et la filière éolienne (UQAR), auxquels s\u2019est joint le Laboratoire d\u2019étude des phénomènes de transfert et de l\u2019instantanéité (France, Université de La Rochelle).Disponible gratuitement sur Internet.Si le retrait du projet Kruger se confirme, cet exemple et celui de SkyPower à Rivière-du-Loup, auront démontré par l\u2019absurde l\u2019importance de cet enjeu. DOSSIER 100 L'ACTION NATIONALE avril 2009 développement industriel, épouse ainsi étroitement le point de vue du Marché ?Selon lui, en effet, puisque les grands turbiniers sont prêts à prendre des risques importants pour fournir l\u2019électricité demandée, c\u2019est à eux qu\u2019on en doit reconnaître l\u2019usufruit.En tout cas, au-delà des politiques publiques et des discours lénifiants, une telle position jette une lumière crue sur la conception du développement des régions dites ressources selon le gouvernement en place.Ou alors, les gisements n\u2019appartiennent-ils pas plutôt aux communautés habitant les territoires, voire à l\u2019ensemble de la population du Québec, une position qui favoriserait l\u2019économie sociale et épouserait mieux le point de vue éthique du Contrat ?Cette question est d\u2019autant plus importante que, soulignons-le, l\u2019implantation sans discernement des éoliennes peut affecter « durablement » une des principales sources de revenus des régions défavorisées, le tourisme.Aussi ce débat est-il vital pour elles.Ce qui soulève une dernière question, elle aussi cruciale.Certains défenseurs du modèle industriel de développement craignent que les choix des communautés locales ne mènent volontiers à l\u2019attentisme, voire à un immobilisme complet.En d\u2019autres termes, on croit que le respect des consensus locaux risque d\u2019évacuer le Marché au profit du Contrat.En fait, pareille inquiétude est injustifiée.Car les communautés locales ne refusent pas systématiquement les développements économiques de grande envergure, quand bien même ils seraient susceptibles de nuire à leur qualité de vie.Évoquons à ce propos l\u2019exemple du projet de port méthanier à Cacouna où, lors du référendum de 2005, la population du village s\u2019est montrée favorable à une éventuelle implantation par un vote majoritaire de 57,2 %.Même s\u2019ils ne se trouvaient pas devant un fait accompli, comme ce fut le cas pour SkyPower à Rivière-du-Loup, les habitants de cette municipalité ont tout de même décidé de faire primer les 101 L'ACTION NATIONALE avril 2009 DOSSIER retombées économiques sur l\u2019évaluation des risques potentiels.À Cacouna, la logique du développement économique a donc primé celle de la qualité de vie et du développement durable.Dira-t-on pour autant que cette collectivité a adopté une position non écologique ?Il y a certes là matière à discussion.Mais c\u2019est le prix à payer si l\u2019on préconise l\u2019autogestion et la démocratie participative.Le développement durable est aujourd\u2019hui partout souhaitable, soit, mais il fait éviter d\u2019en faire un dogme.La leçon vaut non seulement pour les gouvernements, mais aussi pour les tenants de la deep ecology.Car la vitalité démocratique constitue une voilure à géométrie variable et, à l\u2019occasion, ses résultats sont inattendus.Ce n\u2019est pourtant pas une raison pour adopter un régime à deux vitesses qui autoriserait à ne retenir que les résultats « convenables ».Fort heureusement, comme sa cousine représentative, la démocratie directe manque rarement de sagesse et traduit en général de manière assez fidèle les besoins de la société civile.Évidemment, il ne faut pas verser pour autant dans l\u2019angélisme.Car le fait que la décision soit locale ne constitue nullement un gage complet de transparence.Si des intérêts corporatistes, voire personnels, gangrènent les projets, le point de vue éthique du Contrat peut alors dégénérer en vertu moralisante ou pis, susciter un refus appuyé sur de fallacieux prétextes.C\u2019est par exemple le cas du fameux « syndrome pas dans ma cour », lequel, sous couvert de grands idéaux, fait parfois prévaloir un égocentrisme à courte vue, propre à handicaper fortement le développement régional.En guise de conclusion Québec vise la sécurité énergétique, un objectif louable.Le gouvernement souhaite en outre exporter davantage d\u2019électricité aux États-Unis ou en Ontario.À l\u2019instar de la Caisse de dépôt, Hydro-Québec est devenue une entreprise à laquelle DOSSIER 102 L'ACTION NATIONALE avril 2009 on impose une obligation de rendement élevé35.Comme on attend d\u2019elle des versements importants, le coût de revient de l\u2019électricité doit être minimal, ce qui n\u2019est possible qu\u2019à condition de faire affaire avec des turbiniers internationaux, l\u2019ampleur de leurs moyens permettant de gros volumes de production.Pendant qu\u2019ils engrangent les bénéfices, Hydro peut en retour acheter à faible coût36.Notre compagnie nationale dispose ainsi d\u2019une marge sécuritaire pour l\u2019approvisionnement du Québec, comme elle peut aussi vendre à profit, quand la demande locale diminue.Cela lui permet de verser de généreux dividendes, dont l\u2019État peut ensuite se servir à diverses fins.Si le gouvernement les utilisait pour s\u2019acquitter de ses missions sociales fondamentales, comme la santé et l\u2019éducation, la ressource des régions, sans permettre un véritable développement endogène, servirait à tout le moins indirectement tous les Québécois, ce qui serait un moindre mal.Mais est-ce le cas ?Ainsi, Québec a opté pour un modèle industriel de développement.Ainsi que le note le collectif Énergie éolienne et acceptabilité sociale, un tel choix rejoint la pratique américaine plutôt que l\u2019usage européen.Tabler sur des appels d\u2019offres internationaux plutôt que sur l\u2019économie sociale et un modèle d\u2019exploitation régional ou coopératif reflète aussi le credo idéologique du gouvernement, appuyé sur les PPP et le rôle de l\u2019entreprise privée.Comme, à l\u2019origine, on a épousé ce modèle sans débats publics, on peut dire que le gouvernement a sacrifié le rallie- 35\tRappelons que, depuis 2004, les diverses augmentations de tarifs d\u2019Hydro-Québec ont totalisé 20,6 %.Quant aux profits générés, à titre d\u2019exemple, signalons que ceux de l\u2019année 2008 s\u2019élevaient à 2,9 milliards $.36\tApprécions tout le sel de la situation créée par les choix gouvernementaux.On le sait, de nombreux contrats de production ont été consentis à Électricité de France.Ayant refusé qu\u2019Hydro-Québec devienne maître d\u2019œuvre de l\u2019énergie éolienne, Québec se trouve alors à subventionner indirectement une compagnie étrangère, au mandat similaire à la nôtre.L\u2019énergie naturelle des régions ressources du Québec contribue ainsi à payer la production nationale d\u2019électricité en France ! 103 L'ACTION NATIONALE avril 2009 DOSSIER ment des communautés et le développement régional à long terme sur l\u2019autel de la rentabilité immédiate.Pourtant, le choix inverse aurait certes offert des rendements plus faibles à court terme, mais à l\u2019usage, il aurait par contre donné des résultats autrement structurants pour les communautés.Pour l\u2019instant, quoique réelles, les retombées locales demeurent secondaires.Issues d\u2019un développement technologique exogène, elles ne peuvent jouer un rôle moteur sur la croissance.En d\u2019autres termes, Québec a emprunté une avenue qui favorise l\u2019exploitation d\u2019une énergie à la fois propre et illimitée, mais sans en maximiser les retombées : elle n\u2019a pas d\u2019incidence profonde sur la revitalisation des territoires et elle n\u2019exerce aucun réel effet de levier sur l\u2019économie des régions ressources.Parlons plus net encore : si, la pression de l\u2019opinion publique aidant, le gouvernement n\u2019avait pas imposé, lors du second appel d\u2019offres, un contenu québécois minimal de 60 % pour les futurs parcs éoliens, le développement de cette source d\u2019énergie alternative aurait carrément échappé aux régions ou aux communautés locales37.Malgré les déclarations contraires de Québec, un pan essentiel manque ainsi à l\u2019appel : on développe bien une énergie verte, mais de manière non durable38.En d\u2019autres termes, le type d\u2019énergie retenue par le gouvernement ouvre l\u2019avenir, mais son modèle de développement demeure désespérément conservateur.Sans l\u2019ombre d\u2019un doute, c\u2019est un choix perdant à long terme.37\tC\u2019est l\u2019une des raisons pour lesquelles Louis-Gilles Francoeur, le journaliste du Devoir spécialisé dans les questions écologiques, voyait, dans le dernier appel d\u2019offres de 500 MW destiné entre autres aux communautés, un « prix de consolation » (« Pour qui souffle le vent ?», Le Devoir, 10/11-05-2008, p.C1).Il a d\u2019autant plus raison que, on s\u2019en doute, les multinationales ont déjà sélectionné les meilleurs gisements éoliens et les corridors de vent optimaux pour leurs propres projets.Quels sites porteurs demeurent alors disponibles pour les futurs projets communautaires ?Bref, un regard désabusé dirait que ce troisième appel d\u2019offres a pour principal objectif de gérer le mécontentement.38\tUne forme subtile de greenwashing, puisque, de cette manière, le gouvernement ne respecte pas l\u2019esprit de sa propre Loi sur le développement durable, adoptée en 2006. DOSSIER 104 L'ACTION NATIONALE avril 2009 ?On le voit, la question de la filière éolienne dépasse les enjeux immédiats pour toucher la dimension de l\u2019universel.Au premier chef, elle concerne certes le développement des régions, mais notre avenir en tant que collectivité dépend aussi des choix énergétiques actuels.En ce sens, l\u2019héritage que nous léguerons aux générations futures ressortit aux droits humains.Quelle est alors la voie royale de l\u2019avenir ?Dans la situation actuelle, il a fallu faire appel à la société civile pour civiliser le processus d\u2019implantation.Car, contrairement à ce que croient les partisans du laisser-faire, jamais le Marché laissé à lui-même ne s\u2019est régulé spontanément.L\u2019actuelle récession économique l\u2019illustre d\u2019ailleurs de manière crue.Des déréglementations répétées ont d\u2019abord conduit à une crise des prêts hypothécaires, laquelle s\u2019est ensuite répercutée sur le système financier, avant de contaminer finalement toute l\u2019économie réelle.Le paradigme de la Main invisible d\u2019Adam Smith avait depuis longtemps montré ses limites.La crise ne fait qu\u2019enfoncer davantage le clou.En effet, les adeptes de son application intégrale oublient encore et toujours cette évidence, pourtant criante : l\u2019économie n\u2019est pas une fin en soi, elle constitue seulement un outil au service du développement humain.Par ailleurs, on l\u2019a signalé, les retombées régionales du développement éolien sont actuellement faibles et, à long terme, elles n\u2019auront qu\u2019un impact limité sur le niveau de développement des collectivités qui en font les frais.Pour les augmenter, il faut donc que la société civile continue à imposer ses exigences.Car l\u2019actuel gouvernement, dont c\u2019est pourtant en principe le rôle, ne le fait pas, ou alors il ne le fait que de manière minimale, sous la pression des élections.Aussi les communautés doivent-elles défendre elles-mêmes leurs intérêts et chercher à faire prévaloir l\u2019éthique sur l\u2019éco- 105 L'ACTION NATIONALE avril 2009 DOSSIER nomique, dans l\u2019espoir de socialiser davantage les retombées potentielles de l\u2019éolien.Faut-il encore essayer de convaincre l\u2019État lui-même ?En effet, proposer qu\u2019il joue pleinement son rôle, c\u2019est demander un retour à la primauté du politique sur l\u2019économique, mettre l\u2019économie marchande au service de la nation, dont l\u2019État, on l\u2019a dit, est en principe le fiduciaire.Est-ce envisageable ?Conjoncturellement, oui.Mais l\u2019électoralisme ne dictera pas toujours à la sauvette un cadre réglementaire minimal.Sur le plan structurel, la situation semble tout simplement sans espoir, tant que ce gouvernement libéral-conservateur sera en place ou ne changera pas fondamentalement son fusil d\u2019épaule.Car tel que lancé actuellement, le processus d\u2019implantation, s\u2019il peut encore, à la rigueur, être réorienté, ne saurait être ramené en arrière39.Pour peu qu\u2019on le veuille, les trois niveaux de développement d\u2019une société sont tout à fait compatibles.Même s\u2019il faut parfois nuancer et évaluer finement les situations, on peut en effet harmoniser leurs pôles respectifs, le Marché, l\u2019État et le Contrat.Les adeptes du développement durable authentique, qui optent pour une perspective raisonnable et réfléchissent sur le long terme, sont donc justifiés de voir leur approche comme la seule assurant une conciliation harmonieuse des développements économique, social et humain.Un tel objectif est en effet exclu au départ par l\u2019écologie profonde.Quant à la perspective anthropocentrique retenue par le gouvernement, en confiant l\u2019exploitation de la ressource éolienne à l\u2019entreprise privée, elle l\u2019a malheureusement rendu elle aussi inaccessible.Car, on l\u2019a montré, seule l\u2019approche durable 39 Par ses choix initiaux, le gouvernement a exclu une mise en œuvre nationale de l\u2019éolien.Et une nationalisation a posteriori, comme celle qui a présidé à la naissance d\u2019Hydro-Québec, semble aussi hors de question.En effet, dans l\u2019état actuel des choses, quels biens pourrait-on au juste nationaliser ? DOSSIER 106 L'ACTION NATIONALE avril 2009 peut équilibrer les manques ou les excès des deux autres courants écologiques.Il faut par conséquent en faire l\u2019un des axes directeurs de toute politique économique future.Ainsi que l\u2019a montré le Sommet de Johannesburg (2002), on peut alors, sans verser dans l\u2019utopie ou l\u2019angélisme, conjuguer environnement vivable, économie viable et société équitable.Ou, dans les termes de cet essai, harmoniser Contrat et Marché (société équitable), Contrat et État40 (environnement vivable) et, enfin, Marché et État (économie viable).En effet, la recherche de l\u2019intérêt public suppose beaucoup de conditions, certes, dont la conciliation des intérêts privés de l\u2019entreprise, des besoins collectifs des communautés et des droits démocratiques de chaque personne.Mais elle passe aussi et surtout par une prise en compte mesurée de notre avenir global, une vertu propre à l\u2019écologie bien comprise.?40 Par quoi il faut évidemment comprendre ici les politiques environnementales de tout gouvernement, quel qu\u2019il soit. 107 L'ACTION NATIONALE - avril 2009 Souveraineté du Québec ùmaue française T-ête nationale (n Assurance .Société ij! Saint-Jean-Baptiste & tel*MAU RI CIE ORKS.ââ jbtsigiyirAsAg.
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