Le devoir, 10 octobre 2015, Cahier F
[" LIVRES CAHIER F .LE DEVOIR, LES SAMEDI 10 ET DIMANCHE II OCTOBRE 2015 '\t' 'é s\u2018té Rester en guerre, vivre en paix r 'A\u2019 ¦ 1 L\u2019ex-reporter de guerre et romancier Sorj Chalandon sur les traces de son enfance en miettes ÿ \\\t^ '>\\\t,»\t_, Le journaliste et écrivain français Sorj Chalandon DANIELLE LAURIN Après la guerre du Liban dans Le quatrième mur (Grasset), voilà la guerre d\u2019Algérie dans Profession du père, et aussi la guerre intime entre un fils et son père.Sorj Chalandon convie dans son septième roman à un huis clos familial infernal, personnel, qui laisse sans voix.«J\u2019ai restitué les histoires de mon père, sa stature, sa façon d\u2019être, ses mensonges incroyables, sa violence», indique l\u2019auteur en entrevue au Devqir.Dans Profession du père, le petit Emile, enfant unique, grandit auprès d\u2019un père violent, mythomane.Les coups pleuvent.La mère fait ce qu\u2019elle peut pour protéger son fils, mais, soumise, elle-même victime, elle ne peut que se soumettre à la loi du père, dont les déljres vont en s\u2019accentuant.Emile a 12 ans quand a lieu, le 23 avril 1961, le putsch militaire à Alger.Le père en viendra à voir des complots partout, déterminé à mener le jeu au sein du conflit algérien.Mais il aura aussi besoin de l\u2019aide de sqn petit Émile.Invraisemblable ?Pourtant, Émile y croit.«Mon père disait qu\u2019il avait été chanteur, footballeur, professeur de judo, parachutiste, espion, pasteur d\u2019une Eglise pentecôtiste américaine et conseiller personnel du général de Gaulle jusqu\u2019en 195^», écrit Sorj Chalandon.Le petit Émile, qu\u2019on verra devenir un homme et assister de loin au déclin physique « Mon père était en guerre contre la vérité, contre le monde entier, et moi, il fallait que je survive» et mental du père jusqu\u2019à sa mort, c\u2019est lui: Sorj Chalandon.Ou plutôt, l\u2019écrivain de 63 ans a prêté son enfance à ce petit garçon.Son livre est un roman, il y tient.«La façon dont Emile réagit, quand il a peur des coups: c\u2019est moi.La façon dont la mère d\u2019Emile réagit, c\u2019est ma mère.Mais il y a ce pas de côté qui fait que je ne suis pas Emile parce que je n\u2019ai jamais été seul face à ça.Je pense qu\u2019un roman, c\u2019est à la fois une épée et une armure.» La phrase tombe sèche, au milieu du brouhaha, dans ce café parisien bondé.Chalandon : «J\u2019ai raté mon père.Il m\u2019a raté.Parce que s\u2019il n\u2019y avait pas eu les coups, ç\u2019aurait pu être formidable.» Un metteur en scène : c\u2019est ainsi qu\u2019il voit son père avec le recul.«Chaque fois qu\u2019il arrive à la maison, il est différent: il est agent secret, espion, chef de la CIA.et moi, fai un rôle, et f en suis fier.Mon père disait: \u201cMoi, je suis intelligent, et apprends en gros qu\u2019il n\u2019y a que nous.Pas ta mère.Toi et moi, nous sommes les deux survivants de la connerie humaine.\u201dPour un enfant, c\u2019est monstrueux.Parce qu\u2019en plus, il n\u2019y a pas de famille, pas d\u2019amis, pas de voisin, on vit dans un tombeau.Et donc, tout ce qu\u2019il me dit, je le crois, tout ce qu\u2019il prétend, je le comprends.Quand il dit: \u201cOn va tuer de Gaulle\u201d, je le crois.C\u2019est mon papa.Un père ne peut pas mentir.» Quand il était petit, la violence physique de son père à son endroit lui apparaissait pire que tout.Mais aujourd\u2019hui, Sorj Chalandon affirme que la pire violence qui lui a été faite dans son JEAN-FRANÇOIS PAGA enfance, c\u2019est de ne pas savoir démêler le vrai du faux, le bien du mal.Le démon de la guerre Sauf pour ses deux premiers romans, dont La promesse (Grasset), Prix Médicis 2006, ses livres lui ont été inspirés en grande partie par son expérience d\u2019une trentaine d\u2019années comme reporter de guerre.Dans Mon traître, puis Retour à Killybegs (tous deux chez Grasset), Grand Prix du roman de l\u2019Académie française en 2011, c\u2019est le conflit en Irlande du Nord qui était au centre de l\u2019action.Ensuite, dans Le quatrième mur, couronné de prix (dont le Prix des libraires du Québec 2014), l\u2019auteur se mettait dans la peau d\u2019un metteur en scène français qui débarque au Liban en pleine guerre.Son projet: monter Antigone, d\u2019Anouilh, avec des acteurs de différents camps, pour faire oeuvre de paix.Sorj Chalandon s\u2019était pourtant promis de ne plus écrire sur la guerre.Mais Profession du père l\u2019a ramené dans une autre forme de guerre.Celle de sa famille : «Mon père était en guerre contre la vérité, contre le monde entier, et moi, il fallait que je survive.Et je n\u2019avais pas envie que mon père me frappe, donc je faisais tout ce qu\u2019il voulait, comme un bon petit soldat.» Pourquoi a-t-il levé la main la première fois dans les bureaux du journal Libération pour aller à la guerre?«C\u2019est comme si mon père était un méchant démon, comme si en moi, il avait semé la violence et la haine.Et cette violence, cette haine, il fallait que je les épuise.Il fallait VOIR PAGE F 4 : GUERRE 6 ' Lise Tremblay et cette juste façon d\u2019aller au fond des choses Page F 3 Il fallait bien une bio de Foglia.Page F 6 ESSAI Mourir ou donner la mort En 1733, l\u2019esclave Mathieu Léveillé doit choisir entre sa vie et devenir bourreau DAVE NOEL La Commission de toponymie du Québec a récemment rayé de la carte les noms de lieux comprenant les mots «nègre» et « nigger » parce qu\u2019ils portent atteinte à la dignité des Noirs.Ce nettoyage toponymique masque les traces d\u2019un passé que nous aimerions oublier, craignent certains.La décision de la Commission coincide avec la publication d\u2019un essai rappelant que l\u2019esclavage a existé sm les rives du Saint-Laurent.Dans Esclave et bourreau, le Pranco-lvoirien Serge Bilé relate le parcours étonnant de Mathieu Léveillé, un esclave martiniquais devenu «maître des hautes oeuvres» en Nouvelle-Prance.Présentateur au journal télévisé de Martinique Première, le biographe a consacré sa carrière d\u2019essayiste à rappeler à la mémoire collective la persécution des Noirs, notamment dans J\u2019Alle-magne nazie et au sein de l\u2019Église catholique.11 s\u2019est également attaqué aux clichés raciaux dans La légende du sexe surdimensionné des Noirs (Serpent à plumes).Qn sait peu de choses sur les origines de Mathieu Léveillé.En 1732, cet esclave d\u2019une vingtaine d\u2019années en est à sa troisième tentative d\u2019évasion lorsqu\u2019il est rattrapé par les autorités françaises de la Martinique.Lacéré par les coups de fouet, son corps porte les marques de deux fleurs de lys tatouées au fer rouge sur ses épaules.11 s\u2019agit d\u2019un souvenir douloureux de ses deux fuites précédentes.Condamné à mort, le fugitif obtient un sursis inespéré.Le juge lui offre l\u2019absolution s\u2019il accepte d\u2019exercer la profession de bourreau à Québec.«Il a quelques secondes pour VOIR PAGE F 6 : ESCLAVE O O© \u2022 9 M Librairie .enieA Des livres et des libraires librairiemonet.com Galeries Normandie \u2022 2752, rue de Salaberry, Montréal (QC) H3M 1L3 \u2022 Sortie 4 de l'autoroute 15 \u2022 Tél.: 514-337-4083 \u2022 Sans frais: 1-877-337-4083 \u2022 monet.leslibraires.ca F 2 LE DEVOIR, LES SAMEDI 10 ET DIMANCHE II OCTOBRE 2015 LIVRES POESIE Le quotidien de Mathieu K.Blais Un premier recueil sans concession HUGUES CORRIVEAU On croirait la poésie de plus en plus en proie à la tyrannie du présent, emportée par l\u2019im-médiateté des médias sociaux, confinée à traduire la fulgurance des événements les plus ba-nals d\u2019un quotidien qu\u2019on croirait sans valeur.Mathieu K.Blais n\u2019y échappe pas, bien au contraire, et c\u2019est bellement qu\u2019il y consacre son Tabloïd.Encore là, effet de mode (?), la liste impose sa loi, alors que chaque poème commence par l\u2019expression «chaque matin».On saisit donc, dés le premier mot, ce qu\u2019il en sera de ces textes qui traduisent l\u2019éveil éprouvant d\u2019un «je», car: «chaque matin le beurre de peanuts / contient des scènes de violence.» Il est permis de ne pas aimer ces courts-circuits au cœur de la poésie, mais j\u2019aime plutôt quand c\u2019est bien fait et pertinent, comme dans ce recueil qui se colletaille avec des agressions réitérées, rappelées ad nauseam dans les journaux livrés par abonnement, victimes que nous sommes de ce besoin incessant de renseignements, de mises à jour.Et voici c\\\\T«on cherche quelque chose / de mémorable à dire», alors que, lancinante, la redite, le malheur, l\u2019ennui même viennent frapper le cœur perclus d\u2019une sourde fatigue d\u2019être.C\u2019est ultra, archi, complètement déprimant, mais d\u2019une telle lucidité qu\u2019on en reste un peu pantois, racornis que nous sommes dans nos émerveillements et nos naïvetés.La fulgurance de ces poèmes s\u2019impose à chaque page, nous rappelant avec éloquence notre précarité de vivants aux prises avec l\u2019espace-temps, emportés par le vif d\u2019une répétition qui charrie sa part narcotique d\u2019aveuglement.Journal du jour L\u2019auteur nous le rappelle : «les lundis soirs / sont des choses qui arrivent / comme une balle perdue entre les deux yeux / victimes collatérales sur fauteuils inclinables.» C\u2019est toujours ainsi, l\u2019image venant du concret, qui dévie, qui s\u2019enfle des allusives cruautés de la pensée, des petites misères de la répétition.Nous sommes alors sidérés, envoûtés par cette violence, muette presque, du petit jour qui jette sa lumière sur la petite vie qui va, quand l\u2019auteur s\u2019englue dans la rechute itérative d\u2019un ennui si profond que toujours le jour se lève, létal et dormant, sur un soleil de traîne, sur des heures numérotées.«Chaque matin la fin du monde / étale des paysages soulagés de nous / réceptionnistes et suicidaires /parmi les espèces disparues.» Ce très fort recueil coup de poing est réservé à celles et ceux qui ont besoin d\u2019être brusqués, remis sur les rails pour se réveiller d\u2019une torpeur des sentiments, pour se révolter contre le pareil au même.«Chaque matin quand on aura / désossé la bibliothèque / il résistera deux ou trois mots brûlés / collés au fond de ce poème / aussi sauvage et sincère / qu\u2019une envie de pisser.» Voici l\u2019amorce d\u2019une œuvre qu\u2019on espère aussi forte dans l\u2019avenir, parce que déjà, son auteur a ce talent rare de prendre le lecteur à bras-le-corps et de le bousculer.Collaborateur Le Devoir TABLOÏD Mathieu K.Blais Le Quartanier Montréal, 2015,114 pages LITTERATURE QUEBECOISE Derby littéraire Tas-d\u2019roches, une expérience de métissage extrême de Gabriel Marcoux-Chabot CHRISTIAN DESMEULES Le mythe de l\u2019homme fort persiste.Aux , noms de Jos Montferrand, de Louis Cyr et d\u2019Esimésac Gélinas, il faudra peut-être ajouter celui de Joselito Goulet à «l\u2019arbre légendaire des hommes forts et des géants, titans, escogriffes et grands calâbres» de par chez nous.Orphelin d\u2019origine chilienne adopté par un couple d\u2019agriculteurs de Saint-Nérée, dans Bel-lechasse, le «petit» Joselito sera vite surnommé «Tasderoches» en raison de son gabarit hors de l\u2019ordinaire.Avec une truculence rabelaisienne, un brin de fantastique et de longs dialogues écrits dans un jouai qui en rend la lecture parfois ardue, Tas-d\u2019roches, le 2® roman de Gabriel Marcoux-Chabot, est la chronique de jeunesse magnifiée d\u2019une sorte de géant local, vue à travers le rétroviseur d\u2019une Ford Tempo des années 80.Ce paquet de muscles va connaître quelques amis fidèles à l\u2019adolescence, qui se réunissent autour de parties de Donjons et Dragons, un jeu de rôles médiéval-fantastique créé dans les années 70.De longues soirées à lancer les dés spéciaux tout en éclusant «moult» caisses de bières en compagnie de Grand Dan, Ti-Kevin et Elmout.Toujours vaguement insatisfait, le colosse de Saint-Nérée souhaiterait pouvoir voyager dans le temps, vivre à une époque plus noble où le courage était une vertu, se demande «à quoi ça sert d\u2019ête gros pis fort d\u2019un monde où y a pas moyen d\u2019régler ses affaires autrement qu\u2019à coups d\u2019crosses dans l\u2019dos pis d\u2019règlements».Une nouvelle passion viendra piquer le géant de Saint-Nérée : le derby de démolition.Avec l\u2019aide de son oncle Roland, toujours fourré dans son garage, il va pouvoir glisser «son abominable carrure» dans une Celica 1982, un «destrier» spécialement préparé pour lui permettre d\u2019affronter son pire ennemi au Festival de la truite de Saint-Philémon.Après quelques années à travailler comme videur dans des bars de Lévis et de Québec, Tasderoches va tomber amoureux d\u2019une Acadienne «à gros tchul», Isabelle, qui s\u2019exprime dans un chiac bien sonnant.Les tourtereaux vont vite racheter la ferme et la maison de ses ÉTIENNE BOUCHER Gabriel Marcoux-Chabot fait preuve d\u2019originalité dans son deuxième roman en mélangeant trois voix narratives bien distinctes.parents, mais leur bonheur sera menacé lorsque le héros va se mettre à entendre des voix, sombrant peu à peu dans une forme de dépression.Forme, fond et ambition Le colosse n\u2019hallucine pas tout à fait: il entend au-dessus de sa tête les différents narrateurs de sa propre histoire, qui finiront par s\u2019affronter au cœur du roman.Un combat qui va culminer dans un amusant chaos typographique.Auteur d\u2019un premier roman il y a quelques années, qui a peu à voir avec celui-ci {Il tombe des anges.De Courberon, 2007), lui-même né à Saint-Nérée en 1982, Gabriel Marcoux-Chabot a aussi publié quelques recueils de poésie.Son originalité tient pour l\u2019essentiel, ici, au mélange de trois voix narratives bien distinctes, appuyées par une mise en page et des typographies différentes.Au premier plan, un narrateur qui entend rapporter les faits au mieux de ses capacités, auquel s\u2019ajoute une fable médiévale «donjon-et-dragonnesque» et, dans les marges, une série d\u2019incantations en innu exaltant le territoire.Des passages en innu?Ecrire dans une langue qu\u2019on ne parle pas soi-même?Bravo, oui.Mais dans le cadre d\u2019un roman qui a pour épicentre le Cinquième Rang Est à Saint-Nérée, on peine à comprendre quelle est la fonction de cette acrobatie linguistique dans le cadre du récit, sinon celle de jeter un peu de poudre aux yeux du lecteur \u2014 qui était déjà en train de se les frotter.Il aurait pourtant suffi de donner au protagoniste des parents biologiques montagnais pour que l\u2019artifice poétique devienne tout à coup légitime dans le cadre du roman.Chapeau, bien sûr, pour l\u2019audace formelle, l\u2019hommage personnel à Saint-Nérée et le parti pris plus qu\u2019évident pour le métissage \u2014 linguistique, littéraire et génétique.Même si l\u2019auteur, on l\u2019a vu, va un peu dans tous les sens et pèche par excès d\u2019enthousiasme.Se réclamer des plus grands faiseurs de pays et de géants (Rabelais ou Fred Pellerin) est une arme à double tranchant.Gabriel Marcoux-Chabot, même grimpé sur les épaules de sa créature, ne leur arrive pas à la cheville.Collaborateur Le Devoir TAS-D\u2019ROCHES Gabriel Marcoux-Chabot Druide Montréal, 2015, 520 pages PREMIER ROMAN L\u2019amour ou l\u2019anecdote ?DOMINIC TARDIE François Falaise n\u2019a pas encore défait ses bagages qu\u2019un livreur cogne à sa porte et se confond en excuses.Le colis qu\u2019il a dans les bras accuse un retard de seize mois et demi.Pas grave, François était parti à l\u2019étranger depuis 17 mois.Le bel adon.Il vient de qui, le colis?D\u2019une jeune femme, Corrine, rencontrée la veille de son départ.Elle décrit, dans la lettre qui accompagne son cadeau, un François que le principal intéressé se désole de ne plus reconnaître, «un homme aux yeux de la couleur de l\u2019espoir, si purs de clarté, si purs d\u2019amour et de bonheur, au regard inlassablement magique [.] ».Rien de moins.On sort les confettis ?Oui, mais pas tout de suite.C\u2019est que, voyez-vous, Corrine ne l\u2019a pas attendu à la fenêtre pendant 17 mois, le François.Autrement dit: elle a un autre mec dans sa vie.Avec le concours d\u2019un ami plein de ressources, le nostalgique de l\u2019amour courtois qu\u2019est François pirate les ondes radio \u2014 Corrine est morning woman \u2014 et diffuse sur toutes les stations montréalaises Quand on n\u2019a que l\u2019amour de Brel.L\u2019Alexandre de Fanfan (Folio), quelque part, applaudit.François venait non seulement d\u2019arracher Corrine aux bras de l\u2019autre, il venait de donner naissance, sans le savoir, au mouvement anec- dotier, visant à «susciter l\u2019anecdote», «afin de mythifier à nouveau notre époque».Juste pour l\u2019anecdote Mais qu\u2019est-ce que ça veut dire, exactement, «susciter l\u2019anecdote» ?Demander une femme en mariage devant la foule d\u2019un stade de sports alors que l\u2019on sait qu\u2019on essuiera un refus ; engager un orchestre à cordes pour accueillir son voisin à la fin sa journée de travail ; accrocher des ballons aux voitures d\u2019étrangers ; tout ça, c\u2019est susciter l\u2019anecdote.Quelque part entre les coups de la troupe Im-prov Everywhere, l\u2019art performatif, la fouloso-phie et Les gags Juste pour rire, le mouvement anecdotier veut créer de la beauté gratuite, retrouver le regard de l\u2019enfance, réenchanter le quotidien.«C\u2019est juste pour l\u2019anecdote», s\u2019exclament bientôt les millions d\u2019adhérents de cette organisation imaginée dans ce premier roman par Cari Bessette, visage bien connu du milieu de la poésie montréalaise.A tous ceux qui attendaient le court livre intime et elliptique typique du jeune poète faisant timidement trempette dan§ la fiction, le cofondateur des éditions de l\u2019Écrou offre l\u2019exact contraire : ça part dans tous les sens, c\u2019est foisonnant d\u2019apartés et de détours, c\u2019est parfois même pas mal tiré par les cheveux.Si un bon roman en est un dont chacune des pages joue un rôle essentiel dans la progression du récit.Les anecdotiers échoue spectaculairement.Mais pour qui apprécie un certain art suranné davantage héritier du feuilleton.Les anecdotiers a quelque chose de ce qu\u2019on appellera la « littérature confort».Bien qu\u2019il soit présenté sous la forme d\u2019un roman rédigé par Bessette pour le compte de Falaise, Les anecdotiers verse peu dans les jeux métatextuels.La narration flirte plutôt avec le roman populaire et ne dédaigne ni la longue parenthèse pop-philosophique ni l\u2019accumulation de descriptions pas toujours utiles.Des faux pas que rachète largement la joie palpable, quasi juvénile, avec laquelle Bessette embrasse à pleine bouche ses inclinaisons très éhontément fleur bleue, très carpe diem.C\u2019est un roman d\u2019amour, donc, que Les anecdotiers, chronique de la passion unissant deux Icare qui voulaient «avoir dans leurs mains, amis, le monde entier».Et comme l\u2019amour, c\u2019est souvent tout croche.Pour le meilleur et pour le pire.Collaborateur Le Devoir LES ANECDOTIERS Cari Bessette Le Cheval d\u2019août Montréal, 2015, 367pages S A vingt ans je me suis débarrassée des terres parce que je ne voulais pas devenir l'employée de mon N patrimoine.A trente ans je me suis débarrassée de ce mot d'artiste parce que je ne voulais pas devenir l'employée de mon talent.Goliarda Sapienza L'art de la joie me litte En kiosque et en librairie le 8 octobre 2015 Le nouveau jOBIDl LEBLANC Janine TESSIER fique SCALl Michel DAVID ARAGON Antoinette PESKE bureau 403, Québec (Québec) GiRiR?est en ligne Magazine imprimé + Web compris 34 $ seulement i an, taxes incluses + d'articles H- d'archives exclusivités Web compatibilité téléphones et tablettes POUR VOUS ABONNER www.nuitblanche.com ou abopub@nuitblanche.com ou 418 692-1 354 Nuit blanche, 1026, rue Saint-Jean LE DEVOIR, LES SAMEDI 10 ET DIMANCHE II OCTOBRE 2015 F 3 LITTERATURE La Vitrine LITTERATURE JEUNESSE ZAZIE Tome I : Ça va être correct Marie-Renée Lavoie Hurtubise Montréal, 2015, 232pages Isabelle Louis-Seize, affectueusement appelée Zazie par ses proches, aura bientôt 14 ans.Aînée d\u2019une famille de cinq enfants, elle nous raconte quelques épisodes de son quotidien mouvementé.Entre sa vie à l\u2019école secondaire, sa meilleure amie Ophélie, la mort de son vieux chat et son travail de lectrice à la maison de retraite, Zazie connaît les balbutiements d\u2019un premier amour.Si la forme et les principaux thèmes de l\u2019œuvre relèvent du déjà-vu \u2014 la série Aurélie Laflamme y trouve d\u2019ailleurs ici un énième émule \u2014, il y a une authenticité dans l\u2019écriture de Lavoie qui tient captif du début à la fin.Cela tient en grande partie au portrait crédible que Lavoie fait de la fratrie dans laquelle les petits maux de tout un chacun sont vite délaissés au profit d\u2019une solidarité et d\u2019un profond souci de l\u2019autre.Ainsi, bien que l\u2019auteure de La curieuse histoire d\u2019un chat moribond nous offre une héroïne aux contours prévisibles, elle investit avec humour et finesse un décor qui contraste agréablement avec celui dans lequel règne l\u2019enfant roi.Marie Fradette AU WOVDk.POESIE AU MONDE INVENTAIRE Antoine Dumas Illustrations de Coco-Simone Finken Les éditions du passage Montréal, 2015, 64 pages Normalement, je n\u2019aime pas trop les livres qui se fabriquent avec des listes.Ça m\u2019est souvent apparu une entreprise futile.Mais Antoine Dumas, dans Au monde inventaire, réussit là où tant échouent, à savoir à créer l\u2019effet hypnotique souhaité, mais en touchant à la poésie secrète de ce qu\u2019il traque.L\u2019effet incantatoire du «ily a» (propre à cet inventaire proposé) ouvre des scènes qui fascinent ou ont fasciné l\u2019auteur.Ainsi reconnaît-il qu\u2019«f/y a notre peau trouée dans l\u2019égarement en surface et pelée dans l\u2019abîme amoureux, dans l\u2019abîme d\u2019un peu de chaleur quêtée au vide / dans la peau il y ale mucus du verbe qui a sommeil».Surtout, toute liste faisant, il ne renonce pas à la poésie même du texte.C\u2019est parfois émouvant: «dans la gueule du loup il y a une chaleur qui me rappelle le lieu de ma naissance comme un dangereux resserrement de l\u2019intention autour du rien / de ma naissance, j\u2019ai retenu cette sorcellerie de pauvres à traduire en chair une lumière voilée.» Puis, subtilement, le «ily a» s\u2019estompe, comme si la parole s\u2019articulait à mesure que l\u2019inventaire permet au poète de se réapproprier son monde et sa parole.Le recueil est accompagné de deux illustrations originales encollées de Coco-Simone Linken.Le livre est bon et beau.C\u2019est beaucoup.Hugues Corriveau ESSAI EEMMES ET POUVOIR: LES CHANGEMENTS NECESSAIRES Plaidoyer pour la parité Pascale Navarro Leméac Montréal, 2015, 96 pages PA^C Al h NaAARRO Femmes et pouvoir les ulun^ements necess.nres «En 2015, écrit Pascale Navarro, il n\u2019y a pas au Québec de \u201cconversation\u201d politique ni sociale sur le manque de femmes en politique.» L\u2019Assemblée nationale compte pourtant moins de 30 % de femmes élues.Les Québécois, qui se disent attachés à l\u2019égalité entre les sexes, devraient viser la parité, c\u2019est-à-dire «un nombre à peu près égal de femmes et d\u2019hommes élus dans les Parlements», étant donné, écrit la journaliste, que cette parité «est la transposition sur la scène politique de l\u2019égalité femmes-hommes».Tous y gagneraient, souligne avec raison Navarro, puisque les Parlements s\u2019enrichiraient ainsi de points de vue nouveaux et plus représentatifs.Ce n\u2019est pas une affaire de biologie, mais de socialisation : l\u2019expérience des femmes, et non leur essence, les amène à avoir un regard différent de celui des hommes sur le monde.En ce sens, l\u2019objectif de la parité, qui entraînerait une saine mkité, devrait être, comme le féminisme en général, le combat de tous, explique Navarro dans ce petit essai plutôt bien argumenté, mais redondant.Louis Cornellier LIBRAIRIE ACHAT A DOMICILE 514-914-2142 Bonheur d'occasion Librairie GALERIE ESPACE LOCATIF DISPONIBLE Fonds universitaires : \u2022\tLittérature, Philosophie, Sciences humaines \u2022\tPléiade Art québécois et international Livres d'art et livres d'artiste Livres anciens avant 1800 Automatistes, Éditions Erta, Refus Global.Bel espace chaleureux pour artistes en arts visuels \u2022 Consultez notre site web pour les tarifs 2016 Salle disponible sans frais pour lancement de livre ou autre événement littéraire Les chambres d\u2019écho Danielle Laurin Se mettre à nu, passer aux aveux.Se délester de ce qui nous hante.Lever le voile sur sa vulnérabilité.Régler des comptes.Laire le point, tenter de comprendre d\u2019où l\u2019on vient pour savoir où l\u2019on va.En arriver là parce qu\u2019on ne peut plus faire autrement.Il y a plusieurs façons d\u2019aborder le récit autobiographique.Dans Chemin Saint-Paul, Lise Tremblay fait tout cela à la fois.Et elle le fait de façon magistrale.En apparence, c\u2019est tout simple pourtant.Pas de grande tirade ni de longs épanchements.On avance à petits pas.Mais comme on y va.On y va dans la dureté, la phrase qui claque, le regard sans pardon ; comme l\u2019auteure nous y a habitués dans La danse juive (Leméac), Prix du Gouverneur général 1999, puis dans La héronnière (Babel), Grand Prix du livre de Montréal 2003, aussi Prix des libraires du Québec 2004, et plus récemment dans La sœur de Judith (Boréal).Mais se greffe aussi une certaine tendresse.Oserait-on dire une tendresse nouvelle ?Rien à voir avec de la mièvrerie en tout cas.S\u2019agirait-il plutôt de compassion?Ou bien d\u2019une acceptation de ses propres faiblesses, sans fard, sans masque.Valse à deux temps Ce qui est frappant: le contraste entre la part dure et la part tendre du récit, disons.Ce qui en fait un texte brillant: ce contraste-là correspond tout à fait aux deux mondes auxquels est confrontée la narratrice.Mieux, la construction même du livre est à l\u2019image de ce qui précède.Deux chambres, deux univers.Dans la chambre blanche: la mère, sa folie.Dans la chambre bleue: le père, son agonie.Entre les deux, une femme : leur fille.La cinquantaine, écrivaine.En alternance, on passe d\u2019une chambre à l\u2019autre, d\u2019un temps à l\u2019autre.Le temps de la mère se situe une année après la mort du père.Elle a toujours été folle, cette mère.Mais depuis que le père n\u2019est plus là, aucun sas, aucune barrière : ça explose.Le temps du père nous replonge en arrière.Tandis qu\u2019atteint d\u2019un cancer, il sent la mort venir.Et elle vient, cette mort.Lentement.Sur le ?¦ RATHS GETTY IMAGES Les mots du roman de lise Tremblay viennent de loin.Ils ont été arrachés au silence, à la douleur.bout des pieds.Dans les deux chambres, la fille est là.Ou plutôt a été là.Dans la chambre du père, d\u2019abord.Elle lui a tenu la main.Elle a dormi près de lui chaque nuit dans cette maison de soins palliatifs.Elle a recueilli ses souvenirs, ses confidences, par bribes.Ce temps du père, de sa mort, est celui de la chaleur humaine.C\u2019est un temps suspendu, indéfini.Qui témoigne d\u2019un amour infini.Celui que la fille ressent pour son père et qu\u2019elle lui redonne avant qu\u2019il rende l\u2019âme.Le temps de la mère, au contraire, est cassant, froid.Même si la mère a perdu son pouvoir de terreur, même si elle est diminuée de toutes les façons, la rancœur de la fille est encore là.Comment faire autrement?«Ma mère arrangeait le monde, le pliait à sa volonté.Dans la force de sa jeunesse, le monde lui obéissait.C\u2019est ce qu\u2019elle croyait.Nous étions si effrayés par ses colères que personne ne s\u2019interposait, même pas mon père.» Il y a cette main tendue, malgré tout, de la narratrice vers la petite fille affolée, battue, qu\u2019a été la mère.Il y a, chez la fille, ce désir de comprendre l\u2019origine de la folie de sa mère plutôt que de la juger.Il y a surtout cette assurance, chez la fille, que l\u2019exil loin de la maison familiale du Saguenay était bel et bien le meilleur choix possible.«On 1317, avenue du Mont-Royal Est, Montréal Mathieu Bertrand, Libraire \u2022 514 522-8848 \u2022 1 888 522-8848 www.bonheurdoccasion.com Un peu de chaque chose, presque rien du tout « [.] Brochu nous donne à lire des fragments d\u2019une vie balisée par les territoires multiples de la littérature, où chaque parole devient couleur, lumière, réflexion, cri et chant, émotion et mélancolie, souvenirs d\u2019une enfance perdue.Une musique, douce et familière, berce le lecteur égaré entre ces lignes.» Jacques Lanctôt, Le Journal de Montréal ne peut pas toujours vivre sur les rives d\u2019un volcan en éruption.Et ma mère était un volcan.» Puis: «Ma mère n\u2019avait aucune conscience des limites, du territoire.J\u2019ai été forcée à l\u2019exil.» L\u2019exil, comme porte de sortie.Mais pas seulement.Les mots, aussi.C\u2019est dans les mots que la distance avec la folie de la mère a vraiment pris forme, que le véritable soulagement est venu.«Pendant des années, dans les pièces aux lumières tamisées, j\u2019ai mis des mots sur la folie de ma mère, des mots sur sa maladie, des mots qui, peu à peu, ont fini par me pacifier.» Long cheminement, on le comprend.«Les mots m\u2019éloignaient de ma peine et de ma honte.Les mots consolidaient chaque jour mon exil.» Quoi qu\u2019il en soit, dans les deux cas, dans la chambre du père, dans la chambre de la mère, le passé fait écho.Celui des parents.Celui de leur fille, nécessairement Effet de miroir.On est ensuite conduit dans une autre chambre.Où la mère n\u2019est plus elle-même.Où, sans être morte physique- ment, elle vit dans l\u2019oubli de ce qu\u2019elle est, de ce qu\u2019elle a été.Que peut une fille devant un tel constat?Avec Chemin Saint-Paul, Lise Tremblay dépasse de loin le territoire dit de l\u2019autobiographie.Cette façon d\u2019en dire juste assez, jamais trop.Sans pour autant éviter de prendre à bras-le-corps ce qui doit l\u2019être, sans craindre l\u2019impudeur nécessaire pour aller au fond des choses, au fond de soi.Toujours, les mots justes.Même s\u2019ils font mal.Surtout s\u2019ils font mal.Parce qu\u2019ils viennent de loin, qu\u2019ils ont été arrachés au silence, à la douleur, on le sent.Ce récit va droit au cœur.Autant il est intime, avec toutes ses particularités, autant il nous ramène à nos propres histoires familiales.A la mort passçe ou à venir de nos parents.A nos origines.Au legs qpi est le nôtre, malgré nous.A nos manques.CHEMIN SAINT-PAUL Lise Tremblay Boréal Montréal, 2015,112 pages Gaspard\" LE DEVOIR 1\tX A.\tJ.VX X A.XV\tW\t\t ^Du 28 septembre au 4 octobre 2015\t\t \t\t \t\t Romans québécois\t\t 1 ï| Madame Tout-le-monde \u2022 Tome 5 Ciel d\u2019orape\tJuliette Thibault/Hurtubise\t1/2 1 2 Tromper Martine\tStéphane Dompierre/ Quebec-Amerigue\t-/I 3 1967 \u2022 Tome 2 Une inpenue a l\u2019Expo\tJean-Pierre Charland/Hurtubise\t3/0 4 La jeune fille au piano\tLouise Lacoursiere/Libre Expression\t0/2 I S Un long retour\tLouise Penny/Elammanon Quebec\t2/5 6 La maîtresse d\u2019ecole\tIsmene Toussaint/Les Editeurs reunis\t8/7 7 Une nuit, je dormirai seule dans la forêt\tPascale Wilhelmy/Libre Expression\t-/I 8 Une deuxieme vie \u2022 Tome 2 Sur la glace du\tMylene Gilbert-Dumas/VLB\t4/3 1 9l Pamela V \u2022 Tome 1 A la rescousse de Mathieu L Marie-Christine Lachance/Intouchables\t\t-/I 1 lOl Es-tu au regime'i' Moi non plus'\tCatherine Bourgault/Les Editeurs reunis\t-/I Romans étrangers\t\t 1 ï| Millenium \u2022 Tome 4 Ce gui ne me tue pas\tDavid Lapercrantz/Actes Sud\t1/6 1 2 After \u2022 Tome 5 L\u2019eternite\tAnna Todd/Homme\t2/2 3 Cinguante nuances de Grey par Christian\tE L James/Lattes\t3/10 4 La fille du tram\tPaula Hawkins/Sonatine\t4/19 1 S After \u2022 Tome 1 La rencontre\tAnna Todd/Homme\t8/2 6 Les assassins\tRoper don Ellory/Sonatine\t-/I 7 Un SI beau soleil pour mourir\tJames Patterson | Howard Roughan/Archipel\tB/4 8 La nuit de feu\tEric-Emmanuel Schmitt/Albin Michel\t5/4 1 9l After \u2022 Tome 2 La collision\tAnna Todd/Homme\t-/I 1 lOl Seul sur Mars\tAndy Weir/Milady\t10/2 Essais québécois\t\t 1 11 Eoglia l\u2019Insolent\tMarc-Erançois Bernier/Edito\t1/2 1 2l Djihad ca Loups solitaires, cellules dormantes\tEabrice de Pierrebourg | Vincent Larouche/La Presse 2/7\t 3 Droit a l\u2019independance Quebec, Montenegro\tStéphane Beaulac | Erederic Berard/XYZ\t-/I 4 Chronigues d\u2019une musulmane indignee\tAsmaa Ibnouzahir/Eides\t-/I 1 ^ Le petit Hebert La politigue canadienne\tChantal Hebert/Rogers\tB/7 6 La Rebellion tranguille\tMartine Tremblay/Quebec-Amengue\t10/2 7 La fabrigue du djihad Radicalisation et\tStéphane Berthomet/Edito\t5/4 8 Eemmes et pouvoir les changements\tPascale Navarro/Lemeac\t9/2 1 91 Le livre gui fait dire oui\tSol Zanetti/du Québécois\t3/2 1 lOl La vie habitable Poesie en tant gue combustible\tVeronigue Côte/Atelier 10\t-/I Essais étrangers\t\t 1 11 La Be extinction Comment l\u2019homme détruit la vie\tElizabeth Kolbert/Guy Saint-Jean\t2/4 1 2l Balade avec Epicure\tDaniel Klein/Michel Lafon\t1/3 3 Du bonheur Dn voyage philosophigue\tErederic Lenoir/Eayard\t5/33 4 Lettres a mes petits-enfants\tDavid Suzuki/Boreal\t3/3 1 ^ Conversations d\u2019un enfant du siecle\tErederic Beigbeder/Grasset\t-/I 6 Mater la meute La militarisation de la gestion\tLesley J Wood | Mathieu Rigouste/Lux\t-/I 7 Le bonobo.Dieu et nous\tErans de Waal/Actes Sud\t-/I 8 Eoulards et hymens Pourguoi le Moyen-Dnent\tMena Eltahawy/Belfond\t-/I 1 91 La chute de la Nouvelle-Erance\tBertrand EonckI Laurent Veyssiere/Septentrion\t9/2 1 lOl Y a-t-il un grand architecte dans l\u2019umvers'i'\tStephen Hawking/Ddile Jacob\t7/4 514 524-5558 lemeac@lemeac.com Sacrété ife ées en(re|ir/ses culturmihs Québec H\u201c La BTLF (Société de gestion de la Banque de titres de langue française) est proprietaire du système d\u2019information et d\u2019analyse Sasfari sur les ventes de livres français au Canada Ce palmares est extrait de l^spanl et est constitue des releves de caisse de 260 points de vente La BTLF reçoit un soutien financier de Patrimoine canadien pour le projet Baspanl © BTLF, toute reproduction totale ou partielle est interdite F 4 LE DEVOIR, LES SAMEDI 10 ET DIMANCHE II OCTOBRE 2015 LITTERATURE La Vitrine BANDE DESSINEE UN CERTAIN CERVANTES Christian Lax Futuropolis Paris, 2015, 206 pages î CHRISTIAN LAX / FUTUROPOLIS Destins croisés.Avec ce Certain Cervantès, le bédéiste Christian Lax pose son trait élégant et son génie narratif sur des préoccupations bien sociales et très de notre temps en repassant sur les traces laissées par un certain Hidalgo de la Mancha, alias Don Quichotte.L\u2019action se joue dans l\u2019Amérique des subprimes, de la censure mesquine, des nouveaux moralistes, du rejet de l\u2019immigrant et des vétérans qui reviennent de la guerre avec la ligne de vie forcément brisée et la destinée fortement hypothéquée.Mike Cervantès en est un.Entre petits crimes, misère et abus de lectures patrimoniales (Cervantès, Bukowski et consorts), l\u2019homme va doucement perdre son jugement et se porter à la défense des victimes et opprimés des nouvelles mécaniques de l\u2019asservissement (la finance, le repli identitaire, la peur de l\u2019autre).On est dans l\u2019Arizona des « cous rouges », dans l\u2019Afghanistan des talibans, dans l\u2019univers halluciné et critique imaginé par Miguel de Cervantès en 1605 et qui, 410 ans plus tard, teinte une broderie dessinée fine et intelligente.Fabien Deglise BIOGRAPHIE KAREN BLIXEN Violaine Gelly Libretto Paris, 2015,112 pages Cette plongée brève et cinglante dans la vie de la baronne Karen Blixen (1885-1962), déjà très révélatrice de son caractère inconstant et acharné, ramène de surcroit à l\u2019avant-plan le contexte que l\u2019écrivaine danoise avait sciemment gommé (quand ce n\u2019est pas carrément éliminé) dans son récit autobiographique La ferme africaine (Folio).Affaiblie par l\u2019anorexie et par la syphilis que lui a transmise très tôt son mari volage, grugée par des soucis financiers et des sautes d\u2019humeur réputées effroyables, Karen Blixen n\u2019a pas vécu au Kenya qu\u2019un «rêve pastoral».Son enfance rigide dans le giron d\u2019une mère asexuée et le suicide de son père, dont elle était très proche, furent les premiers dérangements; ses quelque 20 ans parmi les «indigènes», à la tête d\u2019une ferme au pied du Ngong qu\u2019elle devra laisser faute d\u2019argent, achevèrent de la transformer.Qu\u2019aurait écrit, sans l\u2019Afrique, cette femme cérébrale aux amours en cul-de-sac?Elle connaîtra enfin un succès tardif et foudroyant, qui lui vaudra même d\u2019être pressentie pour le Nobel.Violaine Gelly dévoile chacune de ces vies temporaires : celle de la femme usée, celle de l\u2019écrivaine insatisfaite, mais surtout celle de l\u2019aventurière qui ne s\u2019est jamais remise d\u2019avoir quitté l\u2019Afrique, la terre qui aurait dû l\u2019enterrer.Geneviève Tremblay La fille qui parlait à la lune Traduit de l\u2019anglais (États-Unis) par Marianne Champagne « Qu'est-ce qui fait un romancier ?Une plume agile et un imaginaire foisonnant ou simplement une bonne histoire à se mettre sous la dent ?Que sait-on vraiment du passé de ceux qui nous ont donné la vie ?Tout secret de famille est-il bon à dévoiler ?David Homel, dans La fille qui parlait à la lune, revisite les bas-fonds de Chicago des années formatrices de sa mère, tout en soulevant en filigrane ces grandes questions sur la création artistique.=> Sylvie St-Jacques, La Presse RECIT 514 524-5558 lemeac@lemsac.eom Conseil des arts du Canada Secrets de famille GUYLAINE MASSOUTRE Dans le microcosme des Boltanski, l\u2019histoire, les idées, les solutions pratiques ont toujours jailli.A la manière de Georges Perec dans La vie mode d\u2019emploi (Livre de Poche), Christophe Boltanski reconstitue l\u2019ordre moral et logique qui a permis à la machine familiale d\u2019inventer sa vie.La famille Boltanski est illustre.L\u2019ainé, c\u2019est Jean-Élie, linguiste, professeur d\u2019université ; Luc, l\u2019éminent sociologue, est né en 1940; Christian, le plasticien réputé, peintre, photographe, sculpteur, cinéaste, est né en 1944.Il y a Anne aussi.Voici Christophe, fils de Luc, reporter à L\u2019Obs, né en 1962, qui raconte les péripéties stupéfiantes de sa vie de famille, dans La cache.Trois grands jurys littéraires \u2014 Medicis, Femina et Renaudot \u2014 l\u2019ont sélectionné.Moins flamboyant que d\u2019autres témoignages, il n\u2019en est pas moins une excellente lecture de l\u2019automne.Christian avait livré sa vie d\u2019artiste à Catherine Grenier, conservatrice au Centre Georges-Pompidou, dans La vie possible de Christian Boltanski (Seuil, 2007) : écriture à deux têtes pensantes.Qu\u2019on songe à cet artiste, son œuvre est toute tissée d\u2019autofiction.La cache tourne autour de la peur du monde, expliquant comment et pourquoi.Dans le monde privé des Boltanski, on pouvait passer une journée à cinq dans une auto minuscule, à attendre un des siens.Liberté et dévoration s\u2019y conjuguent avec intelligence et clarté.La terreur Mère-Grand, l\u2019aïeule, est issue d\u2019une famille bretonne, catholique et pétainiste.Elle est atteinte de polio à 22 ans.Handicapée, mais dotée d\u2019une forte personnalité, elle va contourner l\u2019obstacle de son corps avec une énergie sans faille, exemplaire.Grand-Papa est médecin parisien, juif d\u2019origine russe; ce chef hospitalier va su- JOELSAGET AGENCE FRANCE-PRESSE Christophe Boltanski raconte les péripéties stupéfiantes de sa vie de famille dans La cache.bir la radiation selon les lois nazies, après la défaite de 1940.Au moment de la guerre, les Boltanski habitent «Rue-de-Grenelle», en plein Paris.L\u2019appartement comporte un minuscule réduit, entre deux niveaux, qui va servir de cache à Grand-Papa.Durant deux longues années, il faut craindre les voisins, la police et la Gestapo, se nourrir, franchir le handicap.Le couple, qui a divorcé pour la forme, invente une stratégie de huis clos.Précis et méticuleux comme tous les siens, Christophe est doué pour l\u2019enquête.En 2010, il remportait le prix Bayeux-Cal-vados des correspondants de guerre pour un reportage sur une mine au Congo, dans la région du Nord-Kivu : Les mineurs de l\u2019enfer.Il sait écrire l\u2019inédit.La liberté On lira donc une histoire ro- cambolesque et risquée, pathologique et théâtrale, suivant cette Fiat 500, toute petite voiture préparée pour Mère-Grand, qui permet d\u2019entasser la famille.Cela dure bien au-delà de la guerre, dans une Volvo, puisque Christophe tournera lui aussi dans les rues de Paris avec les siens.Il a choisi leurs habitudes casanières, névrosées, mais aussi leur anarchie triomphante dans l\u2019appartement.Dans cet espace restreint, toute liberté est invitée, et toute pensée, discussion de l\u2019intelligence vive.La comédie déclenche des aventures insoupçonnables.«Ils habitaient un palais et vivaient comme des clochards.On aurait tort de réduire ce mélange de vagabondage, de disette, de crasse, d\u2019avarice à des lubies de grands bourgeois excentriques.Leurs conduites bizarroïdes déno- taient un rejet des bonnes manières et des conventions.Elles exprimaient une révolte à l\u2019égard de leur milieu.» Pied de nez à toutes les normes ! Indigence, splendeur occasionnelle, plaisanteries débridées, folie, cauchemars et rêves, Christophe n\u2019est avare ni d\u2019anecdotes ni de lucidité sur sa famille.On aimera donc ce brouet de styles résilients, l\u2019épopée sociologique et quasi fantastique, qui tient au nœud gordien solide des Boltanski autour d\u2019une femme volontaire, tyrannique et généreuse, qui sut comme chacun d\u2019eux se faire aimer.Collaboratrice Le Devoir LA CACHE Christophe Boltanski Stock Paris, 2015, 339 pages LITTERATURE FRANÇAISE Farces et satrapes Roland Barthes a-t-il été assassiné ?Un amusant délire paranoïaque de Laurent Binet.CHRISTIAN DESMEULES Le 25 février 1980, marchant rue des Écoles, tout près du Vieux Campeur et de son bureau du Collège de France, Roland Barthes est fauché par une camionnette.Il sortait d\u2019une rencontre privée avec François Mitterrand.Il va mourir un mois plus tard de complications liées à son hospitalisation.Voilà pour les faits.Imaginant que le célèbre auteur des Mythologies (Points) puisse avoir été victime d\u2019un assassinat, Laurent Binet, né à Paris en 1972, donne libre cours à son imagination dans La septième fonction du langage, cinq ans après HHhH (Grasset, 2010), roman plus grave où il exploitait déjà l\u2019espace flou qui sépare la fiction et l\u2019Histoire.Un amusant délire paranoïaque qui pose l\u2019hypothèse que Barthes aurait mis la main sur une probable 7® fonction du langage \u2014 selon la typologie établie par le linguiste russe Roman Jakobson.Une fonction «cachée» qui donnerait la clé d\u2019un pouvoir de conviction démesuré à qui pourrait le maîtriser.I \\LUI M IIIM i La septième fonction du langage Ils sont (presque) tous là Tandis que les meurtres commencent à s\u2019accumuler, que s\u2019amorce un ballet de moustachus bulgares, de Japonais subtils et de sensuelles Citroën DS, le président français de l\u2019époque, Valéry Giscard d\u2019Estaing, s\u2019intéresse à l\u2019affaire.Il appointe le commissaire de police Jacques Bayard, qui va à son tour requérir les services d\u2019un jeune professeur à Vincennes spécialiste des «actes de langage», Simon Herzog, qui lui servira d\u2019interprète au pays de la french theory.Un roman facétieux qui tend un miroir déformant à tout le gratin de l\u2019intelligentsia française des années 70.L\u2019attentat de la gare de Bologne du 2 août 1980?Les raisons qui ont poussé le philosophe marxiste Louis Althusser à étrangler sa femme ?Laurent Binet relie tout avec son gros fil à coudre romanesque.De Paris à la côte est américaine, en passant par Sofia et Venise, une suite de portraits loufoques au fil d\u2019une enquête rocambolesque où l\u2019on croise tout un chacun.Un Mitterrand machiavélique faisant le pied de grue dans l\u2019antichambre du pouvoir.Le philosophe Michel Foucault comme guide dans les backrooms d\u2019une boîte de nuit parisienne.Bernard-Henri Lévy en faux jeton accro aux flashs et aux micros.Julia Kristeva et Philippe Sellers en couple infernal, prêts à tout pour mettre la main sur cette 7® fonction du langage et se rendre maîtres du monde.Umberto Eco à la tête d\u2019une mystérieuse société secrète, le «Logos Club», où les membres s\u2019affrontent en sanglantes joutes oratoires.S\u2019il allonge un peu la sauce dans le dernier tiers et pose un regard plus caricatural que corrosif sur ces milieux intellectuels \u2014 une satire moins vive que celle du David Lodge à\u2019Un tout petit monde (Rivages), par exemple \u2014, Laurent Binet convoque ici une drôle de rencontre entre le roman, la sémiologie et l\u2019humour.Collaborateur Le Devoir LA SEPTIÈME FONCTION DU LANGAGE Laurent Binet Grasset Paris, 2015, 496 pages GUERRE SUITE DE LA PAGE E 1 que je sois confronté au pire des hommes, au pire de la violence, au pire de la haine.» Én 1981, au lendemain de l\u2019assassinat du président égyptien Anouar el-Sadate, Sorj Chalandon s\u2019est retrouvé dans la petite ville de Siout, d\u2019où venaient les tueurs.«La ville était insurgée et matée par la police et l\u2019armée égyptienne.Il y avait des armes partout.» Au fil des ans, il a couvert le conflit en Irlande du Nord, la guerre en Afghanistan, au Soudan, en Irak, en Syrie.Parmi les affectations qui l\u2019ont le plus marqué : le Liban dans les années 1980.«En voyant les bébés égorgés dans leurs berceaux, les enfants tués à l\u2019arme blanche dans les rues de Sabra et Chatila, j\u2019avais l\u2019image de mon père: il était l\u2019un de ces tueurs-là.» Il a vu plusieurs fois la mort en face, comme on dit.«Il y a eu un moment, dans la vraie, vraie guerre, où la mort est passée tout près, et je me suis dit: \u201cIl faut que j\u2019arrête.Il faut que je rentre, que je rentre en paix.\u201d» Son goût de la guerre lui a coûté son premier mariage.«Je me suis séparé de ma femme parce qu\u2019elle n\u2019en pou- Prolession vait plus.Parce que ma fille n\u2019en pouvait plus que je ne rentre pas.» Pourquoi ne voulait-il pas rentrer, pourquoi l\u2019amour qu\u2019elles lui donnaient ne lui suffisait-il pas?«Parce que la haine était encore là, et la violence aussi.J\u2019ai écrit Le quatrième mur parce que j\u2019étais empoisonné et qu\u2019il fallait que le poison sorte.» La différence entre Sorj Chalandon, le reporter de guerre, et le romancier?Quand on est reporter de guerre, on veut être là où les choses se passent, et on est comme dans une étuve, ré- sume-t-il.Autrement dit, il n\u2019y a pas de place, là, pour le journaliste, pour ce qu\u2019il éprouve.C\u2019est pour ça, avance-t-il, qu\u2019il a écrit des romans.Parce qu\u2019il s\u2019est dit: «Mes larmes à moi, elles sont où ?Elles ne sont nulle part.» C\u2019est pour que ses larmes sortent enfin qu\u2019il est devenu écrivain.Un homme qui est resté en guerre, mais qui vit en paix.C\u2019est ainsi que Sorj Chalandon se décrit.C\u2019est ainsi qu\u2019il apparaît.Collaboratrice Le Devoir PROFESSION DU PÈRE Sorj Chalandon Grasset Paris, 2015, 320 pages LE DEVOIR LES SAMEDI 10 ET DIMANCHE II OCTOBRE 2015 F 5 LIVRES LES ECRIVAINS ET L\u2019ARGENT (3/4) La complainte de Maupassant Louis Hamelin Un paradoxe hante la question de la rémunération des écrivains.Que la littérature fasse mal vivre son homme, les plus sages d\u2019entre eux l\u2019ont compris depuis longtemps.«.si elle est d\u2019excellente compagnie, [elle] s\u2019est toujours révélée une piètre béquille pour ceux qui s\u2019appuient exclusivement sur elle pour subvenir à leurs besoins», écrit en 1812, de son opulent manoir de style baronnial, sir Walter Scott à un jeune homme de lettres qu\u2019il patronne.«La plus belle muse du monde ne peut suffire à nourrir son homme, il faut avoir ces demoi-selles-là pour maîtresses, mais jamais pour femme», conseille un épigramme d\u2019Alfred de Vigny.La recommandation de se trouver un gagne-pain décent a ainsi été déclinée sur tous les tons par toute une théorie d\u2019auteurs en général bien établis et aux finances bien garnies, à l\u2019intention des ambitieux d\u2019une génération montante après l\u2019autre.«Laissez-vous entretenir», préconise John Gardner, le mentor de Raymond Carver, dans On Becoming a Novelist (W.W.Norton and Company).Mais le véritable mécénat, le dévouement d\u2019une Miss Harriet Weaver pour l\u2019œuvre de Joyce et l\u2019intérêt supérieur de la littérature constituent l\u2019exception.Et rares sont les sinécures aussi propices que le poste de gardien de nuit d\u2019une génératrice électrique qui permit à Faulkner d\u2019écrire Tandis que j\u2019agonise (Folio).Tout était sans doute plus simple à l\u2019époque où l\u2019on devenait d\u2019abord notable, puis écrivain.Les nombreux médecins de la littérature profi- EDITIONS DE LA MARTINIERE Uécrivain Raymond Carver est un cas.Il a aligné les jobines pour être écrivain et réussir à garder la tête hors de Peau.taient, en prime, d\u2019un poste d\u2019observation privilégié sur la nature humaine.Être nommé diplomate à l\u2019étranger, comme Pablo Neruda, ce n\u2019était pas la grosse misère non plus.Prolétaires de récriture Mais à côté de ces élus, les galériens du neuf à cinq méritent notre attention.Existe-t-il, de par le monde, un groupe de recherche qui s\u2019est penché sur l\u2019influence des finances personnelles sur la forme même des œuvres ?Le corpus d\u2019une telle étude inclurait Maupassant, qui se voit d\u2019abord romancier, comme son maître Flaubert, entretenu, lui, par sa famille, ce qui lui permet de cracher sur l\u2019argent, mais aussi libre de chipoter sur la moindre virgule pendant des années.Tandis que l\u2019abrutissant travail de bureau de son protégé, nous dit Olivier La-rizza dans Les écrivains et l\u2019argent (Orizons, 2012), peut expliquer son choix des formes brèves, demandant «moins de temps et d\u2019énergie».La complainte de Maupassant (« [après] sept heures de travail administratif, [.] je ne puis plus me tendre assez pour rejeter toutes les lourdeurs qui m\u2019accablent l\u2019esprit.[.] Je ne trouve pas ma ligne, et j\u2019ai envie de pleurer sur mon papier.») pourrait sans doute être reprise, aujourd\u2019hui, par de nombreux profs de cégep.C\u2019est le paradoxe annoncé plus haut: le travail censé mettre l\u2019auteur à l\u2019abri des basses besognes de l\u2019écriture alimentaire et garantir sa liberté esthétique se retourne, le plus souvent, contre son énergie vitale et sa puissance créatrice.Hubert Aquin, qui possédait des montagnes russes d\u2019énergie, note dans son Journal, à la date du 5 novembre 1962 : «Fatigue non pas à cause du travail à faire \u2014 mais parce que celui-ci \u2014 gagne-pain \u2014 m\u2019empêche de faire autre chose et de me consumer interminablement au profit d\u2019une œuvre insensée, profonde, libératrice.» Petit change et petits livres La modeste position de gratte-papier de Guy de Mau- passant au ministère de la Marine ressemble au paradis à côté de la succession de jobines plus ou moins sordides que dut aligner Raymond Car-ver pour seulement réussir à garder la tête hors de l\u2019eau.Ouvrier dans une scierie, veilleur de nuit, livreur, pompiste, manutentionnaire, cueilleur de tulipes, balayeur de stationnements.Carver est un cas: il n\u2019a pas encore vingt ans quand deux bouches à nourrir déboulent dans sa vie.Il aurait pu faire un prolo convenable, mais le problème, c\u2019est qu\u2019il voulait devenir écrivain.Dans Les feux (L\u2019Olivier), un essai troublant.Carver décrit en ces termes les effets produits par l\u2019arrivée de ses enfants sur son écriture: «une influence négative, étouffante et souvent même maléfique.» Rien de moins.«Il nous était arrivé une chose affreuse», constate-t-il, plus loin, avec la même sobriété.En réaction à ce «rapport de responsabilité totale et illimitée et d\u2019anxiété perpétuelle», il s\u2019attellera lui aussi à «des choses brèves, qu\u2019il m\u2019était possible d\u2019écrire d\u2019un jet et de boucler séance tenante».Pauvre Raymond: «.les circonstances de ma vie [.] ont déterminé, pour une très large part, la forme qu\u2019allait prendre mon écriture.Je ne m\u2019en plains pas, loin de là.Je me borne à le constater, le cœur encore lourd et transi d\u2019effroi.» D\u2019effroi, oui.On se demande comment ont pu se sentir les enfants qui, inévitablement, ont eu un jour ce texte sous les yeux.Papa, désolé d\u2019avoir représenté cet effroyable fardeau pour toi, mais pourquoi tu ne dis pas un mot de ta consommation massive et morbide d\u2019alcool dans Les feuxl On songe aux Enfants de Refus global de Manon Barbeau.De toute manière, aucune gêne financière ne peut, à elle seule, freiner le génie littéraire La Vitrine Xtilhidit Azotilm Titus n\u2019aimait pas Bérénice NATHALIE AZOULAI ROMAN FRANÇAIS TITUS N\u2019AIMAIT PAS BÉRÉNICE Nathalie Azoulai P.O.L Paris, 2015, 316 pages POLAR VERHŒVEN Pierre Lemaître Livre de poche Paris, 2015,1191 pages Racine a écrit son lAnstre Bérénice, sur les contradictions de l\u2019amour et de la raison d\u2019État.Maintenant que les États perdent de la puissance, au profit d\u2019entités supérieures, l\u2019amour contrarié par l\u2019intérêt d\u2019un empire existe-t-il encore?Ces belles pages à saveur d\u2019essai portent sur Racine, et c\u2019est Bérénice, notre contemporaine éplorée, qui raconte.Quittée par son Titus, elle cherche à sublimer sa peine.Nathalie Azoulai, dont le titre ne cache rien, revoit Port-Royal et Versailles, les personnages de Racine et leur esprit d\u2019absolu qui s\u2019exprima en vers.Exigeant, précis et savant, ce tableau de la vie et de la langue d\u2019alors plonge dans une époque janséniste où aimer et croire, vivre les textes et obéir au milieu des luttes de pouvoir pouvait sembler révolu.Défi de taille ! Très littéraire, ce roman ravira des lecteurs épris d\u2019histoire et de cet aride XVIP siècle à vocation intemporelle, comme l\u2019exigeait le Roi-Soleil.Sous les grands mots, maux et ordres, on y passe hardiment de l\u2019Antiquité romaine à la Cour, puis à notre temps, en rétablissant les intentions, les secrets détournés, les idées et les faits.Tout le tricotage politique racinien, serré jusque dans chaque virgule, se gonfle de sens.Sa poésie transporte des modèles, des ombres, des images, et même des consolations que ladite Bérénice transforme en armes pour se libérer de la perte de son amant.Guylaine Massoutre BANDE DESSINEE A BOIRE ET A MANGER Tome iii : Du pain sur la planche Guillaume Long Gallimard Paris, 2015, 154 pages Fatigué par cette prolifération d\u2019émissions culinaires, de mise en hyperperformance de la cuisine, et ce, à l\u2019attention d\u2019un public qui pour la plupart ne sait même pas cuisiner?Guillaume Long, épicurien bédéiste, propose un peu de changer le mal de place avec le tome iii de sa série A boire et à manger.Sous la couverture : pas d\u2019esprit de sérieux, pas de cérémonial et de «oui, chef!», mais simplement des chroniques culinaires et des réflexions d\u2019un cuisinier de ménage, d\u2019un saucier du dimanche, dessinées avec finesse et humour.On y parle de carré d\u2019agneau et plat de lentilles, muffins, raie au beurre noir, mais également de pousse de bambou, de panais ou de pamplemousse en évitant de tomber dans cet excès de pathos qui, dans la sphère médiatique, pervertit depuis quelques années le champ de la cuisine.Pour Guillaume Long, ce champ ne devrait être composé que de peu d\u2019ingrédients : plaisir, simplicité et traditions revisitées.Fabien Deglise Prix Goncourt 2013 avec A// revoir là-haut (Albin Michel), Pierre Lemaître est un écrivain exceptionnel qui aime tâter de tous les genres.A preuve, cette série de quatre romans policiers réunis dans un même gros livre et tournant autour du personnage intrigant de Camille Verhoeven, commandant à la Brigade criminelle de Paris.Intrigant parce que cet homme exceptionnellement doué pour le dessin fait tout juste lm45 et qu\u2019il s\u2019attaque à des criminels hors du commun.Dans Travail soigné par exemple, la plus longue et la plus touffue des quatre histoires, il fait face à un tueur en série qui s\u2019amuse à reproduire minutieusement les crimes les plus sordides de ses auteurs préférés \u2014 Bref Easton Ellis (American psycho) et James Ellroy (Le dahlia noir) en tête \u2014 avant de lui porter un coup mortel.On connaît déjà Rosy & John, la troisième des histoires écrites pour les 60 ans du Livre de Poche, et les deux autres (Alex et Sacrifices) sont de la même eau : horriblement dures, déstabilisantes, magnifiquement écrites et imprévisibles.Sachez toutefois que ces quatre enquêtes, repoussant la plupart du temps les frontières même de la définition de ce qui est humain et de ce qui ne l\u2019est pas, sont imprimées en tout petits caractères sur un très fin papier de soie.Malgré le défi que cela représente, les amateurs de littérature comme les maniaques du genre ne regretteront certainement pas d\u2019y plonger.Michel Bélair ROMAN JEUNESSE lal^ nuit QUAND HURLE LA NUIT Mario Brassard Soulières Saint-Lambert, 2015, 88 pages Poète de l\u2019écurie des Herbes rouges, Mario Brassard ne perd pas sa touche évocatrice quand il se fait romancier pour la jeunesse.Dans La saison des pluies (Soulières, 2011), son précédent roman couvert de prix, il racontait avec une grande délicatesse le difficile deuil d\u2019un petit garçon qui vient de perdre son père adoré dans un accident de voiture.Cette fois, sur le même ton impressionniste et pénétrant, avec la même économie de mots.Brassard raconte le choc traumatique de Salicou, un petit Québécois d\u2019origine sénégalaise qui découvre à son corps défendant la triste réalité du racisme.Dans le silence et la prostration, il se terre, compte les moutons noirs pour essayer de s\u2019endormir, fomente une vengeance, rêve d\u2019une fuite et finit par se confier à ses parents.Ces derniers, avec l\u2019appui de la communauté, orchestreront un plan visant à confondre la bêtise raciste.Avec poésie.Brassard chante la force de la solidarité devant la haine ordinaire.Louis Cornellier authentique, comme le prouvent les œuvres de ces romanciers notoirement criblés de dettes que furent, parmi d\u2019autres, Balzac et Dostoïevski.Dans ces deux derniers cas, il est même permis de se demander si une impécuniosité chronique et l\u2019insistance des créanciers ne pourrait pas servir, au contraire, de stimulant de choc à la création.Cette question des conditions matérielles de l\u2019écriture ouvre un domaine de prospection uchronique intéressant.A quoi auraient ressemblé les œuvres du journalier Carver et du représentant d\u2019assurance Kafka, sans l\u2019obligation d\u2019aller puncher tons les matins?Pour Carver, l\u2019enseignement de la création littéraire, quelques années avant sa mort, aura l\u2019allure d\u2019une rédemption.«Je suis mieux payé que je ne l\u2019ai jamais été, et j\u2019ai fait tous les boulots pourris de la terre.» «Dans un monde idéal, ajoutait-il, les écrivains ne seraient pas obligés de travailler.Ils recevraient chaque mois un chèque par la poste.» Le problème, c\u2019est que ce monde idéal a déjà existé.On l\u2019appelait l\u2019Union soviétique.,\t,//l! - QUEBEC AMERIQUE FELICITE LUC CHARTRAND, GAGNANT DU PRIX SAINT-PACÔME DU RQMAN PQLICIER2015, PQUR SQN PQLAR L'AFFAIRE MYOSOTIS.Lmii mmî i-v.¦ * ff rt'\u2019'r\u2019* «À lire absolument, pour apprendre en se délectant.» -Jean-François Lépine « L'Affaire Myosotis est de la trempe des romans qu'on n'oublie pas.» -\tLes Libraires « Un polar québécois de calibre international.» -\tRevue Alibis Québec Amérique quebec-amerique.com F 6 LE DEVOIR, LES SAMEDI 10 ET DIMANCHE II OCTOBRE 2015 ESSAIS Portrait du chroniqueur en artiste Louis CORNELLIER 23 Il fallait, évidemment, faire un livre sur Foglia.Journaliste le plus influent au Québec depuis des décennies, le chroniqueur, en annonçant sa retraite le 28 février 2015, a créé une commotion.Nous avons été nombreux, sur le coup, à vouloir ne pas y croire.Quoi?Il ne serait plus là, le vieux grincheux, pour nous grafigner le conformisme, pour nous ébranler avec style ?Un monde, ce jour-là, finissait, rien de moins.Il fallait donc un livre, oui, sur cette œuvre journalistique incomparable et il fallait qu\u2019il soit bon.On ne trace pas un portrait du prince des chroniqueurs sur le coin de la table.Elevé au rang d\u2019un des deux plus brillants chroniqueurs de langue française dans la seconde moitié du XX® siècle \u2014 l\u2019autre étant Vialatte \u2014 par le regretté Claude Duneton, Foglia le libertaire méritait un traitement royal.Or, avec Foglia l\u2019insolent, nous l\u2019avons, cette somme foglienne de premier plan.Œuvre du professeur de journalisme et biographe (Jean-Pierre Ferland.Un peu plus haut, un peu plus loin, l\u2019Homme, 2012) Marc-François Bernier, cette «synthèse admirative» propose une très riche présentation du parcours, du style et de la pensée du célèbre chroniqueur.Bernier connaît le journalisme, a presque tout lu de Foglia («plus de 4300 chroniques publiées de mai 1978 à février 2015»), et ça paraît.Même s\u2019îl contient des éléments biographiques, essentiellement glanés îd et là dans l\u2019œuvre de son sujet, le livre de Bernier se veut d\u2019abord un portrait Intellectuel détaillé de Foglia.Conception de la culture Peut-on le croire?Né en France, en 1940, de parents Italiens pauvres, Foglia, le lettré, le styliste, le lecteur de Vialatte, Céline et Bukowskl, a dû quitter l\u2019école à l\u2019âge de 12 ans.Son métier de typographe, appris à l\u2019âge de 16 ans, le gardera en contact avec les mots et explique probablement en partie la relation Intense et particulière qu\u2019il entretiendra avec la littérature.S\u2019îl y a, dans l\u2019œuvre de Foglia, une dimension qui mérite d\u2019être retenue et méditée, c\u2019est bien sa conception de la culture, très justement présentée par Bernier.Pour Foglia, la culture qui vaut est l\u2019antithèse du divertissement.Les véritables artistes, selon lui, ne sont pas ceux qui nous font du bien, qui nous font passer un LA PRESSE Le livre de Marc-François Bernier se veut d\u2019abord un portrait intellectuel détaillé de Foglia.bon moment, mais ceux qui «ouvrent des brèches dans [nos] limites», ceux qui nous imposent, écrit Bernier, «l\u2019obligation de la conscience et de la réflexion».Aussi, pour Foglia, être cultivé, ce n\u2019est pas aller voir beaucoup de spectacles, de films ou lire les livres à la mode ; c\u2019est plutôt adopter en permanence une attitude qui consiste à se trouver, écrit-il, «en présence de mots, de sons, de formes qui viennent nous arracher au quotidien, aux habitudes, je sens que vous allez regimber, qui viennent nous arracher à la consommation, tout particulièrement à la consommation de la culture».Vivre avec la culture, ce n\u2019est pas lire un bon petit livre dans nos temps libres; c\u2019est entretenir un rapport au monde sans cesse nourri par les œuvres fortes.Foglia, à cet égard, ne fait pas de quartier.«Mon cul la pop-psychologie de banlieue, s\u2019exclame-t-il.Mon cul les Cowboys [Fringants].Mon cul Céline [Dion].Ma troisième raison d\u2019écrire, c\u2019est ça, montrer mon cul à la majorité silencieuse qui nous assourdit.» Il déplore, d\u2019ailleurs, la critique culturelle complaisante, qui n\u2019en a plus que pour la promotion des œuvres et qui lamine le jugement.«C\u2019est que finalement, l\u2019érosion du sens critique est aussi grave que la diminution de la couche d\u2019ozone, suggère-t-il.Avec à peu près les mêmes effets: on s\u2019en vient de plus en plus bronzés toute la gang.» Effort et liberté Cette conception de la culture comme effort, comme arrachement, n\u2019est pas, Bernier a raison de le souligner, «élitiste, mais exigeante».Foglia l\u2019applique aussi à l\u2019éducation, en proposant «le marteau comme outil pédagogique par excellence».Partisan d\u2019une culture scolaire de l\u2019effort, Foglia répète que la liberté n\u2019est pas donnée, mais acquise : il faut d\u2019abord apprendre sans rechigner et respecter les règles, accumuler les connaissances et se soumettre à l\u2019autorité scolaire, pour pouvoir ensuite critiquer tout cela et devenir anticonformiste.Le problème du décrochage, selon le chroniqueur, provient d\u2019une approche éducative molle, qui engendre «des enfants-mollusques qui n\u2019ont aucune résistance à l\u2019effort, à la contrariété».L\u2019école de Foglia est républicaine et l\u2019éducation, pour lui, «vise à former des citoyens pas trop ta-tas et non pas à envoyer le plus de tatas possible à l\u2019université».Bernier avoue trouver cette approche trop conservatrice.J\u2019ai déjà pensé ça, moi aussi.Avec le temps, toutefois, et de- vant les dérives des nouvelles pédagogies, je me rapproche de plus en plus des idées du mqître chroniqueur.A 20 ans, je suis allé vers lui au Salon du livre de Montréal et j\u2019ai été blessé par son accueil froid et hautain.Pourtant, je le confesse, je m\u2019en sens si proche.Je partage son indépendantisme républicain, sa conviction que la justice doit venir avant la charité, son rejet radical de la société de consommation, son refus de hurler avec les loups dans les affaires judiciaires spectaculaires, sa conception du sport comme expression éthique et esthétique.Je ne suis ni athée ni cycliste ni amoureux des chats et, contrairement à lui, je vote à toutes les élections, mais j\u2019ai l\u2019impression, depuis la retraite de Foglia, de ne plus entendre la voix d\u2019un ami dérangeant, parfois désagréable, mais indispensable, celle d\u2019un artiste, quoi, précisément dépeint dans le livre de Bernier.Dites, Monsieur le chroniqueur effronté, ça ne vous tenterait pas d\u2019écrire, de temps en temps, dans un quotidien qui, comme vous, cultive son indépendance ?louisco@sympatico.ca FOGLIA UINSOLENT Marc-François Bernier Édito Montréal, 2015, 392 pages ESCLAVE SUITE DE LA PAGE E 1 prendre une décision, explique le biographe.Soit il est envoyé en Nouvelle-France, soit il est pendu dans quelques jours.» Léveillé choisit la vie.Serge Bilé offre un récit impressionniste de la vie d\u2019un individu dont le parcours est peu documenté.«Je n\u2019ai rien inventé, prévient l\u2019auteur.Il ne s\u2019agit pas d\u2019une fiction.Tout au plus, j\u2019ai imaginé ce qu\u2019a pu éprouver le jeune homme à tel ou tel moment de son histoire.» L\u2019auteur se projette dans la tête de son sujet: «Mathieu se persuade de n\u2019avoir pas trahi puisqu\u2019il of ficiera dans un pays lointain, où personne ne le connaît.Il ne tuera aucun de ses camarades.Jamais.Si on lui avait demandé d\u2019œuvrer à la Guadeloupe ou à la Martinique, peut-être aurait-il répondu autrement.» Les questionnements existentiels ne manquent pas.«Saura-t-il pendre un homme de sang-froid?Que ressent-on la première fois?Comment s\u2019accommoder avec sa conscience?Comment exécuter un homme?[.] Et si dans ce Nord canadien, dont Mathieu ne sait rien, il devait exécuter un Français, qu\u2019éprouverait-il?De la compassion, en se disant qu\u2019ils ne sont pas tous pareils ?Ou de l\u2019excitation, en ayant le sentiment de venger les siens ?» Exil nordique On compte un peu moins de 40 000 colons dans la vallée du Saint-Laurent au moment où Léveillé débarque à Québec.Le Code noir en vigueur aux Antilles et en Louisiane ne s\u2019applique pas au Canada dont les habitants possèdent toutefois les esclaves qu\u2019ils ont achetés.Cette main-d\u2019œuvre servile est constituée à majorité de prisonniers amérindiens capturés par les nations alliées à la couronne française.La colonie n\u2019étant pas desservie par les navires négriers, c\u2019est au compte-gouttes que les noirs sont amenés au Canada.À son arrivée, Mathieu Léveillé est traité avec égard par les autorités de la Nouvelle-France.Le bourreau est un rouage essentiel au système judiciaire de l\u2019époque.«Les délits sont rares au Canada, rappelle Bilé, mais quand la SERGE BILE ESCLAVE BOURREAU L\u2019histoiri Incroyibli d( UiEhliu Livillli, isclavi di Mirtinlqui devtnu bourniu tn NiuviIIt-Franct «Je n\u2019ai rien inventé.Il ne s\u2019agit pas d\u2019une fiction.Tout au plus, j\u2019ai imaginé ce qu\u2019a pu éprouver le jeune homme à tel ou tel moment de son histoire.» justice punit un coupable, elle le fait avec une vigueur implacable.» Ne pouvant aborder en détail la vie de son sujet, le biographe présente l\u2019histoire des habitants exécutés au cours de son mandat.Son premier dossier est célèbre.Il concerne l\u2019esclave noire Angélique, qui a mis le feu à une partie de la ville de Montréal en voulant masquer sa fuite avec son amant blanc.«Seuls les juges décident des supplices, souligne l\u2019auteur.Un bourreau ne fait qu\u2019obéir au doigt et à l\u2019œil à leurs injonctions.Le bourreau reste un esclave, il n\u2019a nul moyen d\u2019amoindrir les souffrances de ses vic-') times.» Contraire-/ ment à ses homo-s logues des Antilles, y Léveillé n\u2019est pas rémunéré à l\u2019acte.Il reçoit plutôt un salaire fixe, assez modeste.S\u2019il occupe le devant de la scène les jours d\u2019exécutions, le Martiniquais mène une vie de solitaire désœuvré.Suscitant l\u2019effroi sur son passage, il passe le plus clair de son temps chez lui ou à l\u2019Hôtel-Dieu de Québec, où il est hospitalisé à de nombreuses reprises.On lui fait voir un médecin.«Le diagnostic est sans appel, écrit Bilé.Le Martiniquais souffre de.mélancolie.En langage moderne, on dirait qu\u2019il est déprimé.» Pour tromper l\u2019ennui, l\u2019intendant de la Nouvelle-France, Gilles Hocquart, lui achète une épouse antillaise aux frais du roi.Léveillé est toutefois hospitalisé quand Angélique-Denise débarque enfin à Québec.«Est-il au courant qu\u2019elle est déjà arrivée ?demande le biographe.Oui, si Hocquart pense que la nouvelle peut le stimuler et le pousser à guérir plus vite.Non, si l\u2019intendant le croit plus gravement malade, sans aucun espoir de rémission.» Le Martiniquais ne rencontrera jamais sa promise.Il meurt célibataire en 1743, dix ans après son arrivée au Canada.L\u2019esclavage des Noirs lui survivra dans la colonie.Il prendra d\u2019ailleurs de l\u2019ampleur sous le régime britannique avant de s\u2019éteindre sans laisser de traces au début du XIX® siècle.Le Devoir ESCLAVE ET BOURREAU Serge Bilé Septentrion Québec, 2015,165 pages .us NAVY / DOMAINE PUBLIC La sanglante bataille de Tarawa, en 1943, a été la première guerre filmée en direct sur le front.GUERRE ET MÉDIAS Le premier carnage médiatisé MICHEL LAPIERRE La sanglante bataille de Tarawa en 1943 dans le Pacifique entre les Américains et les Japonais n\u2019évoquait de nos jours quelque chose que pour les mordus d\u2019histoire militaire.Mais, en interviewant celui qui la filma sans censure, Cyril Azouvi nous révèle le traumatisme que causa aux Etats-Unis la première tuerie médiatisée de l\u2019histoire.Criante de vérité, elle ébranla l\u2019idée même de la guerre, si bien que l\u2019essayiste écrit: «Hiroshima est fille de Tarawa.» Dans ù jour où l\u2019Amérique a vu la guerre, le journaliste français signale que, pour assurer le débarquement, les Américains ont déversé 3000 tonnes d\u2019obus et de bombes sur un îlot fortifié de l\u2019atoll de Tarawa, possession britannique occupée par les Japonais lors du second conflit prondial.Après la victoire des Etats-Unis à l\u2019arraché, l\u2019amiral Chester W.Nimitz murmure devant les corps brûlés et pourrissants de 1000 Américains et de 4700 Japonais : « C\u2019est la première fois que je sens l\u2019odeur de la mort.» Voir l\u2019horreur Dans un récit aussi palpitant que dramatique, Azouvi donne tout le poids qu\u2019il faut à ce mot de l\u2019officier supérieur qui avait vécu la Première Guerre mondiale avant de commander les forces américaines du Pacifique central.Même une photo, prise en 1942 et montrant les cadavres de trois soldats américains, que le magazine Life a dû attendre neuf mois pour publier à cause des hésitations de la Maison-Blanche, n\u2019exprimait pas la réalité: la guerre se voit certes, mais surtout, elle se sent.Pour que les Etats-Unis en prennent conscience, le cinéma finit par le suggérer grâce à un documentaire filmé en direct sur le front par un caméraman militaire formé à Hollywood, Norman Hatch, et présenté dans 16 000 salles avec l\u2019autorisation tardive du président Roosevelt.Intitulé With the Marines at Tarawa, il révèle en Technicolor le 2 mars 1944 ce que le New York Times appelle «le bourbier le plus sanglant qu\u2019on ait jamais vu».En plus de bouleverser l\u2019Amérique par son horreur, la bataille change la conception qu\u2019elle se fait de la guerre.Azouvi résume cela de la façon la plus éclairante et la plus incisive: «Tarawa fait sauter les verrous moraux sur le sujet.» Il cite un éditorial fracassant de Newsweek en 1943 : «Les gaz ont été utilisés par les deux camps pendant la dernière guerre.Pourquoi pas pendant celle-ci ?» Mais, plus terribles encore et liées à un dilemme moral plus cruel, les bombes, atomiques larguées par les Etats-Unis dévasteront en 1945 Hiroshima et Nagasaki.Digne des samouraïs, le suicide collectif de Japonais, décrit avec un luxe de détails par le magazine Time, lors du débarquement américain dans l\u2019île de Saipan, avait annoncé une victoire de l\u2019Oncle Sam étrangère à la magnanimité.Unie à la menace nucléaire.la guerre, désormais technicisée, n\u2019aura plus rien de chevaleresque ni d\u2019héroïque.Elle décuplera son horreur.Collaborateur Le Devoir LE JOUR OÙ L\u2019AMÉRIQUE A VU LA GUERRE 1943 : LE TRAUMATISME DE LA BATAILLE DE TARAWA Cyril Azouvi Lux Montréal, 2015, 144 pages 1 "]
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