La Feuille d'érable : édition hebdomadaire du Courrier de Montréal, 8 avril 1882, Supplément - feuilleton
[" FRUILLETON.LA MORTE WNANTE, PREMIÈRE PARTIE, Le Marquis DE SAINT-MAIXENT (8UITE.) \u201cJo voyageais nuitamment, pour- suivit-il, sinon pour mon plaisir, du moins pour éviter l'écrasante chaleur du jour.A cinq ou six lioues d'ici, ct au moment où, plein de confiance dans la bonne renommée du pays, jo cheminais au petit pas le long d'un bois, laissant flotter mes guides sur lo cou de ma monturo, des bandits se sont jotés sur moi tout à fait à l'improviste el n'ont renversé de mon cheval, pour me dépouiller et sans doute pour w'ngsommeor onsuite.Par bonhour j'avais à portée de la main mes pistolets.Jo m'en suis servi ; l\u2019un des misérables est tombé, mortellement atteint peut- être, ct comme je le sorrais étroitement dans une lutte corps A corps, il m'a ensanglanté en tombant.Je no tenais qu'à sauver ma vie.Aussitôt dégagé, je mo suis mis en selle, j'ai éperonné mon cheval et me voici, La rapidité de ma courso dans les ténèbres m'a fait dévier du droit chemin, et c\u2019est pour cola que je vous demandais tout à l'heuro de m'apprendre où je me trouvais, \" Co court récit n\u2019offrait rien de positivement invraisoemblable,ot l'auditeur du marquis ne parut point en révoquer en doute la véracité.\u201cIls étaiont doux, les brigands, je le parierais ! s\u2019écria-t-il après un instant de réflexion.\u2014 En offet, répondit à tout hasard M.do Saiut-Maixont, ils étaient deux.\u2014 Jeunes, n'est-il pas vrai ?conti- nun lo puysan.\u2014 Jo crois pouvoir jurer que vous avez raison, \u2014 L'un des deux avaic des cheveux blonds, como vous ; n'est-ce pas 7 ot de longues moustaches comme les vôtres ?\u2014- La nuit était noire, mais un éclair m'a permis de voir les moustaches et cheveux dont vous parlez.J'ai remarqué qu'ils étaient blonds.\u201d Lo paysau frappa dans 225 maine.\u201c Eh bien ! reprit-il, si celui que vous avez abattu d\u2019un coup de pistolet est l\u2019homme aux longues moustaches, vous avez gagnd cette nuit trois mille livres sans vous en douter.\u2014 Ab bah ! trois mille, dites-vous ?En vérité, I'am, jo serais curioux de savoir comment \u2014 Co n'est pus malin à deviner ! L'homme en question n\u2019est autre que le fameux scélérat dont la tôto est miss à prix parle lieutenant civil de Clermont, et que lu maréchausséepour- chasso dans tous les coins du pays sans parvenir à mettro la main dessus.\u2014 De quel nom I'appelez-vous, co scélérat ?\u2014 Ah!il est assez connu, et, à moins que vous n'arriviez de bien loin, vous devez avoir entendu parlez de lui commo du loup blanc.Coat le marquis de Saint-Maixent en porsonna ct l\u2019autre gibier de potence qui l\u2019accompagne s'appelle Lazare, et lui sert de valet, \u201d Le gentilhomme ne trossaillit point et pas un muscle de sou visage ne bougea.\u201c Est-co que vous le connaissez ce marquis de Saint-Maixent ?demanda- t-il, LA FEUILLE: D'ERABLE \u2014 Jo no Vai jamais vu, mais jo lo reconnaftrais tout de même.\u2014 Sans l'avoir jamais vu ?\u2026 Voilà qui mo paraît fort ! \u2014 Pas tant que vous croyez.Son signaloment est affiché à la porte de la paroisse dont ma ferme dépend.J'ai demandé au magister de m'en faire uno copie, ct je la gardo dans ma maison ; çà peut servir à quelquo chose.Trois mille livres sont bonnes à gagner si vous voulez entrer avec moi, je vous montrorai le chiffon de papier, et vous pourrez, par la même occasion, vous débarbouiller de tout ce vilain sang noir qui vous défigure, \u201d\u2019 Snint-Maixent hésita ; mais il réfléchit de nouveau qu'un refus ferait maître les soupçons du paysan, et il prit son parti on brave, \u201c J'accepte volontiers, répondit-il ; seulement, si jo mets pied à torre, qui tiendra mon cheval ?\u2014 Michel !.Fh! Michel ! \u201d cria le fermier.Un petit garçon d'une dizaine d\u2019années, doué d'une bonne figure ronde ot vermeille, apparut aussitôt dans l'encadrement de la porte, les yeux encore gros do somunoil, car il vensit à peine do quitter son lit, \u201c Petiot, lui dit son père, garde lo cheval de ce seigneur, ct surtout ne lo lâche noint, sinon, gare aux taloches ! L'enfant saisit résolâment la bride que lui tendait lo marquis ; celui-ci franchit lo sonil de la ferme avec le paysan, et so trouva dans une grande pièce très- propre, sorvant de cuisine et de salle cominune.Uno jeune femme fraiche et gentille en jupon court et les bras nus, pratiquait d\u2019utiles ablutions, à grand renfort d'eau fraiche, sur la personne d'un marmot de trois ou quatre ans qui protestait de toute la forco de ses poumons par des cris suraigus, contre cette toi- letto parfeitemont superilue, selon lui, L'aspect plus qu\u2019étranga du gentilhomme produisit sur la femme le même effet que sur le mari.Elle lâcha le marmot ct recula avec un effroi mani.fuste, \u201c Eh !la ménagère, n\u2019aie pas peur dit lo paysan avec un gris rire ; le sang qui couvre ce seigneur est celui d'un scélérat, et peut être bien, grâce à lui n'entendrons-nous plus parler dans le pays du marquis de Saint-Maixent.\u2014 Que le bon Dieu le veuille ! mur- musa la jeune femme, car voici déjà bien des nuits que j'en ai le sommeil troublé ! Faut-il quelque choso à co gentilhomine ?\u2014 LL lui faut de l'eau, et beaucoup, pour se refuire au plus vite une figure de chrétien.\u201d Tandis que la fermière plaçait sur la table une jatte énorme de faïence blanche et bleue la romplissnis d\u2019eau puiséo dans une fontaine de cuivre luisante comme de l'or, le paysan désignait un petit miroir accroché au mur, \u2018* Regardez-vous là-dedans, dit-il, el vons verrez que Vous n'êtes pas beau comme ça.Ssint-Maixent s'approcha du miroir ob il lui fallut bien s'avouer à lui- mine que son visage, A demi convert do larges tachos d'un noir rougefitre no dovait inapirer en effef que l'horreur ct lo dégoût.\u201c Lo signalement est à côté, poursuivit lo paysan, vous pouvez lo lire ; moi, je le sais par cœur, et si par avon- turo le marquis est encore vivant, et si co démon incarné passe par ici, j'ai dans co coin certain 7ieux mousquet tout chargé à son intention, et, foi da Médard Taboureau, je m'engage à lui \"faire son affaire !.\u2026 Trois mille livres, c'est une somme !.Que voulez-vous je no suis pas riche, \u201d XVI OU FINIT.UN BON SERVITUR Les yeux de Saint-Maixent so tournèrent machinalement vors le coin désigné par lo geste de son hôto.Ils y virent un mousquet de forme antique, au canon rouillé, mais à la batterio nette et luisante, une de ces bonnes vieilles armes avec lesquelles le villageois va sournoisement, à la nuit tombante, se mottre à l'affût au coin d'un bois, et rentre rarement sans rapporter au logis un lièvre ou quelques lapins, Médard Tabourea» devait être un braconnier distingué, quand il n'avait rien de mieux à faire.A Ia vue de ce mousquet chargé à sn intention [le paysan venait de le dire], lo marquis sentit un petit frisson courir sur son épiderme, et songea qu\u2019il était dans la gueule du loup ; cependant il fit bonne contenance et répondit avec un sourire : \u201cMa foi, vous me paraissez un brave homme, ct jo vous souhaite très sincèrement de gagner les trois mille livres.\u2014 Quand vous m'avez raconté tout à l\u2019heure le grand péril que vous aviez couru cette nuit, reprit Médard Taboureau, j'ai supposé tout de suite que les deux scélérats devaient être le Saint-Maixent et son valet.J'avais pour cela de bonnes raisons, \u2014Lesquelles ?demanda le gentilhomme.\u2014 On ne m'ôtera pas de l'idée que, pas plus tard qu'hier, j'ai va ce gredin de Lazare.Jo revenais du village a travers bois, je portais sur mon épaule Un grand sac qui renfermait le pain de la semaine.Au détour d\u2019une sente, ja me vis tout i coup en face d'un gail lard qui ressemblait comme deux gou- tes d'eau au signalement du second coquin.Jo voulais continuer ma route, lunis la sente était étroite et l'homme ne se dérangeait pas.\u201d Qu'est-co que vous avez là ?\u201d me dit-il en moutrant mon sac.Je lui répondis : Vous lo voyez bien, j'ai des miches, \u2014 Vendez-m'en une.\u2014 Jo ne suis pas marchand de pain.\u2014 Alors vous allez mo la donner, \u2014 Je suis trop pauvre pour faire l'aumône, et d'ail'eurs vous n'avez pas l\u2019air d'un mondiant.\u2014 Il me le faut, copondant, j'ai faim.\u2014 C'est une ma- ladio dont on guérit fucilement.Alloz au village d'où jo viens, vous y serez en une demi-heure, et là boulanger cuit pour tout le monde.\u2014 Je n\u2019irai point an village, et, vous allez me donner co pain ! \u2014 T'urlututu |! lis-je en ricanant.\u2014 Vous allez me le donner tout de suite ! continua l'homme en tirans de sa poche un pistolet dont il tourna le canon vers moi, sinon je vous brûle la cervello ! \u201d Jo n'avais rien pour mo défendre, et je no voulais pas, pour un pain de huit sols, risquer de me faire casser ln tête.J'ouvris mon sac, j'y pris une miche ot je la jetai devant l'homme qui s'en empara sans dire merci, me tourna lo dos et disparut dans un fourré où le diable lui-même aurait ou grand'peine à le suivre, Il aura quitté la forêt la nuit dernière pour aller rejoindre son maîtro, et, de compagnie avec lui, vous attendre et vous détrousser.Si vous lui avez donné son compte, c'est bien fait, votre balle de plomb aura payé ma miche de pain.\u201d Tandis que Médard Taboureau racontait ce qui précède, M, de Saint- Maixont, tout en prêtant une grande ntlention à son récit, plongoait sa-tête dans la jatto remplie d'eau puro ot faisait disparaître de son mieux les traces do sang, non-seulement sur son visage, mais aussi sur ses vêtements.Quand il eut achové il se tourna vers son hôte, et, de l\u2019air le plus nâtu- rel, il lui dit : \u2018¢ Jo suis mioux ainsi, n'est-ce pas ?\u2014 Ah !je crois bien !s'écria le \u2018paysan, c'est à ne point vous reconnai- tre ; vous avez maintenant 'air d'un soigneur\u2026 Vous devez être pour le moins marquis ou comte, n'est-il pas vrai ?\u201d Saiut-Maixent sourit.\u201c Peste, mon hôte, répliqua-t-il, comme vous devinez juste ! Je m'appelle, on effet, le comte de Laurière.Ma famille est originaire du Valoy, peut-être en avez-vous entendu parler.Médard Taboureau répondit affirma tivemont, et il disait vrai, car Saint- Maixent venait de se donner le nom, d\u2019une famille bien connue ; mais, tout en parlant, il examinait le gentilhomme avec une singulière attontion, et après cet examen il murmura entre ses dents : \u2018* C\u2019est étonnant comme il lui sem- blo ! Rien n'y manque, pas même le petit signe noir au-dessus de la lèvre.Si c'était lui, quelle aubaine ! Enfin, tout à l'heure, nous verrons bien.\u201d Saint-Maixent se trouvait mal à son aise ; les regards du paysan, obstinément fixés sur lui, le génaient et l\u2019in quiétaient.Il savait d\u2019ailleurs ce qu'il voulait savoir.S'il s'était informé de Mauriac et do la directioa qu\u2019il fallait prendre pour y arriver, c'est que ce bourg ue so trouvait qu\u2019à une distance do trois ou quatre lieues du château de Rahon.Une fois à Mauriac, le marquis n\u2019éprouverait plus de difficulté sérieuse à se rendre chez son parent.Maintenant il n'avait qu\u2019un désir, désir naturel et légitire s\u2019il en fut, celui de s'éloigner au plus vite de co paysan, qui savait son signalement par cour et qui souhaitait si vivement trouver au bout de son mousquet le fugitif dont la capture ou la mort pouvait lui rapporter trois mille livres.Le gentilhomme, en entrant dans la ferme, s'était débarrassé de son feutre ; il le remit sur sa tête, et tirant de sa poche une pièce d'argent, il la tendit à Médard Taboureau.© Vous m\u2019avez rendu service, lui dit-il, faites-woi le plaisir de prendre ceci et de boire à ma santé, \u2014 Jo n'y manquerai pas, monsieur le comte ; grand merci !\u2026.Vous ne voulez pas vous reposer un peu hez nous monsieur le Comte, et manger un morceau ?\u2014 Non, j'ai hâte de parvenir au but de mon voyage, \u2014 Je vous souhaite donc bonne route et prompte arrivée, monsieur le comte.Dieu vous garde de rencontrer sur votro chemin ce scélérat de Saint- Maixent ou cet abominable gredin de Lazare\u2014- Si je les rencontre, co sera tant pis pour oux, fit le marquis.Jo suis sur mes gardes, et j'ai là des pistolets qui sauront leur répondre.\u201d Ces dernières paroles s'échangèrent sur le seuil de la ferme.Lo gentilhomme reprit aux mains du petit garçon la bride de Djali et se mit en selle.Médard le salua une dernière fais ch rentra vivement.Saint-Maixent s'éloigna, au pas de son Choval, dans la direction de la fo- Têt.Lo sentier qui so déroulait devant lui longeait pendant cinq eu six cents pas une haie de sureaux et de noise- tiersservant de cloture au terrain voisin do la ferme, Médard Taboureau, dont les soupçons n'avaient fait que grandir, enisit son vieux mousquet, sortit de ss maison par uno porte de derrière et cou- 182 LA FEUILLE D\u2019ERABLE rut so mettro on ombuscade au bout de l\u2019enclos.LA, il écarta les branches avec lo canon do eon arme, il mit on.joue, commo le chasseur à l'affût quand le gibier peut passer d'une seconds i l\u2019autre et il attendit.@Saint-Maixent, toujours au pas, at- teigoit et dépassa l'extrémité de la haie.\u201c Eh! MONSIEUR LE MARQUIS, Cria lo paysan, vous oubliez quelque chose.Le gentilhomme se retourna machinalement sur sa solle, en arrêtant Djali, et demanda : ** Quoi donc ?\u2014 Vous oubliez que votre tôte est mise à prix, scélérat, et que je vous dois une balle, car vous êtes le marquis de Saint-Maixent !\u201d répliqua Médard.En même temps il ajusta et fit feu.Le fugitif sentit Djali bondir sous lui, puis trembler de tous ses mom- bres.\u201c Ah! traitre !\u201d cria-t-il, en tirant au jugé son coup de pistolet dans la haie, à l'endroit d\u2019où s'élevait une faible fumée.Pais, sans se donner le temps de s'assurer si le hasard l'avait bien servi il éperonna l\u2019étalon qui prit.un impétueux galop, mais en laissant derrière lui une longue trace écarlate sur la poussière du chemin.La balle destinée au marquis avait frappé l'encolure du noble animal; son sang coulait comme \u2018une fontaine sous la crinière épaisse et soyeuse.Saint-Maixent ne s\u2019en aperzevait pas, et quand, au bout d'un quart d'heure de course impétueuse, /)jali, presque épuisé, mit moins de vigueur dans ses élans, il attribus co raleaiis- sement d'allure à l'excès de fatigue de la nuit précédente, et il joua de l'éperon, car il voulait gagner au plus vite la forêt dont il voyait la lisière à peu de distance.Là seulement il se sentirait on sûreté.Djali appartenait à cette race que rien n'arrête, sinon la mort.Il fit un effort suprême ; il rendit à son maître un dernier service; il lo porta jusqu'à cette dernière limite ot commençaient les arbres séculaires d'une futaie gigantesque, puis, atteint dans les sources même de la vie, il tomba pour ne plus se relever.Un frémissement faible agita ses membres ; le sang cessa de couler de sa blessure ; il se roidit et ne remua plus, Ce fut seulement alors que Saint Maixent se rendit compte du fait accompli, Ce qu'il avait pris pour une simple défaillance était uno agonie : le cheval ne faiblissait pas, il mourait ! Le marquis fit retentir d\u2019un épou- vantablo blasphème les voûtes sombres de la futaie.Ce cœur de bronze ne donna pas une larme à son fidèle serviteur, mais il mauditle ciel qui le lui enlevait au moment où il en avait le plus de besoin ! Qu'allait-il devenir, à pieds,dans les immenses solitudes de la forêt et séparé du château de Rahon par une distance de plus de vingt lieues.Mais ce n'était point le moment de s'abandonner à des réflexions décourageantes.Si Méaard Taboureau n\u2019avait pas reçu en pleine poitrino le coup de pistolet, :il allait infailliblement lancer sur les traces du fugitit une meute cnragée de paysans.Il failait donc, avant tout, se mettro à l'abri des premières rocherches, et trouver quelquo asilo sûr pour s\u2019y cacher jusqu'à la nuit.Saint-Maixont'.retira des-foutes do là soilo les pistolets de T'oussain, armes inutiles ot gdnantes, puisqu'elles étaient déchargées toutes les deux et quo les munitions Ini manquaient, Il voulut s\u2019en ombarrasser copon- dant, dans l'éventualité possible de la rencontre d'un braconnier qui lui von- drait do la poudre ot des balles.Avec une des sangles de la selle il improvisa uno ceinture dans laquelle il glissa les pistolets.Il Ota ses éperons qui ne pouvait désormais qu\u2019entraver sa marche au milieu des broussailles et des ronces, puis, ces précautions prises, il jota un coup d'œil derrière lui, s'asgurn quo la campagne était déserte, que nul, par conséquent, ne songenit encore à le poursuivre, et il s\u2019enfonça d'un pas rapide sous los arcoaux verdoyants do la forêt, Dopuis une demi-houre il allait au hasard, no suivant aucun sentier battu, mais s'orientant deron mieux pour no point dévier de Ia ligne droite, au bout de laquelle devait se trouver le bourg de Mauriac.Tout à coup il fit halte on tressaillant, et prêta l'oreille.La brise, qui passait avec un faible et doux murmure dans les feuillages des ormes et des Chênes, apportait jusqu'à lui le bruit sinistre du tocsin.Ce bruit, faible d'abord et presque indistinct, sombla bientôt grandir et se multiplier.Au lieu de venir d'un soul point il arriva de deux, puis de dix, puis d'un plus grand nombre, formant derrière le fugitif comme un demi-cercle d'ondes sonores.Les cloches do tous les villages assis aux limites de la plaine sur les plans des collines, annonçaient de leurs Voix lugubres la présence do l\u2019onnemi dans la contrée.Or, l'ennemi commun, c'était lui, André-Louis-Sigismond, marquis de Srint-Maixent.XVII RENCONTRE INATTENDUE En cntoudant ces voix du tocsin, au sens desquelles il no pouvait se méprendre, ct qui criaient à tous de lui courir sus, le marquis éprouva l'un de ces découragements immenses qui font de l\u2019homme le plus fort un homme anéanti, et pendant quelques minutes il se demanda si c'était vraiment la poiuo de défendre sa vie contre uno province soulevée ot qui la voulait prendre.Sans doute eu ce moment Denis Robustel, s\u2019il avait soudainement paru à latête de ses cavaliers et des bandes de paysans, aurait pris une éclatante revanche de son échec de la nuit précédente ; Saint-Maixent se serait livré, sans essayer de fuir, ct sans tenter de se défendre.Mais cette prostration fut d'autant plus courte qu'elle était plus absolue, et bientôt elle fit place à une violente réaction.\u201c Eh bien ! non ! murmura le gentilhomme en relevant la tête d'un air de défi.Quoiqu'ils fassent, ils no m\u2019au ront pas ! Je lutterai seul contre tous : 11 no sera point dit quo ces brutes, soit par la force.soit par la ruse, auront triomphé d'un homme tel que moi!\u201d Et il se romit en marche, d\u2019un pas redevenu ferme et rapide, malgré la lassitude qui commençait à s'emparer de lui.\u2026 Pendant deux heures encore il alla courageusement, suppléant par son énergie morale aux défaillances de sa force physique ; mais enfin il Jui fallut bien 606 ralentir.ne À la futaie;deux fois séculaire.un tallis prosque inextricable avait suc- cédé.II dovenait indispeusable de suivro dans co fourré les étroits sentiers tracés par les fatcves allant au ganaye, ot, quand ces sontiors man- quaioot, de s'ouvrir un passage parmi los.inextricablas oulacements dos jou- nes pousses.Les jambes chancelantes du fugitif commengaient à so derobor sous lui ; ses pieds ondoloris trébuchaient pres- ; que à chaque pns ; la faim, eb surtout la soif, lo fuisnient cruellemont souffrir, Vingt fois il fut au moment de so Inissor tomber sur un lit de mousse, et, quelque fût le risque de co temps d'arrét, d'y prendro un repos que cha- quo minute écouléo lui rendait plus nécessaire.Il résista cependant à cotto tentation, ot continua en se disant : \u201c4 Jo forai co qu'à fait Djali Jusqu'à ce que je toinbo, j'irai ! \" Enfin le taillis s'éclairoit, puis cessa tout à fait, ot Saint-Maixont déboucha dans une assez vasto clairière au contre do laquelle existait un monticulo de forme imprévue, une sorte d'escarpement rocheux à domi couvert de broussailles et de plantes parasites.Au bas de cet escarpement un mince filet d'eau, sortant du sol centro des masses de granit, allait former un peu plus loin une petite mare limpi- do ct profonde, qu'ombrageaient un groupe do grands arbres, gracieux abreuvoir préparé par la main de Dieu lui-même pour les chovreuils, les tan- gliers ot les petits oiseaux des bois.La vue de cetto belle eau claire ranima Saint-Maixent.L! y courut ; il y Laigna son visage et sos mains ot il but ; il but comme boivent au désert les chameliers à qui l'onsis oflre ses dômes de verduro et ses citernes intarissables, Il se mit ensuite à gravir l'escarpement,convaineu qu'il y trouverait I'asile dont il avait besvin jusqu\u2019au soir.L'événement donna raison à ses prévisions.Aux deux tiers à pou près de la hauteur de l\u2019éminence, et parfaitement cachée par des buissons épais de ronces épinouses, l'entrée basse ot étroite d\u2019uno petito grotte s'offrit à lui.Jl faillait ramper pour franchir le scuil «le cette grotte, qui pouvait avoir dix ou douze pieds de profondeur et qui s\u2019élargissait ot so surélevait presque aussitôt, do manière à ce qu\u2019un homme de la taille du marquis pût à la rigueur s\u2019y tenir debout.Flle était parfaitement sèche.Un sable blanc et fin y couvrait le sol ; quelques pierres, tombées de la voñte à des époques antérieures,s\u2019y voyaient çà ot là, disposées comme des sié- ges.Le marquis so glissn dans cetto Mystérieuse retraite, dont les serpents seuls pouvaient songer à lui-disputor la possession.Il tralon sans poino les pierres éparses ot los entassa dovant l'orifice, de manière à lo fermer, en laissant toutefois un passage libre pour lo renouvellement de l'air reapirable.|\u2018 Coci fuit, il s\u2019étendit sur le sable et s'endormit à l'instant d\u2019un do ces lourds sommeils presque paroils à la léthargie, et quo le fracas du tonnerre ou celui du canon ne troublemit pas.Co sommeil se prolongea, car, au moment où le.marquis rouvrit les yeux, la nuit avait succédé au jour depuis longtemps.Saint-Maixent se lova et sentit que ses forces étaiont presque entièrement rovenues, soulement sa faim, exaapé réo par un jeûne nbsolu de plus .de de vingt-heures,:devonait uno vérita- bio torture, Loifugitif écarta los piorres ot sortit do la giotto, Autour do lui les téndbres cou- vraiont la forft, mnis cos téndbres étaient transparentos, car pas un nuage no txisait tache eur l'azur sombre du firmament oh scintillaiont des myriades d'étoiles.Le croissant pâle do la luno dans son premier quartior surgissait À l\u2019horizon,nu-dessus do la cimo d'un chéne immenso.Co spectacle,solennol ot ploin d'une poésie grandiose, devait parler lo langago de l'infini et révéler la grondeur incommensurabls de Dieu à toute ime capable de la comprendre.Mais l'âme do Saint-Maixent n'était point de colles-là, Lo gontilhommo-bandit ne ponsait à Dieu que pour l'insulter, ot ne prononçait son nom quo pour le profaner dans un blasphème.\u201c Ah ! que je souffro !.murmura- t-il, ot comme jo donnerais de bon cœur uno aunée de ma vie pour un morceau de pain ! \u201d Il descondit l'escarpement, on écorchant sos mains aux épines des ronces ; 11 se dirigea do nouveau vers la fontai- no ; il but à longs traits pour essayer de tromper sn faim, ot, traversant on binig la clairière, il so remit en marche, avec la ferme volonté do ne s'arrêter qu'au point du jour.Une futaie, semblable à celle qu'il avait parcourue le matin de co même jour, s\u2019étendait devant lui ; un chemin frayé In traversait.Il s'engagea saus hésitation dans ce chomin, soutenu qu\u2019il était par l\u2019espérance do rencontrer, un pou plus tôt ou un peu plus tard, la cabano de quelque bücheron auquel il pourrait acheter du pain.Mais le sentier s\u2019allongeait indéfiniment sous les grands arbres, entre ses marges gazonndes, ct nulle cabane ne so présentait.\u2018 Tout à coup une seusation inatton- duo fit oublier à M.de Saint-Maixent la frtigue et la faim.Il vomit d'entendre, à dix pas de lui, ce bruit parfaitement caractérisque produit par un pistolet que l'on arme.En même temps une formo noire, surgissant de derrière un énormu tronc d'arbre, ss campa au beau miliou du chemin, et une voix singulièrement cnroude, sans doute par ia fraichour de la nuit, crin dans le silence - \u201c Halte ! on vous &tes un Lumme mort ! La première ponsée du fugitif fut qu'il se trouvait en présence do quol- qu'un des chasseurs d'\u2019hommio acharnés sur ses traces, ct qui s'étaient juré do gagner les trois millo livres de la mise À prix.\u201c S'ils sont on nom bre, je suis por- du ! so dit-il ; s\u2019il cst soul, je puis l'of- frayor ! \u201d £t tirant de sa ceinture un de ses pistolets inoffensifs, il I'arma, comme la formo noire vonait d'armor lo sion, ct à son tour 1l cria : \u201c Gredin ! faites-moi place, ou vous êtes mort vous-même l.Une /.deus !.rolirez-vous quand j'aurai dit : Zroi, je tire ! \u2014 Par In sambuoquoy ! ne tirez pas répliqua vivement l\u2019agresseur on.battant avec prudence on retraite du côté du tronc- d'arbre, Que diablo ! vous êtes un brave, ct je suis un vaillant !.nous allous pouvoir nous entondre.Ayez bien soin.de ne pas tiret | \"\u201d Saint-Maixent n'y songoait guêre.D'abord pour la raison sans réplique que nous connaissons, son pistolet n'étant pas chargé, et onsuito parco qu'il \u201c rioit à s6 tordre, quoique In situation n'eflt en \u2018apparence rion do-plaisant, \u201cEh | de par tous les diables ! dit- LA FEUILLE D'BRABLE 183 il, quand co grand accès d'hilarité so fut enfin calmé, je no me trompo point ! c'est lui ! c'ost bien plus | C'est
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