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Titre :
L'action nationale
Éditeur :
  • Montréal :Ligue d'action nationale,1933-
Contenu spécifique :
Novembre - Décembre
Genre spécifique :
  • Revues
Fréquence :
chaque mois
Notice détaillée :
Titre porté avant ou après :
    Prédécesseurs :
  • Action canadienne-française, ,
  • Tradition et progrès,
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L'action nationale, 2009-11, Collections de BAnQ.

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[" L\u2019Action NATIONAL^ volume XCIX numéros 9 et 10 NOVEMBRE-DÉCEMBRE 2009 envoi de publication PAP N° 09113 N° de la convention 0040012293 L'ACTION NATIONALE volume XCIX numéros 9-10 - novembre-décembre 2009 nove^bre/déce^bre 2009 vol.XCIX nos 9-10 L\u2019Action NATIONALE \u2018 Éditorial Notre État contre nous-mêmes Dossier Le Québec et la Défense du Canada Renouvellement du politique Jeter les bases d'un nouveau nationalisme au Québec En couverture François Vincent 71106, Gouache vinylique sur toile, 2006, (H 122 x L 152 cm) © Collection Loto-Québec François Vincent est né en 1951 à Montréal.Il a obtenu en 1974 son baccalauréat spécialisé en arts plastiques de l\u2019Université du Québec à Montréal.En 1983 et 1984, il a travaillé avec le maître-imprimeur François-Xavier Marange, à Montréal et à Paris.On a présenté ses oeuvres en solo de nombreuses fois au Japon, en France, et au Canada.Ses oeuvres sont présentes dans plusieurs collections telles que la Banque d\u2019oeuvres d\u2019art du Conseil des Arts du Canada, le Musée national des beaux-arts du Québec et le Musée d\u2019art contemporain de Montréal.Prix et mentions 1998 - Prix Prix Jacques-Cartier des Arts, Les entretiens Jacques-Cartier, Lyon, France 1990 - Grand prix, Concours d'estampe Loto-Québec 1990 - Mention du jury à l'exposition du CQE, 40 Gravadores do Quebeque, Lisbonne, Portugal 1989 - Grand prix Loto-Québec, Biennale du dessin, de l'estampe et du papier du Québec 1983 - Biennale du dessin et de l'estampe du Québec Pour plus d'information : Galerie Orange 81, rue Saint-Paul Est Montréal QC H2Y 3R1 (514) 396-6670 info@galerieorange.com www.galerieorange.com Location d'outils Une entreprise québécoise en affaires depuis 1907 Heureuse de participer à la construction de la référence québécoise.36 succursales pour mieux vous servir simplex, ca \u2022\tMontréal : 1.800.361.1486 \u2022\tQuébec : 1.800.284.7571 \u2022\tOttawa : 1.888.408.8807 82, rue Sherbrooke Ouest Montréal (Québec) H2X 1X3 Téléphone : 514-845-8533 Numéro sans frais : 1-866-845-8533 Télécopieur : 514-845-8529 revue@action-nationale.qc.ca www.action-nationale.qc.ca Directeur : Robert Laplante Directeur adjoint : Sylvain Deschênes Comité de rédaction : Dave Anctil, chercheur postdoctoral, Chaire Mondialisation, Citoyenneté et Démocratie (UQAM) ; Mathieu Bock-Côté, doctorant en sociologie (UQAM) ; Sylvain Deschênes ; Lucia Ferretti, pro-fesseure (UQTR) ; Richard Gervais, philosophe ; Lise Lebrun, animatrice communautaire ; Sylvie Ménard, Centre d'histoire des régulations sociales (UQAM) ; Denis Monière, professeur (Université de Montréal) ; Michel Rioux ; Pierre Serré, chercheur.Comité de lecture : Claude Bariteau, anthropologue (Université Laval) ; Jean-Jacques Chagnon ; Lucia Ferretti ; Alain Laramée, professeur, (TÉLUQ) ; Chrystiane Pelchat, enseignante ; Marc Urbain Proulx, économiste, UQÀC ; Pierre-Paul Proulx, économiste, Université de Montréal ; Paul-Émile Roy, écrivain.Membres du jury du prix André-Laurendeau : Jean-Louis Bourque (politologue) ; Julien Goyette (UQTR), Paul Sabourin (Université de Montréal) ; Membres du jury du prix Richard-Arès : Robert Comeau (Chaire Hector-Fabre UQAM) ; Simon Langlois (Université Laval) ; Michel Seymour (Université de Montréal).Comptes rendus : Paul-Émile Roy ; Mathieu Bock Côté.L\u2019Action NATIONALE curieux un jour.CURIEUX TOUS LES JOURS.\u2014»\u2014 abonnez-vous ¦page ^ On n\u2019est jamais trop curieux * Éditorial Notre État contre nous-mêmes -Robert Laplante\t4 Articles Gérard Picard, l\u2019inconnu -Pierre Vadeboncoeur\t17 La FTQ, le français, le Québec.-Fernand Daoust\t23 Un Québec qui n\u2019ose dire son nom -Charles-Philippe Courtois\t49 Le projet d\u2019indépendance du Québec piégé par l\u2019électoralisme et le parlementarisme -Pierre Graveline\t57 Jeter les bases d\u2019un nouveau nationalisme au Québec -Claude Girard\t65 Chronique internationale Mondialiser les esprits -Dave Anctil\t94 Dossier Le Québec et la Défense du Canada Présentation du dossier -Stéphane Roussel\t110 Le débat entre « missions de maintien de la paix » et « missions de combat » -Jocelyn Coulon\t114 L\u2019Arctique : fin ou moyen ?-Marie-Christine Lalonde-Fiset\t126 Budget de la Défense : le Canada à la croisée des chemins -Aude-Emmanuelle Fleurant\t135 La nouvelle dynamique de l\u2019industrie de défense québécoise -Yves Bélanger\t156 Les études de sécurité au Québec -Michel Fortmann\t170 L\u2019enseignement de l\u2019histoire militaire au Québec -Yves Tremblay\t178 Lire 192 214 Lire les essais Livres reçus Index des auteurs 2009 217 4 ÉDITORIAL Robert Laplante NOTRE ÉTAT CONTRE NOUS-MÊMES Le jugement de la Cour suprême du Canada invalidant la loi 104 - une loi votée à l\u2019unanimité par notre Assemblée nationale pour mettre fin aux stratagèmes de contournement de la loi 101 - n\u2019aura pas fait beaucoup de bruit.Quelques déclarations ici et là, une décevante prestation du Bloc québécois, pourtant aux premières loges pour lancer la charge, mais rien de substantiel, comme si la résignation avait déjà pavé la voie à ce tribunal étranger.Il aura fallu l\u2019action de la Société Saint-Jean-Baptiste de Montréal pour que les choses commencent à prendre forme.La soirée du 16 novembre dernier a constitué le premier véritable moment de mobilisation alors qu\u2019une quinzaine de groupes et organisations ont répondu à l\u2019appel de Mario Beaulieu et de la SSJBM.Fait marquant de la soirée, l\u2019engagement clair et ferme des trois principales centrales syndicales à mener la bataille.Les quelque six cents personnes qui ont assisté à l\u2019événement ont pu sentir une ferveur qui ne s\u2019était guère manifestée de telle sorte depuis longtemps.Une détermination et une volonté d\u2019en découdre avec les forces hostiles au français y sont apparues sous un jour prometteur.Il est désormais pensable de voir la société civile se mettre en marche.La mobilisation, autour de cet acte usurpateur, dépassera, et de loin, les seuls aspects juridiques requis pour bricoler une réponse acceptable aux 5 L'ACTION NATIONALE - novembre-décembre 2009 yeux de l\u2019ordre juridique Canadian illégitime.Il ne s\u2019agira pas seulement de réclamer une parade, cela sera l\u2019occasion de reprendre la lutte pour instaurer un ordre français dans notre vie nationale.Ce jugement aura - il a déjà - l\u2019effet d\u2019un catalyseur : il va faciliter la cristallisation de toutes les inquiétudes montantes au sujet de la détérioration de la place et du statut du français.Une nouvelle définition de la situation commence à prendre forme et à servir de référence commune à un nombre grandissant d\u2019acteurs du combat national.Des acteurs de la société civile, pour l\u2019essentiel.Car les partis politiques en cette matière comme en bien d\u2019autres ne sont plus en phase avec le mouvement national.Leurs discours et les positions qu\u2019ils tiennent traduisent un inquiétant décalage : ils ne saisissent guère la nouvelle donne linguistique.Comme des généraux devisant sur la ligne Maginot, les partis souverainistes s\u2019entêtent à lire la situation avec une grille d\u2019analyse périmée.Le monde a changé et les pressions qui s\u2019exercent sur le français dans le Canada post-référendaire et surtout dans un ordre provincial inconditionnellement consentant à la minorisation de notre peuple ont radicalement changé les données du problème et, du coup, l\u2019espace des solutions qui s\u2019imposent.Ces partis politiques déphasés finiront bien par rejoindre le courant des forces vives, mais, à l\u2019évidence, ils devront d\u2019abord prendre acte du nouvel ordre des choses que ce jugement révèle bien davantage qu\u2019il n\u2019inaugure.Le Canada n\u2019a jamais accepté la volonté du Québec de faire du français la langue commune et normale de sa vie nationale.L\u2019establishment anglo-montréalais et une partie importante des communautés anglicisées non plus.L\u2019État Canadian et ceux qui le servent ici n\u2019ont eu de cesse de financer à même nos impôts le travail de sape de l\u2019ordre linguistique, 6 L'ACTION NATIONALE - novembre-décembre 2009 cela, c\u2019est connu.De jugements en contestations, la loi 101 a été totalement dénaturée et rendue inoffensive.Au fur et à mesure que le temps passait, le régime linguistique antérieur se réinsérait dans l\u2019ordre social, y induisant une logique institutionnelle qui s\u2019est fort bien accommodée des changements démographiques et des pressions fédérales (guerre de propagande culpabilisatrice sur l\u2019ouverture au monde, sur le nécessaire bilinguisme, etc.) et de l\u2019action constante des lobbys anglophones pour multiplier les brèches dans l\u2019ensemble des institutions québécoises.Le tort des politiciens provinciaux souverainistes aura été de s\u2019accommoder de chacune des agressions qu\u2019on a fait subir à la loi 101 au nom d\u2019un ordre constitutionnel illégitime en s\u2019acharnant à essayer de minimiser les pertes et, du coup, en cautionnant chacun des reculs par un consentement tacite à cette constitution dont ils se gaussaient pourtant n\u2019avoir jamais vu notre Assemblée nationale la signer.Ils se sont coulés dans la gouverne provinciale renonçant à réorganiser les rapports majorité/minorité comme l\u2019exigeait l\u2019économie générale de la Charte de la langue française.De recul en recul, la restriction mentale a fini par primer tout le reste.Tripotage des données, manipulations des rapports, concepts fumeux, génuflexions devant les puissances anglos et peur démissionnaire de faire la chicane, l\u2019esprit du Centaur aura fini d\u2019atrophier la pensée des professionnels de la politique souverainiste, les amenant à dresser un état de situation qui aura laissé libéraux fort aise de continuer la besogne.La peur pleutre aura pavé la voie au consentement hypocrite.Les libéraux au pouvoir n\u2019ont pas manqué de s\u2019en trouver réjouis de n\u2019avoir qu\u2019à laisser aller les choses pour que l\u2019ordre ancien regagne le terrain.La pensée démissionnaire a vite fait de se draper dans les oripeaux du bilinguisme et, de l\u2019administration publique aux institutions d\u2019enseignement, 7 L'ACTION NATIONALE - novembre-décembre 2009 des services de santé aux messages d\u2019accueil, l\u2019esprit « press nine » a tout contaminé.La vertu de tolérance donnait prétendument bonne conscience et il ne manquait pas d\u2019occasions pour que le conformisme lâche ne facilite le consentement à la minorisation.La loi 101 émasculée donnait bonne bouche à tout le monde.Et fournissait le plus formidable paravent derrière lequel les forces hostiles ont pu avancer pour instrumentaliser l\u2019ensemble de nos institutions et les retourner contre nous-mêmes.Les coups de gueule de France Boucher couvrant aisément les murmures embarrassés des péquis-tes accablés des analyses des Charles Castonguay, Marc Termote et autres empêcheurs de se rassurer dans le noir, le « dossier » linguistique prenait le dessus sur la condition du français au point d\u2019en devenir « ringard » pour la rectitude politique bien-pensante tellement heureuse de se proclamer ailleurs, bien au-delà de ce sujet dépassé et de se savoir affranchie de ce temps jadis.Le jugement contre la loi 104 vient de sonner la fin de la démission béate.Plus moyen de se laisser porter par les poncifs de l\u2019ouverture et de la tolérance.Les juges Canadian ont frappé pour tuer : c\u2019est le retour au libre choix.pour ceux qui peuvent se le payer et convaincre les fonctionnaires qui leur tâteront le parcours scolaire authentique.Plus moyen désormais de se faire accroire que la paix linguistique donne de savoureux fruits.C\u2019est le retour du refoulé, le vieux compromis bancal de la loi 63 et de ses tests revient hanter la législation provinciale.L\u2019ineffable Christine Saint-Pierre n\u2019a pas fini de dire des insignifiances : tout le jugement dirige le législateur provincial dans un véritable marécage.Car il n\u2019y a pas de voie mitoyenne : le français fait la norme ou il est accessoire, il s\u2019impose ou l\u2019on en dispose.Les commissions scolaires anglophones qui se sont réjouies de pouvoir enfin renouer avec la croissance ne se trompent 8 L'ACTION NATIONALE - novembre-décembre 2009 guère.C\u2019est cela qu\u2019elles recherchaient, c\u2019est cela que leur donne le jugement, quelle que soit l\u2019avenue que retiendra le gouvernement provincial.Tel est son vœu, tel est son ordre.Et à cet ordre, les libéraux et autres pseudofédéralistes souscrivent inconditionnellement.Il n\u2019y aura pas de conflit linguistique, juste un autre compromis Canadian.Le Canada se sent fort, l\u2019establishment anglo-montréalais se sent fort, l\u2019aspiration nationale leur apparaissant désormais faible et inoffensive, le retour à la normale est commencé.Et toutes les bonnes âmes, tous les savants mesureurs de vertus sont prêts pour l\u2019enchère.Ils sont prêts à tout pour tasser le Québec, y compris à laisser transformer leur Charte des droits en encan dès lors qu\u2019il s\u2019agit de casser le Québec.Peu leur chaut, en effet, de laisser les riches s\u2019acheter des droits, de dresser ainsi le barguignage comme règle de droit : Canada knows best ! Cette Charte qu\u2019ils vénèrent, il ne leur fait rien de la dévoyer pourvu que cela serve à réduire les frenchies à leur bourgade.La belle affaire ! On va voir ce qu\u2019on va voir.La question linguistique se pose désormais dans les ruines du fair-play auquel trop de politiciens ont voulu faire semblant de souscrire.Les moulins broient lentement, mais toujours ils profitent des vents.L\u2019État Canadian aura mis plus de trente ans pour y parvenir, mais il a finalement restauré l\u2019intégralité de sa logique dans la politique linguistique de la province.Ceux-là qui faisaient carrière à faire semblant de trouver un moyen de moyenner n\u2019ont plus d\u2019alibi.Si le Québec veut vivre en français, il devra rompre.Si les Québécois veulent que leur Assemblée nationale traduise leur volonté nationale, ils devront rompre.Cela est plus évident que jamais.Mais ce qui désormais saute aux yeux avec une aveuglante clarté, c\u2019est que cette rupture passera d\u2019abord par une révi- 9 L'ACTION NATIONALE - novembre-décembre 2009 sion radicale de notre complexe institutionnel.Nous avons toujours pensé que notre demi-État constituait un outil d\u2019émancipation.Nous avons toujours pensé que, même incomplet, il nous permettait d\u2019avancer, de faire des gains.Ce jugement vient briser cette croyance : rien n\u2019est pérenne pour nous dans le cadre Canadian.Non seulement rien ne dure et ne peut durer, mais pis encore, notre État a été retourné contre nous-mêmes.C\u2019est avec nos impôts qu\u2019on finance la destruction de nos lois.Et c\u2019est avec l\u2019ordre institutionnel que nous avons construit que nous sommes en train de ruiner notre avenir, de tuer les conditions de notre émancipation.Car la mise en minorité du français au Québec ne se fait plus dans la vieille logique d\u2019apartheid qui avait si confortablement assis la domination anglaise sur notre territoire national.Ceux-là qui luttent pour instaurer le bilinguisme, pour vivre ici en ignorant notre langue et notre culture ne sont plus les membres d\u2019une minorité historique.La communauté anglophone de Montréal n\u2019a plus la démographie pour soutenir ses institutions.Et c\u2019est pourquoi elle lutte avec acharnement pour reprendre le contrôle de l\u2019immigration, pour diriger vers ses écoles, vers ses hôpitaux, vers ses universités les immigrants que la logique et la réalité nationale normale devraient diriger vers les institutions communes qui fonctionnent en français.Avec l\u2019aide d\u2019Ottawa, avec le concours des libéraux qui leur doivent leur élection, les élites qui se cooptent dans ces institutions n\u2019ont de cesse de courtiser l\u2019immigration pour se donner des assises plus larges que ce vaudrait à la communauté anglophone tout partage équitable des ressources reposant sur son poids démographique.La force réelle des institutions anglophones du Québec ne repose plus désormais que sur les forces vives de l\u2019immigration et sur l\u2019assimilation.Ce sont les anglicisés bien davan- 10 L'ACTION NATIONALE - novembre-décembre 2009 tage que les WASP de jadis qui désormais mènent la charge.Ils veulent vivre dans le mainstream America, sont Canadians first and foremost et constituent le plus solide point d\u2019appui de l\u2019action du gouvernement d\u2019Ottawa.Une dynamique morbide se déploie à vitesse grand V dans les institutions anglophones où la culture québécoise, la réalité du Québec français ne sont plus guère que des manifestations anecdotiques sans importance.Il faut passer une journée sur les campus de Concordia ou de McGill pour s\u2019en rendre compte.Ces institutions ne sont plus au service d\u2019une « minorité historique » qui maintient son poids et ses droits dans une société française : ce sont des machines à produire des relais pour des clientèles tournées vers l\u2019anglosphère exclusivement, une anglosphère multiculturelle et totalement indifférente à l\u2019insignifiante et folklorique french culture.La force de ces institutions, comme celles des services de santé, du monde scolaire et des services sociaux, provient d\u2019abord et avant tout d\u2019une distorsion provinciale : ce sont d\u2019abord les privilèges que leur consent la province de Québec qui leur confèrent un avantage stratégique.Cet avantage est démultiplié dès lors qu\u2019elles s\u2019arc-boutent sur les programmes et institutions fédérales qui leur permettent non seulement d\u2019accroître leurs ressources, mais aussi de se comporter comme des avant-postes d\u2019une majorité étrangère et non pas comme une minorité tournée vers ce qui devrait être sa majorité d\u2019appartenance : la nation québécoise.C\u2019est cela qui s\u2019est beaucoup affirmé au cours des années post-référendaires : le nation building Canadian a trouvé ses relais pour financer le refus d\u2019intégration.Et il les a trouvés d\u2019autant plus aisément que la gouverne provinciale à laquelle tous les partis se sont ralliés reconduit cette logique en consacrant des iniquités sur lesquelles aucun politicien ne veut revenir tant est forte l\u2019emprise du consentement à la minorisation. 11 L'ACTION NATIONALE - novembre-décembre 2009 C\u2019est désormais par la manipulation des institutions et programmes provinciaux que se développement d\u2019abord et avant tout les conditions de marginalisation du français.Et c\u2019est la synergie qui se développe entre les actions d\u2019Ottawa et les résultats de la démission provinciale qui donne sa puissance au mouvement d\u2019anglicisation.L\u2019État provincial finance un complexe d\u2019assimilation en train de faire imploser notre métropole.Le mépris de soi, les conduites d\u2019autodénigrement font le reste, laissant la partie facile pour toutes les tactiques de guérilla psychologique que finance Ottawa et visant à démoniser ou à fossiliser les personnes et les groupes qui résistent à la minorisation et refusent de laisser enfermer notre culture dans les vitrines du multiculturalisme.Quiconque vit à Montréal saisit bien que la situation du français se détériore d\u2019autant plus rapidement que les forces d\u2019anglicisation sont passées de l\u2019hostilité ouverte à l\u2019indifférence systémique.Ce qui va de soi à McGill ou au Royal Victoria devrait désormais aller de soi à l\u2019école primaire et c\u2019est ce que vise la manœuvre des écoles passerelles.L\u2019admission à l\u2019école primaire vient tout simplement remettre le système sur ses bases.Depuis longtemps déjà, l\u2019incurie provinciale a favorisé la remise en place de l\u2019ordre minoritaire.Jamais le gouvernement du Québec n\u2019aurait dû consentir aux amendements imposés par les tribunaux étrangers : à chaque contestation juridique il aurait fallu riposter par une autre loi 101 astucieusement construite pour en réaffirmer la l\u2019esprit et la lettre, les gouvernements péquistes auraient ainsi gagné du temps et favoriser la mise en œuvre de la logique majoritaire en maintenant la confrontation permanente avec l\u2019ordre constitutionnel Canadian.En s\u2019affalant par crainte de la chicane, non seulement ont-ils donné prise, mais, pis encore, ils se sont interdit de compléter le travail que la loi 101 originelle rendait nécessaire : la reconfiguration des institutions en fonction de la logique nationale. 12 L'ACTION NATIONALE - novembre-décembre 2009 Refusant cette reconfiguration, le gouvernement du Québec a lui-même laissé dériver le statut du français.Sous couvert d\u2019optimisme, les gouvernements péquistes n\u2019ont pas cru bon de voir à ce que le cégep français devienne le débouché normal pour la très grande majorité des enfants de la loi 101.L\u2019insouciance les a laissés œuvrer à la construction du réseau des centres de la petite enfance sans même qu\u2019ils songent à lui imposer le régime linguistique de la majorité.L\u2019inconscience coupable les a laissés concocter des formules de financement des institutions d\u2019enseignement supérieur qui accordent un scandaleux surfinancement aux institutions anglophones.L\u2019asymétrie inéquitable a fini par imprégner totalement la machine de l\u2019État et par contaminer tout l\u2019appareillage bureaucratique au point de traduire désormais de façon systémique l\u2019inacceptable privilège de bénéficier d\u2019une allocation de ressources publiques sans commune mesure avec le poids démographique réel de la communauté anglophone.C\u2019est ainsi que des écarts n\u2019ont cessé de se creuser jusqu\u2019à consacrer la bêtise absolue : le partage à 50-50 des fonds consacrés à la création de deux mégacentres hospitaliers universitaires à Montréal.Personne au Parti libéral au pouvoir ne se plaindra de ces iniquités structurelles qui avantagent si bien leur clientèle électorale de prédilection.Et personne ne s\u2019en désolera à Ottawa qui ne trouvera rien à redire à continuer d\u2019en rajouter au point de soutenir des injustices qu\u2019une élite transie n\u2019est même plus capable de dénoncer comme ce fût le cas lorsque la Fondation canadienne pour l\u2019innovation a octroyé 100 millions au CUSM et laissé le CHUM sur le carreau.Le plus gros cégep du Québec est anglais, dans les universités montréalaises, 57 % des postes de professeurs se retrouvent dans les universités anglaises, le mégacentre hospitalier de McGill ouvrira bien avant que le CHUM bricolé ne 13 L'ACTION NATIONALE - novembre-décembre 2009 voie le jour si jamais même cela se produit, le gouvernement du Québec est le plus gros employeur anglophone de la région métropolitaine.Tout cela dresse l\u2019essentiel du dispositif d\u2019aspiration des immigrants et des Québécois en voie d\u2019assimilation dans l\u2019anglosphère.L\u2019État du Québec travaille désormais à la marginalisation de sa majorité nationale légitime.C\u2019est ce que les partis souverainistes n\u2019ont pas encore compris de la nouvelle donne linguistique.Il faudra plus que des gestes épars pour redresser la situation.Il faut une approche globale de reconfiguration de l\u2019ensemble des institutions nationales et des institutions de la minorité anglophone historique.Cela va exiger une forme d\u2019intransigeance à laquelle nous ne sommes pas très habitués : l\u2019intransigeance envers nous-mêmes.Nous allons devoir réaliser que notre État ne sera notre État que lorsque nous aurons sorti le Canada d\u2019ici.Cela pourrait bien avoir commencé à se faire en ce lundi de novembre rue Saint-Laurent à Montréal.? Pour tout savoir sur les essais publiés au Québec O R1G ICanateiy .\u201cîfSa« ?UR.VÏ! IMAGINAIRE Les Cflfeii6cture FONDATEUR DE QUEBE : LE MYSTÈRE PERSISTE.entrevue avec DENIS VAUCEOIS LA CHANSON COMME UN BARIL de poudre LE MALADE Montréal 25 $ par année 45 $ pour deux ans taxes et expédition comprises Commande par la poste: L'ACTION NATIONALE 82, rue Sherbrooke Ouest Montréal (Québec) H2X 1X3 Téléphone : 514-845-8533 sans frais, 1-866-845-8533 36 pages couleurs format tabloïd 3 numéros par année Librairie de l\u2019Université de Montréal Pavillon Jean-Brillant 3200, rue Jean-Brillant\tRenaud-Bray St-Denis (Champigny) 4380, rue St-Denis Renaud-Bray Côte-des-Neiges 5252, chemin de la Côte-des-Neiges\tRenaud-Bray Fleury 1691, rue Fleury Est Renaud-Bray Du Parc 5117, avenue du Parc\tTerrebonne Librairie Lincourt 191, rue Saint-André Québec\t Zone Université Laval 2305, rue de l\u2019Université, Pavillon Desjardins, Local 1100 Trois-Rivières\tLibrairie Pantoute St-Roch 286, rue Saint-Joseph Est COOPSCO Université du Québec à Trois-Rivières 3351, boul des Forges, Local 1255 Pavillon Albert-Tessier\tLibrairie Clément Morin 4000, Boul.des Forges Sherbrooke\tRimouski COOP Université de Sherbrooke 2500, boul de l\u2019Université, B5-012 Pavillon multifonctionnel\tLibrairie L\u2019Alphabet 120, rue Saint-Germain Ouest On peut également se procurer les Cahiers de lecture à la boutique de L'Action nationale www.action-nationale.qc.ca Toutes les interprétations de cet événement majeur TYPOÜ Une compagnie de Quebecor Media www.edtypo.com Philippe Ci Une Anthologie il ! TYPOW anthologie ¦¦ L'ACTION NATIONALE - novembre-décembre 2009 ARTS VISUELS ART LE SABORD I CIEL VARIABLE I ESPACE I ESSE I ETC I INTER I VIE DES ARTS iïïiï/A ! J CINEMA 24 IMAGES I CINÉ-BULLES I CINÉMAS I SÉQUENCES CULTURE, LITTÉRATURE ET SOCIÉTÉ ENTRE LES LIGNES I LETTRES QUÉBÉCOISES I LIAISON I LIVRE D'ICI I LURELU I NUIT BLANCHE I QUÉBEC FRANÇAIS I SPIRALE «I il ¦lin il fl lllll il VU CRÉATION LITTÉRAIRE BISCUIT CHINOIS I BRÈVES LITTÉRAIRES I CAHIERS LITTÉRAIRES CONTRE-JOUR I ESTUAIRE I EXIT I JET D\u2019ENCRE I LES ÉCRITS I LIBERTÉ I MŒBIUS I VIRAGES I XVZ.LA REVUE DE LA NOUVELLE HISTOIRE ET PATRIMOINE CAP-AUX-DIAMANTS I CONTINUITÉ I HISTOIRE QUÉBEC I MAGAZINE GASPÉSIE ïSÂiù&Li \u2019 1 U'ÆmzllÊMJ THÉÂTRE ET MUSIQUE LÆ.CIRCUIT I JEU REVUE DE THÉÂTRE I L\u2019ANNUAIRE THÉÂTRAL .THÉORIES, ESSAIS ET ANALYSES ANNALES D\u2019HISTOIRE DE L\u2019ART CANADIEN I ÉTUDES LITTÉRAIRES I INTERMÉDIALITÉS I L\u2019ACTION NATIONALE I PROTÉE I TANGENCE WIN1 La culture en revues LES REVUES CULTURELLES QUÉBÉCOISES www.sodep.qc.ca 17 ARTICLES Pierre Vadeboncoeur GÉRARD PICARD, L\u2019INCONNU Le syndicalisme national, la CTCC (la Confédération des travailleurs catholiques du Canada), future CSN, se distinguait avantageusement des syndicats américains dès la fin des années quarante, tout comme de l\u2019esprit initial de son propre mouvement.Cette centrale d\u2019abord réactionnaire avait été fondée en 1921 à l\u2019instigation du clergé selon une idéologie de bonne entente avec les patrons.Ici, une petite anecdote.Durant mon adolescence, en 1937, un Français, ouvrier de la ville d\u2019Outremont, probablement communiste comme il y en avait beaucoup à Montréal pendant la Crise, me disait, sur un ton persifleur : « Ah ! Les syndicats catholiques ! Des syndicats de bourriques ! » Ce mouvement alors plutôt pieux était cependant, à l\u2019occasion, dans les années vingt et trente, ressaisi par la base.Des actions vigoureuses sporadiques avaient lieu, menées par des forces ouvrières retrouvant occasionnellement leur dynamisme propre : par exemple, lors de grèves spontanées survenant dans l\u2019industrie de la chaussure et dont on m\u2019a parlé dans les années cinquante, ou encore, quelques conflits d\u2019envergure éclatant dans la grande entreprise, en particulier la grève de l\u2019industrie textile en 1937 ou celles de Sorel dans la métallurgie la même année.En 1946, Gérard Picard est élu président de la centrale et, peu de temps après, Jean Marchand secrétaire général. L'ACTION NATIONALE - novembre-décembre 2009 L\u2019orientation et l\u2019esprit de la CTCC vont tout de suite changer profondément.Picard et Marchand l\u2019entraînent dans un syndicalisme impétueux, d\u2019esprit laïque et qui, sans éclat, se dégagera de l\u2019influence des clercs.La césure est radicale, bien qu\u2019elle fut présentée prudemment grâce à l\u2019habileté de Picard.Les deux leaders propulsent un syndicalisme nouveau, non seulement par rapport à ce qu\u2019avait été la CTCC, mais par rapport au syndicalisme américain, si l\u2019on excepte celui de la CIO (Congress of Industrial Organizations).La CTCC va dès lors réaliser effectivement un épisode de la Révolution tranquille, plusieurs années avant que celle-ci ne se produise.Autrement dit, un Québec transformé, si prodigieusement nouveau comme on le verra plus tard, notre syndicalisme contribue à l\u2019introduire par un mouvement social d\u2019une ardeur que nous n\u2019avions pas connue encore.Celui-ci culmine dès le début par la grève de l\u2019amiante (1949).La CTCC prend ses distances par rapport à la société québécoise réactionnaire.C\u2019est une brisure, dont on ne saisit pas alors vraiment la signification et qu\u2019on ne comprend pas tout à fait même aujourd\u2019hui.Révolution tranquille préfigurée, amorcée déjà : quelque chose de majeur est en train de se produire.Quel signe ! La CTCC de Picard, c\u2019est soudain la modernité.Il faut voir là le premier événement collectif de notre histoire moderne.On ne saurait classer ce changement parmi nos tâtonnements anachroniques habituels.Ce qui arrive tranche comme avec une lame le cours traditionnel des choses dans un pays alors si lent.Ce qui se passe grâce à Picard et Marchand, en opposition avec l\u2019histoire générale du Québec à cette époque, c\u2019est une poussée dont on ne mesure pas suffisamment le sens 19 L'ACTION NATIONALE - novembre-décembre 2009 même aujourd\u2019hui.Deux hommes, mais Picard surtout et de manière plus sûre que Marchand, opèrent, en un instant, une révolution sectorielle qui annonce et accomplit déjà, j\u2019insiste, la Révolution tranquille elle-même, qui allait tout chambouler.La CTCC ne sera plus la même.Le syndicalisme est changé, mais, en outre, par voie de conséquence, l\u2019approche du problème social et l\u2019analyse politique.C\u2019est dans la foulée de cette nouvelle CTCC que, de proche en proche, parmi d\u2019autres causes alors à l\u2019œuvre, apparaîtront des manifestations individuelles de gauche tout au long des années cinquante : adhésions individuelles au socialisme pour certains, Cité libre, contestation accrue du duplessisme, et ainsi de suite.Simple indice particulier de cette ouverture : un Michel Chartrand, par exemple, sans doute avec l\u2019aval de Picard, adhère à la CCF, une gauche politique déjà bien établie dans certaines provinces de l\u2019Ouest mais constamment rejetée au Québec.D\u2019ailleurs, je fais de même.On voit également des groupes de réflexion politique se former, auxquels participent des membres du parti libéral et aussi des indépendants comme Trudeau et Pelletier, et des professeurs d\u2019université, notamment de Québec.La fin des années quarante et cinquante témoigne d\u2019une radicalisation de la pensée comme de l\u2019action, que personne n\u2019avait prévue.Le paysage n\u2019est plus le même.Une société va bientôt en remplacer une autre.À terme, surviendront l\u2019arrivée du parti libéral au pouvoir à Québec, la Révolution tranquille et les vastes changements des années soixante.Picard, en 1946, est déjà, par anticipation, le contemporain de cette suite des choses et, par son action et sa propre indépendance, l\u2019un des grands initiateurs de cette métamorphose. 20 L'ACTION NATIONALE - novembre-décembre 2009 Il est très curieux de voir de grandes nouveautés se mettre en place dans l\u2019histoire sans qu\u2019on puisse d\u2019abord aisément en deviner l\u2019imminence.En 1950, je ne me rendais pas compte de ce qui viendrait ainsi.La société traditionnelle, sans bruit, était en train de se défaire.Des individus réagissaient instinctivement à la sclérose ambiante, mais sur des théâtres restreints ou personnels.Si le milieu bougeait un peu, c\u2019était par addition de ces efforts plus ou moins isolés.Cité libre, entre autres, ne fut qu\u2019une tentative parmi d\u2019autres.Picard avait créé la nouvelle CTCC.Petit de taille mais intrépide, cet homme, dans le poste d\u2019influence qu\u2019il occupait, représentait le présent, au sens dynamique de ce mot, dans un monde du passé.Il tranchait par cet esprit d\u2019actualité, qui était un esprit d\u2019avenir.Il ne traînait pas d\u2019idées obsolètes avec lui, sauf ce qu\u2019il en fallait tactiquement pour agir sur la société d\u2019alors.Picard était un être singulièrement libre, un novateur qui faisait prendre au milieu environnant une tournure imprévue et décisive, qui était à son image.On n\u2019a pas encore vraiment mesuré l\u2019originalité de l\u2019événement : un homme faisant pivoter l\u2019histoire, en ce cas celle d\u2019un mouvement social, premier grand moment collectif d\u2019une époque où tant de choses seront bouleversées.Picard n\u2019est pas précédé historiquement dans ce rôle politique.Il n\u2019y a devant lui qu\u2019une conjoncture sur laquelle il agit librement par une action collective jusque-là retardée par les préjugés doctrinaires et les mauvaises habitudes de l\u2019Église, celle-ci empêtrée dans les complications d\u2019une pensée peu faite pour se mesurer aux vraies réalités du social.Picard, lui, est réaliste.Il est entreprenant.Il voit clair.La plaque tournante de la CTCC et du mouvement social, ce sera lui, éminemment. 21 L'ACTION NATIONALE - novembre-décembre 2009 Un fameux pas ! La CTCC avait été jusque-là un appareil aux servitudes multiples et enchevêtrées, doctrine, surveillance cléricale, hiérarchie extra-syndicale, buts équivoques parce que visant d\u2019autres fins que celles du syndicalisme et de la lutte sociale.Un méli-mélo d\u2019intentions souvent peu compatibles et tirant l\u2019action hors de la réalité.Une idéologie composite, imprécise, aliénée.L\u2019Église d\u2019alors, toujours heureuse de l\u2019emprise qu\u2019elle exerçait sur les institutions et les individus, considérait la CTCC comme de son patrimoine et ne voulait sans doute pas lâcher un morceau pareil.Peu d\u2019années suffiront pourtant pour l\u2019émancipation des syndicats à son égard.En 1946, le Québec est à un tournant mais on l\u2019ignore.En dix ou quinze ans, un grand virage s\u2019accomplira, abrupt, mais c\u2019est une histoire dont on ne devine pas au départ les perspectives.La CTCC de Picard exécute dans son domaine ce virage d\u2019une manière accélérée.Comme cette centrale occupe beaucoup de place à cause du caractère collectif de son action, à cause aussi de son progressisme soudain, elle contribue sans doute à mettre le Québec en branle, autrement dit à introduire de facto pour sa part la Révolution tranquille, laquelle n\u2019a pas encore de nom ni d\u2019identité même entrevue.Dans les années quarante et la première partie des années cinquante, on ne devinait pas encore que quelque chose d\u2019historique était en train de se passer.Je puis témoigner de cette inconscience largement partagée.Les faits précédaient évidemment l\u2019interprétation qu\u2019on en donnerait.En 1949, trois ans après l\u2019élection de Picard à la présidence de la CTCC, un coup de tonnerre : la grève de l\u2019amiante.Pour la première fois, une grève secoue le Québec dans son ensemble.Résonance révélatrice et nouvelle d\u2019un conflit de travail. 22 L'ACTION NATIONALE - novembre-décembre 2009 Lors de cette grève, « on a senti, me dit Marchand plus tard, toutes les structures sociales craquer ».Pour la première fois, l\u2019onde de choc d\u2019une simple grève avait trouvé son écho à la grandeur du territoire.C\u2019est que le pays est en train de changer et de nouvelles forces succéder aux anciennes.La grève de l\u2019amiante, qui a mobilisé le Québec, révèle à la fois ce changement et la nouvelle dynamique qui conduira à la Révolution tranquille.On est déjà dans une nouvelle époque.Le pays est en branle mais sans qu\u2019on sache encore où il se dirige, ni davantage le fait que les temps ont changé.Ce qui est admirable, c\u2019est de voir un homme comme Picard, par son seul tempérament, par l\u2019orientation spontanée de sa pensée, par sa jeunesse d\u2019esprit, par sa profonde autonomie, par son coup d\u2019œil, là où il agit, poste de commande important, incarner plus de dix ans d\u2019histoire conduisant à la Révolution tranquille, qui remplira les années soixante.On a peu parlé de Picard après son départ de la CTCC et depuis son décès.Il est pratiquement disparu même de la mémoire syndicale.C\u2019est étrange et scandaleux.Par sa personnalité, il était déjà par lui-même la nouveauté des temps.Le temps ne s\u2019est guère souvenu de lui ni de cette nouveauté, prophétique, qu\u2019il figurait.? 23 ARTICLES Fernand Daoust LA FTQ, LE FRANÇAIS, LE QUÉBEC.* Quand on a passé le plus clair de sa vie à œuvrer au sein d\u2019une organisation comme la FTQ, on peut difficilement en parler avec détachement ou avec une froide objectivité.J\u2019estime cependant que mon appartenance totale à ce mouvement ne me discrédite pas comme témoin singulier de son évolution.Les fonctions que j\u2019y ai exercées m\u2019ont permis en effet d\u2019observer sa transformation, tout en la vivant intensément moi-même.J\u2019ai aussi été à même de mesurer, tout au long de ces années, les conséquences de son action sur l\u2019évolution de notre société, particulièrement en ce qui concerne la définition de son identité, de sa modernisation et de ses conquêtes sociales.En vous livrant ainsi ma vision du rôle historique de ce mouvement dans la société québécoise, j\u2019espère contribuer à réhabiliter quelque peu une image que les soubresauts de l\u2019actualité et leur traitement médiatique tapageur déforment souvent injustement.Avec son demi-million de membres, ses dizaines de milliers de militants et militantes bénévoles, ses quelque 1500 conseillers et dirigeants permanents, la FTQ et ses syndicats affiliés constituent un microcosme de notre société.C\u2019est une ruche où s\u2019activent simultanément une multitude de personnes mues par des motivations généreuses, des aspirations nobles ; mais, inévitablement, c\u2019est aussi un milieu où gravitent également des personnes * Allocution de Fernand Daoust devant les invités du Souper-conférence 2009 de L\u2019Action nationale à Montréal, le vendredi 30 octobre 2009. 24 L'ACTION NATIONALE - novembre-décembre 2009 dont les objectifs et les intérêts sont plus limités, voire même égoïstes.La force démocratique de cette organisation, c\u2019est de les démasquer tôt ou tard et de les écarter.Il serait injuste que des crises épisodiques, aussi scandaleuses soient-elles, déforment à nos yeux la nature réelle de cette grande organisation.Au-delà de ces accidents de parcours, reste en effet la mission fondamentale de ce mouvement qui lutte pour une répartition plus équitable des richesses et le respect accru et généralisé des droits sociaux fondamentaux.Et, au cœur de ces droits, celui de vivre, s\u2019éduquer, travailler et prospérer dans sa langue et sa culture, le français.Des syndicats pancanadiens et nord-américains Pour bien comprendre le parcours historique de cette centrale syndicale, il faut faire un bref rappel de ses origines.Aujourd\u2019hui, la FTQ réunit sur le territoire québécois des sections de base de syndicats pancanadiens, quelques syndicats exclusivement québécois et des syndicats nord-américains.Fait à noter, à l\u2019origine, au 19e siècle, et jusqu\u2019à la fin des années soixante, les syndicats nord-américains regroupaient la plus grande part des effectifs.Avec le temps, une majorité de ces syndicats (dont les sections locales sont affiliées à la FTQ) sont devenus des syndicats canadiens, qui ne conservent aucun lien organique avec leurs vis-à-vis « étatsuniens ».Mais, encore aujourd\u2019hui, de grands syndicats bien enracinés au Québec font toujours partie intégrante d\u2019une structure nord-américaine.C\u2019est le cas notamment du Syndicat des métallos, de l\u2019Association internationale des machinistes et des Travailleurs unis de l\u2019alimentation et du commerce.Autre caractéristique de la FTQ, les syndicats qu\u2019elle regroupe sont totalement indépendants les uns des autres. 25 L'ACTION NATIONALE - novembre-décembre 2009 Chacun dispose de statuts et règlements distincts, qui lui confèrent l\u2019essentiel des pouvoirs de gestion.Chacune de ces structures anime la vie syndicale dans ses rangs en y consacrant la presque totalité des cotisations versées par ses membres.C\u2019est dire que la centrale ne touche qu\u2019une infime partie de ces cotisations.Conclusion, le pouvoir de la FTQ sur ses affiliés est essentiellement moral et elle dispose de moyens financiers fort modestes comparés à ceux des grands syndicats dont les sections locales lui sont affiliées.Des corps étrangers pourtant majoritaires Comment des syndicats rattachés aux structures de nos voisins du sud et, plus tard, de nos camarades du reste du Canada ont-ils pu regrouper au Québec une majorité des travailleurs et travailleuses syndiqués ?Ne s\u2019agissait-il pas de « corps étrangers » dans ce Québec ancestral couvé par son clergé ?D\u2019autant plus que toutes ces organisations s\u2019affirmaient non confessionnelles et manifestaient généralement peu de sensibilité face aux questions d\u2019identité culturelle.Jusque dans les années cinquante, il arrivait parfois que des conseillers syndicaux unilingues anglais soient affectés au service de travailleurs et travailleuses à majorité francophones.Pourtant, dès la fin du dix-neuvième siècle et, même après la création de la CTCC1, les ouvriers et ouvrières québécois se sont regroupés majoritairement dans ces syndicats.C\u2019est que, pour l\u2019essentiel, ils estimaient avoir besoin d\u2019organisations larges et fortes pour affronter le Capital étranger, qui dominait en grande partie des activités industrielles du Québec.En effet, les travailleurs et travailleuses québécois, comme ceux du Canada anglais, faisaient spontanément confiance à ces organisations qui avaient mené et menaient 1 La Confédération des travailleurs catholiques du Canada (la CTCC), ancêtre de la CSN, fondée en 1921. 26 L'ACTION NATIONALE - novembre-décembre 2009 encore des luttes épiques dans les usines, les manufactures et les mines des États-Unis.Ils savaient que ces unions, leurs dirigeants et leurs conseillers avaient acquis une connaissance intime des rouages de ces entreprises.Leur expérience concrète de négociation représentait un atout certain.Une affirmation lente, timide, mais irréversible Il a fallu attendre les années trente pour que les syndicalistes québécois membres des syndicats pancanadiens et nord-américains réclament à la centrale canadienne, le Congrès des métiers et du travail du Canada (CMTC), la formation, en 1937, d\u2019une structure interprofessionnelle québécoise, la Fédération provinciale du travail du Québec (FPTQ).Il s\u2019agissait là d\u2019affirmation lente, voire timide, d\u2019une identité distincte au sein du mouvement syndical.Il faut dire que nos prédécesseurs se sentaient de plus en plus talonnés par les syndicats catholiques ; par ailleurs, comme le remarque l\u2019historien Jacques Rouillard, ces syndicalistes, généralement sympathiques à l\u2019idéal social-démocrate, sentaient l\u2019urgence de se regrouper pour contrer la montée des idées corporatistes, sinon fascisantes, de plus en plus populaires au Québec.C\u2019est aussi pendant cette période d\u2019avant-guerre que le mouvement syndical nord-américain a connu une grande scission entre les syndicats de métiers et les syndicats indus-triels2.Au Québec, ces derniers allaient se regrouper dans la FUIQ.Au cours de sa brève vie, cette centrale s\u2019affichait 2 Ces derniers quittaient l\u2019American Federation of Labor (AFL) pour former le Congress of Industrial Organizations (CIO) en 1938.Au Canada, le vieux Congrès des métiers et du travail du Canada (CMTC) était aussi amputé de la plupart de ses syndicats industriels qui formaient en 1940 le Congrès canadien du travail (CCT), tandis qu\u2019au Québec ils se regroupaient en 1952 au sein de la Fédération des unions industrielles du Québec (FUIQ).Les syndicats de métiers, eux restaient affiliés à la Fédération provinciale du travail du Québec (FPTQ). 27 L'ACTION NATIONALE - novembre-décembre 2009 nettement comme une organisation progressiste, faisant alliance avec le CTCC dans son combat contre Duplessis.En 1955, la jeune centrale adoptait en congrès « Le Manifeste au peuple du Québec », qui prônait un socialisme démocratique respectant les « traditions des masses canadiennes-françaises ».C\u2019était le début d\u2019une évolution qui allait s\u2019avérer irréversible.Quelques années plus tard, en 1957, après la réunification du mouvement syndical aux États-Unis dans l\u2019AFL-CIO et au Canada dans le CTC, la FPTQ et la FUIQ fusionnaient pour former la FTQ que nous connaissons aujourd\u2019hui.Il faut dire que les militants et militantes de la FUIQ dont je faisais partie, jugeaient les syndicats de métier conservateurs et compromis avec le régime Duplessis.Or, malgré le fait que notre organisation ait été numériquement plus petite et minoritaire au sein de la famille réunifiée, elle allait y avoir une influence déterminante : elle allait communiquer à la nouvelle FTQ sa volonté ferme d\u2019enracinement et d\u2019identification intime à la société québécoise, à ses aspirations et à son évolution.Asservissement économique et assujettissement culturel Permettez-moi d\u2019ouvrir ici une parenthèse pour résumer mon parcours personnel, histoire de comprendre ensuite l\u2019origine des positions et orientations que je défendrai au sein du mouvement syndical.Né dans l\u2019Est de Montréal, et élevé par une mère ouvrière du vêtement, j\u2019ai baigné dans les conditions difficiles que connaissait la classe ouvrière dans les années 30.Aux côtés d\u2019un grand-père nationaliste, qui me parlait d\u2019Henri-Bourassa, j\u2019ai vite été convaincu de la nécessité de lutter pour la préservation de notre langue et de notre culture.En même temps, j\u2019associais plus ou moins consciem- 28 L'ACTION NATIONALE - novembre-décembre 2009 ment l\u2019asservissement économique des Canadiens français à la domination linguistique et culturelle qu\u2019ils subissaient.Adolescent, pendant la guerre, je me suis retrouvé membre des Jeunesses laurentiennes où j'ai connu des personnalités marquantes, tels Paul-Émile Robert et Rosaire Morin.Au contact de ce terreau nationaliste, j\u2019allais naturellement devenir militant « anti-conscriptionniste ».Alors que je n\u2019avais pas encore acquis le droit de vote, j\u2019ai participé à la campagne menée par la Ligue pour la défense du Canada dans le cadre du plébiscite tenu par le gouvernement libéral de Mackenzie King.Divergences profondes entre les deux peuples Rappelons que ce dernier réclamait qu\u2019on le libère de l\u2019engagement solennel qu\u2019il avait pris de ne jamais conscrire les citoyens pour service militaire outremer.Lors de la tenue de ce vote référendaire, le 27 avril 1942, au Québec 71,2 % des citoyens (et 85 % des francophones !) votaient « non », alors que 63,7 % des Canadiens à l\u2019extérieur du Québec votaient « oui ».C\u2019était la première fois au Canada que les divergences profondes entre les deux peuples fondateurs concernant une question fondamentale s\u2019exprimaient avec autant de force.Quelques mois plus tard, en octobre, je devins travailleur d\u2019élection, distribuant de la propagande électorale en faveur du « candidat des conscrits » dans Outremont Saint-Jean, Jean Drapeau, en compagnie du jeune virtuose André Mathieu.Celui-ci fut défait lors de cette élection partielle au fédéral par le nouveau ministre des Services armés, le major général Laflèche, grand blessé de la Première Guerre mondiale.C\u2019est lors d\u2019une assemblée publique en faveur de Drapeau que j\u2019ai entendu pour la première fois le passionné militant Michel Chartrand. 29 L'ACTION NATIONALE - novembre-décembre 2009 J\u2019ai ensuite participé à la campagne électorale de Paul Massé, candidat du Bloc populaire dans mon comté de Montréal-Cartier en 1943.Dans ce comté cosmopolite, c\u2019est le candidat du Parti progressiste ouvrier, le communiste Fred Rose qui l\u2019emporta de justesse (150 voix) sur le candidat du Bloc populaire.Les idées progressistes Par la suite, pendant mes études en relations industrielles, dans le bouillonnement idéologique des années d\u2019après-guerre, je me suis passionné pour les idées progressistes.C\u2019est pendant cette période que j\u2019ai peu à peu transformé et articulé mes intuitions quant au jumelage de la lutte sociale et de l\u2019émancipation nationale.C\u2019est aussi à cette époque que j\u2019ai résolu de travailler au sein du mouvement ouvrier.Après un bref passage dans un syndicat de la FPTQ, j\u2019entreprenais ma carrière syndicale avec les syndicats industriels en 1950.J\u2019ai participé avec les militants et militantes de ces syndicats à la création de la FUIQ 1952.J\u2019y étais entouré de camarades enthousiastes, intransigeants et engagés.Bien sûr, le plus gros de nos énergies était consacré à lutter contre le régime sclérosant et anti-syndical de Duplessis, mais nous ne ménagions pas nos critiques à l\u2019égard d\u2019un mouvement syndical canadien et nord-américain trop peu sensible à la spécificité culturelle des travailleurs et travailleuses québécois.Nous critiquions aussi la Commonwealth Cooperative Federation, la CCF, que notre centrale canadienne appuyait et que nous trouvions trop centralisatrice, voire ignorante des aspirations des Canadiens français.La méfiance des progressistes à l\u2019égard du nationalisme J\u2019étais pour ma part souvent outré de constater que plusieurs de mes camarades syndicalistes engagés dans la lutte contre 30 L'ACTION NATIONALE - novembre-décembre 2009 toutes les formes de discrimination n\u2019étaient pas scandalisés par la condition des ouvriers et ouvrières francophones, obligés de « baragouiner » l\u2019anglais pour conserver leur emploi ou obtenir des promotions dans l\u2019entreprise.Devant cet état de fait largement étendu, un certain fatalisme ambiant était partagé par le milieu syndical : il fallait parler la langue des possédants.Il faut dire, par ailleurs, qu\u2019au lendemain de la guerre et de ses horreurs, une méfiance viscérale à l\u2019égard de toute forme de nationalisme était ressentie par beaucoup de progressistes, dont plusieurs syndicalistes.Ils assimilaient plus ou moins consciemment les revendications linguistiques à ce nationalisme qu\u2019ils rejetaient.Cette crainte s\u2019est amenuisée pour disparaître au cours des années suivantes, à mesure que le nationalisme québécois changeait de peau.Mais les choses n\u2019ont pas changé du jour au lendemain.Lorsqu\u2019au début des années soixante la FTQ participait à la tentative de création d\u2019un NPD québécois, il y eut une scission dramatique : la direction de la centrale se voulait fidèle au NPD fédéral, qui prônait un fédéralisme dit coopératif; un certain nombre de militants et militantes venus autant de la FTQ que de la CSN voulaient au Québec un parti autonome par rapport au NPD central.Cette tendance, dont je faisais partie, défendait en outre la nouvelle thèse des « États-associés », un concept précurseur de la « Souveraineté-association ».Nos positions irritaient les fédéralistes alors majoritaires.Il y eut scission et nous fondions le Parti socialiste du Québec (PSQ) en 19643.3 Élu président provisoire du NPD-Québec en janvier 1963, je présidais en juin de la même année le congrès d\u2019orientation où il fut décidé de créer le PSQ.Ce qui fut fait en novembre de la même année, consacrant ainsi la scission avec le NPD.Suite au congrès de fondation, je cédais la présidence du nouveau parti à Michel Chartrand. 31 L'ACTION NATIONALE - novembre-décembre 2009 Malheureusement, ce parti boudé par les directions de la FTQ et de la CSN est resté groupusculaire.J\u2019ai payé le prix de mon engagement au PSQ à l\u2019occasion de deux élections à la direction de la FTQ4.Mes adversaires me stigmatisaient comme le « fossoyeur du NPD québécois » et la tendance que je représentais comme celle des « petits bourgeois nationalistes5 » Des années cruciales Malgré toutes ces divisions entre « conservateurs », « progressistes » et « nationalistes », la FTQ a fait l\u2019unanimité pour appuyer les grandes réformes de la Révolution tranquille.Elle accueillit et salua donc avec enthousiasme la nationalisation de l\u2019électricité, la création du ministère de l\u2019Éducation, la réforme de l\u2019aide sociale et elle réclama avec force la mise sur pied d\u2019un régime public d\u2019assurance-maladie.Si elle s\u2019opposa au gouvernement Lesage concernant la réforme de la législation du travail, c\u2019est qu\u2019il n\u2019allait pas assez loin dans la reconnaissance du droit d\u2019association des employés de l\u2019État.Le gouvernement se rendit finalement aux arguments de la FTQ qui, à la suite d\u2019un premier congrès extraordinaire tenu à Québec en 1964, menaçait de déclencher une grève générale sur cette question.La mobilisation qu\u2019elle fit alors démontrait qu\u2019elle devenait une véritable centrale syndicale.4\tEn octobre 1964, suite au décès de Roger Provost, président de la FTQ, un conseil général devait choisir un président pour assurer l\u2019intérim.Je me portai candidat contre Louis Laberge, qui l\u2019emporta par une voix.En décembre 1965, je fus défait en congrès au poste de secrétaire général.Dans les deux cas, mes adversaires dénonçaient mes positions nationalistes.5\tLouis Laberge, discours inaugural au 9e congrès de la FTQ, novembre 1965 32 L'ACTION NATIONALE - novembre-décembre 2009 Concernant la Révolution tranquille, je suis toujours personnellement choqué et déçu qu\u2019on évacue le rôle du mouvement syndical lorsqu\u2019on en fait le bilan.Bien sûr, les grands réformateurs regroupés autour de Jean Lesage méritent les éloges qu\u2019on leur réserve de façon récurrente.Mais ces grands changements étaient réclamés depuis longtemps, et non seulement au gré des combats contre le régime Duplessis.Certaines de ces modernisations de l\u2019État québécois étaient revendiquées depuis plusieurs décennies par la famille syndicale dont est issue la FTQ6.Une évolution accélérée C\u2019est dans la deuxième partie des années soixante que la FTQ a connu une évolution accélérée qui allait façonner ses principales grandes orientations et marquer davantage son enracinement profond dans la société québécoise.C\u2019est pendant ces années entre autres que ses syndicats affiliés se sont davantage tournés vers elle pour réclamer qu\u2019elle assume une direction qu\u2019aucune autre fédération n\u2019est appelée à assumer dans les autres provinces canadiennes.Il faut reconnaître que la concurrence de la CSN n\u2019était pas étrangère à ce resserrement des troupes au sein de la FTQ.Mais les grandes luttes dans lesquelles elle s\u2019est investie ont aussi marqué à jamais sa nature dynamique et mobilisatrice.Dès le lendemain de sa fondation, la centrale avait été plongée dans la bataille des mineurs de Murdochville 6 Dès 1898, le Congrès des métiers et du travail du Canada (CMTC) réclamait la propriété publique de l'eau, l'électricité, des transports en commun et du télégraphe, l'instruction gratuite, la journée de travail de huit heures, le salaire minimum et des réformes fiscales.Le Parti Ouvrier, créé par des militants de la même famille syndicale, mit à son programme de 1904 les mêmes réformes, auxquelles il ajoute l'instruction obligatoire, la nationalisation des banques et « l'assurance d'état contre la maladie et la vieillesse ».Voir Jacques Rouillard, Histoire du syndicalisme québécois, Montréal, 1989, Les Éditions du Boréal. 33 L'ACTION NATIONALE - novembre-décembre 2009 en 1957.Plus tard ce fut celle des typographes de La Presse (1964) et des Postiers et Facteurs (1965).Dans ce dernier conflit, elle prit courageusement parti en faveur des syndiqués québécois dont la direction syndicale canadienne désavouait l\u2019action.La FTQ n\u2019hésita pas alors à affronter la direction du Congrès du travail du Canada (CTC), dont elle était pourtant statutairement un « organisme subordonné » Le français langue de travail Malgré ses actes de foi fédéralistes répétés, la FTQ n\u2019en militait pas moins au sein du CTC et du NPD pour la reconnaissance du droit du Québec à l\u2019autodétermination.Dès 1962, la FTQ réclamait aussi que le français soit la langue de travail au Québec.Fait à noter, ce n'est qu'en 1968 que la CSN, pourtant perçue comme plus nationaliste, réclama que le français soit la langue de travail7.La prise de position ferme de la FTQ sur cette question dès le début de la décennie peut s\u2019expliquer par la présence massive de ses membres dans des milieux de travail possédés et gérés par des multinationales.Ces dernières affichaient alors une indifférence sinon un mépris offensant à l\u2019égard de la culture et de la langue de leurs salariés.Dès 1966, des grèves à Firestone à Joliette et à GM à Sainte-Thérèse portent sur la parité des conditions entre travailleurs du Québec et travailleurs du reste du Canada.En 1970, c\u2019est carrément la question linguistique qui est soulevée dans une nouvelle grève des travailleurs de GM à Sainte-Thérèse, puis à Firestone, en 1973, et à United Aircraft (connue aujourd\u2019hui sous le nom de Pratt & Whitney), en 19748 7\tVoir François Cyr et Rémi Roy, Éléments d\u2019histoire de la FTQ, la FTQ et la question nationale, Éditions coopératives Albert Saint-Martin, Montréal 1981, p.-|°3.8\tIdem, p.104 34 L'ACTION NATIONALE - novembre-décembre 2009 Pas étonnant aussi que les Métallos, très présents dans les mines, les entreprises sidérurgiques et le secteur manufacturier aient toujours participé de façon passionnée aux débats sur le statut de la langue.L\u2019arrivée rafraîchissante de troupes importantes comme celles des travailleurs et travailleuses d\u2019Hydro-Québec à la suite de grandes campagnes de recrutement qui l\u2019opposait à la CSN, a aussi modifié la composition de la FTQ9.Traditionnellement lourdement implantée en milieu industriel et manufacturier, la FTQ accueillait de plus en plus des membres issus des services publics.C\u2019est à cette époque que le Syndicat canadien de la fonction publique, le SCFP, est devenu pour le rester jusqu\u2019à ce jour, l\u2019affilié le plus important de la centrale.Ces nouveaux membres renforçaient les rangs des militants syndicaux du secteur privé qui réclamaient un engagement plus ferme de la FTQ dans les causes comme celle du statut de la langue et la souveraineté du Québec.La politique linguistique, un pas décisif C\u2019est le directeur des Métallos, Jean Gérin-Lajoie, qui, à titre de vice-président de la FTQ, a écrit la première politique linguistique de la centrale en 1969.C\u2019était là un pas décisif qu\u2019une partie de la direction syndicale avait jusque-là hésité à franchir, craignant qu\u2019il ne sème la division dans nos rangs.Je me souviens de débats très chauds sur la question au bureau de direction.A titre de directeur québécois du SCFP, j\u2019y occupais le poste de vice-président.Je soutenais sans réserve la position de Gérin-Lajoie.Ceux qui demeuraient timorés sur la question devaient affronter en congrès l\u2019expression d'une impatience de plus 9 C\u2019est par un scrutin tenu à la grandeur du Québec, le 30 septembre 1966, que l\u2019ensemble des salariés (cols blancs et cols bleus) choisissaient le SCFP. 35 L'ACTION NATIONALE - novembre-décembre 2009 en plus vive de la part des militants et militantes de la FTQ.Ces derniers réclamaient un engagement ferme de leur centrale sur la question.La politique adoptée au congrès de la FTQ en 1969 répondait en partie à leur attente.Elle comprenait entre autres les éléments suivants : -\tl\u2019adoption par voie législative, du principe que le français est la langue normale du travail et des communications à l\u2019intérieur du Québec, et que le français doit être la langue officielle du travail à tous les paliers de l\u2019activité économique du Québec ; -\tla création d\u2019une régie ayant des pouvoirs d\u2019évaluation, de modification et d\u2019application des programmes de francisation lancés par l\u2019entreprise ou un secteur économique ; -\tla modification du Code du travail de façon à permettre au syndicat accrédité de choisir la langue de négociation, de rédaction et d\u2019administration de la convention collective ; -\tl\u2019élaboration par le gouvernement d\u2019une politique d\u2019accueil afin que les personnes s\u2019établissant au Québec acquièrent dès leur arrivée, la connaissance du français et l\u2019obligation pour tout enfant néo-québécois de s\u2019inscrire à l\u2019école publique francophone ; -\ttout immigrant désirant s\u2019installer au Québec doit être avisé de ces exigences avant son départ ; = le retrait de la loi 63, dans l\u2019attente d\u2019une véritable politique linguistique globale.Au lendemain de ce congrès de 1969, où je devins secrétaire général de la FTQ, la centrale adhérait au Mouvement Québec français.Elle participa aux travaux de la commission Gendron, lui remettant un mémoire substantiel en août 1971.Au congrès suivant, la même année, nous réclamions 36 L'ACTION NATIONALE - novembre-décembre 2009 que le français soit la seule langue officielle du Québec.Nous participions ensuite aux débats relatifs à la Loi 22 et à de nombreux comités de travail gouvernementaux traitant de cette question.Le Parti québécois Au gré des événements, des crises et des conflits, les groupes sociaux au Québec se départageaient de plus en plus clairement.La crise d\u2019octobre 70 a ainsi contribué à rapprocher la FTQ du parti souverainiste.En effet, au cours, de cette période dramatique, le PQ a été la seule formation politique québécoise à dénoncer, avec les centrales syndicales, l\u2019imposition de la Loi des mesures de guerre10.Lors de grands conflits comme ceux de La Presse en 1971 ou de United Aircraft en 1974, il n\u2019était pas rare de trouver les têtes d\u2019affiche du PQ au coude à coude avec nous dans des manifestations ou sur les tribunes de nos grands rassemblements.Aux élections du 29 avril 1970, même si beaucoup de ses cadres et militants ont rejoint les rangs du Parti québécois (certains d\u2019entre eux étant même candidats), la FTQ ne prend parti pour aucune formation politique.Le résultat donnant 23 % des voix au parti souverainiste, mais seulement 7 sièges à l\u2019Assemblée nationale n\u2019en est pas moins choquant.Nous ressentons dans nos rangs, une déception amère devant la défaite du PQ.Nous estimons alors que près de la moitié de nos membres lui ont donné leur appui.Et cette proportion grandira encore lors de l\u2019élection de 1973.10 Au Canada anglais, Tommy Douglas, leader du Nouveau parti démocratique, fut le seul chef de parti qui eût le courage de dénoncer cette loi d\u2019exception.Il en récolta la grogne d\u2019une partie de ses militants et la condamnation de la presse anglophone. 37 L'ACTION NATIONALE - novembre-décembre 2009 Par la suite, les nombreux échanges que nous avons avec le Parti québécois concernant son programme et à ses orientations nous ont peu à peu convaincus que nous partagions les mêmes espoirs quant au type de société à bâtir.Même si la centrale n\u2019était pas encore prête à épouser officiellement la cause indépendantiste, elle constatait que le programme du PQ répondait à plusieurs de ses grandes revendications.C\u2019est donc dans l\u2019enthousiasme que les délégués au congrès de la FTQ de 1975 décidaient qu\u2019ils appuieraient le Parti québécois lors des élections suivantes.Cet appui était cependant qualifié de conjoncturel et les délégués tenaient à préserver intégralement l\u2019autonomie politique de la centrale face à toute formation politique.Cette règle a d\u2019ailleurs toujours cours et est constamment rappelée dans les grandes déclarations politiques de la FTQ.Les réformes Une fois le Parti au pouvoir, notre centrale a tout mis en œuvre pour contribuer significativement à l\u2019élaboration des réformes qu\u2019elle souhaitait voir mises en œuvre.Pour elle, il s\u2019agissait de sortir de la vision étroitement économiste du développement dans lequel avait sombré le régime libéral.Elle appelait de ses voeux une prise en compte des aspirations sociales des Québécois et Québécoises, dans la logique de la Révolution tranquille.Après les affrontements très durs du début des années 70, qui ont mené notamment à l\u2019emprisonnement des trois chefs syndicaux des centrales québécoises, notre centrale ne souhaitait rien de moins qu\u2019un nouveau pacte social.Ses revendications n\u2019étaient pas d\u2019abord idéologiques.Elles prenaient racine dans les longues luttes et les durs affrontements vécus par ses membres au cours des années précédentes. 38 L'ACTION NATIONALE - novembre-décembre 2009 Et, lors de son premier mandat, le PQ a tenu ses promesses.La FTQ retrouvait en très grande partie et souvent jusque dans le détail les dispositions qu\u2019elle réclamait : \u2022\tla création d\u2019une Commission de la santé et de la sécurité au travail, dotée d\u2019une administration paritaire et dont le mandat mettait l\u2019accent sur la prévention.La nouvelle loi prévoyait même la reconnaissance du droit de refus de travailler dans des conditions dangereuses ; \u2022\tl\u2019introduction dans le Code du travail comportant des dispositions anti-briseurs de grève, le droit de retour au travail des grévistes et la « formule Rand ».Des mesures exceptionnelles en Amérique du Nord.La relevée substantielle du salaire minimum et la formulation de normes minimales de travail ; \u2022\tl\u2019institution des congés de maternité, la révision du droit de la famille et le développement d\u2019un réseau de garderies ; \u2022\tla mise sur pied d\u2019un régime d\u2019assurance-automobile et la Loi de protection des consommateurs ; \u2022\tl\u2019adoption d\u2019une Charte de la langue française faisant une large part au français langue de travail.La loi 101 La FTQ a participé assidûment à toutes consultations relatives à la Loi 101, non seulement pour ce qui concerne les dispositions en milieu de travail, mais à tous les autres aspects, notamment à l\u2019affichage et à la langue d\u2019enseignement.Je crois sincèrement que notre contribution a été particulièrement porteuse pour ce qui est des dispositions de la Loi 101 relatives aux milieux de travail et aux relations du travail. 39 L'ACTION NATIONALE - novembre-décembre 2009 Nous avons par exemple réclamé que, là où il y avait des syndicats, ils devaient être parties prenantes aux processus de francisation.Camille Laurin nous avait confié, par la Loi 101, le rôle de « chiens de garde de la francisation », expression qu\u2019il a reprise à de multiples occasions.Ce rôle nous l\u2019exerçons par une présence active au sein des comités de francisation.La Loi 101 a rompu avec la tradition antérieure -symbolisée par la Loi 22- qui consistait à supplier, inciter, courtiser les entreprises pour qu\u2019elles acceptent de se franciser.Sur ce plan, la Charte de la langue française était une révolution.Le gouvernement du Québec, instance provinciale, ordonnait aux multinationales et aux autres de changer leurs politiques et comportements, sous peine de sanctions.Si cela a pu fonctionner, c\u2019est parce que la population, les travailleurs et travailleuses, ont développé ce que j\u2019appellerais une conscience revendicative.Depuis l\u2019adoption de la Charte, la FTQ a toujours réclamé sa protection intégrale et a dénoncé toutes les agressions et mutilations qu\u2019elle a subies.Elle s\u2019est investie dans son application dans les milieux de travail, soutenant la formation et l\u2019encadrement de plus de cinq cents comités de francisation dans les milieux de travail.Elle n\u2019a de cesse aussi de réclamer que toutes les entreprises y soient assujetties et qu\u2019un contrôle plus ferme de son application soit mis en oeuvre.Au dernier congrès de la FTQ, un document intitulé, « Une histoire, une langue, un avenir »n rappelait combien notre langue et, conséquemment notre identité sont menacées.On y rappelait la nécessité de se mobiliser pour la défendre.11 Mémoire présenté par la FTQ à la Commission sur l\u2019avenir politique et constitutionnel du Québec, novembre 1990 40 L'ACTION NATIONALE - novembre-décembre 2009 A la fin du document, un très beau texte rédigé par Mona-Josée Gagnon résumait l\u2019histoire de notre survie comme peuple : « Bientôt quatre cents ans que fut fondée la Nouvelle-France.Cent trente années que le Bas-Canada est devenu la province de Québec.Trente années qu'un gouvernement du Québec donna à la majorité francophone les moyens et le droit de perdurer.Trois voyages, trois histoires qui se confondent et qui tous furent agités.Celui de la Loi 101 tout autant, dans sa pourtant courte histoire.La Loi 101 est fragile.Elle a besoin de l'appui ferme, vigilant et sans relâche de ceux et celles dont elle a défendu le droit d'exister dans leur langue, qu'elle soit maternelle ou choisie.La Loi 101 est fragile.Elle a besoin de gouvernements qui mettront tous les efforts nécessaires pour qu'elle soit respectée.La Loi 101 est fragile, Tant que le Québec dépendra de tribunaux qui l'analyseront à la lumière de lois non québécoises, Tant que la collectivité francophone du Québec n'aura pas démontré le courage et la ténacité nécessaires pour s'affranchir de la confédération canadienne La Loi 101 est fragile et le demeurera tant que le Québec ne sera pas un pays.Alors oui la langue française sera protégée dans notre coin d'Amérique.Alors oui elle aura un avenir qui se comptera en siècles et pas en décennies.Alors oui, francophones du Québec, venus d'ici, venus d'ailleurs, nous pourrons vivre en français » 41 L'ACTION NATIONALE - novembre-décembre 2009 La question nationale Le cheminement de la FTQ sur la question nationale a suivi une trajectoire lente mais profondément enracinée dans la nature de ce mouvement rassembleur et mobilisateur.Tout au long de son histoire, notre centrale, qui n\u2019a d\u2019autre autorité que morale sur ses syndicats affiliés, a dû savoir entendre et interpréter les aspirations majoritaires de ses membres ; mais, comme lieu de convergence des grandes luttes sociales et économiques, elle a aussi su stimuler l\u2019évolution des volontés collectives de ses membres.En 1980 la FTQ convoquait quelque 2000 militants et militantes à un congrès spécial consacré exclusivement à la question nationale.Il fallait se positionner face au référendum annoncé par le Parti québécois.Après quatre heures de débats, c\u2019est avec enthousiasme que les délégués donnèrent à la FTQ le mandat d\u2019adhérer au camp du « oui » et de coordonner l\u2019action de ses affiliés pour de cette option.Comme nous le remarquions plus tard, dans notre mémoire à la commission Bélanger-Campeau, cet engagement collectif « d'autant plus significatif si l'on considère l'importance et la diversité du membership de la FTQ : 450 000 personnes dont un tiers de femmes, 50 000 anglophones et allo-phones, 45 000 employés fédéraux ».Dans le mémoire de la FTQ à la commission Bélanger-Campeau12, nous expliquions comment nous étions venus à la souveraineté « à partir de notre expérience pratique dans certains dossiers (main d'oeuvre, langue de travail, etc.) et nous avons commencé à dresser une longue liste des secteurs où la présence fédérale était inutile, perturbante ou carrément nuisible aux intérêts du Québec.» Au-delà de 12 Procès verbal de la réunion du Conseil général de la FTQ, déclaration de politique, 2008 42 L'ACTION NATIONALE - novembre-décembre 2009 toutes ces raisons pratiques de faire la souveraineté, s\u2019est peu à peu imposée dans nos rangs : [.] cette tranquille affirmation d'une conscience nationale qui n'a plus honte de se montrer sans artifice.Nous voulons la souveraineté pour le plein emploi bien sûr, pour des politiques économiques adaptées à notre structure industrielle et pas à celle de l'Ontario assurément.mais aussi, mais surtout nous voulons la souveraineté parce que le Québec est notre seul pays, que nous voulons l'occuper et le proclamer, parce que c'est normal qu'un peuple ait un pays et que le Canada sera toujours le pays des autres.La FTQ a non seulement consacré de grands efforts pour mobiliser ses troupes en faveur du oui en 1980, mais elle l\u2019a fait également pour le rejet de l\u2019accord inacceptable de Charlottetown en 1992 et en faveur de la souveraineté au référendum de 1995.Cette année-là, elle publiait un manifeste dont le titre percutant exprimait un credo limpide : « Plus qu\u2019un oui, un pays ! » Crédo que ses militants et militantes réitèrent d\u2019ailleurs périodiquement à l\u2019occasion de congrès ou de conseils généraux comme ce fut encore l\u2019année dernière13.La concertation sociale et confrontation Au cours de premières années du pouvoir péquiste, la FTQ a accueilli avec enthousiasme la volonté de concertation sociale et économique du gouvernement.Elle a donc investi beaucoup d\u2019énergie dans sa contribution à toutes les tables de concertation et sommets économiques convoqués par l\u2019État.C\u2019est au cours de l\u2019un de ces sommets, en pleine récession économique, que la FTQ lançait l\u2019idée de Corvée-Habitation, un projet de partenariat tripartite qui met à contribution 13 On trouve plusieurs de ses textes sur le site Internet de l\u2019Aut\u2019Journal, www.lautjoumal.info 43 L'ACTION NATIONALE - novembre-décembre 2009 travailleurs, employeurs et gouvernement pour la relance de l\u2019emploi dans le secteur névralgique de la construction.Cette initiative de la centrale va aider à créer 57 000 emplois directs dans le bâtiment et le double dans les industries connexes.On estime qu\u2019il aura permis l\u2019injection de trois milliards de dollars dans l\u2019économie québécoise.Mais les crises ne générant pas que des convergences, pendant la même période, la FTQ combat sans complaisance le gouvernement péquiste qui s\u2019attaque brutalement aux conditions des travailleurs et travailleuses du secteur public.Les coupures unilatérales et la répression législative auxquelles il s\u2019adonne alors pour résoudre ses problèmes budgétaires nous rappellent amèrement les sombres années du duplessisme.Ces gestes, que des politiciens comme Jacques Parizeau reconnaîtront plus tard comme de graves erreurs, feront perdre au PQ l\u2019appui de la centrale et de ses militants lors des élections de décembre 1985.Le Fonds de solidarité C\u2019est pourtant pendant cette période trouble qu\u2019est née l\u2019une des expériences innovatrices dont nous pouvons collectivement être fiers : Le Fonds de solidarité des travailleurs de la FTQ.Il faut dire que l\u2019idée germait déjà pendant que nous participions au lancement de Corvée-Habitation.Fortement implantée dans tous les milieux de travail du secteur privé, dans toutes les régions du Québec, notre centrale a toujours ressenti douloureusement les périodes de crise et l\u2019hécatombe d\u2019emplois qu\u2019elles provoquaient.Nous avons très tôt été habités par « l\u2019obsession de l\u2019emploi ».Malgré nos divergences et nos querelles avec le gouvernement péquiste, c\u2019est grâce à son appui que le Fonds a été créé.Bien sûr au sein du conseil des ministres d\u2019alliés alliés 44 L'ACTION NATIONALE - novembre-décembre 2009 comme Robert Dean, notre ex-collègue des Travailleurs de l\u2019automobile et des réformistes comme Pierre Marois et Lise Payette nous ont été d\u2019un grand secours.Mais les René Lévesque et Jacques Parizeau mirent la main à la pâte avec enthousiasme.Je n\u2019ai pas besoin ici de m\u2019attarder sur le développement rapide et l\u2019efficacité qu\u2019a connu par la suite le Fonds, devenu un instrument exceptionnel dans la création et le maintien de l\u2019emploi chez nous.Pas question cependant de nous asseoir sur nos lauriers.A la FTQ, nous poursuivions en même temps notre réflexion et multiplions les propositions pour que le Québec se donne d\u2019une véritable politique de plein emploi, un peu à l\u2019image des pays scandinaves.Cette idée a fait son chemin et des premiers jalons étaient posés par le gouvernement avec la mise en place de la « Table nationale de l\u2019emploi ».C\u2019était, dans l\u2019esprit de son initiateur Robert Dean, l\u2019embryon d\u2019une future Commission nationale de l\u2019emploi.Malheureusement, ce début de cheminement allait être interrompu quelques mois plus tard par le retour au pouvoir des Libéraux de Robert Bourassa.Résister au néo-conservatisme Pendant la deuxième moitié des années 80, la FTQ dût consacrer beaucoup d\u2019efforts à lutter contre les velléités néoconservatrices des deux paliers de gouvernement.Pendant que les conservateurs de Brian Mulroney nous imposaient un libre-échange commercial qui faisait abstraction de toute dimension sociale, le Parti libéral du Québec entendait singer les politiques reaganiennes et thatchériennes en déréglementant, privatisant et réduisant la taille de l\u2019État.La résistance syndicale fut ferme et unitaire.En fin de compte, les libéraux de Robert Bourassa firent marche arrière l\u2019essentiel des grands acquis de la Révolution tranquille et les 45 L'ACTION NATIONALE - novembre-décembre 2009 réformes subséquentes du premier gouvernement Lévesque ont été préservés.Tout comme ce fut le cas, 15 ans plus tard, lors des tentatives du même acabit du gouvernement de Jean Charest lors de son premier mandat.Il faut admettre que si nous avons peu régressé c\u2019est grâce à la mobilisation des éléments les plus progressistes de notre société, au sein desquels le mouvement syndical dans son ensemble et la FTQ au premier chef ont joué un rôle crucial.La centrale lutte toujours pour la préservation et le développement des services publics et contre leur « marchandisation ».Avec un gouvernement conservateur à Ottawa et des libéraux toujours bien en selle à Québec, pas question de relâcher la vigilance.Des mobilisations urgentes et nécessaires Mais l\u2019un des plus grands défis que nous devons à nouveau relever aujourd\u2019hui est celui de la défense du statut de notre langue nationale.L\u2019évolution récente de la démographie du Québec, le poids grandissant de l\u2019immigration dans cette évolution et l\u2019absence d\u2019une volonté politique nette et courageuse de la part de nos gouvernements mettent le français en péril à moyen terme au Québec.Nous avons toujours su que ce statut ne serait jamais établi dans la pérennité tant qu\u2019il n\u2019aura pas pour assise un pays pleinement souverain.En attendant, notre situation géographique et notre position minoritaire dans la mer anglophone qu\u2019est l\u2019Amérique, au nord du Mexique, nous condamnent à la vigilance permanente et à la plus grande des fermetés.Donc, rien de nouveau sous le soleil. 46 L'ACTION NATIONALE - novembre-décembre 2009 Mais les données récentes concernant la langue d\u2019usage chez nous sont plus qu\u2019alarmantes, particulièrement à Montréal.Elles font état d\u2019une situation qui, à terme, risque de devenir irréversible.Il suffit de lire les textes percutants et bien documentés de Charles Castonguay14 pour s\u2019en convaincre.Elles commandent dans l\u2019urgence des mobilisations larges pour forcer nos gouvernements à prendre des mesures structurantes, qui s\u2019attaquent au cœur du problème.L\u2019alarme est sonnée ! Je ne voudrais pas conclure cette intervention sans faire quelques propositions qui me paraissent minimales, si nous avons à cœur de renverser la situation ; ce sont, selon moi, les revendications que nous devons formuler et défendre avec énergie : La Charte de la langue française, comme garante de notre identité culturelle, doit devenir un texte fondamental ; son application ne doit plus relever de la responsabilité d\u2019un ministre, mais de l\u2019Assemblée nationale.Les responsables des organismes encadrant l\u2019application de la Charte devraient être nommés par l\u2019ensemble des députés.On doit, de toute urgence, financer substantiellement et donner des moyens d\u2019intervention significatifs aux organismes et mécanismes de surveillance de l\u2019application de la Charte.Le français langue de travail doit aussi être réaffirmé comme droit de tous les travailleurs et travailleuses du Québec ; les comités de francisation doivent être créés non seulement 14 On trouve plusieurs de ses textes sur le site Internet de l\u2019Aut\u2019Journal, www.lautjoumaUnfo Al L'ACTION NATIONALE - novembre-décembre 2009 dans les entreprises comptant plus de cent salariés, mais aussi dans celles en embauchant plus de cinquante.Ces comités doivent être soutenus financièrement et techniquement de façon claire.Les entreprises de 10 à 49 salariés doivent être tenues de se doter d\u2019un programme de francisation.Une campagne intensive et soutenue de publicité auprès des groupes cibles que sont les jeunes (dans le milieu scolaire entre autres), le monde du travail et les associations culturelles sur les objectifs de la Charte de la langue française et de ses principales dispositions.Un appui financier substantiel aux divers groupes qui militent pour la cause du français au Québec, notamment l\u2019Association pour le soutien et l\u2019utilisation de la langue française (ASULF)15, le Mouvement impératif français16, le Mouvement Montréal français17.L\u2019enseignement privilégié de notre histoire nationale.Les politiques d\u2019immigration doivent favoriser nettement la venue d\u2019une majorité de personnes maîtrisant déjà le français ; les mesures d\u2019intégration et d\u2019apprentissage de la langue nationale doivent être considérablement renforcées.Il va de soi que j\u2019endosse également les grandes revendications concernant la langue d\u2019enseignement, dont celles qui visent à faire du français la langue d\u2019enseignement au niveau collégial, pour les nouveaux arrivants.15\tL\u2019ASULF, créé en 1986 par le juge Robert Auclair, qui l\u2019a présidée pendant de nombreuses années, est présidée aujourd\u2019hui par Gaston Bernier 16\tNé dans l\u2019Outaouais, le Mouvement impératif français est présidé par Jean-Paul Perreault.17\tLe Mouvement Montréal français est présidé par Mario Beaulieu, président de la SSJB de Montréal. 48 L'ACTION NATIONALE - novembre-décembre 2009 La menace plus grande que jamais En terminant, je ferai mienne les paroles de Guy Rocher, qui mettait en garde ceux qui croient que « la Loi 101 a fait tout son travail et deviendra bientôt inutile.La conscience du danger, disait-il, diminue au moment où la menace est plus grande que jamais18».Depuis quelques années, il me semble que les forces vives du Québec ont quelque peu perdu de leur flamme.La Loi 101 a été grugée quant à ses applications en milieu judiciaire, scolaire et dans ses dispositions concernant la langue d\u2019affichage.La Cour suprême du Canada vient tout juste d\u2019asséner une nouvelle gifle à l\u2019Assemblée nationale du Québec.Une majorité de Québécois et de Québécoises sont agacés, frustrés et humiliés.Mais nous vivons notre mal chacun de notre côté, chacun-pour-soi.Il me semble qu\u2019un certain engourdissement nous transforme peu à peu en spectateurs de notre régression.Plutôt que d\u2019entendre monter la colère ou la révolte, nous voyons notre propre léthargie se muter en fatalisme.Je ne peux accepter cet état de capitulation silencieuse.Je souhaite de tout cœur que soient alertées toutes les forces vives du Québec et que nous nous attelions à cette tâche collective essentielle.Nous devons nous lever et parler haut et fort pour réaffirmer nos droits.Dans chacun de nos milieux, il faut sonner le rappel des troupes, remobiliser, réanimer des coalitions larges, développer à nouveau ces rapports de force qui ont engendré le changement au Québec.Je sais, quant à moi, parce que tout son passé en témoigne, que le mouvement syndical, et la FTQ au premier chef, ne se déroberont pas.Ils seront comme toujours au front.?18 Guy Rocher, dans L\u2019Action nationale, juin 2002 49 ARTICLES Charles-Philippe Courtois* UN QUÉBEC QUI N\u2019OSE DIRE SON NOM Un phénomène prend de l\u2019ampleur actuellement et mérite qu\u2019on s\u2019y attarde.À un moment où la terminologie provinciale fait un retour triomphal pour nommer le Québec, se répand plus que jamais l\u2019euphémisme « d\u2019ici » en substitut de l\u2019adjectif « québécois ».De plus en plus, les institutions québécoises craignent de se nommer telles.Bref, l\u2019éthique rampante a le vent en poupe.La culture : des artistes « canadiens » ?Il est un domaine où ce genre d\u2019euphémisme abonde, et où il est particulièrement paradoxal : celui de la culture.On se souvient d\u2019ailleurs qu\u2019à l\u2019automne 2008, les artistes québécois se sont levés comme un seul homme pour critiquer les coupes budgétaires du Parti conservateur.Apportant un appui stratégique au Bloc québécois, ils n\u2019ont pas hésité alors à souligner l\u2019écart identitaire entre Québec français et Canada anglais, notamment dans une vidéo notoire.Pourtant, quand on se penche sur les organismes dont les subventions de tournée à l\u2019étranger ont été coupées, on est frappé par la fréquence de l\u2019adjectif « canadien ».On n\u2019hésite pas à parler d\u2019artistes canadiens, tant dans les documents * Professeur, département des sciences humaines, Collège militaire royal de Saint-Jean 50 L'ACTION NATIONALE - novembre-décembre 2009 émis par les organisations elles-mêmes que dans les articles les couvrant, et pas seulement dans La Presse, mais aussi dans Le Devoir.Plus encore, dans la documentation émise par certains grands organismes culturels à l\u2019intention du public québécois lui-même, on est surpris par l\u2019absence totale de l\u2019adjectif québécois.Prenons, à titre d\u2019exemple, le cas de la musique classique -qui a particulièrement retenu mon attention.Lorsque l\u2019Orchestre symphonique de Montréal - un organisme fondé précisément dans le but de promouvoir notre expression artistique nationale - fait la promotion de ses concerts avec le pianiste Alain Lefèvre, il présente ce dernier comme un « musicien canadien ».C\u2019est un comble, quand on connaît la contribution que Lefèvre apporte sans relâche pour faire connaître, notamment des écoliers québécois, l\u2019œuvre d\u2019un compositeur québécois, André Mathieu.Pour l\u2019anecdote, j\u2019ai eu l\u2019occasion de faire remarquer cette incongruité aux employés de l\u2019OSM qui font du télémarketing pour vendre des billets.On m\u2019a répondu que « techniquement », Lefèvre était citoyen canadien.C\u2019est curieux de voir que lorsque le même OSM reçoit un musicien comme Jordi Savall, il n\u2019hésite pas à le qualifier de « musicien catalan », même si, « techniquement », il est citoyen espagnol.Ce qui est incroyable dans cette affaire c\u2019est qu\u2019on n\u2019ose pas nommer l\u2019identité québécoise dans le cas d\u2019artistes québécois en s\u2019adressant au public québécois lui-même ! Plus globalement, on n\u2019en finirait plus de recenser les médias et les institutions qui se vantent de faire une place aux « artistes d\u2019ici » : telle radio, qui se targue de promouvoir ce produit insipide et inodore qu\u2019est la « culture d\u2019ici », ou telle entreprise, dans ses publicités, se vante de commanditer la « culture d\u2019ici » 51 L'ACTION NATIONALE - novembre-décembre 2009 Se promener dans une chaîne de librairies québécoises permet de constater de visu que le rayon de la littérature québécoise est en fait un rayon Québec-Canada qui ne fait aucun cas de la langue - paradoxe assez amusant en littérature.En somme, au lieu de distinguer littérature canadienne-anglaise et littérature canadienne-française/québécoise, les deux traditions sont confondues.Nous sommes si fiers d\u2019être une société distincte jusqu\u2019au moment où vient le temps de nous démarquer nous-mêmes.Certes, le gouvernement fédéral a depuis longtemps développé un programme de traduction littéraire de l\u2019anglais vers le français et vice-versa, ce qui fait que les éditeurs québécois offrent une quantité d\u2019auteurs canadiens-anglais (nés au Québec ou ailleurs) dans leurs collections, et souvent dans leurs collections québécoises, mais tout ce beau monde ne pourrait-il pas toucher ces subventions sans sombrer dans la confusion des deux traditions littéraires et académiques ?Les «fromages d\u2019ici» Le mal ne se limite aucunement au domaine artistique.Prenons l\u2019essor des produits du terroir, autre expression de l\u2019identité québécoise qui cherche à mousser sa popularité dans le marché national et qui connaît, là aussi, un certain succès.Partout dans le monde, les produits du terroir, par définition, sont très clairement identifiés à la région qui les produit : c\u2019est leur principe même.Il ne s\u2019agit pas seulement d\u2019identifier les produits du Québec, donc, mais plus spécifiquement des régions (Gaspésie, Cantons de l\u2019Est, etc.), des comtés (Charlevoix, Petite-Nation, etc.) et des localités (Princeville, île d\u2019Orléans, etc.).Or, que constate-t-on au Québec ?Fait inouï, qu\u2019on risque de ne rencontrer nulle part ailleurs, les artisans de produits du terroir vendent aux Québécois un terroir sans nom et sans 52 L'ACTION NATIONALE - novembre-décembre 2009 frontières précises, un terroir « d\u2019ici ».L\u2019exemple le plus gros et le plus invraisemblable du degré où est poussée cette contradiction dans les termes de tout marketing (et particulièrement en ce qui concerne le terroir !) nous est offert par la campagne publicitaire pour les « fromages d\u2019ici ».Imagine-t-on un instant les fromages de Normandie ou de Suisse se vendre dans leur propre pays sous le nom gris, anonyme et indéterminé de « fromages d\u2019ici » ?C\u2019est presque un produit sans nom.L\u2019architecture En poussant notre regard plus loin, on pourrait tracer un parallèle avec l\u2019évolution de l\u2019architecture et du bâtiment au Québec.Dans la construction, domiciliaire et commerciale et dans l\u2019urbanisme, tout semble concorder dans une sorte d\u2019anonymat cosmopolite pour noyer et souvent effacer ce qui marque la spécificité de l\u2019identité nationale québécoise et de l\u2019enracinement dans un espace national historiquement et géographiquement défini.Comme exemple de cette espèce d\u2019effacement de toute identité québécoise dans le neuf international, on pourrait citer l\u2019exemple des Laurentides : le chapelet des villages coquets et typiquement canadiens-français que relie l\u2019autoroute des Laurentides est désormais noyé dans un continuum d\u2019urbanisme anonyme, nord-américain pour le volet commercial, international pour le volet résidentiel (des chalets suisses, des bungalows californiens, des cottages anglais, des maisons de Nouvelle-Angleterre, quand ce n\u2019est pas de style « espagnol », etc.).On ne peut se promener au Québec sans croiser partout la même évolution architecturale.Pour en brosser un 53 L'ACTION NATIONALE - novembre-décembre 2009 exemple assez universel, prenons une petite municipalité québécoise typique, avec un centre de village assez joli, autour de l\u2019église, garni d\u2019une place publique avec jardin et monument, et bordé de maisons canadiennes bien assorties avec l\u2019église.Fréquemment, une de ces maisons sera rasée pour être remplacée par un bâtiment moderne, sans forme, fait de matériaux nouveaux, mais sans charme (une brique rose ou grise par exemple), qui évoque un immeuble d\u2019appartements anonyme qui pourrait s\u2019insérer n\u2019importe où dans le monde en apportant la même touche de laideur.Typiquement, le bâtiment servira à loger des vieillards.Rien donc, n\u2019aura été fait pour insérer harmonieusement de nouvelles constructions dans un ensemble marqué par un style propre, rien non plus pour conserver l\u2019unité patrimoniale d\u2019un ensemble bâti typique, dont nous paraissons toujours incapables d\u2019apprécier le moindrement la valeur (du moins du côté de nos administrations municipales et du ministère qui les chapeaute).On pourrait également évoquer la disparition du patrimoine associé à la francité à Québec et à Montréal.À Montréal on valorise maintenant, et on préserve, tout ce qui est industriel, commercial, souvent anglo-saxon - les incinérateurs, les silos à grain, le panneau publicitaire de la farine Five Roses qu\u2019on reproduit sur des T-Shirts, et pendant ce temps on abandonne ce qui reste du Canada français (toutes les églises bien sûr, patrimoniales, mises en vente et promises à la destruction ; dans le Quartier latin les bibliothèques nationale et municipale, l\u2019édifice des Sœurs grises qui n\u2019a intéressé en fait que le cégep anglophone de Dawson).Sans parler de la disneyification de la ville avec la multiplication des « villages » ethniques et le quartier des spectacles.En effet, contrairement à la Place des Arts, contrairement au projet entamé en 2002 qui prévoyait un nouvel édifice pour l\u2019OSM autour d\u2019une nouvelle place appelée à loger égale- 54 L'ACTION NATIONALE - novembre-décembre 2009 ment un édifice concentrant les bureaux du gouvernement du Québec dans la métropole, le quartier des spectacles sera des plus détachés de tout référant national (excepté un plan lumière misant sur le rouge et le blanc) et de tout rapport avec un quartier classique.À Québec, ce sont des églises, un couvent dominicain et le monastère des franciscains qui tombent sous le pic des démolisseurs dans l\u2019indifférence générale, alors qu\u2019on investit des fortunes pour réhabiliter un tunnel d\u2019autoroute abandonnée et entretenir un gigantesque silo à grain Mais l\u2019exemple le plus éloquent est peut-être celui du choix du style des constructions domiciliaires dans un projet phare de la très touristique région de Charlevoix.On aurait pu croire que la revitalisation du centre de sports d\u2019hiver du Massif, à Petite-Rivière-Saint-François, miserait sur l\u2019identité architecturale bien affirmée d\u2019une région fort valorisée pour sa typicité québécoise, Charlevoix.Mais non.Les nouvelles maisons n\u2019y seront pas de style Charlevoix, mais Nantucket (ville de Nouvelle-Angleterre).Au pays des « iciciens » « Littérature d\u2019ici », « musique d\u2019ici », « culture d\u2019ici », « fromages d\u2019ici » et autres sottises bien « d\u2019ici » encombrent déjà notre vocabulaire, et en particulier les langues suaves des journalistes et des annonceurs radiophoniques et télévisuels.Imagine-t-on bientôt renommer nos institutions, « l\u2019Assemblée d\u2019ici », ou encore le « Bloc d\u2019ici » et le « Parti d\u2019ici » ?Certains le voudraient, à n\u2019en point douter.Nos artisans de la « culture d\u2019ici » sont peut-être en train de préparer graduellement notre nouvelle identité.Après Canadiens, Canadiens français, Québécois, voire Franco-Québécois pour certains, allons-nous devenir des « Iciciens » ? 55 L'ACTION NATIONALE - novembre-décembre 2009 L\u2019expression est déjà revendiquée, mais dans l\u2019Hexagone.En effet, le comédien Jamel Debbouze et l\u2019organisation Les indigènes de la République qu\u2019il dirige, s\u2019identifient ainsi.« Jamel » connaît le succès dans le show-biz français.Cependant, à la question « êtes-vous Français ?» qu\u2019on lui pose en relation avec son engagement en faveur des « indigènes », il répond : « On est nés ici, on est des Iciciens ».Les Indigènes de la République sont très critiques de « l\u2019Europe blanche » et « islamophobe » (voire de l\u2019idée même d\u2019une Europe, et donc de ses frontières), et très peu des islamistes (au contraire, ils relayent des pétitions de soutien à Tariq Ramadan, par exemple1).En somme, Jamel et les Indigènes de la République se placent dans la position paradoxale suivante : ils refusent à la fois de se considérer comme tout à fait comme des nationaux et d\u2019être considérés comme des étrangers.Leur position pourrait se rapprocher d\u2019une forme de reproduction du statut des Algériens musulmans dans l\u2019Algérie française, mais voulu cette fois ! Cela constitue une manifestation de plus du postnationalisme de nombreuses élites - à l\u2019encontre d\u2019un sentiment populaire encore attaché à la nation.Il faudrait préciser que cela concerne peut-être surtout les élites promptes à appuyer les revendications de cet organisme lui-même, puisque Jamel lui-même conserve un attachement pour le pays natal de ses parents, le Maroc (il tente de contribuer à l\u2019essor du cinéma dans ce pays).Mais « ici », au Québec, n\u2019est-ce pas un comble que nous réclamions du même souffle d\u2019être reconnus comme nation, d\u2019obtenir des pouvoirs en matière de culture pour défendre 1 « Pétition de soutien à Tariq Ramadan », sur le site de l\u2019organisme, consulté le 12 novembre 2009 : http://www.indigenes-republique.fr/article.php3 ?id_article=666 56 L'ACTION NATIONALE - novembre-décembre 2009 cette identité nationale, pour, de l\u2019autre, n\u2019être que des « Iciciens » à la première occasion ?Je sais bien que l\u2019influence du fédéral pèse lourd auprès des organisations culturelles subventionnées et des producteurs agricoles.Néanmoins, le Québec faisant partie du Canada, il ne devrait pas être acceptable de ne pas parler de culture québécoise et de produits québécois pour faire plaisir au gouvernement fédéral.En dernière analyse, ce sont tout de même les Québécois, artistes, producteurs, annonceurs et État provincial, qui acceptent d\u2019employer ce terme invraisemblablement édulcoré, « d\u2019ici ».Bref, en dernière instance, il nous revient de ne pas agréer cette aberration.? 57 ARTICLES Pierre Graveline* LE PROJET D\u2019INDÉPENDANCE DU QUÉBEC PIÉGÉ PAR L\u2019ÉLECTORALISME ET LE PARLEMENTARISME Dans sa conférence prononcée en juin dernier à l\u2019occasion de l\u2019assemblée générale annuelle des Intellectuels pour la souveraineté (IPSO), Jacques Parizeau soulignait le potentiel extraordinaire que représente le fait qu\u2019une majorité de la députation québécoise - députés à l\u2019Assemblée nationale et députés au Parlement d\u2019Ottawa confondus - soit aujourd\u2019hui constituée de souverainistes.Il rappelait de surcroît que le projet d\u2019indépendance du Québec, même s\u2019il n\u2019est plus que rarement évoqué dans l\u2019actualité politique depuis le référendum de 1995, n\u2019en persiste pas moins à recueillir généralement plus de 40 % d\u2019opinions favorables dans les sondages, franchissant même à quelques occasions la barre des 50 %.Comment expliquer alors la perception actuellement dominante, y compris chez les partisans de la souveraineté, que ce projet politique soit désormais stagnant, sinon en net recul, voire même inatteignable ?Je crois que la réponse à cette question tient largement au fait que les partis politiques souverainistes se sont laissés piéger dans une logique électoraliste réductrice et leurs représentants élus dans un activisme parlementaire à courte vue, avec la conséquence désastreuse qu\u2019ils ont manifeste- * Écrivain et éditeur. 58 L'ACTION NATIONALE - novembre-décembre 2009 ment renoncé à la mobilisation du peuple, condition pourtant essentielle à l\u2019atteinte de cet objectif politique indéniablement « révolutionnaire ».Le PQ et le Bloc piégés par l\u2019électoralisme Loin de moi l\u2019idée de contester la nécessité d\u2019élire une majorité de députés souverainistes à Québec, préalable primordiale à la constitution d\u2019un gouvernement ayant la légitimité démocratique de mettre en œuvre une stratégie d\u2019accession de la nation québécoise à son indépendance politique.Loin de moi, par ailleurs, l\u2019idée de nier l\u2019importance du rôle que joue la députation souverainiste comme chien de garde des intérêts du Québec à Ottawa.Mais la réduction de la mission du PQ et du Bloc à ces deux seuls aspects du combat indépendantiste se révèle à l\u2019usage, me semble-t-il, un égarement dans une ornière peut-être suicidaire.Quiconque est membre du Parti québécois et/ou du Bloc québécois peut en témoigner : pour ces partis politiques, les membres ne sont plus, pour l\u2019essentiel, que des pourvoyeurs de fonds qu\u2019on harcèle pendant les campagnes annuelles de financement, comme les citoyens ne sont que des pourvoyeurs de votes qu\u2019on sollicite lors des campagnes électorales.En dehors de ces deux « moments forts » de la vie politique partisane, ni les membres ni les citoyens ne sont plus, depuis longtemps, invités à quelque manifestation que ce soit de leur soutien au projet politique fondamental qui est pourtant à l\u2019origine de la création de ces deux partis et qui devrait être au cœur de leur action.Bien que non dit, le message est limpide : donnez-nous votre argent et votre vote, restez sagement à la maison et laissez-nous faire ; un 59 L'ACTION NATIONALE - novembre-décembre 2009 jour, peut-être, « si les conditions le permettent », nous vous donnerons votre indépendance.Les effets de cet électoralisme réducteur sont catastrophiques, particulièrement pour le Parti québécois.Alors que ce parti a déjà rassemblé plus de trois cents mille membres, il n\u2019en compte plus, sur papier, que quelques dizaines de milliers.Des centaines de militantes et de militants indépendantistes parmi les plus déterminés ont quitté le navire, s\u2019éparpillant dans une kyrielle de petits partis et mouvements plus ou moins marginaux.Jamais le mouvement souverainiste n\u2019est-il apparu si divisé, au point que des voix s\u2019élèvent aujourd\u2019hui pour réclamer l\u2019organisation d\u2019États généraux afin d\u2019en recréer l\u2019unité.Pendant ce temps, à la base du PQ, la vie militante est la plupart du temps réduite à sa plus simple expression : la tenue une fois l\u2019an de l\u2019assemblée générale de l\u2019association de comté réunissant quelques dizaines de membres afin d\u2019élire un exécutif dont on peine à combler les postes.La vie démocratique interne est à l\u2019avenant : le dernier congrès général du parti s\u2019est tenu en 2005 et le prochain, sans cesse repoussé, aura peut-être lieu en 2011.Encore un petit effort et le record du Parti communiste cubain qui n\u2019a pas convoqué son congrès depuis une décennie sera battu ! Mais à quoi bon s\u2019en offusquer puisque les programmes qu\u2019on y adopte laborieusement sont rapidement reniés par les chefs qui se succèdent ?Les résultats de cet électoralisme « trépidant » parlent d\u2019eux-mêmes et en montrent clairement l\u2019échec : nonobstant le nombre de députés élus du fait des fluctuations du vote adéquiste, sous Pauline Marois en 2008, comme sous André Boisclair en 2007 et sous Bernard Landry en 2003, le Parti québécois a obtenu, à quelques milliers de voix près, le même soutien : à peine un électeur inscrit sur cinq lui 60 L'ACTION NATIONALE - novembre-décembre 2009 accorde désormais son appui ; moins de la moitié des souverainistes déclarés lui donnent leurs suffrages.Peu importe, jouant à fond l\u2019illusoire politique de l\u2019autruche, on n\u2019en persiste pas moins à la direction du parti à croire aveuglément qu\u2019en ne faisant pas de vagues, la simple règle de l\u2019alternance apportera automatiquement au PQ, la prochaine fois, le pouvoir sur un plateau d\u2019argent.Pour sa part, le Bloc québécois, profitant de circonstances politiques exceptionnelles - le scandale des commandites des libéraux, puis les politiques anti-québécoises, antisociales et anti-culturelles des conservateurs - a mieux tiré son épingle du jeu en matière de résultats électoraux.Mais est-il probable qu\u2019une telle conjoncture favorable perdure indéfiniment sur la scène fédérale ?Les mêmes causes provoquant les mêmes effets, ne peut-on craindre que le Bloc ne voit bientôt son appui populaire fondre à un niveau équivalent à celui qu\u2019obtient le Parti québécois ?Les députés souverainistes piégés par le parlementarisme Il est vrai que le mouvement souverainiste québécois - avec sa centaine de députés élus, chacun d\u2019entre eux profitant des services d\u2019attachés politiques et de recherchistes, de même que de ressources financières significatives - jouit en théorie d\u2019une puissance politique potentielle majeure : c\u2019est, au bas mot, plus de 500 personnes qui - de par la volonté démocratique de centaines de milliers de citoyens québécois - sont aujourd\u2019hui salariés à temps plein de ces partis et devraient donc être en première ligne du combat pour l\u2019indépendance du Québec.Quel rayonnement cette cause ne devrait-elle pas connaître de ce simple fait ! Les artisans de la Révolution tranquille ne disposaient pas, pour la mettre en œuvre, d\u2018une telle force de frappe. L'ACTION NATIONALE - novembre-décembre 2009 Or, il n\u2019en est rien.Soumis à une constitution canadienne qu\u2019ils appliquent tout en affirmant ne pas en reconnaître la légitimité et qui les contraint néanmoins à s\u2019enfermer dans un légalisme provincialiste stérile, encarcanés dans des agendas qu\u2019ils ne contrôlent pas, occupés à étudier les projets de loi soumis par les gouvernements en place, à siéger dans une pléthore de commissions et de comités, à préparer leurs interventions à l\u2019Assemblée nationale ou à la Chambre des communes, à recevoir leurs commettants, les députés souverainistes et leurs adjoints - quand ils ne sont pas, par ailleurs, conscrits pour mener des activités de financement, parrainer des circonscriptions « orphelines » et préparer leur réélection - « s\u2019épuisent » pour la plupart dans un activisme parlementaire à courte vue qui ne leur laissent, sauf accessoirement, aucune énergie à consacrer à la lutte pour l\u2019indépendance politique de notre nation.Bien qu\u2019il paraisse évident que les tares du carriérisme et des attitudes bureaucratiques se soient répandues au sein du PQ et du Bloc au cours des dernières années et que certains ne se gênent pas pour traiter le projet d\u2019indépendance du Québec comme un fonds de commerce au service de leurs ambitions personnelles, loin de moi l\u2019idée de mettre en doute la bonne foi de la plupart des députés souverainistes ou de leurs employés.Loin de moi, aussi, l\u2019idée de nier les responsabilités et les obligations parlementaires de ces représentants du peuple.Mai où est-il écrit que les députations souverainistes et leurs leaders, à Ottawa comme à Québec, ne puissent se doter de plans d\u2019action et de priorités dans la gestion de leur temps et de leurs ressources qui accordent une large place à la promotion du projet d\u2019indépendance du Québec et à la mobilisation du peuple québécois derrière cette grande aspiration ? 62 L'ACTION NATIONALE - novembre-décembre 2009 Sont-ils seulement conscients, ces députés et ces militants souverainistes salariés, du potentiel politique extraordinaire qu\u2019ils sont en voie de gaspiller ?Ou ont-ils tout simplement cessé de croire à notre rêve collectif de liberté ?Jusqu\u2019à « vendre son âme au diable » L\u2019électoralisme réducteur et le parlementarisme à courte vue semblent aujourd\u2019hui à ce point ancrés dans les pratiques des partis souverainistes et de leurs députés qu\u2019ils les conduisent désormais à rester à la maison quand des jeunes manifestent pour l\u2019indépendance, voire même, parfois, à « vendre leur âme au diable ».Chacun a pu le constater, en février 2009, quand le Parti québécois, sous le fallacieux prétexte de ne pas déplaire aux commerçants de Québec, s\u2019est montré disposé dans un premier temps à accepter qu\u2019un organisme fédéral « célèbre » la tragique défaite des plaines d\u2019Abraham, en banalise les retombées pour notre nation, en fasse un spectacle folklorique pour amuser les touristes canadiens et américains.Il a fallu que le Réseau de résistance du Québécois (RRQ) tire courageusement la sonnette d\u2019alarme et que des centaines de citoyens fassent entendre leur voix pour mettre un frein à cette folie et pour ramener le PQ à sa raison d\u2019être.À cette occasion, le Parti québécois poussa même le ridicule jusqu\u2019à mettre plus de vigueur à condamner certains propos, jugés excessifs, du jeune leader du RRQ et à couper les fonds à cette organisation qu\u2019il n\u2019en mit à combattre l\u2019inacceptable projet fédéral ! Chacun a pu le voir également, le 24 mai dernier, quand, répondant à l\u2019appel d\u2019un collectif de jeunes constitué sur Facebook, des milliers de personnes ont marché pour l\u2019indépendance dans les rues de huit villes du Québec.Or, bien qu\u2019ils aient été sollicités des semaines auparavant, ni le PQ ni le Bloc ne jugèrent bon de mobiliser leurs membres, pas 63 L'ACTION NATIONALE - novembre-décembre 2009 même de leur transmettre l\u2019invitation.À peine une petite poignée de députés souverainistes firent acte de présence et contribuèrent - on ne peut plus modestement - au financement des manifestations.À Montréal, où la marche citoyenne débutait pourtant dans le comté québécois de Mercier, représenté par Amir Khadir, et dans le comté fédéral de Laurier Sainte-Marie, représenté par Gilles Duceppe, ni l\u2019un ni l\u2019autre ne trouvèrent utile d\u2018y participer.Notons toutefois que deux anciens premiers ministres, Jacques Parizeau et Bernard Landry, étaient présents, de même que le président du Parti québécois, Jonathan Valois.Le même désolant absentéisme a dans l\u2019ensemble prévalu au PQ et au Bloc lors de la marche pour l\u2019indépendance tenue dans le cadre du défilé de la fête nationale le 24 juin à Montréal et lors de la marche organisée à Québec le 13 septembre pour commémorer la bataille des plaines d\u2019Abraham sous le thème « on reprend nos plaines, on marche pour l\u2019indépendance ».À cette dernière occasion, Pauline Marois a certes pris part à la marche, mais pendant une courte étape et accompagnée d\u2019un seul député ! Mentionnons cependant que Françoise David était au nombre des manifestants.Ainsi, outre le « Moulin à paroles », jusqu\u2019à un certain point, les deux principales actions indépendantistes menées en 2009 - le combat contre la « célébration » de la bataille des plaines d\u2019Abraham et les marches de mobilisation pour la liberté du Québec -, toutes deux, soulignons-le, couronnées de succès, ont été initiées à l\u2019extérieur des partis souverainistes et, à peu de choses près, réalisées sans leur appui ! Y a-t-il quelqu\u2019un, au sein du Parti québécois, du Bloc québécois (et de Québec solidaire) à prendre acte de cette extraordinaire évolution, à s\u2019en inquiéter, à questionner les pratiques électoralistes et parlementaristes qui les ont menés là, à en tirer les leçons politiques ? 64 L'ACTION NATIONALE - novembre-décembre 2009 Malheureusement, il semble bien que non.La nécessaire mobilisation du peuple Que croient donc les chefs et les députés des partis souverainistes ?Qu\u2019ils feront l\u2019indépendance du Québec sans les Québécoises et les Québécois ?Qu\u2019ils obtiendront un appui majoritaire de l\u2019électorat à ce grand projet par le seul mérite de leurs rares discours ?Qu\u2019ils la proclameront en vase clos ?Qu\u2019ils en négocieront les modalités avec le Canada, sans l\u2019exercice d\u2019un rapport de force ?Qu\u2019ils vaincront l\u2019opposition que cette révolution politique ne manquera pas de susciter sans une mobilisation décisive de la nation québécoise, en particulier de sa jeunesse ?Qu\u2019ils conquerront la liberté du Québec sans que le peuple ne descende dans la rue pour la réclamer ?Aucun indépendantiste lucide ne peut s\u2019illusionner ainsi.Et puisque les partis et les députations souverainistes ne semblent pas disposer pour l\u2019instant à sortir de l\u2019électoralisme réducteur et du parlementarisme à courte vue dans lesquels ils se sont enfermés, les militantes et les militants pour l\u2019indépendance qui croient à la nécessité de mobiliser la population derrière cet objectif doivent cesser d\u2019attendre que ces partis, leurs députés et leurs leaders se décident à agir.Refusant les discours attentistes ou défaitistes, unissant leurs forces, ils doivent résolument passer eux-mêmes à l\u2019action.Nous ne le répéterons jamais assez : l\u2019indépendance politique de la nation québécoise ne pourra se faire que par la mobilisation du peuple québécois et de la jeunesse québécoise.C\u2019est en menant sans relâche des actions citoyennes, avec persévérance, avec courage, avec détermination, que nous parviendrons à réaliser notre rêve de liberté pour le Québec.? 65 ARTICLES Claude Girard* En finir avec la fatigue politique du Québec contemporain JETER LES BASES D\u2019UN NOUVEAU NATIONALISME AU QUÉBEC Le 20 janvier dernier, les États-unis procédait à l\u2019assermentation de leur 44e président.Deux choses m\u2019ont particulièrement frappé en cette journée mémorable.La première est cette capacité des grands hommes d\u2019État comme Barrack Obama de s\u2019élever au-dessus des contingences ordinaires et de se projeter, lui et la nation, dans l\u2019avenir.La seconde, c\u2019est cette formidable vue du National Mail, entre le Capitole, la Maison blanche et le monument commémoratif d\u2019Abraham Lincoln, symboles forts d\u2019unité et de foi en un pays où s\u2019étalait toute cette foule venue des quatre coins des États-Unis.Plus frappant encore, c\u2019était de voir ces hommes et ces femmes ainsi réunis, les institutions et les symboles incarnant la nation.En comparaison, le sous-développement politique et l\u2019absence de conscience nationale au Québec me sont apparus des plus vifs.La société distincte ne manifeste plus guère de fierté sauf le 24 juin à l\u2019occasion de la Fête nationale et encore.C\u2019est la gestion à la petite semaine et le repli sur soi.Aucun enjeu politique ne semble plus indigner les Québécois : affaiblissement de l\u2019État ; clientélisme généralisé de la part du gouvernement ; transfert du pouvoir écono- * Juriste, chercheur et analyste.L\u2019auteur tient à remercier ceux et celles qui lui ont fait part de leurs précieux commentaires sur ce texte. 66 L'ACTION NATIONALE - novembre-décembre 2009 mique québécois aux mains des autorités financières de Bay Street ; anglicisation de Montréal et imposition du multiculturalisme ; fragmentation sociale dans l\u2019indifférence générale.Si le niveau d\u2019appui à la souveraineté reflète le degré de conscience nationale au Québec, on ne peut guère se réjouir des résultats obtenus.Sondage après sondage, l\u2019appui à l\u2019indépendance et à la souveraineté-association oscille entre 35 % et 45 % sans jamais rejoindre une majorité d\u2019électeurs1.La question nationale ne possède plus cet aspect rassem-bleur qui a suscité tant de ferveur.La coalition qui la soutenait a éclaté et le nationalisme avec elle.Une démission collective a eu lieu sur tous les aspects de la nation entraînant le Québec sur la voie de la normalisation canadienne.L\u2019idée de constituer une minorité nationale au sein du Canada, à l\u2019instar des communautés francophones hors-Québec et acadienne, ne semble même plus susciter de réactions négatives2.La réalité est que le rejet, en 1995, d\u2019une manière de réaliser le projet national a laissé un vide que des forces, non seulement opposées à l\u2019indépendance du Québec mais à toute idée nationale, n\u2019ont pas manqué de combler.Trop de forces antinationalistes convergent actuellement pour faire du Québec une société d\u2019identités particulières, individualiste et divisée.Le problème n\u2019est pas lié seulement au recul de l\u2019option souverainiste.Il vient du discrédit jeté sur toute conscience nationale au Québec.De nombreux facteurs 1\tTommy Chouinard, « Sondage : la souveraineté suscite peu d\u2019espoirs », Cyberpresse, 8 juin 2009.2\tLe projet de « reconquête du Canada » lancé récemment par Paul Desmarais et Gesca via l\u2019ineffable éditeur de La Presse rend parfaitement compte de cette évolution des mentalités au Québec.Pratte, André (dir), Reconquérir le Canada : un nouveau projet pour la nation québécoise , Montréal, Voix parallèles, 2007, 361 p. 67 L'ACTION NATIONALE - novembre-décembre 2009 jouent désormais contre une vision nationale partagée par le plus grand nombre, démocratique et cohérente.Certains d\u2019entre eux viennent de l\u2019échec de 1995, d\u2019autres découlent de l\u2019évolution de la situation sociale et politique.Dans ce contexte, une relance du nationalisme au Québec est-elle encore possible ?Peut-on refaire l\u2019unité des nationalistes autour d\u2019un projet national plus positif, plus libérateur, plus moderne ?Et si l\u2019opportunité et la viabilité de l\u2019indépendance ne sont pas en cause, ne devrait-on pas d\u2019abord redéfinir ce nationalisme et ensuite, aborder la question de la place du Québec au sein du Canada ?Comme le montre l\u2019analyse des résultats de l\u2019élection du 8 décembre 2008 3, après avoir perdu la pluralité des voix, même la majorité des sièges à l\u2019Assemblée nationale est en voie d\u2019échapper aux nationalistes québécois au profit des tenants de la normalisation canadienne.Pris entre l\u2019entêtement référendaire et le laisser-faire, le Québec disparaît peu à peu.Un renouvellement du nationalisme est nécessaire.Voici comment, à titre de citoyen engagé n\u2019appartenant à aucune école en particulier, je perçois le problème politique du Québec post-référendaire et la façon de sortir de la torpeur actuelle.1- Pourquoi Barack aux USA et rien ici ?Est-il besoin de revenir sur ce qui menace le sens moral et politique au Québec, aujourd\u2019hui ?Il semble bien que oui tellement la raison instrumentale a pris le pas depuis 1995.3 Pierre Serré, « Le douloureux bilan des élections du 8 décembre 2008 », L\u2019Action nationale, mars 2009, p.32-53.L\u2019auteur démontre qu\u2019en raison du vote en bloc des anglophones et de la division du vote francophone, le PLQ est à peu près assuré de remporter environ 49 comtés avant même la tenue du scrutin.L\u2019issue de l\u2019élection repose donc sur une quinzaine de comtés à très forte majorité francophone qu\u2019il est relativement facile de remporter pour obtenir la pluralité de sièges et ainsi verrouiller la question nationale éternellement. 68 L'ACTION NATIONALE - novembre-décembre 2009 J\u2019ai fait référence à Barack Obama à dessein.La comparaison montre le gouffre qui sépare une nation moderne, avec ses défauts mais fière et libre de s\u2019autodéterminer, de la nôtre qui a si peu de cohésion nationale et de conscience de soi.C\u2019est là ma position de départ.Plusieurs causes profondes contribuent à cette situation.Leur impact pèse considérablement sur une société aussi ambivalente et divisée que la nôtre.Le repli individualiste Il s\u2019agit d\u2019abord du repli individualiste des nationalistes et des effets sur la société québécoise de la déferlante néolibérale depuis une vingtaine d\u2019années.Avec son cortège de surconsommation, de surendettement et d\u2019inconscience environnementale, un individualisme assez néfaste s\u2019est constitué dans les sociétés développées.L\u2019investissement, la Bourse et le rendement ont pris valeur d\u2019absolus.Chacun est devenu en quelque sorte un entrepreneur dont la raison d\u2019être réside dans une accumulation débridée et souvent obscène de produits financiers et matériels4.On ne semble plus pouvoir dépasser l\u2019horizon de la consommation tous azimuts avec à la marge un peu de vert et de recyclage, histoire de se déculpabiliser et d\u2019avoir bonne conscience.L\u2019éclatement de la bulle financière spéculative et l\u2019arrivée de la récession en 2008 et en 2009 contribueront sans doute à ralentir la tendance.Il est inévitable que la surconsommation dans les pays développés diminue quelque peu.Toutefois, on peut parier que les pré-ceptes néolibéraux ne 4 Voir à ce sujet une excellente synthèse de ce qu\u2019est devenu le capitalisme moderne qui a réussi avec l\u2019arrivée des fonds de pension à fusionner travail et valeur transformant ainsi l\u2019ouvrier en capitaliste.Maxime Ouellet, « L\u2019éloge de la richesse contre la domination de la loi inhumaine de la valeur : pour une récupération de la droite par la gauche » Argument, printemps 2009, p.38-56. 69 L'ACTION NATIONALE - novembre-décembre 2009 seront pas fondamentalement revus.Une fois la crise du crédit réglée, on ne voit pas ce qui pourrait empêcher les gens de renouer avec l\u2019accumulation plus ou moins imposée dans le plus pur esprit du capitalisme de choc5.Un coup d\u2019œil au dernier budget fédéral suffit pour s\u2019en convaincre6.On ne propose rien d\u2019autre que du béton, de l\u2019asphalte et des automobiles.Au Québec, même exploitation des ressources, la même glorification des autoroutes et du transport individuel.Mais le temps est venu, je crois, d\u2019envisager le développement économique autrement qu\u2019à la manière des années 1950.Renoncer à la surconsommation constitue pourtant une première condition à un retour au sens commun au Québec comme ailleurs dans le monde.Cela nécessite non seulement l\u2019adoption de quelques programmes visant à adoucir l\u2019impact du néolibéralisme au plan social ou environnemental mais bien une révision de ce modèle de développement.L\u2019état québécois doit mettre enfin le cap sur le développement à une échelle plus locale, « décarboniser » l\u2019économie, cesser de s\u2019en remettre encore et toujours au bétonnage des rivières, des villes et des campagnes en accentuant toujours plus la présence de l\u2019automobile.Il ne s\u2019agit pas de détruire le néolibéralisme et l\u2019ancienne économie du carbone d\u2019un coup mais de s\u2019engager, à l\u2019instar des pays européens, sur la voie d\u2019un développement novateur plus respectueux de l\u2019environnement.Il n\u2019y a pas d\u2019autres moyens de combattre l\u2019individualisme et l\u2019inconscience qui se nourrit justement d\u2019un 5\tNaomi Klein, La stratégie du choc.La montée d\u2019un capitalisme du désastre, Montréal, Léméac éditeur, 2008, 670 pages.6\tDans ce budget du 27 janvier 2009, on a fait grand état du retour aux déficits pour relancer l\u2019économie.Toutefois, peu auront noté que le gouvernement compte uniquement sur la croissance de l\u2019économie d\u2019ici cinq ans pour revenir à l\u2019équilibre budgétaire en l\u2019absence de toute augmentation de taxes ou d\u2019impôts, au contraire.La voie sera alors libre pour une nouvelle ronde de compression des dépenses, le temps venu.Manon Cornellier, « Un budget à l\u2019encre rouge », Le Devoir, 27 janvier 2009, p.A-2. 70 L'ACTION NATIONALE - novembre-décembre 2009 économisme débridé et irresponsable.Un nationalisme renouvelé doit tenir compte des effets de l\u2019individualisme improductif et des dérives consuméristes sur le fonctionnement et la cohésion de la société québécoise.Absence de démocratie et gouvernance Si on souhaite que les gens s\u2019impliquent dans un projet national, il faut leur faire une place.L\u2019échec de 1995 a malheureusement laissé en plan la nécessaire réforme de la gouvernance au Québec.Le problème se situe à deux niveaux, les institutions et l\u2019administration publique.Faute de pouvoir s\u2019adapter, les institutions démocratiques et de représentation des citoyens dans l\u2019État se désintègrent toujours un peu plus avec le temps.L\u2019indépendance aurait facilité la création d\u2019une république à deux chambres (députés et régions), une représentation des Premières Nations, l\u2019adoption d\u2019un mode de scrutin en partie proportionnelle, une participation totalement revue de l\u2019exercice de la démocratie.Malheureusement, il appert que la nécessaire révision des institutions démocratiques doive attendre le Grand soir.En contrepartie, le clientélisme et le patronage se développent alors que la gestion technocratique en profite pour accroître également son pouvoir sur les citoyens.Il faut bien continuer à administrer les programmes, indépendance ou non.Le déséquilibre entre un système de représentation démocratique d\u2019un autre siècle et l\u2019appareil d\u2019État perdure et s\u2019aggrave.Dans une perspective nationaliste, l\u2019État québécois a joué un double rôle.Ayant succédé à l\u2019Église à titre de protecteur du Canada français, l\u2019État québécois de la Révolution tranquille est progressivement passé d\u2019un rôle défensif associé à la survivance du peuple canadien-français à celui de moteur de 71 L'ACTION NATIONALE - novembre-décembre 2009 l\u2019émancipation du Québec contemporain.Il s\u2019est démocratisé avec l\u2019élimination du patronage électoral, l\u2019ajout de chiens de garde comme le Protecteur du citoyen ou le Vérificateur général sans toutefois se réformer institutionnellement.De l\u2019autre côté, l\u2019État providence québécois s\u2019est peu à peu substitué à toutes les initiatives privées d\u2019ordre social pour finir par contrôler à peu près toutes les sphères de la vie collective.En même temps, l\u2019État québécois s\u2019est constitué au début des années 1960 comme fer de lance de l\u2019affirmation nationale des Québécois.Nationalisme et gestion technocratique ont crû en s\u2019appuyant mutuellement.Le rejet du projet de pays de 1995 est venu briser cette osmose entre nationalisme et technocratie en laissant cette dernière intacte.Aujourd\u2019hui, la technocratie a hérité du rôle de conserver vivant l\u2019idéal nationaliste coupé de la sphère politique.Cela a pour résultat d\u2019affaiblir considérablement la démocratie au Québec.Tant que modernisation et émancipation liées à une éventuelle indépendance politique allaient de pair, la dynamique apparaissait comme un tout logique et cohérent menant à la création d\u2019un pays.Dans la mesure où cette possibilité disparaît, dans un contexte de remise en question de l\u2019État providence de surcroît, il est maintenant difficile de nier plus longtemps le caractère dépassé et très peu démocratique des institutions de l\u2019État québécois de même que la perte de contrôle par le peuple de l\u2019administration publique québécoise.À cela, s\u2019ajoute la réalité suivante.Dans la mesure où le Canada a depuis longtemps rejeté le concept des deux nations et que le Québec refuse d\u2019en sortir, l\u2019État québécois se trouve devant un véritable dilemme.Ou bien il accepte son statut de gouvernement provincial et voit ses activités réduites en conséquence, la péréquation et les transferts fédéraux jouant un rôle de puissant stabilisateur ; ou il tente 72 L'ACTION NATIONALE - novembre-décembre 2009 tant bien que mal de se maintenir mais au prix d\u2019un corporatisme latent et d\u2019une bureaucratie qui étouffe de plus en plus la société qu\u2019elle est censée servir.Et le poids de la dette sans cesse croissant, alors que les grandes décisions concernant l\u2019économie, l\u2019éducation et la santé se prennent à Ottawa et à Toronto, n\u2019arrange pas les choses.Dans tous les cas, c\u2019est la capacité d\u2019affirmation du Québec qui en est affectée.Nous sommes donc en présence d\u2019un État miné au plan politique et dont le type de gouvernance est de moins en moins soutenable économiquement.Ignorer le problème revient à accentuer le repli sur soi, le désenchantement face à la classe politique et le ressentiment vis-à-vis de l\u2019appareil public.Cela n\u2019est pas de nature à aider le Québec à se maintenir comme nation.L\u2019échec du référendum de 1995 a donc provoqué un repli individualiste, particulièrement chez les souverainistes, qui en quelque sorte ont « décroché » du nationalisme.L\u2019individualisme s\u2019est également accrû au passage de politiques néolibérales radicales partout sur la planète, de la glorification du marché, de la mondialisation et du profit sans fin.Cet échec a aussi mis en lumière la quasi-absence de démocratie au Québec et l\u2019importance démesurée de la gestion technocratique de la société québécoise face au peu de liberté d\u2019agir des citoyens et de sens des responsabilités individuelles.Deux autres forces ont également miné chez les Québécois tout désir de conscience de soi : la normalisation canadienne du Québec et la déferlante des bons sentiments pluralistes.Culture canadienne, multiculturalisme et utopie pluraliste On le sait depuis le scandale des commandites, le projet national canadien est devenu le seul praticable au Québec.Compte tenu des moyens financiers disproportionnés dont 73 L'ACTION NATIONALE - novembre-décembre 2009 il dispose, l\u2019État fédéral s\u2019est employé au cours des quinze dernières années à littéralement lessiver le cerveau des Québécois sur les bienfaits du fédéralisme dans toutes les sphères d\u2019activités.Écoles, groupes sociaux et culturels ou de recherche, personne n\u2019y a échappé.La manne de dollars fédérale a envahi tous les secteurs, des Chaires de recherche du Canada dans les universités aux programmes de recherche en consommation d\u2019industrie Canada en passant par toute une gamme d\u2019activités avec ou sans commandite.Même le service d\u2019information de Radio-Canada se transforme toujours un peu plus en organe de propagande néolibérale et fédéraliste.La normalisation s\u2019est également imposée par défaut.Un exemple, les coupures d\u2019Ottawa dans le financement de la culture annoncée en pleine élection fédérale en 2008.À leur corps défendant, les artistes québécois sont descendus dans la rue pour défendre ironiquement la culture.canadienne.Certes, les artistes québécois ont voulu se montrer solidaires de leurs collègues canadiens, eux aussi victimes de ces coupes en culture.Mais sans trop s\u2019en rendre compte, on en est venu à assimiler culture québécoise financée par Ottawa à culture canadienne.Cela montre à quel point l\u2019idée de conscience nationale est en voie de disparaître devant une normalisation canadienne des esprits qui ne semble rencontrer aucune résistance au Québec.Et c\u2019est comme ça dans tous les domaines.Comme l\u2019ont montré les Fêtes entourant le 400e de la fondation de Québec7, le gouvernement québécois en s\u2019agenouillant devant Ottawa et en refusant de défendre la spécificité du Québec a sa part de responsabilité dans ce glissement de sens.Mais c\u2019est également les Québécois qui acceptent et intègrent cette normalisation au nom du développement économique et des affaires ou 7 Voir à ce sujet l\u2019excellent dossier « Québec 400e : la mémoire usurpée », L\u2019Action nationale, novembre-décembre 2008. 74 L'ACTION NATIONALE - novembre-décembre 2009 simplement parce qu\u2019ils n\u2019ont pas le choix ni d\u2019alternative, par défaut en somme.Cette normalisation des esprits par l\u2019argent et la propagande est également à l\u2019œuvre au plan des valeurs avec l\u2019application forcée au Québec du multiculturalisme canadien8 via la Loi constitutionnelle de 1982 et la Charte canadienne des droits.Le plus sidérant est de constater que ce multiculturalisme anglo-saxon étranger aux valeurs québécoises s\u2019est immiscé chez l\u2019élite intellectuelle, politique et technocratique influençant l\u2019application des politiques publiques au Québec.De crainte de se voir accuser de sectarisme, par effet de mode ou par simple opportunisme, ceux-ci dont plusieurs nationalistes ont reconnu le caractère désormais indépassable du multiculturalisme.Comme le concept a mauvaise presse au Québec, on a préféré utiliser celui plus positif de plura-lisme9.Et comme ce pluralisme chez beaucoup d\u2019intellectuels a également une part d\u2019utopie qu\u2019on peut associer au courant de l\u2019utopie post-moderne10, il est en un sens radical.8\tLe multiculturalisme canadien repose aujourd\u2019hui sur trois éléments : l\u2019égalité des cultures ; l\u2019égalité du français et de l\u2019anglais comme langues officielles ; l\u2019autonomie des provinces.Cette dernière dimension permet au Québec d\u2019adopter des mesures de conservation et de promotion de sa culture en tant que nation (substate).Cela se fait sans pour autant remettre en cause le multiculturalisme d\u2019ensemble.Will Kymlicka, Multicultural Odysseys.Navigating the new International Politics of Diversity, N.Y, Oxford University Press, 2007, 374 p.9\tIl existe de nombreux termes recouvrant cette notion.Certains préfèrent parler d\u2019universalisme ou de communautarisme, notamment en France ou d\u2019interculturalisme comme Charles Taylor.Je retiens pour ma part le concept de pluralisme puisqu\u2019il semble le plus utilisé dans la littérature au Québec.Il se définit de trois façons : pluralisme axiologique (lié à la conception du bien), pluralisme culturel et pluralisme identitaire.Daniel Wienstock, « Le pluralisme axiologique en philosophie politique contemporaine », in Lucas K.Soscoe (dir), Diversité humaine : démocratie, multiculturalisme et citoyenneté, Québec, Presses de l\u2019Université Laval, 2002, p.67-82.10\tGérard Raulet, « Poétique de l\u2019histoire.Réflexions sur la démocratie postmoderne », in Yves Boisvert (dir), Postmodernité et sciences humaines, Montréal, Liber, 1998, p.47-68. 75 L'ACTION NATIONALE - novembre-décembre 2009 En recourant aux notions de droit, de morale et d\u2019utopie dans son sens noble, ce pluralisme radical constitue donc au Québec une philosophie politique forte et particulièrement efficace au plan intellectuel.Le problème, c\u2019est que ce pluralisme et la gestion sociale qui en découle va bien évidemment à l\u2019encontre de toute pensée nationaliste qui serait fondée sur la tradition et l\u2019histoire ou la sauvegarde de certains droits d\u2019une majorité nationale comme au Québec.Les identités individuelles sont élevées au rang de valeur suprême au nom d\u2019une forme de morale pluraliste11.On devine que prise entre le « haut » et le « bas », pour reprendre les mots de Michel Seymour12, toute nation se voit ramener à un rôle instrumental et que l\u2019appareil administratif se met au service d\u2019une conception pluraliste des rapports sociaux où les contraintes sur les droits individuels sont réduites au minimum.C\u2019est là sans doute l\u2019évolution sur les esprits la plus importante à survenir depuis 1995 pour l\u2019avenir du nationalisme au Québec.On se rend bien compte que le pluralisme radical et le multiculturalisme constituent les deux faces d\u2019un même nationalisme canadien appliqué au Québec.On peut bien changer les mots et être un peu plus radical ici ou là, l\u2019effet réducteur sur la conscience nationale au Québec est le même.Comment alors aller à l\u2019encontre de ce qui semble être devenu une morale implacable ?Si un nationalisme différent mais néanmoins moderne doit émerger au Québec, il est essentiel de prendre la mesure morale du pluralisme radical.Je ne prétends pas être un expert en philosophie 11\tCharles Taylor, Le malaise de la modernité, Humanités.Éditions du cerf, 2008 (1991 pour la version originale) 126 p.12\tMichel Seymour, « La nation et l\u2019identité publique commune », in Stéphan Gervais, Dimitrios Karmis et Diane Lamoureux (dir) Du tricoté serré au métissé serré.La culture publique commune au Québec en débats, Ste-Foy, Presse de l\u2019Université Laval, 2008, p.61-86. 76 L'ACTION NATIONALE - novembre-décembre 2009 morale.Cependant, je crois que le pluralisme tel qu\u2019appliqué au Québec constitue une espèce de croisement entre le concept de justice procédurale de John Rawls et la notion de culture de l\u2019authenticité propre à Charles Taylor13.On me pardonnera ce raccourci mais ce que j\u2019entends souligner, ici, c\u2019est l\u2019importance donnée à la morale lorsqu\u2019il s\u2019agit d\u2019accorder leur valeur aux droits individuels et la mécanique utilisée pour y parvenir.Cette morale qui consacre la liberté de pensée comme valeur suprême a un impact au plan politique et juridique imparable.Comment le nationalisme même le plus ouvert peut-il aller à l\u2019encontre de cette morale ?Il semble que l\u2019on soit devant une quadrature du cercle, ou du moins donnée pour telle14.Pourtant, cette morale est à la base du virage conceptuel effectué par l\u2019administration publique et par de nombreux intellectuels progressistes au Québec qui dépasse la simple application au Québec du multiculturalisme canadien.Il importe de le comprendre.Taylor et Rawls : pluralisme contre nationalisme On ignore souvent à quel point ces deux philosophes, et d\u2019autres à leur suite, ont influencé la façon de se percevoir comme individus.En gros, tous deux partagent une même conception de la modernité qui fait en sorte que l\u2019identité de chacun constitue désormais une valeur morale qui ne peut être limitée que par une règle de droit reconnue et acceptée par tous les citoyens.Dans un monde pluraliste, ouvert et mondialisé, il n\u2019y a plus de races supérieures aux autres ou 13\tCharles Taylor, Le malaise de la modernité, op.cit.; Bjarne Melkevik, Rawls ou Habermas.Une question de philosophie du droit Bruylant Presses de l\u2019Université Laval, 2001, 191p.14\tDaniel Wienstock, « Peut-il y avoir une justification morale du nationalisme ?» in Bernard Baertschi et Kevin Mulligan (dir), Les nationalismes, Paris, Presses universitaires de France, 2002, p.89-113. 77 L'ACTION NATIONALE - novembre-décembre 2009 un sexe fort ni de cultures ou de nations hégémoniques.Non seulement lie-t-on, ici, liberté et égalité mais le respect des conceptions, de la culture et de la personnalité de chacun est élevé au rang d\u2019obligation morale.C\u2019est dire qu\u2019une personne qui se dit moderne dans un sens taylorien a l\u2019obligation morale de respecter l\u2019autre tel qu\u2019il est.Taylor vient ici renforcer l\u2019argument moral de Rawls.Par conséquent, très peu de culture ou de caractéristique nationales peut être transmis.Se trouvent exclues à l\u2019avance toutes tentatives d\u2019interpréter les droits individuels en fonction de valeurs communes de la majorité.On se retrouve plutôt à l\u2019intérieur d\u2019une dynamique d\u2019échanges consensuels où, sous réserve d\u2019une « culture publique commune dans les limites de la raison publique », toutes les caractéristiques et les croyances individuelles se valent.Seule restriction : celles auxquelles on accorde une valeur morale fondamentale.Alors que Charles Taylor donne à l\u2019identité personnelle une valeur morale supérieure, Rawls établit le mécanisme par lequel les seules contraintes acceptables dans une société pluraliste consistent en des règles « généralisables » au plan moral à l\u2019ensemble des gens.C\u2019est ainsi que l\u2019excision, par exemple, à priori acceptable puisqu\u2019elle est associée à des croyances religieuses ou à des valeurs culturelles particulières, sera interdite parce que cette pratique porte évidemment atteinte à l\u2019intégrité physique des femmes.Pour les pluralistes, nous avons l\u2019obligation morale de respecter toutes pratiques liées à l\u2019identité sauf si l\u2019une d\u2019elles s\u2019avère immorale ou déraisonnable en soi.Et en vertu de quels critères une croyance personnelle sera jugée immorale et pourra faire l\u2019objet d\u2019une restriction ?Si celle-ci va à l\u2019encontre de la « raison publique commune » qui accorde évidemment au respect de l\u2019intégrité physique et à la non-discrimination une valeur morale fondamentale.C\u2019est exactement cette mécanique par la négative que le multiculturalisme et les 78 L'ACTION NATIONALE - novembre-décembre 2009 chartes canadienne et québécoise des droits ont transposée au plan juridique et dont l\u2019accommodement raisonnable est issu.Pour le reste, ça s\u2019arrête là.Une hiérarchisation des droits est donc permise mais dans des limites très restreintes.L\u2019histoire du groupe majoritaire, les traditions et une façon de vivre en tant que constitutives de la nation ne peuvent faire partie de la culture publique commune.Comme le résume Maclure : [.] la culture publique commune dans une démocratie pluraliste guidée par l\u2019idéal de la raison publique, doit être relativement mince.La culture de convergence, soutenue implicitement ou explicitement par les penseurs de la mémoire, est, elle, épaisse.Pour que le concept de culture publique commune soit utile, il faut éviter de le substan-tialiser abusivement en lui donnant un contenu culturel ou identitaire fort.La culture publique commune ne peut s\u2019avérer l\u2019espace et le langage de l\u2019aménagement du « vivre ensemble » si la conception de la culture publique retenue génère elle-même des désaccords politiques profonds.Je crois que c\u2019est par crainte que la culture publique commune soit remplie d\u2019un contenu identitaire indûment particulariste ou qu\u2019elle ne soit que la pure émanation de la culture majoritaire que des philosophes comme Dominique Leydet et Daniel Weinstock ont cherché à se distancer de ce concept15.Tout nationalisme de mémoire par trop « épais » est ainsi sacrifié sur l\u2019autel « mince » des droits individuels, de la non-discrimination et des Chartes.Celles-ci constituent l\u2019essentiel des valeurs de base partagées.Parfois, y tolère-t-on la 15 Jocelyn Maclure, « La culture publique commune dans les limites de la raison publique », in Gervais et al., op.cit., p.87-108, p.101.Voir également Dominique Leydet, « Raison publique, pluralisme et légitimité » in Catherine Audard (dir), John Rawls politique et métaphysique, Presse universitaire de France, 2004, p.141-173. 79 L'ACTION NATIONALE - novembre-décembre 2009 protection de la langue commune mais c\u2019est tout16.On ne peut être à la fois nationaliste et moderne, semble-t-il.Tous les mots culpabilisateurs sont là.La culture identitaire est rétrograde parce qu\u2019elle est abusive.Elle génère des désaccords et elle est indûment particulariste.Péché mortel, elle constitue une émanation de la culture majoritaire.Il n\u2019est pas surprenant que les « modernes » dans les facultés, les ministères et dans la société civile fuient comme la peste toute référence à une identité nationale un tant soit peu substantielle.Parce que ces valeurs instrumentales possèdent une telle force d\u2019attraction chez les intellectuels et les gestionnaires, on comprend que plane sur eux ce que Jacques Beauchemin a appelé « la mauvaise conscience des nationalistes québécois17 ».Il ne fait pas de doute que la multiplication et le renforcement des identités depuis un demi-siècle en Occident affaiblit l\u2019idée de nation politique définie comme continuité historique18 ou d\u2019une culture commune pour reprendre les mots de Fernand Dumont19.Contrairement à d\u2019autres pays, la collectivité québécoise ne peut se replier sur une conscience de soi forte.Le sentiment national et la conscience historique demeurent élevés aux Etats-Unis ou en France, par exemple, justement en raison de l\u2019influence sur les individus d\u2019une histoire nationale marquante et fortement distinctive.Les sentiments identitaires, l\u2019histoire et 16\tEt encore.Le retour du bilinguisme institutionnel au Québec repose justement sur l\u2019idée que la langue constitue une caractéristique personnelle et que toute personne peut choisir l\u2019anglais ou toute autre langue de communication si elle le désire.Le français devient alors une langue ethnique comme les autres sauf l\u2019anglais qui joue alors le rôle de langue de convergence.17\tJacques Beauchemin, L\u2019histoire en trop: la mauvaise conscience des souverainistes québécois, Montréal, VLB éditeur, 2002, 210 p.18\tJacques Beauchemin, La société des identités, Outremont, éd.Athéna, 2004, 224 p.19\tFernand Dumont, Raisons communes, Boréal, 1995. 8o L'ACTION NATIONALE - novembre-décembre 2009 les institutions politiques à l\u2019intérieur de ces pays contrebalancent ces forces.Cela permet dans une certaine mesure de transcender les intérêts individuels20.Rien de tel au Québec.Hormis peut-être la Révolution tranquille, l\u2019histoire du Québec n\u2019a pas produit d\u2019événements politiques positifs suffisamment forts comme un mouvement de libération dont on perpétuerait la mémoire ou des institutions qui correspondent à un idéal politique particulier.La dilution rapide de l\u2019idéal nationaliste depuis 1995 laisse le champ libre au fort courant des identités et à la culture canadienne des droits qui lui est étroitement associée.Cette philosophie radicale et éthique post-moderne est donc en train plus ou moins subtilement de redéfinir fondamentalement les rapports sociaux sinon les sociétés elles-mêmes.En fait, c\u2019est son objectif.Elle est manifestement incompatible avec la conservation d\u2019une culture nationale et la promotion d\u2019un nationalisme autre que pluraliste.On estime généralement que le Québec a pris définitivement le virage du pluralisme identitaire au début des années 1990 avec l\u2019adoption de l\u2019Énoncé de politique en matière d\u2019immigration et d\u2019intégration21.Alors qu\u2019on débattait de constitution, peu s\u2019imaginaient que le virage entrepris à l\u2019égard de la participation démocratique de tous et du respect de chacune des cultures à l\u2019intérieur d\u2019une société pluraliste serait à ce 20\tMalgré son extraordinaire « fonds de commerce » culturel, la France est également aux prises avec une frange intellectuelle postmoderne influente mais qui s\u2019accompagne en réaction d\u2019un courant d\u2019extrême droite important.Pierre-André Taguieff La république enlisée, Paris, éditions des Syrtes, 2005, 347 p.; Malika Sorel, Le puzzle de l\u2019intégration, les pièces qui vous manquent : crise identitaire, violence, échec scolaire, discrimination positive, culpabilité des Français, droit du sol, Paris, éd.Mille et une nuits, 2007, 269 p.21\tGouvernement du Québec.Au Québec, pour bâtir ensemble.Énoncé de politique en matière d\u2019immigration et d\u2019intégration, Ministère des communautés culturelles et de l\u2019immigration.Direction générale des politiques et programmes, Montréal, Direction des communications du Ministère, 1990, 88 p. L'ACTION NATIONALE - novembre-décembre 2009 point important.La refondation sur des bases nouvelles des relations entre les individus sur le mode de la conciliation, de l\u2019échange et du respect des droits de chacun traverse désormais toute l\u2019administration publique à commencer par l\u2019école avec le Renouveau pédagogique22, le nouveau cours d\u2019Histoire et éducation à la citoyenneté23 et le cours d\u2019Éthique et culture religieuse24.Tout cela s\u2019est fait sans débat ni explication.Un projet national de mémoire aurait donc moins de valeur morale qu\u2019un autre issu du pluralisme radical.Si ce dernier convient au Canada qui se l\u2019est approprié démocratiquement depuis 1982, il en va différemment dans le contexte québécois.Dans ce cas pour emporter l\u2019adhésion des Québécois, toute tentative de réhabilitation de la conscience nationale au Québec doit concilier mémoire et morale.Voyons si cela est possible.2- La réhabilitation du nationalisme québécois Cette nomenclature des périls qui minent le nationalisme est plutôt troublante.Le dogme pluraliste est fort bien ancré chez les intellectuels québécois eux-mêmes y compris les plus nationalistes comme Gérard Bouchard.Cette situation 22\tIl existe de nombreux articles et ouvrages sur ce sujet.Je suggère le collectif où se trouve une intéressante introduction à l\u2019approche postmoderne du socioconstructiviste, base du Renouveau.Normand Baillargeon, « De biens fragiles assises : le constructivisme radical », in Robert Comeau et Josianne Lavallée (dir.), Contre la réforme pédagogique, VLB éditeur, 2008, p.59-84.Du même auteur : « La réforme québécoise de l\u2019éducation: une faillite philosophique », Possibles, Vol.30, numéro 1, Hiver-Printemps 2006, p.139-184.23\tGouvernement du Québec, «Histoire et éducation à la citoyenneté», Ministère de l'Éducation, du Loisir et du Sport, 2007, 105 p.Voir l\u2019analyse de Charles-Philippe Courtois, «Le nouveau cours d\u2019histoire du Québec au secondaire : l\u2019école québécoise au service du multiculturalisme canadien?», Cahier de recherche, Institut de recherche sur le Québec, mars 2009, 43p.24\tGeorges Leroux, Éthique.Culture religieuse.Dialogue.Arguments pour un programme, Fides, 2007, 117 p. 82 L'ACTION NATIONALE - novembre-décembre 2009 que Mathieu Bock-Côté a appelé la « dénationalisation tranquille25» représente évidemment tout un défi intellectuel à relever.Le fait pour Bock-Côté de s\u2019en prendre directement à l\u2019éminent historien de Chicoutimi ne change rien à la contradiction fondamentale au plan philosophique à laquelle sont confrontés les nationalistes québécois attachés par ailleurs au pluralisme.L\u2019idée de mémoire commune qui pose la question de la survie du nationalisme parmi les nationalistes québécois eux-mêmes est devenue suspecte.L\u2019adhésion à un projet commun fondé sur la notion de contrat comme certains le proposent pourrait dénouer l\u2019impasse.Mais cela demeure insuffisant si on ne parle pas auparavant de morale.Revoir les valeurs communes et la notion d\u2019égalité formelle Il y a près de 20 ans, le Québec a tenté de contourner la logique des droits individuels découlant du multiculturalisme canadien en proposant d\u2019amender la Constitution de 1982 avec la clause de la société distincte.Destinée à conférer un statut particulier à la culture nationale québécoise, l\u2019initiative visait à intégrer égalité et mémoire.Dans une analyse du rejet de l\u2019accord du Lac Meech, Charles Taylor a toutefois montré que la position des Canadiens face à cette clause était irréconciliable avec celle du Québec26.Au nom de la morale anglo-saxonne de l\u2019égalité, les Canadiens ne pouvaient envisager qu\u2019une culture, si nationale ou menacée soit elle, ne puisse être égale aux autres à l\u2019intérieur du Canada.Évidemment, il est facile pour les Canadiens de faire preuve d\u2019ouverture à l\u2019autre dans la mesure où de facto, 25\tMathieu Bock-Côté, La dénationalisation tranquille : mémoire, identité et multiculturalisme dans le Québec postréférendaire, Boréal, 2007, 211 p.26\tCharles Taylor, Rapprocher les solitudes.Écrits sur le fédéralisme et le nationalisme au Canada, Ste-Foy, Presses de l\u2019Université Laval, 1992, P.179-214. 83 L'ACTION NATIONALE - novembre-décembre 2009 la langue anglaise et la culture anglo-saxonne se trouvent au-dessus des autres.L\u2019essentiel à retenir, c\u2019est que les valeurs communes québécoises liées à la mémoire incluses dans la clause interprétative de la société distincte ne passaient tout simplement pas le test « du bien public commun » aux yeux des Canadiens.L\u2019échec de l\u2019accord du Lac Meech a donc scellé pour toujours la possibilité d\u2019influencer la conception rawlsienne des droits individuels en tant que fondement du multiculturalisme et des chartes canadienne et québécoise des droits.Au plan politique, la majorité francophone s\u2019est vu retirer définitivement la responsabilité de définir les valeurs communes et d\u2019en élargir la portée dans le respect des droits, toutes initiatives en ce sens risquant de se retrouver devant les tribunaux.C\u2019est ce qu\u2019a montré, en 2008, le débat sur les accommodements raisonnables27.La camisole de force imposée au Québec par la Constitution de 1982 ne laissait aucune marge de manœuvre à la commission.En l\u2019absence d\u2019un modèle national propre au Québec qui concilie mémoire et morale, les deux commissaires chargés d\u2019étudier la question, Gérard Bouchard et Charles Taylor, ne pouvaient que vendre le pluralisme canadien tout en tentant de temporiser et de lui donner une couleur locale.Passons rapidement sur le compte-rendu des travaux qu\u2019en ont donné les deux journalistes Jeff Heinrich et Valérie Dufour28, alors que les commissaires ont défendu la plus grande liberté de penser et d\u2019agir pour les individus au détriment des valeurs communes.Dans l\u2019ensemble, le rapport a 27\tGérard Bouchard et Charles Taylor, Fonder l\u2019avenir.Le temps de la conciliation.Rapport, Commission de consultation sur les pratiques d\u2019accommodement reliées aux différences culturelles, Gouvernement du Québec, 2009, 310 p.28\tJeff Heinrich et Valérie Dufour, Circus quebecus : sous le chapiteau de la Commission Bouchard-Taylor, Boréal, 2008, 198 p. 84 L'ACTION NATIONALE - novembre-décembre 2009 donné son aval aux politiques de gestion du pluralisme proposées par les technocrates et les intellectuels dont on aurait peu parlé, hors les milieux savants, si cette crise des accommodements n\u2019était pas survenue.Mais avaient-ils le choix ?Il est bien dit dans le rapport que leurs recommandations se situent dans le cadre constitutionnel canadien.Vertement critiquée par de nombreux nationalistes29, la commission a néanmoins suscité un vif intérêt chez toutes les couches de la population et chez les francophones de toutes les régions, tendances ou niveaux sociaux différents.On a d\u2019abord découvert que la gestion identitaire du pluralisme était devenue religion d\u2019État.On a surtout constaté qu\u2019une bonne partie des citoyens avait de sérieuses réserves face à cette orientation et que celles-ci n\u2019étaient pas une manifestation de racisme, de xénophobie ou d\u2019intolérance.La société québécoise respecte le pluralisme et l\u2019encourage.Les Québécois ont toutefois pris conscience que cette ouverture souhaitable et nécessaire se faisait au détriment d\u2019un nationalisme ancré dans l\u2019histoire et d\u2019une représentation commune de la société.L\u2019impression laissée par la commission fut que le maintien de la culture d\u2019origine et l\u2019adhésion à la culture commune étaient insolubles dans l\u2019égalité des droits.Et qu\u2019on pouvait sans crainte pour le sentiment national, mettre sur le même pied culture française et cultures minoritaires.Cela ne correspond visiblement pas au vœu de la majorité québécoise.Le débat sur les accommodements raisonnables a donc permis l\u2019entrée en scène du politique, brouillon peut-être mais néanmoins réel, dans la sphère jusqu\u2019ici réservée aux juristes et aux technocrates de la gestion du pluralisme.On peut dès lors affirmer que, contrairement à l\u2019énoncé de Maclure, on peut « substantialiser » la « culture de conver- 29 Entre autres dans plusieurs numéros de LAction nationale en 2008. 85 L'ACTION NATIONALE - novembre-décembre 2009 gence » avec la mémoire sans verser dans l\u2019intolérance ou que cela représente une contrainte inacceptable pour les identités particulières.Il est possible dans le contexte québécois de distinguer une morale plus communautaire de celle du fondement moral anglo-protestant des libertés fondamentales et du légalisme de John Rawls.Comme Rawls l\u2019a fait à partir de la société américaine et des principes puritains sur lesquels elle repose, il peut être parfaitement légitime d\u2019interpréter les libertés fondamentales en vigueur aux Québec à partir d\u2019une morale qui nous soit propre sans qu\u2019elle soit injuste pour autant.Bien entendu, il reste à définir cette morale non puritaine et à naviguer entre mémoire, culture majoritaire et identités particulières sans s\u2019échouer sur les récifs de l\u2019intolérance réelle ou apparente.Il faut convaincre les membres des diverses communautés culturelles et de la communauté anglophone qu\u2019il est juste de le faire même au prix de certaines contraintes à la liberté individuelle dans la mesure où, suivant les enseignements de Rawls, ces restrictions sont raisonnables.Et pourquoi donc ?Parce qu\u2019il est raisonnable que le projet de nation française en Amérique se réalise au Québec et qu\u2019il s\u2019agit pour les anglophones et les membres des communautés culturelles d\u2019une exigence morale à laquelle ils sont invités à souscrire en compagnie des francophones.Là, résident les bases d\u2019un nouveau nationalisme qui soit ni revanchard, ni bêtement « ouvert à l\u2019autre » ou ignorant de notre histoire.Ce nouveau nationalisme doit rompre avec la transformation des Québécois francophones en groupe ethnique à laquelle conduisent le pluralisme radical et le multiculturalisme.Il s\u2019agit d\u2019un devoir moral de la plus haute importance et qui concerne tous les Québécois sans exception en tant que nation. 86 L'ACTION NATIONALE - novembre-décembre 2009 Le retour du contrat La réhabilitation du nationalisme québécois constitue une tâche délicate à réaliser.On doit oser mettre en cause le concept de l\u2019égalité formelle des droits défini par le droit canadien qui ignore cette histoire et les particularités de la société québécoise.Il faut redonner sens aux notions d\u2019héritage et d\u2019histoire, revoir la place de la Charte québécoise des droits et libertés, identifier les valeurs communes et le contenu à donner aux « limites du bien public ».Le recours à la notion de contrat social et à l\u2019approche civiliste constitue une piste à explorer.Cette posture nouvelle permettrait de prendre le contre-pied de la vision rawlsienne et multiculturelle des droits.Il est faux de croire que ce débat est clos y compris chez les juges de la Cour suprême comme l\u2019a montré la décision Northerns?0.Ce qui compte, c\u2019est de stimuler la réflexion, de rassembler, de se donner une perspective, recréer une certaine conscience nationale.Je lance à titre indicatif ce qui prendrait d\u2019abord la forme d\u2019un travail de recherche et de synthèse qui porterait sur les quatre dimensions de la perte de sens actuelle au Québec : l\u2019individualisme, la technocratie, l\u2019absence de démocratie et l\u2019identité.Toutes m\u2019apparaissent 30 Syndicat Northcrest c.Amselem, [2004] 2 R.C.S.551.Dans cette affaire où certains Juifs pratiquants réclamaient le droit de placer une petite cabane - la souccah - pendant quelques jours sur le balcon de leur condominium, civilistes et rawlsiens se sont affrontés sur l\u2019interprétation à donner à l\u2019article 9.1 de la Charte québécoise des droits et libertés.L\u2019atteinte minimale a triomphé de justesse - grâce au juge québécois anglophone Fish - face à l\u2019approche civiliste propre au Québec - et soutenue par le juge acadien Bastarache - puisque les requérants avaient accepté à l\u2019avance par contrat certaines restrictions propres à la vie en copropriété.Elle montre également qu\u2019on a tort d\u2019interpréter de la même manière la Charte québécoise et la Charte canadienne comme l\u2019a souligné récemment avec justesse la présidente du tribunal des droits de la personne du Québec.Michèle Rivest, «L\u2019accommodement raisonnable ou le nécessaire retour aux sources : le droit à l\u2019égalité», in Myriam Jézéquel (dir.), Les accommodements raisonnables : qui, comment, jusqu\u2019où.Des outils pour tous, éd.Yvon Blais, 2007, p.371-390. 87 L'ACTION NATIONALE - novembre-décembre 2009 également importantes, mais compte tenu de la présente situation politique au Québec, je crois qu\u2019on doit s\u2019attarder en priorité aux deux dernières.Dans le cas de l\u2019identité, il faudrait d\u2019abord mettre en lumière le danger de fragmentation qui guette la société québécoise si elle poursuit dans la voie du pluralisme radical ; ensuite, explorer la voie du contrat social comme alternative morale au multiculturalisme.C\u2019est une étape essentielle puisque celui-ci doit faire l\u2019objet d\u2019un consensus permettant d\u2019asseoir sa légitimité politique.Enfin, élaborer une Charte de l\u2019identité nationale sur ces bases qui puisse faire contrepoids politiquement à la Loi constitutionnelle de 1982, à la Charte canadienne des droits et au multiculturalisme canadien.Il faut voir en détail quelle forme peut prendre une Charte de l\u2019identité nationale dans laquelle les « valeurs communes publiques » seraient inscrites, soit les droits de la personne, les droits linguistiques et tout ce qui touche à la culture française historique et à l\u2019identité y compris les communications et l\u2019immigration.En second lieu, il faut impérativement revoir la question des droits politiques, de l\u2019exercice de la démocratie et de l\u2019ensemble des institutions démocratiques du Québec.Le cadre politique actuel datant du XVIIIe siècle n\u2019a guère évolué depuis l\u2019adoption du gouvernement responsable au milieu des 1840 et il s\u2019avère de plus en plus antidémocratique.Comme l\u2019a montré de façon éloquente Pierre Serré, l\u2019actuel mode de scrutin et la dynamique politique partisane qui en découle empêchent la création d\u2019une nation québécoise réellement démocratique31.On pourrait ainsi se doter d\u2019une 31 Dans une série d\u2019articles récents, le politologue montre comment le mode scrutin majoritaire consacre le recul inéluctable du poids du vote francophone au Québec.Pierre Serré, « Les déterminants structurels d\u2019un cul-de-sac stratégique », in Les intellectuels pour la souveraineté (IPSO), Redonner sens à l\u2019indépendance, Montréal, VLB éditeur, 2005, p.133-154.Celle-ci complète l\u2019analyse du même auteur du scrutin de décembre 2008 : « Le recul du pouvoir francophone », précité. 88 L'ACTION NATIONALE - novembre-décembre 2009 Charte des droits démocratiques qui serait clairement de type républicain.Elle comporterait au moins trois parties.La première viendrait redéfinir le mode de représentation avec l\u2019ajout au mode électoral actuel d\u2019une proportionnelle limitée, régionale ou autre.L\u2019élection d\u2019un chef d\u2019État qui hériterait entre autres des pouvoirs du lieutenant gouverneur viendrait compléter le dispositif.La seconde modifierait les pouvoirs de l\u2019Assemblée nationale et du gouvernement et préciserait également les pouvoirs des tribunaux à qui il reviendrait d\u2019être le gardien de ces droits.L\u2019objectif, ici, consiste à rééquilibrer de manière plus équitable les pouvoirs entre l\u2019exécutif, l\u2019Assemblée nationale et les tribunaux un peu à la manière du « check and balance » américain.Une fois l\u2019identité affirmée et les institutions politiques québécoises renouvelées32, le programme d\u2019affirmation nationale proposée s\u2019attaquerait par la suite aux problèmes sociaux actuels.N\u2019oublions pas que la conception rawlsienne de la liberté individuelle est un pur produit du libéralisme.La réhabilitation du nationalisme dans une perspective plus large doit apparaître comme le moyen le plus efficace de contrer la division, l\u2019individualisme et la perte de sens commun auxquels le Québec est confronté depuis 1995.Même si elle est centrale, la reconstruction de la nation québécoise ne doit pas s\u2019arrêter uniquement à l\u2019identité ou à la réforme des institutions démocratiques.La crise économique actuelle qui risque de s\u2019inscrire dans la durée offre cette occasion d\u2019aller plus loin.Elle remet 32 Pour être complet, le plan devrait également prévoir une politique d\u2019aménagement des lieux et parcs nationaux, des places publiques et du patrimoine, notamment les lieux religieux, de façon à ancrer dans l\u2019espace la fierté renouvelée d\u2019être Québécois et la fidélité à l\u2019histoire.Le réaménagement complet de la colline parlementaire à Québec pourrait symboliser le passage concret de province à État avec la construction d\u2019un tout nouveau Parlement digne du XXIe siècle. 89 L'ACTION NATIONALE - novembre-décembre 2009 en question le mode de production et de répartition de la richesse de même que la façon dont nous vivons dans les sociétés développées.Comme je l\u2019ai souligné plus haut, il est également souhaitable que l\u2019État desserre quelque peu son emprise sur les citoyens.Il y a lieu de distinguer d\u2019une part entre le cadre étatique et les institutions démocratiques nécessaires à la cohésion politique et à l\u2019affirmation de la nation et, d\u2019autre part, la tendance de celui-ci à la normalisation sociale à travers les services qu\u2019il rend à la population et le régime de droit qu\u2019il produit.Dans ce dernier cas, il faut faire appel au sens de la communauté et de responsabilité des gens.Un certain retour à la communauté renforcerait la conscience nationale sans pour autant conduire à une réduction de services ou à leur privatisation pure et simple.Et l\u2019indépendance?Plusieurs objecteront qu\u2019un plan d\u2019affirmation nationale et un mandat de gouvernement ne peuvent remplacer l\u2019indépendance comme projet d\u2019émancipation collective.Et que celle-ci permettrait justement de se redéfinir une identité de mémoire et néanmoins juste et d\u2019adopter de nouvelles institutions démocratiques.Cela est vrai.Mais qu\u2019advient-il si elle ne survient pas ?Pis encore, et si la poursuite de l\u2019indépendance paralysait le Québec en ce moment ?C\u2019est la question que l\u2019indépendantiste et philosophe Daniel Jacques se pose dans son plus récent essai33.Comme il est assez facile de le constater, la question de l\u2019indépendance du Québec divise autant que celle des valeurs communes et des droits.Elle nuit politiquement au Québec.Jacques et plusieurs nationalistes pensent que cette incapacité menace l\u2019avenir même du Québec français dans la mesure où la réalisation de ce projet est désormais hors de portée.33 Daniel Jacques, La fatigue politique du Québec français, Montréal, Boréal, 2008, 200 p. 90 L'ACTION NATIONALE - novembre-décembre 2009 Sans le dire aussi ouvertement, Jacques estime qu\u2019une espèce de suicide politique et identitaire guette le Québec si cette ambivalence perdure.Laisser tomber l\u2019idéal de « plénitude » que représente l\u2019indépendance représente un choix déchirant pour tout nationaliste.Mais parce qu\u2019elle ne se réalisera pas, la démission et la division du Québec vont perdurer.Il y aurait donc une espèce de course contre la montre entre la poursuite d\u2019un idéal qui mobilise encore les forces vives de la nation mais qui s\u2019avère inatteignable et l\u2019enracinement d\u2019un vide nationaliste toujours plus grand qui accélère la déliquescence politique du Québec.Bien entendu, on peut facilement s\u2019opposer à ces arguments.Avec une bonne pédagogie souverainiste et un contexte politique favorable comme une crise politique, un référendum pourrait avoir de bonnes chances de réussir.C\u2019est la stratégie des conditions gagnantes.Mais c\u2019est justement en prenant ces arguments à contre-pied que Jacques fait état de son « désenchantement ».Pour lui, la « fatigue politique du Québec français » face à l\u2019indépendance découle de deux causes principales.La première, qu\u2019il expose de façon assez convaincante, s\u2019en prend justement à cette pédagogie souverainiste pour laquelle l\u2019indépendance n\u2019a jamais été pensée en termes politiques mais essentiellement culturels.Dans la mesure où le « bon gouvernement » réussit à promouvoir la langue française et la culture québécoise, se séparer si c\u2019est pour protéger sa culture devient alors moins pertinent.Il manque un dessein politique, une idée de dépassement, de libération.La seconde renvoie à l\u2019universalisme qui s\u2019oppose désormais au nationalisme et à l\u2019idée de projet collectif.J\u2019en ai largement parlé plus haut et si cet horizon n\u2019est pas insurmontable, il reste un travail de réflexion majeur à faire pour en dépasser les limites.Il y a dans les propos de Jacques une forme de résignation.Le retour à la stratégie de survivance qu\u2019il envisage pour 91 L'ACTION NATIONALE - novembre-décembre 2009 dénouer l\u2019impasse politique au Québec est très décevant.Par exemple, il propose de revenir au Canada français « que nous n\u2019avons jamais quitté », écrit-il.Néanmoins, parce qu\u2019elle pose un diagnostic réaliste de la situation politique actuelle, cette synthèse est à la base de ma propre réflexion sur la manière de sortir le Québec de sa torpeur.La conclusion qu\u2019on peut en tirer est la suivante : le problème de la division des Québécois vient non pas de la poursuite de l\u2019indépendance qui doit demeurer vivante mais bien de la vaine stratégie référendaire et des conditions gagnantes.Celle-ci sème la confusion et empêche les Québécois de se redonner une véritable identité nationale.Par contre, la thèse de Jacques me permet d\u2019affirmer que le meilleur moyen de reconstruire cette identité consiste à mettre en oeuvre une stratégie d\u2019affirmation nationale qui puisse dans l\u2019immédiat contrer la normalisation canadienne du Québec et le sentiment d\u2019impuissance du peuple québécois.Ainsi débarrassée de l\u2019étapisme, la société québécoise bouge à nouveau.L\u2019option demeure vivante et l\u2019horizon politique reste ouvert.Surtout, le Québec recommence à croire qu\u2019il peut constituer une nation.Conclusion : pour un plan d\u2019affirmation nationale Pour le moment, les Québécois sont divisés à part égale sur l\u2019option.Le clivage est également ethnique et il oppose nationalistes francophones modérés et souverainistes.Le statu quo s\u2019impose aux Québécois indépendamment de leur volonté, par inertie en quelque sorte.Les nationalistes, souverainistes ou non, sont perdants à tous points de vue.Seuls, les inconditionnels du centralisme fédéral en sortent gagnants34.34 Sur la stratégie « d\u2019enfermement » du Québec par le gouvernement canadien, voir : Robert Laplante, Chronique de l\u2019enfermement : écrits sur la minorisation du Québec, Montréal, édition de L\u2019Action nationale, 2004, 264 p. 92 L'ACTION NATIONALE - novembre-décembre 2009 Dans mon esprit, un ambitieux plan d\u2019affirmation nationale qui serait à la hauteur de l\u2019histoire, des particularités et de la valeur de la nation québécoise est devenu la seule option encore possible au plan politique en ce moment.Il peut s\u2019inscrire dans la poursuite de l\u2019indépendance politique sans pour autant que celle-ci en soit la condition de réalisation.Ce renversement de perspective est sans doute le changement le plus difficile à réaliser pour un indépendantiste convaincu.Depuis quarante ans, on a considéré l\u2019autonomie politique, la souveraineté et l\u2019indépendance comme préalables à la construction de la nation.Une partie du travail a d\u2019ailleurs été réalisée.Mais depuis 1995, le Québec régresse.Le renouvellement de la constitution comme la stratégie référendaire ne représentent plus des options permettant de sortir le Québec de l\u2019impasse politique.À quel groupe confier cette mission ?En théorie, le Parti québécois est le mieux placé pour promouvoir et mettre en œuvre un tel programme.Toutefois, le PQ a un réel problème de crédibilité.Celui-ci, et à sa suite le Bloc québécois, se trouve pris au piège de la stratégie référendaire qui encourage l\u2019ambivalence.L\u2019autre possibilité consisterait à regrouper les nationalistes de toute allégeance à l\u2019intérieur d\u2019un parti d\u2019union nationale.La création d\u2019une coalition peut apparaître comme une idée farfelue.Mais devant la division du vote francophone découlant du mode de scrutin et le discrédit jeté sur la conscience nationale, la consécration du PLQ à titre de parti unique pourrait bien forcer les nationalistes à changer d\u2019avis.Que ce soit le Parti québécois ou une coalition, l\u2019un ou l\u2019autre demanderait aux électeurs de lui confier le mandat de réaliser un plan d\u2019affirmation nationale prévoyant l\u2019adoption d\u2019une Charte de l\u2019identité nationale et la révision de la représentation et des institutions démocratiques. 93 L'ACTION NATIONALE - novembre-décembre 2009 Ce texte constitue une synthèse des enjeux politiques actuels.Il se veut également un appel à l\u2019action et une feuille de route.Il y a tout un travail de pédagogie et d\u2019approfondissement des concepts à effectuer.Personnellement, j\u2019aimerais particulièrement approfondir la question morale et celle des droits.Le temps joue contre l\u2019idée de nation québécoise.Mais il est encore possible d\u2019en redéfinir les fondements moraux et politiques.Face à la déferlante nationaliste canadienne, les Québécois doivent redécouvrir la conscience d\u2019exister comme peuple dans une perspective non pas défensive mais de dépassement de soi.Ils doivent se penser et s\u2019imposer comme nation sans contrainte constitutionnelle extérieure et décider pour eux-mêmes.Un programme élaboré d\u2019affirmation nationale, une conscience nationale retrouvée et un mandat de gouvernement devraient suffire largement à déplacer les plaques tectoniques du fédéralisme trudeauiste de 1982.Il importe avant tout de relancer le mouvement national.Au-delà, on verra.? 94 CHRONIQUE INTERNATIONALE Dave Anctil* Le projet identitaire du Parti libéral du Canada MONDIALISER LES ESPRITS** La plateforme électorale du Parti libéral du Canada promet d\u2019adopter un tournant historique à l\u2019égard du Québec.Elle affirme en effet que le Québec doit être reconnu comme une « nation au sein d\u2019un État canadien multinational :».Que signifie cet engagement soudain des libéraux envers le Canada multinational ?La notion de « multination » est d\u2019abord apparue dans le contexte de débats académiques.Selon les politologues qui souscrivent à la voie du multinationalisme pour faire évoluer le Canada, comme Kenneth McRoberts et Alain G.Gagnon, la gouvernance multinationale est une politique reconnaissant la diversité des nations internes qui composent le tissu social et politique d\u2019un État1 2.Le défi pour les démocraties multinationales comme le Canada serait de fonder une approche politique permettant de surmonter la confrontation issue du pluralisme des nations internes.Le multinationalisme s\u2019accorde avec le principe même du * Chercheur postdoctoral à la Chaire Mondialisation, citoyenneté, démocratie (UQAM) ** Le présent texte a été présenté dans le cadre de l\u2019université d\u2019été du Mouvement national des Québécoises et Québécois, le 20 septembre 2009.1\tTous les documents relatifs aux positions du Parti libéral du Canada sont disponibles sur son site.2\tVoir : Kenneth McRoberts, Misconceiving Canada: The Struggle for National Unity, Oxford Uni.Press, 1997 ; Alain G.Gagnon et Raffaele lacovino, De la nation à la multination : les rapports Québec-Canada, Montréal, Boréal, 2007. 95 CHRONIQUE INTERNATIONALE - novembre-décembre 2009 fédéralisme, qui consiste à harmoniser et à normaliser les relations entre les paliers de gouvernements qui sont représentatifs de la diversité nationale d\u2019un État fédéral.Il y aurait certes beaucoup à dire, d\u2019un point de vue universitaire, sur le paradigme multinational pour étudier le fédéralisme.Je voudrais plutôt me pencher sur ce que l\u2019idée multinationale signifie dans les énoncés politique du chef du Parti Libéral du Canada, Michael Ignatieff.En particulier, quelle est la voie qu'il a choisie pour affirmer la multinationals canadienne, particulièrement en ce qui concerne les aspirations nationales du Québec ?Le nation building canadien : une nouvelle phase ?Le 6 septembre 2006, alors qu\u2019il était en course pour la direction de son parti, Ignatieff a présenté un plan intitulé Agenda for Nation Building.Ce plan affirme sans vergogne que le gouvernement canadien doit entreprendre de réintégrer le Québec dans le giron constitutionnel canadien.Il y est fait mention que le pouvoir d\u2019extraction fiscal du gouvernement fédéral ne peut être diminué au profit des provinces, dans la mesure où Ottawa a besoin de tous ses points d\u2019impôts pour fixer son agenda national.Aux journalistes qui le pressaient pour savoir si cette nouvelle approche allait conférer de nouveaux pouvoirs ou de nouveaux revenus pour le Québec, Ignatieff a offert cette réponse : « Ce qu\u2019on peut voir, c\u2019est que le Québec possède tous les pouvoirs nécessaires pour faire en sorte que sa société prospère ».Et il ajoutait : « Je pense que nous devons avoir un dialogue honnête avec le Québec.Je pense qu\u2019il nous faut avoir un fédéralisme de reconnaissance et de respect.Reconnaître ce qui est particulier au peuple Québécois.Je parle pour tous ceux qui disent que le Québec est ma nation mais que le Canada est mon pays.» 96 L'ACTION NATIONALE - novembre-décembre 2009 Dans le plan qu\u2019il avait présenté lors de sa mise en candidature, la politique de « reconnaissance multinationale » du chef libéral distinguait donc soigneusement les gains de nature symbolique des gains matériels - en termes de pouvoirs et de fiscalité - que pouvaient espérer le Québec de sa nouvelle politique de reconnaissance multinationale.Autrement dit, Ignatieff dictait que le Québec pouvait s\u2019attendre, s\u2019il était élu, à moins d\u2019arrogance et de mépris de la part de son gouvernement.On a donc de bonnes raisons de croire que la rhétorique multinationaliste n\u2019est qu\u2019un nouveau glaçage de plus sur la vieille galette constitutionnelle canadienne.Car Ignatieff ne reconnaît toujours pas le déséquilibre fiscal qui fait pourtant consensus au Québec.Il considère en outre que la Constitution canadienne, y compris le document constitutionnel de 1982, doit s\u2019imposer au Québec même si celui-ci ne l\u2019a jamais ratifiée.Et advenant un prochain référendum sur la souveraineté, Ignatieff a clairement souscrit à la loi C-20 qu\u2019il interprète (radicalement et de manière centralisatrice) comme un privilège du gouvernement canadien pour imposer les critères de clarté sur la question et sur les résultats du vote référendaire.L\u2019ancien journaliste et universitaire a trouvé un moyen inusité pour justifié sa position, en affirmant qu\u2019il était du devoir d\u2019Ottawa d\u2019empêcher que le Québec ne sombre.dans la guerre civile ! Plus concrètement, la vision impérieuse du chef libéral repose sur une conception suprématiste du gouvernement fédéral.Celui-ci a la responsabilité de s\u2019assurer une large marge de manœuvre fiscale et un pouvoir de dépenser non sanctionné pour établir des priorités nationales dans les compétences provinciales, surtout en matière d\u2019éducation, de justice sociale et d\u2019infrastructures.Pour tous les premiers ministres canadiens depuis Trudeau, le pouvoir de dépen- 97 CHRONIQUE INTERNATIONALE - novembre-décembre 2009 ser du fédéral est en effet au cœur de la question de l\u2019unité nationale canadienne.Alors que reste-t-il de l\u2019engagement pompeux à reconnaître le fait national québécois ?Cette reconnaissance ne signifie tout simplement rien.La nouvelle rhétorique identitaire est pourtant révélatrice : les conditions de l\u2019affrontement Québec-Canada ont beaucoup évolué depuis 1995.Le nouveau consensus à Ottawa, anticipé par la stratégie de reconnaissance du Québec élaborée par les conservateurs, veut que les fédéralistes changent de ton et qu\u2019ils cessent de se complaire dans le discours anti-séparatiste.Le nouveau discours des apparatchiks canadiens - conservateurs et libéraux - ne révèle donc aucune nouvelle sensibilité aux droits d\u2019autodétermination du peuple québécois ou à ceux des peuples autochtones.Il révèle plutôt que la conception multiculturaliste du Canada est aujourd\u2019hui triomphante et suffisamment assurée de son hégémonie pour ne plus craindre la puissance du nationalisme québécois.En effet, c\u2019est bien parce qu\u2019Ignatieff est convaincu que le mouvement souverainiste est agonisant et que les instruments de l\u2019unité nationale canadienne sont suffisamment solides qu\u2019il peut aujourd\u2019hui affirmer haut et fort la réalité multinationale du Canada.La nouvelle rhétorique multinationaliste n\u2019engage donc aucun nouveau « compromis » en regard des revendications traditionnelles du Québec : ni réforme constitutionnelle, ni réforme fiscale, ni décentralisation, ni asymétrie.Ce qui ne veut pas dire que les choses n\u2019évoluent plus.Pour le percevoir, il vaut la peine d\u2019examiner un peu plus attentivement les discours politiques.Comme nous l\u2019avons dit, il est d\u2019ores et déjà évident que le nouveau discours multina-tionaliste obéit à une logique d\u2019apaisement.Mais puisqu\u2019il est aussi clair qu\u2019il s\u2019agit d\u2019une rhétorique sans nouvelle vision politique pour la fédération, sa finalité est probablement 98 L'ACTION NATIONALE - novembre-décembre 2009 aussi de distraire l\u2019attention publique.Mais ce n\u2019est pas l\u2019hypothèse la plus intéressante.En fait, le nation building canadien est entré dans une nouvelle phase de consolidation et d\u2019expansion.Le programme multiculturel trudeauiste réalise graduellement sa promesse, soit celle d\u2019assurer l\u2019unité nationale à long terme.Comme le rappelait Ignatieff dans un discours du 8 juillet dernier : « Toute la politique, dans notre pays, est une politique de l\u2019unité nationale.Tout leadership échouant à comprendre cela se révélera nécessairement être un échec.» Si la préoccupation première des fédéralistes est d\u2019assurer l\u2019unité nationale, c\u2019est bien sûr parce que cette unité a toujours été artificielle.En conséquence, elle demande de l\u2019innovation et de l\u2019acharnement.Or, quel est la recette expliquant le succès de la politique d\u2019unité nationale depuis Trudeau ?L\u2019unité nationale repose essentiellement sur le recrutement d\u2019élites capables d\u2019incarner l\u2019agenda unitariste au sein de nos institutions universitaires, économiques et politiques.Il en va ainsi parce que l\u2019unité est contre-nature, certes, mais aussi parce que pour gagner la guerre, il faut une meilleure armée que son ennemi.Le succès historique du nationalisme québécois a reposé sur la formation d\u2019une élite nationale fidèle aux intérêts du Québec.Or, si la bête est aujourd\u2019hui domptée, elle peut toujours se réveiller.Réinvestir dans le projet identitaire canadien L\u2019ère post-référendaire a permis au gouvernement du Canada de mettre en place des structures aussi coûteuses qu\u2019ambitieuses qui ont préparé un formidable changement d\u2019allégeance de la part des élites québécoises.Mais il ne suffit pas de payer les élites pour s\u2019assurer de leur allégeance.Afin 99 CHRONIQUE INTERNATIONALE - novembre-décembre 2009 qu\u2019elles travaillent pour leur créancier, elles doivent pouvoir s\u2019identifier à ses promesses en investissant leur personne et leur avenir dans un programme politique commun.Une politique d\u2019unité nationale n\u2019a pas seulement besoin de partisans ; elle doit former des inconditionnels qui sont prêts à tout mettre en œuvre pour imposer une vision commune.Pour obtenir ce niveau de collaboration auprès des plus ambitieux, il faut donc offrir une narration ou - pour prendre un mot usé par l\u2019histoire - une idéologie qui soit en mesurer de fédérer un effort collectif et élitaire en vue du nation building.Pour parvenir à s\u2019implanter, cette narration doit offrir à l\u2019élite une représentation de soi séduisante et suffisamment en phase avec le mode de vie actuel des élites.Or, les élites québécoises, comme les élites canadiennes, sont urbaines, riches, pluralistes et métissées.Plus que tout, elles sont connectées aux réseaux mondiaux des idées et de l\u2019économie.Leurs intérêts et leurs préférences, contrairement aux intérêts populaires, sont tout aussi délocalisés et transfrontaliers : nos élites rêvent d\u2019exotisme.Ce portrait psychosociologique des élites québécoises est celui sur lequel s\u2019appuie le pouvoir financier canadien pour assurer l\u2019avenir de son unité nationale.Ce potentiel existait déjà dans la vision de Trudeau lorsqu\u2019il imagina la politique du multiculturalisme, lui-même archétype de ce qu\u2019allaient devenir les élites canadiennes de demain.Grâce aux bons soins du Parti libéral du Canada, ces dernières sont parvenues à imposer une identité multiculturelle à l\u2019évolution du Québec.Ce projet identitaire - il demeure inachevé -possède deux dimensions.Le projet identitaire canadien est d\u2019abord ancré dans la promotion infinie et ostentatoire de la diversité et du pluralisme.Il est foncièrement hostile aux conceptions sociétales fortes et intégratrices qui sont liées à l\u2019histoire réelle des sociétés fondatrices. 100 L'ACTION NATIONALE - novembre-décembre 2009 Pour parvenir à s\u2019imposer, le militantisme multiculturel doit s\u2019appuyer sur les mécanismes tout aussi puissants du marché pour coordonner la diversité sociale par l\u2019ambition des plus doués.À l\u2019ère de la différenciation perpétuelle et de l\u2019individu souverain, la concurrence identitaire est féroce : personne n\u2019est plus comme les autres, la majorité n\u2019est plus majoritaire et les minorités, dorénavant majoritaires, se multiplient sous la gouverne de leurs gourous groupusculaires.Ce sont dès lors les incitatifs économiques et la concurrence qui créent les conditions d\u2019une assimilation sans douleur apparente parce qu\u2019elle procède en ne générant ni victimes ni bourreaux.Pour parvenir à lancer cette concurrence hédoniste et frénétique, le projet identitaire canadien a besoin de toute la puissance publique afin de canaliser les ambitions élitaires dans la même direction.C\u2019est le prix à payer pour neutraliser la seule manifestation politique qui menace l\u2019intégrité physique et morale du Léviathan canadien.En effet, comme le Québec est le seul groupe social qui, au Canada, pose encore un véritable défi à la réalisation du projet identitaire multiculturel, et comme ce projet est intraduisible dans sa réalité sociale et politique, c\u2019est cette réalité que le Canada s\u2019est attaché, en priorité, à changer.Cette identité multiculturelle s\u2019incarne tantôt comme « post-nationale », tantôt comme « post-traditionnelle ».Elle est incompatible, par exemple, avec des partis politiques qui portent des labels identitaires nationaux, comme le Parti québécois ou le Bloc québécois.Pour une part grandissante de l\u2019élite québécoise qui n\u2019a pas connu les belles années de la Révolution tranquille, la définition québécoise de l\u2019allégeance politique est même devenue un boulet insupportable qui gêne leur navigation dans les remous incessants et veloutés du métissage.Depuis le traumatisme de 1995, l\u2019élite nationaliste du Québec est, pour sa part, de plus en plus isolée et sur la défensive. 101 CHRONIQUE INTERNATIONALE - novembre-décembre 2009 Le nationalisme a perdu son lustre et les souverainistes inspirent autant de passion que des légumineuses.C\u2019est pourquoi notre élite nationaliste n\u2019en finit plus de gérer les dommages, de formuler des espoirs jambons et de générer des paroles creuses dans l\u2019espoir d\u2019être à nouveau entendue.On a beau peindre de nouveaux paysages sur le béton, le béton reste le béton.C\u2019est pourquoi, tant et aussi longtemps que la réalité nationale du Québec existe, le Canada doit préserver sa marge de manœuvre politique, juridique et fiscale.Le Parti libéral est le parti du nation building, et c\u2019est bien ce que constate Michael Ignatieff : c\u2019est précisément parce que le Canada est multinational que « le Canada est encore fragile.» Et c\u2019est là la véritable signification du multinationalisme pour l\u2019élite canadienne.L\u2019enjeu du conflit constitutionnel, dans le Canada postnational, n\u2019est plus l\u2019assimilation des francophones à une culture sociétale anglophone, comme ce fut le cas durant les deux derniers siècles.L\u2019objectif est plutôt de dépolitiser la nationalité : c\u2019est-à-dire faire en sorte que l\u2019intérêt bien compris des élites, leurs sentiments comme leurs préférences incorporés, deviennent tout simplement incompatibles avec la trajectoire historique et politique de l\u2019identité québécoise.Le particularisme de l\u2019identité québécoise doit impérativement intégrer la fantasque narration projetée par le Canada : elle doit redevenir ce qu\u2019elle était à l\u2019époque du Canada français, soit une identité apolitique, vidée de sa force, inoffensive et une touche archaïque.Le pouvoir fiscal et juridique canadien offre justement des opportunités alléchantes à nos élites pour s\u2019émanciper d\u2019un héritage faiblard et victimaire.Car, on le comprendra aisément, l\u2019identité canadienne est un produit de consommation : c\u2019est une identité que l\u2019on n\u2019hérite point et que tous peuvent librement acheter.Elle est donc naturellement tour- 102 L'ACTION NATIONALE - novembre-décembre 2009 née vers un certain postmodernisme : vers le mirage élitaire d\u2019une autosuffisance narcissique.Dans le Canada postmoderne, les identités sont non seulement dépolitisées, elles sont désocialisées, délocalisées, infidèles, permutantes et, au final, elles ne sont plus porteuses de projets rassembleurs, populaires, fussent-ils réformistes ou révolutionnaires, car les tribunaux y font office de parlements.J\u2019estime donc qu\u2019il serait bien naïf de prendre au sérieux les discours sur la reconnaissance de la nation québécoise et de la réalité multinationale du Canada.Stephen Harper comme Michael Ignatieff l\u2019ont bien démontré en refusant catégoriquement d\u2019adjoindre à ces paroles toute discussion constitutionnelle ou toute renégociation du pacte fiscal canadien.Rien de nouveau sous le soleil, diront les observateurs attentifs de partis qui ont fait carrière sur le mensonge et la trahison.Mais ce serait ne pas porter attention, encore une fois, aux signes les plus évidents de l\u2019histoire qui est en marche et qui s\u2019accélère.En effet, le projet identitaire canadien a acquis un nouvel élan et il se redéfinit rapidement.Comme par le passé, c\u2019est le Parti libéral du Canada qui aura pour tâche de désincar-ner la réalité multinationale canadienne pour mieux incarner la prochaine phase de son projet multiculturel post-national.Paix et guerre dans la fédération Michael Ignatieff compte bien imposer sa marque à l\u2019histoire du Canada.Et son intention n\u2019a rien à voir avec son engagement symbolique à l\u2019égard de la diversité des nations dans la fédération canadienne.Car, comme nous l\u2019avons dit, les revenus fédéraux auxquels tiennent tant les libéraux constituent le nerf de la guerre des prochaines décennies ; c\u2019est une différence notoire avec la vision bien plus pragmatique des conservateurs.Ignatieff le notait dans sa présentation du 8 juillet dernier : 103 CHRONIQUE INTERNATIONALE - novembre-décembre 2009 Le désaccord du libéral avec le conservateur revient entièrement à ceci : nous recherchons tous deux la liberté, mais un libéral croit que personne ne peut atteindre, seul, cette liberté.Il existe une telle chose que la société, et la finalité d\u2019un gouvernement est de former la société dans laquelle la liberté individuelle peut prospérer.Le projet identitaire canadien incarne parfaitement la conception postmoderne de l\u2019identité socio-construite par des entrepreneurs identitaires.Avec des ressources suffisantes, cette « forme » est, par nature, mutante et adaptable aux finalités de l\u2019élite de pouvoir.Le gouvernement du Canada doit donc coordonner la vision des élites québécoises qui est souvent détournée de son but par le nationalisme québécois.En surface, du moins, le multiculturalisme canadien est un fait accompli contre lequel la résistance symbolique (et généralement inoffensive) des nationalistes québécois ne peut plus rien.C\u2019est toutefois la politique internationale du Canada qui intéresse vraiment Ignatieff.Ce dernier a mené sa vie professionnelle à l\u2019étranger et c\u2019est pourquoi il est très peu intéressé aux questions internes.Par exemple, bien qu\u2019il ait publié une dizaine d\u2019ouvrages sur la guerre, l\u2019humanitaire et l\u2019international, il n\u2019a presque rien écrit sur les politiques nationales, sur l\u2019économie ou sur les enjeux environnementaux.Sa connaissance du Canada est fragmentaire et superficielle.Jusqu\u2019à tout récemment, sa connaissance du Québec était marquée par l\u2019idéologie anti-québécoise primaire des cercles trudeauistes radicaux.Mais peu avant son retour au Canada, Ignatieff a pu se familiariser avec les progrès de l\u2019identité canadienne au Québec.Il a donc pu constater que le nationalisme québécois a été domestiqué.Les priorités d\u2019Ignatieff sont cependant voilées derrière l\u2019approche libérale traditionnelle de la gouvernance.Ses priorités se situent en effet dans un autre registre que la politique 104 L'ACTION NATIONALE - novembre-décembre 2009 menée par ses prédécesseurs libéraux, Jean Chrétien et Paul Martin.Pour le percevoir et s\u2019y préparer, les nationalistes québécois doivent donc mieux percevoir l\u2019ambition d\u2019Igna-tieff au delà des discours présentés dans les médias.Or, le chef du PLC est fondamentalement intéressé par une seule chose : intégrer pleinement le Canada - et donc le Québec - dans un nouveau régime de gouvernance global.Pour s\u2019en convaincre, rappelons-nous d\u2019abord l\u2019épisode du mois de mars 2008, au moment du vote au parlement fédéral sur le report de la mission afghane jusqu\u2019en 2011.Alors que Stéphane Dion ainsi que plusieurs députés du Québec s\u2019opposaient à la définition et aux objectifs militaires de la mission proposée par le gouvernement Harper, Ignatieff - avec l\u2019appui de John Manley en coulisse - a mené une bataille acharnée à l\u2019intérieur du parti pour mobiliser suffisamment d\u2019appuis.Lorsque le vote obtint la majorité, Stephen Harper est venu, en chambre, serrer la main d\u2019Ignatieff.Si l\u2019événement a surpris Justin Trudeau, il ne devrait pas surprendre ceux qui se donnent la peine de lire un peu.Ce fait est méconnu : Ignatieff, avant même de revenir au Canada pour faire de la politique, a pourtant été l\u2019architecte principal de la nouvelle politique internationale canadienne.Il fut notamment l\u2019inspiration principale de la plus radicale innovation dans la politique internationale des dernières décennies.C\u2019est en effet en 2001 que la Commission internationale de l\u2019intervention et de la souveraineté des États a publié son rapport défendant la doctrine de la « responsabilité de protéger ».Or ce fait n\u2019est pas banal : nous sommes présentement en guerre en vertu des principes de cette doctrine ! Cette nouvelle doctrine soutient le devoir d\u2019intervention militaire pour des motifs humanitaires.C\u2019est une idée que défend Ignatieff depuis les années 1990.Et au sein de la Commission, il a joué le rôle de chef d\u2019orchestre.C\u2019est 105 CHRONIQUE INTERNATIONALE - novembre-décembre 2009 notamment lui qui est parvenu à convaincre les autres commissaires d\u2019adopter cette doctrine - pourtant décriée par plusieurs pays - jusqu\u2019à son adoption définitive au Sommet mondial de l\u2019ONU en 2005.C\u2019est pourquoi la vision d\u2019Ignatieff a fourni toute la cohérence aux recommandations formulées par la commission Manley sur la mission afghane.Et cette recommandation est même à l\u2019origine du prolongement de la mission canadienne.Ainsi, observons l\u2019enchaînement troublant des événements : Ignatieff, avant de revenir au Canada pour faire de la politique, fut l\u2019auteur principal de la nouvelle doctrine canadienne en matière de relations internationales ; ses recommandations spécifiques ont ensuite été adoptées par la Commission (dite indépendante) dirigée par John Manley, au sein de laquelle Ignatieff a joué le rôle de conseiller (et ce bien avant son élection à titre de député) ; la décision finale du report de la mission a ensuite été adoptée aux Communes grâce aux votes que le nouveau député Ignatieff a réussi à fédérer au sein de la députation libérale.La thèse que je soumets ici à la réflexion est celle-ci : sous le leadership d\u2019Ignatieff, nous entrons dans la dernière phase du projet identitaire canadien.Quels seront les contours de la nouvelle narration ?Le développement graduel d\u2019une « conscience humanitaire » et d\u2019une « culture humanitariste » est un phénomène social important dans les pays occidentaux.Mais il s\u2019agit également d\u2019un phénomène politique qui n\u2019a pas reçu suffisamment d\u2019attention de la part des chercheurs3.Certains critiques 3 Voir l\u2019essai de William Easterly: The White Man\u2019s Burden: Why the West\u2019s Efforts to Aid the Rest Have Done So Much Ill and So Little Good, New York, Penguin, 2006. L'ACTION NATIONALE - novembre-décembre 2009 estiment que l\u2019humanitarisme comme idéologie a même remplacé le « vide » laissé à gauche par le délitement des idées et des institutions socialistes.Ignatieff lui-même l\u2019a affirmé positivement dans plusieurs de ses livres.Or, pour se faire une idée de la vision d\u2019Ignatieff, il faut lire le texte de la conférence qu\u2019il a prononcée au Canadian Club d\u2019Ottawa, le 14 septembre 2009.Le texte est intitulé : « Canada\u2019s Place in a Changing World ».Ignatieff y présente la politique étrangère canadienne qui promet de faire du Canada l\u2019épicentre d\u2019un nouveau régime humanitaire global.C\u2019est au Canada qu\u2019est née la véritable identité postnationale et c\u2019est au Canada que naîtra l\u2019identité cosmopolitique de demain.Il appartient donc au Canada de construire les instances et la narration supranationaliste de l\u2019avenir.L\u2019évolution du projet identitaire canadien arrive ainsi à sa dernière phase : celle de son propre dépassement comme identité nationale.Il s\u2019agit, en d\u2019autres mots, d\u2019exporter le projet identitaire canadien à l\u2019étranger.Dans les mots d\u2019Ignatieff : « Plus que jamais auparavant, le Canada doit se percevoir comme une nation du monde et chez soi dans le monde (at home in the world).» Et il ajoute : Notre Canada [libéral] va incarner la bonne gouvernance dans le monde, il sera capable d\u2019indiquer la voie vers la paix, capable d\u2019enseigner le fédéralisme et l\u2019harmonie entre les nations, capable de proposer des codes de conduite et de superviser les élections libres.Pour y parvenir, nous allons mettre en place un Secrétariat mondial de la paix, de l\u2019ordre et de la bonne gouvernance.Le Canada a été le laboratoire du multiculturalisme.Il sera donc celui du cosmopolitisme.Par le fait même, le projet identitaire canadien promet de ridiculiser et de minimiser l\u2019importance de l\u2019idée centrale qui est au cœur du projet souverainiste : pourquoi, en effet, chercher à réaliser la souveraineté dans un monde global et sans souveraineté ? Une épargne entreprenante Une finance socialement responsable FONDACTION CSN POUR LA COOPÉRATION ET L'EMPLOI www.fondaction.com \u2022 www.REERvert.com agirp ' our notre monde Ensemble, nos actions nous inscrivent dans un développement durable et solidaire.Près de 10 000 membres dont 2536 entreprises collectives, organisations et associations.mm \u2022TOTfï % Desjardins Caisse d'économie solidaire Montréal\t514\t598-2122\t1\t877\t598-2122 Québec\t418\t647-1527\t1\t877\t647-1527 Joliette\t450\t753-7055\t1\t866\t753-7055 www.cecosol.coop DOSSIER LE QUÉBEC ET LA DÉFENSE DU CANADA Dossier Le Québec et la Défense du Canada Présentation du dossier -\tStéphane Roussel\t110 Le débat entre « missions de maintien de la paix » et « missions de combat » -Jocelyn Coulon\t114 L\u2019Arctique : fin ou moyen ?-\tMarie-Christine Lalonde-Fiset\t126 Budget de la Défense : le Canada à la croisée des chemins -Aude-Emmanuelle Fleurant\t135 La nouvelle dynamique de l\u2019industrie de défense québécoise -\tYves Bélanger\t156 Les études de sécurité au Québec -\tMichel Fortmann\t170 L\u2019enseignement de l\u2019histoire militaire au Québec -\tYves Tremblay\t178 Lire Lire les essais Livres reçus Index des auteurs 2009 192 214 217 110 DOSSIER Stéphane Roussel* Présentation du dossier LE QUÉBEC ET LA DÉFENSE DU CANADA Rarement a-t-on autant parlé autant de défense au Canada que maintenant.Bien qu\u2019il ne soit pas officiellement en « guerre », le Canada est actuellement engagé en Afghanistan dans le plus long conflit de son histoire moderne et tout indique qu\u2019il y restera au moins jusqu\u2019en 2011.En parallèle, le gouvernement et la population se préoccupent de plus en plus des conséquences du réchauffement climatique dans l\u2019Arctique, et c\u2019est presque naturellement qu\u2019ils se tournent vers les Forces canadiennes pour assurer une présence gouvernementale dans cette région.Et depuis 2004, les gouvernements Martin et Harper mettent les bouchés doubles pour renforcer l\u2019appareil militaire canadien qui a tant souffert de la lutte au déficit des finances publiques menées depuis la fin des années 1980.Dans ce contexte, rien d\u2019étonnant à ce que les questions de défense occupent une plus grande importance.Mais en parle-t-on suffisamment ?Les Québécois, en particulier, qui aiment souvent se percevoir comme une nation « pacifiste », ne participent que très peu au débat sur les fondements de la mission de combat en Afghanistan, sur l\u2019approche a privilégier face aux défis qui se posent ou se poseront dans le Grand Nord, ou sur le rôle de l\u2019institution * Professeur, département de science politique Université du Québec à Montréal, Chaire de recherche du Canada en politiques étrangère et de défense canadiennes. 111 L'ACTION NATIONALE novembre-décembre 2009 DOSSIER militaire en général et sur les ressources qu\u2019ont lui consacre.Chacun de ces thèmes mérite une réflexion critique et une discussion en profondeur tant les implications sont importantes.Pourtant, le terrain est mûr pour mener de tels débats.Indiscutablement, les forces armées ont acquis auprès des Québécois une meilleure réputation et un plus grand respect qu\u2019elles n\u2019en avaient au cours des années 1960 et 1970.Les francophones sont présents à tous les échelons de l\u2019appareil militaire.Par ailleurs, la population québécoise montre un intérêt grandissant pour les questions de défense et de sécurité, et elle est certainement mieux informée qu\u2019elle ne jamais été par le passé.C\u2019est à la fois pour contribuer à ces débats encore naissants et répondre à cet intérêt que ce numéro de L\u2019Action nationale est consacré au thème de « Le Québec et la défense du Canada ».Les auteurs réunis ici couvrent les différents aspects du sujet et le ton est assurément critique.Les deux premiers textes, de Jocelyn Coulon et de Marie-Christine Lalonde-Fiset, couvrent la dimension opérationnelle, en s\u2019intéressant à la façon dont sont perçues les opérations en Afghanistan et la défense de la souveraineté dans l\u2019Arctique.Tous deux remettent en question la façon dont ces missions sont décrites et dénoncent la confusion qui tend parfois à s\u2019installer, contribuant ainsi à obscurcir le débat.Les deux textes suivants, d\u2019Aude-Emmanuel Fleurant et d\u2019Yves Bélanger, abordent quant à eux la question des ressources.La première dresse un portrait de l\u2019évolution récente du budget de la Défense, en décrivant la croissance des sommes qui y sont affectées et leurs destinations.Le 112 DOSSIER L\u2019ACTION NATIONALE novembre-décembre 2009 second prend le pouls de l\u2019industrie de la défense au Québec, et montre comment celle-ci s\u2019imbrique dans l\u2019ensemble plus vaste de l\u2019industrie de la défense nord-américaine.Les deux auteurs examinent en détail les conséquences économiques et financiers des choix opérés par le gouvernement tel que le révèle la stratégie « Le Canada d\u2019abord ».Les deux thèmes soulèvent d\u2019importantes questions politiques, que ce soit sur les orientations de défense elles-mêmes ou en matière de développement industriel.Enfin, deux textes portent sur l\u2019étude du phénomène de la guerre et des questions de défense et de sécurité au Québec.Ainsi, Michel Fortmann décrit la croissance spectaculaire des études de sécurité comme un champ de la science politique, avec l\u2019appui du ministère de la Défense nationale.C\u2019est d\u2019abord dans les universités que se manifeste l\u2019intérêt des Québécois pour ces sujets, et c\u2019est sans doute cette fréquentation qui explique en partie pourquoi ils sont mieux informés.Ce texte contraste radicalement avec celui d\u2019Yves Tremblay, qui porte sur le triste état de l\u2019étude de l\u2019histoire militaire, laquelle se fait pour l\u2019essentiel hors des universités.L\u2019auteur indique notamment en quoi cette absence favorise la persistance et l\u2019instrumentalisation d\u2019idées fausses.Ce dossier n\u2019épuise pas, loin de là les questions soulevées par le thème des rapports de la société québécoise avec les questions de défense et de sécurité au Canada.Qu\u2019en est-il du prétendu fond « pacifiste » des Québécois ?Ont-ils une attitude très différente des autres Canadiens face à ces sujets, comme beaucoup le croient ?Comment explique-t-on la difficulté des groupes opposés à la guerre à trouver un appui plus large parmi la population ?Comment les militaires québécois perçoivent-il leur rôle et leur place dans la société ? 113 L'ACTION NATIONALE novembre-décembre 2009 DOSSIER Toutefois, comme l\u2019indique Michel Fortmann, la recherche en ce domaine est très active et il y a lieu de s\u2019attendre à ce que les liens complexes et parfois tortueux qui unissent la société québécoise soient réinterprétés de manière fort différente de ce que l\u2019on croyait en connaître.? 114 DOSSIER Jocelyn Coulon* LE DÉBAT ENTRE « MISSIONS DE MAINTIEN DE LA PAIX » ET « MISSIONS DE COMBAT » La participation des troupes canadiennes à la Force internationale d\u2019assistance et de sécurité (FIAS) de l\u2019Organisation du traité de l\u2019Atlantique Nord (OTAN) en Afghanistan soulève un vif débat chez les Canadiens et les Québécois à propos de la nature des engagements militaires du Canada à l\u2019étranger.En effet, si une majorité de la population, parfois mince il est vrai, a appuyé les interventions internationales contre l\u2019Irak, en 19901991, contre les exactions de la Serbie au Kosovo, en 1999, et contre le régime des talibans, en 2001, la participation de troupes canadiennes dans les combats en Afghanistan divise profondément la population et les élites canadiennes et vient bouleverser l\u2019image qu\u2019elles ont d\u2019elles ou veulent avoir d\u2019elles sur la scène internationale.Les Canadiens ont longtemps été habitués à ce que leur pays participe à des interventions de l\u2019ONU où la force était utilisée au minimum et où leurs soldats étaient engagés dans des efforts de pacification et de reconstruction.La mémoire de la longue guerre de Corée (1950-1953) ayant disparu, les Canadiens n\u2019ont pas de souvenirs douloureux des autres guerres aux- * L\u2019auteur est directeur du Réseau francophone de recherche sur les opérations de paix, affilié au Centre d\u2019études et de recherches de l\u2019Université de Montréal (CÉRIUM).Ce texte est tiré d\u2019une étude sur le maintien de la paix à être publiée prochainement par le Canadian Defence and Foreign Affairs Institute.L\u2019auteur tient à remercier le professeur Michel Liégois de l\u2019Université catholique de Louvain, co-auteur de l\u2019étude, pour sa contribution. ii5 L'ACTION NATIONALE novembre-décembre 2009 DOSSIER quelles ils ont participé dans le golfe Persique et au Kosovo, car celles-ci furent de courtes durées et ont été rapidement suivies d\u2019une mission de maintien de la paix.L\u2019intervention en Afghanistan présente un tout autre visage et déchire les Canadiens entre leur désir de venir en aide aux Afghans et leur rejet de la guerre comme moyen d\u2019y arriver.Car c\u2019est bien de ça qu\u2019il s\u2019agit en Afghanistan et sur d\u2019autres théâtres un peu partout sur la planète : les conflits d\u2019aujourd\u2019hui obligent les membres de la communauté internationale à utiliser de plus en plus le recours à la force afin de concilier reconstruction et pacification.Les Canadiens ne semblent pas avoir saisi l\u2019ampleur des changements qu\u2019occasionnent pour les interventions militaires internationales les conflits de l\u2019après guerre froide.Ils vivent toujours avec l\u2019idée que le Canada est un pays de gardiens de la paix.Cette perception est si forte, si intériorisée par la population et les élites que même la brasserie Molson s\u2019est fait un point d\u2019honneur de s\u2019en servir en 2000 pour une publicité en anglais afin de promouvoir ses ventes de bières.On peut y apercevoir un jeune homme s\u2019exclamant « Je crois au maintien de la paix et non au maintien de l\u2019ordre, je m\u2019appelle Joe et je suis Canadien.:» Changement de rôle Paradoxalement, au moment même où Joe le Canadien fait du maintien de la paix une caractéristique de son identité, le Canada a amorcé depuis plusieurs années un changement vers des interventions plus robustes qui confinent à l\u2019imposition de la paix.La première moitié des années quatre-vingt-dix est une période particulièrement traumatisante pour les opérations de paix de l\u2019ONU en général et pour les Canadiens en particulier qui y participent.La trilogie funeste - Somalie, 1 « I believe in peacekeeping, not policing.I am Joe and I am Canadian ». DOSSIER 116 L\u2019ACTION NATIONALE novembre-décembre 2009 Bosnie et Rwanda - secoue les consciences dans le monde et affecte directement les Canadiens.Pour la première fois, ceux-ci sont confrontés aux violences extrêmes de la nouvelle conflictualité, et leurs militaires y assistent, impuissants.Deux de leurs généraux - Lewis Mackenzie et surtout Roméo Dallaire - vivent au quotidien et personnellement les insuffisances de l\u2019ONU et les massacres à grande échelle.Ces expériences amènent le gouvernement canadien - et plusieurs gouvernements occidentaux - à revoir la façon même d\u2019appréhender les conflits modernes.Pour eux, le maintien de la paix traditionnel n\u2019est plus adapté aux conflits internes, aux guerres civiles et au nettoyage ethnique, c\u2019est-à-dire aux situations où l\u2019ONU est appelée à intervenir.Le gouvernement Mulroney prend la mesure des changements de l\u2019après-guerre froide.Dans son exposé sur la défense du Canada publié en 1992, il souligne les dangers de la montée des nationalismes extrêmes et de l\u2019intégrisme religieux.Deux ans plus tard, Jean Chrétien et les libéraux font de même et promettent un effort accru, tant sur le plan militaire que diplomatique.Ils publient en 1994 un Livre blanc où il est affirmé que le plafond de 2000 militaires déployés à l\u2019étranger, fixé par les gouvernements antérieurs, doit être relevé.Ils promettent donc que le Canada augmentera le nombre de ses troupes en réserve de l\u2019ONU pour atteindre 4000 militaires et même d\u2019en déployer jusqu\u2019à 10 000 en cas de besoin.La barre est si haute qu\u2019elle ne sera jamais atteinte.En effet, dès 1996, alors que des millions de réfugiés rwandais vivent des jours dramatiques dans les forêts de l\u2019est du Congo démocratique, Chrétien tente une mission de sauvetage.C\u2019est un désastre, car le pays n\u2019a pas les moyens de ses ambitions.Il doit renoncer faute de disposer de la capacité opérationnelle à mener l\u2019opération2.2 James Appathurai et Ralph Lysyshin, « Lessons Learned from the Zaïre Mission », Canadian Foreign Policy, vol.5, no 2, hiver 1998, p.100. 117 L'ACTION NATIONALE novembre-décembre 2009 DOSSIER Entre-temps, Llyod Axworthy devient ministre des Affaires étrangères et développe un programme humanitaire et interventionniste axé sur la sécurité humaine et les droits de la personne.Le Canada appelle les États membres de l\u2019ONU à répondre de manière robuste aux violations des droits humains.Cette campagne aboutit à la création de la Cour pénale internationale en 1998, à la justification de l\u2019intervention de l\u2019OTAN au Kosovo en 1999, et à la conceptualisation du principe de Responsabilité de protéger en 2001.Parallèlement, le Canada se retire progressivement des opérations de maintien de la paix de l\u2019ONU pour se joindre aux opérations de paix plus robustes de l\u2019OTAN en Bosnie, au Kosovo et, surtout, en Afghanistan à partir de 2003, ou de coalitions de volontaires comme lors des interventions multinationales à Timor, en 2003, et à Haïti en 2004.Si le Canada met quelque 2700 militaires à la disposition des missions de l\u2019ONU en 1994, seuls 179 militaires et policiers participent à ces missions en septembre 2009, alors qu\u2019environ 2800 militaires sont déployés sous le drapeau de l\u2019OTAN en Afghanistan.Plusieurs facteurs expliquent ce changement.Sur le plan international, on l\u2019a dit, la conflictualité de l\u2019après-guerre froide est caractérisée par les guerres civiles et ethniques.Afin d\u2019y faire face, il faut que les « gardiens de la paix » adoptent une nouvelle posture, plus robuste.L\u2019ONU ne pouvant s\u2019engager dans cette voie, l\u2019Alliance atlantique et les autres organisations régionales sont appelées en renfort, tout heureuses de se trouver un nouveau rôle après la chute du mur de Berlin.L\u2019ONU met donc à profit la disponibilité de l\u2019OTAN, par exemple, afin de mettre en œuvre des mandats de paix plus robuste en Bosnie, au Kosovo et en Afghanistan.Qui plus est, bien des observateurs et spécialistes constatent que tous les pays n\u2019ont pas les mêmes capacités militaires et logistiques ni la même volonté politique de s\u2019engager DOSSIER 118 L\u2019ACTION NATIONALE novembre-décembre 2009 dans certaines missions plutôt que d\u2019autres.Une division du travail s\u2019installe entre ceux qui préfèrent le maintien de la paix à la sauce onusienne et ceux qui sont disposés à entreprendre des missions plus violentes3.Enfin, autre facteur, la multiplication des opérations de paix entraîne une augmentation quantitative et qualitative du nombre de pays contributeurs, représentant principalement le Sud.Ainsi, en 1982, sur les dix premiers pays contributeurs de troupes de l\u2019ONU, sept sont occidentaux.En 1994, le rapport est inversé : six sont des pays du Sud4.Dans les années suivantes, cette tendance va s\u2019accélérer avec la décision de l\u2019OTAN et de l\u2019Union européenne (UE) de se lancer dans les opérations de paix et des pays occidentaux de s\u2019y joindre massivement.Sur le plan national, le Canada suit la tendance des autres pays occidentaux avec d\u2019autant plus d\u2019enthousiasme que les Canadiens ont vu l\u2019un des leurs au service de l\u2019ONU, le général Roméo Dallaire, assister, impuissant, au génocide de centaines de milliers de Rwandais.Plus jamais ça, diton à Ottawa.Ce changement de cap va s\u2019accentuer après les attentats du 11 septembre.Au lendemain des attaques, le Canada décide de joindre la coalition américaine afin de renverser le régime taliban en Afghanistan.Un premier bataillon de 800 militaires est envoyé à Kandahar en 2002 alors que des commandos spéciaux et des forces maritimes et aériennes participent aux opérations de lutte antiterro-riste5.Cet événement tragique va aussi accélérer la réflexion à Ottawa sur la posture militaire du Canada dans le monde.En particulier, les militaires canadiens poussent à l\u2019appro- 3\tEntretiens réalisés par Jocelyn Coulon avec de hauts responsables civils et militaires de la Défense nationale à Ottawa, les 15 et 30 avril et le 8 mai 2009.4\tJocelyn Coulon, Les Casques bleus, Éditions Fides, Montréal, 1994, p.273.5\tJocelyn Coulon, « Le Canada s\u2019engage en Afghanistan », dans Guide du maintien de la paix 2004, Jocelyn Coulon (dir.), Athéna Éditions, Montréal, 2003, p.71-88. 119 L'ACTION NATIONALE novembre-décembre 2009 DOSSIER fondissement des relations avec leurs collègues américains.La défense de l\u2019Amérique du Nord et la possibilité de mener des opérations militaires avec les Américains deviennent politiquement acceptables6.À cet effet, les militaires ont besoin d\u2019un outil adapté aux nouvelles missions et bien financé ; or, à ce moment-là, il ne l\u2019est pas.Depuis une quinzaine d\u2019années en effet, les dépenses de défense diminuent, tout comme les effectifs au sein des Forces canadiennes.Des études publiées par le Bureau du Vérificateur général, la Chambre des Communes, le Sénat, des universités et des centres d\u2019études dressent un bilan accablant de l\u2019état de l\u2019outil militaire.La mission en Afghanistan est le moment tant attendu par de nombreux militaires pour montrer aux Canadiens qu\u2019ils peuvent combattre et, donc, faire autre chose que du maintien de la paix7.Le général Rick Hillier, d\u2019abord commandant de la force de l\u2019OTAN à Kaboul en 2003-2004, puis chef d\u2019état-major des Forces canadiennes de 2005 à 2008, symbolise cette aspiration.Il convainc le gouvernement canadien de l\u2019importance de reconfigurer les Forces canadiennes afin de faire face aux défis nouveaux.À cet égard, l\u2019Afghanistan est l\u2019exemple concret des conflits de l\u2019avenir, c\u2019est un test8.Au fur et à mesure que le Canada s\u2019engage dans ce pays, il retire ses troupes des autres théâtres extérieurs où il est présent.La publication en 2005 de l\u2019Énoncé de politique internationale (EPI) va refléter le reformatage des Forces canadiennes et le repositionnement militaire du Canada dans le monde.Le gouvernement de Paul Martin ne 6\tDanford W.Middlemiss et Denis Stairs, «The Canadian Forces and the Doctrine of Interoperability: The Issues», Enjeux publics (IRPP,) Vol.3, no 7, juin 2002, p.23.7\tÀ propos des événements et des raisons qui ont mené le Canada à s\u2019engager en Afghanistan, voir Janice Gross Stein et Eugene Lang, The Unexpected War.Canada in Kandahar, Viking Canada, Toronto 2007.8\tIbid, p.260. DOSSIER 120 L\u2019ACTION NATIONALE novembre-décembre 2009 renie pas son engagement envers l\u2019ONU ou les missions de paix, mais il met l\u2019accent d\u2019abord et avant tout sur le partenariat nord-américain, la lutte au terrorisme et la capacité pour les militaires de soutenir des forces expéditionnaires déployées afin de reconstruire des États faillis et d\u2019éviter des massacres et des génocides.La confusion dans les esprits La mission en Afghanistan doit représenter ce nouveau positionnement.Du moins, c\u2019est ainsi qu\u2019elle est présentée aux Canadiens.En intervenant dans ce pays, le Canada poursuit « sa noble tradition de gardien de la paix » et vient au secours des « victimes de la défaillance de leur État », souligne le gouvernement dans son cahier d\u2019introduction à l\u2019EPI9.Entre 2003 et 2005, cette description est, à l\u2019époque, en phase avec la réalité.Les soldats canadiens sont effectivement déployés à Kaboul où une paix relative règne et où ils entreprennent des actions de maintien et de consolidation de la paix en collaboration avec d\u2019autres contingents de l\u2019OTAN.Ailleurs, dans le pays, une coalition (Enduring Freedom) dirigée par les États-Unis mène des opérations de guerre contre les talibans et les terroristes d\u2019Al Qaeda.Toutefois, à l\u2019été 2005, le gouvernement prend la décision de transférer les militaires canadiens à Kandahar, la région la plus violente de l\u2019Afghanistan.Ce changement est présenté aux Canadiens plus comme un simple déménagement qu\u2019une transformation radicale de la posture militaire des troupes dans ce pays.Comme le rappelle Janice Gross Stein et Eugene Lang, « aucun représentant officiel, ni civil ni militaire, n\u2019a prononcé le mot guerre pour décrire ce qui se passait en Afghanistan.10» Dans leurs notes de briefing, de hauts responsables de la Défense nationale décrivent la mis- 9 Énoncé de politique internationale du Canada, « Survol », Ottawa, 2005, p.14.10 Stein et Lang, p.185. 121 L'ACTION NATIONALE novembre-décembre 2009 DOSSIER sion « en tant que rôle plus robuste de soutien à la paix11.» Le gouvernement présente la mission comme la concrétisation sur le terrain de sa stratégie des « trois D » (défense, diplomatie et développement) afin de venir au secours des États défaillants.Ainsi, le ministre de la Défense nationale, Bill Graham, soutient que [.] pour être efficaces dans les opérations robustes de maintien de la paix d\u2019aujourd\u2019hui, il est évident que nos troupes doivent être à la fois des guerriers, des diplomates et des travailleurs humanitaires.[.] L\u2019image du guerrier-diplomate-humanitaire est certainement conforme avec l\u2019approche des 3-D du gouvernement dans les affaires internationales - c\u2019est-à-dire l\u2019intégration des efforts diplomatiques, de défense et de développement12.Le nouveau gouvernement conservateur et les Forces canadiennes ne font pas les choses autrement, et deux exemples servent à le démontrer.Premièrement, lors de son premier discours devant l\u2019ONU en octobre 2006, le premier ministre Harper ne mentionne pas une seule fois l\u2019OTAN dans la partie consacrée à l\u2019Afghanistan.Il déclare plutôt que « toutes nos actions en Afghanistan - civiles et militaires - sont menées en conformité avec le mandat du Conseil de sécurité des Nations unies13.» L\u2019expression « la mission de l\u2019ONU » revient constamment dans son discours.Deuxièmement, le Secteur de l\u2019Est (Québec) des Forces terrestres a conçu une présentation électronique destinée à décrire les activités des militaires canadiens en Afghanistan14.En guise d\u2019ouverture, la première diapositive présente côte à côte deux informations véridiques, mais qui portent à confusion : « le Canada a inventé les Casques 11\tIbid, p.186.12\tBill Graham, Ministère de la Défense nationale, 13 mai 2005.13\tDiscours du premier ministre devant l\u2019Assemblée générale de l\u2019ONU, 21 septembre 2006.14\tPrésentation sur la Force opérationnelle interarmées en Afghanistan, Secteur Est, Montréal, 10 octobre 2008. 122 DOSSIER L\u2019ACTION NATIONALE novembre-décembre 2009 bleus » et « le Canada fait partie des pays qui ont choisi de faire la guerre au terrorisme ».Compte tenu de l\u2019histoire particulière du Canada sur la scène internationale et de sa relation avec l\u2019ONU, lorsque les Canadiens écoutent le premier ministre ou visionnent la présentation sur diapositives de l\u2019armée, ils sont amenés à croire qu\u2019il y a des Casques bleus de l\u2019ONU en Afghanistan et que ceux-ci font la guerre au terrorisme.Cette confusion est en partie compréhensible.En effet, trois missions aux mandats distincts cohabitent en Afghanistan : 1) une minuscule mission politique de l\u2019ONU composée de quelques centaines de personnes et chargée d\u2019encadrer le processus politique afghan ; 2) une opération de l\u2019OTAN rassemblant 38 pays et 60 000 militaires et dont les activités couvrent un large spectre : dans certaines provinces, la FIAS tente de prévenir le conflit, dans d\u2019autres, elle maintient la paix et, enfin, dans certaines parties du pays elle est engagée dans des combats qui relèvent de l\u2019imposition de la paix ; 3) enfin, l\u2019opération antiterroriste Enduring Freedom sous commandement exclusif des États-Unis.Il est donc particulièrement compliqué de saisir toute la complexité du théâtre afghan.L\u2019échec de l\u2019option militaire robuste L\u2019historien Jack Granatstein n\u2019hésite pas à souligner brutalement les contradictions de nos dirigeants et concitoyens.La plupart des Canadiens et un trop grand nombre de leurs dirigeants parlent à n\u2019en plus finir de leurs valeurs et disent, haut et fort, que le maintien de la paix est notre apport au monde - mais c\u2019est faux.[.] La majeure partie de nos troupes à l\u2019étranger combattent les terroristes au sein de missions d\u2019imposition de la paix ou de guerres.Pour une raison ou pour une autre, les Canadiens ne comprennent pas cette réalité, sauf lorsqu\u2019un soldat revient au pays dans un cercueil15.15 Jack L.Granatstein, Whose War Is It ?How Canada can Survive in the Post-g-11 World, HarperCoNins Publishers, Toronto, 2007, p.207. 123 L'ACTION NATIONALE novembre-décembre 2009 DOSSIER Granatstein a raison.Le Canada concentre dorénavant pratiquement toutes ses troupes à l\u2019étranger dans la mission afghane ce qui en fait, parmi ses alliés traditionnels, un des rares à entretenir une telle posture militaire.Cette concentration des troupes sur un seul théâtre prête flanc à la critique.Le gouvernement ne peut offrir aux Canadiens - qui chérissent l\u2019image du Casque bleu - un autre exemple de déploiement de « gardiens de la paix » alors que les autres alliés traditionnels du Canada peuvent le faire.Cette posture attire donc le soupçon que le Canada a définitivement abandonné le maintien de la paix16.Le refus du gouvernement canadien de distinguer clairement entre missions de maintien de la paix et missions d\u2019imposition de la paix ou de combats afin de qualifier ses interventions militaires est certainement le résultat d\u2019une stratégie politique ayant comme objectif de faire accepter des interventions robustes par une opinion publique réticente, comme on peut le constater avec l\u2019Afghanistan.En 2007, la firme de marketing The Strategic Counsel conseille au gouvernement conservateur de présenter l\u2019intervention militaire en Afghanistan de manière à dresser un parallèle avec la tradition de maintien de la paix du Canada17.On suggère d\u2019éviter les expressions « négatives » et d\u2019utiliser des mots positifs comme « maintien de la paix », « reconstruction », « stabilité », aider « les femmes et les enfants ».Bref, parler de paix et non de guerre, exactement l\u2019attitude que dénonce l\u2019historien Granatstein.À l'évidence, cela n\u2019a pas fonctionné.À force de manipuler les concepts, on ne risque plus seulement de semer la confusion, mais aussi de provoquer le rejet sinon la colère.Le ministère de la 16\tAllan Thompson « Rejecting request to lead peacekeepers indicates Ottawa abandoning traditional role, ex-envoy says », Toronto Star, 2 juin 2008.17\tJean-Simon Gagné, « Guerre de mots et d\u2019images », Le Soleil, 15 janvier 2008, p 8. DOSSIER 124 L\u2019ACTION NATIONALE novembre-décembre 2009 Défense nationale en sait quelque chose.En mars 2008, il a reçu les résultats d\u2019un vaste sondage qu\u2019il a commandé à la firme Ipsos Reid portant sur l\u2019opinion des Canadiens envers les Forces canadiennes et leurs missions18.Ce sondage n\u2019a jamais été officiellement rendu public et il n\u2019a fait l\u2019objet que d\u2019un court article par la Presse canadienne qui l\u2019a obtenu grâce à une fuite.Les résultats ont de quoi faire réfléchir le gouvernement et les militaires.Les Canadiens « sont incertains de la différence entre les termes maintien de la paix et rétablissement de la paix ».Ils interprètent ce dernier comme « un rôle diplomatique ou politique qui consiste à faire la paix » alors que ce concept est susceptible d\u2019entraîner des combats pour mettre en œuvre un mandat19.Lorsqu\u2019on demande aux Canadiens d\u2019établir la priorité de trois types de missions à confier aux Forces canadiennes, ils choisissent la séquence suivante : mission strictement humanitaire ; tâches d\u2019observation et de surveillance ; opérations qui comprennent des combats.Pour la firme de sondage, les « tentatives récentes pour repositionner ce rôle traditionnel [de gardiens de la paix] en un rôle plus axé sur le rétablissement de la paix ont suscité peu d\u2019intérêt, et encore moins d\u2019approbation » chez les Canadiens.Les sondages publiés subséquemment confirment l\u2019impopularité du rôle de combat en Afghanistan, particulièrement chez les Québécois20.Les Canadiens et les Québécois ne reculent pas devant la nécessité de recourir à la force afin de rétablir la paix.Ils ont 18\tViews of Canadian Forces, Ipsos Reid Corporation, March 2008, p.8 à 15.19\tLa firme de sondage a défini Rétablissement de la paix comme pouvant inclure des actions de recours à la force.Cette définition n\u2019est pas celle de l\u2019ONU pour qui le Rétablissement de la paix est un ensemble de mesures diplomatiques alors que le recours à la force intervient dans des missions d\u2019imposition de la paix.L\u2019important n\u2019est pas là.Il est dans le fait que les sondés rejettent le recours à la force.20\tAndré Duchesne « La moitié des Canadiens écourteraient la mission afghane », La Presse, 8 mai 2009, p.A6.Alex Castonguay, « La mission canadienne impopulaire comme jamais », Le Devoir, 17 juillet 2009, p.A1. 125 L'ACTION NATIONALE novembre-décembre 2009 DOSSIER majoritairement appuyé l\u2019engagement de leur pays dans la guerre du Golfe de 1991, dans l\u2019intervention de l\u2019OTAN au Kosovo en 1999 et dans le conflit avec les talibans en 2001.Pour eux, ces interventions étaient claires et la cause juste.Malgré tout, la mission actuelle en Afghanistan montre les limites de l\u2019appui des Canadiens et des Québécois aux interventions militaires robustes.Le maintien de la paix leur est préférable comme instrument au service de la paix.? 126 DOSSIER Marie-Christine Lalonde-Fiset* L\u2019ARCTIQUE: FIN OU MOYEN?Depuis la campagne électorale de 2005-2006, qui conduisit le gouvernement Harper au pouvoir, nous assistons à un glissement dans la manière de faire du Canada en matière de politique étrangère.L\u2019Arctique est au cœur de ces changements en raison des modifications que subira immanquablement cette région avec la fonte de la calotte glaciaire.Les décisions de politique étrangère étant d\u2019abord et avant tout des décisions politiques, nous pourrions bien être témoins de l\u2019instrumentalisation de cet enjeu à des fins politiques.Par un discours démagogue, l\u2019Arctique pourrait devenir l\u2019outil qui permettrait de rallier la population autour de leurs dirigeants politiques.La fin d\u2019une ère À partir de la fin de la Deuxième Guerre mondiale, le Canada a changé sa conception des liens qui doivent unir la nation canadienne au reste de la planète.Étant encore sous le choc d\u2019un conflit qui avait pourtant commencé «à l\u2019étranger», le concept de paix indivisible prit tout son sens et l\u2019unilatéralisme apparut aux dirigeants canadiens comme la seule manière de faire logique.En plus de constituer un engagement moral, cette façon de conduire la politique étrangère était aussi stratégique.En tant que puissance moyenne, le * Candidate à la maîtrise au département de science politique de l'Université du Québec à Montréal et chercheure à la Chaire de recherche du Canada en politiques étrangère et de défense canadienne. 127 L'ACTION NATIONALE novembre-décembre 2009 DOSSIER Canada avait des intérêts internationaux, mais non la capacité de les mettre seul de l\u2019avant ; les forums de discussions et de négociations que peuvent offrir les organisations internationales devinrent très intéressants.Le Canada a ainsi travaillé d'arrache-pied pour l\u2019adoption de la Charte des Nations unies (1945), a joué un rôle important lors de la conclusion du traité de l\u2019Atlantique Nord (1949), a contribué à la création des Casques bleus (1956), et a été un acteur central dans la formation du Conseil de l\u2019Arctique (1996).Si les impératifs stratégiques de la guerre froide ont contraint Ottawa à assurer une présence militaire dans le Nord (en collaboration avec les forces américaines), ce sera surtout les craintes concernant la souveraineté du pays sur cette région qui aiguillonneront les dirigeants canadiens.L\u2019une de leurs préoccupations consistait à s\u2019assurer que la présence militaire américaine en sol canadien ne serve pas de prétexte à une contestation territoriale sur certains secteurs.À partir de la fin des années 1960, ce sera le statut juridique du Passage du Nord Ouest, remis en question par Washington, qui accapara l\u2019attention du Canada.Ces deux motivations disparaîtront avec la signature d\u2019une entente avec les Etats-Unis figeant temporairement la situation (sans toutefois résoudre le problème) en 1988, puis avec la fin de la guerre froide en 1989-1991.Ces deux facteurs, ajoutés à la crise des finances publiques, ont largement contribué à la diminution de la présence militaire dans la région.Elle se limita à partir de ce moment à deux opérations de souveraineté, ainsi que deux patrouilles de surveillance aérienne par an1.Ce contexte international plus serein conduisit le gouvernement Chrétien à traiter du cas de l\u2019Arctique quasi uniquement de façon diplomatique ; d\u2019où la naissance en 1996 du Conseil de l\u2019Arctique réunissant les huit États circumpolaires.1 Martin Shadwick, « L\u2019Arctique.Un territoire exposé », Revue militaire canadienne, vol.3, no 2, été 2002, p.65-66. DOSSIER 128 L\u2019ACTION NATIONALE novembre-décembre 2009 Cette approche multilatérale semble toutefois être de nouveau en phase de changement.Le gouvernement Harper paraît plutôt opter pour la voie de l\u2019unilatéralisme, notamment par un recours accru à l\u2019instrument militaire.Malgré les quatre priorités qui ont été identifiées dans le document Stratégie pour le Nord2 en 2009, soit l\u2019exercice de la souveraineté, la promotion du développement social et économique, la protection du patrimoine naturel et l\u2019amélioration de la gouvernance et du transfert des responsabilités, qui laissaient présager une approche équilibrée, la primauté du militaire est évidente.Les projets d\u2019achat de nouveaux équipements, l\u2019augmentation du personnel de missions en Arctique, la construction d\u2019infrastructures ou la croissance des budgets n\u2019en sont que quelques exemples3.Ce changement de cap peut toutefois paraître logique à entendre les discours politiques.Le Canada doit [.] sans tarder affirmer et protéger sa souveraineté sur l\u2019archipel, [.].Or, comme vous le savez, la souveraineté n\u2019est pas une notion abstraite.Elle confère pouvoir et protection.Les menaces sont [.] différentes, mais non moins dangereuses.La hausse spectaculaire de la navigation internationale dans le Nord pourrait apporter naufrages, contrebande et immigration illégale, et même menacer la sécurité nationale [,.]4.2\tGouvernement du Canada, Stratégie pour le Nord du Canada : Notre Nord, notre patrimoine, notre avenir, Ottawa, juillet 2009.3\tStéphane Roussel et François Perreault.«Le retour du Canada dans l\u2019Arctique ou le parfait alignement des logiques stratégiques, politiques et idéologiques», dans L'état du Québec 2009, Miriam Fahmy (dir.), Montréal, Fides, 2008, p.577.4\tLe Cabinet du Premier ministre.Le Premier ministre Harper annonce des mesures pour renforcer la souveraineté du Canada dans l'Arctique et la protection de l'environnement nordique, [En ligne].http://pm.gc.ca/fra/ media.asp ?id=2259 (page consulté le 21 avril 2009). 129 L'ACTION NATIONALE novembre-décembre 2009 DOSSIER Le gouvernement a fait de l\u2019Arctique un enjeu de « sécurité nationale » et parler en ces termes est un acte politique ayant son lot d\u2019implications.La construction de la menace qui entoure l\u2019Arctique peut faire émerger chez la population un sentiment d\u2019urgence qui à son tour peut avoir des effets pervers.Quand l\u2019urgence d\u2019agir tenaille, des solutions hâtives peuvent être adoptées, solutions qui en temps normal, après mûres réflexions, auraient été rejetées.Il devient alors important de faire une introspection et de se demander si ces discours de menace et le recours aux mesures militaires auraient été acceptables s\u2019ils n\u2019avaient pas portés sur l\u2019Arctique, qui est une corde sensible chez bien des Canadiens.Il était une fois l\u2019Arctique.L\u2019Arctique est un sujet sensible, car, dans l\u2019imaginaire collectif canadien, le Nord occupe une place bien particulière.Il est partie intégrante de l\u2019identité canadienne.Représentant bien davantage qu\u2019une simple région géographique, la section nordique du Canada incarne en fait les fondements de la représentation nationale.Il se veut le reflet des incessants combats, spécifiquement canadiens, auxquels la population doit faire face pour occuper cet immense territoire.Combats passés où la forêt était omniprésente, l\u2019agriculture difficile et le climat changeant, et combats actuels où les changements climatiques transforment le territoire canadien laissant présager un accroissement des activités économiques, du transport maritime et du tourisme dans la région.Ce territoire aride est aussi représentatif de l\u2019attachement de la population à l\u2019environnement et à son aspect multiculturel avec la présence des autochtones qui y vivent selon leur propre mode de vie.L\u2019Arctique a également un côté mythique puisque la population se qualifie de nordique alors même que la majorité vit au Sud et n\u2019a jamais mis les pieds au cœur de ce monde polaire.Ce phénomène est certainement DOSSIER 130 L\u2019ACTION NATIONALE novembre-décembre 2009 issu de la relation d\u2019amour-haine que le Canada entretient avec les Etats-Unis.Le Canada est «le résultat d\u2019un acte anti-américaniste5».Si le Canada existe aujourd\u2019hui s\u2019est que le projet national américain a été refusé.Les citoyens considèrent d\u2019ailleurs que l\u2019un des traits spécifiques d\u2019être Canadien est justement de ne pas être Américain et dans l\u2019imaginaire populaire, l\u2019Arctique est l\u2019élément qui contribue le mieux à distinguer les deux pays et les deux identités.Les spécificités de l\u2019identité canadienne qui sont incarnées dans le mythique Nord canadien font de celui-ci un élément qui soulève la population canadienne et fait vibrer la fibre nationale.C\u2019est pour cette raison que la population se doit de rester vigilante pour ne pas se laisser berner par un discours qui instrumentaliserait cette région bien spéciale, qui génère beaucoup de sympathie, pour accentuer la cohésion sociale et rallier le public derrière leur chef politique.Une rhétorique bien ficelée Depuis près de quarante ans, la recherche portant sur la popularité des dirigeants politiques fait état d\u2019un phénomène d\u2019accroissement du soutien envers le chef d\u2019État en temps de crise ; ce que l\u2019on appelle communément l\u2019effet «rally \u2018round the flag» (littéralement « ralliement autour du drapeau »).Lors de crise internationale donc, la population aurait tendance à mettre de côté les désaccords et les insatisfactions qu\u2019elle nourrissait à l\u2019égard du gouvernement en poste, pour faire front commun devant la menace extérieure6.En offrant ainsi son soutien, la population 5\tKim Richard Nossal, Stéphane Roussel et Stéphane Paquin, Politique internationale et défense au Canada et au Québec, Montréal, Les Presses de l\u2019Université de Montréal, 2007, p.278.6\tWilliam D.Baker et John R.O'Neal.« Patriotism or Opinion Leadership: The Nature and Origins of the «Rally 'Round the Flag» Effect.» Journal of Conflict Resolution.vol.45, no 5, 2001, p.664.Disponible en ligne : . 131 L'ACTION NATIONALE novembre-décembre 2009 DOSSIER laisse également une plus grande marge de manœuvre au gouvernement pour intervenir dans différents domaines.Encore faut-il cependant, pour tirer profit des bienfaits de ce phénomène, trouver une crise qui soulève les foules.Le gouvernement Harper pourrait bien avoir trouvé la cause idéale l\u2019Arctique.La fonte des glaces apportant son lot de changements, les défis sont de taille et les menaces peuvent être nombreuses.L\u2019Arctique étant un élément identitaire ressemblant la majorité des Canadiens, incluant les Québécois, l\u2019effet de ralliement pourrait être notable.Dans l\u2019article « A Defining Presidential Moment : 9/11 and the Rally Effect7 », paru en 2002, Schubert, Stewart et Curran ont analysé les éléments ayant réellement contribués à la hausse de 40 points du soutien populaire pour Bush suite aux attentats du 11 septembre.Parmi tous les facteurs considérés (choc de l\u2019événement, discours présidentiels, couverture médiatique, support bipartisan, etc.), seul le discours présidentiel aurait eu un impact significatif sur l\u2019effet de ralliement.Le discours du président à 2oh30 le jour de l\u2019attentat, sur la chaîne nationale, s\u2019est voulu rassurant quant à la stabilité du gouvernement.Bush s\u2019est alors engagé à faire subir la justice aux terroristes et il a terminé son allocution par un appel à l\u2019unité de la nation.L\u2019intérêt de faire un parallèle entre la hausse de popularité qu\u2019a connu Bush à la suite des attentats de septembre 2001 et les discours sur les possibles menaces entourant la région nordique du Canada est de faire ressortir le pouvoir du discours.Il est essentiel de comprendre que l\u2019allocution que Bush a faite ce soir-là a influencé l\u2019émotion et l\u2019opinion 7 Margaret Ann Curran, James N.Schubert et Patrick A.Stewart.«A Defining Presidential Moment: 9/11 and the rally Effect».Political Psychology.Vol.23, no 3, 2002, p.559-583.Disponible en ligne : http://www.jstor.org/stable/ pdfplus/3792592.pdf>. DOSSIER 132 L\u2019ACTION NATIONALE novembre-décembre 2009 publique.L\u2019effet de ralliement implique inévitablement un changement d\u2019attitude dans l\u2019opinion publique, particulièrement chez les citoyens qui précédemment n\u2019étaient pas de grands partisans du président.Les émotions peuvent être un moteur puissant conduisant à un changement d\u2019attitude.La crise du 11 septembre a fait naître chez la population américaine un sentiment de danger, d\u2019anxiété, de peine et de colère.Le discours du président a répondu à cette anxiété et a énoncé de façon fort simple que le gouvernement serait en mesure de rétablir la sécurité.L\u2019effet de ralliement s\u2019apparente donc au résultat que peut produire un discours qui réussit à réinstaurer la confiance chez la population et démontre la capacité du gouvernement à résoudre la crise.La rhétorique que le gouvernement Harper s\u2019est appliqué à créer sur la question de l\u2019Arctique a vite fait de lier cette région à des menaces touchant l\u2019identité, l\u2019intégrité et la souveraineté canadiennes.Les discours laissent sous-entendre que l\u2019inaction dans cette région signifiera, plus tôt que tard, la perte du territoire et qui plus est, la négation d\u2019un élément fondamental de l\u2019identité canadienne : sa nordicité.La neuroscience a révélé deux systèmes affectifs complémentaires, un négatif et un positif.Ces modèles ont été appliqués à l\u2019attitude du public à l\u2019égard de leur dirigeant.Le système affectif négatif (the behavioral inhibition system) émane souvent d\u2019un sentiment de danger.Il conduit à la surveillance de l\u2019environnement externe de l\u2019État pour y déceler les dangers réels et potentiels.Ce genre de système interrompt inévitablement le cours normal des choses et dirige toute l\u2019attention de la population sur ce qui est identifié comme étant la source de danger.Ce qui est perçu comme une menace nourrit la peur et l\u2019anxiété.Le système affectif positif (behavioral activation system) implique au quotidien une comparaison entre le comportement actuel et le 133 L'ACTION NATIONALE novembre-décembre 2009 DOSSIER comportement passé.De manière générale, les constantes ont tendance à rassurer la population.Lorsque surgit une situation où les agissements passés ne peuvent être source d\u2019inspiration, le système affectif positif conduit à une marche vers l\u2019approbation de nouvelles mesures.La création d\u2019une menace, l\u2019émergence d\u2019un sentiment de peur et d\u2019urgence d\u2019agir ainsi que l\u2019émanation d\u2019un système affectif négatif ne sont donc pas nécessairement la bête noire des gouvernements.La peur et l\u2019anxiété peuvent permettre au contraire à un dirigeant habile de se présenter comme étant celui qui peut répondre à la menace et rétablir la confiance.Le chef d\u2019État en temps de crise doit donc être en mesure, par ses discours et actions, de convaincre la population de sa capacité de gérer la situation et enrayer la menace via les mesures qu\u2019il entend entreprendre.Il est ainsi possible pour un gouvernement de changer l\u2019attitude générale du public en utilisant un discours rétablissant la confiance au sein d\u2019une population apeurée et anxieuse.La peur et l\u2019anxiété apparaissent ici comme des éléments qui permettent réellement au chef d\u2019État d\u2019agir et de prendre une position de leader, capable de réinstaurer le calme et la sérénité.Loin de nous l\u2019idée de minimiser les menaces qui pèsent sur l\u2019Arctique ou de nier l\u2019importance pour le gouvernement d\u2019assurer une présence de plus en plus importante dans cette région.Les changements climatiques auxquels nous devrons faire face tôt ou tard, ne sont plus que de simples spéculations et les dirigeants se doivent de favoriser les recherches sur le terrain et de soutenir et aider les populations locales qui verront inexorablement leur milieu de vie se transformer.La population canadienne se doit toutefois de dépasser le sentiment d\u2019urgence véhiculé par les discours politiques, ne serait-ce que pour rester apte à évaluer DOSSIER 134 L\u2019ACTION NATIONALE novembre-décembre 2009 la pertinence des moyens choisis par les dirigeants pour gérer la situation.Il faut rester attentif et ne pas se laisser berner par des discours démagogiques qui auraient pour priorités des gains politiques et non l\u2019environnement et le bien-être des populations touchées par les transformations environnementales majeures.Sans prêter une quelconque intention à qui que ce soit, il faut avoir en tête qu\u2019une hausse du soutien populaire est un phénomène intéressant pour un gouvernement minoritaire.Malheureusement, même si une quête du ralliement populaire peut encourager une plus grande présence canadienne dans le Nord, les discours, les circonstances et les éléments politiques nécessaires à l\u2019émergence de ce genre de phénomène ne sont pas nécessairement les meilleurs pour un traitement raisonné des enjeux nordiques.? 135 DOSSIER Aude-Emmanuelle Fleurant* BUDGET DE LA DÉFENSE: LE CANADA À LA CROISÉE DES CHEMINS Après huit années d\u2019engagement militaire actif en Afghanistan, des annonces d\u2019achats majeurs et coûteux et une croissance pratiquement ininterrompue du budget militaire, le Canada semble actuellement se trouver à la croisée des chemins dans le dossier militaire.Entre les incertitudes de Washington quant à la stratégie à employer en Asie centrale et la lassitude grandissante de l\u2019opinion publique canadienne, les éléments susceptibles d\u2019annoncer une inflexion de la trajectoire politique et budgétaire du Canada en matière de défense semblent s\u2019accumuler.Et à cette liste déjà bien garnie, il faut ajouter la crise économique et le poids qu\u2019elle fait peser sur les finances publiques du pays.S\u2019il est prématuré d\u2019identifier quelles seront les orientations privilégiées par Ottawa, il est toutefois possible, comme le propose de le faire ce texte, de procéder a un tour d\u2019horizon de l\u2019évolution du budget canadien de la défense depuis le début des années 2000.Cette démarche permet, d\u2019une part, d\u2019éclairer la dynamique qui a soutenu la croissance budgétaire de la période et, d\u2019autre part, de discuter des principaux défis auxquels fait actuellement face le Canada dans le domaine de la défense.* Ph D, chercheur au Groupe de recherche sur l'industrie militaire et la sécurité , Université du Québec à Montréal DOSSIER 136 L\u2019ACTION NATIONALE novembre-décembre 2009 Le budget de défense du Canada et son évolution : mise en contexte Depuis le début de la décennie 2000, le Canada est résolument engagé dans une croissance de ses dépenses militaires.Dans sa Stratégie de défense « Le Canada d\u2019abord » parue en 2008, le gouvernement actuel, avec à sa tête Stephen Harper, prévoit consacrer à la Défense 490 milliards de dollars sur une période de vingt ans1.Cela s\u2019ajoute au 27 % d\u2019augmentation du budget octroyé au ministère de la Défense nationale entre 2001 et 2007, et à la croissance de plus de 35 % de son budget spécifiquement dédié aux acquisitions.Cette hausse, à tout le moins sensible, du budget de la Défense nationale succède à une importante période de compressions des dépenses militaires déclenchée par la fin de la guerre froide ainsi que par la mise en œuvre, par le gouvernement fédéral, d\u2019un vaste effort visant à rétablir la santé des finances publiques par la réduction de la dette et du déficit.La trajectoire illustrée dans la figure 1 suit de près, avec quelques années de retard, celle que l\u2019on peut observer aux États-Unis pour la même période.La Quadrennial Defense Review (QDR), publiée en 1997, annonçait en effet que les États-Unis renouaient avec la croissance dans la défense après plusieurs années de compressions budgétaires majeures, particulièrement dans la catégorie des acquisi-tions2.La QDR engageait les forces américaines dans la voie d\u2019une modernisation de leurs équipements incorporant les technologies de pointe associées à la Révolution dans les 1\tCanada, La stratégie de défense « Le Canada d\u2019abord », 2008, p.4.2\tEntre 1989 et 1997, les compressions réalisées dans la catégorie des achats aux États-Unis étaient de l\u2019ordre de 50 %, ce qui est considérable. 137 L\u2019ACTION NATIONALE novembre-décembre 2009 DOSSIER Figure 1 Évolution du budget militaire canadien, 1995-2005, en milliards de dollars (can).Source: rapports sur les plans et les priorités, 1995 à 2009 affaires militaires (RAM)3, ce qui annonçait le retour des investissements à court et à moyen terme.Au Canada, c'est un document paru en 1997, intitulé Façonner l\u2019avenir de la défense canadienne : une stratégie pour l\u2019an 2020, qui a signalé le changement dans le cycle baissier des budgets militaire entamé au début des années 1990.Préparé par le chef d'état-major de la Défense, le texte reprenait plusieurs des orientations préconisées par l'administration américaine de l'époque et laissait nettement transpirer la volonté d'une reprise des dépenses canadiennes dans la défense4.Même si Stratégie 2020 était peu loquace sur le 3\tBrièvement, la RAM consiste à exploiter les avancées dans les technologies de l\u2019information et des communications pour conférer un avantage tactique et stratégique aux forces armées.Elle signifie, entre autres, un changement des doctrines et des stratégies avec une utilisation de l\u2019espace, un recours accrus aux satellites, plus de mobilité et de flexibilité des troupes au sol, une plus grande précision des frappes, etc.Voir Aude-Emmanuelle Fleurant et Yannick Quéau, Révolution dans les affaires militaires, dans Alex Macleod, Evelyne Dufault, F.Guillaume Dufour David Morin (dir)., avec la collaboration de Yannick Quéau, Dictionnaire des relations internationales, Montréal, Athéna Éditions, 2008, p.398-401.4\tLe document recommandait de « Porter les investissements du programme d\u2019immobilisations à au moins 23 pour cent du Programme des services de la Défense afin d\u2019entretenir une structure moderne des forces.» voir Chef d\u2019état-major de la Défense, Façonner l\u2019avenir de la défense canadienne : une stratégie pour l\u2019an 2020, 1999.Disponible en ligne au http://www.cds.forces.gc.ca/str/index-fra.asp DOSSIER 138 L\u2019ACTION NATIONALE novembre-décembre 2009 type d\u2019équipements souhaités, le discours sur la « transformation des forces » - un concept étroitement associé à celui de RAM - indiquait que les autorités militaires optaient pour une évolution allant dans le sens des choix faits par leur vis-à-vis à Washington.Mentionnons que ces décisions prises à la toute fin de la décennie 1990 ne sont pas véritablement surprenantes.En fait, elles s\u2019insèrent dans le prolongement d\u2019orientations définies plus tôt dans la période post-guerre froide.Dès la première moitié des années 1990, le Canada a opté pour le maintien d\u2019une force militaire souple, polyvalente et capable de travailler de concert avec ses principaux alliés pour être en mesure de contribuer efficacement aux opérations multinationales.On anticipait, à l\u2019époque, que ce type de missions allait devenir le mode privilégié d\u2019interventions armées à l\u2019avenir.Dans ce cadre, le processus de modernisation enclenché par les États-Unis, le principal allié du Canada, pouvait éventuellement remettre en cause la capacité des Forces canadiennes (FC) à participer pleinement et efficacement à des actions menées par l\u2019armée américaine.La figure 1 montre ainsi que la période allant de 1998 à 2005 a été caractérisée par une croissance modeste des budgets alloués au ministère de la Défense nationale d\u2019approxima-tivement 11,3 %.Lorsqu\u2019on la met en perspective avec les augmentations observables à partir de 2005, cette injection de quelque 1,4 milliard de dollars entre 1998 et 2004, paraît assez mesurée.La hausse appréciable des budgets de défense à partir de 2005 peut être expliquée par deux grands facteurs.D\u2019abord, par la publication de nouvelles politiques de défense qui mettaient de l\u2019avant la volonté de faire jouer au Canada un rôle plus actif sur la scène internationale.Ces poli- 139 L'ACTION NATIONALE novembre-décembre 2009 DOSSIER tiques comprenaient des prévisions d\u2019achats de plateformes majeures pour l\u2019ensemble des services (air, terre et mer) en appui à cette posture plus affirmées du Canada sur la scène internationale.Ensuite, par l\u2019engagement du pays dans la guerre globale au terrorisme menée par les États-Unis et notamment dans les opérations en Afghanistan, Les années 2000 : nouvelles politiques, nouveaux financements et nouveaux achats La première politique de défense officielle à être présentée par le gouvernement fédéral depuis le Livre blanc de 19945 a été l\u2019Énoncé de politique internationale - Défense confectionné par le gouvernement libéral minoritaire de Paul Martin en 2005.La formalisation de l\u2019approche privilégiée par le Canada en matière de défense et de sécurité était rendue nécessaire à la fois par le caractère totalement inadapté du dernier livre blanc ainsi que par l\u2019engagement soutenu et continu des FC dans la guerre en Afghanistan et, plus généralement, envers la guerre globale au terrorisme.En 2005, le Canada et le MDN prenaient donc acte des bouleversements ayant affectés la scène internationale depuis 2001 et exposaient les moyens dont le pays entendait se doter pour faire face aux défis incarnés par les États défaillants et le terrorisme international.De manière succincte, l\u2019Énoncé de 2005 prévoyait l\u2019expansion des forces militaires du pays par une augmentation des effectifs de l\u2019ordre de 8 000 personnes, dont 5 000 étaient destinés à la force régulière et 3 000 à la réserve6.Il engageait également le Canada dans un processus de modernisation de ses équipements visant à renouveler certaines flottes 5\tLe document du CEMD, Stratégie 2020, n\u2019a jamais eu le sceau d\u2019une politique d\u2019État, même s\u2019il a signalé l\u2019amorce des changements qui prendront corps sur la scène militaire canadienne dans la décennie 2000.6\tCanada.Énoncé de politique de politique internationale du Canada.Fierté et influence : notre rôle dans le monde.Défense, Ottawa, 2005. DOSSIER 140 L\u2019ACTION NATIONALE novembre-décembre 2009 à moyen et plus long terme ainsi qu\u2019à acquérir de nouvelles capacités.Dans cette optique, plusieurs programmes étaient annoncés dans le document publié en 2005 : des hélicoptères de transport moyens ou lourds, le remplacement des avions de recherche et sauvetage à voilure fixe, ainsi que la conception d\u2019une nouvelle classe de navires de surface.Dans cette optique, les investissements significatifs requis pour se procurer ces plateformes et ces systèmes étaient jugés nécessaires pour que les FC puissent continuer d\u2019accomplir les missions multinationales complexes et fluides, telle que celle prise en charge en Afghanistan, qui allaient, selon les rédacteurs de la politique, caractériser le type d\u2019opérations menées à l\u2019avenir.Un an seulement après la publication de l\u2019Énoncé, des élections fédérales ont porté les conservateurs au pouvoir avec un second gouvernement minoritaire en trois ans.L\u2019équipe pilotée par Stephen Harper avait fait du dossier de la défense un de ses chevaux de bataille, en promettant une réévaluation complète de la politique encadrant l\u2019effort militaire et sécuritaire du Canada.Cette révision a essentiellement pris appui sur la planification d\u2019investissements substantiels dans les acquisitions de défense7.En effet, une fois à la barre du Canada, les promesses de la campagne se sont incarnées par l\u2019initiative baptisée Le Canada d\u2019abord et par l\u2019annonce de la mise en œuvre d\u2019importants programmes d\u2019équipements dont la facture totale s\u2019élevait au-delà de 17 milliards de dollars.7 Joël-Denis Bellavance, « Harper: des milliards à la défense », La Presse, Montréal, le 14 décembre 2005 p.A9. 141 L'ACTION NATIONALE novembre-décembre 2009 DOSSIER Tableau 1 Le Canada d\u2019abord : les annonces de 2007 Projet\tCoûts Avions de transport stratégique (1,8 G$) et tactique (3,2 G$)\t5 G$ +3,3 G$ pour le soutien sur 20 ans Hélicoptères de transport moyen à lourd\t2 G$ +2,7 G$ pour le soutien sur 20 ans Navire de soutien interarmes\t2,1 G$ +800 millions$ pour le soutien sur 20 ans Camions logistiques moyens\t1,1 G$ +100 millions$ pour le soutien sur 20 ans De manière assez générale, « Le Canada d\u2019abord », comme son nom l\u2019indique, proposait de centrer l\u2019effort de défense du Canada sur la protection de la souveraineté et de la sécurité nationale.Les priorités étaient le renforcement des efforts et de la présence dans l\u2019Arctique, l\u2019aptitude à mener des opérations en sol national, par exemple dans le cadre des Jeux olympiques d\u2019hiver de Vancouver en 2010 ou en cas de catastrophes, et la capacité de remplir la mission en Afghanistan8.Il est intéressant de noter, à cet égard, que malgré la priorité accordée à la dimension nationale de la sécurité et de la défense, la majeure partie des projets annoncés à l\u2019été 2007, dont plusieurs avaient déjà été programmés par le gouvernement précédent, était destinée à soutenir l\u2019opération militaire en Asie centrale.D\u2019un point de vue budgétaire, l\u2019idée qui était au cœur de l\u2019élaboration de la nouvelle politique était la mise sur pied d\u2019un plan de financement à long terme, soit sur vingt ans.Ce dernier devait permettre à la Défense nationale de mieux gérer les grands programmes d\u2019acquisition, souvent longs, complexes, semés d\u2019embûches et politiquement sensibles, 8 Canada, ministère de la Défense nationale, Rapport sur les plans et les priorités 2007-2008, Ottawa, 2008. DOSSIER 142 L\u2019ACTION NATIONALE novembre-décembre 2009 et faciliter la planification des opérations en cours et futures.Il faudra toutefois attendre la publication de la Stratégie de Défense, en 2008, pour avoir une idée plus précise de ce que le gouvernement avait en tête sur ce plan.De surcroît, « Le Canada d\u2019abord » prévoyait augmenter les effectifs des FC de manière beaucoup plus considérable que ce qui avait été annoncé en 2005.Il entendait en effet recruter 13 000 nouveaux membres pour la force régulière et 10 000 pour la réserve9.Rappelons que 2006 est l\u2019année où les Forces canadiennes se redéployaient dans la province de Kandahar et prenait en charge le commandement de la mission multinationale pour la région sud de l\u2019Afghanistan.Cette responsabilité requérait en effet une injection importante de ressources comme nous le verrons plus en détail dans la seconde partie de cet article.L\u2019ensemble de ces décisions a eu un impact palpable sur l\u2019évolution du budget de la défense de manière générale (voir figure 1), et bien entendu, sur l\u2019évolution des sommes dévolues spécifiquement à la catégorie des acquisitions.Celles-ci ont très clairement contribué à accentuer la hausse des dépenses amorcées en 2005-2006, comme l\u2019illustre la figure 2.En 2008, un an après les annonces d\u2019achats médiatisées de l\u2019été précédent, l\u2019équipe dirigée par Harper publiait une version éditée pour le public d\u2019un document intitulé La stratégie de défense « Le Canada d\u2019abord » (SDCA) qui, en principe, devait insuffler une logique à ces investissements.La stratégie, qui ne compte au total qu\u2019une vingtaine de pages, regroupait et formalisait les divers éléments divulgués 9 Nathaëlle Morissette, , « 23 000 nouveaux soldats recherché », La Presse, Montréal, le 11 mai 2006, p.A19 143 L\u2019ACTION NATIONALE novembre-décembre 2009 DOSSIER Figure 2 Évolution du budget alloué aux acquisitions de défense, 2001-2011, en milliards de dollars (can.) Source: rapports sur les plans et les priorités, 1995 à 2009 au cours de l'année10.Elle réaffirmait la priorité accordée à la sécurité nationale et à la présence dans l'Arctique et elle maintenait l'établissement d'un cadre de financement stable à long terme reposant sur la recherche d'un équilibre entre quatre piliers : a) la disponibilité opérationnelle, ce qui signifie essentiellement que les forces doivent disposer des ressources nécessaires, tant humaines que matérielles, pour accomplir les missions qui leur sont confiées ; b) la mise à niveau des infrastructures ; c) la modernisation des équipements et d) l'augmentation des effectifs.Il n'y avait donc pas grand-chose de nouveau dans le document de 22 pages ayant pour mission d'orienter les efforts et les investissements de la Défense canadienne pour les vingt prochaines années.En fait, même si l'enjeu du financement et de l'acquisition parait être l'élément central autour duquel s'étaient articulées les annonces faites par le gouvernement depuis 2006, le plan d'investissement à long terme n'est pas véritablement détaillé dans la SDCA.On se contente 10 Canada, La stratégie de défense « Le Canada d\u2019abord », Ottawa, 2008, p.7. DOSSIER 144 L\u2019ACTION NATIONALE novembre-décembre 2009 en fait de préciser que l\u2019on fera passer le taux de croissance annuelle des fonds alloués au MDN à 2 %, ce qui devrait pratiquement doubler le budget de l\u2019organisation dans un horizon de vingt ans pour le mener à 30 milliards de dollars en 2028.On estime ainsi que si ces projections se concrétisent, c\u2019est 490 milliards de dollars qui seraient dépensés par la Défense pendant cette période11.Annonces d\u2019acquisitions majeures dans La stratégie de défense « Le Canada d\u2019abord » 15 navires en remplacement des frégates 10 à 12 aéronefs de patrouille maritime ; 17 aéronefs de recherche et sauvetage à voilure fixe ; 65 avions de chasse de nouvelle génération ; un parc de véhicules et de systèmes de combat terrestre ; des navires de patrouille extracôtiers Source : Canada, La stratégie de défense « Le Canada d\u2019abord », 2008.La dernière fois qu\u2019un gouvernement canadien a mis en œuvre un aussi vaste et ambitieux projet d\u2019immobilisations pour la défense dans les années 1980, la fin de la guerre froide, un événement géopolitique inattendu et hors de son contrôle, est venu mettre un terme abrupt à ces projets.Dans l\u2019univers de la défense, les programmes d\u2019acquisition et les budgets reposent en effet sur des justifications politiques et notamment sur une analyse de la situation internationale, sur l\u2019identification de la menace et sur les conflits en cours.Le Canada est actuellement engagé, aux côtés des alliés de l\u2019Organisation du traité de l\u2019Atlantique Nord (OTAN), dans une guerre longue dont l\u2019impopularité croissante pourrait mener le gouvernement à rectifier le tir.11 Ibid., p.4. M5 L'ACTION NATIONALE novembre-décembre 2009 DOSSIER Les opérations en Afghanistan : coûts et controverses Les opérations menées en Afghanistan depuis 2001 exercent une importante pression sur les ressources du ministère de la Défense.La facture totale associée aux diverses missions entreprises en Afghanistan et dans le cadre plus large de la guerre globale au terrorisme depuis 2001 s\u2019élève autour de 8,8 milliards de dollars selon les données rendues disponibles par le gouvernement12.Les chiffres présentés en annexe illustrent aussi le fait que cette facture a significativement augmenté depuis le déploiement des FC dans la région de Kandahar en 2006 avec les opérations Archer et Athéna qui doivent se poursuivre jusqu\u2019en 2011.La complexité de l\u2019architecture des diverses opérations menées dans le cadre de la Guerre globale au terrorisme ainsi que du chevauchement de certaines missions13, rend très difficile une évaluation précise des coûts associés aux opérations canadiennes dans cette zone.De plus, l\u2019opacité de la gestion financière privilégiée par l\u2019actuel gouvernement n\u2019aide en rien à se faire une idée des sommes réelles consacrées par la collectivité canadienne à la guerre en Afghanistan, une situation déplorée par plusieurs personnes, y compris le Directeur parlementaire du budget14.Si, entre 2002 et 2008, il était en effet possible d\u2019obtenir un ordre de grandeur de l\u2019effort financier annuel consenti par l\u2019entremise du Rapport sur les plans et les priorités du MDN, ce n\u2019est plus le cas depuis 2009, car le tableau de compilation des coûts des opérations internationales est ostensiblement absent du document budgétaire paru en mars 2009.12\tVoir annexe 1.13\tCanada, bibliothèque du Parlement, « Afghanistan : la mission militaire canadienne », Infosérie, 6 novembre 2007.14\tDavid Perry, « Canada\u2019s Seven Billion Dollar War », International Journal, vol.63, no 3, été 2008, p.703-725. DOSSIER 146 L\u2019ACTION NATIONALE novembre-décembre 2009 Cependant, lors de la campagne électorale de l\u2019automne 2008, le Directeur parlementaire du budget dévoilait une étude intitulée Impact financier de la mission canadienne en Afghanistan15 estimant entre 13,9 et 18,1 milliards de dollars jusqu\u2019en 2011 les coûts totaux16 de la mission en Afghanistan.La publication du document, en donnant une importante visibilité au fardeau financier incarné par les opérations en cours et futures, mettait à l\u2019avant-scène de la campagne un enjeu sensible dans le paysage politique canadien, d\u2019autant plus que ses auteurs prenaient soin de préciser qu\u2019ils n\u2019avaient pas réussi à obtenir de l\u2019ensemble des acteurs concernés, toutes les estimations annuelles des sommes déboursées pour les opérations en Afghanistan.Ceci laissait entendre que la facture finale pourrait se révéler encore plus importante qu\u2019anticipée.Parmi ces coûts difficiles à intégrer se trouvent ceux associés à l\u2019acquisition d\u2019équipements jugés indispensables pour mener les opérations sur le terrain17, comme les véhicules protégés contre les mines et les explosifs de circonstances, mieux connus au Canada sous le nom de Nyala et les canons d\u2019artillerie de 155 mm, qui ont fait l\u2019objet d\u2019une annonce de 234 millions de dollars en 200518.La mise sur les rails en 15\tCanada, Directeur parlementaire du budget, Impact financier de la mission canadienne en Afghanistan, 9 octobre 2008.16\tLe Directeur parlementaire du budget, tout comme le ministère de la Défense nationale, opère une importante distinction entre le coût différentiel d\u2019une mission et son coût total.Le coût différentiel désigne les sommes spécifiquement dépensées pour les opérations, comme les primes de dangerosité aux militaires, par exemple.Le coût total comprend des montants, comme le salaire de base d\u2019un soldat, qui auraient été dépensés par le MDN même s\u2019il n\u2019y avait pas eu d\u2019opération.17\tSelon la méthode de comptabilité privilégiée par le MDN, les coûts des équipements obtenus sont incluent dans les coûts marginaux d\u2019opérations seulement s\u2019ils ne sont pas retournés au Canada à la fin du conflit, une distinction difficile à effectuer dans le contexte de l\u2019actuelle mission.Voir David Perry, op.cit., p.703-725.18\tCanada, ministère de la Défense nationale, Army Equipment for Operation Archer - Backgrounder, novembre 2005. 147 L'ACTION NATIONALE novembre-décembre 2009 DOSSIER août 2009 du programme de renouvellement de la « famille de véhicules de combat terrestre » des FC a également été justifiée par leur utilité pour les opérations en cours, même si la date de mise en service initiale prévue pour ces plateformes est située en 2012 et 2013, c\u2019est-à-dire une fois que la mission canadienne en Afghanistan est, en principe, terminée.Les coûts post-engagement semblent également absents des calculs présentés par les instances publiques.Or, la cadence opérationnelle et l\u2019usure rapide de plusieurs plateformes de l\u2019arsenal des Forces canadiennes, en particulier celui de la force terrestre, exigeront un important effort de recapitalisation pour remettre ces systèmes en bon état de fonctionnement.Il est intéressant de noter à cet égard que l\u2019un des programmes prévus dans le cadre du programme de véhicule de combat terrestre annoncé à l\u2019été 2009, dont la facture est estimée à un peu plus de 5 milliards de dollars, consiste en une importante mise à niveau des Light Armoured Vehicles 3 (LAV 3), le véhicule blindé léger sur roues utilisé par les FC.Comme tendent à l\u2019indiquer les données, l\u2019effort financier fourni par le Canada jusqu\u2019à présent pour cette guerre a été substantiel et n\u2019est pas terminé.De plus, le contexte de crise économique exerce de fortes pressions concurrentes sur le budget de l\u2019État.La guerre gagnant en impopularité au pays19, il s\u2019agit d\u2019un dossier sur lequel le gouvernement minoritaire est susceptible de trébucher au cours des prochains mois.19 Alec Castonguay, « Afghanistan.La mission canadienne impopulaire comme jamais », Le Devoir, Montréal, le 17 juillet 2009, p.A1. DOSSIER 148 L\u2019ACTION NATIONALE novembre-décembre 2009 Et l\u2019avenir?Dans le contexte actuel, il demeure très risqué de faire des pronostics sur l\u2019évolution future des dépenses militaires canadiennes, et ce, pour deux raisons 1) l\u2019incertitude entourant l\u2019évolution des opérations en Afghanistan et 2) l\u2019impact de la crise économique sur la situation des finances publiques canadiennes.Depuis plusieurs mois, la situation en Afghanistan semble se détériorer rapidement pour les alliés et ce, malgré l\u2019injection de ressources supplémentaires significatives dans ce conflit par plusieurs contributeurs, notamment par les États-Unis et la France.De plus, les joueurs majeurs (États-Unis et puissances européennes) ne s\u2019entendent pas actuellement sur la meilleure façon de gérer la situation, certains d\u2019entre eux se montrant de plus en plus réticents à investir dans cette guerre dont l\u2019issue demeure très incertaine.Au Canada, l\u2019attitude adoptée par le gouvernement face aux questions sur l\u2019avenir de la mission est que le pays tiendra son engagement jusqu\u2019en 2011, date à laquelle le retrait des troupes est prévu.Il est clair que le gouvernement minoritaire de Stephen Harper préférerait ne pas avoir à composer avec ce dossier délicat après 2011.Ceci étant dit, le ministre de la Défense a laissé entendre, à quelques reprises, qu\u2019il était possible d\u2019envisager un maintien de la présence canadienne au-delà de la date butoir, sans doute en réponse aux pressions exercées par les alliés.Le ministre Peter Mackay a cependant pris soin de préciser que si c\u2019était le cas, il s\u2019agirait d\u2019une mission de moindre envergure qui prendrait davantage la forme d\u2019une assistance à la reconstruction et à la stabilisation20.20 CBC News, Troops may stay in Afghanistan after 2011: MacKay 8 octobre 2009, en ligne: http://www.cbc.ca/canada/story/2009/10/08/mackay-troops-afghanistan008.html 149 L'ACTION NATIONALE novembre-décembre 2009 DOSSIER Alors que les ressources disponibles diminuent et que la guerre semble gagner en impopularité, la question du maintien de la présence en Afghanistan sera sans doute difficile à faire accepter à la population.Tout dépendra de la visibilité qui sera donnée au dossier dans les mois précédant l\u2019échéance de 2011.Le défi, dans le contexte afghan, consiste à déterminer ce qui relève du combat et ce qui est plutôt de la stabilisation et de la reconstruction.En effet, comme l\u2019ont appris les alliés à leurs dépens, le conflit actuellement en cours dans cette région se prête mal à ce type de distinction.D\u2019ailleurs, l\u2019administration américaine utilise de plus en plus le concept de « guerre hybride » pour désigner le caractère fluide et multidimensionnel des situations auxquelles ses forces militaires occidentales sont confrontées dans ce pays.Mentionnons de plus qu\u2019un débat houleux se déroule actuellement chez nos voisins du sud quant à la meilleure approche à implanter pour régler, ou au moins mitiger, le problème de l\u2019Afghanistan.À peine un an après l\u2019élection de Barak Obama, le président et son équipe en sont en effet à leur second exercice majeur de révision de la stratégie pour ce pays, ce qui témoigne de l\u2019étendue et de la profondeur des difficultés rencontrées par les alliés dans cette guerre21.La récession majeure qui affecte l\u2019économie mondiale et qui a incité les gouvernements à mettre en œuvre d\u2019importants et coûteux plans de relance complique ce dossier.Les trous creusés dans les finances publiques par les multiples dépenses annoncées au plan national en vue de limiter les impacts de ce qui, pour plusieurs observateurs, est la crise 21 The Economist, \"Obama\u2019s Faltering War\u201d, The Economist, semaine du 17 au 23 octobre 2009, p.31-32 ; Michael Bruno, « Smoky Battlefield: Washington Swirls in Afghan Debate », Aviation Week & Space Technology, 12 octobre 2009, p.35. DOSSIER 15° L\u2019ACTION NATIONALE novembre-décembre 2009 économique la plus importante depuis celle des années 1930, rendent difficile, pour les élus, la justification de sommes supplémentaires pour un conflit qui semble être de plus en plus impopulaire dans les opinions publiques occidentales.Un prolongement de la présence canadienne en Afghanistan, peu importe le type de mission pris en charge, signifie nécessairement le maintien d\u2019un effort financier de la part du MDN.Or, le contexte de crise économique exerce de fortes pressions concurrentes sur le budget de l\u2019État et la Défense souhaite aller de l\u2019avant avec ses grands projets d\u2019acquisition alors même que plusieurs des achats mis en branle depuis 2005 rencontrent des difficultés.Par exemple, le programme de bateau de soutien interarmées a été mis sur la glace après que les fournisseurs potentiels aient retiré leurs offres car l\u2019enveloppe financière dégagée pour ce projet était jugée insuffisante.Il est donc tout à fait envisageable que les ambitions budgétaires de défense de l\u2019actuel gouvernement canadien soient restreintes par les multiples embûches, politiques et économiques, susceptibles de surgir au cours des prochaines années.Pour parvenir à maintenir le plan de financement à long terme présenté dans La stratégie de défense « Le Canada d\u2019abord », les décideurs devront trouver un moyen d\u2019arrimer harmonieusement la volonté interventionniste affichée dans la politique de défense avec les sensibilités de la population canadienne.? i5i L'ACTION NATIONALE novembre-décembre 2009 DOSSIER ANNEXE DOSSIER 152 L\u2019ACTION NATIONALE novembre-décembre 2009 Nom de l'opération et description Opération Apollo : L'opération Apollo constitue la participation militaire du Canada à la campagne antiterroriste internationale (première intervention en Afghanistan).Cette opération s'est terminée en 2003/2004 pour être remplacée par la mission Altair.Opération Accius (Mission d'assistance des Nations unies en Afghanistan (MANUA)) : La MANUA est une mission civile établie en mars 2002 pour diriger toutes les activités de l'ONU en Afghanistan.Opération Athéna (Force internationale d'assistance à la sécurité - OTAN) : La contribution du Canada à la Force internationale d'assistance à la sécurité (FIAS) dirigée par l'OTAN (FIAS).Opération / mission Altair : La contribution maritime du Canada à la campagne que mènent les États-Unis contre le terrorisme et qui porte le nom d'opération Enduring Freedom Opération Archer : La contribution du Canada à l'opération ENDURING FREEDOM dirigée par les États-Unis en Afghanistan est désignée sous le nom d'opération Archer.L'opération Archer a été créée dans le but de bien délimiter le commandement et le contrôle ainsi que le concept de fonctionnement des membres des FC qui sont affectés au commandement des forces multinationales - Afghanistan (CFM-A) et qui participent à l'instruction de l'Armée nationale afghane (ANA).Opération Argus : Depuis septembre 2005, les Forces canadiennes fournissent, dans le cadre d'une entente bilatérale, une équipe de militaires experts en planification stratégique chargée d'aider le gouvernement de la République islamique d'Afghanistan à élaborer des stratégies clés ainsi que les mécanismes permettant de les mettre en œuvre.Opération Foundation : L'opération Foundation consiste en l'affectation d'une équipe de liaison de quatre membres au quartier général du commandement central des États-Unis (CENTCOM), à Tampa, en Floride, d'où la campagne contre le terrorisme est dirigée. 153 L'ACTION NATIONALE novembre-décembre 2009 DOSSIER \t2001- 2002\t2002- 2003\t2003- 2004\t2004- 2005\t2005- 2006\t2006- 2007\t2007- 2008 Total\t510,8\t709,i\t495\t\t9,4 ( ?)\t\t Différentiel\t216,0\t233,5\t1\u20141\t\t\t\t Total\t\t0,2\t0,2\t«\t\\\t\t Différentiel\t\t0,1\t0.1\t0,1\t\t\t Total\t\t\t651\tG\\ VI 1\t316,4\ti304,3\t2568,2 Différentiel\t\t\t430\t390\t87,5\t522\t1077 Total\t\t\t20,7\t45^\t23,5\t22,3\tIV ro M Différentiel\t\t\t7,5\t20,6\t10,5\ti0\t6,5 Total\t\t\t\t\t749,2\t699,7\t4,4 Différentiel\t\t\t\t\t314,2\t280\t1 Total\t\t\t\t\t\\\t3,i\t3,5 Différentiel\t\t\t\t\t\ti\t1,5 Total\t\t\t0,5\t0,8\t0,8\t0,8\t1,6 Différentiel\t\t\t0,3\t0,4\t0,5\t0,7\t0,7 DOSSIER 154 L\u2019ACTION NATIONALE novembre-décembre 2009 TOTAUX ANNUELS (EN MILLIONS DE DOLLARS CANADIENS COURANTS) TOTAL DES COÛTS TOTAUX ESTIMÉS 2001-2008 (EN MILLIONS DE DOLLARS CANADIENS COURANTS) : TOTAL DES COÛTS DIFFÉRENTIELS ESTIMÉS 2001-2008 EN MILLIONS DE DOLLARS CANADIENS COURANTS) Le coût complet du MDN équivaut à ce que l\u2019opération coûte au MDN.Sont compris la rémunération des civils et des militaires, le temps supplémentaire et les indemnités ; le coût complet des produits pétroliers et lubrifiants, des pièces de rechange, des services contractuels de réparation et de révision ; et les frais d\u2019amortissement et d\u2019attrition de tout l\u2019équipement.Le coût différentiel du MDN équivaut aux frais du MDN au-delà de la somme qui aurait été consacrée au personnel et à l\u2019équipement s\u2019ils n\u2019avaient pas été affectés à la tâche.On l\u2019obtient en soustrayant du coût complet MDN la rémunération, l\u2019amortissement et l\u2019attrition de l\u2019équipement, ainsi que les autres montants qui auraient autrement été affectés à des exercices ou absorbés dans le cadre des activités normales.Source : RPP 2002-2003 à 2008-2009 Total\t510,8\t709,3\t1167,4\t717,8\t1099,3\t2030,2\t2591,4 Différentiel\t216\t233,6\t600,9\t411,1\t422,1\t00 1\u20141 -W
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