Possibles, 1 janvier 1994, Printemps
[" xo 7 % = = If , fom \\7 // A 7 ¥ A | vw 0 4 § 2 Cor = \u2014 2 Ja A NA TN S See a 71 > \u20142 \u20ac ; ET NS » : Cg A \\¢ S Ze 2 ] \\ (5 AN wy \u201ca NEF AN RE yz Le ER 4 \\ Fit Ui A, 3 3) Pus\" > a R rai A SRE) 7 PA : hs etita SN PN 4 7/51 Se dm Z% = \"i, / Lg A ar 7 A de Fo 7) N = dut Uh Es 7 a O \\ RN ; es ~~ fay f {il Laff Ab I 2 ~~ 335 (CUT I = CI el \u2014 (= % Ne A ING 7) to Hi NS z A = > z a x = : = A re, 3 ; ; A ez 0 1] Ge Z > ps Ni 3, 7 a 1 3 SH NA tb > | ~ IC it < IE G al oe.nl NN a : Lu Ë r\u20141 = il _\u2014 mm \u2014 mT 5% PPT PRINT PES PS Ll Ce PENSEES POUR UN AUTRE SIECLE ssibles pos VOLUME 18 + NO 2 + PRINTEMPS 1994 Ass PERS PEE DE CPI DE ENONCE EEE LS possibles B.P 114, Succ.Côte-des-Neiges, Montréal, Québec, H3S 254, 529-1316 Comité de rédaction Rose-Marie Arbour, Francine Couture, Marcel Fournier, Gabriel Gagnon, Jean-H.Guay, Alexandra Jarque, Stéphane Kelly, Patrice LeBlanc, Raymonde Savard, Amine Tehami, André Thibault.Collaborateurs(trices) Eric Alséne, Yvan Comeau, Francis Dupuis-Déri, Lise Gauvin, Roland Giguére, Jacques T.Godbout, Suzanne Jacob, Monique LaRue, Suzanne Martin, Gaston Miron, TMarcel Rioux.Révision des textes et secrétariat Micheline Dussault Responsable du numéro Stéphane Kelly et André Thibault La revue Possibles est membre de la SODEP (Société de développement i des périodiques culturels québécois) et ses articles sont répertoriés dans i Point de repère.Les textes présentés à la revue ne sont pas retournés.Possibles est subventionnée par le ministère de la Culture du Québec et le Conseil des Arts du Canada.Le numéro : 8 $.La revue ne perçoit pas la TPS.Conception graphique et maquette de la couverture : Nicole Morisset Typographie et mise en page : Composition Solidaire Inc.Impression : Les ateliers graphiques Marc Veilleux Inc.f Distribution : Diffusion Dimedia 3 Dépôt légal Bibliotheque nationale du Québec : D775 027 j Dépôt légal Bibliothèque nationale du Canada : ISSN : 0703-7139 3 © 1994 Revue Possibles, Montréal Hommage à G.Hénault Éditorial ESSAIS ET ANALYSES L\u2019autonomie par l'imaginaire.C.Castoriadis GABRIEL GAGNON 17 Le purgatoire.M.Serres AMINE TEHAMI La responsabilité.H.Jonas RAYMONDE SAVARD Les inévitables.Sartre et Beauvoir JEAN-HERMAN GUAY Journal d\u2019une recherche.M.Mauss MARCEL FOURNIER __ Le refus de la force.S.Weil SUZANNE MARTIN 25 34 42 31 59 La convivialité revisitée.I.lich PATRICE LEBLANC 65 IMAGE yy | Indications diverses #8 Très loin au-dessus, très loin au-dessous JOCELYN JEAN POÉSIE ET FICTION 73 Théâtre pourpre DENISE DESAUTELS Les forêts de l\u2019âme ALAIN BERTRAND La philatélie du samedi GILLES PELLERIN DOCUMENT 77 87 93 Les apories d\u2019une litérature nationale JULIE GARNEAU Fernand Dumont et la conscience historique NICOLE GAGNON 113 126 RRR HIRT AR ARERR .CONTROVERSE MONA-JOSÉE GAGNON 139 Réponse CLAUDE BARITEAU 141 [NR - IRIN NIN I OOOOBOOOON Gilles Hénault FI SI III my lauréat du prix Athanase-David 1993 En hommage à Gilles Hénault, poète et l\u2019un des fondateurs de POSSIBLES, nous reproduisons le texte du poème qu'il a lu lors de la réception de son prix, le 28 novembre dernier.« L'amour est plus simple qu'on le dit Le jour est plus clair qu'on le croit La vie est plus forte que la mer La poésie coule dans la plaine où s'abreuvent les peuples « L'absence est un glacier L'hiver de l'amour nous fait un cœur très sec Mais que viennent deux ou trois flèches de soleil Un seul printemps debout sur la montagne de neige Et refleurira la simplicité des mains sur les tempes Des doigts entrelacés au-dessus des ruisseaux du cœur.» ÉDITORIAL La verdure et les racines De mauvaises langues décrivent les revues culturelles comme des planètes au sens du Petit Prince : isolats jaillis on ne sait d\u2019où, peuplés par des habi- fants que seules préoccupent les lubies qu'ils se sont inventées à eux-mêmes dans le plus total huis clos.L'image parle beaucoup, comme dans l'expression populaire décrétant qu\u2019« on n\u2019est pas sur la même planète ».Le défaut majeur de cette métaphore est son irrespect flagrant des données de l\u2019astrophysique : existe-t-il quelque chose de moins indépendant qu\u2019une planète?\u2014 objet tellement relié aux autres corps célestes par les loi de \"attraction que des petits futés ont pu, en observant les masses avoisinantes, deviner l\u2019existence de planètes jusqu'alors invisibles.Dans cette dernière optique, bien sûr que POSSIBLES est une planète.Elle a un soleil \u2014 et même quelques-uns \u2014, des petites sœurs avec lesquelles elle harmonise ses orbites, et tout ce beau monde appartient à une galaxie que nous oserons appeler une tradition.Souligner une contribution singulière Le portrait individuel n\u2019est pas sans piège par les temps qui courent.Sous prétexte d\u2019humaniser l'image des créateurs, les tendances actuelles du genre cèdent volontiers à un penchant immodéré 7 PESTE EEE pour l\u2019anecdote.Nous ne croyons pas pour notre part que le « vécu » de quelqu'un soit plus humain ue sa pensée et nous laissons à d\u2019autres le soin de débattre à savoir si Marcel Mauss fut un Roméo ou un don Juan.On s\u2019en fout! Nonobstant ce piège, nous avons choisi, à l\u2019intérieur de la tradition intellectuelle « alternative » qui nous supporte, d'oublier un moment la plénitude sonore de l'orchestre pour prêter l'oreille au sifflement ténu de quelques solistes auxquels chacune et chacun d\u2019entre nous vouons une reconnaissance intellectuelle particulièrement vive.Ceci parce que le patrimoine collectif d\u2019une tradition ne se nourrit que du courage personnel de penser et de rendre sa pensée publique.Ces penseurs qui sont nos maîtres et nos sources ne prennent figure de géants qu'a posteriori, quand d'autres en ont consacré l\u2019importance.Même alors, l\u2019ébranlement produit un jour par telle lecture qui a orienté de façon durable notre vision et nos engagements a tendance à se diluer dans la masse de nos souvenirs, et il faut une démarche consciente pour que ressorte le « un » qui a joué un rôle intégrateur dans le « tout » qui organise notre imaginaire.Les deux sens du mot reconnaissance rendent compte du geste que nous faisons aujourd\u2019hui : effort de lucidité et gratitude du cœur.| importe de garder contact avec les racines lorsqu\u2019on veut sauver la verdure.Trop de verdoiements idéologiques se sont étiolés prématurément au cours des deux dernières décennies.La différence entre ne soigner que la beauté du feuillage ou veiller aussi à l\u2019alimentation souterraine des invisibles radicelles permet de distinguer la finta giardiniera de l\u2019horticultrice à qui on peut faire confiance ! La nécessaire utopie Au-delà de leurs singularités, les penseurs qui nous inspirent ont un air de famille.Leur trait POSSIBLES Pensées pour un autrebd. hy Editorial commun le plus marquant est leur refus de se résigner à la permanence du statu quo (laquelle n'est pas plus vraisemblable que la venue prochaine du paradis sur terre), ou de prophétiser, à la mode millénariste du moment, d\u2019inéluctables catastrophes.Le monde changera de toutes façons et mieux vaut se laisser guider par des hypothèses stimulantes.Au milieu de l'adhésion grégaire et de la course aveugle à la technologie pour la technologie, Patrice LeBlanc nous rappelle le projet d\u2019Ivan Illich de « rebâtir » le monde, en visant « un avenir plus simple (.) une société nouvelle au centre de laquelle tréne- rait l\u2019autonomie ».Au moment où la planète se restructure en mégablocs qui s'engagent dans une guerre économique impitoyable sans renoncer vraiment & leurs stocks d\u2019armements (au cas oul), Suzanne Martin endosse le pari de Simone Weil en faveur du « refus de la force » et de « la complémentarité de l'Orient et de l'Occident ».Cette perspective, à la grande joie d'Amine Tehami, trouve un appui épistémologique en « une ondoyante philosophie du métissage» que Michel Serres oppose à la manie de tout interpréter selon la perspective rigide de l\u2019incompatibilité des contraires.En particulier, Serres « cherche le passage entre la science exacte et les sciences humaines » et voilà que se trouve évacué du coup le duel absurde entre les sciences sèches (alliées à un économisme dur) et humides (avocates d\u2019un humanisme mou).L'utopie de Serres, comme les précédentes, en est une qui nous engage dans une démarche que Tehami considère poétique « si poésie veut dire faire, c'est-à-dire fabriquer sa pensée avec sa langue ».Soit dit en passant, le pari sur le futur qui a toujours caractérisé notre revue, a dès l\u2019origine et jusqu'à maintenant fait cohabiter poèmes et analyses comme les deux faces d\u2019un même travail de l\u2019esprit occupé à la production du social.CEE CRE AVE Ces traits communs, qui relient nos lectures diverses comme la continuité de la section rythmique dans un groupe d'improvisation de jazz, ne veulent cependant surtout pas évacuer la richesse des variations que ces différents penseurs ont su apporter au thème inépuisable de l'utopie.La nécessaire résistance à l'utopie régnante ll y a par ailleurs plus d\u2019une décennie que, dans nos sociétés, les croisades les plus intransigeantes n\u2018arborent plus de bannières comme celles de la gauche ou de la contre-culture.Raymonde Savard se préoccupe de « l\u2019armée de décideurs qui orientent nos destinées », tout dévoués à la cause sacrée de « l'évolution technico-économique ».La libération qu'ils nous promettent s'avère aussi décevante que celle de Jérusalem par les premiers croisés : « Ce qui devait nous libérer des servitudes de l'existence a plutôt créé l\u2019aliénation à un second degré : toujours aussi démunis face au monde physique, nous le sommes devenus également face à la technologie ».À la marge de telles armées conquérantes se trouvent souvent d\u2019humbles artisans de réconciliation.Notre collègue attire notre attention sur la figure encore relativement peu connue chez nous de Hans Jonas.Ce dernier n\u2019est pas un transfuge de la société industrielle.C\u2019est à l\u2019intérieur de celle-ci qu\u2019il invite à des comportements plus responsables « envers les êtres qui nous entourent, à ceux qui viendront après nous, et (.) envers la nature ».« Prisonniers d\u2019un processus engendré par nous-mêmes » à l\u2019égal de militaires entraînés dans une escalade de guerre dont la dynamique leur échappe, nous sommes appelés par le philosophe allemand à « retrouver le contrôle » sur « les décisions », tant privées qu'institutionnelles.Il est réconfortant que quelqu\u2019un nous propose « le plaisir de l\u2019altérité », quand l\u2019orthodoxie du jour, economically correct, ne fait confiance qu'à la POSSIBLES Pensées pour un autre - oy Editorial compétition, associe la liberté au droit de chacun de orter un revolver et nous conjure d\u2019en finir avec Fintellectualits dénoncée comme la forme la plus dangereuse de l\u2019élitisme.Quant à prévoir l'accueil dont bénéficieront des pensées comme celles de Jonas, Raymonde Savard trouve à la Bourse des valeurs culturelles de quoi justifier un optimisme modéré, à partir d\u2019un indice composé de l\u2019altruisme privé où figurent des titres comme les gestes « de générosité et de partage » relevés par Jacques T.Godbout dans l\u2019Esprit du don, la « gratuité » marquant les rapports entre les proches, « le don d'organes » destiné à « un rece- | veur pourtant anonyme ».Comme tout indice, celui-ci capte en quelques manifestations repérables les | traces d\u2019une tendance plus profonde et plus vaste.| Comment comprendre autrement qu\u2019une évidente douceur de vivre coexiste ici et là avec tant de | blessures?Les germes de cette aménité dans les | sphères économique et politique donnent par ailleurs [ moins de pousses encourageantes, encore que bien | des PME, coopératives dans certains cas, et certains | pouvoirs locaux se montrent moins durs que les | grandes institutions.Disposées à l\u2019autonomie | Plusieurs des pensées rappelées ici proposent un | antidote au fatalisme ou & un certain relativisme contemporain qui en tient lieu.Gabriel Gagnon attire notre attention sur un passage de Castoriadis qui fait entendre un son de cloche fort opportun dans le désert de la parole militante : « la visée de l\u2019autonomie tend inéluctablement à émerger là où il y a homme et histoire ».Sous la plume de quelqu\u2019un qui a pourfendu les déterminismes, l'affirmation est très forte.|| y aurait dans la nature des communautés humaines une disposition à l'autonomie, prête à saisir les occasions : « Présente dès l\u2019origine, elle constitue l\u2019histoire plutôt qu\u2019elle n\u2019est constituée par elle ».De telles cloches sonnent un ralliement.Elles nous in- PossiBLEs vitent à un moment de recul et nous remémorent que Pensées des projets humains significatifs ont déjà émergé de P°V V\" outre bien d\u2019autres fouillis que l\u2019implacable logique comptable et la « marchandisation » du politique et du culturel qui les asphyxient présentement.« \u2026ÔTout simplement un homme » Cette émancipation qui nous obsède constitue la tâche et la condition de survie d\u2019un être humain qui redit, par la plume de Jean-Paul Sartre et de Simone de Beauvoir, la tension insoluble entre son élan de liberté et l\u2019enracinement dans les contraintes de sa condition.Jean-Herman Guay fait revivre plusieurs des idées les plus percutantes de Sartre et Beauvoir, en particulier celles qui posent la lutte au cœur même des exigences de l\u2019action ; Guay oppose ce réalisme courageux « à la volonté actuelle de dire sans froisser, d'échanger sans juger, de décrire sans blesser ».L\u2019utopie n\u2019est pas qu\u2019un rêve mais un projet, dont la mise en œuvre par de simples moyens humains inclut le risque de se tromper et oblige à heurter ce qui existe.Problèmes d\u2019accès Avec l\u2019article de Marcel Fournier sur Marcel Mauss, on aborde un autre aspect, celui de l\u2019exigeante démarche que cela représente de vouloir approfondir davantage le cheminement et la contribution d\u2019un penseur significatif.Depuis plusieurs années, notre collègue a entrepris de produire une biographie du grand ethnologue.Comme Simone Weil quoique plus âgé, Mauss a payé de ses larmes et de sa santé son origine juive vand notre monde a connu le plus invraisemblable déferlement raciste de son histoire.C\u2019est ainsi que la pudeur de Marcel Rioux s\u2019est refusée un jour à 12 ££ = Editorial risquer par une visite le choc de la vision « d\u2019un homme diminué »!.Les proches du défunt, sous l\u2019effet d\u2019une semblable délicatesse, se montrent réticents à laisser filtrer l'information nécessaire au travail biographique.Ajoutons l\u2019état brouillon des archives.Le défi est énorme, de recueillir les données permettant d'apprécier le travail et le produit d\u2019un des artisans d\u2019une tradition à la fois rigoureuse et humaniste dans les sciences humaines.Le texte de Fournier nous rappelle que nos racines ne nous sont pas données et que les retrouver, en garder la trace, pose des problèmes et exige un travail parfois ardu.« Ma découverte.» | est un peu inhabituel à POSSIBLES que tant de gens parlent au « je ».Nous, de l\u2019équipe espérons, en partageant des lectures, choisies parmi celles auxquelles nous tenons le plus, rejoindre la subjectivité complice de nos propres lecteurs, et que nos textes donnent à plusieurs le goût de se retremper dans le bain où ont germé ces fécondes pensées pour un autre siècle.Et aussi le goût de continuer à se faire les porteurs de changements dont quelques-uns ont tout de même amélioré quelque peu le monde dans lequel nous vivons.André Thibault pour le comité de rédaction 1/ Choix contraire à celui de Beauvoir à l'endroit de Sartre, que nous rappelle l\u2019article de J.-H.Guay.Dilemme insoluble peut-être ! 13 \u2014\u2014\u2014 JETS \u2014\u2014 es me \u2026 ESSAIS ET ANALYSES em as PIE - \u2014 [EO -\u2014 sip in RRR ER PS ey PPS GABRIEL GAGNON L\u2019autonomie par l'imaginaire : Cornelius Castoriadis Nous poursuivons sans doute tout au cours de notre vie intellectuelle les interrogations venues de notre adolescence, ravivées parfois par la rencontre de personnes ou d'œuvres remarquables qui leur conlèrent résonance et profondeur.* + * Ma découverte de la raison date de mes quinze ans : j'étais en classe de Rhétorique (secondaire V d'aujourd'hui), pensionnaire au Séminaire de Rimouski.Mon meilleur ami d'alors, Gérald A, me remit un jour en cachette un opuscule couvert de ce papier d'emballage brun dont on protégeait les livres pour les rendre anonymes ou les mieux conserver, me mettant en garde contre le caractère subversif et potentiellement déstabilisant de l'ouvrage.En effet, dans un collège classique québécois de province des années 1950, comme il était nouveau et réconfortant de retrouver à travers les siècles ce message : « Ne recevoir jamais aucune chose pour vraie, que je ne la connusse évidemment être telle, c'est-à-dire d'éviter soigneusement la précipitation et lo 17 prévention, et de ne comprendre rien de plus en mes |ugements que ce qui se présenterait si clairement et si distinctement à mon esprit que je n\u2018eusse aucune occasion de le mettre en doute ».C\u2019est en déchiffrant lentement, dans la salle d'étude commune, le Discours de la méthode de ce René Descartes dont personne ne m'avait encore parlé que j'ai sans doute acquis cette obsession de la raison autonome qui ne devait plus me quitter.* k * Plus tard, à vingt ans, alors qu\u2019avec les jeunes de ma génération j'applaudissais avec envie aux timides audaces de nos aînés de Cité libre, une autre rencontre vint bouleverser mes certitudes et tourner vers la sociologie mes démêlés avec la raison.Les rares lecteurs qui poursuivent jusqu\u2019au dernier acte la lecture du Second Faust de Goethe y trouvent, comme je viens tout juste de le refaire avec une cerfaine émotion, le passage suivant où le héros occupé à coloniser des terres récupérées sur la mer, pense enfin voir sa longue quête se terminer : « Oui je m'abandonne à la foi de cette parole qui est la dernière fin de la sagesse.Celui-là seul est digne de la liberté comme de la vie, qui tous les jours de dévoue à les conquérir, et y emploie, sans se soucier du danger, d\u2019abord son ardeur d'enfance, puis sa sagesse d'homme et de vieillard.Puissé-je jouir du spectacle d\u2019une activité semblable et vivre avec un peuple libre sur une terre de liberté ! À un tel moment je pourrais dire ; « Reste encore! tu es si beau! La trace de mes jours terrestres ne pourrait plus s'envoler dans le temps ».! C'est sous ces auspices que je me donnai la tâche de fonder rationellement mon souci de la liberté.La pensée formelle permettait-elle, comme le suggérait 1/ Goethe, Faust, traduction de Gérard de Nerval, Le Livre Club du Libraire 1957, p.298-99.POSSIBLES Pensées pour un autre = Ë il L\u2019autonomie ar l'imaginaire : Cornelius Castoriadis alors le grand philosophe des sciences humaines, Gilles-Gaston Granger, de sonder les mystères de l'individu et de la société 2 La « science marxiste » ossédait-elle la clef de la construction de sociétés ibres et autonomes ?Plus j'avançais, plus me semblait profonde pourtant la faille qui séparait l\u2019épistémologie rationaliste que j'explorais des pratiques émancipatoires que je poursuivais dans plusieurs coins du monde.Au début des années 1960, à Paris, j'avais trouvé par terre, au cours d\u2019une manifestation contre la guerre d'Algérie, un numéro souillé d\u2019une revue intitulée Socialisme ou Barbarie : je conservai ce numéro unique d\u2019une publication que je ne pus retrouver par la suite.Beaucoup plus tard, un professeur invité à l\u2019Université de Montréal, Jean Molino, mentionna dans une conférence le nom d\u2019un certain Cornelius Castoriadis, rédacteur anonyme a Socialisme ou Barbarie qui, chose nouvelle à l\u2019époque, remettait en cause d\u2019un point de vue révolutionnaire et libertaire, non seulement le socialisme réel de l'URSS mais aussi les postulats fondamentaux du marxisme.Né en 1922, résistant grec puis fonctionnaire à l'OCDE, Castoriadis ne commença qu\u2019en 1973 à publier sous son nom véritable ses nombreux travaux éparpillés sous divers pseudonymes dans des revues peu diffusées.La lecture de son grand ouvrage de 1975, L\u2019Institution imaginaire de A société, fut pour moi déterminante.L'insoutenable opacité du social S'il faut choisir entre rester marxiste et rester révolutionnaire, nous dit Castoriadis, c'est que le marxisme est devenu un système théorique fermé présentant un insurmontable obstacle à la transformation en [RS profondeur des sociétés : pour Marx, comme pour le rationalisme dont il s'inspire, « le monde est déja fait depuis toujours et.il est possédable par la pensée ».Or, depuis la démonstration par Gôdel de l\u2019indé- cidabilité en mathématiques et l'établissement des relations d\u2019incertitudes en physique par Heisenberg, le socle sur lequel, en sciences humaines, reposait le rationalisme triomphant semble d'autant plus irrémédiablement miné.Le psychologique, l'historique et le social ne sont plus des réalités totalement réductibles à la logique des ensembles qui ne laisserait dans l'obscurité que quelques résidus inutilisables.Au contraire, Castoriadis nous les présente comme des « magmas », réalité nouvelle située entre le chaos et l\u2019organisé, de laquelle on peut tirer un nombre inden d\u2019ensembles structurés mais qui ne peut jamais être reconstituée par un regroupement de ces ensembles partiels.C\u2019est ainsi qu\u2019on ne peut comprendre rationnellement de part en part « toutes les significations de la langue francaise » ni « toutes les représentations de la vie d'un individu ».Deux conclusions évidentes découlent de cette révolution épistémologique.Si la sociologie n\u2019est pas encore une science, ce n\u2019est pas parce qu'elle tarde à imiter la physique et la biologie mais parce quelle s'attaque à des réalités irréductibles par leur nature à la To ique ensembliste-identitaire, l'élaboration d'une « logique des magmas », permettant « de penser la société comme se faisant », est bien proposée par Castoriadis, à la suite de Piaget, mais ses efforts en ce sens ne semblent pas encore couronnés de succès.Par ailleurs, si le social résiste tant à la raison, on ne peut fonder sur aucune science le désir d'autonomie ou le souci de la transformation du monde : l'héritage marxiste ne peut plus s'appuyer sur un testament.NES POSSIBLES Pensées pour un autr (at L\u2019autonomie A ar l'imaginaire : Cornelius Castoriadis Si nos sociétés modernes ont cru pouvoir conquérir le monde par la science pour le transformer ensuite à leur guise par la technologie, c'est qu\u2019elles étaient dominées par une réalité illusoire qu\u2019elles avaient elles-mêmes instituée, leur imaginaire social.Le saut dans l'imaginaire La notion d\u2019imaginaire est centrale chez Castoriadis.Elle repose sur la capacité qu'ont les membres des sociétés, en vertu du pouvoir symbolique conféré par le langage, « de poser ou de se donner, sous le mode de la représentation, une chose et une relation.qui ne sont pas données dans la perception ».Chaque époque historique se donne ainsi un ima- inaire social qui surdétermine « sa façon singulière de vivre, de voir et de faire sa propre existence, son monde et ses rapports avec lui ».Cet imaginaire constitue lui-même un « magma » difficile à cerner de façon précise : il étaye cependant toutes les institutions de chaque société, renforçant leur potentiel d\u2019aliénation mais leur conférant aussi une faculté d\u2019autoproduction perpétuelle.Ce qui constitue l'originalité de la société moderne c'est que son imaginaire social est basé sur la valorisation d\u2019«une pseudo-rationalité arbitraire» justifiant l\u2019autonomisation de la technique, l\u2019excroissance bureaucratique et l\u2019exaltation d\u2019une science à base exclusive de logique ensembliste-identitaire.Dévoiler le fondement incertain de cette construction à la fois idéologique, sociale et technique c'est, en mettant fin à un processus de méconnaissance, ouvrir la porte à un nouvel imaginaire où la praxis révolutionnaire pourrait dépasser l'arbitraire de la société instituée.On voit ainsi s'effondrer une certaine science du social : la sociologie doit quitter les modèles et les corrélations pour se retrouver du côté de l'esthétique, de l'éthique et du politique.21 PES Au moment de la rédaction de L'Institution imaginaire, Castoriadis se réjouissait de voir son souci de la liberté individuelle et collective, même dépouillé de fondements philosophiques ou scientifiques objectifs, susceptible de profiter de l\u2019évolution de l\u2019histoire contemporaine pour accéder au niveau des possibles réels.Malgré tout\u2026 l\u2019autonomie En effet, de l\u2019ensemble des travaux de ce « philosophe militant » émerge sans cesse une seule grande passion, celle de l\u2019autonomie, dont ce beau texte, que je cite le plus souvent possible, exprime à la fois la permanence et la profondeur : « Les raisons pour lesquelles nous visons l'autonomie sont et ne sont pas de l\u2019époque.Elles ne le sont pas, car nous affirmerions la valeur de l'autonomie quelles que soient les circonstances, et plus profondément, car nous pensons que la visée de l\u2019autonomie tend inéluctablement à émerger là où il y a homme et histoire, que, au même fitre que la conscience, la visée d'autonomie c\u2019est le destin de l'homme, que, présente dès l\u2019origine, elle constitue l\u2019histoire plutôt qu\u2019elle n\u2019est constituée par elle ».?En 1975, la conjoncture historique semblait offrir encore un choix entre « l'émergence graduelle d\u2019une société qui serait à la limite extériorité des hommes les uns aux autres et de chacun à soi, désert surpeuplé, foule solitaire, non plus même cauchemar climatisé mais anesthésie généralisée » et l'avènement d\u2019une société autogestionnaire où le développement des pratiques émancipatoires nous rendrait plus lucides, plus solidaires et plus conviviaux.Aujourd\u2019hui, où triomphent à la fois un néo- libéralisme aveugle et un nationalisme à base de pureté ethnique, où les pratiques émancipatoires se 2/ L'Institution imaginaire de la société, Seuil, Paris, 1975, p.137.AMP POUR POSSIBLES Pensées pour un autrpie = = = L\u2019autonomie ar l\u2019imaginaire : Cornelius Castoriadis vivent au ras du sol, où les penseurs dits postmo- dernes se réjouissent de la panne des sujets historiques et des « grands récits », peut-on encore, sans aire sourire, parler d'autonomie 2 Oui, nous dit Castoriadis, si nous savons esquisser par l\u2019exemplarité de l\u2019action individuelle et de la création artistique les bases d\u2019un nouvel imaginaire qui dépasserait cet « économisme » qui est devenu le seul langage de nos sociétés.Oui si, mus autant par la crainte du désastre que par l'appel de la liberté, nous acceptons de partager la route des écologistes vers la simplicité volontaire et l\u2019austérité joyeuse.Quant à moi, heureux de n'être pas seul à faire partie de ces condamnés à l\u2019autonomie dont parlait jadis André Gorz, je continuerai, malgré les conseils pressants d\u2019Archibald et Pacom dans notre dernier numéro (« De Léonard à Madonna », Vol.18, no 1, p.80-95), à porter mes vieilles lunettes, celles qui cherchent le sens et le projet dans le fatras actuel, celles qui savent distinguer Léonard de Madonna, Miré de Buren, Breton de Brasillach, Touraine de Baudrillard, Paul Chamberland de Mario Roy et « Shakespeare d\u2019une paire de bottes ».Bibliographie En plus de l'incontournable Institution imaginaire de la société, Seuil, 1975, l\u2019œuvre de Castoriadis comprend surtout : Les huit volumes des éditions 10/18 qui regroupent la plupart des articles publiés avant 1980.La Société bureaucratique Tome 1- Les rapports de production en Russie (1973) Tome 2- La révolution contre la bureaucratie (1973) 23 Pr L'Expérience du mouvement ouvrier.Tome 1- Comment lutter (1974) Tome 2- Prolétariat et organisation (1974) Capitalisme moderne et révolution.Tome 1- L'impérialisme et la guerre (1979) Tome 2- Le mouvement révolutionnaire dans le capitalisme moderne (1979) La Société francaise (1979) Le Contenu du socialisme (1979) Les trois tomes des Carrefours du labyrinthe aux éditions du Seuil Tome 1- Les carrefours du labyrinthe (1978) Tome 2- Domaines de l\u2019homme (1986) Tome 3- Le monde morcelé (1990) Pour une analyse critique de l\u2019œuvre de Castoriadis, on consultera l\u2019ouvrage collectif Autonomie et Auto- transformation de la société.La philosophie militante de Cornelius Castoriadis publié chez Droz en 1989.Dans une conclusion intitulée « Fait et à faire », Castoriadis synthétise l'essentiel de son expérience et de sa pensée.POSSIBLES Pensées pour un au | À Von Pag Pour Un Uh AMINE TEHAMI Le purgatoire Onze réflexions sur Michel Serres 1.On devrait bannir le mot onze de la langue française.Douze aussi, pendant qu\u2019on y est.De même treize et quatorze.Et quinze.Seize aussi.Non, pas dix-sept.Dix-sept dit admirablement ce que onze ne dit pas.\u2014 « Dis papa, c'est quoi le chiffre le plus-grand- plus-grand-plus-grand du monde 2 \u2014 On ne dit pas chiffre, fiston.Il faut dire : nombre.» Onze ne dit pas, tout banalement, « dix-un ».comme on dit « cent un », « mille un », etc.C\u2019est ce qui explique, me semble-t-il, pourquoi tant d\u2019enfants trébuchent sur onze, puis stagnent quelque temps avant de découvrir la règle élémentaire du « n+1 ».La langue dans laquelle j'ai appris à compter \u2014 l\u2019arabe \u2014 n\u2019induit pas ce handicap.Je m\u2019apprê- fais fout juste à bomber le torse \u2014 parce que savais compter jusqu'à dix \u2014 que les encouragements de mon père me hissèrent à « dix-un », « dix-deux »., ensuite à « deux dizaines » (sic!), \u2026, puis, à cent un, cent deux, \u2026 25 Oh! douce mère, le vertige qui me prit lorsque je vis qu\u2019il y a toujours un nombre plugranplugranplu- granplugran qui est plus grand que le nombre le plugranplugranplugran.2.Quelques années plus tard, j'eus le bonheur d'assister aux cours d\u2019un rebelle, comme nous l\u2019appelions affectueusement.Je me souviendrai toujours de ses envolées contre un vocabulaire mathématique, selon lui, contraire à la logique pédagogique.Je ne les partage pas toutes, aujourd\u2019hui, ces envolées mais je ne saurais trop le remercier de m'avoir inculqué ce qui doit précéder \u2014 et accompagner \u2014 la curiosité : une saine dose de scepticisme.Le rebelle m'a appris qu'il ne sert à rien de courir après l\u2019infiniment grand pour rencontrer le merveilleux.Il suffit de fläner tranquillement entre « O » et « 1 » : on oublie en effet les populations innombrables qui grouillent entre ces deux pôles.Qui n\u2019a jamais éprouvé le plaisir d'étirer le décompte : dix, neuf, huit\u2026, trois, deux, un, un demi, un tiers, un quart, un cinquième, \u2026etc@ N'est-ce pas le plus étrange symbole de l\u2019hospitalité que d'imaginer qu'il y a toujours moyen d'accueillir un nombre entre deux voisins infiniment rapprochés 2 Entre ces deux pôles (zéro/un, vrai/faux, bien/mal, raison/irrationnel, science/non-science), il y a surtout place pour une ondoyante philosophie du métissage.Entre l'Enfer et le Paradis, il y a le Purgatoire.Et un grand, un très grand (le plugran- plugran 2) penseur : « Ce monde intermédiaire, c'est mon monde.»! \u2014 Michel Serres \u2014 3.L'intermédiaire, c'est Hermès, le Dieu que toute sa vie Serres a honoré.Dans la mythologie de la Grèce antique, Hermès est le médiateur, le dieu de la 1/ The French Review, vol.60-6, mars 1978, p.792.26 RR POSSIBLES Pensées pour un autre Le purgatoire communication.Il est banal aujourd\u2019hui d'évoquer le Village global, de mentionner que nous vivons à l\u2019ère e la communication.Chacun sait que McLuhan a publié sa Galaxie Gutenberg en 1962 ; mais qui se souvient que Serres a amorcé, aux éditions de Minuit, les cinq volumes de la série Hermès à peu près au même moment, le premier ayant abouti en 1968 2 (Hermès ! 2 ah! ces Français auraient besoin d\u2019une bonne leçon de marketing des idées.« Le village global », « La galaxie Gutenberg » : voilà de$ formule$ $avamment « punchée$ » !) Ce n\u2019est pas le seul mérite de Serres que d\u2019avoir anticipé l\u2019ère de la communication \u2014 d'ailleurs il ne rate jamais une occasion de s\u2019en enorgueillir.À la fin des années cinquante, comme au début des années soixante, le Vieux Continent se gargarisait de superstructures.L'économisme se portait bien, merci.Chomsky et Lévi-Strauss régnaient en maîtres sur la pensée.Mais alors que tout le monde puisait à n\u2019en plus finir à la linguistique et à l'anthropologie structurales, Serres Desognait tranquillement sur sa thèse 2.Il a mis en évidence chez Leibniz des structures avant que cela ne soit à la mode, et là où personne \u2014 en sciences sociales \u2014 ne songeait à les étudier : à même l'algèbre moderne ! 4.l'intermédiaire, c\u2019est aussi le programme de kilométrage gratuit sur Air France pour passagers fidèles.Depuis vingt-deux années, Michel Serres fait la navette entre la Sorbonne (Paris 1) où il détient la chaire d'histoire des sciences, et le Romance languages Department de l\u2019université Stanford, en Californie, où il initie ses étudiants à Diderot, Montaigne, \u2026 Car c'est par le biais des départements de littérature française que la philosophie de l'Hexagone atteint les Américains.Voila qui n\u2019est pas 2/ Le Système de Leibniz et ses modèles mathématiques : étoiles, schémas, points, PUF, 1968. pour offusquer un professeur qui rejette les classifications universitaires du savoir.Un homme qui a fait sienne la maxime : « Seule la philosophie nous apprend que la littérature est plus profonde que la philosophie.» « Je cherche le passage entre la science exacte et les sciences humaines.Ou, à la langue près, ou, au contrôle près, entre nous et le monde.Le chemin n\u2019est pas aussi simple que le laisse prévoir la classification du savoir.Je le crois aussi malaisé que le fameux passage du Nord-Ouest.» 3 5.C.P.Snow aurait été Canadien, et un peu plus imaginatif dans le choix de ses titres, qu\u2019il aurait intitulé les célèbres conférences qu'il prononça à Oxford, en 1938 : « Les deux solitudes ».N\u2019étant ni l\u2019un ni l\u2019autre, il se contenta d\u2019un prosaïque « Les Deux Cultures » pour désigner le fossé, que dis-je le fossé, le canyon qui sépare la culture scientifique de la culture classique (qu\u2019on appelle, de ce côté-ci de l'Atlantique, les « humanités »\u2026 comme pour mieux faire ressortir le caractère « inhumain » des sciences dures et glaciales).C.P Snow aurait vécu assez longtemps pour observer le démantèlement de ce pays qu'il aurait été frappé par les parallèles : non contents de s\u2019ignorer les uns les autres, les scientifiques et les humanistes ignorent pratiquement tout les uns des autres, double ignorance qui fait le lit des préjugés les plus déformants et des complexes les plus stériles.Les deux faces d\u2019un Janus ne peuvent, hélas !, ni se contempler, ni dialoguer : l\u2019une regarde vers l'arrière, soucieuse de son passé, de ses classiques ; l\u2019autre vers l\u2019avant, s\u2019empressant d'effacer toute trace de sa course effrénée en direction de l'avenir.Le canyon qui sépare ces « deux cultures » n'est pas assez profond pour ensevelir toutes les co.euh.faussetés qui tiennent lieu de pont.3/ Hermès V : Le Passage du Nord-Ouest.Paris, Minuit, 1980, p.15.POSSIBLES Pensées pour un autr mee Tere Sn Le purgatoire 6.Depuis la parution du Tiers-Instruit, Michel Serres est surtout connu pour sa contribution au débat suscité par C.P.Snow.Ceux qui ne savent rien d'autre de son œuvre ont au moins ouï dire qu\u2019il appelle de tous ses vœux à une sorte de syncrétisme qui réconcilierait ces deux cultures opposées.Serres souhaiterait que le « passage du Nord-Ouest » soit entrepris par quiconque fait.profession de réfléchir.Plus précisément : quiconque fait profession de réfléchir sur le monde actuel.Il n\u2019y aurait pas de Village global sans un déplacement de la culture vers le pôle scientifique/technologique.Hermès repose donc sur le trône de la science.Serres est catégorique : il faut prendre acte de cette recentration de la culture.Un philosophe qui serait ignorant de l\u2019évolution actuelle des sciences ne parlerait pas du présent.« Déjà lycéen, on est \u2014 on naît, diront même certains \u2014 \u201clittéraire\u201d ou \u201cscientifique\u201d.Et dans les soirées mondaines, fout physicien ou biologiste aussitôt présenté \u2014 pour ne pas dire dénoncé \u2014 comme tel entend des écrivains ou peintres présents I'inévitable « moi, vous savez, la science.», sur le fon exact du renard abandonnant aux goujats les raisins jugés trop verts.» 4 7.ll est dommage que Michel Serres soit célèbre pour la partie la plus ragile de son édifice intellec- fuel.Son compatriote, Jean-Marc Lévy-Leblond (lui aussi de la race des physiciens qui se livrent, avec beaucoup de succès, à la philosophie \u2014 comme Mario Bunge à McGill\u2014) écrit des choses beaucoup plus sensées sur le sujet.Lévy-Leblond fait remarquer que Snow fonde sa réflexion sur une hypothèse ausse, à savoir qu\u2019il existe une autre culture, scientifique.« Cependant, rien n\u2019est moins évident.Il n\u2019y a culture que par le partage d\u2019une tradition vivante.Une culture, c\u2019est tout un réseau de représentations, d'attitudes, de références qui irrigue le corps social \u2014 inégalement certes, mais globalement.» 5 4/ Jean-Marc Lévy-Leblond, L'Esprit de sel, Paris, Seuil, 1984, p.89.5/ Ibid, p.90.29 [| n\u2019est pas nécessaire de poursuivre ici l\u2019argument de Lévy-Leblond dans le détail, l\u2019idée centrale étant que la science ne fonctionne déjà pas en son propre sein comme une culture.Pour l\u2019appuyer d'avance, je mentionnerai simplement ceci : Je ne connais pas un seul étudiant diplômé en sciences humaines qui ignore le triumvirat Popper-Kuhn-Lakatos.Je connais seulement trois scientifiques \u2014 et j'en ai fréquenté un nombre statistiquement représentatif, comme on dit \u2014 qui sont vaguement familiers avec ces auteurs.Le mot paradigme, pourtant conçu par un physicien écrivant sur la physique \u2014 Kuhn \u2014 est totalement inconnu dans le milieu des sciences naturelles ; et chacun sait qu'il est omniprésent dans les colloques et les séminaires de sciences sociales.L'ironie n\u2019aura échappé à personne : voilà trois géants qui ont passé leur temps à écrire sur la physique et leurs ex-collègues, et ce sont des sociologues et des politologues qui les citent lorsque vient le moment de préparer pour leurs étudiants quelques prolégomènes épistémologiques ! 8.Michel Serres est bien davantage que l\u2019apôtre de la « tiers-instruction ».Il est aussi un farouche défenseur de la pensée débridée.En début de carrière, il a payé son tribut au travail universitaire, le travail sobre, technique, bardé de références.Mais ce cadre universitaire impose une forme de pensée bien déterminée ; pour penser autrement, Serres est d'avis qu'il faut tout simplement changer de cadre.C\u2019est ce qu'il fait depuis une dizaine d'années.« J'ai déjà donné », aime-t-il à dire.Pour qui est habitué à l\u2019armature des citations, les ouvrages récents de Serres sont exaspérants de nudité : il ne cite plus personne, ne polémique plus.Or polémiquer, ou du moins analyser dans les règles de l\u2019art suppose que l\u2019on pose des balises : tous ceux qui ont pensé le problème X avant moi ont \u201ctort\u201d ; moi, j'ai \u201craison\u201d.Hermès n'approuverait guère pareille dichotomie\u2026 « Il y a deux esthétiques : le discours et la fabrication.Le discours sur quelque chose qui est de l\u2019art, et la POSSIBLES Pensées pour un au Le purgatoire fabrication de quelque chose qui serait une œuvre d'art.» Serres est un rebelle : un universitaire dans l'âme qui fait fi de ses conventions, un érudit sans égal qui ne cite personne, un historien qui ne touche plus aux archives.Observez-le bien : il quitte subrepticement le terrain de la démonstration pour celui de la beauté.Il cherche désormais à faire beau.Et lisible.Et concret.Comprenne qui pourra! 9.Michel Serres est un poète qui repousse l\u2019étiquette, ou alors qui revient sur elle, sur sa racine étymologique (le terme poète vient d\u2019un mot grec oiein qui veut dire faire) et concède que, enfin, tout bien pensé, hum\u2026, eh! bien oui il est poète si poésie veut dire faire, c'est-à-dire fabriquer sa pensée avec sa langue.C\u2019est aussi cela Serres, un amant inconditionnel de la langue française.En \u201cImmortel\u201d cherchant à mériter sa postérité, il travaille sur le dictionnaire de l\u2019Académie française.Sans compter l'édition du « Corpus » philosophique chez Fayard et le lancement de lo nouvelle collection « Dominos » chez Flammarion \u2014 qui vise à déloger rien moins que la prestigieuse collection « Que sais-je?» des PUF ! Le tout entre deux vols transatlantiques : « \u2026 on a survolé la \u201cBrittany\u201d.C\u2019est en tous cas ce von a annoncé aux passagers au lieu de leur parler de la Bretagne.Le 16 septembre 1993, sur Canal+, le rogramme de la soirée ne comportait aucun titre en Francois, sauf deux ou trois titres de films américains.Des choses comme cela me révoltent.Je montrai ce programme de Canal+ à l\u2019un de mes collègues américains de l\u2019université Stanford.Il m'a dit : \u2014 S'il arrivait une telle catastrophe à mon pays, je crois que je me suiciderais.» 10.Michel Serres confiait récemment : « Je crois que je finirai ma vie dans la peau d\u2019un moraliste.Je me suis bien promis d'écrire une morale.Il n\u2019y a pas de philosophie sans morale.» Entre le bien et le 31 mal, entre le Paradis et l'Enfer, quelle volupté que de penser une morale du Purgatoire ! 11.Personnellement, je ne suis pas très poète, peu importe ce que poète veut dire.Je ne vois pas les couleurs rougeoyantes d\u2019un crépuscule : je vois la manifestation d\u2019une des lois les plus époustouflantes d'élégance de l'optique géométrique \u2014 celle qui régit la réfraction de la lumière.L'art de Rimbaud m'est assez opaque ; le récit de sa vie, de son art, m'a ému aux larmes.Je n\u2019entends rien à celui de Picasso ; j'ai rarement lu des pages plus belles que celles que lui a consacrées Roger Garaudy.Carpaccio {1450- 1525) 2 Bof\u2026 Michel Serres écrivant sur lui : voilà de I'or en barre.¢ Serres a tout à fait raison : il y a l\u2019art de l\u2019œuvre et il y a l\u2019art du discours sur l\u2019œuvre.Et toutes les médiations subséquentes : l\u2019art de l\u2019œuvre après lecture du discours sur elle ; l\u2019art du discours après avoir perçu l\u2019art de l\u2019œuvre consécutif à celui du discours sur elle; et ainsi de suite\u2026 Chacun trouve sa poésie où il peut : moi, il m'arrive de la trouver dans le discours sur la poésie des mathématiques.J'ai commencé par évoquer le vertige induit en moi par l\u2019infiniment grand.J'ai poursuivi avec velques mots sur le trouble délicieux que provoque chez moi l'hospitalité infinie du minuscule segment « zéro-un ».J'allais oublier mon émoi, quelques années plus tard, lorsque le professeur qui m\u2019enseigna la topologie \u2014 la quintessence de l'aridité pourtant \u2014 démontra au tableau cette somme d'éléments épars, cette synthèse du feu et de l\u2019eau\u2026 je veux dire cette relation entre l'unité, les nombres complexes, la trigonométrie et la fonction exponentielle (l'autoroute vers l\u2019infini) : eT =_] 6/ Esthétiques sur Carpaccio, Livre de Poche, 1983.POSSIBLES | Pensées pour un autr pe y te Le purgatoire Je comprends désormais la flamme d\u2019encyclopé- iste qui l'anime lorsque Michel Serres annonce GLS « Je voudrais faire la somme, faire la totalité, faire le système, fermer la marche.»\u201d IS 7/ The French Review, op.cit, p.789.33 IR RAYMONDE SAVARD nd Gui La responsabilité selon Hans Jonas Mon choix porte sur Hans Jonas, philosophe de Francfort, dont j'ai lu récemment Le Principe responsabilité, une éthique pour la civilisation technologique.! La revue Esprit avait consacré quelques colonnes à ce livre lors de sa parution en Français.On y parlait d'un ouvrage des plus pertinent compte tenu des défis de notre époque.Peut-on parler d\u2019un auteur classique au sujet de quelqu'un encore peu connu sinon dans les cercles restreints de la philosophie et de l'écologie ?Qu'est-ce donc qu'un classique?C'est la découverte, la référence indispensable et, par delà les modes, le témoin d\u2019une époque.En ce sens, trois auteures m'ont apparu spontanément comme de véritables classiques dont ce numéro de POSSIBLES devait parler : Simone de Beauvoir, Marguerite Yourcenar, Nina Berberova.Ces trois femmes ayant traversé ce siècle, analysé ce siècle et ses contradictions, ont su l\u2019exprimer en des œuvres qui ont profondément marqué le monde de la littérature et des sciences humaines.C\u2019est avec émerveillement que j'ai découvert chacune d'elles à 1/ Éditions du Cerf, 1992. ! responsabilité des étapes différentes de ma vie.Leur pensée est et on Hans Jonas sera longtemps d\u2019une grande actualité.Alors pourquoi Jonas 2 Ayant récemment conseillé cet ouvrage (sans l\u2019avoir lu) à des étudiantes et étudiants toujours soucieux de l'avenir de la planète, je me disais qu'aux prochaines vacances Le Principe responsabilité devrait obligatoirement faire partie de mes lectures.L'ont-ils lu 2 Leur travail faisait état d\u2019un passage touchant l'amour des parents pour leurs enfants, ce qui les avait sans doute le plus accrochés.Pour ma part, l'obligation s\u2019est vite transformée en plaisir.Les questions touchant l\u2019environnement et ce qu'il faut faire pour éviter le pire sont toujours si galvaudées par les sous-produits de morales de tout acabit, qu'il me semblait qu\u2019en cette matière, les problèmes d'éthique avaient plus de chances d\u2019être abordés avec discernement par des scientifiques.Peut-être, si les biologistes, généticiens, physiciens prennent connaissance de la pensée de Jonas.À la suite de bien d\u2019autres, cet auteur déplore l'écart toujours grandissant entre l\u2019évolution technico- économique de nos sociétés et leur développement socioculturel.Si la culture doit nous servir de boussole pour sortir des culs-de-sacs présents, la vision du monde que Jonas propose repose sur le « principe responsabilité » : responsabilité envers les êtres qui nous entourent, ceux qui viendront après nous, et responsabilité envers la nature, l\u2019absence de considération pour la nature allant de pair avec l\u2019indifférence face à nos semblables et le peu de souci que nous avons des générations futures.À l'époque où les choses n\u2019ont de valeur que dans | la mesure où elles peuvent apporter une gratification | immédiate, Jonas parle de gestes a faire en regard | de l'avenir.Au « je m'en fous et contrefous » de | l'individualisme actuel, il oppose la solidarité, sou- | ligne l'importance du tissu social à sauvegarder.À l'exubérance de la consommation et du gaspillage d'une société vivant bien au-dessus de ses moyens, il FACT CHI IU TAU HAI TTT ET ITIC TAR IY substitue la modestie de la prévention.Aux quêtes d'éternité, il oppose la temporalité.À l\u2019ère du désenr chantement, du cynisme ou de la fatalité, il sait parler d'action et d'engagement.Sous cet éclairage, nos rapports avec la nature sous forme de savoir et de pouvoir appellent une éthique nouvelle.Des promesses devenues menaces Le pouvoir sur la nature que devait nous apporter la technologie a fait de nous de nouveaux esclaves.Ce qui devait nous libérer des servitudes de l\u2019existence a plutôt créé l\u2019aliénation à un second degré : foujours aussi démunis face au monde physique, nous le sommes devenus également face à lo technologie.Pour se défaire de cette aliénation, il faut retrouver le pouvoir sur le pouvoir.Pourtant l\u2019« utopie du progrès » des siècles passés, opérationnalisée en système économique en notre siècle, était porteuse de promesses de prospérité pour tous et chacun.Nous savons maintenant Ue ce n\u2019est qu\u2019une minorité qui profite des bienfaits du progrès et ce, aux dépens de tous les autres, aux dépens du tiers-monde surtout.Ces pays surpeuplés fournissent au monde industrialisé une main- d'œuvre non qualifiée, non protégée, un réservoir de matières premières exploitées sans vergogne et ils sont de plus en plus des territoires poubelles pour les déchets de nos contrées.Chez nous, la qualité de vie que nous avons ga- née à l\u2019intérieur de nos maisons se fait au détriment de la qualité de l\u2019air que nous respirons à l'extérieur, de l\u2019eau que nous consommons, des forêts qui nous entourent, etc.Cette logique technico-productiviste à l\u2019œuvre à l\u2019échelle planétaire, dénuée de toute pré occupation écologique, sociale et culturelle a plutôt 36 POSSIBLES Pensées pour un autr ES Lu o responsabilité entraîné la faim et la pauvreté devenues le lot de la lon Hans Jonas plupart des humains.ary, hy | Ce n\u2019est pas la technologie elle-même qui est en cause mais l\u2019usage que l\u2019on en a fait.Ainsi nous assistons à des réalisations spectaculaires dans le domaine de la production et de la reproduction.Mais ce sont des réalisations sectorielles.L'évolution de l\u2019ensemble, et surtout le sens de cette évolution, nous échappent complètement.Quant aux États, qui n\u2019ont de cesse de rafiner leurs contrôles technocratiques sur nos vies, ils optent en ces matières pour un laisser-faire tout à fait irresponsable.C\u2019est ainsi, dit Jonas, que nous sommes devenus prisonniers d\u2019un processus engendré par nous- mêmes.Comment retrouver le contrôle sur la nature, la technologie, les décisions qui sont prises par ceux qui ont reçu mandat de les prendre ?La responsabilité dont Jonas parle n\u2019a rien à voir avec la responsabilité-culpabilité chère aux politiciens actuels, surtout soucieux de refiler aux usagers le fardeau des dettes qu\u2019ils ont eux-mêmes contractées par leur laxisme ou leur rapacité.De la relation parents/enfants.| n\u2019y à pas d'exemple plus touchant de prise en charge que celle des parents vis-à-vis de leur progéniture.Cette responsabilité naturelle envers l'enfant démuni s'étend bien au delà de la simple survie puisqu'elle comprend la transmission de savoirs permettant l'inscription d\u2019un individu dans l'univers social et culturel.Issue du domaine privé par excellence, la maisonnée, l\u2019éducation de l'enfant revêt ainsi un caractère politique.Longue et exigeante, elle requiert l'implication émotionnelle constante des parents.37 .a la société civile, La logique des rapports que les citoyens ont entre eux ou avec les élus est tout autre.Alors que l\u2019éducation d\u2019un enfant a un début, sa naissance, et une fin, sa maturité, les sociétés n'ont pas d'âge.Elles préexistent et subsistent aux individus.Dès le départ la relation parents/enfant est orientée vers l\u2019avenir : permettre l'autonomie d\u2019un être adulte.De plus, nous vivons dans une culture où les affects sont surtout orientés vers le bonheur individuel immédiat.Agir de façon responsable pour de simples citoyens ou pour des décideurs ne va donc pas de soi.Jonas parle alors d\u2019une responsabilité formelle ou contractuelle à développer.aux rapports avec la nature.Celle-ci a fait vivre des milliers de générations avant nous sur cette planète.Elle est toujours arrivée à se guérir des plaies que lui causaient les guerres, les épidémies, les catastrophes.Ce n\u2019est plus le cas maintenant.Vulnérable, fragile, limitée, elle doit être prise en considération.La nécessité de la responsabilité envers la nature est devenue une urgence.C'est cet avenir incertain qui fournit l\u2019horizon de la transformation du politique.Vers une nouvelle éthique Parler d'agir collectif, de changements à long ferme nous entraîne directement vers le système d'éducation responsable du contenu des savoirs et de sa transmission.Entre la famille, l\u2019école, la société civile, s\u2019il a des différences, il y a aussi continuité.Modifier des structures mentales par le renforcement de valeurs davantage axées sur le groupe et l'avenir ne se fait pas du jour au lendemain.Jonas insiste sur l'importance de mobiliser les sentiments autant que la raison pour la construction de cette éthique POSSIBLES Pensées pour un au .M ÿ sl iy | a ; responsabilité a, lon Hans Jonas \"iy nouvelle.Le plaisir de l\u2019altérité et du respect de la nature est aussi une question d'apprentissage.Une morale ne s'impose pas de force.Des exemples tout près de nous lui donnent raison, que ce soit celui du Québec des années 1960 ou celui du démantèlement si rapide de l'URSS.Une morale faite d\u2019interdits et s'appuyant sur la terreur ne résiste pas longtemps aux forts courants de libération.Quand elle s\u2019effrite, elle laisse derrière elle un vide, long et quasi impossible à combler.« À long terme nous serons tous morts », a-t-on affirmé un jour pour justifier des orientations économiques et politiques apportant des dividendes immédiatement.Quelques générations plus tard, nous pouvons rétorquer : à court terme, nous suffoquons et les autres qui viendront après nous n\u2019auront que les restes de notre passage.L'image du vieil homme de La Fontaine fait ici surface.Plantant son chêne, il s\u2019identifie émotionnellement à ceux et celles qui, dans une génération, deux générations, profiteront encore de la beauté de l'arbre et de l'ombrage qu'il procure.Ce plaisir à lui seul est le mobile de son geste, absurde pour son entourage.« Planter à son âge.», dit-on avec sarcasme.N'\u2019est-il pas étonnant qu'à une époque où l\u2019espérance de vie dépasse des limites jamais atteintes, on soit si peu motivé à faire des gestes prenant en compte l\u2019au-delà de notre propre existence 2 Pourtant la vie privée regorge de générosité et de partage.Le très be essai de Jacques T.Godbout, l'Esprit du don, ?en fait abondamment état.La famille, les proches sont, dans notre culture, objet constant de sollicitude, d\u2019attentions, de gratuité.Le don d'organes lui-même est un geste orienté vers l\u2019autre, un receveur pourtant anonyme, mais qui pourra continuer la vie après la mort.Par ailleurs, 2/ Boréal, 1992.39 eg, EE TN ge Cl nous avons tous vu de nombreux exemples de personnes altruistes et soucieuses d\u2019un environnement de qualité dans la sphère privée, être totalement dépourvues de tout sens civique dans l'anonymat de la circulation, d\u2019une file d'attente ou d\u2019un lieu public.Une autre logique est alors à l\u2019œuvre : la loi du plus fort, la loi du « pas dans ma cour ».Pourtant, comme le dit Jonas, la sphère publique surplombe la sphère privée et la conditionne.Mais, dans la première, la responsabilité a pris davantage un sens juridique, fondement de la société de droit.Et nous connaissons le potentiel de dépendances, voire de dureté, que peut comporter ce type de société.À tous les niveaux, du simple citoyen à l\u2019armée de décideurs qui orientent nos destinées, il faut donc retrouver la responsabilité sociale du comportement individuel.Ce sont là des changements de l\u2019ordre de la civilisation auxquels nous convie Jonas.N'est-ce pas le temps?dit-il.« Un héritage dégradé dégradera en même temps les héritiers ».La menace est toujours là et l'angoisse face à l\u2019avenir qu\u2019elle engendre servira peut-être d\u2019élément déclencheur pour les changements profonds dont nous avons besoin : « une prévoyance intelligente couplée avec la simple décence à l\u2019égard de la postérité ».Quelques feuillets pour rendre compte d\u2019une aussi vaste culture dans l'élaboration d\u2019une théorie de la responsabilité, c\u2019est bien peu.Comme mes étudiantes et étudiants, je me suis laissé captiver par les idées qui me semblaient les plus éclairantes pour une époque incertaine, celles susceptibles également de demeurer.Mais cette théorie bien contemporaine est très complexe, et surtout prend appui sur les philosophies passées (de Platon à Ernst Bloch en passant par Bacon, Kant et Marx, etc.) pour les dépasser.PARTOUT POSSIBLES | Pensées pour un au 4 Wi bili 2 bay, :|] responsabilité Dour ; on Hans Jonas iY Ayant lui-même traversé le XX° siècle (né en 1903), dans un pays secoué par les régimes politiques, où la culture à toujours tenu une très grande place, Jonas est on ne peut mieux situé pour parler de l'importance du savoir et du pouvoir dans une société, et du sens à leur conférer.Si nous sommes davantage à une époque « pré- quelque chose » que « post-n\u2019importe quoi », cet ouvrage optimiste nous trace des jalons de réflexion et d'action.41 JEAN-HERMAN GUAY Pur Sr nt mats ITY TET NN REE if Les inévitables.Sartre et Beauvoir Une vie ne vaut rien, rien ne vaut une vie.André Malraux Discourir sur Jean-Paul Sartre et Simone de Beauvoir en 1994, quatorze ans aprés la mort du premier et huit après celle de la seconde, trente ans après Les Mots, quarante après Les Mandarins et cinquante après L'Être et le Néant, semble, à première vue, relever du déjà-vu.On me traitera de nostalgique, de vieillot ou de redondant.Et sans aucune hésitation, je reconnaîtrai que la notoriété de ce couple d'intellectuels n\u2019est plus à faire.Évoquer Sartre et Beauvoir ce n\u2019est pas faire preuve d'originalité.Mais, et chacun le reconnaîtra du même coup, la notoriété d\u2019un auteur ne signifie pas qu'il fut écouté, compris et surtout intégré à la pensée d\u2019une époque.Je ne crois pas, au bout de la ligne, que l\u2019œuvre de Sartre et Beauvoir ait été assimilée par le corps social ou par l'intelligentsia.En fait, j'ai la conviction que Sartre et Beauvoir interrogent toujours notre époque et que leur pensée critique loin de s\u2019essouffler doit, et ce plus que jamais, éclairer nos réflexions actuelles.Dès qu'il est question de Sartre et de Beauvoir, de multiples images se superposent inévitablement dans nos mémoires : celles du couple qui n\u2019a cessé de surprendre, celles des tristes engagements envers le « socialisme existant », et celles des écrits parfois incompréhensibles.Ces noms évoquent aussi toute une époque où les cafés parisiens étaient le théâtre THON RME TN os inévitables.d'interminables discussions philosophico-politiques, jire et Beauvoir où les étés romains servaient de cadre aux chassés- | croisés des sentiments et où, à chaque moment fort, les intellectuels jouaient les rôles principaux.Sur chacune de ces images l\u2019on pourrait s'arrêter.Mais ce n\u2019est pas à ce chapitre que Sartre et Beauvoir restent vivants ; c\u2019est du côté des idées ou plus précisément des attitudes intellectuelles qu\u2019ils demeurent pertinents.Trois d\u2019entre elles doivent être soulignées : celles de l\u2019ambiguïté, de la liberté et de la responsabilité.L\u2019ambiguiïté des rapports humains Chez Sartre et Beauvoir, ce que j'admire le plus, c'est cette incessante volonté de décrire l'ambiguïté des individus, des sentiments qui nous habitent et des rapports que l\u2019on tisse avec autrui.Dans Une mort très douce, qui relate la maladie et le décès de sa propre mère, Simone de Beauvoir n'avait pas dissimulé la texture complexe des sentiments mère-fille : « La \u201cpetite maman chérie\u201d de mes dix ans ne se distingue plus de la femme hostile qui opprima mon adolescence ; je les ai pleurées toutes les deux en pleurant ma vieille mère ».! En fait toute l\u2019œuvre est empreinte de cette volonté de « dévoiler » le côté peu « correct » des sentiments : « Je n'ai jamais eu, écrivait Sartre, de rapports tendres avec mes amis, par la suite.|| y avait toujours des idées de violence entre eux ou d'eux à moi ou de moi à eux ; ce n\u2019était pas un manque d'amitié, c'était la preuve que la violence s'imposait dans les rapports des hommes entre eux ».\u201c Et lorsqu'on lui demande « Pourquoi avez- vous eu de |'amitié pour Bonnafé » 2 il ne dissimule as les motifs qui l\u2019habitaient : « Parce qu\u2019il était beau garçon et boxeur, c'était essentiellement ça ».3 1/ Paris, Gallimard, 1991, p.147.2/ Simone de Beauvoir, Entretiens avec Jean-Paul Sartre août-septembre 1974 (à la suite de La Cérémonie des adieux), Paris, Gallimard, p.193.3/ Ibid, p.330.43 l\u2019humanisme de Sartre et Beauvoir n\u2019est pas celui PossiBLES | Io des bons sentiments, celui des déclarations solen- Pensées | nelles, ou celui du vernis des valeurs honorables \u2014 PoUr un autre ¢ de gauche ou de droite.Il est existence.Les mots ne laissent pas de doute : « Si l\u2019on existait, il fallait exister jusque-là, jusqu\u2019à la moisissure, à la boursouflure, à l\u2019obscénité, écrit Sartre dans La Nausée ».4 L'existence n\u2019est pas faite de lignes droites, de principes suivis minutieusement ou d'engagements tenus : « l'existence est un fléchissement, ajoute-t-il ».Et cette conscience de l'existence n'empêche pas l'admiration ; elle la suscite simplement autrement : « Je pense à ce type de là-bas qui a composé cet air, un jour de juillet, dans la chaleur noire de sa chambre.J'essaie de penser à lui à travers la mélodie, à travers les sons blancs et acidulés du saxophone.Il a fait ça.Il avait des ennuis (.) et puis il y avait cette terrible [ vague de chaleur qui transformait les hommes en mares de graisse fondante.Tout ça n\u2019a rien de bien joli ni de bien glorieux.Mais quand j'entends la chanson et que je pense que c'est ce type-là qui l\u2019a | faite, je trouve sa souffrance et sa transpiration.émouvantes.Il a eu de la veine.Il n\u2019a pas dû s\u2019en rendre compte d\u2019ailleurs.Il a dû penser : avec un peu de veine, ce truc-là me rapportera bien cinquante dollars! Eh bien, c\u2019est la première fois depuis des | années qu\u2019un homme me paraît émouvant ».° | Cette attitude intellectuelle qui consiste à dévoiler l'être dans sa complexité ne s\u2019oppose-t-elle pas au puritanisme social ou à la volonté actuelle de dire sans froisser, d'échanger sans juger, de décrire sans blesser ?Dans les milieux intellectuels « bien considérés », l'agressivité et la violence ne sont-elles pas | rangées parmi les comportements à réprimer @ Une chanson écrite pour de l'argent ne perd-elle pas la moitié de sa valeur Et chacun ne cherche-t-il pas à ennoblir, presque continuellement, les motifs qui le poussent vers l\u2019autre @ Mais il y a plus.4/ Paris, Gallimard, 1982, p.180.5/ Ibid, p.246. Nig Les inévitables.y, Sire et Beauvoir Wn > Dans La Cérémonie des adieux, Simone de Beauvoir n\u2019a pas relaté poliment et puritainement l\u2019agonie de Sartre; elle a décrit la déchéance du corps.Les mots, les qualificatifs, les descriptions y sont.Il n\u2019y a pas de non-dit : cécité, infirmité, incontinence urinaire, puis escarres et gangréne, tout y est.L'égarement de la pensée n'échappe pas à la description : « \u2026 il laissait assez vite tomber les conversations, il ne posait pas de questions, il ne lançait pas d'idées.Il ne s\u2019intéressait pas à grand-chose, sur aucun plan.En compensation, il s\u2019obstinait dans des routines\u2026 ».Elle ne décrit pas un héros mais un homme, simplement un homme qui a existé et qui se meurt : ni plus, ni moins.Ce livre où Sartre est en scène pour la dernière fois, je me souviens qu'il a choqué plusieurs personnes : « il y a des choses qu\u2019on ne raconte pas », disaient certains, d\u2019un ton offensé et offusqué.Simone de Beauvoir a pris parti, au contraire, de déchirer le rideau du domaine privé qui cache la maladie.° En le faisant, elle n\u2019a pas été en rupture avec les attitudes intellectuelles et existentielles qu\u2019elle avait partagées avec Sartre, mais bien en continuité.La liberté de la personne On a associé Sartre à la gauche française.Nul doute qu'il en était.Il n\u2019a jamais cherché à éviter ou à dissimuler ce compagnonnage.Entre le marxisme et l\u2019existentialisme sartrien, il existe cependant une césure profonde qui s'appuie sur le refus du déterminisme.« Si on va jusqu'au bout des pensées marxistes\u2026 il y a un monde nécessaire, il n\u2019y a pas de 6/ Remarquez que quand l'heure aura sonné je serai probablement le premier à m\u2019abriter derrière le dit rideau, pour échapper au regard des autres, mais je crois que la subjectivité de la déchéance physique sera assumée différemment parce que j'aurai en tête la vérité de La Cérémonie des adieux.45 var SN TS a contingence, il n'y a que des déterminismes, des POSSIBLES | # dialectiques ; il n\u2019y a pas de faits contingents ».7 Pensées | pour un autrek Chez Sartre au contraire l'être est libre.« L'homme est libre, l\u2019homme est liberté ».8 Nos actes et nos paroles sont libres.Il n\u2019y a pas de sens prédéterminé ; nous sommes nous-mêmes producteurs de sens.Il a donc cette incontournable subjectivité au cœur de notre être.On peut la nier, on peut considérer le monde comme un « donné », mais tel n\u2019est pas le cas.« C\u2019est que tout homme a d\u2019abord été un enfant ; après avoir vécu sous le regard des dieux, promis soi-même à la divinité, on n'accepte pas volontiers de redevenir dans l'inquiétude et le doute tout simplement un homme », écrit Simone de Beauvoir dans Pour une morale de l\u2019ambiguité.° l'affirmation sartrienne de cette liberté ne signifie pas qu\u2019elle soit absolue.Elle n\u2019est pas entière !° mais plutôt en situation, à travers un réseau de possibles ; on fait des choix à travers des contraintes et ceux-ci dépendent jusqu\u2019à un certain point des choix qu\u2019on a faits antérieurement.Simone de Beauvoir distingue très clairement deux situations : l\u2019une où la contrainte est manifeste et directe, et l\u2019autre où l'individu se rend responsable, du moins partiellement, de son enfermement « \u2026l\u2019esclave noir du XVIII siècle, la musulmane enfermée au fond d\u2019un harem, n\u2019ont aucun instrument qui leur permette d'attaquer, fût-ce en pensée, fôt-ce par l\u2019étonnement ou la colère, la civilisation qui les opprime : leur conduite ne se définit et ne saurait se juger qu\u2019au sein de ce donné.(.\u2026.) Mais dès qu\u2019une ibération apparaît comme possible, ne pas exploiter cette possibilité est une démission de la liberté, démission qui implique la mauvaise foi et qui est une 7/ Entretiens., op.cit., p.181.8/ L\u2019Existentialisme est un humanisme, Paris, Nagel, 1968, p.37.9/ Paris, Gallimard, 1966, p.68.10/ Dans L'Être et le Néant, c'est le cas.Par après Sartre a corrigé les excès de cette œuvre « de jeunesse ». 0 nl es inévitables.faute positive.(\u2026) À l'enfant sa situation est imposée, an Sire et Beauvoir tandis que la femme (j'entends la femme occidentale d'aujourd'hui) la choisit ou du moins y consent ».!! Ne sommes-nous pas ici à mille milles du discours victimisant, où personne n\u2019a choisi ce qu\u2019il vit, où la cause est toujours ailleurs?Sartre et Beauvoir, par delà la mort, ne s\u2019opposent-ils pas & notre démission à I'égard de notre propre existence 2 Trop de situations, trop de comportements et trop de phénoménes sont lus à travers la seule lorgnette du déterminisme.| conviendrait de reprendre un peu plus souvent la lorgnette de la liberté pour décrire, expliquer ou comprendre les actions humaines.De la liberté à la responsabilité Mais cette liberté, elle est engagement.Chacun de nos gestes nous conduit à de nouvelles situations, à de nouveaux possibles.« Ainsi je suis responsable pour moi-même et pour tous, et je crée une certaine image de l\u2019homme que je choisis ».!?Dans L'Invitée, on retrouve cette idée : « Voyez-vous, dit Pierre, le temps n\u2019est pas fait d\u2019un tas de petits morceaux séparés dans lesquels on puisse s\u2019enfermer successivement ; quand vous croyez vivre tout simplement au présent, bon gré, mal gré, vous engagez l\u2019avenir ».13 Ce sens de la responsabilité tranche avec la démission actuelle des intellectuels.Ainsi, selon Marc-Henry Soulet : « L'intellectuel fait en effet au- jourd\u2019hui silence.Sa voix s\u2019estompe dans un concert de désillusion, d'habitude, d\u2019individualisme.Le voilà, semble-t-il, résigné, démobilisé, retiré ».!4 11/ Pour une morale.op.cit., p.55-56.12/ Jean-Paul Sartre, L'Existentialisme est un humanisme, op.cit., p.27.13/ Simone de Beauvoir, L\u2019Invitée, Paris, Gallimard, 1972, p.72.14/ Marc-Henry Soulet, Le Silence des intellectuels, Montréal, Albert Saint-Martin, 1987, p.13 (cité par D.Monière in L\u2019Année politique 1988-1989, Montréal, Le Devoir-Québec, 1989.) 47 D'où vient ce retrait?Les causes sont multiples mais l\u2019une d\u2019entre elles renvoie sans aucun doute à l\u2019angoisse de la responsabilité et de la liberté.L\u2019engagement en général, et celui de l\u2019intellectuel en particulier, sont inévitablement marqués par la contradiction entre les principes et l\u2019action, entre la singularité de l\u2019individu et le désir d\u2019universel, entre le fit de n'être qu\u2019une détermination du tout et de nier celui-ci par sa détermination propre.L'intellectuel n\u2019y échappe pas et puis.il se trompe inévitablement.Dans Plaidoyer pour les intellectuels, Jean-Paul Sartre écrit à son sujet : « \u2026 il faut le répéter, sa position n\u2019est pas scientifique.Il applique à tâtons une méthode rigoureuse à des objets inconnus qu'il démystifie en se démystifiant\u2026 Pour l\u2019instant, il enquête et se trompe sans cesse.».!\u201c Néanmoins n\u2018agir qu\u2019à la condition de ne pas se tromper serait la plus grave des erreurs.Agir implique la contradiction entre l\u2019action et l\u2019idée qu'on en a.Mais il y a plus encore.Agir, c'est très souvent se salir les mains.La solution n\u2019est pas de refuser la saleté mais d'en être conscient.Dans Pour une morale de l'ambiguïté, Simone de Beauvoir écrivait : « La fin ne sti les moyens que si elle demeure présente, si elle est complètement dévoilée au cours l\u2019entreprise actuelle ».On me pardonnera d'avoir écouté les échanges de cette pièce de théâtre de Sartre intitulée Les Mains sales, mais il convient d'en dégager la substance pour faire ressortir l\u2019opposition entre le penseur (Hugo) et l\u2019homme d\u2019action (Hoederer) : \u2014 HUGO : « Je n'ai jamais menti aux camarades.À quoi ça sert de lutter pour la libération des hommes, si on les méprise assez pour leur bourrer le crâne 2 \u2014 HOEDERER : Je mentirai quand il faudra et je ne méprise personne (.) Ce n'est pas en 15/ Paris, Gallimard, 1972, p.59.IPL POSSIBLES Pensées pour un autréà oe .5 t Beauvoir ry, Wr e s inévitables.refusant de mentir que nous abolirons le mensonge.|.) \u2014 HUGO : Tous les moyens ne sont pas bons.\u2014 HOEDERER : Tous les moyens sont bons quand ils sont efficaces (.) La pureté, c'est une idée de fakir et de moine.Vous autres, les intellectuels, (\u2026) vous en tirez prétexte pour ne rien faire.Ne rien faire, rester immobile, serrer les coudes contre le corps, porter des gants.Moi j'ai les mains sales.Jusqu\u2019aux coudes.Je les ai plongées dans la merde et dans le sang ».!° De plus en plus j'ai l'impression que le réalisme ou plutôt l'existentialisme de Sartre et de Beauvoir interpelle notre époque où la moindre erreur entache toute la personne, où ceux et celles qui font de la politique sont immédiatement associés à de quelconques magouilles, où l\u2019on cherche toujours, derrière le discours collectif, l'intérêt personnel comme si celui-ci était condamnable ou méprisable, par lui- même et en lui-même.Cette exigence de pureté nous a conduits loin de l\u2019action \u2014 d\u2019où l\u2019on sort nécessairement les mains sales ; elle nous a relégués dans le rôle de gérants d'estrades ; elle a fait de nous, au bout du compte, des gens de « mauvaise foi ».« Mieux vaut des bêtes qui se font tuer sur place que des hommes qui foutent le camp ».7 N'est-il pas fréquent que tel geste, telle situation ou tel phénomène soit qualifié, sur un ton léger de dédain et de sarcasme, d\u2019« inhumain », comme si l'humanité n\u2019était que belle @ Sans qu'il nous soit possible d\u2019en établir la filiation exacte et directe, la contre-culture des années 16/ Jean-Paul Sartre, Les Mains sales, Paris, Gallimard, 1978, p.193- 194.17/ Jean-Paul Sartre, Le Diable et le Bon Dieu, Paris, Gallimard, 1980, p.243.: 49 soixante, la pensée critique de gauche des années soixante-dix, le féminisme totalitaire des années quatre-vingt qui s\u2019est voulu critique de tous les comportements et le vieux fond de catholicisme des années cinquante, le tout mêlé à la manie de l'excellence des dernières années sont probablement responsables de cette « imagination » intellectuelle, qui a fixé la barre trop haut, qui a oublié que l'être humain, homme et femme, est marqué par l\u2019ambiguïté, la liberté de se tromper et la responsabilité de son avenir.Des multiples lectures qu'on peut faire de l\u2019œuvre du couple Sartre-Beauvoir, voilà celle que l'ai retenue, celle qui me laisse croire que notre action est ouverte sur des « possibles », que j'associe à des preuves de liberté, d une part, et de responsabilité, d'autre part, dans la mesure où je ne rêve pas à l'impossible pour mieux me cantonner dans le silence.A ON POSSIBLES Pensées pour un autre | | | MARCEL FOURNIER Journal d\u2019une recherche : Marcel Mauss .Mai 1987 Le projet d'écrire une biographie intellectuelle de Marcel Mauss (1872-1950) est né à la suite de la rédaction d\u2019un article, « Durkheim, L\u2019Année sociologique et l\u2019art », que j'ai publié dans la revue Études durkheimiennes.Professeur au Département de sociologie de l\u2019Université de Montréal, je donne depuis plusieurs années un cours d'histoire de la pensée sociologique française, et pour éviter que cet enseignement ne soit trop « scolaire », je veux entreprendre une recherche originale sur un aspect ou mieux, sur un des membres de l\u2019École sociologique française.|| n\u2019est pas question de « travailler » sur Durkheim : tout a été dit sur lui ou presque.Mon choix se porte sur Marcel Mauss : sa pensée est moins dogmatique que celle de son oncle, Emile Durkheim.Le projet est doublement ambitieux : d\u2019abord, l\u2019œuvre de Mauss est très spécialisée, pour ne pas dire ésotérique, et touche à plusieurs disciplines (histoire des religions des peuples dits « non civilisés », ethnologie, sociologie) ; ensuite, il n'existe aucune biographie intellectuelle de Mauss.Sauf dans le milieu des sciences humaines, le nom de Marcel Mauss n\u2019est pas connu.Qui est Marcel Mauss ?me demandent des amis ou des parents.Je réponds : « Le neveu de Durkheim ».Certains connaissent Durkheim, le fondateur de la sociologie 51 [RPRART française et l\u2019auteur des Règles de la méthode sociologique et du Suicide, d'autres pas.Quel n\u2019est pas mon étonnement lorsqu'un journaliste de La Presse me téléphone et qu\u2019il veut m\u2019interviewer au sujet de mon livre : « J'aimerais faire un article sur votre projet de biographie de Marcel Masse » ! | Lorsqu'il prend connaissance de mon projet \u2014 et de ma demande de subvention au Conseil de recherche en sciences humaines \u2014, Marcel Rioux, anthropologue de formation, se montre tout à fait enthousiaste.Son beau-père, Marius Barbeau, a suivi des cours de Marcel Mauss au début des années 1910, et il a entrepris ses premières recherches sur le potlatch chez les Indiens de Colombie-Britannique.Rioux a pour sa part une grande admiration pour Mauss, et pour son œuvre : « C\u2019est l\u2019un des penseurs qui furent les plus importants pour moi.Lorsque j'étais étudiant à Paris au lendemain de la guerre, |'aurais pu le rencontrer.l\u2019un de mes professeurs, Georges Gurvitch, m'a un jour invité à l\u2019accompagner chez Mauss.J'ai décliné l'invitation, car je voulais garder intacte l\u2019image que je m'étais faite de lui : celle d\u2019un grand intellectuel et non pas celle d'un homme diminué.Vous savez, pour Mauss, l'avènement de la Seconde Guerre fut terrible ; juif, il a été obligé de porter l'étoile jaune ; il a perdu la raison.» Juin 1988 Revoir Philippe Besnard a Paris, dans son bureau, est un plaisir : chercheur au CNRS (Centre national de recherche scientifique), Besnard est l\u2019un des meilleurs spécialistes de l\u2019histoire de la sociologie française, en particulier de Durkheim et de son équipe ; il vient de terminer son livre, L\u2019anomie, que doivent publier les Presses Universitaires de France.Nous nous connaissons depuis plusieurs années, et chaque fois que je viens à Paris, je vais le saluer, au 54, boulevard Raspail.Je lui expose mon projet.« Voilà une idée intéressante, me répond-t-il.Personne ne l\u2019a fait ».Et, en guise d'avertissement, il ajoute : « Ce ne sera pas facile.La famille veut 52 1 Pensées \" pour un autre i oi i | POSSIBLES | fl \u201cSt J \u201c M recherche : arcel Mauss te Journal d'une préserver l'image du Grand Homme.».Puis, comme s'il allait commettre une indiscrétion, il change le ton de sa voix : « Tu sais, Mauss a eu une vie personnelle mouvementée.Il y a eu plusieurs femmes dans sa vie\u2026 Mauss s'est marié, ce que peu de gens savent.Se sentant devenir vieux, il a décidé d'épouser sa bonne ou sa secrétaire afin qu'elle s'occupe de lui.Mais peu de temps après le mariage, cette femme est tombée gravement malade, et elle est demeurée au lit pendant des années, elle est devenue immense.Mauss, qui se cherchait une infirmière, a dû faire l\u2019infirmier ».Tout en l\u2019écoutant, je me dis qu\u2019il y a là le matériel nécessaire pour transformer ma biographie intellectuelle en récit, pour en faire une biographie-roman.J'en suis encore à l'étape de la pré-recherche : mon principal souci est d\u2019avoir accès à la documentation personnelle de Mauss.Philippe Besnard me donne un très bon tuyau : « La correspondance de Marcel Mauss a été déposée aux archives du Collège de France.Personne n\u2019a encore eu accès à cette documentation.La responsable des archives est Christine Delangle.Présente-toi en disant que je t'ai informé de l'existence de cette correspondance ».Je n\u2019ai qu\u2019une envie : courir au Collège de France.Elu professeur en 1930, Mauss y a enseigné la sociologie une dizaine d'années.Ce fut la période la lus active de sa vie professionnelle : en plus des leçons au Collège de France, il donnait des séminaires à l\u2019École pratique des hautes études et des cours à l\u2019Institut d\u2019ethnologie.Plus de neuf heures de cours par semaine! Et puis, ce fut la guerre.Je tente d\u2019abord de rejoindre Christine DeLangle par téléphone.Désespéré de ne pas y réussir, je me rends directement au Collège de France, rue des Écoles.Elle est absente.Je m'assois près de la réception, et j'attends.Trente, quarante minutes : la responsable des archives n\u2019est toujours pas là.Le lendemain, même démarche, même résultat : les 53 archives du Collège sont une forteresse imprenable.Je téléphone à Pierre Bourdieu, qui fut mon directeur de thèse et qui est professeur au Collège de France.« Vous savez, me répond-il, j'ai vu ce qu'il y a aux archives.Il y a peu de choses : quelques cartons seulement ».Face à mon projet, sa réaction est plutôt froide : « Tout cela relève d\u2019une volonté de déterrer des morts.Et si l\u2019on veut faire quelque chose de sérieux, il faut réaliser une recherche approfondie ».Bourdieu accepte néanmoins de m'appuyer dans mes démarches : « Si pour le Collège, vous avez besoin d\u2019un appui \u2014 une lettre, etc.\u2014, je vous le donnerai ».Février 1989 Professeur invité à l\u2019École des hautes études en sciences sociales (anciennement l'École pratique), je suis à Paris pour une période de trois semaines.Premier objectif : avoir accès aux archives du Collège de France.C'est toujours l\u2019impasse : l\u2019archiviste n\u2019est jamais à son bureau.Heureusement que Philippe Besnard me donne son numéro de téléphone personnel et que je peux laisser, sur son répondeur, un message.Dès le lendemain, Christine DeLangle me rappelle et me donne un rendezvous ; « Oui, Ty a beaucoup de choses, mais rien n\u2019a été inventorié.Je me proposais de le faire au cours de l'été prochain.Pour y avoir accès 2 Je ne sais pas, il faudrait obtenir l'autorisation de l'administrateur du Collège ».Je suis confiant, car je peux compter sur Pierre Bourdieu ; je sais aussi que je peux obtenir l'appui d\u2019un autre professeur du Collège, Maurice Aghulon, que j'ai rencontré l\u2019au- fomne dernier à Montréal, alors qu\u2019il donnait un cours d'histoire a l'UQAM.Sa réponse est spontanée : « Si nécessaire, me dit-il, je ferai dès cette semaine une démarche auprès de l\u2019administration.» Enfin, un pied dans la porte! Le lendemain, quinze heures, je suis au rendez-vous.La porte des archives est entrouverte.Christine Delangle m\u2019accueille chaleureusement.Début de la trentaine, grande, cheveux blonds, petites lunettes, yeux bleus, REV jl | POSSIBLES Rx Pensées pour un autre Ca lg | Journal d\u2019une tout le contraire de \u2018image que je me faisais d\u2019une it-e Wig | recherche : wy Marcel Mauss archiviste ! « Voilà », me le en me montrant une dizaine de boîtes empilées dans un coin.« Ce sont les documents que la famille a remis au Collège ».Je lui explique mon projet de recherche, et lui demande de pouvoir consulter la correspondance entre Marcel Mauss et son meilleur ami, Henri Hubert.L'archiviste va chercher une des boîtes : elle comprend la correspondance entre les deux amis (plus de 100 lettres) ainsi que la correspondance entre Durkheim et son neveu (plus de 500 lettres).Je m\u2019assois à une petite table, et je commence le dépouillement.Le déchiffrement est difficile : I'écriture de Mauss et de Durkheim illisible, et l\u2019éclairage, mauvais.Mais quelle découverte ! Les premières lettres de Durkheim à son neveu datent de 1894.Durkheim est professeur de sociologie à Bordeaux ; Mauss vient de s'installer à Paris où il entend se préparer pour l'agrégation de philosophie {qu'il obtiendra l\u2019année suivante).« II faut, écrit Durkheim, avoir un projet à réaliser.Je ne sens pas dans ta lettre que tu en sois assez préoccupé ».! Les conseils de l\u2019oncle sont précis : « Travaille posément et sans excès » ; « Fais l'effort pour comprendre tes idées » ; « Ne te crois pas obligé de tout dire à propos d\u2019un sujet ».Graduellement, se tissent devant mes yeux les relations qui lient, sur les plans affectif et intellectuel, l'oncle et le neveu jusqu'à la fin de la Première Guerre mondiale (Durkheim meurt en 1917).C\u2019est sur les indications de Durkheim que Mauss poursuit des études en histoire des religions à l\u2019École pratique des hautes études (où il devient lui-même professeur en 1901), qu\u2019il effectue un séjour d\u2019études d\u2019un an en Hollande et en Angleterre, et qu\u2019il entreprend, en collaboration avec Henri Hubert, sa première grande étude, « Le Sacrifice ».Mauss devient le plus proche 1/ Lettre d\u2019Émile Durkheim à Marcel Mauss, Bordeaux, 18 juin 1989 {Fonds Hubert-Mauss, Archives du Collège de France).55 collaborateur de Durkheim, participant activement à la mise sur pied de la revue L\u2019Année sociologique.Donc des relations très étroites, mais aussi conflictuelles.Mauss n\u2019est pas foujours ponctuel, et ses retards exaspèrent son oncle, qui cherche par tous les moyens à « secouer la belle insouciance » de son neveu : « Le mal est sans remède ; nous avons affaire à un incurable ».Mauss ne se met « à la besogne » ue sous l\u2019aiguillon de la nécessité, c'est-à-dire au dernier moment.Certains racontent que l\u2019oncle séquestre parfois le neveu dans une chambre située au-dessus de son cabinet de travail afin d'entendre s'il se promène au lieu d'écrire.Même s\u2019il n\u2019a pas réussi à terminer sa thèse de doctorat, qui devait orter sur « La Prière », Marcel Mauss a cependant beaucoup travaillé : il a écrit des centaines et des centaines de comptes rendus, et il a publié plusieurs longs articles, qui prennent le plus souvent la forme d\u2019esquisses ou d'essais.Son plus célèbre texte est « L'Essai sur le don », publié en 1925.La correspondance ne dévoile pas tout, mais elle fait voir des sentiments, et permet de mieux cerner des personnalités.Et surtout, elle ouvre de multiples pistes à explorer : rencontre avec telle ou telle personne, etc.La recherche est loin d\u2019être terminée.Mars 1989 Je reviens de mon jogging dans le parc du Luxembourg : très beau, mais un boulevard ! Pour ne pas oublier le contexte dans lequel se sont déroulées les entrevues que j'ai réalisées au cours des jours précédents, je m'empresse de les retranscrire.Ce sont trois longs entretiens avec d'anciens étudiants de Marcel Mauss : André-Georges Haudricourt, Denise Paulme et Louis Dumont.Anthropologue, linguiste, et naturaliste, Haudricourt est un vieux monsieur (né en 1911), qui habite au 23, rue d\u2019Assas, dans un grand quatre-pièces.Mais quel fouillis! Des livres et des papiers Froissés par- fout, sur les tables, par terre.C\u2019est cent fois pire que 56 RAR POSSIBLES # Pensées | o pour un autre à; i > | Journal d'une mon bureau ! Denise Paulme (née en 1909) est une \u2018ny, recherche: spécialiste de l'Afrique, où elle a fait de nombreux Marcel Mauss terrains ; du même âge qu\u2019Haudricourt, elle fait plus jeune, et est d\u2019une grande gentillesse : elle me reçoit dans son salon, et m'offre le thé.Sur les murs, de magnifiques toiles de Masson, de Klee.Son mari, l\u2019ethnomusicologue André Schaeffner, et elle ont fréquenté, pendant les années 1930, le milieu de l'avant-garde artistique.L'accueil que me fait Louis Dumont, anthropologue et indianiste de renom, dans son appartement du 11, rue de Lagrange, est poli, mais froid.Certes, il est disposé à me parler de Mauss, mais il situe rapidement la discussion sur le plan théorique » :« Lévi-Strauss a, déclare-t-il d\u2019entrée de jeu, rétréci la pensée de Mauss ».Me voilà devenu spécialiste des entrevues avec les personnes âgées! Ces entrevues sont importantes, indispensables : elles me permettent de me faire une idée plus précise de Mauss, et des relations qu'il entretenait avec ses élèves.« Mauss était, me raconte Denise Paulme, un personnage pittoresque, il aimait se retrouver avec de plus jeunes, avec ses élèves.On formait une petite société : on se réunissait après les cours, certains l\u2019accompagnaient à pied, de la Sorbonne au parc Montsouris.Mauss avait une grande érudition : il savait tout.Pendant les cours, les mains dans les poches, quelques notes sur la table, il improvisait (.) Mauss n\u2019avait aucun dogmatisme.La liberté et le respect le caractérisaient.C'était vraiment un homme sans préjugé.J'ai été très influencée par sa façon de penser : pensons au fait social total.Mais c'était difficile de prendre des notes, car il sautait d\u2019une idée à une autre ; il se plaisait à déconcerter, à faire des raccourcis.C'était la magie de la parole ».Mai 1990 Je reçois de Paris un volumineux colis : ce sont des photocopies d'articles politiques que Mauss a écrits.À la suite de recherches dans diverses bibliothèques, Donna Evleth, documentaliste d\u2019origine américaine qui vit en France depuis plus de 57 vingt ans, a enfin réussi, en suivant mes indications, à mettre la main sur les textes de Mauss qui sont parus dans Le Mouvement socialiste, L'Humanité, Le Populaire, La Vie socialiste, ou L'Action coopérative.Une belle collecte ! Ami de Jaurès, et, dès ses études universitaires, militant politique actif au sein du parti socialiste et du mouvement coopératif, Mauss a beaucoup plus écrit que je ne l\u2019aurais cru.Mon livre pourrait s'infituler : Marcel Mauss.Le savant et le militant.De Mauss, je connais son texte sur « La Nation » 2 ainsi que son « Appréciation sociologique du bolchevisme » *.Une « appréciation » datée de 1924, mais d\u2019une grande clairvoyance : la Révolution russe est un échec, pense Mauss, car on a voulu changer une société en utilisant la violence.Et pire, de graves erreurs ont été commises par les Bolcheviks, lorsque ceux-ci ont voulu éliminer le marché et la liberté commerciale et industrielle qui I'accompagnait, et qu'ils n'ont pas su maintenir l'équilibre entre l\u2019étatisme et la vie associative.Un texte à lire et à relire, à un moment où le Mur de Berlin s'effondre, et que l'URSS se démantèle.La fin du socialisme2 Non, si l\u2019on retrouve des penseurs, qui tel Mauss, refusent les vieux dogmatismes révolutionnaires, et qui savent mettre de l'avant quelques idéaux collectifs tout en gardant les pieds sur terre.En d'autres termes, un, juste équilibre entre l\u2019idéalisme et le pragmatisme.À la lecture de ses nombreux textes politiques, je découvre un Marcel Mauss « possibililiste » : « Tout le possible, rien que le possible ! », tel était son slogan.2/ || s'agit d'un texte posthume de Marcel Mauss, qui fut d\u2019abord publié dans L\u2019Année sociologique, et que l\u2019on trouve dans le troisième tome de ses Œuvres aux Éditions de Minuit.L\u2019un des grands projets de Mauss, au lendemain de la Première Guerre, était de rédiger un livre sur « La Nation ».3/ Marcel Mauss, « Appréciation sociologique du bolchevisme », Revue de Métaphysique et de Morale, 31° année, no 1, 1924, p.103-132.\u201c58 POSSIBLES Pensées pour un autre \u201cag \"ey Nt 0] Uy SUZANNE MARTIN Simone Weil ou le refus de la force Simone Weil est passée sur la terre comme un astre et sa courte trajectoire a laissé, sur le ciel de ce siècle, un singulier sillage.Quand elle s'éteint, le 24 août 1943, à trente-quatre ans, au sanatorium d\u2019Ashford, la plus grande partie de son œuvre n\u2019a jamais été publiée, sauf pour quelques articles parus dans des revues de gauche.Elle aurait pu demeurer ensevelie sous l'indifférence et l\u2019oubli mais l\u2019obscure justice qui veille toujours{2) n\u2019a pas voulu que son énie meure avec elle.Ne pleurons pas la frêle jeune Femme qui repose maintenant dans la campagne anglaise qu\u2019elle avait tant aimée, car, comme Achille, elle a choisi une vie courte et héroïque plutôt que longue et sans histoire, non par amour de la gloire mais par fidélité à sa mission.Son message a traversé le temps pour venir nous rejoindre.« || est temps de renoncer à rêver la liberté, et de se décider à la concevoir ».Ce n'est pas une main anonyme qui a tracé cette phrase sur es murs dans le tumulte d\u2019un mai 68, c\u2019est Simone Weil réfléchissant sur la liberté et l'oppression en 1934.Depuis, malgré certains progrès, la Condition ouvrière n\u2019a rien perdu de son actualité, le déracinement s\u2019est accentué, le colonialisme, remplacé par 59 l'impérialisme économique, militaire et culturel, nous a laissé un monde où les deux tiers de la planète sont livrés au sous-développement.À l'heure où l\u2019on parle de partage du travail, où l\u2019on s'interroge sur la notion même de travail, à l\u2019heure où l'Occident est ravagé par les mêmes vieux démons, qui semblent sortis tout droit des années 1930, à l'heure où l'esprit de l'Europe, telle qu\u2019on a pu la rêver, agonise à Sarajevo, l\u2019œuvre de Simone Weil est plus que jamais essentielle.Les essais de Simone Weil, car c\u2019est bien là le genre littéraire dans lequel s'inscrit la plus grande partie de son œuvre, n\u2019ont pas de rides.Ils arrivent jusqu\u2019à nous à travers une prose limpide où la pensée est en quelque sorte à nu.Il aurait été étonnant que Simone Weil, qui n\u2019a jamais privilégié l\u2019exaltation du moi (c'est le moins que l'on puisse dire) laissat celui-ci envahir son écriture.Il y a là un effacement volontaire.Comme le souligne Pierre Vadeboncœur « on ne peut pas se croire rien et écrire comme, disons, Bossuet ».Simone Weil veut laisser toute la place au message, elle veut être « le verre qui laisse passer la lumière », pour reprendre une de ses expressions.On a dit qu'elle s'était refusé foute coquetterie littéraire, sauf, parfois, celle de l\u2019humour auquel on pourrait ajouter une ironie amère et efficace, où perce son impitoyable lucidité : Dans l'Antiquité, il y avait des esclaves, mais les citoyens seuls combattaient.Aujourd\u2019hui on a trouvé mieux ; on réduit d'abord des populations entières en esclavage, et ensuite on s\u2019en sert comme chair à canon.Effacement et simplicité, car l\u2019agrégée de Normale supérieure qui aurait pu employer un vocabulaire savant et obscur s'efforce toujours au maximum de clarté et d'accessibilité sans rien sacrifier de la rigueur de sa pensée.Effacement qui n'empêche pas 1/ Simone Weil, Écrits historiques et politiques, Gallimard, 1960, p.342.60 POSSIBLES Pensées pour un au | hy | Simone Weil Wary, ou le refus W de la force sa compassion (au sens le plus fort du terme) de nous toucher et de nous la révéler en quelque sorte malgré elle.« Regardons, écrit Fernand Ouellette, comment Simone Weil débusque l\u2019illusion de la force, comment elle nous révèle la qualité de son âme en cernant les éclaircies d'âme dans l\u2019Iliade ».Mais quelle est cette force que Simone Weil a toujours refusée 2 Est-ce une notion abstraite qui aurait germé dans l\u2019esprit exalté d\u2019une intellectuelle qui se voulait proche du peuple 2 « La force, nous répond Simone Weil dans La Source grecque, c'est ce qui fait de quiconque lui est soumis une chose ».C'est le pouvoir sous toutes ses formes, c'est l'argent, c'est ce qui fait la différence entre « ceux qui disposent de la machine et ceux dont la machine dispose » (La Condition ouvrière).C\u2019est la force qui déracine des nations entières, qui fait d\u2019une grande partie de l'humanité des sous-hommes et qui règne depuis la nuit des temps.Simone Weil a eu l\u2019occasion de voir de près un de ses plus hideux visages : le nazisme.C\u2019est pour subir et pour éprouver cette force que Simone Weil a travaillé en usine en 1934-35.Dans la Condition ouvrière on voit que ce qui l\u2019a le plus blessée ce n\u2019est pas la dureté des conditions de travail, c'est l\u2019asservissement avilissant auquel les ouvriers sont réduits.« Simone Weil, remarquait Camus, a raison de dire que la condition ouvrière est deux fois inhumaine, privée d'argent d'abord, et de dignité ensuite ».* C\u2019est sans doute ce à quoi Simone Weil faisait allusion dans sa lettre à Albertine Thévenon : Cette expérience, qui correspond par bien des côtés à ce que j'attendais, en diffère quand même par un abîme ; c'est la réalité, non plus l'imagination.Elle a changé pour moi non pas telle ou telle de mes idées 2/ Fernand Ouellette, « Divagations sur l\u2019essai » dans Écrire en notre temps, HMH, 1979, p.39.3/ Albert Camus, L'Homme révolté, Gallimard, « Idées », 1951, p.259.61 (beaucoup ont été au contraire confirmées), mais infiniment plus, toute ma perspective sur les choses, le sentiment même que j'ai de la vie.Je connaîtrai encore la joie, mais il a une certaine légèreté de cœur qui me restera, 1 me semble, toujours impossible.Mais assez là-dessus : on dégrade l\u2019inexprimable à vouloir l\u2019exprimer.4 Aujourd\u2019hui, à l'Est comme à l'Ouest, si tant est ue ces deux mots veulent encore dire quelque chose.la condition ouvrière, malgré des progrès certains, n\u2019a pas fondamentalement changé et, après l'effondrement du modèle soviétique, combien actuelles (et prophétiques !) apparaissent ces quelques ignes : Si demain on chasse les patrons, si on collectivise les usines, cela ne changera en rien ce problème fondamental qui fait que ce qui est nécessaire pour sortir le plus grand nombre de produits possible, ce n\u2019est pas nécessairement ce qui peut satisfaire les hommes qui travaillent dans l\u2019usine [.] C\u2019est là le véritable problème, le problème le plus grave qui se pose à la classe ouvrière : trouver une méthode d'organisation du travail qui soit acceptable à la fois pour la production, pour le travail et pour la consommation.Cette actualité de Simone Weil, nous la retrouvons aussi dans un ouvrage comme L\u2019Enracinement, qui, certes, fut écrit à une époque donnée et pour ré- ondre à une situation précise (celle de la France à lo Libération) mais qui contient des pages sur les- velles nous pouvons méditer au moment où la mondialisation, la promotion, souvent musclée, par I'impérialisme culturel et économique occidental, d\u2019un seul modèle de développement, fait des ravages et provoque des réactions violentes tant à l'extérieur qu\u2019à l\u2019intérieur même de nos sociétés.« Déraciner les peuples conquis a toujours été et sera toujours la politique des conquérants », disait le Renaud de 4/ La Condition ouvrière, Gallimard, « Idées », 1951, p.19.5/ Idem, p.294-295.APE M RAIN POSSIBLES Pensées pour un au Ÿ he jb uy Rory 4 Simone Weil ou le refus de la force Venise sauvée.© Les conquêtes ne se font plus aussi brutalement que du temps de Cortés ; il existe des méthodes plus subtiles pour imposer des modes de vie et des valeurs.Devant cet appauvrissement culturel, et bien avant que cela ne devienne une mode, Simone Weil s\u2019est intéressée à la pensée de l'Orient, dans laquelle elle voyait un recours pour l'Occident : En résumé, il semble que l\u2019Europe ait périodiquement besoin de contacts réels avec l'Orient pour rester spirituellement vivante.Il est exact qu\u2019il y a en Europe quelque chose qui s'oppose à l'esprit d'Orient, quelque chose de spécifiquement occidental.Mais ce quelque chose se trouve à l\u2019état pur et à la deuxième puissance en Amérique et menace de nous dévorer.\u201d Simone Weil croyait en la complémentarité de l'Orient et de l\u2019Occident et refusait que le premier soit assujetti au second.Elle dénonçait, implacablement, ce visage de la force qui a nom colonialisme : Quand on assume, comme a fait la France en 1789, la fonction de penser pour l'univers, de définir pour lui la justice, on ne devient pas propriétaire de chair humaine.8 La force est aussi à l\u2019œuvre dans ces enfers aseptisés que sont nos grandes villes modernes et, si elle revenait parmi nous, Simone Weil n'aurait pas une ligne à changer à ce qu'elle écrivait dans La Source grecque : La force maniée par autrui est impérieuse sur l'âme comme la faim extrême, dès qu\u2019elle consiste en un pouvoir perpétuel de vie et de mort.Et c'est un empire aussi froid, aussi dur que s\u2019il était exercé par la matière inerte.L'homme qui se trouve partout fe plus 6/ Tragédie de Simone Weil.7/ Ecrits historiques et politiques, op.cit.p.373.8/ L'Enracinement, Gallimard, « Idées », 1949, p.214. faible est au cœur des cités aussi seul, plus seul que ne POSSIBLES peut l\u2019être l\u2019homme perdu au milieu d\u2019un désert.° Pensées pour un aufts; Ces lignes sont extraites d\u2019un essai intitulé « L'lliade ou le poéme de la force ».Simone Weil y fait une lecture de I'épopée d\u2019Homére, qui jette un éclairage nouveau sur ce poème tant commenté, en montrant que la force, et ses effets sur l\u2019âme humaine, est le vrai sujet de I'lliade.La Source grecque est un ouvrage capital dans l\u2019œuvre de Simone Weil car une des lignes de force de sa pensée est la référence constante à la Grèce dans laquelle elle | voyait la véritable source de la culture occidentale, 3 dans ce qu\u2019elle a de meilleur.ll y aurait certes encore beaucoup à dire sur cette œuvre qui a touché à tant de domaines divers (philosophie, histoire, littérature, sciences sociales), sur la vie de cette militante qui a participé aux luttes ouvrières, à la guerre civile espagnole, à la Résistance, sur cette femme qui demeure une figure exceptionnelle et énigmatique, tant par ses engagements que par ses refus.J'ai voulu, dans ce bref article, faire entendre sa voix et insister sur ce qui fait d'elle, dans son œuvre et dans sa vie, une des grandes figures de la résistance à travers les siècles : son refus de la force.Sœur d'Antigone, elle ne nous a peut-être pas ï laissé de plus beau message que ces lignes : « Il n\u2019est ossible d'aimer et d\u2019être juste que si l\u2019on connaît \u2018empire de la force et si l\u2019on sait ne pas le respecter ».!° Quelques titres !! l'Enracinement, Gallimard, « Idées », 1949.La Condition ouvrière, Gallimard, « Idées », 1951.la Source grecque, Gallimard, coll.« Espoir », 1953.Attente de Dieu, Fayard, 1966.9/ La Source grecque, Gallimard, 1953, p.40.10/ Ibid.11/ Une édition des œuvres complètes de Simone Weil est en cours actuellement chez Gallimard.64 | FE uh PATRICE LEBLANC La convivialité revisitée : Ivan lich l y a un peu plus d\u2019une quinzaine d'années je passais pour un hurluberlu, pour un fou gentil parce que \u2018utiisais ma bicyclette comme moyen de transport.Rappelons qu'à Montréal il n\u2019y avait pas encore de piste cyclable, que les bicyclettes étaient interdites dans le métro et que seul Félix Leclerc parlait du «Tour de l\u2019île».Aussi, chaque jour, j'affrontais courageusement les automobilistes sur leur propre terrain pour me rendre au travail ou à l\u2019école, pour faire mes courses ou encore pour aller visiter des amis.À cette époque l'organisme Le Monde à bicyclette publiait un journal qui s'appelait Vers une ville nouvelle.Le vélo y était perçu comme un outil pour transformer la ville.C\u2019est à peu près à la même époque que j'ai découvert avec beaucoup de plaisir un tout petit livre, à peine cinquante pages, d\u2019Ivan lllich : Energie et Équité.! Illich y dévoilait notamment le nombre d'heures effarant que les automobilistes consacrent à leur voiture : 1 500 heures par année, soit 4 heures par jour.Ce fut mon premier contact avec la pensée d\u2019Ivan Illich.Le vélo me semblait un moyen de réinventer notre rapport au temps et à l\u2019espace et de refaçonner la ville, Illich me fournissait des idées et 1/ Seuil, Paris, 1973.65 TH .ji des mots pour critiquer notre monde industriel, qui POSSIBLES Vi fait une si large place à l\u2019automobile, et pour le Pensées | rebâtir.pour un autfei Par la suite j'ai lu, dans l\u2019ordre et dans le désordre, Une Société sans école, Némésis médicale, La Convivialité, Le Chômage créateur, Libérer l\u2019avenir, Le Travail fantôme, Le Genre vernaculaire.?Partout lllich faisait la même critique virulente de la société industrielle ; partout aussi il proposait un avenir plus simple.Pour moi, à chaque fois renouvelés, la même émotion, le même espoir, la même ouverture sur une société nouvelle au centre de laquelle trônerait l\u2019autonomie.C'est l\u2019idée de contreproductivité qui la première nous happe lorsque l\u2019on se plonge dans l\u2019œuvre d'Ivan Illich.C\u2019est en fait autour de celle-ci que se construisent toute l'analyse et toute la critique que fait lllich des sociétés industrielles avancées.La contre- productivité, c'est l\u2019idée simple selon laquelle les sociétés industrielles avancées ont construit des outils et mis en place des institutions qui au bout du compte ne parviennent plus à remplir les fonctions pour lesquelles on les avait inventés, qu\u2019elles produisent même des effets contraires à ceux souhaités.Illich a ainsi démontré que l'automobile est «chronophage» et allonge d'autant notre temps de déplacement ; que l'école abrutit plus qu\u2019elle ne fait apprendre et que la médecine moderne rend davantage les gens malades qu'elle ne réussit à soulager la maladie.Cette contreproductivité vient du fait que nos sociétés ne savent plus respecter des seuils au delà desquels leurs activités deviennent dangereuses pour leur propre survie.Plus justement, explique Illich, il existe dans toute société deux modes de production complémentaires : d\u2019une part, un mode de production autonome d'objets à valeur d'usage, où les IS 2/ Tous parus au Seuil, à Paris, et dans l\u2019ordre où je les ai cités, en 1971, 1975, 1973, 1977, 1971, 1981 et 1983. Ming Pour I wh La convivialité individus produisent pour eux-mêmes, pour leur fa- revisitée mille et parfois pour leurs voisins et sur une base domestique ou communautaire; d'autre part, un mode de production hétéronome où l\u2019on produit des marchandises, souvent standardisées, à l\u2019aide d'outils de grande taille.La contreproductivité qui caractérise les sociétés industrielles avancées vient d\u2019un emballement de ce dernier mode de production.En effet, dans ces sociétés, la sphère hétéronome a pris tellement d\u2019ampleur que la synergie positive entre les deux modes de production s\u2019est transformée en une synergie négative : Dès que le mode hétéronome est privilégié au-delà d\u2019un certain point, il s'établit un monopole radical sur le procédé de production dans son ensemble et dès lors, la croissance des inputs hétéronomes ne se traduit plus que par un déclin de la synergie productive.Cette synergie devient bientôt négative et aboutit à un phénomène paradoxal de contre- productivité qui se développe en boule de neige.Chaque institution produit plus de barrières à la réalisation de son objectif que de facilités pour l\u2019atteindre.À chaque accroissement du produit correspond un éloignement du but qui déclenche un recoublement de l'effort.3 La contreproductivité résulte de la conjonction de trois phénomènes différents.Elle repose d'abord sur la production «d\u2019externalités»*, c'est-à-dire sur la production par les institutions d\u2019une série de nuisances.Par exemple, la généralisation de l'usage de l'automobile cause une pollution atmosphérique importante.Deuxièmement, la contreproductivité repose également sur un phénomène d\u2019encombrement \u201cutilisation à grande échelle d\u2019un produit provoque une diminution des avantages qu\u2019il devait théoriquement conférer à son utilisateur.Pensons simplement au phénomène d\u2019engorgement des routes à l'heure de pointe : l'automobile qui devait 3/ Némésis médicale, op.cit, p.92-93.4/ Id, p.93. réduire le temps de déplacement, l\u2019augmente dans les faits parce que son usage s\u2019est généralisé.Enfin, la contreproductivité repose aussi sur l'apparition de monopoles radicaux.De tels monopoles apparaissent lorsqu'un produit industriel ou un service professionnel remplace l\u2019activité individuelle, provoquant par là même la réduction, voire la disparition pure et simple de l\u2019autonomie des individus.C\u2019est ainsi que, par exemple, l'usage généralisé de l\u2019automobile, notamment par son effet structurant de la ville, rend difficiles ou même interdits les déplacements à pied et à vélo.La critique que fait Illich des sociétés industrielles avancées est percutante en ce qu'elle fait ressortir les contradictions qui sont au centre de nos sociétés : on a construit des outils, on a mis en place des institutions pour nous faciliter la vie, mais des outils et des institutions dont la logique même de développement fait en sorte qu\u2019ils finissent par nous asservir et nous étrangler.Ce n\u2019est pas telle ou telle institution qui est malade, c\u2019est le mode industriel de production lui- même qui est en crise.Il ne s\u2019agit donc pas d\u2019améliorer ces outils et ces institutions, mais bien de renverser la vapeur.Il ne faut pas réinventer l\u2019automobile et améliorer les transports en commun, il faut repenser les déplacements ; il ne faut pas faire des réformes de l'éducation, il faut réapprendre à apprendre ; il ne faut pas redresser l'institution médicale, il faut redécouvrir comment soigner et se soigner.En fait, c'est à une inversion de la logique sous- jacente à nos sociétés industrielles avancées que nous convie Illich.Pour combattre la contreproducti- vité, il faut, réclame-t-il, abandonner la productivité qui amène la domination de l\u2019homme par ses outils et ses institutions, il faut inverser le rapport qui lie l'homme à ces derniers.Aussi, plutôt que de continuer à privilégier le mode de production hété- ronome, en améliorant par exemple les produits, on doit au contraire chercher à faire une place beaucoup plus importante au mode de production 68 POSSIBLES Pensées pour un autre it yi ity Kit ng | La convivialité autonome.En effet, ce n\u2019est pas d'une meilleure revisite hétéronomie que les sociétés ont besoin mais bien de plus d'autonomie.Cette résurgence de l'autonomie se produira avec le passage à ce qu'Illich appelle la société conviviale : Une société conviviale est une société qui donne à l'homme la possibilité d'exercer l\u2019action la plus autonome et la plus créatrice, à l\u2019aide d'outils moins contrôlables par autrui.La productivité se conjugue en termes d\u2019avoir, la convivialité en termes d\u2019être.Tandis que la croissance de l'outillage au-delà des seuils critiques produit toujours plus d'uniformisation réglementée, de dépendance, d'exploitation et d'impuissance, le respect des limites garantirait un libre épanouissement de l'autonomie et de la créativité humaine.5 Cette société reposerait pour l'essentiel sur l\u2019utilisation d'outils justes, c'est-à-dire sur l\u2019utilisation d'outils qui ne répondent pas à la logique producti- viste.Ce sont des outils qui tout à la fois sont générateurs d'efficience, élargissent le rayon d'action des individus, mais n\u2019occasionnent aucun rapport de domination.La bicyclette, dans cette optique, est un outil juste ou convivial : elle permet de se déplacer plus rapidement et sur de plus longues distances sans pour autant rendre esclave son utilisateur.| ne faut néanmoins pas se méprendre sur les intentions d\u2019Ivan Illich.Le passage à une société conviviale auquel il nous convie ne signifie pas le retour à une société préindustrielle.La convivialité n\u2019est pas synonyme d\u2019une société ou seul régnerait le mode de production autonome.Bien au contraire.Certains outils hétéronomes auront toujours leur place.En effet, certains services ne peuvent être pensés sans centralisation.Par exemple, il n\u2019est pas question que dans une société conviviale tout un 5/ La Convivialité, op.cit, p.43.Ce [ATI RAT chacun livre son courrier.Un service central des postes sera donc toujours nécessaire.Par ailleurs, certains outils hétéronomes sont plus efficaces : bien que plusieurs personnes pourraient construire leur propre bicyclette dans des ateliers de quartiers, il sera sans doute plus efficace de les construire sur une base industrielle dans de grandes usines.En fait, la convivialité est plus un indicateur qu\u2019un projet concret, totalement défini, de société.C\u2019est à chaque société de choisir \u2014 selon, comme le dit IHich, «le degré de convivialité qu\u2019elle désire» $ \u2014 les outils et les institutions hétéronomes ou autonomes qu'elle souhaite.Aussi, affirme Illich, la convivialité est-elle davantage un critère pour dépister les menaces possibles à la liberté et à l'autonomie des individus qu\u2019un ensemble de règles strictes à appliquer aveuglément.Dans le domaine de la convivialité, comme ailleurs, l'autonomie doit être valorisée, et préservée.En définitive, ce que propose Illich, c\u2019est de combattre la contreproductivité qui afflige nos sociétés industrielles avancées, en optant pour une «austérité conviviale».\u201d C\u2019est donc à une transformation de nos valeurs de base qu'il en appelle.Il faut ainsi refuser la productivité industrielle mutilante même si elle entraîne l'enrichissement de la société, afin de protéger l'autonomie et les libertés des individus.Seul un tel changement radical assurera un avenir meilleur à nos sociétés postindustrielles.Malgré le fait qu\u2019elles aient été pensées et écrites il y a une vingtaine d'années, les analyses d\u2019Ivan Illich restent d'actualité.Nos sociétés sont en effet tout autant marquées au fer de la productivité qu\u2019elles étaient & cette époque, et la contreproductivité les assaille toujours aussi fortement.Jetons simplement, pour nous en convaincre, un rapide regard sur 6/ Id, p.48.7/ Le Chômage créateur, op.cit, p.29.POSSIBLES Pensées pour un autre} 1 | gi ing nl | La convivialité revisitée l'actualité québécoise.On découvrira par exemple que l\u2019on parle encore abondamment de l'échec du système scolaire et de la crise du système de santé.Une relecture d\u2019Une Société sans école et de Némésis médicale nous apporterait sans doute des pistes de réflexion intéressantes.En gardant en tête les idées d'autonomie, de créativité et d'outils conviviaux, peut-être pourrions arriver à des solutions originales.Même les discours qui nous invitent à des changements sociaux importants, voire radicaux, auraient parfois avantage à être revus à la lumière des thèses d'lllich.En effet, les changements proposés restent souvent prisonniers de la Togiaue industrielle et ne savent pas respecter dans leurs solutions les seuils dont parle Illich.À cet égard, le discours environnementaliste est éloquent.Ici, l\u2019idée à la mode est celle de développement durable.Toutefois, l'application d\u2019un tel concept ne risque-t-elle pas de nous faire retomber dans le piège de la contreproductivité 2 Ne risque-t-on pas de créer ainsi de nouveaux outils, certes plus doux pour l\u2019environnement, mais qui domineront tout autant l'homme@ On aura beau construire, comme l'annonce Mazda, une automobile non polluante fonctionnant à l'hydrogène et recyclable presque entièrement, cette automobile demeura une automobile et sera tout aussi contreproductive que sa consœur fonctionnant au étrole.Elle sera tout autant «chronophage» et ne laissera que peu de place au piéton ou au cycliste.Ainsi, à vingt ans de distance, Illich nous parle toujours.Marcel Rioux \u2014 un des fondateurs, est-il besoin de le rappeler, de la revue POSSIBLES \u2014 nous invitait à pratiquer une sociologie critique.Cette sociologie porte d\u2019abord un regard scrutateur sur la société dans laquelle nous vivons, puis y cherche les lignes de fracture pour mettre ensuite en évidence les possibles qui s'y découvrent.C\u2019est cet esprit qui me 71 semble toujours animer la revue POSSIBLES : porter un regard critique sur notre monde et déceler des pratiques émancipatoires.IÎlich, à la fois par sa dénonciation de la contreproductivité des sociétés industrielles, par son projet de société conviviale et par l'actualité de ses idées, me semble participer de plein fouet à cet esprit.72 POSSIBLES Pensées pour un autre] vu hy IMAGE .Va 3 a Lee es a .- 2605 Bare SE ces sers rx nd Es gs res a.0 ls i ts & Ea = cz cs js Bt = ce pp OCC ei ., gre ok EA wT er Se Crores SAKES gy ays Etre x E = ee Sg rarer) 5 = ces CETTE = ANE 0e à 90 es A i.oe A 55 es SN Sa A CL ERA yr At 2 cé = EE ee ue ap 2 noce 0 a0 RN x 3 \".3 == mess = ny Pre\u201d + = sf ® le td Te 72 - aly 220 ra 3 .= \u201ce Oe\" ~~ L fes \u2014\u2014x - > \u2018 Tae ee a Cwm  « - e = Cs x à £4 \u2014N { Pr ood y\u201d æ + N° ji wo * \u201c >» 7 - eq g .e Cc.AT TR ps ou! &' bar A 7 - aul \"> YH\" {>< X: veus .Ig simplement ça la couleur la déplaçant la faisant glisser du côté des vivants de ce qu'il en reste après la disparition des rêves violets et verts étincelants vêtements de nature dans les coulisses de la beauté accolées à un corps humain les audaces de la couleur le marquent violemment 81 POSSIBLES Pensées pour un autre 6.la beauté se prend quand elle passe disent les porteurs d\u2019ombres et le monde rapetisse sous leur langue oiseaux arbres peu importe la réalité à côté de quelques fleurs à quoi ressemble le safran ou l\u2019indigo quand il strie une épaule une pensée on dirait des voiles dont on recouvre les anges aux ailes brisées [EI Sigg Théâtre pourpre 7.ma bouche s\u2019ouvre et se ferme sur ses silences elle voudrait oser le mot « clairvoyance » or il fait partie d\u2019un fleuve où toutes les eaux se confondent et emportent les mots ne restent que des sons sauvés du désastre et c'est encore la beauté patinée par le temps la répétition 83 un cliché montre l\u2019intime plaie à la surface le rouge à vif expurgé de sa douleur une touche de grenat ou de carmin une couleur de plus dans la splendide orgie du paysage entassée parmi d'autres attendant d\u2019être saisie par les caprices d\u2019un regard et c'est encore la beauté 84 POSSIBLES Pensées pour un autre y Sig Théatre pourpre Ing 9.des reflets ou des effets de réalité remuent dans la ville nos deuils défilent sur les graffiti que l\u2019œil dénature en passant c'est vivant les villes certains jours de mai on y bouge dans une lumière crue qui ne camoufle rien hormis le silence 85 2e POSSIBLES Pensées pour un autre | 10.i sous les pourpres et les ocres i la vie continue sans mots inachevée donc les corps mêlent leur souffle à celui des oiseaux des arbres revendiquent leur légèreté éparpillent leurs tendresses ici et là et c'est encore la beauté le désastre déjà dans la ville le théâtre s'affiche Les forêts de l\u2019âme Quant tout ce qu\u2019il aura eu à pleuvoir nous aura bombardés de sa haine impavide nous les troncs les futaies les étangs délavés lentement pourrons gagner les terrains perdus C\u2019est de ce temps que je vous parle Quand les écorces de nos bras seront usées au détour de chemins creusés jusqu\u2019au rocher le vif de mille sèves d\u2019un seul coup luira dans le vent désordonné du nouvel automne Y aura-t-il pentes et plateaux autour des saules le matin où le sec se fondra à l\u2019humide et verra-t-on si clairement le long vaisseau quitter nos flancs et sables mous pour l'infini C\u2019est néanmoins de ce temps que je vous parle Un puis dix lourdement en mauvaises rangées vont ce jour s'avancer puis crier s\u2019écrouler les rosées disparues tout au fond les marées les grands fleuves larvaires du magma durci Comment se disputer l\u2019excrément d\u2019une vie si rugueuse est l\u2019étoffe des nouveaux pays au tracé des lignages s\u2019est perdu le feu qui brassait les élans de ce qui voulait naître Saura-t-on jamais que faire de ce temps dont je vous parle 87 | y en a des moissons drues de mots et de vers où mimer les mystères des champs qui sont vides on regroupe en silence faillis et domptés c\u2019est nous tous et c'est vous c\u2019est la vie qu'on harasse Que saura-t-on ce jour des saisons qu\u2019on dit brèves entre toutes quel sens donnera sa clameur ce n\u2019est jamais le tronc qui nomme la forêt le temps fort est en haut tout le reste en surplomb \u2014 C'est encore du temps que je vous parle \u2014 C'est l\u2019humus des ancêtres des miens et des autres qui nourrit empoisonne et bouscule nos plans sous les terreaux du temps ils poursuivent leurs haines les plus vieilles entraides liguées contre le vent Je ne sais qui a dit un soir le premier nom au matin l\u2019a redit pour qu\u2019un autre se taise mais les mousses des deux grisonnent sous les pierres et puis tant d\u2019autres noms leur servent d'épitaphe Y a-til encore un temps là d\u2019où ils nous parlent En combien de parcelles la coupera-t-on la terre la terre de tous nos ancêtres même les plus anciens des premiers de partout cachent dessous leurs souches des cendres meurtries Quelle race connaît le roc ou bien le sable OÙ ses premiers désirs de partir ou rester ont tracé dans l'horreur les grands empilements préhistoire ou folie des leurs et de tant d\u2019autres Y a-t-il un temps qui ne nous parle là 88 Les forêts Même pour les grands troncs qui se croient de l'âme immobiles sur les sols dont les hanches avides se gonflent le seul nom qui nous reste et couvre nos errances divise d\u2019entre nous ceux qui marchaient et ceux qui s'asseoiront ceux qui mangeaient et ceux qui en mourront ceux qui se couchaient et ceux qu\u2019on dressera ceux qui comptaient leurs racines et ceux qui parleront de la terre en dessous de nous tous Que reste-t-il à dire de ce temps qui ne pourra éternellement parler à notre place 89 POSSIBLES Cicatrices lointaines Pensées pour un autre Sous la menthe et le laurier courent les veines + je le sens Ë à l\u2019orée les vois saillantes et souffre d'elles A comme peux malgré le vert malgré le gris c\u2019est tout le noir de l'innocence ; où vont les heures de poussières au poids des lignes i qui tournoient Le sang s\u2019agite à peine séché c'est toujours le point du jour qui écope On m'avait dit qu\u2019une montagne viendrait au nord pour étoiler la voie des lacs j'attends depuis il n\u2019est venu que des chemins sous la mousse aux refrains seul le vent de neige est resté i Le sang le sang et l\u2019eau toujours à peine i : : : 1 J'ai vu la mère sans sa fille et le point rouge i dans son dos 4 la drue repousse des fougères l\u2019écartait de ses i eaux mémes i là douze races lui parlaient dans la couleur i de ses iris i : ., I le roc revit autant de fois que l'air et l\u2019eau A \u201cen nous l\u2019accueillent 0 Mais comment reprendre là où tout fut laissé is bi I \u201c90 oy Les foréts de l\u2019âme En guise de.Nos bras nos bras tendus en tous sens toutes venues se tissent se tressent sans cesse mains et poings en trame de futur, espaces et pays comme si comme si l\u2019amour restait à naître Au dedans comme au dehors de maisons qui \u2019 nous contiennent nous étendons le temps jusqu\u2019aux lignes qui nous figent quand l\u2019or nous semble vrai un sourire nous inonde retrouvons-nous enfin l\u2019élan qui nous engendre Dans le sol et sous lui se mesurent quelques siècles et vite un mot un nom s'empressent dans nos gorges je sais autant que vous la peur qu'il nous en coûte à jouer au dieu sans trêve qui forcera vos tempes Silence et bruit encore et puis toujours silence un peu de chair survit et va murer la place autour du tronc banal l'effort de nos vies se construit Lave douce purulence et semence au parcours incertain Oui et non nous aurons tous les droits sans fin.sans fin qui ne soit nôtre aussi (Pour ce jour qui est mien Je te rends la navette des nuits\u2026 J'ai si mal pourtant si mal En traçant ces autres lignes qui ne verront pas l'aube La terre reste à faire Et j'en suis la coulée Comme toi et nous tous et tant d'autres Toujours et toujours la marée noire du temps Qu'il meure qu'il vive nous allons) 91 Et encore POSSIBLES Pensées Le chemin jusqu'à toi est pavé de pays pour un autre § le seul nom qui m\u2019en vient veut unir tous nos bras le seul cri et l\u2019élan qui nous portent sans fin vont finir par se fondre pourtant dans la nuit air est bref Un été ce jour-là tu l\u2019as dit tout un été alignait ses ombres nues sur la pierre brisée un été tu le disais allait fermer le vent alentour de nos reins comme vague de candeur c'est ainsi qu\u2019un rêve naît d\u2019un volcan fracturé où se moule la torpeur c\u2019est la cendre qui s\u2019installe dans nos verres attendris quand tu pleures c'est la nuit et le vent de Ganimède égalisera nos peurs c\u2019est le vent tout autant qui dure sous l\u2019air bref de nos morsures Iras-tu demain reprendre au lit du torrent la clé sous le même pli du sable que nos pas avaient chassé j'attendrai comme m'attend l\u2019autre visage où nous étions à deux pas davantage sous l\u2019air bref qui s\u2019en est allé Mais déjà la marée monte tous n\u2019y sont et n\u2019y suis plus le pays naît un autre meurt sans que les noms en soient changés et dire que c'est pour toi que j'avais cru à tout ce millénaire toi ma flamme de paysage où tout soit neuf terre amère aux grandes eaux rétrécies dans quel intime Teu et glace se noieront Lair si bref continue A GILLES PELLERIN La philatélie du samedi Papa était affligé de cors aux pieds.Le samedi soir, moment de la semaine consacré au bain \u2014 et pour toute la famille car nous poussions l'esprit de clan à faire tout ensemble en même temps \u2014, avant de plonger dans la baignoire, il faisait trempette dans ce qu\u2019il appelait alfectueusement sa bassine, plat creux tout rond dont l\u2019émail était détaché ici et là et qui avait fini par ne plus remplir que cet usage.Au bout d\u2019une demi-heure de pure félicité, il retirait ses pieds de l\u2019eau et, au moyen d\u2019une pince, prélevait adroitement de fins lambeaux de peau dont il avait d'abord examiné la configuration à la loupe, de manière à composer avec le sens des empreintes cutanées.Ces carrés à fines dentelures n'avaient pas cours légal \u2014 il eût d\u2019ailleurs été inconcevable que papa offranchi son courrier au moyen de ces piéces exceptionnelles puisqu\u2019on ne lui connaissait aucun correspondant et qu\u2019il laissait à maman le soin d\u2019envoyer les cartes de vœux et d\u2019acquitter les comptes en souffrance.Ils faisaient pourtant l\u2019envie des philatélistes à qui il les avait montrés et à qui il refusa toujours de les vendre malgré le prix qu\u2019on lui en offrait et les exhortations de maman, qui ne voyait dans l'attitude parfois hautaine de papa que pur gaspillage de talent, le seul qu\u2019on lui connût jamais.93 : Elle se réclamait pour cela d\u2019une parabole au sujet de ce que l\u2019un avait enfoui et l\u2019autre mis à fructifier.À défaut de trouver chez papa une oreille attentive, ces sages paroles ne furent pas perdues pour tout le monde, J'allais pour ma part en retenir que les pistes de course rapportent davantage qu\u2019un compte en banque, pour peu qu\u2019on sache y faire.Hélas pour la paix familiale, il advint qu\u2019à l'époque où je me lançais dans le pari mutuel, carrière qui ne trouva jamais chez maman, en raison des absences qu\u2019elle m\u2019impose, l'approbation que j'avais espérée, le curé se mit à célébrer la messe le samedi soir.Voilà qui donnait à mes frères et sœurs un motif en or pour se soustraire aux prescriptions hygiéniques de maman.Rituel pour rituel, le choix de papa était par ailleurs tout tracé.|| trouva même dans cette paix inespérée, providentielle, le recueillement qui préside aux grandes œuvres.Il entreprit de classer ce qui était devenu une véritable collection de chair dans de grands cahiers, selon ce que je me rappelle être un ordre chronologique.De cela il ne reste rien car la collection disparut dans l'incendie de notre maison, et papa aussi.Sa peau, m'a rapporté le pompier qui a découvert son corps dans les décombres, avait commencé à se détacher en galettes très fines, comme des croustilles, comme des timbres.Ah! ce que papa aurait aimé voir ¢a | { | | La philatélie Jours électriques du samedi ) De ce qu'il appelait les jours électriques, il ne me reste qu\u2019un souvenir, pâli comme mes tempes \u2014 une impression davantage qu\u2019un souvenir.I| nous forçait à sortir sur la galerie, j'en oublie le motif.De toute façon, il ne faisait jamais usage de persuasion \u2014 que de sa voix.Les orages eux-mêmes se sont affadis, me semble- t-il, comme si on avait mis une sourdine à la fureur du tonnerre, comme s\u2019ils n\u2019arrivaient plus à dominer l'univers devenu tonitruant.Faut-il qu\u2019aujourd\u2019hui l\u2019air ait acquis une densité particulière, une substance, de celles que le corps se les rappelle (les sous-vêtements de laine après la chute dans une flaque d\u2019eau, les lèvres qui s\u2019affolent pour des seins de satin rose).La lumière plombée d'autrefois est revenue dans la maison.Comme alors, je cours fermer les fenêtres avant que la pluie ne veuille entrer partout \u2014 cela servira d\u2019excuse à l'agitation qui s'empare de moi \u2014 comme alors.Je sais déjà que je m\u2019arrêterai dans la cuisine d'été, fasciné de peur, incapable de regagner la quiétude de la maison avant que papa ne brise le charme magnétique en paraissant, le triomphe aux lèvres.Tu peux toujours venir, j'ai fait démolir la galerie. Étoile de père Sa main ne dort pas encore.La droite.Comme toujours je le porte sur la gauche.À cause de cet enfant, mon aisselle gauche existe, et mon bras et mon sein.Endormi, son corps l\u2019est, ses pieds, sa tête, ses yeux.Tout ce qui est à gauche repose.À droite son poing se referme, s'ouvre.Ça me fait une étoile de mer à regarder sous les lunettes.Les doigts cherchent ensuite une gamme qui ne vient pas.Tiens, un triolet.Puis ils trouvent.Ma joue.Avant de dormir tout à fait mon enfant voulait me caresser.96 POSSIBLES Pensées pour un autre; hig || La philatélie Les délicatesses de |\u2019éternité ing du samedi ) Ce que nous avons d\u2019abord pris pour un fauteuil s'engage lentement dans l\u2019antichambre.Après avoir déposé l'assiette de sucre à la crème sur le guéridon, Mme Dieu s\u2019en retourne du même pas tranquille, rendu coulissant par l\u2019immobilité de la tête, des épaules, du torse et de la robe, sans qu'aucun d'entre nous n'ait osé lui demander si nous pouvions espérer être bientôt reçus.Je boirais volontiers du thé.Peut-être qu\u2019une autre fois. Dans la mire POSSIBLES ; Pensées Surtout qu\u2019il est arrivé en retard.Alors je vous Peur un autre donne à penser que sa toux, pour ainsi dire dans mon oreille, et bientôt ses commentaires, sa main sur mon épaule, ses confidences dont je ne distingue pas tout, car il rigole\u2026 Tout bas, mais.J'ai l\u2019air de ne pas être là.Il y a de quoi : c\u2019est Bayard qui est assis dans le siège du mort.Une conférence qu'il prépare depuis des mois.Il a insisté, « en souvenir de nos années de collège », j'ai fait le voyage.Un ami.Un ami à l\u2019imparfait.Le drôle a le sens du crescendo, le prouve, « C\u2019est incroyable ce que l\u2019on peut entendre ! » Comme si je 4 ouvais, avec son tintamarre.Je souris un peu, dans | l'espoir de le faire taire.Il y voit de la complicité.lève un index comme s\u2019il voulait épingler une phrase particulièrement juteuse.Justement, i vient d'en trouver une : « Ça ne s\u2019invente pas! » Difficile à contredire sur ce point.On m'avait laissé entendre que Bayard ne tenait pas la grande forme, qu\u2019à force de À s'éreinter dans des œuvres mineures\u2026 Je change de tactique : on dirait maintenant que 3 la conférence me passionne, quoique je ne saisisse 3 as bien où Bayard veut en venir.Mon voisin se borne à répéter ce que je ne peux maintenant man- ver d'entendre tellement c\u2019est gros.C'est là le drame : passe une fois, mais Feux.Vraiment, Bayard.| À Le crescendo s'applique aussi à son rire.Et au mien \u2014 c'est nerveux, je l\u2019ai rejoint.Un rire de 4 collégien, un rire mayonnaise.Bayard n\u2019arrange ; rien en truffant son propos de citations.Quelle idée +i d\u2019entrainer plein de gens dans son naufrage.Mon À voisin ne se contient plus de joie.« T'as entendu ; celle-là 2 » C\u2019est moi qu\u2019on citait.20268 98 Hts My four 0 Uh $ La philatélie du samedi Coureur de froid Chaque matin, je me mettais en route très tôt, parfois avant que la lumière eût paru.Par souci de ne pas troubler le sommeil du veilleur de nuit en déchirant l'enveloppe qu'à la réception on avait fait déposer à mon nom, je ne prenais connaissance de l\u2019ordre du jour et de la destination qu\u2019on m\u2019assignait qu\u2019une fois sorti, aidé par la lueur grésillante des néons souhaitant la bienvenue aux rares voyageurs et aux coureurs de froid de mon acabit.J'avais fini ar oublier le fleuve pour ne plus m\u2019inquiéter que de \u2018état des routes et de la somnolence des chauffeurs de poids lourds.Ce jour-là, faute de trouver les instructions habituelles, je roulai au hasard, et comme cela n'existe pas, \u201cabouts en un point du rivage que je reconnus sans pourtant y être jamais allé.Des amoncellements de glace étaient venus à ma rencontre, empruntant la route par laquelle mes ancêtres avaient jadis confié leur sort à ce rivage.Le froid me racontait des porosités patientes et des maçonneries illicites, comme si j'avais parlé sa langue.J'entendais le jeu des déchirures entre ces totems gigantesques pressés de venir s\u2019échouer.L'heure était venue où ils s'imprégnaient des couleurs vacillantes que plus tard ils rendraient, tels des phares, dans le silence trompeur de la nuit.99 L'âge de Beethoven Le premier qu'il voie en quinze ans, le premier gilet à l'effigie de Beethoven.« J'ai passé l\u2019âge de porter ça.» Passé l\u2019âge du fétichisme, cela di en termes moins clairs, comme ultime résistance au désir.Qui triomphe néanmoins.Il se vêt de Beethoven.Il rajeunit de quinze ans.Léonore Il, le monstre adoré.Les variations de la Sonate pour piano n° 30, la largeur de palette insoupçonnée de mi majeur.Hammerklavier, la diction des aigus.Eroïca, quand il pensait que l'univers était né d\u2019une dissonance.Le soir venu, il songe avec désarroi à l\u2019âge qu\u2019il aura une fois le gilet enlevé.\u201c100 possiates À Pensées que pour un autre j | La philatélie Y Mery du samedi On y interdit les bracelets pour I'inconvenance de leur bruit.Aussi les adeptes dansent-ils nus.Il faudrait les oreilles du diable pour les entendre.SE pr 101 Cs Tout le monde t\u2019aimait POSSIBLES |i Pensées js C\u2019est Alain qui pleure le plus fort.Il était seulement Peur un autre plus chanceux que nous autres : tout le monde t\u2019ai- | mait, Lisa, tout le monde.Personne a jamais compris ce que tu lui trouvais.J'étais persuadé que sa médiocrité te sauterait aux yeux.Mais on aurait dit que l'avais perdu la tête.Tu ne sortais plus sans lui.Il te le rendait mal : au début, c'était Lisa par-ci, Lisa par-là.| y avait du triomphe dans sa voix.Ça nous énervait un peu.Puis il est revenu à lui-même : rock, basket, autos.Et aux filles.Ça m'a choqué.T'as pas voulu m'écouter : je mentais, j'étais jaloux, tu t'attendais as à une saloperie comme ça de ma part, tu étais | folle de lui.Folle de lui, ça se voyait.| l'aurait plaquée, ma pauvre Lisa.Il s\u2019en serait vanté.Tu te serais dégradée pour que lui et toi ça reprenne.T\u2019aurais plus été la vraie Lisa.Je savais tout de toi, à quelle heure ton cours de maths, ton détour pour rêvasser.|| faisait noir.Une auto ordinaire comme il y en a tant d\u2019autres.Tu ne l\u2019as pas vue venir.T'as pas souffert.Au pire, on retrouvera la voiture dans le fleuve ; au mieux, on pourra soupçonner que c'est l'auto volée le soir même au centre commercial qui t'a renversée.La semaine prochaine Alain t'aura oubliée.Les autres aussi.C\u2019est comme ça.Je pourrai enfin l'aimer.Seul.102 Lan \"ag ° his La philatélie Cabinet Men du samedi Un penchant marqué pour l\u2019insolite : les fauteuils sont ainsi disposés qu'ils évoquent moins la salle d'attente que le troupeau dans un champ de luzerne, à l\u2019heure du train qui passe.On est d\u2019abord gêné par l\u2019obligation dans laquelle on se trouve, en Tab.sence de magazines sur les tables, de zyeuter les autres patients et d\u2019être soi-même la cible de regards obliques.Cela ne dure pas, un autre malaise s\u2019im- ose dès qu\u2019on abaisse le regard : les bras des fauteuils rappellent les membres de grands animaux, desquels on n'a soustrait ni sabots ni griffes.Un enchant marqué pour l\u2019uniformité : les pattes de l'ameublement sont à l\u2019avenant (vache, cheval, chien), elles ont été coupées à la hauteur du genou ou du garrot, selon des exigences stylistiques redevables à la taille de l'animal.On s'étonne d'entendre la réceptionniste répondre au téléphone de la même façon que soi, sans meugler ou hennir.Ça sent la bursite et la déchirure ligamentaire, tout le monde est éclopé, bras en écharpe, jambe dans le plâtre.On est invité à passer de l\u2019autre côté.Le médecin n\u2019a encore rien demandé qu\u2019on dit « Une simple blessure de sport.Trois fois rien.» Il a ses yeux de scalpel, il caresse machinalement les bras de son fauteuil, de beaux bras de vacancière, bronzés, ongles vernis, une main ouverte pour la prévisible margarita.« Relevez la manche ».103 Zi La mer, la mer.Dès que paraît le printemps elle n\u2019a que ce mot à la bouche, elle jette du sel dans l\u2019eau du bain, relit Conrad.Hôtel, camping, plage, falaises, soleil, pluie, peu lui importe, pourvu que nous allions à la mer.Dis 2 Cet été 2 Cet été.Des heures à rouler sur des routes que je me bornerai à qualifier de pittoresques pour ne pas dire pire.La mer, elle l\u2019a déjà vue pourtant.De l\u2019autre côté.Une fille de Galway.Alors Sligo, Donegal, les îles Aran avec le bonhomme Duncan, tout.Et Quiberon, Concarneau, Audierne, les bottes, les moules, les messages jetés à la mer, je peux tout vous raconter comme si ça m'était arrivé.Les exploits légendaires du bonhomme.Que je hais, comme tous es pères avant lui.Mais lui, en particulier, mort, que je n'aurai jamais pu faire chier.Elle doit se ressembler partout, la mer.Moi qui y viens pour la première fois, je ne découvre rien que je ne sache déjà, sinon que c\u2019est encore plus moche qu\u2019à la télé.C\u2019est ça qui génère tant de conneries, de pouèmes, l\u2019infini, les chansonnettes, les toiles de pê- cheurs à la pipe, On ne voyait plus que l\u2019ourlet blanc de l\u2019écume autour de l\u2019île (Daud.) ?Zi s'élance sur la grève, telle un chien de ville.Comme elle s'appelle Isidora (une erreur du curé McQuelqueChose sur l'extrait de naissance), elle a des moments de grâce en sautillant.Je n'avais jamais considéré sa beauté sous l\u2019angle de ses mollets.Zi, laisse-moi te les essuyer.Je ne suis pas le seul que ses mollets affolent, la mer monte, hé toi ! retourne dans ton lit! Elle est sourde, ma parole, Zi aussi.Ça lui monte maintenant jusqu'aux hanches, ça lui colle la jupe aux cuisses, c\u2019est indécent quand ça reflue.Reviens, Zi, c'est dangereux ! Elle n'entend plus, elle se pâme comme quand le soir, à la maison, ça sent le commencement du monde.104 POSSIBLES Pensées pour un autre Wig] Lo philatélie Midis d\u2019intelligence Pog du samedi | Dépression, asthénie, burn-out, connais pas.J'ai appris à les déjouer \u2014 pas si difficile : trouver l\u2019oasis au milieu de la semaine, accepter sans culpabilité les douceurs qu\u2019elle procure.Le mercredi midi, je n\u2019y suis pour personne.Même ma secrétaire ignore mon emploi du temps, elle serait capable de me relancer, je préfère qu\u2019elle imagine des choses, mes adjoints aussi, le mystère appelle le respect.Très simple, ma thérapie, et gratuite.Si l\u2019université s\u2019en rendait compte, elle exigerait des frais d'abonnement.Ce serait dommage, l'efficacité croît avec le | nombre des figurants.Tous ces étudiants conscien- | cieux, je les soupçonne de ne pas en avoir les moyens.Je m\u2019assois avec eux, tout au fond de la salle, j'ai un beau panorama : chevelures et dodelinements.Certains midis, on se croirait à la mer, ils acquiescent en chœur, dieu que cette marée me repose ! Une seule consigne : éviter de regarder le conférencier \u2014 on pourrait être pris de pitié.Papin surtout, à la longue il aurait fini par me reconnaître.J'ai suivi sa carrière, inégalable, il sent sa retraite toute proche, il est animé par l'esprit du legs.Pour donner, ça, il donne, jésuite de cabaret, sentencieux, exalté, l'Histoire est une histoire.Chaque fois je me dis que c\u2019est la dernière, le chant du cygne.Par bonheur, je me trompe, il ne décroche pas, toujours un sujet en réserve.Cet hiver seulement : Prolégomènes à la compréhension raisonnée du du- plessisme, un bijou, le pouls collectif réduit de moitié, De la Commission des liqueurs a la S.A.Q.: vues sur I'appropriation par les Québécois de leur mieux- être, rien n'y manquait, aucune expression dans le enre « mettre de l\u2019eau dans son vin », « jusqu\u2019à la le », l\u2019intonation plus vraie que nature.Et son chef- d'œuvre : Faut-il parler de lévesquisme?La béatitude, plus un muscle qui bouge, le cerveau en apesanteur.Aussi je lui rends sa faveur par mon enthousiasme communicatif : avant de retourner au bureau, l\u2019homme remis à neuf que je suis émerge de 105 la bienfaisante paralysie et part la claque.Le public possisies 1 w se joint à moi, éperdu de gratitude pour cette heure Pensées pour un autre d'intelligence.tt 106 hl PT TOE ky Ny ate |, La philatélie Mae du samedi Jamais chez elle Un café.« Je peux passer un coup de fil 2 \u2014 Vous pouvez ».Rien ne bouge.Je risque une autre question : « Où?\u2014 La ».Ça dit tout.Du regard je fais le tour de l\u2019établissement sans trouver quoi que ce soit.J'enléve mes lunettes et les nettoie.Peut-être comprendra-t-on que je suis myope et qu\u2019il faut me préciser la direction à prendre.Si je suis coque-l\u2019œil, l\u2019autre semble affligé d\u2019une bursite qui l'empêche de lever le bras.L'homme me prend en pitié, il lève les yeux du verre qu'il essuie et ses paupières font « \u2026 ».Très expressif, le nez.Plus possible de ne pas comprendre : direction sous-sol.Des catacombes.Tout au fond, un appareil.Qui n'accepte pas la monnaie.Je remonte.La pile de jetons m'attend sur le comptoir.Ça fera sept et cinquante.Je n'ai qu'un billet de trente-six.On sent que je suis penaud.Le barman affiche le rictus qui dit que c'en est trop.Désolé, je n'ai pas plus petite coupure, je fouille dans mon portefeuille, le pose ouvert sur le zinc comme si je souhaitais m'en faire dérober le contenu, en sors à moitié les billets de soixante-douze et de cent quarante-quatre afin qu\u2019on ne doute pas de ma bonne foi.| me remercie.Enfin un bon mot.Il empoche le plus gros billet et disparaît.Je redescends, je ne voudrais pas rater Diane.Une bonne moitié des jetons passent tout droit dans le système digestif de 107 l'appareil.Il ne fallait pas s'attendre à ce que Diane soit à la maison.L'appareil ne rend pas les jetons.Là-haut le garçon a fini son quart.On pourrait douter qu'il ait jamais travaillé ici.Il est question de congé et je me demande si cela signifie grandes vacances ou pire encore.Mais Diane.Un autre café, je recommence.Le bigophone n'accepte pas mes jetons.Le garçon les regarde, les soupèse, les ausculte.« Évidemment ».Il m'en vend d\u2019autres.Je n'ai pas davantage de petites coupures, et lui pas davantage de monnaie.\u2018108 POSSIBLES Pensées pour un autre | y A y oy | La philatélie De bon cœur Rory du samedi \u201cy Elle ne rit pas, elle aboie.Et avec ça un registre du | tonnerre : l\u2019épagneul diabétique qui réclame un su- sucre, le chihuahua outré par le baiser de Maîtresse { à un monsieur, la meute de saint-hubert traquant le | renard roux dans les dessins animés de mon enfance.Ce soir elle est radieuse, ses seins réclament qu\u2019on les embrasse derrière une porte entrebâillée.Marcel s\u2019y entend en histoires drôles, elle donne \u2018| tout Aïda d\u2019un seul tenant, il en rajoute, elle montre | ses amygdales aux saints qu\u2019au ciel elle a réveillés.On passe à table, la table de bridge.Je distribue les cartes, devine son jeu à la béance variable de sa bouche.La paire formidable qu\u2019on ferait si Marcel et Carole ne savaient pas eux aussi lire dans ses rires.Qui m'a refilé pareille partenaire@ Nous perdons, cela n\u2019affecte en rien son humeur, les grandes orgues d'une cathédrale engloutie retentissent chaque fois que Marcel crache le roi de cœur.Après une levée fonitruante elle disparaît avec lui.Je reconnais la porte entrebâillée dans les vagues qui se fracassent, Je reconnais le plaisir qui règne sur tous les plaisirs.Qu'est-ce qui m'a pris un jour de jouer au bridge contre elle, de la faire rire, de la suivre derrière une porte et de ne jamais repartir 2 Carole se colle contre moi comme quelqu'un qui a des idées.Elle fait ronron et miaou: Je sens que je vais barrir. Le présent que tu me fais Je m\u2019éveille, sans bien m'en rendre compte.Je dormais, sans rêve ; je suis éveillé, sans rêve, ni idée, ni angoisse.C\u2019est maintenant.Je ne sais plus comment on fait pour en arriver là, comment Ty apuy avoir un avant à ce maintenant.Je ne suis pas seul.Elle dort.Belle.Il y a cing lettres dans le mot et je prends le temps de les épeler et de les coller sur elle.Dedieu ! ça colle ! J'éprouve une joie d'enfant devant un présent.Elle me fait le cadeau d\u2019être belle.Quelque chose de moi me dit ue je ne suis plus un enfant, j'ai une joie d\u2019adulte devant le présent.Je la dérange.L\u2019effleure.La caresse.La fouille pour voir si le présent l'enveloppe.La retourne.Je ne la dérange pas : c\u2019est elle qui m'interroge les fesses, le dos, la paume d\u2019une main.Son corps me donne un corps.\u201c110 POSSIBLES Pensées | pour un autre Kg roche DOCUMENT nn air = To \u2014 Ta PPI ERSTE JULIE GARNEAU Les apories d\u2019une littérature nationale Cet article se propose d'explorer la question du rapport entre littérature et nationalité, ou plus précisément, de voir en quoi l'expression « littérature nationale » peut poser problème.En effet, à quoi se réfère-t-on pour juger l'aspect national d\u2019un texte et quels sont les critères d\u2019une telle catégorie littéraire @ l'un de ceux-ci serait-il simplement la conscience nationale des écrivains eux-mêmes 2 Le recours à des sujets nationaux et l\u2019emploi de « couleurs locales », ou bien l'apparition d\u2019un style littéraire particulier, de formes nouvelles et reconnaissables 2 L'étude de la littérature nationale ne peut pas court-circuiter (pourtant elle le fait) les présupposés mémes qu'un tel syntagme comporte.La question n\u2019est certes pas nouvelle mais elle demeure une problématique ouverte qui ne peut se satisfaire de réponses encore trop souvent partielles et idéologiquement biaisées.La nation comme signification imaginaire Si l'expression littérature nationale est fallacieuse, c\u2019est qu\u2019elle repose sur une conception elle aussi fallacieuse du concept de nation.En effet, une littérature qui se dit nationale repose sur une vision substantialiste et essentialiste de la nation.La nation est une pure abstraction et il serait alors vain de 113 vouloir prétendre faire une « littérature nationale ».Mais malgré son abstraction, la nation n\u2019en est pas moins « réelle » dans la mesure où elle signifie quelque chose, même si ce quelque chose est imaginaire.Si l\u2019idée de nation est souvent auréolée d\u2019un voile mythique, c'est qu\u2019elle est perçue et conçue comme une réalité première, originelle.Lorsque Castoriadis dit que la nation n\u2019est ni une réalité le ercu), ni un concept (le rationnel) mais une signification imaginaire, il ne nous dit pas que cette signification n\u2019existe pas « réellement », mais que celle-ci « est création incessante et essentiellement indéterminée (social-historique et psychique) de figures/formes/ images, à partir desquelles seulement il peut être question de \u201cquelque chose\u201d.Ce que nous appelons \u201créalité\u201d et \u201crationalité\u201d en sont des œuvres ».| La nation existe comme « fondement de possibilité », comme réalité première, c\u2019est-à-dire comme le dit encore Castoriadis, « en dénotant rien mais en connotant à peu près tout ».Le rôle de la nation, ainsi définie, serait de fournir des réponses aux questions que toute collectivité se pose (d\u2019où venons- nous, qui sommes-nous, que voulons-nous, etc.), questions qui ne peuvent être résolues ni par le recours au réel ni par le recours à la rationalité.Depuis le début des temps, chaque collectivité possède un symbole unificateur qui lui sert à se distinguer des autres collectivités et ainsi à se constituer une identité propre.La nation n'est qu\u2019un avatar moderne de ce symbole unificateur (après la tribu, la Polis, le royaume, etc.), c\u2019est-à-dire une réponse aux angoisses originelles et identitaires.La nation trouve son principe de légitimation majeur par le recours à l'Histoire.Comme le mythe, la nation vient colmater les brèches de l\u2019histoire, c'est-à-dire, apporte des réponses à ce qui demeure inconnu, étrange et à la limite, inconcevable.Mais la nation ne saurait exister 1/ L'Institution imaginaire de la société, p.7-8, Éditions du Seuil, Paris, 1975.114 POSSIBLES Pensées pour un autre car\u201d Pug Les apories Rit, d'une * littérature nationale indéfiniment dans cette abstraction.Il faut qu\u2019elle se matérialise, qu\u2019elle se positivise.Selon Castoriadis, pour que ce symbole unificateur existe, il faut que « se constitue, s\u2019alourdisse l'institution qui pose la collectivité comme existante, comme substance définie et durable au-delà de ses molécules périssables, qui répond à la question de son être et de son identité en les référant à des symboles qui l\u2019unissent à une autre réalité ».?Autrement dit, pour exister, la nation doit être représentée par quelque chose, et qu'est-ce qui fait exister une collectivité si ce n\u2019est sa culture, c\u2019est-à-dire la façon ou les façons dont cette collectivité se représente le monde et elle-même.Mais la nation semble avoir besoin de quelque chose de plus tangible encore, de plus « matériel » afin de légitimer son existence.Cette matérialité, elle la trouvera dans la constitution d\u2019un Etat et d\u2019un territoire.La question est de savoir maintenant si la souveraineté politique est nécessaire quant à l\u2019épanouissement et à la libre expression d\u2019une culture.Rien n\u2019est moins sûr.Mais qu\u2019entend-on au juste par culture © Les deux espaces de l\u2019œuvre culturelle Une des définitions possibles de la culture serait l\u2019ensemble des œuvres culturelles, qu\u2019elles soient politiques, scientifiques, artistiques ou littéraires.Une œuvre comporte (ou devrait comporter) toujours deux aspects, non pas contradictoires mais complémentaires.Une œuvre serait la rencontre de deux espaces, de deux réalités : l\u2019une matérielle (sociale- historique) et l\u2019autre tendant vers l'imaginaire, c\u2019est- à-dire vers l'inconnu, l'étrange, qui ne peut provenir que de la conscience individuelle libérée.Mais libérée de quoi au juste ?Libérée de tout ce qui contraint l'autonomie du sujet à s\u2019aligner sur un ordre, une histoire, sur le même.Tandis que la souveraineté politique (ou l\u2019accès à) est une « action » qui vise à 2/ Ibid., p.20.115 renforcer l\u2019idée de la nation, c\u2019est-à-dire de l\u2019identité collective et de l\u2019appartenance commune à une histoire particulière en colmatant les brèches de l\u2019his- foire et de l'imaginaire qui en découle \u2014 par une myfhification et une fictionnalisation de cette histoire \u2014, la culture semble se trouver en face d\u2019un dilemme : une œuvre culturelle n\u2019est pas seulement une réponse au vide que chacun ressent, mais également un questionnement perpétuel qui interroge ces brèches.Lorsque l\u2019œuvre culturelle n'apporte que des réponses, c'est-à-dire lorsqu'elle ne va que dans le sens de la logique de la nation, est-ce pour autant une œuvre mystificatrice, au service d\u2019une idéologie 2 Il y a de randes chances que oui.Pensons seulement aux esthétiques du réalisme socialiste et du national-socialisme.Une œuvre peut-elle être alors « nationale » sans tomber automatiquement aux mains du principe homogénéisant et mystificateur de la nation 2 Ou plus radicalement, une œuvre peut- elle être nationale sans trahir ses propres exigences de liberté?Et à quoi reconnaîtrait-on une œuvre « nationale » 2 Nous avons dit plus haut que la logique de la nation était celle d\u2019une recherche d\u2019une identité collective, d\u2019une histoire commune et donc, essentiellement, une recherche du même.Est-ce à dire que la recherche de l\u2019autre ne pourra se faire que lorsque cette identité, cette recherche du même sera trouvée 2 Oui, sans aucun doute.Alors n'est-il pas inévitable et « normal » qu\u2019une culture longtemps dominée et réprimée (par un pouvoir politique, religieux et idéologique) recherche, au cours de son mouvement éman- cipatoire, cette identité prohibée 2 Ce qui peut poser problème maintenant, c'est la façon par laquelle elle tentera de le faire.C'est ici que le terme identité peut être utilisé de multiples façons.Comme le proposent Michel Morin et Claude Bertrand 3, l'identité (ou le contenu national) ne saurait se réduire à « une 3/ In Le Territoire imaginaire de la culture, Hurtubise HMH, Montréal, 1979, 182 p.PE POSSIBLES Pensées pour un autre jé Les apories d'une littérature nationale recherche complaisante de la \u201cpure essence\u201d nationale, ou l\u2019illustration d\u2019une quelconque \u201cnature\u201d ou \u201cvérité\u201d nationale » (p.105).L'identité se définirait plutôt par la façon dont l'individu et la collectivité inventent de « nouveaux rapports à la culture », c\u2019est-à-dire une sensibilité et un regard originaux sur les choses, une forme particulière d'approcher le réel.Et pour ce faire, une culture a-t-elle réellement besoin de l'indépendance politique, c'est-à-dire d\u2019un territoire ?« La question de l'indépendance d\u2019une nation n\u2019est as d'abord celle de son accession juridique à l'indépendance, mais plutôt celle de l'indépendance et de l'originalité de lo culture qui la constitue.Le territoire d'un peuple est avant tout une réalité imaginaire qu'il s'approprie à travers sa culture, et qui, à aucun moment, ne saurait être considérée comme dépendante ainsi que d'une condition sine qua non d'un territoire réel ni de la définition de ce territoire dans le cadre d\u2019un contrat social ».4 Ainsi, une littérature cherchant trop l'identité dans cette essence ou dans cette nature nationale se condamne à rejeter toute recherche formelle parce v'elle se préoccupe trop de la réalité, et comme le di Kundera, le roman doit s'occuper avant tout de l'existence humaine, non pas tant de la réalité.L'existence serait tout le champ des possibilités humaines et des expériences virtuelles de l\u2019être humain.Si, avec Le Procès, Kafka ne décrit pas la réalité, il décrit une virtualité de l'existence, c\u2019est-à-dire une forme possible que pourrait prendre l'existence.Le caractère national d\u2019une œuvre se manifesterait également dans sa recherche formelle qui n\u2019est rien de moins que ce nouveau rapport à la culture.Si la littérature ne s'intéresse qu\u2019à lo réalité, elle risque, comme nous le verrons plus loin, de ne devenir qu\u2019un pâle reflet d'une réalité fugitive, une littérature dont le souffle est bien court.4/ Id, p.28 et 30.117 CRU on La littérature québécoise et la question nationale : contextes S'il est essentiel de tenir compte des contextes (littéraire, social, culturel), c'est que la littérature, et articulièrement le roman, plus que toute autre mani- Festation artistique, porte profondément en elle les marques de « sociabilité » (du fait de son utilisation du langage) particuliéres de son temps.Le roman est porteur de |'imaginaire social car il est en interaction constante avec les idéologies.« Le texte romanesque n\u2019est pas le reflet d'une idéologie mais confrontation des idéologies qui s\u2019y révèlent et s\u2019y réinterprètent selon les procédés propres au discours littéraire.[L'écriture romanesque procéderait] par un processus d\u2019esthétisation auquel est soumis le contexte socio-idéologique entendu comme \u201cprétexte\u201d à partir du moment où il est modalisé par le roman ».° Le contexte sociopolitique et culturel du Québec des années 1960 est immédiatement associé à la Révolution tranquille et à toutes les transformations qui s\u2019ensuivirent.C'est l\u2019époque de grands changements de valeurs et d\u2019idéologies.On assiste à une désacralisation du nationalisme canadien-français qui se transforme en un nationalisme revendicateur et libérateur.Tandis que le nationalisme de Groulx et de Duplessis stagnait dans l\u2019immobilisme et dans l\u2019image-miroir, le nouveau nationalisme est un regard critique ({ 2) et entend sortir le « pays » de son arriération pour l\u2019inscrire dans la modernité.La « nation » québécoise délaisse donc un peu son histoire \u2014 la glorification de ses ancêtres \u2014, pour se tourner vers l'avenir c\u2019est-à-dire vers ses projets libérateurs.5/ Jozef Kwaterko, Le Roman québécois de 1960 à 1975, Idéologie et représentation littéraire, Editions Le Préambule, Longueuil, 1989, p.18, 20-21.118 POSSIBLES Pensées pour un au | u4 | wf Les apories d'une littérature nationale Alors qu\u2019avant 1960, le gros de la littérature était à la remorque de l'idéologie officielle, la littérature qui émerge au tournant des années 60 a ceci de particulier que son discours doit inventer un nouveau pays (et non plus seulement le représenter), l'écriture doit devenir un « acte créateur d\u2019une mythologie collective, comme parole apte à déclencher une prise de conscience de l'identité avec la communauté nationale ».° Cet effort pour faire émerger un nous spécifique, une identité collective s'inscrit dans le mouvement quasi mondial de décolonisation.Il faut dire que des auteurs tels que Fanon, Berque et Memmi ont été à l\u2019origine de cette prise de conscience chez les intellectuels et écrivains et les ont fortement influencés.Mais malgré son caractère libérateur, ce nouveau nationalisme peut-il se concilier à une écriture qui, comme nous l\u2019avons vu plus haut, n'existe pleinement que dans la recherche de l'Autre?Car il ne faut tout de même pas sous-estimer le caractère encore très homogénéisant de ce nouveau nationalisme.L'identité québécoise est encore perçue comme étant une « essence » ou une « nature » irréductible et nationale qui laisse très peu de place à l'étranger, à ce qui ne lui ressemble pas.C\u2019est encore un nationalisme « protecteur », qui repousse fout ce qui pourrait déranger cette conscience fragile du nous, et ce qui dérange, c'est toujours la différence.« Hier comme aujourd\u2019hui, tout au long de ses changements de valeurs, l'utilitarisme nationaliste vise primordialement non pas ce qui des autres nations viendrait en dominer et exploiter une autre (ce qui, à mon sens, devrait soutenir une lutte nationale), mais bien ce qui des autres nations {ou de ce qui est tout autre au sein de la nation elle-méme) dérange, déplace, questionne la tranquillité et la bonne conscience de ceux qui orientent la nation.La parole olitique dominante, en centrant la culture sur de idéologie, vient renforcer ses murs pour qu'ils deviennent une véritable forteresse résistant à l\u2019avènement de paroles autres.On a droit alors aux ce 6/ Ibid., p.36. n'est pas de chez nous, ce n\u2019est pas de l'art, c\u2019est illisible, ca ne veut rien dire ».7 La littérature, ou plutôt l\u2019idée de la littérature précède ainsi toujours le texte lui-même.Le rôle et le projet de la littérature étant les mêmes que les projets sociaux et nationaux, tout ce qui pourrait entrer en contradiction avec ce projet est soit passé sous silence soit récupéré et assimilé de force.L'écrivain, comme le note Francois Charron, n\u2019a alors d'autre choix que de représenter ou de trahir.Le paradoxe d'une littérature engagée et utilitariste apparaît tout de même chez de nombreux écrivains; pour plusieurs, le projet national étouffe « le libre-écrire » et empêche l'écrivain de faire face au problème de la modernité de l'écriture.Des écrivains comme Jacques Ferron, Hubert Aquin, Marie-Claire Blais amènent une relativisation du national par le romanesque ; cette relativisation rovient et résulte essentiellement d\u2019une recherche formelle originale.En lisant ces écrivains, l\u2019on s'aperçoit qu\u2019une littérature « nationale » peut exister au-delà d\u2019une seule référence au réel, c\u2019est-à-dire par ses seules préoccupations à l'égard du contenu.Car, pour ces auteurs, lo recherche formelle n\u2019est pas incompatible avec la réalité sociale, seulement, la littérature doit problématiser cette réalité « à l\u2019aide de ses langages et non pas par un discours directement référentiel, reposant sur une convention.La littérature est perçue comme quelque chose qui doit réconcilier l'écrivain avec sa condition universelle, c'est-à-dire faire de l'écriture d'ici un art ».8 Ce n\u2019est plus tant pourquoi écrire que comment écrire.Les écrivains de cette époque sont donc déchirés entre deux conceptions de la littérature.Même chez les tenants les plus fidèles de l\u2019idée d\u2019une littérature engagée (Parti pris), le problème du rapport entre la 7/ François Charron, « La passion d'autonomie : littérature et nationalisme » in Les Herbes rouges, janvier 1982, p.27.8/ Jozef Kwaterko, op.cit, p.56.120 POSSIBLES H Pensées pour un autrpf Jp! # ¢ Les apories d\u2019une littérature nationale littérature et la question nationale se pose inévitablement.Il n\u2019en demeure pas moins que tous les écrivains québécois de cette époque, peu importe leur conception de la littérature, ont tous un point de convergence qui est celui de faire accéder le Québec « aux pages de l'Histoire », que ce soit par des revendications politiques ou par des recherches formelles.Parti pris : la tentation de l'impossible Parti pris, c'est avant tout une série de refus et de ruptures, et principalement, un rejet du passé.Le temps présent est la seule dimension de l'Histoire qui est importante, le seul temps où les choses peuvent être changées.Pour les partipristes, le « notre maître le passé » de l'abbé Groulx est une superbe mystification, car le Canadien français n\u2019a pas d'histoire et il faut cesser de se réfugier dans ce monde passéiste imaginaire et mythique.Si Parti pris rejette ce nationalisme étroit, il rejettera également l\u2019universalisme et l\u2019humanisme abstrait tels que prônés par Trudeau et Pelletier dans Cité libre.D'un autre côté, Parti pris se dissociera également d'une conception de l\u2019art et en particulier de la littérature jugée trop « esthétisante », trop soucieuse de ses seules réoccupations formelles.Des écrivains tels que Nelligan, Saint-Denys Garneau et Anne Hébert seront mis au banc des accusés.La littérature doit cesser d\u2019être une recherche d\u2019un salut individuel, elle doit devenir une action démystificatrice.C'est ici que les conceptions de la littérature partipristes peuvent être facilement rapprochées de celle de Sartre pour qui la littérature doit être « une action sociale par dévoilement ».La littérature « québécoise » doit donc devenir le reflet des aliénations et du mal-vivre québécois.Signalons que cette conception de la littérature est loin de faire l\u2019unanimité au sein du groupe.Tout le long de son existence, Parti pris sera déchiré entre le projet d\u2019une littérature engagée et le désir du « libre-écrire » ou de « l\u2019inviolabilité de l\u2019écriture ».« Ce que je tente c'est l'expérience de ma liberté, et cette expérience est plus nécessaire, à mes yeux, que le plus fervent engagement politique.(.) Quant au sens qu\u2019on peut attribuer à ma recherche, je m'en lave les mains.De la recherche du pays à la recherche de soi, il y a, vous alliez le deviner, comme une sorte de pas en arrière ».° Ainsi pensait aussi Jacques Renaud quand il a dit ue « ce qui importe, d\u2019abord et avant tout, c'est d'aller jusqu\u2019au bout d\u2019une expérience humaine.Et pour ceux qui écrivent, d'exprimer par écrit leur ropre expérience humaine ».!° Renaud dira d'\u2019ail- Jours que Le Cassé n'est pas un roman qui se veut démystificateur d\u2019une réalité aliénante mais plutôt une expression de sa révolte qui, par hasard, a coïncidé avec l'idéologie de Parti pris.Malgré cette confession, Le Cassé est un roman bâclé où son auteur ne réussit pas à élever cette « expérience humaine » au-delà d\u2019une réalité crasseuse, misérabiliste et hyperréaliste.Autrement dit, Le Cassé est un roman raté parce qu'il n'opère aucune métaphori- sation du réel, il n\u2019a pas réussi à faire de cette réalité humaine une expérience véritablement universelle.Les causes de cet échec se trouvent essentiellement dans cette recherche à (trop) faire coïncider le réel avec l'imaginaire.C\u2019est ce que Morin et Bertrand ne cessent de dire dans leur essai : « L\u2019inlassable complaisance à définir et redéfinir la \u201cquébécitude\u201d, ses thèmes, ses personnages, sa langue ne correspond-elle pas à cette incapacité d'exister en tant qu'individu en rapport avec son œuvre, et à dégager celle-ci, le territoire imaginaire qu\u2019elle instaure, J une trop grande adéquation au territoire réel et à la vie réelle de ses habitants 2 Ne se 9/ A.Major, Ainsi soit-il, p.16, cité par Robert Major dans Parti pris : idéologies et littérature, Hurtubise HMH, Montréal, 1979, p.72.10/ Ibid, p.72.\u201c1299 POSSIBLES Pensées | pour un autrjg ip i i Les apories d'une littérature nationale produit-il pas un alourdissement de l'imaginaire à vouloir ainsi sans cesse l\u2019ancrer, l\u2019accrocher au réel, le faire coïncider et le résoudre en un reflet où la culture elle-même s\u2019éteindrait dans une telle reconnaissance 2 » !! Malgré mon accord avec ces réflexions, j'ajouterai cependant que le projet partipriste (c'est-à-dire cette volonté de faire coïncidér la métaphore avec la réalité) est une étape que je qualifie d\u2019incontournable ou inévitable dans le contexte littéraire du Québec des années 60.Si le présent (social et national) est tout ce qui compte pour les partipristes et s\u2019il constitue la matière première de leurs écrits, c'est justement par réaction à ce territoire autrement imaginaire qu'est cette mystification de l\u2019histoire mise de avant par des individus réactionnaires tels que l\u2019abbé Groulx.Sans faire l\u2019apologie de Parti pris, il me semble toutefois nécessaire d'apporter quelques nuances qui relativisent les positions extrêmes (et quelque peu idéalistes) de Morin et Bertrand.Le culte du « présent » et de l\u2019« ici » et ce qui mène inévitablement la littérature vers une impasse théorique et stylistique, et c'est là qu\u2019un rapprochement peut être fait entre cette littérature et la logique de la nation que nous avons développé plus haut.L'idée de nation, dans ce qu\u2019elle a d\u2019essentialiste et d\u2019intemporel s'éloigne d\u2019une temporalité linéaire et historique et se rapproche plutôt d\u2019un temps mythique où s\u2019effectue une sorte d\u2019aplanissement du passé/présent/ futur.« Les concepts de \u201cpeuple\u201d et de \u201cpays\u201d, s'indexant à un nous, fonctionnent comme autorité et comme garant de l\u2019identification, acquièrent une valeur originelle et consubstantielle au chronos et au topos mythique ; l\u2019idée de la nation ne peut trouver sa pérennité que dans une révélation in illo tempore, 11/ Le Territoire imaginaire de la culture, op.cit, p.107.123 \u2018 \\ tH A 5: Ce 2 réversible à loisir et opposée à une progression historique linéaire ».12 Comme l\u2019idée du nationalisme, la littérature enga- ée de Parti pris rejette tout ce qui pourrait \u2018éloigner don centre (qui est ici le « pays » et le « maintenant »), et du même ; comme lidéolo ie nationaliste, cette littérature (du moins, une grande partie) a une vision utilitariste de |'écriture qui vise & repousser tout ce qui est étrange et autre.Cela peut se voir sans difficulté dans le projet partipriste de créer « l\u2019homme québécois » tel que proposé par Chamberland.Mais qu'est-ce qu\u2019un homme québécois 2 C\u2019est un être libéré de toute influence (anglo- saxonne, américaine et française), qui ne doit plus rien à personne, qui a reconquis son territoire.L'homme québécois est donc un être qui a retrouvé sa « vraie nature » en réussissant, par une vaste entreprise démystificatrice, à se débarrasser de ces présences autres et de ces multiples voix qu\u2019il portait en lui.On retrouve ici des relents assez suspects de cet essentialisme propre à l\u2019idée de nation.La littérature partipriste se trouve ainsi devant un mur : nombreux sont ceux qui ont vu l\u2019insolubilité de cette « littérature nationale », notamment Gaston Miron qui se réfugia dans un silence obstiné.Si la lupart des romans partipristes ne passeront pas à histoire, c'est parce qu'ils ne contiennent pas cette élaboration, cette transfiguration esthétique qui permet à l'écrivain d\u2019expérimenter l\u2019abstraction (ou cette expérience de l'Autre) dont parlaient Morin et Bertrand.Si les écrivains partipristes ont été à la recherche de l'identité québécoise, ils n\u2019ont pas vu ue cette identité ne se trouvait pas tant dans les choses elles-mêmes (la langue, le pays, la culture) que dans le rapport aux choses.C\u2019est de ce rapport qu'il est question dans la littérature et la culture en général.Mikhail Bakhtine le voyait déjà dans les années 20 lorsqu'il disait que le propre de l\u2019activité 12/ Jozef Kwaterko, op.cit, p.49.124 POSSIBLES Pensées pour un autre J ih 0 v Ou 1] die Les apories d'une littérature nationale esthétique est de transfigurer, d\u2019élaborer artistiquement les réalités déjà existantes de l'acte et de la connaissance pour créer, non pas une réalité nouvelle mais une relation devenue non problématique entre l\u2019homme et la nature.La littérature et l\u2019art ne sont donc pas un simple reflet et encore moins un univers autonome mais une relation originale avec la culture.Le contenu national d\u2019une œuvre doit ainsi tendre vers un nouveau rapport avec la réalité, et non plus en être le simple reflet.Si l'expression littérature nationale veut signifier un ensemble d'œuvres spécifiques, c'est-à-dire qui ne se moulent sur aucun modèle dominant, je prété- rerais utiliser le terme de « littérature mineure » comme le proposent Deleuze et Guattari.Cette littérature mineure se constituerait par trois caractéristiques principales : « Une littérature mineure n\u2019est pas celle d'une langue mineure, plutôt celle qu\u2019une minorité fait dans une langue majeure.[.] Le second caractère des littératures mineures, c'est que fout y est politique.[.].Le troisième caractère, c'est que tout prend une valeur collective, [\u2026] c\u2019est la littérature qui se trouve chargée positivement de ce rôle et de cette fonction d\u2019énonciation collective, et même révolutionnaire : c'est la littérature qui produit une solidarité active, malgré le scepticisme », 13 En travaillant à partir de ce concept et de ses définitions, peut-être l'étude de la littérature québécoise pourra-t-elle dépasser les problèmes que pose l'expression littérature nationale et amener ainsi de nouvelles ouvertures pour une réflexion théorique.13/ In Kafka, pour une littérature mineure, Les Éditions de Minuit, Paris, 1975, p.29-32.125 +r Ie TE SINTER SS NES SN ASS NES SN ERE S10 SEN SR SS Se Seen a oo Fernand Dumont | ANSI RI NN et la conscience historique Fernand Dumont était revenu de ses études parisiennes, en 1955, porteur d'un projet de thèse sur la conscience historique.|| s'agissait de reprendre l\u2019épistémologie de la connaissance historique à partir de son ancrage dans la mémoire collective, concept hérité de Maurice Halbwachs.La réflexion devait se baser sur l\u2019historiographie d\u2019une aire culturelle délimitée, puisque, selon une formulation subséquente, elle reviendrait à montrer comme l\u2019histoire, comme toute science de l\u2019homme, est « le produit et l'expression de la défection de la culture ».Dumont avait d\u2019abord songé à s'attaquer aux historiens français du XIX° siècle ; dans l\u2019idée de circonscrire l\u2019ensemble d\u2019une tradition historiographique, il s'était vite « rabattu » sur le cas québécois, (« Itinéraire sociologique », Recherches sociographiques, XV, 2-3, 1974, p.257.) Genèse de la société québécoise (Boréal, 1993, 393 p.) apparaît comme l\u2019aboutissement tardif de ce projet de jeunesse \u2014 auquel s\u2019est substitué entre-temps une thèse sur l\u2019épistémologie économique (La dialectique de l\u2019objet économique, 1970).Entre-temps aussi, Dumont a tissé une vaste réflexion théorique autour de l\u2019idée de conscience 126 pa Jit la conscience historique mand Dumont historique.Qu'il ait traité de culture (Le lieu de l'homme, 1968), de théorie sociologique (Les idéologies, 1974), des sciences de l'homme (L\u2019anthropologie en l'absence de l\u2019homme, 1981) ou de la science de Dieu (L'institution de la théologie, 1987), toujours il nous à ramené à cette idée, qui est le foyer de sa réflexion.Il nous a en outre livré d'importants fragments de l\u2019œuvre initialement projetée, notamment : trois textes sur le savoir historique qui datent des années 1960 (repris dans Chantiers, 1973), dont l\u2019un est une ébauche du livre futur ; une étude sur la mémoire historique chez Groulx (reprise dans Le sort de la culture, 1987) ; quatre « réflexions d'ensemble » sur le paysage idéologique, de 1850 à 1976, publiées dans la série d'ouvrages collectifs sur les ideologies au Canada francais, parus entre 1971 et 1981.Est-ce à dire que la présente Genese.représenterait l\u2019œuvre de toute une vie 2 Pas vraiment.Genèse Envisagée à l\u2019origine comme une « monographie qui devait constituer une première étape » dans la réflexion épistémologique (« Itinéraire.»), l'étude de la pensée historienne au Québec a fait place à une synthèse historique en propre, où le « recours à la mémoire », par l\u2019historiographie et la littérature, n\u2019est que le dernier moment de la genèse, celui où « une collectivité est parvenue à se représenter elle- même, à se fonder comme référence » (321).Cette histoire du Québec, de la Renaissance aux débuts de la Confédération \u2014 bien que Dumont s\u2019en défende, il s\u2019agit en un sens de cela \u2014 peut difficilement être prise pour le point d'orgue à l\u2019épistémologie des sciences de l'homme, qui forme la grosse part de l\u2019œuvre.Elle laisse de surcroît tomber les travaux concernant « l'hiver de la survivance », qui recouvre l'époque de la Confédération à la Révolution tranquille, pour ne fournir en conclusion qu\u2019un court aperçu de la vocation actuelle de la conscience historique.Le projet de jeunesse, on l\u2019aura compris, s\u2019est 127 en réalité déployé en plusieurs directions et réalisé en divers travaux.La Genèse.n\u2019en est pas l\u2019aboutissement mais plutôt la reprise, dans une tentative pour « ressaisir la jeunesse d'une question qui risque de se perdre trop vite dans la théorie, alors qu'elle l'inaugure » (12).l'histoire du Québec que nous offre aujourd\u2019hui Dumont n\u2019est pas une histoire d\u2019historien, à base de travail d'archives et soucieuse d'aménager une parcelle de passé laissée en friches.La matière en est empruntée surtout aux historiens contemporains, complétés par ce qu'il est convenu d'appeler des sources imprimées, mais qui ont le plus souvent fait l\u2019objet d\u2019une analyse ou d\u2019une réédition récente.I s\u2019agit ainsi d\u2019une expression de la conscience historique d\u2019aujourd\u2019hui, comportant un triptyque d\u2019histoire sociale OÙ sont mises en place les structures collectives : population, économie, classes, organisation socio-politique \u2014 en Nouvelle-France (ch.2), dans le Bas-Canada (ch.3), sous l\u2019Union (ch.6).Assez classiques à première vue, ces tableaux de morphologie sociale n\u2019en comportent pas moins des vues renouvelées.Au chapitre 6, par exemple, Dumont « épouse la conviction » de LaFontaine « pour étudier la réorganisation de la société québécoise qu'a provoquée le gouvernement responsable » : « le patronage c\u2019est le pouvoir » (212).Les analyses de structures débouchent sur les questions de représentations : idéologies, utopies, mémoire.« Plutôt qu\u2019un reflet », celles-ci apparaissent comme « une compensation » (192).Dumont peut ici reprendre à son compte l'interprétation des textes ramenés au jour par le travail de la cité historienne.Ce sont alors les prodromes de la conscience historique du XIXe siècle qu\u2019il reconstitue, mais qui prennent aussi valeur d'archéologie de la mémoire.La Confédération, par exemple, « concrétise une vieille idée [.] celle de la réserve francaise.[.] La notion de \u201csociété distincte\u201d a un long passé.» (209) Ou encore : le nationalisme québécois, né dans la seconde partie du XIX® siècle, « répétera, comme un \u201c198 POSSIBLES Pensées pour un autre i) yi i Fito Pry, | t la conscience historique fmand Dumont sédiment jamais oublié, les thémes des utopies avortées » (276).Au-delà des belles analyses de la dialectique entre « trois couches de discours » \u2014 sur la survivance, sur le statut politique, sur la nation (ch.5) \u2014 ou entre les deux récits de Garneau \u2014 l\u2019histoire politique et « celle du peuple en son existence quasi immobile » (ch.8) \u2014 l'originalité de l'ouvrage tient à l\u2019intelligibilité sociologique globale qui préside à la reconstruction historique.Celle-ci part en réalité d\u2019un diagnostic historiographique remontant à l\u2019article de 1966 : « le nationalisme canadien-français provient de l'échec de la rébellion de 1837 et, par-delà, de l\u2019échec de l'idéologie bourgeoise » ; c'est l\u2019Histoire du Canada de François-Xavier Garneau qui opère la transmutation « de la conscience bourgeoise de son temps en conscience nationale » (Chantiers, pp.101-113).Sur cette thèse repose le postulat sociologique qui sous-tend l\u2019entreprise : la société québécoise a été fondée à l\u2019époque de l\u2019Union, par les intellectuels qui en ont construit la représentation.Restait alors à comprendre comment s'était formée cette représentation : le titre retenu pour l\u2019ouvrage exprime exactement ce dessein.Très schématiquement, l'argument de Dumont peut se ramener à ce qui suit.La Nouvelle-France est le sous-produit d\u2019un « rêve de l\u2019Europe », c\u2019est-à-dire d'utopies extérieures qui ont forcément échoué.« Bien avant que survint la Conquête anglaise de la Nouvelle-France, cette société a subi un traumatisme de l'enfance qui devra faire appel dans l\u2019avenir au travail compensatoire de l'imaginaire ».(57) Une collectivité n'en a pas moins été établie sur un terri- foire, suffisamment homogène pour qu'y germe un quelconque sentiment national, mais caractérisée surtout par « son défaut d'intégration globale » (86).La cohésion, Dumont y insiste, s\u2019est opérée par le bas, dans les solidarités primaires, alors que « l'élite apparaît singulièrement distante du corps social » (81).C\u2019est la Conquête qui suscite la mise en place des conditions de la formation de la conscience politique : rupture, transformations socio-économiques, 129 dualité des structures sociales et, bien sûr, Constitution de 1791.« Selon les leaders français, il y a en ce pays un peuple, c\u2019est-à-dire des citoyens élevés à cette qualité par la Constitution ; ils forment une entité politique que ne doivent pas compromettre les distinctions nationales ; ce n\u2019est qu\u2019une petite minorité, appuyée sur le Conseil, qui répand de pareils préjugés.» (149) Sous la pression de l\u2019autre société, los chefs politiques sont néanmoins amenés à rôder autour & une identité de substitution, l\u2019identité nationale, sur laquelle l\u2019échec du projet politique les forcera à se replier.Avec l\u2019Union, les Canadiens-Français sont « destinés à la survivance » (235).Ils devront en aménager les conditions empiriques (Église, patronage.) mais aussi la reporter à l\u2019univers symbolique.lls feront alors appel à la mémoire, « puis- qu'une nation qui est avant tout une culture se ramène à un héritage » (236), aux utopies de reconquête comme « produit de remplacement » (277) et à l'institution d\u2019une littérature nationale.Parvenant ainsi à une « référence qui lui conférait une identité pour l'avenir, cette société consacrait du même coup sa mise en marge de l\u2019histoire » (330).Mémoire Dumont s'était mis au travail dans l\u2019idée, disait-il, d'écrire un livre sur la mémoire.Le dessein a laissé plus que des traces dans l\u2019ouvrage réalisé, qui s'achève sur cette question.Mais pour la traiter de front, sans doute aurait-il fallu livrer la suite de l\u2019his- foire.Au lieu de quoi, Dumont opère ce qu'il a appelé une fermeture théorique : se donner une définition de ce qu'on ne veut pas étudier.Tout en se défendant bien de soutenir la « thèse ridicule » d\u2019un immobilisme séculaire sous la férule cléricale, il vise à « éclairer les ressorts profonds » d\u2019une « longue résistance » (331).Déjà ses « réflexions d'ensemble » sur les idéologies de cette période insistaient sur leur permanence : l\u2019idéal proposé par les clercs à la fin du XIXe siècle était suffisamment au-dessus 130 POSSIBLES Pensées pour un autre { ji pr ki CT $ Pry Ron w \"la conscience historique mand Dumont des réalités économiques pour durer longtemps ; « les pensées qui ont fait surface [dans les années 1930} représentent non pas une liquidation des idéologies anciennes, mais plutôt le recommencement de leur déchiffrage ».Il faudra attendre les années de la Révolution tranquille pour assister à « l'édification d\u2019un nouveau belvédère pour penser cette société » (Le sort de la culture, p.292).Héritière d\u2019une mémoire historique qui « reconduisait la collectivité le plus loin possible, vers une origine mythique » (329), et soumise aux pressions de la dépendance extérieure, la société québécoise du siècle de survivance n'en a pas moins entrepris, je dirais, de s'organiser elle-même, à partir des solidarités primaires, d\u2019abord, dans le giron clérical aussi, où germera l'embryon de la technocratie.Et s\u2019il a magnifié le mythe de l\u2019origine, Groulx lui a accroché une nouvelle utopie : reconstituer « l\u2019âme conquérante de la race canadienne-française », retrouvée au tournant de 1960 sous la figure contemporaine du missionnaire en terre étrangère.(La garde montante lancée à la conquête des marchés américains aurait-elle aussi un passé.) Renonçant à démêler la dialectique de la mémoire, des pratiques et de l\u2019utopie dans le premier vingtième siècle, Dumont fait lui-même œuvre de mémoire en renouant avec Garneau par-dessus la tête de Groulx pour redonner au Québec une nouvelle origine.Chez celui-là, l\u2019histoire, tout entière politique, s\u2019achevait avec l'échec irrémédiable de 1840; l\u2019œuvre historienne prenait le relais, à titre d'« apologie de la collectivité par le recours à la mémoire » (283).D'où la célèbre conclusion : « [.] une partie de notre force vient de nos traditions ; ne nous en éloignons et ne les changeons que graduellement ».(Cité p.292.) À l'évidence, « les Québécois d'aujourd'hui ne font plus face aux mêmes tâches que ceux du siècle passé » (331), conclut pour sa part Dumont ; pourtant, « la genèse nous a laissé, un siècle après, des problèmes qui n\u2019ont pas encore reçu de solution, des réflexes qui ressemblent à des 131 ite Hin répétitions » (332).Il nous faut donc repenser la défi décisif auquel se sont heurtés les Patriotes puis les Rouges, celui de notre voisinage avec les Etats-Unis ; replacer |'éducation en tête des prochaines utopies ; surtout : « raccorder ce que la survivance avait dissocié, réconcilier la communauté nationale avec un grand projet politique [.]; & la patience obstinée de jadis [.] joindre enfin le courage de la liberté ».(335, 336) Je me demande quel accueil pourra faire la société vébécoise à cette candidature inespérée au poste d'historien national.Non que je mette en doute le mérite du candidat ; c\u2019est que les perspectives ne sont guère encourageantes.Partout en Occident, le politique se dissout dans la raison gestionnaire.Sourds à l'alerte de quelques voix discordantes, les Québécois ont hâtivement réglé le défi du voisinage étatsunien en sautant à pieds joints dans le fbre-échange.Quant aux utopies éducatives, elles sont certes pensables, à condition de les prendre pour de purs possibles, non pour des projets de réforme à implanter \u2014 ce qui oblige à surmonter un net scepticisme de départ.Quoi qu'il en soit de l'avenir de cette Genèse \u2026 dans la cité, elle offre au sociologue de précieux concepts pour penser la société globale et la question confuse des identités collectives.Mais d\u2019abord une leçon de méthode.Dumont met ici en œuvre une démarche, non pas polémique ou directement normative, mais proprement critique, au sens réflexif, quasi kantien, du terme, qui est en gros équivalent à ce qu'il appelle une psychanalyse des collectivités : à quelles conditions avons-nous pu former une telle représentation de nous-mêmes?Bien davantage qu'une divergence de contenu dans la conscience historique, c\u2019est cette aptitude réflexive, cette distance de soi à soi, qui creuse un abîme entre la ensée de Dumont et celle de Groulx, et plus généralement, entre notre époque et les années 1930.Les sciences de l\u2019homme sont passées par là et l\u2019intellectuel 132 POSSIBLES Pensées pour un autr | \" gt (7 St e Pour Un thy nand Dumont Ne pourra plus rêver de la même manière : il lui faut la conscience historique être résolument moderne.Voilà ce qui légitime la reconstruction de notre « mémoire collective dévastée » (335), entreprise bien différente d\u2019un repli nostalgique sur les « vaines contrées » du souvenir.(Parler de septembre, 9.) Référence Pour l\u2019étude des sociétés globales, Dumont propose quelques concepts généraux, qui n\u2019ont rien perdu de leur pertinence, en dépit de la tentative paradoxale d'Alain Touraine pour nous débarrasser de la notion même de société au profit de celle de « rapports sociaux de production.de la société par elle-méme » | Une société, écrivait Dumont en 1962, n\u2019est pas un système ; c\u2019est un ensemble de « mécanismes particuliers et concrets qui travaillent à son intégration globale » (Chantiers, p.135).Comme mécanismes caractéristiques de la société québécoise d'alors, il suggérait : les idéologies et l\u2019historiographie, l\u2019école, le pouvoir, les classes sociales \u2014 plus tard, il insistera aussi sur les médias.Dans la Genése., il met en œuvre un modèle simplifié.D'une part, une collectivité plus ou moins organisée et dotée de mécanismes de « régulation de la vie collective » \u2014 en l'occurrence : les réseaux de sociabilité et les coutumes « altérées peu à peu pour les besoins de l'adaptation au changement » (325).D'autre part, « un mode particulier de structuration des phénomènes collectifs, celui où l\u2019on saisit leurs arrangements sur le plan des grands ensembles.La nation et l\u2019organisation politique en constituent les deux axes principaux ».(321) En bref, une société c\u2019est une collectivité, une référence et un Etat [ou son équivalent).Le concept de référence est apparu sous la plume de Dumont d\u2019abord dans un bilan de « La recherche En sur la culture » (Recherches sociographiques, XXVI, 1-2, 1985) : « Pour une culture, si on la considère du moins dans son ensemble, l'identité n\u2019est pas la liste de ses différences par rapport à d'autres cultures.[.] Une culture est un système de référence, qui confine au discours explicite, surtout quand \u2014 et c\u2019est le cas pour la nôtre \u2014 l'identité est vécue en tant qu\u2019elle est problématique.« L'histoire de la culture québécoise et des études qui ont porté sur elle depuis 1960 se ramène à une défection de la référence ».(86) D\u2019emblée, la référence est associée à la notion d'identité, utilisée ici de façon équivoque : caractéristique constitutive de la singularité d\u2019une culture (l\u2019analogue d\u2019une personnalité) ; identité vécue, qui renvoie à la conscience de soi de l\u2019homme de la culture.Le concept se précise dans L'institution de la théologie, où il relève d\u2019une typologie des groupes : roupes d'appartenance, constitués par des liens d'interaction directe ; groupes par intégration dans une organisation ; groupes par référence à une symbolique commune.Un travailleur, par exemple, appartient à son équipe de production ; il est intégré à son entreprise et à son syndicat; il se reconnaît comme ouvrier par référence à une idée de classe ou de mouvement ouvrier.(Levons ici une confusion possible avec la théorie des groupes de référence chez R.K.Merton : ceux-ci sont des autruis significatifs, alors que les groupes par référence sont des Nous, des identités collectives.) On remarquera que si la Genèse.traite de la référence nationale, le concept peut en principe concerner n'importe quel type d'identité collective : Nation, Église, classe, au premier chef, mais peut-être aussi bien référence écologique, féministe ou homosexuelle.Il faut toutefois se garder de confondre la référence avec l'idéologie, qui est un savoir pratique, orienté à l\u2019action.Suggérons alors qu'entre une idéologie et une référence il y aurait un rapport analogue à celui qu\u2019on place entre une fhéorie et un paradigme : plusieurs idéologies 134 POSSIBLES Pensées pour un autre gi f i hi nand Dumont peuvent se combattre sous l'horizon d\u2019une référence Pen, la conscience commune.historique Dans le cadre de la Genese., le premier intérêt du concept de référence est de discerner clairement entre communauté nationale et projet politique.Mais la portée de ce concept est plus générale, dans la mesure où il permet de renvoyer celui d'identité à son sens originaire, qui est psychosociologique (E.Erikson).L'identité, je dirais, c'est la réponse à la question « qui suis-je ?», laquelle advient à l'adolescence par dédoublement réflexif du Je et du Moi, ce qui est la conscience de Soi.L'identité ne concerne alors que la personne ; elle est le pour soi subjectif de la personnalité dans sa structure objective.Si l\u2019on peut néanmoins parler d\u2019identités collectives sans trop d'abus de langage, c'est que la personne s\u2019identifie par référence à une symbolique, qui ne peut être de part en part singulière : il y à toujours quelque Nous qui entre dans la constitution du Soi, que ce Nous soit ignoré, rejeté, approprié ou projeté par extension du Soi.Ceci dit, un même Soi peut se référer à plusieurs Nous : il n\u2019y à pas qu\u2019une seule réponse valable à la question « qui suis-je \u20ac ».J'ai gardé en réserve jusqu'ici un des meilleurs aspects des analyses de la référence nationale dans la Genèse.Selon une idée développée notamment ar Jean-Jacques Simard, le sujet s\u2019identifie inévitablement dans un rapport d'altérité.Je suggérerais pour ma part que ce rapport peut étre de type Je/Tu ou de type Je/Lui.Dumont, en tout cas, met fort bien en lumière comment la dialectique de l'identité peut prendre au moins deux formes.D'un côté, le discours anglophone sur les Canadiens véhicule une constante, de Murray à Durham, dont la teinte varie du mépris bienveillant au « comble de l\u2019injure » : ils sont des « laissés-pour-compte » de l\u2019histoire.C\u2019est qu\u2019« en définissant les francophones, les anglophones se trouvent à décrire eux-mêmes par inversion, à proclamer les valeurs dont ils se croient les porteurs » (126).Les Canadiens, commente Dumont, 135 étaient à portée de la main pour servir de repoussoir; d\u2019autres auraient aussi bien fait l\u2019affaire.Les Canadiens, de leur côté, ont accédé à la conscience de soi par intériorisation du regard de l\u2019autre : « l\u2019assimilation à laquelle on les voue, la réserve à laquelle on les contine finissent par inspirer leur propre discours ».Et ce discours de la survivance \u201c ne cessera jamais par la suite, traumatisme originaire ou position de repli, de hanter la conscience historique des Canadiens.et des Québécois » (133).POSSIBLES Pensées pour un autre Ui CONTROVERSE cu ee, cas r= J.rs cer puce ge raies es LAR] rea a des ss di A és rir \u2014\u2014 EL Eas) a rx sidonnuctds co RA a _ pe ee MONA-JOSÉE GAGNON SES J'aimerais apporter quelques précisions relativement à un article de votre précédent numéro « À gauche autrement » (vol.17, no 3-4), et dans lequel j'étais incorrectement citée.Cet article s'intitule « La gauche québécoise en quête de sens » et M.Claude Bariteau en est l\u2019auteur.Le paragraphe litigieux concerne le Fonds de solidarité des travailleurs du Québec (FSTQ).l'auteur m'y fait endosser son propos relatif au « dilemme dans lequel se retrouve la FTQ », son « action syndicale » étant « parfois stoppée dans les entreprises en fonction des intérêts économiques et financiers du Fonds de solidarité.À tout le moins, elle doit s\u2019ajuster aux objectifs du Fonds (\u2026) » (p.114).Deux précisions à cet égard.1) L'article invoqué par M.Bariteau (M.-J.Gagnon, « Syndicalisme et gestion du social », dans Revue internationale d'action communautaire, 19/59, 1988, p.105-118) était d'ordre macroso- ciologique et traitait accessoirement du FSTQ (un paragraphe).J'y soulignais le caractère doublement paradoxal de l\u2019état du syndicalisme, soit une crise relative de représentativité couplée à une montée comme acteur politique et comme « institution financière », ce dernier élément caractérisant spécifiquement la FTQ et son Fonds de solidarité.Mon propos n\u2019avait donc rien à voir avec celui de M.Bariteau.139 IR i: Re iB i i M iB 1 AH: 2) Je voudrais aussi suggérer quelques nuances au propos de l\u2019auteur.La FTQ est une centrale extrêmement décentralisée et n\u2019a rien à voir avec les relations de travail locales.Par ailleurs, les syndicats, quels qu'ils soient, s'en remettent aux assemblées générales pour ce qui est de toute entente négociée et contractualisée.Le Fonds de solidarité, pas plus que toute autre institution financière, n\u2019est autorisé à in- fervenir dans l\u2019action syndicale locale.Enfin, on ne peut opposer « l\u2019action syndicale » aux « intérêts économiques et financiers ».Les syndicats ont de tout temps, maintenant plus que jamais, été sensibles aux aspects économiques et les ont intégrés à leur action syndicale.À cet égard, il serait plus juste de dire que la conjoncture économique entrave l\u2019action syndicale que d'en imputer la responsabilité à quelque institution que ce soit, fût-elle financière et syndicale.| | POSSIBLES Pensées pour un autrg i i f È | 4 | \"te, \"i BARITEAU One CLAUDE Réponse a Mona-Josée Gagnon Je ne connais pas les motifs profonds qui animent Mme Mona-Josée Gagnon mais je soupçonne qu'ils sont importants pour elle comme pour la FTQ et la FSTQ.Je le soupçonne car, si j'avais utilisé un autre auteur pour ouvrir un paragraphe traitant du dilemme dans lequel se retrouve la FTQ, aucun rectificatif n\u2019aurait probablement été exigé à la revue POSSIBLES.Pour bien expliquer l'écho que j'ai donné aux propos de Mona-Josée Gagnon, voici ce que j'ai écrit : « Gagnon (1988) a très bien analysé le dilemme dans lequel se retrouve la FTQ sous cet angle ».Cette phrase servait de lien au paragraphe précédent et n'avait aucun autre objectif Pour le lecteur intéressé par ce débat, je signale que ce paragraphe cernait, à ma façon, les dilemmes du mouvement syndical causés, d\u2019une part, par son association au mouvement nationaliste et, d'autre part, par ses nouveaux liens avec le milieu patronal, notamment ceux qui débordent la concertation conflictuelle et s'expriment par des activités 141 d'investissement, le Fonds de solidarité étant à ce titre l'exemple privilégié.Ces activités, ai-je dit, peuvent devenir un frein à la démocratisation des lieux de travail, ce qui a de tout temps été l\u2019une des grandes luttes menées par le mouvement ouvrier.Cette phrase infroductive s\u2019appuyait sur une idée, que je partage, exprimée par Mona-Josée Gagnon en conclusion de son article, idée selon laquelle la lutte contre la dualisation de la société passe par l\u2019action syndicale.C\u2019est dans cette perspective que l'auteure a écrit les paragraphes suivants, paragraphes qui ont inspiré l'évocation que j'en ai faite.Paradoxalement, les succès syndicaux sur d'autres terrains peuvent se révéler problématiques dans la mesure où le syndicalisme se voit menacé dans son rôle traditionnel de représentant des salariés.Car, au-delà de la montée politique des syndicats, il faut aussi souligner le développement de nouveaux volets mutualistes ou, plus généralement, économiques et financiers.Certaines organisations syndicales peuvent ainsi être prises à leur propre jeu, et se retrouver dans l'étrange situation d'être des organisations économiques ou financières dotées d\u2019un volet d'activité syndicale tout aussi légitime que secondaire (en termes d'énergies et de ressources).Le mouvement syndical québécois, même s\u2019il n\u2019a pas subi d\u2019érosion évidente à ce jour, subit ces tensions et n\u2019est pas à l'abri d'éventuels déséquilibres.La Fédération des travailleurs et travailleuses du Québec (FTQ), tout particulièrement, a donné le jour à une institution financière (le Fonds de solidarité des travailleurs du Québec) dont la croissance et le développement sont spectaculaires, ce qui n\u2019est pas sans générer des tensions au sein de la FTQ elle-même, et entre la centrale et le Fonds, lequel est doté d\u2019un appareil autonome et efficace.! 1/ M.-J.Gagnon, « Syndicalisme et gestion du social », Revue internationale d'action communautaire, 19-59, 1988, p.116.142 POSSIBLES {oe Pensées pour un autre Mig | .or .ta Controverse Aprés la phrase introductive, j'ai exprimé un point Mug de vue personnel qui s\u2019appuyait sur ma connais- 1 sance de certains dossiers.J'ai avancé que « l\u2019action : syndicale de cette centrale est parfois stoppée dans les entreprises en fonction des intérêts économiques fi et financiers du Fonds de solidarité ».Que Mona- Josée Gagnon ait cru, par cette phrase, avoir été incorrectement citée, voilà qui me surprend car je ne référais aucunement à son texte.Pour lui éviter cette Eg confusion, il eût peut-être été préférable que je com- E mence cette phrase par « À ma connaissance » | mais, comme ses propos ne faisaient déjà plus partie i de la pensée que je voulais exprimer, il ne m'est pas i venu à l'esprit qu\u2019il n\u2019en serait pas ainsi pour elle.| Ceci dit, j'ai trouvé superflues les nuances que me suggère Mona-Josée Gagnon dans sa deuxième précision.Je connais assez bien les structures syndicales et les organismes financiers pour savoir ce qui les différencie et en quoi ils sont étanches.Je connais aussi assez bien Tes dures réalités auxquelles font face plusieurs syndicats et je sais qu\u2019un organisme financier, invité à contribuer au maintien d'activités économiques, fût-il le Fonds de solidarité, se doit de miser sur ses responsabilités à l'égard de ses actionnaires et, ce faisant, puisse être parfois dans l\u2019impossibilité de répondre à toutes les attentes des travailleurs syndiqués de ces entreprises.Dans mon esprit, éviter de reconnaître ces faits de la « vraie » vie, c\u2019est de l\u2019angélisme qui bloque, en bout de piste, l'expression d'interrogations sur certaines activités qui, somme toute, gagneraient à être révélées plutôt qu'à être présentées tel un effet de conjoncture économique.D'ailleurs, n\u2019est-il pas plutôt surprenant de lire de tels propos chez une syndicaliste pour qui il était important, en 1988, que tout ça soit objet de débats au sein du syndicalisme.Personnellement, je partage toujours cette idée car un tel débat doit se faire de toute urgence pour interroger des pratiques douteuses.143 sac Je termine ici ce commentaire parce que je désire POSSIBLES Pensées me limiter strictement au rectificatif de Mme Mona- pour un autre Josée Gagnon.144 IEICE A DGSE FERS Collaboration spéciale à ce numéro Alain Bertrand, professeur de littérature, collège Ahuntsic Denise Desautels, poète Nicole Gagnon, sociologue, Université Laval Julie Garneau, étudiante à la maîtrise en sociologie, Université de Montréal Jocelyn Jean est un artiste qui vit à Montréal.Il est professeur à l'UQAM.Gilles Pellerin, écrivain NUMÉROS DISPONIBLES Volume 1 (1976-1977) numéro 1: 5% Tricofil ; sciences sociales et pouvoir Poèmes de Roland Giguère et Gérald Godin numéro 2 : 5$ Santé ; question nationale Poèmes de Gilles Hénault, Luc Racine, Robert Laplante numéros 3/4 : 5 $ Les Amérindiens : politique et dépossession De l'artisanat comme instrument de conquête Volume 2 (1977-1978) numéro 1 : 5$ Fer et titane : un mythe et des poussières Nouvelles perspectives du roman québécois Nouvelle de Jacques Brossard numéros 2/3 : 5 $ Bas du fleuve/Gaspésie Poème de Françoise Bujold numéro 4 : 5 Mouvements sociaux, coopératisme et autogestion Texte d\u2019Alexis Lefrançois Volume 3 (1978-1979) numéro 1 : 5$ À qui appartient Montréal Poèmes de Pierre Nepveu numéro 2 : 5$ L'éclatement idéologique La poésie, les poètes et les possibles Paul Chamberland : la dégradation de la vie numéros 3/4 : 5$ Éducation Sur les chemins de l\u2019autogestion : le JAL Poèmes de François Charron et Robert Laplante Volume 4 (1979-1980) numéro 1 :5$ Des femmes et des luttes numéro 2 : 5 $ Projets du pays qui vient numéro 3/4 : Faire l\u2019autogestion : réalités et défis Poèmes de Gaston Miron Volume 5 (1980-1981) numéro 1: 6$ Qui a peur du peuple acadien 2 numéro 2 : 6 Élection 81 : questions au PQ.Gilles Hénault : d'Odanak a I Avenir Victor-Lévy Beaulieu : I'lrlande trop tôt numéros 3/4 : 6 $ Les nouvelles stratégies culturelles Manifeste pour les Temmes Volume 6 (1981-1982) numéro 1 $ Cinq ans déjà\u2026 L\u2019autogestion quotidienne Poèmes inédits de Marie Uguay numéro 2 : 6$ Abitibi : La Voie du Nord Café Campus | Pierre Perrault : Eloge de l'échec numéro 3/4 : 6 La crise\u2026 dit-on Un écomusée en Haute-Beauce Jacques Brault : leçons de solitude Volume 7 (1982-1983) numéro 1 : 6$ Territoires de l\u2019art Régionalisme et internationalisme Roussil en question(s) numéro 2: 6 Québec, Québec : a 'ombre du G Jean-Pierre Guay, Marc Chabot : un beau mal numéro 3: 6 $ Et pourquoi pas l\u2019amour ?! Volume 8 (1983-1984) | numéro ] : 6$ Repenser l'indépendance | Vadeboncoeur et le féminisme numéro 2 : 6$ ! Des acteurs sans scène Les jeunes L'éducation numéro 3: 6 $ 1984 \u2014 Créer au Québec En quéte de la modernité numéro 4 : 6 $ l'Amérique inavouable Volume 9 (1984-1985) numéro | : 6$ Le syndicalisme à l'épreuve du quotidien numéro 2 : 6$ \u2026et les femmes numéro 3 : 6 $ Québec vert.ou bleu 2 numéro 4 : 6 $ Mousser la culture Volume 10 (1985-1986) numéro 1 : 6$ Le mal du siècle numéro 2 : 6$ Du côté des intellectuels numéro 3: 6$ Autogestion, autonomie et démocratie Volume 11 (1986-1987) numéro 1: 6% La paix à faire numéro 2 : 6$ Un emploi pour tous 2 numéro 3: 6$ Langue et culture numéro 4 : 6$ Quelle université 2 Volume 12 (1988) numéro 1 : 6$ Le quotidien : modes d'emploi numéro 2 : 6$ Saguenay/Lac Saint-Jean les irréductibles numéro 3 : 6 Le Québec des différences : culture d'ici numéro 4 : 6$ Artiste ou manager 2 Volume 13 (1989) numéros 1/2: 6$ Il y à un futur numéro 3: 6$ [Droits de] regards sur les médias numéro 4 : 6 $ La mére ou l'enfant 2 Volume 14 (1990) numéro ]l : 6$ Art et politique numéro 2 : 6$ Québec an 2000 numéro 3 : 6$ Culture et cultures numéro 4 : 6 $ Vies de profs Volume 15 (1991) numéro 1 : 7 $ La souveraineté tranquille numéro 2 : 7 Générations 91 numéro 3 : 7 $ Bulletins de santé numéro 4 : 7 $ Les publics de la culture Volume 16 (1992) numéro 1l : 7$ l'autre Montréal numéro2: 7 $ What does Canada want 2 numéro 3 : 7 $ Les excentriques numéro 4 : 7 $ Formations professionnelles Volume 17 (1993) numéro 1: 7 A qui le droit 2 numéro 2 : 7 Parler d\u2019ailleurs/d'ici numéro 3/4 (vol.double) : 12 $ À gauche, autrement Volume 18 (1994) numéro L'artiste (auto) portraits ABONNEMENT En vous abonnant, vous épargnez 7 $ sur le coût de quatre numéros en kiosque, vous contribuez à l'essor de la revue et vous recevez un numéro en prime.Je souscris un abonnement à POSSIBLES.Envoyez-moi le numéro suivant, en prime : O vol.12, no 3 : Le Québec des différences ] vol.13, no 4 : La mère ou l\u2019enfant O vol.14, no 1 : Art et politique [J vol.14, no 2 : Québec an 2000 Nom.Adresse .Code postal.Ce Téléphone.Occupation.LL Ci-joint : chèque .mandat-poste .au montant de.L] abonnement d\u2019un an (quatre numéros) : 25 $ [I] abonnement de deux ans (huit numéros) : 45 $ D abonnement institutionnel : 40 $ [] abonnement de soutien : 40 $ DJ abonnement étranger : 50 $ Revue Possibles, B.P.114 Succursale Côte-des-Neiges, Montréal, Québec, H3S 254 prochain numéro : l'État-providence Ps ace oo SERN Br cr pe ou Eden - = Ra Re en pe 50 pba e AR ts RET Ceara PE ac age errs ce = S = RR Rha pre parm, = pe pen oo Ea \\ | @uæ PENSÉES POUR UN AUTRE SIÈCLE La crise de la modernité a fait renaître un nihilisme plus ou moins snob proclamant \"absence de voies sur lesquelles l'humanité pourrait encore chercher à améliorer sa condition.Ces voies existent et nous vous | convions à une promenade dans leurs parages.Nous démentons Le formellement la nouvelle prétendant que la pensée critique serait décédée vers la fin des années 70.Un autre siècle s'en vient et des géants de celui-ci nous offrent leur appui dans la marche qui nous fera § passer de l'un à l\u2019autre, de même que des armes pour bastonner | intellectuellement les fauteurs de résignation.Castoriadis, Illich, Jonas, À y Mauss, Sartre, Serres, Weil\u2026 ces lectures ne cessent de nous inspirer @ A nous voudrions vous en transmettre le goût.ESSAIS ET ANALYSES IMAGE L\u2019autonomie par Indications diverses # 8 » l\u2019imaginaire.Très loin au-dessus, C.Castoriadis très loin au-dessous GABRIEL GAGNON JOCELYN JEAN ) Le purgatoire., M.Serres POÉSIE ET FICTION AMINE TEHAMI Théâtre pourpre La responsabilité.DENISE DESAUTELS H.Jonas Les forêts de l\u2019âme | RAYMONDE SAVARD Les inévitables.Sartres et Beauvoir JEAN-HERMAN GUAY Journal d\u2019une recherche.M.Mauss MARCEL FOURNIER Le refus de la force.S.Weil SUZANNE MARTIN La convivialité revisitée.I.Illich PATRICE LEBLANC ALAIN BERTRAND La philatélie du samedi GILLES PELLERIN DOCUMENT Les apories d\u2019une littérature nationale JULIE GARNEAU Fernand Dumont et la conscience historique NICOLE GAGNON CONTROVERSE MONA-JOSÉE GAGNON Réponse CLAUDE BARITEAU T\u2014\u2014\u2014 A "]
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