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Titre :
L'action nationale
Éditeur :
  • Montréal :Ligue d'action nationale,1933-
Contenu spécifique :
Mai - Juin
Genre spécifique :
  • Revues
Fréquence :
chaque mois
Notice détaillée :
Titre porté avant ou après :
    Prédécesseurs :
  • Action canadienne-française, ,
  • Tradition et progrès,
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L'action nationale, 2010-05, Collections de BAnQ.

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[" L\u2019Action NATIONAL^ volume C noméros 5-6 MAI-JUIN 2010 envoi de publication PAP N° 09113 N° de la convention 0040012293 L'ACTION NATIONALE volume C noméros 5-6 - Mai-Juin 2010 Mai-Juin 2010 vol.C nos 5-6 L\u2019Action NATIONALE Oie LT S1 5 ?4 .Pierre Vadeboncoeur, un homme libre Paul-Émile Borduas Végétation minérale, 1955 Huile sur toile, 45,9 x 38 cm Collection Lavalin du Musée d\u2019art contemporain de Montréal © Succession Paul-Émile Borduas/SODRAC (2010) Photo : Richard-Max Tremblay Exposition Borduas Les frontières de nos rêves ne sont plus les mêmes Musée d\u2019art contemporain de Montréal Du 24 avril au 3 octobre 2010 V A l\u2019occasion du 50e anniversaire du décès de Borduas, le Musée d\u2019art contemporain souhaite rendre compte de l\u2019héritage esthétique de l\u2019artiste.Puisant dans l\u2019exceptionnelle collection Borduas du Musée (123 œuvres : 72 peintures, 50 œuvres sur papier et une sculpture), la conservatrice Josée Bélisle a également invité quatre artistes contemporains qui reconnaissent le rôle déterminant qu\u2019a joué Borduas dans l\u2019évolution de leur pratique.François Lacasse, Guy Pellerin, Roland Poulin et Irene F.Whittome ont ainsi été appelés à choisir parmi les œuvres de Borduas et d'eux-mêmes figurant dans la Collection du Musée et à nous proposer des œuvres récentes.La première partie de l\u2019exposition suit un parcours dynamique et essentiellement chronologique : ses travaux d\u2019étudiant et ses débuts au cours des années 1920; les œuvres figuratives des années 1930; les transformations radicales de sa peinture au début des années 1940; les gouaches de 1942 et l\u2019épopée auto-matiste; la période new-yorkaise de 1953 à 1955 et l\u2019époque parisienne de 1955 à 1960.François Lacasse a ainsi choisi, entre autres, La grande gouache de 1942, Guy Pellerin, la série des 21 encres sur cartons de cigarettes, vers 1959-1960, Roland Poulin le Sans titre (n° 34) (Pierre angulaire), 1957, et Irene F.Whittome le Sans titre (n° 67), vers 1959.La seconde partie présente une vingtaine d\u2019œuvres des artistes invités, dont la moitié est tirée de la Collection permanente du Musée et l\u2019autre constituée d\u2019œuvres inédites.La rencontre de leurs œuvres avec celle du maître nous fait revisiter l\u2019héritage esthétique borduasien.Borduas Originaire de Saint-Hilaire, sur la rive-sud de Montréal, Paul-Émile Borduas est une figure-clé de l\u2019histoire de l\u2019art québécois et canadien.Peintre mais aussi pédagogue, théoricien, essayiste et critique, il a marqué plusieurs générations d\u2019artistes.On lui doit la création du mouvement automatiste et l\u2019instigation du manifeste Refus global (1948) qui dénonçait ce qu\u2019on a appelé, à l\u2019époque, la « grande noirceur ».À la suite de sa publication, Borduas s\u2019exile successivement à New York et à Paris où il meurt en février 1960.Borduas le visionnaire et son manifeste préfigurent bien avant son temps la Révolution tranquille en marche.Le titre de l\u2019exposition est d\u2019ailleurs un extrait de Refus global.Location d'outils Une entreprise québécoise en affaires depuis 1907 'SssS- Heureuse de participer à la construction de la référence québécoise 38 succursales pour mieux vous servir simplex.ca \u2022\tMontréal : 1.800.361.1486 \u2022\tQuébec : 1.800.284.7571 \u2022\tOttawa : 1.888.408.8807 L\u2019Action NATIONALE 82, rue Sherbrooke Ouest Montréal (Québec) H2X 1X3 Téléphone : 514-845-8533 Numéro sans frais : 1-866-845-8533 Télécopieur : 514-845-8529 revue@action-nationale.qc.ca www.action-nationale.qc.ca Directeur : Robert Laplante Directeur adjoint : Sylvain Deschênes Comité de rédaction : Dave Anctil, chercheur postdoctoral, Chaire Mondialisation, Citoyenneté et Démocratie (UQAM) ; Mathieu Bock-Côté, doctorant en sociologie (UQAM) ; Sylvain Deschênes ; Lucia Ferretti, professeure (UQTR) ; Richard Gervais, philosophe ; Lise Lebrun, animatrice communautaire ; Sylvie Ménard, Centre d'histoire des régulations sociales (UQAM) ; Denis Monière, professeur (Université de Montréal) ; Michel Rioux ; Pierre Serré, chercheur.Comité de lecture : Claude Bariteau, anthropologue (Université Laval) ; Jean-Jacques Chagnon ; Lucia Ferretti ; Alain Laramée, professeur, (TÉLUQ) ; Chrystiane Pelchat, enseignante ; Marc Urbain Proulx, économiste, UQAC ; Pierre-Paul Proulx, économiste, Université de Montréal ; Paul-Émile Roy, écrivain.Membres du jury du prix André-Laurendeau : Jean-Louis Bourque (politologue) ; Julien Goyette (UQAR), Paul Sabourin (Université de Montréal) ; Membres du jury du prix Richard-Arès : Robert Comeau (Chaire Hector-Fabre UQAM) ; Simon Langlois (Université Laval) ; Michel Seymour (Université de Montréal).Comptes rendus : Paul-Émile Roy ; Mathieu Bock Côté. curieux un jour.CURIEUX TOUS LES JOURS.\u2014?\u2014 abonnez-vous Yage B \"V \" On n\u2019est jamais trop curieux ARTICLES Éditorial Se tenir droit dans la rupture -Robert Laplante\t4 Articles Dérives du libéralisme économique, fondement de la libre entreprise et nécessité étatique -André Véronneau\t13 Triple offensive multiculturaliste : calendrier scolaire, manifeste trudeauiste et Lucien Bouchard -Charles-Philippe Courtois\t19 L\u2019inacceptable défaitisme des élites québécoises -Pierre Graveline\t44 De quoi payons-nous le prix, de la défaite ou d\u2019y avoir survécu ?-Serge Cantin\t58 Dossier Pierre vadeboncoeur, un homme libre Primeur Lire les essais Livres reçus Lire 200 205 229 4 ÉDITORIAL Robert Laplante SE TENIR DROIT DANS LA RUPTURE C\u2019était pour ainsi dire inscrit dans les résultats référendaires de 1995.Un régime qui ne se maintient que par l\u2019usurpation de notre droit à l\u2019autodétermination, qui ne recule devant aucune manœuvre illégitime, qui multiplie les tactiques illégales et mobilise ce qu\u2019il y a de plus veule chez ses intendants locaux ne peut déboucher sur autre chose.Le durcissement, ce n\u2019était que la phase initiale : loi sur la clarté, asphyxie financière et haussement de ton politique, il n\u2019y avait rien là que du prévisible, de la réponse normale d\u2019un État qui s\u2019est senti menacé.La phase deux, pour rappel, n\u2019aura servi qu\u2019à compléter le dispositif en déployant un immense arsenal de propagande et en s\u2019assurant qu\u2019il imprègne et mobilise tout l\u2019appareil de l\u2019État.Cela aura requis le recours au banditisme et à toutes les manœuvres dont nous aurons eu un aperçu avec le scandale des commandites.Le processus aura été facilité par un Lucien Bouchard inapte et timoré qui aura gaspillé une conjoncture favorable et pratiqué la servilité tétanisée.La phase trois se déroule sous nos yeux et personne ne l\u2019incarne mieux que notre premier sous-ministre, un parangon de la politique mercenaire et de la capitulation intéressée.Il fallait en effet, pour que le Canada complète sa riposte, que se déploie dans la province de Québec, tout le paradigme de la politique d\u2019enfermement, paradigme reposant pour l\u2019es- 5 L\u2019ACTION NATIONALE - mai-juin 2010 sentiel sur la déréalisation de la vie nationale par évidement de la notion d\u2019intérêt national et par érosion de la cohésion sociale autour des grandes institutions de la nation.Cela a été rendu possible par la capacité d\u2019Ottawa et de l\u2019establishment Canadian à capitaliser sur un gain stratégique majeur réalisé au cours de la campagne référendaire : l\u2019adhésion inconditionnelle de ceux-là qui posent ici en défenseurs du Canada à un ordre qui consacre notre minorisation définitive et vise à anéantir notre capacité à produire et ordonner les finalités de notre vie collective.Appartenir au Canada, pour ceux-là, c\u2019est consentir à penser le Québec dans un espace hétéronome, à projeter son développement dans le cadre des moyens que le Canada nous laisse et à faire porter sur notre vie collective, le poids de contraintes qui n\u2019ont de sens que pour une majorité qui, au mieux nous ignore, au pire nous méprise dans des postures tout engluées de rectitude politique et de suffisance bien-pensante.Ces inconditionnels sont dans les faits des unitaristes, ils n\u2019ont aucun projet pour le Québec sinon que celui de le rendre acceptable au Canada.Ce sont des agents de normalisation qui pratiquent une politique de folklorisation qui consiste à ne donner sens et faire place à notre réalité nationale que dans un registre symbolique inopérant, jamais susceptible de donner forme à des conduites politiques et des logiques institutionnelles qui ne seraient pas d\u2019abord et a priori compatibles avec les seuils de tolérance et d\u2019acceptabilité d\u2019une majorité qui se pense sans nous et qui nous assigne à résidence dans ses lieux.Ils ne portent rien d\u2019autre que la soumission et n\u2019ont aucun scrupule à proférer une énormité qui partout ailleurs, dans n\u2019importe quelle société normale, paraîtrait pour une fumisterie : nous serions un peuple dont l\u2019avenir serait mieux assuré par le consentement à sa minorisation.Pour ces adeptes de l\u2019irresponsabilité comme vertu civique et nationale, aucune perte, aucun 6 L\u2019ACTION NATIONALE - mai-juin 2010 recul n\u2019est jamais trop grave pour ébranler cette certitude.Leur appartenance Canadian se décline comme une éternelle minimisation des pertes.Refonte de la carte électorale ?Dommage.Modification de la péréquation ?Ce sont des choses qui arrivent.Cour suprême unilingue ?Que voulez-vous ?Commission des valeurs mobilières unique ?On proteste un peu, mais on s\u2019en remettra aux tribunaux.On étouffe la culture, on sabote nos politiques sociales.Ce n\u2019est pas si pire, il s\u2019en trouve toujours pour dramatiser.La liste est sans fin.En fait, elle est sans objet puisque rien de ce qui importe pour le Québec n\u2019a suffisamment de prix pour que sa perte ne remette en cause le lien Canadian.Voilà la grande victoire de 1995 : le réalignement complet d\u2019une faction et d\u2019une partie de l\u2019élite québécoise qui joue allègrement son rôle de gestionnaire de l\u2019érosion de notre réalité nationale.C\u2019est ainsi que la politique provinciale est devenue un consentement actif à l\u2019ordre constitutionnel illégitime.C\u2019est ainsi que le Parti libéral du Québec et le gouvernement qu\u2019il forme sont devenus des succursales vassalisées.Leur horizon ne tient que dans la politique du déni.Une ligne a été franchie que les partis d\u2019opposition n\u2019osent pas nommer, participant eux-mêmes de la crainte que soulève le simple fait de confronter le déni : les inconditionnels du Canada sont coupables de bris de loyauté.Ils ne servent qu\u2019un maître et ce n\u2019est pas le peuple du Québec.Il faut lever ce voile une fois pour toutes.L\u2019affairisme, les manigances de patronage, la corruption et le mensonge actif aussi bien que la restriction mentale ne constituent en rien une dérive éthique de la part du Parti libéral.Il s\u2019agit en fait de la seule posture politique possible dès lors qu\u2019il n\u2019y a plus de projet national et que la seule politique possible consiste à faire comme si cela ne contraignait pas à faire la politique de l\u2019autre nation.La politique du 7 L\u2019ACTION NATIONALE - mai-juin 2010 simulacre ne peut conduire qu\u2019au simulacre de la politique.Le PLQ n\u2019est pas seulement qu\u2019un parti ethnique au service d\u2019une clientèle prête à tout cautionner pour continuer de fonctionner ici comme un avant-poste d\u2019une majorité convaincue de son droit à nous tenir sous sa botte, il est devenu le jouet d\u2019une bande d\u2019intendants serviles qui savent s\u2019entourer de carriéristes ordinaires pour mieux débiter notre État, ruiner notre patrimoine et salir nos institutions.Laisser la Caisse de dépôt s\u2019en aller à vau-l\u2019eau, dévoyer la mission d\u2019Hydro-Québec, engraisser les promoteurs avec les contrats d\u2019infrastructures et même laisser corrompre le réseau des garderies, rien n\u2019est épargné.La province ne sera pas seulement médiocre, elle sera honteuse pour mieux conforter ceux-là qui pensent que notre peuple ne mérite pas mieux.Sous Jean Charest, c\u2019est la souillure qui cimente la politique du déni.Ce gouvernement n\u2019a plus d\u2019autre horizon que celui du pillage du bien d\u2019héritage.Sous couvert d\u2019idéologie, plus rien de ce qui s\u2019est bâti ici depuis des générations ne résiste à la volonté sordide de se fondre, de faire disparaître tout ce qui, de notre existence et de nos choix nationaux, irrite à Toronto et suscite la convoitise d\u2019Ottawa et des establishments canadian.Le Canada nous tient dans un étau, notre condition de minoritaire s\u2019y détériore à vue d'œil, mais le Parti libéral du Québec fait semblant de ne pas savoir.Le Québec s\u2019est développé dans le Canada nous dit notre premier sous-ministre avec le sourire d\u2019un gérant de « pawnshop ».Plus personne ne peut soutenir honnêtement que nous y avons un destin.Plus personne ne peut même soutenir sérieusement que nous y avons encore des intérêts.Nous nous y usons par les bons offices d\u2019une élite qui ne sait plus faire la différence entre la gloutonnerie et la trahison.Les establishments de 8 L\u2019ACTION NATIONALE - mai-juin 2010 la résignation ont la partie belle, ils peuvent agir en toute impunité pour nous ratatiner en essayant de nous faire croire que nous serions le seul peuple au monde à trouver dans son effacement la voie de son développement.Il est temps que cesse l\u2019imposture.Il est surtout temps que nous cessions de tolérer les petites lâchetés intellectuelles qui la rendent confortable à ceux qu\u2019elle engraisse.Le Parti libéral du Québec et son chef sont une véritable disgrâce, une honte nationale.Leur conduite est indigne, leur faute impardonnable car elle porte atteinte à notre énergie vitale.Ils nous enfoncent dans « notre empois de mort » comme dit Gaston Miron.Le Québec est désormais confronté à un redoutable défi : se penser dans la radicalité de sa situation, comme disait Pierre Vadeboncoeur auquel nous consacrons le dossier de ce numéro.C\u2019est une exigence immense.Une tâche d\u2019autant plus difficile que le régime nous a habitués aux élites mollassonnes, à une culture politique de la complaisance et de l\u2019éternelle procrastination.Nous sommes devant le défi de rompre avec une part de nous-mêmes d\u2019abord, celle-là qui nous empêche de voir qu\u2019il n\u2019y a plus d\u2019espace pour penser et agir qu\u2019à rompre avec le Canada.Ce qui se délite présentement n\u2019est pas seulement le résultat du pourrissement de ce gouvernement.Ce qui ne s\u2019avoue pas encore, c\u2019est une immense exaspération à l\u2019égard d\u2019une culture politique qui nous sépare de notre condition, qui nous empêche de nous projeter véritablement.Les pitreries politiciennes, les pirouettes rhétoriques et les faux jetons qui posent aux grands visionnaires, le peuple en a assez.Un véritable changement de paradigme politique est en incubation.Et son centre de gravité sera le combat pour l\u2019indépendance nationale.Un combat franc, avoué et acharné.Nous y sommes confrontés comme à une condition existentielle radicale. 9 L\u2019ACTION NATIONALE - mai-juin 2010 L\u2019humiliation, la honte et le dégoût, nous savons déjà ce que cela donne dans la vie collective, Jean Charest et ceux qui le suivent leur ont donné un visage.Nous savons aussi, hélas, ce que donnent la tiédeur et le refus d\u2019aller au fond des choses.Les partis souverainistes sont englués, pris au piège de l\u2019adversaire qui a bien instrumentalisé leurs craintes de pratiquer une politique du dépassement.Ils ont pactisé avec le déni pour mieux composer avec la logique politicienne qui a permis de routiniser le combat en faisant comme si notre situation ne tenait qu\u2019à des arrangements constitutionnels et comme si nos pertes et nos reculs n\u2019avaient pas de conséquences directes sur l\u2019espérance et l\u2019amélioration éventuelle de notre sort.Il est temps de rompre avec ce qui dans cette culture politique de la résignation besogneuse nourrit le défaitisme et nous interdit de profiter d\u2019une conjoncture au demeurant très favorable à la relance du combat pour l\u2019indépendance.Toute honte bue, le temps est venu de nous lever dans nos propres ténèbres.Notre cause est toujours pendante.Notre combat toujours aussi vital.Il faut réapprendre à voir et à juger.« Le Canada est un cul-de-sac pour le Québec », se plaît à répéter Gilles Duceppe qui est revenu en faisant semblant d\u2019être ébaubi par ce qu\u2019il a vu et entendu lors de sa tournée pancanadienne.C\u2019est grand temps que ce constat redevienne le leitmotiv de la politique indépendantiste.On s\u2019attendra donc désormais à ce que le Bloc québécois en tire la conséquence et rajuste le tir et cesse de nous casser les oreilles avec ses vœux pieux sur la conduite responsable à la Chambre des Communes.Il n\u2019est pas là pour assurer la respectabilité des institutions Canadian, mais bien pour y planter le coin de fer de nos aspirations nationales.Il lui faut pratiquer sans merci la critique du régime et n\u2019hésiter devant aucune occasion de le fragiliser.Son action doit porter au Québec même, d\u2019abord et avant tout, il doit s\u2019y faire 10 L\u2019ACTION NATIONALE - mai-juin 2010 le témoin et l\u2019interprète de ce qu\u2019Ottawa nous inflige.C\u2019est dans la vie de notre peuple qu\u2019il doit faire porter son message, bien avant que de faire du chahut sur les banquettes anglaises.À ceux-là qui se demandent encore à quoi il peut bien servir, le Bloc pourrait bien répondre qu\u2019il a l\u2019énorme responsabilité de déconstruire les impostures et de briser la logique du déni.C\u2019est une tâche essentielle et d\u2019autant plus cruciale que le babillage médiatique n\u2019a d\u2019autre effet que de la renforcer.Pour la casser, il faudra retrouver le chemin de la mobilisation authentique, celui du discours bien en prise sur la condition réelle de notre peuple, sur ses aspirations profondes et son potentiel de dépassement.Dans les circonstances présentes, Gilles Duceppe aura fort à faire pour affranchir son parti et son camp de la logique d\u2019opposition dans le régime.Devant les éternelles tergiversations péquistes et les pitoyables aspirations à trouver de la grandeur à se payer de mots en s\u2019enlisant dans la gestion provinciale, le discours du Bloc pourrait bien sonner le rappel salutaire.Quelqu\u2019un quelque part doit bien commencer par se tenir droit dans la rupture.? Campagne de financement sous la présidence d\u2019honneur de Guy Rocher Pour ma part, j\u2019ai eu la chance de commencer à lire L\u2019Action nationale quand j\u2019étais collégien, vers 1940.Depuis lors, L\u2019Action nationale m\u2019a toujours accompagné : j\u2019ai connu l\u2019évolution de sa pensée en même temps que sa constance dans l\u2019analyse et la défense des intérêts de la société québécoise.Aujourd\u2019hui, je fais donc appel à votre sens de l\u2019histoire et de la continuité et vous demande de participer généreusement au soutien financier de L\u2019Action nationale.Par ce geste, vous contribuez à enrichir et promouvoir l\u2019indépendance de notre nation.La Ligue d\u2019action nationale émet des reçus fiscaux pour dons en vertu de son statut d\u2019organisme d\u2019éducation politique (OEP/002) aqir* __t-'~, t our notre monde Ensemble, nos actions nous inscrivent dans un développement durable et solidaire.Près de 10 000 membres dont 2536 entreprises collectives, organisations et associations.Desjardins Caisse d'économie solidaire Montréal\t514\t598-2122\t1\t877\t598-2122 Québec\t418\t647-1527\t1\t877\t647-1527 Joliette\t450\t753-7055\t1\t866\t753-7055 www.cecosol.coop 13 ARTICLES André Véronneau* DÉRIVES DU LIBÉRALISME ÉCONOMIQUE, FONDEMENT DE LA LIBRE ENTREPRISE ET NÉCESSITÉ ÉTATIQUE** Le libéralisme économique est une doctrine fondée sur une abstraction, l'homo oeconomicus, c'est-à-dire sur l'être humain extrait de son milieu social et n'agissant plus que sous la poussée de ses besoins physiques et de son appétit de jouissances.[.] À l'économiste libéral, la société apparaît donc ainsi qu'un vaste organisme animé par un moteur unique et soumis à un petit nombre de lois rigides et inéluctables qui en régularisent le fonctionnement.Toute mesure qui tendrait à entraver le jeu normal de ces lois ou à limiter l'impulsion de l'intérêt personnel est donc déclarée contraire à l'ordre naturel et au bien de la société.Esdras Minville, 1932 * Président de l\u2019Institut de recherche en économie contemporaine (IRÉC) ** Entre 1922 et 1962, Esdras Minville, économiste, professeur puis directeur des Hautes Études Commerciales de Montréal (HEC) a réfléchi en profondeur sur les causes et les conséquences de la crise de 1929 mais surtout, a analysé la vision du monde sous-jacente à la pensée économique libérale.Dans les années 1980 et 1990, François-Albert Angers, professeur à la même école et collègue de Minville pendant 25 ans, a colligé et rassemblé ses écrits, ses conférences, son œuvre, en 13 volumes.Ce texte est inspiré, en ce qui concerne les principes exposés, de la pensée de Minville et les principales références sont tirées du volume 2 de La vie économique, intitulé « Systèmes et structures économiques ».NDLR : C'est Esdras Minville, qui a relancé la revue L'Action française sous le nom de L'Action nationale en 1933 en élargissant son champ d'intérêt à l'économie et au développement régional. 14 L\u2019ACTION NATIONALE - mai-juin 2010 Notre société est imprégnée de la pensée néolibérale.Certains groupes aux puissants intérêts financiers et économiques la promeuvent par intérêt, d\u2019autres, influencés par l\u2019air du temps, s\u2019en font les défenseurs sans s\u2019être vraiment interrogés sur ses fondements et ses répercussions humaines.Au milieu du désastre social, économique et humain des années trente, les sociétés, par leur gouvernement interposé, ont cherché des solutions.La doctrine keynésienne s\u2019est imposée, car elle ne remettait pas fondamentalement en cause les bases du libéralisme économique, comme d\u2019autres doctrines de l\u2019époque, mais fournissait des instruments d\u2019intervention et d\u2019encadrement aux gouvernements.Plusieurs des mesures mises en vigueur permirent une amélioration des conditions de vie d\u2019une grande partie de la population.Les hommes étant oublieux, nos sociétés sont revenues à petits pas, et depuis trente ans de plain-pied, au libéralisme établi sur les mêmes vieilles bases d\u2019antan, soit : \u2022 la priorité absolue de l\u2019intérêt personnel comme mobile de l\u2019activité économique ; c\u2019est-à-dire à la maximisation du profit et de la satisfaction des besoins matériels comme unique moteur de la volonté d\u2019agir.Voilà une demi-vérité qui mérite d\u2019être déboulonnée.Dans les faits, l\u2019intérêt personnel est un moteur d\u2019action, mais il n\u2019en est pas l\u2019unique ni le plus important.Prenons en exemple le marché du travail.Il nous suffit de diriger des êtres humains ou de lire quelques études traitant des principales motivations des employés au travail pour vite reconnaître que des valeurs humaines, comme la reconnaissance, l\u2019autonomie, la dignité, l\u2019honnêteté, influencent le comportement économique des individus beaucoup plus en profondeur que les simples valeurs pécuniaires. 15 L\u2019ACTION NATIONALE - mai-juin 2010 \u2022\tL\u2019existence de lois, naturellement productrices d\u2019équilibre et d\u2019harmonie sociale ; ici est exprimée une vue de l\u2019esprit des réalités humaines.La théorie affirme que chaque individu mût par son intérêt personnel participe à rendre l\u2019ensemble des relations économiques équilibrées.L\u2019histoire économique du capitalisme est truffée de contre-exemples éclairants, prouvant la nonpertinence de cette théorie économique dite scientifique.De tout temps, des hommes ont voulu dominer des secteurs d\u2019activité, à leur propre profit, et y sont parvenus soit partiellement soit complètement.De plus, les tenants de cette théorie dénoncent l\u2019intervention gouvernementale dans l\u2019économie, mais s\u2019accommodent des politiques de soutien aux entreprises et des lois fiscales avantageant celles-ci.L\u2019existence de banques centrales créées en pleine crise des années trente l\u2019a été pour régulariser un marché dont les lois de l\u2019offre et de la demande, si naturelles selon la théorie libérale, à équilibrer le marché, n\u2019y parvenaient absolument pas.D\u2019ailleurs, ces mêmes banques centrales sont un puissant instrument d\u2019intervention économique.Leur nécessité et leurs rôles sont un démenti quotidien du bien-fondé de la vision néolibérale.Dans la crise qui nous secoue toujours, la banque centrale américaine a dû intervenir massivement pour raccourcir la période de gâchis appréhendé par un libéralisme débridé.Par contre, les années qui viennent nous dévoileront si les centaines de milliards mis en circulation ne créeront pas des effets pervers.Il est toujours étonnant de constater que des écrits contestant cette vision néolibérale du monde ne parviennent pas à émerger et à éclairer la masse ou du moins une partie agissante de celle-ci.Lorsque nous prenons conscience de ce fait, notre réflexion nous amène tout naturellement à L\u2019ACTION NATIONALE - mai-juin 2010 penser que nos façons d\u2019envisager les réalités sont influencées par des groupes d\u2019intérêt ayant d\u2019énormes avantages à maintenir et à faire progresser l\u2019idée du néolibéralisme économique.La main invisible ne serait pas aussi invisible et innocente que certains le prétendent.\u2022 La prééminence de la liberté comme principe de prospérité et de civilisation ; la liberté individuelle conduite par l\u2019intérêt personnel serait une valeur première intouchable du comportement humain.À première vue, aller à l\u2019encontre de cette condition paraît indéfendable tellement est valorisée, avec raison, l\u2019idée de liberté dans nos sociétés.Cependant, en y regardant de plus près, de quelle liberté parlons-nous ?Philosophiquement parlant, une véritable liberté ne doit-elle pas intégrer des valeurs de justice et d\u2019amour ?La liberté individuelle si elle n\u2019est pas accompagnée de principes moraux ne nous ramène-t-elle pas à la loi du plus fort ?Aux États-Unis, par exemple, de puissants acteurs économiques, d\u2019un côté propageant les idées néolibérales, celles-ci valorisant la déréglementation, de l\u2019autre influençant indûment les gouvernements par différents moyens, dont les contributions électorales ne sont pas les moindres, ont réussi à faire adopter des lois libéralisant plusieurs pans de l\u2019économie.Un certain laxisme au niveau des mœurs et des comportements finit le travail et nous entraîna dans une grave crise de confiance et de désarroi économique.Ne sommes-nous pas en droit de nous questionner sur cette liberté individuelle à tout crin, sur cette absence de valeurs morales comme si la réalité économique fonctionnait en vase clos sans référence au social, au culturel et au spirituel ?Une civilisation ne doit-elle pas reposer sur des valeurs morales ?En y réfléchissant bien, nous pouvons affirmer que la théorie économique néolibérale participe à la disparition de valeurs fondamentales nourrissant le cœur de l\u2019homme. 17 L\u2019ACTION NATIONALE - mai-juin 2010 De ces trois assertions fondamentales, à la base de l\u2019existence du néolibéralisme, a découlé cette affirmation que « moins nous avons de gouvernement mieux nous nous portons ».Il n\u2019y avait qu\u2019un pas, qui fut allègrement franchi par certains, à promouvoir la liquidation de nos actifs collectifs au profit de l\u2019entreprise privée, proclamée si efficace ! Tout observateur attentif de la scène économique aura compris que ces élans, de grande générosité, auront pour unique « bienfait » de nous dépouiller collectivement de nos fleurons économiques au profit d\u2019une petite clique acoquinée à tous ceux qui peuvent servir leurs intérêts.Si le libéralisme économique a entraîné le capitalisme sur une pente dangereuse, le fait d\u2019avoir décrié les abus engendrés par cette pensée n\u2019empêche pas les fondements de la libre entreprise de rester opportuns.Regardons de plus près trois de ces principaux principes : 1.\tconception de l\u2019ordre social centrée sur la personne humaine et donc d\u2019une économie fondée sur le respect de la liberté et de la dignité de l\u2019homme ; 2.\tdroit à la liberté du travail.Il s\u2019agit ici d\u2019une liberté essentielle qui ne saurait être abolie ou restreinte dans des proportions indues sans détruire chez l\u2019individu la faculté de diriger lui-même sa vie et de réaliser son propre destin ; 3.\tdroit de propriété ou faculté pour l\u2019homme de s\u2019approprier et d\u2019utiliser à son avantage, sous l\u2019empire de la morale et du droit, les fruits de son travail.Nous touchons ainsi la raison profonde pour laquelle nous sommes et devons demeurer attachés au régime de la liberté d\u2019entreprise, c\u2019est que ce régime est l\u2019expression concrète, institutionnelle de l\u2019une des conditions de l\u2019épanouissement de la personne humaine.La libre entreprise reste un instru- L\u2019ACTION NATIONALE - mai-juin 2010 ment de développement économique indispensable dans nos sociétés, car elle favorise la prise en charge par nombre d\u2019individus de leur destin.Le bien commun ne pouvant être soutenu entièrement par la libre entreprise, les collectivités peuvent aujourd\u2019hui, avec tous les aléas que ce processus comporte, élire des gouvernements pouvant non seulement orienter et favoriser le développement économique en faveur de l\u2019ensemble, mais, selon leur situation relative dans ce monde dominé par des impérialismes, participer directement à l\u2019activité économique de leur territoire.Si nous dénonçons si vertement la théorie néolibérale, cela ne nous empêche pas de constater les excès d\u2019un interventionnisme étatique parfois désincarné.Le cas révoltant de l\u2019intervention du MAPAQ dans le dossier des fromages au lait cru du Québec en est un bon exemple.Nous pourrions multiplier les exemples, comme le font avec raison, parfois, les tenants du néolibéralisme.En fait, propager à tout vent les faux pas du système public ne règle en rien les contradictions inhérentes à la pensée néolibérale, elle ne crée que diversion.Le développement du système public s\u2019est imposé progressivement ces quatre-vingts dernières années en raison, d\u2019une part, du désintérêt du secteur privé à prendre en charge certains besoins de la population, et d\u2019autre part, du détournement à son seul profit de secteurs d\u2019activité dont l\u2019usufruit aurait dû être réparti plus équitablement dans la collectivité.En somme, nous devons surtout retenir que certains, en dénonçant inlassablement la paille dans l\u2019œil de l\u2019interventionnisme d\u2019État, veulent nous faire oublier la poutre dans celle des tenants de la déréglementation et du « ratatine-ment » de nos gouvernements.? 19 ARTICLES Charles-Philippe Courtois* TRIPLE OFFENSIVE MULTICULTURALISTE : CALENDRIER SCOLAIRE, MANIFESTE TRUDEAUISTE ET LUCIEN BOUCHARD Cet hiver, nous avons pu observer une triple offensive multiculturaliste, représentative des moyens par lesquels l\u2019idéologie officielle du nouveau Canada de Trudeau trouve à s\u2019imposer au Québec malgré les déclarations contraires de nos gouvernements depuis 1971.En effet, outre les domaines qui relèvent du fédéral comme la politique du multiculturalisme, une partie de la politique d\u2019immigration dont la naturalisation et, last but not least, l\u2019activisme des tribunaux, spécialement de la Cour suprême, en fonction de la Charte canadienne des droits de 1982, on peut discerner trois grandes voies par lesquelles le multiculturalisme s\u2019impose au Québec.La première est la voie des administrations publiques et parapubliques québécoises (telles la Commission des droits de la personne ou la SAAQ) qui, bien que relevant de Québec donc d\u2019un gouvernement qui, officiellement, ne souscrit pas au multiculturalisme, l\u2019intègrent toujours plus profondément.Comme c\u2019est souvent le cas, c\u2019est le MELS qui nous en donne une illustration frappante.Ensuite, il y a la pression des défenseurs du dogme politiquement correct parmi les clercs.Les plus zélés et, ironiquement, les plus intolérants aux opinions contraires parmi les défenseurs du multiculturalisme se retrouvent souvent dans ce groupe.* Historien et professeur au Collège militaire royal de Saint-Jean 20 L\u2019ACTION NATIONALE - mai-juin 2010 Le Manifeste pour un Québec pluraliste nous a donné à voir un procédé par lequel ses instigateurs, liés de près à « l\u2019industrie » du multiculturalisme (en termes de recherche, de production de programmes de « gestion du vivre-ensemble » ou du « renouveau pédagogique »), tentent moins de réfuter que de stigmatiser toute opinion contraire à la leur.C\u2019est pourquoi je les nommerai les contremaîtres du trudeauisme.Enfin, la troisième figure nous donne à voir très précisément ce que les agents promoteurs du multiculturalisme espèrent obtenir dans une société comme le Québec qui, il faut le dire, ne montre aucun enthousiasme pour ce modèle particulier de gestion des questions délicates de l\u2019intégration de l\u2019immigration, des groupes issus de l\u2019immigration et de la diversité religieuse.C\u2019est-à-dire la diffusion d\u2019une mauvaise conscience, d\u2019une culpabilisation des positions alternatives.Soit l\u2019idée selon laquelle il n\u2019y aurait d\u2019autre norme morale envisageable et défendable que le modèle multiculturel, comme l\u2019a exprimé à sa manière Lucien Bouchard.Sur le plan identitaire, le Québec est une république de bananes Quand il s\u2019agit de proposer un contre-modèle au multiculturalisme, le républicanisme classique est souvent invoqué, car le modèle républicain met l\u2019accent sur la démocratie et sur les règles communes au sein d\u2019un État-nation, plutôt que sur l\u2019égalité différenciée qui est coutumière du modèle impérial.(Précisons d\u2019ailleurs que cet aspect du républicanisme concerne un modèle de démocratie bien plus que le titre du chef d\u2019État).Or le Québec a la prétention, depuis 1971 et l\u2019adoption de la politique canadienne de multiculturalisme, de résister à la prévalence de ce modèle sur son territoire.Il a développé en 21 L\u2019ACTION NATIONALE - mai-juin 2010 effet une législation qui met davantage l\u2019accent sur l\u2019intégration nationale, avec la loi 101 et la politique de convergence culturelle adoptée en 1978.Après avoir analysé les politiques du Québec, du Canada et de la France en matière d\u2019intégration, Guillaume Rousseau, dans La nation à l\u2019épreuve de l\u2019immigration, constatait que les principes directeurs à Québec sont plus républicains qu\u2019à Ottawa, situant les politiques québécoises entre ces deux exemples, le multiculturalisme canadien et le républicanisme français.En demandant notamment une charte de la laïcité, certains proposent que le Québec poursuive dans la voie plus républicaine qu\u2019il développe depuis l\u2019adoption de la Charte de la langue française (1977) et de la politique de « convergence culturelle » qui encourage les citoyens issus de l\u2019immigration à converger vers la culture majoritaire tout en reconnaissant explicitement que celle-ci évoluera avec les apports des néoQuébécois.D\u2019autres proposent au contraire que le Québec se rapproche des principes en vigueur dans le modèle canadien : ce fut le cas du rapport Bouchard-Taylor.Mais en pratique, qu\u2019en est-il ?En pratique, sur le plan de la résistance au multiculturalisme, d\u2019affirmation de son identité et de règles communes, le Québec se comporte avec la fermeté d\u2019une république bananière.De récentes enquêtes journalistiques l\u2019ont démontré en ce qui a trait à la politique linguistique : officiellement respectueux de la loi 101, le gouvernement du Québec lui-même, dans le fonctionnement de sa propre administration, applique en fait une stricte logique de bilinguisme.Voilà pour l\u2019affirmation du français.Voyons ce qui en est des principes, également affirmés, d\u2019intégration et de laïcité. 22 L\u2019ACTION NATIONALE - mai-juin 2010 Le multiculturalisme de Québec Le ministère de l\u2019Éducation du Québec abolit le calendrier scolaire réglementaire pour le remplacer par un nombre d\u2019heures d\u2019enseignement annuel obligatoire.La rumeur courait : le ministère a-t-il opté pour cette réforme surprenante (qu\u2019aucune fédération enseignante ni commission scolaire n\u2019avait demandée) pour permettre de nouveaux « accommodements » religieux dans les écoles du Québec ?Puis, pressée de questions à l\u2019Assemblée nationale, intimée par divers commentateurs (dont un éditorial du Devoir) d\u2019expliquer la mesure et faire taire la rumeur, Mme la ministre Courchesne la confirme au contraire.Mme Courchesne apprend ainsi aux Québécois que le calendrier traditionnel est aboli pour accommoder six écoles ultraorthodoxes juives qui étaient jusqu\u2019à présent dans l\u2019illégalité.Il est vrai que cette illégalité avait été tolérée depuis beaucoup trop longtemps.Mais au nom de quoi peut-on justifier d\u2019abolir le calendrier scolaire usuel du Québec, où les jours fériés obligatoires sont les bornes d\u2019un héritage culturel et d\u2019une certaine culture publique nationaux, rassemblant tous les Québécois autour des mêmes repères communs ?Pour six écoles très particulières, n\u2019eût-il pas été préférable de définir une dérogation spécifique et limitée, intégrant un minimum de ces repères communs1 ?Car désormais, une fois le privilège accordé à une minorité orthodoxe érigé en règle commune, plus rien n\u2019empê- 1 La dérogation permet une adaptation circonstancielle et limitée à des cas exceptionnels.Les décisions de la Cour suprême, en matière d\u2019accommodement raisonnable pour motif religieux, et maintenant dans l\u2019invalidation de la loi 104 sur les écoles-passerelles, demandent aux institutions québécoises de systématiser un mode de règlement au cas par cas.Dans le cas du calendrier scolaire, la ministre Courchesne simplifie l\u2019application du cas par cas, singulièrement compliquée autrement, mais avalise ce principe plutôt que celui d\u2019un cadre commun bien défini. 23 L\u2019ACTION NATIONALE - mai-juin 2010 chera de définir un calendrier sur mesure en fonction de la dynamique communautariste encouragée par la politique canadienne du multiculturalisme ou encore des demandes d\u2019accommodements « raisonnables » que la jurisprudence de la Cour suprême a inventés en application de la charte canadienne des droits enchâssée par Pierre Trudeau dans la constitution de 1982.Les calendriers pourront ainsi être propres aux institutions communautarisées (ethnoreli-gieuses, sectaires, ethniques, etc.) en fonction d\u2019une version radicale de la société des identités, créant autant de ghettos sur notre territoire et effaçant tout cadre national commun digne de ce nom.Double discours Officiellement, le Québec, tous gouvernements confondus, a toujours refusé de souscrire au modèle du multiculturalisme et de signer cette constitution trudeauiste.Au moment où Pierre Trudeau faisait adopter une politique de multiculturalisme à Ottawa, en 1971, le premier ministre québécois Robert Bourassa déclarait officiellement que cette politique ne convenait pas au Québec.Ce refus du multiculturalisme a été maintenu par les gouvernements péquistes et libéraux depuis.Le refus d\u2019adhérer à la constitution de 1982 participe de la même critique du multiculturalisme canadien.Ce qu\u2019on lui reproche généralement, c\u2019est de saper la capacité du Québec d\u2019intégrer les immigrants à la majorité et d\u2019effacer la réalité des deux peuples fondateurs, qui implique deux sociétés d\u2019accueil, derrière une mosaïque identitaire de façade, liée par l\u2019anglais et la citoyenneté canadienne.De fait, contre la loi 101 et la politique québécoise de « convergence culturelle », qui favorisent l\u2019intégration nationale, la constitution de 1982 n\u2019accorde aucune reconnaissance à la conception traditionnelle des deux peuples fon- 24 L\u2019ACTION NATIONALE - mai-juin 2010 dateurs, fait primer le bilinguisme officiel défini en termes de droits individuels sur la Charte de la langue française comme elle fait primer la logique multiculturaliste sur la logique intégrationniste, donnant ainsi préséance à un autre modèle de démocratie et d\u2019intégration.En pratique, au Québec, et malgré les décisions des Québécois, les nouvelles institutions fédérales vont favoriser le maintien d\u2019identités communautaires minoritaires et l\u2019usage, au choix, de l\u2019anglais ou du français, comme langue et culture d\u2019intégration.(À titre d\u2019exemple symbolique, mentionnons que, ce mois de mars 2010, les cérémonies de naturalisation canadienne à Montréal se tiennent au centre culturel hellénique de Montréal.) Le gouvernement libéral actuel a officiellement maintenu la ligne du refus du modèle multiculturaliste canadien.Le contrat moral d\u2019intégration, adopté en décembre 2008 et que tous les nouveaux arrivants sélectionnés par Québec doivent en principe signer, en donnait un témoignage supplémentaire.Contre la rhétorique fallacieuse de la mosaïque, le gouvernement du Québec rappelle aux immigrants reçus qu\u2019ils intègrent une société d\u2019accueil avec une langue, une culture, une histoire, en un mot une identité nationale, et non une courtepointe de communautés ethnoreligieuses s\u2019identifiant à autant d\u2019États-nations du globe.Or, en parfaite contradiction avec cette logique intégrationniste, le même gouvernement a tenté en 2009 de faire adopter une « politique de gestion de la diversité culturelle » calquée sur le multiculturalisme2.En outre, dès son arrivée au pouvoir, il a renommé le ministère de l\u2019Immigration et de la Citoyenneté le ministère de l\u2019Immigration et des Communautés 2 La question n\u2019est pas réglée : Benoît Charrette et Louise Beaudoin « Accommodements religieux : pour que la confusion cesse », Le Devoir, 11 mars 2010. 25 L\u2019ACTION NATIONALE - mai-juin 2010 culturelles.Au lieu de considérer les citoyens du Québec comme des Québécois d\u2019abord, le gouvernement entérinait de la sorte une logique communautaire en accord avec le multiculturalisme canadien.D\u2019ailleurs, en décembre 2009, devant la polémique soulevée par la publication du rapport Quérin sur le cours d\u2019Éthique et de culture religieuse, la ministre de l\u2019Éducation, Michelle Courchesne, soutenait que ce cours était nécessaire pour rapprocher les diverses « communautés » du Québec.Quoi de mieux pourtant pour rapprocher tous les Québécois que de leur donner un bagage national commun en enseignant l\u2019histoire, la littérature et la culture québécoises comme canadiennes et occidentales, donc les repères québécois, dans toutes les écoles ?En pratique, ce cours inculque très peu de connaissances sur les religions.Comme l\u2019a crûment exprimé Georges Leroux, l\u2019un des premiers signataires du Manifeste pour un Québec pluraliste : « on doit surtout faire l\u2019effort de concevoir une éducation où les droits qui légitiment la décision de la Cour suprême [sur le kirpan], tout autant que la culture religieuse qui en exprime la requête, sont compris de tous et font partie de la conception de la vie en commun.3 » Bref, en notant les élèves sur la compétence « pratique du dialogue », ce cours cherche surtout à obtenir des jeunes générations une adhésion à la logique des accommodements « raisonnables » qui découle du multiculturalisme canadien enchâssé dans la charte de 1982.Derrière les discours officiels, l\u2019État du Québec a graduellement adopté une logique multiculturaliste.Les politiques d\u2019accommodement raisonnable adoptées par tous nos organismes publics et parapublics en constituent une autre preuve.Cela se produit aujourd\u2019hui sous le gouvernement 3 Georges Leroux, Éthique, culture religieuse, dialogue, Montréal, Fides, 2007^.45-46. 26 L\u2019ACTION NATIONALE - mai-juin 2010 de Jean Charest, mais n\u2019est pas exclusif à son gouvernement.De nombreux péquistes, dans la lignée de Gérald Godin (lequel concevait Trudeau et les citélibristes comme des mentors qui trahissaient la jeunesse révoltée par leur engagement à Ottawa en 1968, rappelons-le4), ont souscrit à la même logique de valorisation du pluralisme avant tout, au détriment de la logique d\u2019intégration nationale et de la laïcité authentique.Il faut ainsi mentionner une certaine institutionnalisation du multiculturalisme au Québec avant même la promulgation de la politique canadienne de multiculturalisme en 1971.C\u2019est que le Québec a développé la pratique de subventionner des institutions semi-privées, en éducation et en santé, qui sont religieuses ou ethniques ou les deux, permettant ainsi à des institutions de santé d\u2019accès public d\u2019être identifiées à une culture issue de l\u2019immigration (aujourd\u2019hui ancienne, dans la plupart des cas) ou encore à des communautés ethnoreligieuses de se donner des écoles à part : écoles orthodoxes arméniennes, écoles orthodoxes grecques, etc.Certes, si les hôpitaux catholiques ont été laïcisés, les écoles privées nominalement catholiques se portent bien ; seulement le financement public de ces institutions, qui peut sembler utile par bien des points de vue, soulève des questions si on cherche à éviter les ghettos et promouvoir une laïcité de l\u2019État.L\u2019importance de ces institutions ethnoreligieuses semi-privées, donc semi-publiques, découle essentiellement de décisions prises avant l\u2019adoption de la loi 101, de la politique de convergence culturelle et, a fortiori, de l\u2019adoption d\u2019une politique claire de laïcité qui, tous trois réunis, doteraient le Québec d\u2019un modèle à caractère républicain raffermi.4 Voir C.-P.Courtois, « Cité libre, les intellectuels et Duplessis » in Duplessis, Québec, Septentrion, 2010 (à paraître). 27 L\u2019ACTION NATIONALE - mai-juin 2010 Or, le plus étonnant est sans doute de voir les décisions contradictoires que l\u2019État québécois adopte depuis les années 1990 sur ces questions.Ainsi, ce qu\u2019on a présenté comme la laïcisation des commissions scolaires à la fin des années 1990 devait-il mener le Québec vers des institutions scolaires plus laïques ou plus multiculturalistes ?Le cours d\u2019Éthique et de culture religieuse impose plutôt une conception multiculturaliste de la société5 : favorable à toutes les confessions réelles comme quasi inexistantes (on pense à la façon dont la spiritualité autochtone est représentée dans les manuels et cahiers d\u2019exercice du cours6), l\u2019image du Québec présentée est davantage celle d\u2019une mosaïque que d\u2019un creuset, et accorde une grande valeur à toutes les croyances, et assez peu d\u2019importance à la laïcité, à la vaste proportion de non-pratiquants et à l\u2019existence de rationalistes athées au Québec.Outre le cours d\u2019ECR, qui refuse à la fois la logique de la laïcité et celle de l\u2019intégration nationale, le nouveau cours d\u2019histoire du Québec au secondaire, radicalement dénationalisé, comme nous l\u2019avons démontré dans une étude parue au printemps dernier, applique la même logique multiculturaliste.De fait, cette optique idéologique occupe une position privilégiée dans toute la réforme pédagogique au primaire et au secondaire.La dernière réforme du calendrier scolaire n\u2019en est qu\u2019une manifestation de plus.Ainsi, l\u2019État du Québec affirme une chose, son refus d\u2019adhérer au multiculturalisme, pour mettre souvent en pratique le contraire.Ce double discours pose toutefois un problème éthique et démocratique de taille.Alors que le consensus 5\tVoir Joëlle Quérin, « Éthique et culture religieuse.La pédagogie de l\u2019accommodement », Le Devoir, 17 décembre 2009.6\tPour les intéressés, le blogue « Pour une école libre au Québec » a numérisé et mis en ligne de nombreux exemples. 28 L\u2019ACTION NATIONALE - mai-juin 2010 populaire au Québec se trouve du côté des déclarations officielles de l\u2019État en faveur d\u2019un modèle intégrationniste québécois et un refus du modèle du multiculturalisme, quelle légitimité possède l\u2019administration québécoise pour procéder, en sens contraire des déclarations officielles, à des mesures radicales de ce type, qui ne vont pas forcément dans le sens de l\u2019intérêt national, en tout cas contraires à la volonté générale qui s\u2019exprime avec constance contre la logique des accommodements raisonnables en matière ethnoreligieuse ?Manifeste de l\u2019orthodoxie bien-pensante Au mois de février, Le Devoir publiait le Manifeste pour un Québec pluraliste qui a accueilli sur le site associé un très grand nombre de signatures : initié et appuyé d\u2019abord par des professeurs d\u2019université7, le Manifeste d\u2019appui au multiculturalisme reçoit aussi, notamment, l\u2019appui massif des anciens étudiants de ces professeurs, de leurs étudiants des cycles supérieurs, des postdoctorants et autres chercheurs associés qui gravitent autour de leurs chaires.7 Les initiateurs, tels que présentés sur le site pourunquebecpluraliste.org : Luc Bégin, philosophie, U.Laval et expert-conseil en matière d\u2019ECR ; Pierre Bosset, droit, UQAM, spécialisé en droits de l\u2019homme et droit international ; Stephan Gervais, Études québécoises, McGill, co-directeur de De tricoté serré à métissé serré ?, PUL, 2008 ; Dimitrios Karmis, Études politiques, U.Ottawa, co-directeur du même livre ; Georges Leroux, philosophie, UQAM, est un des concepteurs du cours ECR ; Dominique Leydet, philosophie, UQAM ; Jocelyn Maclure, philosophie, U.Laval, disciple de Charles Taylor et co-fondateur des Cahiers du 27 juin ; Micheline Milot, sociologie, UQAM, une des promoteurs de la « laïcité ouverte » ; Geneviève Nootens, Science politique, UQAC ; Martin Papillon, Études politiques, U.Ottawa ; Daniel Weinstock, directeur du CREUM, qui a été membre du Comité conseil de la commission Bouchard-Taylor et membre du Groupe de travail sur la place de la religion à l\u2019école de 1998 qui allait déboucher sur le rapport Proulx, inspirateur du cours d\u2019ECR ; enfin, seul Pierre-Yves Néron est postdoctorant au CREUM. 29 L\u2019ACTION NATIONALE - mai-juin 2010 Précisons d\u2019emblée que nous offrons ici une analyse critique du discours de ce manifeste et donc de la démarche de ses premiers initiateurs et partisans qui ne vise pas à stigmatiser une défense en soi légitime d\u2019un modèle, celui défini par le multiculturalisme, les accommodements raisonnables et la « laïcité ouverte », mais plutôt comment ce modèle est défendu et comment ses défenseurs prennent en compte (ou non) l\u2019opinion et les arguments de ceux qui sont d\u2019avis contraire, tant l\u2019opinion publique majoritairement contre que les intellectuels qui sont en désaccord.La présentation de l\u2019initiative sur le site pourunquebecplu-raliste.org est parlante : « Depuis plusieurs mois, le débat sur l\u2019identité et sur le vivre-ensemble au Québec prend un virage inquiétant.Des voix s\u2019élèvent pour critiquer le courant pluraliste au sein de la société québécoise.» En somme, ces bonnes gens sont inquiets parce que d\u2019aucuns, dans la société, sont en désaccord avec leur conception du pluralisme en démocratie libérale.Les voix qui s\u2019élèvent (et qu\u2019ils aimeraient faire taire ?), ce sont bien sûr celles des intellectuels qui commettent le péché de ne pas penser comme eux.Ces gardiens du dogme politiquement correct prennent donc sur eux de les ramener dans le droit chemin.Faut-il les remercier de leur sollicitude pour les âmes de ces brebis égarées ?Les contremaîtres du trudeauisme Je crois qu\u2019il faut plutôt lire ce manifeste comme une tentative d\u2019intimidation que comme l\u2019expression d\u2019un point de vue dans un débat démocratique et intellectuel.Une des premières conditions que requiert un débat démocratique digne de ce nom est de reconnaître que, en démocratie, plusieurs positions peuvent être légitimement défendues.En ce qui concerne un débat académique digne de ce nom, 30 L\u2019ACTION NATIONALE - mai-juin 2010 il faut là aussi être disposé à répondre par des arguments que l\u2019on souhaite convaincants pour persuader ceux avec qui on discute du bien-fondé de notre analyse, plutôt qu\u2019à la stigmatisation.Ce type de procédé avait été tenté au cours de la polémique autour du cours ECR en décembre 2009, mais, ayant maladroitement versé dans l\u2019ad hominem, cela n\u2019avait guère fonctionné.Au contraire, la prégnance de la critique semblait avoir désarçonné les concepteurs du cours et sa résonnance politique a sans doute beaucoup contribué à leur inquiétude.Or rien de tout cela ne transpire dans ce manifeste.D\u2019une manière coutumière, ses instigateurs préfèrent au contraire présenter les choses ainsi : il n\u2019y a aucune autre façon de faire qu\u2019on puisse défendre en démocratie libérale pour respecter le pluralisme, que l\u2019adoption d\u2019un modèle multiculturaliste ou interculturaliste qui appliquerait les principes de l\u2019école canadienne de pensée politique8 (soit l\u2019égalité différenciée et l\u2019intégration par la reconnaissance officielle des différences ethnoreligieuses).Ceux qui défendent d\u2019autres options sont soit des gens « inquiétants » qu\u2019il faudrait écarter du débat (les intellectuels nationalistes), soit dans l\u2019erreur, ayant alors besoin d\u2019être éclairés, ce qui est généralement le cas du bon peuple9.Il n\u2019y a pas à tenir compte de leur opinion - même en prônant un idéal de « dialogue » et de « pluralisme ».8\tOn associe notamment cette école aux philosophes Charles Taylor, Will Kymlicka et James Tully.Plusieurs des initiateurs et premiers signataires du Manifeste pluraliste se rattachent à cette école de pensée, tels Jocelyn Maclure et Daniel Weinstock.Les idées centrales de cette école sont le multiculturalisme, la reconnaissance officielle des différences ethnoreligieuses et l\u2019égalité différenciée qui peut s\u2019ensuivre, au sein d\u2019un État libéral.9\tVoir Joseph Facal, « Les donneurs de leçon », Journal de Montréal, 5 novembre 2008, consultable sur www.josephfacal.org ; et Mathieu Bock-Côté, « La tentation autoritaire », La Presse, 29 octobre 2009. 31 L\u2019ACTION NATIONALE - mai-juin 2010 Devant un énième sondage confirmant l\u2019opposition d\u2019une écrasante majorité de Québécois au modèle des accommodements raisonnables culturels et religieux, l\u2019une des premières signataires du manifeste, eut cette réflexion révélatrice : « Heureusement que les droits sont protégés par les chartes et qu'ils ne sont pas soumis à la volonté de la majorité ! lance Marie McAndrew, titulaire de la chaire en relations ethniques à l'Université de Montréal.La si vive opposition des Québécois à tout accommodement démontre qu'ils en font une question de principe10.» En d\u2019autres mots, la démocratie libérale que les ténors du Manifeste pluraliste prétendent défendre se passerait bien volontiers de cet objet encombrant : la volonté générale.Effectivement, les Québécois en font une question de principe : ils préfèrent que d\u2019autres principes orientent l\u2019intégration comme la gestion du religieux, mais n\u2019en tenons surtout pas compte ! Comme démocrates, on aura vu mieux.Les Québécois sont majoritairement contre ; les ténors du Manifeste pluraliste font régulièrement des acrobaties de rhétorique pour tenter de contester l\u2019idée même d\u2019une majorité - élément pourtant central à toute démocratie libérale.Leur modèle politique, en réalité, se rapproche bien davantage de l\u2019idéal du roi-philosophe, adapté à la gouvernance procédurale d\u2019aujourd\u2019hui, bien plus qu\u2019à la démocratie qu\u2019ils sont bien loin de chérir.Pour éclairer la majorité des citoyens égarée dans une opposition de principe au modèle trudeauiste, alors le renouveau pédagogique remettra leurs enfants au moins dans le bon chemin, avant que l\u2019immigration, on l\u2019espère, ne permette de les mettre en minorité, comme l\u2019exprimait crûment Daniel Weinstock : « Aussi philosophe soit-il de profession, M.Weinstock doute que ce soit les grands énoncés qui fassent avancer les mentalités.Il croit plutôt à la force des 10 Marie McAndrew, citée dans Louise Leduc, « Les Québécois restent opposés aux accommodements », La Presse, 27 octobre 2009. 32 L\u2019ACTION NATIONALE - mai-juin 2010 choses.Quand Montréal comptera un aussi haut pourcentage d'immigrants que Toronto, ces questions [d\u2019accommodements raisonnables] ne se poseront plus avec autant d'acuité.11 » Bref, ignorons l\u2019opinion des Québécois avant qu\u2019une immigration multiethnique ne mette en minorité ceux qui n\u2019adhèrent pas au modèle trudeauiste - et ici force est de déduire que Weinstock associe les « de souche » à l\u2019opposition à ce modèle trudeauiste et les nouveaux immigrants à une adhésion, ce qui est tout de même simpliste (il existe de nombreux immigrants qui sont contre ces concessions aux intégrismes et aux principes religieux dans l\u2019espace civique).Soit qu\u2019ils fassent partie des défenseurs de la laïcité (qu\u2019ils nomment « stricte » par opposition à la laïcité « molle » qu\u2019ils préconisent).Auquel cas, ces derniers ont besoin de comprendre qu\u2019ils s\u2019associent avec des gens « inquiétants » et préconisent une voie impossible.Aussi, une autre intervention de certains des principaux ténors du Manifeste pluraliste est venue marteler ce clou dans Le Devoir du 27 février : la laïcité, nous informe-t-on, est inconstitutionnelle au Canada, d\u2019ailleurs elle est illégitime en vertu du droit international.Passons sur l\u2019argumentation contraire du Manifeste au sujet de la laïcité : « Quant à la laïcité, elle est revendiquée avec vigueur dans les débats actuels, comme si les principes de cet aménagement politique étaient absents de la culture politique québécoise.Or, les caractéristiques de la laïcité sont mises en œuvre au Québec depuis des décennies » peut-on y lire en effet.Alors, la laïcité est-elle appliquée au Québec ou « impossible » ?Comprenons que la laïcité revendiquée est la laïcité stricte, et que c\u2019est celle-là que les orthodoxes pluralistes veulent écarter en la déclarant « impossible ».Seulement, on retrouve là un de leurs artifices rhétoriques coutumiers, qui 11 Daniel Weinstock, cité dans Louise Leduc, « Les Québécois restent opposés aux accommodements », La Presse, 27 octobre 2009. 33 L\u2019ACTION NATIONALE - mai-juin 2010 explique leur attachement à l\u2019expression trompeuse « laïcité ouverte » : il s\u2019agit de prétendre que ce que les gens réclament (la laïcité) est déjà entièrement réalisé, en prétendant ensuite, lorsque confrontés à des demandes de renforcement de cette laïcité, que les choix du Québec et parfois de l\u2019opinion se confondent avec le modèle de laïcité dite ouverte, leur invention, et que tout renforcement de la laïcité entrerait en contradiction avec les « choix du Québec ».Mais le Québec n\u2019a pas encore bien défini officiellement son modèle de laïcité : ce choix n\u2019est donc pas celui du Québec, mais celui des ténors du Manifeste pluraliste.La laïcité « ouverte » n\u2019est qu\u2019une autre formulation de l\u2019idéal multiculturaliste.Lorsque confrontés à des contradicteurs explicites et décidés, alors il faut sortir l\u2019argument massue : impossible, nous n\u2019aurions pas le droit d\u2019implanter la laïcité en vertu du droit des démocraties libérales telles qu\u2019il est désormais compris (en réalité, en fonction de la charte canadienne).En fin de compte, on ne défend pas le bien-fondé d\u2019une position (celle de la « laïcité ouverte »), on tente d\u2019empêcher (en brouillant la réflexion), puis d\u2019interdire (en brandissant l\u2019impossibilité) de penser autrement.« Impossible » donc en vertu de la charte canadienne et.du droit international.L\u2019argument est circulaire : ces inspirateurs du Manifeste pluraliste défendent les principes mul-ticulturalistes de la charte canadienne et invoquent comme argument final le fait qu\u2019on ne peut faire autrement dans nos institutions, en vertu de.la charte canadienne.Certes, la constitution de 1982 entraîne une difficulté, mais disons-le : ils auraient plus de chances d\u2019être convaincants en défendant des raisons positives pour lesquelles ils pensent que ce modèle est meilleur qu\u2019un autre ; or cela supposerait la reconnaissance du fait qu\u2019un autre modèle est défendable et donc possible. 34 L\u2019ACTION NATIONALE - mai-juin 2010 L\u2019invocation du droit international est une veule tentative de faire appel à une autre norme que la constitution de 1982, plus universelle, sans doute plus indépassable encore dans leur conception : l\u2019argument est risible quand on connaît non seulement la valeur démocratique des institutions internationales, mais aussi le simple fait que les diverses démocraties libérales souscrivent à des modèles différents en ce qui a trait à la gestion de l\u2019intégration et de la diversité eth-noreligieuse.Le droit international, notamment, n\u2019empêche pas la laïcité française d\u2019exister, sans entrer en contradiction avec le principe de la liberté de religion.De toute façon, si la laïcité est « impossible » parce qu\u2019elle limite la liberté de religion, alors une grande quantité des accommodements raisonnables qui firent scandale, comme à la SAAQ, ne sont-ils pas « impossibles » parce qu\u2019ils ne respectent pas l\u2019égalité des hommes et des femmes12 ?On le voit, il faut choisir ; chose qu\u2019un peuple, en démocratie, doit avoir le droit de faire.Bref, pour les ténors du Manifeste pluraliste, il faut appliquer les principes multiculturalistes enchâssés par Trudeau dans la Constitution de 1982 et sa Charte, tout simplement parce que.nous n\u2019avons pas le choix.Belle conception de la démocratie (que Jean-François Lisée a d\u2019ailleurs superbement exposée dans le billet de son blogue du 14 février 201013).12\tVoir le blogue de Jean-François Lisée, 1er mars 2010, « Étranges accommodements étrangers », où est discutée une remarque de Gérald Larose : puisque la Charte québécoise des droits prohibe la discrimination en fonction des croyances religieuses et des opinions politiques, pourquoi est-ce que le Manifeste pluraliste défend pour la religion ce qu\u2019il n\u2019accepte pas pour les opinions politiques ?En effet, ils préconisent l\u2019acceptation du port des insignes religieux pour les fonctionnaires, mais acceptent l\u2019interdiction du port d\u2019insignes politiques partisans.13\t« Le pluralisme implique-t-il (aussi) d\u2019être à l\u2019écoute de la majorité ?» sur lactualite.com. 35 L\u2019ACTION NATIONALE - mai-juin 2010 Le 7 mars, trois des initiateurs du manifeste ont publié une réplique à l\u2019éloquente réplique au Manifeste signée Jacques Beauchemin et Louise Beaudoin14.Ils reprochent à Beauchemin et Beaudoin leur définition du républicanisme qu\u2019ils jugent incompatible avec le fait qu\u2019ils identifient une majorité, des minorités et une culture de convergence définie par la majorité.Une indigeste casuistique est ainsi déployée pour faire de la culture majoritaire un concept insaisissable.En réalité, il est aisé de saisir que la culture de convergence au Québec est la culture nommée jadis canadienne-française, qui évolue bien entendu et s\u2019est laïcisée depuis i96015 (renouant partiellement avec une autre facette de sa tradition, moins catholique).C\u2019est une lapalissade ; la politique de 1978 le prévoit, c\u2019est pourquoi le rapport Bouchard-Taylor parlait d\u2019assimilation douce et préconisait le rejet de cette politique (ôtant toute substance à la distinction entre interculturalisme et multiculturalisme qu\u2019il revendique par ailleurs, offrant une belle manifestation de pensée contradictoire).Soudain, Maclure, Karmis et Nootens semblent admettre que le multiculturalisme n\u2019est pas l\u2019unique manière de gérer une société plurielle et prétendent même ne pas défendre le multiculturalisme : « M.Beauchemin et Mme Beaudoin affirment que la réponse à la question de savoir comment faire monde commun passe, pour les auteurs du Manifeste, 14\tDimitrios Karmis, Jocelyn Maclure et Geneviève Nootens, « Pourquoi opposer majorité et minorités ?», Le Devoir, 7 mars 2010 ; Jacques Beauchemin et Louise Beaudoin, « Le pluralisme comme incantation », Le Devoir, 13 févr.2010.15\tMarquée historiquement par le catholicisme, elle est la culture d\u2019expression française originale du peuple nommé canadien, canadien-français puis québécois, sans que ce peuple soit avec une quelconque exclusive ethnique - il a d\u2019ailleurs constamment assimilé des individus issus d\u2019immigrations variées - ni que cette culture puisse se résumer exclusivement au français : le français est plutôt un premier pas nécessaire à l\u2019intégration nationale, au processus de creuset national qui existe depuis la Nouvelle-France. 36 L\u2019ACTION NATIONALE - mai-juin 2010 par une modalité particulière d'aménagement du pluralisme : le multiculturalisme.C'est pour le moins surprenant, puisque le Manifeste affirme son appui au programme de l'interculturalisme québécois.» La politique d\u2019interculturalisme à laquelle Maclure, Karmis et Nootens font référence accepte officiellement le principe de culture de convergence défendu par Beauchemin et Beaudoin, seulement le rapport Bouchard-Taylor, dont ils se font les défenseurs, propose de l\u2019abolir pour rejeter toute forme d\u2019encouragement de l\u2019assimilation.Sans ce concept, il n\u2019y aurait plus de différence entre multiculturalisme canadien et interculturalisme québécois (sauf l\u2019affirmation du français langue commune plutôt que du bilinguisme).Une clarification de Daniel Weinstock permet d\u2019apprécier la valeur de cette prétendue distinction : « je ne pense pas que l'interculturalisme et le multiculturalisme sont si différents que ça.[.] La différence tient plus à des nuances qu'à des principes fondamentaux.16 » Maclure est d\u2019ailleurs le disciple d\u2019un des principaux théoriciens du multiculturalisme, Charles Taylor ; malgré l\u2019utilisation du terme « interculturalisme », aucune divergence de fond avec le multiculturalisme n\u2019apparaît dans le manifeste ni dans les écrits de ceux qui semblent être ses inspirateurs, tels Weinstock, Maclure, McAndrew, les concepteurs des programmes multicultura-listes du renouveau pédagogique, etc.L\u2019argumentation de Maclure, Karmis et Nootens joue ainsi sur des confusions ; en réalité, il faut leur demander de définir eux-mêmes, au-delà du vocabulaire, une différence 16 Cité par Radio-Canada, site internet, rubrique informations, « L\u2019interculturalisme.Les définitions de l\u2019interculturalisme et du multiculturalisme selon les commissaires Gérard Bouchard et Charles Taylor »,\t28 mai 2008 :\thttp://www.radio-canada.ca/nouvelles/ National/2008/05/23/008-Bouchard-TaylorJnterculturali.shtml [consulté le 6 mars 2010]. 37 L\u2019ACTION NATIONALE - mai-juin 2010 sérieuse avec le multiculturalisme canadien s\u2019ils veulent que leurs interlocuteurs distinguent leur position de la défense de ce modèle.« Interculturalisme » façon Bouchard-Taylor et « laïcité ouverte » servent, jusqu\u2019à preuve du contraire, d\u2019écran de fumée dans le discours des ténors du Manifeste pour un Québec pluraliste qui défendent tout simplement les principes du modèle trudeauiste.Encore une fois, ils ont parfaitement le droit d\u2019y adhérer, mais il conviendrait qu\u2019ils l\u2019expriment franchement, sans faux-fuyants.Il est déplorable de devoir encourager des défenseurs de la tolérance, de l\u2019ouverture, de la « pratique du dialogue » à tenter de convaincre par un discours franc et net, de persuasion rationnelle, plutôt qu\u2019à embrouiller, comme dans cette lettre, ou à intimider, par des moyens divers comme l\u2019invention d\u2019une « impossibilité » en droit international ou encore le fait de qualifier d\u2019inquiétantes les opinions contraires.Colères et mauvaise conscience de Lucien Bouchard La récente sortie de Lucien Bouchard mérite-t-elle un long commentaire ?Manifestement piqué par les critiques dont son frère a fait l\u2019objet depuis ses propos après l\u2019annonce de la tenue de la commission jusqu\u2019au rapport, lesquelles émanent assez logiquement du camp nationaliste, Lucien Bouchard a, semble-t-il, choisi de se venger du parti qu\u2019il a présidé.Il s\u2019est du coup lâché en déclarant la souveraineté irréalisable de son vivant et en condamnant l\u2019affirmation identitaire intégrationniste, encline à renforcer la laïcité du PQ, démarche taxée de « radicalisme ».Il est assez ironique de voir celui que le Canada anglais a si souvent taxé de radicalisme identitaire, de nationalisme étroit, de mener un peuple qui, devenu indépendant (voire simplement avec l\u2019autonomie de Meech), ne serait pas fiable en matière de respect des droits et de la démocratie, 38 L\u2019ACTION NATIONALE - mai-juin 2010 reprendre lui-même ce type d\u2019argument exorbitant.Ses anciens adversaires ne pourraient guère espérer mieux comme domination idéologique, but ultime de toute propagande.Lucien Bouchard se définit de plus en plus, à l\u2019instar de son frère, en défenseur de l\u2019idéal trudeauiste en matière de diversité, au point de reprendre à son compte les critiques que les trudeauistes adressaient aux souverainistes.Il fut d\u2019ailleurs assez savoureux de voir son frère Gérard en rajouter dans la dramatisation en présentant tout choix collectif renforçant la laïcité ferme au Québec comme une grave menace sur l\u2019ordre public et la réputation internationale du Québec17.Comme son frère, Gérard Bouchard fait un curieux défenseur de la rupture québécoise avec un cadre défini par Trudeau pour déconstruire la nation québécoise.Venant d\u2019un chantre de l\u2019américanité comme rupture, l\u2019invocation d\u2019une prétendue menace, non seulement dans le droit international parfaitement fantasmé des pluralistes, mais dans l\u2019opprobre des faiseurs d\u2019opinion états-uniens - en pratique, il faut plutôt dire du Canada anglais - avait quelque chose de cocasse, pour ne pas dire plus.Si nous adoptons des mesures de laïcité plus ferme, le New York Times écrira peut-être un éditorial désapprobateur : catastrophe ! Pour revenir à Lucien, force est de constater une certaine continuité chez l\u2019avocat du Saguenay dans sa capacité à intérioriser cette mauvaise conscience que tout un discours radicalement anti-souverainiste tente d\u2019inculquer devant toute affirmation forte de notre identité et d\u2019une légitime volonté d\u2019intégration nationale québécoise, depuis le congrès « du miroir » à sa déclaration de février, contre la laïcité et la volonté affirmée de renforcer l\u2019intégration.Deux traits ressortent : une certaine incapacité à se définir autrement que 17 Dans une interview à Radio-Canada.Voir Josée Legault, « Une camomille, M.Bouchard ?», sur le site de Voir, 18 mars 2010 : http ://www.voir.ca/blogs/ joseJegault/archive/2010/03/18/une-camomiNe-m-bouchard.aspx . 39 L\u2019ACTION NATIONALE - mai-juin 2010 dans le cadre des normes forgées par le Canada18, y compris en matière d\u2019identité, sans générer de lourds complexes ; l\u2019illusion que quelques politiques de gestion économique pourraient tenir lieu de dessein national.Ces limites sérieuses pour un chef souverainiste, depuis longtemps analysées19, n\u2019en ressortent que plus nettement.Action, inaction?Les récentes polémiques concernant le prosélytisme religieux dans les CPE, ou le port du niqab par des immigrantes reçues qui suivent des cours de francisation, tendent pourtant à montrer que l\u2019inaction et le cas par cas posent de sérieux problèmes tandis que l\u2019adoption d\u2019une politique de laïcité claire et équitable apporterait une boussole nécessaire pour des questions auxquelles toutes nos institutions, et notre démocratie en général, ne pourront échapper.Pareille politique ne règle qu\u2019un aspect du problème, mais un aspect incontournable : quelle règle commune adopter au Québec devant la multiplication des revendications religieuses particulières ?La règle du multiculturalisme canadien, ou de la « laïcité ouverte », implique une démarche au cas par cas très lourde, qui accorderait une valeur primordiale aux motivations religieuses au détriment d\u2019autres droits, d\u2019autres valeurs, voire 18\tCurieusement, le caractère ombrageux, perméable à un certain canadianisme, prompt à accuser le nationalisme québécois de radicalisme après avoir inspiré le mouvement par d\u2019éloquents discours de tribun nationaliste suite à une rupture avec un parti fédéral permettent de comparer Lucien Bouchard à Henri Bourassa.Bourassa avait rompu avec Laurier au sujet de l\u2019impérialisme, avait galvanisé le mouvement national avec son discours de Notre-Dame, mais l\u2019a fourvoyé dans une pensée absolument pancanadianiste allant même jusqu\u2019à fustiger gravement l\u2019intérêt pour la souveraineté exposé par L'Action française en 1922, radicalisme national impardonnable à ses yeux.19\tRobert Laplante, dans « L\u2019éteignoir et le miroir aux alumettes » avait analysé ces traits de caractère au moment de sa démission comme Premier ministre (Chronique de l'enfermement, L\u2019Action nationale éditeur, 2004, p.203-205). 40 L\u2019ACTION NATIONALE - mai-juin 2010 du simple respect d\u2019un règlement commun ; elle s\u2019inscrit dans une logique qui veut favoriser le moins d\u2019assimilation possible et dont l\u2019utopie serait la multiplication des nationalités sur notre territoire, surtout grâce à l\u2019immigration.Une laïcité authentique permettrait au contraire de ne pas accorder une valeur disproportionnée, inéquitable, aux motivations religieuses et de maintenir un cadre démocratique commun respectueux d\u2019autres droits (l\u2019égalité des femmes notamment), le tout favorisant par conséquent davantage l\u2019intégration nationale que le multiculturalisme, et ce, de manière équitable pour les diverses croyances et incroyances.De fait, une politique de laïcité authentique demande simplement de libérer l\u2019espace civique de la mainmise des croyances et des Églises, et ne doit pas se confondre avec une chasse au patrimoine culturel historique, influencé nécessairement par le fait que le christianisme a marqué officiellement aussi bien que culturellement notre nation durant plusieurs siècles.Le gouvernement actuel a du mal à sortir de l\u2019inaction, mais ne pourra pas toujours se soustraire aux responsabilités qui lui incombent.La Cour suprême préconise le cas par cas aussi bien dans la gestion des demandes d\u2019exception pour motif religieux que pour l\u2019étude des dossiers des écoles passerelles.Tant les signataires du Manifeste pluraliste que Gérard Bouchard, dans le rapport Bouchard-Taylor et leurs interventions depuis, défendent en fait la logique des accommodements raisonnables développée par la Cour suprême.On les a soudain vus se plaire à reconnaître un cas de demande déraisonnable d\u2019accommodement religieux, soit le port du niqab en classe, pour des raisons pédagogiques20.C\u2019est l\u2019exception 20 Voir les entrevues dans Robert Dutrisac, « Banni le niqab », Le Devoir, 3 mars 2010.Pierre Bosset (un des initiateurs du manifeste) notamment juge que l\u2019accommodement demandé est « déraisonnable ».Gérard Bouchard quant à lui a exprimé une appréciation similaire sur les ondes de Radio-Canada : 41 L\u2019ACTION NATIONALE - mai-juin 2010 qui confirme la règle.En réalité, cette limite ne se justifie pour eux pour aucun autre motif qu\u2019un motif pratique.Or, ce qui est en cause quand on additionne la loi 101, la convergence culturelle et une politique de laïcité authentique et non pas molle ou « ouverte », c\u2019est la défense d\u2019autres principes sur le plan du modèle de démocratie libérale (accordant plus de poids à la démocratie et moins de poids à une interprétation multiculturaliste des droits de l\u2019homme universels), de la neutralité en matière religieuse (la laïcité plutôt que le multiculturalisme qui souhaite favoriser l\u2019expression de toutes les religions dans l\u2019espace civique), et d\u2019intégration nationale (encourager l\u2019assimilation à la culture québécoise, celle de la majorité, plutôt que le maintien d\u2019une juxtaposition de « communautés culturelles »).L\u2019idée d\u2019encourager l\u2019intégration à travers la culture nationale plutôt que la consolidation de différences communautaires ne serait-elle pas plus sage ?Ne nous leurrons pas : venir s\u2019installer dans une nouvelle nation pour obtenir la naturalisation peut très bien exiger une intégration à la culture de cette nation ; cela est parfaitement défendable en démocratie, puisque la politique d\u2019immigration est légitimement du ressort du peuple qui la choisit : à condition de reconnaître un droit d\u2019autodétermination au peuple (ce que plusieurs de nos pluralistes préféreraient presque remplacer par un gouvernement de la Cour suprême et des « experts »).Sur ce plan, celui de l\u2019intégration nationale au sens propre, donc de l\u2019intégration comprise comme l\u2019intégration à la culture nationale, la laïcité est aussi une manière de favoriser une logique de creuset, sur le mode « À Rome, fait comme les Romains », en définissant des principes équi- « Port du niqab.Gérard Bouchard donne raison à Québec », mercredi 3 mars 2010 : http ://www.radio-canada.ca/nouvelles/Politique/2010/03/03/004-niqab-gerard-bouchard.shtml [consulté le 9 mars 2010]. 42 L\u2019ACTION NATIONALE - mai-juin 2010 tables pour tous, croyants de toutes confessions comme athées.Elle peut aussi permettre davantage de liberté que la liberté de religion définie en termes multiculturalistes21.L\u2019opinion de plusieurs penseurs, mais aussi d\u2019une nette majorité de l\u2019opinion québécoise, est favorable à ces principes qui s\u2019avèrent plus proches du modèle républicain.En revanche, les citations de Marie McAndrew et Daniel Weinstock reproduites ici montrent que la pensée du Manifeste pour un Québec pluraliste accorde une valeur primordiale à la diversité, à la mosaïque multiculturelle, comme une fin en soi, bien plus qu\u2019à la démocratie québécoise et à la pérennité de notre nation.Les pluralistes défendent certaines politiques d\u2019immigration et d\u2019accommodement religieux bien plus par amour de leur programme idéologique que par souci des intérêts ou respect des choix démocratiques des Québécois.Ces choix et ces préférences, on peut les résumer ainsi : une conception de la démocratie valorisant la souveraineté du peuple plus que le chartisme, de l\u2019intégration fortifiant l\u2019objectif pertinent de convergence vers la culture majoritaire et de laïcité réelle et non pas comme couvert du multiculturalisme et de l\u2019acculturation du Québec.Nous ne sommes pas condamnés à désespérer.La question du port du niqab par des étudiantes a permis de faire émerger non seulement une opinion majoritaire, comme c\u2019est le cas contre les « accommodements raisonnables », mais un consensus global au Québec.Le gouvernement libéral s\u2019est commis pour fixer des limites, sans que les cris d\u2019orfraie des journaux canadiens-anglais comme le Globe and Mail et The Gazette22 n\u2019aient la moindre influence : il faut laisser braire 21\tL\u2019éditorial de Josée Boileau, « Femmes - Le recul », Le Devoir, 8 mars 2010, relève quelques-uns de ces risques bien réels en ce qui concerne les femmes.22\tVoir l\u2019éditorial « Intolerant Intrusion » du Globe and Mail, 11 mars 2010 : de nombreux journaux canadiens-anglais emboîtèrent le pas, dont The Gazette : 43 L\u2019ACTION NATIONALE - mai-juin 2010 les ânes tandis que la caravane passe.L\u2019opposition officielle péquiste, quant à elle, a défini des objectifs plus fermes d\u2019intégration, avec le projet de loi sur la citoyenneté québécoise et se propose de le faire aussi pour la laïcité.Même un journal comme Le Devoir qui, malgré son nationalisme, est fortement influencé par l\u2019intelligentsia « pluraliste », se démarque à présent de la bien-pensance multiculturaliste en matière de laïcité23.Tout cela permet d\u2019espérer une clarification et un affermissement des positions du Québec à moyen terme.Dans l\u2019immédiat, la loi proposée par Québec (projet de loi 94) en faveur de la laïcité ouverte ne constitue que des demi-mesures entièrement compatibles avec le modèle canadien : cela ne contient qu\u2019un niveau minimal de balises qui permet tout juste au Québec de tempérer certains excès du multiculturalisme canadien comme ce fut le cas avec les tribunaux de la charia en 2005, mais ne répond pas, pour l\u2019instant, au désir d\u2019une affirmation plus substantielle de la culture commune qu\u2019exprime, à mon sens, le rejet massif du modèle des « accommodements raisonnables » en matière culturelle et religieuse par l\u2019opinion publique depuis 2006.Nonobstant les difficultés réelles que posera l\u2019application de la constitution de 1982 au Québec, constitution qui pose du reste un problème de légitimité pour notre État, il importe avant tout que les Québécois définissent plus clairement et consolident leurs choix collectifs déjà énoncés en matière de démocratie, d\u2019intégration et de laïcité, pour s\u2019atteler ensuite au problème de leur application.?« Just What Quebec Needs : A Dress Code », 12 mars 2010.Une exception : The National Post : « A Tale of Two Burkas », 9 mars 2010.Voir Antoine Robitaille, « Le Québec et le niqab - Comme des Talibans ?», Le Devoir, 13 mars 2010.23 Idem. 44 ARTICLES Pierre Graveline* L\u2019INACCEPTABLE DÉFAITISME DES ÉLITES QUÉBÉCOISES Décidément, les élites québécoises semblent avoir le moral bien bas par les temps qui courent.Rares sont désormais les semaines où l\u2019un ou l\u2019autre des porte-parole attitrés ou autoproclamés de nos élites politico-économico-médiatiques, ne vient pas expliquer au bon peuple que le Québec est une véritable catastrophe ambulante.À les entendre, la Révolution tranquille aurait été une immense erreur, ses fruits tous plus pourris les uns que les autres.Notre système d\u2019éducation ?Un lamentable échec ! Notre économie ?En retard sur celle de tous nos voisins ! Nos programmes sociaux et nos services publics ?Au-dessus de nos moyens ! Notre culture ?Un luxe pour happy few ! Notre démocratie ?Malade de la peste ! Un demi-siècle de progrès stupéfiants Pourtant, les progrès réalisés par la nation québécoise au cours de ce dernier demi-siècle (1960-2010) où elle a pris conscience de son identité et affirmé son existence sont à bien des égards stupéfiants.* Directeur général de la Fondation Lionel-Groulx, l\u2019auteur s\u2018exprime ici à titre personnel. 45 L\u2019ACTION NATIONALE - mai-juin 2010 Sur le plan de l\u2019éducation, d\u2019une nation essentiellement illettrée et ignare qu\u2019elle était, la nation québécoise est devenue l\u2019une des plus instruites de la planète.Publié dans les années 1960, la Rapport Parent fut à l\u2019origine de cette révolution de l\u2019éducation.Alors qu\u2019au début des années 1960 seul le secteur scolaire anglo-protestant offrait en partie certains de ces services, le Québec possède aujourd\u2019hui le réseau de services à la petite enfance le plus développé et le plus accessible de toute l\u2019Amérique du Nord et l\u2019un des meilleurs au monde.L\u2019éducation préscolaire pour les enfants de cinq ans a été généralisée.Alors qu\u2019environ 40 % des enfants ne terminaient même pas leur cours primaire, le taux de réussite est maintenant de 100 %.Alors qu\u2019à peine 30 % des enfants accédaient à des études secondaires et qu\u2019aussi peu que 14 % d\u2019entre eux obtenaient leur diplôme, tous les jeunes entreprennent aujourd\u2019hui des études secondaires.Les deux tiers d\u2019entre eux décrochent leur diplôme et, grâce à l\u2019éducation des adultes, ce taux grimpe par la suite à 80 %.Alors qu\u2019une infime minorité des jeunes faisait des études collégiales, on atteint désormais un taux de 60 %.Près de 40 % des jeunes obtiennent finalement leur diplôme d\u2019études collégiales.Enfin, le pourcentage de la population qui accède aux études universitaires est passé au cours de cette période de 5 à 25 % et 16,5 % des Québécois détiennent aujourd\u2019hui un diplôme universitaire.Alors que dans les régions du Québec, les PME ne tarissent pas d\u2018éloges sur la contribution des cégeps à leur développement, les entreprises étrangères invoquent avec persistance la qualité de la main d\u2019œuvre et du système éducatif qui l\u2019a formée pour justifier leurs investissements en terre québécoise.Les universités québécoises et leurs centres de recherche, en particulier, font aujourd\u2019hui l\u2019envie de bien des pays.Sur le plan de l\u2019économie, d\u2019une nation sous-développée, dépendante du capital étranger et centrée sur l\u2019exporta- 46 L\u2019ACTION NATIONALE - mai-juin 2010 tion de ses ressources naturelles, la nation québécoise est devenue l\u2019une des puissances économiques moyennes de la planète.Alors qu\u2019au début des années 1960 le capital anglo-américain dominait presque complètement l\u2019économie québécoise, les Québécois ont désormais la haute main sur la plus grande part de leurs activités économiques et de leurs institutions financières.La nationalisation de l\u2019électricité en 1963 et le développement d\u2019Hydro-Québec - qui est devenu l\u2019une des plus grandes entreprises de production d\u2019hydroélectricité sur la planète et dont la valeur des actifs couvre une partie significative des dettes de l\u2019État québécois - ont été le coup d\u2019envoi de cette révolution économique.Grâce au soutien de l\u2019État québécois et s\u2019appuyant sur des instruments financiers collectifs mis en place ou développés dans la foulée de la Révolution tranquille - la Caisse de dépôt et placements du Québec (aujourd\u2019hui l\u2019un des 20 plus grands fonds financiers souverains dans le monde), la Société générale de financement, le Mouvement Desjardins, les fonds de capital de risque, dont le Fonds de solidarité des travailleuses et des travailleurs du Québec et Fondaction -, une classe d\u2019entrepreneurs québécois s\u2019est constituée.De grandes multinationales ont vu le jour, parmi lesquelles Bombardier, Quebecor, CGI, Cascades et SNC-Lavalin, pour n\u2019en nommer que quelques-unes, sans compter les 175 000 PME qui créent l\u2019essentiel des emplois.Un peuple de locataires est devenu un peuple de propriétaires.Au 94e rang mondial par sa population - sur quelque 250 pays et territoires -, la nation québécoise se situait, en 2008, au 40e rang pour ses exportations internationales, notamment grâce aux produits de l\u2019aluminium et de l\u2019avionnerie, et au 44e rang pour la taille de son économie, devançant des pays comme le Portugal, le Danemark, l\u2019Irlande, la Finlande et la Nouvelle-Zélande.Qui plus est, la part de son PIB que la nation québécoise consacre à la recherche et au développement la place au 8e rang mondial, devançant même les États- 47 L\u2019ACTION NATIONALE - mai-juin 2010 Unis en cette matière ! Son niveau de vie (PIB par habitant) la positionne aujourd\u2019hui au 27e rang mondial devant, par exemple, l\u2019Espagne et l\u2019Italie.Sur le plan des conditions sociales, d\u2019une nation pauvre, rongée par les inégalités, notamment entre les hommes et les femmes, et à peu près dépourvue de services publics et de programmes sociaux, la nation québécoise est devenue l\u2019une des nations les plus équitables et les plus solidaires de la planète.Un ensemble remarquable de services publics et de programmes sociaux - qui assurent une certaine répartition de la richesse et qui sont équivalents sinon supérieurs à ceux qui existent dans les pays les plus développés - a progressivement été mis en place et a jeté les fondements de cette révolution sociale.Notamment dans le domaine de la santé, les investissements publics massifs - 10 % du PIB en 1995 contre 4,5 % en 1960 - ont donné de grands résultats : le taux de mortalité à la naissance est devenu l\u2019un des plus bas au monde, passant de 13,8 à 4,2 par 1 000 naissances entre 1960 et 2008 ; entre 1970 et 2008, l\u2019espérance vie s\u2019est accrue de 68 à 78,3 ans pour les hommes et de 75,2 à 83,2 ans pour les femmes.En Amérique du Nord, le Québec a aujourd\u2019hui les plus bas taux de coût de la vie, d\u2019inégalité sociale et de criminalité.Historiquement, le niveau de vie global des Québécois n\u2019a jamais été aussi élevé et les écarts de taux d\u2019emploi et de revenus avec leurs voisins ontariens n\u2019ont jamais été aussi réduits.En particulier, les conditions de vie des femmes se sont considérablement améliorées, grâce, entre autres, à une politique d\u2019équité salariale en emploi que l\u2019État québécois a été le premier à mettre en œuvre sur la planète.Sur le plan de la culture, d\u2019une nation qui voyait sa langue commune constamment bafouée et dont l\u2019expression culturelle était largement folklorisée, la nation québécoise est 48 L\u2019ACTION NATIONALE - mai-juin 2010 devenue une nation créatrice d\u2019une des cultures les plus originales et les plus dynamiques aujourd\u2019hui à l\u2019œuvre sur la Terre.L\u2019adoption en 1977 de la Charte de la langue française a puissamment contribué à cette révolution culturelle.Qui plus est, dans presque tous les domaines - littérature, arts visuels, chanson, musique, théâtre, danse, cinéma, arts du cirque -, le Québec s\u2019est doté en cinq décennies d\u2019un réseau public et privé d\u2019institutions et d\u2019entreprises professionnelles, compétentes et performantes.Comme en témoignent les succès internationaux du Cirque du Soleil, de l\u2019Orchestre symphonique de Montréal, de Céline Dion, de Robert Lepage, de Denys Arcand, de Luc Plamondon, pour ne citer que quelques noms, jamais la culture québécoise n\u2019a connu une telle reconnaissance et un tel rayonnement.Sur le plan de la démocratie, d\u2019une nation où les libertés d\u2019opinion et d\u2019expression étaient soumises aux diktats d\u2019un pouvoir religieux - celui d\u2019une Église catholique intégriste -qui contrôlait l\u2019éducation, qui dominait à peu près toutes les institutions, et qui régentait la vie politique et les comportements sociaux - voire même sexuels - de la population, la nation québécoise est devenue une nation démocratique qui, sans être exemplaire, n\u2019en est pas moins une des plus avancées au monde.Le développement des services publics, l\u2019adoption d\u2019une charte québécoise des droits de la personne, la laïcisation du système scolaire, la reconnaissance des droits des femmes et des droits des homosexuels, l\u2019adoption de la Loi sur le financement des partis politiques ont été quelques-unes des étapes marquantes de cette révolution démocratique.Aussi, à l\u2019encontre du sombre bilan que les ténors de l\u2019idéologie néolibérale qui inspirent les réflexions de nos élites voudraient leur faire avaler, les Québécois peuvent à juste titre se réjouir de leurs réalisations au cours du dernier 49 L\u2019ACTION NATIONALE - mai-juin 2010 demi-siècle d\u2019existence de leur nation et en être fiers.En fait, peu de nations peuvent se louer d\u2019avoir réussi une démocratisation et une modernisation aussi remarquables de leur État, de leurs institutions et de leurs politiques, d\u2018avoir accompli de tels progrès éducatifs, culturels et socioéconomiques en une si courte période historique.Les Québécois auraient cependant intérêt à se rappeler que, contrairement aux valeurs que leur proposent aujourd\u2019hui leurs élites, ce n\u2019est pas en prônant l\u2019individualisme et la poursuite effrénée de l\u2019enrichissement personnel au détriment du bien commun, mais en misant au contraire sur la coopération et sur la solidarité qu\u2019ils ont atteint ces résultats.Ils seraient également bien avisés de comprendre que, derrière les discours « catastrophistes » sur le Québec se cachent de puissants groupes d\u2019intérêts qui voient dans le dénigrement de la Révolution tranquille, dans le démantèlement de l\u2019État québécois et dans la privatisation des services publics une occasion en or de satisfaire leur insatiable appétit en s\u2019accaparant une part toujours plus grande du gâteau.Des défis vitaux à relever Cela constaté, loin de connaître une situation idyllique, la nation québécoise est bien entendu aux prises en ce début du 21e siècle avec des problèmes sérieux à résoudre et des défis vitaux à relever.Sans en dresser la liste exhaustive, mentionnons certains parmi les plus angoissants de ces problèmes et de ces défis que la nation québécoise a en commun avec les autres nations : la dégradation des écosystèmes, due en premier lieu au réchauffement climatique provoqué par les gaz à effet de serre ; les conséquences inquiétantes de la mondialisation sur la diversité culturelle et sur les droits sociaux ; 50 L\u2019ACTION NATIONALE - mai-juin 2010 la montée en puissance des intégrismes religieux et leurs impacts sur les libertés individuelles, sur les droits des femmes et sur les relations entre les nations ; la persistance de la pauvreté et la croissance des inégalités, de même que l\u2019augmentation de la cupidité et de la corruption, résultant de décennies de domination du néolibéralisme - et de sa doctrine du « chacun-pour-soi » - sur les orientations et les pratiques socioéconomiques ; la crise de confiance dans le processus électoral et dans les institutions démocratiques.À l\u2019instar des autres nations, la nation québécoise est aussi confrontée à des enjeux qui lui sont propres.Pour n\u2019en citer que quelques-uns : la crise démographique et le vieillissement de sa population, le niveau élevé de sa dette publique, l\u2019intégration difficile des nouveaux arrivants à la langue et à la culture de sa majorité, l\u2019anglicisation rapide de sa métropole, l\u2019instauration d\u2019un véritable « apartheid » scolaire entre les élèves de son réseau public et ceux du réseau privé d\u2019enseignement, le sous-financement chronique de son réseau d\u2019enseignement supérieur, le décrochage scolaire d\u2019une trop grande partie de sa jeunesse, l\u2019inadéquation de la formation professionnelle et technique aux besoins du marché du travail, le développement d\u2019un système de santé à deux vitesses - l\u2019un pour les riches, l\u2019autre pour les pauvres -, la mauvaise gestion de certains secteurs de son économie, notamment la forêt, les mines et l\u2019agriculture et le vieillissement de ses infrastructures.Mais, contrairement aux 192 nations aujourd\u2019hui membres des Nations unies, la nation québécoise, ne disposant pas de son indépendance politique, se trouve dramatiquement démunie pour faire face à ces problèmes et relever ces défis.Elle ne peut ni adopter comme elle l\u2019entend toutes les lois qu\u2019elle jugerait nécessaires, ni percevoir et utiliser à ses propres fins tous les impôts et toutes les taxes recueillis 51 L\u2019ACTION NATIONALE - mai-juin 2010 auprès de ses citoyens et de ses entreprises, ni conclure avec d\u2019autres nations des traités qui renforceraient et prolongeraient ses actions.Le Québec ne peut même pas faire entendre sa propre voix dans les instances internationales -\tONU, OMC, UNESCO.-, où, pourtant, se dessinent désormais largement son avenir et celui de l\u2019humanité tout entière.Une nation colonisée et affaiblie sur le plan politique En réalité, alors même qu\u2019elle réalisait au cours du dernier demi-siècle des progrès substantiels sur les plans de l\u2019éducation, de l\u2019économie, des conditions sociales, de la culture et de la démocratie, la nation québécoise s\u2019affaiblissait considérablement sur le plan politique.Pourtant, du « maître chez nous » de Jean Lesage en 1963 au référendum sur l\u2019indépendance de Jacques Parizeau en 1995, en passant par « l\u2019égalité ou l\u2019indépendance » de Daniel Johnson père, la « souveraineté culturelle » de Robert Bourassa, la « souveraineté-association » de René Lévesque et « l\u2019affirmation nationale » de Pierre-Marc Johnson, tous les gouvernements et tous les partis politiques québécois -\tfédéralistes et souverainistes, à l\u2019exception du gouvernement de Jean Charest - ont tenté d\u2019une façon ou d\u2019une autre d\u2019accroître le pouvoir politique du Québec au cours de cette période.Confrontés à l\u2019intransigeance de la nation canadienne et faute de recevoir un appui suffisant des Québécois, tous ont échoué.Si elle a obtenu, depuis 1960, quelques gains dans ses « négociations » avec l\u2019État canadien, essentiellement en matière de sélection des immigrants et de formation de la main-d\u2019œuvre, la nation québécoise n\u2019a cessé, dans l\u2019ensemble, de perdre du terrain sur le plan politique. 52 L\u2019ACTION NATIONALE - mai-juin 2010 D\u2019une part, le poids démographique, politique et économique du Québec au sein du Canada est en baisse constante.Alors qu\u2019ils constituaient 33 % de la population du Canada en 1867, les Québécois n\u2019en représentent plus que 23 % en 2010.Et cette proportion continuera de diminuer dans les décennies à venir.La révision de la carte électorale fédérale - qui augmentera le nombre de circonscriptions en Ontario et dans l\u2019Ouest, mais pas au Québec - viendra bientôt traduire cet affaiblissement démographique en réduction de l\u2019importance relative de la députation québécoise dans la Chambre des communes à Ottawa.Comme le démontre l\u2019actuel gouvernement du Canada, il est désormais possible pour un parti politique canadien d\u2019aspirer à la gouvernance du Canada sans se préoccuper outre mesure de l\u2019opinion publique québécoise.Autre illustration de cette perte d\u2019influence du Québec, la ville de Montréal, métropole économique du Canada en 1960, n\u2019arrive plus, en 2010, qu\u2019au troisième rang - derrière Toronto et Calgary - quant au nombre de sièges sociaux de grandes entreprises qu\u2019elle abrite.Et c\u2019est sans coup férir que l\u2019establishment économique du Canada a pu obtenir l\u2019abolition de la Bourse de Montréal et le transfert de ses activités à la Bourse de Toronto en 2007.Bientôt, ce même establishment obtiendra aussi la création d\u2019une commission des valeurs mobilières fédérale au détriment de l\u2019Autorité des marchés financiers du Québec.D\u2019autre part, le Québec a subi, au cours des 50 dernières années, de dures attaques et encaissé de graves défaites sur les plans politique et constitutionnel.Il n\u2019est pas inutile de rappeler à cet égard certains faits marquants de son histoire récente : l\u2019imposition de la Loi des mesures de guerre et l\u2019occupation militaire du Québec par l\u2019armée canadienne en octobre 1970 ; l\u2019adoption, en 1982, d\u2019une nouvelle constitution canadienne restreignant unilatéralement les pouvoirs du Québec contre l\u2019avis unanime de son Assemblée 53 L\u2019ACTION NATIONALE - mai-juin 2010 nationale ; les nombreux jugements de la Cour suprême du Canada qui ont largement édulcoré la portée de sa Charte de la langue française ; le sabotage par le Canada de l\u2019Accord du Lac Meech de 1990 qui devait permettre - « dans l\u2019honneur et l\u2019enthousiasme » - la réintégration du Québec dans la constitution canadienne ; la tentative de mise au pas du Québec par l\u2019Entente de Charlottetown de 1992 ; le chantage économique du Canada à l\u2019endroit du Québec, qui est revenu comme une sombre litanie à chaque occasion où la nation québécoise a été appelée à se prononcer sur son avenir ; le soutien fédéral au mouvement partitionniste des communautés anglophones du Québec ; les incessantes campagnes de peur auprès des membres des communautés ethnoculturelles québécoises pour les mobiliser contre les aspirations indépendantistes de la nation québécoise ; aux mêmes fins, l\u2019instrumentalisation constante des nations autochtones contre la nation québécoise ; les diverses opérations menées par le gouvernement canadien pour ternir la réputation du Québec sur la scène internationale et pour affaiblir ses liens avec la France ; le vol organisé du référendum de 1995 par le gouvernement fédéral ; l\u2019utilisation massive et illégale de fonds fédéraux, révélée par le scandale des commandites, afin de promouvoir au Québec « l\u2019unité nationale » et les symboles identitaires canadiens ; l\u2019adoption par le parlement fédéral de la Loi dite sur la clarté référendaire, qui prétend restreindre le droit à l\u2019autodétermination de la nation québécoise ; l\u2019envahissement systématique des champs de compétence constitutionnelle du Québec par l\u2019État canadien et l\u2019instauration du déséquilibre fiscal pour miner les fondements mêmes des pouvoirs de l\u2019État québécois.Résultat de ce demi-siècle de reculs et de défaites politiques ?Comme à d\u2019autres moments de son histoire, le Québec -apparemment résigné à son sort, encore une fois trahi par 54 L\u2019ACTION NATIONALE - mai-juin 2010 le défaitisme de ses élites, ses forces vives désorientées et démobilisées, - stagne dans son état de « province », du latin provincia, qui signifie « pays des vaincus ».La nation québécoise s\u2019est engagée dans le 21e siècle en vivant sous une loi fondamentale - la constitution canadienne - qui lui a été imposée par une autre nation.Elle se plie, dans nombre de domaines déterminants pour son avenir, aux lois votées par un parlement fédéral dont la grande majorité des membres représente une autre nation, et aux jugements d\u2019une cour suprême dont les magistrats sont nommés par le premier ministre d\u2019une autre nation.Elle verse des impôts et des taxes dont une bonne partie est dépensée pour des priorités décidées par une autre nation.Elle tolère de ne pas même disposer des pleins pouvoirs sur sa langue, sa culture, ses communications et son immigration, pourtant vitaux pour son existence.Elle accepte sans mots dire qu\u2019une autre nation parle en son nom, jour après jour, sur la scène internationale.N\u2019en déplaise aux ténors québécois de l\u2019aveuglement volontaire et du bon-ententisme à tout prix, comment donc doit-on appeler une telle nation sinon une nation colonisée et affaiblie sur le plan politique ?Combattre le défaitisme politique Or, cette réalité « coloniale » est largement occultée dans les analyses et les discours des élites québécoises qui ont même réalisé le désolant tour de force de débattre pendant des mois de la crise des finances publiques de l\u2019État québécois - cinq milliards de déficit annuel appréhendé - sans jamais évoquer une donnée qui aurait pourtant dû être au cœur de la discussion : alors même que leur État national manque de ressources pour faire face à d\u2019urgents besoins, notamment 55 L\u2019ACTION NATIONALE - mai-juin 2010 en éducation et en santé, les citoyens et les entreprises du Québec versent en taxes et en impôts, chaque année, 50 milliards de dollars à l\u2019État canadien - cinq cents milliards de dollars au cours de la seule dernière décennie ! - dont une partie substantielle a servi et sert toujours, à l\u2019encontre de nos intérêts et de notre volonté, à développer la production de pétrole en Alberta, à relancer l\u2019industrie automobile en Ontario et à moderniser l\u2019armée canadienne engagée dans une guerre - en Afghanistan - réprouvée selon tous les sondages par 70 % des Québécois.Mais nos élites ferment les yeux sur cette réalité car nos élites ont largement sombré dans le défaitisme politique.Désabusées par les échecs de leurs nombreuses et vaines tentatives de réformer le fédéralisme canadien, les élites fédéralistes québécoises ont désormais renoncé.« Le fruit n\u2019est pas mûr », répètent-elles en chœur.Abattues par les défaites référendaires de 1980 et 1995, les élites souverainistes - du moins une partie notable d\u2019entre elles, Lucien Bouchard en tête - se sont réfugiées dans un attentisme déprimant.« Les conditions gagnantes ne sont pas réunies », professent-elles d\u2019une même voix fatiguée.À visage découvert ou, plus hypocritement, par leur inaction démobilisatrice, les uns et les autres invitent les Québécois à « renoncer à leur rêve d\u2019indépendance et de liberté », à se consacrer plutôt à la gestion des affaires courantes et à la résolution des problèmes actuels de la société québécoise.Comme s\u2019il n\u2019y avait pas de liens entre la faiblesse politique de l\u2019État québécois et son incapacité manifeste à faire face à plusieurs défis qu\u2019il doit aujourd\u2019hui relever ! Comme si, par ailleurs, une nation ne pouvait à la fois gérer son présent et préparer son avenir ! 56 L\u2019ACTION NATIONALE - mai-juin 2010 Ce défaitisme des élites n\u2019est pas un phénomène nouveau dans l\u2019histoire de la nation québécoise.Déjà, au lendemain de la Conquête, seigneurs et prélats de l\u2019Église - occupés à préserver leurs privilèges - incitaient les « Canadiens » à se soumettre aux vainqueurs anglais.De même, dans les années qui suivirent l\u2019écrasement de l\u2019insurrection des Patriotes, nombreux ont été les chefs de file des « Canadiens-français » à prôner l\u2019abandon de la lutte et même, tel Étienne Parent, à préconiser l\u2019assimilation volontaire.Plus récemment, au lendemain des référendums de 1980 et 1995, combien n\u2019ont-ils pas été dans l\u2019intelligentsia québécoise à annoncer « la mort du nationalisme » ?Rien de neuf sous le soleil du Québec.Faut-il rappeler que, aujourd\u2019hui comme hier, ce défaitisme des élites québécoises est tout sauf « désintéressé » ?De puissants intérêts personnels, des carrières, des ambitions et des fortunes sont en jeu.La soif du pouvoir, fut-ce même sur un État provincial diminué qui s\u2019apparente de plus en plus à un gros ministère de la Santé, explique plusieurs renoncements.Le contrôle qu\u2019exercent les fédéralistes sur la plupart des médias élucide bien des retournements.Et surtout, surtout, le pouvoir économique et financier de l\u2019État canadien dont dépendent largement les gens d\u2019affaires pour l\u2019expansion de leurs entreprises, les professionnels pour leurs contrats, les artistes pour leurs tournées et les universitaires pour leurs recherches, éclaire nombre de silences.Ce défaitisme « intéressé » des élites québécoises alimente - l\u2019exemple venant de haut - le dérapage vers le « chacun-pour-soi » auquel on assiste aujourd\u2019hui au Québec et le cynisme d\u2019une partie de la population qui se traduit par une désaffectation envers la poursuite du bien commun et par un abstentionnisme électoral - 42,5 % lors des élections québécoises de 2008 ! - dramatique et croissant. 57 L\u2019ACTION NATIONALE - mai-juin 2010 Ce défaitisme contagieux de nos élites est porteur de tous les dangers pour notre nation.Il est inacceptable.Nous devons le refuser, le dénoncer, le combattre, lui opposer avec confiance et persévérance notre légitime aspiration à la liberté politique et notre détermination à la conquérir.? 58 ARTICLES Serge Cantin* DE QUOI PAYONS-NOUS LE PRIX, DE LA DÉFAITE OU D\u2019Y AVOIR SURVÉCU ?** Or je vois nos êtres en détresse dans le siècle je vois notre infériorité et j\u2019ai mal en chacun de nous Gaston Miron Pour moi, ce qui fait la raison d\u2019appartenir à ce peuple-ci, de se solidariser avec lui, c\u2019est le caractère extraordinairement tragique de son histoire, cette recherche pénible de soi.Fernand Dumont Le titre de cette conférence se veut délibérément provocant.Car mon intention n\u2019est pas tant ici de discourir savamment sur notre histoire que de vous transmettre une part de mon inquiétude touchant l\u2019avenir de ce que le chanoine Groulx appelait « notre petit peuple ».Vous voyez qu\u2019en évoquant d\u2019entrée de jeu l\u2019auteur de Notre maître, le passé, je ne crains ni l\u2019anachronisme ni le procès d\u2019intention.J\u2019aurai bientôt soixante ans.J\u2019ai grandi à la fin d\u2019une époque et au commencement d\u2019une autre, à cheval entre deux * Professeur à l'Université du Québec à Trois-Rivières.** Texte d\u2019une conférence prononcée le 12 mars 2010 dans le cadre du colloque « Vainqueurs ou vaincus ?L\u2019influence des idéologies sur la mémoire et l\u2019histoire », organisé sous les auspices de l\u2019Association des étudiants en histoire de l\u2019Université du Québec à Trois-Rivières. 59 L\u2019ACTION NATIONALE - mai-juin 2010 cultures, dans ce clair-obscur entre la grande noirceur et les lumières de la Révolution tranquille.Et j\u2019ai suffisamment connu ladite noirceur pour ne point la regretter, bien que je n\u2019entretienne ni rancœur ni mépris pour ce que Fernand Dumont qualifia de « modeste, mais troublante tragédie1 », ce que fut en effet la survivance canadienne-française.Quant à la Révolution tranquille, j\u2019avoue qu\u2019il m\u2019arrive de plus en plus fréquemment d\u2019en éprouver la nostalgie, peut-être parce que je vieillis et que la Révolution tranquille évoque le temps de ma jeunesse, cette période de la vie où tout est encore possible, où l\u2019avenir est vertigineusement ouvert.En quoi j\u2019aurai vécu ma jeunesse en phase avec l\u2019époque où elle s\u2019est déroulée, car le Québec de la Révolution tranquille fut celui de toutes les promesses, celui où, après une longue hibernation, la société québécoise paraissait renaître à elle-même, en revendiquant haut et fort son droit à l\u2019existence, et non plus seulement à la survivance.Comme si l\u2019horizon s\u2019éclaircissait soudain, dévoilant un espace illimité de liberté que ceux de ma « génération lyrique », les baby-boomers, explorèrent tous azimuts, au risque parfois de s\u2019y perdre.Un demi-siècle plus tard, cet horizon s\u2019est effacé, nous laissant comme orphelins d\u2019un avenir que nous avions cru nôtre.Le train de l\u2019histoire est passé et nous n\u2019avons pas su le prendre.Il est passé à deux reprises, en 1980 et en 1995.Il ne roulait pourtant pas très vite, le train de la souveraineté-association.Celui de 1995 était d\u2019ailleurs traîné par une vieille locomotive recyclée du Canadien Pacifique : la locomotive Bouchard, plus conforme que la locomotive Parizeau aux normes de sécurité canadiennes, et donc plus susceptible de rassurer les voyageurs timorés.Nos ingénieurs référendaires s\u2019étaient dit qu\u2019avec une locomotive comme celle-là les Québécois hésiteraient moins à prendre 1 Fernand Dumont, Genèse de la société québécoise, Montréal, Boréal, 1993, p.331. 60 L\u2019ACTION NATIONALE - mai-juin 2010 le grand train de l\u2019histoire.Apparemment, le calcul n\u2019était pas mauvais, puisque, comme vous le savez, il s\u2019en est fallu de très peu pour qu\u2019ils fussent une majorité à y monter.Sauf qu\u2019avec une locomotive aussi incertaine que la Bouchard, je doute fort que le train nous eût conduits dans un nouveau pays.(Soit dit en passant, je vous invite à lire l\u2019article que Pierre Dubuc a consacré à Lucien Bouchard dans la dernière livraison de L\u2019aut\u2019journal, article qui a pour titre « Le capitulard ».) Quoi qu\u2019il en soit, deux défaites référendaires plus tard, le projet d\u2019indépendance du Québec, qui fut l\u2019un des moteurs, sinon le principal moteur de la Révolution tranquille, se trouve aujourd\u2019hui dans une impasse qui me paraît de plus en plus insurmontable.On dira que j\u2019exagère et que je capitule à mon tour.Capitulard, non, mais pessimiste, assurément.Car comment ne pas l\u2019être devant les « sombres temps » qui s\u2019en viennent, et d\u2019autant plus inexorablement que l\u2019on se refuse à les voir venir, telles ces autruches qui, pour échapper à la menace et à la peur, se plongent la tête dans le sable.À la fin de sa vie, quelques semaines avant le référendum de 1995, Fernand Dumont - dont nos jovia-listes ont maintes fois fustigé le pessimisme - déclarait ceci dans une entrevue : « Je crois que nous sommes devant le désarroi.Personne ne le dit trop officiellement, personne n\u2019ose l\u2019avouer parce que, évidemment, comme discours, ça n\u2019a pas beaucoup d\u2019avenir et surtout ça ne peut pas être beaucoup détaillé ».Et il ajoutait, à propos du discours de nos élites, celles qui justement ont fait la Révolution tranquille, que leur discours ne représente plus « les inquiétudes, les désarrois de notre société, qui est confrontée au vide et à la menace - qu\u2019on n\u2019ose pas envisager en face - de sa disparition2 ».2 Fernand Dumont : Un témoin de l\u2019homme.Entretiens colligés et présentés par Serge Cantin, Montréal, L\u2019Hexagone, 2000, p.302-303. L\u2019ACTION NATIONALE - mai-juin 2010 Disparition : le mot est fort.Mais je crois qu\u2019il ne l\u2019est pas trop.Dans Raisons communes, le même Dumont écrivait ces lignes terribles que d\u2019aucuns ne lui ont d\u2019ailleurs jamais pardonnées : « Qui n\u2019a songé, plus ou moins secrètement, à la vanité de perpétuer une telle culture [québécoise] ?Cet aveu devrait commencer toute réflexion sur l\u2019avenir.Nous avons à répondre de la légitimité de notre culture, et plus ouvertement que nos devanciers.La plupart d\u2019entre eux n\u2019avaient d\u2019autres ressources que de suivre la voie de la fatalité ; beaucoup d\u2019entre nous, plus instruits, davantage pourvus de moyens financiers, disposent des moyens de quitter ce modeste enclos sans bruit ou avec fracas, exilés de l\u2019intérieur ou de l\u2019extérieur.Oui, les privilégiés ont le loisir de se réfugier dans l\u2019ironie ou la fuite.Mais, grandes ou petites, les cultures ne meurent pas d\u2019une subite défection ou d\u2019une brusque décision.Une lente déchéance, où des éléments hérités se mélangent à ceux de l\u2019assimilation : ainsi se poursuit, pendant des générations, l\u2019agonie des cultures qui n\u2019épargne que les nantis3.» Les signes de cette « lente déchéance », de notre disparition tranquille, vous les soupçonnez sans doute, encore que vous soyez probablement (et cela se comprend) réticents à les reconnaître comme tels, préférant y voir les signes d\u2019autre chose de beaucoup moins dramatique, ceux par exemple d\u2019une crise passagère de notre conscience collective.Ainsi, on entend souvent dire que, si le projet souverainiste ne soulève plus grand enthousiasme dans la population, il n\u2019y aurait pas lieu de trop s\u2019en inquiéter puisque ce n\u2019est pas la première fois dans notre histoire nationale que nous connaissons ce genre de torpeur.Il suffirait au fond d\u2019attendre quelques années avant que ne se ravive la flamme 3 Fernand Dumont, Raisons communes, Montréal, Boréal, 1995, p.94. 62 L\u2019ACTION NATIONALE - mai-juin 2010 nationaliste.Mais de quel nationalisme parle-t-on ici ?Je ne doute pas que la plupart des Québécois francophones soient encore et toujours nationalistes au sens où ils demeurent attachés à leur nation, à laquelle ils sentent bien, sans toujours pouvoir l\u2019exprimer, qu\u2019ils doivent une part essentielle de leur être.En ce sens là, les Québécois d\u2019aujourd\u2019hui ne sont pas moins nationalistes que ne l\u2019étaient leurs ancêtres et que ne le seront sans doute leurs enfants et leurs petits-enfants.Je parierais même que les Québécois demeureront nationalistes jusqu\u2019à leur dernier souffle, voire au-delà, je veux dire lorsqu\u2019ils n\u2019auront même plus de mots français pour exprimer leur attachement à leur défunte patrie, comme dans la chanson Mommy qu\u2019interprétait naguère Pauline Julien et qu\u2019a reprise l\u2019incomparable Fred Pellerin (un diplômé de littérature de l\u2019UQTR), une chanson dont je me permets de vous citer la dernière strophe : Mommy, daddy, how come we lost the game ?Oh mommy, daddy, are you the ones to blame ?Oh mommy, tell me why it\u2019s too late, too late, much too late ?Toujours est-il que si les Québécois d\u2019aujourd\u2019hui sont restés nationalistes, leur nationalisme commence à ressembler dangereusement à celui de leurs ancêtres, au nationalisme canadien-français, dont ceux de ma génération et de la génération immédiatement antérieure ont fait le procès dans les années cinquante et soixante, le rejetant au nom du néonationalisme, c\u2019est-à-dire d\u2019un nationalisme non plus strictement culturel et conservateur, mais politique et axé sur l\u2019indépendance du Québec.Or il semble bien qu\u2019après les deux défaites référendaires, et surtout depuis la seconde, nous soyons revenus à la survivance, mais à une survivance exsangue en ceci qu\u2019elle ne participe plus d\u2019une idéologie globale, comme c\u2019était le cas avec la survivance canadienne- 63 L\u2019ACTION NATIONALE - mai-juin 2010 française.J\u2019entends par idéologie globale un ensemble de représentations collectives, de symboles et de valeurs partagées qui fondent et justifient l\u2019existence d\u2019une communauté humaine, le plus souvent en l\u2019idéalisant.Telle était l\u2019idéologie de la survivance, dont l\u2019Église catholique fut la matrice et la gardienne pendant plus d\u2019un siècle.Quels qu\u2019aient été ses inconvénients, ses défauts et ses excès, quels que fussent les mythes et les illusions dont elle se nourrissait, il n\u2019en demeure pas moins que c\u2019est grâce à cette idéologie dite clérico-nationaliste, et à la fonction identitaire qu\u2019elle remplissait, que nous avons survécu comme nation distincte en Amérique, que nous avons pu persévérer dans notre être canadien-français.Louis Hémon, dans son fameux roman Maria Chapdelaine, écrit en 1912, a bien dégagé le sens de cette idéologie essentiellement conservatrice.Je cite, presque de mémoire : Nous sommes venus il y a trois cents ans, et nous sommes restés [.] Ceux qui nous ont menés ici pourraient revenir parmi nous sans amertume et sans chagrin, car s\u2019il est vrai que nous n\u2019avons guère appris, assurément nous n\u2019avons rien oublié [.] De nous-mêmes et de nos destinées, nous n\u2019avons compris clairement que ce devoir-là : persister.nous maintenir.Et nous nous sommes maintenus, peut-être afin que dans plusieurs siècles encore le monde se tourne vers nous et dise : Ces gens sont d\u2019une race qui ne sait pas mourir.Nous sommes un témoignage.» Ce témoignage que nous étions avait pour support une idéologie globale, une idéologie ancrée dans une culture traditionnelle et dont la religion catholique formait le cœur.Inutile de vous dire que ce cœur ne bat plus très fort.D\u2019où la question qui se pose à nous depuis la Révolution tranquille, et avec toujours plus d\u2019acuité : comment parviendrons-nous à justifier notre existence collective sans la religion catholique ; autrement dit, sur quoi reposera désormais notre identité collective ?Ce n\u2019est sans doute pas un hasard si, 64 L\u2019ACTION NATIONALE - mai-juin 2010 depuis plus de quarante ans, notre débat national se focalise sur la langue française, car celle-ci demeure à coup sûr notre caractère le plus distinct.Serait-ce le seul qu\u2019il nous reste ?Cette langue, que nous prétendons aimer, mais que nous parlons et écrivons si mal, suffira-t-elle à elle seule à justifier la poursuite de notre aventure collective sur un continent où le français ne compte pratiquement pour rien ?Cette langue qui se folklorise depuis longtemps et dont la loi 101, malgré tous ses effets combien salutaires, ne parvient pas néanmoins à enrayer le déclin, en particulier à Montréal ; cette langue française que nous ont léguée nos mères et nos pères (nos mommies et nos daddies.), pourrons-nous continuer encore longtemps à la parler de préférence à l\u2019anglais, sans que nous nous donnions des raisons plus solides de la pratiquer que celle de la simple commodité de l\u2019échange, des raisons qui tiennent à la continuité de notre histoire et à la valeur de notre culture commune ?Mais je laisse de côté cette troublante question pour revenir à celle qui lui est en quelque sorte préalable et qui donne son titre à ma conférence : « De quoi payons-nous le prix, de la défaite ou d\u2019y avoir survécu ?».Cette question découle du constat que je viens d\u2019esquisser ; elle procède de la prise de conscience de l\u2019impasse actuelle et du risque de dissolution identitaire auquel nous expose aujourd\u2019hui notre incapacité collective d\u2019accomplir la grande promesse politique de la Révolution tranquille.Comment expliquer cette incapacité ?Comment expliquer notre impuissance ?C\u2019est la question à laquelle je voudrais maintenant tenter de répondre plus directement, en délaissant les symptômes pour porter mon attention sur les causes que ces symptômes révèlent et cachent en même temps.Mon diagnostic, je vous en préviens, ne sera pas très original, puisqu\u2019il s\u2019inspirera largement de celui que pose Fernand Dumont dans Genèse de 65 L\u2019ACTION NATIONALE - mai-juin 2010 la société québécoise, un ouvrage magistral dont je ne saurais trop vous recommander la lecture.?Alors, de quoi payons-nous le prix ?Serait-ce encore et toujours de cette défaite inaugurale et pour ainsi dire fatale que fut la Conquête ?L\u2019affirmer reviendrait ni plus ni moins à entériner la thèse qu\u2019ont soutenue, à une certaine époque, les historiens de l\u2019École de Montréal, les Frégault, Séguin et Brunet, qui firent de la Conquête « une catastrophe irréparable » et de l\u2019indépendance un objectif aussi légitime qu\u2019irréalisable.Certes, on ne peut nier que la Conquête fut un événement politiquement, économiquement et culturellement déterminant.Aussi est-il faux de prétendre, comme l\u2019ont fait les historiens de l\u2019École de Québec, que (et je cite l\u2019un d\u2019eux, Marcel Trudel) la Conquête fut « un simple changement d\u2019allégeance qui n\u2019a pratiquement rien modifié à notre évolution culturelle4 ».Comme si la Conquête n\u2019avait été qu\u2019une affaire entre deux grandes puissances coloniales.Comme si la cession à l\u2019Angleterre du Canada n\u2019avait pas eu d\u2019effet sur le destin de ceux qui y étaient installés depuis plus d\u2019un siècle.Cela dit, à trop fixer l\u2019attention sur la Conquête, les historiens de l\u2019École de Montréal ont peut-être un peu perdu de vue la portée d\u2019autres événements sur notre mémoire collective ; je pense par-dessus tout, bien sûr, à la défaite des Patriotes et à l\u2019Acte d\u2019Union de 1840, événements à la suite desquels s\u2019échafaudera l\u2019idéologie de la survivance canadienne-française.Car celle-ci ne s\u2019est pas décidée en 1760, tant s\u2019en faut.Revenons un peu sur les conditions qui l\u2019ont rendue possible.4 Cité par Fernand Dumont, Genèse de la société québécoise, op.cit., p.362, note 2. 66 L\u2019ACTION NATIONALE - mai-juin 2010 Après la Conquête, compte tenu de leur très petit nombre et de la volonté assimilatrice du vainqueur, les Canadiens (français) étaient voués à devenir à terme, grâce notamment à l\u2019immigration anglaise, des sujets britanniques de plein droit, c\u2019est-à-dire des anglo-protestants.Si ce plan d\u2019assimilation s\u2019était réalisé comme prévu, non seulement n\u2019aurions-nous pas gardé assez de souvenirs de notre passé français pour chanter Mommy, mais le mot Conquête lui-même n\u2019eût probablement jamais figuré dans nos livres d\u2019histoire - où il tend du reste à disparaître au nom d\u2019une certaine rectitude politique.Quoi qu\u2019il en soit, l\u2019histoire étant souvent imprévisible, le plan d\u2019assimilation du conquérant ne s\u2019est pas réalisé.Pourquoi ?Eh bien d\u2019abord parce que très tôt, comme vous le savez, l\u2019Angleterre s\u2019est trouvée forcée de faire d\u2019importantes concessions aux vaincus.Les concessions contenues dans l\u2019Acte de Québec, en 1774, n\u2019étaient pas dictées par la générosité, mais par la conjoncture.Les colonies du Sud avaient commencé à lutter pour leur indépendance, qu\u2019ils réaliseront deux ans plus tard, en 1776.Aussi, en accordant des droits aux Canadiens (principalement celui pour les catholiques de participer au gouvernement civil), l\u2019Angleterre comptait obtenir en échange la loyauté de la population conquise, notamment de l\u2019Église catholique, laquelle devait en effet par la suite multiplier les serments de loyauté envers le monarque anglais.En outre, en gardant les Canadiens différents de leurs voisins, en les maintenant à la fois dans l\u2019ignorance de la langue anglaise et dans le catholicisme, les Britanniques réduisaient d\u2019autant les dangers que les Canadiens se fassent contaminés par les idéologies révolutionnaires des Américains, qui parlaient anglais et étaient protestants.Il s\u2019agissait, autrement dit, d\u2019enfermer les Canadiens dans leur réserve francophone et catholique, jusqu\u2019à ce qu\u2019adviennent des conditions plus favorables qui permettent leur assimilation pure et simple.Car, dans l\u2019esprit du conquérant, l\u2019assimilation n\u2019était 67 L\u2019ACTION NATIONALE - mai-juin 2010 qu\u2019une question de temps, de délai.Comme l\u2019écrira Lord Durham dans son célèbre rapport, les Canadiens français finiront bien par s\u2019assimiler « by the working of natural causes », et par s\u2019assimiler pour leur bienfait même, étant donné l\u2019infériorité économique et culturelle de ce « peuple sans histoire et sans littérature ».En vérité, écrit encore Durham en 1839, je serais étonné si, dans les circonstances, les plus réfléchis des Canadiens français entretenaient à présent l\u2019espoir de continuer à préserver leur nationalité.Quels que soient leurs efforts, il est évident que le processus d\u2019assimilation aux usages anglais est déjà commencé5.Durham s\u2019est trompé : le processus d\u2019assimilation, qui était en effet déjà amorcé à son époque, ne s\u2019est pas réalisé tel qu\u2019il l\u2019avait prédit, du moins pas encore.Reste que Durham avait raison sur au moins un point : après la défaite des patriotes et l\u2019Acte d\u2019union, plusieurs parmi « les plus réfléchis » de Canadiens français avaient effectivement perdu espoir de préserver la nationalité canadienne-française.Je pense en particulier à Étienne Parent, le directeur du journal Le Canadien, qui reprendra cependant espoir pour devenir l\u2019un des chefs de file de la « génération » réformiste qui jouera un rôle politique de premier plan au cours des deux décennies qui suivront l\u2019Acte d\u2019union.À ce propos, je vous recommande la lecture du livre qu\u2019Éric Bédard a publié récemment sur les Réformistes6.5\tÉric Bédard, Les Réformistes, Montréal, Boréal, 2009.J\u2019ai fait moi-même un compte rendu de cet ouvrage dans LAction nationale, vol.C, no 2, février 2010, p.122-133.6\tSur cette question du rapport des Québécois d\u2019aujourd\u2019hui au catholicisme, je renvoie le lecteur à l\u2019ouvrage collectif Modernité et religion au Québec.Où en sommes-nous ?, sous la direction de Robert Mager et Serge Cantin, Québec, Presses de l\u2019Université Laval, 2010.Voir, en particulier, l\u2019importante étude réalisée par E.-Martin Meunier, Jean-François Laniel et Jean-Christophe Demers, « Permanence et recomposition de la \"religion culturelle\u201d.Aperçu socio-historique du catholicisme québécois (1970-2006) », p.79-128. 68 L\u2019ACTION NATIONALE - mai-juin 2010 Quoi qu\u2019il en soit, ce ne sont pas les réformistes ni quelque autre groupe de politiciens qui prendront en charge les destinées de la société canadienne-française, c\u2019est l\u2019Église catholique.Encore une fois, sans elle, nous ne serions plus là aujourd\u2019hui pour témoigner du fait français en Amérique.Imaginons un instant que, grâce au soutien des États-Unis - soutien qu\u2019ils ont attendu en vain - imaginons que les Patriotes soient sortis victorieux des rébellions de 1837-1838.Eh bien, je doute fort qu\u2019on parlerait encore français au Québec, lequel serait sans doute devenu assez rapidement un État américain, d\u2019autant que bon nombre de Patriotes étaient plutôt républicains et annexionnistes, partisans de l\u2019annexion aux États-Unis.Toujours est-il que c\u2019est l\u2019Église catholique qui, pendant plus d\u2019un siècle, va jouer un rôle que l\u2019on a qualifié de suppléance ; c\u2019est l\u2019Église qui fera office d\u2019État et de porte-parole de la collectivité ; c\u2019est elle qui, de l\u2019éducation à l\u2019assistance sociale en passant par la colonisation, l\u2019organisation professionnelle, la presse et les loisirs, formera les assises de cette société.Bref, c\u2019est l\u2019Église catholique qui va définir la société canadienne-française.Et c\u2019est peut-être ce rôle identitaire aussi décisif que démesuré que l\u2019Église a joué ici qui explique les sentiments ambigus que les Québécois continuent d\u2019entretenir aujourd\u2019hui à l\u2019égard du catholicisme, ce mélange de ressentiment et d\u2019attachement envers une religion dont nous sommes, que nous le voulions ou non, les héritiers7, envers une religion dont nous demeurons tributaires, pour le meilleur et pour le pire.Le meilleur, c\u2019est la survivance.Et le pire, eh bien, c\u2019est aussi la survivance.Le meilleur, 7 Sur cette question du rapport des Québécois d\u2019aujourd\u2019hui au catholicisme, je renvoie le lecteur à l\u2019ouvrage collectif Modernité et religion au Québec.Où en sommes-nous ?, sous la direction de Robert Mager et Serge Cantin, Québec, Presses de l\u2019Université Laval, 2010.Voir, en particulier, l\u2019importante étude réalisée par E.-Martin Meunier, Jean-François Laniel et Jean-Christophe Demers, « Permanence et recomposition de la \"religion culturelle\u201d.Aperçu socio-historique du catholicisme québécois (1970-2006) », p.79-128. 69 L\u2019ACTION NATIONALE - mai-juin 2010 parce que ce n\u2019est pas rien d\u2019avoir survécu face à une telle adversité, parce qu\u2019il y a quelque grandeur à avoir résisté à l\u2019assimilation pendant deux siècles et demi, jusqu\u2019à cet extraordinaire sursaut de la conscience collective que fut la Révolution tranquille, où les Québécois ont prouvé au reste du monde la valeur de leur culture.De tout cela, nous pouvons tirer une légitime fierté.Mais le pire aussi, parce que la survivance a eu un prix, et un prix que nous n\u2019avons pas fini de payer, que nous ne finirons sans doute jamais de payer.Quel est au juste ce prix, le prix de la survivance canadienne-française ?Voici ce que Colette Moreux (qui fut mon professeur de sociologie dans les années soixante-dix à l\u2019Université de Montréal) écrivait, en 1969, aux toutes dernières lignes de son ouvrage Fin d\u2019une religion ?Monographie d\u2019une paroisse canadienne-française (la paroisse en question étant Louiseville) : Par la création d\u2019un climat d\u2019ensemble [c\u2019est-à-dire d\u2019une culture, S.C.] plus que par la formulation de mesures de répression précises, l\u2019Église au Québec est responsable du retard de la maturation psychologique et morale qui, au lieu de se faire progressivement au cours des siècles passés, se réalise actuellement sous forme d\u2019explosion, de cataclysme en l\u2019espace de quelques lustres : l\u2019équilibre intérieur des individus en est le prix.Mais ce n\u2019est pas seulement « l\u2019équilibre intérieur des individus » qui se trouve ici en cause, ou plutôt ce déséquilibre intérieur que pointait à bon droit Colette Moreux, et qui n\u2019a fait depuis lors que s\u2019accentuer, est le symptôme d\u2019une maladie collective qui s\u2019enracine dans une couche profonde de notre histoire.Et c\u2019est précisément là que la lecture d\u2019un livre comme Genèse de la société québécoise s\u2019avère à mon 70 L\u2019ACTION NATIONALE - mai-juin 2010 avis nécessaire, sinon indispensable, pour comprendre l\u2019hypothèque que la survivance continue de faire peser sur le destin de notre « petit peuple ».Fernand Dumont ne fut certes pas le seul ni le premier à souligner cette hypothèque ; d\u2019autres avant lui l\u2019ont fait, je pense notamment à Gaston Miron dans L\u2019Homme rapaillé, à Hubert Aquin dans « La fatigue culturelle du Canada français », à Jean Bouthillette dans Le Canadien français et son double, ou encore à Pierre Vadeboncoeur, qui vient de nous quitter.Mais nul, je crois, n\u2019a mieux que Dumont mis en lumière les racines historiques de ce que lui-même a appelé « la conscience négative de soi » des Québécois.En gros, ce que montre Dumont, c\u2019est que l\u2019idéologie de la survivance canadienne-française fut profondément marquée par le regard et le discours de l\u2019Autre, du conquérant.Quel discours ?Celui de la réserve francophone.Parce qu\u2019il menaçait de les assimiler, les Canadiens français ont dû convaincre le conquérant qu\u2019il y avait avantage pour lui à maintenir une réserve française, c\u2019est-à-dire des institutions de base (la langue, la religion, les lois civiles françaises) indispensables au bon fonctionnement de la société colonisée.Mais, comme le fait remarquer Dumont, « à force de répéter les mêmes arguments pour persuader le conquérant de la pertinence pour lui de l\u2019existence d\u2019une société française, on finit par en faire ses propres raisons d\u2019être8 ».Ainsi, sans trop s\u2019en rendre compte, les Canadiens français se sont lentement approprié, ont peu à peu intériorisé l\u2019image que le conquérant projetait sur eux, celle 8 Genèse de la société québécoise, op.cit, p.138.Plus loin, Dumont s\u2019attachera à montrer que : « L\u2019avènement de la nation dans le discours se produit, en quelque sorte, d\u2019une manière négative, sous la pression de l\u2019autre société et au corps défendant des élites.Tout se passe comme si les Canadiens [français] étaient contraints de se reconnaître comme une nation.Au surplus, je devrai montrer que cette reconnaissance conservera pour longtemps (pour toujours ?) l\u2019ambiguïté de ses difficiles commencements.» (p.l67) 71 L\u2019ACTION NATIONALE - mai-juin 2010 d\u2019un peuple bon enfant, mais arriéré, d\u2019un peuple « sans histoire et sans littérature » et incapable de se gouverner, bref l\u2019image d\u2019une nation faite pour vivre dans une réserve.Si bien que, comme Dumont le dira ailleurs9, lorsque les Canadiens français défendront leur religion, leur langue, leurs traditions, ils le feront toujours sur un mode défensif, sur le mode de la survivance culturelle ; ils ne défendront pas leur langue, leur religion, leurs traditions en raison de leur valeur propre, mais en tant qu\u2019elles sont des nécessités de la vie quotidienne, d\u2019une vie où l\u2019on mange en silence son petit pain.Cette conscience de soi négative, ce complexe d\u2019infériorité seraient-ils disparus avec la Révolution tranquille ?Dumont croyait que non.« Sous les revêtements du nouveau », il voyait la « persistance de l\u2019ancien » et des « réflexes qui ressemblent à des répétitions », « des traits durables de mentalité : une difficulté à affronter les autres cultures, un penchant à leur faire des emprunts avec un enthousiasme naïf ou à s\u2019en méfier avec une pointe d\u2019envie10 ».Tel est le prix de la survivance.Il se mesure, par exemple, à « l\u2019enthousiasme naïf» avec lequel, après le référendum de 1995, un grand nombre de nos intellectuels pseudosouverainistes ont adhéré sans réserve, et sous prétexte d\u2019ouverture aux autres, au nationalisme civique et au multiculturalisme canadian.Le prix de la survivance, c\u2019est cette culpabilité identitaire intériorisée qui fait que les Québécois demeurent encore et toujours vulnérables aux entreprises de culpabilisation dont ils font régulièrement les frais.Le prix de la survivance, c\u2019est le poids que fait toujours peser sur nous notre héritage canadien-français.Un héritage que Fernand Dumont ne songeait nullement à renier, mais qu\u2019il nous 9\tFernand Dumont : Un témoin de l\u2019homme, op.cit., p.284.10\tGenèse de la société québécoise, op.cit., p.332 et p.324. 72 L\u2019ACTION NATIONALE - mai-juin 2010 invitait plutôt à poursuivre en en libérant les promesses empêchées, en raccordant ce que nos ancêtres, ces survivants de l\u2019histoire, avaient dû dissocier : « la communauté nationale avec un grand projet politique11 ».?11 Ibid., p.335. * FONDS K/U de solidarité FTQ Contient des antioxydants et des investissements des 571 000 propriétaires du Fonds de solidarité FTQ.Toutes les régions du Québec tirent profit des 6,4 milliards de dollars que les milliers de Québécois confient au Fonds de solidarité FTQ avec un double objectif : créer des emplois ET FAiRE TOURNER L\u2019ÉCONOMiE D\u2019iCi.\twww.fondsftq.com Située à New Richmond, en Gaspésie, Serres Jardins-Nature est le plus important producteur de tomate biologiques dans l\u2019est de l'Amérique. Une épargne entreprenante Une finance socialement responsable FONDACTION POUR LA COOPÉRATION ET L'EMPLOI www.fondaction.com \u2022 www.REERvert.com Dossier DOSSIER PIERRE VADEBONCOEUR, UN HOMME LIBRE Pierre vadeboncoeur, un homme libre Une vie multiple et pleine -Michel Rioux\t76 Lapin-tortue de père en fils -Alain Vadeboncoeur\t87 Les cendres, le feu -Jean-François Nadeau\t107 Une seconde présence -Yvon Rivard\t114 Vadeboncoeur nous donnait de la hauteur -Gérald Larose\t121 Pierre Vadeboncoeur, témoin capital du Québec moderne et de la modernité -Paul-Émile Roy\t124 Deux inédits de Pierre Vadeboncoeur sur Charles Péguy et René Lévesque\t135 Un emportement pour la liberté nourri de conscience historique -Yvan Lamonde\t141 Pierre Vadeboncoeur, la pensée jeune -Roland Bourneuf\t146 Ce qu\u2019il prouvait -Jonathan Livernois\t160 Hommage à Pierre Vadeboncoeur à l\u2019occasion de ses funérailles -Hélène Pelletier-Baillargeon\t168 Pur essai -François Ricard\t172 Lettre à Marie -Jean Marcel\t178 Le pas de Vadeboncoeur -Pascal Chevrette\t182 Pierre Vadeboncœur et le respect des opinions des autres -Louis Gill\t192 « Polissez-le sans cesse et le repolissez.» -Michel Rioux\t195 76 DOSSIER Michel Rioux* UNE VIE MULTIPLE ET PLEINE Il y a 36 ans, en 1974, un groupe de jeunes intellectuels, auquel René Lévesque s\u2019était joint, publiaient un recueil de textes en hommage à Un homme libre, Pierre Vadeboncoeur.Deux des auteurs d\u2019alors, François Ricard et Yvon Rivard, participent au présent dossier.Ces jeunes intellectuels étaient pour le moins porteurs d\u2019une formidable intuition, à savoir que les décennies qui suivraient verraient apparaître l\u2019essayiste sans doute le plus marquant de notre époque.Cet hommage lui était rendu avant même que ne paraissent ces livres qui ont fait de Pierre Vadeboncoeur celui que la critique n\u2019a cessé de saluer, avant Les deux royaumes, avant Essai sur une pensée heureuse, avant Le bonheur excessif, avant L\u2019Humanité improvisée, avant La clef de voûte.La majeure partie de son œuvre était encore à l\u2019état de devenir, mais d\u2019ores et déjà, on avait reconnu à quoi elle était promise.Sur une période de plusieurs décennies, Pierre Vadeboncoeur a offert des centaines de textes à plusieurs publications, dont Cité libre, Parti-pris, Liberté, Maintenant, Nouvelles CSN, Le Couac, L\u2019inconvénient.La revue L\u2019Action nationale n\u2019a pas été en reste, publiant des dizaines d\u2019articles qu\u2019il soumettait, se rappellent les responsables de la revue, avec cette * Syndicaliste 77 L'ACTION NATIONALE mai-juin 2010 DOSSIER espèce d\u2019humilité, pas du tout feinte, qui le caractérisait.Sa dernière contribution, publiée dans la livraison de février 2010, quelques jours après son décès, se terminait sur cette phrase : « Qu\u2019est-ce que je viens de montrer ?Un pan d\u2019histoire, la nôtre.À travers les obstacles, une persistance, une logique profonde, une mémoire qui n\u2019oublie pas, une volonté trop patiente, appuyée sur une confiance diffuse, mais tenace.Nous n\u2019avons pas dit notre dernier mot ! » Ne serait-ce que pour cette contribution exemplaire, il allait de soi que la revue lui consacre un dossier auquel 14 collaborateurs ont accepté avec empressement de participer.J\u2019ai fréquenté Vadeboncoeur de mon arrivée à la CSN, en 1969, jusqu\u2019à ses dernières heures à l\u2019hôpital, en février.Même après son départ de la centrale syndicale, en 1975, nous ne nous sommes jamais perdus de vue.Que ce soit au Conseil de la langue française, dans les années 1970 et 1980, jusqu\u2019aux réunions des Anciens de la CSN, ou à l\u2019occasion de dîners qui rassemblaient autour d\u2019une table les membres du « Conseil libre de la langue française », ainsi qu\u2019il avait baptisé notre groupe formé de Michel Plourde, Henri Tremblay, Gérard Lapointe, Jean Marcel et Madeleine Thibeault, ou encore lors de ces appels téléphoniques que nous avons échangés quasiment chaque semaine, et plusieurs fois par semaine, nous avons toujours maintenu le contact.Cet homme, dont la pensée fréquentait les aigles de par sa hauteur, était toujours demeuré un être chaleureux, rieur, taquin, facétieux même, et tout à fait capable d\u2019autodérision.Les témoignages que les auteurs nous ont livrés font voir un personnage protéiforme, se déplaçant de la méditation à l\u2019action dans un même mouvement, aussi à l\u2019aise dans la rédaction de pamphlets particulièrement virulents que dans celle des réflexions les plus austères sur la foi, sur l\u2019art, sur DOSSIER 78 L\u2019ACTION NATIONALE mai-juin 2010 l\u2019amour.Ainsi, tous n\u2019ont pas connu le même Vadeboncoeur.Mais tous s\u2019entendent sur la capacité d\u2019écoute qui était la sienne, sur son ouverture à l\u2019autre, sur son accueil.Dans un texte intimiste d\u2019une rare intensité, Alain Vadeboncoeur, le fils de Pierre, témoigne d\u2019une relation père-fils exceptionnelle.Une relation qui avait pris en 1972 la forme d\u2019un récit, Un amour libre, et s\u2019est poursuivie sans relâche jusqu\u2019à la dernière seconde, quand le père a quitté ce royaume.« Relisant certains soirs les très belles pages d\u2019Un amour libre, pris à la gorge par l\u2019émotion suscitée, j\u2019étais encore étonné de voir à quel point il avait réussi à saisir avec justesse la relation entre un père et son enfant.\u201cJ\u2019ignore ce qu\u2019il en adviendra.La seule chose que je sais, c\u2019est que j\u2019ai vu le passage de l\u2019enfance sous mes yeux, intacte et chantante, dans un monde que je sais mauvais [.].J\u2019aurais vu pour toujours un spectacle révélateur de l\u2019espérance [.]\u201d ».Dans la chambre d\u2019hôpital, Alain Vadeboncoeur voit ce qui s\u2019en vient : « Il se rendait pourtant à sa mort sans sourciller, en active contemplation, entier.Sa fin s\u2019harmonisait avec son écriture.Aucun faux-fuyant, aucun théâtre.De la grâce.Apaisée.Solennelle.Précise.Grave.En phase.Tout cela et bien plus, ce qu\u2019exprimait la douceur de ses traits.Je constatais pour ma part que cette avancée vers la mort était aussi d\u2019une grave beauté.Aussi intense que profondément humaine.Complète par elle-même.Poème muet de fin de vie ».Pierre Vadeboncoeur appartient au temps présent, comme en témoigne Jean-François Nadeau, directeur des pages culturelles du Devoir.« Chez un bouquiniste de Québec, je me suis pris un jour, par hasard, à feuilleter un vieux numéro de Cité libre.\u201cNotre jeunesse est bedonnante\u201d, y écrivait Vadeboncoeur.Je ne le connais pas encore, mais d\u2019un coup, à la lecture de cette seule phrase, j\u2019ai ressenti l\u2019impression 79 L'ACTION NATIONALE mai-juin 2010 DOSSIER vive que cet homme au style classique appartenait plus que quiconque au temps présent.» Mais il y a plus.Et c\u2019est le romancier et essayiste Yvon Rivard, un compagnon de route de Vadeboncoeur depuis plus de 30 ans, qui l\u2019exprime avec le plus de pertinence quand il écrit : « Quand je me demande, comme beaucoup d\u2019autres, si le Québec existe encore et s\u2019il a encore un avenir, je me dis que la réponse est dans Vadeboncoeur.D\u2019abord, il est clair qu\u2019un pays qui a donné une telle œuvre mérite d\u2019exister, c\u2019est-à-dire que ce pays a dans sa culture et son histoire tout ce qu\u2019il faut pour produire ces synthèses successives du passé et du présent qui appellent et font l\u2019avenir, tout ce qu\u2019il faut pour créer des formes, des façons de vivre et de mourir ensemble qui sont, sinon nécessaires, du moins valables.Vadeboncoeur a vécu, a écrit, c\u2019est donc que le Québec existe.» Il avoue par ailleurs : « J\u2019ai essayé de descendre au fond du sentiment qui me relie à lui, de me tenir à cette émotion pure de toute image, mais j\u2019en étais incapable.C\u2019était comme si je voulais trop le retrouver, que j\u2019étais enfermé dans mon propre désir de le voir.Les souvenirs revenaient, nourris de souvenirs de ceux qui l\u2019ont aimé, et tous ces souvenirs allaient dans la même direction, faisaient apparaître la figure de quelqu\u2019un qui se souciait vraiment des autres.» Dans son texte tout en nuances et rempli d\u2019affection, Jean-François Nadeau confie : « J\u2019étais son plus jeune ami, semble-t-il.» Une amitié commencée alors qu\u2019il avait vingt ans, quand il avait écrit à Vadeboncoeur et reçu « une lettre, rédigée à l\u2019encre bleu-noir.J\u2019y réponds.Une autre lettre m\u2019arrive bien vite.Une correspondance s\u2019engage, à mon plus grand étonnement.Puis, bientôt, Vadeboncoeur m\u2019invite à venir discuter à Montréal, chez lui ».Cette même disponibilité, Pascal Chevrette, jeune professeur de littéra- DOSSIER 80 L\u2019ACTION NATIONALE mai-juin 2010 ture, en témoigne aussi.« L\u2019homme qui m\u2019ouvre sa porte, en juin 2009, quelque temps avant son décès, est un être délicat, pas très grand.Il est souriant, d\u2019une hospitalité irréprochable.J\u2019entre chez lui.Nous nous présentons.Pierre Vadeboncoeur m\u2019interroge sur ce que je fais dans la vie.Comme je suis enseignant, il me pose alors des questions sur les étudiants, sur les livres que je leur fais lire, sur leurs difficultés, leurs préoccupations, leurs engagements.» Fortement impressionné par cette rencontre, Chevrette raconte qu\u2019à « la fin de mon après-midi avec lui, je suis parti, ravivé par notre conversation.L\u2019homme m\u2019était apparu délicat, [.] mais je saisissais mieux, à travers son histoire, à travers ses paroles, qu\u2019il avait réussi à cultiver en lui, par-delà les années, une conviction en ses idéaux, un sens de la justice, de l\u2019égalité et de la solidarité et, surtout, une confiance dans le pouvoir des mots de dénoncer l\u2019infâme et de suggérer des pistes nouvelles pour dégager l\u2019avenir ».Jonathan Livernois, vient de terminer une thèse de doctorat consacrée à Pierre Vadeboncoeur.Cette ouverture à l\u2019autre que plusieurs évoquent, il en a lui aussi été témoin.« À fréquenter un homme amoureux, on finit par développer un besoin d\u2019émulation.Ce que j\u2019ai découvert chez Pierre Vadeboncoeur, ce sont moins des idées et des thèmes qu\u2019un tour d\u2019esprit ou, pour être plus juste, une disposition du cœur.» Cette thèse, il croyait - et craignait quelque peu - la soutenir en présence de son sujet lui-même.« On pouvait le voir venir.Au fil des trois années pendant lesquelles je l\u2019ai côtoyé, il a repris les mêmes bornes, les mêmes événements et les mêmes mots pour décrire son passé.Je dois l\u2019avouer : ses propos, fussent-ils prévisibles, défaisaient plus souvent qu\u2019autrement ce que j\u2019avais tissé la veille.Je m\u2019étais donc préparé pour ne pas prêter le flanc aux attaques gentilles de mon sujet.» Gérald Larose, qui a présidé la CSN de 1983 à 1999, signale son rôle dans l\u2019évolution de la CSN quand il écrit que « c\u2019est chez Vadeboncoeur que des générations de DOSSIER L'ACTION NATIONALE mai-juin 2010 militantes et de militants ont appris à reconnaître les traits essentiels d\u2019une organisation syndicale appartenant de bout en bout aux travailleurs et aux travailleuses, embrassant la totalité de la condition ouvrière et pas seulement les salaires, capable de mobiliser les forces vices d\u2019une société pour que l\u2019État assume pleinement et équitablement son rôle d\u2019arbitre, de régulateur social et de répartiteur de la richesse.Vadeboncoeur, le premier, a nommé la CSN en la démarquant fermement du syndicalisme de tutelle cléricale ou internationale (américaine), de l\u2019affairisme, du corporatisme et de l\u2019activisme sans perspective ».Il rappelle aussi combien il était demeuré un proche, bien des années après son départ de la centrale, en 1975.« Pierre était disponible.Un repas avec lui nous comblait totalement.Ses analyses étaient fines, ses conseils, discrets et son humour, exquis.Il nous aimait.Nous l\u2019aimions aussi.Il y a de ces personnes dont le compagnonnage nous grandit.Vadeboncoeur nous donnait de la hauteur.» Dans l\u2019un des derniers textes qu\u2019il a écrits, il avait raconté sa vie à la CSN, dans les années 1950.« Car enfin, avouait-il, je venais d\u2019ailleurs et ne subissais pas personnellement l\u2019oppression qu\u2019ils vivaient eux-mêmes.Toujours est-il que j\u2019étais le camarade de tous ces camarades.» Une amitié qui remonte à 1972 liait l\u2019écrivain François Ricard à Pierre Vadeboncoeur.Dans un texte qu\u2019il a intitulé « Pur essai », il présente lui aussi ce côté ouvert et accueillant de Vadeboncoeur.« Et quand je pense à lui aujourd\u2019hui, c\u2019est d\u2019abord cela qui me vient à l\u2019esprit : ce \u201cmystique\u201d, cet homme de \u201ccroyance\u201d et de conviction, cet écrivain passionnément engagé dans une recherche artistique et spirituelle proprement interminable, jamais, au grand jamais, ni en paroles ni dans ses écrits, n\u2019a prétendu détenir la vérité, sinon sa vérité à lui, intérieure, privée, ce qui ne la rendait pas moins solide et précieuse.Cette vérité était sûre d\u2019elle-même, mais elle demeurait toujours une vérité affable, je DOSSIER 82 L\u2019ACTION NATIONALE mai-juin 2010 dirais, une vérité souriante et tranquille, comme une belle femme qui se sait aimée.» Dans un court témoignage, Louis Gill, de l\u2019UQAM, raconte comment Vadeboncoeur s\u2019était porté à sa défense quand, pour des raisons idéologiques, le Collège canadien des travailleurs l\u2019avait rayé de ses rangs.Gill est marxiste.Vadeboncoeur ne l\u2019était pas.Mais il avait écrit dans Le Jour : « On peut ne pas être d\u2019accord avec ces opinions-là.Il reste que ce ne sont pas des opinions antiouvrières ou antisyndicales.» Il se félicitait que les collègues de Gill se soient « solidarisés avec lui pour sa défense ».Dans un texte qu\u2019il intitule « Un emportement pour la liberté nourri de conscience historique », l\u2019historien Yvan Lamonde insiste sur la quête de la liberté, présente dans tout Vadeboncoeur.« C\u2019est la liberté qui fait la différence, le sens indéracinable du besoin de liberté qui permettent de rompre l\u2019hésitation et l\u2019indécision.» Il rend hommage en même temps à Fernand Dumont et à Vadeboncoeur « d\u2019avoir alimenté mon travail d\u2019historien, d\u2019avoir inspiré sans que je m\u2019en rende toujours compte une histoire des idées au Québec qu\u2019on peut voir en fin de compte comme une histoire des libertés et de la démocratie ».Il ajoute ces mots qui, à ses yeux, le caractérisent : « Liberté, souveraineté, emportement.Ce me semble être la culture politique que Pierre Vadeboncoeur a essayé de façonner, parce qu\u2019il était porteur d\u2019une conscience historique.» De son côté, Paul-Émile Roy, écrivain et professeur de littérature qui a échangé avec Vadeboncoeur pas moins de 600 lettres au cours des 25 dernières années, dit de sa pensée que « ce qu\u2019elle affirme, ce n\u2019est pas la démission, c\u2019est la liberté.Une liberté qui est un retour aux sources premières, fondamentales, par-delà les conformismes modernes ».Roy rappelle ces lignes de Vadeboncoeur, tirées de La dernière heure et la première : « Il y a ceci de tout à fait nouveau : DOSSIER 83 L'ACTION NATIONALE mai-juin 2010 culture, liberté et pouvoir sont aujourd\u2019hui absolument indissociables.Il n\u2019y aura plus ici de langue et de culture françaises, de liberté et de pouvoir, que munis de toute la force politique à laquelle nous puissions prétendre.» François Ricard fait l\u2019éloge de l\u2019essayiste en soutenant qu\u2019en dépit du fait qu\u2019il a publié « des écrits polémiques et plus engagés », et « qu\u2019il n\u2019a jamais cessé de participer aux luttes sociopolitiques et idéologiques, c\u2019est qu\u2019il y tenait et que cette activité faisait partie de l\u2019idée qu\u2019il se faisait de son rôle d\u2019écrivain », c\u2019est dans ses autres œuvres qu\u2019il lui reconnaît une place particulière.« Quand je dis que l\u2019œuvre de Vadeboncoeur est unique dans notre littérature, c\u2019est que je n\u2019en connais aucune qui relève à ce point de l\u2019art de l\u2019essai à l\u2019état pur, aucune autre dans laquelle se réalise avec autant de justesse, de constance et de beauté la vocation spécifique de l\u2019essai qui consiste, comme celle de tout art, à dire ce que seul l\u2019essai peut dire et ne dire rien d\u2019autre que cela.» Il suggère même que s\u2019il a continué, après 1980, à publier ses « écrits de combat », « c\u2019était plus pour faire plaisir à ses amis de la gauche nationaliste, je crois, par une sorte d\u2019admirable fidélité au passé, que pour l\u2019avancement de quelque \u201ccause\u201d que ce soit ».Un point de vue que sont loin de partager d\u2019autres collaborateurs, dont Paul-Émile Roy.Dans Les deux royaumes, Vadeboncoeur annonce en quelque sorte « qu\u2019il se détourne du monde actuel, qu\u2019il quitte le monde actuel.On dirait qu\u2019il entre en religion ! Mais il ne se connaît pas ! Il ne sait pas que le Québec lui colle aux pieds, que le monde moderne lui colle à la peau.Ce n\u2019est pas une question d\u2019idées, d\u2019idéologies.C\u2019est une question d\u2019être.Vadeboncoeur est un intellectuel, un homme d\u2019action, un penseur.Il est immergé dans la réalité, et cette réalité l\u2019habite.Il souhaiterait peut-être se détourner de l\u2019actualité, mais il en est incapable.Il DOSSIER 84 L\u2019ACTION NATIONALE mai-juin 2010 l\u2019observe, la critique avec lucidité, avec passion, avec colère.Se conjuguent chez lui une grande capacité d\u2019indignation et une grande capacité de contemplation ».À l\u2019occasion de ses funérailles, Hélène Pelletier-BaiHargeon, une amie de longue date, soulignait que « tous [le] reconnaissent comme un phare de la pensée et de l\u2019écriture ».Mais elle ajoutait immédiatement ceci : « Pierre était pourtant un homme d\u2019action tout autant qu\u2019un intellectuel.C\u2019est pour cela qu\u2019il n\u2019a cessé, toute sa vie, de mettre cette pensée et cette écriture au service des grandes causes qui lui tenaient à cœur : défense des plus vulnérables en matière sociale, promotion de la liberté et de la justice pour son peuple par l\u2019accession à la souveraineté.» C\u2019est cette vitalité qui a fait une forte impression sur Pascal Chevrette.« J\u2019écoute Vadeboncoeur.Je me demande où cet homme a puisé son inlassable énergie pour dénoncer avec tant d\u2019ardeur et de souffle les abus et les méfaits du capitalisme mondial, la sclérose de l\u2019identité canadienne-française, les dérives du postmodernisme, le conservatisme des élites, etc.Je me demande comment il a su poursuivre sans relâche un travail d\u2019écriture, avec la même verve pamphlétaire de ses premiers écrits, sur tout ce qui fait défaut : défaut d\u2019humanité, défaut de sens et défaut d\u2019esprit.À quatre-vingt-neuf ans, il ne me paraissait pas fatigué.» Jean-François Nadeau fait le même constat quand il écrit que « ce penseur s\u2019est toujours refusé à évoluer dans des systèmes d\u2019idées toutes faites, bien que son engagement, au service des fourbus, des blessés, des sans-grades, l\u2019ait conduit à lutter sans cesse contre les impérialistes et leurs valets ».Dans une Lettre à Marie (épouse de Vadeboncoeur), Jean Marcel livre un portrait intimiste de l\u2019homme qu\u2019il a fréquenté au Conseil de la langue française.« Nul ne fut si inséré (engagé, disait-on naguère) à la fois dans la vie la plus DOSSIER 85 L'ACTION NATIONALE mai-juin 2010 directe qui soit, la vie telle que la fabriquent les hommes à travers leurs travaux ardus, ni dans la vie plus subtile que l\u2019on dit être celle de l\u2019esprit.Il aura vécu un destin d\u2019homme et un destin d\u2019intelligence absolument unique », écrit-il.Lui aussi a été frappé par l\u2019humilité de l\u2019homme.« Ce qui m\u2019avait impressionné lors de cette première rencontre, c\u2019était cette humilité qui fait la noblesse des authentiques et des plus grands.Peut-être à force de s\u2019adresser à l\u2019invisible.Et aussi ce regard que l\u2019on eût toujours pu croire un peu triste, mais qui n\u2019apparaissait tel que lorsqu\u2019il s\u2019imprégnait sombrement de la vision du monde tel qu\u2019il se révèle derrière toutes choses.» Dans un texte qui revoit de façon magistrale l\u2019œuvre de Vadeboncoeur et qui est d\u2019abord paru dans la revue Nuit blanche, Roland Bourneuf soutient que pour Vadeboncoeur, la révolution à faire « n\u2019est pas que d\u2019ordre politique, même si elle l\u2019est aussi.Vadeboncoeur le sait d\u2019expérience.Son regard se porte sur l\u2019organisation de la société québécoise, sur les puissances qui la contrôlent et plus largement sur le contexte mondial dont elle ne peut s\u2019abstraire : le système capitaliste auquel les États-Unis donnent sa forme de référence ».Il ajoute qu\u2019après « avoir été en première ligne de l\u2019action, Vadeboncoeur n\u2019a cessé (le récent Les grands imbéciles en témoigne) d\u2019être l\u2019observateur et le critique vigilant - et parfois ironique - de l\u2019évolution sociale et politique ».L\u2019œuvre imposante de Pierre Vadeboncoeur émerge, à travers ces portraits, ces confidences, ces analyses, comme la contribution majeure d\u2019un penseur de haut niveau dont on a déjà dit, à tort je crois, qu\u2019il s\u2019était égaré dans l\u2019action.De son livre Les deux royaumes, Jean Marcel écrit qu\u2019il « n\u2019a pas d\u2019équivalent dans aucun temps ni aucune littérature (si ce n\u2019est peut-être les Essais de Montaigne, qui se réfugie dans un moment semblable dans la tour bibliothèque de son château), on peut dire qu\u2019il cherche quelque chose qu\u2019il n\u2019in- DOSSIER 86 L\u2019ACTION NATIONALE mai-juin 2010 dique qu\u2019en se taisant - l\u2019index de son silence résolument pointé vers le ciel ».Jean-François Nadeau termine pourtant son texte en disant : « Par-dessus sa tombe, les mots de cet homme continuent de m\u2019animer.Même réduit en cendres, Pierre Vadeboncoeur reste de feu.» En exergue à son dernier livre, La clef de voûte, on retrouve cette phrase qui pourrait apparaître comme sibylline : « Il n\u2019y a d\u2019ultime parole que le silence.» Ainsi donc, même lorsqu\u2019il se retirait dans un recueillement créateur, sa voix portait.Nous sommes plusieurs à considérer comme un cadeau des dieux d\u2019avoir mis Pierre Vadeboncoeur sur notre route.? 87 DOSSIER Alain Vadeboncoeur* LAPIN-TORTUE DE PÈRE EN FILS Emporté par une pneumonie en février dernier, mon père a terminé son grand parcours un bel après-midi de mai au sommet du cimetière Côte-des-Neiges.À deux kilomètres de la maison de son enfance, entre une allée de lilas, des pommetiers gorgés de rose et la grille noire séparant catholiques et protestants, on peut admirer tout autour une verdure foisonnante dont le bruissement atténue les murmures de la ville.Après témoignages, musique et recueillement, nous avons mis en terre les cendres puis comblé la fosse, aussi émus que pensifs.Sa mort continuait de nous transformer doucement.Ayant déjà souhaité que les miennes soient dispersées dans le lac de mon enfance, j\u2019ai compris ce jour-là que seul un retour à la terre avait du sens.Aussi ai-je réservé le lot d\u2019en face.Nos noms gravés dialogueront en silence au moins jusqu\u2019au prochain mouvement tectonique.« 1920.Pierre Vadeboncoeur.2010.Écrivain.» Il aurait aimé la simplicité de l\u2019épitaphe, inscrite sur un sobre granit rose.Lui-même travaillait la pierre au chalet : deux beaux portraits de ma mère jalonnent cette carrière méconnue, de même que les mots « New York » et « Qui est le chevalier ?» * Médecin, fils de Pierre Vadeboncoeur DOSSIER 88 L\u2019ACTION NATIONALE mai-juin 2010 Ayant longtemps joui d\u2019une santé presque aussi admirable que son écriture, il aura paradoxalement vécu dans la crainte quasi constante de la maladie.Peut-être parce qu\u2019encore jeune, il vit mourir son père ?Il avait toutefois l\u2019hypocondrie rigolarde.Et son rire franc, qui lui venait par accès, en était le contrepoids, mieux, le contrepoison.Aussi, les conversations parfois intenses qui agrémentaient nos soupers raisonnablement arrosés étaient presque toujours entrecoupées de dérapages loufoques ; ses envolées sur le grand siècle français - Ah, la France ! - achoppaient souvent sur une question triviale que le Petit Larousse, aussitôt réclamé, nous permettait de régler : étymologie, orthographe, sémantique ou histoire.J\u2019avais parfois raison, lui plus souvent.Peu en importait l\u2019issue, nous nous amusions ferme et exaspérions du même coup femmes et enfants, notamment un soir épique où, deux heures durant, nous confrontèrent violemment nos analyses respectives du sens des mots « bol » et « plat », illustrées par moult démonstrations pratiques tout en lavant la vaisselle.On parlait aussi de littérature, de politique, quelquefois d\u2019art, mais le plus souvent, la conversation glissait avec légèreté sur d\u2019amusants récits de vie, ponctués d\u2019anecdotes, s\u2019attardant aux personnages pittoresques habitant notre entourage commun, listant les morts plus ou moins frais, évoquant Lévesque, de Gaulle ou Picasso.Il parlait aussi souvent de ma mère, qu\u2019il aimait tant, me confiant à quel point il appréciait la compagnie de mon épouse ; il s\u2019informait aussi de mes enfants qu\u2019il avait vus grandir de près, relatait les moments forts de sa vie passée ou présente, se projetait dans un avenir qu\u2019il représentait parfois sombrement - tout en évitant ce qui concernait la maladie ou la DOSSIER 89 L'ACTION NATIONALE mai-juin 2010 médecine, sujets mis à l\u2019index, sauf pour en rire ou se plaindre de quelques symptômes concrets d\u2019origine imaginaire.Le récit de sa vie, aussi complexe que remarquable à bien des égards, où s\u2019entrecroisaient le père, l\u2019homme d\u2019action et l\u2019écrivain, si intimement associée à l\u2019époque et à ses formidables acteurs, de Trudeau à Bouchard, de Marchand à Chartrand, de Laurendeau à Péladeau, nous l\u2019écoutions toujours avec le même plaisir, mais sans déférence exagérée ; ce qu\u2019il appréciait, ne se prenant jamais bien au sérieux.L\u2019écrivain, actif comme jamais les derniers temps, était un personnage autrement plus mystérieux, presque secret : circonspect, n\u2019évoquant ses projets que par allusions.Seule ma mère, sa meilleure lectrice, critique au jugement sûr, en connaissait un peu plus long que nous.Ce mutisme de l\u2019écrivain s\u2019expliquait sans doute par une vraie pudeur d\u2019artiste, nécessaire pour que sa méthode de travail puisse porter fruit : intuition, écriture sur le souffle, absence de plan, avancées résolues inventant à la fois l\u2019objet et le chemin - pour que s\u2019impose librement cette écriture limpide, d\u2019une efficacité souveraine.Vue de l\u2019extérieur, sa routine d\u2019écrivain semblait réglée par une minuterie.Chaque matin, isolé dans sa petite chambre, il écrivait trois à quatre heures sur des tablettes quadrillées, toujours les mêmes.Puis, vers midi, il émergeait ; sans doute avait-il faim.Encore perdu dans ses pensées, il saluait les enfants, jetait un coup d\u2019œil au lac, jaugeait les travaux à réaliser, les pierres à déplacer, les bûches à fendre, planifiait les courses et l\u2019achat rituel des journaux.En après-midi, il marchait deux kilomètres.Chaque jour.Pas un ni trois, deux.Au chemin quand il faisait beau, sinon DOSSIER 90 L\u2019ACTION NATIONALE mai-juin 2010 sur la galerie, dans le cimetière lorsqu\u2019il était à Montréal et parfois même dans le couloir de son condo, changeant fréquemment d\u2019étage lorsqu\u2019il croisait ses congénères, ballet évitant de donner l\u2019impression qu\u2019il ne retrouvait plus sa porte.Non qu\u2019il aimât l\u2019exercice, mais il écoutait les conseils médicaux.Il continua ses marches quotidiennes jusqu\u2019à la veille de son entrée à l\u2019hôpital, le 29 janvier 2010.Alors inhabi-tuellement essoufflé, s\u2019en inquiétant, il se limita à un seul kilomètre et contacta le lendemain son médecin, qui vint l\u2019examiner pour ensuite le référer prestement à l\u2019urgence.Appelons ce médecin le docteur Michel.Je m\u2019y rendis avec lui, par une nuit glaciale.Mon père avait au froid un teint terreux que je ne lui connaissais pas, qui m\u2019inquiétait beaucoup.Avec raison.La pneumonie, éventuellement fatale, fut confirmée par cliché radiologique le soir même.Elle avait commencé son travail de sape.C\u2019était la seconde fois que le docteur Michel s\u2019occupait de lui lors d\u2019une grave maladie.Quelques années plus tôt, à l\u2019été 2003, l\u2019examinant au chalet, il avait remarqué sa pâleur.Mimer la bonne humeur est plus facile que de feindre un teint rosé.Sans doute une anémie, ce que la prise de sang confirma.Cela peut paraître banal, mais le problème témoignait indirectement d\u2019un diagnostic plus grave dont je tairai ici le nom.Son médecin l\u2019informa de la nécessité de retourner rapidement en ville pour compléter l\u2019investigation, puis sortit de la petite chambre, l\u2019air soucieux.Je remarquai alors qu\u2019un éphémère s\u2019était accroché, immobile, à son dos.Il me salua, partageant ses craintes, puis quitta les lieux. DOSSIER L'ACTION NATIONALE mai-juin 2010 J\u2019étais aussi troublé.Pour la première fois, la vulnérabilité de mon père, figure jusque-là un peu intemporelle, se manifestait tangiblement.Je me rendis au bord de l\u2019eau, m\u2019installant sur le quai.En ce début de soirée, le vent soufflait doucement sud-ouest et le soleil allait tomber sous peu derrière les montagnes.J\u2019ai toujours eu tendance à anticiper : tâches, événements tristes ou gais, morts.J\u2019estime d\u2019ailleurs avoir commencé mon deuil ce soir-là, bien qu\u2019il ne pourrait prendre vraiment forme que près de sept ans plus tard.Une heure durant, la vue troublée par des larmes, j\u2019observai le ballet des vagues se succédant régulièrement sur la plage, chacune s\u2019estompant dans le sable et laissant place à la suivante, cycle hypnotisant dont le spectacle m\u2019avait toujours apaisé.Les fils succèdent aussi aux pères, dans le vaste cycle des générations.Réunis chez moi quelques jours plus tard, après l\u2019investigation, nous attendions le verdict qu\u2019allait maintenant nous livrer le docteur Michel.Il lui fallait choisir les mots avec prudence, mais être bien compris.Mon père apprit la dure nouvelle sans surprise, résigné.C\u2019était comme une évidence.Il s\u2019en doutait, probablement.Le médecin planifia rapidement la suite des choses, une chirurgie qui aurait lieu à l\u2019Hôpital général juif trois semaines plus tard.À l\u2019adolescence, durant les années trente, un grave empyè-me thoracique avait déjà failli l\u2019emporter, n\u2019eût été une intervention thoracique pratiquée in extremis par l\u2019illustre Norman Bethune.Depuis, l\u2019hypocondrie le tenaillait. DOSSIER 92 L\u2019ACTION NATIONALE mai-juin 2010 Il avait conséquemment souffert d\u2019innombrables maladies imaginaires, toujours fatales, affectant successivement chacun de ses organes.Soit, comme il survivait systématiquement, sans traitement, il dut finir par s\u2019accommoder d\u2019une santé quasi parfaite, aussi difficile à contester qu\u2019à concilier avec ses passionnants symptômes.Certains voyaient en mon père vieillissant un être serein, calme et philosophe.Il est vrai qu\u2019en société, autour d\u2019une bonne table, entouré d\u2019amis souvent plus jeunes que lui auxquels il tenait tant, c\u2019était un homme pleinement heureux, discutant avec entrain, confrontant avec plaisir les idées, blaguant, notamment à propos de lui-même.Sans doute sa vie intérieure profonde, hantée par ce désir manifeste de se réapproprier le monde par l\u2019écriture, cycles de pensées avançant comme des vagues, cette nécessité de se réinventer chaque jour, transformant chaque matin en art ses idées, tout cela constituait un puissant antidote à l\u2019angoisse.Mais après soixante ans d\u2019attente anxieuse, la maladie qui le frappa de nouveau eut un effet aussi paradoxal qu\u2019imprévu : son hypocondrie proverbiale en fut anéantie.D\u2019un coup.Devenu malade, la crainte de la maladie s\u2019était évanouie.La visite subséquente au chirurgien l\u2019avait pourtant secoué : sommité en son domaine, l\u2019éminent médecin, fort habile mais peu bavard, surtout en français, ne pouvait aisément établir le contact avec l\u2019auteur : le dialogue était comiquement pauvre, quelque chose d\u2019une pièce de Ionesco.Peu impressionné par deux énormes traités médicaux trônant sur le vaste bureau, dont le chirurgien était bien entendu le fier auteur, mon père lui avait répondu que lui en 93 L'ACTION NATIONALE mai-juin 2010 DOSSIER était à vingt-deux.Vingt-deux quoi ?Vingt-deux livres ! Vous avez perdu vingt-deux livres ?Non, je les écris ! Etc.Entre auteurs aussi considérables, peut-être mon père s\u2019attendait-il à une conversation littéraire de haut vol.Aussi éprouvait-il une certaine difficulté à suivre le fil de ce questionnaire platement médical.Vous écrivez quand ?Mais toujours ! Quoi.des romans, des policiers ?Des essais ! Des essais vous dites.vous essayez quoi ?Je n\u2019essaie pas, je réussis ! Etc.Mon père, essayiste peu porté sur le théâtre, était consternant dans le rôle du vrai patient, ayant le symptôme trop littéraire et traitant les questions portant sur les fonctions biologiques comme autant de métaphores existentielles.Écoutant ce dialogue de sourds que je tentais de faciliter, je retenais mon rire quand, coupant court, le chirurgien enfila un gant de latex, ce qui étonna fort l\u2019essayiste qui soudain se tut.Quoi qu\u2019il en soit, la chirurgie fut impeccablement menée.Au postopératoire toutefois, un œdème pulmonaire carabiné faillit emporter le patient.Ce récit serait trop long, mais sachons que le docteur Michel, qui effectuait une visite de courtoisie impromptue (il ne pratiquait pas dans cet hôpital), constata immédiatement la gravité de la situation, cependant que l\u2019équipe chirurgicale était fort difficile à joindre, trop occupée à opérer des tas d\u2019autres patients.Aussi avait-il lui-même dévalé l\u2019escalier jusqu\u2019à l\u2019urgence pour revenir à bout de souffle avec une de ses connaissances.Dans cette situation critique où son cœur emballé entraînait le patient déjà fragilisé dans une spirale où il allait litté- DOSSIER 94 L\u2019ACTION NATIONALE mai-juin 2010 ralement se noyer dans ses poumons, les deux médecins manœuvrèrent habilement pour le sortir de cette mauvaise passe.Après le transfert aux soins intensifs, pouvant maintenant respirer plus librement, mon père subit un autre choc, observant éberlué les nombreux patients intubés tout autour, branchés sur d\u2019étranges appareils, entourés de cadrans, éclairés par diverses lumières alors que des sons bizarres surgissaient de partout.Vision d\u2019enfer pour un hypocondriaque.Cette nuit-là, m\u2019observant de temps en temps, sonné, entre deux assoupissements, il finit par pleurer en silence.M\u2019approchant pour demander si je pouvais faire quelque chose, il eut simplement cette phrase : « Non, je pensais seulement à notre relation.» Ému, j\u2019y ai songé presque chaque jour depuis sa mort.Quelques jours après son congé de l\u2019hôpital, il retourna à son condo, prit deux tylénols puis en rangea définitivement la bouteille, refusa sans négociation possible de retourner voir son chirurgien et reprit peu à peu ses forces comme sa routine d\u2019écrivain.C\u2019est durant cette convalescence qu\u2019il décida, sans raison apparente, de ne jamais reprendre ses marches rituelles.Or, le docteur Michel lui rendait justement visite ce jour-là.Apprenant cette décision de s\u2019immobiliser, son médecin le semonça vertement : l\u2019ankylose finirait par le gagner, il terminerait ses jours dans une chaise roulante, voilà.Le grand auteur, décontenancé qu\u2019on pût aussi directement contester son jugement proverbial, mais tout de même un peu inquiet, obéit prestement, ne rouspétant que pour la 95 L'ACTION NATIONALE mai-juin 2010 DOSSIER forme.Et dès le lendemain, il reprit graduellement ses marches quotidiennes.Fort reconnaissant, il fit ensuite porter à son chirurgien et au chef de l\u2019urgence un livre dédicacé chacun et abonna le docteur Michel au Monde diplomatique, geste qu\u2019il renouvela ensuite chaque année.Mais rien n\u2019étant parfait en ce bas monde, l\u2019hypocondrie revint de plus belle une fois la guérison complétée.Puis, il y eut un jour cette seconde maladie, qui allait lui être fatale.Mon père s\u2019était toujours inquiété pour ses poumons, qui émettaient depuis sa chirurgie de l\u2019enfance des bruits curieux, mais stables.Par crainte d\u2019une pneumonie, il avait développé au fil des ans une intense virophobie qu\u2019il m\u2019a d\u2019ailleurs un peu transmise - je supporte difficilement les tousseux, surtout sans masques.Toute mon enfance, il nous avait gavés d\u2019une gamme de produits conséquents, aujourd\u2019hui folkloriques : le sirop CréoTerpin, douteux composé verdâtre contenant de la créosote ; le Stérisol, gargarisme bourré d\u2019alcool et censé stériliser la gorge la plus enflammée ; et le mercurochrome, beau liquide écarlate qu\u2019il déposait sur nos plaies avec application.Sa crainte des pneumonies était fondée : lors de l\u2019hospitalisation fatale, le pneumologue m\u2019avait confirmé que le poumon gauche, jadis opéré, s\u2019était depuis longtemps figé dans une sorte de coque fibreuse, ne laissant que le droit pour assurer l\u2019oxygénation.Or, la pneumonie avait élu domicile justement à droite.N\u2019en occupant au début qu\u2019une portion congrue, l\u2019infection l\u2019avait DOSSIER 96 L\u2019ACTION NATIONALE mai-juin 2010 complètement envahi le lendemain, malgré antibiotiques et soins reçus - ticket pour un long séjour aux soins intensifs.Parfois trop fatigué pour lire, il avait passé les premières soirées à regarder, sur un petit lecteur portable que je lui avais procuré, des photos familiales et un montage de courts films tournés par lui dans les années soixante à l\u2019aide d\u2019un appareil huit millimètres à crinque.J\u2019avais ajouté des musiques qu\u2019il aimait.La Marche à l\u2019amour de Piaf lui arracha larmes et sourires sous son masque.Mais curieusement cette fois, même s\u2019il était de nouveau prisonnier d\u2019un environnement redoutablement médical, même entouré de bidules et de lumières, réveillé par les alarmes, les bruits, les râles et les cris, il semblait cette fois fasciné comme un enfant qui s\u2019émerveille, jasant gaiement avec le personnel, notamment les infirmières, toutes plus attentionnées les unes que les autres, qui le trouvaient aussi attendrissant que distrayant.Il me confia un soir, avec enthousiasme, le secret suivant : « Je viens de découvrir l\u2019Amérique.» L\u2019Amérique c\u2019était quoi ?La modernité ?La médecine ?La technologie ?Il haussa les épaules en prenant un air mystérieux.Je lui rappelai alors cette belle journée de juin de 1988, où je l\u2019avais informé de mes résultats d\u2019examens, laborieusement réussis.Ma graduation avait paru lui faire plaisir, bien qu\u2019il n\u2019eût aucune affinité avec les médecins ou la médecine.Dans ma famille, où on était plutôt artiste, peut-être avais-je choisi ce métier par souci de rébellion ?Son cheminement avait été rigoureusement inverse : quarante ans plus tôt, rebelle au sein d\u2019une famille libérale, il avait fait sans conviction des études d\u2019avocat, assez peu tra- 97 L'ACTION NATIONALE mai-juin 2010 DOSSIER vaillé jusqu\u2019à trente ans, pour s\u2019engager ensuite résolument dans le monde syndical, l\u2019action politique et l\u2019écriture.Je soupçonne que l\u2019opposition à son propre père ne fut pas étrangère à sa vocation.Ce remarquable self-made-man, à seize ans chef de famille en raison de la mort précoce de son propre père, travaillant très tôt comme garçon de pharmacie, poursuivit malgré l\u2019adversité ses études en pharmacie, qui le menèrent jusqu\u2019à fonder la Faculté de pharmacie de l\u2019Université de Montréal ! Impliqué partout, président de multiples associations professionnelles, il fut malheureusement ruiné par la Grande Dépression.Mon père resta longtemps discret sur ce personnage pourtant impressionnant, qui mourut jeune.Malgré les médicaments, la pneumonie semblait chaque jour plus grave.Les forces quittaient graduellement son corps, comme si chacune de ses cellules épuisait son potentiel vital.À cet âge, la condition est souvent fatale.Il s\u2019en allait doucement, dans une sorte de lent cérémonial biologique.Pressentait-il la fin prochaine ?« Je ne m\u2019attendais pas à cela », avait-il écrit assez tôt durant son séjour.Toujours plus dépendant de l\u2019oxygène, manquant de souffle au point d\u2019en avoir de la difficulté à parler, il préférait parfois nous livrer par écrit ses pensées.Ou bien pensait-il pouvoir s\u2019en sortir ?« Le feeling des partys de 1960, tu te rappelles ?», écrivait-il à ma mère.« Béchet avec tout ça.À prévoir pour ma libération.Oui, il faut faire ça.» Il lui passa ensuite une commande bien précise : « Très petite bouteille à bouchon de métal dévissant, et qu\u2019on peut très bien camoufler.Italien, si possible, pour boire la nuit venue. DOSSIER 98 L\u2019ACTION NATIONALE mai-juin 2010 - Fais-tu des farces ?lui avait-elle demandé - Évidemment non.Séjour possible à cette condition.Autrement je sacre mon camp.Une évidence.» Le soir même, j\u2019ai donc acheté avec mon fils une demi-bouteille du meilleur blanc, bien frappé.Amusés, nous l\u2019avons introduite dans l\u2019hôpital et jusque dans sa chambre comme des voleurs.Un large sourire éclaira son visage amaigri tandis qu\u2019il savourait le vin, les yeux clos, versant quelques larmes.Mais la pneumonie progressait, l\u2019Amérique n\u2019y pouvait rien.Les derniers jours, encore conscient, il faiblissait et dormait donc beaucoup.Ses mots ultimes en témoignent : « Même quand je sais où les choses sont, je ne peux pas les situer, me démerder.» Sa carrière d\u2019écrivain se terminait sur un triste constat, quoique formellement impeccable.Il nous fallut l\u2019aider davantage.Comme chacun des membres de la famille, je passais plus de temps à son chevet, lui parlant, le réconfortant, le rafraîchissant avec un linge humide, lui épongeant le front où perlait la sueur.Et j\u2019observais son beau visage, calme, apaisé.Plus le temps passait, plus il gardait les yeux fermés, murmurant parfois quelques mots, se reposant, attendant.On le sentait résigné, mais serein, il savait où il s\u2019en allait, sans peur ni douleur.Il ne pouvait se défiler, nous non plus.Son visage arborait alors cet air concentré que je lui connaissais bien.Peut-être réfléchissait-il à la nature même de cette curieuse expérience, tentant de jauger les forces puissantes qui menaçaient sa vie ?Concevait-il le plan de quelque chapitre final ? 99 L'ACTION NATIONALE mai-juin 2010 DOSSIER Il semblait ne plus s\u2019étonner de rien.Constater, comprendre, seulement.Retrouver quelque état limite souvent évoqué dans ses écrits.Contemplation active.Ce qu\u2019exprimait aussi la douceur de ses traits.Ce degré d\u2019acceptation étonnait chez un homme qui avait tellement craint la mort mais s\u2019y rendait pourtant, sans sourciller, sans hésiter.Entier.Cette fin comportait les qualités de son écriture.Aucun faux-fuyant, aucun théâtre.De la grâce, apaisée, solennelle, précise.Grave.En phase.Je constatais pour ma part que cette avancée vers la mort était aussi d\u2019une lumineuse beauté.Aussi intense que profondément humaine.Complète par elle-même.Poème muet de fin de vie.Car c\u2019est aussi une joie profonde pour un fils que d\u2019avoir le privilège d\u2019accompagner son père, de pleurer près de lui, d\u2019offrir un peu d\u2019eau, de replacer ses cheveux, de l\u2019aider à trouver une position confortable.En ces moments uniques résonnait comme l\u2019écho de notre relation vieille de quarante-six ans, qui trouvait aujourd\u2019hui une résolution parfaitement symétrique par ce complet renversement des rôles.Je marquais, par des gestes simples, l\u2019essence même de ma filiation.Relisant certains soirs les très belles dernières pages d\u2019Un amour libre, pris à la gorge par l\u2019émotion suscitée, j\u2019étais encore étonné de voir à quel point, avec quelle justesse, il avait saisi l\u2019essence de sa relation paternelle.« J\u2019ignore ce qu\u2019il en adviendra.La seule chose que je sais, c\u2019est que j\u2019ai vu le passage de l\u2019enfance sous mes yeux, intacte et chantante, DOSSIER 100 L\u2019ACTION NATIONALE mai-juin 2010 dans un monde que je sais mauvais.[.] J\u2019aurais vu pour toujours un spectacle révélateur de l\u2019espérance.[.] » Mon père était en avance sur son temps, mais par certains aspects, il portait la réserve paternelle de sa génération.Il avait une pudeur.Nous avions beaucoup parlé, beaucoup ri, parfois pleuré, parfois crié, mais toutes ces années, certains mots manquaient à nos confidences.Un soir, à l\u2019acmé de cette veille attentive, je lui demandai s\u2019il savait à quel point je l\u2019aimais.Fatigué mais encore conscient, gardant les yeux clos quelques instants, son visage s\u2019immobilisa.Puis il sourit.Il souriait comme d\u2019une évidence, acquiescement que je lui connaissais bien, résumant notre bonheur partagé.Entre les premiers rires, lâchés jadis au-dessus de mon berceau d\u2019enfant, jusqu\u2019à ce dernier sourire, il n\u2019y avait pas de distance.Au-delà des mots, il soulignait à sa façon la persistance d\u2019un amour libre, qui continuait et continuerait peut-être toujours.Peut-être réalisa-t-il à ce moment qu\u2019il ne s\u2019était trompé que sur un point : « Il me resterait le regret, puis, après, le vieil âge.[.] Nos histoires seraient devenues fixes comme des souvenirs, spectrales et pâles comme eux.[.] Elles rappelleraient un temps, mais par elles-mêmes elles ne seraient plus rien.» Quarante ans plus tôt, il avait en effet douté de la pérennité de notre relation.Or il n\u2019en était rien, malgré nos vies divergentes, malgré les épreuves, les douleurs et les doutes, malgré l\u2019âge et la vie elle-même.Cette relation était demeurée intacte, inaltérable, inamovible. DOSSIER L'ACTION NATIONALE mai-juin 2010 La nuit de sa mort, le docteur Michel est revenu à son chevet pour nous accompagner.Les soins actifs interrompus depuis la veille, il ne s\u2019agissait plus que de l\u2019entourer amoureusement jusqu\u2019à la fin.J\u2019avais pris quelques heures de repos à la maison, mais les forces de mon père déclinant rapidement, on nous avait fait revenir à l\u2019hôpital.Les membres de la famille maintenant présents, nous avons reformé autour de lui un cercle ému et silencieux.Il n\u2019y avait plus qu\u2019un homme attendant la mort au milieu des siens.Le docteur Michel nous expliqua simplement que la fin était toute proche.Il y eut des pleurs, mais résignés, quelques cris assourdis et des soupirs, mais brefs.La bouche délicatement entrouverte, sa lèvre supérieure légèrement relevée, mon père affichait alors une pose très digne, les yeux clos, parfaitement immobile.Le taux d\u2019oxygène s\u2019abaissait, mais les chiffres étaient maintenant futiles.Il fallait fermer l\u2019Amérique, éteindre New York, oublier Pollock, les bidules, les cadrans, les chiffres, les écrans.Le docteur Michel fit donc éteindre les appareils de surveillance.Nous allions nous concentrer sur son cycle respiratoire agonique, mantra sans mot, chacun méditant en lui-même au rythme de ce souffle ténu.Combien de temps cela allait-il durer ?Nous l\u2019ignorions.Les chuchotements, les mots doux glissés à son oreille, la respiration, tout cela formait une berceuse atonale nous transportant dans un monde quelque peu irréel.Au bout de DOSSIER 102 L\u2019ACTION NATIONALE mai-juin 2010 longues minutes, la famille, comme hypnotisée, semblait ne plus former qu\u2019un seul corps essentiel, incorporant celui du père.Un tel sentiment d\u2019unité provenait peut-être de la part de lui que nous savions bien vivante en chacun de nous et partagions maintenant.Après un temps, le docteur Michel proposa que l\u2019on abaisse l\u2019apport d\u2019oxygène, dont le chuintement continu était dorénavant superflu.Il y eut un dernier mouvement de recul autour, une dernière trace, vaine et rapidement dissipée, de refus.Chacun franchissait en lui-même le bout de chemin à parcourir jusqu\u2019à une pleine acceptation.C\u2019était une évidence : prolonger le tout ne servait plus à rien.Nous étions prêts à quitter l\u2019Amérique, à retourner dans la vieille Europe au chevet de notre ancêtre, Paul Mirabin dit Vadeboncoeur.Après avoir jeté un regard à l\u2019infirmière, le docteur Michel tendit la main vers la roulette contrôlant le débit d\u2019oxygène, l\u2019abaissant de dix à neuf litres par minute.On pleura de nouveau.Il se rassit et attendit quelques minutes.Puis se releva.Huit.Sept.Imperceptiblement, la respiration se fit non pas de plus en plus difficile, comme nous avions pu le craindre, mais bien de plus en plus douce, sans qu\u2019apparaisse le moindre signe de détresse.Six.Cinq.La vie s\u2019éteignait donc comme la mèche d\u2019une lampe au bout de son huile.Quatre.Trois.Le médecin se relevait régulièrement, calmement, dans un silence absolu, abaissant chaque fois l\u2019oxygène.Deux. 103 L'ACTION NATIONALE DOSSIER mai-juin 2010 Un.Le chuintement finit par s\u2019éteindre tout à fait.Mon père partageait maintenant avec nous l\u2019air ambiant, insuffisamment pourvu en oxygène pour ses poumons malades.Le médecin retira le masque avec une grande délicatesse, nous laissant voir le beau visage, si paisible dans cet éclairage orangé provenant d\u2019un luminaire extérieur.Le souffle se fit de plus en plus faible.Les mouvements respiratoires, de plus en plus lents.Jusqu\u2019à ce point ultime, nadir vital, où il fut impossible d\u2019affirmer qu\u2019il respirait encore.On voyait bien certains mouvements des muscles de la gorge, mais l\u2019air ne semblait plus y pénétrer.Puis, ce fut l\u2019immobilité définitive, incontestable, prolongeant et résumant la nuit, les semaines, les années, toute une vie.Arc temporel puissamment tendu sur près d\u2019un siècle, dont la seconde extrémité venait de trouver son point d\u2019ancrage.Trois heures cinquante-deux, le 11 février 2010.Le médecin s\u2019approcha, prit le poignet, chercha le pouls, resta pensif, baissa les yeux, parut triste, puis se retira.Nous sommes restés encore un peu de temps, je ne sais combien, pour les derniers adieux.Mon fils souleva le corps pour mieux le serrer dans ses bras.Il m\u2019inquiétait un peu.C\u2019était une expérience difficile et intense pour lui, mais combien essentielle.Alors que nous quittions la chambre pour déambuler sans but dans cet étrange lieu qu\u2019est, la nuit, un hôpital, j\u2019ai serré mon fils dans mes bras.C\u2019était presque un homme.Il n\u2019oublierait jamais ces moments fondateurs qu\u2019il n\u2019avait voulu manquer pour rien au monde.Zéro. DOSSIER 104 L\u2019ACTION NATIONALE mai-juin 2010 Le lendemain, nous avons trouvé un texte que mon père avait terminé deux jours avant son entrée à l\u2019hôpital, intitulé « Fragments d\u2019éternité ».Le contenu, la forme et la prescience en étaient bouleversants.« L\u2019homme est en contradiction avec la fatalité.C\u2019est une ambition impossible, mais il l\u2019oppose aux réalités sans défaillir.Mortel, il se réclame obstinément de la vie, dans une partie perdue d\u2019avance.» Le texte fut publié le jour suivant dans Le Devoir, grâce à Jean-François Nadeau.Après la détresse des derniers jours, la sensation dominante s\u2019apparentait maintenant pour moi au lent mouvement d\u2019un bateau ayant perdu ses amarres et dérivant dans la brume, s\u2019éloignant des rives.C\u2019est alors que les innombrables témoignages d\u2019affection reçus furent si importants, me permettant de retrouver le cap et de continuer la route.Au salon, j\u2019aperçus le second soir un vieillard amaigri, voûté, seul, immobile, fixant longuement le cercueil.Je me suis approché ; il pleurait en silence, profusément, secoué de sanglots.Michel Chartrand, mon parrain, cette force de la nature, se répétait pour lui-même : « Mon ami.J\u2019ai perdu mon ami.» Entourant ses épaules, je l\u2019ai serré contre moi.Son fils m\u2019a dit ne l\u2019avoir jamais vu pleurer ainsi.Il ne venait pas seulement de perdre son ami, mais aussi une part de son passé et sans doute de lui-même.Très affecté par cette mort, Michel allait nous quitter à son tour quelques semaines plus tard, emporté par un cancer.Une vaste époque paraissait ainsi révolue.Qui prendrait la relève de ces hommes faits tout d\u2019un bloc, plus grands que nature ?Il reste un point à régler.Le lapin-tortue était bien le fruit de mon imagination d\u2019enfant.Mais qui était le docteur Michel ? 105 L'ACTION NATIONALE DOSSIER mai-juin 2010 Moi.Il n\u2019y eut pas de docteur Michel.Du fils et du père lapins-tortues avaient surgi « avec la force et la soudaineté d\u2019un ressort » un fils-médecin, s\u2019occupant tant bien que mal d\u2019un père-patient.Un fils qui se retrouva donc, par un curieux retour des choses, médecin de ce père refusant catégoriquement de faire confiance à d\u2019autres.Durant ces deux semaines intenses de février, à travers des moments très durs, mais aussi d\u2019une grande beauté, j\u2019ai retrouvé l\u2019homme qui jadis m\u2019avait consolé, bordé, endormi, dans cette mystérieuse intimité que procure l\u2019approche de la mort.Peut-être aussi en raison de ce double rôle que j\u2019avais dû assumer jusqu\u2019au bout.Je ne regrette rien.Et aujourd\u2019hui, trois mois plus tard, après l\u2019avoir beaucoup pleuré, je m\u2019ennuie moins de lui que je ne l\u2019avais anticipé.C\u2019est que je le sens en moi, comme physiquement, père toujours attentif mais désormais silencieux.Comme si je l\u2019avais intériorisé et que mon sentiment pour lui continuait de mûrir.Ceux que nous aimons continueraient donc à nous habiter, à nous transformer, même au-delà de la mort ?Peut-être ce sentiment tenait-il en partie à l\u2019intensité de notre relation initiale, dont la résonnance persistait en moi comme le rayonnement fossile fait écho au big-bang originel de l\u2019univers.Riche, infiniment plus complexe que le souvenir de sa voix ou de son visage, cette mémoire viscérale peut encore accé- DOSSIER 106 L\u2019ACTION NATIONALE mai-juin 2010 lérer mon cœur, me faire monter des larmes ou provoquer mon rire.Le père aimé était mort, mais pas la part d\u2019amour qui lui est dévolue.Sa mort avait servi de révélateur à une présence insoupçonnée, qui surgissait d\u2019autant plus nettement qu\u2019avait été prégnante la relation avec l\u2019enfant, construite pourtant fort simplement sur des rires, des pleurs, des regards amoureux, des mots échangés, des câlins, des images partagées, des souvenirs communs.Des lapins-tortues.Ce que le père avait semé, je le récoltais aujourd\u2019hui.Il n\u2019y aurait pas coupure, plutôt continuité.Yvon Rivard le disait mieux : il n\u2019y a qu\u2019un seul royaume.Le père lapin-tortue ne quitterait pas le fils.Il ne l\u2019avait d\u2019ailleurs jamais quitté.Lac Nominingue, le 25 mai 2010 107 DOSSIER Jean-François Nadeau* LES CENDRES, LE FEU Je l\u2019ai beaucoup lu.Je l\u2019ai écouté aussi.Il va de soi que je n\u2019ai pas tout lu, ni tout écouté.Mais Pierre Vadeboncœur était vite devenu pour moi, à force de le lire et de l\u2019entendre, un des rares hommes à qui j\u2019ai songé et à qui je songe encore souvent à l\u2019heure de la réflexion.Je me demande ce qu\u2019il penserait de tel ou tel problème, lui qui avait un jugement si sûr, un véritable aplomb en toutes choses.Depuis des années, je le prends ainsi volontiers à témoin de ma propre vie.J\u2019oserais même dire qu\u2019il représente pour moi une sorte de maître, même si je n\u2019ai, paradoxalement, jamais voulu en avoir.Pour parler de lui si peu de temps après sa mort, les forces me manquent pour ajuster une parole intime aux nécessités de la parole publique.Et je dois dire que je ne me sens pas, pour l\u2019instant, le besoin d\u2019exprimer à fond à un éventuel lecteur la relation que j\u2019entretenais avec lui et son œuvre.Par ailleurs, même si je le voulais, pourrais-je jamais dire ce que représente Pierre Vadeboncœur ?Il est bien sûr normal de vouloir lui rendre hommage.D\u2019une certaine façon, je le veux aussi.Parce que nous le lui devons.Et parce que l\u2019œuvre même de Vadeboncœur, par la prise de conscience qu\u2019elle encourage, par l\u2019exemple * Directeur des pages culturelles, Le Devoir DOSSIER 108 L\u2019ACTION NATIONALE mai-juin 2010 qu\u2019elle offre d\u2019une vie intellectuelle riche, ordonne en bout de compte que nous élevions la voix à notre tour, à sa suite.J\u2019avais 19 ans.Peut-être 20.Je ne croyais pas, à la différence de beaucoup de mes camarades, qu\u2019il s\u2019agisse là d\u2019un bien bel âge.La société qu\u2019on me proposait m\u2019apparaissait sombre et je l\u2019étais par conséquent souvent moi-même, malgré cette lumière qui émane de la jeunesse et qui trompe facilement tant de regards habitués à la seule surface des choses.Je trouvais le conservatisme ambiant étouffant, insupportable, nauséabond même.J\u2019avais besoin d\u2019air, de beaucoup d\u2019air.J\u2019en cherchais en me plongeant le nez dans les livres, décidé à échapper à la mélancolie par une action sur moi-même autant que sur le monde.Chez un bouquiniste de Québec, je me suis pris un jour, par hasard, à feuilleter un vieux numéro jauni de Cité libre.« Notre jeunesse est bedonnante », y écrivait Vadeboncœur.Je ne le connais pas encore, mais d\u2019un coup, à la lecture de cette seule phrase, j\u2019ai ressenti l\u2019impression vive que cet homme au style classique appartenait plus que quiconque au temps présent.Dans Critique de notre psychologie de l\u2019action, un texte de 1953, Vadeboncœur affirme que « notre volonté porte peu et en général nous la faisons taire ».Il ajoute, prenant la mesure de la taille de nos hommes d\u2019action, que « nous sommes en méfiance de nous-mêmes et enclins à appréhender les mouvements populaires ».Chacune de ses phrases apparaît aussi précise que le scalpel d\u2019un chirurgien.Chacune me pénètre jusqu\u2019aux os.Sa critique radicale du nationalisme traditionnel lui fait envisager des horizons nouveaux, bien au-delà de la vieille idéologie de la survivance, au nom même d\u2019un sens de l\u2019action véritable, animé d\u2019une volonté initiatrice, presque révo- 109 L'ACTION NATIONALE mai-juin 2010 DOSSIER lutionnaire.Cette perspective ouverte sur l\u2019avenir, dont il fait de Paul-Émile Borduas une sorte de symbole, m\u2019enchante.Tombent bientôt sous mes yeux des textes plus récents de Vadeboncœur, pour la plupart publiés dans la revue Liberté.Pas question de politique cette fois, mais strictement d\u2019art.Il traite en particulier de peinture, mais parle sans contrainte de choses et d\u2019autres, dans un rapport sensible qui lui est propre.Par exemple, le spectacle offert la nuit aux automobilistes, dans les Laurentides, par les reflets lumineux des pentes de ski dans le ciel.Rien sous sa plume n\u2019apparaît banal.Tout s\u2019éclaire, grâce à sa parole, sous un jour nouveau.Je m\u2019abonne sans hésiter à Liberté, tout en suivant aussi la trace de Vadeboncœur dans le journal de la Confédération des syndicats nationaux.Chaque texte de Vadeboncœur, je le découvre très vite, est signé d\u2019abord par son style.Si bien qu\u2019on en reconnaît immédiatement l\u2019auteur, avec ou sans son nom.L\u2019enthousiasme que suscite en moi la lecture de ses articles me conduit à acheter tous ceux de ses livres que je peux encore trouver dans les librairies qui osent conserver autre chose que l\u2019habituel arrivage des « nouveautés » du jour.À force de le lire, je me suis pris un jour à lui envoyer un mot, par l\u2019entremise de la rédaction de la revue Liberté.Je n\u2019attendais rien en retour, du moins pas plus qu\u2019on espère sérieusement d\u2019une bouteille jetée un jour à la mer.Qu\u2019est-ce que je lui racontais ?J\u2019exprimais, bien maladroitement sans doute, mon enthousiasme tout autant pour sa sensibilité que pour l\u2019énergie étonnante dont il fait preuve simultanément sur plusieurs théâtres.Quelques jours plus tard, à ma grande surprise, une lettre de Vadeboncœur me parvient, rédigée à la plume, à l\u2019encre DOSSIER L\u2019ACTION NATIONALE mai-juin 2010 bleu-noir.J\u2019y réponds.Une autre lettre m\u2019arrive bien vite.Une correspondance s\u2019engage, à mon plus grand étonnement.Puis, bientôt, Vadeboncœur m\u2019invite à venir discuter à Montréal, chez lui, rue Bloomfield.En plein après-midi, il ouvre au salon une bouteille de vin blanc et la place dans un seau de glace.Il s\u2019assoit devant moi et déclare, avec son petit sourire voltairien : « Maintenant, parlons ! » Nous avons parlé.Tout d\u2019abord d\u2019un peintre, il me semble : Jean Dallaire.J\u2019étais terriblement intimidé.Les années ont passé.Nous avons beaucoup parlé.Je sais désormais par Marie, sa femme, qu\u2019il était fier que nous nous tutoyions, malgré notre grande différence d\u2019âge.J\u2019étais son ami le plus jeune, semble-t-il.C\u2019est lui qui avait demandé cet usage du « tu », assez rapidement, non pas dans un souci de produire une fausse égalité, comme au plus fort de l\u2019expérience du socialisme à la suédoise, mais afin d\u2019encourager, je crois, une proximité plus grande dans nos rapports et, surtout, comme le signe des privilèges qu\u2019offre une amitié.Après plusieurs années d\u2019une correspondance assez soutenue, Vadeboncœur avait pris l\u2019habitude de me téléphoner régulièrement, plus régulièrement encore ces derniers temps, m\u2019offrant un avis sur ceci ou cela, me racontant quelques histoires auxquelles il avait été mêlé de près ou de loin, me félicitant de tel article, trouvant à redire sur tel autre, appréciant ce petit côté polémiste et batailleur dont je chauffe parfois ma plume.Au besoin, il me laissait volontiers de longs messages, comme s\u2019il s\u2019agissait justement d\u2019une lettre.Depuis Cité libre, en passant par Parti pris ou Maintenant, jusqu\u2019à L\u2019Inconvénient, jusqu\u2019au Couac, Vadeboncœur a traversé les époques et leurs revues, tendant volontiers la main 111 DOSSIER L'ACTION NATIONALE mai-juin 2010 à demain, au nom de l\u2019avenir.Ceci, notamment, montre l\u2019étonnante disponibilité au monde de cet homme qui aimait tout de même se tenir en retrait de la scène médiatique, dès lors qu\u2019il s\u2019agissait d\u2019y apparaître autrement que par écrit.Je l\u2019ai vu refuser les premières places à plusieurs occasions, aux funérailles du cinéaste Pierre Falardeau par exemple, où son texte éclairait pourtant toute l\u2019assemblée, donnant ainsi un sens plus profond à l\u2019événement, tout comme cela avait été le cas lors des funérailles de Gaston Miron.Je l\u2019ai tout de même vu accepter quelques fois de se manifester en public par la parole, acceptant tout d\u2019un coup cette place qu\u2019il refusait le plus souvent.À un anniversaire de Michel Chartrand, par exemple, ou lors de la remise d\u2019une médaille de je ne sais quoi, sa parole s\u2019était élevée avec beaucoup d\u2019assurance, celle propre aux bons plaideurs, c\u2019est-à-dire ceux formés à la rhétorique et servis par un esprit hors du commun.Sa parole se développait alors sans hésitation, faisant preuve d\u2019une pensée toujours juste, comme chacune de ses phrases l\u2019était une fois couchée sur papier.Seulement, il n\u2019appréciait pas trop le jeu que suppose pareille présence.Il ne se livrait pas facilement non plus aux entretiens consacrés à son œuvre et à sa vie, du moins pas à ceux qui étaient commandés par le seul intérêt superficiel de l\u2019instant, comme c\u2019est le plus souvent le cas désormais dans les médias.Je me souviens à cet égard de ses quelques passages à Radio-Canada ces dernières années, à l\u2019occasion de la sortie de l\u2019un ou l\u2019autre de ses livres.Le silence dominait vite le plateau, alors qu\u2019on se trouvait paradoxalement devant un homme à la parole extrêmement vive, comme en témoignent à raison ceux qui le connaissaient autrement que par cette médiation avortée des ondes.Ce penseur s\u2019est toujours refusé à évoluer dans des systèmes d\u2019idées toutes faites, bien que son engagement, au service DOSSIER 112 L\u2019ACTION NATIONALE mai-juin 2010 des fourbus, des blessés, des sans-grade, l\u2019ait conduit à lutter sans cesse contre les impérialistes et contre leurs valets.Il a toujours été, au fond, un empiriste logique.Mais son cœur, bien qu\u2019inclinant naturellement à gauche, ne l\u2019empêchait pas de critiquer fermement les positions de gens situés en principe près de lui, justement à cause de cette totale liberté qu\u2019il s\u2019accordait et qui le caractérisait, en quelque sorte.Je lui ai toujours connu un grand respect pour l\u2019idée d\u2019indépendance du Québec en général et pour René Lévesque en particulier.Il éprouvait pour le fondateur du Parti québécois une admiration immense.Au point où il avait d\u2019abord refusé de lire mon livre consacré à Pierre Bourgault de peur, disait-il, d\u2019être obligé de moduler quelque peu ses impressions à l\u2019égard de l\u2019ancien premier ministre.Il avait néanmoins fini par lire ce livre, comme il lisait beaucoup d\u2019autres choses, à commencer par des classiques qu\u2019il ne cessait d\u2019interroger.René Lévesque lui-même estimait profondément cet écrivain hors du commun.Il disait à juste titre que Vadeboncoeur avait « jalonné son œuvre de ces trouvailles où la pensée se trouve soudain concentrée et éclatante comme le diamant ».Le miroir à deux visages que représentent, dans l\u2019histoire de la société québécoise, Pierre Elliott Trudeau et René Lévesque, Vadeboncœur a aussi su le traverser pour nous faire voir plus loin, conscient qu\u2019il existe aussi de par le monde, pour l\u2019avenir de l\u2019homme, d\u2019autres sujets de préoccupation qui méritent aussi le meilleur de nous-mêmes.Dans L\u2019Inconvénient, un des imprimés auxquels Vadeboncœur offrait des textes ces dernières années, il se demandait tout récemment quel serait le sens du combat à livrer désormais.À sa question, Vadeboncoeur répond : « Depuis un siècle, les combats pour un avenir clair et maîtrisé sont précisément DOSSIER L'ACTION NATIONALE mai-juin 2010 de ceux qui conduisent à un avenir aveugle et incontrôlable ».Un exemple ?Celui d\u2019un monde voué tout entier, au nom de la mystique de l\u2019argent, à une consommation de plus en plus grande dans une sorte de déni de la réalité et de l\u2019humanité.« La croissance, vantée sur toutes les tribunes, est un cancer.Elle devait, croyait-on, assurer de mieux en mieux notre bien-être et la prospérité de tous.Au contraire, il s\u2019avère qu\u2019elle compte parmi les plus grands dangers.C\u2019est une excroissance.» Par-dessus sa tombe, les mots de cet homme continuent de m\u2019animer.Même réduit en cendres, Pierre Vadeboncœur reste de feu.? 114 DOSSIER Yvon Rivard* UNE SECONDE PRÉSENCE Quand je m\u2019étonnais qu\u2019il puisse écrire tous les matins, beau temps mauvais temps, ce qu\u2019il aura fait jusqu\u2019à la fin, il me répondait, à son tour étonné par ma question : « Un écrivain, ça écrit ».Quand je lui demandais ce qu\u2019il était en train d\u2019écrire, sa réponse était toujours une variante de « je ne sais pas vraiment où je vais, mais j\u2019y vais ».Toute la vie, toute l\u2019œuvre de Vadeboncoeur tient dans ces deux réponses qui nous rappellent que tout être humain, écrivain ou non, doit créer le monde dans lequel il va vivre, dans lequel il veut vivre, et créer, cela veut dire aller de l\u2019avant, vers l\u2019inconnu, car notre monde et nous-mêmes ne pouvons exister qu\u2019en mouvement, que tendu vers ce qui vient, pour le meilleur ou pour le pire.Vadeboncoeur mise sur le meilleur, il postule « l\u2019inimaginable étendue du réel », il établit « l\u2019hypothèse du tout plutôt que celle du rien ».En d\u2019autres termes, l\u2019être humain, s\u2019il veut passer à travers le jour, les années, les épreuves et la mort, doit imaginer, vouloir et désirer ce qu\u2019il ne connaît pas, « toujours chercher l\u2019autre monde à travers l\u2019apparence du nôtre ».L\u2019être humain, s\u2019il ne veut pas subir son destin, s\u2019il veut vivre librement, n\u2019a pas d\u2019autres choix que de travailler à l\u2019élaboration constante des formes de la vie, et même de croire « à la variété sans limite des formes du * Professeur et écrivain DOSSIER L'ACTION NATIONALE mai-juin 2010 vivant ».Autrement dit, ce monde n\u2019existe que si nous le créons sans cesse, et nous ne pouvons le créer que si nous le rattachons à un autre monde.Vadeboncoeur a passé sa vie à se promener entre « le réel d\u2019ici et le réel de là-bas ».Pour chasser notre peine aujourd\u2019hui, nous pouvons ouvrir n\u2019importe lequel de ses livres et nous dire, comme il le disait de Beethoven, « qu\u2019il ne faisait que progresser au cœur de l\u2019être », que maintenant « le voilà faisant corps avec la cathédrale du monde ».Quand Vadeboncoeur disait qu\u2019il ne savait rien, qu\u2019il avançait à tâtons vers la vérité et la lumière qu\u2019il percevait même dans la forme d\u2019une simple coupe (c\u2019est là-dessus qu\u2019il écrivait encore deux semaines avant de partir), ce n\u2019était pas par coquetterie.À preuve, il ne voyait pas très bien, ou ne voulait pas voir, le lien entre tous ses livres, par exemple entre ses essais politiques et ceux sur l\u2019art et l\u2019amour.Il tenait encore, je crois, à cette distinction des deux royaumes, sans doute pour mieux se concentrer sur « l\u2019autre monde qui accroît par lui-même notre humanité », sur cette vision plus vaste du réel dont notre époque sceptique et repue s\u2019est détournée pour engendrer une « humanité improvisée ».Je m\u2019explique cette « ignorance » de Vadeboncoeur par le fait que, essayiste ou syndicaliste, il a toujours été un homme d\u2019action, quelqu\u2019un qui répond à un besoin, et un homme juste, quelqu\u2019un qui toujours se range du côté de la partie la plus faible ou la plus ignorée.Ainsi, quand le Québec se soumet à « notre maître le passé », il se range du côté de Borduas qui affirme que « nous sommes toujours quittes avec le passé ».Mais, cinquante ans plus tard, il n\u2019hésite pas à dénoncer ce néo-obscurantisme qui guette toute culture radicale de la rupture et de la consommation.Avant, notre pensée manquait de verticalité, disait-il, maintenant elle manque de racines.Ces racines, Vadeboncoeur va les chercher non seulement dans notre histoire, mais surtout dans toute civi- DOSSIER L\u2019ACTION NATIONALE mai-juin 2010 lisation qui s\u2019appuie sur l\u2019infini, car il croyait, comme son grand ami Miron, que « l\u2019éternité aussi a des racines ».Il n\u2019y a pas deux Vadeboncoeur, celui qui écrit sur l\u2019avenir du Québec et celui qui écrit sur le silence de Rimbaud, celui qui dissèque « les grands imbéciles » qui nous gouvernent et celui qui écoute Beethoven ou s\u2019incline devant le mystère d\u2019une simple coupe.Vadeboncoeur passe d\u2019un royaume à l\u2019autre, non pas tant pour les opposer que pour montrer qu\u2019ils sont indissociables, que le réel d\u2019ici et le réel de là-bas s\u2019appauvrissent quand ils s\u2019ignorent, que la conscience s\u2019appauvrit, s\u2019étiole et radote quand elle dissocie le politique de l\u2019éthique, l\u2019esthétique du spirituel.Que Vadeboncoeur raconte l\u2019aventure d\u2019un simple dessin d\u2019enfant ou d\u2019un peuple à la croisée des chemins, il ne nous dit qu\u2019une seule chose qu\u2019il répète de mille et une façons, à savoir qu\u2019être humain, c\u2019est sans cesse passer de la dernière heure à la première, que nous ne sommes jamais libres si on s\u2019enferme dans une forme de pensée ou de société, car la liberté est le « oui » que la pensée dit constamment au mystère qui l\u2019enveloppe, l\u2019élargit.Comme Vadeboncoeur aimait bien la France, faisons-le entrer un instant dans la petite histoire littéraire française.À la mort de Mallarmé, Valéry se serait demandé combien de temps il faudrait à la France pour « produire » à nouveau un tel homme.Quand je me demande, comme beaucoup d\u2019autres, si le Québec existe encore et s\u2019il a encore un avenir, je me dis que la réponse est dans Vadeboncoeur.D\u2019abord, il est clair qu\u2019un pays qui a donné une telle œuvre mérite d\u2019exister, c\u2019est-à-dire que ce pays a dans sa culture et son histoire tout ce qu\u2019il faut pour produire ces synthèses successives du passé et du présent qui appellent et font l\u2019avenir, tout ce qu\u2019il faut pour créer des formes, des façons de vivre et de mourir ensemble qui sont, sinon nécessaires, du DOSSIER L'ACTION NATIONALE mai-juin 2010 moins valables.Vadeboncoeur a vécu, a écrit, c\u2019est donc que le Québec existe.La question est maintenant de savoir si son œuvre peut ébranler « l\u2019âge de l\u2019indifférence » dont il parlait dans L\u2019Humanité improvisée, si nous sommes capables non seulement de le lire, mais de vivre et d\u2019agir selon les valeurs qui étaient les siennes et qui sont inscrites dans les titres même de ses livres : La ligne du risque, Le pas de l\u2019aventurier, L\u2019autorité du peuple, Un amour libre, Indépendances, Le bonheur excessif, La justice en tant que projectile, etc.Ces valeurs, on le voit, nous obligent à ne rien tenir pour acquis, à vivre d\u2019espoir et de conquêtes de l\u2019esprit, à recommencer le monde comme nos ancêtres, comme tous les habitants du Nouveau monde, comme tous ceux qui aiment assez le monde pour l\u2019empêcher de vieillir, de mourir : « Ainsi faisait Miron le découvreur, dit Vadeboncoeur, qui commençait à écrire chaque fois qu\u2019il écrivait ».Tous les combats de Vadeboncoeur, y compris ses méditations, autre forme de combats, n\u2019auront pas été vains si nous pouvons, comme lui, chercher à être libres, tout en sachant que la liberté est adhésion à ce qui nous échappe, si nous tendons vers « la plénitude de l\u2019être », tout en sachant qu\u2019 « on ne passe pas décisivement la frontière entre le réel d\u2019ici et le réel de là-bas », ce qui veut dire que tout est toujours à recommencer, telle est la loi de la création, mais aussi que la vérité est dans le passage entre ici et là-bas, qu\u2019il n\u2019y a, en fait, qu\u2019un seul royaume et que la relation entre les morts et les vivants n\u2019est peut-être pas à sens unique.Depuis qu\u2019il a cessé d\u2019exister, j\u2019essaie de trouver la meilleure façon de penser à lui, une nouvelle façon d\u2019être avec lui.Depuis quelques jours, la question qui m\u2019occupe est comment faire apparaître l\u2019absent ?La première voie, toute naturelle qui s\u2019est présentée à moi, c\u2019est bien sûr celle qu\u2019emprunte sur plus de 30 ans le cortège de souvenirs : la dernière DOSSIER L\u2019ACTION NATIONALE mai-juin 2010 conversation téléphonique, la première rencontre, les repas au restaurant à parler de tout et de rien, puis de la femme qu\u2019il aime, et encore de tout et de rien et ainsi pendant des heures pour le simple plaisir d\u2019être ensemble, pour le simple plaisir d\u2019être, que la présence de l\u2019autre accroît, ma première et dernière visite au chalet en septembre dernier, une de ces journées dont on sait déjà au moment où on la vit qu\u2019on s\u2019en souviendra un jour comme d\u2019une journée parfaite : le ciel était d\u2019un bleu pur, le lac un miroir, ce n\u2019était plus l\u2019été, ce n\u2019était pas encore l\u2019automne, on se tenait comme sur un seuil, et j\u2019ai pensé, comme Alexandre Chenevert, que j\u2019étais de retour au paradis terrestre, mais un paradis dont rien ne pourrait plus me chasser, car l\u2019amour de la femme et de l\u2019homme qui en étaient les gardiens était plus grand que toute faute que je pourrais commettre.Mais ces images, qui faisaient apparaître l\u2019absent tel qu\u2019il avait été, à tel ou tel moment, étaient une sorte de piège puisqu\u2019elles me le redonnaient pour me l\u2019enlever aussitôt, dès que je revenais dans le présent, dès que je prenais conscience que c\u2019était des souvenirs.Je me suis tourné alors vers ses livres que je me suis mis à relire, pêle-mêle, comme si je ne les avais jamais lus, bientôt gagné par un regret, celui de ne pas les avoir lus plus souvent, de ne pas les avoir mieux lus, de ne pas en avoir parlé davantage avec lui.Dans la pile de ses livres, je suis finalement tombé sur son essai L\u2019absence, dans lequel il était aux prises au fond avec le même problème que moi.Dans cet essai, l\u2019amoureux qui est loin de la femme qu\u2019il aime écrit sur elle sans jamais la nommer : « Quand je me mettais à écrire sur vous, lui dit-il, ce n\u2019était pas toujours dans le but de vous envoyer une lettre, mais parfois pour vous faire apparaître en dehors de vous-même dans une seconde présence que vous pourriez avoir », « votre absence que j\u2019essayais ainsi de tromper me fournissait alors l\u2019occasion de faire autre chose que seulement combler un vide ». DOSSIER L'ACTION NATIONALE mai-juin 2010 Tout cet essai, qui est l\u2019un des plus beaux livres jamais écrits sur l\u2019amour, est aussi un livre sur la création, car c\u2019est l\u2019amour qui le pousse à écrire, à écrire ou à dessiner, non pour atténuer sa peine ou pour combler un vide, comme il dit, mais pour donner « une seconde présence » à l\u2019absente, une seconde présence qui ne l\u2019abolit pas mais, au contraire, la fait apparaître, dit-il, « avec sa densité unique et particulière », comme une sorte « d\u2019anti-matière qui m\u2019attirait vers elle ».Pour décrire cette apparition, ce miracle de la plus grande présence qui surgit de l\u2019absence, l\u2019essayiste amoureux écrit alors ces mots incroyables qui, pour nous, aujourd\u2019hui, prennent tout leur sens : « Vous aviez cessé d\u2019exister pour être enfin ».Voilà, j\u2019avais trouvé la voie pour faire apparaître l\u2019absent.Celui qui nous avait si souvent montré la voie (par exemple, comment sortir de la Grande Noirceur en prenant la parole et en la donnant à ceux qui ne l\u2019ont pas, et comment ne pas retomber dans la noirceur en redonnant à la parole la force et la profondeur du silence), voilà qu\u2019il me montrait maintenant comment le rejoindre, lui, l\u2019absent, comment le faire apparaître dans une « seconde présence ».Que faire pour que celui qui a cessé d\u2019exister soit enfin, pour que plus rien ne puisse jamais nous séparer de lui, ni les soucis, ni les tâches quotidiennes, ni l\u2019oubli ?En faisant ce qu\u2019il avait fait avec l\u2019absente, et aussi avec tout ce qu\u2019il aimait : tendre vers l\u2019autre de toutes ses forces, porté par le désir de voir ce que l\u2019autre a d\u2019unique, l\u2019être même de l\u2019autre qui échappe au temps.Pour faire cela, nous dit l\u2019essayiste, on n\u2019est pas obligés d\u2019écrire ou de dessiner, « il y a aussi le fond du sentiment, qui est souvent un besoin sans image ».La méthode la plus sûre, c\u2019est peut-être même d\u2019être capable de se passer d\u2019images, autant des images qui nous sont données par le souvenir que celles qu\u2019on fabrique, et de faire surgir l\u2019autre qui est absent en essayant de rester en contact au fond de DOSSIER 120 L\u2019ACTION NATIONALE mai-juin 2010 nous avec le sentiment qu\u2019on a de la personne absente, avec l\u2019émotion que cette personne éveille en nous, avec ce qui nous manque profondément et que cette personne continue de nous donner même lorsqu\u2019elle est absente.C\u2019est alors, écrit l\u2019amoureux à l\u2019absente, que « le manque de vous me remplissait positivement, non seulement d\u2019un certain mal, mais aussi d\u2019un bonheur ».J\u2019ai essayé de descendre au fond du sentiment qui me relie à lui, de me tenir à cette émotion pure de toute image, mais j\u2019en étais incapable.C\u2019était comme si je voulais trop le retrouver, que j\u2019étais enfermé dans mon propre désir de le voir.Les souvenirs revenaient, nourris des souvenirs de ceux qui l\u2019ont aimé, et tous ces souvenirs allaient dans la même direction, faisaient apparaître la figure de quelqu\u2019un qui se souciait vraiment des autres.J\u2019ai pensé tout à coup que si l\u2019amoureux pouvait « faire apparaître l\u2019absente hors d\u2019elle-même dans une seconde existence », c\u2019est que l\u2019absente aussi était en train de faire le même travail, qu\u2019elle était elle aussi en train de penser à lui, de l\u2019aimer en pensant à lui .L\u2019absente, la femme qu\u2019il aimait faisait la moitié du chemin, la moitié du travail d\u2019amour et de création qui consiste à donner à l\u2019autre et peut-être au monde une seconde existence qui dure, qui traverse le temps.Puis j\u2019ai pensé que l\u2019absent que j\u2019essayais de rejoindre, de faire apparaître en dehors de lui-même, était peut-être en train de faire la même chose, de la même manière qu\u2019il lui était sans doute arrivé, quand il existait, de penser à moi quand je n\u2019étais pas là.Et j\u2019ai senti alors qu\u2019il était là, en moi et en dehors de moi, qu\u2019aussi longtemps que je serais capable d\u2019aimer et de créer, capable de créer en aimant, il serait là, il y serait, comme on dit, pour quelque chose, et qu\u2019en un sens je passerais le reste ma vie, comme nous tous qui l\u2019avons lu, connu et aimé, à lui dire merci.? 121 DOSSIER Gérald Larose* VADEBONCOEUR NOUS DONNAIT DE LA HAUTEUR Sa biographie officielle indiquera qu\u2019il a œuvré à la CSN de 1950 à 1975.Ce sera faux.Pierre Vadeboncoeur a toujours été présent à cette organisation.Je prétends même qu\u2019il le sera encore longtemps.Oui, officiellement, il a quitté la CSN en 1975.Après 25 années de bons et loyaux services, aurait-on dit ?Dans son cas, ces services furent plutôt structurants et déterminants.De 1950 à 1975, au Québec, c\u2019est l\u2019exacte période du passage de l\u2019ordre ancien à l\u2019ordre nouveau, du cléricalisme et du duplessisme à la modernité et à l\u2019État social.Et un des lieux où a été cogité le projet emballant de transformer radicalement et profondément le Québec fut la CTCC (Confédération des travailleurs catholiques du Canada) qui le déclina d\u2019abord pour elle-même en devenant en 1960 la CSN (Confédération des syndicats nationaux).Pierre Vadeboncoeur y joua un très grand rôle.Il était juriste.Il accompagna un nombre important de militantes et de militants dans des luttes titanesques.Il était surtout penseur.Il donna des mots aux profondes transformations que vécurent le Québec et le mouvement social.En particulier, le mouvement syndical.Et dans le * Ex-président, Confédération des syndicats nationaux DOSSIER 122 L\u2019ACTION NATIONALE mai-juin 2010 mouvement syndical, sa propre organisation, la CTCC-CSN.Pierre Vadeboncoeur en décoda l\u2019ADN : autonomie, solidarité, progrès.C\u2019est chez Vadeboncoeur que des générations de militantes et de militants ont appris à reconnaître les traits essentiels d\u2019une organisation syndicale appartenant de bout en bout aux travailleurs et aux travailleuses, embrassant la totalité de la condition ouvrière et pas seulement les salaires, capable de mobiliser les forces vives d\u2019une société pour que l\u2019État assume pleinement et équitablement son rôle d\u2019arbitre, de régulateur social et de répartiteur de la richesse.Vadeboncoeur, le premier, a nommé la CSN en la démarquant fermement du syndicalisme de tutelle cléricale ou internationale (américaine), de l\u2019affairisme, du corporatisme et de l\u2019activisme sans perspective.Vadeboncoeur contribua puissamment à doter la CSN d\u2019un identitaire spécifique qui permit à cette dernière de devenir une figure de proue du syndicalisme québécois.Encore aujourd\u2019hui, la CSN puise à ce trésor.Parti de la CSN en 1975, Pierre Vadeboncoeur a poursuivi son œuvre intellectuelle et littéraire, débordant largement l\u2019actualité syndicale, la prolongeant vraisemblablement.L\u2019homme était libre.Il savait la solidarité au cœur de toutes les avancées et condition première de la réalisation de ses idéaux.Toujours il se rendait disponible quand la CSN appelait à une corvée intellectuelle.En 1984, au lendemain des trois secousses sismiques (échec référendaire, crise économique et ronde des décrets) qui avait cassé les ressorts du mouvement social et laissé le Québec en lambeaux, la CSN convoquait un congrès spécial d\u2019orientation et, pour le préparer, interpellait aussi des intellectuels.Vadeboncoeur contribue. 123 L'ACTION NATIONALE mai-juin 2010 DOSSIER En 1995, au lendemain de l\u2019échec des accords du Lac Meech et de l\u2019échec du référendum de Charlottetown, la CSN décidait de peser de tout son poids pour qu\u2019intervienne un règlement définitif de la question nationale du Québec.Le Québec doit se défaire de la tutelle canadienne et voler de ses propres ailes.Le Québec doit décider de son indépendance.Souhaitant cristalliser sa position dans un texte solennel et fondateur, la CSN mandate des militantes et des militants pour le rédiger.Pierre Vadeboncoeur accepte volontiers d\u2019être de l\u2019exercice et de prêter aussi sa plume pour donner forme au contenu.Tout au cours de ces années, dans les pages de Nouvelles CSN, tantôt épisodiquement et tantôt régulièrement, Pierre Vadeboncoeur a soumis ses réflexions.Rarement sur l\u2019actualité syndicale.Souvent sur les enjeux de société.Toujours pour élargir notre champ de vision.À elle seule, sa série de portraits de militantes et de militants qui ont construit la CSN moderne est une anthologie.Que de leçons syndicales ! Pierre était disponible.Un repas avec lui nous comblait totalement.Ses analyses étaient fines, ses conseils, discrets et son humour exquis.Il nous aimait.Nous l\u2019aimions aussi.Il y a de ces personnes dont le compagnonnage nous grandit.Vadeboncoeur nous donnait de la hauteur.Pierre Vadeboncoeur est à l\u2019écrit ce que Michel Chartrand est à la parole, deux voix singulières et fortes au service d\u2019un idéal d\u2019équité, de justice et de solidarité dans les sociétés.À quelques semaines d\u2019intervalle, tous les deux nous ont quittés en laissant un héritage que les générations futures pourront exploiter à nouveau dans la poursuite de leurs projets de mieux-être de la société et de son environnement.Leur œuvre se poursuivra.? 124 DOSSIER Paul-Émile Roy* PIERRE VADEBONCOEUR, TÉMOIN CAPITAL DU QUÉBEC MODERNE ET DE LA MODERNITÉ Le départ de Pierre Vadeboncoeur constitue une perte incalculable pour le Québec actuel.Il est un écrivain unique qui a profondément marqué le Québec.Non pas que ses ouvrages aient remporté des succès de librairie.Ses livres se vendaient peu.Ils n\u2019étaient pas très présents sur la place publique.Je parierais que la très grande majorité de nos hommes publics, des enseignants, des étudiants ne l\u2019avaient à peu près pas lu.C\u2019est par l\u2019intermédiaire d\u2019un petit groupe de lecteurs fervents qu\u2019il rejoignait le grand public et a exercé sur le Québec une influence importante.Vadeboncoeur n\u2019était pas un philosophe, mais un écrivain.Il n\u2019avait pas de système de pensée.Il n\u2019était pas un spécialiste qui se choisit un sujet de recherche et qui y consacre toute son énergie.Je dirais que son oeuvre n\u2019est pas une construction dont le plan serait établi au point de départ.Elle est une démarche qui s\u2019ajuste à la réalité à mesure qu\u2019elle se poursuit.Il aimait à dire qu\u2019il écrivait à partir de l\u2019inconnu qui était en lui.Et c\u2019est à partir de cet inconnu qu\u2019il construisit peu à peu une oeuvre considérable dont je voudrais tenter de repérer les lignes de force.* Écrivain 125 L'ACTION NATIONALE mai-juin 2010 DOSSIER Je parle de l\u2019oeuvre de Vadeboncoeur.Je veux signifier que ces différents écrits ne sont pas des éléments d\u2019un ensemble disparate.Ils forment un tout, s\u2019appellent, s\u2019annoncent, se complètent, se font écho.Cette oeuvre ne se développe pas selon les règles d\u2019un système mais par approfondissement.Les premiers ouvrages annoncent les suivants et les derniers précisent les précédents.Quand, en 1995, je publiai mon livre, Un homme attentif, Pierre Vadeboncoeur, j\u2019affirmais que cette oeuvre était loin d\u2019être achevée, qu\u2019elle annonçait plusieurs ouvrages à venir.Il m\u2019avait répondu que je voyais juste et je compris qu\u2019il entrevoyait déjà ce qu\u2019il écrirait par la suite.Il faut dire de plus que cette oeuvre reste ouverte, qu\u2019elle est inachevée.Nous en sommes encore trop proches pour en faire une lecture exhaustive, mais nous pouvons comprendre que la passion qui l\u2019anime a une portée prophétique.L\u2019oeuvre de Vadeboncoeur est immense, étalée dans plusieurs livres, dans des revues et des journaux.Une première tâche qui s\u2019impose est de dresser la bibliographie de cette production unique.Il est à souhaiter aussi qu\u2019une maison d\u2019édition publie le plus vite possible une édition de ses oeuvres complètes, ce qui en faciliterait beaucoup la connaissance.Le premier texte de Vadeboncoeur, qui avait alors vingt-cinq ans, est publié dans la revue La Nouvelle relève, en 1945.Il a pour titre : « La Joie ».C\u2019est un texte hautement spirituel, celui d\u2019un jeune homme qui s\u2019interroge sur l\u2019existence humaine, sur le sens de la vie, sur la place de l\u2019homme dans l\u2019Univers, et qui met la joie au-dessus de tout.La joie, je dirais qu\u2019elle est ici la fine fleur de la culture et de la civilisation.Elle « intègre d\u2019un seul coup le fait de l\u2019univers dans une pensée métaphysique parfaite ».Le mouvement premier de l\u2019intellectuel Vadeboncoeur qui s\u2019interroge sur sa place dans l\u2019univers, sur le sens de l\u2019existence humaine, est de placer la liberté spirituelle au-dessus DOSSIER 126 L\u2019ACTION NATIONALE mai-juin 2010 de tout, et implicitement d\u2019envisager sa propre existence comme une recherche, une poursuite de cette liberté.Cette démarche est fondamentale, elle est au principe même de la vie personnelle et de la vie intellectuelle, et elle s\u2019enracine dans l\u2019histoire.Le jeune Vadeboncoeur croyait que la modernité, fondamentalement, était synonyme de liberté, que notre époque effectuerait une profonde révolution démocratique dans le sillage de la Révolution française qui avait donné le pouvoir au peuple.Il avait beaucoup d\u2019admiration pour la Révolution française, et croyait, fidèle en cela à un de ses maîtres, Charles Péguy, que l\u2019esprit démocratique finirait par l\u2019emporter, que « l\u2019autorité du peuple » finirait par s\u2019imposer.Il a confié à Michel Rioux que dans son syndicalisme de terrain, il était « largement inspiré par une conscience qui ne s\u2019isolait pas du rêve social universel ».Pour lui, une révolution était en marche dans la société moderne, et elle finirait par s\u2019imposer.Le sens de cette révolution, c\u2019était l\u2019avènement de la liberté, de l\u2019égalité, de la justice.Cette révolution se manifestait par le remplacement des régimes autoritaires ou aristocratiques d\u2019autrefois par la démocratie, mais aussi par différents mouvements souvent aveugles, confus, comme les grèves, les contestations de la jeunesse, qui étaient l\u2019expression des forces obscures ou souterraines de l\u2019histoire.Il a cru pendant un certain temps que le mouvement syndical contribuerait activement à cette révolution, mais il s\u2019aperçut très vite que le syndicalisme était emporté dans la tourmente.Dans un texte publié en 1961, dans Écrits du Canada français, « Projection du syndicalisme américain », texte repris dans La Ligne du risque, il montre que ce syndicalisme a perdu sa force révolutionnaire pour devenir une institution au service du capitalisme.Au lieu de défier le capitalisme, il lui fournit des bases.Il ne travaille pas à inventer une nouvelle société, il fait le jeu de la démocratie américaine qui est en fait une ploutocratie.« Il est, écrit-il, comme un phénomène nouveau, imprévu, 127 L'ACTION NATIONALE mai-juin 2010 DOSSIER sans culture, inconscient du passé, comme tout ce qui existe en Amérique du Nord.» Vadeboncoeur militera pendant de nombreuses années au sein du syndicalisme québécois, mais il aura bien conscience que l\u2019intention révolutionnaire portée par le mouvement syndical n\u2019atteindra pas ses objectifs.J\u2019y reviendrai plus loin.Donc le jeune Vadeboncoeur qui rêvait d\u2019une révolution en profondeur, qui voyait la modernité comme l\u2019avènement de la libération de l\u2019homme, sera très déçu.Très tôt, comme il l\u2019écrit dans Les deux royaumes, il s\u2019est « trouvé dans un conflit tout intérieur avec le monde ».Il était « entré sans le savoir dans une opposition avec l\u2019univers ambiant ».Lui qui rêvait de culture, de connaissance, de liberté, il se retrouve dans un monde qui a coupé le lien avec le passé, qui se dissipe dans une actualité vide, qui est tout dans l\u2019instant.Ce que le processus historique a fait de nous ne compte plus.On ne se soucie plus de l\u2019âme et de ses aspirations, de ses rêves, de ses soucis.Elle n\u2019a plus droit de cité.« Le sacré qu\u2019on porte en soi » est bafoué, l\u2019âme est « livrée à plus bas qu\u2019elle ».L\u2019idée de bien, de vérité, de justice de l\u2019âme, d\u2019amour même est rejetée, et avec elle l\u2019appel au dépassement ou à la perfection qu\u2019elle éveillait et stimulait.Il faut relire les Trois essais sur 'insignifiance pour comprendre la sévérité du jugement que Vadeboncoeur porte sur la modernité.J\u2019écris « sévérité », mais je corrigerais en utilisant « lucidité ».Ce qu\u2019il décrit de façon magistrale dans ces trois essais, c\u2019est le monde actuel, le règne de l\u2019inculture, l\u2019époque de la télé, du slogan, de la publicité, de la communication.Dans ce contexte, même les courants d\u2019idées deviennent des événements qui se succèdent, les tensions historiques se résorbent en bagarres.La parole renonce à toute élaboration de sens pour se mettre au service du fait brut.Les informations diffusées par les médias forment un discours erratique, discontinu.On fixe DOSSIER 128 L\u2019ACTION NATIONALE mai-juin 2010 le public sur le présent le plus court, sur l\u2019instant.C\u2019est le règne de l\u2019aléa, la fin de la pensée, la mort de la culture.Jusqu\u2019à Les deux royaumes, Vadeboncoeur croyait à l\u2019action.Il croyait qu\u2019il pouvait changer le monde.Il croyait à la révolution.Cette croyance s\u2019est évanouie.Il annonce qu\u2019il se détourne du monde.Mais ce n\u2019est pas si facile.Jusqu\u2019à la fin de sa vie, il militera dans l\u2019actualité.D\u2019ailleurs, comme l\u2019écrit Jean-Marcel Paquette, sa pensée n\u2019est « que tendresse - elle ne condamne pas, elle souffre ».Ce qu\u2019elle affirme, ce n\u2019est pas la démission, c\u2019est la liberté.Une liberté qui est un retour aux réalités premières, fondamentales, par-delà les conformismes modernes.Au coeur de cette démarche, ce qu\u2019effectue Vadeboncoeur, c\u2019est moins un refus qu\u2019un acte de transgression.« J\u2019ai commencé peu à peu de faire le contraire de l\u2019époque actuelle.Je fais des choses absolument prohibées ».Il s\u2019agit en quelque sorte d\u2019un recommencement.C\u2019est ce que nous verrons un peu plus loin.?Comment se situe ce que j\u2019appellerais l\u2019engagement nationaliste de Vadeboncoeur dans ce contexte ?Il faut dire tout de suite que là aussi sa déception a été très grande.Vadeboncoeur a participé à la revue La relève, il a été associé très étroitement à la revue Cité libre animée par Gérard Pelletier et Pierre Elliott Trudeau.À la fin de sa vie, il affirmait qu\u2019il était loin de tout cela.Pour Vadeboncoeur, la revue Cité libre, qui avait dressé la critique du régime conservateur de Duplessis, aurait dû normalement déboucher sur la promotion de l\u2019indépendance du Québec.Or, au lieu de se lancer dans cette opération, elle est passée, avec Trudeau et les « Colombes », du côté du 129 L'ACTION NATIONALE mai-juin 2010 DOSSIER pouvoir fédéral.Le mouvement indépendantiste était porté par une volonté d\u2019émancipation politique, mais aussi par la poursuite d\u2019une société plus juste, par une volonté de contestation de la modernité bureaucratique, par une critique du capitalisme, de l\u2019enfermement de la société québécoise dans un système asphyxiant.En 1976, il affirme que c\u2019est pour travailler à la protection de l\u2019intégrité de l\u2019homme qu\u2019il est indépendantiste.Selon lui, pour nous, l\u2019indépendance est le moyen de répondre « à la manière particulière de notre âge, sous toutes les latitudes, à la menace de l\u2019automatisme de l\u2019histoire présente et à venir, et de la mécanique impérialiste, totalitaire, technocratique, cupide, aveugle, impersonnelle, cynique, pervertie, effrayante ».Et Vadeboncoeur développe sur le Québec, sur son histoire, son identité, une réflexion des plus lucides, des plus pénétrantes, une réflexion fortement imprégnée d\u2019un sentiment d\u2019urgence.Le Québec est menacé de toutes parts.Il risque de manquer le tournant.Les titres de ses livres à ce moment sonnent l\u2019alarme : Indépendances, Un génocide en douce, Chaque jour l\u2019indépendance, La Dernière heure et la première, To be or not to be, that is the question, Gouverner ou disparaître.Vadeboncoeur réfléchit à ce moment, de façon angoissée, sur le présent, sur l\u2019avenir, sur le passé, sur le destin du peuple québécois.Pendant deux siècles, le Québec était en quelque sorte indépendant, en marge de l\u2019histoire, chez lui, sur ses terres, dans la paroisse, la famille.Or, avec l\u2019avènement de la modernité, il n\u2019est pas en sécurité, il est pénétré de partout.Il ne peut plus se contenter de l\u2019espèce de nonchalance qui lui allait jusqu\u2019à tout récemment.Il doit se prendre en main, « Gouverner ou disparaître ».J\u2019aime à citer un passage éloquent et prémonitoire de La dernière heure et la première, et qui est repris dans Gouverner ou disparaître : « Il y a ceci de tout à fait nouveau : culture, liberté et pouvoir sont aujourd\u2019hui absolument indissociables.Il n\u2019y aura plus DOSSIER 130 L\u2019ACTION NATIONALE mai-juin 2010 un jour ici de langue et de culture françaises, de liberté et de pouvoir, que munis de toute la force politique à laquelle nous puissions prétendre ».Pour Vadeboncoeur, il est clair que si le Québec ne se prend pas en main, s\u2019il ne fait pas l\u2019indépendance, il disparaîtra.Vadeboncoeur défendra avec véhémence la cause de l\u2019indépendance et il sera très déçu, à la fin de sa vie, de constater que l\u2019indépendance ne se réalise pas, que le Québec sombre dans l\u2019inconscience et la nonchalance.Pourquoi en est-il arrivé à cette démission, alors que tous les autres peuples de l\u2019Amérique se sont pris en main ?Dans Un génocide en douce, il donne une explication qui me semble tout à fait séduisante.Le peuple québécois, dit-il, ne s\u2019est jamais pris en main, il n\u2019a jamais disposé du pouvoir.Il n\u2019a jamais administré ni son territoire, ni ses relations internationales, ni la guerre.Sous le régime français, il était administré par la France.Sous le régime anglais, il était administré par l\u2019Angleterre.Et jusqu\u2019au milieu du vingtième siècle, cela ne l\u2019incommodait pas trop.Il vivait chez lui, en marge de la grande société, en marge de l\u2019histoire.Il a fini par « oublier qu\u2019il est un peuple ».Il n\u2019a pas conscience qu\u2019il ne peut plus vivre en s\u2019en remettant aux autres.Il vit dans une espèce de nonchalance qui lui sera fatale.Une autre cause, selon Vadeboncoeur, de l\u2019échec de la démarche vers l\u2019indépendance, c\u2019est le manque de fermeté de nos hommes politiques qui n\u2019y sont jamais allés à fond, qui ont agi avec timidité.Le gouvernement québécois, écrit-il en 1976, n\u2019oppose qu\u2019une « assistance minime » aux « volontés du gouvernement central ».En 2007, il écrit : « La défaite cuisante, la dangereuse défaite du PQ s\u2019explique.Ce n\u2019est pas un mystère.Depuis quelques années, ce parti, dirait-on, fonctionne dans une espèce d\u2019abstraction ».Et il faudrait parler de l\u2019éducation, de l\u2019absence de l\u2019enseigne- DOSSIER L'ACTION NATIONALE mai-juin 2010 ment de l\u2019histoire, de la littérature, de la langue.Jusqu\u2019à la fin de sa vie, Vadeboncoeur, même s\u2019il a annoncé plusieurs fois qu\u2019il se détournait du combat politique, y revenait sans cesse, avec fermeté et indignation.Son dernier article dans L\u2019Action nationale est à ce point de vue significatif.Il se termine par cette courte phrase : « Nous n\u2019avons pas dit notre dernier mot ».Notre situation n\u2019en est pas moins dramatique.Qu\u2019on se rappelle le titre qu\u2019il donnait à son recueil de textes en 1993 : « Gouverner ou disparaître » ! ?Il y a de l\u2019utopie chez Vadeboncoeur.Il a espéré une révolution sociale et culturelle qui ne s\u2019est pas produite.Il a souhaité l\u2019indépendance du Québec et y a travaillé, mais elle ne s\u2019est pas réalisée.La révolution sociale, politique et culturelle qu\u2019il souhaitait ne s\u2019est pas produite, mais il persistait à y travailler dans le syndicalisme, à la production d\u2019une oeuvre intellectuelle impressionnante.Vadeboncoeur était un esprit critique très lucide, mais non pessimiste.Il avait la conviction que l\u2019homme n\u2019est pas tout entier dans le social, la culture, la politique.L\u2019homme était pour lui dans une relation tout à fait spéciale avec l\u2019univers, une relation que je ne peux qualifier autrement que spirituelle.C\u2019est ce qu\u2019exprimait de façon tout à fait éloquente son tout premier article « La Joie », dont j\u2019ai déjà parlé.Plus tard, il écrira dans L\u2019absence : « Nous relevons sans le savoir d\u2019une ontologie stable et lumineuse ».Dans la première partie de son oeuvre, il a souvent dénoncé ce qu\u2019il appelait « le scepticisme » moderne.Le sceptique, c\u2019est celui qui ne « croit » pas, celui qui, pour prendre l\u2019expression de son dernier article dans Le Devoir, ne croit pas « à un autre règne que celui des choses qui passent ».Celui qui est fermé à ce qu\u2019il appelle « cette ontologie stable et lumineuse » dont nous relevons.Celui qui est fermé à ce qui est au-delà de la rationalité, de la mécanique sociale. DOSSIER 132 L\u2019ACTION NATIONALE mai-juin 2010 Pour Vadeboncoeur, l\u2019artiste est le non-sceptique par excellence.Il écrit dans L\u2019autorité du peuple :« Aussi, le salut, dans la culture non chrétienne et non révolutionnaire contemporaine apparaît-il comme un destin individuel, dont le prototype est celui de l\u2019artiste ».Vadeboncoeur croit à l\u2019influence bienfaisante du christianisme dans l\u2019histoire, à la validité de l\u2019expérience mystique comme à la qualité de la démarche révolutionnaire.Mais l\u2019artiste mène seul un combat contre le scepticisme, on pourrait dire contre l\u2019incroyance, contre la stagnation sociale, contre l\u2019immobilisme.Pour lui, Borduas est le croyant par excellence, parce qu\u2019il a cru à la puissance de l\u2019art capable de renouveler la société, parce qu\u2019il a exprimé une réalité nouvelle.Pour Vadeboncoeur, Borduas est un des principaux artisans de la Révolution tranquille.Par ailleurs, cette Révolution tranquille s\u2019est transformée en une capitulation tranquille.La démarche de Borduas aurait donc échoué.Il serait trop long de discuter ici de la relation de Vadeboncoeur à Borduas, mais il faut au moins tenter de décrire en quel sens, pour lui, l\u2019art est un agent du salut de l\u2019homme.Le mot qui résume peut-être le mieux le sens de l\u2019art chez lui, c\u2019est « révélation ».L\u2019art est révélation de l\u2019être.Il n\u2019est pas l\u2019effet d\u2019un raisonnement, d\u2019une recherche intellectuelle.Il n\u2019a rien à voir avec les automatismes, le fonctionnalisme de la société moderne.Il est « voyant ».Il « éclaire tout », il nous enseigne que « seul, en définitive, l\u2019imprévu arrive, la réussite comme l\u2019échec ».Il nous permet de vivre dans le monde sans être possédés par lui.Dans son dernier article publié dans Le Devoir, Vadeboncoeur présente la démarche artistique comme une rencontre de ce qu\u2019il appelle la forme.La forme est la dimension éternelle de la réalité.Elle n\u2019est « pas une idée, elle est réelle et fait partie des choses, mais dans un état parfaitement assuré dans l\u2019être.L\u2019intelligence, à son contact, touche à l\u2019éternité ».Et c\u2019est pourquoi il peut écrire que « l\u2019art, fût-il noir, ne s\u2019accommode que de la joie et cette leçon est éternelle ». 133 L'ACTION NATIONALE mai-juin 2010 DOSSIER ?En 1978, Pierre Vadeboncoeur publie Les deux royaumes.C\u2019est un livre qui a un accent dramatique et qui annonce une étape dans la vie de l\u2019écrivain.Il se produit alors chez Vadeboncoeur une prise de conscience nouvelle.« Pour la première fois, dit-il, je me suis trouvé dans un conflit intérieur avec le monde ».Pourtant, ce conflit était déjà présent dans les oeuvres précédentes.Il faut croire qu\u2019il connaît une intensité inédite.Vadeboncoeur annonce alors qu\u2019il se détourne du monde actuel, qu\u2019il quitte le monde actuel.On dirait qu\u2019il entre en religion ! Mais il ne se connaît pas ! Il ne sait pas que le Québec lui colle aux pieds, que le monde moderne lui colle à la peau.Ce n\u2019est pas une question d\u2019idées, d\u2019idéologies.C\u2019est une question d\u2019être.Vadeboncoeur est un intellectuel, un homme d\u2019action, un penseur.Il est immergé dans la réalité, et cette réalité l\u2019habite.Il souhaiterait peut-être se détourner de l\u2019actualité, mais il en est incapable.Il l\u2019observe, la critique avec lucidité, avec passion, avec colère.Se conjuguent chez lui une grande capacité d\u2019indignation et une grande capacité de contemplation.Ce qui fait l\u2019objet de l\u2019indignation de Vadeboncoeur, c\u2019est que la révolution québécoise, qui devait être une révolution spirituelle, qui devait éliminer le conservatisme, l\u2019immobilisme de la société traditionnelle, s\u2019est fourvoyée et a évacué ce qui aurait dû constituer l\u2019âme même de la révolution.« Le scepticisme, écrit-il, a engendré la crédulité et la présomption.Le monde moderne s\u2019est construit sur cette base précaire ».Il remarque qu\u2019on a évacué les dogmes qui, indépendamment de leur vérité objective, « soutenaient la voûte du ciel de l\u2019homme ».Ce passage annonce en quelque sorte un autre essai qui paraîtra en 2008, La clef de voûte, qui traite DOSSIER 134 L\u2019ACTION NATIONALE mai-juin 2010 de la fidélité à une certitude qui est là depuis toujours, mais qui est compromise par la modernité.Si on enlève la clef de voûte, l\u2019édifice s\u2019écroule, la liberté n\u2019a plus de sens, la cathédrale n\u2019est plus qu\u2019un tas de pierres ! Mais ce militant est aussi un contemplatif.Il s\u2019intéresse beaucoup à l\u2019art, non pas comme critique, mais comme artiste.Ses écrits sur l\u2019art sont de l\u2019ordre de la démarche artistique.D\u2019ailleurs, il faut dire que toute son oeuvre relève plus de l\u2019art que de la pensée.Elle est l\u2019expression d\u2019une grande aventure personnelle.C\u2019est pourquoi il convient plus de la lire que de l\u2019expliquer.C\u2019est pourquoi aussi, que cette oeuvre traite de la société, de l\u2019art ou de la foi, elle est toujours empreinte d\u2019une très haute spiritualité.? 135 DOSSIER Paul-Émile Roy DEUX INÉDITS DE PIERRE VADEBONCOEUR SUR CHARLES PÉGUY ET RENÉ LÉVESQUE J\u2019ai entretenu une correspondance très importante avec Pierre Vadeboncoeur, de 1984 à son décès en février dernier.En 1993, dans une de mes lettres, je lui avais parlé d\u2019une jeune bibliothécaire étudiante en histoire à qui j\u2019avais passé le livre de Péguy, Notre jeunesse.Elle avait été fascinée par le grand écrivain français.J\u2019avais parlé de cela à Vadeboncoeur qui, dans sa lettre du 26 mars 1993, me fit part de ses réflexions sur cette découverte de mon étudiante.C\u2019est cette lettre que je reproduis ici, pour les lecteurs de L\u2019Action nationale, de même qu\u2019une autre qu\u2019il m\u2019écrivit un peu plus tard, sur René Lévesque.Le 26 mars 1993 Cher ami, Vous recevrez cette lettre quand vous serez à Rome ou je ne sais où.Ce que vous me dites dans la vôtre du 23 au sujet de cette étudiante-bibliothécaire en train de découvrir Péguy m\u2019intéresse beaucoup.Est-ce possible ?Vous voyez, la culture gagne toujours quelque part et en vînt-elle à compter encore moins d\u2019adeptes qu\u2019aujourd\u2019hui, elle gagnerait encore, car les meilleurs esprits ne pourront jamais s\u2019en passer.Le principal est qu\u2019on la diffuse, afin de ne pas perdre trop de ces esprits, que l\u2019époque peut certainement garder dans l\u2019ignorance.« Le problème est là, dites-vous justement, l\u2019enseignement ne dispense pas la culture ».Et vous ajoutez à l\u2019intention de cette jeune femme que les répétitions de Péguy « ne constituent pas une mécanique, mais un procédé d\u2019approfondissement ».C\u2019est tout à fait vrai.Mais ce qui me fascine encore davantage, DOSSIER 136 L\u2019ACTION NATIONALE mai-juin 2010 dans Péguy, au sujet de ces répétitions, c\u2019est qu\u2019en passant et repassant sur leurs objets, et chaque fois d\u2019une façon légèrement différente, elles prennent une connaissance très concrète de ces objets et elles la communiquent ».Je ne crois pas qu\u2019il y ait de prose, dans le monde, qui donne au même point la sensation de toucher non pas l\u2019idée ou la représentation d\u2019une chose, mais la chose même, dont la réalité s\u2019impose alors, concluante, parce que réelle à ce point.Péguy nous fait don de l\u2019objet de sa méditation dans le même temps qu\u2019il nous fait don de cette méditation.Non, je ne crois pas qu\u2019il y ait quelque chose de comparable au monde.Car les proses vont toujours au plus court, ne s\u2019attardant point à leur objet ni à leur tâche, dont elles s\u2019acquittent au plus tôt, qui est de transmettre l\u2019idée, et c\u2019est là leur morale, leur économie, leur critère esthétique.Mais chez Péguy, c\u2019est différent.C\u2019est très singulier : il néglige complètement le principe rigoureux de la prose et ne fait pas que s\u2019en tirer sans dommage puisque, en remplaçant ce principe par un autre, qui lui est contraire, il le remplace avec grand avantage.Seul un génie peut opérer pareille révolution esthétique.Autrement, un type se casse la gueule.Péguy prend à cet égard le plus grand risque et il gagne ! Et alors, sur des centaines et des centaines de pages, se déploie le continent nouveau qu\u2019il a trouvé.Mais comment aujourd\u2019hui entrer dans cette découverte, vu l\u2019état de la culture ?C\u2019est presque impossible.D\u2019où ma surprise pour ce que vous me racontez.Souvent, quand je pense au déclin probable de la civilisation française et de sa langue, c\u2019est à la perte irrémédiable de tels héritages que je songe, qui seront réduits à néant.Et puis l\u2019évolution, précipitée par la technique, est aujourd\u2019hui si rapide, si totale ! Qu\u2019est-ce qu\u2019il restera, à brève échéance, des références nécessaires ?Il n\u2019y a pas de culture sans références.Ce qui est étonnant, ce qui est quasi hallucinant, c\u2019est que le train d\u2019enfer qui emporte maintenant le monde et ne cessera de l\u2019emporter balaie en même temps justement cela : les références, car rien ne se pose plus pour rester.Et l\u2019on nous ôte même cela de la réalité qui est assimilé par nous, puisque cela cesse d\u2019être en usage.Peut-on dire que même les sentiments ne se posent plus, perdant à mesure leur valeur d\u2019échange et de fondement ?Nos sentiments aussi sont-ils dans une course ?L\u2019importance de la culture, vous le voyez, n\u2019a jamais été aussi grande, car elle constitue le seul facteur de permanence qui puisse rester un peu.Autrefois, ce n\u2019était pas le seul : il y avait les moeurs, il y avait l\u2019Église, et puis il y avait la grande lenteur du temps.Dieu ne changeait pas ! Les métiers non plus, ou à peine.La pensée revenait sans 137 L'ACTION NATIONALE mai-juin 2010 DOSSIER cesse sur les mêmes textes, comme la prière.On apprenait par coeur.Des définitions des réalités duraient depuis mille ans.Les réferences étaient reines.La culture était toute constituée.Aujourd\u2019hui, des gens comme vous et moi tentent de se glisser entre les bras d\u2019une roue qui tourne sans arrêt et vivement ! N\u2019empêche ! l\u2019esprit de ceux qui sont aptes au savoir et qui peuvent gouverner le monde ne peut s\u2019en dispenser.C\u2019est pourquoi il n\u2019est pas vain de travailler pour elle.Quel développement ! Excusez.Jeune, je faisais partie d\u2019un groupe dont je vous ai parlé et qui avait le sens du ridicule.On rigolait beaucoup.Trudeau, Roger Rolland, Gabriel Filion, et par ailleurs, Péladeau, ou mon futur beau-frère Gaëtan Robert, ami de ma première enfance, décédé en 76 d\u2019un diabète fort négligé par le bon vivant et l\u2019imprévoyant qu\u2019il était.Hertel était aussi un rigolard hors pair.Mais nous rigolions tous à propos de choses sérieuses et aux dépens de contemporains ou d\u2019aînés ridicules.Pierre V.Mercredi.Le 12 avril 1993 Cher ami, Je suis au lac depuis samedi ; nous retournerons ce soir.Jusqu\u2019à aujourd\u2019hui, le temps était exceptionnel, chaud, ensoleillé, magnifique, et c\u2019est avant l\u2019arrivée des moustiques.Je me suis baigné avant-hier, rapidement il va sans dire : la glace est partie depuis une dizaine de jours.Des milliers d\u2019outardes volent vers le nord, soit en files, soit en pointes de flèches, faisant entendre des espèces de jappements.Vendredi, j\u2019avais assisté à la réunion d\u2019un petit groupe appelé « Avenir de la langue française ».C\u2019est le pendant d\u2019un mouvement français du même nom.Je crois plus ou moins à ces groupements, qui ne peuvent avoir finalement que très peu d\u2019influence, compte tenu de la conjoncture mondiale.Mais enfin, ça réchauffe le coeur ! Il y avait là Jean-Marc Léger, Hélène Pelletier-Baillargeon, Nicole Boudreau, Doris Lussier, Éthier-Blais, Chagnon, un nommé Jolicoeur, Pierre Graveline.D\u2019autres, qui font partie du groupe, se trouvaient absents : Miron (qui est à Paris), notamment. DOSSIER 138 L\u2019ACTION NATIONALE mai-juin 2010 Puisque j\u2019en suis aux anecdotes, enfin en voici qui n\u2019en sont pas, mais de simples souvenirs.La première fois que j\u2019ai vu René Lévesque (je ne l\u2019ai pas rencontré souvent dans ma vie : dix ou douze fois peut-être), c\u2019était dans un ascenseur à Radio-Canada, au temps où cette société était logée dans l\u2019ancien hôtel Ford, boulevard Dorchester, entre la rue Peel et la rue Guy.Ce devait être au temps de « Point de mire ».J\u2019aperçois tout à coup Lévesque.Je me rappelle mon impression.Il m\u2019a paru minuscule.Minuscule, absorbé, nerveux.Il était déjà célèbre.Il me parut comme il devait sans cesse paraître : pas dans son rôle de vedette, refusant ce rôle, tout authentique au contraire, refusant la pose, impatient de sa renommée, ne cessant de rentrer dans sa réalité vraie.Une autre chose m\u2019a plus tard beaucoup frappé chez René Lévesque.Il avait tant de génie que cela l\u2019embarrassait et il cherchait toujours son propre plus petit dénominateur afin d\u2019annuler son avantage sur les autres.Un peu plus tard, j\u2019ai rencontré Lévesque lors d\u2019une petite réunion des dirigeants du PSD.Ceux-ci s\u2019interrogeaient sur les stratégies à suivre et il était question d\u2019intéresser Lévesque à ce parti.Je ne me souviens plus des autres personnes présentes : probablement Mme Casgrain, peut-être Michel Chartrand, enfin cinq ou six.Lévesque n\u2019avait pas encore décidé de son adhésion au parti libéral de Jean Lesage.Il cherchait encore sa voie, peut-être.Toujours est-il qu\u2019il était venu à cette réunion.Les militants socialistes ont toujours assez manqué de sens commun.Je revois Lévesque, bien calé dans son fauteuil, qui nous écoutait palabrer.Je me rappelle son air sceptique, à tout le moins son expression contrariée et un peu renfrognée.Il nous manifesta à un moment ou deux son peu d\u2019intérêt pour nos visions.Il avait sans doute raison.Lévesque a toujours manifesté un bon sens supérieur.Comme il pensait très vite, son idée, juste, se faisait tout de suite et il était fixé.Une chose que je regrette à propos de Lévesque : c\u2019est de m\u2019être mis à le tutoyer, dans les années 70.J\u2019avais chaque fois l\u2019impression d\u2019une inconvenance.D\u2019ailleurs, cela ne se faisait pas.Presque personne, même dans son entourage, ne le tutoyait.Sa taille était un malheureux accident de la nature.Petit, mais costaud et comme difforme j\u2019ignore comment, il avait l\u2019air d\u2019une erreur.Cette apparence jurait on ne peut plus avec son génie. 139 L'ACTION NATIONALE mai-juin 2010 DOSSIER Une autre fois que je l\u2019ai vu, c\u2019était chez mon voisin le journaliste Louis Martin, avant 1976.Chef de parti, naturellement on l\u2019entourait.J\u2019ai essayé de lui exprimer des vues concernant les syndicats, car il se méfiait des syndicats.Il n\u2019écoutait pas vraiment, il répliquait immédiatement.Nous étions dans une sorte de party.On n\u2019entendait pas là des discussions ordonnées.Mais tout de même, on parlait des affaires.Je me rappelle avoir dit à quelques autres personnes : « Cet homme n\u2019écoute rien.» Mais je pense que c\u2019était un des effets de sa supériorité.Il saisissait plus vite et mieux que tout le monde, de sorte qu\u2019il était difficile de l\u2019influencer, je crois bien.Et puis Lévesque était un homme inquiet.Comme son action engageait gros, son réflexe était de se défendre.Il avait plus de génie que quiconque, mais il lui fallait néanmoins passer à travers une foule d\u2019obstacles, d\u2019ailleurs avec des moyens de fortune et contre tout ce que vous savez.Il a toujours été parfait avec moi.J\u2019en jugeais par la façon dont il me saluait et par les quelques mots que nous échangions parfois.Il savait que je n\u2019avais pas d\u2019ambition et que, si je lui disais quelque chose, je le pensais réellement.J\u2019avais écrit un ou deux paragraphes en sa faveur, à l\u2019été 1976, quand on le contestait fortement dans le parti.Il s\u2019est toujours souvenu de ça, je pense.Dans les premiers temps du débat sur le référendum à l\u2019Assemblée, frappé de l\u2019excellence des interventions péquistes, je lui ai fait savoir mon impression, je ne me rappelle plus par quel moyen.Alors, il aurait dit à ses collègues : « C\u2019est V.qui le dit, ça doit être vrai ! » Quand il eut écrit son livre, il est venu chez moi, car j\u2019avais un exemplaire à lui demander d\u2019autographier pour quelqu\u2019un.J\u2019avais offert de me rendre chez lui rue Saint-Paul, mais comme il venait dans mon quartier, il s\u2019est arrêté chez moi pour une demi-heure.Il fumait cigarette sur cigarette.Je lui ai joué un bon tour après son départ.(Ne vous ai-je jamais raconté ce fait ?) J\u2019ai pris un de ses mégots, je l\u2019ai placé dans une petite bouteille à pilules, avec de la ouate, comme dans un écrin, j\u2019ai inscrit la date, identifié l\u2019objet par une note, et j\u2019ai donné le tout à ma belle-soeur, grande admiratrice de Lévesque.(Elle a encore cette relique !) Peu de mois avant les élections de 1976, il consulta beaucoup de gens.Il me fit venir à son bureau pour une entrevue, afin de voir ce que moi aussi j\u2019aurais à dire sur la campagne électorale qui allait commencer.J\u2019avais préparé un aide-mémoire comportant une dizaine de points.Je lui ai débité mon bagage. DOSSIER 140 L\u2019ACTION NATIONALE mai-juin 2010 L\u2019entrevue fut assez courte.Mes points étaient à peu près les siens.Il s\u2019agissait de savoir si la campagne se ferait surtout sur l\u2019idée de « bon gouvernement » ou si le thème dominant serait l\u2019indépendance.Je lui dis qu\u2019à mon avis les Québécois n\u2019étaient pas nationalistes, mais qu\u2019ils se souciaient avant tout d\u2019obtenir un bon gouvernement.C\u2019était aussi son sentiment.On ne se souvient plus aujourd\u2019hui que l\u2019élection de 1976 était loin d\u2019être assurée, quelques mois auparavant (je me rappelle que je tremblais encore le jour du 15 novembre) et que, en conséquence, il ne fallait pas faire d\u2019erreur de tactique ; il fallait donc se servir de sa tête.J\u2019aime bien vous raconter des choses.J\u2019espère que vous y prenez quelque intérêt.Je vous salue.Rentrant, j\u2019espère que je trouverai une lettre de votre part.Pierre V. 141 DOSSIER Yvan Lamonde* UN EMPORTEMENT POUR LA LIBERTÉ NOURRI DE CONSCIENCE HISTORIQUE À Ernest Duhaime, autre figure de liberté Depuis La ligne du risque que j\u2019ai lu il y a quelque quarante ans et lors de la lecture de la Dernière et la première heure et de Génocide en douce, j\u2019ai constamment eu l\u2019impression que Pierre Vadeboncoeur savait par intuition ce que le travail historique m\u2019apprenait « laborieusement ».Au fil des ans, j\u2019ai compris qu\u2019il avait mis des mots, qu\u2019il avait donné des significations à des moments, à des phénomènes.Je connaissais certes « l\u2019idéalisme », la propension à l\u2019abstraction de la pensée canadienne-française, mais ce qu\u2019il appelait « l\u2019irréalisme » de notre culture suggérait une passerelle vers un goût nouveau pour le « réel », pour une modernité qui serait une mise à jour par rapport au temps de l\u2019après-guerre.C\u2019était une autre « intuition » de génie que d\u2019opposer Groulx et Borduas en exergue à La ligne du risque.Tout - ou presque - était dit du changement qui s\u2019opérait, de l\u2019amont et de l\u2019aval en pointillé.Ses intuitions furent, pour l\u2019historien, de constants rappels au défi de ne jamais oublier la recherche impérative des significations.Sa longue vie n\u2019explique pas entièrement son sens de l\u2019histoire ; si sa trajectoire personnelle, affective et intellectuelle commence dans les années 1930, sa conscience historique * Professeur et historien DOSSIER 142 L\u2019ACTION NATIONALE mai-juin 2010 québécoise remonte au 18e siècle et sa volonté de donner de la profondeur au temps court de l\u2019expérience québécoise lui a fait explorer le sens du Moyen Âge et de la Renaissance pour le Québec.C\u2019est d\u2019abord aux carrefours des temps que nous nous sommes rencontrés, dans ses livres et dans sa fréquentation plus assidue, ces trois dernières années.Sa conscience historique me semble venir de son sens aigu de la construction de sa propre souveraineté comme individu, du fait qu\u2019il ait nommé ses présents successifs dans la forme spécifique d\u2019écriture qu\u2019est l\u2019essai et qu\u2019il ait choisi le combat syndical, qui me semble lui avoir donné sa singularité d\u2019homme, de penseur et d\u2019écrivain1.Pierre Vadeboncoeur aura été le rappel que la souveraineté collective, nationale n\u2019est possible que chez des citoyens souverains, d\u2019abord individuellement autonomes.La conquête de la souveraineté passe par un sens de l\u2019itinéraire personnel et politique.Quand on a lu Vadeboncoeur, on voit clairement son sens de l\u2019évolution, du jeune homme confronté à une profonde dépression au syndicaliste qui contribue et à Cité libre et à Parti Pris, du fédéraliste momentané sous Duplessis au souverainiste, du démocrate au socialiste.Il faut, pour comprendre globalement Pierre Vadeboncoeur, imaginer un Saint-Denys Garneau dans le syndicalisme.Pierre Vadeboncoeur n\u2019a écrit que de la prose d\u2019idées, de l\u2019essai, genre qui ressemble à l\u2019écran radar de soi-même, où l\u2019on se place au fil des jours devant soi pour connaître les repères d\u2019un homme en navigation.L\u2019essayiste Vadeboncoeur aura cherché à baliser, sur plus d\u2019un demi-siècle, son propre voyage et celui de ses semblables.Il aura identifié les hauts-fonds, les rétrécissements du cours de l\u2019Histoire, les ensablements.Une telle navigation oblige à comprendre pourquoi 1 P.Vadeboncoeur, « Un simple épisode », Perspectives CSN (mars 2010) : 28-29. 143 L'ACTION NATIONALE mai-juin 2010 DOSSIER et comment on peut, on doit continuer.L\u2019œuvre de Pierre Vadeboncoeur aura été pour moi la meilleure identification des nœuds de l\u2019histoire affective, intellectuelle et politique du Québec.Des nœuds et des dénouements possibles.Passer par l\u2019œuvre de Pierre Vadeboncoeur m\u2019aura appris à moi, philosophe et historien de formation et littéraire d\u2019adoption que l\u2019histoire intellectuelle du Québec, de la Crise à la Révolution tranquille, a tout à gagner à passer par la connaissance des essayistes, ceux par exemple, que Claude Hurtubise avait réunis dans sa collection « Constantes ».Non seulement ceux qui s\u2019essaient ont-ils tout de l\u2019éclaireur qui devance la troupe, mais leur souci de la langue les oblige à une formulation de leur pensée qui les projette sans repos vers un prochain sommet ou vers une vallée.Ma conviction qu\u2019il y a dans l\u2019essai québécois d\u2019après-guerre une voie royale des débats d\u2019idées est telle que ma datation du changement qui s\u2019opère autour de 1960 sera fonction de la nomination d\u2019une clôture par ces essayistes.C\u2019est à eux, ceux qui ont mis les mots sur les nœuds, les blocages, les aspirations, que je me fie pour comprendre quand la trajectoire des idées monte et tombe.Pierre Vadeboncoeur est de ceux-là, et pour moi un premier de cordée.Le sens de l\u2019histoire me semble, enfin, être venu à Pierre Vadeboncoeur de son engagement dans la CTCC/CSN, dans l\u2019action syndicale qui, on néglige de le voir et de le dire, aura été le fer de lance de l\u2019opposition à Duplessis et à ce qu\u2019il personnifiait, et dans une action syndicale « catholique » qui, depuis 1937 et 1949, aura été le meilleur révélateur de la sortie de piste du Québec des routes secondaires de la tradition.Au moment où Pierre Vadeboncoeur entre à la CTCC en 1950, il sait par l\u2019expérience de sa famille les effets qu\u2019a eus la Grande Crise sur son milieu ; il a cherché sa voie pendant une dizaine d\u2019années, voie qui ne pouvait pas être, tous comptes DOSSIER 144 L\u2019ACTION NATIONALE mai-juin 2010 faits, le Droit.Il a lu Refus global.Ses contributions à Cité libre datent de 1951.L\u2019article « La ligne du risque » (1962, donne son titre au recueil de ses essais en 1963).C\u2019est dans ce creuset que se concocte son sens de la critique, de la résistance, du refus, mieux, du risque.Il faut bien voir qu\u2019une décennie de réflexion sur l\u2019idée de refus global le mène à trouver sa propre ligne, qui sera celle du risque, de la recherche d\u2019une « psychologie de l\u2019action » (Cité libre, 1953) à laquelle il pense encore dans un de ses derniers articles inédits (L\u2019Action nationale, 2010) en termes de « culture de l\u2019action ».Sa vie durant il aura cherché la formule pour décrire le type de changement qui lui serait acceptable, qui permettrait de trouver la voie commune de la fraternité, de la solidarité, de la souveraineté.Analysant les pièges du fédéralisme, le paradoxe de la situation où, après le référendum de 1995, c\u2019est « la partie amorphe de la population [qui] détermine la politique globale de cette population », il explique ainsi le fait que le mouvement souverainiste en soit encore à attendre « le gros de la troupe » : « Nous n\u2019aurons pas su créer un mouvement que sa propre dynamique entraînerait plus loin2 ».Lui qui avait participé à l\u2019aventure intellectuelle de Cité libre avait trouvé dans le lancement de Parti Pris un exemple réussi de ligne du risque, un exemple de la dynamique de l\u2019action qu\u2019il a cherché sa vie durant : « Ce phénomène est singulier.Ne partir de rien.La liberté faisant son entrée sur une scène où il n\u2019y avait pas de commencement de tragédie, où il n\u2019y avait que misère sans combat ».C\u2019est parce que les choses se sont passées de façon inattendue qu\u2019il y a pu y avoir « sortie de l\u2019ornière » : « On croyait que la liberté ferait d\u2019abord des analyses précises et que, élève appliquée, elle en transcrirait les constatations au propre en vue d\u2019en exécuter tranquillement les conclusions.De là est née l\u2019idée de la politique 2 P.Vadeboncoeur, « Refus et résistance », L\u2019Action nationale, 100, 2 (février 2010) : 12-13. M5 L'ACTION NATIONALE mai-juin 2010 DOSSIER fonctionnelle [de Pierre Elliott Trudeau, dans Cité libre] et cette conception a fait école.La révolution tranquille a essayé également de faire cela.Mais la liberté a aussi fait autre chose, elle a très tôt décidé de faire autre chose : elle a choisi de procéder par intuition créatrice3 ».C\u2019est la liberté qui fait la différence, le sens indéracinable du besoin de liberté qui permettent de rompre l\u2019hésitation et l\u2019indécision, car « aucune révolution, aucun changement radical n\u2019auraient pu avoir lieu dans l\u2019histoire si, au préalable, le succès avait dépendu d\u2019un vote majoritaire.[.] Aucun vote populaire n\u2019a précédé la Confédération canadienne elle-même.Du reste, on s\u2019est gardé de le solliciter.Le Canada n\u2019est pas né de la démocratie4 ».Je dois à Pierre Vadeboncoeur et à Fernand Dumont d\u2019avoir alimenté mon travail d\u2019historien, d\u2019avoir inspiré sans que je m\u2019en rende toujours compte une histoire des idées au Québec qu\u2019on peut voir en bout de ligne comme une histoire des libertés et de la démocratie au Québec.Vadeboncoeur m\u2019aura appris cette chose essentielle : l\u2019histoire du Québec n\u2019est pas qu\u2019un « Grand Récit » lorsqu\u2019on comprend que sa trame est celle d\u2019un combat, qui fatigue certes le combattant, mais a-t-il d\u2019autre choix ?Liberté, souveraineté, emportement5.Ce me semble être la culture politique que Pierre Vadeboncoeur a essayé de façonner, parce qu\u2019il était porteur d\u2019une conscience historique.?3\tP.Vadeboncoeur, « Les solutions et leurs problèmes », dans Lautorité du peuple, Québec, Éditions de l\u2019arc, 1965, p.129 et 131.4\tP.Vadeboncoeur, « Refus et résistance », loc.cit.: 14 5\tP.Vadeboncoeur, Une tradition d'emportement.Écrits (1945-1965), choix de textes et présentations par Y.Lamonde et Jonathan Livernois, Sainte-Foy, PUL (« Cultures québécoises »), 2007, 192 pages 146 DOSSIER Roland Bourneuf* PIERRE VADEBONCOEUR, LA PENSÉE JEUNE** Pierre Vadeboncoeur m\u2019avait accordé un long entretien le 24 mars 2009.Je lui envoyai ensuite ces pages qui tracent un panorama de son œuvre.Un peu embarrassé par l\u2019admiration qu\u2019il y lisait, il me répondit : «Je réglerais mon propre compte en ramenant tout à trois ou quatre points, histoire de faire disparaître l\u2019impression d\u2019une œuvre vaste et cette image d\u2019un monde.» Il est mort le 11 février 2010.Je n\u2019ai rien voulu changer à ce que j\u2019avais écrit de lui : ses livres lumineux, l\u2019homme droit et libre qu\u2019il fut demeurent avec nous.Depuis les années 1950, Pierre Vadeboncoeur a imprimé au Québec une marque décisive sur la pensée sociale et politique.Tout en demeurant attentif aux grands problèmes de notre époque, il s\u2019est tourné peu à peu vers la réflexion sur l\u2019art, la littérature et l\u2019expérience intérieure.S\u2019il a publié près de 30 ouvrages, il estime avoir encore à dire et à écrire.En cet homme bientôt nonagénaire d\u2019une modestie extrême se noue la précieuse alliance de la conscience exigeante et de la sensibilité vibrante.* Professeur de littérature ** Paru dans la revue Nuit blanche, numéro 118, printemps 2010 www.nuitblanche.com 147 L'ACTION NATIONALE mai-juin 2010 DOSSIER Il a toujours été, comme il aime le rappeler, dans l\u2019action et en action même si avec le temps celle-ci a changé de forme.Ses luttes pour la reconnaissance des droits des travailleurs sont bien connues.Après une période de petits travaux journalistiques, il travaille pour la Confédération des travailleurs catholiques du Canada (devenue CSN).Sa formation juridique le qualifie pour la négociation de conventions collectives dans les années 1950-1960 alors que les affrontements étaient particulièrement durs.À son actif, sa participation comme avocat aux grèves des magasins Dupuis, du chantier naval Canadian Vickers, puis à l\u2019aluminerie de Baie-Comeau et négociateur de la Régie des alcools.De cette époque datent ses premiers essais, certains publiés dans Cité libre et les Ecrits du Canada français puis repris en recueil.Une activité intense, donc, menée sur plusieurs fronts.Délier la liberté La phrase qui ouvre La ligne du risque (1963) donne le ton de l\u2019œuvre à venir.Même si elle a ultérieurement élargi son champ d\u2019exploration, la pensée se donne déjà avec toute son acuité et sa force mue sans détour par la passion.« Nous vivons dans une culture qui a détruit le goût et le sens de l\u2019expérimentation et du cheminement.» Vadeboncoeur consacrera de nombreux essais à faire le diagnostic - au sens clinique ! - de la culture que l\u2019on disait alors canadienne-française : immobilisme entretenu par une religion frileuse, rigide et vidée d\u2019âme, et par un régime politique qui par tous les moyens maintient l\u2019ordre social et moral, peur de tout apport extérieur qui pourrait le troubler.Chaque trait fait mouche, chaque phrase en sa netteté impitoyable est chargée de colère et de souffrance.« L\u2019expérience religieuse nous a liés sans que nous la vivions réellement.» Cette religion cultive l\u2019apparence, fait du conformisme un idéal, et privant la personne de sa liberté et la collectivité de toute initiative, refuse le risque DOSSIER 148 L\u2019ACTION NATIONALE mai-juin 2010 qu\u2019il faudrait prendre.L\u2019intention de l\u2019auteur, en effet, n\u2019est jamais d\u2019accabler, mais, tout au contraire ! de réveiller et de montrer une voie.Les deux citations placées en épigraphe sont éloquentes dans leur collision : « Notre maître, le passé », dit le chanoine Groulx ; « Le passé dut être accepté avec la naissance, il ne saurait être sacré.Nous sommes toujours quittes envers lui », proclame Borduas, souvent pris comme référence dans l\u2019œuvre ultérieure et donné comme un maître de la rupture nécessaire car « il a délié en nous la liberté ».Certaines phrases de Vadeboncoeur pourraient prendre place dans Refus global : « Notre culture a totalement négligé de fouetter les puissances de l\u2019homme [.].Il faut être affamé d\u2019existence ».C\u2019est bien là l\u2019enjeu de la révolution à faire.Elle n\u2019est pas que d\u2019ordre politique, même si elle l\u2019est aussi.Vadeboncoeur le sait d\u2019expérience.Son regard se porte sur l\u2019organisation de la société québécoise, sur les puissances qui la contrôlent et plus largement sur le contexte mondial dont elle ne peut s\u2019abstraire : le système capitaliste auquel les États-Unis donnent sa forme de référence.Le syndicalisme qui pouvait être un contre-pouvoir a obtenu des succès par les conventions collectives de l\u2019immédiat après-guerre puis a glissé dans une routine satisfaite, dans les compromis et les marchandages qui confortaient le système.Or, dit Vadeboncoeur qui est sur la brèche, « la sauvegarde du syndicalisme dépend de sa volonté révolutionnaire ».Le mot et la chose en ce temps faisaient frémir.Le propos ne vise pas seulement ici le syndicalisme américain qui a déteint sur son homologue d\u2019ici, mais il définit une organisation possible du travail et de la société.Nous sommes alors en pleine guerre froide.Les blocs américain et russe s\u2019observent et la possession de l\u2019arme atomique les dissuade de s\u2019entendre « parce qu\u2019ils ont la Mort à leur 149 L'ACTION NATIONALE mai-juin 2010 DOSSIER service et sous leurs ordres ».La tendance pour chaque côté est à l\u2019expansion qui ne peut qu\u2019entraîner le pire : « [.] la guerre froide conduit fatalement à la guerre ».La prévision, heureusement et pour l\u2019immédiat du moins, est fausse.Elle impose cependant de rechercher une troisième voie dans une dialectique de conciliation et de coopération, pour les autres pays en se désolidarisant des blocs et, pour ceux-ci, en faisant des expériences, d\u2019abord locales et limitées, de paix.Aujourd\u2019hui les protagonistes ne sont plus tout à fait les mêmes ni dans les mêmes positions, d\u2019autres joueurs sont apparus dans un monde devenu multipolaire.La solution envisagée n\u2019a cependant pas perdu sa pertinence ni son urgence, et, nous l\u2019avons sans doute oublié, « le principe suprême est de sauver la vie ».La relecture de ce livre écrit il y a presque un demi-siècle donne le sentiment aigu et intact d\u2019être en présence d\u2019une œuvre-clef qui appelle un grand virage collectif.Celui-ci s\u2019est dessiné, et malgré les atermoiements, déviances ou démissions, on veut croire, on voudrait croire qu\u2019il se poursuit.L\u2019indépendance, mais plus Après avoir été en première ligne de l\u2019action, Vadeboncoeur n\u2019a cessé (le récent Les grands imbéciles en témoigne) d\u2019être l\u2019observateur et le critique vigilant - et parfois ironique - de l\u2019évolution sociale et politique.Il revient plus spécifiquement sur les conflits qui déchirent la société québécoise et menacent son existence même dans Un génocide en douce (1963) qui a fait date.Y alternent des essais mûrement pensés et des brûlots contre les responsables de l\u2019heure (certains portraits sont dignes de La Bruyère).Le Québec, dit l\u2019auteur, a longtemps vécu dans l\u2019histoire et aveugle au présent, et son peuple, errant en son propre pays, a de la difficulté à trouver son centre.Difficulté encore accrue par ceux qui gouvernent, DOSSIER 15° L\u2019ACTION NATIONALE mai-juin 2010 au tout premier rang, Bourassa qui pratique un « génocide en douce » au service de l\u2019impérialisme américain et du racisme anglo-saxon.Vadeboncoeur qui ne ménage donc pas ses mots s\u2019est efforcé avec ses moyens propres de contrer cette action.Après avoir tâtonné dans des entreprises sans lendemain (fondation du Parti socialiste du Québec, participation à celle du NPD avec lequel il rompra), il lance sa profession de foi : « Je suis nationaliste et indépendantiste pour une raison bien simple.Je prends en charge, comme je peux, pour la minime part qui est celle d\u2019un individu quelconque, quelques millions d\u2019humains menacés ».Sa position, il la réaffirme aujourd\u2019hui, inchangée, avec la même flamme.Il voit néanmoins les pièges du nationalisme québécois dans le repliement et « l\u2019idéologie du joual » particulièrement militante en ces années qui n\u2019est qu\u2019« accompagnement de la déroute ».On ne peut attendre moins de cet amoureux de la langue française qu\u2019il manie avec une rare maîtrise, particulièrement sensible aux ressources de son vocabulaire, à ses différents niveaux, au rythme de sa phrase, à son esprit vif.Prôner l\u2019emploi du joual comme marque distinctive de l\u2019identité québécoise est à ses yeux pure stupidité comme l\u2019est toute position doctrinaire.Y compris celle de la gauche et des marxistes qui considèrent l\u2019idée non comme représentation du réel, mais comme le réel lui-même et qui font le vide autour d\u2019elle.Depuis cette analyse, nous savons à quels désastres a conduit cette pure aberration.La Révolution culturelle chinoise dénonçait tout au nom de l\u2019idée, rejetait la culture parce que « bourgeoise ».Distinguons : « [.] la domination des multinationales est une chose, la musique de Scarlatti en est une autre ».Ces premiers livres de Vadeboncoeur définissent donc une ligne de conduite dont il ne s\u2019éloignera jamais : dépassant les circonstances historiques et les contingences de DOSSIER L'ACTION NATIONALE mai-juin 2010 l\u2019action politique, il lui faut œuvrer en faveur d\u2019une hygiène intellectuelle et morale valable à la fois pour chacun de nous et pour la communauté des hommes.Le tournant Le travail intense des années 1960 et 1970, le contact avec les réalités les plus noires de la société, le spectacle des manœuvres politiciennes sordides contribuent à provoquer chez Vadeboncoeur une crise dont sortira une nouvelle poussée créatrice.Les deux royaumes (1978), un de ses plus beaux livres, est l\u2019histoire d\u2019une rupture et d\u2019une mue, la sienne et celle qu\u2019il anticipe et appelle pour la collectivité.Elle commence par une prise de conscience : il est entré en conflit avec l\u2019univers ambiant.« J\u2019ignorais que quelque chose souffrait [.].Il faudrait s\u2019arrêter un moment et interroger notre âme.» C\u2019est ce que lui-même a fait grâce à son enfant de quatre ans qu\u2019il accompagne pas à pas, avec qui il invente des jeux, entrant dans son imaginaire tout neuf.Un amour libre, seul récit qu\u2019il ait écrit, est un livre charmant plein de finesse, de tendresse, de drôlerie.Vadeboncoeur s\u2019y abandonne à son goût « pour l\u2019interprétation poétique du règne de l\u2019enfant ».Il ne l\u2019a écrit peut-être que « pour [se] placer d\u2019emblée dans la lumière originelle », la lumière qu\u2019il a peut-être perdue ou dont il s\u2019est éloigné comme, en grandissant, le fait l\u2019enfant lui-même quand il n\u2019est plus en communication avec « les figures immatérielles émanées de sa joie » et qu\u2019il lui faut entrer en rapport avec des « êtres moins mythiques ».Cette rencontre est certes nécessaire pour grandir, mais un moment vient où se produisent la satiété, l\u2019écœurement et l\u2019opacité intérieure.Retrouver cette lumière, donc, y vivre en permanence.Ce n\u2019est pas, ce n\u2019est plus l\u2019action toute tournée vers l\u2019extérieur qui peut la lui apporter, mais l\u2019art, la littérature, l\u2019expérience spirituelle.Désormais ce seront les champs qu\u2019il va explorer et qui, jusqu\u2019à aujourd\u2019hui, fourniront la substance principale DOSSIER 152 L\u2019ACTION NATIONALE mai-juin 2010 de ses livres.L\u2019art n\u2019est pas abordé en esthète, ni la littérature en critique, ni la spiritualité en théologien.Vadeboncoeur ne se tient jamais à l\u2019écart de ce qu\u2019il observe, analyse, écrit.Au sens le plus fort et le moins galvaudé du terme, il est engagé.Il part de l\u2019expérience et plus précisément du sentiment qu\u2019elle produit, de la trace qu\u2019elle laisse en l\u2019être profond.Il faut aller chercher la lumière là, pour lui donner son maximum d\u2019intensité et pour vivre dans son rayonnement.Interroger le livre La connaissance que Vadeboncoeur a de la littérature ne s\u2019étend pas horizontalement - il se dit même « ignorant » ! Il va et revient à quelques œuvres qui lui parlent et alors quelle justesse dans son propos, quelle profondeur et souvent quelle fraîcheur dans l\u2019analyse ! Il ose dire ce que le lecteur sent parfois confusément, mais qu\u2019il retient, intimidé par la louange unanime et par la force de l\u2019autorité.Et c\u2019est pour révéler un trait essentiel de l\u2019œuvre obscurci par des décennies de gloses.Ainsi, du naturel chez Proust (Essais inactuels) chez qui « le texte ne se donne pas lui-même à voir », à l\u2019opposé de « l\u2019exhibitionnisme stylistique » des essais de Malraux (« Le texte éblouit, mais sa matière s\u2019oublie »).Il décèle chez Valéry, le parfait prosateur et le poète parfois accompli, une appréhension intellectualiste de la vie qui la limite et la glace, la privant de ce qui ne peut être expliqué et réduit à des concepts.Le « cas Hugo » est examiné dans son paradoxe aussi « énorme » que l\u2019œuvre : « [.] un artiste dont la médiocre intelligence expose au ridicule l\u2019immense génie ».De Claudel il retient le théâtre, et non son encombrant auteur.Rimbaud a inspiré un livre à Vadeboncoeur, Le pas de l\u2019aventurier, et à maintes reprises le poète lui est l\u2019occasion de revenir sur la notion de modernité.Çà et là il commente Gide, Camus, Saint-Exupéry, Simone Weil, Bergson et surtout Péguy auquel il « remonte comme à une source ». 153 L'ACTION NATIONALE mai-juin 2010 DOSSIER Vadeboncoeur s\u2019est nourri de littérature française.Il l\u2019aime comme il aime le pays qui l\u2019a produite, et sa civilisation, « ce peuple dérangeant, allié peu sûr pour l\u2019esprit possédant et protestant » (Essais inactuels).Il comprend cette littérature avec une rare perspicacité et l\u2019empreinte en est bien visible dans sa propre écriture, nette, économe, rigoureuse, tout imprégnée de « la souveraine simplicité littéraire du Grand Siècle ».Mais ses réflexions - ou méditations - sur quelques écrivains français n\u2019ont pas pour objet principal d\u2019analyser les caractères d\u2019une littérature dans son extraordinaire richesse : elle constitue à ses yeux, du moins par certains de ses représentants, un « champ de gravitation spirituelle ».Rimbaud, Péguy, Le soulier de satin, et - plus étonnant peut-être - Rousseau dans ses Confessions, Saint-Denys Garneau et le cher Miron souvent célébré font passer « dans le rayon de l\u2019ineffable ».Tel est bien l\u2019enjeu profond de la littérature et de l\u2019art, qui est d\u2019atteindre à l\u2019être chez le créateur et, pour celui qui entre en contact avec l\u2019œuvre, d\u2019en recevoir le rayonnement.C\u2019est pourquoi aussi la création ne peut être affaire simplement de talent, de relever de « l\u2019esprit d\u2019industrie » qui « repousse ou ajourne sans cesse l\u2019esprit d\u2019Écriture ».Notre mémoire contient beaucoup de scories de ce qui a été lu, elle retient aussi pour notre bonheur et, pourrait-on dire, notre salut, l\u2019infiniment précieux, « les reflets actifs et persistants de la transcendance » (Les deux royaumes).Ainsi, Vadeboncoeur définit l\u2019exigence et les conditions de l\u2019œuvre authentique : ou bien elle ramène à la conscience, ou bien elle dispense de ce retour.C\u2019est à cette aune que peut se juger la culture.Être «absolument moderne» De l\u2019époque charnière évoquée dans Les deux royaumes date aussi l\u2019interrogation adressée à l\u2019art.Ce n\u2019est pas un hasard si Vadeboncoeur fait de Borduas un repère : une analogie est décelable entre l\u2019esprit de révolution proclamée dans Refus DOSSIER 154 L\u2019ACTION NATIONALE mai-juin 2010 global, réalisée dans l\u2019œuvre picturale, et ce désir qui habite Vadeboncoeur d\u2019accomplir en lui-même une rénovation complète.L\u2019artiste ne peut suivre les traditions confortables, contribuer à épaissir les scléroses et nécroses de l\u2019être humain.Rimbaud dirait : « Assez vu [.] / Assez eu [.] / Assez connu [.] / Départ dans l\u2019affection et le bruit neufs ! » La création artistique est mouvement vers l\u2019inconnu - ou bien elle n\u2019est pas.En matière d\u2019art Vadeboncoeur affirme son éclectisme, il revendique la liberté - et la naïveté - de son approche : « Je m\u2019intéresse aux arts plastiques de la manière la moins académique qui soit, la moins ordonnée, la plus spontanée », déclare-t-il dans Vivement un autre siècle ! (1996), son recueil d\u2019essais le plus complètement consacré à l\u2019art.Un détail parfois lui suffit à recomposer une œuvre dans une richesse que nous ne savions pas bien voir, le reflet d\u2019une vitre, le pli d\u2019un rideau chez Vermeer, l\u2019irisation de la couleur chez Ozias Leduc.Une œuvre qui pourrait lui être d\u2019abord étrangère comme celle de Molinari est abordée sans a priori et avec une humilité dont beaucoup de commentateurs de l\u2019art pourraient faire leur profit.Les tapisseries de Micheline Beauchemin lui inspirent des pages proches de la poésie.Il trouve matière à réfléchir sur la nature de l\u2019art dans les objets kitsch, dans la ligne des gratte-ciel d\u2019une cité nord-américaine, dans une humble statue de la Vierge oubliée à un carrefour de la campagne française.Dans Qui est le chevalier ?et Dix-sept tableaux d\u2019enfant, il suit pas à pas les dessins d\u2019un garçonnet qui devient adolescent et ceux d\u2019un anonyme qui ne s\u2019est jamais considéré comme un artiste.Que se passe-t-il dans ces dessins destinés à demeurer inconnus du public, d\u2019où viennent-ils, que disent-ils ?Vadeboncoeur lui-même a souvent crayonné pour le plaisir, spontanément, souvent avec humour (et une justesse de trait qu\u2019il ne veut pas se reconnaître.).Cette pratique, si modeste soit-elle, lui facilite l\u2019accès à l\u2019art pictu- 155 L'ACTION NATIONALE mai-juin 2010 DOSSIER ral : il a l\u2019intuition décisive que celui qui tient le crayon voit surgir « quelque chose » d\u2019inconnu.Cet inconnu est « un fait radicalement premier », et, par exemple, les derniers Borduas ont une « valeur inaugurale, inattendue, insolite ».L\u2019acte d\u2019art est « un fait obéissant à sa propre nécessité », qui résulte chez l\u2019artiste d\u2019une rencontre entre un événement extérieur et sa résonance intime.L\u2019émotion qui en résulte chez le spectateur est aussi l\u2019effet d\u2019une rencontre et c\u2019est d\u2019elle qu\u2019il faut partir pour lire l\u2019œuvre, de la surprise, de l\u2019émerveillement, du bonheur premiers, ou bien de notre réticence, de notre ennui, voire de notre refus.Vers l\u2019essentiel Outre qu\u2019il éclaire une œuvre singulière, celle de Miron ou de Borduas, l\u2019examen de l\u2019acte de création artistique, pratiqué ici de l\u2019intérieur, conduit Vadeboncoeur vers deux champs de réflexion privilégiés : le postmodernisme et l\u2019expérience spirituelle.Il en fait la matière de ses ouvrages publiés depuis une dizaine d\u2019années : outre Vivement un autre siècle !, L'humanité improvisée (2000) et le récent La clef de voûte (2008).Il n\u2019est certes pas le premier ni le seul à dénoncer le vide culturel de la modernité, mais il ne le fait ni pour la vilipender au nom du passé ni pour s\u2019en détourner.Il se dit au contraire très séduit par les avant-gardes tout en les contestant.Bavardage et « fatras » ont envahi en particulier le discours sur l\u2019art au point de se substituer à lui.Vadeboncoeur rejoint ici Jean-François Revel qui posait la question ironique : « La critique d\u2019art peut-elle se passer de la peinture ?» Tel est le milieu dans lequel nous vivons, ou plutôt nous nous noyons.Le culte du nouveau pour lui-même nous anime, si l\u2019on peut dire.« Le postmodernisme crée un monde de substitution » (L'humanité improvisée).Il faut sortir de cet étouffoir et accéder à notre liberté vraie et non à celle, factice, que notre époque brandit comme une oriflamme.Des voies ?Des exemples d\u2019abord. DOSSIER 156 L\u2019ACTION NATIONALE mai-juin 2010 Miron en est un, auquel Vadeboncoeur consacre un long essai pour ouvrir la réflexion (angle d\u2019attaque inattendu, mais Vadeboncoeur ne cesse de nous prendre à contre-pied !) : Il présente un autre univers que ce qui se voit partout.Il a tous les grands respects.Il est à la hauteur de la culture.Il n\u2019en renie pas l\u2019essentiel.Il y remonte au contraire.Il est rempli de connaissance et de fidélité.Et de reconnaissance.Il n\u2019a rien laissé tomber.Il ne s\u2019est sauvé de rien.Il amène tout avec soi, ne laisse rien de cela derrière (L\u2019humanité improvisée).Chaque mot compte ici, tous ensemble définissent ce que pourrait être la vraie modernité.L\u2019art contemporain, en de multiples manifestations, est vide de substance ou, serait-il plus juste de dire, d\u2019âme.Réduit à des images, à du bruit parasite, privé de passion, est-il mort ?La culture contemporaine est-elle en train de s\u2019enfoncer dans « l\u2019insignifiance radicale » ?Vadeboncoeur prend quelques échantillons d\u2019œuvres littéraires et picturales américaines.Il y décèle un mouvement qui fait rétrograder à un degré zéro de l\u2019esthétique, de la morale, de l\u2019humanité.Malgré les ressources latentes en ce peuple, les élans et les éclats novateurs dont il est capable, les États-Unis souffrent à ses yeux d\u2019un « profond déficit de civilisation ».La modernité y est superficielle et factice.On peut reprocher à l\u2019auteur de généraliser et de simplifier, d\u2019être sensible surtout aux modèles culturels les plus tapageurs que ce pays produit et répand sur toute la planète.Son propos n\u2019est cependant pas ici de porter un jugement sur une nation, mais de pointer un mal qui ronge l\u2019Occident et qui serait un déficit d\u2019âme.Vadeboncoeur en arrive ainsi à cette définition de la culture : « [.] je crois que c\u2019est le culte de l\u2019âme » (Trois essais sur l\u2019insignifiance).Si le diagnostic a été fait en divers lieux à propos du roman, de la littérature, de la peinture et, plus globalement, de la culture humaniste, ils ne sont pas légion au Québec à avoir cette 157 L'ACTION NATIONALE mai-juin 2010 DOSSIER lucidité.Vadeboncoeur voit le phénomène dans son ampleur, mais il croit en la capacité de renouvellement, ou de résurrection, de l\u2019art comme de celle de la culture qui le produit.Il est un homme de foi.L\u2019expérience spirituelle Quel que soit le contenu que l\u2019on donne à ce mot, y compris, bien sûr, celui de « vertu théologale ».Venant après les Essais sur la croyance et l\u2019incroyance (2005), La clef de voûte s\u2019ouvre sur ces mots, abruptement.Parler aujourd\u2019hui de vertus théologales, comme du bien, du mal, de la faute, du beau, va pour le moins à contre-courant, mais on sait depuis toujours que Vadeboncoeur n\u2019a cure des modes et des idées reçues.Il souligne la continuité, qui témoigne de l\u2019unité de sa pensée, entre la création artistique et la foi : toutes deux sont mouvement vers l\u2019inconnu dont l\u2019art ramène parfois quelques lumières.Toutes deux vont vers un au-delà de la connaissance.Il nous fait entrer là en un terrain difficile et le vocabulaire n\u2019est pas exempt d\u2019ambiguïté (du moins pour celui qui le lit) : les majuscules se multiplient, la Porte, l\u2019Absence, la Chose, la Présence, la Réalité.Et le sacré, comme la poésie, est-il définissable ou ne relève-t-il que d\u2019une expérience ?Question irritante pour les esprits qui ont besoin de définitions et de preuves rationnelles.La foi est un acte de confiance, mais ajoute l\u2019auteur, « la foi est permission de penser ».Pour d\u2019aucuns, elle serait plutôt sa suspension ou son empêchement.D\u2019abord expérience intérieure, et par là même elle échappe à la démonstration ou à la réfutation.« Je suis profondément fidèle à cela qui est en moi », le fait premier, dit-il encore, est « l\u2019attention fixée sur l\u2019Objet de mon désir ».L\u2019existence de ce désir ne peut en effet être contestée, mais est-ce à dire que cet Objet, disons le contenu de la foi peut être (doit être ?) soustrait à l\u2019examen critique ?Vadeboncoeur dit parler seulement pour lui-même.Encore que.(et il aime cette formule).Qu\u2019on le suive ou non DOSSIER 158 L\u2019ACTION NATIONALE mai-juin 2010 jusqu\u2019en ces lieux où l\u2019on perd pied, on ne peut qu\u2019applaudir sans réserve quand il rappelle que la pensée a pour fonction d\u2019ouvrir, que le but des Essais sur la croyance et l\u2019incroyance, et de toute l\u2019œuvre, est de « pratiquer une brèche ».Un maître de l\u2019essai Les premiers ouvrages exposent parfois longuement, que ce soit l\u2019évolution du syndicalisme américain ou la situation de la culture québécoise, et du développement jaillissent des formules fulgurantes.Mais c\u2019est dans les textes plus brefs que Vadeboncoeur donne sa vraie mesure d\u2019écrivain : chroniques, fragments, essais qui allient l\u2019impression personnelle, voire la donnée autobiographique, et l\u2019analyse d\u2019un événement.L\u2019essai comme genre littéraire qu\u2019il manie magistralement offre un large éventail de formes et de tons.Portraits au relief accusé et pourtant nuancés, satire indignée et pugnace jusqu\u2019au pamphlet, rêverie pleine d\u2019humour tendre sur un enfant, chant d\u2019amour adressé à la compagne de toute une vie, analyse serrée du processus créateur, méditation qui plonge dans le plus secret de l\u2019expérience spirituelle, fragments de récit, phrases lapidaires qui prennent valeur de maximes.L\u2019amplification rhétorique est absente, encore plus le « baratin » plaie de notre culture, la sensibilité est tenue en lisière, mais partout affleure et le lyrisme n\u2019est pas refusé.La pensée prend appui sur une observation, une rencontre, parfois un simple détail négligé : le choc initial.Non pas antérieure à l\u2019écriture, mais naissant dans son fil, elle se constitue peu à peu sous la plume, sous nos yeux, d\u2019où ce sentiment de fraîcheur et de vie que nous ressentons à la lecture.L\u2019auteur dit ne pas savoir où il va dès l\u2019abord et sa plume en effet laisse le champ libre à l\u2019imprévu, à l\u2019aléatoire, et cependant en même temps nous nous sentons conduits par une logique sûre.L\u2019écriture en train de se faire nous invite à accompagner cette pérégrination pour en suivre le cours ou bien nous en 159 L'ACTION NATIONALE mai-juin 2010 DOSSIER détacher et marcher sur notre propre chemin.Vadeboncoeur nous met en route.On sort de son œuvre les yeux dessillés, éclairé - rajeuni ! Par l\u2019effet de l\u2019ouverture et du vagabondage, elle nous conduit ailleurs.Lui qui dit souvent du mal des philosophes, protestait contre le rôle de maître à penser qu\u2019on voulait lui faire jouer.Il conclut les Essais inactuels sur ce trait : « Je suis [.] quelqu\u2019un d\u2019aussi \u201cprivé\u201d qu\u2019il se peut, rentré à tout moment chez lui, en grande paresse philosophique et familier de ce qui ne demande rien ».Il revendique légitimement son droit au retrait et à la solitude, dans sa modestie il s\u2019efface.Quant à sa « paresse philosophique ».Pierre Vadeboncoeur est conduit par une double passion : à travers son expérience personnelle, il interroge les actes des hommes et il célèbre la beauté partout où celle-ci se présente.On ne sait si on doit admirer plus la nécessité de cette œuvre ou la probité de son auteur.Ne choisissons pas, les deux sont exemplaires.? DOSSIER Jonathan Livernois* CE QU\u2019IL PROUVAIT La scène aurait été inusitée : une thèse de doctorat défendue en présence de son sujet.Au début de cette année, j\u2019imaginais encore qu\u2019à la fin de ma soutenance, Pierre Vadeboncoeur interviendrait, un peu laborieusement sans doute, entrecoupant ses phrases de son rire court, lequel par ailleurs je n\u2019ai jamais bien compris - stoïcisme, nervosité, non-sérieux, ironie feutrée.Il aurait sans doute refusé l\u2019importance conférée à son œuvre, aurait rappelé qu\u2019il n\u2019est pas un intellectuel comme Fernand Dumont et qu\u2019il a été cloîtré au monastère syndical pendant vingt-cinq ans.On pouvait le voir venir.Au fil des trois années pendant lesquelles je l\u2019ai côtoyé, il a repris les mêmes bornes, les mêmes événements et les mêmes mots pour décrire son passé.Je dois l\u2019avouer : ses propos, fussent-ils prévisibles, défaisaient plus souvent qu\u2019autrement ce que j\u2019avais tissé la veille.Je m\u2019étais donc préparé pour ne pas prêter le flanc aux attaques gentilles de mon sujet.Au tout début de ma soutenance, je comptais citer le romancier Witold Gombrowicz, qui disait à peu près ceci : « Je ne sais pas qui je suis, mais j\u2019ai horreur qu\u2019on me déforme ».Pendant la rédaction de ma thèse, je n\u2019ai pas cherché à le voir.Sans doute parce qu\u2019il parlait d\u2019improvisation là où * Professeur de littérature DOSSIER L'ACTION NATIONALE mai-juin 2010 je parlais d\u2019une sensibilité rare pour comprendre le destin des Québécois.On sait bien que le chercheur trace son chemin et qu\u2019il peut même exagérer çà et là, mais se le faire rappeler par l\u2019auteur, dont on ne sait plus très bien si sa modestie est feinte ou non, déstabilise certaines ambitions.Bref, j\u2019ai souvent envié mon amie médiéviste.On aura beau invoquer l\u2019indépendance du chercheur et les nécrologies auctoriales de Roland Barthes et de Michel Foucault, il est clair que depuis le décès de Pierre Vadeboncoeur, je n\u2019ai plus à craindre qu\u2019il rejette mes conclusions.Si je suis désormais un chercheur plus libre, je suis aussi, et cela est infiniment plus grave, un Québécois qui se demande où regarder pour comprendre la suite.Je veux éviter les clichés qui nous forcent à parler de Pierre Vadeboncoeur, de Michel Chartrand et de Pierre Falardeau comme des derniers esprits libres québécois.Je suis d\u2019accord pour dire que les temps n\u2019ont rien d\u2019héroïque, que les négociations syndicales actuelles sont maintenant à l\u2019abri des balles de la Police provinciale qui percent les chapeaux, que Jean Charest a dû refaire le coup de Louis Bonaparte pour être considéré comme un « grand bâtisseur », que les idées ballotantes du premier ministre n\u2019ont pas fait rêver beaucoup de Québécois depuis sept ans, que la solidarité sociale ne tient plus que lorsque les cabanes à sucre sont menacées par de méchants mahométans, mais je ne crois pas pour autant à notre fin de partie.Suis-je optimiste ?Une révolution lucide ou solidaire ?Qu\u2019est-ce que j\u2019attends ?D\u2019abord, je ne crois pas à la disparition des derniers esprits libres, sans doute parce que je me suis toujours méfié de leur titre.J\u2019ai souvent eu de la difficulté à accepter les mots et les gestes de ces hommes et femmes qui ont beaucoup visité les cégeps à l\u2019époque où j\u2019y étais.Je ne sais pas par quel tour d\u2019esprit j\u2019ai toujours été très sceptique et très sévère DOSSIER 162 L\u2019ACTION NATIONALE mai-juin 2010 envers les grandes gueules, mais je ne me suis jamais pâmé pour les felquistes ; je n\u2019ai jamais complètement oublié -était-ce bien vrai ?- que Michel Chartrand s\u2019était retrouvé devant la maison de Pierre Laporte le soir de son enlèvement pour crier quelque chose comme « bons débarras ! » ; j\u2019ai toujours trouvé que Pierre Falardeau, pour dire deux ou trois vérités, s\u2019enfonçait dans une vulgate de la décolonisation anachronique et souvent ridicule.Les amis de la révolution en attente me déplaisaient, ce qui n\u2019a pas donné davantage de crédit, à mes yeux, aux contempteurs de la société québécoise, souvent ironiques ou sardoniques, mais aussi capables de transformer leurs critiques en œuvres d\u2019art extrêmement stimulantes.Je pense notamment à Denys Arcand.Entre ses premiers films et ses déclarations récentes sur la « médiocrité ambiante de notre Belle Province », entre Gina et L\u2019âge des ténèbres, dystopie dans laquelle les fumeurs sont persécutés, le cinéaste me laisse perplexe.Il est un observateur brillant dont la perspective historique est large.Son œuvre me séduit la plupart du temps.Pourtant, ses déclarations péremptoires sur l\u2019état de la culture et sa vision cyclique de l\u2019histoire - nous aurions atteint l\u2019âge des ténèbres et les barbares règneraient - me déplaisent et ne me semblent pas constituer la vérité.Du moins, pas toute la vérité.Dans ce tableau, où peut-on situer Pierre Vadeboncoeur ?La question se pose nécessairement pour un jeune homme qui cherche à épingler son sujet de thèse.Si on lit certains de ses essais les plus récents, Pierre Vadeboncoeur pourrait bien être, comme Denys Arcand, un homme déçu par sa société.Son essai sur la postmodernité, L\u2019humanité improvisée (2000), lui a valu une série d\u2019attaques ad hominem et l\u2019ancien fossoyeur de la tradition est devenu, pour plusieurs, son chantre.Ses nombreux appels à une transcendance sans nom, cernée par les seuls attributs de perfection et d\u2019éternité, ont aussi été la source de plusieurs malentendus.Depuis Les deux royaumes DOSSIER 163 L'ACTION NATIONALE mai-juin 2010 et Trois essais sur 'insignifiance, ses critiques acerbes contre la « culture » étatsunienne - attaques qui prenaient par moments la forme d\u2019un antiaméricanisme qu\u2019on aurait préféré plus subtil - pouvaient le placer du côté des nostalgiques du Canada français, incapables de s\u2019y retrouver dans un Québec multiculturel, branché sur son américanité et qui ne sait plus ses leçons de latin.Vadeboncoeur, nostalgique et contempteur ?Pourtant, on associe encore l\u2019essayiste à Michel Chartrand et à Pierre Falardeau, à ceux qu\u2019on pourrait gentiment appeler les « agités du bocal », pour reprendre l\u2019expression que Vadeboncoeur utilisait sans gentillesse pour décrire Pierre Bourgault.Il a été de ces hommes qui appellent la révolution et le changement tout en faisant preuve d\u2019une fidélité indéfectible aux idéaux ainsi qu\u2019à l\u2019espoir qui les tient en vie.Son appartenance au monde syndical n\u2019explique pas tout, mais pourrait bien être une des sources de son haut niveau d\u2019indignation, de sa pugnacité et de sa sensibilité face aux plus démunis.Vadeboncoeur aura aussi été, jusqu\u2019à la fin, un souverainiste convaincu, reprenant ses arguments depuis La dernière heure et la première en 1970 jusque dans Les grands imbéciles, paru en 2008.Une lecture systématique de ses lettres aux journaux depuis les années 1970 révèle l\u2019attitude exemplaire d\u2019un militant, suivant le Parti québécois dans son parcours sinueux.Nullement pressé par quelque échéancier référendaire, Vadeboncoeur avait compris que le projet de pays ne peut exister sans une « doctrine de la durée » et sans que celui-ci ne devienne la Référence (Fernand Dumont) de tout un peuple.En attendant, la fidélité prévaut.Prenons la mesure de la constance de ses convictions : lors des élections provinciales de 2007 ou de 2008, une bénévole du Parti libéral du Québec lui téléphona pour lui demander si l\u2019on pouvait compter sur son vote.Vadeboncoeur lui répondit quelque chose comme : « Vous savez, madame, je suis contre le Parti libéral depuis 1936.» DOSSIER 164 L\u2019ACTION NATIONALE mai-juin 2010 ?Quand je m\u2019interroge sur ce qui m\u2019a conduit à m\u2019intéresser à l\u2019œuvre de Pierre Vadeboncoeur, suffisamment en tout cas pour en faire une thèse de doctorat, je me demande si ce n\u2019est pas, égoïstement, pour enfin choisir entre deux visions du Québec, lesquelles ne sont pas totalement opposées, certes, mais qui me tiraillent depuis mes dix-sept ou dix-huit ans.C\u2019est à travers et grâce à l\u2019œuvre de Pierre Vadeboncoeur que j\u2019ai voulu trancher.Bien sûr, ces raisons qui expliquent un travail intellectuel de quatre cents pages arrivent après coup.La réponse me sera sans doute venue avant la question, comme cela arrive assez souvent dans les textes de Pierre Vadeboncoeur.Ce dont je me suis rendu compte en lisant et relisant les œuvres complètes de l\u2019essayiste, c\u2019est que ce dernier ne choisissait justement pas entre ces deux attitudes face à sa société, face à son monde.On a longtemps dit que Vadeboncoeur avait été un moderne enthousiaste et révolutionnaire devenu, quelque part autour de 1975, un antimoderne déçu par la tournure des événements et voyant le fond culturel séculaire se dérober sous ses pieds.Certains ont même parlé d\u2019un Vadeboncoeur réactionnaire, nostalgique.Pour reprendre une vieille opposition bien de chez nous1, on pourrait parler d\u2019un coureur des bois, allant inexorablement vers la modernité et la révolution, cédant le pas à un paysan qui scrute le ciel métaphysique pour y découvrir des formes stables épargnées par la modernité emballée.Pourtant, une lecture patiente et attentive des 1 Ces deux figures que j\u2019évoque ici, dont la complémentarité a été notamment thématisée par Lionel Groulx et le père Ernest Gagnon, ont aussi été reprises, quoique un peu différemment, par Yvon Rivard.Il y rattache Hubert Aquin et Pierre Vadeboncoeur dans son inspirant essai « Le combat intérieur d\u2019Hubert Aquin », dans Une idée simple, Montréal, Éditions du Boréal, 2010, p.60-66. DOSSIER 165 L'ACTION NATIONALE mai-juin 2010 textes de Pierre Vadeboncoeur montre bien qu\u2019il y avait déjà un paysan lucide chez le coureur des bois moderne, et que le coureur des bois plein d\u2019espoir qui pousse toujours vers l\u2019avant est aussi présent chez le paysan nostalgique.Le programme est fixé dès la première page de La ligne du risque, son premier recueil paru en 1963 : « Ces essais témoignent alternativement de deux efforts différents, l\u2019un pour retrouver la pointe de certaines valeurs au milieu d\u2019une culture qui avait tout émoussé, l\u2019autre pour accueillir et pour interroger les forces de l\u2019énorme révolution du monde moderne.C\u2019est, je pense, ce que ces textes ont de constant2.» À tout prendre, ces deux efforts n\u2019ont rien de contraire.La capacité de combattre sur deux fronts tout en les maintenant bien vivants témoigne plutôt d\u2019un amour inaltérable pour le Québec.Dans ses mémoires, René Lévesque, dont on aurait intérêt à redécouvrir la prose, écrivait à propos de Pierre Vadeboncoeur : « j\u2019ai toujours trouvé chez ce diable d\u2019homme, sitôt qu\u2019il juge que l\u2019instant est grave, un mélange non pareil de lucidité souvent prophétique et de passion proprement amoureuse à l\u2019endroit du Québec3.» Le mot est lâché : amour.Il ne s\u2019agit pas d\u2019un sentiment qui fait écrire des vers pompiers sur la beauté laurentienne.Nous ne sommes pas dans le domaine du kitsch.Il ne s\u2019agit pas davantage d\u2019être aveuglé par le pays jusqu\u2019à perdre son esprit critique, sa capacité d\u2019indignation.Cet amour n\u2019est pas complaisant.Cet amour est nécessaire : il permet au pays d\u2019exister.L\u2019écrivain donne la vie au pays, pas le contraire.Je m\u2019approprie les mots d\u2019Yvon Rivard, qui écrivait quelques jours après la mort de Pierre Vadeboncoeur : « Quand je me demande, comme beaucoup d\u2019autres, si le Québec existe 2\tPierre Vadeboncoeur, La ligne du risque, Montréal, Hurtubise HMH, 1963, p.7.3\tRené Lévesque, Attendez que je me rappelle, Montréal, Québec/Amérique, 1986, p.26. DOSSIER 166 L\u2019ACTION NATIONALE mai-juin 2010 encore et s\u2019il a encore un avenir, je me dis que la réponse est dans Vadeboncoeur.D\u2019abord, il est clair qu\u2019un pays qui a donné une telle œuvre mérite d\u2019exister, c\u2019est-à-dire que ce pays a dans sa culture et son histoire tout ce qu\u2019il faut pour produire ces synthèses successives du passé et du présent qui appellent et font l\u2019avenir, tout ce qu\u2019il faut pour créer des formes, des façons de vivre et de mourir ensemble qui sont, sinon nécessaires, du moins valables.Vadeboncoeur a vécu, a écrit, c\u2019est donc que le Québec existe4.» Cette « preuve par Vadeboncoeur » de l\u2019existence du peuple québécois et l\u2019amour dont elle témoigne ont eu, sur moi, un effet inattendu : un rejaillissement d\u2019humanité sur tous ces hommes et ces femmes que j\u2019ai associés aux deux attitudes contraires qui m\u2019ont jusqu\u2019ici tiraillé.À lire Vadeboncoeur, j\u2019ai appris à aimer Michel Chartrand et Pierre Falardeau : je ne retiens plus que leur indignation et leur amour des démunis.Leurs excès deviennent tout à coup les preuves d\u2019une impétuosité à la mesure des défis et injustices de notre société.De l\u2019autre côté, je ne retiens plus les déclarations de Denys Arcand sur la médiocrité de la Belle Province.Quand je pense au cinéaste, ce sont deux ou trois extraits de ses films qui me reviennent en tête.Il y a le générique du Déclin de l\u2019empire américain et cette neige lourde qui tombe sur le chalet de Rémy.Il y a aussi la scène finale de Québec : Duplessis et après., qui plonge dans mes propres souvenirs : des voitures, stationnées près d\u2019une église, qui démarrent et s\u2019en vont après la Messe de Minuit.Certes, il y a la voix hors-champ de Duplessis qui donne à penser que cette scène est quelque peu ironique, comme si le cinéaste voulait montrer que rien au pays de Québec n\u2019avait changé depuis.toujours.Pourtant, dans ce rappel de l\u2019éternel recommencement du même, je perçois l\u2019amour du cinéaste pour son pays.Cela me suffit.4 Yvon Rivard, « Il n\u2019y a qu\u2019un royaume », Le Devoir, 13-14 février 2010, p.F2. 167 L'ACTION NATIONALE mai-juin 2010 DOSSIER Comment la fréquentation d\u2019un auteur qui aime et qui prouve le Québec - c\u2019est ma conviction - me permet-elle de découvrir et de retenir chez tous ces hommes et ces femmes leur propre amour du pays ?Réponse simple : à fréquenter un homme amoureux, on finit par développer un besoin d\u2019émulation.Ce que j\u2019ai découvert chez Pierre Vadeboncoeur, ce sont moins des idées et des thèmes qu\u2019un tour d\u2019esprit ou, pour être plus juste, une disposition du coeur.Comme il le disait lui-même : « Penser avec l\u2019âme, penser avec le coeur5 ».Ils sont peu nombreux à inspirer une telle chose : je pense à Gaston Miron, à Fernand Dumont et à Yvon Rivard.Il faudra, un jour, faire le compte de leurs traits communs.D\u2019ici là, il faut espérer que la « preuve par Vadeboncoeur » soit souvent rappelée à la mémoire de quelques-uns : j\u2019imagine mal les conséquences d\u2019un problème québécois que plus personne ne saurait résoudre.?5 Pierre Vadeboncoeur, « Musique », dans Collectif, Un homme libre : Pierre Vadeboncoeur, Montréal, Leméac, 1974, p.109. 168 DOSSIER Hélène Pelletier-Baillargeon* HOMMAGE À PIERRE VADEBONCOEUR À L\u2019OCCASION DE SES FUNÉRAILLES Depuis l'annonce de son décès, les hommages n'ont cessé de se succéder.Parmi les écrivains québécois, tous reconnaissent Pierre Vadeboncoeur comme un phare de la pensée et de l'écriture.Pierre était pourtant un homme d'action tout autant qu'un intellectuel.C'est pour cela qu\u2019il n'a cessé, toute sa vie, de mettre cette pensée et cette écriture au service des grandes causes qui lui tenaient à cœur : défense des plus vulnérables en matière sociale, promotion de la liberté et de la justice pour son peuple par l'accession à la souveraineté.Plusieurs grandes voix s'élèvent en ce moment pour témoigner de ces deux engagements majeurs de sa vie de syndicaliste, d'écrivain et de militant.Pour ma part, j'aimerais témoigner particulièrement ici des valeurs d'humanisme et d'intériorité qui occupent une grande place dans l'œuvre de Pierre notamment dans Les deux royaumes, L'absence, Le bonheur excessif, L'humanité improvisée et La clef de voûte.Ce sont sans doute ces mêmes valeurs qui ont inspiré et motivé à l'époque sa participation à la revue dominicaine Maintenant dont Laurent Dupont, le célébrant de ses funérailles et moi-même faisions partie.Pierre avait choisi cette église où nous sommes réunis pour la célébration de ses obsèques, église d'un monastère où * Écrivaine DOSSIER 169 L'ACTION NATIONALE mai-juin 2010 nous avons, durant tant d'années heureuses, écrit et agi toujours en faveur de ces mêmes causes et de ces mêmes valeurs que nous partagions.À la revue Maintenant, Pierre se retrouvait sur la même longueur d'onde que les Fernand Dumont, Jacques Grand\u2019Maison, Michèle Lalonde, Guy Rocher, Claude Saint-Laurent et souvent aussi Gaston Miron.Avec notre directeur Vincent Harvey OP, il s'était également découvert de multiples affinités.Doué comme il l'était pour la camaraderie et l'amitié, Pierre appréciait particulièrement ces échanges prolongés tard dans la soirée, échanges qui, tous les quinze jours, préparaient le contenu de la revue.Sa participation était toujours très active et il ne manquait jamais une réunion.Mais il exprimait son point de vue avec une étonnante modestie et un grand esprit de collégialité.Il faisait aussi preuve d'un sens de l'humour très communicatif qui nous évitait de nous prendre trop au sérieux.Lorsque je me reporte à cette époque - 1962-1974 -, je revois Pierre en constant dialogue avec les intellectuels parmi les plus marquants de la Révolution tranquille.Encore très actif à la CSN, ces années-là, il apportait à notre réflexion commune une expérience sans pareille des luttes syndicales et du terreau humain où elles s\u2019enracinaient.Cette expérience rejoignait de très près, par le biais de leurs enquêtes, les sociologues Dumont et Grand\u2019Maison qui, eux-mêmes fils de travailleurs, privilégiaient ces mêmes valeurs de solidarité éprouvées aussi bien dans l\u2019action que dans la vie quotidienne.Il était quelque peu paradoxal, en ces temps-là, de voir une centrale américaine - la FTQ - s\u2019engager en faveur DOSSIER 170 L\u2019ACTION NATIONALE mai-juin 2010 de la souveraineté du Québec alors que la CSN, pourtant issue de la Confédération des travailleurs catholiques du Canada, demeurait sur sa réserve à l\u2019égard de la question nationale.À l\u2019instar d\u2019un Michel Chartrand, Pierre croyait qu\u2019une lecture de la réalité socioéconomique du Québec -quelque radicale qu\u2019elle puisse être - était loin d\u2019exclure, en parallèle, une lecture nationaliste de la place du Québec dans la Confédération canadienne.L\u2019une de ces lectures, au contraire, ne faisait que conforter l\u2019autre.Le rapport de force lancinant qui opposait régulièrement le Québec au reste du Canada se jouait, à chaque épisode davantage, en défaveur du Québec, entraînant du coup sa minorisation et son insignifiance dans l\u2019ensemble canadien.C\u2019est ce qu\u2019il démontrait, avec une lucidité que l\u2019on craint d\u2019avoir à reconnaître prophétique, son essai intitulé Un génocide en douce.Inutile en outre, de rappeler que l\u2019écrivain Vadeboncoeur s\u2019est engagé à fond dans la défense du français, tant au niveau politique qu\u2019au niveau littéraire.Il figurait en effet au premier rang des écrivains consultés par le docteur Camille Laurin au moment de l\u2019élaboration de la Charte de la langue française.À maintes reprises par la suite, il s\u2019est porté à sa défense lors des multiples assauts qu\u2019elle a subis dans les années soixante-dix, au moment où sévissait le débat qui impliquait les partisans d\u2019un parler québécois distinct du français standard.Pierre dénonçait l\u2019enfermement et la réduction d\u2019une telle option.La sienne concernait l\u2019adoption d'une langue de communication internationale enrichie des particularismes qui colorent, ici, le mode d\u2019expression des Québécois.Plusieurs se sont étonnés, à l'époque, de voir ce libre-penseur se joindre à un groupe qui comportait des croyants et même des religieux.En ces années-là, catholicisme rimait le plus souvent avec cléricalisme.Pierre, il est vrai, avait com- DOSSIER L'ACTION NATIONALE mai-juin 2010 battu ce dernier avec vigueur au temps de Cité libre.Mais il estimait par ailleurs les valeurs de l'Évangile assez proches des siennes pour accepter de cheminer un temps avec des collègues qui s'en réclamaient.La longue amitié qui m'a rapprochée de lui après la disparition de la revue, en 1974, était nourrie de cette connivence d'options et de valeurs.Pierre était un infatigable chercheur.Le questionnement l'habitait.Sa pensée n'avait rien de péremptoire.Le dogmatisme lui était étranger et il se méfiait des doctrines toutes faites.Lequel de ses amis croyants n'éprouvait pas pareils sentiments à l'égard de l'Église institutionnelle ?Pierre croyait aussi que l'expérience de l'art et celle de la contemplation cheminaient en parallèle.Cette intuition était particulièrement présente dans ses derniers livres.Un même rejet de « l'insignifiance » le rapprochait de Pascal et de son cher Péguy.C'est un peu pour cela que je vois aujourd'hui en lui, davantage un « penseur libre » qu'un « libre-penseur ».Aujourd'hui, nous sommes tous en deuil.Je ne trouverai plus sous ma porte d'enveloppes timbrées portant son écriture.Mais il me reste son œuvre, une œuvre magnifique promise par son classicisme à la pérennité et à la fécondité.Et je dois admettre qu'au-delà des regrets, son amitié constante et généreuse constitue l'un des plus beaux cadeaux que la vie m'ait donné.? 172 DOSSIER François Ricard* PUR ESSAI J\u2019ai fait la connaissance de Pierre Vadeboncoeur en 1972.J\u2019avais vingt-cinq ans, et j\u2019avais lu la plupart de ses livres, pour lesquels j\u2019éprouvais la plus grande admiration (en particulier La ligne du risque, bien sûr, mais aussi - sinon davantage encore - Un amour libre et La dernière heure et la première, publiés quelques années auparavant).C\u2019est par André Major (qui le connaissait depuis longtemps) que le rapprochement s\u2019est fait, et que j\u2019ai pu lire, en manuscrit, le nouvel ouvrage que Vadeboncoeur venait d\u2019achever, Indépendances.Par la suite, j\u2019ai écrit quelques textes sur lui et j\u2019ai été, brièvement, son éditeur.Pratiquement jusqu\u2019à sa mort, nous n\u2019avons jamais cessé de correspondre, de nous parler au téléphone, de nous voir de temps à autre, de discuter de ses manuscrits (qu\u2019il me faisait lire) et, surtout, de laisser croître entre nous une amitié à la fois indéfectible et, comment dire, résolument dialectique, dans la mesure où nos « positions » respectives, tout en se distinguant, voire en s\u2019opposant de plus en plus avec les années, n\u2019empêchaient nullement, favorisaient même la poursuite entre nous d\u2019un véritable dialogue, comme seuls peuvent en entretenir deux êtres que leur sensibilité rapproche, qui partagent un certain nombre de valeurs communes (et entre eux indiscutables) mais qui * Professeur et écrivain 173 L'ACTION NATIONALE mai-juin 2010 DOSSIER savent, chacun pour soi, que l\u2019autre vit dans un monde qui n\u2019est pas le sien et qui acceptent sereinement qu\u2019il en soit ainsi.Tandis que d\u2019autres le considéraient surtout comme un compagnon de combat (social et politique) ou comme un intellectuel engagé, pour moi Pierre Vadeboncoeur a toujours été d\u2019abord un écrivain, c\u2019est-à-dire un artiste, et plus précisément : un essayiste, c\u2019est-à-dire un artiste de la prose et de la pensée, et même : l\u2019un des seuls essayistes véritables que je connaissais, non seulement au Québec mais dans l\u2019ensemble de la littérature contemporaine de langue française.Le mot « essai », je ne suis pas le premier à le déplorer, est très souvent galvaudé ; on l\u2019applique à peu près à n\u2019importe quoi, de la chronique d\u2019humeur au pavé universitaire, du reportage journalistique au manifeste politique, du témoignage privé à la thèse d\u2019histoire ou de philosophie.On n\u2019a plus vraiment d\u2019« oreille » pour l\u2019essai (comme on n\u2019en a plus guère, sans doute, pour la littérature elle-même), on ne sait plus entendre sa musique, le percevoir comme forme, comme œuvre d\u2019art, au même titre qu\u2019un tableau, un poème ou une symphonie.Le plus souvent, on n\u2019en retient que l\u2019aspect le plus superficiel, qui est forcément le plus facile à saisir : son contenu, ses idées, son « message ».On le traite comme un vulgaire « exposé », alors qu\u2019il s\u2019agit d\u2019une expérience ; on y cherche des attaques contre ceci, des apologies de cela, alors qu\u2019il s\u2019agit de l\u2019aventure d\u2019une conscience, unique, singulière et radicalement libre, qui cherche par le langage à découvrir sa propre pensée tout en découvrant avec étonnement le monde qui l\u2019entoure.L\u2019essayiste n\u2019écrit pas pour exprimer des convictions ou des idées préalablement formées, mais bien pour éclairer les convictions et les idées qui l\u2019habitaient sans qu\u2019il le sache, ou mieux : qui attendaient pour naître que sa prose les tire du néant.C\u2019est par là que l\u2019essai, tout comme la poésie ou le roman, est une DOSSIER 174 L\u2019ACTION NATIONALE mai-juin 2010 œuvre de création - et que sa lecture, avant d\u2019être un acte de connaissance, ce qu\u2019elle est bel et bien par ailleurs, appartient d\u2019abord à l\u2019ordre de l\u2019esthétique.Quand je dis que l\u2019œuvre de Vadeboncoeur est unique dans la littérature contemporaine, c\u2019est que je n\u2019en connais aucune autre qui relève à ce point de l\u2019art de l\u2019essai à l\u2019état pur, aucune autre dans laquelle se réalise avec autant de justesse, de constance et de beauté la vocation spécifique de l\u2019essai, qui consiste, comme celle de tout art, à dire ce que seul l\u2019essai peut dire et à ne rien dire d\u2019autre que cela.C\u2019est pourquoi, à mes yeux, les plus beaux ouvrages de Vadeboncoeur sont ceux de sa maturité, période qui commence avec Les deux royaumes (1978), se poursuit avec ces chefs-d\u2019œuvre méconnus que sont L\u2019absence (1985), Essai sur une pensée heureuse (1989), Le bonheur excessif (1992), Le pas de l\u2019aventurier (2003) et s\u2019achève pratiquement avec sa vie (La clef de voûte est de l\u2019automne 2008).Ces ouvrages ne sont pas seulement ses plus beaux, ce sont aussi ses plus vrais, ceux dans lesquels il réussit à se livrer le plus entièrement et le plus profondément : se livrer, c\u2019est-à-dire s\u2019exposer, offrir à son lecteur non pas ses petites opinions et autres secrets d\u2019alcôve, mais la part de son être la plus précieuse pour lui (et donc pour nous), sa vie la plus intime et cependant la plus lointaine, la plus subjective et cependant la plus abstraite, celle qui se déroule justement dans ce « lieu où l\u2019on n\u2019est presque rien et où il n\u2019y a pas de turpitude » qu\u2019il a appelé l\u2019autre royaume ; mais se livrer, cela veut dire aussi : s\u2019abandonner, se laisser docilement, amoureusement conduire hors des sentiers balisés par ce que lui révèlent, par ce que font naître en lui sa méditation et son art.Il ne s\u2019agit pas par là de dédaigner l\u2019autre Vadeboncoeur, celui des écrits polémiques et plus engagés.S\u2019il a publié ces textes et n\u2019a jamais cessé de participer aux luttes socio- 175 L'ACTION NATIONALE mai-juin 2010 DOSSIER politiques et idéologiques, c\u2019est qu\u2019il y tenait et que cette activité faisait partie de l\u2019idée qu\u2019il se faisait de son rôle d\u2019écrivain.Mais il est certain que ces écrits n\u2019avaient pas la même importance ni la même valeur à ses yeux que ses essais : c\u2019étaient des textes de commande ou de circonstance, écrits rapidement pour répondre à ce qu\u2019il estimait être son devoir civique plus que par nécessité artistique et qui, probablement, étaient nécessaires à son équilibre, lui permettant de garder les pieds sur terre, de ne pas se perdre dans la pure contemplation où son aventure d\u2019essayiste le conduisait.C\u2019est possible, et j\u2019ai toujours respecté cela.Mais je ne pouvais pas m\u2019empêcher en même temps, et il le savait très bien, de considérer cette partie de son « œuvre » comme plus ou moins marginale, et d\u2019un intérêt assez limité.Certes, La Ligne du risque (1963), L\u2019Autorité du peuple (1965), les Lettres et Colères (1969) ou même Un génocide en douce (1976) ont eu un réel impact sur la société de leur temps ; mais cela se passait à une époque où l\u2019engagement intellectuel et la littérature militante avaient encore un sens.Ces conditions, après 1980, ont changé du tout au tout, si bien que les derniers écrits de combat de Vadeboncoeur, quelles que soient leur qualité et leur force intrinsèques, ne pouvaient plus avoir la même « urgence » ni la même portée ; il s\u2019en rendait compte, d\u2019ailleurs, et s\u2019il continuait de les écrire et de les publier, c\u2019était plus pour faire plaisir à ses amis de la gauche nationaliste, je crois, par une sorte d\u2019admirable fidélité au passé, que pour l\u2019avancement de quelque « cause » que ce soit.Le vrai Vadeboncoeur, l\u2019essayiste par excellence, c\u2019est donc dans ce qu\u2019on pourrait appeler le « cycle du deuxième royaume » qu\u2019il faut le chercher, là où, d\u2019essai en essai, il s\u2019avance toujours plus loin sur le chemin de la contemplation, ou mieux : de la confrontation, à travers l\u2019art, l\u2019amour ou le simple sentiment d\u2019exister, de ce Quelque chose ou de DOSSIER 176 L\u2019ACTION NATIONALE mai-juin 2010 ce Quelqu\u2019un d\u2019infiniment présent et absent à la fois, obscur et resplendissant, plus réel que toute réalité, plus vrai que toute certitude, dont l\u2019évocation était devenue l\u2019unique but de sa pensée et de son écriture.Sur ce chemin de la « croyance » et du ravissement mystique ou métaphysique, je n\u2019ai jamais pu le suivre, sinon de très loin ; ce qui ne m\u2019empêchait pas - et ne m\u2019empêche toujours pas aujourd\u2019hui - de lire ces essais avec une joie sans mélange, pour la splendeur et la densité de leur prose (l\u2019une des plus somptueuses de la littérature québécoise), mais aussi, et peut-être davantage encore, pour leur manière de voir le monde actuel, de le saisir comme le lieu d\u2019une vaste dévastation, et de ne plus l\u2019aimer.Sur ce point, nous étions singulièrement proches, quoique venant d\u2019horizons diamétralement opposés, lui de son « autre royaume », moi de mon impiété, mais nous nous retrouvions comme deux voyageurs heureux de se reposer quelque temps ensemble au carrefour vers lequel leurs routes respectives les ont conduits.Incapable de la vivre pour moi-même, je comprenais l\u2019importance et la beauté de son aventure et je l\u2019admirais inconditionnellement.Car c\u2019est bien de cela qu\u2019il s\u2019agissait : une aventure, une quête, fondée non sur des raisons et des arguments mais sur une intuition, ou mieux : une « apparition », née de l\u2019expérience concrète, immédiate, sans cesse renouvelée, et donc indiscutable.Indiscutable et, d\u2019une certaine manière, incommunicable.Car celui qui n\u2019a pas connu ou ne connaît pas lui-même cette expérience de la « plénitude ontologique », s\u2019il peut en concevoir jusqu\u2019à un certain point la teneur, s\u2019il peut s\u2019inquiéter (ou se rassurer) de ne pas la connaître, ne peut pas être « persuadé » de sa réalité ou de sa vérité.Qui n\u2019a pas la foi peut sans doute saisir ce qu\u2019est la foi, mais aucun raisonnement ne peut la lui donner.Nous en parlions souvent, lui et moi, dans nos lettres et nos conversations ; il 177 L'ACTION NATIONALE mai-juin 2010 DOSSIER était inébranlable, je l\u2019étais aussi, et nous nous entendions à merveille, car l\u2019humour et l\u2019autodérision faisaient partie de notre pacte.Mais si cette entente a été possible, si elle a pu devenir le plus doux ornement de notre vieille amitié, c\u2019est avant tout parce que jamais, au grand jamais, il n\u2019a essayé de me « convertir » ni n\u2019a joué avec moi à l\u2019illuminé ou au saint.Et quand je pense à lui aujourd\u2019hui, c\u2019est d\u2019abord cela qui me vient à l\u2019esprit : ce « mystique », cet homme de « croyance » et de conviction, cet écrivain passionnément engagé dans une recherche artistique et spirituelle proprement interminable, jamais, au grand jamais, ni en parole ni dans ses écrits, n\u2019a prétendu détenir la vérité, sinon sa vérité à lui, intérieure, privée, ce qui ne la rendait pas moins solide et précieuse.Cette vérité était sûre d\u2019elle-même, mais elle demeurait toujours une vérité affable, je dirais, une vérité souriante et tranquille, comme une belle femme qui se sait aimée.Ce n\u2019était pas une vérité triste et sévère, une vérité qui prêche et qui moralise, qui juge les êtres, qui les condamne, exigeant de celui qui l\u2019a découverte qu\u2019il joue le rôle du missionnaire ou de l\u2019inquisiteur.Et surtout, ce n\u2019était pas une vérité simple, fixe, donnée pour définitive.Toute la pensée de Vadeboncoeur, au contraire, toute son œuvre, toute sa vie peut-être, jusqu\u2019à la fin auront été pur mouvement, pure attente, pur désir - pur essai.? 178 DOSSIER Jean Marcel* LETTRE À MARIE Il parlait de vous comme d\u2019une sainte, ou d\u2019une fée.L\u2019évoquer, lui rendre hommage, aussi, est-ce passer par vous, par votre intercession en quelque sorte.N\u2019êtes-vous pas la destinataire discrète, presque invisible autant qu\u2019ineffable de ce grand poème en prose et trois volets qu\u2019il intitula L\u2019Absence (1985), Essai sur une pensée heureuse (1989) et le Bonheur excessif (1992) ?Il me redisait, la dernière fois que je le vis (mai 2007), combien il passait d\u2019heures chaque jour avec vous à rire de tout et de rien, à vous amuser, comme des enfants, comme des p'titsfous, selon ses propres mots.On l\u2019entend alors encore se prendre de rire, de ce rire si franc et un peu atténué et sifflant de qui n\u2019a qu\u2019un poumon.Car il était sublimement fier, en effet, d\u2019avoir, à quatorze ans, été opéré par le célèbre docteur Norman Bethune qui lui avait ainsi sauvé la vie.Il lui en est resté pour cette vie qui fut longue deux choses bien précises : une douce hypocondrie, dont il s\u2019amusait fort lui-même et qui n\u2019y aurait pas paru du tout s\u2019il ne l\u2019avait lui-même dénoncée en s\u2019en moquant toujours ; mais, aussi et surtout, une admiration sans bornes pour son sauveur, père de la médecine sociale, fondateur en Chine des médecins aux pieds nus et héros de la Grande Marche à côté de Mao Tsé Dung.Sans doute lui doit-il, comme singulier * Écrivain 179 L'ACTION NATIONALE mai-juin 2010 DOSSIER modèle, sa passion pour les grandes causes sociales dont il fera pendant un quart de siècle à la Confédération des syndicats nationaux l\u2019essence de sa vie auprès des travailleurs dont il ne se départira qu\u2019avec la fin de sa vie.Avec chaque année nouvelle qu\u2019il gagnait sur l\u2019éternité jusqu\u2019en son âge devenu fort vénérable, il nous avait laissé l\u2019équivalent d\u2019une illusion ou d\u2019une certitude qu\u2019il vivrait toujours.Comment donc allait pouvoir s\u2019arrêter et se rompre une pensée si diverse, si singulièrement élevée et originale, où la contradiction, pas même la plus légère, n\u2019eut jamais la moindre prise ?Nul ne fut si inséré (engagé, disait-on naguère) à la fois dans la vie la plus directe qui soit, la vie telle que la fabriquent les hommes à travers leurs travaux ardus, ni dans la vie plus subtile que l\u2019on dit être celle de l\u2019esprit.Il aura ainsi vécu un destin d\u2019homme et un destin d\u2019intelligence absolument unique.Il avait fait sienne, en cours de route, cette pensée de son à peu près exact contemporain et syndicaliste français, Georges Séguy (CGT) : La première des libertés ouvrières est la liberté de la nation.Aussi avait-il conçu pour les luttes de la Résistance une admiration qui ne se bornait pas aux événements historiques, mais allait jusque dans la littérature : il avait presque un culte de prédilection pour les Trente-trois sonnets composés au secret (1944) de Jean Cassou que je lui avais fait connaître par hasard.Je ne sais plus quelle occasion fortuite ou quel événement imprécis nous avait réunis dans l\u2019édifice du Monument national où nous nous rencontrâmes pour la première fois, certain soir d\u2019automne entre 1973 et 1976.Car j\u2019ai souvenir qu\u2019il m\u2019entretînt d\u2019entrée de jeu de mon Joual de Troie qui avait donc paru (1973) - et dont il me fera l\u2019amitié de préfacer la réédition en 1982 ; en 1978 nous allions nous DOSSIER 180 L\u2019ACTION NATIONALE mai-juin 2010 retrouver pour l\u2019une des plus belles aventures de notre vie : notre nomination par le ministre Camille Laurin au Conseil de la langue française où se forgèrent tant d\u2019amitiés entre des êtres si complices que ces amitiés durent encore.Je me souviens que lors de cette première rencontre il me confia je ne sais pourquoi (peut-être à cause du caractère pamphlétaire et bilieux de mon livre dont il me parlait en ce moment-là - nous avions par ailleurs tant de divergences dans nos origines, les miennes fort populaires - ce qui lui plaisait beaucoup - les siennes plutôt bourgeoises - ce qui ne le dérangeait guère), il me confia donc que pendant vingt-cinq ans (la durée donc de sa « mission » à la CSN), il avait « piqué » au moins une grande colère par jour - ce dont j\u2019aurais pu m\u2019aviser déjà par ses Lettres et colères (1969) que j\u2019avais lues en leur temps.Mais il m\u2019en parla comme d\u2019une chose dont il n\u2019était plus saisi quotidiennement - c\u2019est donc qu\u2019il avait pris sa retraite.Il n\u2019avait plus l\u2019aspect d\u2019un homme colérique.Il le resta pourtant dans quantité de ses textes politiques jusqu\u2019aux Grands imbéciles parus presque à la veille de sa disparition.Au fait, était survenu vers ce moment-là de notre rencontre ce qui pourrait paraître comme une rupture dans sa vie et dans son œuvre (sa retraite - son retrait - de 1975 et la parution des Deux royaumes en 1978), cette rupture apparente ne fut en fait que l\u2019ample articulation de l\u2019envers et de l\u2019endroit d\u2019une même vision du monde qui figure dans ce dernier livre : il n\u2019était plus d\u2019accord avec le monde dans lequel il vivait.À compter de cette vie nouvelle et de ce nouveau livre, lequel n\u2019a d\u2019équivalent dans aucun temps ni aucune littérature (si ce n\u2019est peut-être les Essais de Montaigne, qui se réfugie dans un moment semblable dans la tour bibliothèque de son château), on peut dire qu\u2019il cherche quelque chose qu\u2019il n\u2019indique qu\u2019en se taisant - l\u2019index de son silence résolument pointé vers le ciel. DOSSIER L'ACTION NATIONALE mai-juin 2010 Tout ce qu\u2019il a pensé depuis lors se trouvait déjà à l\u2019état d\u2019embryon dans la Ligne du risque (1963), notamment dans deux courts textes intitulés « La joie » et « Réflexion sur la foi ».Et tout ce qu\u2019il a pensé et si bellement sculpté dans une écriture de marbre ne se laisse pas mettre en système comme une philosophie, mais se promène sur les frontières de la pensée, au-delà desquelles la pensée s\u2019appelle sagesse et fuse dans une direction que lui confère le sens premier de philo-sophia.Même ce que l\u2019on pourrait appeler sa « pensée sociale, ou nationale » - comme on voudra - ne se réduit nullement à une doctrine ni à un exposé quelconque, puisqu\u2019elle est une pensée du cœur.Il ne s\u2019emporte plus, il déplore.Ou il exulte.Sa prose fabuleuse est devenue à elle seule toute une pensée.Quand il reprend une « idée », ce n\u2019est jamais pour le plaisir de la répéter ni même pour la nécessité d\u2019insister, mais pour la faire briller sous une autre lumière - pourvu qu\u2019il y ait toujours lumière.Il n\u2019y a pas de « pages faibles » dans ce qu\u2019il a produit, comme on peut dire qu\u2019il y en a chez tel ou tel auteur, même grand.Tout est d\u2019une égale puissance, d\u2019une pensée qui surprend en ce sens qu\u2019elle saisit son lecteur.Et le saisit dans la mesure où elle l\u2019ébranle jusque dans les fondements de son être.Ce qui m\u2019avait impressionné lors de cette première rencontre, c\u2019était cette humilité qui fait la noblesse des authentiques et des plus grands.Peut-être à force de s\u2019adresser à l\u2019invisible.Et aussi ce regard que l\u2019on eût toujours pu croire un peu triste, mais qui n\u2019apparaissait tel que lorsqu\u2019il s\u2019imprégnait sombrement de la vision du monde tel qu\u2019il se révèle derrière toutes choses.Vous saurez ainsi combien j\u2019ai part à votre deuil et combien je ferai ce qu\u2019il faut pour qu\u2019il subsiste en nos mémoires jusqu\u2019à ce que nous retournions nous-mêmes à cette instance suprême qu\u2019il ne nommait jamais.? 182 DOSSIER Pascal Chevrette* LE PAS DE VADEBONCOEUR Il a un nom d\u2019aventurier et son prénom évoque la solidité et la force.Pourtant, l\u2019homme qui m\u2019ouvre sa porte, en juin 2009, quelque temps avant son décès, est un être délicat, pas très grand.Il est souriant, d\u2019une hospitalité irréprochable.J\u2019entre chez lui.Nous nous présentons.Pierre Vadeboncoeur m\u2019interroge sur ce que je fais dans la vie.Comme je suis enseignant, il me pose alors des questions sur les étudiants, sur les livres que je leur fais lire, leurs difficultés, leurs préoccupations, leurs engagements.Tout cela le ramène sur le sentier de ses propres souvenirs de jeunesse, ses promenades sur la rue Sherbrooke avec Pierre Trudeau, son grand ami d\u2019alors, ses années de luttes syndicales, le Montréal de l\u2019époque, les années sous Duplessis.Il me parle de ses luttes menées dans les années 1950 et des grands leaders syndicaux du moment, de leur éloquence qu\u2019il admire, de celle de Jean Marchand.Il me montre des photos de Gérard Picard, avec qui il a travaillé dans ses premières années à la CSN (anciennement CTCC).Je n\u2019ai qu\u2019à l\u2019écouter.L\u2019après-midi que je passerai en sa compagnie me donnera la perspective qui me manque pour mieux comprendre l\u2019essayiste que j\u2019ai lu dans Gouverner ou disparaître ou Les deux royaumes, mais aussi une part du Québec, puisque Vadeboncoeur a traversé les grandes * Professeur de littérature DOSSIER 183 L'ACTION NATIONALE mai-juin 2010 périodes de son histoire récente, en a été un acteur, en a été un penseur.Pendant un après-midi, j\u2019ai l\u2019impression nette qu\u2019un témoin d\u2019exception me parle, sans trop s\u2019en rendre compte, d\u2019une période que je ne connais, au fond, pas suffisamment.Son décès, entre ceux encore tout récents de Pierre Falardeau et de Michel Chartrand, semble clore une période de l\u2019histoire du Québec animée par les luttes et les mouvements sociaux.Dans l\u2019opinion publique et les médias d\u2019aujourd\u2019hui, les syndicats ne sont plus la force de rassemblement qu\u2019ils étaient.Les forces du marché s\u2019étendent sur la surface du globe et grugent aux États leur pouvoir de redistribution de la richesse.J\u2019écoute Vadeboncoeur.Je me demande où cet homme a puisé son inlassable énergie pour dénoncer avec tant d\u2019ardeur et de souffle les abus et les méfaits du capitalisme mondial, la sclérose de l\u2019identité canadienne-française, les dérives du postmodernisme, le conservatisme des élites, etc.Je me demande comment il a su poursuivre sans relâche un travail d\u2019écriture, avec la même verve pamphlétaire de ses premiers écrits, sur tout ce qui fait défaut : défaut d\u2019humanité, défaut de sens et défaut d\u2019esprit.À quatre-vingt-neuf ans, il ne me paraissait pas fatigué.Si ma rencontre m\u2019a fait voir à quel point avaient été uniques, pour lui, son expérience et ses engagements syndicaux, elle m\u2019a aussi fait voir un être d\u2019une grande sensibilité, un esthète, qui appréciait à un haut niveau la musique, la peinture, la sculpture et la poésie.Sur les murs de chez lui, quelques toiles, abstractions lyriques, figurations, quelques dessins aussi, ceux de proches, d\u2019amis ou de ses petits-enfants.Il les regarde et s\u2019en étonne encore.L\u2019art occupait chez lui une place fondamentale, on ne saurait trop insister là-dessus.En apparence, les grèves, les mouvements sociaux et les luttes pour plus de justice sociale semblent bien loin DOSSIER 184 L\u2019ACTION NATIONALE mai-juin 2010 du mouvement des toiles abstraites, des belles formes et des explosions de couleurs.Pourtant, à mieux connaître son œuvre, les deux réalités sont loin d\u2019être aussi éloignées.Elles se rejoignent dans une quête commune d\u2019une vérité première qui ne cesse d\u2019habiter l\u2019écrivain : « Le problème de la réalité ne se pose que dans l\u2019absolu », écrit-il dans Le pas de l\u2019aventurier, texte où il tente d\u2019élucider la rupture de Rimbaud d\u2019avec la poésie.Le poète avait écrit « Je ne m\u2019occupe plus de ça.» Assurément, ce n\u2019est pas la voie suivie par Vadeboncoeur.Après ma rencontre avec lui, je me suis replongé dans La ligne du risque, son premier livre, celui qu\u2019il publia en 1963, pour tenter d\u2019y dégager ce qui animait sa conviction et ses préoccupations.Le titre très tranchant de ce brillant essai suscite mon intérêt.« Risque » avait à l\u2019époque une saveur explosive et incendiaire, presque surréaliste, sens qu\u2019il n\u2019a plus ; Vadeboncoeur l\u2019alliait superbement aux « mouvements », à la « liberté », à l\u2019esprit « d\u2019expérimentation ».Aujourd\u2019hui, c\u2019est un terme de finance, qui n\u2019est plus manié par les gens de lettres ou les artistes mais bien plutôt par les acteurs de la bourse et les banquiers du monde.La ligne?Quelle ligne?Les articles qui composent La ligne du risque ont été écrits pour différentes revues de l\u2019époque (Situations, Écrits du Canada français, Cité libre).L\u2019article du même nom s\u2019ouvre sur une formule-choc.Vadeboncoeur y affirme que la culture dans laquelle nous vivons « a détruit le goût et le sens de l\u2019expérimentation et du cheminement.» Vadeboncoeur précise par la suite que « l\u2019expérience religieuse nous a liés sans que nous la vivions réellement.» Son argumentation vise pour l\u2019essentiel à raviver ce sens de l\u2019expérimentation, la curiosité et la liberté qui lui sont associées et si DOSSIER 185 L'ACTION NATIONALE mai-juin 2010 nécessaires à la santé de la démocratie.Mon impression : l\u2019article « La ligne du risque » est un texte de son temps ; c\u2019est, pour le lecteur d\u2019aujourd\u2019hui, un portrait superbe de l\u2019effervescence intellectuelle d\u2019une époque où les forces vives de l\u2019esprit s\u2019entendaient sur l\u2019urgence de se débarrasser d\u2019un passé qui pesait et ainsi prendre à bras-le-corps la modernisation du Québec.Vadeboncoeur se livre dans ce texte à un procès sans merci du traditionalisme canadien-français et d\u2019une interprétation trop figée de l\u2019histoire qui nous tient à l\u2019abri - pour ne pas dire exclu - de décisions qui ont un réel pouvoir de transformation.C\u2019est ce qui lui fait souhaiter une ligne de démarcation entre les défenseurs d\u2019institutions devenues caduques (le clergé, le nationalisme traditionnel), qu\u2019il associe à l\u2019immobilisme, et les partisans d\u2019une pensée plus audacieuse et transformatrice (militants, syndicalistes, intellectuels et artistes) porteurs de nouveauté, donc de progrès.L\u2019année 1963 représente donc une année charnière pour Vadeboncoeur.Au fil de notre conversation, il se rappelle une invitation que lui avait lancée Jacques Ferron à un rassemblement où était discutée l\u2019idée d\u2019indépendance du Québec, idée encore minoritaire à l\u2019époque et qui n\u2019était pas très prise au sérieux, me dit-il en souriant.Et, vers la fin de « La ligne du risque », Vadeboncoeur pressent que le séparatisme consolide cet esprit d\u2019expérimentation et de cheminement : « je crois que le mouvement pour l\u2019indépendance nationale a du prix, car il s\u2019inspire d\u2019un sens créateur que presque personne n\u2019entendait plus en politique.» Ainsi, c\u2019est ce nouvel esprit, transformateur, qui nourrit sa réflexion.Comme le mot « risque », le terme « indépendance » avait un sens qu\u2019il n\u2019a plus aujourd\u2019hui.J\u2019ai l\u2019impression, à relire le texte, de me retrouver, un peu comme un archéologue, sur un chemin depuis longtemps délaissé et qui peut être parcouru de multiples façons.« Le chemin, c\u2019est tous les chemins », écrira-t-il, paradoxalement, quelque quarante plus tard dans Le pas de l\u2019aventurier. DOSSIER 186 L\u2019ACTION NATIONALE mai-juin 2010 Plusieurs critiques n\u2019ont pas manqué de le relever : le texte de Vadeboncoeur emprunte beaucoup à Refus global et à Paul-Émile Borduas.Si le texte invite à un renouveau politique et spirituel, il ne cesse de multiplier les points de rencontre avec le manifeste des automatistes.Vadeboncoeur écrit que le « mouvement actuel est essentiellement tributaire de l\u2019esprit de création » ; il parle « d\u2019impulsion libératrice » et de « possibilités de création », d\u2019« intuition » et de « route royale de la liberté », en appelle à « l\u2019ère des voyages », « au spectacle des changements universels » et « des efforts de l\u2019imagination de l\u2019homme contemporain.» Toute sa dialectique du mouvement et de l\u2019immobilité, de l\u2019action et de la passivité, trouve ses racines dans la rupture inaugurale de Borduas, figure initiatrice qu\u2019il érige en symbole de notre liberté retrouvée, « le premier à rompre radicalement ».Dans la démarche de Vadeboncoeur, le militant rencontre le surréaliste dans un projet commun de renouvellement des « sources vives ».C\u2019est comme si l\u2019impulsion de Refus global trouvait dans « La ligne du risque » une portée intellectuelle, politique et spirituelle.Le titre même du livre évoque la peinture (la ligne) et l\u2019audace créative (le risque).En peignant à grands traits le Canada français de son temps, Vadeboncoeur faisait apparaître des points de fuite et donnait de la perspective.Déjà au cœur de l\u2019essayiste se trouvait un artiste.Sur les murs de son appartement, je regarde à nouveau les toiles ; dans sa cuisine, les dessins de ses petits-enfants.L\u2019art habite chez lui comme il imprègne ses écrits.Il prendra d\u2019ailleurs une place prépondérante dans les essais ultérieurs à La ligne du risque.En évoquant la figure centrale de Borduas, Vadeboncoeur atteint le cœur même de son message : « L\u2019art nous aura été un maître bien plus important que l\u2019histoire, et moins équivoque.» Il en tire cette leçon.L\u2019art lui fournit un paradigme pour penser la vie en société, la condi- 187 L'ACTION NATIONALE mai-juin 2010 DOSSIER tion humaine et, par delà le chemin de chacun, la solidarité souhaitée.Vadeboncoeur touche, à travers son rapport à l\u2019art, l\u2019indicible expérience de la vie.En traitant de l\u2019art et de la beauté, on découvre à chaque fois un Vadeboncoeur plus proche de cette « expérience religieuse » à laquelle il nous conviait au début de son texte de 1963.Voilà qu\u2019à travers ses souvenirs auprès de Picard, de Marchand, de Trudeau, de Ferron, je découvre l\u2019esthète, amoureux d\u2019images, d\u2019idées et de vérités.Ligne toujours brisée, ligne toujours reprise On ne cessera de découvrir en Vadeboncoeur le grand essayiste qu\u2019il fut pour le Québec en étudiant d\u2019abord ce qu\u2019il écrivit sur le Québec et le peuple québécois, mais aussi en reconnaissant les pas qu\u2019il posa dans l\u2019exploration du monde intérieur, cette capacité qu\u2019il avait de parler de la singularité de l\u2019expérience humaine.« Chacun fait son itinéraire.Chacun commence.» L\u2019importance qu\u2019il accorde à l\u2019esprit dans l\u2019expérience de la vérité se traduit chez lui par la capacité qu\u2019il a à revoir les paramètres et les concepts par lesquels est évaluée, appréhendée, la réalité.Pour Vadeboncoeur, le langage est en deçà de la réalité ; celle-ci est complexe, infinie, riche d\u2019une multitude de possibilités, et demande à être constamment renouvelée, repensée et questionnée.Par ailleurs, conscient que la véritable transformation politique passe par une capacité à revoir nos propres schèmes de pensée, il écrit : « On ne me fera pas croire que l\u2019esprit y ait été [pour les révolutions] pour rien.Je ne parle d\u2019ailleurs pas seulement des révolutions politiques, mais aussi de celles de la connaissance.» Je me suis retrouvé ainsi, au cœur de « La ligne du risque », face à ce passage d\u2019une grande luminosité qui explique bien comment Vadeboncoeur entrevoit ce cheminement vers la vérité qui caractérise l\u2019évolution de l\u2019histoire et celle de la conscience humaine : DOSSIER 188 L\u2019ACTION NATIONALE mai-juin 2010 Ce que je tiens pour exemplaire, c\u2019est qu\u2019à travers les méandres des existences de tant d\u2019hommes, la vérité, difficilement, inégalement, dangereusement, se soit fait jour, un jour partiel, un jour douteux, mais dont chaque créateur sait l\u2019avoir désiré avec une pureté souvent sans mélange.Ceux qui le jugent ne le savent pas.Ils tranchent dans les réalités de l\u2019esprit comme des étourdis, ce à quoi prédispose la vérité apprise par questions et réponses.Ils n\u2019ont pas de patience et pas d\u2019amour pour les idées de l\u2019homme, de sorte qu\u2019ils ne retracent pas dans la complexité des créations humaines la ligne toujours brisée, toujours reprise, d\u2019une compréhension se développant, à force d\u2019essais, par larges zones dont on aurait tort immensément de prédire la vanité finale.L\u2019essayiste que fut Pierre Vadeboncoeur savait tenir compte des nuances qu\u2019exige la réalité et ne pas réduire à la théorie une réalité complexe.Mais il savait aussi ne pas démissionner contre les défis de « l\u2019humaine condition », pour paraphraser Montaigne, et c\u2019est une qualité que je trouve chez lui absolument remarquable.À travers ses textes pamphlétaires comme ses essais plus méditatifs, il savait laisser une grande place au sentiment et à l\u2019intuition, ce qui l\u2019a sans doute mené sur les sentiers de l\u2019essai plutôt que sur les rivages de la théorie ; c\u2019est sans doute aussi ce qui l\u2019amenait à traduire sa pensée dans ces phrases longues, musicales, artistiques et finement travaillées qui ne cédaient en rien devant la rigueur de la pensée.Borduas, Rimbaud et.Vadeboncoeur En 2003, soit quarante ans après la parution de La ligne du risque, Vadeboncoeur fait paraître Le pas de l\u2019aventurier, un livre sur la poésie, celle de Rimbaud.Le pas de l\u2019aventurier est, comme il aime à le dire, une « tentative d\u2019élucidation » sur le sens de la rupture de Rimbaud d\u2019avec la littérature.Ce dernier ne veut plus s\u2019occuper de « ça ».Dans l\u2019histoire littéraire, le geste est abondamment commenté et Vadeboncoeur s\u2019y risque à son tour, question de peut-être DOSSIER 189 L'ACTION NATIONALE mai-juin 2010 mieux comprendre la fonction de la poésie et des lettres, question de mieux comprendre leur rôle dans une société postmoderne qui, comme il le développe dans L\u2019humanité improvisée, démissionne devant les enjeux de l\u2019esprit.Le pas de l\u2019aventurier n\u2019est pas un livre politique, il s\u2019agit plutôt d\u2019un essai sur la littérature.En son cœur se trouve une réflexion sur l\u2019acte d\u2019écrire qui est forcément celle de l\u2019essayiste plus âgé qui a derrière lui des titres comme L\u2019autorité du peuple, Génocide en douce, To be or not to be et tant d\u2019autres.Rimbaud ne voulait plus s\u2019occuper de « ça », Vadeboncoeur s\u2019en est occupé, disions-nous.Toutefois, la rupture de Rimbaud le guide sur le chemin d\u2019une importante méditation sur le langage et l\u2019incommensurable complexité d\u2019un réel qui, comme dans ses écrits précédents, comme dans La ligne du risque, se déployait plus vite que la pensée, qui devait à son tour le rattraper, par exigence, par devoir.Rimbaud avait une « volonté de réalité » et il semble que l\u2019écriture ne lui suffisait pas, par manque d\u2019amour.Chaque matin, me confia Vadeboncoeur, il écrivait.Sa passion est évidente.Il écrivait assez rapidement, ajouta-t-il, et laissait aller la pensée qui trouvait sa voie.« Le chemin, c\u2019est tous les chemins ».Voilà à nouveau la phrase-clef qui m\u2019éclaire un peu mieux sur sa démarche.De Borduas à Rimbaud, me semblent se faire jour des intentions premières et primordiales qui l\u2019ont conduit sur les chemins de l\u2019écriture.S\u2019il réfléchit à la fin chez Rimbaud de toutes activités littéraires, c\u2019est qu\u2019il pressent en ce dernier cette « volonté de réalité » et que sa révolte contre la littérature est d\u2019abord une révolte contre toutes formes de représentations.Une « volonté de réalité », voilà peut-être ce qu\u2019ont en commun Vadeboncoeur et Rimbaud.Vadeboncoeur tirait sa grande force critique d\u2019une capacité de remettre en question nos propres représentations, notre « littérature », d\u2019espérer, en d\u2019autres mots, atteindre la réalité, par une volonté que DOSSIER 190 L\u2019ACTION NATIONALE mai-juin 2010 l\u2019on ne saurait remettre en question.Par contre, ce qui les différencie, c\u2019est qu\u2019animé par un amour des idées et une volonté de participer à quelque chose qui le dépasse, Vadeboncoeur a décidé de s\u2019occuper de « ça » et non d\u2019abandonner la littérature à son sort.C\u2019est ainsi qu\u2019il comprend le cas Rimbaud : Le poème, le vers, les images, leur construction, les mots, composent une réalité qui pourrait exister, qui serait parfaite et qui l\u2019est déjà dans son ordre.En cela la littérature peut être inattaquable, que ce soit dans sa forme traditionnelle ou dans l\u2019ésotérisme.Peut-être Rimbaud ne comprenait-il pas à la fin cette création-là, qui était pourtant son fait, et n\u2019en voulait-il pas puisqu\u2019il exigeait d\u2019elle, semble-t-il, l\u2019être lui-même.Dans les mots, ne choisit-il en fin de compte de ne voir que des mots qui n\u2019arrivaient à rien ?Ce n\u2019était pas le ciel, ce n\u2019était pas le mal, ce n\u2019était rien.Or la littérature devient attaquable lorsque justement l\u2019on exige d\u2019elle ce qu\u2019elle ne peut faire : livrer en réalité autre chose que sa propre réalité, autre chose, soit Dieu, soit le bonheur.Elle ne tient pas de telles promesses, mais on persiste à demander qu\u2019elle livre, si j\u2019ose dire, la marchandise.C\u2019est d\u2019une grande erreur.L\u2019intelligence des lettres doit nécessairement faire ces distinctions.Même faites, il se peut qu\u2019au terme on se dise que le produit est trop peu, que ce n\u2019est rien du tout enfin.Alors réapparaît le mot vanité.Vadeboncoeur ne se sera pas illusionné et aura su faire les distinctions nécessaires ; il aura été conscient des chemins parfois tortueux qu\u2019emprunte la vérité pour se faire jour.Les mots étaient des outils lui permettant d\u2019exprimer quelque chose de plus grand.Ils n\u2019étaient pas une fin en soi.L\u2019examen qu\u2019il a fait des cas de Borduas et de Rimbaud, à quarante ans d\u2019intervalle, semble révéler un besoin de prendre la mesure de ce qui peut-être dit et de ce qui peut être fait. 191 L'ACTION NATIONALE DOSSIER mai-juin 2010 Enfin, Le genre de l\u2019essai est peu lu.Et il est daté rapidement.Pourtant, l\u2019on aurait tort de croire que la marche des idées est vaine et que les essais s\u2019arrêtent avec leur date de péremption : « on le savait dans les siècles jadis, il n\u2019est pas vain, il est même profondément nécessaire de repasser par les mêmes pensées.», écrivait-il en introduction de la dernière partie de son travail sur Rimbaud, « entre néant et réalité ».Nous ajoutons, avec un mauvais jeu de mots, qu\u2019il s\u2019agit de repasser dans les mêmes pas.Vadeboncoeur a su « vivre sa vérité » par l\u2019écriture.Il est permis, à relire son œuvre, d\u2019y découvrir non seulement l\u2019amour qu\u2019il vouait aux idées, mais également sa « compréhension se développant, à force d\u2019essais, par larges zones dont on aurait tort immensément de prédire la vanité finale.» À la fin de mon après-midi avec lui, je suis parti, ravivé par notre conversation.L\u2019homme m\u2019était apparu délicat, pas très grand, mais je saisissais mieux, à travers son histoire, à travers ses paroles, qu\u2019il avait réussi à cultiver en lui, par-delà les années, une conviction en ses idéaux, un sens de la justice, de l\u2019égalité et de la solidarité et, surtout, une confiance dans le pouvoir des mots de dénoncer l\u2019infâme et de suggérer des pistes nouvelles pour dégager l\u2019avenir.? 192 DOSSIER Louis Gill* PIERRE VADEBONCŒUR ET LE RESPECT DES OPINIONS DES AUTRES J\u2019ai connu Pierre Vadeboncœur au début des années 1970 lorsqu\u2019il dirigeait le Secrétariat d\u2019action politique de la CSN avec André L\u2019Heureux et Paul Cliche et que je militais dans les instances de la centrale en tant que délégué du Syndicat des professeurs de l\u2019UQAM.Nous défendions lui et moi des points de vue radicalement opposés, en particulier sur la question de l\u2019action politique des travailleurs, et nous avons publiquement croisé le fer au début de 1975 dans les pages du journal indépendantiste Le Jour dirigé par Yves Michaud.Pierre Vadeboncoeur était partisan de l\u2019adhésion des travailleurs au Parti québécois ; je soutenais la perspective de la construction d\u2019un parti des travailleurs indépendant.Si opposés ayons-nous été et si incisifs aient pu être nos échanges sur cette question, Pierre Vadeboncœur n\u2019en a pas moins inconditionnellement défendu mon droit démocratique d\u2019exprimer le point de vue auquel j\u2019adhérais lorsque, quelques mois plus tard, à cause précisément de mon adhésion à ce point de vue, je fus l\u2019objet de discrimination et de censure au Collège canadien des travailleurs, université d\u2019été du Congrès du travail du Canada où j\u2019enseignais un cours d\u2019économie.Chaud partisan de l\u2019adhésion des travailleurs au PQ, le directeur québécois des Métallurgistes * Économiste 193 L'ACTION NATIONALE mai-juin 2010 DOSSIER unis d\u2019Amérique, Jean Gérin-Lajoie, dans un geste extraordinaire, était en effet intervenu auprès du directeur du Collège, Larry Wagg, pour réclamer qu\u2019on soumette mon enseignement à une évaluation spéciale, invoquant notamment le fait que j\u2019étais en faveur de « la création d\u2019un parti de classe formé exclusivement de travailleurs ».Le dauphin de Gérin-Lajoie et futur président de la FTQ, Clément Godbout, alors coordonnateur régional des Métallos sur la Côte-Nord, avait également « exprimé son inquiétude » auprès du secrétaire général de la FTQ, Fernand Daoust, quant à mon enseignement au Collège canadien des travailleurs.Face à ce qui était une intervention intolérable en vue d\u2019obtenir mon exclusion du collège pour des raisons politiques, j\u2019avais reçu l\u2019appui naturel de tous mes collègues du collège, des sections francophone et anglophone, qui l\u2019avaient signifié par voie de lettre adressée au président du Congrès du travail du Canada, Joe Morris.Cette lettre, signée par Hélène David, Guy Bourassa, Louis Maheu, Jean-Marc Montagne, Syd Ingerman, Carla Lipsig-Mummé, William Akin, Terry Copp et Robert Keaton, alors en fonction au collège, avait également été signée par Jean-Guy Frenette, Luc Martin, Mario Dumais et Richard Desrosiers, anciens professeurs du collège.Mais j\u2019avais aussi reçu sans l\u2019avoir sollicité l\u2019appui public fort apprécié de Pierre Vadeboncœur, dans un bref article paru le 12 mai 1976 dans Le Jour.En voici des extraits : « Il est normal qu\u2019au sein de la gauche dans son ensemble, des tenants de tendances différentes discutent et même s\u2019affrontent âprement.On peut par exemple se trouver grandement en désaccord avec certaines opinions professées par M.Gill.Mais qu\u2019est-ce que cette histoire de demander à un professeur de laisser ses opinions à la porte au moment d\u2019entrer en classe, comme si une classe était un lieu où il DOSSIER 194 L\u2019ACTION NATIONALE mai-juin 2010 faut faire comme si l\u2019on avait rien à dire ?M.Gill, d\u2019une part, est marxiste et, d\u2019autre part, il est en faveur de la fondation immédiate d\u2019un parti de travailleurs.On peut ne pas être d\u2019accord avec ces opinions-là.Il reste que ce ne sont pas des opinions anti-ouvrières ou anti-syndicales.Personnellement je déteste le marxisme sectaire, scolaire, étroit et conformiste de M.Gill et je trouve sa stratégie politique et syndicale sans envergure.Les collègues de M.Gill se sont solidarisés avec lui pour sa défense.À mon humble avis, ils ont raison »i.Inutile de dire que je ne suis pas d\u2019accord avec la caractérisation que Pierre Vadeboncœur faisait de ce qu\u2019il désignait comme « mon » marxisme.Je lui rends par contre tout l\u2019hommage qui lui revient pour cette prise de position démocratique dans laquelle on retrouve les accents de cette célèbre phrase de Voltaire : « Je déteste ce que vous dites.Je défendrai jusqu\u2019à la mort votre droit de le dire ».?1 L'article de Pierre Vadeboncoeur dans Le Jour du 12 mai 1976 est illustré d\u2019une caricature qui montre un patient (Jean Gérin-Lajoie ?) sur un lit d\u2019hôpital, et un médecin à son chevet qui dit à un infirmier : « Il souffre d\u2019ennemiantose ». 195 DOSSIER Michel Rioux POLISSEZ-LE SANS CESSE ET LE REPOLISSEZ.» Pierre Vadeboncoeur écrivait tous les jours.Yvon Rivard le souligne dans son texte.« Quand je m\u2019étonnais qu\u2019il puisse écrire tous les matins, beau temps, mauvais temps, ce qu\u2019il aura fait jusqu\u2019à la fin, il me répondait, à son tour étonné par ma question : « Un écrivain, ça écrit ».Quand je lui demandais ce qu\u2019il était en train d\u2019écrire, sa réponse était toujours une variante de « je ne sais pas vraiment où je vais mais j\u2019y vais ».Il se mettait à la remorque de sa pensée, en quelque sorte.Ce qui se traduisait par des manuscrits dans lesquels on peut constater le processus d\u2019écriture et de recherche.En novembre dernier, il m\u2019avait envoyé la première page d\u2019un texte portant le titre : Quoi ?La liberté.Il l\u2019avait accompagnée du mot suivant : Michel, Ci-inclus le premier feuillet d\u2019un texte qui en comptait 25, pour donner finalement l\u2019équivalent de 11 pages dactylographiées.Un fouillis, un merdier en manuscrit, comme tu peux voir.Ce n\u2019est pas tout : sur l\u2019ordinateur, j\u2019ai continué de corriger, corriger : au moins deux cents de ces autres corrections.Une toquade.C\u2019est de la sénilité.Au produit fini, on ne dirait pas.Pour mon prochain écrit, il me faudra revenir à plus de naturel.Salut.Pierre V. DOSSIER 196 L\u2019ACTION NATIONALE mai-juin 2010 0^7 J?
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