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Titre :
L'action nationale
Éditeur :
  • Montréal :Ligue d'action nationale,1933-
Contenu spécifique :
Juin
Genre spécifique :
  • Revues
Fréquence :
chaque mois
Notice détaillée :
Titre porté avant ou après :
    Prédécesseurs :
  • Action canadienne-française, ,
  • Tradition et progrès,
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L'action nationale, 2013-06, Collections de BAnQ.

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[" L\u2019Action NATIONAL^ volume CIII numéro 6 JUIN 2013 envoi de publication PAP N° 09113 N° de la convention 0040012293 Juin 20 13 vol.CIII no 6 L\u2019Action NATIONALE * \u2022** *#*§ .«* * * ¦ * * « »*** Dossier Explorations autour du destin des églises du Québec En couverture Alfred Pellan Masque 44, 1971.Acrylique sur masque de plastique 21,7 x 17 x 11 cm.Collection MNBAQ.Legs Madeleine Poliseno Pelland Alfred Pellan.Le grand atelier Du 13 juin au 15 septembre 2013 « La démarche picturale est essentiellement libre.La peinture est fondée sur l'émotion et la révélation, disposant pour s'exprimer des moyens imprévisibles d'invention plastique et poétique.» - Alfred Pellan À l'été 2013, entrez dans l'intimité créatrice d'Alfred Pellan (1906-1988) grâce à une mise en espace surprenante et participative inspirée de l'atelier du maître québécois.L'exposition met en lumière le processus créatif, les sources d'inspiration et les innombrables facettes de l'exceptionnelle carrière de Pellan sur près de cinq décennies.Tableaux aux riches gammes chromatiques, expérimentations picturales multiples, objets transformés, compositions graphiques d'une infinie variété et documents personnels - souvent inédits, car puisés dans l'important legs récemment consenti au Musée - constituent autant d'occasions de se laisser toucher, séduire et amuser par la fantaisie et la créativité d'un artiste remarquable.Tout au long de sa prolifique carrière, Alfred Pellan a fait preuve d'une curiosité artistique peu commune, marquée par l'exploration d'une grande variété de formes et de médiums.La production d'un impressionnant corpus de peintures, de dessins et de sculptures, ajouté à ses interventions sur des objets, du mobilier jusqu'à sa propre maison, témoignent chez lui d'un besoin quasi vital de créer.Cette soif de création qui caractérise sa pratique est retransmise dans l'exposition.Une quarantaine de tableaux et plus de 130 œuvres graphiques transporteront le public dans un univers visuel empreint d'une profonde poésie.Alfred Pellan.Le grand atelier propose une immersion dans l'univers foisonnant de cette figure emblématique de l'art du XXe siècle, une invitation à découvrir Alfred Pellan comme jamais auparavant.Grâce à un legs exceptionnel de plus de 1 000 objets d\u2019art consenti par son épouse, feu Mme Madeleine Poliseno-Pelland, le MNBAQ est maintenant le plus grand dépositaire de l\u2019œuvre de Pellan au Québec.C\u2019est cette généreuse contribution qui a inspiré cette exposition, la première de cette envergure depuis 20 ans.L\u2019exposition sera accompagnée d\u2019une publication abondamment illustrée.Musée national des beaux-arts du Québec Parc des Champs-de-Bataille Québec (Québec) G1R 5H3 Téléphone : (418) 643-2150 www.mnba.qc.ca Location d'outils Une entreprise québécoise en affaires depuis 1907 Heureuse de participer à la construction de la référence québécoise 40 succursales pour mieux vous servir simplex, ca \u2022\tMontréal : 1.800.361.1486 \u2022\tQuébec : 1.800.284.7571 \u2022\tOttawa : 1.888.408.8807 L\u2019Action NATIONALE 82, rue Sherbrooke Ouest Montréal (Québec) H2X 1X3 Téléphone : 514-845-8533 Numéro sans frais : 1-866-845-8533 Télécopieur : 514-845-8529 revue@action-nationale.qc.ca www.action-nationale.qc.ca Directeur : Robert Laplante Directeur adjoint : Sylvain Deschênes Comité de rédaction : Mathieu Bock-Côté, doctorant en sociologie (UQAM) ; Sylvain Deschênes ; Lucia Ferretti, professeure (UQTR) ; Lise Lebrun, animatrice communautaire ; Sylvie Ménard, Centre d'histoire des régulations sociales (UQAM) ; Denis Monière, professeur (Université de Montréal) ; Michel Rioux, journaliste ; Patrick Sabourin, chercheur IRFA, Pierre Serré, chercheur.Comité de lecture : Lucia Ferretti ; Alain Laramée, professeur (TÉLUQ) ; Chrystiane Pelchat, enseignante ; Marc Urbain Proulx, économiste, UQAC ; Pierre-Paul Proulx, économiste, Université de Montréal ; Paul-Émile Roy, écrivain.Membres du jury du prix André-Laurendeau : Martin Pâquet (Université Laval), Christian Rioux (correspondant du Devoir à Paris) ; Membres du jury du prix Richard-Arès : Lucille Beaudry (UQAM) ; Robert Comeau (Chaire Hector-Fabre UQAM) ; Simon Langlois (Université Laval).Comptes rendus : Paul-Émile Roy ; Mathieu Bock-Côté. s* $6 %.\t! I 596, ^\\\\ ,\\w\\ Je choisis LE DEVOIR Libre de penser ' \\» SOMMAIRE Éditorial Une idée porteuse -\tRobert Laplante\t4 Articles Le projet de loi 14 du gouvernement Marois Le paradoxe d\u2019une société timide luttant contre une minorité disparue -\tPierre Serré\t9 I feel fine -\tNicolas Bourdon\t19 Nationalisme et indépendantisme : de la convergence à la contradiction -\tDenis Monière\t31 D\u2019une crise à l\u2019autre : considérations politiques sur la crise financière -\tBenoît Coutu\t43 Dossier Explorations autour du destin des églises du Québec -\tLuc Noppen\t54 Le transfert de propriété d'une église au Québec.Une étude de cas : l'église de Saint-Anicet -\tÉdith Prégent\t112 Lire Jocelyn Caron Choisir le progrès national\t134 Un hommage aux instigateurs de la journée des Patriotes 142 -Jean-Marie Cliche 4 ÉDITORIAL Robert Laplante* UNE IDÉE PORTEUSE Le patrimoine bâti religieux est un immense trésor menacé.Les transformations de la pratique religieuse, l\u2019état des finances de l\u2019Église québécoise, l\u2019ambivalence des attitudes à l\u2019égard de la religion et des finances publiques sous pression forment un complexe faisceau de déterminants qui accroissent les risques d\u2019une embardée culturelle majeure.Le rapport trouble et malaisé que notre peuple entretient avec son histoire, n\u2019est pas pour arranger les choses.Il est pourtant inconcevable de laisser aller à vau-l\u2019eau un tel héritage.Il est tout aussi invraisemblable de se laisser dicter par un pragmatisme amnésique des pratiques ruineuses qui finiraient par faire basculer dans la sphère des promoteurs privés ce qui, à tous égards, est un ensemble de biens publics.C\u2019est à la fois une affaire de loyauté à l\u2019égard de nos devanciers et de fidélité à ce que nous sommes au travers de ce qui reste de leurs aspirations dans ce qu\u2019ils ont bâti.Les églises ne sont pas que des lieux de culte.Elles témoignent d\u2019un élan et d\u2019une vitalité qui ont joué un rôle déterminant dans la construction de la culture québécoise comme apport de civilisation.Elles structurent l\u2019espace et l\u2019aménagement dans nos villes et villages.Elles sont encore bien souvent - ou peuvent le redevenir - des points de repères et des lieux de rassemblement qui remplissent de nombreuses 5 L'ACTION NATIONALE - juin 2013 fonctions communautaires essentielles.Ce patrimoine est vital, quel que soit la fragilité de la pratique religieuse dans les milieux où son entretien devient de plus en plus difficile.Le temps est venu de faire les choses sérieusement.La gestion au cas par cas ou les décisions à la petite semaine ne conduiront nulle part.Les moyens déjà déployés par le gouvernement du Québec et le ministère de la Culture paraissent aussi insuffisants qu\u2019inadéquats.L\u2019ampleur des problèmes et le rythme avec lequel ils surgissent nous placent d\u2019ores et déjà dans une logique de crise qui interdit toute procrastination.Il faut une problématique d\u2019ensemble, des concepts rigoureux pour nourrir une analyse fine de la situation et baliser des démarches susceptibles d\u2019apporter des solutions propres à chaque milieu, à chaque catégorie de bien patrimonial.Cette démarche, elle fait ici l\u2019objet d\u2019un dossier exceptionnel.Le plan églises décrit par le professeur Luc Noppen est une pièce majeure qui contribuera à mettre de l\u2019ordre dans les pratiques et fournira un cadre intellectuel rigoureux permettant de penser la valorisation du patrimoine religieux dans un projet culturel audacieux et stimulant.Il établit des paramètres clairs pour faire le tri dans les bâtiments à prendre en charge, propose une démarche pragmatique bien contextualisée et montre également, ce qui est loin d\u2019être banal, que l\u2019opération sauvegarde peut se faire avec des moyens financiers raisonnables, à la portée du Québec.C\u2019est une initiative qui, en outre, a toutes les chances de raccorder le Québec avec son passé religieux dans une approche décomplexée non seulement de ses lieux de culte, mais encore et surtout de la pratique religieuse passée et présente.Abordée en tant que manifestation du patrimoine immatériel inséparable des trésors artistiques auxquels elle a donné et continue de donner sens, l\u2019approche prônée par 6 L'ACTION NATIONALE - juin 2013 Luc Noppen et l\u2019ensemble des acteurs qui se mobilisent avec lui a tout pour jeter les bases solides d\u2019un véritable concordat Église-État et société civile autour d\u2019une vaste corvée de mise en valeur des bâtiments et des projets innovateurs qu\u2019ils peuvent servir.À la fois cadre conceptuel, guide méthodologique et manuel d\u2019intervention, le plan églises représente un puissant instrument de développement.Il peut servir aussi bien à créer du lien social qu\u2019à favoriser le développement économique et l\u2019épanouissement culturel.Adapté à chaque milieu, il peut permettre de tirer le meilleur profit possible de la créativité et du dynamisme des collectivités.On retiendra, pour la métropole, la proposition d\u2019établir la Société des cent clochers de Montréal comme fiduciaire du patrimoine collectif et agent de coordinaton.C\u2019est une idée porteuse.Elle mérite le meilleur sort.On trouvera pour se convaincre de la pertinence et de la fécondité de cette proposition la description d\u2019une réalisation emballante, celle de la conversion de l\u2019église Sainte-Brigide-de-Kildare et celle, non moins inspirante, d\u2019un cas en milieu rural, à Saint-Anicet.Ce sont là deux illustrations de la souplesse du modèle et de la versatilité des approches.Le retour sur le parcours de ces projets à tous égards exemplaires, est essentiel pour bien prendre la mesure des défis qui se posent.Le travail est complexe et ardu, certes, mais il démontre de manière éclatante toute la puissance et la richesse de compétence et d\u2019imagination que l\u2019approche rend possible et canalise.Le dossier que publie L\u2019Action nationale, à n\u2019en point douter, deviendra un instrument essentiel pour poursuivre le travail de conception et de mise en œuvre d\u2019une grande corvée nationale.Le plan églises a tout ce qu\u2019il faut pour lancer un très grand projet mobilisateur.? Ce qui cherche à naître Robert Laplante Prolongement du premier recueil paru sous le titre de Chronique de l\u2019enfermement décrivant la mise en place du dispositif canadian destiné à consacrer la minorisation définitive du Québec, Ce qui cherche à naître réunit des textes de la deuxième moitié du cycle post-référendaire pour contribuer à la recomposition en cours des forces nationales.L\u2019Action NATIONALE ÉDITEUR Disponible à la boutique internet, par la poste et par téléphone (25 S TTC) (coordonnées page 224) Plus de 15 ans d'action pour une économie plus performante, plus équitable et plus verte.Les investissements auprès des entreprises québécoises sont au cœur de la mission de Fondation.Par ses investissements, Fondaction contribue au maintien et à la création d'emplois au Québec.FONDACTION ^CM POUR LA COOPÉRATION V9ll ET L EMPLOI www.fondaction.com 9 ARTICLES Pierre Serré Le projet de loi 14 du gouvernement Marois LE PARADOXE D\u2019UNE SOCIÉTÉ TIMIDE LUTTANT CONTRE UNE MINORITÉ DISPARUE Dans l\u2019édition du 13 mai dernier du journal Le Devoir, quatorze personnalités manifestaient leur soutien à l\u2019endroit du projet de loi 14 du gouvernement Marois.Parce qu\u2019il apparaissait nécessaire de contrer le déclin du français à Montréal et au Québec, et parce qu\u2019il vaut mieux que soit adopté ce projet de loi que rien du tout, les quatorze ont trouvé des vertus certaines au projet de loi 14.Pourtant, à travers les lignes, on comprend que la position qu\u2019ils défendent solidairement comprend de profondes réserves à l\u2019égard du projet de loi du Parti québécois (PQ).Ce sont pourtant eux qui, pour le bénéfice du gouvernement, encouragent par leurs conseils éclairés à renoncer à l\u2019expression de la volonté ferme et libre du peuple québécois.À les lire, les péquistes sont bien seuls face aux radicaux du Parti libéral du Québec (PLQ) et de la Coalition avenir Québec (CAQ), si bien que le retour des radicaux et des conservateurs dépend des capacités des militants en particulier à reconnaître les limites de l\u2019action collective.Faut-il pour autant saisir la minuscule fenêtre actuelle pour renforcer ce qu\u2019il est encore possible de faire avant le retour de la noirceur ?Cette position défendue par les quatorze s\u2019avère plutôt conservatrice.Dans sa lecture des rapports de force, dans * Ph.D.science politique, pspedr1to9@gma1l.com 10 L'ACTION NATIONALE - juin 2013 sa compréhension des éléments clés du dossier, dans sa présentation des solutions porteuse de changements pour l\u2019atteinte d\u2019un équilibre politique normal pour le Québec.A contrario, il existe une voie capable de redonner aux Québécois le contrôle de leur vie collective.La lecture des rapports de force On comprend à la lecture de la déclaration que les intellectuels comme le gouvernement Marois se sentent bien seul face au PLQ et à la CAQ.L\u2019étonnante force de ces derniers générerait une forme d\u2019anxiété qui ferait trembler les indépendantistes devant des partis pourtant artificiellement constitués grâce au mode de scrutin majoritaire.Or il est connu que ce dernier, pilier de notre régime de concentration des pouvoirs, détermine la nature des partis qui forment le système de partis.De 1970 jusqu\u2019à l\u2019après-référendum de 1995, le PQ parvenait à polariser l\u2019électorat.Les indépendantistes du PQ régnaient sur la moitié de l\u2019électorat, concédant l\u2019autre moitié au PLQ dirigé par la faction fédéraliste radicale, bien campée à droite.Les libéraux se sont appuyés sur les électeurs non francophones et, grosso modo, sur l\u2019élite économique et financière, manipulant les générations les plus âgées et les groupes les plus vulnérables.Ce n\u2019est qu\u2019en cas de victoire qu\u2019ils débordaient pour percer chez les francophones, en particulier dans les classes moyennes, plus nationalistes.Ces clientèles demeuraient contenues par les troupes radicales, bien aux commandes du PLQ.Depuis 1995 et le départ de Lucien Bouchard, les troupes souverainistes ont pour ainsi dire présidé à leur propre éclatement en écartant la possibilité d\u2019un référendum pour solutionner la question nationale.Outre l\u2019impossibilité de 11 L'ACTION NATIONALE - juin 2013 réunir l\u2019union sacrée nécessaire à l\u2019atteinte d\u2019une majorité référendaire en faveur de l\u2019indépendance, le PQ a lui-même généré l\u2019éclatement des forces progressistes en faisant l\u2019impasse sur la souveraineté et le nationalisme.Il l\u2019a fait en se repositionnant du côté des forces de droite, il l\u2019a fait en s\u2019isolant de ses éléments nationalistes, il l\u2019a fait en expulsant ses éléments les plus progressistes et les plus nationalistes.Dans le nouveau système de partis dépolarisé des années 2000, il n\u2019est pas dit que le PQ puisse parvenir à obtenir éventuellement un mandat clairement majoritaire.À l\u2019opposé, le PLQ, toujours contrôlé par les fédéralistes radicaux, demeure le seul parti largement capable d\u2019accéder en solitaire au pouvoir, même si ses appuis chez les francophones devaient rester limités.C\u2019est le tiers parti qu\u2019est la CAQ qui ratisse le plus dans les rangs francophones délaissés par le PQ et le PLQ.En vertu notamment du mode actuel de sélection des candidats des partis, dont les implications sont nettement favorables aux forces conservatrices, la CAQ se positionne naturellement à la droite de l\u2019échiquier politique, et c\u2019est depuis cette position qu\u2019il courtise l\u2019électorat.Or cette position n\u2019a rien de naturel.Elle ne correspond à aucun penchant inné de l\u2019électorat francophone pour les politiques à la Stephen Harper.L\u2019élection de la gigantesque vague de candidats néo-démocrates en 2011, qui eut lieu grâce à l\u2019électorat francophone, le rappelle constamment.Avec la fin de la nécessité référendaire, le mode de scrutin majoritaire a produit un nouveau système de partis dominé par les forces fédéralistes et de droite - pas exactement le pendant fédéral.Il l\u2019a fait parce le nationalisme n\u2019a toujours pas droit de cité dans l\u2019Assemblée nationale.Parce que la stratégie référendaire, aussi improbable soit-elle, et parce que les partis d\u2019opposition, menés par un parti fédéraliste radical sans concession et un autre, la CAQ, on ne peut 12 L'ACTION NATIONALE - juin 2013 plus réactionnaire, amènent à purger le nationalisme et les éléments nationalistes des débats politiques.Au lieu d\u2019avoir une saine émulation entre partis autour de solutions aux problèmes nationaux basées sur les intérêts de la nation, le système actuel amène une émulation autour de partis antinationalistes.En lui-même, ce portrait d\u2019une élite politique férocement de droite et réactionnaire se situe en porte-à-faux par rapport à l\u2019électorat québécois.Il a tout d\u2019une anormalité, créée par le mode de scrutin majoritaire, véhiculant l\u2019archaïque conception d\u2019un État au service de ses élites, lesquelles considèrent que la nation et ses richesses ne doivent exister que dans la mesure où elles se mettent au service d\u2019intérêts particuliers - fussent-ils étrangers ou relevant directement de l\u2019État, devenu lui-même exploiteur concurrent des compagnies transnationales.Une archaïque conception dans un univers purgeant la critique de l\u2019intérieur.Le fédéral a finalement peu à faire avec les déboires québécois.Les éléments clés du dossier Le premier élément tourne autour de l\u2019usage des langues sur le marché du travail.Au lieu d\u2019être complémentaires, anglais et français y sont en compétition.Ils le sont parce que le rôle dominant du français n\u2019y est pas clairement établi.En de nombreux aspects, l\u2019anglais prédomine.En contrôle de ses écoles de la maternelle à l\u2019université, c\u2019est l\u2019anglais qui dispose du plus gros cégep du Québec, le collège Dawson.C\u2019est lui qui dispose de deux des plus grosses universités québécoises, McGill et Concordia.C\u2019est lui qui dispose de plus de 35 % des fonds de recherche (les Chaires de recherche), et c\u2019est encore lui qui dispose de l\u2019un des deux méga-hôpitaux montréalais, le CUSM.Au surplus, l\u2019anglais n\u2019est pas en manque de stations télé ni radio, et la culture 13 L'ACTION NATIONALE - juin 2013 américaine ne manque pas de l\u2019appuyer quotidiennement.Davantage encore avec Internet.Quant au gouvernement fédéral, son action est clairement « assimilationniste », à l\u2019image des orientations du chef actuel du PLQ.On aura beau signifier publiquement que le français est la langue officielle du Québec, la vraie langue, celle parlée pour obtenir du travail ou une promotion, l\u2019incontournable, celle volontiers utilisée par le gouvernement du Québec dans ses communications avec les entreprises ou les individus, celle de plus en plus utilisée dans les cycles supérieurs des universités est toujours l\u2019anglais.Naître Anglo-Québécois, c\u2019est naître avec plus de chances d\u2019occuper une position sociale enviable dans la division culturelle du travail.C\u2019est être plus scolarisé, occuper des emplois de cols blancs, disposer de revenus supérieurs, être affecté d\u2019un taux de chômage inférieur, de taux de prestataires de la sécurité du revenu supérieurs, appartenir au marché du travail continental, etc.Tout étant relatif, la domination anglophone est d\u2019autant plus évidente que la communauté anglo-québécoise (composée d\u2019individus nés au Québec de parents nés au Canada) ne forme que 3,5 % de la population québécoise, et 5 % dans la métropole montréalaise (voir L\u2019Action nationale, Mars-Avril 2013).Au surplus, la moitié de ces effectifs sont des descendants de parents ou de grands parents francophones ou allophones; la communauté anglophone originaire des Îles britanniques ne fait même pas 2 % de la population québécoise.Pourquoi les quatorze inventent-ils alors une « minorité historique nationale » alors que celle-ci n\u2019est qu\u2019un prolongement de la majorité sur le territoire québécois, et qu\u2019elle n\u2019a donc plus rien de minoritaire, rien d\u2019historique, ni rien de national ?Pour donner l\u2019impression de jeter du lest face aux « militants de la langue » ?Du coup, ils ne manquent eux-mêmes pas de faire croire que la minorité 14 L'ACTION NATIONALE - juin 2013 historique nationale est plus importante que la réalité.Leur amalgame, injuste envers les anglophones d\u2019autres horizons pourtant largement majoritaires, déclenche évidemment des revendications qui mettent les deux langues sur le même pied.Il n\u2019y a pas de base pour ajouter tous les anglophones de langue maternelle à la communauté anglo-québécoise -fussent-ils tous extraordinaires parce ce qu\u2019originaires de la planète Mars.En effet, les anglophones provenant des terres intersidérales devraient-ils tous avoir le droit d\u2019envoyer leurs enfants dans les cégeps et les universités anglaises du Québec parce que celles-ci le réclament ?Faut-il au passage subventionner jusqu\u2019à la nausée l\u2019anglicisation des francophones et des allophones de façon à mieux les préparer à contribuer à nos dépens au progrès de nos voisins canadiens ou américains ?Pour combler au sein de la totalité des institutions anglaises du Québec les innombrables postes libres alors que ces dites institutions sont aujourd\u2019hui beaucoup trop grosses pour la taille et la démographie actuelles de la communauté anglo-québécoise ?Jusqu\u2019à quand faudra-t-il rappeler aux intellectuels (!) que la proportion de francophones ne se maintient au Québec qu\u2019en vertu de soldes migratoires interprovinciaux désastreux composés de près d\u2019un demi-million d\u2019anglophones depuis 40 ans - un véritable gaspillage de ressources humaines et d\u2019immenses subventions en main-d\u2019œuvre aux voisins québécois qui montrent à quel point les politiques ont été et sont toujours loin de suffire pour assurer la pérennité du français.Il est légitime de se demander en quoi l\u2019État devrait avoir l\u2019obligation de financer des services complets pour tous les anglophones de l\u2019univers installés au Québec, non seulement en éducation mais aussi en santé, en services sociaux.Comme il est nécessaire de questionner pourquoi l\u2019État 15 L'ACTION NATIONALE - juin 2013 devrait encourager toutes les entités publiques à prévoir des services et des ressources pour des individus (souvent allophones de langue maternelle) qui ont décidé de venir vivre au Québec.Il est tout autant impératif de remettre en question le statut bilingue des municipalités et des quartiers qui en bénéficient - ce statut avait pourtant été créé par la loi 101.Comme ils l\u2019étaient déjà en 1971 mais en plus dévastateur encore, ces lieux sont toujours en 2011 les pires lieux d\u2019assimilation des francophones.Pourquoi accepter bêtement que les autorités, en ces lieux, devraient pouvoir continuer leur train-train assimilationniste au mépris des droits des francophones ?Depuis l\u2019adoption de la loi 101, très peu de ces municipalités ont adopté un plan de services en français.Enfin, tant qu\u2019à poser des questions de fond, pourquoi continuer à soutenir les volumes d\u2019immigration actuels, tellement élevés - 50 000 par an - pour une communauté aussi fragile linguistiquement ?Et pourquoi, surtout, la sélection d\u2019immigrants devrait permettre le plein contournement de la connaissance du français de façon à satisfaire les universités anglaises et les entreprises étrangères en sol québécois ?Car c\u2019est cela que les libéraux ont institué au fil des ans.et que les péquistes n\u2019ont jamais remis en question depuis.par peur de leur ombre, sans doute.Qui plus est, en principe, les Anglo-Québécois, nés au Québec et familiers avec les Québécois, connaissent le français et n\u2019en ont pas peur.Hors Montréal, ils sont d\u2019ailleurs profondément mélangés avec les populations francophones.L\u2019irrédentisme ne vient pas d\u2019eux, et probablement pas des Anglo-Montréalais de souche non plus.La démocratisation pour sortir de l\u2019impasse Dans la petite histoire du projet de loi 14, le gouvernement réservait aux associations nationalistes un rôle de groupe L'ACTION NATIONALE - juin 2013 de pression égal à celui des associations de la communauté anglophone - dont le Québec Community Network Groups, subventionné par le fédéral.Histoire de se positionner judicieusement entre les deux.Or même l\u2019appui timide et résigné des quatorze pourrait mettre le gouvernement dans l\u2019eau chaude.Des appuis un tantinet, un soupçon, un nuage nationalistes pourraient être gênants et susciter l\u2019opposition enragée du PLQ et de la CAQ, d\u2019où découlerait l\u2019« avortement » au lieu du « renforcement » souhaité.Comme si la culture politique des Québécois, leur degré de politisation ou de litératie politique, était historiquement tellement faible qu\u2019il ne pouvait jamais triompher d\u2019options réactionnaires.Avec de tels projets de loi, les avancées phénoménales promises par le PQ dans tous les secteurs de son programme électoral se mutent en de modestes mais amusants reculs que seules des contorsions mentales dignes des meilleures gymnastes chinoises peuvent travestir en leur contraire.Il va sans dire que la perspective d\u2019eunuques portée principalement mais non exclusivement par la culture péquiste répond à ce qui est véhiculé et par le gouvernement, et par les intellectuels péquistes.Forgée de la sorte, elle ne touchera pas les aspirations de ceux qui ont décroché du PQ, en encore moins les jeunes qui se cherchent des héros contemporains.Faut-il dès lors consentir à l\u2019impuissance et se désespérer de la culture politique sans envergure des Québécois ?Se contenter de faire de l\u2019éducation politique et croire possible de vider le ventre de la baleine à la petite cuillère ?Ou admettre que la mocheté est décidément trop grosse pour désormais la penser normale ?Après 40 ans d\u2019avancées sur le comportement électoral des Québécois, sur les effets du mode de scrutin, sur les systèmes de partis québécois et sur 17 L'ACTION NATIONALE - juin 2013 les impacts politiques des institutions, ceci : les dynamiques issus des systèmes de partis québécois sont bien délétères mais elles ne sont pas congénitales et peuvent être changées de manière significative et efficace par la démocratisation des institutions québécoises.Les paramètres principaux sont connus.Premièrement, l\u2019exercice du pouvoir par des coalitions de partis est supérieur du fait qu\u2019il est plus difficile pour un parti majoritaire aux sièges mais toujours minoritaire aux voix de contrôler le gouvernement en tenant à l\u2019écart son ou ses autres partenaires.Deuxièmement, dans la mesure où les partis accéderaient à la représentation par un mode d\u2019élection véritablement proportionnel (sans seuil et sans prime au parti vainqueur), juste et équitable (au lieu d\u2019être conservateur comme l\u2019est le modèle compensatoire mixte à l\u2019allemande), la possibilité d\u2019un biais en faveur d\u2019un parti ou des classes dominantes serait d\u2019autant plus faible.Troisièmement, les élus de ces coalitions de partis devraient être exclusivement voués à la fonction de législateur plutôt qu\u2019à la fonction exécutive.Impossible alors de soumettre les ministres à la seule volonté du chef (comme actuellement) ou encore d\u2019acheter des ministres à l\u2019encontre de la volonté des élus.Le gouvernement est donc constitué de non élus nommés par le chef du gouvernement, lequel est déterminé par la coalition au pouvoir.Quatrièmement, une stricte séparation des pouvoirs législatif, exécutif et judiciaire devrait réduire l\u2019ascendant des puissances occultes sur chaque pilier du pouvoir et, derrière cela, sur l\u2019intérêt national.Cinquièmement, cette séparation devrait se poursuivre par une réforme du régime médiatique, basée sur cet élément fondamental : l\u2019information est un bien public.Tout autant qu\u2019elle n\u2019a pas à être assujettie à des intérêts privés, elle n\u2019a pas à répondre aux intérêts gouvernementaux mais doit représenter les communautés dans leur diversité et dans leurs liens communs. L'ACTION NATIONALE - juin 2013 Résultat : contrairement à ce qui se passe dans le système actuel, les coalitions issues de la démocratisation rassembleraient des partis qui tenteraient de réaliser leur programme et qui négocieraient intensivement entre eux pour ce faire.Diminue alors la possibilité de voir de tels gouvernements de coalition être contrôlés par des intérêts privés ou particuliers, légaux ou occultes, obsédés par les gains partisans immédiats, soumis aux gouvernements fédéral ou étrangers, aux dictats des entreprises transnationales ou des potentats locaux.Augmenterait la possibilité de voir ces gouvernements faire des investissements publics dans les ressources humaines - telle l\u2019instruction publique gratuite, la formation de la main-d\u2019œuvre, l\u2019accès aux études supérieures - comme dans les ressources naturelles - avec des immobilisations d\u2019exploitation des ressources naturelles, de l\u2019extraction à leur transformation, etc.-, rapprochant de l\u2019atteinte d\u2019une société plus égalitaire et plus inspirante pour les jeunes générations.Une société que le statut de dominé rebute.Entre tout, c\u2019est par ces réformes démocratiques que serait introduit le nationalisme à l\u2019Assemblée nationale et que des lois linguistiques « normales » résoudraient le paradoxe québécois : des lois en faveur du français qui continuent à être on ne peut plus timides alors qu\u2019est pourtant virtuellement disparue la « minorité historique nationale ».? 19 ARTICLES Nicolas Bourdon* I FEEL FINE Martin Tremblay, 42 ans, avait mal dormi.Il s\u2019était endormi trente minutes avant la sonnerie du cadran, le cadran avait sonné, mais il ne s\u2019était alors pas réveillé.Désorienté, il gisait maintenant parmi les draps épars en tentant de donner un peu de logique à ses idées qui étaient encore tout imprégnées des brumes de la nuit.Sa femme et sa fille devaient être levées depuis un bon moment déjà, car l\u2019odeur acidulée du café flottait dans l\u2019air et il entendait, provenant de la chambre de sa fille, les accords rythmés d\u2019un grand succès des Beatles : I\u2019m in love with her and I feel fine Baby says she\u2019s mine you know, She tells me all the time you know She said so Martin oeuvrait à titre de psychologue à l\u2019hôpital des Anciens combattants, en banlieue de Montréal, depuis maintenant dix ans.À ce titre, il était membre d\u2019une équipe de recherche sur le stress post-traumatique formée de six psychologues.La clinique en santé mentale de l\u2019hôpital était ouverte depuis peu de temps - l\u2019armée canadienne avait tout d\u2019abord nié que ses soldats souffraient de problèmes mentaux, mais elle avait finalement cédé sous la pression de nombreux * Professeur de littérature, collège Bois-de-Boulogne 20 L'ACTION NATIONALE - juin 2013 militaires qui étaient revenus traumatisés du Rwanda et de l\u2019Afghanistan - et l\u2019objectif premier de l\u2019équipe de psychologues était de trouver les meilleures pratiques disponibles pour atténuer les symptômes de stress post-traumatique des soldats.Le travail de l\u2019équipe servirait à imposer une voie à suivre, des « guidelines » disait le directeur de la clinique, pour le traitement du stress post-traumatique.L\u2019équipe de chercheurs étant formée de cinq psychologues francophones bilingues et d\u2019un psychologue anglophone unilingue, toutes les réunions se déroulaient en anglais.Ce n\u2019était pas le plus grave aux yeux de Martin.Le plus grave était que, Martin ne s\u2019en était rendu compte que tout récemment, la langue était profondément liée à une culture donnée.Ainsi, la tradition anglo-saxonne mettait l\u2019accent sur des traitements behavioristes et pharmacologiques, alors que la tradition française (et continentale) était davantage tournée vers la psychanalyse.Il était cependant malheureusement impossible de s\u2019inspirer un tant soit peu de cette tradition à cause d\u2019Andrew McCarthy, le psychologue unilingue.Tous les articles et ouvrages portant sur le stress post-traumatique que l\u2019équipe lisait étaient donc en anglais.Au grand dam de Martin, on allait donc privilégier un traitement pharmacologique des soldats : le propanolol, un béta-bloquant utilisé, entre autres, pour soigner des migraines, semblait faire des miracles ! Outre la totale indolence qu\u2019il manifestait à l\u2019égard de la langue de Molière, McCarthy était un individu fort sympathique.Irlandais de naissance, c\u2019était un rondouillard à l\u2019appétit sans fond ; lors de la Saint-Patrick, la seule fête, avec Noël, qu\u2019on célébrait à la clinique, ses longues moustaches torsadées s\u2019humectaient au contact de la bière qu\u2019il buvait à grandes lapées.Martin appréciait son humour et sa joie de vivre, mais ils avaient eu une violente prise de bec quand 21 L'ACTION NATIONALE - juin 2013 McCarthy avait su que Martin avait voté pour le PQ aux dernières élections.« I didn\u2019t know you had something to do with those fascists.» avait-il dit à Martin avec un mauvais sourire.En vertu de la loi fédérale sur les langues officielles, Martin avait sérieusement songé à dénoncer son collègue.Mais comment procéder ?Et était-ce à lui de prendre en charge ce dossier controversé ?N\u2019était-ce pas au directeur, un homme bon et doux au dos voûté, que la tâche incombait ?S\u2019il osait se plaindre quelles seraient les conséquences ?Le verrait-on comme un agresseur ?Andrew était si gentil, si chaleureux ! Qui l\u2019appuierait dans sa croisade ?Sans doute personne.Il avait décidé de laisser tomber.« I\u2019m in love with her and I feel fne/I\u2019m so glad that she\u2019s my little girl », fredonnaient les Beatles pendant qu\u2019il se levait péniblement du lit.Sa tête le faisait souffrir : il avait l\u2019impression qu\u2019elle était enserrée dans un étau.Il se rendit à la salle de bain pour avaler un comprimé.Il vit son image dans le miroir : ses traits étaient tirés et ses yeux rougis.Toute la nuit, il avait songé à ce qui l\u2019attendait ce soir-là.Le comité de parents de son école devait se prononcer au sujet de l\u2019apprentissage intensif de l\u2019anglais en sixième année du primaire : cette fois, il ne baisserait pas les bras comme il l\u2019avait fait avec McCarthy ; il lutterait ! Il vivait dans un quartier multiculturel de Montréal et il savait que la très grande majorité des parents étaient en faveur de la mesure.Étrangement, ce n\u2019étaient pas les parents allophones qui étaient les plus passionnément en faveur, mais bien les parents francophones ; Nicole Poirier, vice-présidente du comité des parents, avait déjà dénoncé 22 L'ACTION NATIONALE - juin 2013 sa « fermeture d\u2019esprit » lorsqu\u2019il avait osé lui dire qu\u2019il était opposé à l\u2019anglais intensif.Il s\u2019habillait avec lenteur, tout en jetant des regards furtifs à sa femme à travers le corridor qui reliait la cuisine à la chambre.Elle lisait un exemplaire du Wall Street Journal tout en sirotant son café.« Comme elle est belle ! » songeait Martin.On eût dit une fleur fraîchement éclose : elle portait une robe de chambre aux motifs floraux ; ses cheveux, qu\u2019elle n\u2019avait pas encore noués, tombaient en boucles capricieuses sur son visage et elle les replaçait d\u2019un geste nonchalant.C\u2019était une femme très intelligente, « très complète », songeait Martin, aussi habile pour les chiffres que pour les langues - elle en parlait trois sans accent ! Elle était gérante de portefeuille pour une grande banque établie à Montréal et elle faisait un salaire supérieur au sien.Or, cette femme qu\u2019il considérait comme un modèle de sagesse et de retenue, était violemment opposée à toutes ses velléités nationalistes.Les quelques rares fois où il avait mentionné qu\u2019il était en faveur d\u2019un renforcement de la loi 101, elle lui avait répondu qu\u2019on ne vivait plus dans les années 50 : les francophones occupaient maintenant des postes de cadres dans des entreprises prestigieuses (grâce notamment à leur maîtrise de l\u2019anglais !) et elle lui rappelait qu\u2019environ 80% des Québécois avaient le français comme langue maternelle ; elle ne sentait donc pas que la langue de Molière était menacée.La veille, ils avaient eu une violente dispute au sujet de l\u2019anglais intensif.« Ne te ridiculise pas à la réunion de parents ! lui avait conseillé sa femme.- Pourquoi est-ce ridicule de s\u2019opposer à l\u2019anglicisation du Québec ?» lui avait-il répondu.Comme beaucoup de couples, ils avaient l\u2019habitude de s\u2019embrasser avant d\u2019éteindre les lumières pour la nuit et ce 23 L'ACTION NATIONALE - juin 2013 même s\u2019ils s\u2019étaient disputés pendant la journée.Ce baiser était un rappel de la stabilité de leur couple.Il se souvenait qu\u2019ils n\u2019avaient pas honoré cette tradition à deux reprises seulement : une fois, il avait oublié l\u2019anniversaire de sa femme, tandis qu\u2019une autre fois, ils s\u2019étaient disputés au sujet d\u2019un politicien qu\u2019elle admirait et que, lui, il détestait.Hier, ils ne s\u2019étaient pas embrassés avant d\u2019éteindre, signe indubitable de fissure profonde.Sa femme l\u2019avait prévenu : elle aussi prendrait le micro et elle présenterait des arguments opposés aux siens.Leur fracture éclaterait au grand jour ; il l\u2019avait voulu ainsi ! Il marcha à pas prudents dans le corridor comme s\u2019il eut marché en terrain miné.Sa femme était concentrée dans la lecture de son journal et ne relevait pas la tête, mauvais signe.Il passa devant la chambre de sa fille et lui jeta un regard furtif.« She\u2019s in love with me and I feel fine », chantaient les Beatles.Sa fille de dix ans pratiquait une chorégraphie sur ce grand succès du groupe britannique et elle pratiquait sans arrêt de sorte qu\u2019on entendait les Beatles à journée longue dans la maison.Elle était membre de la troupe de danse de l\u2019école ; c\u2019était une jeune fille travaillante et délurée, très en avance sur son âge ; ses résultats scolaires étaient excellents.Selon sa femme, elle bénéficierait grandement de l\u2019implantation d\u2019un programme d\u2019anglais intensif au primaire.Admiratif, il regardait sa fille exécuter avec agilité des pas de rock and roll.Elle avait avalé un bol de céréales à une vitesse foudroyante comme le font d\u2019ailleurs tous les enfants qui ont des choses bien plus intéressantes à faire que de manger ! Elle s\u2019était ensuite retirée dans sa chambre pour s\u2019adonner à sa passion avant de partir à l\u2019école. 24 L'ACTION NATIONALE - juin 2013 Quand Martin lui avait dit qu\u2019il était opposé à l\u2019anglais intensif au primaire, elle lui avait répliqué ce qu\u2019on entend partout : si l\u2019on veut être parfaitement bilingue, il faut commencer à apprendre l\u2019anglais en très bas âge.Mais n\u2019avait-elle pas justement commencé à l\u2019apprendre en très bas âge cette langue ! Plus que commencer.En fait, il lui semblait qu\u2019elle était en immersion constante ! D\u2019abord, avec la réforme de 2001, des cours d\u2019anglais étaient dispensés dans les écoles primaires dès la troisième année.En sortant du primaire, sa fille aura donc été exposée à plusieurs heures d\u2019anglais sans compter la musique qu\u2019elle écoutait et sur laquelle elle dansait ; leur prof de danse les faisait d\u2019ailleurs danser uniquement sur des chansons en anglais.Martin l\u2019avait fait remarquer à sa fille, mais celle-ci avait rétorqué : « Ben voyons, du rock en français ! Es-tu sérieux papa ?» et elle avait esquissé une moue de dédain, un peu comme s\u2019il avait proféré une hérésie.Il savait que les francophones au Québec étaient pour la plupart bilingues, surtout dans la région de Montréal.Où était donc l\u2019urgence ?Pourquoi angliciser la population québécoise ?Ne l\u2019était-elle pas déjà ?Au beau milieu de son insomnie, vers une heure du matin, son cœur battait, il ne se sentait pas du tout fatigué : il était certain de la justesse de son opinion, il se voyait prendre fièrement le micro devant la centaine de parents qu\u2019il y aurait à la réunion et livrer un vibrant plaidoyer pour le français et contre l\u2019anglais intensif au primaire.Puis, la fermeté de son opinion avait fondu comme neige au soleil au gré de son insomnie.Vers les petites heures du matin, alors qu\u2019il entendait les oiseaux piailler dans la cours, il n\u2019était plus sûr de rien ; il savait seulement qu\u2019il avait mal à la tête.Il se trouvait maintenant dans la cuisine et il se servait une tasse de café.Sa femme lui avait jeté un regard furtif, mais elle 25 L'ACTION NATIONALE - juin 2013 ne lui avait pas encore parlé.Autre fait surprenant, elle s\u2019était assise sur un petit tabouret devant le comptoir de la cuisine.On utilisait habituellement le comptoir pour préparer le repas ou pour manger une collation, mais on ne l\u2019utilisait jamais pour les repas, pas même pour les déjeuners.En s\u2019assoyant précisément au comptoir, elle tournait le dos à la table de la cuisine ; il le réalisa lorsqu\u2019il s\u2019assit.Son estomac était noué ; il n\u2019avait pas très faim et il regardait piteusement son toast.Allait-il opter pour de la confiture ou du beurre d\u2019arachides ?Il sentait seul dans son opposition.À l\u2019hiver 2012, il avait participé à une manifestation devant le centre Bell pour protester contre l\u2019unilinguisme de Randy Cunneyworth, l\u2019entraîneur des Canadiens de Montréal.Ils n\u2019étaient pas même trois cent manifestants.Aussi bien dire que personne n\u2019était venu ! Où était le PQ, où étaient les élites nationalistes ?Où était cet intellectuel influent qui avait signé une virulente chronique contre l\u2019unilinguisme de Cunneyworth ?Et il n\u2019y avait que des têtes grisonnantes.On constatait, si besoin était, que les jeunes avaient délaissé la défense de la langue française pour d\u2019autres causes : un mois plus tard, ils allaient être des centaines de milliers à défiler contre la hausse des droits de scolarité.À peu près au même moment, sur Facebook, il s\u2019était déclaré favorable à la mesure du PQ qui rendait obligatoire le cégep français pour les francophones et les allophones.Une de ses connaissances lui avait répondu : « SVP, ne fais pas du Québec une nouvelle Corée du Nord ! » Il avait écrit à la connaissance en question, un professeur de philosophie au collège, pour lui demander s\u2019il s\u2019agissait d\u2019une blague.Il n\u2019y avait aucune exagération, aucune ironie lui assurait le professeur ! Pire, une douzaine de connaissances et d\u2019amis avaient soutenu ce propos en appuyant sur le fameux onglet « J\u2019aime » situé en dessous du commentaire « SVP, ne fais 26 L'ACTION NATIONALE - juin 2013 pas du Québec une nouvelle Corée du Nord ! » Est-ce que les gens réfléchissaient encore ou étaient-ils tous devenus des automates aux pensées préfabriquées ?Ou était-ce lui qui était aveuglé par la lutte qu\u2019il menait pour le français ?À entendre plusieurs de ses amis et plusieurs commentateurs politiques, il faisait preuve de fermeture d\u2019esprit, pire, il était un « vecteur d\u2019ignorance » comme l\u2019avait si bien écrit un chroniqueur de La Presse.« Ce n\u2019est pas en éliminant l\u2019anglais que nous allons préserver la langue française au Québec.L\u2019ignorance n\u2019est jamais bénéfique au progrès social.On ne s\u2019affaiblit pas en s\u2019instruisant ! » avait aussi écrit ce commentateur sur son blogue.Mais qui parlait d\u2019éliminer l\u2019anglais ?Et que dire de ce raccourci douteux qui suggérait que les opposants à la mesure de l\u2019anglais intensif faisaient la promotion de l\u2019ignorance ?Comme si on ne pouvait pas s\u2019instruire en apprenant autre chose que la langue de Shakespeare ! C\u2019était bien là le cœur de son opposition à cette mesure.On allait condenser la sixième année du primaire en une demi-session de cinq mois et, pendant l\u2019autre demi-session, on n\u2019allait faire que de l\u2019anglais.Est-ce que l\u2019apprentissage des autres matières (mathématiques, français, histoire.) allait être aussi solide qu\u2019auparavant ?Rien n\u2019était moins certain.À son avis, faire l\u2019apprentissage d\u2019une seule langue était une tâche ardue.À preuve, plusieurs de ses jeunes collègues francophones à l\u2019hôpital écrivaient le français comme des pieds.Et les étudiants allophones qui avaient une connaissance rudimentaire du français allaient-ils être touchés aussi ?Il lui semblait qu\u2019on devait au minimum éviter que les étudiants en difficulté suivent des cours d\u2019anglais intensif.Mais non ! Il avait lu que l\u2019Association québécoise des troubles d\u2019apprentissage était en faveur de la mesure ! S\u2019il était le seul de son camp, c\u2019était sûrement que quelque chose lui échappait. 27 L'ACTION NATIONALE - juin 2013 Oui, quelque chose devait lui échapper ! Il regardait les miettes de son toast dans son assiette ; elles lui faisaient songer à ses pensées éparses.Comment allait-il pouvoir se présenter au micro ce soir ?Il était en proie au doute.À une heure du matin, oui ! il était sûr de lui.Il s\u2019était levé pour boire un verre de lait.Il avait contemplé l\u2019éclat de la pleine lune qui entrait par la large porte-patio de la cuisine.Il s\u2019était avancé près de la fenêtre : le ciel était clair, il percevait quelques étoiles.Il y avait quelque chose de solennel dans ce moment.Il allait enfin afficher publiquement son opposition au bilinguisme généralisé vers lequel voguait aveuglément le peuple québécois.C\u2019était l\u2019une de ses convictions : si tous les Québécois sans exception parlaient l\u2019anglais fluently, c\u2019en était fini du français au Québec.Il y aurait une période qui durerait peut-être une cinquantaine d\u2019années pendant laquelle les Québécois parleraient anglais et français, puis le français agoniserait tout doucement : pendant un court laps de temps, les élites «éclairées » qui réclamaient à grands cris que tous les Québécois soient bilingues seraient enfin satisfaites, mais il ne s\u2019agirait que d\u2019une période transitoire qui déboucherait fatalement sur l\u2019unilinguisme anglais.C\u2019est précisément ce qui s\u2019était produit à l\u2019hôpital : tous les francophones étant bilingues, ils avaient laissé tomber leur langue pour accommoder le très sympathique Andrew McCarthy.C\u2019était ce qui s\u2019était produit en Gaule : le latin avait lentement, mais sûrement supplanté le celtique, c\u2019était ce qui s\u2019était passé avec les patois provinciaux parlés en France au Moyen Âge : ils avaient progressivement cédé leur place au français.Mais on n\u2019avait pas à aller aussi loin dans le temps.On pouvait simplement donner l\u2019exemple d\u2019une multitude de joueurs de hockey de la LNH dont les parents étaient francophones, qui étaient devenus des parfaits bilingues et, enfin, qui avaient été assimilés.Parfois, l\u2019assimilation s\u2019effectuait à un rythme effréné et effrayant, sur une période 28 L'ACTION NATIONALE - juin 2013 de vingt ans tout au plus.Ainsi de Mario Lemieux, surnommé Le Magnifique à cause de son talent.Il était le fils de Pierrette et de Jean-Guy Lemieux ; à son arrivée avec les Penguins de Pittsburg au milieu des années 80, il ne parlait pas un mot d\u2019anglais.En 2002, lors d\u2019une entrevue à l\u2019occasion de la victoire d\u2019équipe Canada aux olympiques d\u2019hiver, il est interviewé en anglais et en français.On réalise alors qu\u2019il parle un anglais excellent, mais que son français est devenu un charabia où se côtoient des anglicismes, des bégaiements et un vocabulaire anémique.Mais il y avait pire que cela.Il y avait les franco-canadiens : ils étaient tous bilingues et ils pouvaient donc parler anglais au travail, à l\u2019épicerie, au centre-commercial.Leur langue n\u2019avait donc plus aucune utilité publique ; elle était cantonnée à la sphère du foyer et par conséquent elle agonisait à une vitesse surprenante.On assistait à grande échelle au phénomène qui s\u2019était produit à petite échelle à son travail : comme Andrew McCarthy, les Canadiens anglais estimaient inutile d\u2019apprendre le français puisque les francophones savaient tous l\u2019anglais.De tous ces exemples, il déduisait une loi qu\u2019il estimait infaillible : une langue doit être nécessaire et essentielle à la communication pour pouvoir survivre ; si elle ne l\u2019est pas, elle meurt.Mais cela, c\u2019était au beau milieu de la nuit.Maintenant, il doutait de ses pensées.Un ami, qui était professeur de littérature française à l\u2019université, l\u2019assurait que les Québécois pouvaient être parfaitement bilingues et continuer à parler français.Il en était l\u2019exemple même : son anglais était impeccable (il le parlait sans accent !) et il était un spécialiste reconnu de Proust ! Mais, songeait Martin, on pouvait très bien être un spécialiste de Proust dans une société où tout le monde parlait anglais.C\u2019était fort possible.Les universitaires seraient les derniers à tomber.Et, au fond, sans doute ne tomberaient-ils pas, sans doute continueraient-ils à vaquer à leurs travaux hyperspécialisés, dans le cocon 29 L'ACTION NATIONALE - juin 2013 ouateux que leur offrait l\u2019université, inconscients ou insensibles - la protection de la culture francophone étant souvent considérée en ces lieux comme un repli identitaire nauséabond - à l\u2019agonie de la langue française au Québec.Dans une centaine d\u2019années, alors que l\u2019anglais serait maintenant la langue commune de tous les Québécois, il y aurait bien entendu des universitaires et des écrivains qui parleraient et écriraient le français parfaitement - être francophile serait même le gage d\u2019une grande culture : ça ferait chic ! - mais leurs œuvres seraient traduites en anglais pour qu\u2019elles soient intelligibles à la population québécoise.Mais Martin doutait, alors que sa fille faisait jouer « I feel fine » pour la sixième fois depuis qu\u2019il était levé.Ce soir, il voulait non seulement s\u2019opposer à l\u2019anglais intensif, mais il aurait aussi voulu aller plus loin : il voulait s\u2019opposer à l\u2019obsession du bilinguisme présente chez à peu près tous les Québécois ! S\u2019il osait le faire, il y aurait certainement une émeute.« Procédera-t-on à mon arrestation ?» songeait-il avec un sourire doux-amer.Et avait-il raison ?Il n\u2019était pas un linguiste, il n\u2019était pas un expert de la question.Son opinion avait été formée par la lecture de quelques articles écrits par des intellectuels nationalistes.Peut-être était-il possible et souhaitable, comme le pensaient sa famille et ses amis (au fond à peut-être toutes ses connaissances !) que les Québécois maîtrisent tous l\u2019anglais.Le français était peut-être plus fort qu\u2019il le croyait.L\u2019anglais allait simplement s\u2019ajouter à la langue de Molière ; il n\u2019allait pas la supprimer ! « On a tous besoin d\u2019être aimés ! C\u2019est un besoin plus fort que tout ! » songeait-il, alors que la robe de chambre de sa femme frôlait la chaise sur laquelle il était assis.Elle était passée à côté de lui sans lui adresser un seul mot.Le besoin d\u2019être aimé.C\u2019était ce qui expliquait selon lui les hésitations et les brusques changements de cap du PQ au sujet de la langue. 30 L'ACTION NATIONALE - juin 2013 Les gens du PQ devaient sentir la pression immense exercée par les partis de l\u2019opposition, le gouvernement fédéral, les gens d\u2019affaire qui parlaient tous anglais et qui considéraient le français comme une nuisance davantage que comme une langue à défendre et les grands journaux fédéralistes qui vilipendaient à journée longue les lois linguistiques québécoises qu\u2019ils estimaient discriminatoires.Cela expliquait aussi pourquoi le ministre de la Francophonie du Parti québécois jugeait bon de financer le projet Notre home, une chanson bonne-ententiste, particulièrement kitsch et sup-posément bilingue - en fait, les trois quarts des mots étaient en anglais.Et ce besoin d\u2019amour expliquait aussi pourquoi le même ministre souhaitait bilinguiser les services de la Société de transport de Montréal.Le soleil entrait à profusion par la large baie vitrée de la cuisine.Les oiseaux chantaient ; on était à la fin du mois de mai et il faisait déjà assez chaud pour qu\u2019on puisse ouvrir les fenêtres le matin ! Le mal de tête de Martin s\u2019était atténué.Sa femme se maquillait dans la salle de bain.Il vit son image dans le miroir et la trouva belle.Il enserra sa taille et déposa un baiser sur sa nuque.Sa femme n\u2019avait pas besoin qu\u2019il prononce une seule parole.Son étreinte était ferme et tendre à la fois, c\u2019était différent des étreintes un peu mécaniques qu\u2019ils s\u2019échangeaient quand ils se disaient au revoir pour la journée ou quand ils se revoyaient le soir après le travail.Elle savait qu\u2019il ne dirait rien à la rencontre de ce soir.Martin vit son sourire dans le miroir ; elle se retourna et déposa un baiser sur ses lèvres.« I\u2019m in love with her and I feel fine ! » On eût dit que les Beatles chantaient avec plus de force, avec plus d\u2019enthousiasme.Leur fille avait dû monter le volume.? 31 ARTICLES Denis Monière* NATIONALISME ET INDÉPENDANTISME: DE LA CONVERGENCE À LA CONTRADICTION L\u2019indépendantisme n\u2019est pas comme le nationalisme un mouvement ethnique assimilant les luttes pour la sauvegarde de la nation aux luttes pour la sauvegarde de la langue et autres caractéristiques et valeurs culturelles, sociales ou religieuses.L\u2019indépendantisme, c\u2019est une volonté et une stratégie de conquête du pouvoir politique pour libérer la nation québécoise de toutes les tutelles.Andrée Ferretti, Gaston Miron, Les grands textes indépendantistes, Montréal, L\u2019Hexagone, 1992, p.19 Nous pensons qu\u2019une partie des difficultés d\u2019orientations idéologiques et stratégiques du mouvement souverainiste résultent des oscillations entre ces deux courants de pensée qui s\u2019enchevêtrent ou se combattent selon les conjonctures.Départager ces deux idéologies est une opération délicate qui peut bousculer certaines certitudes du prêt à penser.Mais ce travail de clarification peut aussi s\u2019avérer salutaire pour débusquer les ambigüités et les contradictions qui produisent bien souvent des dérives politiques.Il est certain que ces deux mouvements de pensée sont concomitants, mais on ne doit pas pour autant les confon- * Professeur de science politique, Université de Montréal 32 L'ACTION NATIONALE - juin 2013 dre à la fois pour des raisons historiques et stratégiques.On peut être nationaliste sans être indépendantiste, on peut être nationaliste et indépendantiste et on peut aussi être indépendantiste sans être nationaliste.Dans tous ces cas de figure, on prétend agir dans l\u2019intérêt de la nation, mais on n\u2019adopte ni la même vision de cet intérêt, ni ne préconise les mêmes stratégies pour l\u2019incarner.Ce qui rend le cas du Québec encore plus compliqué, c\u2019est que le nationalisme s\u2019est développé dans le cadre du fédéralisme qui impose un double système de loyauté et d\u2019identité.Cette ambigüité foncière n\u2019existait pas dans le cadre du mouvement patriotique du Bas-Canada où les objectifs de la lutte nationale étaient clairs : rompre le lien colonial et proclamer l\u2019indépendance du peuple canadien qui regroupait tous ceux qui adhéraient aux revendications démocratiques et républicaines.Le combat des Patriotes était centré sur des enjeux économiques et politiques et non pas sur des enjeux identitaires.Les effets pervers de l\u2019Acte d\u2019Union Sur le plan historique, le nationalisme comme système de pensée s\u2019est construit sur l\u2019échec des rébellions de 1837-38 et sa conséquence l\u2019imposition de l\u2019Acte d\u2019union.Le nationalisme de conservation s\u2019est alors développé comme panacée à l\u2019indépendantisme afin de l\u2019effacer de la conscience populaire.Cette idéologie a émergé des décombres du mouvement patriotique et sa domination a eu pendant un siècle des effets délétères sur l\u2019évolution de la pensée indépendantiste en la réduisant à l\u2019insignifiance politique.Mise en situation minoritaire par l\u2019Acte d\u2019Union, dépossédée du contrôle des institutions représentatives, la nation canadienne qui, dans le cadre du Bas-Canada, s\u2019est affirmée à travers des revendications pour le contrôle du pouvoir politique, s\u2019est ensuite définie après 1840 par son appartenance linguistique pour se distinguer de l\u2019occupant en 33 L'ACTION NATIONALE - juin 2013 ajoutant le qualificatif de français à son identité originelle : les Canadiens deviennent alors des Canadiens français, intériorisant leur double appartenance et leur subordination dans un jeu d\u2019alliance où ils ont perdu toute capacité d\u2019initiative.Le nationalisme de conservation légitime l\u2019impuissance politique des Canadiens français enfermés désormais dans un cadre politique où ils sont minoritaires et soumis à une dynamique qui leur échappe.Dans ce contexte, le changement est perçu comme une menace et enclenche une réaction défensive.Cette dialectique mène à l\u2019irréalisme, car elle force une collectivité à se replier sur elle-même et à adhérer à des idées et des projets qui sont contredits par les faits.Les deux principaux fleurons de cet irréalisme sont la théorie du pacte entre les deux nations et la défense du statu quo constitutionnel sans parler de l\u2019anti-étatisme et de l\u2019agri-culturisme comme modèle de développement économique.Portée par les élites cléricales et réformistes, le nationalisme canadien-français a fait accepter l\u2019échec et sa conséquence politique : la minorisation du peuple canadien et son insertion dans un jeu d\u2019alliance où les intérêts de la nation étaient dépendants et subordonnés à la volonté d\u2019un autre peuple.Cette logique de la dépendance qui est au cœur de la pensée nationaliste fut ensuite institutionnalisée par la création de la province de Québec en 1867.Depuis l\u2019imposition de l\u2019Acte d\u2019union, le nationalisme canadien-français s\u2019évertue à remplacer la lutte pour l\u2019indépendance par la lutte pour la survivance.Mis en minorité par le pouvoir des armes et le système colonial, les Québécois vont se replier sur un destin rabougri : conserver leur culture et protéger l\u2019autonomie provinciale.Cette idéologie célèbre les vertus du conquérant britannique qui, pour des raisons géostratégiques, a toléré la religion catholique en 1774, qui a instauré les libertés civiques en 1791 et qui finalement a 34 L'ACTION NATIONALE - juin 2013 reconnu des droits politiques à la minorité francophone en créant la province de Québec en 1867.Le nationalisme de conservation refoulera le projet d\u2019émancipation nationale dans l\u2019inconscient collectif en occultant le passé indépendantiste, laïc et républicain du mouvement patriotique, en inculquant les avantages du fédéralisme canadien et en valorisant le statut provincial.Le nationalisme enfermait alors pour un siècle le projet national dans la dépendance et la collaboration subordonné à un système politique où le pouvoir appartenait à une autre nation.Le projet national sera réduit à sa dimension culturelle par la défense de la religion catholique, de la langue et des institutions canadiennes-françaises.Le pouvoir politique sera mis en marge de la nation.Des générations successives ont été convaincues que la politique était essentiellement corruptrice et indigne des vertus spirituelles des Canadiens français.Il fallait compenser dans l\u2019au-delà l\u2019impuissance politique de l\u2019ici-bas.Le nationalisme de conservation distillait aussi un antiétatisme puisque l\u2019institution centrale qui devait assurer la survivance de la collectivité était l\u2019Église et non l\u2019État.Le pouvoir provincial devait essentiellement servir de rempart contre les ingérences de l\u2019État canadien et les influences du monde extérieur.À l\u2019intérieur du grand compromis victorien, l\u2019Église laisse la bourgeoisie d\u2019affaires Canadian s\u2019occuper de l\u2019économie, elle prend le contrôle de la société canadienne-française et concède sous son regard attentif des hochets politiques et honorifiques aux politiciens.Cette idéologie a eu des effets délétères en fragmentant la représentation de la nation.Le Canadien français était incapable de se penser comme totalité, son appartenance ou son identité se confinait à l\u2019univers culturel et se tenait aux marges de l\u2019univers politique et économique où elle était soumise et intégrée à une autre nation.Être canadien-français signifie accepter la logique du minoritaire qui peut se résumer ainsi : 35 L'ACTION NATIONALE - juin 2013 ne jamais être la source de son destin.L\u2019essentiel de la pensée canadienne-française a été et demeure d\u2019assumer et d\u2019intérioriser la nécessité de la dépendance politique.Les axes de la culture politique du minoritaire doivent être la modération dans les revendications et la résignation dans l\u2019adversité.Il faut s\u2019accommoder des décisions de la nation majoritaire, faire contre mauvaise fortune bon cœur, borner les champs du possible aux volontés de l\u2019autre et toujours trouver des interprétations favorables aux situations ou aux projets désavantageux.Fuir le conflit ou l\u2019affrontement est le mot d\u2019ordre du minoritaire qui ne veut pas prendre le risque de la rupture.Et que propose le minoritaire lorsque la nation dominante impose sa volonté ?Rien, si ce n\u2019est qu\u2019il faut attendre des jours meilleurs et accorder une autre chance au système de se réformer pour tenir compte de ses intérêts velléitaires.La rupture indépendantiste L\u2019indépendantisme moderne s\u2019est construit en opposition à ce nationalisme de conservation qui anémiait la nation dans des luttes stériles et toujours à recommencer dans le cadre du fédéralisme canadien.Il a rompu avec la logique du minoritaire en voulant instituer la nation québécoise comme totalité capable de se prendre en charge et de se libérer de la tutelle de l\u2019autre nation.La pensée indépendantiste a mis le contrôle du pouvoir politique au cœur du projet national.Elle a défini le Canada comme un adversaire à combattre et le fédéralisme comme une entrave à l\u2019épanouissement collectif.Elle a donné une représentation systématique de la nation en refusant de dissocier les dimensions politiques, économiques, sociales et culturelles de la lutte de libération nationale.Elle a lié la nation à un territoire et à un État qui devait être le seul responsable du destin collectif.Elle a rejeté l\u2019identité canadienne comme débilitante et s\u2019est donné pour ambition de construire la nation québécoise par la maîtrise de tous les pouvoirs politiques. 36 L'ACTION NATIONALE - juin 2013 Un indépendantiste à la différence d\u2019un nationaliste ne croit pas qu\u2019on puisse réformer le fédéralisme canadien, qu\u2019on puisse trouver des avantages positifs à long terme dans une politique de compromis avec l\u2019État canadien.Il a compris que tous les gains ou concessions obtenues après d\u2019épui-santes batailles ne sont que temporaires et réversibles avec le temps parce qu\u2019ils obéissent fondamentalement aux intérêts stratégiques d\u2019un autre acteur de qui possède le pouvoir politique.Il sait que tant que l\u2019indépendance n\u2019est pas faite, la nation ne peut pas se construire et se développer et que les tergiversations compromettent l\u2019avenir national.Il a tiré les leçons de l\u2019histoire et ne se laisse pas abuser par les chantres de la bonne entente qui, d\u2019échec en échec, attendent des lendemains qui chantent.Il se veut cohérent et dénonce la confusion des esprits entretenue par les nationalistes qui se contentent des hochets de pouvoir et de reconnaissance symbolique de la nation, qui font accroire qu\u2019on peut faire des gains dans le cadre du système fédéral qui préserveront la survie de la nation.Pour un indépendantiste, l\u2019indépendance du Québec est une nécessité historique pour assurer la pérennité de la nation parce que seule l\u2019indépendance met fin à l\u2019écartèlement de la conscience, pousse au dépassement, à l\u2019audace créatrice et invite à être pleinement soi-même.À l\u2019inverse, l\u2019horizon que propose le nationaliste est borné par les nécessités de l\u2019accommodement et de la résignation.La confusion des genres Malheureusement cette logique de l\u2019action indépendantiste n\u2019a pas eu le temps de marquer durablement la conscience nationale québécoise.Elle a été portée pendant quelques années par le RIN et le RN, mais elle fut soumise à une opération de récupération dès le milieu des années soixante. 37 L'ACTION NATIONALE - juin 2013 Les forces politiques traditionnelles ont cherché à endiguer la montée de ce mouvement en proposant des versions édulcorées du projet d\u2019émancipation nationale qui avaient toutes pour fondement de reconnaître le cadre politique canadien.Égalité ou indépendance, de Daniel Johnson, États associés de René Lévesque, souveraineté culturelle de Robert Bourassa, tous ces mots d\u2019ordre ont tenté de détourner les forces vives de la nation d\u2019un véritable projet d\u2019émancipation nationale pour les canaliser vers une réforme du cadre constitutionnel canadien plus conforme à la logique du nationalisme de conservation.Ce réformisme constitutionnel qui était voué d\u2019avance à l\u2019échec eut toutefois un effet inattendu en provoquant l\u2019émergence d\u2019une réaction nationaliste au Canada qui aboutit au renforcement du fédéralisme par le rapatriement de la constitution et l\u2019adoption d\u2019une Charte des droits.Si pendant une quinzaine d\u2019années, pour être précis de 1960 à 1974, l\u2019indépendantisme a réussi à orienter le mouvement nationaliste, a en fixer les paramètres stratégiques, par la suite, il fut progressivement phagocyté par l\u2019idéologie nationaliste dont l\u2019emprise s\u2019est accentuée au fur et à mesure des échecs électoraux du Parti québécois de 1970 et de 1973 qui délaissa ce qu\u2019on pourrait appeler l\u2019éthique indépendantiste en 1974 en adoptant la procédure référendaire et la logique du bon gouvernement.L\u2019étapisme ouvrait la porte à des alliances électorales nécessaires pour prendre le pouvoir et adopter des réformes sociales et culturelles.La lutte pour l\u2019indépendance n\u2019était plus l\u2019enjeu prioritaire.Il fallait plutôt sauver les meubles et défendre le Québec contre les volontés centralisatrices liées au nation building Canadian.Les échecs successifs des référendums de 1980 et de 1995 renforcèrent l\u2019emprise de la logique nationaliste et la mirent en contradiction avec l\u2019indépendantisme comme l\u2019illustrent les prises de position des leaders du mouvement proclamant en 1984 38 L'ACTION NATIONALE - juin 2013 « le beau risque du fédéralisme » et l\u2019appui au Parti conservateur (René Lévesque), le remplacement de l\u2019objectif de la souveraineté par celui de l\u2019affirmation nationale sous Pierre-Marc Johnson et enfin la mise au rancart du référendum en 1996 tant et aussi longtemps que les conditions gagnantes ne seraient pas réunies (Lucien Bouchard).Le Parti québécois a donc détourné progressivement le mouvement indépendantiste de sa finalité en préconisant la stratégie du bon gouvernement.Son action s\u2019est inscrite dans les limites du cadre constitutionnel canadien.On s\u2019est acharné à convaincre les électeurs qu\u2019il fallait prendre le pouvoir pour faire adopter des réformes devant améliorer les conditions de vie économique et sociale des Québécois.Gagner les élections devenait plus important que de faire avancer la cause de l\u2019indépendance.Et pour y arriver, il fallait cibler des enjeux partiels, pour assurer la survie de la nation dans un cadre provincialiste.Mieux valait accepter le cadre du fédéralisme et essayer d\u2019en tirer le plus d\u2019avantages possible plutôt que de mobiliser les énergies pour devenir indépendant.Ce raisonnement pouvait certes être utile pour attirer des électeurs non souverainistes et prendre le pouvoir, mais il a eu des effets toxiques sur le développement de la conscience indépendantiste, celle-ci ayant tendance à s\u2019atrophier avec le temps parce cette stratégie excluait la promotion active du projet d\u2019indépendance.Comme l\u2019enjeu de l\u2019élection ne portait pas sur le statut politique du Québec, une fois élu, le parti ne pouvait pas utiliser les ressources de l\u2019État pour faire avancer la cause dans la mesure où le mandat demandé aux électeurs excluait cette possibilité.Cette stratégie avait aussi des effets délétères sur la militance puisque le parti une fois au pouvoir ses militants devaient se taire pour ne pas nuire au gouvernement.Parler d\u2019indépendance devenait alors un 39 L'ACTION NATIONALE - juin 2013 obstacle à la réélection du parti.L\u2019indépendance ne devait pas être un enjeu électoral.Cette logique électoraliste eut aussi pour effet de marginaliser dans l\u2019esprit des Québécois le projet d\u2019indépendance qui n\u2019était pas valorisé pour lui-même, mais qui était subordonné à la réalisation d\u2019un projet de société.Dès lors, les porte-parole du Parti québécois et les militants passaient plus de temps à débattre d\u2019enjeux économiques, sociaux et linguistiques que de l\u2019enjeu national lui-même.On s\u2019évertuait à régler tous les problèmes de la société avant de faire l\u2019indépendance comme si le fait de ne pas être souverain n\u2019avait pas d\u2019importance ou de conséquence et qu\u2019on pouvait s\u2019en accommoder.Paradoxalement, plus l\u2019action gouvernementale du PQ était efficace dans un cadre provincial, moins il était justifié de faire l\u2019indépendance.Pourquoi sortir du Canada si on pouvait réaliser les aspirations du peuple dans un cadre provincial ?Cette stratégie a engendré des incohérences politiques qui ont entravé la prise de conscience indépendantiste.Certes, le sujet est presque tabou dans le mouvement souverainiste, mais le meilleur exemple de cette dérive est l\u2019adoption de la loi 101 qui a fait la fierté des Québécois et qui a facilité leur promotion sociale, mais qui, avec le temps, a été mise en lambeaux par l\u2019État canadien et ses sbires de la Cour suprême.Plus on a cru qu\u2019on pouvait appliquer dans le cadre provincial une législation linguistique efficace qui devait nous protéger de l\u2019assimilation, plus l\u2019urgence de faire l\u2019indépendance s\u2019est estompée dans l\u2019esprit de nombreux Québécois.Le travail de sape de l\u2019État fédéral n\u2019a pas pour autant galvanisé l\u2019indignation et entrainé une plus forte mobilisation pour l\u2019indépendance.Au contraire.Mais les leaders du mouvement souverainiste ont continué dans la même voie en préconisant une nouvelle loi 101 toujours 40 L'ACTION NATIONALE - juin 2013 dans le cadre étriqué d\u2019une politique provinciale au lieu de faire porter le débat sur la seule solution qui soit efficace : l\u2019accession à l\u2019indépendance.Aux dernières élections, on a rejoué la même partition en reportant le projet de pays aux calendes grecques et en faisant accroire qu\u2019une fois élu on apporterait les correctifs nécessaires.Plus on entretient l\u2019espoir qu\u2019on peut faire des réformes au sein du système actuel, plus on délégitime le projet d\u2019être une nation.L\u2019histoire des quarante dernières années montre clairement qu\u2019il est illusoire de vouloir accéder à l\u2019indépendance en proposant de bien gouverner une province.Les passages au pouvoir du Parti québécois n\u2019ont pas rendu les Québécois plus souverainistes.Cette gouvernance provincialiste les a au contraire rendus plus confus et ambivalents quant à leur statut politique.L\u2019erreur stratégique fondamentale est de s\u2019imaginer que la bonne gouvernance aura un effet de persuasion, que les Québécois se montreront plus ouverts au changement politique si on leur montre qu\u2019on peut gouverner efficacement, comme si on avait encore à faire la preuve qu\u2019on est capable de se prendre en main collectivement.Il faudrait se montrer meilleurs, plus compétents, plus excellents que les autres pour avoir le droit de se diriger nous-mêmes.À cet égard, la dernière billevesée du Parti québécois consiste à proposer de réaliser le déficit zéro et de réduire la dette avant de faire l\u2019indépendance.En jouant à ce jeu, on se laisse piéger par les illusions d\u2019un pouvoir asservi à une volonté extérieure.On oublie aussi que gouverner implique forcément mécontenter des segments de l\u2019électorat parce que les ressources étant rares on ne peut faire plaisir à tout le monde.La leçon qu\u2019il faut tirer de l\u2019histoire des quarante dernières années est que plus on gouverne une province, plus on suscite de l\u2019insatisfaction sans pour autant être capable de faire progresser l\u2019idée d\u2019indépendance dans l\u2019opinion publique. 41 L'ACTION NATIONALE - juin 2013 Il y a une autre facette à cette mystification ou à cette erreur stratégique qui fut encore plus manifeste dans la dernière mouture de la rhétorique péquiste incarnée par le concept de gouvernance souverainiste.Au lieu de faire la bataille de l\u2019indépendance, on propose aux Québécois de rapatrier des pouvoirs à la pièce.Élisons un gouvernement péquiste afin de relancer le processus de réforme du fédéralisme.On a proposé de rapatrier la gestion de l\u2019assurance-emploi, de l\u2019aide au développement international ou encore de rapatrier des pouvoirs fiscaux.Si le Canada dit oui, on renforcera les capacités financières de l\u2019État québécois et on aura réglé la question du déséquilibre fiscal.Si le Canada dit non, on aura démontré l\u2019incapacité de réformer le fédéralisme dans une perspective asymétrique et ainsi les Québécois seront convaincus qu\u2019il n\u2019y a pas d\u2019autres solutions que l\u2019indépendance.On en revient presque à la logique de l\u2019égalité ou l\u2019indépendance de Daniel Johnson ou à celle du couteau sur la gorge inspirée par Léon Dion à Robert Bourassa dans les années quatre-vingt.À ce jeu on pourra tourner en rond encore pendant quarante ans.Ce raisonnement est fondé sur une méconnaissance des interactions politiques dans un système fédéral.Les partis fédéralistes provinciaux pourront toujours contrer les effets des réactions négatives du Canada en prétendant en cas d\u2019échec qu\u2019un gouvernement d\u2019allure souverainiste n\u2019a pas la crédibilité pour convaincre les Canadiens de faire des concessions.On pourra aussi faire valoir qu\u2019il suffit de changer le parti au pouvoir à Ottawa pour débloquer la situation constitutionnelle comme ce fut le cas en 1984 où un gouvernement souverainiste a appuyé le Parti conservateur.Le système fédéral a plus de marge de manœuvre pour gérer les impacts de ses décisions négatives, car il peut jouer sur l\u2019éternel espoir du changement et compter sur l\u2019appui de plusieurs partis fédéralistes sur la scène québécoise.Ces 42 L'ACTION NATIONALE - juin 2013 partis annexés lui servent d\u2019écran de fumée.Et comble d\u2019ironie, ces partis fédéralistes provinciaux deviennent l\u2019ennemi principal à combattre pour le Parti québécois qui laisse la proie pour l\u2019ombre en s\u2019acharnant à dénoncer les incuries du PLQ.On en vient presque à oublier qu\u2019il y a un État canadien qui prend les vraies décisions.On n\u2019ose même plus faire la critique du fédéralisme.Mais le caractère le plus pernicieux de cette stratégie est de laisser faire la pédagogie de l\u2019indépendance par le Canada en s\u2019imaginant qu\u2019on fera naître un pays en réaction aux refus du Canada.On raisonne comme s\u2019il fallait faire l\u2019indépendance en désespoir de cause, comme solution de dernier recours et non pas comme la meilleure solution aux problèmes du Québec.Le rejet par les autres peut soulever l\u2019indignation, mais ce sentiment sera éphémère et insuffisant pour créer une volonté forte de devenir une nation.Il faut sortir de ce paradigme débilitant afin de bâtir une adhésion au projet de nation qui repose sur des raisons positives et créatives.Nous avons voulu montrer comment depuis les années soixante, le nationalisme et l\u2019indépendantisme ont entretenu des relations complexes allant de la convergence à la contradiction.Le nationaliste croit que la nation québécoise peut trouver son compte dans le cadre du fédéralisme canadien et qu\u2019il faut utiliser le pouvoir provincial pour assurer la survie des caractéristiques culturelles de la nation.L\u2019indépendantiste pense pour sa part que cette stratégie de conservation ne fera que retarder l\u2019inéluctable étiolement de la nation et que la question nationale ne peut se résoudre qu\u2019en sortant du Canada.Autrement dit le nationaliste a intériorisé les effets de l\u2019Acte d\u2019Union et les accepte comme prémisses de son action alors que l\u2019indépendantiste poursuit le combat des Patriotes pour s\u2019émanciper de la tutelle canadienne.? 43 ARTICLES Benoît Coutu* D\u2019UNE CRISE À L\u2019AUTRE: CONSIDÉRATIONS POLITIQUES SUR LA CRISE FINANCIÈRE Crise et mise en crise C\u2019est un lieu commun d\u2019affirmer que toute crise est une occasion propice à la mise en place d\u2019innovations technologiques ou financières, de réformes économiques ou de programmes politiques visant à transformer un « système », qu\u2019il soit politique, économique, judiciaire ou même scolaire.Avec brio, Noami Klein en a déjà fait la démonstration dans son ouvrage sur la « stratégie de choc » du « capitalisme du désastre », qualifiant ainsi l\u2019opportunisme de crise au cœur de la doctrine néolibérale que Milton Freidman et ses disciples appliquèrent à de nombreuses reprises depuis le milieu des années 19701.À ce jour, malgré les vœux pieux de nombreux acteurs politiques, la sortie de crise financière ne semble point aboutir à un durcissement des mécanismes de contrôle et de surveillance des marchés financiers.Une preuve en est la timidité de la majorité des gouvernements des pays occidentaux * Sociologue, chargé de cours à l'UQAM 1 Noami Kleim, La stratégie de choc La montée d\u2019un capitalisme du désastre, Leméac/Actes Sud, 2008. 44 L'ACTION NATIONALE - juin 2013 concernés par la révélation du récent scandale de « l\u2019archipel des paradis fiscaux ».Dans le même ordre d\u2019idée, nous pouvons penser à l\u2019augmentation, pendant et après la crise, des différents types de bonus aux cadres, au CEO ou aux courtiers.Enfin, il ne faut pas oublier les maigres amendes imposées aux banques, dont la HSBC, qui ont blanchi des milliards de dollars des cartels de drogue américains.Ce constat nous amène à penser que, loin de remettre en cause ses bases idéologiques ou d\u2019induire une moralisation du capitalisme, les conséquences de la crise furent plutôt positives pour les organisations qui la créèrent, laissant entrevoir l\u2019émergence d'un capitalisme délesté de toute autre obligation que sa propre pérennité.Et, pour ce faire, d\u2019un pas servile, l\u2019État procède à l'ensemble des sacrifices nécessaires à la reproduction de la logique économique et financière, aussi douloureux soient-ils pour l\u2019ensemble de la population.L\u2019accent mis sur la dimension financière de cette crise ne doit pas voiler ses aspects politique et démocratique.En amont, c\u2019est en raison de la complaisance des élites politiques, qui, au fil des années, ont érigé les programmes de dérégulation, en Amérique du Nord comme en Europe, que les marchés financiers ont pu poursuivre leur chemin en toute quiétude jusqu\u2019à la crise, et même s\u2019enrichir avec.En aval, l\u2019onde de choc affecte, voire contraint, le mode de reproduction et de régulation politique et institutionnelle de nos sociétés, venant ainsi menacer la souveraineté des peuples.Les solutions pour résoudre cette crise financière, les fameux plans de sauvetage (États-Unis, Europe) et recapitalisations internes (Chypre), loin de rétablir un certain pouvoir perdu des États sur les marchés, aboutissent à une crise de la légitimité politique et à une augmentation des conflits sociaux.L\u2019actuel déficit démocratique qui en résulte fut par ailleurs maladroitement nommé 45 L'ACTION NATIONALE - juin 2013 asianisation du capitalisme2 ou encore capitalisme de type asiatique3, suggérant que la crise est une occasion saisie pour limiter davantage la démocratie, restreindre les libertés individuelles (paradoxalement au nom de ces mêmes libertés), réprimant au passage les mouvements de contestation contre les politiques gouvernementales d\u2019austérité économique.Somme toute, on ne peut pas faire d\u2019omelette sans casser des œufs, soutiennent les apologistes du néolibéralisme4.Selon les dires de ces derniers, la crise serait déjà terminée.Causée par les imperfections d\u2019un capitalisme immature, le comportement déviant de quelques pommes pourries ou en raison des entraves étatiques, elle fut prolongée par la résistance des syndicats.C\u2019est le discours habituel.Mais en réduisant la crise à une momentanée crise hypothécaire, crise du crédit, de liquidité ou de défaut de paiement, ce qui revient au même, cette lecture sous-estime les capacités de celle-ci à bouleverser l\u2019ensemble du système social.Dénicher les conditions de la présente crise exige de remonter bien avant 2007.Selon différentes perspectives, elle résulterait de la mauvaise gestion politique et économique des répercussions de l\u2019éclatement de la bulle dot.com du début des années 2000, ou serait le retour du refoulé de la crise asiatique de 1997.En vérité, elle prend sa source dans les années 1970 lors de la mise en place de la globalisation financière.À ce titre, au vu des nombreuses crises qui ont eu lieu depuis, c\u2019est toute la période s\u2019échelonnant entre la fin de la 2\tBarry K.Gills, « The Swinging of the Pendulum : The Global Crisis and Beyond », Globalizations, vol.5, no.4, 2008, p.520.3\tSlavoj Zizek, « Why the Free Market Fundamentalists think 2013 will be the best year ever », The Guardian, mercredi 17 février 2013.http ://www.guardian.co.uk/commentisfree/2013/feb/17/free-market-fundamentalists-think-2013-best 4\tSlavoj Zizek, « The West\u2019s Crisis is one of Democracy as much as Finance », The Guardian, mercredi 16 janvier 2013.http ://www.guardian.co.uk/ commentisfree/2013/jan/16/west-crisis-democracy-finance-spirit-dictators 46 L'ACTION NATIONALE - juin 2013 convertibilité or et de l\u2019accord de Bretton Woods, au début des années 1970, et la présente « crise du crédit », soit les 40 dernières années, qui doit être considérée, à défaut d\u2019une autre expression, comme une « crise économique permanente », avec des moments sporadiques de stabilité.Rappelons rapidement les multiples conditions qui, une fois cristallisées, ont nourri la crise des dernières décennies : la dérégulation des marchés financiers ; la fin de la séparation entre banques commerciales et banques d\u2019investissement ; les innovations financières, telles que nouvelles technologies informatiques, qui augmentent la vitesse d\u2019exécution des transactions ; des retours quasi immédiats sur investissement ; les bonus et autres compensations excessives qui poussèrent les conseils de direction à tout faire, usant de tous les moyens même frauduleux, pour gonfler les rendements à très court terme ; de bas taux d\u2019intérêt, les subprimes (prêts à haut risque) et les prêts hypothécaires ; la spéculation en général.Sous cet angle, la crise apparaît comme le moteur de la globalisation financière et l\u2019instabilité sa norme.Ces conditions font qu\u2019à la différence des crises précédentes, qui ont principalement touché des pays en voie de développement, la crise de 2007-2008, que nous continuons à vivre sous une autre forme, est la première vraie crise de la finance globalisée avec une onde de choc se propulsant du centre (États-Unis, Angleterre, Europe) vers la périphérie.Chemin faisant, elle a pénétré en profondeur dans les multiples strates de la vie sociale - le travail, l\u2019éducation, le marché immobilier, les fonds de pension, etc., au point de se métamorphoser en une crise générale du « métabolisme social », au point qu\u2019elle semble s\u2019imposer, pour certains commentateurs, comme un mode de vie5.5 Istvan Mészaros, The Structural Crisis of Capital, New York, Monthly Review Press, 2010 ; Slavoj Zizek, « It\u2019s the Political Economy, Stupid ! », Kasama Project, 14 avril 2009.http ://kasamaproject.org/political-economy/i253-85slavoj-zizek-it-s-the-political-economy-stupid 47 L'ACTION NATIONALE - juin 2013 D\u2019une crise à l\u2019autre Après la globalisation de la finance suit la financiarisation de la politique.Alors que les États ont créé les conditions structurelles de la globalisation financière, un renversement se produit en vertu duquel ceux-ci se voient en un tour de main envoyés au tapis par ces mêmes organisations financières qui furent sauvées avec des sommes colossales d\u2019argent public.C\u2019est comme si tout d\u2019un coup, les États s\u2019étaient aperçus qu\u2019ils ne contrôlaient plus que de minces franges de leur économie.Le problème est que le ver est dans la pomme : la solution préconisée pour résoudre la crise est un néokeynésianisme néolibéral de reconstruction des marchés, au détriment du soutien aux populations.À la première semaine du mois de mars, un article de La Presse nous annonçait que la crise était effacée puisque l\u2019indice Dow Jones venait de franchir un nouveau record dit « absolu ».Très cohérent, le même article mentionne que les marchés restent portés par la politique d\u2019injection massive de liquidité par la FED, c\u2019est-à-dire d\u2019argent public6.Seulement pour la période comprise entre avril et octobre 2008, c\u2019est plus de 5 trillions de livres sterling7 qui furent ainsi dirigées vers l\u2019aide aux banques.Mais pour sauver les banques, il faut socialiser les pertes, ce qui demande plus d\u2019intervention de l\u2019État, plus de taxation, plus de coupures, plus de subsomption totale de la production à la finance.Prises dans un cul-de-sac, n\u2019ayant aucune idée comment se sortir d\u2019une crise dans laquelle elles sont plongées, les élites politiques ont adopté des politiques d\u2019austérité qui ne font que nourrir l\u2019endettement des États et de leur population.La crise du crédit bancaire 6\tMardi 6 mars 2013.http ://blogues.lapresse.ca/lapresseaffaires/ durivage/2013/03/06/la-crise-financiere-est-effacee 7\tEnviron 7,699,000,000,000 USD.Gills, loc.cit., p.514. 48 L'ACTION NATIONALE - juin 2013 s\u2019est alors mutée en une crise des dettes souveraines, de laquelle la finance a su profiter pour imposer les conditions de financement des créances des États tout en s\u2019immisçant dans leur prévision budgétaire, les obligeant finalement à adopter le mode de régulation, de valorisation et d\u2019intégration financier et implantant au cœur de la gestion politique ses caractéristiques idéologiques : compétitivité, croissance, valeur d\u2019échange, rendement à court terme et retour quasi immédiat, risque, et surtout, instabilité.Mais le plus drôle dans cette histoire tient sûrement dans le fait que l\u2019austérité tant promue par le Fonds monétaire international (FMI) est le résultat d\u2019une erreur de calcul.Alors que le FMI justifia l\u2019implantation d\u2019une politique d\u2019austérité des deux côtés de l\u2019Atlantique en révélant en janvier dernier que le taux de croissance moyen était de -0,1 %, ce taux, après une nouvelle étude réalisée par des chercheurs de l\u2019université du Massachusetts, fut réévalué positivement à 2,2 %8.Dès lors nous comprenons que si les gouvernements continuent à promouvoir l\u2019austérité, c\u2019est qu\u2019au final, ils en tirent leur épingle du jeu.En effet, si d\u2019un côté, les États nations ont perdu une importante part de leur capacité à modeler leurs politiques macroéconomiques, la crise leur offre, d\u2019un autre côté, l\u2019occasion de remanier les programmes sociaux par le développement de politiques micro-économiques de gestion individuelle des risques de la vie.Répondant ainsi mieux au rythme et aux modalités du capitalisme financier, ainsi qu\u2019à ses normes exceptionnellement exigeantes, ce type de politique économique leur permet aussi de s\u2019engager dans une voie plus autoritaire.L\u2019effet de morcèlement de l\u2019individu en une 8 Anna Villechenon et Maxime Vaudano, « Une erreur dans une étude sur l\u2019austérité dégomme les idées recues », Le Monde.fr, 17 avril 2013.http :// economieamericaine.blog.lemonde.fr/2013/04/17/une-erreur-dans-une-etude-sur-lausterite-degomme-les-idees-recues 49 L'ACTION NATIONALE - juin 2013 multitude fragmentée de comportements capitalisables le transforme en un individu par projet, un perpétuel investisseur de soi déterminé par son environnement, l\u2019engageant ainsi toujours davantage dans l\u2019auto-exploitation.C\u2019est ainsi que par une certaine analogie les désastreux ajustements structurels qui avaient auparavant déstabilisé les pays en voie de développement sont dorénavant appliqués au cœur de l\u2019Empire, et ce, avec les conséquences sociales qu\u2019on leur connait.À cet égard, la Grèce, comme le furent le Chili et d\u2019autres pays à une autre époque, semble être le nouveau champ d\u2019expérimentation.Dimitris Vergetis, rédacteur de la revue grecque Alytheia, décrit la Grèce comme un cas paradigmatique.Selon ses dires, la crise de la dette aurait servi de « prétexte, d\u2019amorce et d\u2019instance de légitimation d\u2019un processus de privatisation tous azimuts, orchestré par l\u2019État sous la menace des créanciers9 », ceux qui ont justement créé la crise.Sous prétexte de redressement économique, c\u2019est la société tout entière qui est soumise aux lois des marchés financiers.Tout en démantelant les dispositifs de protection sociale et en privatisant la prise en charge individuelle des aléas de la vie, on transforme le système sociopolitique tout en restant à la fois dans le cadre du capitalisme financiarisé.Ainsi, le changement de régime de gouvernementalité se manifeste dans « une redéfinition restrictive des catégories d\u2019ayant-droit, une redéfinition de la pyramide des âges, une réforme des programmes sociaux, une nouvelle gestion comptable, une redéfinition des fonctions et une réassignations des missions des organismes publics, une réorganisation du marché du travail, restructuration de l\u2019appareil productif et une réforme de l\u2019État10 ».9 Dimitris Vergetis, « Le devenir grec de l\u2019Europe néolibérale.Les nouveaux nom séparateurs du biopouvoir et les populations superflues », Tlaxcala, 27 février 2013.http ://www.tlaxcala-int.org/article.asp ?reference=93i3.10 Ibidem 50 L'ACTION NATIONALE - juin 2013 Conclusion La dernière grande crise en date s\u2019inscrit dans une longue période de financiarisation sans cesse élargie du capitalisme accompagnée d\u2019une baisse tendancielle des salaires pour l'immense majorité.L\u2019incapacité politique de cette dernière à retourner cette tendance s'est muée en une attitude pragmatique d\u2019endettement de plus en plus insoutenable, mais encouragée par les acteurs financiers.L\u2019un des avantages, au-delà de l\u2019aspect purement financier de concentration des richesses, est de paralyser politiquement des individus et des gouvernements enchaînés à leurs dettes.D\u2019un côté, on essaie de nous inculquer que les peuples sont responsables d\u2019un système qu\u2019ils ne maîtrisent pas et doivent en assumer les conséquences, aussi douloureuses soient-elles.D\u2019un autre côté, ce n\u2019est pas tant la force intrinsèque du capitalisme avancé qui expliquerait sa persistance que la faiblesse d'une alternative politique.Une partie du problème réside donc dans cette incapacité à dépasser conceptuellement une démocratie phagocytée par l\u2019ambition de la finance.Cependant, il semble pour l\u2019instant impossible de concevoir un mouvement de grand déploiement surtout en raison de l\u2019intégration culturelle des normes néolibérales par une majorité de la population.Les conditions de la crise sont telles qu\u2019une alliance entre les grands syndicats et la rue qui a amorcé le mouvement de résistance ces dernières années, ou encore entre les différents groupes sociaux issus de la classe moyenne, semble inconcevable à court terme.Nonobstant cette condition, si la crise est une opportunité historique à saisir, c\u2019est à nous de prendre les choses en mains et de trouver une alternative à la radicalité financière.? A quoi sert mon argent ?PLHCEÏÏIEdT H RERDEmEIIT SOCIALE sûr et garanti L'argent investi sert à financer partout au Québec des CPE.des agriculteurs biologiques, des coopératives et OSBL d'habitation, des quartiers verts, des commerces équitables, des entreprises d'insertion au travail, des théâtres, des médias sociaux, etc.Le choix de Laure Waridel V** M Desjardins Caisse d'économie solidaire Québec\t418\t647-1527 Montréal\t514\t.598-2122 Lanaudière\t450\t753-7055 www.placement.coop Située à New Richmond, en Gaspésie, Serres Jardins-Nature est le plus important producteur de tomate biologiques dans l\u2019est de l\u2019Amérique.FONDS de solidarité FTQ Contient des antioxydants et des investissements des 571 000 propriétaires du Fonds de solidarité FTQ.Toutes les régions du Québec tirent profit des 6,4 milliards de dollars que les milliers de Québécois confient au Fonds de solidarité FTQ avec un double objectif : créer des emplois ET FAiRE TOURNER L\u2019ÉCONOMiE D\u2019iCi.\twww.fondsftq.com DOSSIER EXPLORATIONS AUTOUR DU DESTIN DES ÉGLISES 54 DOSSIER Luc Noppen* EXPLORATIONS AUTOUR DU DESTIN DES ÉGLISES DU QUÉBEC A.Un nouveau modèle d\u2019intervention Nos églises ferment ; le mouvement amorcé au début des années 1995 s\u2019accélère.Des 269 paroisses que comptait en 1995 le diocèse de Québec - le plus ancien des 19 diocèses de la province et le seul qui rende publics certains chiffres1 -, il en reste aujourd\u2019hui 204 et l\u2019évêque auxiliaire, Mgr Gaétan Proulx, vient d\u2019annoncer que ce nombre sera réduit à 30 d\u2019ici 2020.Le quotidien Le Soleil commente la décision sous le titre : « Diocèse de Québec : les paroisses sacrifiées pour survivre2 ».Combien d\u2019églises resteront ouvertes au culte après cette réingénierie paroissiale ?Dans le diocèse de Montréal, notre base de données nous indique * Luc Noppen est professeur au Département d\u2019études urbaines et touristiques de l\u2019Université du Québec à Montréal (UQAM).Il est titulaire de la Chaire de recherche du Canada en patrimoine urbain à l\u2019Ecole des sciences de la gestion de cette université, depuis 2001.Ses recherches sur le patrimoine religieux sont subventionnées par le Conseil de recherches en sciences humaines du Canada (CRSH) et par le Fonds de recherche Société et Culture du Québec (FQRSC) depuis 1974.1\thttp ://www.diocesequebec.qc.ca/fabriques/fabriques/fabriques.htm.2\tMarie-Pier Duplessis.« Diocèse de Québec : les paroisses sacrifiées pour survivre ».Le Soleil, 28 octobre 2012.En ligne : http ://www.lapresse.ca/ le-soleil/actualites/societe/20i2io/27/oi-4587828-diocese-de-quebec-les-paroisses-sacrifiees-pour-survivre.php. 55 NATIONALE ui| 2013 DOSSIER DOSSIER que sur 172 paroisses catholiques francophones, seulement 70 sont encore actives aujourd\u2019hui.L\u2019observatoire que nous avons mis en place indique que le mouvement connait une accélération fulgurante depuis l\u2019an 2000.Chaque semaine des églises ferment et chaque mois quelques démolitions s\u2019ajoutent à la liste (ill.1).Au Québec, où les lieux de culte sont de propriété privée - ils appartiennent à des paroisses ou à des congrégations religieuses -, la survie des monuments ecclésiaux et conventuels est menacée.Les Églises, en particulier l\u2019Église catholique romaine, ne peuvent plus et ne veulent plus consacrer de ressources au maintien de ce patrimoine.Les bâtiments sont donc fermés, vendus, convertis à d\u2019autres usages ou tout simplement démolis.1.Statut des églises au Québec selon la base de données de la CRC en patrimoine urbain (Lyne Bernier) Statut des églises au Québec\t\t\t\t\t Églises utilisées par le culte (incluant celles vendues à une autre tradition religieuse)\t1 782\t60,2\t412\t13,9\t2 194 Églises converties\t452\t15,3\t66\t2,2\t518 Églises à vendre\t53\t1,8\t17\t0,6\t70 Total églises* (excluant celles qui ont été démolies)\t2 287\t77^\t495\t16,7\t2 782 Églises démolies\t115\t3,9\t64\t2,2\t179 Total\t2 402\t81,1\t559\t18,9\t2 961 * basilique, cathédrale, église dite oratoire, église dite chapelle, lieu de pèlerinage, mosquée, synagogue, église DOSSIER 56 L\u2019ACTION NATIONALE juin 2013 Pour bien cadrer le sujet, il convient d\u2019entrée de jeu d\u2019évoquer quelques chiffres et de tenter une comparaison avec le cas de la France (ill.2).Dans les deux cas, les églises sont fréquentées par environ 4,5 % de la population3 : avec aussi peu de « messalisants4 », on est loin de la situation d\u2019« exercice public du culte » qui autrefois valut à l\u2019Église catholique romaine ses privilèges.Au Québec, comme en France, on trouve néanmoins une population qui se dit encore majoritairement « catholique ».Ce sont ces « catholiques culturels » qui prennent pour patrimoine ces églises édifiées en nombre au sein de leur communauté5 6.En revanche, même si les Québécois sont convaincus qu\u2019ils vivent sur une terre d\u2019églises, la province ne compte qu\u2019une église pour 2333 habitants, alors qu\u2019en France, terre catholique millénaire, on en dénombre une pour 650 habitants : la charge patrimoniale est tout autre.Dans les deux cas, un pourcentage relativement équivalent de monuments est protégé par un statut juridique, mais là s\u2019arrêtent les comparaisons : le budget annuel du ministère de la Culture et des communications du Québec ne pourrait pas restaurer une seule des cathédrales de France, et les 324 églises québécoises « protégées » font sourire lorsqu\u2019on évoque les 16 000 églises classées en France6.3\tAu Québec le chiffre de 5 % était en 2003 reconnu par l\u2019Église catholique romaine et il n\u2019y a aucune nouvelle donnée depuis.En France, ce chiffre a été avancé par l\u2019Institut français d\u2019opinion publique (IFOP) en 2009 et reconnu par l\u2019Église de France.4\tPersonnes déclarant se rendre à la messe tous les dimanches.5\tNe dit-on pas que le patrimoine est la religion du XXIe siècle dans l\u2019Occident chrétien ?6\tVoir Luc Noppen et Lucie K.Morisset.Les églises du Québec, un patrimoine à réinventer.Québec, Presses de l\u2019Université du Québec, 2006.Les données relatives au Québec sont issues de la base de données compilée à la Chaire de recherche du Canada en patrimoine urbain de l\u2019UQAM.Le cas français est bien documenté dans : « Églises de France ».Documents Épiscopat, no 2, 2009 (publié par le Secrétariat général de la Conférence des évêques de France). 57 L'ACTION NATIONALE juin 2013 DOSSIER 2.\tTableau comparatif de la situation des églises en France et au Québec (Luc Noppen) \t\t «catholiques culturels»\t65%\t71% Lieux de culte\t100 000\t3 000 % per capita\t1 / 650 hab.\t1 / 2 333 hab.Messalisants\t4.5% (IFOP)\t4.5% (estimation) Monuments classés\t16 000\t324 % du corpus\t16%\t11% De l\u2019usage des lieux de culte, ici et ailleurs La comparaison Québec-France reste cependant très instructive en matière de régime de propriété des églises.Cette question, en particulier, s\u2019avère cruciale quand on sait qu\u2019il ne peut y avoir de patrimoine sans propriétaire.En France, la Loi de séparation des Églises et de l\u2019État de 1905 a confié la propriété des églises paroissiales aux communes.Ces monuments, même très peu fréquentés, jouissent donc d\u2019un propriétaire pérenne, alors qu\u2019au Québec la faible fréquentation des lieux de culte entraine leur fermeture et leur mise en vente parce que leur propriétaire (la fabrique ou la corporation religieuse) n\u2019a pas l\u2019option de s\u2019adonner à d\u2019autres activités que celles entourant le culte7.Au Québec, cela permet toutefois, et sans détour, de convertir les églises à d\u2019autres fins, une fois que celles-ci ont trouvé un nouveau propriétaire ; en France, par contre, la Loi dite d\u2019affectation de 1907 destine ces « églises publiques » au culte, et ce, sans frais et de façon perpétuelle, laissant au curé desservant le privilège d\u2019autoriser ou non des 7 En vertu de la Loi sur les fabriques (art.13) et de la Loi sur la fiscalité municipale (art.204-12) DOSSIER 58 L\u2019ACTION NATIONALE juin 2013 usages partagés, selon son bon jugement.Le droit canon romain encadre de façon très précise ces usages ; on ne permet guère que des usages culturels qui conviennent à cette « laïcité catholique » française (musique religieuse et expositions pieuses, par exemple), activités qui ne font généralement qu\u2019augmenter les dépenses.Dans ce cadre, la conversion des églises françaises requiert une procédure complexe de déconsécration/désaffectation, qui n\u2019est que rarement pratiquée8.Mais même si l\u2019usage de l\u2019église revient à la commune après une telle démarche, celle-ci ne peut pour autant céder la propriété à un tiers, du fait du droit de domanialité, couche de complexité supplémentaire.Bref, tout cela fait dire aux maires des communes qu\u2019il leur est plus facile de démolir une église que d\u2019en envisager la conversion vers un autre usage9.Il leur est plus aisé d\u2019invoquer le danger pour la sécurité publique d\u2019un monument branlant que de s\u2019engager dans des procédures sans fin pour, en bout de course, augmenter la dépense associée à l\u2019église du village10.Au Québec, on dénombre aujourd\u2019hui encore quelque 2194 lieux de culte actifs, mais ils semblent tous menacés de 8\tSecrétariat général de la Conférence des évêques de France et Comité national d\u2019art sacré.Les églises communales.Textes juridiques et guide pratique.Paris, Éditions du Cerf.2010 ; Aurélia de Saint-Exupéry.« Le bâti religieux.La reconversion des églises en milieu rural ».Dans Isabelle Rambaud [dir.] Reconvertir le patrimoine, Lyon, Éditions Lieux Dits, 2011, p.110-121 (coll.Cahiers Jean Hubert, no 4).9\tLire au sujet de la démolition de trois églises en Maine-et-Loire : http :// www.associations-patrimoine.org/article.php ?id=2303&dossier=11.10\tTout cela vaut évidemment pour les églises construites avant 1913.La France compte de nombreuses églises qui ont été converties : celles confisquées à la Révolution et qui n\u2019ont pas été réaffectées au culte suite au Concordat et celles qui n\u2019ont pas été revendiquées pour le culte après l\u2019adoption des lois de 1905 et de 1907.Les églises « privées » construites après 1913 par les associations diocésaines sont plus facilement fermées, vendues et converties, les évêques préférant garder le culte dans les bâtiments entretenus par les communes, ce qui est compréhensible ! 59 L'ACTION NATIONALE juin 2013 DOSSIER fermeture, à terme11.Les inventaires que nous avons menés avec l\u2019équipe de la Chaire de recherche en patrimoine urbain de l\u2019UQAM ont répertorié, pour la période 1900-2013, 518 églises qui ont déjà été converties - dont 104 hébergent un usage partagé avec le culte - et 179 cas de démolition12.Sur l\u2019île de Montréal, nous avons recensé 412 lieux de culte en activité et seulement 66 églises converties ; en effet 110 églises, fermées par les Églises historiques, ont été acquises par de nouvelles traditions religieuses et continuent d\u2019être affectées au culte (ill.1).En ce qui a trait aux nouveaux usages qui prêtent vie aux églises fermées au culte, la situation montréalaise se révèle très différente de celle qui prévaut dans le reste du Québec13.À Montréal, en effet, les lieux de culte fermés par les traditions religieuses historiques sont le plus souvent (dans 62,9 % des cas, 12 % dans le reste du Québec) cédés à de nouvelles traditions (surtout évangélistes), issues de l\u2019immigration (rn.3).Dans quelques cas, des immigrants catholiques (vietnamiens, philippins, coréens et latino-américains) reprennent des églises abandonnées par les Canadiens français.Ce transfert massif vers de nouvelles 11\tEn 2003, le Conseil du patrimoine religieux du Québec, organisme privé regroupant les propriétaires d\u2019églises et qui est mandaté par le MCC pour administrer le programme Soutien à la restauration du patrimoine religieux - s\u2019adressant exclusivement aux églises qui demeurent ouvertes au culte -, a inventorié quelque 2700 « lieux de culte », dont près de 1000 érigés après 1945.À la Chaire de recherche, laboratoire inscrit dans une université laïque, nous nous intéressons au patrimoine ; nous appelons donc « églises » (ou chapelles), des bâtiments qui possèdent une figure ecclésiale capable de survivre à la fermeture du culte.Le CPRQ prend pour année de référence 2003, moment de son inventaire.À la Chaire, notre date de référence est 1900, puisque c\u2019est au début du XXe siècle que le mouvement de conversion des églises s\u2019est amorcé au Québec.12\tLuc Noppen et Lucie K.Morisset.La conversion des églises au Québec : un siècle d\u2019expérience(s).ARQ-Architecture, 2005, no 131, mai 2005, p.5-36.13\tVoir à ce sujet : Lyne Bernier.« La conversion des églises à Montréal.État de la question ».Architecture-Canada.Journal de la Société pour l\u2019étude de l\u2019architecture au Canada, 2011, vol.36, no 1, p.41-64. DOSSIER 60 L\u2019ACTION NATIONALE juin 2013 3.Catégories de propriétaires des églises ayant un nouvel usage (Lyne Bernier) Catégorie d\u2019acheteur\t\t\t\t\t\t Secteur public\t119\t23,0\t7\t4,C1\t126\t18,2 Secteur privé\t174\t33,7\t24\t13,7\t198\t28,6 Autres traditions religieuses\t64\t12,4\t110\t62,9\t174\t25,\u2018l OBNL\t76\t14,7\t26\t14,9\t102\t14,7 Propriétaire d\u2019origine\t84\t16,2\t8\t4,6\t92\t13,3 Total\t517\t100,0\t175\t100,0\t692\t100,0 %\t74,7\t\t25,3\t\t100,0\t populations pourrait devenir inquiétant.Nos études démontrent en effet que ces groupes n\u2019éprouvent aucun intérêt envers le patrimoine ecclésial.Pour eux, la notion de patrimoine s\u2019incarne plus dans les usages et les savoir-faire que dans les objets et les pierres ; ils ne se sentent pas concernés par ce « culte chrétien de la trace14 » qui donna naissance au monument historique.Ils font donc de ces églises, désaffectées et acquises à bas prix, un usage strictement fonctionnel, en attendant de construire un nouveau lieu de culte mieux adapté à leurs besoins et auquel ils pourront mieux s\u2019identifier.L\u2019église ancienne qu\u2019ils reprennent constitue à leurs yeux une solution temporaire et, surtout, une manière de se doter d\u2019un actif de valeur en vue du financement d\u2019un projet immobilier qui leur serait propre (ill.4).Pour la pérennité patrimoniale, on repassera ! 14 L\u2019expression est de Jean-Yves Andrieux.Patrimoine et histoire.Paris, Belin, 1997, p.213. 6i L'ACTION NATIONALE juin 2013 DOSSIER 4.L\u2019ancienne église St.Augustine, reprise par une communauté évangélique, l\u2019église communautaire de la Rive inc.(photo Guillaume St-Jean) DOSSIER 62 L\u2019ACTION NATIONALE juin 2013 À défaut de populations immigrantes, le reste du Québec convertit plus généralement ses églises vers de nouveaux usages15.Depuis les années 1990, les usages culturels et communautaires remportent la palme alors qu\u2019auparavant les lieux désaffectés - le plus souvent des petites églises protestantes - étaient convertis en résidence ou en petit commerce.C\u2019est au vu de ces tendances que j\u2019ai démarré, en 2005, le projet de conversion de l\u2019église Sainte-Brigide-de-Kildare, dans le but d\u2019attirer l\u2019attention sur le potentiel de développement à des fins communautaires et culturelles des sites et des églises de Montréal.Ce projet particulier s\u2019inscrit dans une vue d\u2019ensemble, ce que j\u2019ai qualifié de « Plan églises ».Quel propriétaire pour quel patrimoine ?J\u2019ai souvent dit et je le répète, la meilleure chose qui puisse advenir d\u2019une église, c\u2019est qu\u2019elle reste ouverte au culte.En effet, tant que les églises sont utilisées comme lieux de culte, leur vocation conforte le caractère sacré des lieux : un tel usage est à la hauteur du poids symbolique du monument dans la communauté.On constate, lorsqu\u2019une église est désaffectée par le culte, vendue et convertie à un nouvel usage, que la pérennité patrimoniale du bâtiment n\u2019est pas nécessairement assurée.En effet, les nouvelles traditions religieuses ne portent pas la même attention au patrimoine bâti, les propriétaires privés ne se sentent pas de mission pour protéger le patrimoine commun et les groupes communautaires ne possèdent habituellement pas les moyens de sauver et de mettre en valeur les attributs ecclésiaux définitoires des monuments (vitraux, clochers, parvis) qu\u2019ils investissent.15 Le transfert des églises vers de nouvelles traditions ne représente que 12,4 % des cas hors Montréal, surtout dans la couronne de petites villes et dans le cas d\u2019églises qui ont été construites après 1945. DOSSIER 63 L'ACTION NATIONALE juin 2013 Si, comme on l\u2019a vu plus haut, l\u2019avenir des églises passe par l\u2019adoption d\u2019un nouveau régime de propriété, la diversité des propriétaires et des nouveaux usages qui ont permis la conversion de plus de 500 églises à ce jour soulève de nombreux problèmes (ill.5).On est loin, en effet, du souci uniforme qui anciennement, diocèse après diocèse, protégeait et valorisait ce patrimoine.Si les lois et règlements concernant le patrimoine s\u2019appliquent, les cadres de gestion sont multiples et l\u2019attention patrimoniale variée à l\u2019infini.Rien ne permet de dire que ces églises converties seront encore en aussi bon état dans 20 ans qu\u2019elles l\u2019étaient au lendemain de leur désaffection par le culte.Ainsi, quelques 5.Variété des nouveaux usages (Lyne Bernier) Catégorie d\u2019usage Autres régions du Québec Montréal Autres traditions religieuses\t64\t11,8\t110\t73,3\t174\t25,\u2018l Commercial (2)\t47\t8,7\t2\t1,3\t49\t7,1 Culturel (3)\t114\t21,0\t4\t2,7\t118\t17,1 Communautaire (1)\t151\t27,9\t15\t10,0\t166\t24,0 Résidentiel (4)\t103\t19,0\t18\t12,0\t121\t17,5 Inconnu\t31\t5,7\t1\t0,7\t32 3 4\t4,6 Sans fonction\t32\t5,9\t\t\t32\t4,6 Total\t542\t100,0\t150\t100,0\t692\t100,0 %\t78,3\t\t21,7\t\t100,0\t 1)\tIncluant bureau municipal, centre communautaire, école, plateau sportif, maison de soins palliatifs, etc.2)\tIncluant restaurant, café, hôtel des encans, bureaux, marché aux puces, etc.3)\tIncluant bibliothèque, centre culturel, théâtre, salle de spectacle, etc.4)\tIncluant immeubles en copropriété, logements sociaux, immeuble à logements privé, et résidence individuelles DOSSIER 64 L\u2019ACTION NATIONALE juin 2013 projets privés de conversion en immeuble d\u2019appartements et en commerce se sont avérés désastreux (ill.6 et 7) et le transfert aux nouvelles traditions commence à laisser des traces : des églises pauvrement entretenues devront être démolies et leurs sites seront très probablement repris par des promoteurs immobiliers.Notons que les églises déjà converties ne constituent pas toutes des monuments de forte intensité patrimoniale, du moins si on les considère à l\u2019échelle nationale.Par ailleurs, il faut bien admettre qu\u2019elles sont très souvent bien ancrées dans leur communauté et que c\u2019est leur intérêt sociétal qui explique leur mise en valeur de proximité.Cette question de la compétence et de la responsabilité patrimoniale des nouveaux propriétaires se posera avec plus d\u2019acuité encore lorsque, bientôt, les monuments les plus précieux (les églises classées ou les « grandes nefs historiques ») deviendront désaffectés par le culte.En fait, la question se pose dès maintenant pour qui veut bien capter les premiers signaux.Ainsi, à la veille de son départ pour Rome, le cardinal Ouellet a signifié à la Ville de Québec que le diocèse de Québec ne pourrait plus longtemps supporter cinq monuments majeurs : la basilique-cathédrale Notre-Dame, l\u2019église Saint-Jean-Baptiste de Québec (ill.8), l\u2019église Saint-Sauveur, l\u2019église Saint-Roch et l\u2019église Saint-Charles-de-Limoilou.Si seuls les deux premiers sont classés, les cinq représentent des monuments incontournables de la capitale nationale.Ailleurs, les rumeurs se font persistantes quant à la mise en vente d\u2019églises classées : Sainte-Jeanne-de-Chantal de l\u2019île Perrot (rn.9) et Notre-Dame-du-Lac16, par 16 François Beaudreau.« Pour assurer la survie d\u2019un édifice patrimonial.Un citoyen de Saint-François-du-Lac craint que l\u2019église soit fermée d\u2019ici deux ans ».L\u2019annonceur.ca, 12 février 2013 (http ://www.lannonceur.ca/ Pages/20i3/Regional_20i302i2_Parenteau.html). 65 L'ACTION NATIONALE juin 2013 DOSSIER 6.L'ancienne église Saint-Laurent (Saguenay).Un marché aux puces (photo Luc Noppen) 7.L'ancienne église de Boischatel (Côte-de-Beaupré).Une façade conservée devant un immeuble d'appartements (photo Marianne Charland) DOSSIER 66 L\u2019ACTION NATIONALE juin 2013 8.L\u2019église Saint-Jean-Baptiste, monument national de Québec, monument classé menacé de fermeture (photo Pierre Lahoud) 9.L'église Sainte-Jeanne-de-Chantal (Île Perrot).Monument classé au sort incertain (photo Luc Noppen) 67 L'ACTION NATIONALE juin 2013 DOSSIER exemple.À Montréal, les Sulpiciens, qui possèdent plusieurs églises majeures, ont déjà cédé à des intérêts privés l\u2019église Saint-Joseph, érigée par Victor Bourgeau en 1861.L\u2019avenir de l\u2019église Notre-Dame de Bonsecours et celui de la chapelle Notre-Dame-de-Lourdes font aussi l\u2019objet de discussions.Si, dans les paroisses rurales, la reprise de l\u2019église par la municipalité s\u2019avère un phénomène bien engagé, on ne peut s\u2019attendre à ce que les villes de Montréal, Québec, Saguenay et Trois-Rivières, et sans doute quelques autres, se portent acquéreurs des nombreuses églises situées sur leur territoire.Ce type de transfert semble encore moins plausible lorsqu\u2019il s\u2019agit de vénérables monuments historiques, bâtiments classés qui ne représentent aucune valeur d\u2019usage économique.Ces monuments, dont on ne peut dévisser les bancs pour faire place à un nouvel usage, ne peuvent en pratique recevoir que quelques usages « appropriés », c\u2019est à dire indexés aux valeurs symboliques et patrimoniales des lieux : concerts, expositions, etc., de nature à plutôt ajouter aux dépenses qu\u2019à contribuer aux revenus.Il faut donc, rapidement, inventer un nouveau propriétaire pour les églises historiques qui seront désaffectées.Il en sera question plus loin.Mais, en même temps - et cela a souvent été négligé -, il faut s\u2019assurer que les conversions d\u2019églises à un nouvel usage respectent les attributs patrimoniaux que la collectivité locale souhaite préserver.Enfin, il faut favoriser la reprise de ces monuments par la société civile à des fins communautaires, sociales ou culturelles, pour que ces églises, ancrages identitaires, deviennent les moteurs d\u2019un développement local.Ces trois axes constituent les piliers du « Plan églises » que j\u2019ai imaginé.Il convient ici de lancer un avertissement concernant la « privatisation/marchandisation » des églises désaffectées. DOSSIER 68 L\u2019ACTION NATIONALE juin 2013 Légalement, les actifs dont il est question constituent formellement des biens privés appartenant à des diocèses, à des congrégations religieuses ou à des fiducies (selon le modèle anglican et protestant).Mais les lieux de culte sont perçus, dans l\u2019imaginaire collectif québécois, comme des propriétés publiques - la culture chrétienne elle-même enseigne que le « sacré » ne peut être privé ! Or, il n\u2019y a que l\u2019affectation à des usages communautaires ou culturels qui garantisse, lors de la reprise de ces monuments au lendemain de leur désaffectation par les Églises, le maintien du poids symbolique du sacré dans l\u2019opinion publique.Il n\u2019y a que peu de cas de privatisation d\u2019une église, convertie à des fins commerciales ou résidentielles, qui ont été couronnés de succès d\u2019un point de vue économique.Parmi les cas réussis, notons un certain nombre de petites églises protestantes, fermées au lendemain de la fusion (1925) de plusieurs traditions pour former l\u2019Église Unie du Canada (ill.10).Plusieurs petits monuments sont devenus musées, restaurants, résidences.Plus récemment, la conversion d\u2019églises de petite taille en résidences privées connait un certain regain d\u2019intérêt17.Mais les caractéristiques ecclésiales (clocher, grandes fenêtres, volume de la nef) entrainent des coûts de restauration et de maintien qui finissent par décourager les propriétaires.La plupart de ces églises converties reviennent donc régulièrement sur le marché.Et même dans ces cas, la pérennité patrimoniale de ces monuments n\u2019est en rien assurée au lendemain de la fermeture du commerce ou d\u2019une campagne de travaux sur un immeuble de condominiums.Une légende urbaine largement répandue prétend que « nos églises deviennent des condos ».S\u2019il est vrai que la conversion de l\u2019église Saint-Jean-de-la-Croix, située dans la 17 Lire à ce sujet : Violaine Ballivy.« Ma vie dans une église ».La Presse, 13 mai 2013 ; http ://maison.lapresse.ca/architecture/201305/13/01-4650221-ma-vie-dans-une-eglise.php 69 L'ACTION NATIONALE juin 2013 DOSSIER 10.Le restaurant Le temps des cerises à Danville fête ses 25 ans d\u2019existence dans l'ancienne église Unie de Danville (photo Chantal Lefebvre) Petite-Italie à Montréal, a fait grand bruit, les mésaventures de l\u2019entreprise et l\u2019hostilité de l\u2019opinion publique envers ce type de nouvel usage - forme extrême de la privatisation d\u2019un lieu public - ont mis un terme à ce mouvement à peine amorcé (ill.11).Les chiffres sont éloquents : à Montréal il n\u2019y a que deux églises importantes qui ont été transformées en immeuble résidentiel de copropriété.Seules les églises plus petites (et non catholiques) ont été investies par quelques unités d\u2019habitation vendues en copropriété.Le phénomène est bien plus répandu hors de Montréal : 103 des 121 églises converties à un usage résidentiel (85 %) se trouvent hors de la métropole (ill.12).Ce sont, dans bien des cas des logements communautaires ou subventionnés, destinés à des clientèles particulières (personnes âgées, personnes à mobilité réduite, déficients) qui ont tiré profit de la disponibilité d\u2019églises construites dans les années 1950. DOSSIER 70 L\u2019ACTION NATIONALE juin 2013 L'ancienne église Saint-Jean-de-la-Croix, convertie en immeuble d'appartements en 2001 (photo Luc Noppen) 12.Tableau des 121 églises converties à un usage résidentiel (Lyne Bernier) Usage résidentiel - 121 églises Usage résidentiel Autres régions du Québec Montréal Immeuble en copropriété\t14\t^,6\t8\t44,4\t22\t18,2 Logement social et communautaire\t11\t10,7\t3\t16,7\t14\t11,6 Immeuble à logements (privé)\t9\t8,7\t2\t11,1\t11\t94 Résidence individuelle\t69\t67,0\t5\t27,8\t74\t61,2 Total\t103\t100,0\t18\t100,0\t121\t100,0 %\t85,1\t\t14,9\t\t100,0\t 71 L'ACTION NATIONALE juin 2013 DOSSIER Un «Plan églises»?Un plan d\u2019action pour conserver et mettre en valeur nos églises doit d\u2019abord établir que les 2782 bâtiments encore debout ne possèdent pas tous la même intensité patrimoniale (mais rappelons que tout monument peut être jugé très important par la population proche).Il importe donc de convenir, d\u2019emblée, qu\u2019on ne sauvera pas toutes les églises, à n\u2019importe quel prix et grâce à des fonds publics.Certaines églises seront démolies : celles pour lesquelles on ne trouvera pas de nouvelle vocation, ou celles qui sont accablées de défauts importants, ou celles qui se trouvent dans un état de conservation déplorable, ou encore celles que même « l\u2019affection patrimoniale » ne parvient pas à soustraire de l\u2019envie des promoteurs.Nous avons déjà recensé 179 cas de ce type ; c\u2019est dire que la démolition est assez souvent considérée (ill.1 et 13) comme une solution.13.Démolition de l\u2019église Notre-Dame-de-Pitié à Québec en 2011 (photo Luc Noppen) r ¦ ~ m.& > I.ÏÜ: lEnwtl DOSSIER 72 L\u2019ACTION NATIONALE juin 2013 La plupart des églises peuvent cependant être sauvées par une conversion de vocation.Le Québec a déjà acquis une bonne expertise en cette matière avec plus de 500 réalisations (iU- 14) qui toutes portent un enseignement et font pédagogie.Nous vivons dans une société qui dispose des moyens requis pour convertir ces bâtiments à des fins communautaires, sociales ou culturelles, partout à travers le Québec ; il s\u2019agit d\u2019établir un bon projet, réaliste et arrimé aux programmes de subvention existants, et de démontrer un fort appui local.Le salut de nos églises ne prendra pas naissance dans les bureaux du ministère de la Culture et des Communications sur la Grande Allée à Québec ! 14.Granby, ancienne église de l\u2019Assomption, convertie en plateau sportif en 2004 (photo Chantal Lefebvre) 73 L'ACTION NATIONALE juin 2013 DOSSIER Un groupe régional d\u2019intervention Un « Plan églises » consiste d\u2019abord, à l\u2019échelle d\u2019un territoire (une ville, une MRC, un diocèse) à dresser l\u2019inventaire des églises, puis à en établir une évaluation patrimoniale.Il faut ici aller bien au-delà de l\u2019inventaire et de l\u2019évaluation sommaire menée par le Conseil du patrimoine religieux il y a déjà dix ans.Stratégiquement, il importe d\u2019abord de promouvoir la qualité de ces bâtiments, de leurs décors et de leurs sites pour assoir leur notoriété : il faut impérativement produire des connaissances sur ces églises, avant qu\u2019elles ne disparaissent dans l\u2019indifférence.Ceci permettra ultérieurement de les hiérarchiser, de prioriser les interventions, mais aussi de préciser quels sont les attributs patrimoniaux chargés de sens à conserver en cas de conversion.Cet inventaire culturel constitue l\u2019outil de base pour établir un consensus (régional ou municipal) relatif à l\u2019intensité patrimoniale et aux valeurs symboliques du corpus ecclésial ; c\u2019est sur un tel outil que l\u2019on pourra fonder les actions ultérieures : mise en patrimoine, mise en tourisme, etc.Une deuxième étape servira à évaluer le potentiel d\u2019usage des églises recensées, au vu de l\u2019évaluation patrimoniale précédente.Il s\u2019agit d\u2019apprécier les superficies, les volumes, les qualités structurales du bâtiment - un carnet de santé s\u2019impose -, mais aussi d\u2019évaluer sa localisation et l\u2019encadrement règlementaire (zonage, statut de protection) qui le régit.Il convient aussi de mesurer la pression immobilière dans le secteur.L\u2019évaluation de la charge qu\u2019impose le bâtiment (chauffage, assurances, maintien) fait aussi partie de cette étape ; ces informations se trouvent dans les budgets d\u2019exploitation de la paroisse.Si les plans des bâtiments ne sont pas disponibles, il faudra effectuer un relevé architectural, lequel deviendra le document de base pour établir la synthèse du potentiel d\u2019usage. DOSSIER 74 L\u2019ACTION NATIONALE juin 2013 Le bilan de ces deux premières étapes nous permet de connaitre les églises répertoriées ainsi que leur potentiel d\u2019usage ou de conversion, en tenant compte de leur intensité patrimoniale.La troisième étape s\u2019intéressera aux besoins (en édifices ou en espaces) du territoire en question.Il s\u2019agit de dresser un inventaire d\u2019abord à l\u2019échelle de la paroisse, puis en élargissant vers l\u2019ensemble du territoire, en collaborant avec toutes les instances.Le but est d\u2019identifier des usages qui à moyen ou long terme requerront des espaces, en prenant bien soin de distinguer entre les besoins exprimés en mètres carrés (surface) et ceux qui s\u2019expriment en mètres cubes (volume).Il faut aussi prévoir une réingénierie des usages actuels : le CPE pourrait occuper l\u2019ancien centre communautaire, qui lui déménagerait dans l\u2019église ; le bâtiment de l\u2019hôtel de ville, qui loge dans une ancienne école, pourrait être occupé par une résidence d\u2019ainés alors que l\u2019hôtel de ville se déplacerait dans l\u2019église, etc.À ce stade-ci, il faut se méfier de la pensée magique.Les églises qui ferment n\u2019accueilleront pas toutes des bibliothèques et les salles de spectacles ; ces usages commandent des budgets d\u2019exploitation récurrents très importants.Cette troisième étape contiendra, enfin, une étude de niveau régional, car si certaines églises peuvent répondre à un besoin local, certaines autres pourraient fort bien répondre à un besoin régional.La quatrième étape consiste à évaluer la disponibilité à venir des églises, et à fabriquer une sorte de calendrier.Selon les diocèses, la collaboration sera plus ou moins facile et les réticences des conseils de fabrique paroissiale plus ou moins fortes.En milieu rural, le maintien, dans l\u2019église convertie et pour un certain temps, d\u2019un petit lieu de culte permet généralement d\u2019aplanir les obstacles18.Un principe 18 Il est intéressant d\u2019observer qu\u2019au Québec 104 églises converties (sur un total de 518, soit 20 %) accueillent un ou des usages partagés avec le culte. 75 L'ACTION NATIONALE juin 2013 DOSSIER de base, partout, toujours : être inclusifs, c\u2019est-à-dire prendre en compte les avis des (derniers) paroissiens.L\u2019étape suivante établira l\u2019adéquation entre les églises vacantes (ou qui deviendront prochainement vacantes) et les besoins recensés en vue d\u2019identifier, dans chaque cas, un usage possible et souhaitable (.et réaliste).Cette étape doit s\u2019accompagner d\u2019une animation du milieu, ce qui permettra d\u2019identifier et de mobiliser des acteurs et des porteurs de dossier.Il est possible d\u2019évaluer le potentiel patrimonial et fonctionnel des églises grâce à une vue d\u2019ensemble du territoire, mais la mise en route d\u2019un projet de conversion en particulier doit impérativement prendre la forme d\u2019une opération d\u2019initiative locale, laquelle ne peut fonctionner que « bottom up ».Enfin, le « Plan églises » doit s\u2019intéresser aux outils de réalisation des projets de conversion.Voici quelques-uns de ces outils.Outre le fait que le « Plan églises » aura été financé en soi, il contiendra une section qui pourvoira aux ressources (un fonds de démarrage) favorisant l\u2019éclosion des projets locaux.Les instigateurs d\u2019un projet local auront besoin de savoir comment les quelque 518 conversions d\u2019églises au Québec se sont déroulées (les bons et les moins bons coups) ; le principal problème que semblent rencontrer les acteurs du milieu lorsqu\u2019ils ébauchent un tel projet concerne l\u2019absence d\u2019informations ; le savoir-faire acquis ailleurs n\u2019est pas aisément disponible.Au niveau local, l\u2019investissement de démarrage servira aussi à embaucher des professionnels (architectes, notaires, ingénieurs) et à réaliser une étude de faisabilité et un plan d\u2019affaires.Dans le même esprit, les bénévoles qui participent à la genèse d\u2019un projet de conversion ont besoin d\u2019aide et d\u2019accompagnement et doivent avoir accès à l\u2019expertise requise.Enfin, il faut souligner que l\u2019encadrement fourni par le « Plan églises » régional confor- DOSSIER 76 L\u2019ACTION NATIONALE juin 2013 tera les acteurs locaux qui se sentiront alors légitimés dans leurs visées par le consensus que génère cette planification régionale.Une action pour les nefs historiques En plus de ces nombreuses églises dont l\u2019intensité patrimoniale variable permet notamment une adaptation des enveloppes et des décors pour répondre aux besoins du nouvel usage, le Québec est jalonné d\u2019un nombre certain de monuments précieux dont on ne peut, en aucun cas, négocier l\u2019intensité patrimoniale à l\u2019aune d\u2019un nouvel usage.Je me plais à dire que ce sont des églises dont on ne peut « dévisser les bancs », pour bien montrer que leur poids symbolique (les valeurs patrimoniales observées et reconnues) impose le plus grand respect.Il s\u2019agit notamment des églises les plus anciennes de la vallée du Saint-Laurent, ou de celles qui marquent l\u2019établissement des fondateurs au Saguenay, ou encore des monuments de grande intensité historique de Québec et de Montréal.Notre corpus d\u2019églises classées ou protégées par un statut juridique compte un peu plus de 300 de ces monuments ; le Québec s\u2019est engagé envers ces édifices, notamment via la Loi sur le patrimoine culturel.Au moment où plusieurs des bâtiments de cette liste d\u2019excellence sont menacés de fermeture, la société civile doit intervenir, au nom du patrimoine ; voilà une responsabilité collective à laquelle on ne peut se soustraire.Puisque les propriétaires actuels ne sont plus en mesure de supporter seuls ces monuments, il faut au moins les aider, à défaut de prendre le relai.Il y a plusieurs bonnes raisons qui militent en faveur d\u2019un appui, avec des fonds publics, au maintien de ce patrimoine. 77 L'ACTION NATIONALE juin 2013 DOSSIER D\u2019abord - je persiste et je signe - la meilleure chose qui puisse arriver à nos églises c\u2019est qu\u2019elles demeurent des lieux de culte.Il faut donc en arriver à une entente avec les propriétaires de ces églises précieuses (les diocèses et les hiérarchies religieuses) pour qu\u2019ils acceptent de les garder ouvertes au culte.En échange de quoi les autorités publiques s\u2019engageraient à appuyer, au-delà des programmes ponctuels de restauration, le maintien de ces églises, en participant aux frais d\u2019entretien et de maintien (dont le chauffage, les assurances, la conciergerie, les accès).Au nom de l\u2019idéal laïc, qui prône une stricte séparation entre l\u2019État et les églises, certains s\u2019opposeront à ce qui pourrait être perçu comme une aide gouvernementale directe « au maintien du culte ».Je répondrai simplement par un argument.L\u2019état investit déjà beaucoup - près de 300 millions $ depuis vingt ans - pour conserver et restaurer les églises les plus importantes.Or, si celles-ci sont désaffectées par le culte, leur prise en charge entière engagera des budgets encore plus considérables.De plus, dépouillés du cérémonial du culte et sans valeur d\u2019usage économique du fait de leur intensité patrimoniale, ces monuments deviendraient en quelque sorte amnésiques et non signifiants.Plus rien ne permettrait de les comprendre, de saisir leur portée sémantique à titre de témoins physiques de l\u2019ancrage du fait religieux dans la culture québécoise depuis des siècles.Il faudrait y forcer l\u2019interprétation jusqu\u2019à proposer des simulacres de services religieux pour les rendre intelligibles à un public de plus en plus étranger au fait religieux traditionnel ?! À l\u2019opposé, le maintien du culte, même limité, dans les églises les plus précieuses ferait office d\u2019interprétation vivante du patrimoine immatériel que constituent les usages et les pratiques des rites religieux autour desquels ces églises ont été façonnées depuis longtemps.Un peu partout dans le DOSSIER 78 L\u2019ACTION NATIONALE juin 2013 monde d\u2019autres sociétés « pratiquent » encore des défilés et des processions séculaires, des cérémonies traditionnelles, etc.; elles font revivre des usages et des savoir-faire anciens, en les proclamant définitoires de leur identité - ce que promeut et consacre l\u2019UNESCO à titre de patrimoine culturel immatériel.Ici au Québec, pourquoi ne prendrions-nous pas des mesures pour mettre en place, de manière durable, un authentique programme d\u2019interprétation vivante de notre patrimoine religieux, un programme qui mobiliserait tant les objets et les lieux que les savoirs et les savoir-faire ?La cathédrale Notre-Dame à Paris, visitée par des millions de touristes chaque année19, nous servira d\u2019exemple.La réputation et la qualité réelle de sa visite tiennent pour beaucoup au fait qu\u2019il s\u2019agit d\u2019un monument vivant, émouvant, avec des célébrations, de la musique, des éclairages, des odeurs, toutes choses qui inspirent le respect au visiteur et qui, surtout, contribuent à affirmer le caractère sacré des lieux.Chez nous, les fonds publics qui seraient dédiés au maintien d\u2019une église historique prendraient la forme d\u2019une subvention de la société civile à la conservation d\u2019un patrimoine ecclésial historique, d\u2019intérêt public et sociétal.Qui plus est, ces fonds permettraient aussi de faire vivre un important patrimoine immatériel : les pratiques religieuses.Ce patrimoine immatériel tient lieu de clef indispensable à l\u2019interprétation et à la compréhension du patrimoine bâti et mobilier, qui lui, constitue le cadre de cette recréation perpétuelle des usages, faits et gestes.Voilà la clef du succès de Notre-Dame de Paris.À contrario, prenons l\u2019exemple de l\u2019église de Saint-Pierre de l\u2019Île d\u2019Orléans (ill.15).Cette petite église - la plus ancienne qui ait été conservée au Québec - a été abandonnée par la paroisse en 1958.Pour la protéger, le gouvernement du Québec l\u2019a d\u2019abord classée, puis acquise.puis abandonnée ! 19 Plus de 13 millions de visiteurs, en fait, selon l\u2019Office de tourisme de Paris. 79 L'ACTION NATIONALE juin 2013 DOSSIER 15.L\u2019ancienne église Saint-Pierre, Île d\u2019Orléans, désaffectée depuis 1958 (photo Luc Noppen) V iïïws Depuis, elle survit, sans usage précis.Voilà une illustration flagrante du problème qui nous attend : que faire des églises protégées si elles sont fermées au culte ?Personne ne souhaite hériter d\u2019une centaine d\u2019églises dans cet état, dans vingt ans.Le projet que je soumets aux autorités civiles et religieuses consiste à signer un concordat.La société civile doit au préalable s\u2019entendre sur une liste des églises historiques les plus précieuses20.Il s\u2019agit d\u2019une sélection à laquelle doivent souscrire les acteurs du patrimoine, les gestionnaires publics concernés et les élus ; elle indique clairement ce que nous voulons collectivement conserver et mettre en valeur, sans compromis, dans le champ du patrimoine ecclésial.On ne peut collectivement gérer ce défi de société si chaque lundi matin une nouvelle priorité patrimoniale se manifeste.Voilà 20 Il faut que ces monuments soient classés ou jouissent d\u2019une forme protection juridique ou règlementaire.Une municipalité peut subventionner le maintien d\u2019un patrimoine, mais pas le maintien d\u2019un culte religieux. DOSSIER 80 L\u2019ACTION NATIONALE juin 2013 pourquoi il nous faut un plan et un concordat.Dans cette liste des églises à forte charge patrimoniale, les autorités religieuses seront invitées à identifier les lieux de culte qu\u2019elles s\u2019engagent à maintenir actifs.L\u2019entente comprendra plusieurs modalités et on pourrait imaginer de réviser la liste tous les 20 ans, afin de tenir compte des nouvelles sensibilités patrimoniales qui émergent à chaque génération.À titre d\u2019exemple et pour faire avancer la discussion, j\u2019ai commencé une telle liste et estimé sommairement la hauteur des budgets nécessaires pour couvrir les églises historiques les plus précieuses de l\u2019île de Montréal.Précisons que je n\u2019ai pas inventé cette liste : elle rassemble tout simplement les évaluations, reconnaissances et statuts juridiques déjà obtenus par un certain nombre de monuments.Elle pourrait être discutée, réaménagée ou reformulée, en tenant compte de l\u2019intensité patrimoniale relative des églises par exemple.Cette liste comprend 27 églises qui sont déjà largement reconnues par toutes les instances qui s\u2019affairent autour du patrimoine religieux (ill.16).Pour les besoins d\u2019une aide publique, posons l\u2019hypothèse que les autorités religieuses voudront soustraire quelques monuments (les cathédrales, par exemple) ; de plus, certains édifices sur la liste ont déjà été convertis.Il reste donc 20 églises (numérotées) que j\u2019ai ordonnées en trois catégories, selon leur importance patrimoniale (catégories 1, 2 et 3), tout en convenant que cette sélection personnelle méritera d\u2019être bonifiée.Dans un deuxième temps, j\u2019ai estimé ce qu\u2019il en coûterait pour aider au maintien de ces lieux de culte actifs dans les églises les plus précieuses de Montréal (ill.17).Les données disponibles indiquent que si le budget annuel moyen d\u2019une paroisse est d\u2019environ 300 000 $, la moitié est normalement L'ACTION NATIONALE juin 2013 DOSSIER 16.Première ébauche d\u2019une liste des églises historiques les plus précieuses de Montréal (Luc Noppen) Temple maçonnique classé Basilique Notre-Dame arrondissement Oratoire Saint-Joseph arrondissement Église Saint-Pierre-Apôtre classé Église Saint James United classé Église Sainte-Geneviève classé La Citadelle/Armée du Salut Marie-Reine-du-Monde Mission catholique chinoise Chapelle Notre-Dame-de-Lourdes classé Saint James the Apostle Saint Andrew and Saint Paul Église Saint-Jean-Baptiste Nom de l\u2019édifice Statut juridique Basilique Saint Patrick classé Trinity Anglican Memorial Saint John the Evangelist Saint Andrew's Église de Saint-Joseph Saint-Joachim (Pointe-Claire) Saint George's Erskine and American Église du Gesù classé Église du Sault-au-Récollet classé Cathédrale Christ Church classé Chapelle Notre-Dame-de-Bon-secours classé Saint Michael and Saint Anthony DOSSIER 82 L\u2019ACTION NATIONALE juin 2013 17.Esquisse d\u2019un programme de soutien au maintien du patrimoine ecclésial (Luc Noppen) 20 églises historique de Montréal - scénario d\u2019entente sur 5 ans Scénario de financement - églises patrimoniales\t\t\t|\t\t 1ère année/ Subvention de 20%\t30 000$\t120 000$\t150 000$\t2 400 000$\t600 000$ 2e année/ Subvention de 20%\t30 000$\t120 000$\t150 000$\t2 400 000$\t600 000$ 3e année/ Subvention de 30%\t45 000$\t105 000$\t150 000$\t2 100 000$\t900 000$ 4e année/ Subvention de 40%\t60 000$\t90 000$\t150 000$\t1 800 000$\t1 200 000$ 5e année/ Subvention de 50%*\t75 000$\t75 000$\t150 000$\t1 500 000$\t1 500 000$ À terme - total\t240 000$\t510 000$\t750 000$\t10 200 000$\t4 800 000$ consacrée au maintien du patrimoine, soit 150 000 $/an21.C\u2019est donc sur cette charge patrimoniale de 150 000 $ qu\u2019il y aurait lieu d\u2019appliquer une subvention, dont le pourcentage pourrait varier.Dans mon exemple, le soutien ne varie qu\u2019en 21 Ces sommes devront être validées par une analyse des budgets de fonctionnement des paroisses dans lesquelles se trouvent les églises sélectionnées. 83 L'ACTION NATIONALE juin 2013 DOSSIER commençant lentement pour progressivement atteindre 50 pour cent (c\u2019est-à-dire 75 000 $).Mais on pourrait imaginer que les subventions varient aussi en fonction de l\u2019urgence commandée par la situation financière précaire d\u2019une la paroisse, ou en fonction de la durée de l\u2019entente concordataire.En prenant pour acquis que la situation est déjà grave et que le temps presse, ce scénario totalise des subventions de 4,8 millions $ sur 5 ans pour aider à garder ouvertes au culte les 20 églises les plus précieuses de Montréal.Une analyse plus fine et plus exhaustive de la situation permettrait sans doute de planifier sur une période plus longue (les 20 ans du concordat ?).Il faudra aussi considérer que la situation varie grandement d\u2019une paroisse à l\u2019autre, et que certaines paroisses n\u2019auront pas nécessairement besoin de continuer d\u2019être soutenues au niveau de 50 % d\u2019aide à la fin des cinq ans.Bref, une étude détaillée des budgets et des besoins s\u2019impose afin de planifier correctement.Notre simulation permet d\u2019observer que, pendant la période d\u2019implantation du programme (5 ans), les charges patrimoniales des 20 propriétaires actuels à Montréal totalisent quand même 10,2 millions $, et ce, non pour défrayer les coûts directs du culte, mais bien pour assurer la pérennité d\u2019un patrimoine collectif.N\u2019oublions pas que ces mêmes propriétaires continuent d\u2019assumer, aussi, l\u2019autre moitié (150 000 $/an/église) des frais pour ce qu\u2019on pourrait appeler l\u2019interprétation des lieux.En perpétuant les services religieux, les paroisses financent du coup des activités qui assurent la survie de ce patrimoine immatériel, sans cesse recréé.Les fonds publics nécessaires - des fonds d\u2019appariement ou de partenariat - devront provenir de la collectivité.Les principaux interpellés seront la municipalité impliquée (qui gère aussi le paysage construit) et le ministère de la Culture et des Communications, qui a attribué ou attribuera le sta- DOSSIER 84 L\u2019ACTION NATIONALE juin 2013 tut de protection juridique.Logiquement, ces subventions devraient être inscrites dans le programme des Ententes sur le développement culturel, conclues entre le MCC et les municipalités.Il s\u2019agit bien sûr de dépenses nouvelles, mais qui sont inévitables.Mieux vaut s\u2019engager dans cette voie petit à petit, de manière progressive et planifiée, pour assurer la pérennité de ce patrimoine précieux, plutôt que de devoir y faire face dans l\u2019urgence et dans le désordre22.Il faut aussi prévoir qu\u2019arrivera peut-être un temps où, malgré cette aide de partenariat, une paroisse ou un diocèse décident un jour de ne plus conserver un lieu de culte et cherchent donc à en céder la propriété.C\u2019est à ce moment qu\u2019un nouveau propriétaire devra intervenir.Pour parer au plus pressant en même temps que prévoir à plus long terme, les églises couvertes par l\u2019entente concordataire devraient être dotées d\u2019un plan de conservation et jouir déjà d\u2019un statut de protection juridique ; ces précautions protègeront l\u2019investissement public déjà consenti dans le programme de subventions.L\u2019objectif premier de ce scénario d\u2019intervention est d\u2019assurer la pérennité de grandes églises historiques en les affectant à l\u2019usage qui leur convient le mieux : le culte.L\u2019octroi d\u2019une aide publique est de nature à influencer favorablement la décision des autorités religieuses quant aux églises qui resteront ouvertes au culte.Le programme permet aussi d\u2019articuler un engagement progressif de la société civile ; une première entente concordataire pourrait, par exemple, couvrir une période de 20 ans.22 Il faudra aussi négocier avec le ministère des Affaires municipales, des Régions et de l\u2019Occupation du territoire (MAMROT) ; celui-ci vient de signifier à la municipalité de Venise-en-Québec que l\u2019achat d\u2019une église et le maintien de sa fonction religieuse entrent en contradiction avec le principe de la neutralité qui doit être appliqué par les pouvoirs publics (http :// blogues.Radio-Canada.ca/rive-sud/2013/05/18/achat-eglises-villes). 85 L'ACTION NATIONALE juin 2013 DOSSIER Il conviendra d\u2019identifier avec soin le territoire d\u2019application.La situation varie grandement selon les différentes régions et diocèses du Québec ; elle revêt aussi un caractère plus urgent dans les villes qu\u2019en milieu rural.Chose certaine, il faudra convenir d\u2019un modèle souple, capable de s\u2019adapter selon les villes, les régions et les circonstances.On sait d\u2019avance qu\u2019il y aura des villes ou des paroisses où la transition sera difficile, alors qu\u2019ailleurs d\u2019autres bougeront très rapidement.Inventer un nouveau propriétaire Dans les municipalités rurales, c\u2019est souvent la municipalité qui aide la paroisse et qui finit par acquérir l\u2019église23.Rien de tel ne se passera dans les moyennes et grandes villes ; il y a trop d\u2019églises en cause et les municipalités ont pris l\u2019habitude, dans le domaine communautaire et culturel, de laisser les actions de sauvetage à des associations locales.D\u2019où le fait que de plus en plus d\u2019OBNL s\u2019organisent pour protéger et reprendre les églises paroissiales.Mais, si ces groupes associatifs peuvent s\u2019appuyer sur des programmes publics pour acquérir ou louer des locaux, et ainsi s\u2019installer dans une église par exemple, aucun des organismes subventionnaires actuels n\u2019alloue de subventions pour couvrir les frais reliés au maintien du patrimoine.Le ministère de la Culture et des Communications n\u2019octroie pas d\u2019aide à un Centre de la petite enfance pour restaurer le clocher de l\u2019église dans laquelle celui-ci s\u2019est installé ! Il faut donc inventer un nouveau propriétaire de ce patrimoine collectif, de ces attributs patrimoniaux, une sorte de fiduciaire du patrimoine qui verrait au maintien des qualités patrimoniales des bâtiments utilisés à des fins communautaires et/ou culturelles après conversion.23 Nos études tendent à conclure que la majorité des ententes conclues à cette fin ne sont pas conformes au Code civil et pourraient être invalidées par une contestation citoyenne. DOSSIER 86 L\u2019ACTION NATIONALE juin 2013 Par ailleurs, aucune municipalité (même rurale), aucun OBNL et surtout aucun promoteur privé ne veulent acquérir une église historique précieuse et classée.La protection juridique contrôle l\u2019aliénation de ces biens, mais aussi toutes les transformations éventuelles.Si ces églises précieuses ferment ou s\u2019il faut en soutenir la conservation à long terme, il faut identifier un nouveau propriétaire.Celui-ci pourrait acquérir ces monuments précieux au moment de leur désaffectation, mais surtout il pourrait, avant qu\u2019une crise éclate, jouer un rôle de fiduciaire du patrimoine, en représentant les autorités civiles auprès des propriétaires.Un autre volet de notre « Plan églises » consiste donc à susciter la création d\u2019organismes qui se constitueraient, en tant que fiduciaires, à titre de propriétaires du patrimoine religieux bâti de grande valeur.À titre d\u2019exemple, pour la région de Montréal nous proposons d\u2019établir la Société des cent clochers de Montréal pour appuyer (et, le cas échéant, prendre en charge), la pérennité du patrimoine religieux bâti excédentaire, qu\u2019il s\u2019agisse de sites, de monuments ou de parties de monuments.Cette société agirait comme fiduciaire de biens, au nom de la collectivité.Elle pourrait s\u2019appuyer sur un financement public parce qu\u2019elle gère un patrimoine collectif affecté à des usages d\u2019intérêt public ; elle trouvera aussi dans la société civile des appuis auprès d\u2019un mécénat qui reconnait la valeur sociétale de sa mission.La Société des cent clochers de Montréal s\u2019engagera dans la conservation et la mise en valeur des églises les plus précieuses en conservant leur affectation au culte ; elle se consacrera aussi à la pérennisation des attributs patrimoniaux essentiels d\u2019églises converties à d\u2019autres fins, en acquérant des parcelles d\u2019églises, sous forme de « lots patrimoniaux ».Ces lots regroupent des éléments qui ne peuvent pas être pris en charge par les budgets des organismes culturels et 87 L'ACTION NATIONALE juin 2013 DOSSIER communautaires qui veulent faire revivre ce patrimoine.L\u2019étude du cas de la conversion de l\u2019église Sainte-Brigide de Montréal permet d\u2019entrevoir ce que pourrait être le rôle d\u2019un tel organisme fiduciaire en regard d\u2019un lot patrimonial.Globalement, pour un territoire précis, une fiducie comme la Société des cent clochers de Montréal aurait comme mandat : \u2022\tde mettre en œuvre un « Plan églises » (inventaires et études de potentiel et d\u2019adéquation) pour Montréal, en appuyant les acteurs locaux dans l\u2019articulation de projets de développement ; \u2022\tde s\u2019engager dans un plan de conservation à long terme des nefs historiques ; \u2022\tde s\u2019établir comme fiduciaires des attributs patrimoniaux qui caractérisent les églises converties à des usages communautaires, sociaux ou culturels.Nous avons songé à proposer qu\u2019une seule fiducie soit créée pour couvrir l\u2019ensemble du territoire québécois ; mais une telle entreprise nous semble faire face à des défis inutiles et, en conséquence, être vouée à l\u2019échec dès la conception.Les diocèses font déjà preuve de visions très différentes quant à l\u2019avenir des églises ; les municipalités et les MRC aussi.Et nous savons tous que les besoins sociocommunautaires et culturels varient largement d\u2019une région à l\u2019autre.Il nous semble préférable de stimuler la création d\u2019organismes fiduciaires là où les acteurs sont prêts à collaborer (quitte à les fédérer ensuite pour constituer un lobby national).Par exemple à Québec, la Corporation du patrimoine et du tourisme religieux, organisme déjà très actif pourrait se constituer en fiducie et reprendre au nom de la collectivité les églises historiques précieuses que le diocèse dit ne plus pouvoir conserver.La réduction des charges encourage- DOSSIER 88 L\u2019ACTION NATIONALE juin 2013 rait le diocèse à y maintenir le culte, ce qui conforterait la Corporation dans son mandat de mise en tourisme et d\u2019interprétation.Un appel à la mobilisation Il est temps de faire savoir aux autorités publiques et religieuses que les Québécois ont à cœur leur patrimoine religieux et qu\u2019ils sont prêts à s\u2019investir en nombre dans cette cause.Pour bien démontrer cette volonté, chaque église du Québec a besoin d\u2019un projet et de porteurs de ce projet.J\u2019aime croire que lorsque chaque élu aura reçu un ou plusieurs dossiers de développement et de conservation d\u2019églises et qu\u2019il devra prendre position, nous serons mûrs pour une corvée nationale.Il n\u2019y a que l\u2019action de proximité, éventuellement fédérée à l\u2019échelle nationale, qui peut sauver nos églises.Un tel engagement local démontrera aux autorités le sens de la volonté citoyenne et la pertinence d\u2019allocations budgétaires en appui à cette volonté : perpétuer l\u2019utilisation des églises comme lieux communautaires et ancrages identitaires.B.La requalification du site et de l\u2019église de l\u2019ancienne paroisse Sainte-Brigide-de-Kildare à Montréal Le texte qui suit présente un cas de conversion, celui de l\u2019église Sainte-Brigide-de-Kildare, mis de l\u2019avant dans le but d\u2019explorer le potentiel de développement des sites et des églises abandonnés par le culte à des fins communautaires ou culturelles ; il nous a servi de projet pilote dans la région montréalaise.Sainte-Brigide-de-Kildare est une paroisse du centre-ville est de Montréal.C\u2019est à l\u2019automne 2005 que le Conseil de fabrique a invité des professeurs de l\u2019UQAM (Luc Noppen) 89 L'ACTION NATIONALE juin 2013 DOSSIER et de l\u2019Université de Montréal (Pierre Boyer-Mercier) à explorer des pistes de conversion de l\u2019église : la paroisse ne comptait guère plus d\u2019une vingtaine de paroissiens, pour la plupart âgés, et sa situation financière était plus que précaire.Mais, alors que la collaboration avec l\u2019Université de Montréal s\u2019est limitée à un atelier de conception architecturale ayant produit de belles utopies, j\u2019ai engagé une action dans une voie plus structurante.Ainsi, le 18 janvier 2006, j\u2019ai déposé devant une assemblée de paroissiens un document exploratoire : Projet de mise en valeur de l\u2019église Sainte-Brigide24.Il s\u2019agissait d\u2019une vision de l\u2019avenir de l\u2019église Sainte-Brigide dont l\u2019idée maîtresse préconisait la poursuite de l\u2019œuvre de la paroisse dans son milieu - le quartier le plus défavorisé de Montréal -, en « traduisant » cette mission en termes actualisés, c\u2019est-à-dire en mettant de côté le discours prosélytique qui encadre la mission d\u2019évangélisation de l\u2019Église.Le site et l\u2019église demeureraient au service de la population locale, comme conteneurs de services communautaires.D\u2019entrée de jeu, et pour faire image, l\u2019utilisation du site pour un développement communautaire et résidentiel (logement abordable), par l\u2019intermédiaire d\u2019un organisme sans but lucratif, était proposée25.Pour atteindre cet objectif, un certain nombre de moyens ont été mobilisés, par étapes, entre 2005 et 2009 : 24\tCe document exploratoire est disponible en annexe D du mémoire de maîtrise de Samir Admo.Projet de requalification de l\u2019église Sainte-Brigide-de-Kildare: analyse de la démarche.Mémoire de maîtrise en études urbaines, Montréal, UQAM, 2010.En ligne : http ://www.archipel.uqam.ca/4i25/.25\tDès le début, l\u2019action du CCSB a été appuyée par le Centre de santé et de services sociaux (CSSS) Jeanne-Mance, agence gouvernementale qui couvre l\u2019est du centre-ville de Montréal, et qui y a délégué un organisateur communautaire, François Soucisse.L\u2019engagement de ce dernier dans le projet a été constant ; coureur de fond et habile négociateur, il a contribué de façon significative au succès de l\u2019entreprise, notamment du fait de sa crédibilité dans le milieu communautaire.François Soucisse et moi-même sommes en fait les deux « survivants » de l\u2019équipe initiale, la composition du bureau de direction ayant été modifiée à quelques reprises. DOSSIER 90 L\u2019ACTION NATIONALE juin 2013 1.\tréunir des partenaires (paroisse, milieu communautaire, acteurs sociaux, etc.) ; 2.\tcréer un organisme à but non lucratif (OBNL), le Centre communautaire SainteBrigide (CCSB) ; 3.\trechercher et obtenir des fonds pour : \u2022\tdévelopper un projet architectural, \u2022\tfaire une étude de faisabilité ; 4.\tobtenir le financement du projet : \u2022\tprogrammes dédiés\tau communautaire, \u2022\tprogrammes dédiés\tà l\u2019habitation, \u2022\tprogrammes dédiés\tau patrimoine, \u2022\tfonds générés par le projet (loyers et contributions des partenaires occupants) ; 5.\tacquérir le site et développer le projet.L\u2019évaluation des potentiels Pour bien comprendre le projet du CCSB, il faut connaitre le patrimoine dont il s\u2019agit.Le site de l\u2019église Sainte-Brigide occupe une position enviable dans le centre-ville est de Montréal, sur le boulevard René-Lévesque, en face du site de Radio-Canada (ill.18).Sur un terrain de quelque 4200 m2 se dresse une église prolongée par une vaste sacristie, un presbytère palatial, un pavillon de liaison logeant le baptistère ; le site comporte aussi une large plage vacante, occupée par un stationnement de surface (25 % de la superficie totale). 91 L'ACTION NATIONALE juin 2013 DOSSIER 18.Le site paroissial de Sainte-Brigide-de-Kildare (photo Vincent Lafrance, 2005) - Jill Le CCSB a reçu ses lettres patentes le 23 mars 2006 ; le groupe nouvellement constitué, dont je faisais partie26, a commandé une première étude d\u2019adéquation en 2007 dans le but d\u2019évaluer le potentiel d\u2019accueil du site et des bâtiments et parallèlement d\u2019évaluer les besoins d\u2019espaces des groupes communautaires et culturels locaux.Ceux-ci se trouvaient tous dans une situation difficile : la hausse des valeurs foncières (et donc des loyers) menaçait leur survie dans le quartier où résidait leur clientèle formée des plus démunis de la société.La synthèse de ces travaux confiés à deux firmes de consultants (œuvrant en économie sociale) a permis à notre groupe de présenter en février 2008 une première Étude de faisabilité pour l\u2019implantation d\u2019un centre communautaire et 26 Le premier Bureau de direction était composé de : Gabriel Bouchard, président (Carrefour Marguerite-Bourgeois), Jean-Pierre Bonhomme, vice-président (marguiller de la paroisse Sainte-Brigide), Marc Alarie, trésorier (Les Chemins du Soleil) et Luc Noppen, secrétaire (membre externe, UQAM).La composition de ce premier Bureau a évolué au fil des ans ; de la première équipe il ne reste que Luc Noppen. DOSSIER 92 L\u2019ACTION NATIONALE juin 2013 de l\u2019habitation communautaire, nous confortant dans l\u2019idée d\u2019allouer 5000 mètres carrés à des organismes communautaires et autant à des logements abordables.Parallèlement à cette analyse des besoins confrontée au potentiel d\u2019offre d\u2019espaces, j\u2019ai réalisé à l\u2019UQAM une étude historique suivie d\u2019une évaluation patrimoniale du site et de ses constructions27.Ce type d\u2019étude est d\u2019ailleurs requis par les services municipaux lorsqu\u2019un projet de développement prend appui sur un site ou un bâtiment d\u2019intérêt patrimonial.Mon étude établissait la valeur de l\u2019église et des autres bâtiments du site en les analysant, mais aussi en les comparant aux monuments similaires de Montréal, surtout aux églises et aux sites des églises du centre-ville.L\u2019église Sainte-Brigide a été construite en 1878.Pour Montréal c\u2019est un monument vénérable ; elle s\u2019y classe au 20e rang par sa valeur d\u2019âge.Sa valeur d\u2019art est aussi appréciable : l\u2019église est de style néo roman et c\u2019est la première à avoir adopté ce style « à la française » qu\u2019imposa Mgr Édouard-Charles Fabre, évêque de Montréal, pour souligner la filiation avec la très catholique mère patrie.Son clocher, fière réplique de ceux de l\u2019église Saint-Ambroise de Paris, confirme ce parti pris à la française du renouveau architectural de l\u2019Église de Montréal, jusque-là entichée des modèles baroques romains, symboles de l\u2019ultramontanisme primaire et virulent de l\u2019évêque Mgr Ignace Bourget.C\u2019est à dessein que son successeur, Mgr Fabre, a choisi un jeune architecte prêt à l\u2019innovation : Louis-Gustave Martin.Celui-ci, décédé aussitôt après la construction de l\u2019église, avait aussi amorcé une carrière politique comme député provincial.De tous côtés, Sainte-Brigide offrait donc, à l\u2019époque, l\u2019image d\u2019un renouveau.Encore aujourd\u2019hui, dans le paysage du centre-ville, son clocher est réputé le plus beau de Montréal (ill.19).27 Luc Noppen.Sainte-Brigide-de-Kildare (Montréal).Étude historique, analyse architecturale et évaluation patrimoniale.Montréal, UQAM - Chaire de recherche du Canada en patrimoine urbain, novembre 2008. 93 L'ACTION NATIONALE juin 2013 DOSSIER 19.Le clocher de l'église (photo Vincent Lafrance, 2005) DOSSIER 94 L\u2019ACTION NATIONALE juin 2013 Une «déconstruction partielle» Avec l\u2019école de quartier à sa gauche et le presbytère à sa droite, la façade et le clocher de l\u2019église forment un ensemble institutionnel remarquable (ill.20).L\u2019étude patrimoniale a relevé que l\u2019architecture intérieure de l\u2019église, très remaniée lors d\u2019une campagne de travaux menée en 1928, n\u2019avait pas le même intérêt (ill.21).J\u2019ai donc proposé de conserver et de mettre en valeur le « front institutionnel » de Sainte-Brigide, et suggéré que le volume de la nef pourrait accepter des modifications, voire une « déconstruction partielle ».Effectivement, à l\u2019amorce du projet, il était encore impossible pour le CCSB de connaitre le nombre de mètres cubes de la nef qui trouveraient preneurs dans le milieu communautaire ; par précaution, nous avons convenu que « l\u2019intensité patrimoniale » de la nef pourrait être négociée au vu des possibles projets de développement28.Cette attitude souple a en quelque sorte sauvé l\u2019église, puisque le CCSB a pu accueillir des partenaires l\u2019un après l\u2019autre, sans préjuger qu\u2019il faille à tout prix occuper l\u2019ensemble de l\u2019espace avant d\u2019esquisser un projet ; l\u2019espace apparaissait modulable et il est demeuré tel jusqu\u2019à tout récemment, quand la demande d\u2019espaces a finalement dépassé l\u2019offre de mètres cubes.C\u2019est en quelque sorte en admettant dès le départ que nous ne serions pas en mesure de sauver toute l\u2019église, en réduisant le niveau d\u2019attentes donc, que nous avons réussi à maintenir l\u2019ensemble du volume.28 Il y a dans l\u2019opinion publique une tolérance plus grande envers des projets lorsque ceux-ci présentent une vocation communautaire.Les résidents du quartier, concernés au premier chef par le destin de « leur » patrimoine, acceptent d\u2019en négocier l\u2019intensité patrimoniale dès lors que le projet permet une réelle appropriation sociale du site et des immeubles.Les élus montréalais, qui siègent aux comités et conseils qui approuvent les projets, sont conscients de cette ouverture du public aux projets communautaires ou sociaux ; ceux-là ne sont généralement pas contestés et les approbations règlementaires s\u2019obtiennent sans débats déchirants.Le rôle des experts se limite alors à celui de conseil auprès des élus et de l\u2019opinion publique.La patrimonialisation est le fait de la proximité et elle procède de bas en haut ; au Québec, l\u2019institution patrimoniale étatique semble dépassée, caduque. 95 L'ACTION NATIONALE juin 2013 DOSSIER 20.Le front institutionnel, carte postale de 1910 (photo Bibliothèque et Archives nationales du Québec) /«5 +99.@ DOSSIER 96 L\u2019ACTION NATIONALE juin 2013 21.La nef après la fermeture de l\u2019église (photo Guillaume St-Jean, 2009) * ^ ¦¦¦ ff m C\u2019est dans cet esprit que le premier concept de mise en valeur du site de Sainte-Brigide déposé en février 2008 proposait, pour optimiser la création de nouveaux mètres carrés, la déconstruction partielle de la nef pour y insérer un bâtiment neuf, ainsi que l\u2019érection d\u2019un nouveau pavillon sur le terrain de stationnement (ill.22).Après d\u2019âpres discussions dans la paroisse, avec les autorités municipales et lors de séances de consultations publiques, le bureau de direction du CCSB a décidé de mettre en phases le projet pour en faciliter le financement et la réalisation.Il fut ainsi décidé de réaliser, en phase I, la construction d\u2019un nouveau pavillon - appelé pavillon Louis-Gustave-Martin pour commémorer la figure de l\u2019architecte de l\u2019église - et la restauration de l\u2019imposant presbytère.L\u2019aménagement du volume de l\u2019église et des espaces de la sacristie attenante à l\u2019arrière a été reporté à la phase II. 97 L'ACTION NATIONALE juin 2013 DOSSIER 22.Maquette de l\u2019avant-projet (Beaupré Michaud, architectes, 2009) MH La phase I Pour la phase I, nous avons réuni quatre partenaires.Dans le pavillon Louis-Gustave-Martin, nous avons regroupé au rez-de-chaussée deux groupes communautaires dédiés aux itinérants (hommes et femmes) : le Pas de la rue et le Groupe Itinérance-Travail.Au-dessus, sur quatre étages nous avons fait place aux 47 logements de la coopérative Radar, regroupement d\u2019artistes œuvrant dans le secteur.Quant au presbytère, il a été pris en charge par le groupe En Marge 1217 qui accueille les jeunes fugueurs qui hantent le centre-ville.Nous l\u2019avons appelé le Manoir James-Lonergan, pour honorer la mémoire du premier curé de la paroisse et pour souligner à ces jeunes exclus qu\u2019ils y trouveraient un espace digne de leur réhabilitation.Tous au CCSB partagent l\u2019idée que le patrimoine ne doit pas être qu\u2019une affaire de riches et que les plus démunis aussi y ont droit. DOSSIER 98 L\u2019ACTION NATIONALE juin 2013 La mise en œuvre de la phase I a été précipitée par l\u2019annonce de l\u2019octroi de subventions à nos partenaires.Pour se conformer aux exigences des programmes de subvention, le CCSB avait accepté leurs offres d\u2019achat, elles-mêmes couvertes par une offre d\u2019achat que nous avions faite à la fabrique de la paroisse Sainte-Brigide-de-Kildare.Cette offre d\u2019achat, au montant de 250 000 dollars, avait été acceptée par la paroisse et validée par le diocèse de Montréal, qui, aux termes de la Loi sur les fabriques, supervise les transactions immobilières des paroisses.Ce prix de vente « d\u2019ami »- très réduit par rapport à l\u2019évaluation marchande du site, estimée à environ 1,4 million de dollars - nous a finalement été consenti par le cardinal Jean-Claude Turcotte29, après une année d\u2019intenses négociations, parce qu\u2019en définitive il souscrivait aux objectifs du CCSB et parce que nous avions prouvé nos bonnes intentions en proposant d\u2019inscrire dans le contrat de vente deux servitudes perpétuelles, arrimées au terrain de la cathédrale de Montréal - fonds servant ayant éventuellement quelque chance de pérennité.La première servitude oblige le CCSB à conserver hors commerce toutes les composantes du site, c\u2019est-à-dire à l\u2019usage exclusif d\u2019organismes sans but lucratif (groupes communautaires ou coopératives de logement).La deuxième servitude oblige le CCSB à conserver et à mettre en valeur le front institutionnel de Sainte-Brigide, nommément la façade, le clocher, le baptistère et le monument au Sacré-Cœur.Cette protection notariée est en fait plus efficace qu\u2019un statut juridique de protection en tant que « monument historique », puisqu\u2019elle engage à perpétuité tous les occupants du site30.La 29\tArchevêque titulaire du diocèse de Montréal de 1982 à 2012.30\t« L\u2019acheteur s\u2019engage à conserver intact le front institutionnel formé des bâtiments érigés sur la rue Alexandre-De Sève : le presbytère, le baptistère, la façade de l\u2019église, son clocher et la statue du Sacré-Cœur.La rosace du chevet de l\u2019église ainsi que les verrières nobles contigües aux autels latéraux seront déplacées et réinstallées dans la partie conservée de l\u2019église.» Offre d\u2019achat acceptée du 4 juillet 2008, document annexé à l\u2019acte de vente du 13 mars 2009.Greffe du notaire François Forget. 99 L'ACTION NATIONALE juin 2013 DOSSIER démarche d\u2019acquisition - complétée le 13 mars 2009 lors de la signature de l\u2019acte de vente par le soussigné au non du CCSB - et ses modalités juridiques, puis l\u2019interprétation des servitudes auprès des organismes subventionnaires des différents partenaires ont permis la mise en œuvre du projet, en tirant parti, de façon originale et imaginative, des lois et règlements en vigueur.Les subventions requises par la mise en œuvre du projet, en provenance des programmes IPLI et SPLI31 (gouvernement du Canada) dédiés aux groupes œuvrant auprès des populations itinérantes et du programme Accès Logis32 (administré par la Ville de Montréal), avaient pour but de stabiliser la présence de ces groupes dans le quartier en leur donnant accès à la propriété de leurs locaux.Pour les accueillir, le CCSB a donc constitué un syndicat de copropriété, ce qui a requis le lotissement cadastral du site.Cette première division horizontale a ensuite permis de constituer, là où nécessaire, une seconde division verticale (rn.23).Le syndicat de copropriété PGR, partenaire du CCSB et de son syndicat de copropriété, regroupe ainsi les deux groupes communautaires et la coopérative d\u2019habitation.Inversement, le groupe En Marge 1217 détient en nuepropriété le presbytère et son site.Ce régime de propriété permettra ultérieurement, en phase II, l\u2019occupation de la nef de l\u2019église par des organismes partenaires, tantôt propriétaires, tantôt locataires de leurs espaces.Déployer ce régime de propriété original, notamment pour respecter les exigences des organismes et des programmes subventionnaires, nous a contraints à des efforts d\u2019imagination pour, avec des professionnels que 31\tLe programme Initiative des partenariats contre l\u2019itinérance (IPLI) est devenu en cours de route la Stratégie des partenariats contre l\u2019itinérance (SPLI).Voir : http ://www.rhdcc.gc.ca/fra/histoires_reussite/itinerance/oi/ pageo3.shtml.32\tVoir : http ://www.habitation.gouv.qc.ca/fileadmin/internet/publications/ M16854.pdf. DOSSIER 100 L\u2019ACTION NATIONALE juin 2013 23.Schéma de la décomposition du site et énumération des propriétaires englobés dans le syndicat de copropriété du CCSB (Samir Admo) Propriété Sainte-Brigide-de-Kildare Fabrique Sainte-Brigide-de-Kildare 13 mars 2009 Centre communautaire Sainte-Brigide 27 mai 2010 \tPGR (23%) (6%) PAS de la rue\t Centre communautaire\t(8%) Groupe Information\tEn Marge 12-17 Sainte-Brigide (60%)\tTravail (GIT)\t(17%) \t(86%) Coopérative d\u2019habitation RADAR\t Centre communautaire Sainte-Brigide\tPGfi (23%) (6%) PAS de la rue\t CCC (Carrousel / Le Clou) Association les Chemins du Soleil\t(8%) Groupe Information Travail (GIT)\tEn Marge 12-17 (17%) CPE Idée fixe Cirque Hors Piste PAS de la rue (le PAS après)\t(86%) Coopérative d\u2019habitation RADAR\t \t\t 101 L'ACTION NATIONALE juin 2013 DOSSIER nous avons embauchés (architectes, urbanistes, notaires et arpenteurs), adapter notre vision à la réalité économique et règlementaire du Québec d\u2019aujourd\u2019hui.Ici encore, nous avons choisi de travailler avec les lois, règlements et programmes existants, alors que l\u2019habitude des groupes promoteurs dans le milieu communautaire est plutôt de revendiquer des aménagements à ce chapitre, sous prétexte que le contexte sociétal devrait s\u2019adapter à leur vision particulière.Au Québec, et en matière de conversion des églises, le temps nous a donné raison : le projet Sainte-Brigide est en voie de réalisation.La phase I a été mise en chantier au printemps 2011 et les occupants ont investi leurs locaux en octobre de la même année ; le projet a été mené dans le respect de l\u2019enveloppe budgétaire proposée, soit 10,2 millions de dollars.Les plans et devis ont été préparés par l\u2019architecte Menaud Lapointe de l\u2019agence Beaupré et Michaud ; la coordination générale du projet a été assurée par Samir Admo, chargé de projet du Groupe CDH, groupe de ressources techniques dédié à l\u2019habitation abordable et qui, à notre demande, avait élargi son mandat à la conversion d\u2019églises (ill.24).La phase II Aussitôt le projet de la phase I bien arrimé, le CCSB s\u2019est mis à l\u2019œuvre pour assurer la réalisation de la phase II, plus délicate, qui consiste à mettre en valeur l\u2019église proprement dite.Comme le succès de la phase I tient pour beaucoup à l\u2019arrivée du groupe En Marge 121733 dans le projet du CCSB, notre objectif premier était d\u2019identifier un groupe porteur, 33 La présidente du groupe En Marge 12-17, Manon Harvey, jouissait d\u2019une enviable réputation dans le milieu communautaire ; elle a fait preuve d\u2019un leadership et d\u2019un dynamisme hors du commun dans le projet de mise en valeur du site de l\u2019église Sainte-Brigide.Elle est devenue la présidente du CCSB en 2009 et dirige toujours la destinée du Centre. DOSSIER 102 L\u2019ACTION NATIONALE juin 2013 24.La phase I a permis de reconvertir le presbytère et de construire le pavillon Louis-Gustave-Martin (photo Luc Noppen) II _ il 1 J ¦ L autour duquel s\u2019arrimeraient d\u2019autres groupes secondaires.Dans cette quête, nous avons malheureusement perdu un temps précieux.En effet, le CCSB avait, dans un premier temps, choisi l\u2019organisme Les Chemins du Soleil comme principal occupant de l\u2019espace de la nef.Depuis 1980, ce groupe accueille au sous-sol de l\u2019église Sainte-Brigide les jeunes après la classe et offre divers ateliers et activités de loisirs.Comme le CCSB s\u2019était engagé envers la paroisse à aider « à l\u2019intégration dans son complexe communautaire l\u2019association Les Chemins du Soleil, déjà sur les lieux depuis 25 ans »34, nous avons donné droit à la prétention de ce groupe de prendre en charge l\u2019essentiel de la nef pour y déployer un plateau sportif dédié au roller-hockey.Cet organisme utilisait une patinoire à cette fin au sous-sol de l\u2019église et son projet a été pris au sérieux, d\u2019autant plus que le Service des loisirs et des sports de l\u2019arrondissement Ville- 34 Clause 2.10 de l\u2019offre d\u2019achat, en annexe E du mémoire de Samir Admo, op.cit.: http ://www.archipel.uqam.ca/4i25/. 103 L'ACTION NATIONALE juin 2013 DOSSIER Marie - qui appuie financièrement dans son fonctionnement les Chemins du Soleil - semblait intéressé à se porter garant de l\u2019investissement, en versant un loyer annuel au CCSB.C\u2019est donc autour d\u2019un parti fonctionnel et architectural logeant un plateau sportif dans la nef que la firme Beaupré Michaud, architectes a esquissé le projet préliminaire de la phase II, au mois d\u2019août 2009 (ill.25).Pour loger les Chemins du Soleil et minimiser les charges de l\u2019association, les architectes ont proposé d\u2019installer ce plateau sportif sur une nouvelle dalle de plancher, insérée dans la nef.En dessous, des planchers rétablis selon des hauteurs normées permettaient alors de loger d\u2019autres groupes communautaires, déjà en lice auprès du CCSB.La nef « partiellement 25.Premier projet pour la phase II visant l\u2019occupation par un plateau sportif (Beaupré Michaud architectes, août 2009) ORIENTATION SPORT NOUVELLE TOITURE NOUVEAUX PLANCHERS ET SYSTÈME PORTEUR PLATEAU SPORTIF, VESTIAIRES ET GRADINS MURS EXISTANTS DONT LA PIERRE EST MISE À NUE ASCENSEUR DOSSIER 104 L\u2019ACTION NATIONALE juin 2013 déconstruite » rendait possible la création d\u2019un petit jardin offert aux enfants d\u2019un CPE et, sur rue, l\u2019ancienne sacristie était déjà dédiée à recevoir des logements abordables.Or, les nombreuses démarches et représentations, tant de l\u2019association Les Chemins du Soleil que des administrateurs du CCSB, n\u2019ont pu faire avancer ce dossier : la Ville de Montréal, aux prises avec des scandales de collusion et de corruption, s\u2019est finalement retirée du dossier, limitant son rôle à encourager le projet verbalement, sans plus35.C\u2019est l\u2019arrivée en février 2010 du groupe Le Cube (Centre international de recherche et de création pour l\u2019enfance et la jeunesse), un consortium formé des compagnies de théâtre Le Clou et Le Carrousel, qui a réorienté le projet de mise en valeur de l\u2019église Sainte-Brigide.Les besoins en espaces de ce groupe avaient déjà reçu « l\u2019agrément » du ministère de la Culture et des Communications, leur donnant accès au Programme d\u2019aide aux immobilisations pour se reloger ; il leur restait à trouver un site.Une première rencontre des délégués du consortium intéressé avec le bureau de direction a rapidement permis d\u2019entamer une fructueuse collaboration.Le Cube revendiquait 60 % de l\u2019espace de la nef, contraignant le CCSB à loger les autres groupes aspirants -\tle CPE Idée Fixe, le Cirque Hors-Piste et le Pas-de-la-rue (deuxième phase de développement) - dans le reste du volume.Le grand perdant de l\u2019exercice mené par nos architectes a été l\u2019association Les Chemins du Soleil, maintenue dans leurs locaux du sous-sol, à défaut de moyens pour s\u2019étendre dans le projet de développement.Mais, miraculeusement, une généreuse donation (de 300 000 dollars) de la Congrégation des sœurs oblates franciscaines de Saint-Joseph, dont une des membres - sœur Léona Desgagné -\tavait été la fondatrice des Chemins du Soleil, est arrivée à 35 Depuis, les discussions ont repris avec l\u2019Arrondissement Ville-Marie 105 L'ACTION NATIONALE juin 2013 DOSSIER point nommé pour rendre possible la rénovation et la mise à jour de cet espace.en guise de prix de consolation.C\u2019est donc une nouvelle version (dite finale) de la phase II du projet de développement de l\u2019église Sainte-Brigide qui a été déposée en septembre 2012 pour parachever les demandes de subvention (ill.26).En décembre 2012, nous étions déjà assurés d\u2019une bonne part de financement, mais c\u2019est le 17 mai dernier que Madame Pauline Marois, première ministre du Québec, accompagnée de Monsieur Maka Kotto, ministre de la Culture et des Communications et de Monsieur Daniel Breton, député du comté de Sainte-Marie-Saint-Jacques, ont annoncé dans la nef de l\u2019église Sainte-Brigide l\u2019octroi d\u2019une subvention de 11,2 millions de dollars pour permettre l\u2019installation du Cube dans l\u2019église.Selon les prévisions, le chantier devrait commencer à l\u2019automne 2013 pour se terminer 18 mois plus tard.Le schéma présenté (une section sur le long de l\u2019église) dévoile dans ses grandes lignes l\u2019imbrication des espaces alloués à chacun des groupes partenaires ; ils seront tous propriétaires de leurs locaux, sauf le Cirque hors-piste qui sera locataire du CCSB (ill.27).La grande originalité de la phase II touche, encore ici, au régime de propriété.Pour rendre le projet de développement possible, au vu de cette clause de responsabilité globale envers le front institutionnel patrimonial (que nous avons appelé la servitude patrimoniale) et devant les hésitations à ce sujet par bailleurs de fonds des divers partenaires, nous avons imaginé de regrouper en un lot cadastral spécifique l\u2019ensemble des composantes de ce front institutionnel.Ce lot, déjà arpenté et qui sera prochainement enregistré comme une entité autonome, comprend les surfaces et les éléments construits qui n\u2019ont aucun potentiel de valeur d\u2019usage économique : il forme une sorte de monument historique pur, un objet de délecta- DOSSIER 106 L\u2019ACTION NATIONALE juin 2013 26.Schéma de l\u2019occupation de la nef, projet final (Beaupré Michaud, septembre 2012) ji rt Ei~rzr:oi \u201c\t\u2014 -r iiimiwiHü 27.Infographie de l\u2019occupation du volume de la nef de l\u2019église Sainte-Brigide (Beaupré Michaud + Lapointe Magne et associés, architectes ITE MAGNE ET ASSOCIES ARCHITECTES BEAUPRE MICHAUD * LA aiW i.i L*c* 107 L'ACTION NATIONALE juin 2013 DOSSIER tion.Propriété du CCSB, par le biais de son « comité du patrimoine » où siègent des représentants de tous les partenaires liés par la servitude, ce lot sera cédé à un nouveau partenaire, qui sera créé : la Société des cent clochers de Montréal.Cette société que nous avons imaginée est destinée à devenir propriétaire de tous les édifices ou parties d\u2019édifices qui doivent impérieusement être conservés en vertu de leur haute valeur symbolique ou de leur statut patrimonial exceptionnel ; elle se substituera aux Églises, propriétaires actuels de ce patrimoine, qui désirent se délester de ces biens, et ce, selon une formule qui reste à être établie par une sorte de concordat qui engagera le diocèse, la Ville et le ministère de la Culture et des Communications.Il s\u2019agirait, d\u2019une certaine manière, de requérir de l\u2019État les fonds dédiés à la conservation du patrimoine bâti (par l\u2019intermédiaire du Fonds du patrimoine culturel) et de solliciter le mécénat privé pour obtenir un appariement.Dans le cas des monuments conservés dans un état intègre - les églises précieuses dont on ne peut même pas dévisser les bancs -, il faudra convaincre les autorités civiles de concourir aux frais de leur maintien et obtenir des autorités ecclésiastiques de les garder ouverts comme lieux de culte, tout en étant affectataires de ces églises.La société civile y trouverait son compte, car les célébrations religieuses seraient autant de moments d\u2019interprétation vivante d\u2019un patrimoine immatériel36 désormais inscrit comme fait de culture dans l\u2019écheveau identitaire des Québécois.Cette recréation perpétuelle du patrimoine immatériel (les cérémo- 36 Dans la « Convention pour la sauvegarde du patrimoine culturel immatériel » (octobre 2003), l\u2019Unesco reconnaît, à l\u2019article 2, comme patrimoine immatériel « les pratiques sociales, rituels et événements festifs », incluant donc les cérémonies religieuses.Ce même article 2 précise que : « Ce patrimoine culturel immatériel, transmis de génération en génération, est recréé en permanence par les communautés et groupes en fonction de leur milieu, de leur interaction avec la nature et de leur histoire, et leur procure un sentiment d'identité et de continuité, contribuant ainsi à promouvoir le respect de la diversité culturelle et la créativité humaine.» (unesdoc.unesco.org/images/00i3/00i325/i32540f.pdf). DOSSIER 108 L\u2019ACTION NATIONALE juin 2013 nies) donne du sens à ce patrimoine ecclésial et permet de le rendre intelligible à tous ceux qui n\u2019ont pas baigné dans cette culture chrétienne qui a forgé ces monuments et ses dispositifs de communication (art et architecture).Des leçons à tirer Le projet de mise en valeur du site de l\u2019église Sainte-Brigide de Kildare est aujourd\u2019hui en bonne voie.Avec l\u2019engagement des partenaires et des organismes qui les appuient d\u2019investir 18,5 millions de dollars - pour un coût total (phases I et II) de quelque 30 millions de dollars -, tout laisse croire que le projet tel que défini sera achevé en 2015, soit dix ans après les premières rencontres exploratoires.Quelles leçons peuvent être tirées de cette aventure ?D\u2019abord, la conversion du site de l\u2019église Sainte-Brigide est devenue un cas exemplaire à Montréal : une démarche consensuelle a permis de maintenir ce lieu au service de la collectivité avec la garantie que ses qualités patrimoniales seraient protégées et mises en valeur de façon pérenne.Dès lors, plusieurs groupes s\u2019organisent avec l\u2019espoir de pouvoir atteindre le même résultat avec d\u2019autres églises désaffectées.Tout au long du processus d\u2019élaboration du projet Sainte-Brigide, le groupe animateur du CCSB a tenu à faire connaitre et à mettre en discussion ses options et les orientations de développement privilégiées, notamment lors de plusieurs séminaires ouverts aux acteurs des milieux communautaires et du patrimoine, ainsi qu\u2019aux élus et administrateurs municipaux.L\u2019ensemble du processus d\u2019idéation et de mise en forme du projet, les démarches menées en vue de l\u2019acquisition du site (offres d\u2019achat, servitudes, contrat de vente) et celles qui ont trait au régime de propriété (conventions des syndicats de copropriété, divisons cadastrales, modes de gouvernance), tout comme l\u2019identification et l\u2019adéquation du projet aux divers programmes de subven- 109 L'ACTION NATIONALE juin 2013 DOSSIER tion, ont en effet permis de développer et de partager un ensemble de connaissances et de savoir-faire en matière de conversion d\u2019églises.Dans ce sens, le projet du CCSB a été un laboratoire, un incubateur d\u2019idées et de projets.Sans être présomptueux, nous pouvons affirmer que ce projet, que nous avions conçu comme un projet pilote, est à l\u2019origine d\u2019une remise en question des politiques publiques relatives à la conservation et à la mise en valeur du patrimoine ecclésial au Québec.À l\u2019UQAM ce projet a été conçu comme un service à la collectivité.Notre université est bien connue pour ce type de recherche-action, une dimension de la « recherche publique » ; celle-ci a été menée en partenariat avec des organismes du milieu et appuyée par le CSSS Jeanne-Mance.Les programmes de recherche pour lesquels nous avons obtenu des fonds d\u2019organismes subventionnaires (CRSH et FQRSC) ont été sensibles à ce transfert des savoirs et cette quête de continuité des savoirs entre l\u2019Université et la société civile.Autour du thème de l\u2019avenir des églises, nous avons ainsi encadré plusieurs mémoires de maîtrise, deux thèses de doctorat et un stagiaire postdoctoral37.Ces jeunes chercheurs 37 Notamment : Christelle Proulx-Cormier.La conversion d'églises pour des usages artistiques et culturels.Étude de cas.Rapport de stage de maîtrise en études urbaines, Montréal, UQAM, octobre 2009 (cette candidate œuvre maintenant dans l\u2019agence de l\u2019architecte Ron Rayside, figure de proue du développement communautaire ; elle s\u2019y occupe précisément de la conversion des églises à Montréal) ; Samir Admo.Projet de requalification de l\u2019église Sainte-Brigide-de-Kildare: analyse de la démarche.Mémoire de maîtrise en études urbaines, Montréal, UQAM, 2010 (ce candidat a commencé sa carrière comme conseiller en urbanisme au Groupe CHD, chargé du projet Sainte-Brigide.Il est depuis devenu consultant auprès des nombreux groupes communautaires et paroisses qui entreprennent un projet de développement autour de leur église).Lyne Bernier est engagée dans un projet de doctorat sur les églises de Montréal ; Mario Parent a complété un mémoire de maîtrise en 2012 : Étude historique, analyse architecturale et évaluation patrimoniale des lieux de culte de l'arrondissement de Verdun.La liste des chercheurs associés à la Chaire est disponible sur www.patrimoine.uqam.ca. DOSSIER 110 L\u2019ACTION NATIONALE juin 2013 sont engagés dans des projets sur le terrain ; ils créent leur propre emploi dans les agences d\u2019architecture, d\u2019urbanisme et dans les groupes communautaires organisés.Une des dures leçons du projet est qu\u2019il faut y consacrer le temps nécessaire.On ne peut régler instantanément le sort de monuments séculaires, soudainement abandonnés ; il faut de cinq à sept années de travail, d\u2019engagement et d\u2019action militante pour y arriver, église par église.Il faut aussi innover sans cesse, dans des processus itératifs.Tous au CCSB se rappellent comment il a fallu, en une nuit, réduire la hauteur du nouveau pavillon Gustave-Louis-Martin d\u2019un étage pour satisfaire aux désidératas d\u2019un comité consultatif d\u2019urbanisme hésitant ; il a fallu aussi faire place à plusieurs objets chéris par les anciens paroissiens et les inclure dans le projet de conversion (la rosace et les vitraux, par exemple).Les projets de conversion des églises doivent aussi être inclusifs ; on ne peut, arrivant de l\u2019extérieur de la paroisse, proposer un projet.Il faut au contraire chercher à intégrer dans le processus les derniers paroissiens, quel que soit leur nombre, car il s\u2019agit en réalité de leur église.Tous les projets qui ont ignoré ce fait ont lamentablement échoué, l\u2019opposition qui leur a été faite par ces « propriétaires » et conservateurs du patrimoine concerné ayant été fatale.Dans cette ancienne Nouvelle-France, où la formule du tout-à-l\u2019État est impensable (contexte nord-américain oblige !), l\u2019avenir du patrimoine ecclésial et conventuel se dessine à partir d\u2019initiatives citoyennes et des besoins du milieu ; ainsi, nous menons aussi à l\u2019UQAM un projet pilote sur un vaste couvent de 50 000 m2, désaffecté.Les projets qui esquissent les voies à suivre se logent à l\u2019enseigne du développement local et durable et confortent les identités locales longtemps malmenées par une gouvernance patrimoniale dite « nationale », forgée par les seuls experts.De nos jours, 111 L'ACTION NATIONALE juin 2013 DOSSIER dans un régime de démocratie participative, le patrimoine se construit « bottom up », au départ des aspirations citoyennes qui surgissent dans le voisinage.Pour accompagner ces constructions patrimoniales qui naissent de l\u2019affection que portent les citoyens envers leur milieu de vie et ses composantes mémorielles et identitaires, l\u2019expert doit se rendre disponible aux groupes promoteurs et les accompagner dans leurs démarches.Loin des clameurs touristiques, porté par une économie solidaire, ce « patrimoine social » pérennise l\u2019empreinte du religieux comme fait de culture, dans un « vivre ensemble » actualisé.Au contraire du monument historique, qui sacralise l\u2019obsolescence fonctionnelle, ce patrimoine de proximité s\u2019articule autour d\u2019une notion de sacré portée par un projet d\u2019avenir « utile », sur les plans symbolique et économique.? 112 DOSSIER Édith Prégent\u201d Le transfert de propriété d'une église au Québec UNE ÉTUDE DE CAS: L'ÉGLISE DE SAINT-ANICET Mise en contexte La suppression des paroisses et la fermeture de nombreuses églises entraînent avec elles de graves conséquences sur la dimension sociale, économique et politique des communautés municipales particulièrement en milieu rural.La municipalité de Saint-Anicet s'est trouvée face à cette situation il y a quelques années.Malgré les difficultés, elle a décidé de relever le défi et de conserver non seulement le bâtiment, mais également le lieu de culte pour le bénéfice de sa population.Saint-Anicet est une municipalité de paroisse comprise dans la MRC du Haut-Saint-Laurent, localisée dans la région administrative de la Montérégie.Elle est située au sud-ouest du fleuve Saint-Laurent, sur la rive du lac Saint-François, à 110 km de Montréal et non loin de la frontière américaine.Avec une superficie de 136,25 km2, elle a principalement une vocation agricole.Sa population permanente est d'environ 2500 habitants, mais celle-ci double en période estivale avec l'arrivée des nombreux villégiateurs installés sur les rives du lac (figure 1).* Détentrice d'une licence en droit civil, doctorante en histoire de l'art et chercheure à la Chaire de recherche du Canada en patrimoine urbain ESG-UQAM. -^jr \u2022itf&rt :¦ ,1V .?5 Figure 1 ' * Y* v Vue aérienne du village Saint-Anicet Photo : Mélanie Caza-Pugh Société historique de Saint-Anicet, 2010 DOSSIER 114 L\u2019ACTION NATIONALE juin 2013 La rumeur annonçant la suppression de la paroisse et la fermeture de l\u2019église commence à circuler en 2005 et dès cette époque, le maire Monsieur Alain Castagner, amorce une réflexion quant à la préservation de l\u2019église et organisent des rencontres avec les représentants de la fabrique Saint-Anicet ainsi qu\u2019auprès de ses citoyens.La suppression officielle de la paroisse de Saint-Anicet survient le 3 juillet 2007 suite à un décreti stipulant qu'elle sera désormais incluse dans une nouvelle paroisse, dénommée la paroisse Saint-Laurent, comprenant trois paroisses défuntes de la région soit Saint-Anicet, Sainte-Barbe et Saint-Stanistlas de Kotska2.Cependant, l'église elle-même n'est pas mise en vente et elle continue ses activités pastorales.La municipalité entreprend dès lors des démarches intensives auprès du diocèse de Valleyfield et de la nouvelle fabrique propriétaire de l'église.Ce processus d'acquisition prend fin le 26 mars 2010 avec la signature du contrat transférant la propriété de l'église et du presbytère en faveur de la municipalité après cinq années de négociations.Un peu d'histoire L'église actuelle a été construite en 1887 en remplacement d'une première église érigée en 1841 et devenue trop petite suite à l'augmentation de la population.En 1880, la paroisse de Saint-Anicet est sous la juridiction du diocèse de 1\tCode de droit canonique (CIC) 1983.Canon 515 (2) : « Il revient au seul Évêque diocésain d'ériger, de supprimer ou de modifier les paroisses ; il ne les érigera, ne les supprimera ni ne les modifiera pas de façon notable sans avoir entendu le conseil presbytéral ».2\tPatrice Laflamme.« Les paroisses de Saint-Anicet, Sainte-Barbe et Saint Stanistlas de Kotska ne forment qu'une seule et même entité ecclésiastique », 24 octobre 2007,hebdos régionaux Montérégie, site internet consulté le 3 juin 2013. ii5 L'ACTION NATIONALE juin 2013 DOSSIER Montréal et c'est Mgr Édouard-Charles Fabre (1876-1896) qui autorise la construction de cette nouvelle église3.Les travaux débutent en mai 1887 selon les plans réalisés par la firme d'architectes Perrault et Mesnard de Montréal.Ils sont confiés aux entrepreneurs Préfontaine et Cossette pour un coût total de 36 000 $, somme que chaque paroissien devra se partager durant de nombreuses années4.Pendant deux années, les paroissiens participeront activement à la construction de leur nouvelle église et c'est le 9 août 1888 qu'à lieu la bénédiction solennelle5.Cette église surprend tout d'abord par sa monumentalité et la beauté de son site.Son architecture d'influence orientale néo-byzantine se caractérise par la présence du dôme segmentaire qui surplombe l'église.Ce dôme est soutenu par un tambour percé de nombreuses fenêtres à carreaux et reposant sur une base octogonale.Il est situé à la croisée du transept et de la nef.Il est lui-même surmonté d\u2019un bulbe proéminent que l'on voit de loin.On remarque également la présence de quatre tours s'accrochant à la structure principale de l'édifice.Deux tours circulaires, situées à l'avant du transept de chaque côté de la nef, constituent les deux clochers de l'église et sont surmontées de campanile avec colonnade.Deux tourelles avec créneaux sont situées de 3\tCode de droit canonique (CIC) 1983.Canon 1215 (1) : « Aucune église ne sera construite sans le consentement formel de l'Évêque diocésain donné par écrit ».(2) : /L'Évêque diocésain ne donnera pas son consentement à moins qu'après avoir entendu le conseil presbytéral et les recteurs des églises voisines, il n'estime que la nouvelle église peut être utile au bien des âmes et que les moyens nécessaires à sa construction et pour l'exercice du culte divin ne manqueront pas ».4\tSociété historique de Saint-Anicet.Église de Saint Anicet:.son histoire.ses bâtisseurs.son architecture.Saint-Anicet, Société historique de Saint-Anicet, 1988, p.43.5\tCode de droit canonique (CIC) 1983.Canon 1217 (1) : « Une fois la construction dûment achevée, la nouvelle église sera dédicacée, dès que possible, ou au moins bénie, en observant les lois de la sainte liturgie ». DOSSIER 116 L\u2019ACTION NATIONALE juin 2013 chaque côté de la façade principale.Le revêtement de cette façade est composé de pierres taillées à la main.Les autres parties du bâtiment sont revêtues de pierres des champs recueillies par les cultivateurs de la paroisse.La toiture est fabriquée de tôle posée à la canadienne.Sur le toit de l'église sont posés quatre éléments symboliques : une sphère, un temple, une croix et un coq6 (figure 2).L\u2019intérieur de l\u2019église affiche une grande sobriété.L\u2019absence de relief et de garniture laisse la place aux formes rondes, aux arcs et aux colonnes afin de créer une illusion d\u2019espace et d\u2019amplifier la hauteur des lieux.Une voûte formée d\u2019un arc en plein centre ainsi qu\u2019une nef en vaisseau forment Figure 2 Façade de l\u2019église Saint-Anicet.Photo : Marianne Charland.Chaire de recherche du Canada en patrimoine urbain ESG-UQAM, 2012 6 Édith Prégent et al.Saint-Anicet d'hier à aujourd'hui.Montréal, Collection Société historique de Saint-Anicet, Les Éditions Histoire Québec, 2012, p.145. 117 L'ACTION NATIONALE juin 2013 DOSSIER le choeur de l\u2019église.On retrouve également huit colonnes centrales surmontées de chapiteaux sculptés et situées à la croisée des transepts.Les vitraux de grandes dimensions et l\u2019ouverture de la coupole procurent une belle luminosité propice au recueillement7 (figure 3).La présence de cette somptueuse église peut sembler démesurée comparativement à la dimension de la municipalité et au nombre peu élevé de paroissiens.Mais il faut savoir que derrière la construction de celle-ci se cache le désir d\u2019en faire la cathédrale du nouveau diocèse de Valleyfield.En effet, au moment de la construction de l\u2019église, la paroisse relève du diocèse de Montréal, mais ce dernier, beaucoup trop grand, est en vue d\u2019être divisé et, en 1892, le diocèse de Valleyfield est érigé.Cependant, la prestigieuse église Saint-Anicet ne Figure 3 Intérieur de l\u2019église Saint-Anicet.Photo : Bernard Bourbonnais, Musée régional de Vaudreuil-Soulanges, 2009 7 Ibid., p.147. DOSSIER 118 L\u2019ACTION NATIONALE juin 2013 jouera pas le grand rôle dont on rêvait pour elle puisque c\u2019est l\u2019église Sainte-Cécile de Salaberry-de-Valleyfield qui Malgré cela, grâce à sa magnifique architecture et son site remarquable, elle demeure depuis toutes ces années un attrait religieux patrimonial et touristique qui ne se dément pas.Un changement de vocation et des travaux d'envergure Depuis plusieurs années, la municipalité désirait obtenir une salle communautaire polyvalente destinée aux citoyens et aux organismes du milieu.C'est ainsi que l'annonce de la fermeture prochaine de l'église oriente la municipalité vers la fabrique quant aux possibilités d'acquérir l'église et de la transformer en salle communautaire.Également, la municipalité désire que le terrain de l'église et la rive du lac demeurent accessibles au public et aux citoyens.De plus, puisque les distances sont grandes entre les paroisses dans cette région, elle désire que le culte soit maintenu dans l'église au bénéfice de sa population vieillissante.Pour la fabrique, l'important est de se départir rapidement du bâtiment et des coûts d'entretien qui y sont reliés.Le maintien du culte ne constitue pas un problème, et est même souhaité par la fabrique, à la condition qu'il soit à titre gratuit.C'est autour de ces préoccupations que les négociations s'effectuent entre les parties et qu'un contrat est signé le 25 mars 2010.Cependant, pour mener à terme ce projet d'acquisition et de conversion du bâtiment, d'importants travaux de rénovation et de mise aux normes doivent être faits.La totalité du projet se chiffre à près 1 127 000 $.Le maillage financier exige une combinaison de sources de financement provenant sera élevée au rang de cathédrale8.8 Ibid., p.153. 119 L'ACTION NATIONALE juin 2013 DOSSIER de divers organismes publics.Infrastructure Canada et le ministère des Affaires municipales, des régions et de l'Occupation du territoire participent à la moitié de la facture dans le cadre de l'amélioration des infrastructures municipales.La municipalité a également reçu du financement de l'Agence de l'efficacité énergétique pour la mise en place d'un système innovateur de géothermie.L'autre moitié des coûts de rénovations a été assumée par la municipalité elle-même à partir d'un fonds accumulé depuis plusieurs années en vue de faire construire ladite salle communautaire.Les travaux débutent dès l'été 2010 et l'église convertie en salle communautaire est inaugurée le 6 novembre 2011.Ces importants travaux consistent, outre à installer un système complexe de géothermie, à diviser l'église en deux espaces distincts sans dénaturer le caractère architectural et patrimonial de l'édifice.Les principales modifications se résument ainsi : la transformation de la nef en salle communautaire, la conservation intacte du transept et du choeur pour l'exercice du culte, la construction d'un mur avec porte rétractable et fenestration pour lier le culte et la salle communautaire en certaines occasions, un nouveau revêtement de planche dans la salle communautaire, la construction et l'aménagement d'une cuisinette, d'un vestiaire et de salles d'eau et, la mise aux normes du bâtiment.Bien qu'il y ait une subdivision visible, l'aménagement établit des liens visuels entre les espaces qui favorisent l'interrelation des espaces.La réalisation de ce projet est sans contredit un exemple intéressant de transformation d'une église en espace multifonctionnel.Ce dernier répond aux besoins communautaires du milieu tout en distinguant et maintenant un espace pour le culte.Il est également un modèle de maintien du caractère public du lieu, d'acceptabilité sociale et d'implication de la collectivité. DOSSIER 120 L\u2019ACTION NATIONALE juin 2013 Figure 4 Intérieur de l\u2019église durant les travaux Photo : Architectes Massicotte et Dignard, 2011 Figure 5 L\u2019intérieur de l\u2019église de Saint-Anicet aujourd\u2019hui Photo : Marianne Charland Chaire de recherche du Canada en patrimoine urbain ESG-UQAM, 2012 \u2022 \u2022-.\"if » I 7 121 L'ACTION NATIONALE juin 2013 DOSSIER Bien que cette conversion soit une réussite tout autant pour la collectivité que pour les deux parties signataires, il a exigé des années de négociations durant lesquelles la municipalité, par le biais de ces représentants et particulièrement le maire Monsieur Alain Castagner, a dû faire preuve de beaucoup de souplesse et de compréhension envers certaines exigences de la fabrique et du diocèse.Le contrat de vente témoigne bien de ces difficultés et des concessions faites afin d\u2019effectuer ce transfert de propriété et de maintenir le lieu de culte.Dans le cas présent, une annexe de huit pages est incluse au contrat de vente et contient l\u2019ensemble des clauses se rapportant à l\u2019usage partagé de l\u2019immeuble.Droit de propriété et droit d'usage La gestion et l'administration de l\u2019Église catholique au Québec sont soumises à un cadre juridique complexe qui doit être pris en considération lorsque vient le moment de transférer la propriété de l'une d'elles.Le code de droit canonique, le Code civil du Québec, le Code de procédure civil du Québec, la Loi sur les fabriques ainsi que la nouvelle Loi sur le patrimoine culturel, dans certains cas, trouvent tour à tour leur application.À cela, il faut ajouter la multitude de dispositions fiscales des différents paliers gouvernementaux qui entrent en ligne de compte.En matière d'interprétation et d'application de dispositions légales, tout ce qui n'est pas prévu ou strictement défendu est, par conséquent, permis.Actuellement, la jurisprudence du Québec est pauvre en matière de transfert de propriété d'églises catholiques.Le contexte actuel de ventes d'églises est relativement nouveau et conséquemment, laisse une large place à l'innovation et à la créativité dans la rédaction des documents légaux. 122 DOSSIER L\u2019ACTION NATIONALE juin 2013 Cependant, alors que les parties à ces ententes pourraient faire preuve d'innovation, un bref survol des contrats signés durant les dernières années démontre qu'il n'en est rien.En effet, la majorité, sinon la totalité, des ventes d'églises catholiques en faveur d'une municipalité, dans un but communautaire et dans laquelle on maintient l'exercice du culte, contient l'octroi d'un droit d'usage9.Lorsqu'on connaît les implications légales d'un tel droit sur la nature même du transfert de propriété, il y a lieu de se poser certaines questions quant aux intentions réelles des propriétaires des églises au moment de la vente de celles-ci.L'utilisation exagérée du droit d'usage, selon des modalités allant souvent à l'encontre de la loi, reflète l'état d'indécision dans laquelle se trouve actuellement l'Église catholique quant à la vente des églises.Déchirée entre l'obligation de se départir rapidement, et dans les meilleures conditions, de ce vaste ensemble immobilier et la peur de perdre leur pouvoir et leur droit de regard sur l'utilisation future des églises, les autorités ecclésiales exigent et utilisent à outrance le droit d'usage.Cette attitude est particulièrement observable dans les cas où l'église vendue conserve l'exercice du culte.C'est précisément ce qui ressort d'une lecture approfondie du contrat de vente de l'église de Saint-Anicet.Celui-ci comprend certaines particularités qui méritent qu'on s'y attarde afin de bien comprendre le contexte actuel dans lequel s'opère les transferts de propriété des églises catholiques au Québec.9 Pour des exemples de contrat de vente d'églises comportant des clauses de droit d'usage voir : Lyne Bernier.Les nouveaux régimes de propriété d\u2019églises converties au Québec, quelques exemples.mai 2013, non publié. 123 L'ACTION NATIONALE juin 2013 DOSSIER Le coeur du contrat repose sur la disposition conférant un droit d'usage au vendeur (la fabrique) et qui précise ce qui suit : L'acquéreur, cède et confère, avec garantie de droit, au vendeur, ci-après déterminé bénéficiaire, lequel est dispensé de faire inventaire et de fournir sûreté sous forme d'assurance ou autrement, un droit réel d'usage dans l'église ci-acquis par les présentes et décrit au chapitre DÉSIGNATION.Le droit d'usage est accordé aux fins d'exercice du culte ou toutes autres activités paroissiales sous les conditions apparaissant à l'annexe A, laquelle est jointe aux présentes après avoir été reconnue véritable et signée pour identification par les représentants en présence du notaire.Le bénéficiaire, aura la jouissance du droit consenti par les présentes et la possession de la partie de l'immeuble en faisant l'objet à compter de ce jour, lequel droit s'éteindra au même moment que prendra fin le droit d'usage10.De cette clause générale découlent plusieurs autres dispositions inscrites dans l'annexe A qui encadrent l'utilisation de la totalité de l'immeuble et qui peuvent se résumer comme suit : la municipalité s'engage à ne pas se départir de l'église tant que la fabrique en conserve l'usage ; l'espace visé par le droit d'usage est non modifiable et existera tant que l'immeuble existera ; le droit d'usage cesse de plein droit si aucun rassemblement dominical (de quelque envergure que ce soit) n'a lieu durant une période de neuf mois consécutifs ; seul l'Évêque peut mettre fin au droit d'usage à sa seule discrétion ; le partage commun des espaces (culte et communautaire) ne peut se faire uniquement que si l'événement ne vient pas à l'encontre des valeurs et des règles fondamentales de l'Église catholique.10 Contrat de vente par la Fabrique de la paroisse de Saint-Laurent à la Municipalité de la paroisse de Saint-Anicet, signé le 26 mars 2010 devant le notaire Claude Patenaude, portant le no de minutes 20 772 et inscrit au registre des droits fonciers de Huntingdon sous le numéro 17 044 278, p.4. DOSSIER 124 L\u2019ACTION NATIONALE juin 2013 Bien que ces clauses aient été signées à la satisfaction des deux parties, elles comportent certaines imprécisions et certaines irrégularités qui pourraient faire l'objet de contestations devant un tribunal compte tenu des dispositions légales s'appliquant en la matière.En effet, le droit d'usage est un droit réel spécifiquement prévu par la loi qui restreint le droit de propriété et qui ne peut trouver application que conformément au Code civil du Québec11.Ainsi, l'article 947 C.C.Q.stipule : La propriété est le droit d'user, de jouir et de disposer librement et complètement d'un bien, sous réserve des limites et des conditions d'exercice fixées par la loi.Elle est susceptible de modalités et de démembrements.L'article 1119 C.C.Q.précise : L'usufruit, la servitude et l'emphytéose sont des démembrements du droit de propriété et constituent des droits réels.Quant à lui, le droit d'usage est défini aux articles 1172 et suivant du Code civil du Québec.Plus précisément, l'article 1172 C.C.Q.: L'usage est le droit de se servir temporairement du bien d'autrui et d'en percevoir les fruits et les revenus jusqu'à concurrence des besoins de l'usager et des personnes qui habitent avec lui ou sont à sa charge.L'article 1176 C.C.Q.: Les dispositions relatives à l'usufruit sont, pour le reste, applicables au droit d'usage compte tenu des adaptations nécessaires.11 Code civil du Québec.L.R.Q.chap.C.C.Q.1991. 125 L'ACTION NATIONALE juin 2013 DOSSIER Ces articles stipulent que le droit d'usage est un droit réel qui, une fois accordée, constitue une restriction à la jouissance pleine et entière du droit de propriété du nouvel acheteur.Par conséquent, ce droit est soumis à des règles précises et ne s'appliquent que dans des circonstances particulières.Tel que prévu à l'article 1176 C.C.Q., il faut se référer à l'usufruit pour les modalités concernant le droit d'usage.Ainsi, les articles suivants s'appliquent dans le cas qui nous concerne : Art.1123 C.C.Q.: La durée de l'usufruit ne peut excéder 100 ans, même si l'acte qui l'accorde prévoit une durée plus longue ou constitue un usufruit successif.L'usufruit accordé sans terme est viager ou, si l'usufruitier est une personne morale, trentenaire ».Art.1162 C.C.Q.: L'usufruit s'éteint : 1-\tPar l'arrivée du terme ; 2-\tPar le décès de l'usufruitier ou la dissolution de la personne morale ; 3-\tPar la réunion des qualités d\u2019usufruitier et de nu-propriétaire dans la même personne ; 4-\tPar la déchéance du droit, son abandon ou sa conversion en rente ; 5-\tPar le non-usage pendant 10 ans.À la lecture de ces dispositions, on constate que les modalités entourant le droit d'usage de la fabrique sur l'immeuble ne respectent pas en tout point la loi.Les clauses du contrat de vente sont donc susceptibles d'être annulées par un DOSSIER 126 L\u2019ACTION NATIONALE juin 2013 tribunal à la demande d'une des parties signataires ou de toute autre partie intéressée au contrat.En l'occurrence, cela pourrait être un citoyen de la municipalité.L'autre difficulté soulevée par ce contrat et, qui découle directement du droit d'usage accordé par la municipalité à la fabrique, c\u2019est la notion de « sacré » rattaché au lieu.En effet, en aucun moment l'église n'a été désacralisée même partiellement.Ce qui signifie que malgré le transfert de propriété, l'église est toujours consacrée dans sa totalité et que, par conséquent, l'Église catholique a toujours un certain droit de regard sur cette dernière, y compris sur la partie communautaire.Pour mieux comprendre les problèmes engendrés par cet état de fait, il faut se référer au Code de droit canonique12 dont une section régit les biens temporels de l'Église catholique.Ainsi, on peut y lire les dispositions suivantes : Canon 1205 (CIC) : Les lieux sacrés sont ceux qui sont destinés au culte divin ou à la sépulture des fidèles par la dédicace ou la bénédiction que prescrivent à cet effet les livres liturgiques.Canon 1210 (CIC) : Ne sera admis dans un lieu sacré que ce qui sert ou favorise le culte, la piété ou la religion, et y sera défendu tout ce qui ne convient pas à la sainteté du lieu.Cependant, l'Ordinaire peut permettre occasionnellement d'autres usages qui ne soient pas contraires à la sainteté du lieu.Canon 1213 (CIC) : L'autorité ecclésiastique exerce librement ses pouvoirs et ses fonctions dans les lieux sacrés.12 Code de droit canonique (CIC), 1983. 127 L'ACTION NATIONALE juin 2013 DOSSIER Le pouvoir de l'Église est absolu sur les lieux sacrés.Alors qu'advient-il lorsque, comme dans le présent cas, l'église n'est plus propriétaire mais détient un droit d'usage sur un immeuble encore consacré ?Interprétés et appliqués à la lettre, les divers articles mentionnés plus haut supposent que, malgré la vente de l'église à la municipalité, l'Église catholique peut intervenir unilatéralement quant aux activités qui peuvent ou non avoir lieu dans la partie communautaire du bâtiment, salle communautaire qui dans les faits, appartient désormais aux citoyens de la municipalité, quelle que soit leur religion.On comprend alors que cette situation peut engendrer de graves complications au moment de l'utilisation dudit espace communautaire.Des cérémonies ou des fêtes traditionnelles organisées par d'autres communautés religieuses pourraient être refusées ou encore, certaines activités sociales jugées inconvenantes pourraient faire l'objet d'objections de la part de la fabrique et du diocèse.Une chose est claire, le droit d'usage lié à la notion de « sacré » du lieu permet à l'Église catholique de contrôler les activités et l'utilisation que la municipalité et ses citoyens entendent faire de leur nouvelle propriété.Cette situation, qui peut en tout temps faire l'objet d'une contestation et d'une annulation de contrat, porte à réfléchir sur la manière dont les transferts de propriété des églises catholiques vers l'espace civil devraient se faire afin d'éviter un tel imbroglio. DOSSIER 128 L\u2019ACTION NATIONALE juin 2013 Conclusion Bien que révisé en 1983, le Code de droit canonique a été rédigé à une époque où l'Église catholique jouissait d'un pouvoir spirituel et temporel immense, reconnu et admis de tous.Les canons régissant son pouvoir sur les lieux sacrés supposaient également qu'elle était propriétaire absolue desdits lieux.Aujourd'hui le contexte est différent et jamais, dans son histoire, l'Église catholique n'a été confrontée à une telle situation.Dès lors, elle n'a pas encore établi de règles claires, précises et concertées quant à la gestion de cette crise.Actuellement, chaque diocèse agit et réagit selon ses propres principes et convictions tout en essayant de trouver des solutions pour conserver un équilibre budgétaire lui permettant de traverser cette période difficile.Encore plus problématique est la position que chaque diocèse adopte pour maintenir son droit de regard sur les églises et qui en fait, reflète, d'une certaine façon, son refus de laisser aller celles-ci.Pourtant, le mouvement de fermeture des églises est irréversible et prendra de l'ampleur dans les prochaines années.Il faut donc revoir les différentes facettes du transfert de propriété des églises en général et plus particulièrement celles dans lesquelles on désire maintenir un lieu de culte.En ce sens, il y a lieu de reconsidérer la place du droit d'usage dans ces transferts et ne plus considérer cette disposition comme une solution passe-partout puisque rien n'empêche l'Église catholique de contracter toutes autres formes d'obligations légales.Canon 22 (CIC) : Les lois civiles auxquelles renvoie le droit de l'Église doivent être observées en droit canonique avec les mêmes effets, dans la mesure où elles ne sont pas contraires au droit divin et sauf disposition autre du droit canonique. 129 L'ACTION NATIONALE juin 2013 DOSSIER Il existe plusieurs autres possibilités de transférer la propriété d'une église dans laquelle on conserve l'exercice du culte sans affecter le droit de propriété du nouvel acheteur par un démembrement.Les solutions les plus simples vont de la création d'une fiducie à la location d'un espace réservé au culte en faveur de la fabrique par un bail commercial conféré à titre gratuit.Dans cette perspective, l'église serait désacralisée au moment de la vente et le nouvel espace réservé au culte pourrait faire l'objet d'une nouvelle consécration.Cette situation toute simple, qui n'est défendue par aucun canon ou disposition légale, aurait l'avantage d'être claire quant à la propriété et l'utilisation de l'immeuble.Bien que le cas de l'église Saint-Anicet demeure, pour le moment, une réussite quant à la conversion de l'église et au maintien du lieu de culte, certains aspects de cette transaction suscitent de nombreux questionnements quant à la pérennité du lieu.Il y a lieu de réfléchir dès à présent sur la manière dont il faudra procéder pour que les églises soient acquises par la société civile et laïque sans avoir à concéder des prérogatives qui n'ont plus leur place dans cette nouvelle réalité.? LES MÉMOIRES POLITIQUES D\u2019UN BÂTISSEUR DE PAYS JEAN GARON rtïficïot JACQUES PARIZEAU Tlh «iuiir Jean Garon sera le conférencier du souper annuel de l\u2019action nationale le 25 octobre 2013 au Lion d\u2019Or Billets en vente à compter du mois d\u2019août Chers amis indépendantistes, lumÎTréc™rrasIire\u201ces,'Oti0''°fe *** \u201c phare dont Ia navigateurs du pays.\tvoyageurs de l\u2019histoire et les L'Action nationafsoit Xenn^Tu\u2019euTd^^^ P°Ur qU£ et sans dettes.\tqU 6 demeure sans attaches maifîoufS ÏStsTlf k kngUe \u201c indépendance, hommes se reeirenfmuî ,/311* ^ fe~ * et une volonté citoyenne et dém\tldenWé coIIective une marclie quotidienne et le pays'se &H t,^éPendance
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