Le devoir, 20 septembre 2014, Cahier F
[" LIVRES CAHIER F .LE DEVOIR, LES SAMEDI 20 ET DIMANCHE 21 SEPTEMBRE 2014 ' i ' A quatre mains, Nicolas Dickner et Dominique Fortier ont compose un livre étonnant qui s\u2019inspire du calendrier républicain de.1793 Pour échapper aux pièges du temps, Nicolas Dickner et Dominique Fortier se sont imposé, avec Révolutions, à la fois livre-jeu et correspondance littéraire, la contrainte sérieuse et amusante de rédiger un court texte tous les jours pendant un an en s\u2019inspirant d\u2019un mot reçu automatiquement par courriel.Un mot du jour tiré du calendrier républicain créé en 1793.Entretiens.CHRISTIAN DESMEULES aisin est le premier mot du premier jour.Mais les saisons changent, les feuilles du calendrier se tournent, et on tombe vite sur ancolie, ver à soie, buglosse, ruche, pioche, prêle, tabac, truite, plantoir, safran ou verge d\u2019or.Noms de plantes, d\u2019animaux ou d\u2019instruments aratoires, on y trouve en tout et pour tout 366 mots associés aux 366 jours que peut compter une année.Ce n\u2019est pas l\u2019Oulipo, mais tout de même.Il s\u2019agit d\u2019un défi un peu fou, qui tient du geste gratuit et de l\u2019exercice littéraire, mais qui comporte aussi ses exigences, sachant que l\u2019un et l\u2019autre ont une œuvre en cours, des nécessités alimentaires, une vie de famille.C\u2019est-à-dire bien d\u2019autres contraintes quotidiennes.Le calendrier républicain, canevas de leurs élucubrations, a été créé en 1793 par Philippe-François-Nazaire Fabre (dit Fabre d\u2019Eglantine) et André Thouin.Le premier, poète et homme politique, sera guillotiné le 17 germinal de l\u2019an II (6 avril 1794).Le second, botaniste, agronome et caution scientifique du projet, est mort de sa belle mort \u2014 sans doute même dans son lit \u2014 en 1824.Leur calendrier «terriblement, affreusement français» (Dickner), aboli par décret impérial en 1805, aura été en vigueur durant 13 an- nées \u2014 avant d\u2019être brièvement sorti du placard pendant la Commune de 1871.Des bouteilles à la mer Pas étonnant que ces deux écrivains chercheurs \u2014 tous les deux nés en 1972 \u2014, abonnés aux traités anciens, aux dictionnaires et aux fictions plutôt pures, se soient tournés l\u2019un vers l\u2019autre.L\u2019auteur de Nikolski et de Tarmac (Alto) a habitué ses lecteurs depuis L\u2019encyclopédie du petit cercle O-\u2019instant même) à son goût pour l\u2019érudition factice.Mais on connaît un peu moins Dominique Portier, instigatrice du projet, traductrice et auteure de romans plutôt historiques {Du bon usage des étoiles.Les larmes de saint Laurent, La porte du ciel, tous chez Alto).Elle se souvient: «Le but, c\u2019était d\u2019essayer de ralentir le temps, d\u2019échapper au tourbillon du quotidien.» C\u2019est après avoir essayé différentes stratégies, confie-t-elle, qu\u2019elle est tombée un jour, au fil de ses recherches, sur cet étrange calendrier révolutionnaire.Sentant le besoin d\u2019avoir un complice, elle a tout naturellement pensé à l\u2019auteur de Nikolski, chez Alto, certes, mais lui aussi «authentique geek».366 mots que chacun saupoudre d\u2019humour, d\u2019observations, du résultat de ses recherches intempestives, de souvenirs ou de réflexions sur l\u2019écriture.Dominique Portier respectant à la lettre la contrainte quotidienne, rendant d\u2019un jet parfait et sans la moindre trace de sueur son texte, raconte un Dickner encore SOURCE ALTO La Nymphe du rivage représente le sixième mois du calendrier républicain, ventôse.émerveillé qui, lui, pouvait parfois consacrer quelques jours (en trichant un peu) sur certains mots.«Moi, je tape sur le clou, longtemps, jusqu\u2019à ce qu\u2019il rentre.» Pris à leur propre jeu Si les deux écrivains ne sont pas particulièrement portés vers l\u2019autofiction VOIR PAGE F 2 : RÉVOLUTIONS y Louis Hamelin sur Fimportance du nombre en traduction Page F 4 Quelles finalités adopter pour Féducation ?Page F 6 F 2 LE DEVOIR.LES SAMEDI 2 0 ET DIMANCHE 21 SEPTEMBRE 2 0 14 LIVRES La Vitrine BANDE DESSINÉE VACUUM Lukas Jüliger Editions Rackham Paris, 2014,128 pages Uunivers est troublant, un peu sombre, adolescent, jeune et torturé.Et malgré tout, il a ému et même secoué TAllemagne en 2012 en se dévoilant dans cette œuvre dessinée par le jeune illustrateur Lukas Jüliger.Avec cette traduction française d\u2019un phénomène national allemand, on arrive facilement à comprendre le pourquoi du comment au contact de ce récit dense, complexe et débordant d\u2019humanité, porté par un graphisme à la qualité presque exceptionnelle.Tout en courbes, en trait fin, en ombres et en lumière.C\u2019est l\u2019été sous la couverture, mais les couleurs ne sont pas trop là.Des adolescents sont confi'on-tés à l\u2019angoisse d\u2019exister et à la peur de sombrer dans la même médiocrité que leurs parents.Seuls ou en groupe.On est quelque part au pays d\u2019Angela Merkel, mais on pourrait être n\u2019importe où ailleurs sur terre où la condition humaine fait parfois mal.Il y a un peu d\u2019amour, de vin rouge, une évocation sans doute accidentelle des mondes de Tim Burton, et puis soudain un drame, une agression suivie d\u2019une mort, qui va nourrir ce vertige, cette exploration du mal de vivre, de la solitude qui, à un moment donné, peut effectivement marquer un pays, avant de répandre sa troublante justesse plus loin.Fabien Deglise Maupassant Contes et Nouvelles CLASSIQUE CONTES ET NOUVELLES Guy de Maupassant Gallimard Paris, 2014,1818 pages Il n\u2019est pas facile d\u2019aimer Maupassant.Le conteur, on ne peut que l\u2019admirer.D\u2019un trait, il campe un personnage, dessine un paysage, anime une situation.Pour peu qu\u2019on puisse oublier en cours de lecture que ses paysans sont toujours bêtes, que ses femmes sont trop aisément conquises et que ses héros masculins ont pour ce qui s\u2019est appçlé plus tard le «politically correct» la plus totale indifférence.A vrai dirç, on admire son habileté, mais souvent, il est infréquentable.A noter toutefois que ses chroniques tirées des journaux du temps nous le présentent sous un autre éclairage.Présentés dans l\u2019ordre chronologique de leur parution dans des revues ou des journaux, ces contes et nouvelles que l\u2019on ne tient plus pour des œuvres mineures peuvent enchanter si on les parcourt à petites doses.Lus avec trop d\u2019avidité, ils risqueraient de nous conforter dans cette idée que le XIX® siècle finissant est une bien triste époque.Une époque pendant laquelle sans trop de remords, les bourgeois pouvaient bouleverser la vie de petites ouvrières qu\u2019on emmenait en canot le long de la Seine.Comme d\u2019habitude dans la collection Quarto, une chronologie illustrée met le lecteur au parfum d\u2019une vie qui s\u2019est éteinte à 43 ans, dans les affres que l\u2019on sait.Ne pas oublier non plus que s\u2019intéresser à Maupassant, c\u2019est aussi frayer aux côtés de Flaubert, Zola, Daudet et Manet.Gilles Archambault Allô prof : des services GRATUITS d'aide aux devoirs offerts à la grandeur du Québec! Montréal Extérieur (514) 527-3726\t1-888-776-4455 Québec Internet (418) 843-5355 www.alloprof.qc.ca ROMAN QUEBECOIS Rêveur de confins CHRISTIAN DESMEULES Le moins que l\u2019on puisse dire, c\u2019est que Louis Car-main a le goût des voyages.Sujets maritimes, expéditions outremer, îles inaccessibles, naufrages amoureux, passé proche ou lointain : ce sont quelques-unes des obsessions qui l\u2019animent.Inconnu il y a tout juste un an, il s\u2019amenait avec Guano (l\u2019Hexagone, 2013), un premier roman qui lui a apporté une large et rapide reconnaissance critique, avant de remporter le prix littéraire des Collégiens.Né à Québec en 1983, l\u2019écrivain récidive avec Bunyip, un roman un peu plus sombre, campé cette fois à la fin des années 1980 en Océanie.Aux commandes, un drôle de narrateur un peu détaché, sorte de guide désinvolte qui encourage la rêverie et le voyage immobile.Photographe tasmanien spécialisé en épaves maritimes, Timothée est employé par magazine qui prépare un numéro spécial pour souligner son troisième anniversaire {Epaves et beautés des îles), «une suite de femmes en bikini et de bateaux cassés».Pour photographier une rare épave maritime, Timothée doit se rendre à coups de sauts de puce sur l\u2019île de Bougainville, l\u2019une des plus grandes de l\u2019archipel des îles Salomon en Papoua-sie-N ouvelle-Guinée.Femmes fatales Le héros de Carmain entretient (à la James Bond) une relation superficielle et ambiguë avec Thanuja, la secrétaire-comptable sri lankaise du magazine, mais rien pour l\u2019empêcher de vouloir faire la rencontre de Viviane, une Chinoise de Taïwan qui lui tape dans l\u2019œil \u2014 peau blanche, tailleur italien, peut-être 35 ans, «éphé-lide au cou».Déjà un peu Louis Carmain aime les histoires d\u2019épaves et de femmes fatales.lasse, cherchant d\u2019un œil fatigué l\u2019aventure qui l\u2019empêchera de sombrer complètement.Les femmes sont fatales chez Carmain.Tandis que les triangles y sont amoureux, nourris de part et d\u2019autre d\u2019indécision et de trahisons.Comme dans Guano, déjà, où s\u2019était installé un long flirt entre deux principaux protagonistes.Viviane et Timothée seront toutefois rapidement faits prisonniers par un groupe de guérilleros, dont le chef voudra convaincre le photographe \u2014 avant de lui ravir la belle Asiatique \u2014 d\u2019immortaliser leur petite guerre de libération papoue, se lavant les mains au passage de tous les crimes commis au nom du marxisme ou du nationalisme: «Je n\u2019ai d\u2019autre justification à donner aux horreurs que je commettrai.Elles trouveront leurs validations dans la naissance d\u2019une nation.» Mais le photographe, faut-il s\u2019en étonner, préfère de loin les épaves à la guerre, trop vivante à ses yeux.Et beaucoup trop remplie d\u2019hommes.Bunyip, qui emprunte son nom à celui d\u2019une créature de la mythologie aborigène en Australie \u2014 mi-animal mi-démon, sa proie préférée serait la femme \u2014, est un condensé de roman d\u2019aventures, de rêverie romanesque et de réflexion sur le mal qui s\u2019agite au creux de chacun d\u2019entre nous.Le goût des naufrages Avec sa phrase parfois assassine, souvent voluptueuse, qui s\u2019enroule autour de ses idées à coups d\u2019incises et de subordonnées, avec ses sujets lointains et son ton parfois frivole, Carmain est une drôle de bibitte qui donnera des maux de tête à quiconque, amateur ou non de taxinomie littéraire, essaiera de lui trouver des ressemblances.Alors, tranchons : Bunyip est un croisement entre Bob Morane et Jean Echenoz.L\u2019auteur apporte une même précision maniaque au détail de ses phrases, a toujours un goût pour les mots aux sonorités rares et exotiques.Mais l\u2019effet de surprise n\u2019est plus le même.Carmain semble parfois rejouer d\u2019un livre à l\u2019autre les mêmes scènes, utiliser les mêmes images \u2014 comme celle BUNYIP ILLUSTRATION TIFFET de la «jungle» aperçue dans les yeux de certaines femmes.Le narrateur, aussi, pourra en agacer certains.Son omniprésence pinailleuse.Sa frénésie parfois didactique ou son dégoût trop appuyé pour le durian.Comme si l\u2019auteur n\u2019avait pas réussi à faire disparaître tous les traits de son esquisse au crayon gras.Certains passages sont magnifiques, pourtant, et nous font oublier le côté baroque un peu surchargé du roman.Comme celui-ci, qui condense le goût de Carmain pour la beauté, l\u2019inaccessible, les êtres solitaires : «Elle tendit le bras, posa le bout de ses doigts sur la froidure infranchissable du miroir.Son reflet: elle songea que rien, contre toute attente, n\u2019est plus loin de la main.Pas Mars et pas la mort.Pas même cette vie qu\u2019on s\u2019imagine à seize ans, à vingt ans, à trente ans, celle qu\u2019on veut tout le temps et qu\u2019on n\u2019a jamais.» Collaborateur Le Devoir BUNYIP Louis Carmain L\u2019Hexagone Montréal, 2014,272pages Le jeu de l\u2019amour et de la mort NAIM KATTAN Romancier, essayiste, ancien direçteur du journal Le Monde, Eric Fottorino décrit dans son dernier roman Chevrotine la sombre histoire d\u2019un couple déchiré par la passion.Alcide est un mareyeur qui vit à La Rochelle.Il épouse Nélie, qui donne naissance à deux garçons.Elle meurt très jeune.Au fond du désespoir, il fait la connaissance de Laura, elle- PRIX JEUNESSE DES LIBRAIRES DU QUÉBEC 2014 Lemeac Editeur offre ses felicitations a Patrick Isabelle, lauréat du Prix jeunesse des libraires du Québec 2014, dans la catégorie « 12-17 ans », pour son roman Eux.« Patrick Isabelle, en I espace d une centaine de pages, arrive, avec force et cruauté, à nous faire ressentir cette souffrance et ce désarroi insupportable quüne victime d\u2019intimidation peut subir.Un livre qui suscitera bien des discussions, des débats et beaucoup d\u2019interrogations.» Marie-Charlotte Aubin Librairie Raffin, Plaza St-Hubert (Montreal) Membre du comité de sélection du Prix jeunesse des libraires du Québec 2014 Québec la ra 514 524-5558 Iemeacffi5lemeac.com même séparée de son compagnon et mère d\u2019un garçon.Ils sont pris d\u2019une passion amoureuse réciproque.Les trois enfants s\u2019entendent et la famille est recomposée.C\u2019est le bonheur.Laura travaille dans une institution médicale et est très heureuse de partager la demeure d\u2019Alcide au bord de la mer.Son besoin d\u2019amour est sans limites.Ses exigences se multiplient.Alcide lui appartient.Ses élans d\u2019amour et de sensualité sont de plus en plus souvent interrompus par le contrôle qu\u2019elle exerce sur Alcide.Elle lui fait repousser tout ce qui rappelle sa défunte épouse : cela va des vêtements jusqu\u2019aux deux fils.L\u2019homme, prisonnier de sa passion, cède, cherche des accommodements, dans l\u2019attente de l\u2019apaisement de sa femme et du retour de ses expressions d\u2019amour.Il est dé- pouillé de ses enfants, de ses amis, et elle se tait et lui impose de longues heures de silence.Elle l\u2019excite pour le repousser dès qu\u2019il la touche.Enceinte, elle donne naissance à une fille.Automne.Alcide aime éperdument sa fille et, en même temps, ne cesse de subir les colères, les perversions et les cruautés de Laura.Se sentant littéralement mourir, il tire sur elle pour survivre, la tue et la fait disparaître au fond de l\u2019eau.Il affirme qu\u2019elle est partie sans laisser de trace.L\u2019enquête de la police l\u2019exonère de tout soupçon et toute responsabilité.Au cours des vingt années suivantes, il élève sa fille, qui attend toujours le retour de sa mère.Dans son imagination, il n\u2019évoque que les moments heureux de sa vie avec Laura.Il est sujet à des crises cardiaques et, malade, il rejoint dans la mort sa femme au fond de la mer.Fottorino fait participer le lecteur à ces destins tragiques dans les détails, en dents de scie, du déroulement des faits de l\u2019existence de ses deux personnages.La passion qui unit le couple est tellement absolue qu\u2019elle conduit inexorablement à la mort.Laura cherchait son assassin, qui ne pouvait être que l\u2019homme qui lui voue un amour aveugle.Le romancier fait état des mouvements contradictoires des sentiments et des sommets attendus qui sont hors d\u2019atteinte.Une œuvre d\u2019une grande intensité.Collaborateur Le Devoir CHEVROTINE Eric Eottorino Gallimard Pairs, 2014,181 pages RÉVOLUTIONS SUITE DE LA PAGE E 1 (c\u2019est le moins que l\u2019on puisse dire), ils finiront pourtant tous les deux par se laisser prendre à leur propre jeu (voire par se laisser prendre au «Je») et par emprunter, au fil des jours, des chemins plus personnels.Comme si la contrainte et l\u2019urgence avaient eu raison des digues et des filtres qui protègent leur pudeur habituelle.Dickner y paie notamment ses dettes envers les albums de bandes dessinées d\u2019Achille Talon et de Gaston Lagaffe, ou confesse sa dépendance envers Wikipédia.Il a aussi développé au fil des jours un attachement particulièrement marqué envers la figure d\u2019André Thouin.«Un personnage tout droit sorti d\u2019un roman d\u2019Italo Calvino», pense celui qui confesse du même souffle avoir eu «un plaisir de malade» à traquer les détails de l\u2019existence de ce scientifique, héritier des Lumières et résident du Jardin des plantes.Mais c\u2019est «l\u2019excentricité agricole» de son père, féru d\u2019expérimentations maraîchères et collectionneur de gallinacés à ses heures, qui s\u2019est mise à prendre de plus en plus de place.C\u2019est la découverte la plus importante du processus de Révolutions en ce qui le concerne.«Ça m\u2019a permis de cristalliser des souvenirs, explique-t-il, et c\u2019est un peu comme si j\u2019avais fait de mon père un personnage.» Une découverte qui a d\u2019ailleurs fait des petits, sous la forme d\u2019un manuscrit tout chaud qui est aujourd\u2019hui entre les mains de son éditeur.Dominique Fortier abonde dans le même sens.«Ce qui m\u2019a le plus étonnée, confie-t-elle, c\u2019est de constater à quel point le projet a rapidement pris ANNIK MH DE CARUFEL LE DEVOIR Nicolas Dickner et Dominique Fortier une dimension personnelle.Et à quel point on n\u2019a pas cherché ni l\u2019un ni l\u2019autre à nous en défendre.On s\u2019est tous les deux retrouvés très vite, avec une certaine transparence, à partager des souvenirs d\u2019enfance et des impressions marquantes.» Livre impossible à résumer, projet vaste qui tient autant de l\u2019abécédaire que de l\u2019autobiographie, on aura compris qu\u2019il y a dans ces pages beaucoup de savoirs volatils, de la curiosité à revendre, un bonheur ludique et contagieux pour les mots, les jours, les choses.Collaborateur Le Devoir RÉVOLUTIONS Nicolas Dickner et Dominique Eortier Alto Québec, 2014, 432pages LE DEVOIR, LES SAMEDI 20 ET DIMANCHE 21 SEPTEMBRE 2014 F 3 LITTERATÜRE La guerre comme un jeu I Danielle f Laurin ous sommes à Beyrouth, dans les années 1980, en pleine guerre civile libanaise.Mais du côté des enfants.Du côté de l\u2019imaginaire comme échappatoire, du jeu comme porte de sortie.Au début, du moins.Si la réalité finissait par prendre le dessus?Play Boys, premier roman du Montréalais Ghayas Hachem, fait se confronter constamment le ludisme et la réalité, tout autant que l\u2019enfance et l\u2019âge adulte.Mais plus on avance, plus les cloisons s\u2019éventrent, les repères s\u2019égarent.Jouer à la guerre comme un enfant, ou entrer de plain-pied dans l\u2019horreur, comme un homme ?C\u2019est le dilemme devant lequel l\u2019auteur, lui-même né au Liban en 1973, place son personnage principal, un garçon de 12 ans.Dilemme qui se pose sans se poser d\u2019une certaine façon, puisque tout se produit comme par enchantement, tout naturellement, par glissements successifs.Comment en vient-on à commettre l\u2019irréparable, à sombrer dans la barbarie?Est-ce que la guerre pardonne tout?Comment résister à l\u2019appel du bourreau, de la vengeance?Qu\u2019est-ce qu\u2019un traître, pour qui?Ce pourraient être les questions au centre de Play Boys.11 y a aussi dans cette histoire à multiples tiroirs, qui n\u2019est pas sans rappeler le percutant Parfum de poussière de Rawi Hage (Alto, 2007), une grande amitié entre deux jeunes garçons.Et la trahison qui entre en jeu.11 y a la famille, sans tendresse aucune.Cette famille qui, à cause de la guerre, vit depuis près d\u2019un an dans un appartement qui n\u2019est pas le sien : il appartient à de jeunes mariés émigrés en Australie.La quête du père La mère est aigrie.Le frère aîné lui est soumis, lui obéit en tout.Et le père?Pas de père, justement.11 est absent, parti.Mystère.Mystère du père absent, qui traverse le récit.On ne comprendra qu\u2019à la fin, tout comme le jeune héros, ce qu\u2019il en est vraiment.Au début, il n\u2019en est pas trop question, du père.Des bribes, ici et là.La mère interdit de toute façpn qu\u2019on en parle à la maison.A peine si elle consent 4 \u2019Afp.' V' ^ 'IW?PEDRO RUIZ LE DEVOIR Ghayas Hachem réussit à écrire un livre à propos de la guerre qui se démarque, dans un océan de titres sur le sujet.à laisser entendre vaguement qu\u2019il est en voyage, parti à l\u2019extérieur.peut-être même pris en otage, qui sait.Pour le garçon de 12 ans, il est primordial de savoir à quoi s\u2019en tenir.Ça deviendra une obsession.C\u2019est la trame la plus forte du roman, à vrai dire, cette recherche du père manquant, qui donne lieu à tous les égarements.C\u2019est la couche de fond qui ajoute un supplément d\u2019âme à ce qui pourrait n\u2019être qu\u2019un autre roman sur la guerre mettant en scène des enfants.C\u2019est ce qui touche le plus.Et puis le punch final concernant la disparition du père, liée de façon intrinsèque au conflit qui balaie le pays, nous rentre dedans.Entre-temps, nous nous sommes peut-être un peu perdus en route, avec le héros pris en étau, entre deux feux.Entre son cousin, jusque-là son meilleur ami, et son frère aîné grincheux.Ces deux-là jouent à la guerre en tentant d\u2019imiter les grands, chacun de leur côté.Mais ils prennent la chose tellement au sérieux.Tout ce que veut notre jeune héros, lui, en dehors de retrouver son père, c\u2019est la paix, la justice sociale.La fin de la Polar en pays navajo MICHEL BELAIR Il y a bien longtemps qu\u2019on avait lu du Hillerman; depuis sa mort, en fait, il y aura déjà six ans en octobre.Voilà que sa fille Anne \u2014 journaliste et longtemps rectierchiste pour son père \u2014 a repris le collier pour poursuivre l\u2019œuvre du presque mythique Tony Hillerman, l\u2019inventeur du «polar ethnologique».Elle a choisi de le faire en situant les personnages créés par son père au milieu des mêmes hauts plateaux encerclés par les montagnes sacrées du pays navajo.Mêmes odeurs diffuses.Même austérité lumineuse.La réussite est saisissante: c\u2019est du Hillerman pur jus qu\u2019on livre ici.En parfaite continuité avec l\u2019œuvre de Tony Hillerman, cette histoire s\u2019amorce plutôt brusquement, alors que Joe Lea-phorn prend une balle dans la tête en sortant d\u2019une réunion avec ses anciens collègues.Pourtant, Leaphorn est à la retraite depuis longtemps; à peine agit-il encore comme expert auprès de musées assurant des œuvres navajos.Qui a bien voulu se débarrasser de lui?C\u2019est Bernie Manuelito qui trouve Leaphorn inconscient à côté de son camion, près du centre communautaire, et son mari Jim Chee se voit chargé de l\u2019af faire pendant que l\u2019ancien enquêteur de la police navajo est transporté par hélicoptère jusqu\u2019à Santa Fe.Leaphorn est dans le coma, il n\u2019y a aucun témoin.L\u2019enquête démarre lentement et permet de rencontrer des personnages fascinants, et des façons d\u2019entrer en relation typiquement claniques.Les premières pistes sérieuses n\u2019apparaîtront qu\u2019une fois qu\u2019Hiller-man a tissé sa toile et que l\u2019on s\u2019entend presque respirer comme un navajo devant le soleil qui se couche.11 est question ici d\u2019art navajo, de poterie et des magouilles de certains pour empocher des sommes colossales étant donné le prix auquel se vendent les artefacts de cette culture.L\u2019intrigue est tissée si serrée et met en jeu tellement de contextes différents que vous vous laisserez prendre à espérer, afin de respirer un peu, que l\u2019auteur s\u2019arrêtera pour décrire le paysage fabuleux qui l\u2019entoure.Comme son père, Anne Hillerman réussit à peindre des tableaux d\u2019une beauté infinie en retraçant simplement les mouvements du soleil et des nuages sur les montagnes.11 se dégage de son écriture une sorte de spiritualité assumée si profonde que l\u2019on peut affirmer qu\u2019Hillerman est toujours vivant.Vivement la suite ! Collaborateur Le Devoir LA FILLE DE FEMME-ARAIGNEE Anne Hillerman Traduit de l\u2019anglais par Pierre Bondil Rivages Paris, 2014, 352 pages guerre une fois pour toutes, il en rêve.Jusqu\u2019à quand pourra-t-il préserver son innocence, cultiver sa naïveté?Si on peut voir dans ces jeux de guerre enfantins une méta-phore de la vraie guerre et de ses débordements, de ses enflures, de ses « œil pour œil, dent pour dent», de sa soif toujours plus grande de pouvoir, cette partie-là du roman semble un peu trop appuyée.Elle donne lieu à tant de détails: elle s\u2019éternise un peu.L\u2019impatience risque de nous gagner.Surtout que les 70 premières pages coulaient de source.La sexualité fantasmée Dès le début, on est frappés par l\u2019inventivité de l\u2019auteur, par le côté cru de ses images, aussi.11 tourne en drôlerie la situation du héros de 12 ans, celui qui devient le narrateur de l\u2019histoire, après coup.Rien de comique, pourtant, quand se font entendre des crissements de pneus, des cortèges de martyrs, des bombardements dans l\u2019autre Beyrouth, des sirènes proches.Justement.C\u2019est pour éviter d\u2019entendre tout cela et d\u2019y cher- cher un sens que le garçon s\u2019évade dans l\u2019imaginaire, dans le fantasme.Avec son cousin de 11 ans.11 suffit d\u2019imaginer les voisines dévêtues, d\u2019inventer toutes sortes d\u2019ébats sexuels avec elles, en faisant durer le plaisir.Ce que les garçons feront à répétition.Ils en viendront à investir la chambre interdite de l\u2019appartement squatté.Celle des jeunes mariés qui ont fui la guerre.Elle est tapissée de photos d\u2019eux.Toutes les histoires sont possibles, derrière la porte close.Qn peut même substituer au corps de la mariée celui de filles nues sur papier glacé.La sexualité, fantasmée, mais pas seulement, est omniprésente dans Play Boys.Comme exutoire.Comme récompense, aussi.Comme carburant.La sexualité, face cachée de la guerre?Ce pourrait être par cet aspect de son roman, par la façon frontale dont il l\u2019aborde, que Ghayas Hachem se démarque le plus, finalement.PLAY BOYS Ghayas Hachem Boréal Montréal, 2014, 224 pages Gilles-Philippe Delorme Danielle Roy LES EDinONS la « L\u2019Affaire Munsinger, c\u2019est avant tout le drame d\u2019un homme, Pierre Sévigny, qu\u2019on a exécuté sur la place publique.» J.-L.Gauthier, CHÂTELAINE « Quand la réalité est plus passionnante que la fiction.» Clément Tnidel, LE DEVOIR « C\u2019est vraiment la vérité.Pour une fois qu\u2019on la dit.» R.Sylvain, HEBDO-VEDETTTES LE PLUS GRAND SCANDALE SEXUEL CANADIEN Québec! 1^1 Patrimoine canadien LES ÉDITIONS ]CL www.jcl.qc.ca LITTERATURE QUEBECOISE Hervé Bouchard, passages dans le mineur À sa manière bien à lui, l\u2019auteur de Mailloux revisite ses souvenirs d\u2019enfance et de hockey CHRISTIAN DESMEULES L> auteur de Mailloux et de ! Parents et amis sont invités à y assister (tous deux au Quar-tanier), né à Arvida en 1963, s\u2019offre un intermède avec Numéro six, petit livre nostalgique et personnel sur fenfance et l\u2019adolescence.Un livre mineur, peut-être, mais suffisant pour transformer en mythe une fois de plus son bout de pays, les petits riens d\u2019un monde englouti, une enfance disparue.Sous-titré «Passages du numéro six dans le __________ hockey mineur, dans les catégories atome, moustique, pee-wee, bantam et midget; avec aussi quelques petites aventures s\u2019y rattachant», Numéro six est plus autobiographique et moins incantatoire que les précédents ouvrages de l\u2019auteur.Le hockey est un prétexte pour regarder derrière et lui sert de basse continue pour organiser ses souvenirs.Pensée en mouvement Si la matière n\u2019a pas la densité habituelle, la manière du «citoyen de Jonquière», elle, reste la même : utiliser le moteur de la parole et la force des aveux.Et c\u2019est davantage qu\u2019une affaire de style.Gu peut-être pas.Sachant que le vrai style en littérature est aussi de la pensée en mouvement.Cette manière lui sert ainsi à court-circuiter l\u2019ordinaire et le quotidien.Hervé Bouchard, sans nier ce qu\u2019il doit à des auteurs comme Bernhard, Céline, Novarina, Beckett et Mallarmé, s\u2019alimente à l\u2019énergie contagieuse d\u2019une parole souveraine.Ce qu\u2019on y croise : le souvenir de son père qui lui attache NUMERO SIX ses patins {«Lacets si longs dans un croisement si serré que j\u2019ai du mal à avaler»), les nombreuses heures à pratiquer son lancer frappé contre le mur de la maison, la litanie des surnoms de tout un chacun, ses cheveux longs «qui frisent comme ceux de Bobby Clarke», sa première blonde.Ses parents, le «Grand chef montreur des choses du monde» et la «naine captive», traversent ce livre narré au «Je» comme des silhouettes un peu floues, semant une légère touche d\u2019inquiétude.11 n\u2019y a qu\u2019un jet de pierre de Jonquière à Arvida.Distance que franchit Hervé Bouchard, drôle et touchant, pour aller rejoindre un temps Samuel Archibald sur le terrain de la culture populaire.Cartes de hockey, pick-ups et cylindres, «bonhommes» en tous genres et hot-dogs d\u2019aréna.«J\u2019ai porté le numéro six sans savoir que ça comptait», écrit-il.Mais ce qui compte dans son «dire qu\u2019on voit», c\u2019est assurément cette nostalgie heureuse de celui qui se rappelle avoir découvert le plaisir d\u2019être «seul dans le bruit sourd et la dépense aveugle».Devenu adulte, l\u2019homme a échangé une immersion pour une autre.Et c\u2019est dans le jeu de l\u2019écriture qu\u2019il se fond maintenant, pour son propre bonheur et le nôtre.«Se jeter dans le jeu et y trouver la joie de disparaître à soi-même, je me suis dit, c\u2019est ça, l\u2019attrait des choses que nous faisons.» Collaborateur Le Devoir NUMÉRO SK Hervé Bouchard Le Quartanier Montréal, 2014, 176 pages P 0GaspardLE DEVOIR 1 ALMARÈS Du 8 au 14 septembre 2014 \t\t \t\t Romans québécois\t\t 1 Les années de plomb \u2022 Tome 3 Le choix de Thalle\tJean-Pierre Charland/Hurtubise\t1/2 2 La faille en toute chose\tLouise Penny/Flammarion Québec\t-/I 3 Chroniques d'une p'tite ville \u2022 Tome 41962.\tMario Hade/Les Éditeurs réunis\t-/I 4 Le retour de l'oiseau-tonnerre \u2022 Tome 1 Léveil\tAnne Roblllard/Wellan\t2/3 5 Les orphelins Irlandais\tMicheline Dalpé/Goélette\t3/4 6 Lépicerie Sansoucy \u2022 Tome 1\tRichard Gougeon/Les Éditeurs réunis\t4/4 7 Tao\tGhislain Taschereau/Goélette\t-/I 8 Les années de plomb \u2022 Tome 2 Jours de colère\tJean-Pierre Charland/Hurtubise\t-/I 9 Sortie de filles \u2022 Tome 3 La fin de semaine de campinq\tCatherine Bourqault/Les Éditeurs réunis\t5/3 10 Aimer à Manhattan\tKim Messier/Mortagne\t-/I Romans étrangers\t\t 1 Le scandale des eaux folles \u2022 Tome 1\tMarie-Bernadette Dupuy/JCL\t1/4 2 Envoûtements\tSylvia Day/Michel Lafon\t4/2 3 Week-end en enfer\tJames Patterson j David Ellis/Archipel\t-/I 4 Tirs croisés\tJames Patterson/Lattès\t3/4 5 Tempête de feu\tRichard Castle/City\t2/4 6 Une autre Idée du bonheur\tMarc Levy/Robert Laffont I Versilio\t6/19 7 Central Park\tGuillaume Musso/XD\t5/23 8 Le royaume\tEmmanuel Carrère/PDL\t-/I 9 Pétronille\tAmélie Nothomb/Albin Michel\t7/2 10 Ceux qui tombent\tMichael Connelly/Calmann-Lévy\t8/11 Essais québécois\t\t 1 Confessions post-référendaires.Les acteurs politiques.\tChantal Hébert j Jean Lapierre/Homme\t1/2 2 Libres d'apprendre.Plaidoyers pour la qratuité scolaire Collectif/Écosociété\t\t2/2 3 Demain, Il sera trop tard, mon fils\tL.Pagé j J.Naidoo j K Naidoo-Pagé/Stanké\t-/I 4 De remarquables oubliés \u2022 Tome 2\tSerge Bouchard I Marie-Christine Lévesque/Lux\t3/12 5 Métier critique\tCatherine Voyer-Léger/Septentrion\t-/I 6 Leonard Cohen.Seul l'amour\tJacgues Julien/Triptygue\t1D/4 7 Fabrications.Essai sur la fiction et l'histoire\tLouis Hamelin/PDM\t6/3 8 Dn Québec exilé dans la fédération\tGuy Laforest/Québec Amérigue\t-/I 9 Une éducation sans école\tThierry Pardo/Écosociété\t-/I 10 Tenir tête\tGabriel Nadeau-Dubols/Lux\t7/4 Essais étrangers\t\t 1 Vivre ensemble pour chanqer le monde.Part de.\tRichard David Precht/Pocket\t4/2 2 Le capital au XXI' siècle\tThomas Piketty/Seuil\t1/18 3 Guerriers de l'impossible.Larqent, les armes et l'aide.\tSamantha Nutt/Boréal\t-/I 4 II existe d'autres mondes\tPierre Bayard/Minuit\t9/4 5 Du bonheur.Un voyaqe philosophique\tFrédéric Lenoir/Fayard\t3/2 6 Plaidoyer pour l'altruisme.La force de la bienveillance\tMatthieu RIcard/NIL\t6/45 7 La vérité sur les médicaments\tMikkel Borch-Jacobsen/Édito\t2/3D 8 Keep calm je suis juste un serial killer\tCollectif/Premium\t-/I 9 Sous l'empire du capital.LImpérIallsme aujourd'hui\tClaudio Katz/M éditeur\t-/I 10 Le sens de ma vie\tRomain Gary/Galllmard\t-/I La BTLF (Société de gestion de la Banque de titres de langue française) est propriétaire du système d\u2019infoimation et d\u2019analyse Gdspdn! sur les ventes de livres français au Canada, Ce palmarès est extrait de Bdspdn!et est constitué des relevés de caisse de 260 points de vente, La BTLF reçoit un soutien financier de Patrimoine canadien pour le projet Sdspsrd © BTLF, toute reproduction totale ou partielle est interdite. F 4 LE DEVOIR, LES SAMEDI 20 ET DIMANCHE 21 SEPTEMBRE 2014 LITTERATURE TRADUCTIONS INFIDELES (2 DE 5) De truchement à trucmuche, et de l\u2019importance du nombre Louis Hamelin J y aime bien repenser à l\u2019entrée en matière du cours de Rémy dans la scène d\u2019ouverture du Déclin de l\u2019empire américain : «Il y a trois choses importantes en histoire.Premièrement, le nombre.Deuxièmement, le nombre.Troisièmement, le nombre.» Cette loi fondamentale, poursuit le prof, permet de prédire que les Noirs sud-africains seront forcément libres un jour (on est en 1986), et aussi que leurs cousins afro-américains ne le seront jamais.Appliqué au domaine de la traduction littéraire, ça donne à peu près ceci : l\u2019éditeur de la version française du Pic de Jack Kerouac peut écrire «traduit de l\u2019américain» sur la page titre, mais on ne verra jamais personne se vanter de publier en anglais un livre «traduit du québécois».Que l\u2019idiome local forme, aux yeux des linguistes, une langue distincte ou pas, créolisée un peu, beaucoup ou passionnément, je ne vais pas faire semblant d\u2019être capable de trancher ce vieux débat.La linguistique moderne est à la remorque de l\u2019usager, de la rue, tandis que loin devant cavale la langue littéraire, et c\u2019est cette dernière qui m\u2019intéresse.Je sais une chose : quand il essaie de se mettre à vivre aussi fort dans les pages d\u2019un livre que sur un trottoir, le français québécois est aussi différent de celui, prétendument international, qu\u2019on parle et écrit à Paris que la langue des écrivains étasuniens l\u2019est de celle de Shakespeare.La différence, c\u2019est 310 millions de locuteurs américains contre 50 millions pour l\u2019ancien maître.Et en français, 8 millions contre 66 millions.Importance du nombre.Rémy avait raison.Quand je qualifie le Québec de colonie de l\u2019édition et de la traduction, je n\u2019émets pas un jugement de valeur, c\u2019est un simple constat.Quant à l\u2019amusante manie qui consiste à relever les travers des traductions hexagonales, mettons qu\u2019il pourrait s\u2019agir d\u2019une douce forme de revanche : pas plus que la France n\u2019est du genre à se gêner pour se gausser bruyamment de la manière dont les petits-cousins prononcent le mot beurre {«vous voulez dire les N it '.A.\u2022m v.' -L.V SCOTT EKLUND ASSOCIATED PRESS Quand on parle de sports dans les ouvrages traduits par nos cousins, marquer un essai dans l\u2019en-but semble tellement plus correct qu\u2019un touché dans la zone des buts.Arabes?»), je ne rate aucune occasion de lui faire observer que les loriots, à ne pas confondre avec les orioles, n\u2019existent pas au pays d\u2019Audubon, ou de m\u2019écrouler de rire quand je rencontre un rotengle (gardon rouge) dans un étang du Texas.Autre écueil bien connu : les sports.Tout lecteur le moindrement aguerri de l\u2019Amérique sportive sait que dans un match de football américain disputé dans un roman traduit chez Albin Michel, Bourgois ou l\u2019Olivier, il risque de courir longtemps avant de trouver la zone des buts.Marquer un essai (plutôt qu\u2019un touché) dans l\u2019en-but est tellement plus correct.Ce qu\u2019il faut bien se rentrer dans la tête, c\u2019est que même quand il confond football et rugby, le traducteur français a raison.Rappelez-vous : il est 66 millions, et moi, je ne suis que 8 millions.Ces passeurs de mots ne se comportent pas autrement que les naturalistes des premières ex- péditions qui nommèrent pinsons et fauvettes les passereaux indigènes qui leur rappelaient ces espèces de l\u2019Ancien Monde.Au-delà de la dérangeante étrangeté, toute entreprise de traduction ne consiste-t-elle pas à ramener l\u2019inconnu au connu ?La situation, remarquez, tend à s\u2019améliorer depuis quelques années, du moins en ce qui concerne les noms de bestioles et la taxinomie en général.Merci, Internet.Jurons et sacres Deux autres écueils, tant qu\u2019à y être, me semblent devoir être mentionnés : le vouvoiement déplacé, et les jurons.Voici deux cowboys occupés à se faire réchauffer une platée de bines sur un feu de ramilles de mes-quite en buvant un café à décaper un cactus, et vous ne devinerez jamais: ils se vouvoient.J\u2019exagère à peine.Quant aux jurons, je reconnais qu\u2019ils représentent pour la traduction un pari presque impossible : pas évident d\u2019exporter notre vaisselle d\u2019église dans des w.c.anglo-saxons ou un bordel français, et vice-versa.Mais bon yeux de vindienne de taboire, est-ce une raison pour ne pas essayer?Dans Et quelquefois j\u2019ai comme une grande idée, la récente traduction du chef-d\u2019œuvre de Ken Kesey {Monsieur Toussaint Louverture, 2013), la verdeur langagière criante de réalisme du vieux Henry Stamper passée au tordeur du bon parler français est à mourir de comique involontaire.Comment dit-on Gawdamn {Goddamn) en français?«Crénom!» PXgoddammit?«Crénom d\u2019une pipe!» Hell y devient \u2014 peut-être parce que le personnage est un bûcheron?\u2014 «bon sang de bois!».Seigneur.En comparaison, le sobre «maudit!» que lâche à un moment donné un des personnages de Champion et Ooneemeetoo, la belle traduction du roman de Tomson Highway par Robert Dickson, a quelque chose de rafraîchissant.Comment un petit éditeur de Sudbury, Prise de parole, a-t-il pu mettre la patte sur un tel chef-d\u2019œuvre {Kiss of the Fur Queen, 1998) au nez des grosses machines bien huilées d\u2019outre-Atlantique ?Il doit y avoir là-dessops quelque histoire de tripeux que j\u2019ignore.A cause du nombre, nous ne serons jamais une plaque tournante de la traduction.Ne reconduirons jamais cette position stratégique occupée jadis par le truchement, ce coureur des bois polyglotte mêlé aux nations du continent.Les traducteurs d\u2019ici, subventions du Conseil des arts obligent, vont continuer de se limiter à traduire des auteurs canadiens.Un peu comme le sacro-saint mandat radio-canadien nous force à nous taper la météo de Saskatoon.En attendant, tous les bons coups sont permis.Comme Daniel Poliquin traduisant le premier et le dernier roman de Kerouac.Les nouvelles de Thomas King {Une brève histoire des Indiens au Canada, Boréal, 2014), qui avec leur humour tordu et leur mélange de fantaisie et de fantastique assumés ne correspondent pas vraiment à la représentation parigote de l\u2019indianité littéraire, sont aujourd\u2019hui, chez Boréal, traduites par Lori Saint-Martin et Paul Gagné.J\u2019ouvre au hasard Pic, l\u2019édition de 1987 traduite par Poliquin pour Québec-Amérique, et je lis ceci: «Là tu parles, ti-gars!» Et plus loin: «M\u2019as te dire une affaire.» Et je me retrouve, ici, là-bas, à l\u2019étranger, dans ma langue natale.Dans la poudrière espagnole Tout héritier de la Retirada refera un jour la route d\u2019Espagne pavée d\u2019horreurs.Comment l\u2019expérience libertaire s\u2019est-elle transformée?Ecoutant sa mère raconter l\u2019histoire familiale, Lydie Salvayre restitue la folie de 1936.GUYLAINE MASSOUTRE Il n\u2019est de bon rouge qu\u2019un rouge mort.» Les «fa-chas»à\\x village catalan ont des armes blanches, des armes à feu et l\u2019Église pour les absoudre.Josep, oncle de l\u2019auteure, est «un rouge et noir».Ouvrier agricole, il croit à la révolution, à la liberté, à la fraternité.Il lève le poing en criant des mots ronflants.Sa mère en est tout agacée, tout affolée.Mais la sœur de Josep n\u2019a rien oublié de la joie ni de l\u2019espérance.Salvayre lui donne un sacré ton ju-bilatoire dans Pas pleurer.Les femmes d\u2019Espagne ont fait la révolution, la guerre.Avec les hommes.Et les enfants.Certaines n\u2019ont eu que le temps d\u2019attraper ballots et bébés avant de rejoindre la file interminable de la débâcle vers le Nord.Quelle angoisse terrible, ce passage des Pyrénées au mois de février, cet exil vers les camps de la Catalogne nar-bonnaise! La famille de Salvayre restera en Aquitaine.Tout cela est bien documenté.Mais ce franquisme sinistre, on ne le digère pas.Le sabre et le goupillon, tellement ensanglantés, ont laissé «des idées dormantes», écrit Sal- vayre.Noir et rouge, comme ces symboles demeurent! Sous «Mort à la mort!», slogan crié par Josep, la vie «romantique à mourir» donne «la peau de poule».Les extrêmes, du côté des anarchistes et des communistes, finissent par se rejoindre dans un duel sans merci.Ils s\u2019entre-détruisent.Mais pas les femmes à la langue déliée.Pas pleurer accueille cette féroce vérité, cette mémoire brûlante, ce malheur résistant.Les familles décimées, gravées là, comme la révolution, bougent le cœur et les paupières fermées.Une Catalane, une génération 1936, en Catalogne au bord de la guerre civile : une femme «ouvre sa gueule pour la première fois de sa vie.Elle a quinze ans.» 2014, Lydie Salvayre, née Arjona, tient le courageux journal du témoin Bernanos, Les grands cimetières sous la lune (Points) : elle note en regard les «palabres» de Montserrat Monclus Arjona, sa mère.Sa verve éclate au récit de 1936, la seule année qui vaille.Pour cette femme, il ne s\u2019est rien passé depuis.Elle est bien jeune, cette Montse catalane qui vient de se marier, engrossée à la vitesse d\u2019un feu de paille dans la folie des événements.Une fille naîtra, devançant de dix ans Lydie, psychiatre devenue l\u2019écrivaine brillante qu\u2019on sait sous le nom de Salvayre.Elle est née dix ans plus tard, dans la petite colonie toulousaine d\u2019exilés espagnols.Ils ont échappéau pire ; mais pas Josep.Entre eux, ils parlent leur langue.Montse est une femme forte.Mal embouchée \u2014 elle sacre sa colère \u2014 quand elle restitue fambiance, la joie révolutionnaire, l\u2019espoir de justice, l\u2019idéal et la peur, et la mort de son frère \u2014 est-ce son mari qui y a trempé, tous ces assassins d\u2019idéal, tuant les mots de la jeunesse, les convictions des têtes byûlées, avec l\u2019absolution de l\u2019Église ?Le sabre et le goupillon, massacreurs de petits paysans, d\u2019ouvriers, de rouges, toutes nuances confondues.Salvayre et sa mère ont une même virulence, pas perdue, langue délicieuse, moqueuse, drôle, jouissive dans les pages.Truffé de mots inventés, imagés, populaires, mi-catalans mi-français, de dictons et de mots intraduisibles, le tout fait une montagne de passions.Aspirations Dans cette enfance retrouvée, la malicieuse Salvayre pi- mente fort son récit euphorique et tragique.Ce style inimitable, triste et emballé, dit l\u2019embrigadement et la dureté implacable des hommes, l\u2019échec du changement nécessaire.Faut pas pleurer sur l\u2019improbable : l\u2019égalité ; le partage; un monde honorable.Malgré l\u2019irréparable, il y a ces traces étonnantes: «je ne sais quel émerveillement, je ne sais quelle joie enfantine, le récit des atrocités décrites par Bernanos, confronté à la nuit des hommes, à leurs haines et à leurs fureurs».Juste sélection pour plusieurs prix \u2014 Concourt et Re-naudoL déjà, \u2014 Pas pleurer est un livre de suspense et de consolation: «Pleurepas», faut pas pleurer, à mi-mots l\u2019exhortation demeure, «incretble», «claro», «festin de coho» \u2014 rumeur sourde \u2014, «ce massacre de misérables sans défense [qui] ne tira pas un mot de blâme, ni même la plus inoffensive réserve des autorités ecclésiastiques qui se contentèrent d\u2019organiser des processions d\u2019actions de grâce.» (Bernanos).«jQueremos vi-vir!» résonne encore.Collaboratrice Le Devoir PAS PLEURER Lydie Salvayre Seuil Paris, 2014, 280 pages ALEXANDRE JARDIN Rencontre autour de son nouveau roman Juste une fois publié aux Éditions Grasset Animation ; Tristan Malavoy-Racine LE MARDI 23 SEPTEMBRE A 19 H -Librairie Monet- Galeries Normandie, 2752, rue de Salaberry, Montréal (QC) H3M 1L3 Réservations: 514 337-4083 ou evenements@librairiemonet.com En librairie Le vocabulaire des luttes sociales et ses origines étymologiques 25 ans \u2022 1988-2013 Gàétan\u2018St-Pierre'0: CHRONIQUES L\u2019ethnologie par Jean-Benoît Nadeau LOUIS CORNELLIER Le journaliste Jean-Benoît Nadeau, collaborateur au magazine L\u2019actualité et nouveau chroniqueur au Devoir, s\u2019est beaucoup amusé en écrivant Les accents circomplexes.Recueil de chroniques, pour la plupart inédites, sur ses expériences torontoises et montréalaises, ce livre, plein d\u2019humour, regorge de considérations ethnologiques empiriques sur le mode de vie des habitants de la Ville Reine et sur celui de ceux de la métropole du Québec.En 2001, après avoir vécu en France pendant quelques années pour écrire deux ouvrages sur le mode de vie des Français et une passionnante histoire de la langue française {Le français, quelle histoire!, Ée livre de poche, 2012), Nadeau et sa conjointe, la journaliste d\u2019origine ontarienne Julie Barlow, s\u2019installent à Toronto.Nadeau, fidèle à sa méthode, qui consiste à transformer toutes ses expériences en sujets d\u2019articles, entreprend alors de raconter le choc culturel, du retour au pays.A Toronto, dans le quartier Parkdale, il fait la connaissance de voisins envahissants, mais serviables et sympathiques, qui vous apportent toujours une douzaine de beignes de chez Tim Hortons.Il apprend à négocier, dans les commerces, avec des employés aimables, mais incompétents (en France, note-t-il, on affiche sa supériorité; en Amérique du Nord, on veut être aimé), il découvre que l\u2019orangisme culturel existe encore en Ontario et que «la francophobie demeure, au Canada, le dernier préjugé acceptable», bien que Toronto, re-marque-t-il, s\u2019affiche de plus en plus en français, et il va même jusqu\u2019à Niagara Falls, pour en constater la quétainerie.Bienvenue à Montréal Un an plus tard, en 2002, donc, tannés de vivre à Toronto, cette ville charmante, mais trop américanisée et qui manque de oumph, les Barlow- Nadeau choisissent Montréal, «une ville assez laide, mais qui a du charisme» et qne florissante vie culturelle.A partir de là, Nadeau rayonne, retourne dans sa région natale estrienne pour en faire l\u2019éloge, visite les réserves indiennes afin de dégonfler les préjugés qui accablent leurs habitants (ben oui, dès qu\u2019ils sortent des réserves, ils paient des taxes et impôts comme tout le monde) et va faire de la motoneige en Abitibi, avec des Européens, pour conclure qu\u2019il préfère le ski de fond sur le mont Royal.Joyeux, goguenard et capable d\u2019autodérision, Nadeau est un guide réjouissant et jamais ennuyant.Ses considérations linguistiques, sa spécialité, s\u2019avèrent particulièrement captivantes.«Langue archicomplexe», écrit-il, l\u2019anglais ne s\u2019enseigne pas vraiment (lisez-vous.Monsieur le Ministre Bolduc?), mais «s\u2019attrape [.] en s\u2019y frottant beaucoup».Les anglophones, d\u2019ailleurs, n\u2019ont pas, comme les francophones, l\u2019obsession de la faute.«La langue anglaise se veut une pantoufle alors que la langue française se veut un corset», suggère Nadeau.Ce corset, cependant, est celui d\u2019une grande langue internationale, ce que les Québécois ont tendance à oublier.Le français, comme l\u2019anglais, peut nous ouvrir sur le monde, à condition, précise le journaliste, que les Québécois acceptent de se définir comme des «francophones», sans considération ethnique.«Etre francophone, écrit-il, c\u2019est d\u2019abord un choix, ce n\u2019est pas une ethnie.» Nadeau semble suggérer que le Parti québécois n\u2019a pas encore compris cela.C\u2019est bien un des rares moments oû le journaliste est injuste.Sa nouvelle chronique du Devoir lui permettra sûrement de revenir sur tout ça.Collaborateur Le Devoir LES ACCENTS CIRCOMPLEXES Jean-Benoît Nadeau Stanké Montréal, 2014, 328 pages PRESENTE EE SO'FESTIUAL INTERMATIONAL DE LA POESIE éâtiA powi ^c*tacee
Ce document ne peut être affiché par le visualiseur. Vous devez le télécharger pour le voir.
Document disponible pour consultation sur les postes informatiques sécurisés dans les édifices de BAnQ. À la Grande Bibliothèque, présentez-vous dans l'espace de la Bibliothèque nationale, au niveau 1.