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Titre :
Possibles
Éditeur :
  • Montréal, Québec :Revue Possibles,1976-
Contenu spécifique :
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Genre spécifique :
  • Revues
Fréquence :
quatre fois par année
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Possibles, 1999, Collections de BAnQ.

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[" AS NE + TR L FE ah, Jan CE $ 2 ¥ ver 24, > Ray & ; z # LE eme Z ES =} Tad Toy 2 a > =f 5 hi 11 mw is pe =, A ible F4 oh VOLUME 23, NUMERO 3.ETE 1999 AYE : \u201c4 ps x Mate ie tas ME 2 LS Wo 2h me Ur = Sn \\ Fs TB ; + A Ye oy 5 To indd Te ls 4 We wi oN Ig a 8 pos è th wp ih sa k Rp.7 = art Se «> F4 \u201cae.# w + # has x st oN % Bn ok 2 = WE oy pra ; 2 Ca 1267 > ¥ PER P295 z iif 7\u201c i LL - A PN Ll LLL 0 vers Py PE Ii COPA ey _ a = SRA A te EEE LL ry pare CL LT a 3 .| à 3 sm 2 2 = ee.: Na 2 3 \" Be à à ; > > a possible VOLUME 23 NUMÉRO 3, ÉTÉ 1999 Avec ou sans Dieu ossible POSSI C.P 114, SUCC.CÔTE-DES-NEIGES, MONTRÉAL (QUÉBEC) H3S 254 TÉLÉPHONE : (514) 529-1316 COMITÉ DE RÉDACTION Jean-Marc Fontan, Gabriel Gagnon, Patrice LeBlanc, Jacqueline Mathieu, Gaston Miron, Jean Paquin, Jacques Pelletier, t Marcel Rioux, Raymonde Savard, Amine Tehami, André Thibault COLLABORATEURS(TRICES) Rose-Marie Arbour, Yvan Comeau, Francine Couture, Marcel Fournier, Lise Gauvin, Roland Giguère, Jacques T.Godbout, Suzanne Jacob, Suzanne Martin, Marcel Sévigny RÉVISION DES TEXTES ET SECRÉTARIAT Micheline Dussault RESPONSABLE DU NUMÉRO Amine Tehami La revue POSSIBLES est membre de la SODEP (courriel: sodep@sympatico.ca; site Web : http://www3.sympatico.ca/sodep) et ses articles sont répertoriés dans Repère.Les textes présentés à la revue ne sont pas retournés.POSSIBLES est subventionnée par le Conseil des arts et des lettres du Québec \u2018 ; « TD + - 221 Joe ss Ce numéro: 8 $.La revue ne perçoit pas la TPS ni la TVO.SAVE see PRODUCTION: Intersigne ILLUSTRATION DE LA PAGE COUVERTURE : Normand Cousineau CONCEPTION GRAPHIQUE: Diane Héroux RÉALISATION GRAPHIQUE : Arabelle S.Grondin IMPRESSION : AGMV Marquis inc.DISTRIBUTION : Diffusion Dimedia inc.DÉPÔT LÉGAL Bibliothèque nationale du Québec: D775 027 DÉPÔT LÉGAL bibliothèque nationale du Canada: ISSN : 0703-7139 © 1999 Revue POSSIBLES, Montréal EDITORIAL «eee ESSAIS ET ANALYSES Du côté de l\u2019intériorité, j'écris pour chercher Jacques Fournier ces eca ana casses een ea eee Petite leçon sur la transcendance La fin du monde est proche Anne Élaine Cliche 11100 ea anne Voyage au pays de la spiritualité Dominique Boisvert .cooo Moins d'encens, plus de sens Michel Rioux.LA a aan a ana Qu'est-ce qui fait donc courir les groupes chrétiens engagés socialement ?Michel Beaudin.aa aan Le religieux dans l'espace personnel et social Jean Duhaime ere nea ren s ra een a eee Éthique postreligieuse Vie privée B+, économie D- André Thibault.LA a aa ae Nous sommes tous des animistes Daniel Baril.A anna ram ta lies.HDODE SAME AIME daté ché éd came nn Orthodoxie et relativisme dans le Québec religieux Martin Geoffroy.Réflexions d\u2019une sociologue sur son terrain de recherche Carole Damiani Marcher la nuit Philippe Haeck.IMAGE Notre-Dame-du-Cap Michel Saint-Jean.POÉSIE ET FICTION Fragments d'été Sylvie Gendron.\u2026.Le jardin Gilles Léveillée Waitsfield 1981 Ghislaine Boyer et Jacques Dofny.DOCUMENT Julos Beaucarne ou le pari de la résistance tranquille Marianne Kempeneers.\u2026. De Londres à la solidarité en passant par Jerusalem n est au mois d\u2019août 1984.Le ciel de Londres est bleu carte postale.Je n\u2019ai pas tout à fait vingt ans.Je crois en Dieu, un Dieu personnel, celui de mon enfance.J'ai le souvenir encore vif de trois dimanches matins à Hyde Park Corner.Ceux qui ont eu la chance d\u2019y mettre les pieds savent pourquoi le souvenir est vif.Ils se souviennent de ces attroupements impromptus autour d\u2019orateurs brillants, qui sur une boîte déglinguée, qui sur un escabeau juché haut, de ces débats brouillons qui interrompent des allocutions inoubliables.Je laisse à plus érudit que moi le soin d\u2019identifier les filiations peut-être grecques de cette coutume britannique.Je laisse aux théoriciens de la démocratie participative la déconstruction de cette institution, son rabaissement à un ersatz, à un os jeté en pâture aux grandes gueules et autres forts en thème.Il reste que je ne connais pas une manière plus délicieuse de passer un dimanche matin.Une orgie des meilleurs journaux de la planète ne remplace pas, à mes yeux, une matinée dans ce buffet d'arguments.Si je gagnais au loto, je m\u2019y rendrais par Concorde à chaque fin de 6 POSSIBLES.ÉTÉ 1999 semaine.Et comme alors, je butinerais d\u2019un attroupement à l\u2019autre à la recherche d\u2019un débat sur la religion.Il est possible que mes souvenirs trahissent mes préoccupations d'alors, mais je jurerais que les attroupements les plus nombreux étaient réservés aux débats religieux.Ici un Pakistanais en train de soulever des contradictions dans certains récits bibliques.Là, on dirait un avocat fraîchement débarqué d\u2019Oxford, le bras s\u2019agitant hors de sa robe d\u2019apparat pour mieux pointer des incohérences dans les enseignements de l\u2019islam.Plus loin, un bon bougre aussi sincère que maigrichon, se disant rien moins que prophète.Derrière, un athée polyglotte qui malmène les dogmes sur tous les tons.Je butinerais, disais-je.En 1984, j'avais plutôt tendance à graviter autour du Pakistanais.Je l\u2019écoutais dénoncer la Bible.Je connaissais son répertoire d\u2019arguments, mais il les servait avec un art si consommé que je ne me lassais pas de l\u2019écouter.Je ne le quittais que si la rumeur, pour ne pas dire l\u2019humeur, chauffait à proximité (c\u2019est-à-dire autour du longiligne avocat d\u2019Oxford.Je le trouvais courageux.Et dérangeant, pour le dire poliment.Ses références savantes me prenaient de court.Certaines me coupaient le souffle.Je me rabattais alors sur le Pakistanais, comme on retourne chez soi pour réclamer l\u2019aide de son grand frère.Le germe du doute est planté.On est au mois d'août 1994.Je ne discerne pas la couleur du ciel de Manhattan.J'ai le vertige lorsque, au pied de ces gratte-ciel ahurissants, je lève le nez au ciel.Je n\u2019ai pas tout à fait trente ans.Je suis amoureux fou de celle qui va s\u2019avérer la femme de ma vie. ÉDITORIAL Je ne sais plus si je crois en Dieu.J'ai le souvenir encore vif de Central Park.Tout Nord-Américain sait pourquoi ce souvenir est vif.Je viens d\u2019obtenir un succès bœuf à mon premier congrès universitaire d\u2019envergure internationale.Le refrain de Sinatra bourdonne dans ma tête (zf I can make it here, I can make it anywhere, New York, New York.).Il m\u2019empéche d\u2019écouter Dieu.On est dimanche matin.Contrairement a ma coutume, je ne fantasme pas sur Hyde Park Corner.Un virtuose du patin a roues alignées me tire de mes réveries; il fonce vers moi a reculons, fait mine de ne pas me voir et m\u2019évite d\u2019une pirouette au dernier instant.Je quitte l\u2019asphalte pour me réfugier sur le gazon.Un frisbee atterrit à mes pieds.Je le renvoie avec un sourire.Je me suis rarement senti plus vivant qu\u2019en cet instant.Ce parc m\u2019enivre.Py entends les musiciens les plus étonnants, j'y admire les corps les plus désirables.Le soleil continue de me caresser.Je me surprends à tisser des comparaisons avec le paradis théorique que mes parents m\u2019ont jadis inculqué.J'ai l'intuition que la rareté (qui est par définition absente du paradis céleste) peut expliquer l\u2019effet de Central Park sur moi.Je veux dire qu\u2019il est paradisiaque parce que j'habite Montréal, parce que je ne peux en jouir en permanence.Le caviar abondant et abordable ne serait plus du caviar.Mes méditations ne planent guère plus haut.Je reste sur le plan épidermique, et m\u2019en délecte du reste.En dix ans donc, le doute a fait place à une insouciance épicurienne\u2026 de même qu\u2019à une vague résolution que je finirais par revenir à Dieu, ou du moins à des réflexions plus substantielles sur lui, au fur et à mesure que je verrai poindre ma tombe.Je oe ole Ww RW 7 8 POSSIBLES.ÉTÉ 1999 On est au mois de novembre 1997.Je ne suis plus célibataire et pas tout à fait père encore.Je ne lève pas le nez vers le ciel de Jérusalem-il y a trop de pierres par terre.Je suis ici pour prononcer une conférence, mais il ne me déplairait pas d\u2019y vivre une expérience religieuse bouleversante.J\u2019y suis on ne peut plus ouvert.Je visite les lieux sacrés des trois grandes religions.J'allais dire religieusement.Mais non, plutôt à tâtons.Je me cherche entre les Japonais qui me bousculent hors du champ de leur Nikon et les Israéliens imberbes qui m\u2019indiquent le chemin, mécaniquement, en pointant leur Kalachnikov.Je suis ému du matin au soir\u2014mais Dieu n\u2019y est pour rien, c\u2019est l'injustice dont je suis témoin.Je dors fort mal-pas parce que j'ai des révélations, mais parce que je souffre du décalage horaire.Je voudrais tant me montrer plus éloquent sur ce séjour.Je voudrais tant pouvoir étaler impressions par-dessus analyses.Celles que je retiens, hélas, ne se rapportent pas au sujet qui nous occupe ici.C\u2019est tout de même le comble: quitter Jérusalem bredouille sur le plan spirituel ! Tant pis, je poursuivrai ma démarche dans la région résolument moins exotique de Côte-des-Neiges.æ%x% De retour au bercail, j'ose soumettre à une revue progressiste\u2014 celle-ci\u2014le projet d\u2019un numéro sur le phénomène religieux.Je caresse alors le vœu égoïste, j\u2019en conviens, de profiter du réservoir d\u2019auteurs pénétrants que nous réussissons généralement à attirer pour alimenter ma démarche personnelle.Quinze mois plus tard, j'ai le plaisir d\u2019annoncer que la mission est aux trois quarts accomplie: 1) mes collègues de POSSIBLES ont fini par céder à mon caprice; 2) nous avons mis à contribution des collaborateurs de première force; 3) leurs textes qui en ont résulté sont un heureux JE EAE TTT ÉDITORIAL mélange de témoignages inspirants et d\u2019analyses qui forcent la réflexion.mais 4) je ne suis pas, personnellement, parvenu au bout de ma démarche.Je mentionnais le spectre de ma tombe un peu plus haut.Curieusement, pas un seul des textes ne place la mort au centre de ses préoccupations-deux seulement l\u2019évoquent: celui de Jacques Fournier, au passage, et celui d\u2019Anne Élaine Cliche qui étaye davantage.Je dis curieusement parce qu\u2019il m\u2019a toujours semblé que l\u2019alpha de toute démarche spirituelle commence par une révolte face à la mort; que son oméga correspond à l\u2019acquisition de l\u2019ombre d\u2019un début d\u2019un semblant de sérénité face à cette certitude accablante.Il existerait donc d\u2019autres points de départ\u2014les témoignages simples et francs de Dominique Boisvert et du susnommé Fournier en sont une belle illustration.Je disais également avoir «osé» soumettre l\u2019idée de ce numéro à mes collègues.C\u2019est dire que je présumais un rejet en bloc de tout ce qui pouvait rappeler le bilan de la religion organisée au Québec.Ce bilan, Michel Rioux prend la peine d\u2019en montrer les deux facettes: «Au Québec, la religion a fait trop de mal pour qu\u2019on en dise du bien; et elle a fait trop de bien pour qu\u2019on en dise du mal», écrit-il en empruntant la formule de Jacques Ferron.Oui mais aujourd\u2019hui, à quelques mois du nouveau millénaire, l\u2019Église s\u2019avère-t-elle vecteur de domination ou de libération ?Cette institution peut réaliser cette seconde éventualité seulement si l\u2019on prend la peine d'imaginer un nouveau modèle de chrétienté, fondé sur une spiritualité socialement engagée\u2014ce à quoi s\u2019attellent les textes de Michel Beaudin, de Jean Duhaime et du susnommé Rioux.Mais il n\u2019y a pas que le socioéconomique: il y a aussi la sphère des relations interpersonnelles, dont André 9 10 POSSIBLES.ÉTÉ 1999 Thibault estime qu\u2019elles sont aujourd\u2019hui régies par une éthique postreligieuse\u2026 ma foi fort chrétienne ! Cette renaissance de la religion, sous couvert de renouvellement de «modèles» en surprend certains.Daniel Baril sent le besoin d\u2019aller au-delà des seules variables culturelles, de puiser dans l\u2019information transmise à nous génétiquement par nos ancêtres lointains pour expliquer la persistance, selon lui problématique, des croyances religieuses.Martin Geoffroy, pour sa part, récuse ce vague label de «croyances religieuses».Il estime en effet qu\u2019il faut réfléchir à une typologie plus précise du paysage religieux québécois.À l\u2019autre pôle du spectre théorique, Carole Damiani préfère se joindre aux groupes Nouvel Âge qu\u2019elle étudie-se plaçant du coup dans une situation de tensions épistémologiques fascinantes.Quant à Philippe Haeck, il se demande carrément s\u2019il est besoin même de croire en Dieu pour pouvoir, pour vouloir prier.Un constat unanime donc: le déclin des religions traditionnelles.Rioux s\u2019attarde un peu sur les causes de ce déclin, mais ce sont manifestement ses conséquences qui préoccupent nos collaborateurs.On ne déplore pas que la mémoire religieuse, transmise en héritage, de génération en génération, se fasse de plus en plus ténue\u2014on célèbre l'imagination postreligieuse ; on cerne les contours d\u2019une éthique postreligieuse; on met en garde contre les excès d\u2019un relativisme tous azimuts.Une majorité des sondés continuent en effet de «croire vaguement en quelque chose après la mort».Avec ou sans Dieu, la croyance en un au-delà diffus, habité par une force surnaturelle indéterminée, elle, est en augmentation.Elle ira croissant à mesure que continuera de perdre en crédibilité le mythe du progrès techno- scientifique inéluctable, successeur des religions traditionnelles. ÉDITORIAL Nos collaborateurs montrent bien que la crise du religieux s'inscrit dans la crise plus large de tous les «ismes».« \u201cCollage\u201d, \u201cbricolage\u201d, \u201cbraconnage\u201d, \u201cnomadisme spirituel\u201d.Autant d\u2019expressions qui ont surgi ces dernières années, pour tenter de qualifier cette quête de l\u2019épanouissement personnel.Allégés, sinon débarrassés, de la notion encombrante de culpabilité, les individus évoluent dans une forme de syncrétisme», pouvait-on lire dans une édition récente du Monde diplomatique (septembre 1997).Spiritualité de la confusion ?Possible.Mais puisque nous sommes condamnés à être libres, pourquoi ne pas imaginer une spiritualité de la solidarité ?AMINE TEHAMI POUR LE COMITE DE REDACTION 11 sr ae Zu 2 rss Triad CEE cc nr 06 = oo mm tre pe po J ort SE -\u2014 JE i \u2014 7 es - mr RT ner EEC Se CE Tv ey ~r- ESSAIS ET-ANALYSES ee = 22 ares bay x pr py Er eee tr ou rc aus == cer 5 \u2014_\u2014\u2014 \u2014_\u2014\u2014\u2014 __ \u2014_ Du côté de l'intériorité, j'écris pour chercher rar JACQUES FOURNIER La revue POSSIBLES m\u2019a demandé un témoignage personnel sur l\u2019intériorité.Alors, tout simplement, le voici.À l\u2019âge de 17 ans, j\u2019ai perdu la foi catholique dont le petit lait m'avait nourri depuis mon enfance.C\u2019était une religion plutôt culpabilisante, en particulier au chapitre de la sexualité, mais aussi une foi générant de grands élans d\u2019enthousiasme.Pour tout dire, à l\u2019âge de quinze ans, influencé par un père spirituel, je voulais devenir jésuite ! ! À la fin de l\u2019adolescence donc, abreuvé de Camus, exit la religion de mon enfance.Je ne me définissais alors non pas tant comme un athée (qui dit: Dieu n\u2019existe pas) que comme un agnostique (du latin a-groscere, ne pas connaître: je ne sais pas si Dieu existe).1.Je trouvais cependant difficile de concilier vocation religieuse et premières amours ! 16 POSSIBLES.ÉTÉ 1999, ESSAIS ET ANALYSES En 1967, à 19 ans, idéaliste et agréablement naïf, je pars enseigner en Afrique, pour une période de deux ans.J'y lis un bouquin intitulé La Philosophie bantoue.Je découvre alors que les paysans (ce mot est à l\u2019origine du mot paien) africains ont une vision du monde beaucoup moins stupide que les enseignants de mon enfance ne l\u2019avaient dit.Souvenons-nous: dans les années 50, on se moquait de ces pauvres habitants d\u2019Afrique noire qui adoraient les arbres! Les Bantous croient en un Dieu-force, plutôt qu\u2019en un Dieu-être.Ils voient donc les manifestations de Dieu dans les forces de la nature.Je réalise alors à quel point la religion chrétienne de mon enfance était, dans les faits, ethnocentrique et méprisante envers les peuples du Tiers-Monde, qu\u2019il fallait «convertir».Un Dieu-force pas causant Depuis cette époque, je résumerais mon idée en disant que je crois en un Dieu-force: Dieu est comme une puissante génératrice de courant électrique, une énergie qui a créé toutes choses, mis en marche, puis laissé courir l\u2019extraordinaire et complexe processus de l\u2019évolution.Pour moi, cela rejoint un peu les points alpha et oméga de Teilhard de Chardin.Il y a eu probablement un «big bang» d\u2019où le monde a émergé et il y aura peut-être un «big crunch», une re-concentration du monde, un retour à la molécule initiale.En tout respect pour ceux et celles qui pensent différemment, je ne crois donc pas en un Dieu-être, anthropomorphe, que l\u2019humain a fait à son image à lui, afin de pouvoir lui parler et lui demander de conjurer tout ce qui est absurde: la mort, la maladie, la faim et le reste.Bref, mon Dieu-force, il n\u2019est pas très causant, pas du tout même.Il n\u2019a ni yeux, ni oreilles, ni bouche.Je ne peux pas le prier.Il faut se débrouiller sans lui, ce qui redonne à l\u2019être humain un Lo I .cecrtatMRBt ados ne DU CÔTÉ DE L'INTÉRIORITÉ.J'ÉCRIS POUR CHERCHER rôle central: l\u2019humain est maître de sa vie, il est responsable de ce qui lui arrive\u201d.Je ne crois donc pas avoir au ciel une espèce de Père entre les bras duquel je puisse me reposer.Notez que cela ne facilite pas le relâchement ni le «lâcher prise», si chers à mes amis alternos.Ne pas croire en un Dieu-être, ce n\u2019est pas une «solution» facile.Nous sommes responsables, donc il faut être toujours vigilants.Sartre disait: «L'homme naît libre, responsable et sans excuse».J'envie parfois les chrétiens d\u2019avoir un Dieu-être, à qui ils peuvent se confier, à qui ils peuvent demander que cesse la douleur.Je les envie aussi d\u2019être regroupés en communautés, donc de pouvoir partager une vision commune de Dieu.Les partisans d\u2019un Dieu-force, comme moi, sont plutôt seuls devant ces questions, ce qui, tout de même, ne les empêche pas de discuter de la chose avec des amis.La conception d\u2019un Dieu-force a cependant le mérite de répondre à la question de Voltaire: qui est l\u2019horloger qui a conçu l\u2019horloge?Mais c\u2019est un horloger qui ne donne aucune garantie sur le produit et qui n\u2019assure aucun service après vente.Condamnés à être libres Nous sommes donc libres et responsables.C\u2019est Sartre qui disait, dans Les Mouches: «Le secret douloureux des Dieux et des rois, c\u2019est que les hommes sont libres».Il disait aussi, dans Le Dzable et le Bon Dieu: «L absence, c\u2019est Dieu.Dieu, c\u2019est la solitude des hommes».Il affirmait enfin que nous sommes condamnés à être libres.2.Ce qui ne nie évidemment pas le rôle de la génétique, l\u2019influence des parents et du milieu dans lequel on a été élevé, bref des facteurs qui nous conditionnent.17 18 POSSIBLES.ÉTÉ 1999.ESSAIS ET ANALYSES Je crois qu\u2019il n\u2019y a probablement rien après la mort.Je ne crois pas non plus en la réincarnation.Je ne suis pas d\u2019accord pour dire aux vivants d\u2019endurer leur malheur sans se plaindre parce qu\u2019ils seront récompensés dans l\u2019au-delà*.Il faut rejeter tout ce qui pourrait être interprété comme une justification de l\u2019exploitation ou du malheur ici-bas.Dans La Peste, Camus parle de pratiquer un «fatalisme actif»: il faut combattre l\u2019absurdité.Des enfants meurent, c\u2019est absurde, mais il faut continuer à agir.Si on accepte une dimension spirituelle de la vie, que pourrait être cet esprit\u201d Ne serait-ce pas un miroir grâce auquel on peut «réfléchir» au sens littéral du terme ?Parler avec l\u2019esprit, n\u2019est-ce pas un peu se parler à soi-même, se tourner vers son intériorité, démarche qui est plus que nécessaire ?Se parler à soi-même, ce n\u2019est pas, pour moi, parler à un Dieu-refuge, un Dieu à qui on peut demander toutes sortes de choses, un Dieu qui sert d\u2019excuse pour ne pas se relever les manches* et pour ne pas chercher à combattre inlassablement les injustices.La sagesse de Karl Jaspers Un philosophe qui m\u2019a inspiré et qui me fait réfléchir encore beaucoup, c\u2019est Karl Jaspers.Voici quelques extraits de son Introduction à la méthode philosophique.Prenez le temps de lire lentement ces citations: leur contenu est dense.3.Bien sûr, les chrétiens progressistes d\u2019aujourd\u2019hui ne partagent pas cette vision désuète et ils travaillent plutôt, ici et maintenant, à combattre les injustices sociales.4.J'avais écrit: «pour ne pas se grouiller les côtelettes », mais un ami m'a dit que cela relevait d\u2019un autre niveau de langage. DU CÔTÉ DE L'INTÉRIORITÉ.J'ÉCRIS POUR CHERCHER Pour lui, la peur de la mort est la peur de rien.«La peur de l\u2019agonie est la peur de la souffrance physique.L'agonie n\u2019est absolument pas la mort.La peur de la mort est la peur de ce qui vient après elle.L\u2019une et l\u2019autre peur, celle du néant et celle de l\u2019état de mort, sont sans fondement.» Concernant la mort, il dit aussi: «On peut être libéré de l\u2019inquiétude concernant la mort par l\u2019énergie de la réflexion sur la mort elle-même.La paix en face de la mort procède de la conscience de ce qu\u2019aucune mort ne peut nous ravir.» Il résume merveilleusement les conditions d\u2019une forme d\u2019immortalité: «Nous sommes mortels quand nous n\u2019avons pas l\u2019amour, immortels quand nous aimons.Nous sommes mortels dans l\u2019indécision, immortels dans la décision.Nous sommes mortels en tant que faits de la nature, immortels quand nous nous sommes donnés à nous-mêmes dans notre liberté.» Sur la tâche de la philosophie, il a des propos stimulants: «La soif de l'éternité n\u2019est pas dépourvue de sens.Il y a quelque chose en nous qui ne peut croire être destructible.La tâche de la philosophie est d\u2019éclairer la nature de ce quelque chose.» Et ceci encore: «La tâche de l\u2019homme est de vivre audacieusement et dangereusement, selon les exigences les plus hautes qui lui apparaissent dans chaque situation donnée.S\u2019il était sûr de son immortalité, cela le dépouillerait de sa nature.Supporter son ignorance le fait parvenir à lui-même et le met sur sa voie.Philosopher, c\u2019est apprendre à mourir.» Il n\u2019est pas toujours reposant de faire de la philosophie: «II ne nous reste, à nous autres humains, qu\u2019à écouter le langage mystérieux des signes et des mythes.Quand nous ne les comprenons 19 20 POSSIBLES, ÉTÉ 1999, ESSAIS ET ANALYSES pas, nous sommes plongés dans le noir.Quand nous les comprenons, nous ne trouvons pas le repos.» Il explique quel rôle la notion de «Dieu» peut avoir dans nos vies: «Prise simplement, la notion de \u201cDieu\u201d nous donne le sentiment d\u2019être en sécurité.Mais elle est rendue ambiguë par les expériences que nous faisons dans le monde et que, sans nous tromper nous-mêmes, nous ne pouvons écarter et transformer d\u2019un mot.Le nom de \u201cDieu\u201d est un mot destiné à désigner quelque chose que, tout simplement, nous ne comprenons pas.» J'avais recopié ces propos glanés dans Jaspers il y a quelques années et je ressens toujours une grande joie à les relire.Un adage chinois Aujourd\u2019hui, à 51 ans, qu\u2019est-ce que je fais?Je n\u2019arrête pas et je continue à réfléchir.Chaque année, je lis au moins sept ou huit livres de philosophie.Je fais parfois des résumés de lecture: quand on a aimé un livre, ce n\u2019est pas une corvée.Récemment, j'ai dévoré deux livres du philosophe français André Comte-Sponville, que je vous recommande fortement: Impromptus et Petit traité des grandes vertus.Dans ce dernier livre, Comte-Sponville décrit longuement et finement les trois formes de l\u2019amour.Il y a d\u2019abord éros (le manque, la passion): l\u2019amour est ce que l\u2019on désire, donc ce qui manque perpétuellement.C\u2019est la situation que vit le couple à sa naissance.Il y a ensuite phzla (la joie, le bonheur) : l\u2019amour est ce que l\u2019on a et qui fait plaisir.C\u2019est, entre autres, l\u2019amitié, l\u2019amour parental et, habituellement, l\u2019amour au sein du couple après quelques années de vie commune. DU CÔTÉ DE L'INTÉRIORITÉ, J'ÉCRIS POUR CHERCHER Il y a enfin agapè (la charité, la compassion): c\u2019est la conception chrétienne d\u2019aimer même nos ennemis, d'aimer des personnes qui nous sont étrangères.Comte-Sponville précise: «Comment ne pas aimer, au moins un peu, celui qui nous ressemble, celui qui vit comme nous, qui va mourir comme nous?Tous frères devant la vie, même opposés, même ennemis, tous frères devant la mort: la charité serait comme une fraternité des mortels, et certes ce n'est pas rien.» Comme «rien de ce qui est humain ne nous est étranger » (Cicéron), cette dernière conception donne son sens à l\u2019engagement pour la justice sociale et à la lutte contre les inégalités.Il n\u2019est évidemment pas besoin d\u2019être croyant pour poursuivre ces idéaux, qui sont la meilleure et la plus stimulante partie de l\u2019héritage historique chrétien.Pour réfléchir à ces questions, il y a un complément à la lecture: faire des randonnées pédestres dans la forêt, prendre de grandes respirations, humer l\u2019odeur des épinettes (odeur que j'adore, mais pas au sens des Bantous\u2026).J'ai encore plein de doutes, des angoisses aussi parfois.J'ai vécu certaines expériences bouleversantes, par exemple le décès de ma sœur aînée, membre d\u2019une communauté religieuse, une femme extraordinaire, que j'aimais: j'étais présent au moment de son dernier souffle.La mort est certes une question où il n\u2019est pas facile de réconcilier la tête et le cœur.Comme j'aimais ma sœur, je souhaitais pour elle, et pour elle seule, qu\u2019elle continue à vivre après sa mort, comme elle en avait la conviction profonde, parce que cela donnait du sens à sa vie à elle, et en même temps, du même mouvement, je gardais intacte ma conviction, à savoir que pour moi, il n\u2019y aura rien après la mort.21 POSSIBLES.ÉTÉ 1999, ESSAIS ET ANALYSES En attendant, j'essaie aussi de mettre en pratique cet adage chinois: dans la vie, il faut faire trois choses, planter un arbre, écrire un livre et faire un enfant.Planter un arbre, c\u2019est faire en sorte que, au moment de quitter la terre, on puisse dire qu\u2019on a manifesté des attitudes écologiques durant sa vie.C\u2019est l\u2019univers matériel.C\u2019est aussi travailler à améliorer les conditions de vie des gens, au modeste niveau où nous nous situons, chacun et chacune d\u2019entre nous.Écrire un livre, c\u2019est l\u2019univers intellectuel et artistique.C\u2019est créer quelque chose qui est, là encore, notre petite contribution personnelle au développement de l\u2019humanité.Faire un enfant, c\u2019est l\u2019univers affectif, le plus complexe de tous.C\u2019est faire preuve d\u2019optimisme en laissant un ou des enfants (de façon réelle ou symbolique) derrière soi.Ayant le bonheur d\u2019être le père de deux jeunes adultes, belles, débrouillardes et intéressantes\u201d, je ne renierai pas ce troisième conseil chinois ! Pourquoi se lever le matin ?Il y aurait une autre façon d\u2019aborder la question des croyances et des valeurs, et ce serait de tenter de répondre à la question : qu\u2019est- ce qui m\u2019incite à me lever le matin ?En vrac: rencontrer des gens, partager, travailler en équipe, être utile, agir, me battre, écrire et publier, lire, parler à mes enfants, à ma conjointe, à mes amis et amies, avoir du plaisir, travailler à changer des choses, vivre dans un pays à bâtir.Et aussi tenter de répondre aux questions suivantes: qu'est-ce que je vais apprendre aujourd\u2019hui?Qu\u2019est-ce 5.Ce n\u2019est pas le lieu de vous parler de leurs défauts ! 6.J'ai découvert seulement à l\u2019âge de 36 ans que j'avais beaucoup de plaisir à écrire.Et pourtant, j\u2019écrivais depuis l\u2019âge de 16 ans. DU CÔTÉ DE L'INTÉRIORITÉ.J'ÉCRIS POUR CHERCHER que je vais découvrir sur moi (le « Connais-toi toi-même», de Socrate)?Quelle nouvelle personne vais-je rencontrer au cours de cette journée?C\u2019est parfois la curiosité, et une certaine recherche d\u2019émerveillement devant la vie en général, qui m\u2019incite à me lever le matin.Il y a aussi parfois un sentiment de colère face à quelque injustice ou à quelque situation inacceptable qui me donne ardemment l\u2019envie de me lever.Et on pourrait revenir à Karl Jaspers.Pour lui, quel rôle reste-t-il à l\u2019homme?« Quelle liberté, quelle simple dignité chez certains de nos contemporains qui, rejetant toutes les fausses consolations, accomplissent sans un mot leur ouvrage quotidien et meurent le cœur léger, refusant de nier le pire tout en n'ayant rien à quoi s\u2019accrocher, ayant pour foi leur ignorance ! » Pour lui, comme pour Sartre d\u2019ailleurs, la notion de responsabilité est centrale: «Puisque j'ignore, j'ai le droit d\u2019espérer, dans la mesure où, en ce qui me concerne, je fais ce que je puis pour m\u2019opposer, en pensée et en pratique, à la catastrophe, à partir de la certitude que j\u2019ai quant aux origines.Or cela signifie que contempler l\u2019histoire et le présent ne sert pas seulement à satisfaire notre désir de connaissance, à nous instruire de la grandeur et de la petitesse de l\u2019homme ou de la splendeur de ses œuvres.L'essentiel est que cela éveille le sens de notre responsabilité.» Et Jaspers de conclure par un retour à la culture de notre jardin, rejoignant ainsi le Candide de Voltaire: «Il y a aussi le fait que ce qui est directement réel pour nous, c\u2019est notre petit milieu.Notre premier devoir est envers lui.Quand nous désespérons de l\u2019avenir, parce que nous ne pouvons pas prendre en mains le cours des choses, nous négligeons ce qui nous touche de plus près.» «Penser globalement, agir localement», disait pareillement René Dubos.23 re EE rare POSSIBLES, ÉTÉ 1999.ESSAIS ET ANALYSES Réagissant à une première version de ce texte, une amie me disait que, pour elle, l\u2019intériorité, c\u2019est ce que l\u2019on n\u2019a pas encore accompli et qui nous construit.Un mot me donne beaucoup d\u2019énergie, et c\u2019est le mot «espoir».Je me retrouve dans les propos de John Berger, collaborateur au Monde diplomatique, lorsqu\u2019il parle d\u2019espoir: «L'espoir n'est pas une promesse, mais un fond d\u2019énergie qui donne la possibilité de faire les choses, ici, avec les autres, sur terre, pendant cette vie, ou d\u2019imaginer la vie des autres après nous, ou, chose importante, pour avoir l'énergie de vivre cela avec dignité».Dans la même veine, Jeanne Hersch, dans son livre L'Étonnement philosophique, conclut son chapitre sur Jaspers en disant: «Le courage ne consiste pas à prédire une issue fatale, mais, avec le savoir et le non-savoir qui est le nôtre, à faire tout ce qui est possible et à préserver l\u2019espérance jusqu\u2019au dernier souffle.» Pour conclure ce texte, un dernier adage chinois en forme de triptyque également.Les Chinois disent que pour arriver au bonheur, il faut chercher à réduire trois écarts: le premier écart est celui qui existe entre ce que l\u2019on a et ce que l\u2019on voudrait avoir; le second est l\u2019écart entre ce que l\u2019on a présentement et ce que l\u2019on a déjà eu; le troisième est l\u2019écart entre ce que l\u2019on a et ce que l\u2019on croit que le voisin a.Cet adage apporte de l\u2019eau au moulin de la philosophie dite de la «simplicité volontaire», un courant qui me rejoint beaucoup: consommer peu, partager, rompre avec le discours commercial dominant, discours exacerbé par la publicité.Comment terminer ce texte?Je n\u2019arrive pas à mettre le point final.Suis-je heureux?Souvent.Je me sens habituellement ce mn ce ne DU CÔTÉ DE L'INTÉRIORITÉ.J'ÉCRIS POUR CHERCHER rempli d\u2019énergie, d\u2019éros, de philia et d\u2019agapè.Et je me sens entouré de beaucoup de personnes qui débordent d\u2019énergie, qui irradient littéralement le souffle de la vie.Comment favoriser, ensemble, la prise de conscience de cette énergie, tout humaine soit-elle, qui nous habite?Je ne sais pas.Prendre conscience, le mot est laché; ce terme est inépuisable.J'ai encore besoin de réfléchir et d\u2019échanger beaucoup sur les questions à peine abordées dans ce court texte.Merci à la revue POSSIBLES de m'avoir invité à mettre par écrit et à partager quelques réflexions.Au fond, ce texte, peut-être que je l'avais au bout de la plume quand l\u2019offre de l\u2019écrire m\u2019a été faite.Et au fond, peut-être que j'écris pour chercher.Bon, voilà, c\u2019est mon témoignage personnel pour aujour- d\u2019hui.Je pourrais changer d\u2019idée à l\u2019avenir.Dieu merci (s:c!), le droit à l\u2019erreur existe.Si l\u2019Éternel existe, en fin de compte il voit, Que je ne me conduis guère plus mal que si j'avais la foi.BRASSENS 25 ESSAIS ET ANALYSES Petite lecon sur la transcendance La fin du monde est proche par ANNE ELAINE CLICHE ly a quelque chose d\u2019étrange et d\u2019étonnant dans cette proximité de la fin qu\u2019on nous annonce ponctuellement, depuis toujours, alors qu\u2019on ne finit pas de dépasser les dates fatidiques, de reprendre les calculs, de relancer une fois encore, une dernière fois, l\u2019attente de ce moment qui en est toujours un d\u2019élection, catastrophe et rédemption conjuguées; alors qu\u2019on ne finit pas de ne pas en finir.De quoi s\u2019agit-il au juste dans cette prophétie sur la fin des temps dont l\u2019esprit rationnel s\u2019amuse, taxant de délire si ce n\u2019est d\u2019imbécillité cette obstination à promouvoir l\u2019imminence de l\u2019avenir, le surgissement impromptu mais certain de l\u2019au-delà?Au juste, c\u2019est difficile à dire, mais il n\u2019est pas interdit de tenter d\u2019éclairer le symptôme par ce qu\u2019il nous révèle, justement, de la «croyance» universelle qui détermine l\u2019athée aussi bien que le religieux.Croyance qui ne concerne pas tant l\u2019objet que l\u2019épreuve, l\u2019expérience, pour ne pas dire la «révélation» qu\u2019elle suppose. LA FIN DU MONDE EST PROCHE Un humoristique rabbin du XIX© siècle, Rabbi Nathan de Braslav, disait: «Le Messie finira bien par arriver, mais ce sera par mégarde».De cette déroutante prophétie, Kafka a retenu la leçon et poursuit: «Le Messie ne viendra pas au dernier jour tel qu\u2019annoncé, mais le jour d\u2019après: trop tard!» On le voit, ces amusantes spéculations sur le Messie ont pour avantage de rendre tout calcul dérisoire, mais elles n\u2019en maintiennent pas moins l\u2019impromptu d\u2019un surgissement qui va d\u2019ailleurs tout à fait dans le sens de la tradition juive dont le traité Sanhédrin du Talmud de Babylone recueille les plus jolies histoires sur le sujet.« Trois choses, y lit-on entre autres, arrivent sans qu\u2019on y prenne garde: le Messie, un objet trouvé et la piqûre du scorpion.» Mais la plus comique est encore celle-ci qui me servira de point de départ: deux rabbins discutent : «Selon une tradition, si un vautour se pose sur le sol et pousse un cri c\u2019est que le Messie arrive.\u2014Pourtant, un vautour s\u2019est posé un jour sur un champ de labour; il a poussé un cri, une pierre est tombée et lui a fendu le crâne.\u2014Celui-là était un menteur.» L'humour n\u2019empêche pas que l\u2019on parle tout à fait sérieusement.Il permet au contraire de faire entendre une vérité qu\u2019on ne saurait dire autrement.S\u2019il est vrai que les grandes religions interdisent le calcul de la fin contre les faux prophètes de malheur qui nous interpellent sur les trottoirs de la ville et semblent peu versés en matière de théologie, on remarque néanmoins que, d\u2019un côté comme de l\u2019autre, c\u2019est une imminence qu\u2019il s\u2019agit de rappeler.La fin du monde-et le Messie qui en est la figure-arrive, fond sur nous, approche; elle n\u2019a d\u2019ailleurs radicalement pas d\u2019autre mode d\u2019existence que cette imminence qui est à la fois son statut et sa matière.La fin du monde n\u2019est en effet rien d\u2019autre que cette proximité radicale qui nous indique, somme toute, que l\u2019inadvertance n\u2019est peut-être ni l\u2019envers ni le contraire de l\u2019accomplissement prophétisé.Ce qu\u2019il faudra démontrer.27 a nm i il i i 28 POSSIBLES.ETE 1999.ESSAIS ET ANALYSES Le sens et l'au-delà Dieu n\u2019existe pas et nous sommes son peuple élu.WOODY ALLEN Toutes ces histoires de fin du monde ne cessent au fond de nous questionner sur la nécessité de reconnaître son imminence.Pourquoi diable devrions-nous être prévenus de la fin ?Si le Messie arrive comme un cheveu sur la soupe, ai-je donc des chances de ne pas le reconnaître?Si au jour et à l\u2019heure annoncés, je ne remarque rien qui ressemble de près ou de loin à un achèvement, qui donc s\u2019est trompé?Le prophète, après tout, n\u2019est pas responsable des retards de l\u2019Histoire, encore moins de l\u2019aveuglement et de la surdité du monde.L'esprit dit «rationnel»\u2014qui, comme on le sait, est légion\u2014 renverra toutes ces questions et réponses au domaine de la croyance, mode qu\u2019il perçoit comme étant par excellence celui de l\u2019adhésion aux récits et énoncés les plus divers ; croire revient, pour les nécessités d\u2019une telle rationalité, à coller d\u2019une manière ou d\u2019une autre aux mots de l\u2019histoire, à prendre pour véridique ce qui ne serait que mythique, fictif, imaginé.Il ne faudrait pourtant pas croire que la croyance se réduise à ce jeu de dupes; et la question la plus pertinente que l\u2019on puisse dès lors poser ressemble davantage à celle-ci: Faut-il croire (selon les principes de cette adhésion) pour être croyant ?Revenons, pour commencer, à des considérations plus élémentaires.La croyance, avant d\u2019être croyance à ceci ou à cela, est une expérience, une certitude\u2026 de quoi?Du sens.Si l\u2019on se demande aussitôt: «de quel sens?», on s\u2019interdit d\u2019interroger l'expression de cette première certitude; parce qu\u2019il ne s\u2019agit pas tant de croire à tel sens ou à tel autre, à telle interprétation du LA FIN DU MONDE EST PROCHE monde ou à telle autre que d\u2019éprouver sa propre appartenance à l\u2019espèce à partir de cette révélation qu\u2019il y a du sens.Non pas, encore une fois, que le monde, ma vie, la Création ait un sens, quel qu\u2019il soit, c\u2019est-à-dire une portée téléologique ou transcendantale.Ce dont je parle ici désigne l\u2019expérience la plus archaïque et la plus élémentaire de la condition de l\u2019être parlant: l\u2019expérience qu\u2019il y a du sens.Que ce sens se vérifie ensuite dans des systèmes complexes d\u2019interprétation du monde n\u2019est que la conséquence de ce premier effet de la parole qui fonde le noyau insécable de croyance, la certitude qu\u2019il y a, non pas #7 sens, mais du sens.C\u2019est donc à cette expérience du sens qu\u2019il faut en venir, pour dire surtout qu\u2019elle ne se limite pas à faire du sens.Elle serait peut-être d\u2019ailleurs, à l\u2019origine, l\u2019avènement du défaut d\u2019un sens qui happe brusquement le sujet à sa place et lui donne à ressentir ce qu\u2019il est: pur effet de sens.L'expérience du sens relève d\u2019un événement archaïque qui peut se raconter assez simplement.Au commencement de la vie, nous sommes pour ainsi dire frappés par la parole, entamés par elle.Une parole-un nom-\u2014nous est adressée qui survient comme la révélation de notre premier sens: nous- mêmes.Quelqu\u2019un me parle\u2026 donc je suis.Rien là de prédicatif.Rien dans cette expérience ne m'est livré de qu: je suis: simplement, m\u2019est-il révélé gue je suis\u2014puisque la parole me parle.Certitude non pas d\u2019être mais qu\u2019z/ y a moi plutôt que rien.Ce moi pas encore défini n\u2019est au départ que le sens d\u2019une adresse, son aboutissement, sa destination.La parole, ainsi, fait sens du seul fait qu\u2019elle s\u2019adresse à moi; fonction symbolique que cette parole qui, dans son adresse\u2014la parole est donnée, transmise, reçue, prise enfin\u2014, me lie à l\u2019Autre.Ce premier sens, oublié, perdu, ne nous laissera pas intacts, il faudra désormais vivre avec cette impression qui précède tous les sens à venir, impression qui est une trace effacée d\u2019où je peux commencer à parler: certitude et croyance qu\u2019il y a du sens.qui vient, et reste a faire.29 30 POSSIBLES.ÉTÉ 1999.ESSAIS ET ANALYSES La pensée magique propre à l\u2019enfance-et dont l\u2019adulte a souvent bien du mal à se départir\u2014peut aussi s\u2019expliquer par cette expérience vécue d\u2019un verbe qui a produit du réel, du corps entamé, séparé, limité; par cette épreuve d\u2019une parole qui s\u2019est-et m\u2019a-fait chair.La certitude de cette entame qu\u2019a produite la parole orientée vient en quelque sorte assurer la certitude d\u2019une parole qui peut agir sur le monde.Que la parole soit un acte demeure une vérité inconsciente qui détermine dès lors mon rapport au réel, même si le champ de son application n\u2019est pas clairement repéré.C\u2019est en tout cas sur cette croyance primordiale- qui est d\u2019ailleurs, comme toutes les grandes religions l\u2019ont rappelé, e/fraction et révélation-que semble reposer toute croyance.Croire n\u2019aurait donc pas à voir avec l\u2019adhésion quelconque à un récit mais relèverait plutôt de l\u2019épreuve de cette fracture que produit la parole lorsqu\u2019elle m\u2019est adressée.En cela résiderait la croyance universelle propre à tout être parlant, avec pour corrélat la reconnaissance que, de ce sens, nous ne savons justement rien, le sens étant, par définition et statut, à venir, projeté au futur de l\u2019interprétation dont nous avons la responsabilité.Cette première épreuve du sens n\u2019est donc pas sans introduire d\u2019emblée, on le voit peut-être, la transcendance\u2026 de la parole, et l\u2019angoisse d\u2019un sens en attente dont le sujet n\u2019aura de cesse de se vouloir le détenteur.La croyance se trouve ainsi au principe même de la subjectivation, car ce que je crois-sans pour autant savoir ce qu\u2019il en est de l\u2019être\u2014, c\u2019est que je suis.Au-delà de ce «je suis»\u2026 je suis déjà un autre.De ce fait même, ce à quoi il sera interdit de croire\u2014selon un interdit logique-c\u2019est à ma disparition, ma fin.Nous savons bien sûr que notre fin finira par arriver.Mais ce savoir reste justement un savoir, et ne relève pas de la croyance en ce qu\u2019il demeure LA FIN DU MONDE EST PROCHE insubjectivable.Même le soi-disant athée rêvant sa mort, ne cesse d'inventer du sujet pour y assister, ne serait-ce que pour la rendre effective, la concevoir.Ainsi est postulé qu\u2019au delà de cette fin\u2014à laquelle nous ne pouvons croire bien que nous sachions de source sûre qu\u2019elle sera-existe de l\u2019Autre (comment l\u2019appeler?).Cet Autre (sujet, réel, sens) est justement ce dont nous ne savons rien mais auquel, pourtant, nous croyons d\u2019emblée, sans effort (faiblesse de croire, disait Michel de Certeau).Comme quoi le savoir et la croyance ne se situent pas dans le même registre.L\u2019au-delà auquel je crois sans savoir ce qu\u2019il est me permet de soutenir le savoir de ma fin à laquelle, pourtant, je ne crois pas, me supposant hors de cette causalité mortelle du fait même que je parle, que je suis, ne pouvant jamais que subjectiver ce que je suis, comme un autre, certes, mais encore là, tenace, pas foutu de disparaître.L\u2019au-delà, il importe maintenant de le souligner, ne se situe pas au bout du temps, ni après la mort où certains le supposent et où ne subsistera pas de «je»; cet au-delà est au futur du «je»: maintenant.Une saisissante illustration de cette posture nous est donnée par Beckett dans un petit texte de Pour finir encore et autre foirades : J'ai renoncé avant de naître, ce n\u2019est pas possible autrement, il fallait cependant que ça naisse, ce fut lui, j'étais dedans, c\u2019est comme ça que je vois la chose, c\u2019est lui qui a crié, c\u2019est lui qui a vu le jour, moi je n\u2019ai pas crié, je n\u2019ai pas vu le jour, il est impossible que j\u2019aie une voix, il est impossible que j'aie des pensées, et je parle et pense, je fais l\u2019impossible, ce n\u2019est pas possible autrement, c\u2019est lui qui a vécu, moi je n\u2019ai pas vécu, il a mal vécu à cause de moi, je vais raconter ça, je vais raconter sa mort, la fin de sa vie et sa mort, au fur et à mesure, au présent, sa mort seule ne serait pas assez, elle ne me suffirait pas, s\u2019il râle c\u2019est lui qui râlera, moi je ne râlerai pas, c\u2019est lui qui mourra, moi je ne mourrai pas, on l\u2019enterrera peut-être, si on le trouve, je serai dedans, il 31 32 POSSIBLES.ETE 1999.ESSAIS ET ANALYSES pourrira, moi je ne pourrirai pas, il ne restera plus que les os, je serai dedans, ce n\u2019est pas possible autrement, c\u2019est comme ça que je vois la chose, la fin de sa vie et sa mort, comment il va finir, il est impossible que je le sache, je le saurai, au fur et à mesure, il est impossible que je le dise, je le dirai, au présent [.].Parler, c\u2019est déjà étre au dela de ce qui s\u2019énonce pour dire, c\u2019est entrer dans la créance, dans la dette envers l\u2019Autre qui ne cesse de me demander: En quoi es-tu justifié de parler ?Si l\u2019on imagine souvent la fin comme un point au bout de la ligne du temps, sans doute est-ce par négligence, distraction, facilité, oubli; parce que le temps ne saurait s\u2019éprouver comme une suite de séquences mises bout à bout.Il ressemble davantage à un système stratifié dont l\u2019oubli et la mémoire, la hâte, le désir sont les matériaux premiers.Le temps est un système de bords, de bordures, de frontières plutôt que de durées.Stratifications, retours, dépassements, traversées : métaphore.On comprend donc que la fin soit toujours proche, très très proche parce qu\u2019elle est justement ce qui fait bord au sujet, le limite, lui donne ses contours.La question, somme toute, serait toujours celle de savoir où je commence et où je finis.Je renvoie bien sûr, à Proust et à La Recherche: Oui, si le souvenir, grâce à l\u2019oubli, n\u2019a pu contracter aucun lien, jeter aucun chaînon entre lui et la minute présente, s\u2019il est resté à sa place, à sa date, s\u2019il a gardé ses distances, son isolement dans le creux d\u2019une vallée, ou à la pointe d\u2019un sommet, il nous fait tout à coup respirer un air nouveau, précisément parce que c\u2019est un air qu\u2019on a respiré autrefois, cet air plus pur que les poètes ont vainement essayé de faire régner dans le Paradis et qui ne pourrait donner cette sensation profonde de renouvellement que s\u2019il avait été respiré déjà, car les vrais paradis sont les paradis qu\u2019on a perdus. LA FIN DU MONDE EST PROCHE [.] Rien qu\u2019un moment du passé ?beaucoup plus peut-être; quelque chose qui, commun à la fois au passé et au présent, est beaucoup plus essentiel qu\u2019eux deux [.\u2026]: un peu de temps à l\u2019état pur.Si la fin du monde arrive, par inadvertance, trop tôt ou trop tard, si les signes mentent comme le vautour ou les prophètes itinérants que nous croisons de temps à autre, c\u2019est sans doute parce que cette fin, nous ne cessons de l\u2019éprouver dans sa fracture imminente sans savoir ce qu\u2019elle est, dans l\u2019urgence de la définir, de l\u2019investir, de la nommer pour nous en faire la cause, alors que nous n\u2019en sommes, nous les sujets de la parole, que l\u2019effet.La Loi Emmanuel Levinas écrit quelque part: «Ce n\u2019est pas par hasard que l\u2019histoire de la philosophie occidentale a été une destruction de la transcendance.» Pas pour rien, parce que le rapport que nous entretenons avec le sens détermine précisément notre rapport à la transcendance.L\u2019Occident chrétien et, dans sa foulée, une certaine tendance moderne à ne pouvoir reconnaître comme pensée que ce qui se donne pour discours scientifique et dont le dogme repose sur le positivisme d\u2019une prétendue empiricité, ce champ, devenu totalitaire, de la pensée spéculative s\u2019est constitué à partir d\u2019une construction du sens comme pouvoir.Or, il n\u2019y a de pouvoir que de la parole en tant qu\u2019elle peut traverser l'humain, et cette traversée est toujours à l\u2019avance une question, une brisure qui exige la prise en compte de la «cruauté» de la lettre qui la soutient et la tisse, pour parler comme Antonin Artaud.De là, l\u2019athéisme n\u2019est possible que dans la mesure où la transcendance est saisie dans sa fonction symbolique primordiale qui impose à l\u2019être parlant l\u2019assujettissement à l\u2019ordre de la parole qui n\u2019a rien à voir avec un quelconque instrument de communication que nous croyons à tort maîtriser.La Loi se définit d\u2019être 33 34 POSSIBLES, ÉTÉ 1999.ESSAIS ET ANALYSES cette intimation à parler qui constitue notre lot, intimation qui relève de l\u2019impératif et de la responsabilité, et qui insiste telle une question terrible que nous éprouvons aussi parfois comme une menace et une sanction: «Qu\u2019as-tu fait de la parole que tu as reçue?» Cette Loi laïque dont je parle ici, cette Loi radicale et sans Dieu est la même qui permet l\u2019invention de la religion comme système narratif et analytique de transmission du sens de cette cruauté.Chaque religion, pourrait-on dire, s\u2019arrange plus ou moins bien avec cette transcendance structurale.Il se peut, par exemple, que parler de transcendance à un chrétien qui se suppose athée soit une chose à peu près impossible parce que, pour le chrétien, la transcendance est un poids écrasant qui ne saurait se distinguer d\u2019un Dieu Tout-Puissant, omniscient, traquant et pardonnant les effets du péché originel.Je caricature à peine ces chrétiens athées qui sont aujourd\u2019hui légion et pour qui Dieu, c\u2019est-à-dire la transcendance, est une question de foi.Il ne faut pas s'étonner, de là, que la psychanalyse, qui repose entièrement sur la transcendance de la parole, soit si mal entendue de ces nouveaux positivistes.Il ne faut pas s\u2019étonner non plus qu\u2019elle flirte depuis toujours avec le judaïsme qui ne reconnaît quant à lui de transcendance que dans le dialogal et dans le retour de la question sans cesse déplacée, la pensée juive faisant office, pour la psychanalyse, de chambre d\u2019écho remarquablement acoustique.Je ne m\u2019étendrai pas ici sur ce sujet, je l\u2019ai fait ailleurs, mais je terminerai tout de même avec une blague juive qui dit bien que pour le Juif, Dieu ne relève pas de la croyance mais de l\u2019ek-sistence, ce qui a pour effet de changer radicalement la face du monde.Le judaïsme n\u2019est ni une théologie ni une ontologie qui, même athée, suppose et dispose «de l\u2019être» là où il y a de la division, du retard, du retrait.Pour le judaïsme, la question de l\u2019Être LA FIN DU MONDE EST PROCHE ne se pose pas parce que la question de Dieu ne se pose pas.Le mot «Dieu», d\u2019ailleurs, n\u2019existe pas en hébreu.Il n\u2019y a pour désigner cette place que le Nom -\u2014Ha-Chemm\u2014, un nom toujours propre: Adonai, El, Elohah, Chaddai, Tsebaoth, Anokhi (Je suis), etc., qui correspond chaque fois à une attitude, une action, une disposition particulière de la Parole.Le tétragramme YHWH impronongable est construit sur le verbe «être» prenant à la fois la forme du futur et celle du passé.Mais ce n\u2019est pas le verbe être qui importe ici, c\u2019est sa forme, l\u2019indicatif du temps.La Loi comme transcendance est très précisément cette différence permanente, cet interdit de fusion avec le monde, interdit de plénitude qui procède de la parole dont l\u2019humain se constitue.Elle vient dire la distance et s'oppose à l\u2019idole qui EST ce dieu-tout-de-suite et instaure le religieux comme illusion, demande, communion, fusion.Dans le judaïsme, c\u2019est la parole qui passe, c\u2019est cette présence de la parole comme texte qui fait acte et instaure la séparation.On peut dire, en effet, que la Loi de Moïse, comme la Loi de Freud, d\u2019ailleurs, indique l\u2019au-delà du prescriptif, au-delà qui est le fondement des lois et de l\u2019éthique.La Loi prend acte de la transcendance qui se trouve au principe même de l\u2019énonciation, et n\u2019a rien à voir avec une autorité ni une toute-puissance.Quand je dis «je», je ne parle ni de moi ni de l\u2019être, je me coupe du monde, me sépare de lui, j'invente l\u2019autre dans l\u2019acte même de dire «je».Ce «je» est le lieu de passage, la coupure qui n\u2019est pas moi, entre moi et l\u2019autre.Ce «je» est ainsi ce qui se tient au dehors, ek-siste.Quant à la blague juive, la voici: l\u2019histoire se passe dans une famille juive de la bourgeoisie aisée.Progressiste de gauche, le père ne rate jamais une occasion de proclamer bien haut ses convictions athées.Souhaitant que leur fils bénéficie de la meilleure scolarisation possible, le père et son épouse l\u2019ont donc inscrit à l\u2019École de la Sainte Trinité, une école autrefois religieuse, mais aujourd\u2019hui laïque et ouverte à tous.Il se passe quelques semaines 35 36 POSSIBLES.ÉTÉ 1999, ESSAIS ET ANALYSES avant que le garçon, rentrant un soir à la maison, lance négligemment: «À propos, papa, sais-tu ce que signifie \u201ctrinité\u201d?> Ca veut dire le Père, le Fils et le Saint-Esprit.» Entendant ces mots, le père, fou de rage, saisit son fils par les épaules et déclare: «Danny, rentre-toi bien ça dans la tête: z/ n'existe qu\u2019un seul Dieu, Il est Un\u2014et nous n\u2019y croyons pas ! » Ce Dieu qui existe et auquel nous ne croyons pas dit bien le statut de la transcendance: fondement et non objet de la croyance.La fin du monde est proche, en effet, puisqu\u2019elle ne cesse d\u2019avoir lieu dans ce réel inéluctable de la fracture qui nous gouverne et qui prend les proportions et les formes que notre désir de pouvoir sur le sens lui octroie.Pen Voyage au pays de la spiritualité par DOMINIQUE BOISVERT onnêtement, je ne croyais pas que ce serait aussi difficile.Quand je me suis offert pour écrire dans ce numéro de POSSIBLES, c\u2019était non seulement parce que le thème m\u2019intéressait, mais aussi parce que j'y voyais une occasion et un moyen de préciser ma pensée là-dessus.Et j'avais l\u2019impression d\u2019avoir quelques idées précises, qu\u2019il suffirait de laisser mûrir quelques semaines avant de les coucher sur papier.Je venais d\u2019ailleurs de prendre une décision importante : après des années de cheminement, de réflexion, mais aussi de résistance plus ou moins consciente, je venais de décider de quitter mon travail à temps partiel pour me consacrer, à plein temps, à\u2026 Je m\u2019y suis donc mis, réfléchissant, lisant, échangeant avec des amis.Et comme c\u2019est souvent le cas, je retardais l\u2019écriture, en me disant que ce n\u2019était sans doute pas mûr.Mais l\u2019échéance est arrivée, et je cherche encore les mots pour traduire le.x ok kx 38 POSSIBLES.ÉTÉ 1999, ESSAIS ET ANALYSES Prenons donc le voyage par le commencement.Je suis né dans une famille catholique non seulement pratiquante mais fervente.Mais où, tout en étant fidèles aux rites, on se préoccupait aussi de leur sens.Une famille qui m\u2019a transmis l\u2019héritage, mais sans anesthésier l\u2019esprit critique.Cela a certes été pour moi le berceau de mon intérêt pour la spiritualité: quelque part, comme Obélix, j\u2019ai été plongé dedans quand j'étais petit! Mais rien n\u2019est si simple: de mes cinq frères et sœur vivants, élevés pourtant dans la même «potion», aucun n\u2019en a retiré les mêmes effets.J'ai d\u2019abord suivi le chemin secrètement souhaité par bien des parents des années 40 et 50: cours classique, noviciat, projet de devenir prêtre.Puis je suis parti deux ans travailler comme volontaire en Afrique et suis rentré au Québec au début des années 70, à une époque où bien des prêtres, religieux et religieuses quittaient la vie religieuse pour se marier, où se développaient les communautés de base, les communes et les groupes politiques d\u2019extrême gauche, et où l\u2019Église institution, ayant vendu ses collèges et ses hôpitaux, cherchait désormais sa place dans une société qu\u2019elle avait si longtemps dominée.J'ai plongé pleinement dans cette époque: mariage, communes, engagement social et politique.Malgré bien des chemins de traverse, des écarts et des bifurcations, je peux dire que régulièrement, à mon insu, Quelqu\u2019un m\u2019attendait au détour de ma route.Je n\u2019y suis pas pour grand- chose: il y a longtemps que j'avais abandonné la «pratique régulière», que je ne faisais guère d\u2019effort conscient pour nourrir ma foi et que je consacrais beaucoup plus de temps et d\u2019énergie à critiquer les limites et les compromissions de mon Église.Et pourtant, I] me rattrapait périodiquement par le collet, souvent de la manière la plus imprévue au moment où je m\u2019y attendais le moins. VOYAGE AU PAYS DE LA SPIRITUALITÉ Si bien qu\u2019il faut que je l\u2019avoue: je suis croyant, ou plus précisément, je suis en amour avec Jésus de Nazareth.Je sais, ça fait terriblement cucu.Mais je n\u2019y peux rien: vous dire autre chose serait mentir.Alors j\u2019assume les conséquences: si ça vous agace trop, ou si ça vous paraît trop «flyé», on peut se quitter ici, pas pires amis d\u2019ailleurs.Pour les autres, le voyage continue.ale Wa Le ww Ww J'ai annoncé mes couleurs: je suis en amour avec Jésus de Nazareth.En apparence, voilà quelque chose de clair, de beau, de définitif.En réalité, je suis à des années-lumière de là ! Autant je trouvais essentiel de préciser le point de vue d\u2019où je parle (la croyance), autant je tiens à éviter tout malentendu.Je doute autant que je crois.Ou plutôt, je cherche autant que j'ai trouvé.C\u2019est ça: je cherche, sans cesse, ce que j'ai, d\u2019une certaine façon, déjà trouvé.Je marche, un peu chaque jour, souvent à tâtons, parfois à reculons, avec impatience ou découragement, mais d\u2019autres fois avec allégresse ou émerveillement, et toujours obstinément, sur la route en quête du Sens.Comme en pèlerinage, celui de la vie.Parce que l'humain ne vit pas que de pain, d\u2019argent ou des plus récents gadgets du progrès matériel.Parce que plus que jamais, nous avons besoin de retrouver le sens de notre voyage.Si j'ai nommé ce sens « Jésus de Nazareth», c\u2019est essentiellement parce que je suis de ma tradition.Je serais né en Arabie que je l\u2019appellerais sans doute Allah; ou en Inde, que je lui donnerais le nom du Bouddha ou ceux du panthéon de l\u2019hindouisme.Mais partout, je serais de ceux qui sont en quête de ce qui donne sens à 39 40 POSSIBLES.ÉTÉ 1999, ESSAIS ET ANALYSES l\u2019existence, de ce qui dépasse l\u2019entendement et la compréhension, de ce qui se trouve à l\u2019origine et au terme du voyage terrestre, de l\u2019alpha et de l\u2019oméga.Quant à «être en amour avec quelqu\u2019un», fût-ce Jésus de Nazareth, s\u2019il y a des mots pour l\u2019exprimer, il n\u2019y en a guère pour l\u2019expliquer: «le cœur a ses raisons que la raison ne connaît pas»! Et l\u2019amour est tourment autant que consolation.xxx Comme l\u2019amour, la quête de sens est un voyage au long cours.On sait à peu près quand il commence, et on rêve, à travers les récits de voyageurs, de là où il conduit.Mais notre voyage à nous reste toujours à inventer; il comporte sa large part d'aventures et d\u2019imprévus; et il conduit rarement exactement là où on avait prévu aller.Seule la persévérance permet, au-delà des tempêtes, des escales ou des naufrages, d'arriver finalement à bon port.Comme l\u2019amour, la quête de sens est une aventure ouverte à tout le monde.Elle n\u2019est pas réservée aux experts, aux héros ou à une élite quelconque.Elle se vit au quotidien, à travers les mille occupations de la vie, dans un parcours parfois linéaire et serein, mais bien souvent au creux des turbulences, des interrogations et des recommencements de nos cheminements.Comme l\u2019amour, la quête de sens est un appel irrésistible que l\u2019on a la chance, ou non, de rencontrer.On peut le désirer, le demander, s\u2019y préparer: on ne peut pas le commander\u2026 ni l\u2019acheter! C\u2019est un cadeau gratuit de la vie.Mais ceux qui l\u2019ont reçu en ont la responsabilité, pour eux et au profit des autres.res = a mere VOYAGE AU PAYS DE LA SPIRITUALITÉ Comme l\u2019amour, la quête de sens est plus que jamais urgente et nécessaire pour le monde, que l\u2019on est à bâtir, de ce début de millénaire.\u201cde ale ats WOW OW Tai dit que je m\u2019apprétais a quitter mon travail pour me consacrer, à temps plein, a.A cela, à cette autre chose qui sous-tend le quotidien, qui l\u2019habite, qui le nourrit.Qui à la fois le précède au départ et le devance à l\u2019arrivée.Qui le dépasse et qui l\u2019englobe.Car je crois profondément que notre monde est en sérieux déficit.de sens.Les scientifiques, les inventeurs, les promoteurs ont connu des succès phénoménaux au XX® siècle: les «progrès » du dernier siècle surpassent largement, à eux seuls, ceux de tous les siècles précédents réunis! Mais pendant que les technologies nouvelles ne cessent de chasser celles d\u2019hier et que les Bourses, symboles de la richesse, continuent malgré quelques secousses de grimper, on en est venu à oublier l\u2019essentiel: l\u2019être humain, l\u2019homme et la femme en chair et en os, qui tentent d\u2019habiter leur vie et leur petite planète.S\u2019il est une lutte au déficit qui mérite notre appui, c\u2019est celle-là : retrouver l\u2019équilibre non pas budgétaire ou comptable, mais celui du sens de la vie, des valeurs et des priorités.Remettre l\u2019humain au centre non pas de la planète (il se prend déjà trop pour le nombril du monde, asservissant l\u2019univers à son profit immédiat) mais au centre de l\u2019activité humaine.L'économie au service de l\u2019humain et de tous les humains.La politique au service de l\u2019humain.La science au service de l\u2019humain.Dans un monde où la mondialisation et l\u2019économisme font croître à la fois la richesse et la pauvreté, accentuant les écarts 41 42 POSSIBLES.ETE 1999.ESSAIS ET ANALYSES et la fracture entre les performants et les exclus (on ne répétera pas davantage le couplet connu), il est urgent de rappeler que pas un seul être humain ne mérite plus, à sa naissance, que son voisin ; et que les besoins de tous sont les mêmes (en fait, ils sont même plus grands chez ceux qui partent moins favorisés !).Dans un monde où la technologie et le marketing favorisent la satisfaction individualisée des besoins réels ou fabriqués, transformant de plus en plus les personnes en consommateurs passifs plutôt qu\u2019en citoyens responsables, il est urgent de rappeler que l\u2019être humain est un «animal sociable» et que la communauté (le «vivre ensemble») demeure la condition de survie des humains.Dans un monde où la compétitivité et le profit vont tellement de soi qu\u2019on n\u2019y reconnaît même plus l\u2019idolâtrie du veau d\u2019or, où les progrès génétiques nous font accroire qu'on peut créer la vie et où la vitesse des innovations à l\u2019échelle planétaire nous fait sentir terriblement impuissants, il est urgent de rappeler que l\u2019humain reste toujours libre, que la vie demeure un cadeau reçu et qu\u2019au-delà des apparences, l\u2019Amour a vaincu la mort.ste Le at WOW NS Sommes-nous bien loin de la spiritualité?Que non ! Car si la spiritualité peut s\u2019exprimer ou se nourrir dans la prière, les livres sacrés ou la réclusion monastique, elle peut tout aussi bien vivre en ville, animer une bonne bouffe ou nous attendre dans le journal quotidien.Si elle est davantage associée au religieux prosterné qu'au couple enlacé, c\u2019est une question d\u2019histoire beaucoup plus que d\u2019Évangile.Et si elle a été progressivement emprisonnée dans un «spirituel» coupé du réel, dans un Ciel loin de la Terre et dans un clergé séparé du monde ordinaire, c\u2019est parce que ça faisait l'affaire VOYAGE AU PAYS DE LA SPIRITUALITÉ des pouvoirs terrestres et non pas parce que c\u2019était le chemin nécessaire vers le Tout Autre.Toute spiritualité véritable, dans toutes les traditions religieuses d\u2019ailleurs, concerne l\u2019être humain en chair et en os, se préoccupe de sa dignité terrestre, s\u2019incarne dans le réel le plus quotidien.Et même quand elle prend ses formes plus «traditionnelles » (héritées pour une large part de la vie monastique), c'est toujours en lien étroit et profond avec les hommes et les femmes de partout, dans leurs réves et leurs combats, leurs travaux et leurs souffrances, leurs défis et leurs recherches.Dans notre monde qui fait tout pour nous occuper sans arrêt, le besoin spirituel, ressenti par plusieurs, n\u2019est que plus pressant.Pendant que nos vies sont «remplies tassé» de travail, de consommation, de bruit et de stimuli, d\u2019informations et de télévision, de course et de stress, et du rêve du «million», de plus en plus de gens ressentent le besoin d\u2019une «cassette de silence», de mettre leur vie sur «pause», de prendre quelques pas de recul pour «se regarder aller».Le Sens a besoin de temps, d\u2019espace, de silence pour se manifester.Comme pour la poésie, il faut apprendre lire le sous- texte, à entendre entre les mots, à accéder au non-dit, à rencontrer l\u2019Autre.Chemin obligé vers cette\u2026 autre chose.«Le XXIC siècle sera spirituel, ou ne sera pas», écrivait Malraux.Peu importe le sens précis qu\u2019il donnait à cette phrase souvent citée, elle traduit certainement à la fois un besoin objectif et une aspiration largement partagée.Par exemple, il suffit de regarder la production de documentaires québécois de la dernière année pour y trouver au moins quatre films qui abordent directement la question: L\u2019Éclipse du sacré de Nicola Zavaglia, qui fait 43 A in 3 4 i A.i À POSSIBLES, ÉTÉ 1999, ESSAIS ET ANALYSES le point sur l\u2019héritage actuel du christianisme au Québec; Croire de Lina B.Moreco, qui montre les formes diverses que prend le besoin de sens dans notre société; De la contestation comme vertu de Liette Aubin, qui trace le portrait de chrétiens cherchant à incarner leur foi hors des lieux traditionnels ; et Survivants de l'Apocalypse de Richard Boutet, qui fait comprendre les cheminements de nombreuses victimes de sectes millénaristes, bibliques et adeptes du Nouvel Âge et leur difficile libération.«Comment faire?», pour paraphraser le célèbre mot de Lénine! La spiritualité ne se laisse pas facilement enfermer dans les formules ou les recettes.C\u2019est le Souffle de l\u2019Esprit, et il souffle où il veut.Mais s\u2019il déjoue souvent nos attentes, renverse notre sagesse et nous conduit «là où nous ne voudrions pas aller», il n\u2019en est pas capricieux ou arbitraire pour autant.Depuis les temps anciens et sous toutes les latitudes, la recherche spirituelle est inséparable d\u2019un certain nombre de moyens, de méthodes, de disciplines.Ceux des religions orientales sont particulièrement à la mode depuis une vingtaine d\u2019années: yoga, méditation, enseignement de maîtres, etc.On a peu à peu oublié les richesses de nos propres traditions chrétiennes: la prière, le jeûne, le pèlerinage!, etc.Ignace de Loyola avait eu, dès le 1.On assiste à un regain d\u2019enthousiasme pour cette forme ancienne de « voyage au fond de soi» qu\u2019est le pèlerinage : très nombreux sont ceux qui ont repris le chemin de Saint-Jacques-de-Compostelle, en Europe, y compris de nombreux Québécois (voir, par exemple, Compostelle : une mise en route, le journal d'un pèlerin, de Bernard Houle, Editions de la Quareau, Rawdon, 1998, 263 p.).Le dramaturge Wajdi Mouawad et le comédien Jean-Francois Casabonne ont repris l\u2019expérience au Québec, en marchant de l\u2019Oratoire de Carleton en Gaspésie jusqu\u2019à l\u2019Oratoire Saint-Joseph à Montréal à l\u2019été de 1997, expérience dont ils témoignent dans « L\u2019odyssée de la 132» publiée depuis le printemps 1998 dans la revue L'Oratoire.Signalons enfin que le groupe Pèlerinage VOYAGE AU PAYS DE LA SPIRITUALITÉ XV£ siècle, l\u2019intuition féconde des «exercices spirituels».Et la vie contemporaine nous invite à développer de nouveaux moyens de nourtir cette quête de sens: l\u2019amitié et la famille, l\u2019exercice et le jeu, le service des autres, le travail, etc.\u201d Comme l\u2019amour, le Souffle a quelque chose de mystérieux, de gratuit, d\u2019imprévisible.Mais comme l\u2019amour, la quête de sens naît et croît plus facilement dans certaines conditions: désir, disponibilité, attention, temps et espace.Comme la poursuite de tout objectif, la spiritualité profite du travail, de l\u2019entraînement, de la discipline, de la persévérance.Comme toute œuvre, elle est faite d\u2019un certain pourcentage de «talent» reçu et d\u2019un pourcentage encore plus grand de «sueur» consacrée.Il faut créer les conditions qui permettront au spirituel de prendre sa place dans notre monde d\u2019aujourd\u2019hui et de contribuer à lui redonner sens.Il faut fermer plus fréquemment la télé (ou les innombrables autres sources de bruit et de stimuli).Il faut ralentir le rythme trépidant que la vie ou le travail prétendent nous imposer.Il faut retrouver plus de liberté en réduisant les contraintes de la consommation.Il faut retisser petit à petit les liens sociaux de la famille, du voisinage, de nos milieux divers d'appartenance.Il faut se garder chaque jour au moins quelques instants de recul pour regarder le chemin parcouru et se rappeler la destination recherchée.Québec 2000 est à mettre en place, depuis l\u2019été 1998, une version québécoise de Compostelle sous le nom de «Chemin des Sanctuaires» qui conduira de l\u2019Oratoire Saint-Joseph jusqu\u2019à Sainte-Anne-de-Beaupré en passant par le Cap-de-la-Madeleine.2.La redécouverte des moyens spirituels issus de nos traditions et leur actualisation pour aujourd\u2019hui est l\u2019objet d\u2019un merveilleux ouvrage de Thomas Ryan, Guide pratique de vie chrétienne.L'héritage des grandes religions, Bellarmin, 1995, 287 p.45 Lé POSSIBLES.ETE 1999.ESSAIS ET ANALYSES Car dans ce voyage au pays de la spiritualité, chacun trace son propre chemin.Attiré par l\u2019appel de la route.Encouragé par le récit d\u2019autres voyageurs.Mais unique dans ses propres pas.| C\u2019est l\u2019appel à \u2026 | La recherche de.Une quéte passionnante dont le sens et le terme sont toujours a. Moins d'encens, plus de sens par MICHEL RIOUX ncore une fois, c\u2019est ce Jacques Ferron au sourire moqueur qui aura sans doute réglé la question avec cette phrase qui en dit long en dépit de sa brièveté: «Au Québec, la religion a fait trop de mal pour qu\u2019on en dise du bien ; et elle a fait trop de bien pour qu\u2019on en dise du mal.» Difficile en effet, avec une telle économie de mots, de décrire de manière aussi saisissante un sujet qui n\u2019a eu de cesse, depuis des générations, d\u2019alimenter des débats dont la violence a parfois atteint des degrés, ma foi, inquiétants.Mais le bon docteur avait le sens de la formule et il faut lui en savoir gré, ne serait-ce que parce que, grâce à lui, il semble plus facile, moins compliqué de saisir la dimension du paradoxe, en même temps que sa portée, tant historique que contemporaine.Le dossier est lourd Le dossier est lourd, sans conteste.En particulier du côté du haut clergé qui, visiblement prêt à tout pour sauvegarder ses prérogatives aussi bien terrestres que spirituelles, n\u2019a jamais hésité, après 48 PossiBLES.ÉTÉ 1999.ESSAIS ET ANALYSES la Conquête, à s\u2019acoquiner avec l\u2019occupant.La fumée des canons ne s\u2019était pas encore dispersée que les autorités ecclésiastiques utilisaient tout leur poids moral pour que les habitants conquis fassent la belle devant les Anglais.Dès le début de 1761, le vicaire général de Québec enjoignait à ses ouailles, et dans un style qui ne trompe guère, d\u2019avoir pour le gouverneur James Murray tous les égards: «Vous n\u2019oublierez pas d\u2019annoncer à vos peuples l\u2019étroite obligation que leur imposent la piété et la reconnaissance de former des vœux pour Son Excellence, monsieur notre Gouverneur, le charitable et généreux bienfaiteur\u2026 » Pour ce bon vicaire général Briand, futur évêque, la Conquête de la Nouvelle-France s\u2019inscrit donc dans les plans divins.Il faut, en conséquence, se soumettre à la volonté de la Providence.L'ecclésiastique n\u2019aura de cesse d\u2019intervenir de cette } manière chaque fois que l\u2019occasion se présentera, ce qui lui vaudra de toucher sous la table quelques espèces sonnantes et trébuchantes des mains de Murray, tant il est vrai, comme l\u2019a soumis La Rochefoucauld, que «les vertus se perdent dans l\u2019intérêt comme les fleuves dans la mer».L\u2019historien Marcel Trudel a décrit en ces termes l'attitude du haut clergé: «Bien loin de sortir des conditions onéreuses dans lesquelles l\u2019avait plongée l\u2019état d\u2019urgence, l\u2019Église canadienne se soumet de plus en plus à la servitude d\u2019un gouverneur, cependant que Briand se félicite sans cesse du comportement aimable de Murray à son égard.» Un peu plus tard, quand le Traité de Paris consacre la domination anglaise, les vicaires généraux de Montréal, de Trois- Rivières et de Québec font chanter le Te Deurn et réciter la prière Domine salvum fac regem dans toutes les églises.Le même Briand avertit ses curés «de l\u2019étroite obligation où ils sont d\u2019expliquer à leurs peuples les motifs qui doivent les porter à l\u2019obéissance et à la fidélité envers le nouveau gouvernement.» Et quand l\u2019invasion MAE MI Se Te MOINS D'ENCENS.PLUS DE SENS américaine, soutenue par une fraction importante du peuple, est finalement repoussée en 1776, l\u2019évêque de Québec affiche ses couleurs: «On peut dire que la conservation de la colonie au Roi d\u2019 Angleterre est le fruit de la fermeté du clergé et de sa fidélité.» L\u2019évêque Hubert, de Québec, reprend le même refrain vingt ans plus tard, quand des rumeurs veulent que les Français, en révolution, caressent le projet de revenir.Il écrit à ses curés: «Nous croyons qu\u2019il est plus que jamais de votre devoir de remontrer aux peuples [.\u2026] combien ils sont étroitement obligés de se contenir dans la fidélité qu\u2019ils ont jurée au roi de la Grande- Bretagne, dans l\u2019obéissance ponctuelle aux lois et dans l\u2019éloignement de tout esprit qui pourrait leur inspirer des idées de rébellion et d\u2019indépendance, qui ont fait depuis quelques années de si tristes ravages.» Quelques années plus tard, M8\" Plessis va plus loin encore pour célébrer la victoire des forces anglaises sur la marine française.Dans la cathédrale de Québec, il lance dans son sermon : «L\u2019Angleterre est le grand boulevard sur lequel reposent toutes vos espérances; si elle triomphe, sa gloire sera votre salut et vous assurera la paix.Mais si elle succombe, c\u2019en est fait de votre salut et de vos gouvernements.» Mais le bas clergé n\u2019est pas aussi servile à l\u2019égard de la couronne britannique.Les élections de 1826 en donneront une preuve, alors que le député John Simpson accuse le clergé de lui avoir fait perdre son siège de député.Il semble bien que plusieurs curés aient appuyé Papineau et ses candidats contre le gouvernement.Ce à quoi s\u2019en prend M8\" Lartigue, qui deviendra évêque de Montréal, dans une lettre à l\u2019évêque de Québec, M8\" Panet: «Il faudra parler fermement au gouverneur, s\u2019il se plaint des écarts du clergé au sujet des élections.Les écarts d\u2019un ou deux prêtres ne sauraient être imputés à la masse du clergé, qui ne s\u2019est pas mêlé d\u2019élections.» Ce même Lartigue, devenu évêque, dénonce les 49 50 POSSIBLES.ÉTÉ 1999.ESSAIS ET ANALYSES rebelles lors des troubles de 1837.S\u2019adressant à 140 curés du diocèse, il fustige les Patriotes: «Les prêtres devraient représenter à leurs paroissiens qu\u2019il n\u2019est jamais permis de se révolter contre l'autorité légitime, ni de transgresser les lois du pays, qu\u2019ils ne devraient point absoudre dans le tribunal de la pénitence quiconque enseigne qu\u2019il est permis de se révolter contre le gouvernement sous lequel nous avons le bonheur de vivre.» Mais la poussée populaire est forte et les curés de campagne la ressentent plus directement que les évêques.En témoigne cette lettre du curé Blanchet, de Saint-Denis, au gouverneur Gosford: «Je dois dire de plus qu\u2019il ne faut plus compter sur les messieurs du clergé pour arrêter le mouvement populaire dans les environs.» La rébellion écrasée, l\u2019évêque Signay, de Québec, écrit aux curés des paroisses de Lévis à Rimouski pour qu\u2019ils demandent à leurs paroissiens de bien recevoir les soldats de l\u2019armée anglaise.« Vos efforts ne manqueront pas d\u2019être dûment appréciés par un gouvernement qui a donné des preuves non équivoques de ses bonnes dispositions en faveur du clergé.» Et quand intervint l\u2019entente de 1867 conduisant à la Confédération, les évêques ne manquèrent pas de mettre leur poids du côté des conservateurs, défenseurs du projet.L\u2019évêque de Rimouski écrit à ses ouailles, en juin 1867: «Vous la respecterez donc, cette nouvelle Constitution, qui vous est donnée, comme l\u2019expression de la volonté suprême du Législateur, de l\u2019Autorité légitime, et par conséquent de celle de Dieu même.» (Voici au moins un argument que les fédéralistes n\u2019osent plus invoquer.Dieu merci !) Après la pendaison de Louis Riel, plusieurs évêques refusèrent que des messes soient chantées pour le repos de son âme.Celui de Nicolet, Elphège Gravel, s\u2019en prend à Riel et aux manifestations que sa mort a provoquées: «C\u2019est accoutumer le peuple à s\u2019attribuer un pouvoir souverain qu\u2019il n\u2019a pas, et déposer dans son cœur des SRE M.Made a MOINS D'ENCENS.PLUS DE SENS instincts féroces qui y germeront et produiront un jour des fruits amers pour les familles et la société.» Plusieurs décennies plus tard, cette servilité de l\u2019Église à l\u2019endroit du pouvoir temporel ne se démentira pas sous Duplessis.«Ils mangent dans ma main», disait-il des évêques.Trop de bien! La religion catholique, au même titre que la langue française, a servi de facteur identitaire pendant longtemps au Québec.Et quand les ouvriers de Price Brothers, au Saguenay-Lac-Saint-Jean, déclenchaient une grève illégale et réclamaient, en 1943, des «syndicats catholiques et français», il s\u2019agissait là, dans sa plus profonde acception, d\u2019une revendication de classe.S\u2019ils voulaient un syndicat catholique et français, c\u2019est pour une bonne part parce que leurs patrons et propriétaires, installés sur les hauteurs de Riverbend, banlieue aisée d\u2019Alma, étaient généralement protestants et parlaient uniquement anglais.Comme ces agents d\u2019affaires des syndicats américains, que ces mêmes patrons voulaient leur imposer.C\u2019est bien de ce peuple et de ce syndicalisme que parlait Pierre Vadeboncœur dans un texte du mois d\u2019août 1977.Un texte qui situe dramatiquement la problématique de la résistance et de la survie.C\u2019est encore lui (le peuple québécois) qui pose le problème des cultures, de nos jours, devant toute l\u2019Amérique du Nord, et aussi une certaine problématique de la résistance au mythe de l\u2019unif:- cation par le nivellement et par l\u2019assujettissement impérialistes des peuples.C\u2019est lui qui, l\u2019air de rien et dans les lieux communs les plus idéalistes et les plus naîïfs à l\u2019origine, a donné naissance au syndicalisme le plus avancé et le moins conformiste du continent, mais surtout le plus mobile et le plus vivant par la réflexion, le plus en mouvement, le plus dégagé des structures trop imbriquées qui sont caractéristiques de l\u2019ordre américain.Le plus 91 + He Hi: di: f H HR D N Ha Er rarer IRAs: iit 32 POSSIBLES, ÉTÉ 1999.ESSAIS ET ANALYSES critique, par conséquent, tout en restant assez authentique pour remettre en question jusqu\u2019à ses excès idéologiques.Ce syndicalisme original n\u2019aurait pu naître et s'implanter dans toutes les régions du Québec, en butte constamment à toutes les adversités, sans le soutien actif et presque toujours désintéressé de ces petits abbés, dont la plupart n\u2019ont pas grimpé très haut dans la hiérarchie, mais qui ont constamment soutenu la classe ouvrière dans son action.L'abbé Bergeron au Saguenay, l\u2019abbé Masson avec les mineurs de Thetford, et combien d\u2019autres ont conseillé les syndicats, en ont fondé, ont formé des militants souvent sans instruction.Il est aussi arrivé que le haut clergé fasse des gestes courageux en soutenant les travailleurs; le plus connu est certes l\u2019appel de l\u2019archevêque de Montréal, M8\" Joseph Charbonneau, en faveur de quêtes dans toutes les églises pour appuyer les grévistes de l'amiante, en 1949.Soutenues par le régime Duplessis et son appareil judiciaire, en particulier la police provinciale, les compagnies affamaient littéralement 5 000 ouvriers.La classe ouvrière est victime d\u2019une conspiration qui veut son écrasement et quand il y a conspiration pour écraser la classe ouvrière, c\u2019est le devoir de l\u2019Église d\u2019intervenir.Nous voulons la paix sociale, mais nous ne voulons pas l\u2019écrasement de la classe ouvrière.Nous nous attachons plus à l\u2019homme qu\u2019au capital.Voilà pourquoi le clergé a décidé d\u2019intervenir.Il veut faire respecter la justice et la charité et il désire que l\u2019on cesse d\u2019accorder plus d\u2019attention aux intérêts d\u2019argent qu\u2019à l\u2019élément humain.Depuis que le ministre Bernard Landry, dans une entrevue au journal Le Monde, a décrété il y a quelques années qu\u2019il n\u2019y avait plus de classes au Québec, il peut sembler ringard de trouver ce vocabulaire dans la bouche d\u2019un archevêque.Mais si on fait ; R PE En Biii in HIE RSH RH H MOINS D'ENCENS.PLUS DE SENS 53 l\u2019hypothèse que Paul Desmarais et le livreur de La Presse ne font pas partie de la même classe, peut-être est-ce M8\" Charbonneau qui rend davantage compte du réel ?Le curé de la paroisse de Saint-Aimé, l\u2019abbé L.-P.Camirand, s\u2019était révélé un soutien important des mineurs.Il déclarait à un journaliste pendant le conflit : Les mineurs d\u2019Asbestos, que je connais bien car je suis leur aumônier syndical, ont été et sont encore patients et dociles à l\u2019extrême.Ils ne se sont pas temporairement privés de leur gagne-pain et de celui de leurs enfants pour le plaisir de la chose, mais ils y ont été forcés par d\u2019inqualifiables tactiques provocatrices.Et si j'étais mineur, je serais moi-même en grève et, dans les circonstances, j'aurais la conscience parfaitement tranquille.Une autre figure de proue du clergé québécois du milieu du siècle, le chanoine Lionel Groulx, est intervenu lui aussi en faveur des grévistes, lançant l\u2019idée d\u2019une souscription nationale pour les soutenir.Ces grévistes\u2014on ne l\u2019a peut-être pas assez souligné\u2014ne sont pas des grévistes comme les autres.Ils ne se battent pas seulement pour le salaire et pour le manger.Ils se battent proprement pour la défense de leur vie et celle de leurs filles et garçons ouvriers dans une industrie meurtrière.Ils se battent contre les compagnies qui jamais, autant que l\u2019on sache, ne se sont engagées nettement, loyalement, à la correction du mal abominable qu\u2019elles propagent depuis longtemps.Le mal est très grave.Le temps est venu de faire appel à toute la population.Toute la province a le devoir de faire cesser cette misère imméritée, écrivait le chanoine, mettant l\u2019accent sur la lutte contre une maladie industrielle dont on commençait alors à percevoir les ravages, l\u2019amiantose. POSSIBLES.ÉTÉ 1999, ESSAIS ET ANALYSES La parole et l\u2019action dans la cité Qu'on ne s\u2019y trompe pas.C\u2019est bien ce syndicalisme qui est né, au début du siècle, dans les jupes des aumôniers inspirés par la doctrine sociale de l\u2019Église issue de Iencyclique Rerum novarum de Léon XIII! Ab absurdo, c\u2019est peut-être un hommage que lui rendait Pierre Trudeau quand, railleur, il disait qu\u2019un «nouveau cléricalisme semble vouloir s\u2019installer au Québec.À notre mère la sainte Église, on substitue notre mère la sainte nation».À plusieurs égards, cette Église du milieu du siècle était encore triomphante.Témoin l\u2019arrivée dans la métropole de Paul- Émile, cardinal Léger, qui peut déclarer, sans qu\u2019un immense éclat de rire n\u2019accueille ses paroles: «Ô Montréal, 6 ma ville, comme tu t\u2019es faite belle pour accueillir ton Prince ! » Mais aujourd\u2019hui?Si la Commission des affaires sociales des évêques du Québec intervient pour dénoncer l'injustice ou la pauvreté, comme elle le fait régulièrement à l\u2019occasion de la Fête internationale des travailleurs, le 1\u20ac\" mai, il se trouve plein de Lysiane Gagnon pour lui intimer l\u2019ordre de se taire et de se mêler de ce qui la regarde et qui n\u2019est pas, on s\u2019en doute, de nature terrestre.Il semble qu\u2019il faille être laïc, désormais, pour avoir le droit d\u2019intervenir dans les débats de la cité.Curieux retournement que celui-là, en effet, depuis l\u2019époque où seul le clergé pouvait se prononcer sur l\u2019ensemble des affaires, tant spirituelles que temporelles.Domination ?Libération ?S\u2019il est indéniable que l\u2019Église a longtemps rempli dans la société québécoise un rôle qui ne fut pas toujours glorieux, relevant directement du phénomène de domination et de contrôle des masses, tant sur les corps que sur les âmes, cette époque est révolue.Il est MOINS D'ENCENS.PLUS DE SENS difficile, aujourd\u2019hui, sans donner dans la caricature, d\u2019affirmer que l\u2019Église opprime le peuple et qu\u2019elle soit, pour reprendre une expression qui avait cours il y a peu dans certaines chapelles, «la contradiction principale à combattre» dans un quelconque processus de libération populaire au Québec.L\u2019impérialisme américain, puisqu\u2019il faut l\u2019appeler par son nom, la mondialisation et tout ce qui relève de la pensée unique apparaissent nettement plus contraignants, à tous égards, et doivent être combattus par tous les démocrates qui veulent agrandir le champ des libertés.Cette Église orgueilleuse et glorieuse, triomphante et triomphale, n\u2019existe plus au Québec.Et c\u2019est fort bien ainsi.Une autre Église a pris le relais.Mais c\u2019est une Église que ne peuvent malheureusement découvrir celles et ceux qui, dès qu\u2019ils en ont l\u2019occasion, se réfugient bien au chaud dans leurs banlieues retranchées, qui vivent entre eux tout au haut de la montagne, qui font de grands détours pour éviter les quartiers les moins fortunés des grandes villes, dans Hochelaga-Maisonneuve, dans la basse-ville de Québec, dans «l\u2019Île de Hull».Là sont à l\u2019œuvre des dizaines de prêtres ouvriers, animateurs de groupes populaires, des religieuses qui s\u2019activent dans une multitude d\u2019organismes communautaires, des laïcs qui n\u2019ont pas la prétention de préparer le Grand Soir, mais qui travaillent à faire en sorte que les petits matins soient moins durs pour les estropiés du développement, pour les laissés-pour-compte d\u2019une richesse qu\u2019on dit pourtant collective.Pendant qu\u2019ailleurs\u2014et c\u2019est fort bien ainsi car cela aussi importe- d\u2019autres thèsent, antithèsent et synthèsent sur les modèles théoriques à construire dans une société idéale, ils sont là, elles et eux, sur le terrain, partageant, avec celles et ceux dont ils sont solidaires, logements insalubres et modes de vie réduits au 95 36 HLH TTI TR DES RIRE EE) POSSIBLES.ETE 1999.ESSAIS ET ANALYSES niveau de la survivance.La plupart du temps en silence, ils soutiennent les itinérants, aident les sidéens, apportent du secours aux mères monoparentales, trouvent des logements, organisent des banques alimentaires, bousculent parfois les conventions, forcent leur communauté à consacrer une partie de leurs biens au soutien des plus démunis.Ils trouvent leur inspiration dans une confiance sans borne dans l\u2019homme.Les prophètes de l\u2019Ancien Testament leur servent de modèle et nourrissent leur enthousiasme, car il en faut pour agir ainsi au ras du sol, de jour en jour, avec souvent comme seul salaire un simple regard chargé de reconnaissance, une simple poignée de main qui, pourtant, témoigne d\u2019une chaleur humaine retrouvée.Ils ont une foi robuste.Ils ont surtout une idée de l\u2019Homme, de sa grandeur à reconstruire, de sa dignité à conquérir.«L\u2019Église, c\u2019est l\u2019Église des pauvres», avait dit M8\" Charbonneau il y a tout juste cinquante ans, avec des accents qui se révèlent prophétiques aujourd\u2019hui.Ce qui passe et qui ne compte pas s\u2019étant dissipé dans les dernières volutes des encens capiteux, et les soies moirées des vêtements sacerdotaux ayant été rangées au placard de l\u2019histoire, ne reste maintenant que l\u2019essentiel, qui a nom fraternité, espérance et don de soi. Qu'est-ce qui fait donc courir les groupes chretiens engagés socialement ?par MICHEL BEAUDIN À mon avis, il n'y a de nouveauté qu\u2019au sein de la tradition.Vous ne pouvez subvertir la tradition que de l'intérieur.RENÉ GIRARD e ne saurais dire si René Girard, cité ici en exergue, a absolument raison, mais je reconnais volontiers le «lieu» de mon expérience dans son affirmation.Jetant un regard rétrospectif sur mon itinéraire, il s'impose à mon évidence que les ruptures dans ma compréhension de la foi se sont produites au sein d\u2019une continuité.Celle-ci, aux moments décisifs, a revêtu une double caractéristique.Je distinguerais, d\u2019une part, la découverte d\u2019une nouvelle cohérence de la même foi, soit à l\u2019occasion d'expériences ou d\u2019événements marquants ou encore de la rencontre d\u2019un groupe déjà animé par cette vision, et, d\u2019autre part, la possibilité d\u2019approfondir cette vision et d\u2019en vivre les implications dans le cadre d\u2019une communauté d'engagement. 58 POSSIBLES.ÉTÉ 1999.ESSAIS ET ANALYSES Je pense d\u2019abord aux mouvements de jeunesse comme le scoutisme, la Route et la JEC, ainsi qu\u2019à Développement et Paix où j'ai œuvré pendant onze ans après un séjour bouleversant en Amérique latine puis des études en théologie.Cet engagement m\u2019a inscrit dans un réseau international de «minorités abrahamiques», que convoquait Helder Camara dès les années 60, et où la foi se redéfinissait à même des enjeux séculiers, plus précisément, à même la lutte pour un redressement des injustices structurelles et pour l'instauration d\u2019une solidarité mondialisée avant la lettre.C\u2019est à cette époque que j'ai été mis en contact avec les théologies contextuelles du Tiers-Monde, dont la théologie de la libération, qui étaient alors en pleine émergence et qui ont fortement contribué à articuler intellectuellement la compréhension de la foi issue de ce type de pratiques.Ce sont ces mêmes perspectives que j'ai aussi partagées au sein d\u2019autres regroupements aux couleurs variées tels le Comité de solidarité Québec-Philippines, le Groupe de théologie contextuelle québécoise, les Journées sociales du Québec, la Coalition québécoise du Jubilé, l\u2019équipe de la revue Relations, l\u2019Institut d\u2019économie politique Karl Polanyi (organisme non confessionnel mais ouvert à toutes les dimensions de l\u2019expérience sociale) et d\u2019autres.Je ne saurais taire non plus, dans le même sens, l\u2019expérience comme professeur à la Faculté de théologie de l\u2019Université de Montréal, tant du côté des collègues que des étudiants et étudiantes ainsi que des personnes rencontrées lors d\u2019interventions dans divers milieux ou lors de colloques.À des rythmes variables, cet itinéraire m\u2019a semblé traversé par une constante: le passage des questions sociales de la périphérie vers le centre de la foi jusqu\u2019au point où cette articulation s\u2019est de plus en plus découverte comme la texture et la nouveauté spécifique de la foi judéo-chrétienne, comme j\u2019essaierai de le montrer plus loin. QU'EST-CE QUI FAIT DONC COURIR \u2026 Je voudrais, ici, tenter de rendre compte de la cohérence singulière qui sous-tend l\u2019expérience des groupes chrétiens engagés socialement.Vus de l\u2019extérieur, les profils de foi de ceux et celles qui se reconnaissent une participation à l\u2019Église catholique d\u2019ici peuvent trop souvent être confondus et assimilés à ce que nous avons connu traditionnellement comme forme de pratique chrétienne.Pire, cette expérience croyante risque aussi d\u2019être simplement rangée sous la catégorie générale de «religion» et de se voir nier ses visages propres.Et pourtant, cette expérience est plurielle, souvent très différenciée.Les comportements et engagements ne s\u2019expliquent souvent, au bout du compte, que par l\u2019imaginaire qui structure l\u2019expérience de foi.Je pense, en particulier, à la façon dont les chrétiens et les chrétiennes se représentent les exigences de la foi quant à leur participation à l\u2019organisation de la société, ce qui a des implications directes sur leur compréhension de la mission de la communauté ecclésiale et de ses priorités.Cet imaginaire a varié à travers l\u2019histoire et plusieurs conceptions ont pu même se disputer simultanément le terrain.Ici, au Québec, deux modèles ou représentations de la place ou du rôle de l\u2019Église (et de l\u2019Évangile) par rapport à la société viennent immédiatement à l\u2019esprit de quiconque, soit le modèle de la «chrétienté» que nous avons connu jusque dans les années 60, et à bon droit redouté par les générations aînées, et le modèle que j'appelle de la «modernité», aujourd\u2019hui dominant, et qui refoule le «religieux» et la foi dans l\u2019enclos de la vie privée.Et pourtant, d\u2019autres possibilités existent.Un autre modèle sous-tend l\u2019expérience des chrétiens engagés socialement dans un sens prophétique.Il occupe peut- être une place bien marginale dans l\u2019espace public ou ecclésial, mais il ne s\u2019enracine pas moins aux sources mêmes de la foi judéo- chrétienne. 60 POSSIBLES, ÉTÉ 1999.ESSAIS ET ANALYSES Je voudrais présenter ces différents modèles (en grossissant à dessein le trait) des conceptions croyantes du rapport à la dynamique sociétale en insistant sur celui que j\u2019associe à l\u2019engagement social chrétien.Il s\u2019agira, par la même occasion, de montrer comment celui-ci, renouant avec la grande tradition biblique, y puise une utopie sociale qui le pousse à «intervenir à contre-courant» (selon le thème des Journées sociales de Rimouski, en 1997) du projet de société néolibéral qui cherche aujourd\u2019hui à occuper tout le terrain.Non pas que la foi fournisse à cet engagement un plan détaillé d\u2019organisation de la société mais bien plutôt des points de repère, une approche qui interdit justement les enfermements totalitaires et la soumission à la fatalité d\u2019une «réalité» dont l\u2019imposture néolibérale ne cesse de chanter les vertus.La tradition biblique du Jubilé paraît particulièrement révélatrice à cet égard et d\u2019une actualité aiguë, comme on pourra le constater.Le modèle de la « chrétienté » ou l'Évangile domestiqué Le premier modèle, dont les groupes chrétiens engagés socialement se démarquent, s\u2019estompe presque complètement dans la société québécoise au cours des années 60.Le modèle de la «chrétienté» ne survit plus pratiquement que sous le mode d\u2019une certaine nostalgie ou d\u2019attitudes caractérisées chez un certain nombre, bien qu\u2019encore appréciable, de croyants et de croyantes.La «chrétienté» est inaugurée au IV® siècle de notre ère avec la reconnaissance du christianisme comme religion officielle de l\u2019Empire romain, et durera une quinzaine de siècles en Europe.Elle se caractérise par une imbrication étroite des structures ecclésiales et politiques.L\u2019emprise de l\u2019Église sur les sociétés successives se retournera en carcan pour la mission ecclésiale.À trop privilégier la médiation du pouvoir pour son insertion sociétale et à ne plus se laisser distinguer des structures existantes, l\u2019Église perd peu à peu toute capacité de contestation de l\u2019ordre social au nom QU'EST-CE QUI FAIT DONC COURIR \u2026 de l\u2019Évangile qui s\u2019en trouvera muselé.Elle lui substitue la logique qu\u2019elle emprunte aux pouvoirs politiques et devient aveugle aux inégalités et aux injustices structurelles qu\u2019elle sacralise plutôt en «ordre chrétien» gouverné par la «Providence divine».L'éthique chrétienne ainsi rabattue à sa seule expression des « bonnes œuvres» et de l\u2019«aumône», on ne se surprendra pas que cette époque ait été celle des croisades, de l\u2019Inquisition, du féodalisme, de l\u2019absolutisme royal et, enfin, de la conquête et de la « colo- évangélisation» du Tiers-Monde sous la haute bénédiction du «Christ» si on excepte quelques voix prophétiques minoritaires.Le modèle de la «modernité » ou la privatisation de la foi et de l'éthique Avec la «modernité», à partir du XVIII° siècle, se produit une vatiante considérable de cette paralysie de la critique sociale chrétienne.Le capitalisme et les États-nations émergents cherchent d\u2019abord à soumettre l\u2019Église en raison de son appui à l\u2019Ancien Régime et à cause des guerres de religions.L'Église résiste et réclame plutôt une autonomie, alléguant qu\u2019elle est une «société parfaite» (ou complète).Elle lui sera concédée mais à la condition d\u2019un renoncement à toute ingérence dans les affaires publiques.Cela marqua le début de '«embourgeoisement» au sens propre, ou d\u2019une individualisation et d\u2019une privatisation accélérée de la foi et de la morale chrétiennes ainsi que d\u2019une éjection spiritualisante du salut hors des enjeux de l\u2019histoire.Des «digues» sont ainsi érigées entre l\u2019Évangile et l\u2019économie et la politique, par exemple, qui se donnent d\u2019autres credos et d\u2019autres éthiques, telle la croyance en la «main invisible» d\u2019Adam Smith, supposée assurer l\u2019harmonie des intérêts divergents à la façon de la Providence du Moyen Âge, ou encore la morale des contrats et la «loi» de la libre concurrence, comme régulateurs ultimes de la société.En principe, donc, après des siècles d\u2019une 61 62 POSSIBLES.ÉTÉ 1999, ESSAIS ET ANALYSES proximité excessive entre l\u2019Église et les pouvoirs, succède une séparation absolue entre celle-ci et l\u2019ordre social.La foi et la mission ecclésiale n\u2019ont plus rien à voir avec l\u2019organisation structurelle de la société.En raison de la montée des idées socialistes, associées de façon circonstancielles à l\u2019athéisme, et malgré la misère causée par le capitalisme sauvage du XIXe siècle, l\u2019Église cautionnera, bien qu\u2019à distance cette fois, le nouveau régime en prêchant à ses fidèles la soumission à l\u2019autorité et à l\u2019ordre établis, et en limitant encore l'engagement chrétien aux seules «bonnes œuvres».Ce modèle «accommodateur» n\u2019apparaît qu\u2019avec les années 60 au Québec.N'est-ce pas celui qui structure le plus largement notre imaginaire collectif, tant dans la société que dans l\u2019Église ?Mais l\u2019Évangile ne pousse-t-il pas dans une autre direction ?Le modèle « prophétique » Tel un coup de tonnerre dans le ciel serein du capitalisme débridé d'alors et sur le fond de scène d\u2019une Église qu\u2019on croyait socialement «neutralisée», 'encyclique Rerum novarum fait surgir, en 1891, une troisième représentation du rapport de la foi à l\u2019ordre social.Sous la poussée de chrétiens engagés dans le mouvement ouvrier et de la réflexion du catholicisme social, Léon XIII proclame la priorité du travail sur le capital.Après plus d\u2019un millénaire et demi, l\u2019Église retrouve soudainement sa «mémoire subversive» et refait de la «question sociale» un champ prioritaire de l\u2019évangélisation.Cet enseignement sera repris par Pie XI, en 1931, dans Quadragesimo Anno où il dénoncera la «dictature économique» et l\u2019asservissement de l\u2019État aux seuls intérêts du capital, et appellera à «replacer la vie économique» sous un «ordre juridique et moral » VT TG 100 000 THOR ste IHM ARE F QU'EST-CE QUI FAIT DONC COURIR \u2026 juste.Il deviendra une référence majeure de nombre d\u2019initiatives chrétiennes dans tous les milieux.Au Canada français, cette approche restera, toutefois, teintée par l'objectif d\u2019un maintien puis d\u2019une «restauration» de l\u2019ordre chrétien, alors que l\u2019Europe était déjà en modernité.Mais un nouveau modèle était lancé et allait s\u2019épanouir avec le concile Vatican II qui acceptera plus franchement le monde moderne et la densité propre des «réalités terrestres».Il ne s\u2019agit, ici, ni de retourner à l\u2019ancienne organicité Église-société, ni de se placer à l\u2019écart du mouvement de l\u2019histoire.L'Église s\u2019inscrit au cœur du monde moderne sans volonté de conquérir celui-ci mais sans indifférence, non plus, à ce qui s\u2019y passe.Elle perçoit le monde comme le lieu privilégié d\u2019où Dieu l\u2019interpelle («signes des temps») et comme le seul destinataire du projet de Dieu et de l\u2019espérance mis en branle par l\u2019Évangile et dont elle se veut la servante et le témoin.«L'homme est la route de l\u2019Église», résumera plus tard Jean-Paul II, pour exprimer ce salutaire décentrement d\u2019elle-même qu\u2019a opéré l\u2019Église.Mais l\u2019approche conciliaire restait en deçà du défi.Dans un contexte de grand optimisme économique et toute à son effort de rattrapage du monde moderne ou aggiornamento, l\u2019Église y était trop peu attentive aux antagonismes sociaux structurels.Il faudra l\u2019irruption des peuples dépossédés sur la scène de l\u2019histoire et leur prise en compte par les Églises et les théologies du Sud pour que le modèle prophétique s\u2019approfondisse.Une troisième figure vient s\u2019ajouter, celle des pauvres ou des exclus qui deviennent, en tant que «produits» d\u2019une organisation sociale, à la fois le révélateur de l\u2019état réel de la société et l\u2019occasion d\u2019une redécouverte, en christianisme, qu\u2019ils constituent le centre de perspective de toute la tradition biblique, les destinataires privilégiés de la «bonne nouvelle» d\u2019un Dieu qui prend parti pour eux comme seule voie d\u2019une resolidarisation authentique de toute société.63 POSSIBLES.ÉTÉ 1999, ESSAIS ET ANALYSES Une analyse sociale plus serrée, chez certains chrétiens, et une relecture de leur tradition fondatrice, à partir de ce point de vue, les conduiront à «l\u2019option pour les pauvres» comme modalité la plus appropriée et constructive d\u2019un rapport évangélique à la cité.«Les pauvres sont la route de l\u2019Église», faudrait-il donc préciser ici.Plusieurs encycliques récentes comme la plupart des messages sociaux des évêques canadiens et québécois s\u2019inscrivent dans ce modèle ou paradigme qui inspire aussi plusieurs théologies contextuelles, et qui est surtout porté et vécu par d\u2019innombrables communautés de base et groupes chrétiens engagés socialement, chez nous et ailleurs.Une fois esquissée la conception que ce «nouveau» type de croyants et de croyantes se fait des exigences de la foi ou de leur mission au sein de la société, il faut encore préciser ce qui les anime ou les «fait courir».Qu\u2019ont-ils découvert dans la relecture de leur tradition ?En bref, un autre visage de Dieu et de son «rêve social».Je voudrais en illustrer l\u2019actualité et la pertinence à partir du sens biblique du Jubilé.Le Jubilé : un «ya basta» révélateur de la singularité du Dieu de Jésus et de son rêve de société Les impasses sociétales actuelles ont de quoi nous faire baisser les bras.Qu\u2019on pense aux servitudes financières qui accablent individus, gouvernements et peuples, à la redistribution «à l\u2019envers» de la richesse et des moyens de vivre, comme l\u2019emploi qui se dégrade et qui fait les frais d\u2019une concurrence sans merci des entreprises, à la fragilisation des fondements écologiques de la vie, etc.« Pardessus le marché», l\u2019idéologie néolibérale nous répète à satiété qu\u2019il n\u2019y a pas d'autre cours possible ou meilleur des choses.Et rien pour les perdants.Notre imagination et notre capacité d'espérer REC URL UNE.MAI dt RTS QU'EST-CE QUI FAIT DONC COURIR \u2026 en sont atteintes.Cette dynamique «sacrificielle» heurte la conscience chrétienne que je viens de décrire et la pousse dans ses derniers retranchements.Celle-ci ne se découvre pas neutre ou à vide devant ce monde bloqué, mais plutôt déjà habitée par une vision qui traverse sa tradition.L'expérience biblique de la foi apparaît marquée de paramètres précis: la rencontre de Dieu est inséparable de l\u2019expérience sociohistorique, et ce Dieu est caractérisé par son renvoi incessant à la teneur des rapports sociaux, évalués à partir du sort fait aux plus démunis.Si bien que la fibre même de la foi semble tenir à ces rapports.La tradition du Jubilé est significative à cet égard.Sa présentation se trouve dans le livre du Lévitique (chap.25).À toutes les cinquante années, au «Jour des Expiations», on sonne de la trompe dans tout le pays pour annoncer une année d\u2019affranchissement comportant trois législations.Toutes les familles réduites en esclavage par suite de leur endettement se voient libérées de leur dette et remises en liberté.Celles qui ont dû céder leur terre en raison des difficultés ou des injustices économiques retrouvent leur patrimoine originel et les moyens de gagner leur vie.Enfin, la terre, les personnes et même les animaux prennent une année de repos.Ces mesures étaient rendues nécessaires en raison de l\u2019abandon de la société égalitaire et confédérative des tribus pour une royauté qui livrera les petits paysans à la merci de la maladie de l\u2019accumulation d\u2019une classe de privilégiés qui les accablera d'impôts.L\u2019exil inspirera ces interventions correctives pour assurer un avenir différent.Nulle reddition face à la fatalité ici.Ce qui a été socialement construit peut et doit être refait, au besoin.La justification théologique de cette remise des compteurs à zéro est omniprésente dans le texte.Dieu est présenté comme 65 66 POSSIBLES, ÉTÉ 1999.ESSAIS ET ANALYSES étant à la source des deux événements fondateurs du peuple d\u2019Israël: la libération de la servitude d\u2019Égypte, au prix d\u2019une rupture avec l\u2019ordre pharaonique faussement sacralisé, et l\u2019octroi d\u2019une terre où il ait de quoi vivre.Ainsi, une personne ne peut être asservie à une autre, car tous n\u2019appartiennent qu\u2019à Dieu vu que c\u2019est lui qui les a «rachetés» d\u2019Égypte.D\u2019autre part, la terre n\u2019appartient qu\u2019à lui et les «fils d'Israël» n\u2019y sont que ses invités, ce qui fonde un usage de celle-ci pour tous; car si la terre n\u2019appartenait pas qu\u2019à Dieu, les plus puissants pourraient s\u2019en proclamer les propriétaires absolus.Le Jubilé, c\u2019est une rupture fondée sur la préséance de la logique du don qui a présidé à la fondation d\u2019Israël et qui doit se traduire dans une organisation sociale libératrice.Autrement le partenaire humain de l\u2019Alliance se disloquant, c\u2019est l\u2019Alliance et Dieu même qui sont récusés.C\u2019est comme «retourner en Égypte».La reconnaissance de la transcendance exclusive de Yahweh libère les rapports sociaux des abus de pouvoir qui les briseraient.Elle ouvre un espace pour que se réalise cet impératif : «Qu\u2019il n\u2019y ait pas de pauvre chez toi» (D# 15, 4).Même si les traces d\u2019une mise en pratique de cette tradition sont faibles, ses prescriptions n\u2019en apparaissent pas moins normatives pour la foi.Lui font écho les prophètes tel Isaïe qui décrit le rêve de Dieu de «cieux nouveaux» et d\u2019une «terre nouvelle» où personne n\u2019aurait à travailler pour un autre sans avoir lui-même un toit et de quoi nourrir ses enfants (Is 65, 17-23).Jésus reprendra à son compte la proclamation d\u2019«une année de grâce du Seigneur» (Lc 4, 19) dès sa première manifestation publique, en donnant ainsi un contenu précis à l\u2019annonce de la «bonne nouvelle aux pauvres».Il vient donner permanence et universalité au Jubilé, «accomplir la Loi et les prophètes» et «non les abolir» (M; 5, 17-19).Une demande centrale du Notre Père reprend le fil entier de cette tradition : «Remets-nous nos dettes comme nous-mêmes avons remis à nos débiteurs» (M: 6, 12).Dieu QU'EST-CE QUI FAIT DONC COURIR \u2026 remet ce qui lui est dû, il par-donne; c\u2019est sa position fondamentale et il la maintient tant que nous instaurons les mêmes rapports libérateurs vis-à-vis des autres.Voilà qui barre théologiquement la route à l\u2019inflexibilité et à la sacralisation des règles et pratiques socioéconomiques actuelles, et donc au sacrifice des perdants.Ce Dieu ne ressemble en rien à celui qu\u2019annonçait le titre d\u2019une homélie affiché devant une église sur la rue Sherbrooke, a Montréal, en 1991: Our God doesn\u2019t take side, un Dieu prétendument neutre, mais qui faisait, en fait, un clin d\u2019œil aux maîtres actuels du monde.Le Dieu de Jésus ne demande rien pour lui- même et refuse que l\u2019humanité doive quelque chose à quelqu\u2019un d\u2019autre qu\u2019elle-même.Le Dieu du Jubilé dit, comme les Indiens du Chiapas: ya basta! («Ca suffit! »).Et il appelle, comme eux, a una sociedad donde quepan todos (une société où il y ait de la place pour tous et toutes).Utopie?Bien sir, et certes nécessaire, car, autrement, se trouverait abolie la conscience indispensable d\u2019un écart entre ce qui est et ce qui pourrait être.Comme hier en Israël (où l\u2019assemblée confédérative égalitaire s'appelait justement ecc/esza) ou en Galilée, des groupes de croyants et de croyantes engagés socialement aujourd\u2019hui se sentent mystérieusement accompagnés et autorisés à rêver, même dans l\u2019exil néolibéral ! 67 posa drag EP ee A Se yey ESSAIS ET ANALYSES Le religieux dans l'espace personnel et social PAR JEAN DUHAIME e ne suis pas de ceux qui ont tout balancé par-dessus bord, sur le plan religieux, dans les années 1960.J'ai plutôt opté, au moment des choix de carrière, pour approfondir mes questions religieuses.Trente ans plus tard, je continue d\u2019être fasciné par l'étude de la Bible et du judaïsme ancien.Le renouveau spirituel auquel on assiste actuellement ne m\u2019étonne pas; mais, par sa diversité, il me semble poser un défi nouveau: celui du dialogue, dans un espace public ouvert, entre des citoyens qui ont à faire face à des défis communs autour desquels ils peuvent se mobiliser dans le respect de leurs différences.Je m\u2019explique.L'enfance religieuse d\u2019un «baby-boomer» tranquille Né en 1948, j'appartiens à la génération des baby-boomers québécois.J'ai été élevé, comme la plupart d\u2019entre eux, dans le catholicisme omniprésent de l\u2019époque.Je n\u2019ai qu\u2019un vague souvenir de la première communion, qu\u2019on a immortalisée par une photo de moi dans mon premier habit, à genoux sur un prie-Dieu de satin ; les images se précisent un peu autour de la cérémonie de la confirmation, où je revois toute ma classe, sous l\u2019œil attentif de la maîtresse, LE RELIGIEUX DANS L'ESPACE PERSONNEL ET SOCIAL 69 défiler devant l\u2019évêque de Chicoutimi, pour recevoir, en même temps qu\u2019une onction d\u2019huile sainte, un soufflet qui devait nous préparer à souffrir pour défendre la foi de nos pères, en véritables soldats du Christ.hl Un peu plus tard, c\u2019est vers le chapelet que mes souvenirs religieux convergent.La famille entière le récitait tous les soirs de A es ARE l\u2019année, après le repas, agenouillée dans la salle à manger.Mais au imei RET mois de mai, le mois de Marie, l\u2019espace familial s\u2019élargissait: tout le quartier se réunissait au pied de la statue de Notre-Dame du Saguenay, patronne des lieux, pour la récitation de la «salutation RE EE mar angélique».Après ce quart d'heure d\u2019oraison communautaire, certains s\u2019animaient à commenter l'actualité politique, d\u2019autres fai- ERA St) rer saient discrètement la cour aux filles, pendant que les plus jeunes, dont j'étais, se retrouvaient pour des parties de balle molle aux- = quelles la pénombre venait mettre fin.À l\u2019école primaire, l\u2019enseignement religieux était dispensé à tout le monde, sans exception ; il consistait essentiellement à RER ES POP apprendre les questions et réponses du Petit Catéchisme de la Pro- : | vince de Québec, graduées selon le niveau scolaire.On recevait i régulièrement la visite d\u2019un vicaire de la paroisse devant qui chaque classe passait se confesser, dans un bout de corridor.Les garçons les mieux disposés étaient invités à devenir «enfants de chœur» et à participer à la grand-messe et aux vêpres solennelles du dimanche à la cathédrale, ce que je fis pendant quelques années.On nous faisait également prendre part activement à la procession annuelle de la Fête-Dieu dans les rues de la ville, qui se terminait par l\u2019exposition du Saint-Sacrement sur un reposoir fleuri dressé à un carrefour.Au début de l\u2019adolescence, j'ai fait du scoutisme pendant quelques années.Là encore, la religion était présente.Nous étions LE TE TEE ET SE IE RTS ET ARTE 70 POSSIBLES, ÉTÉ 1999, ESSAIS ET ANALYSES scouts catholiques et arborions fièrement la croix scoute sur le chapeau kaki.Chaque réunion se terminait par le chant d\u2019une prière l\u2019une d\u2019entre elles m\u2019a particulièrement marqué: « Seigneur Jésus, apprenez-moi à être généreux, à vous servir comme vous le méritez, à donner sans compter, à combattre sans souci des blessures, à me dépenser sans attendre d\u2019autre récompense que celle de savoir que je fais votre sainte volonté».Cette période de ma vie m\u2019a rapproché de la nature, particulièrement agréable au Saguenay où, dit l\u2019hymne régional, «la main d\u2019un Dieu créateur mit l\u2019empreinte de son génie».Je retiens de ces années de scoutisme, en plus de l\u2019initiation à l\u2019esprit d\u2019équipe et au sens du service, la présence d\u2019aumôniers disponibles, sachant trouver les mots pour parler de la foi chrétienne de manière signifiante et ménager de véritables moments d\u2019intériorité dans des célébrations empreintes de simplicité.En un mot, mon enfance de baby-boomer tranquille était baignée d\u2019un catholicisme qui me semblait aller de soi pour à peu près tout le monde.Quelques traits essentiels de la foi chrétienne m\u2019ont été transmis à cette époque d\u2019une manière qui me paraît avoir été assez convenable dans les circonstances.J'avoue candidement ne pas avoir ressenti cette socialisation chrétienne comme une invasion oppressante de mon espace intérieur.Une vocation ?À l\u2019automne 1959, j'ai commencé le cours classique (correspondant aux études secondaires et collégiales) au Petit Séminaire de Chicoutimi.Cette institution d\u2019enseignement, tenue par le diocèse, était exclusivement réservée aux garçons et se vouait avant tout à la formation de futurs candidats au sacerdoce.On savait évidemment que tous les élèves n\u2019aboutiraient pas au Grand Séminaire, mais ceux qui s\u2019orienteraient ailleurs constitueraient de toute façon l\u2019élite de la société, une élite formée dans le respect des valeurs chrétiennes\u2026 LE RELIGIEUX DANS L'ESPACE PERSONNEL ET SOCIAL Les années de séminaire m\u2019ont mis en contact avec des éducateurs, prêtres et laïcs, qui considéraient leur métier comme une véritable vocation.Ils m\u2019ont inculqué le goût des langues et civilisations anciennes aussi bien que des sciences humaines, en particulier les lettres et la philosophie.Ils m\u2019ont appris l\u2019importance de structurer ses idées et de les exprimer adéquatement.Quelques-uns m\u2019ont initié à la poésie, au théâtre et aux techniques de la scène; la mise sur pied d\u2019une troupe de théâtre, dont les étudiants avaient l\u2019entière responsabilité, a été l\u2019occasion de développer des compétences de planification, d'organisation et de communication qui me servent encore aujourd\u2019hui.Dans ce milieu privilégié, la religion était aussi très présente.Si la messe quotidienne était facultative pour les externes comme moi, elle était obligatoire pour les pensionnaires.Chacun était également invité à consulter régulièrement son « directeur de conscience», qui devait le conseiller sur la conduite de sa vie, sous tous ses angles.Certains prenaient cela très au sérieux; d\u2019autres considéraient ces rencontres comme de bonnes occasions de pouvoir s\u2019absenter de la salle d\u2019étude pour aller fumer dans la chambre d\u2019un professeur.En principe, la moralité des éducateurs était au- dessus de tout soupçon.Mais la rumeur courait que l\u2019un ou l\u2019autre avait un penchant pour la boisson ou pour les femmes, comme on disait.Jai appris récemment qu\u2019un professeur, soi-disant envoyé étudier, avait été renvoyé à cause de son attirance pour les jeunes garçons; en ce qui me concerne, sauf une tentative sans suite, je n\u2019ai jamais été personnellement victime de gestes déplacés de la part de mes professeurs du séminaire; de tels comportements devaient être assez rares.Ces années étaient celles de la Révolution tranquille.C\u2019était aussi celles du concile Vatican II.Il semblait y avoir une convergence entre les aspirations du Québec à devenir une société Nn od Jai pi il ; sea = Re are ES RPA Rn Ju Agu 20 TEE FE TE 1 I} i A ¢ H H RAR TE RSR RER ARE RE RARE RE SE NE HIN HOI AE 12 POSSIBLES.ÉTÉ 1999, ESSAIS ET ANALYSES moderne et celles de l\u2019Église qui voulait s\u2019ouvrir davantage au monde, aux grands courants humanistes et aux autres traditions religieuses.Je terminais mes études classiques alors que le monde entier débarquait à Montréal pour l\u2019Exposition universelle de 1967.Comment serais-je, moi, pleinement humain sur cette Terre des hommes?Porté par les exemples que j'avais sous les yeux depuis l\u2019enfance, j'étais attiré par le sacerdoce qui me semblait combiner des valeurs religieuses et un idéal de don de soi au service des autres.Mais j\u2019aspirais aussi à élargir mes horizons et à sortir d\u2019un milieu que je pensais trop bien connaître.J'avais été sensibilisé au travail des missionnaires québécois à l\u2019étranger par les visites régulières de prêtres de la Société des missions étrangères de Pont- Viau, des prêtres diocésains œuvrant principalement en Amérique latine, aux Philippines et au Japon.À la surprise de mon père, de mes éducateurs et de mes amis, je décidai, en toute liberté, d\u2019explorer cette voie: j'étais peut-être «une vocation ».Famille et carrière La première année aux Missions étrangères était une année dite «de probation»; le groupe des douze nouveaux candidats était réuni dans une résidence à Québec.L'ambiance y était chaleureuse et informelle; le temps s\u2019y partageait entre des cours, un engagement dans le milieu et des activités sportives ou sociales, le tout encadré par quelques prêtres de la Société qui assuraient également la formation spirituelle.Cette année a été décisive dans mon itinéraire, autant par l\u2019enseignement et le témoignage des deux principaux animateurs que par le climat de fraternité qui s\u2019est créé dans ce groupe, dans lequel je compte encore aujourd\u2019hui quelques- unes de mes amitiés les plus profondes.Au cours de cette année, j'ai confirmé mon choix de faire des études en théologie pour mieux comprendre la foi de mon enfance au moment où plusieurs de mes confrères de séminaire la rejetaient plus ou moins radicalement. LE RELIGIEUX DANS L'ESPACE PERSONNEL ET SOCIAL Les années de Grand Séminaire se déroulaient à Pont- Viau, en banlieue de Montréal.Les séminaristes suivaient les cours de théologie à l\u2019Université de Montréal depuis 1967, à la suite de la décision du cardinal Léger, archevêque du diocèse, et d\u2019un certain nombre de supérieurs de communautés religieuses de former leurs candidats en milieu universitaire pour les sortir d\u2019une «serre chaude» et les plonger dans le monde moderne afin de mieux les préparer à faire leur travail.Au Grand Séminaire, ce fut la déception: le lieu était trop vaste et le climat de fraternité qui m\u2019avait tant plu a la probation faisait place à une vie impersonnelle, réglée par les offices et les heures des repas ; j\u2019y retrouvais un modèle ecclésial que je cherchais à fuir\u2026 Après quatre mois, je suis parti.Les études, toutefois, furent une véritable découverte.J'étais fasciné, en particulier par les études bibliques.Voici que tout à coup, les vieux textes de ma tradition cessaient d\u2019être des récits édifiants et miraculeux, auxquels il fallait croire sans poser trop de questions, pour devenir un matériau qui pouvait être exploré à l\u2019aide de toutes les ressources de l\u2019histoire et de l\u2019archéologie, des langues anciennes, de la littérature comparée, de l\u2019anthropologie, etc.J\u2019y découvrais des professeurs polyglottes, compétents et passionnés qui s\u2019étaient donné des formations diversifiées dans les grandes écoles de Baltimore, Jérusalem, Paris, Rome, etc.et pour lesquels aucune question n\u2019était taboue.Je saisissais véritablement, me semblait-il, ce que veut dire la définition classique de la théologie comme «la foi qui cherche son intelligence».Ma licence en sciences religieuses terminée (c\u2019était alors l\u2019équivalent du baccalauréat en théologie d\u2019aujourd\u2019hui), j'ai marqué un temps d\u2019arrét de deux années au cours desquelles j\u2019ai commencé une carrière d\u2019enseignant au secondaire et pris la décision de «fonder une famille».Parmi les qualités recherchées chez ma future conjointe, le fait de partager la même sensibilité religieuse 13 dutsilts 14 HH abit POSSIBLES, ÉTÉ 1999.ESSAIS ET ANALYSES me paraissait important.La célébration de notre mariage fut à l\u2019image de ce que nous voulions être: elle eut lieu dans une petite chapelle, en pleine nature, en présence de nos parents immédiats et d'amis intimes ; nous désirions une cérémonie simple et signifiante, sans éclat inutile.Cela nous a valu à la fois le respect d\u2019amis non- croyants et les sarcasmes d\u2019une tante frustrée qui nous a demandé si nous nous étions mariés «obligés».Notre voyage de noces fut aussi plutôt original: profitant de la présence à Jérusalem de Guy Couturier, un de mes professeurs, nous avons parcouru les sites archéologiques et les musées d\u2019Israël pendant quelques semaines avant de conclure par un séjour romantique dans les châteaux de la Loire.Quelque temps après notre retour, Guy me relança en m'invitant à considérer sérieusement la possibilité de poursuivre des études supérieures dans le domaine biblique.Avec le consentement de mon épouse, je fis le saut.Suivirent trois années d\u2019études intensives à Montréal et à Jérusalem au cours desquelles j'ai été en contact avec les sommités de l\u2019époque dans le domaine de l\u2019interprétation biblique.De cette période date ma passion pour les manuscrits de la mer Morte, des textes juifs anciens (copiés entre \u2014250 et 68) qui documentent de manière exceptionnelle l\u2019évolution du judaïsme au moment de la naissance du christianisme.Une carrière d'enseignement et de recherche commençait à se dessiner, pendant laquelle je chercherais constamment à conjuguer la rigueur de la démarche intellectuelle et l\u2019intégration de ses acquis dans une vie de foi.Dans la cohérence de ma démarche, je me suis mis en quête d\u2019une communauté chrétienne qui répondrait à mes aspirations.Je l\u2019ai trouvée dans le voisinage de l\u2019Université, à Saint-Albert- le-Grand.À l\u2019époque, la communauté était animée par André Gignac, spécialiste en liturgie, qui composait lui-même les textes hi UD IN DROLE St LEA PERRIS AT eee LE RELIGIEUX DANS L'ESPACE PERSONNEL ET SOCIAL des célébrations et déployait dans ses commentaires de l\u2019Évangile une spiritualité résolument moderne: Jésus y apparaissait comme le visage humain de Dieu, qui cherche à dire l\u2019espérance à travers le mal et la mort et invite ses disciples à œuvrer, de manière libre et responsable, à la construction d\u2019un monde fraternel!.La communauté existe toujours et s\u2019articule autour de quatre dimensions essentielles du christianisme: une recherche de sens attentive aux questions contemporaines, des célébrations dépouillées et signifiantes, une fraternité aussi accueillante que possible et un engagement sans équivoque pour la justice.Le renouveau spirituel contemporain Comme plusieurs, j'ai observé avec intérêt les déplacements du phénomène religieux dans la société québécoise au cours des dernières décennies.Malgré un effacement radical dans les années 1960, ma tradition catholique d'appartenance continue d\u2019être présente non seulement par ses églises, moins fréquentées qu\u2019autrefois, mais aussi par la place qu\u2019elle occupe encore, du moins pour quelque temps, dans le réseau scolaire, et par l\u2019engagement social de nombreux catholiques, au nom même de leur adhésion à l\u2019Évangile.Dans la région de Montréal, comme ailleurs, le catholicisme me semble globalement tiraillé entre des tendances conservatrices et libérales: d\u2019un côté des fidèles qui veulent réaffirmer fortement les enseignements et les valeurs traditionnelles du christianisme dans leur forme reçue et d\u2019un autre côté des croyants qui cherchent à confronter cet héritage aux enjeux de la société contemporaine et à inventer pour aujourd\u2019hui des chemins d'humanité inspirés de l\u2019Évangile.Entre ces deux extrêmes, on peut trouver toute une gamme de nuances.1.J'ai édité une sélection de ces textes avec quelques collaborateurs, après le décès subit d\u2019A.Gignac (A.Gignac, Dire l'espérance, Montréal, Fides, 1991).75 16 POSSIBLES, ÉTÉ 1999.ESSAIS ET ANALYSES Pendant que les catholiques poursuivent ainsi des débats internes parfois déchirants, le paysage religieux s\u2019est enrichi de la plus grande présence, en milieu francophone, d\u2019autres confessions chrétiennes.Les chrétiens des Églises issues de la Réforme sont considérés moins comme des hérétiques ou des « frères séparés » que comme des croyants qui ont su préserver d\u2019une manière originale certaines des valeurs essentielles du christianisme telles que l'importance de la Bible; mais le dialogue œcuménique semble progresser bien lentement pour ce qui est des questions doctrinales et des aménagements institutionnels.Toutefois le déplacement majeur du christianisme est ailleurs: c\u2019est la percée des petites églises évangéliques qui poussent comme des champignons; on y trouve un christianisme fervent et militant, qui jette un regard plutôt négatif sur la société contemporaine et donne parfois l\u2019impression de vouloir la fuir.La présence d\u2019autres grandes religions dans la société québécoise se fait aussi remarquer davantage.Je pense aux communautés juive, musulmane, hindoue ou bouddhiste qui ne recrutent peut être pas beaucoup en dehors de leur milieu traditionnel, mais qui réclament avec raison la reconnaissance sociale et l\u2019égalité de droits.De manière plus large et plus diffuse, on assiste également à l\u2019éclosion de toutes sortes de courants spirituels qui se définissent parfois en opposition aux religions institutionnelles et qui proposent des voies de croissance personnelle, des thérapies variées, des théories inspirées de la science-fiction, etc.Les gourous abondent et les sectes ou nouvelles religions pullulent.Le consommateur a l'embarras du choix et on lui propose maintenant des produits spirituels ou religieux d\u2019une grande diversité dans les librairies et les médias de toutes sortes.Loin de s\u2019être effacé de la culture contemporaine, le religieux ou le spirituel s\u2019est fragmenté en une multitude de manifestations toutes plus étonnantes les unes que les autres. LE RELIGIEUX DANS L'ESPACE PERSONNEL ET SOCIAL Religion et espace social Le renouveau spirituel contemporain m\u2019interpelle à plusieurs niveaux.Sur le plan personnel je me sens relativement à l\u2019aise dans la forme du catholicisme que je peux vivre au sein d\u2019une communauté ouverte comme celle de Saint-Albert-le-Grand ; je me veux solidaire des chrétiens engagés socialement, même si mes ressources et mes disponibilités sont limitées.J'essaie de comprendre les catholiques plus traditionalistes ou plus charismatiques, mais j'ai parfois du mal.Ma loyauté envers les autorités romaines ne m\u2019empêche pas d\u2019avoir des sentiments partagés à l\u2019égard de certaines prises de position que je préfère ne pas avoir à commenter publiquement.Je me trouve assez souvent plus de connivences avec des chrétiens issus d\u2019autres traditions, et qui partagent avec moi la même préoccupation d\u2019une foi intelligente et pertinente pour le monde d\u2019aujourd\u2019hui.J'éprouve une grande curiosité pour les autres traditions religieuses et les nouveaux courants spirituels, mais pas au point de remettre en question ma propre appartenance: ce qui m\u2019intéresse surtout, c\u2019est de comprendre l\u2019émergence de ces traditions et de ces courants dans leur contexte culturel et social, de dégager la cohérence de leur représentation du monde et de l\u2019être humain, de leur sens et de leur destinée, et de cerner chez d\u2019autres personnes les expériences spirituelles avec leurs itinéraires particuliers.Je crois, ici encore, que les ressources des sciences humaines sont indispensables pour la compréhension de ces phénomènes, d\u2019où ma décision, prise il y a quelques années, de compléter une maîtrise en sociologie centrée sur l\u2019étude des nouveaux mouvements religieux.En retour, les recherches sur ces mouvements contemporains me fournissent des outils et des modèles qui peuvent être employés, avec toutes les précautions requises, pour l\u2019analyse de phénomènes semblables dans le judaïsme ancien.17 78 POSSIBLES.ÉTÉ 1999, ESSAIS ET ANALYSES Sur le plan collectif, il me semble évident que le catholicisme d\u2019ici ne doit pas s\u2019accrocher aux vestiges de sa situation de pouvoir passée et au quasi-monopole qu\u2019il exerçait sur la société québécoise francophone, particulièrement dans les institutions scolaires.Cela dit, je ne crois pas qu\u2019il faille souhaiter la disparition de toute référence religieuse dans l\u2019espace social et refouler les religions ou les courants spirituels dans des ghettos.La dimension spirituelle, dans toute sa diversité, fait encore largement partie de l\u2019univers personnel d\u2019un grand nombre de nos contemporains; elle influence leur manière d\u2019être et oriente leurs décisions et leurs comportements.Ce faisant, elle conditionne également leur attitude comme citoyens et la manière dont ils participent à la définition des valeurs communes de la société québécoise d\u2019aujourd\u2019hui et de demain.Vouloir refouler le religieux ou le spirituel dans la sphère du privé et en faire quelque chose qui soit strictement du ressort des individus et des communautés croyantes me semble une fausse solution à l\u2019éclatement actuel.En procédant ainsi, on contribuerait à perpétuer l\u2019ignorance et la méfiance des groupes religieux les uns envers les autres.De plus, on entretiendrait l\u2019illusion que les appartenances religieuses et les croyances personnelles n\u2019ont aucune influence sur la manière d\u2019être en société.On se priverait également de la chance d\u2019intégrer dans des coalitions larges des personnes qui sont sensibles, au nom même de leur appartenance ou de leurs convictions religieuses, aux grands défis que posent à notre société des questions comme celles de la pauvreté, de l\u2019injustice, de la violence, du respect de la vie et de l\u2019environnement, etc.On renoncerait enfin à la possibilité d\u2019interpeller ces personnes et de se laisser interpeller par elles comme société en quête de l\u2019aménagement d\u2019un mieux-vivre collectif.Je suis de ceux qui n\u2019ont pas été traumatisés par leur cheminement religieux au point de souhaiter la disparition de toute LE RELIGIEUX DANS L'ESPACE PERSONNEL ET SOCIAL trace publique de la religion.Je suis de ceux qui ont trouvé dans leur tradition religieuse des ressources pour donner du sens à leur vie et orienter leur conduite dans le sens de la solidarité humaine et du souci de la justice.Je suis profondément convaincu que la plupart des traditions spirituelles présentes dans notre milieu sont des voies d\u2019humanisation, en dépit des abus auxquels elles donnent parfois lieu et des critiques qu\u2019on peut légitimement leur adresser.Aussi je souhaite que dans le tournant que nous sommes en train de prendre comme société, nous sachions leur ménager une place dans l\u2019espace commun, notamment en mettant à leur disposition les moyens que nous nous donnons collectivement pour construire notre culture et notre société, et ce, dans le respect des libertés et des cheminements individuels.Je rejoins ainsi la position mise de l\u2019avant par Paul Tremblay dans une récente allocution sur Les Rendez-vous.d'avenir, dans laquelle il décrit ainsi ce que pourrait être un enseignement religieux de type culturel : Le rendez-vous avec le culturel doit conduire à un «art de vivre» à inventer, à un avenir humain à assurer.Il importe que les jeunes saisissent le religieux non pas simplement comme une affaire culturelle, une affaire de musée et de passé, mais comme une recherche des meilleurs chemins d\u2019humanisation.[.\u2026] L'objectif ne saurait se limiter à une pure initiation culturelle.L'objectif est de faire découvrir une force pour vivre, pour faire face à la souffrance, pour assumer les dures questions de la vie, pour ritualiser les grands passages de la vie, pour faire vivre ensemble des groupes de population ayant des héritages religieux différents.[.]1 Il s\u2019agit aussi de rechercher et de proclamer ces choses que nous tenons en commun et que nous affirmons ensemble, sur la base de nos conceptions religieuses et morales particulières?2.P Tremblay, Les Rendez-vous.d'avenir, conférence aux journées d\u2019études de l\u2019AQCSEC et de l'AOPMR, Québec, 12 novembre 1998, p.9-10.79 A eats i Éthique postreligieuse Vie privée B+, économie D- pak ANDRE THIBAULT écemment, un jeune compositeur chinois a été empéché de venir entendre à Montréal la création d\u2019une de ses œuvres parce qu\u2019elle faisait allusion au massacre de la place T\u2019ien an Men.Je l\u2019ai appris en rentrant de voir le film Elizabeth, rappel esthétisé d\u2019une époque où se multipliaient les meurtres politiques à prétexte religieux.Deux messages convergents, à l\u2019heure où on se prépare lentement à passer de la veille au sommeil, moment de non-recevoir s\u2019il en est face aux côtés les plus exécrables de la condition humaine.Se faire rappeler que souvent les dogmes tuent\u2026 il n\u2019est pas difficile d'imaginer mieux comme prélude à la détente.Dieu à rude épreuve On se demande quand même pourquoi, en un temps apparemment aussi sécularisé, tant de gens ont toujours des comptes à régler avec la religion.Passe encore que les Cyniques aient dans les années 60 fusillé de leurs blagues anticléricales une Église encore en train de résister obstinément à la laïcisation\u2014 que dans les années 70 un trio de freaks (incluant Plume Latraverse), autobaptisé La Sainte TPE he À Ad A TRAIT VIE PRIVÉE B+.ÉCONOMIE D- Trinité, ait au cabaret Chez Dieu profané de sa verve irrévérencieuse toutes les institutions établies tout en faisant l\u2019apologie de la drogue et d\u2019une sexualité débridée.Mais le défoulement ne finit-il pas par s\u2019user, surtout quand les irritants qui l\u2019alimentaient ont perdu beaucoup de leur virulence ?Pourtant, cette «Suite antireligieuse», composition collective intergénérationnelle déjà amorcée avec certains épigrammes de Voltaire, poursuivie vers la fin du XIXe siecle dans Blasphèmes de Jean Richepin, ne semble pas avoir livré sa pièce finale.Voici qu\u2019en février dernier, le réseau TQS, dans le cadre de sa tentative d'accroître sa cote d\u2019écoute par l\u2019attrait de la provocation, lançait une série humoristique intitulée Dieu reçoit\u2026 Présenter «un Dieu rock\u2019n\u2019roll qui a une approche critique face à la religion catholique en tant qu\u2019institution»!, cela provoque donc encore?Il le semble bien puisque «les lettres de protestation ont déjà commencé à parvenir à la station alors que la série n\u2019est même pas en onde» (Zhid).Au même moment, il ne manque pas de gens pour brandir des statistiques indiquant que le taux de suicide est plus bas chez les pratiquants réguliers.et pour y ajouter de sentencieux CQFD.Blessure mal fermée, rupture non digérée, deuil resté en suspens?À coup sûr.L'optimisme moderniste basculerait dans la mauvaise foi s\u2019il s\u2019obstinait à nier qu\u2019avec le déclin de la croyance et encore plus de la pratique religieuse, s\u2019est singulièrement estompé tout un ensemble de balises dispensant au plus grand nombre certitudes et sécurité et dont il ne songeait même pas à mettre en question le caractère arbitraire.1.Suzanne Colpron, «Dieu reçoit à TQS», La Presse, 12 février 1999.81 \u201cà 8 Bi A 82 POSSIBLES.ÉTÉ 1999, ESSAIS ET ANALYSES Métamorphoses du cœur Quand par exemple la permanence de l\u2019«amour» entre deux personnes bénéficiait des garanties de la morale, elle-même endossée par une Autorité hors de ce monde, il se produisait effectivement moins de séparations physiques entre conjoints.Donc moins de peur de se retrouver seul, moins de dépressions ou de violence passionnelle faisant suite à de telles ruptures.On risque d\u2019oublier par ailleurs à quel point le sens de l\u2019intimité et de l\u2019attachement tout autant que de la passion, bref l\u2019intensité amoureuse, a pris de l'importance depuis que les partenaires ne peuvent plus se fier aveuglément à l\u2019obligation inconditionnelle qui liait leur destin à jamais.Peut-on comparer l'intensité et la sécurité, et à l\u2019avantage de laquelle des deux?Question stupide, tout juste digne d\u2019être proposée comme sujet de dissertation de philo au cégep.La sécurité garantie était accessible au plus grand nombre, l\u2019intensité l\u2019est aux champions de l\u2019estime de soi et aux virtuoses de la relation interpersonnelle.Bilan provisoire: certains y gagnent beaucoup et plusieurs autres y perdent au change.Le temps fait quelque chose à l\u2019affaire: les premiers spectateurs de Carmen furent scandalisés de la désinvolture libertaire de la Gitane, aujourd\u2019hui symbole de fougue et d\u2019authenticité.Mais si on peut parler ainsi de changements de mentalités, c\u2019est donc que de nouveaux consensus, fussent-ils implicites, ont succédé aux anciens.À l\u2019instar des personnages de premier plan, des millions d\u2019obscurs figurants de la Comédie humaine ont modifié leurs modèles de comportement.Vivre dangereusement se banalise.Ces valeurs émergentes ont même déjà trouvé des formulations idéalistes, des porte-parole charismatiques vite entrés dans la légende comme Jacques Brel ou Pauline Julien.Leur véhémence touche.Ne pas avoir «la vertu des femmes de marins», s\u2019insurger comme Marie-Claire Séguin contre la mort de Butterfly suscite EC TT I IR ICI MR IR NT TT RRR TH HE IRIE.eras Ee VIE PRIVÉE B+, ÉCONOMIE D- maintenant plus d'approbation que l\u2019attente obstinée d\u2019Evangéline.Vivre et aimer envers et contre tout accède au répertoire des vertus.Il ne s\u2019ensuit pas qu\u2019on sache comment.C\u2019est vrai même pour les croyants, les très croyants, mal à l\u2019aise devant les formes traditionnelles de religiosité sans savoir vraiment par quoi les remplacer.On n\u2019a guère plus de recettes éprouvées aujourd\u2019hui pour aimer son Dieu que ses partenaires amoureux.Comme si les inquiétudes nocturnes plutôt que les triomphantes certitudes rapprochaient désormais les humains les uns des autres.Le culte de la croissance personnelle Une des plus répandues et des plus persistantes de ces inquiétudes nocturnes porte sur la quête de l\u2019_épanouissement personnel.Un coup qu\u2019on critiqué, et avec raison, la part de narcissisme qu\u2019elle comporte, les excès de performance où elle conduit, les clichés des divers courants de la psychologie humaniste, l\u2019exploitation pratiquée par de nombreux charlatans qui abusent de cette mode, il reste un fond solide dont la portée éthique mérite d\u2019être examinée.Pour qui déteste les formules toutes faites, il est exaspérant d\u2019entendre tant de gens répéter en racontant leurs dernières emmerdes: «mais j'essaye de grandir à travers ça!» Ce serait tellement plus rassurant pour les auditeurs si l\u2019originalité du vocabulaire enjolivait les efforts de croissance.Mais oublions cet agacement.On conviendra que pour une époque présumée immorale, cette fièvre de dépassement et de maturation vient un peu compliquer le diagnostic.Surtout que l\u2019aspiration à actualiser le mieux possible tout son potentiel correspond intégralement\u2026 aux définitions du bien et de la vertu que donnait la vieille morale scolastique ! Celle-ci en avait d\u2019ailleurs puisé les concepts non dans quelque Livre saint mais dans les traités d\u2019Aristote, philosophe paien ne se réclamant d\u2019aucune inspiration sacrée ! 83 A A 4 i | i) i iH iH i I + 84 [LAN DAC POSSIBLES.ÉTÉ 1999, ESSAIS ET ANALYSES Bien sûr, il y avait loin de cette morale enseignée dans les cours de théologie fondamentale à celle que prêchaient les curés.Cette dernière y ajoutait un interminable chapelet de prescriptions mécaniques détaillées, une extrême valorisation du sacrifice et du renoncement pour eux-mêmes, le tout en vue de ne pas déplaire à un Dieu autoritaire plus ou moins caractériel.La Révélation devenait la condition sine qua non pour que se moralise cette dangereuse engeance humaine pervertie à la racine par le péché originel.Le garant religieux des normes sociales perdant de son pouvoir, on allait tomber dans la plus effrayante barbarie.Autrement dit, on faisait davantage confiance à l\u2019obéissance, et à l\u2019obéissance aveugle, qu\u2019au jugement et à la responsabilité, et cela était censé donner un monde meilleur, en conformité avec quelque message surnaturel.Et voilà que des milliers et des milliers de gens, non-croyants ou croyants imbus de sagesse tout simplement humaine, sont profondément pénétrés de la responsabilité de chacun envers la qualité de sa propre vie et de ce qu\u2019il représente pour les autres, y investissent des efforts constants, en parlent souvent avec leurs principaux confidents, s\u2019aident généreusement les uns les autres dans cette voie, y consacrent une part importante de leurs lectures.La demande de compréhension, de sérénité, de respect mutuel ne manque pas d\u2019être impressionnante.Et cela sans parler du souci de préservation de l\u2019environnement.Je n\u2019entends pas en tirer à la Rousseau une preuve que les humains seraient «naturellement bons».Castoriadis a bien raison de répliquer qu\u2019ils ne sont naturellement ni bons ni méchants ni quoi que ce soit d\u2019aussi précis.Ce qu\u2019il faut bien constater, c\u2019est que nos contemporains sont exposés à un courant culturel humaniste, qui ne puise plus ses justifications dans une morale religieuse même si les grandes religions monothéistes ont été un des creusets majeurs où il s\u2019est élaboré.Plusieurs estiment ce courant bien VIE PRIVÉE B+, ÉCONOMIE D- minoritaire dans un monde dont les duretés sont tellement évidentes.Je n\u2019ai pas de données me permettant d'accepter ou d\u2019infirmer cette opinion, mais je puis au moins faire remarquer que dans les traditions religieuses aussi, la tendance humaniste était le fait d\u2019une minorité; pour un François d\u2019Assise, combien d\u2019inquisiteurs ou de ritualistes abêtissants ! Le volet croissance personnelle de ce courant humaniste présente, sur les morales de l\u2019observance de préceptes venus d\u2019en haut, l\u2019avantage drôlement intéressant d\u2019impliquer une ouverture illimitée.Il est toujours possible d\u2019aller plus loin dans la connaissance de soi, l\u2019empathie, le support émotif réciproque, la respon- sabilisation face au sort commun et ce, sans brimer violemment des besoins et désirs qui ne font de mal à personne.Dans Le Crépuscule du devoir, Lipovetsky s\u2019ingénie à démontrer que la perte de crédibilité de la valeur sacrifice n\u2019a pas produit l\u2019amoralisme généralisé que plusieurs prévoyaient.La recherche de bien- être intérieur ne peut aller bien loin si elle ne compose pas en cours de route avec des exigences de qualité raffinées.Tiens! nous aurait-il fallu un détour de plus de deux mille ans pour redécouvrir ce qu\u2019Épicure pensait déjà sur ce sujet?Question malhonnête car je me doute de la réponse: notre époque d\u2019érosion des certitudes religieuses nous ramène à une situation comparable à celle où ont vécu les philosophes de l\u2019Antiquité grecque, dont le logos ancien s\u2019avère plus proche de nous que celui de nos prédécesseurs immédiats.Il est fort possible que sur ces thèmes comme sur celui de la protection des forêts et autres écosystèmes, les croyants tirent de leur bagage religieux des motifs additionnels d\u2019engagement.Mais un coup commencée la valse, les danseurs évoluent tous sur la même musique, quelles qu\u2019aient été les raisons de chacun de mettre les pieds sur la piste.85 R- 1 ç Es 3: Ki Bi a: 8 Me of Ac T + 86 POSSIBLES.ÉTÉ 1999, ESSAIS ET ANALYSES Le bordel économique mondial De fait, la véritable catastrophe morale se déroule non pas dans les zones du cœur et du cul mais dans celle du portefeuille.Là toutes les balises de la civilisation ont sauté et le désastre va en s\u2019amplifiant.Au nom des mêmes valeurs de liberté, on s\u2019est attaqué aux barrières économiques internationales et la frénésie de déréglementation a viré à l\u2019orgie de dérégulation.Parce que de nombreuses règles politiques tatillonnes mettaient des entraves bureaucratiques injustifiées au travail et aux échanges, on a sabré dans la capacité même des autorités politiques de fixer des normes l\u2019activité économique, leur enlevant du coup un pan majeur de leur imputabilité face aux citoyens qui les ont élues.En conséquence, des rapports de force d\u2019une brutalité sans précédent deviennent la seule loi de l\u2019économie mondiale.Qu'est-ce qui a cédé pour qu\u2019un des principaux champs de l\u2019éthique s\u2019écrase aussi lamentablement ?Des règles non pas religieuses mais politiques ! Les compromis que les partenaires sociaux arrivaient tant bien que mal à respecter à l\u2019intérieur d\u2019une même société constituée, compromis résultant de toute une histoire d\u2019interactions, ne tiennent plus à partir du moment où l\u2019économie se moque des frontières.C\u2019est la capacité brute d\u2019abattre ses rivaux qui détermine seule l\u2019issue des transactions.Pour combien de temps ?Je me suis beaucoup interrogé sur un paradoxe du libéralisme économique.Contemporains des philosophes des Lumières (Adam Smith est mort en 1790), ses premiers tenants se voulaient de généreux réformateurs, soucieux de redonner à l\u2019ensemble des gens la dignité de sujets autonomes face à l\u2019oppression financière qu\u2019exerçaient sur eux les pouvoirs monarchiques.Comment ce système a-t-il abouti à livrer l\u2019économie aux griffes des plus rapaces ?J'en ai discuté avec un collègue finlandais au cours du Congrès VIE PRIVEE B+, ÉCONOMIE D- mondial de sociologie tenu à Montréal à l\u2019été 1998.Selon lui, Smith, philosophe moraliste avant d\u2019être économiste, présupposait au fonctionnement du marché un consensus soumettant les activités économiques à des règles collectives de /air-play.Bref, l\u2019économie était englobée dans une totalité sociale, où une culture établissait des valeurs, où la pression du milieu sanctionnait les comportements acceptables ou non.En particulier, m\u2019assura mon interlocuteur, Smith répugnait à l\u2019accumulation, chacun selon lui sachant se contenter d\u2019un niveau raisonnable de revenus, et le terme «capitalisme» serait absent de son œuvre.Dans ce cadre, l\u2019homo œconomicus serait d\u2019abord et avant tout un homo socials, soumis à cette forme de morale que les humains s\u2019inventent entre eux pour rendre vivable ou au moins tolérable la vie commune.Ce que le soi-disant néolibéralisme peut être loin de cette utopie initiale ! Pour en arriver, par exemple, à ce que la petite agriculture de subsistance mexicaine soit éliminée (sublime image physiologique !) en quelques années pour crime de non-profitabilité, contraignant les petits fermiers en question à la famine sur place, à gonfler les bidonvilles de Mexico ou à se faire descendre en passant clandestinement la frontière américaine (le libre-échange ne va pas jusqu\u2019au droit d\u2019aller grappiller les miettes chez les riches).De tels glissements s\u2019étaient déjà vus.Un certain Jésus de Nazareth (Dieu ou pas?je n\u2019en sais rien) rappelait à ses contemporains qu\u2019on ne donne pas une pierre à la place du pain à son fils qui a faim; quelques décennies plus tard, le Juif hellénisé Saul de Tarse, ayant pris le contrôle des politiques corporatives de la PME spirituelle héritée du précédent, proclamait plutôt que «celui qui n\u2019a pas travaillé ne mérite pas de manger»! Et vlan sur la gueule ! Grossir pour grossir, gagner pour gagner, jouer au monopoly avec les usines des autres, les hôpitaux des autres, mobiliser des milliards dans un jeu de quatre coins échevelé où jamais un 87 POSSIBLES, ÉTÉ 1999, ESSAIS ET ANALYSES sou noir ne sera retourné à la simple consommation de biens et services.Et dire que presque tous les détenteurs de REER, bénéficiaires de fonds de pension d\u2019entreprises et titulaires de fonds mutuels participent aveuglément à cette folie furieuse en pressant les gestionnaires de leurs portefeuilles d\u2019aller chercher les meilleurs rendements possibles sans se demander à quel prix pour le reste du monde: «J'ai sué au boulot toute ma vie, la société me doit maintenant trente ans de vieillesse sans privations».Et ton petit-fils qui achève ses études sans savoir s\u2019il aura du travail, qu\u2019est- ce que tu en fais, pépère ?Et un continent entier décimé par une épidémie dont la médication coûte beaucoup trop cher pour ses moyens pendant que les profits des compagnies pharmaceutiques te permettent à toi de prolonger d\u2019une semaine ton séjour annuel en Floride?Mais je m'énerve; la petite rapacité ordinaire de nos proches n\u2019aurait que des effets bien limités si elle ne s\u2019inscrivait dans la pagaille systémique imposée à l\u2019humanité par les géants mondiaux de la finance.L\u2019anxiété sur le devenir moral d\u2019un monde sécularisé se justifie donc plus clairement si au lieu de jouer les Kenneth Starr des chambres à coucher de nos congénères, nous jetons un regard lucide sur le gâchis social produit par la forme actuelle de mondialisation de l\u2019économie.Pis encore, les efforts plus que sympathiques déployés par plusieurs pour humaniser leur rapport avec eux- mêmes et avec leur entourage immédiat risquent d\u2019être annulés par les séquelles psychologiques des drames économiques dont la menace pend au-dessus de la tête de chacun.Bref, la recherche postreligieuse d\u2019intériorité n\u2019a pas réponse à tous les enjeux moraux qui mettent à l'épreuve notre inventivité sociale.Une économie cancéreuse nous place devant les carences de la dynamique par laquelle les collectivités décident et mettent en force leurs orientations, soit la politique et les mouvements VIE PRIVEE B+.ÉCONOMIE D- sociaux.Puisqu\u2019il ne nous est plus livré de réponses présumées infaillibles à nos questions, puisque même ceux qui y croient encore doivent partager des espaces décisionnels communs avec d\u2019autres qui n\u2019adhèrent pas aux mêmes croyances, les chances d\u2019une moralisation de l\u2019espace public\u2014surdéterminé présentement par l\u2019économie-passent par une culture de la délibération démocratique à propos de toute question qui affecte la collectivité.Nous devons en permanence négocier entre nous les normes et valeurs auxquelles nous consentons à nous soumettre en échange de conditions de vie satisfaisantes.Elles ne nous sont plus données.Or, face à cet impératif de contrôle de la société par elle-même, l\u2019économie actuelle est délinquante, en fugue, en rupture.C\u2019est la seule sphère intégralement amorale de la scène sociale actuelle.Elle nous presse de retrouver le courage de nous indigner, la conscience de notre force collective, l\u2019audace d\u2019exiger des dirigeants que nous élisons qu\u2019ils assument les pouvoirs que nous leur conférons au lieu de s\u2019écraser comme des roitelets colonisés devant le nouvel empire.Car l\u2019éthique postreligieuse ne peut s\u2019enfermer dans les confins de la conscience individuelle et de la vie privée.89 ESSAIS ET ANALYSES Nous sommes tous des animistes Essais d'interprétation sociobiologique sur la persistance de la religion par DANIEL BARIL Rien n\u2019est plus rationnel que l'idée de Dieu, c\u2019est même le produit suprême de la raison.GERALD MESSADIE a persistance de la religion dans nos sociétés fortement laici- sées a de quoi étonner.Il y a près de 70 ans, Freud entrevoyait, dans L\u2019Avenir d\u2019une illusion, la disparition progressive de la religion au fur et à mesure qu\u2019allait avancer la connaissance scientifique.De la même manière qu\u2019un enfant se libère de sa névrose obsessionnelle en grandissant, la société allait abandonner la religion à la faveur du «processus inexorable de croissance».Avant Freud, Marx avait présenté la religion comme un opium rendant supportable le malheur causé par les inégalités sociales.En supprimant ces inégalités, la religion devait disparaître.Pourtant, malgré une percée prodigieuse des découvertes scientifiques au cours du siècle qui se termine, malgré l\u2019établissement NOUS SOMMES TOUS DES ANIMISTES d\u2019une société considérablement moins oppressive que celle du temps de Marx, malgré une sécularisation sociale sans précédent dans l\u2019histoire, les croyances religieuses se portent très bien.Le recensement de 1993 montre que 97% des Canadiens sont croyants.Un récent sondage! indique que 75 % de la population canadienne considèrent la religion comme une dimension importante de leur vie et que son importance est plus grande aujourd\u2019hui qu\u2019elle ne l\u2019était il y a quelques années.Même 75 ans de répression de la religion dans les ex-pays communistes n\u2019ont pas réussi à la faire disparaître.Sitôt la répression supprimée, les églises se sont remplies, même trois générations plus tard?.La plupart des rationalistes continuent pourtant de faire les mêmes analyses que Freud et Marx sur la religion, ou considèrent que sa persistance est due à des lacunes dans le raisonnement des croyants.Il faut repenser cette analyse.Pourquoi le surnaturel?La sociologie a abandonné l\u2019idée de rechercher l\u2019origine de la religion et explique sa persistance par les fonctions qu\u2019elle joue dans la société: la religion atténue l\u2019anxiété face à la souffrance, répond à un besoin de transcendance, intègre l\u2019individu à la société, donne un sens ultime à la morale, justifie l\u2019ordre social ou la rébellion.Cette façon d\u2019aborder la question occulte la vraie nature de la religion.Une philosophie, une morale et une politique essentiellement séculières et humanistes peuvent remplir les mêmes fonctions et répondre aux mêmes besoins.Ce qui distingue la religion 1.«We believe in miracles», The Ottawa Citizen, 24 décembre 1998.2.A.Greeley, «A religious revival in Russia?», Journal for the Scientific Study of Religion, vol.33, n° 3, 1994, p.253-272.3.J.-G.Vaillancourt, «Religion et société : une approche sociologique», Studies in Religion/Sciences religieuses, vol.20, n° 2, 1991, p.137-150.91 92 POSSIBLES.ÉTÉ 1999.ESSAIS ET ANALYSES des autres institutions sociales, c\u2019est son recours au surnaturel.Pourquoi donc l\u2019être humain a-t-il besoin de recourir à du surnaturel plutôt que de se satisfaire d\u2019une vision matérialiste ?L'origine de la croyance au surnaturel ne saurait être recherchée dans la culture.Pour que la religion puisse jouer les rôles sociaux qu\u2019on lui attribue, il lui faut des points d\u2019ancrage chez l\u2019individu, sans quoi elle ne serait que culturellement et artificiellement imposée; cela ne lui aurait jamais permis passer à travers les millénaires et de se retrouver dans toutes les cultures que s\u2019est données le primate humain depuis le paléolithique jusqu\u2019à l\u2019ère spatiale.Aussi vrai que la culture ne nous est pas tombée du ciel un beau jour, la religion\u2014dans son essence\u2014doit d\u2019abord germer chez l\u2019individu avant de devenir un produit social et culturel.Sur cette base, le modèle sociobiologique* nous offre une hypothèse à la fois originale et éclairante sur les causes probables de la croyance au surnaturel et de là sur l\u2019origine de la religion.Il y a une vingtaine d\u2019années, l\u2019éthologue évolutionniste Nicholas Humphrey attira l\u2019attention sur le rapport entre le degré de développement cérébral des primates et la complexité de leur système social\u201d.Il suggéra que le cerveau humain hyperdéveloppé pouvait être une adaptation évolutive servant à gérer des relations sociales complexes: nos facultés mentales supérieures seraient ainsi 4.La sociobiologie est l\u2019étude des bases biologiques des comportements sociaux, aussi bien chez les insectes que chez les humains, dans une perspective évolutionniste.Le terme est utilisé ici dans un sens large (regroupant la psychologie évolutionniste, le néo-darwinisme, l\u2019écologie comportementale ou l\u2019anthropologie biosociale qui utilisent tous la même approche) et sans égard au débat entre les tenants d\u2019un déterminisme dur et ceux d\u2019une susceptibilité génétique.Pour une synthèse vulgarisée des travaux de sociobiologie, voir Robert Wright, L'Animal moral, éditions Michalon, Paris, 1995, 443 p.5.N.Humphrey, «The social fonction of intellect», dans P.Bateson, R.Hinde (éd.), Growing Point in Ethology, Cambridge University Press, Cambridge, 1976. NOUS SOMMES TOUS DES ANIMISTES des outils façonnés par l\u2019évolution afin de répondre aux problèmes d\u2019adaptation à la vie en société.(Dans une approche évolutionniste, il faut toujours avoir à l\u2019esprit l\u2019environnement ancestral d\u2019il ÿ a près de 3 millions d\u2019années où nos ancêtres vivaient en petits groupes de chasseurs-cueilleurs d\u2019une vingtaine de personnes.) L'hypothèse de Humphrey a provoqué un débat fertile chez les spécialistes du comportement animal et humain et les travaux de psychologie cognitive des dernières années lui ont apporté du poids.John Tooby et Leda Cosmides, par exemple, ont montré que les capacités cognitives à la base de la reconnaissance de soi, de la communication, de l\u2019apprentissage, de la mémoire et du raisonnement relèvent de mécanismes spécialisés développés pour résoudre des problèmes spécifiques à la vie en société.Ces capacités atteignent leur plus haute performance lorsqu\u2019elles sont appliquées à la résolution de problèmes de type social plutôt qu\u2019à des problèmes abstraits®.De nombreux autres travaux ont fait de même avec les attitudes comme l\u2019altruisme, la compétition, l\u2019empathie, l\u2019anxiété, la jalousie en les associant à la vie en groupe et tout en apportant du crédit à l\u2019hypothèse d\u2019une base génétique à ces comportements et émotions\u201d.Si la perception de notre environnement se fait à travers le prisme de compétences psychologiques d\u2019abord destinées et adaptées à la vie en groupe, il devient naturel que nous soyons 6.L.Cosmides, J.Tooby, «Evolutionary psychology and the generation of culture, Part II, Case Study: À computational theory of social exchange», Ethology and Sociobiology, vol.10, n°5 1-3, 1989, p.51-97, L.Cosmides, «The logic of social exchange: Has natural selection shaped how humans reason?Studies with the Wason Selection Task», Cognition, vol.31, 1989, p.187-276.7.Voir entre autres David Buss, «Evolutionary psychology: À new paradigm for psychological science», Psychological Inguiry, vol.6, n° 1, 1995, p.1-30; Richard Dawkins, Le Gène égoiste, éditions Odile Jacob, Paris, 1996, 460 p.93 94 PossiBLES.ÉTÉ 1999.ESSAIS ET ANALYSES portés à interpréter les faits non sociaux comme des phénomènes relevant ou découlant de relations sociales.Puisque ce qui survient dans le groupe est dû à l\u2019action de quelqu\u2019un, il en ira de même des phénomènes non humains.Au premier abord, des réalités comme les forces de la nature, la mort, les famines, la naissance, le mouvement des astres, la réussite ou les échecs ne seront compréhensibles à l\u2019esprit humain que sous forme de réalités résultant de l\u2019action de quelqu\u2019un.Il faut dire que le niveau de conscience très élevé atteint par l\u2019être humain-\u2014 qui en vient à percevoir son moi intérieur ou les composantes de sa personnalité comme indépendants du monde matériel-rend plausible l\u2019existence d\u2019êtres immatériels à l\u2019origine des phénomènes non sociaux.C\u2019est ainsi que l\u2019animisme prête vie aux pierres comme aux idées, que la mythologie personnifie le vent et attraction sexuelle, que l'astrologie accorde un pouvoir aux astres, que le Nouvel Âge fait de même avec les cristaux et que le christianisme personnifie même les fonctions intellectuelles sous la figure du Saint-Esprit.L\u2019hormo sapiens de la société postindustrielle parle à ses plantes et en vient même à attribuer des fonctions intellectuelles à son ordinateur (l\u2019ordinateur veut, ne veut pas, réfléchit, cherche, pense, décide) quand ce n\u2019est pas à sa machine à sous («je sens qu\u2019elle va donner»).En ce sens, nous sommes tous des animistes.Même le dieu impersonnel et décharné des philosophes, réduit à un principe énergétique d\u2019avant le big-bang, répond encore à l\u2019impulsion irrésistible de concevoir les réalités non sociales comme résultant d\u2019une intention ou d\u2019un geste volontaire. NOUS SOMMES TOUS DES ANIMISTES 95 Religion et appartenance au groupe E Tout le monde admettra que l\u2019être humain est essentiellement un être social et que la religion, comme le montrait Durkheim, est essentiellement un phénomène social.Or il se trouve que les principales tendances innées prédisposant à la vie en société\u2014 empathie, mutualisme, altruisme, anxiété-sont également au cœur du comportement religieux comme l\u2019a montré le psychanalyste et sociobiologiste Brant Wenegrat®.Le mutualisme, par exemple, conduit à la formation de groupes coopératifs dans lesquels les membres s'accordent des traitements préférentiels et adoptent une façon commune de voir les choses incarnée par un chef.Cette disposition assure la cohésion du groupe, cohésion que l\u2019on cherchera à maintenir et à renforcer par des gestes communautaires marquant son appartenance.De ce type d\u2019activité peut naître le rituel religieux: si les événements sociaux survenant dans le groupe peuvent être influencés, il devrait pouvoir en être de même des événements non sociaux.Un rituel approprié devrait mettre le croyant en relation avec les êtres invisibles responsables de ces événements et lui permettre de gagner leur protection.Le rituel religieux révèle cet autre comportement social f inné qu\u2019est l\u2019altruisme réciproque et qui suppose un contrat tacite y du genre «je te rends service et tu fais de même».Le croyant doit en effet présenter des offrandes à ses divinités s\u2019il veut qu\u2019elles lui viennent en aide.Il doit leur demander pardon pour ses offenses, sinon gare à leur courroux qui se manifestera par des tremblements de terre, la maladie ou les peines de l\u2019enfer.Il doit également remercier les dieux de leurs dons gratuits par des prières et des louanges.8.B.Wenegrat, The Divine Archetype: The Sociobiology and Psychology of Religion, Lexington Books, Lexington, 1990, 216 p. 96 POSSIBLES, ÉTÉ 1999.ESSAIS ET ANALYSES Cet altruisme élargi aux autres membres du groupe fait la force de ce groupe.L'individu doté de cette disposition jouit d\u2019un avantage: ses apparentés génétiques bénéficieront de ses gestes et lui-même bénéficiera de gestes semblables.L'amour du prochain, enseigné avec plus ou moins d\u2019insistance par toutes les religions, peut être considéré comme une extension, à l\u2019ensemble du groupe puis à l\u2019ensemble de l\u2019humanité, de cet altruisme inné originellement retenu pour favoriser nos proches\u201d.Quant à l\u2019anxiété, elle est considérée comme est un signal d\u2019alarme nous préservant de commettre un geste qui entraînerait l\u2019exclusion du groupe et la perte des avantages qu\u2019il procure pour la survie et la reproduction!°.L\u2019envers de l\u2019exclusion, c\u2019est le pardon : cette attitude encouragée par les religions (selon les circonstances) peut donc trouver son fondement dans la crainte de l\u2019exclusion et concourt au même but qui est de maintenir l\u2019individu dans le groupe.À la lumière de la sociobiologie, la religion apparaît donc comme un épiphénomène émergeant de nos dispositions biologiques à vivre en société.Les croyances religieuses ou surnaturelles, apparemment irrationnelles, deviennent ainsi tout à fait logiques: elles sont le produit d\u2019un cerveau hyperdéveloppé dont la meilleure | réussite, outre les fonctions biologiques vitales, est de «produire du social»; elles sont le résultat normal d\u2019une recherche de compréhension du monde dans un environnement où tout a une cause et où rien n\u2019arrive pour rien.9.D.Batson, «Sociobiology and the role of religion in promoting prosocial behavior: An alternative view», Journal of Personality and Social Psychology, vol.45, n° 6, 1983, p.1380-1385.10.R.Baumeister, «Anxiety and social exclusion», Journal of Clinical Psychology, vol.9, n° 2, 1990, p.165-195. NOUS SOMMES TOUS DES ANIMISTES Cette approche explique également pourquoi les dieux sont si peu divins et si terriblement humains: ils aiment qu\u2019on les aime, sont patriotes, se reproduisent, ont un faible pour les jeunes vierges, sont jaloux et colériques, distribuent arbitrairement leurs bienfaits, exigent la soumission ou soutiennent la rébellion, et ne deviendront civilisés qu\u2019après des millénaires d\u2019évolution culturelle.Sociobiologie des sectes On savait, bien avant la sociobiologie, que l\u2019homme avait créé les dieux à son image.L'apport de la sociobiologie est de fournir une théorie sur les origines lointaines d\u2019un tel comportement.Elle nous permet également de faire des projections qui collent à la réalité.Alors que les théories sociologiques et psychologiques classiques conduisent à prédire la disparition de la religion dans des conditions psychosociales non aliénantes, il faut bien reconnaître que ce n\u2019est pas ce que nous observons.La théorie sociobiologique nous conduit au contraire à prédire que la religion se maintiendra quels que soient les progrès des connaissances scientifiques et quelle que soit l\u2019organisation sociale en place puis- qu\u2019elle est l\u2019expression de mécanismes biopsychologiques profonds, inconscients et inhérents à la nature humaine.L'histoire de l\u2019humanité s\u2019accorde avec cette hypothèse.L\u2019ontogenèse également : les croyances religieuses ou surnaturelles surgissent en effet spontanément dans l\u2019esprit humain, comme on peut l\u2019observer chez de jeunes enfants qui n\u2019en ont jamais entendu parler.Tous les athées reconnaîtront d\u2019ailleurs avoir déjà été croyants, même au sens restreint de croire à la survie d\u2019une âme personnelle.La multiplication actuelle des sectes est un autre phénomène apportant du crédit à l\u2019hypothèse sociobiologique sur la 97 98 POSSIBLES, ÉTÉ 1999.ESSAIS ET ANALYSES religion.Non seulement ce phénomène indique-t-il que les croyances religieuses ne régressent pas, mais il montre que le besoin d\u2019appartenance de l\u2019individu n\u2019est pas satisfait par les mégalopoles et grands ensembles de la société moderne.Si la religion traditionnelle se désagrège et que les institutions civiles ne réussissent pas à répondre à ce besoin, l\u2019être humain se créera d\u2019autres groupes à son image et à sa ressemblance.Selon Wenegrat, c\u2019est exactement ce qui se passe dans le phénomène des sectes.De nombreuses études psychosociales réalisées auprès d\u2019adeptes de cultes, de membres de sectes et de nouveaux convertis indiquent que ces personnes ressentent un profond besoin d\u2019appartenance à un groupe et qu\u2019ils ne trouvaient pas de satisfaction à ce besoin dans la société!!.Les études citées par Wenegrat montrent également que, dans l\u2019univers des sectes, tout est centré sur cette appartenance au groupe, si bien que l'individu finit par ne plus avoir d'existence propre.Au départ, les méthodes de recrutement misent sur les relations amicales au sein du groupe plutôt que sur l\u2019adhésion au discours idéologique; par la suite, on insiste sur l'importance de la solidarité avec le groupe et à l\u2019égard du leader; plus tard on exigera la vie en communauté.Une fois l\u2019intégration bien accomplie, l\u2019acceptation du consensus du groupe\u2014que les autres appellent un «dogme »\u2014devient plus important que le recours à la raison.Les autres-ceux qui ne font pas partie de la secte-sont considérés comme des impurs qu\u2019il vaut mieux éviter.Celui qui doute est rongé par l'anxiété d\u2019être expulsé.Celui qui rompt est considéré comme un traître.11.B.Wenegrat, «Religious cult membership: À sociobiologic model», dans M.Galanter (éd.), Cults and New Religious Movements, American Psychiatric Association, Washington, 1989. NOUS SOMMES TOUS DES ANIMISTES 99 Tout ceci n\u2019est que l\u2019expression de tendances maximisant la stabilité d\u2019un groupe, condition essentielle à la survie dans l\u2019environnement ancestral de chasseurs-cueilleurs où notre espèce a évolué.Un comportement religieux sexuellement différencié Si la religion est issue de la biologie du social, on devrait encore s\u2019attendre, à la lumière du modèle sociobiologique, à observer des différences de comportement religieux entre hommes et femmes.La sociobiologie prédit en effet que les hommes et les femmes présenteront des compétences différentes dans les domaines où ils ont eu à solutionner des problèmes d\u2019adaptation différents.C\u2019est notamment le cas de tout ce qui compose les relations interpersonnelles à la base des relations sociales: le choix de partenaires sexuels, l\u2019investissement parental, l\u2019empathie, l\u2019altruisme, la compétition, l\u2019agressivité, la domination, l\u2019indépendance, la jalousie, tout cela se gère différemment selon les fonctions biologiques que l\u2019un et l\u2019autre sexe ont à jouer dans la reproduction!\u201d La sélection naturelle devrait donc avoir laissé sa marque dans l\u2019expression de ces attitudes devant refléter une différence d\u2019accentuation selon les sexes.Ici, les études montrent ce que tout le monde sait mais que plusieurs refusent de reconnaître par rectitude politique: les femmes font preuve de plus d\u2019empathie et d\u2019altruisme!* alors que les hommes montrent plus d\u2019agressivité et de compétitivité!* (ce 12.D.Buss, «Psychological sex differences; Origins through sexual selection», American Psychologist, vol.50, n° 3, 1995, p.164-168.13.R.Mills et al., «Sex differences in reasoning and emotion about altruism», Sex Roles, vol.20, nos 11-12, 1989, p.603-621.14.M.Wilson, M.Daly, «Competitiveness, risk taking, and violence: The young male syndrome», Ethology and Sociobiology, vol.6, 1985, p.59-73. a NE.+ | DO EAN HY AN rage + ERA AAC B | 100 PossigLES.ÉTÉ 1999.ESSAIS ET ANALYSES | qui est d\u2019ailleurs observable chez les autres espèces de primates!) Les relations sociales des femmes seront ainsi plus empreintes de mutualisme alors que celles des hommes seront plus marquées par l\u2019individualisme.La religion est précisément l\u2019expression du type de rapport social qui caractérise le profil psychologique féminin.C\u2019est pourquoi on devrait s\u2019attendre, selon le modèle sociobiologique, à ce que les femmes soient plus religieuses que les hommes.I] se trouve que cette différence de religiosité entre les sexes est l\u2019un des phénomènes les mieux attestés en sociologie et en psychologie des religions!6.Un impressionnant corpus d\u2019études montre que les femmes surclassent les hommes dans tous les éléments composant la religiosité: croyance en Dieu, en l\u2019au-delà, en la vie après la mort, en l\u2019astrologie et aux miracles, fréquentation des offices, pratique privée, sentiment religieux et prières.Les différences de comportement religieux entre hommes et femmes persistent même lorsque les facteurs sociaux (revenus, travail, situation matrimoniale et familiale) sont contrôlés.Des analyses plus fines montrent que ce n\u2019est pas tant le fait d\u2019être de sexe féminin qui est le meilleur indicateur d\u2019une plus forte religiosité, mais le fait de présenter un profil psychologique féminin (retenue, affectivité, empathie et compréhension)!7.R.Wrangham, Demonic Males; Apes and the Origins of Human Violence, Houghton Mifflin Company, 1996.F.B.Waal, Le Bon Singe; les bases naturelles de la morale, Paris, Bayard, 1997, 357 p.16.Voir entre autres L.Francis, «The psychology of gender differences in religion: À review of empirical research», Religion, vol.27, 1997, p.81-96.\u2014 \\N 17.L.Francis, C.Wilcox, «Religiosity and feminity: Do women really hold a more positive attitude toward christianity?» Journal for the Scientific Study of Religion, vol.37, n° 3, 1998, p.462-469.H.Zock, «The predominance of the feminine sexual mode in religion: Erikson\u2019s contribution to the sex and gender debate in the psychology of religion», NOUS SOMMES TOUS DES ANIMISTES Les approches traditionnelles des sciences des religions n\u2019arrivent pas à expliquer ce phénomène persistant.Les seules tentatives d\u2019explication avancées par la sociologie et la psychologie nous ramènent à l\u2019apprentissage des rôles sociaux par imitation.Mais d\u2019où viennent ces rôles sociaux sexuellement différenciés?Où commence le cercle?Certaines études relient la différence de religiosité aux différences psychologiques distinguant les hommes et les femmes; mais pourquoi hommes et femmes ont-ils des profils psychologiques différents?Pourquoi ces profils sont-ils ce qu\u2019ils sont ?C\u2019est à ce type de questions que répond la sociobiologie.On ne peut plus soutenir que la personnalité des individus n\u2019est que le résultat de l\u2019apprentissage et de l\u2019éducation, comme si nous naissions totalement vierges et que nous étions par la suite conditionnés par notre environnement.Sans nier l\u2019importance des facteurs psychosociaux dans le façonnement de notre comportement et de notre personnalité, la sociobiologie ajoute à ces causes immédiates une cause ultime, celle de la sélection naturelle; elle nous rappelle que l\u2019être humain n\u2019est pas apparu tel qu\u2019il est aujourd\u2019hui mais qu\u2019il est le produit d\u2019une lente évolution façonnée par son environnement.Cela ne suppose en rien un quelconque déterminisme biologique incontrdlable: le modèle indique seulement que si un comportement est observé chez un être vivant, c\u2019est qu\u2019il existe une base biologique pour le rendre possible.Le défaut d'appuyer l\u2019analyse des comportements psychosociaux et même la culture sur des bases matérielles confère aux approches traditionnelles non évolutionnistes un relent de créationnisme.C\u2019est ce qu\u2019Edward Wilson, le père de la sociobiologie humaine, soulignait en déclarant que «le marxisme est une sociobiologie sans la biologie»!8, International Journal for the Psychology of Religion, vol.7, n° 3, 1997, p.187-198.18.E.Wilson, L\u2019'Hæmaine Nature.Essais de sociobiologie, éditions Stock, 1979, p.272.101 102 POSSIBLES, ÉTÉ 1999.ESSAIS ET ANALYSES Autrement dit, une analyse des comportements sociaux issus de la culture qui, elle, est issue d\u2019on ne sait où.Avoir tort et raison Il faut donc reconnaître que les croyants ont raison de soutenir que la croyance au surnaturel est un élément fondamental de l\u2019être humain.Par contre, ils ont tort de penser que cette croyance révèle une réalité surnaturelle et que la religion offre un outil permettant d\u2019échapper à notre animalité.La religion, comme tout autre élément culturel, révèle la nature de l\u2019être humain et exprime sa réalité biologique dans ce qu\u2019elle a, selon les circonstances, de plus noble ou de plus vil; cet extrême opportunisme fait sa force.De leur côté, les athées ont tort de croire que le rationalisme, le développement du sens critique et l\u2019avancement de la science peuvent arriver à faire disparaître la religion.Mais ils ont raison de soutenir qu\u2019elle est une création de l\u2019esprit, un doux opium permettant de supporter l\u2019effroi accompagnant la conscience d\u2019exister; une illusion, mais une illusion qui a encore de l\u2019avenir. Orthodoxie et relativisme dans le Québec religieux Par MARTIN GEOFFROY et article a pour objectif de dresser un bilan général des différentes tendances du phénomène religieux au Québec.Par tendances, nous entendons types de schèmes de pensée.Ce survol s\u2019articule autour de la notion que deux idéologies radicales opposées l\u2019une à l\u2019autre, l\u2019orthodoxie et le relativisme, occupent de plus en plus le champ de la religion un peu partout dans le monde.Au Québec et en Occident, c\u2019est généralement surtout le pôle du relativisme qui a tendance à exercer une certaine influence sur les masses, alors que du côté oriental, surtout au Moyen-Orient, c\u2019est plutôt le pôle de l\u2019orthodoxie qui tend à remporter la palme.L'espace entre ces deux pôles est généralement occupé par diverses institutions comme les églises représentant les grandes traditions religieuses du monde ou même une certaine spiritualité humaniste.L'idéologie de ces institutions s\u2019articule autour de pôles moins radicaux, comme ceux du conservatisme et du pluralisme.Cependant, nous constatons que cet espace d\u2019expression du phénomène religieux est de plus en plus restreint en Occident et ailleurs.Selon nous, le véritable danger pour une pensée humaniste se trouve dans la radicalisation des deux pôles: orthodoxie et relativisme. 104 PossiBLES.ÉTÉ 1999.ESSAIS ET ANALYSES Tendances du phénomène religieux au Québec Orthodoxie Conservatisme Pluralisme Relativisme i Cet article va d\u2019abord situer et expliquer succinctement les positions conservatrice et pluraliste dans le champ religieux québécois.Mais nous allons principalement arrêter notre analyse sur les principales caractéristiques des positions les plus radicales des tendances orthodoxe et relativiste.Nous allons ensuite nous attarder aux solutions susceptibles de réduire les tensions sociales entre ces deux faces extrêmes du phénomène religieux.i Le conservatisme et le pluralisme Dans les années 60, la thèse de la sécularisation était à la mode et nombreux sont ceux qui croyaient que la religion catholique disparaîtrait à plus ou moins brève échéance du paysage québécois.Il y en avait même beaucoup qui disaient que la religion en général était un phénomène rétrograde, pour ne pas dire primitif, qui allait être éliminé par la modernisation massive du Québec.Trente ans plus tard, ces mêmes personnes sont obligées d\u2019admettre que le phénomène religieux, bien qu\u2019il possède désormais de multiples visages, est toujours une donnée importante de la société québécoise.T * AC A TA RACE Mltncots ii sant cat.kodldes GRO eH IH HM SHEE : ORTHODOXIE ET RELATIVISME DANS LE QUÉBEC RELIGIEUX 105 Le conservatisme et le pluralisme sont les deux positions «modérées» dans notre classification des tendances du phénomène religieux au Québec.Par ailleurs, le catholicisme, malgré une ; baisse marquée de la pratique et de la vocation religieuse depuis la : Révolution tranquille, est toujours de loin la religion d\u2019une majorité de Québécois.Selon les chiffres du recensement de 1991}, il y | avait 5 861 205 catholiques au Québec, alors que la religion «con- ; currente», le protestantisme, n\u2019avait que 398 725 fidèles.Il est donc clair que l\u2019on ne peut pas parler de phénomène religieux au Québec sans tenir compte de l\u2019influence que détiennent toujours la religion catholique et la culture judéo-chrétienne en général ici.Ei Lorthodoxie et le conservatisme ont donc tendance a étre encore de type catholique puisque «l'idéologie de conservation»?de la culture a longtemps été un des fondements de notre société.Les conservateurs et les pluralistes sont des gens qui parviennent à bien fonctionner à l\u2019intérieur du cadre social dominant.En fait, ces deux idéologies font partie d\u2019un équilibre souvent pré- | caire qui maintient en place une certaine structure des systèmes de «sens ultime» au Québec.L'équilibre entre une certaine forme de statu quo religieux et une tolérance de style «cecuménique» permet une cohésion sociale plus marquée.Le conservatisme et le pluralisme religieux sont donc des forces sociales qui, sans le savoir, se complètent.Le conservatisme est une forme modérée de pensée religieuse dans le sens qu'il ne s\u2019oppose pas de facto à la modernité, Pe mais qu\u2019il tente plutôt de l\u2019intégrer dans le projet d\u2019une religion 1.Martine Carle, Profils des principaux groupes religieux au Québec, Québec, Gouvernement du Québec, 1995.2.Voir à ce sujet Fernand Dumont, Genèse de la société québécoise, Montréal, Boréal, 1995 et Jean-Guy Vaillancourt et al, «Catholicisme et société contemporaine », Sociologie et sociétés, vol.XXTI, n° 2, octobre 1990. 106 POSSIBLES.ÉTÉ 1999, ESSAIS ET ANALYSES institutionnelle.Cette forme de pensée religieuse tente de ralentir le progrès social au nom de la survie d\u2019une certaine tradition tout en ne se faisant pas trop remarquer.Les conservateurs ont rarement recours à la violence, verbale ou autre, dans la promotion de leurs idéaux religieux.Ils vont plutôt tenter de se servir des institutions démocratiques en place pour faire passer leur message, légitimant ainsi leur discours aux yeux de la société civile.Au Québec, plusieurs groupes conservateurs catholiques sont toujours actifs et certains, comme l\u2019Opus Dei ou le Regroupement scolaire confessionnel par exemple, ont encore du pouvoir et de l\u2019influence sur la société.L'Opus Dei, qui a la sanction officielle du Vatican, a plusieurs membres influents et respectés dans la société québécoise.Ce groupe, que certains surnomment «les troupes de choc du Pape», est d\u2019origine espagnole et rassemble un nombre relativement important de sympathisants ici.Il possède aussi plusieurs autres ramifications dans des pays de tradition catholique.L'idéologie du pluralisme religieux est très en vogue en ce moment dans notre société.Une vision pluraliste favorise l\u2019adhésion à une ou plusieurs idéologies religieuses assorties d\u2019une certaine tolérance à l\u2019égard de celui qu\u2019on désigne comme «l\u2019autre», c\u2019est-à-dire celui qui a des éléments de religiosité différents des «nôtres».On reconnaît la réalité pluraliste du phénomène religieux dans le Québec d\u2019aujourd\u2019hui et on tente souvent, à partir de ce postulat, d\u2019instaurer un «dialogue interreligieux» avec «l\u2019autre».Ce schème de pensée hésite beaucoup à aborder la question de la «vérité religieuse», il désire principalement reconnaître la richesse et la diversité des cultures religieuses de par le monde.Le pluralisme n\u2019est pas un «supersystème »* religieux, car il doit la 3.Raimundo Panikkar, «Religious pluralism: The metaphysical challenge» dans Religious Pluralism, Rouner et al., Notre-Dame, University of Notre-Dame Press, 1984, p.97-115, ORTHODOXIE ET RELATIVISME DANS LE QUÉBEC RELIGIEUX plupart du temps jongler avec des manifestations du sacré souvent contradictoires.Il accepte le fait que la condition humaine n\u2019a pas accès à une vision globale de la réalité.La reconnaissance des autres modes de pensée religieuse devient alors une sorte d\u2019acte d\u2019humilité face aux limites de ses propres croyances.Le concept de pluralisme religieux est tributaire d\u2019une conception limitative de la tolérance, c\u2019est-à-dire qu\u2019il ne s\u2019applique que quand les croyances religieuses concernées n\u2019entrent pas en conflit avec le bien public.En ce sens, le pluralisme est très différent du relativisme qui prône la tolérance absolue : Cet argument ne fait aucune concession au relativisme [.] la justification morale de la tolérance, fondée sur la nécessité de respecter autrui comme personne autonome et privée, implique qu\u2019on ne saurait tolérer ceux qui refusent ce respect à autrui.* Le concept du pluralisme religieux est défendu au Québec par un bon nombre de groupes chrétiens progressistes comme le Centre Nouveau Dialogue, le Relais Mont-Royal ou même le Centre d\u2019informations sur les nouvelles religions (CINR), tous situés à Montréal.L\u2019'humanisme séculier fait aussi la promotion du pluralisme religieux dans certaines revues comme Spirale ou Présence chrétienne par exemple.L\u2019orthodoxie religieuse et l'idéologie intégriste Selon Henri Tincq\u2019, une montée des extrémismes religieux se serait produite dans le monde depuis le début des années 60.Réactions à l\u2019émiettement généralisé des systèmes de sens dans le monde, ces mouvements seraient une sorte de réponse à l\u2019échec des idéologies séculières et à la désintégration des blocs politiques issus des 4.Georges Leroux, «De la tolérance aux droits», Spirale, n° 165, mars-avril 1999, p.24.5.Henri Tincq, «La montée des extrémismes religieux dans le monde » dans Le Fait religieux, Delumeau et al, Paris, Fayard, 1993.107 108 POSSIBLES.ÉTÉ 1999, ESSAIS ET ANALYSES systèmes d\u2019idées internationalistes.Résolument anti-modernes, les extrémistes s\u2019inscrivent en faux contre les valeurs séculières, l\u2019éthique laïque et le modèle de civilisation occidentale.Ils rejettent globalement toutes les certitudes séculières et rationnelles.Le point commun de tous les systèmes religieux extrémistes est l\u2019orthodoxie du dogme qu\u2019ils défendent.Qu'elle soit fondamentaliste protestante ou intégriste catholique, l\u2019orthodoxie est toujours présente dans les systèmes de pensée réactionnaires.Dans le mode de fonctionnement religieux orthodoxe, la question de l\u2019autorité est primordiale.L'orthodoxie est un schème de pensée qui se situe bien souvent au-delà de la théorisation interne que le mouvement fait de lui-même, la rigidité extrême des groupes orthodoxes ne leur permettant pas de percevoir les liens qui les unissent à d\u2019autres groupes religieux.La recherche d\u2019une autorité absolue, qu\u2019elle vienne de l\u2019Église ou de la Bible, est motivée par une interprétation univoque de la réalité et une approche intemporelle de l\u2019histoire.LathuillièreS qualifie ce schème de pensée de «positivisme religieux» puisqu\u2019il se refuse à envisager la foi comme un mystère, mais l\u2019aborde plutôt comme une donnée véritable, une preuve irréfutable de l\u2019existence de Dieu.C\u2019est donc, la plupart du temps, sur un fond conflictuel que l\u2019orthodoxie pose l'exigence d\u2019un choix radical entre Dieu et la société moderne.En fait, cette rigidité du mode de pensée orthodoxe fait en sorte que la barrière entre le monde séculier et le monde religieux est souvent étanche.Un anti-humanisme basé sur une «anthropologie pessimiste du péché originel» est aussi à la base des énormes difficultés, voire même de l'impossibilité d\u2019une communication entre l\u2019orthodoxie religieuse et la société séculière.6.Pierre Lathuillière, Le Fondamentalisme catholique, Paris, Cerf, 1995, ORTHODOXIE ET RELATIVISME DANS LE QUÉBEC RELIGIEUX Au Québec, les deux formes les plus présentes d\u2019orthodoxie religieuse sont l\u2019intégrisme catholique et le fondamentalisme protestant.Si le fondamentalisme est plus présent chez les anglophones, c\u2019est qu\u2019il vient principalement des États-Unis par l\u2019entremise de groupes protestants comme les Baptistes et les Pente- côtistes, ou par celle de groupes minoritaires d\u2019origine protestante comme les Témoins de Jéhovah ou les Mormons, par exemple.Lintégrisme catholique, lui, est né en France vers la fin du XIXe siècle, mais il reste beaucoup plus proche historiquement des Québécois francophones.En fait, même aujourd\u2019hui, il est rare de trouver des groupes fondamentalistes protestants de souche québécoise, alors que plusieurs groupes intégristes catholiques comme les Bérets Blancs ou les Apôtres de l\u2019Amour infini par exemple, sont issus du milieu québécois.\u201d Lorsque que l\u2019on entend parler d\u2019intégrisme dans les médias, il s\u2019agit la plupart du temps de la variété musulmane, c\u2019est- à-dire des intégristes islamiques très radicaux, surtout concentrés dans les pays arabes, qui font des attentats à la bombe, ou de certains gouvernements comme celui de l'Iran par exemple.Pourtant, la présence musulmane est, proportionnellement à celle du catholicisme, très faible; il n\u2019y a en effet que 44 930 musulmans® au Québec et ils vivent surtout à Montréal.Par contre, on parle très peu de l\u2019intégrisme que l\u2019on retrouve aussi dans d\u2019autres grandes traditions religieuses comme celles de l\u2019hindouisme, du judaïsme ou du catholicisme.D'ailleurs, 7.Martin Geoffroy et Jean-Guy Vaillancourt, «Les Bérets Blancs à la croisée des chemins» dans B.Ouellet, R.Bergeron et al., Croyances et sociétés, Montréal, Fides, 1998 et Jean-Guy Vaillancourt et Martin Geoffroy, «La droite catholique au Québec: essai de typologie », Sciences religieuses/Studies in Religion, vol.25, n° 1, hiver 1996.8.Voir M.Carle, op.cit.109 4 RH KE i 4 Ki RE 110 POSSIBLES.ÉTÉ 1999.ESSAIS ET ANALYSES l\u2019intégrisme de type catholique, même s\u2019il reste relativement marginal, est beaucoup plus présent au Québec que celui des islamistes.Même si le mouvement intégriste semble venir principalement du côté du Moyen-Orient musulman, il n\u2019en reste pas moins que la tradition catholique québécoise possède encore d\u2019ardents défenseurs, qui ne sont pas toujours aussi marginaux qu\u2019on le croit, dans certains milieux.En effet, la plupart des intégristes catholiques québécois réussissent, malgré des positions souvent ultracon- servatrices, à fonctionner au sein de l\u2019Église officielle de Rome.C\u2019est le cas des Bérets Blancs, dont la maison-mère est située à Rougemont depuis 1962.Né dans les années 40 autour du programme politique du Crédit social, ce groupe de défenseurs d\u2019un catholicisme intégral pré-Vatican II regroupe toujours environ 2 000 membres réguliers et ses sympathisants continuent d\u2019essaimer de par le monde.La plupart des auteurs s\u2019entendent pour dire que le principe d\u2019une tradition à conserver et à défendre est à la base de la définition de l\u2019intégrisme catholique.Selon Pelchat°, ce combat pour le rétablissement d\u2019une culture ancienne engendre une protestation souvent violente contre toutes les formes de sécularisation et de pluralisme religieux.Cette forme d\u2019orthodoxie se manifeste principalement par un désir de retourner au catholicisme traditionnel pré-Vatican II par un effort de restauration de l\u2019ancien régime.Ce qui équivaut, dans le contexte québécois, à retourner à l\u2019époque de la «grande noirceur» de l\u2019ère duplessiste pour retrouver la grandeur originelle de l\u2019Église catholique.C\u2019est pour cela que l\u2019intégrisme sera farouchement contre toutes les formes de libéralisme intellectuel ou religieux.Il est aussi anti-socialiste et anti-communiste, ces deux courants étant pour lui les fils légitimes du libéralisme, c\u2019est-à-dire qu\u2019ils relèvent tous de la même 9.Marc Pelchat, « L\u2019intégrisme catholique », Prêtre et Pasteur, juillet-août 1996. ORTHODOXIE ET RELATIVISME DANS LE QUÉBEC RELIGIEUX «mauvaise graine moderniste».Le «modernisme» est un concept inventé par les intégristes pour désigner «l\u2019ennemi à abattre», un ennemi multiforme qui est partout et nulle part à la fois.En fait, selon René Rémond, c\u2019est un des traits constitutifs du raisonnement intégriste que de constituer des formes abstraites de menaces, qui ont pour effet de renforcer son système idéologique : L'intégrisme est une idéologie: il constitue le catholicisme en un système qui prétend répondre à toutes les questions que l\u2019homme se pose, non seulement sur sa destinée, mais aussi sur l\u2019organisation de l\u2019existence collective ; il ne laisse aucun domaine en dehors de son appréhension.En retour, il enferme le catholicisme dans des limites strictement définies, dont il lui interdit de sortir; sur chaque grand problème, il n\u2019y a qu\u2019une position qui soit conforme à l\u2019orthodoxie: elle est généralement désignée par l\u2019expérience du passé.10 Cette idéologie dualiste produit un comportement militant de la part des intégristes, qui est certes à l\u2019opposé de l\u2019individualisme que pratique son adversaire relativiste.C\u2019est donc une lutte acharnée qui s\u2019est engagée entre l\u2019orthodoxie intégriste et le relativisme moral et religieux, mais si l\u2019intégrisme catholique a un peu perdu du terrain, son petit cousin orthodoxe le fondamentalisme protestant-semble reprendre du poil de la bête au Québec depuis quelques années.Le trait majeur qui distingue l\u2019intégrisme du fondamentalisme est le recours de ce dernier à la Bible qui est pour lui la référence absolue.La pierre angulaire sur laquelle se base toute l\u2019idéologie fondamentaliste est le principe que la Bible est inattaquable parce qu\u2019elle est exempte d\u2019erreurs, puisqu\u2019elle a été inspirée 10.René Rémond, « L'intégrisme catholique: portrait intellectuel », Études, janvier 1989, p.100.111 PP CCC TER SRE RCE HE ET HARI 112 LE LENS RER POSSIBLES.ÉTÉ 1999.ESSAIS ET ANALYSES directement par Dieu.Selon Bergeron!!, les fondamentalistes utilisent principalement trois types d'arguments pour «prouver» dans un sens pseudo-scientifique le principe de l\u2019absence d\u2019erreurs dans la Bible.Cette «preuve» est d\u2019abord défendue par une accumulation de citations bibliques qui affirment que la Bible est infaillible.On soutient ensuite que seule l\u2019absence d\u2019erreurs peut garantir des fondements épistémologiques solides pour « défendre » le christianisme contre le relativisme moral.Les fondamentalistes font plusieurs types de lecture de la Bible qui leur permettent toujours de démontrer le principe de l\u2019absence d\u2019erreurs.Ils vont tenter d\u2019harmoniser des textes de différentes époques et surtout d\u2019auteurs très divers pour prouver qu\u2019il n\u2019y a aucune contradiction interne dans la Bible.Cette lecture anti- critique se refuse à distinguer les genres littéraires et fait abstraction des différents contextes socioculturels dans lesquels les textes bibliques ont été rédigés.Cela leur permet d\u2019essayer de faire des correspondances entre le texte et la réalité concrète.Le récit d\u2019un événement sera alors évalué non pas selon sa signification symbolique, mais plutôt selon sa relation avec la réalité objective.C\u2019est grâce à cette lecture que les fondamentalistes se permettent de tenter d'accorder le texte biblique avec certains acquis de la science: La science et la raison sont mises au service de la croyance.[.\u2026] Aussi, le fondamentalisme érudit fouille-t-il tous les recoins de la science et de la rationalité pour y découvrir la donnée qui confirme le passage biblique ou l'argument qui valide rationnellement sa conviction.!2 On peut donc constater que le fondamentalisme est désormais plus efficace que l\u2019intégrisme en tant que forme d\u2019orthodoxie 11.Richard Bergeron, Les Fondamentalistes et la Bible, Montréal, Fides, 1987.12.Voir M.Pelchat, op.cit, p.55. ORTHODOXIE ET RELATIVISME DANS LE QUÉBEC RELIGIEUX religieuse parce qu\u2019il utilise le langage de la raison pour tenter de faire «comprendre» la vérité de la Bible.Il combat donc l\u2019humanisme séculier sur son propre terrain et avec ses propres armes qu\u2019il utilise toujours dans le but de «convertir» les âmes en perdition.Finalement, il y a deux traits du fondamentalisme qui, sous certains aspects, ressemblent à ceux de l\u2019intégrisme.Ces caractéristiques communes, que l\u2019on pourrait qualifier d\u2019orthodoxes, témoignent d\u2019une perception à la fois univoque et dualiste du réel.L\u2019univocité de ces deux idéologies se manifeste par la négation théorique de l\u2019évolution et le refus pratique de l\u2019histoire.Mais les similitudes s\u2019arrêtent là, parce que le fondamentalisme rejette le principe sacramentel au nom d\u2019une expérience directe et immédiate de Dieu par le contact de la Bible, alors que de leur côté, les intégristes tiennent mordicus à l\u2019institution ecclésiale.Pour ce qui est de leur vision dualiste du monde, les deux formes d\u2019orthodoxie partagent une structure polémique et missionnaire, ils se trouvent toujours des ennemis à abattre et des gens à convertir.Il y a les «vrais» chrétiens, c\u2019est-à-dire ceux qui souscrivent à la doctrine fondamentaliste ou intégriste, et les «autres» qui sont tous dans l\u2019erreur.Encore une fois, ce dualisme est articulé d\u2019une façon très différente par le fondamentalisme, qui dit que l\u2019Église catholique ne respecte pas la Bible, et par l\u2019intégrisme qui affirme que l\u2019Église ne respecte plus sa propre doctrine.Malgré ces différences idéologiques, ces deux mouvements orthodoxes ont un ennemi mortel commun: le relativisme religieux et moral de la société moderne.Le relativisme religieux au Québec Le concept de relativisme a surtout été débattu jusqu\u2019à maintenant en philosophie, c\u2019est donc de cette discipline que s\u2019inspirent la plupart des textes sur le relativisme.Il y a plusieurs formes de relativisme, le plus connu étant sûrement le «relativisme culturel» que l\u2019on retrouve souvent dans certains discours anthropologiques, 113 114 RS Pape POSSIBLES.ÉTÉ 1999, ESSAIS ET ANALYSES mais il y a aussi le relativisme moral, qui nous intéresse plus particulièrement dans le cadre de cet article.Ce type de relativisme part du postulat qu\u2019il y a différentes conceptions locales de ce qui est moralement bon ou mauvais.Les «relativistes» pensent qu\u2019il n'existe pas de standards moraux universels pouvant convenir à toutes les cultures!3.Il faut donc juger des actions de l\u2019individu selon les particularismes culturels qui l\u2019ont poussé à agir.La position relativiste est associée de près au concept de postmodernité.Dans le domaine de la morale, les postmodernistes défendent une position de relativité des valeurs.Ils sont généralement anti-dogme et leur discours est essentiellement une réaction à toute forme de contrainte de la pensée.La défense du relativisme est donc, d\u2019abord, une position politique de tolérance laïque et d\u2019insoumission à la vérité dominante.C\u2019est la nécessité de la critique des positions dogmatiques.Il n\u2019est pas vrai, pourtant, que cette critique se réduise à la pure équivalence de tous les discours.Au contraire, c\u2019est le discours dogmatique qui s\u2019en trouve réfuté, la prétention d\u2019une vérité objective absolue et indépendante du sujet, insensible à toute négation.14 On le constate bien dans cette citation, le relativisme se situe en opposition avec toutes les formes de positions dogmatiques, il est donc contre l\u2019orthodoxie comme forme de pensée religieuse.La où l\u2019orthodoxie pose des bornes, le relativisme les fait éclater.Dans la morale postmoderne, toutes les valeurs s\u2019équivalent, sauf dans le cas bien précis de la tolérance, et c\u2019est sur cette valeur bien déterminée que s\u2019appuie la position du relativisme moral.En 13.Voir a ce sujet Rom Harré et Michael Krausz, Varieties of Relativism, Oxford, Blackwell, 1995 et James E.Bayley, Aspects of Relativism (Moral, Cognitive and Literary), Boston, University Press of America, 1992.14.Jean Zin, De la Relativité en général et de I'Universel en particulier, http://perso.wanadoo.fr/marxiens/philo/relatif.htm. ORTHODOXIE ET RELATIVISME DANS LE QUÉBEC RELIGIEUX se donnant comme «une insoumission à la vérité dominante», le relativisme se radicalise volontairement par rapport aux valeurs dominantes de la société.La tolérance absolue de tous les systèmes de sens, même de ceux qui menacent le tissu social d\u2019anomie ou de destruction totale, caractérise de façon marquante le relativisme religieux.Tout comme l\u2019orthodoxie, il remet en cause la modernité à laquelle il attribue, lui aussi, tous les maux de l\u2019existence humaine.Bien sûr, les reproches ne sont pas les mêmes, mais le radicalisme du discours est très similaire.Dans le champ du phénomène religieux au Québec, le mouvement du Nouvel Âge s\u2019est fait le champion de la défense du relativisme religieux.La «conspiration du Verseau» s\u2019alimente à un marché spirituel de plus en plus vaste où la valeur suprême est le respect intégral des choix personnels de chacun.En fait, le mouvement Nouvel Âge est, à bien des égards, la manifestation religieuse du relativisme moral.Ses liens avec l\u2019idéal postmoderne ont été soulignés par plusieurs auteurs.Selon Véronique Vaillancourt!>, l\u2019individualisme, la création d\u2019une vérité personnelle, le choix de valeurs et de croyances illimitées, l\u2019anti-institutionnalisme, une nouvelle vision de la tradition et la primauté de l\u2019expérience représenteraient les principaux points de convergence entre les deux phénomènes.Dans ce contexte, le Nouvel Âge ne serait pas simplement une émanation contemporaine de la gnose antique et de l\u2019ésotérisme ancien ou même une recomposition des grandes traditions religieuses comme certains auteurs l\u2019affirment, mais plutôt la première tentative de création d\u2019une religion postmoderne.La critique souvent acerbe de la modernité venant des milieux du Nouvel Âge aurait tendance à confirmer cette hypothèse.15.Véronique Vaillancourt, Challenging Modernity: The New Âge Movement as a Form of Postmodern Religiosity, Senior sociology thesis, Boston, Vassar College, printemps-automne 1993.115 15 ORIN HRI TS eee 116 ur POSSIBLES.ÉTÉ 1999, ESSAIS ET ANALYSES Selon la sociologue hollandaise Hildegard Van Hove!6, le réseau du Nouvel Âge ne serait qu\u2019une composante, parmi d\u2019autres, d\u2019un immense «marché de la spiritualité».Ce marché serait composé de croyances non intégrées et combinées individuellement par des «chercheurs-consommateurs».Son hypothèse postule que la vie sociale serait désormais organisée selon des principes de consommation et que cela aurait des effets en profondeur sur la religion, dont les systèmes de sens se retrouveraient en situation de relativité en tant qu\u2019objets de consommation.L\u2019expansion du marché de la spiritualité entraînerait une désintégration des systèmes de sens et une fragmentation de la vie sociale d\u2019où résulterait une résistance à la formation de nouveaux groupes sociaux.Le fondamentalisme serait alors une sorte de réaction «d\u2019autodéfense» de la religion contre ce phénomène de désintégration des institutions.D\u2019autres auteurs comme Champion et Bibby!7 abondent dans le même sens; la logique du bricolage serait aujourd\u2019hui majoritaire dans le champ religieux des pays occidentaux parce que le christianisme se désinstitutionnalise.Les chiffres confirment que cette hypothèse de la montée du relativisme religieux se matérialise aussi au Québec.En effet, 262 00018 Québécois déclaraient déjà, en 1992, être «sans religion».Mais la thèse d\u2019un «marché spirituel» nous semble limitée à bien des points de vue.Nous croyons que le champ du relativisme moral ne peut certes pas être strictement réduit à des échanges purement économiques.En fait, on devrait plutôt parler 16.Van Hove, Hildegard, «The development of the spiritual marketplace», communication présentée à la conférence de la SISR le 4 juillet 1997.17.Françoise Champion, « Religieux flottant, éclectisme et syncrétisme » dans Le Fait religieux, Delumeau er al., Paris, Fayard, 1993 et Reginald Bibby, Religion a la carte, Montréal, Fides, 1988.18.Statistique Canada, Les Religions au Canada, 1992. ORTHODOXIE ET RELATIVISME DANS LE QUÉBEC RELIGIEUX de «l\u2019émergence d\u2019un réseau»!?du Nouvel Âge en Occident.Une multitude de groupes et d\u2019individus ayant des croyances et des styles de vie souvent contradictoires seraient donc désormais intégrés dans un vaste réseau informel d\u2019échanges d\u2019information, de rencontres en petits ou grands groupes qui viseraient la transformation radicale de la conscience individuelle et collective.Il s\u2019agirait en fait d\u2019un «réseau intégré polycentrique segmenté» parce que le leadership du mouvement n\u2019est pas unifié et que plusieurs « porte- parole» peuvent le revendiquer simultanément.Il en est ainsi parce qu\u2019il y a un manque de consensus sur les buts du mouvement et sur les moyens de les atteindre, et que personne ne peut contrôler ou identifier tous ses adeptes.On ne peut même pas trouver non plus une personne qui pourrait prendre des décisions qu\u2019une majorité d\u2019adeptes endosseraient.Aucun individu n\u2019a de pouvoir régulateur sur le mouvement.Ce réseau est segmenté par des séparations sociales préexistantes et les différences idéologiques des adeptes qui le composent.La croyance au pouvoir personnel de l\u2019individu, une certaine forme de concurrence et enfin le relativisme moral ne seraient pas étrangers à cette segmentation du réseau.Le réseau du Nouvel Âge se cache derrière le concept du relativisme moral et c\u2019est surtout grâce à cette idéologie de type religieux que le mouvement peut justifier son existence.Mais il faut faire attention, car beaucoup de tenants du Nouvel Âge continuent d\u2019entretenir des liens avec la société séculière et ils ne sont pas nécessairement tous des marginaux.Les glissements entre le relativisme et le pluralisme sont possibles à l\u2019intérieur des réseaux complexes de «la conspiration du Verseau».Ce que nous avons voulu montrer, c\u2019est que la structure même des systèmes de sens du Nouvel Âge est largement basée sur le relativisme moral.Ce 19.Michael York, The Emerging Network (A Sociology of the New Age and Neo-Pagan Movements), Boston, Rowan and Littlefield, 1995.117 118 POSSIBLES.ÉTÉ 1999.ESSAIS ET ANALYSES réseau s'articule autour de trois grandes dimensions: socioculturelle, ésotérico-occultiste et biopsychologique.Ces trois dimensions dans lesquelles évoluent les tenants du Nouvel Âge tissent des liens entre des individus de toutes les couches de la société occidentale, formant ainsi une nouvelle façon de vivre la religion au quotidien.On ne saurait nier l\u2019importance que pourrait avoir ce mouvement s\u2019il réussissait à se maintenir dans un pluralisme religieux engagé.?0 Comme on peut le constater, le relativisme moral, ainsi que sa manifestation sociale à l\u2019intérieur du mouvement du Nouvel Âge, sont des formes de pensée extrémistes.En faisant disparaître toutes les balises morales du système religieux, le relativisme moral fait aussi perdre de la valeur aux systèmes de «sens ultime» qui sont liés à l\u2019éthique religieuse.Selon nous, cette perte de sens entraîne de graves conséquences sur «l\u2019esprit social», c\u2019est-à-dire cette conscience que nous avons de faire partie d\u2019une communauté morale au sens durkheimien du terme.La société civile est alors fortement influencée par l\u2019individualisme postmoderne.Avec le relativisme absolu du Nouvel Âge disparaît toute possibilité de jugement moral ou scientifique sur le réel.Au-delà du relativisme religieux, c\u2019est l\u2019anarchie des «valeurs sans valeur» qui nous guette.Le pluralisme est de loin une forme préférable de pensée religieuse pour une société démocratique parce qu'il fait la promotion d\u2019un principe de tolérance lié à des responsabilités sociales.20.Martin Geoffroy, Typologie du Nouvel Âge, mémoire de maîtrise en sociologie, Université de Montréal, 1997. ORTHODOXIE ET RELATIVISME DANS LE QUÉBEC RELIGIEUX Nous avons fait dans cet article un bref survol des différentes façons de penser le phénomène religieux au Québec.Même si nous en avons dégagé quatre grands schèmes de la pensée religieuse (orthodoxie, conservatisme, pluralisme, relativisme), il est important de souligner que ce portrait n\u2019est pas complet puisqu\u2019il y a plusieurs sous-types dans chacune des catégories énoncées, que nous n\u2019avons pas explorés à fond.Mais nous insistons sur le fait que les quatre catégories que nous avons exposées sont pertinentes pour l\u2019étude de l\u2019évolution des idéologies religieuses dans le monde contemporain.Trop souvent dans les différentes disciplines qui étudient le phénomène religieux, on confond les concepts et cette confusion entraîne des analyses superficielles, pour ne pas dire carrément erronées, des nouveaux mouvements religieux.L'objectif de cet article était justement de clarifier certains concepts qui concernent directement l\u2019étude du phénomène religieux au Québec.Évidemment, ces catégories de la pensée religieuse ne sont pas étanches.Le schéma du début en fait la démonstration: des glissements et des fusions entre les genres sont toujours possibles.Mais il n\u2019en reste pas moins qu\u2019il est impossible de bien analyser le phénomène religieux sans en avoir, au préalable, bien discerné les différentes manifestations.119 120 ESSAIS ET ANALYSES Réflexions d'une sociologue sur son terrain de recherche par CAROLE DAMIANI e m'intéresse à la spiritualité.L'objet de ma quête est de saisir les expériences spirituelles d\u2019autrui à partir d\u2019une grille d\u2019analyse socioanthropologique.Position des plus confortable, me direz-vous?Position qui permet d\u2019éviter les questionnements internes et les tiraillements interpersonnels ?Dans ma situation de terrain, c\u2019est justement le statut d\u2019observatrice participante qui a engendré le plus de tensions.Une première source de ces tensions est relative à la chercheure qui s\u2019intègre dans un milieu où l\u2019expérimentation spirituelle est au cœur d\u2019une démarche.La seconde implique la méthode même de l\u2019observation participante.Peut-on être observatrice participante?Cette source de tension liée à un double statut est accentuée lorsque la participation de la chercheure est attendue.La troisième concerne la relation entre la personne qui observe et celle qui est observée.Encore ici, les tensions relationnelles sont augmentées lorsqu\u2019on est à la fois observatrice et participante de quêtes spirituelles qui impliquent un engagement personnel.Je parlerai de ces tensions en premier lieu.J\u2019aborderai RÉFLEXIONS D'UNE SOCIOLOGUE SUR SON TERRAIN DE RECHERCHE ensuite la seconde étape de ma recherche de terrain, la cueillette d\u2019informations sous forme d\u2019entretiens, puis centrerai la discussion sur les relations qui se sont développées entre la chercheure et les collaborateurs et collaboratrices à la recherche de terrain.Ce sont les «révélations» contenues dans les ouvrages de La Prophétie des Andes qui ont été la porte d\u2019entrée de ma recherche de terrain.Commençons par situer l\u2019auteur de ces livres à caractère spirituel.James Redfield, sociologue et thérapeute américain travaillant auprès d\u2019enfants en difficultés émotionnelles, écrit un premier roman à l\u2019âge de 44 ans.Le titre original The Celestine Prophecy! a été traduit en vingt-trois langues et plus de cinq millions d\u2019exemplaires du roman ont été achetés dans le monde.Redfield a assumé seul la publication du livre et il le vendait à partir d\u2019un casier postal.Il a cédé ses droits d'auteur à la compagnie Warner Books en 1993 et 450 000 exemplaires auraient été vendus en six semaines.L'engouement qu\u2019a suscité cet ouvrage d\u2019aventures initiatique est attribué à la vulgarisation de notions spirituelles et mystiques déjà existantes et au style littéraire qui invite le lecteur à entamer une démarche spirituelle.Qu'est-ce donc «La Prophétie des Andes ?» Dans ce roman, Redfield raconte le voyage tant physique que spirituel d\u2019un apprenti héros (volontairement anonyme) qui amena à la découverte successive de neuf «révélations»: «Une masse critique», «Une vaste perspective historique», «Une question d\u2019énergie», «La lutte pour le pouvoir», «Le message des mystiques», « Éclaircir le passé», « Déclencher l\u2019évolution», «Une nouvelle éthique des relations», «La culture de demain».Ces révélatons provoquent chez le héros des prises de conscience (insights) 1.La Prophétie des Andes.À la poursuite du manuscrit secret dans la jungle du Pérou, Paris, J'ai lu, 1996.121 HET TETE 122 \u201cTHIER NNSE INR IH ti 1 RL POSSIBLES, ÉTÉ 1999.ESSAIS ET ANALYSES déclenchées par ses propres expériences et par les messages de personnages facilitant sa quête spirituelle.Les neuf révélations se trouvent dans un manuscrit rédigé en l\u2019an 600 avant J.-C.Par la mise en pratique de ces principes de vie, l\u2019apprenti héros pourra progresser dans la découverte des messages contenus dans le «manuscrit».Un second ouvrage, Les Leçons de vie de la Prophétie des Andes?fait suite au premier et permet l\u2019application pratique des révélations ou des principes de vie proposés dans le roman.Vers la fin du roman, l\u2019apprenti héros découvre l\u2019existence d\u2019une dixième révélation qui sera l\u2019objet du second roman (le troisième ouvrage) de Redfield, La Dixième Révélation de la Prophétie des Andes\u2019.Ce second roman amène l'apprenti héros ou le lecteur pratiquant à briser la barrière entre la vie et la mort.Grâce à la diffusion des neuf premières révélations, le lecteur pratiquant peut connaître sa «vision de naissance» alors qu\u2019il est sur terre.Chacun est (re)venu sur la terre dans un but positif, mais il a oublié les raisons pour lesquelles il a choisi de se réincarner.La dixième révélation se veut en quelque sorte la réunification de la Terre et du Ciel.Tout comme le premier roman, un guide d\u2019application accompagne le lecteur pratiquant dans la découverte de sa mission de vie4.Le dernier ouvrage, La Vision des Andes\u2019, est présenté comme une analyse plus détaillée des notions que Redfield a déjà exposées dans les deux romans dont il est le seul auteur.Depuis la parution du premier roman, La Prophétie des Andes en 1993, plusieurs groupes d\u2019expérimentation et de 2.James Redtield, Carol Adrienne, Les Leçons de vie de la Prophétie des Andes, Paris, Robert Laffont, 1995.3.La Dixième Révélation de la Prophétie des Andes, Paris, Robert Laffont, 1996.4.James Redfield, Carol Adrienne, Les Leçons de vie de la Dixième Révélation, Paris, Robert Laffont, 1997.La Vision des Andes.Pour vivre pleinement la nouvelle conscience spirituelle, Paris, Robert Laffont, 1997.AN RÉFLEXIONS D'UNE SOCIOLOGUE SUR SON TERRAIN DE RECHERCHE discussion de ses principes de vie se sont formés sur le réseau électronique aux États-Unis.Récemment (1998), un groupe francophone été créé en France.Il semble qu\u2019au Québec, l'initiation aux principes de vie proposés dans le livre est prise en charge par des praticiens «alternatifs» (croissance personnelle, instructeurs de méditation et de yoga, professionnels en relation d\u2019aide, etc.) qui animent des ateliers d\u2019une durée variant entre deux et trois heures et s\u2019échelonnant sur six à dix semaines.J\u2019ai été observatrice participante dans deux groupes différents d\u2019initiation aux révélations de la Prophétie des Andes, un groupe anglophone et un groupe francophone.L\u2019animateur des ateliers francophones était un instructeur de méditation et de yoga qui offre depuis 1970 des ateliers de formation en développement personnel.Les rencontres sur les révélations de la Prophétie des Andes avaient lieu dans une librairie ésotérique.Les personnes participantes ne se connaissaient pas avant le début des ateliers alors que plusieurs parmi le groupe anglophone étaient membres d\u2019une même Église.Dans le groupe anglophone, les rencontres étaient animées par le pasteur de l\u2019Église X.La maison-mère de cette Église est établie au Missouri (É.-U.) et elle se définit comme un lieu d\u2019études spirituelles et métaphysiques inspirées notamment par la Bible.Le pasteur dit avoir été formé par l\u2019Église catholique et il offre régulièrement des ateliers à partir de thèmes liés aux enseignements de l\u2019Église X.L'observation est déjà de la participation Historiquement, l\u2019observation participante est issue de l\u2019anthropologie, puis elle a été reprise par d\u2019autres disciplines des sciences sociales dont la sociologie.Cette méthode repose sur l\u2019insertion du (de la) chercheur(e) dans une communauté ou un groupe afin de saisir une réalité à partir du dedans.C\u2019est en lisant notamment l\u2019annexe méthodologique de Festinger ef al.sur la façon dont ces auteurs se sont intégrés au sein d\u2019un groupe religieux prédisant un 123 124 PossiBLES.ÉTÉ 1999.ESSAIS ET ANALYSES déluge en Amérique du Nordé que l\u2019on constate combien la possibilité d\u2019observation peut dépendre de la participation.Par exemple, lorsqu\u2019un des trois chercheurs réussit à s\u2019entretenir avec la «prophétesse» du groupe en prétextant un intérêt pour les soucoupes volantes, celle-ci lui parla librement de ses expériences d'écriture automatique mais se montra toutefois hésitante à lui 3 révéler la prédiction du déluge.Ce n\u2019est que lorsqu\u2019un des obser- 3 vateurs raconta une expérience fictive dans laquelle une vieille 3 dame lui parle d\u2019une prochaine catastrophe qu\u2019il put prendre part aux réunions du groupe.Cet observateur ne pourra plus dès lors | se contenter d'observer les activités du groupe, il en fait désormais ; partie.Dans une situation où la capacité à obtenir des informations pertinentes dépend de la participation à la vie du groupe, il devient difficile voire impossible de distinguer ce qui relève de | l\u2019observation de ce qui constitue de la participation.Bien que cette recherche ait permis une avancée dans la compréhension du maintien des croyances, cette étude de terrain menée sous le couvert de l\u2019anonymat a également soulevé la question de l\u2019éthique des chercheurs dans toute recherche sociale.L'expression observation participante révèle déjà la tension que peut connaître tout chercheur recourant à cette méthode: l\u2019observation implique un regard extérieur alors que la participation renvoie à l\u2019implication du chercheur.C\u2019est une position pour le moins paradoxale et ce double statut crée une ambiguïté chez le chercheur.Dans une recherche de terrain, la question se pose toujours ainsi: quelle est la pertinence des observations et où doit s'arrêter la participation ?Lorsque le contexte de l\u2019observation participante est constitué de groupes de développement 6.Leon Festinger, Henri W.Riecken, Stanley Schachter, When Prophecy Fails, A Social and Psychological Study of a Modern Group that Predicted the Destruction of the World, New York, Harper & Row, 1964. RÉFLEXIONS D'UNE SOCIOLOGUE SUR SON TERRAIN DE RECHERCHE personnel et spirituel, le partage des expériences est une condition importante pour l\u2019acceptation et l\u2019intégration de la chercheure, mais il compromet le respect de l\u2019équilibre entre l\u2019observation et la participation.Si faire partie du groupe permet d\u2019aller au-delà des informations superficielles, dans le contexte de terrain qui est le mien, cette façon de faire aurait signifié mon assimilation.Dans le groupe francophone, j\u2019ai choisi de dire au départ les motifs qui m\u2019avaient amenée à assister aux rencontres.Je me suis présentée comme une sociologue intéressée à comprendre la façon dont les personnes intègrent dans leur quotidien les principes de vie retrouvés dans la Prophétie des Andes.Mon statut d\u2019observatrice participante s\u2019est révélé problématique au fur et à mesure du cheminement des membres du groupe.Il y eut certaines remarques à l\u2019effet que «je ne me mouillais pas».En d\u2019autres mots, je ne partageais pas avec ces membres mes expériences personnelles à partir des exercices proposés.Je n\u2019ai pas été surprise de leurs commentaires relatifs à mon manque d'engagement affectif et spirituel au sein du groupe.Le point culminant de cette situation problématique a été atteint après l\u2019exercice du dessin de notre arbre de vie.Contrairement aux exercices précédents, il avait été décidé que nous présenterions à tour de rôle notre arbre de vie à l\u2019ensemble du groupe et que les participants et participantes commenteraient la présentation et le dessin.Déjà, face à cet exercice, je jonglais avec ces questions: «Est-ce que je le fais ou pas?Comment puis-je maintenir une tension confortable entre l\u2019observation et la participation ?» J'ai dessiné mon arbre de vie en me concentrant sur ma trajectoire professionnelle.Lors de ma présentation au groupe, j'ai parlé des différents postes que j'ai occupés en gestion et en intervention sociale, puis j'ai conclu sur mon malaise à exercer un contrôle administratif auprès de personnes.J'ai ajouté que ma position présente comme enseignante et chercheure me convenait.Vint ensuite la rétroaction des membres du groupe.Les 125 PERLE 126 POSSIBLES.ÉTÉ 1999.ESSAIS ET ANALYSES remarques furtives m\u2019ayant été adressées ont donné lieu à des commentaires ouverts dont voici quelques exemples: «C\u2019est une personne chaleureuse qui ne se livre pas», «Elle est en changement», «Elle se cache derrière un masque», «Elle a besoin de tout vérifier, tout est dans l\u2019invisible».Certaines personnes ont aussi reconnu être en questionnement par rapport à l\u2019autorité.Ma position d\u2019observatrice participante se situait en extériorité par rapport à la démarche introspective des participants et des participantes.Pour certains et certaines, seul un engagement personnel donne de la légitimité à leur quête.Mon absence d\u2019implication a été perçue comme une façon de me distancer d\u2019autrui.Par ailleurs, comme l\u2019examen des modèles personnels et familiaux est au centre de la démarche de transformation, le choix de taire les siens équivaut à la non-reconnaissance de la possibilité de changement.Aurais-je évité ce type d\u2019appréciation si je n\u2019avais pas révélé les raisons de ma présence aux ateliers?Oui, mais ce non- dévoilement aurait créé une situation où mon implication personnelle aurait dû être plus importante, ce qui aurait réduit ma possibilité d\u2019observer.En m\u2019identifiant comme sociologue, je diminuais la pression implicite à participer ; toutefois le fait d\u2019avoir révélé dès le départ au groupe la raison de ma participation a certainement réduit la portée et l\u2019intensité des témoignages personnels et spirituels.Le phénomène d\u2019autocensure se pose avec plus d\u2019acuité lorsqu\u2019il est impossible d\u2019enregistrer le contenu des rencontres.Une prise de notes intensive rappelle constamment aux participants et participantes qu\u2019il existe au sein du groupe une personne dont l\u2019intérêt diffère du leur. RÉFLEXIONS D'UNE SOCIOLOGUE SUR SON TERRAIN DE RECHERCHE Les commentaires émis par certains membres du groupe concernant ma faible présence émotionnelle contenaient une demande implicite de justification de ma présence.À ce moment, expression de mon désir d\u2019apprendre et de comprendre ne suffi sait plus.Il devenait important de clarifier davantage mon rôle au sein du groupe en modifiant le moins possible la dynamique établie.Au début de la sixième rencontre, j'ai demandé la parole à l\u2019animateur.J\u2019ai commencé par exprimer la tension que je vivais dans l\u2019observation participante: l\u2019observation détachée de la participation limite ma compréhension de l\u2019expérience des membres du groupe et la participation diminue la possibilité de pouvoir être attentive à l\u2019ensemble des témoignages.«Je me promène constamment, ai-je dit, entre ces deux pôles, cette ligne fine entre l\u2019observation et la participation.Je m\u2019observe en train d\u2019observer et de participer».Puis j'ai parlé de ma conception de la connaissance: il existe différents types de connaissance et le savoir par l\u2019expérimentation est l\u2019un des ces modes de connaissance.À mon avis, le piège réside dans le fait de considérer l\u2019expérience comme le seul savoir valable.Ma démarche de recherche consiste à rassembler différents types de connaissances (théoriques, empiriques) pour en arriver à une compréhension plus holiste.Après mon intervention, une participante a déclaré être extrêmement intriguée par le fait de pouvoir opérer de la sorte et a salué mon courage de pouvoir me «dédoubler».«Se dédoubler», voilà l\u2019expression qui décrit bien la nature de la tension que vit tout observateur participant.Lorsqu\u2019on prend en considération les définitions d'observation et de participation, elles semblent à la fois opposées et distinctes.Quand on pratique simultanément les deux activités, on se rend compte qu\u2019il est beaucoup plus difficile de dissocier l\u2019observation et la participation.Déjà en choisissant de m\u2019insérer dans ce groupe comme observatrice, j'ai participé au fonctionnement du groupe.J'ai été partie prenante de sa dynamique.127 ÿ En Eu 1, Ha ai ; 2 128 POSSIBLES.ÉTÉ 1999.ESSAIS ET ANALYSES La participation est une intervention Mes interrogations concernant les renseignements que j'acceptais ou non de donner sur ma vie personnelle se sont répétées lors de chacun des ateliers du groupe anglophone.Là, les rencontres étaient centrées sur le partage en sous-groupes (quatre à cinq personnes).La moitié des exercices concernaient l\u2019énergie: sentir ou visualiser son énergie, sentir l\u2019énergie des personnes de notre sous- groupe, envoyer de l\u2019énergie à autrui pour faciliter la résolution de problèmes.Les autres exercices posaient des questions relatives à notre enfance et à notre héritage religieux (personne dominante dans la famille, forces et faiblesses des parents, intérêt pour la spiritualité) auxquelles nous devions répondre.J'étais toujours aux prises avec ces mêmes difficultés: «Qu'est-ce que je fais?Si je refuse de faire l\u2019exercice, quel impact cela aura-t-il sur le fonctionnement d\u2019un groupe restreint?Est-ce que j'aborde des aspects appartenant à ma vie ou si je rapporte de l'information fictive ?» Il n\u2019y a pas de recettes préétablies.Je me suis impliquée personnellement dans ce groupe par souci de ne pas limiter la quantité et la qualité des échanges entre les personnes participantes.J'ai fait les exercices sur l\u2019énergie et j'ai répondu aux questions proposées en évitant d'interpréter mes réponses.Ma façon de faire allouait plus de temps aux autres membres de mon groupe d\u2019échanges qu\u2019à moi.Cependant toute façon d\u2019agir comporte ses répercussions.Je me souviens d\u2019un incident où une des participantes de mon sous- groupe me déclara après la rencontre « qu\u2019elle avait beaucoup de chemin à faire».Dans un exercice portant sur le bilan du passé, elle m'avait entendue, moi et un autre participant, parler avec détachement de notre passé familial.Notre mise à distance émotionnelle avait eu un effet décourageant chez elle.Son objectif d\u2019être autonome face à l\u2019influence de ses parents lui semblait inaccessible («a mountain»).J'ai donc agi sur la façon dont elle se représentait l\u2019objectif qu\u2019elle désirait réaliser. RÉFLEXIONS D'UNE SOCIOLOGUE SUR SON TERRAIN DE RECHERCHE La relation entre la sociologue et les personnes qui collaborent à la recherche La seconde étape de la recherche de terrain a été d\u2019effectuer des entretiens semi-directifs avec des personnes participant aux ateliers et d\u2019autres ayant lu un ou plusieurs ouvrages de La Prophétie des Andes sans s\u2019être inscrites à des ateliers d\u2019initiation aux révélations.C\u2019est lors d\u2019un contact privilégié avec celles-ci que j\u2019en suis venue à les considérer en tant que collaborateurs et collaboratrices à la recherche.Ces personnes m\u2019ont permis de saisir comment elles définissent les notions retrouvées dans La Prophétie des Andes et de quelle façon elles les intègrent dans leur vie.Aussi, plusieurs d\u2019entre elles ont exprimé le désir de pouvoir apprécier les écrits de la recherche se rapportant elles.J\u2019ai acquiescé à cette requête, qui correspond également à l\u2019approche que j'envisage.Je constituerai des groupes de discussion après la rédaction finale de l\u2019analyse des données.Ce qui est vécu de façon particulière par plusieurs de ces personnes est de constater que je n\u2019émets pas d\u2019opinion d\u2019approbation ou de remise en cause du contenu de leurs propos.C\u2019est mon absence relative de prise de position qui a généré des discussions sur les étapes de la recherche, sur la pertinence ou non de partager nos points de vue et nos valeurs respectives.Il y a eu moins de tensions lors de l\u2019étape de recueil d\u2019informations par entretiens individuels que dans les séances de groupe.L'attention est portée exclusivement ici sur les expériences de vie.Cette partie de ma recherche consiste pour moi à comprendre ce que la personne cherche à me dire.Mes efforts sont consacrés à faire corps avec son monde, son univers.Je dois veiller à minimiser mes interprétations du contenu de ses récits d\u2019expériences.Peut-être aurais-je les mêmes réactions qu\u2019elle si j\u2019avais quelqu\u2019un en face de moi qui se contente simplement d\u2019écouter et dont j'arrive difficilement à décoder les réactions à mes propos.Par ailleurs, l\u2019entrevue semi-dirigée 129 LETTRE EEE RE ER ON RE ERNEST SOS EE ETES RER LEE POSSIBLES, ÉTÉ 1999, ESSAIS ET ANALYSES comme choix méthodologique pour appréhender une partie de l'itinéraire individuel et spirituel de quelqu\u2019un suscite des réactions intéressantes.Ainsi, ma reformulation des énoncés est parfois perçue par certains et certaines comme une difficulté à comprendre ce qui est exprimé.Mon intérêt pour la définition de notions telles que I'énergie, intuition, les coincidences suppose un effort cognitif certain.À la fin de la seconde entrevue, une collaboratrice a déclaré qu\u2019il s\u2019agissait d\u2019un processus «ardu».Plusieurs ont remarqué qu\u2019il est difficile de mettre des mots sur ces phénomènes qui sont ressentis, donc difficilement traduisibles en termes clairs.Une collaboratrice me dit qu\u2019elle ne peut m\u2019expliquer adéquatement ce qu\u2019est le «oneness» (être un avec Dieu) que si j'en fais l\u2019expérience moi-même.Avant de préciser cette notion, elle me demande si je suis membre d\u2019une Église.Même sans appartenance religieuse, précise-t-elle, il est sûrement possible de ressentir et de savoir ce que c\u2019est que d\u2019éprouver la paix intérieure.Pour certains collaborateurs et collaboratrices, il apparaît «insensé» de recourir à des intermédiaires alors qu\u2019il est si facile d\u2019expérimenter pour soi ces notions.Ce commentaire met en lumière l\u2019existence d\u2019une tension entre deux perspectives: celle où prime l\u2019analyse et celle qui est portée par l\u2019expérimentation.Si la théorisation occupe une place certaine dans la recherche, la préoccupation des collaborateurs et collaboratrices est davantage d\u2019ordre pragmatique.La question qui revient ici fréquemment est celle-ci: comment peut-on avoir des opinions, des valeurs et les mettre de côté le temps des entrevues?Si je suis relativement absente comme individu dans les entretiens, dis-je, l\u2019analyse des informations permettra de connaître mon point de vue comme personne chercheure.Si la tension est moindre dans les entretiens à cause de mon statut d\u2019intervieweuse, une nouvelle dynamique interpersonnelle peut s\u2019installer: celle de vouloir développer une relation avec RÉFLEXIONS D'UNE SOCIOLOGUE SUR SON TERRAIN DE RECHERCHE la chercheure.Une des façons de le faire peut être de chercher à obtenir mon approbation.Par exemple, une collaboratrice résumant le contenu du livre sur la dixième révélation de la Prophétie des Andes me demande si «c\u2019est pas mal ça?».Une autre manière est de chercher à deviner mes autres intérêts ou à me situer comme personne.Un collaborateur me parle de sa façon de caractériser les personnes qu\u2019il rencontre.Il trouve difficile de me classer en raison de mon rôle d\u2019intervieweuse.Cette proximité créée par mon écoute attentive engendre donc chez certains collaborateurs et collaboratrices le désir légitime de connaître mon degré d\u2019adhésion aux notions retrouvées dans les ouvrages de La Prophétie des Andes.Cette dynamique relationnelle peut aussi donner lieu à des tiraillements interpersonnels.Par exemple, j'ai souligné à un collaborateur mon impossibilité de relier ses propos aux thèmes de l\u2019entrevue ou aux notions du roman.Pour lui, je n\u2019étais pas disposée et disponible à l\u2019écoute.Je l\u2019entendais mais je n\u2019étais pas attentive à ce qu\u2019il désirait me communiquer.Je tenais à présenter un portrait réaliste des dynamiques relationnelles entre une chercheure sur le terrain et les personnes impliquées dans une recherche sociale.Le «frottement» interpersonnel qui s\u2019y produit comporte des implications relationnelles qui sont fréquemment passées sous silence, font l\u2019objet de notes de bas de pages ou sont discutées dans des annexes méthodologiques.La participation des collaborateurs et collaboratrices à la recherche Si les personnes collaborant à la recherche ont développé un rapport avec celle-ci, c\u2019est par le biais de mon intervention comme chercheure.De leur point de vue, il n\u2019y a pas de problématique à proprement parler.Elles ne réclament pas d\u2019aide pour réfléchir.Les ressources externes qu\u2019elles utilisent prennent la forme d\u2019ateliers, de livres, de conférences, de réseaux informels d\u2019échanges 131 132 isthe rio.thos 000 TRH POSSIBLES, ÉTÉ 1999, ESSAIS ET ANALYSES qui soutiennent leur quête de transformation personnelle et spirituelle.Si je vise à comprendre l\u2019utilité empirique des notions, on peut aussi se demander quelle est la place qu\u2019occupe ma recherche dans leur démarche personnelle.Je me contenterai ici de ne reprendre que ce qui a été exprimé sur la façon dont elles expérimentent celle-ci.La recherche peut être intégrée à la démarche d\u2019auto- transformation.Dans ce rapport, la verbalisation de l\u2019itinéraire personnel et spirituel permet d\u2019effectuer un bilan du cheminement accompli.Un retour s\u2019effectue sur des dimensions ayant déjà fait l\u2019objet d\u2019introspection.Le commentaire «Ça m\u2019a permis de faire le point» illustre fort bien une réappropriation personnelle à partir de la requête d\u2019autrui.Utiliser les entretiens pour faire le point signifie aussi reconnaître à la fois les succès et les aspects considérés comme problématiques dans ce cheminement.Une collaboratrice me dit combien elle est heureuse d\u2019avoir amélioré la qualité de sa relation avec son fils.Si elle est fière de cet accomplissement, c\u2019est la confiance spontanée qu\u2019elle accorde aux personnes côtoyées qu\u2019elle interroge maintenant.Le processus de verbalisation fait également naître de nouvelles réflexions.Après avoir demandé de clarifier deux termes que j'avais employés, un collaborateur remarque qu\u2019il n\u2019a pas établi de distinction nette entre ce qu\u2019il entend par inspiration et par intuition.Il trouve là matière à des réflexions futures.La participation à la recherche peut être davantage exprimée comme une contribution à l\u2019avancement des connaissances.Une collaboratrice s\u2019est souciée de sa capacité à me fournir des informations pertinentes.Un collaborateur éprouvait de la curiosité pour l\u2019ensemble des étapes de la recherche.Il m\u2019a offert, en souriant, ses services comme sujet humain («test subject») lors de RÉFLEXIONS D'UNE SOCIOLOGUE SUR SON TERRAIN DE RECHERCHE conférences.Cette assistance à la recherche est aussi liée au désir de comprendre la façon dont les informations recueillies vont être traitées.Comme le note justement un collaborateur, «ces informations sont des connaissances».Certains et certaines expriment à la fois de l'intérêt pour les étapes de la recherche et verbalisent leur acquis sur le plan personnel.La personne se perçoit alors comme émettrice et réceptrice.Un collaborateur parle du double aspect de l\u2019aide.Si son but est de contribuer à la réalisation de mon objectif professionnel, sa participation lui a permis d\u2019extérioriser ce qu\u2019il ressent.La recherche sociale, encore valable ?C\u2019est une question à laquelle j\u2019accorderai une attention particulière dans la partie méthodologique de ma recherche; toutefois je me permets déjà ces quelques commentaires en guise de conclusion.Il est désormais reconnu que le rapport entre objectivité et subjectivité se pose à tout chercheur, mais particulièrement aux chercheurs de terrain.Chez les anthropologues, cette situation est appréhendée différemment de ce qu\u2019on pourrait croire au premier abord.Leurs préoccupations portent moins sur le caractère subjectif d\u2019une recherche que sur l\u2019accès au monde subjectif des informateurs et informatrices et sur la façon d\u2019y entrer.On doit également admettre que dans toute étude sociale l\u2019itinéraire du chercheur colore sa compréhension et son analyse.La notion de subjectivité étant intrinsèque à toute recherche sociale, comment peut-on dire qu\u2019une recherche sociale est valable?Une première façon régler le problème est de revenir à la définition première du terme «subjectif».La subjectivité est ce qui appartient au sujet, elle n\u2019est pas une qualification d\u2019état ou d\u2019être.Pourrait-on parler de recherche sociale tout en omettant les sujets (chercheurs, collaborateurs)?Une seconde piste réside dans la façon dont la recherche sociale est construite, c\u2019est-à-dire sur la démarche de connaissance 133 134 POSSIBLES, ÉTÉ 1999.ESSAIS ET ANALYSES du chercheur.Reproduit-il essentiellement les expériences de vie qui lui sont rapportées en les concevant comme l\u2019ensemble des connaissances?Analyse-t-il une situation sociale à partir de son point de vue tout en prenant soin d\u2019y ajouter des extraits d\u2019expériences validant son analyse?N'\u2019existe-t-il pas une solution médiane entre ces deux démarches subjectives, la première relative aux informateurs, la seconde appartenant au chercheur?La solution permettant d'attribuer de la valeur à une recherche sociale se situe entre ces deux pôles, c\u2019est-à-dire que l\u2019analyse doit contenir ces deux grands points de vue.Dans ma situation de recherche, cela signifie concrètement que l\u2019analyse devra à la fois s\u2019appuyer sur des données issues des collaborateurs et collaboratrices et se fonder sut une perspective plus théorique en sciences sociales. Marcher la nuit rar PHILIPPE HAECK Une jeune musulmane se lave les mains, la bouche, le nez, le visage, les pieds, elle passe ses mains moutllées sur ses cheveux avant de prier-quand elle prie que devient-elle.H.allait dehors à chaque jour.C\u2019était sa règle.Il marchait parmi les femmes, les hommes, les vieux, les jeunes, apprenait à saluer leurs différences.Tout être vivant lui donnait envie de prier parce qu\u2019il ne savait pas pourquoi il y avait de la vie plutôt que rien.Il avait envie de prier sans savoir ce qu\u2019était prier.Il se tenait debout, marchait bien droit, faisait de la colonne vertébrale une flèche verticale.Pourtant il lui arrivait de moins en moins rarement à mesure qu\u2019il vieillissait d\u2019avoir envie de se prosterner.Il avait plaisir à être debout- quel plaisir que d'avancer, d\u2019aller d\u2019une maison à une autre, d\u2019un lieu à un autre en voyant le monde se déployer entre les deux.Pourtant il lui arrivait de plus en plus souvent d\u2019avoir envie de s\u2019arrêter, de tourner sur lui-même qu\u2019il avait mis tant de temps à connaître, de danser au milieu de l\u2019espace.Intérieur rouge.Quelqu'un a fracassé ma porte.Ma porte était en pièces, en miettes.L'air entrait dans la maison.J'ai couru dire merci à la hache qui avait brisé ma porte.vase I BH Rs h i i Rg ; EIR I on a i 1 136 PossiBLES.ÉTÉ 1999.ESSAIS ET ANALYSES Une nuit de Noël, H., se trouvant près d\u2019une abbaye, pensait aux moines qui chantaient l\u2019attente de la lumière, sa présence.Il n\u2019avait pas envie de les rejoindre, même s\u2019il pensait souvent à eux comme à une question difficile.Il s\u2019est levé, habillé chaudement, a pris le chemin du mont à quelques kilomètres de la maison où il était venu passer les fêtes.Il faisait froid, la neige sous ses pas faisait du bruit-le monde craquait comme un plancher de bois franc.Inquiet et étonné, il marchait pendant que tous dormaient \u2014même les moines.Peut-être y avait-il des amants qui ne dormaient pas, caressaient l\u2019autre pour le faire exister, apparaître.Des solitaires aussi qui priaient Amour de les amener sur la route de l\u2019autre qui allait les reconnaitre.Comment marcher si un visage ne vous a pas mordu.Vous pensiez avoir une identité, un corps, une histoire, et un visage a mordu vos yeux, votre nez, vos oreilles, votre bouche : vous ne saviez plus embrasser, voir, sentir, entendre, vous ne l'aviez peut-être jamais su.Qui savait qu\u2019au milieu de la nuit H.se levait pour monter sur un mont où il n\u2019y avait personne.Il n\u2019y avait personne et H.montait comme s\u2019il allait à la rencontre de quelqu\u2019un, comme si quelqu\u2019un de l\u2019autre côté montait comme lui pour venir à sa rencontre.Arrivé au sommet il n\u2019était pas seul, l\u2019autre qui n\u2019était pas là était près de lui: il l\u2019entendait, ses paroles lui paraissaient familières, il avait le sentiment de les comprendre, pourtant lorsqu\u2019il redescendait, qu\u2019il tentait de se rappeler les propos de l\u2019autre, il n\u2019y avait en lui la trace d\u2019aucune phrase, d\u2019aucun mot même.Qu'est-ce qui est sacré pour toi, demande un jeune Navajo à un chirurgien qui refuse de penser que des montagnes puissent envelopper le mal, le faire disparaître. MARCHER LA NUIT Jeune, H.avait appris des prières.Il ne savait pas s\u2019il avait prié.Oui il avait dit des prières comme des élèves récitent des leçons croyant comprendre et ne prenant rien, évacuant plutôt tout ce qui pourrait éveiller au sentiment à l\u2019origine de la leçon, de la prière.Qui lui avait parlé d\u2019un dieu jaloux, d\u2019une déesse dont chaque partie du corps dansait.De qui le dieu était-il jaloux.Il ne s\u2019en souvenait pas\u2014peut-être ne le lui en avait-on rien dit.Pourquoi la déesse dansait-elle.Il était âgé, avait dépassé le milieu de sa vie, ruminait ces questions-comment cela était-il lié aux cotes de la Bourse, aux compétitions sportives, aux catastrophes non prévues.La neige tombe à gros flocons: prie-t-elle la terre de l\u2019accueillir.Est-ce cela prier: désirer qu'on m'accueille, qu'on cueille mon regard, me tende la main.Personne ne me voit: chacun est occupé à quoi.Prier pour devenir accueil.La lune était une faucille, H.marchait encore vers le mont.Le vent cette nuit-là s\u2019opposait à lui.Toute la nuit il a lutté contre le vent, ses gémissements.Pourquoi n\u2019avait-il pas rebroussé chemin, n\u2019était-il pas rentré à la maison.Le plaisir de la lutte.Le sentiment qu\u2019au milieu de cette lutte il allait toucher à quelque chose qui lui avait toujours échappé.Le vent était si fort qu\u2019il sentait son corps comme une passoire\u2014il exécutait malgré lui au milieu de la route une danse sauvage, sans grace, convulsive.Il avait peur mais il résistait, voulait tuer la peur en lui.Voulait-il apprendre a prier pour ne plus avoir peur de la violence du monde, étre une fleur bleue au milieu de la toundra.Ces traversées de la nuit lui donnaient, aux yeux de certains, un air égaré\u2014ses propos leur paraissaient ceux d\u2019un fou.Il prétendait avoir vu un grand loup gris couché sous un sapin bleu ; le loup lui aurait murmuré la même phrase qui l\u2019avait frappé dans la lettre d\u2019un ami: «Je suis vide de tout.» 137 138 POSSIBLES, ÉTÉ 1999, ESSAIS ET ANALYSES Combien de fois me suis-je perdu de vue.J'ai mis un miroir devant moi croyant que cela m'aiderait à retenir le sable que la mer enlevait sous mes pieds, à dessiner les contours de mon corps.Dieu pour H.n\u2019existait que dans l'imaginaire des individus qui y croyaient.Il n\u2019avait pas besoin de Dieu, pourtant il aimait ceux, celles qui lui parlaient comme à un ami exigeant, un maître qui ne manque pas d\u2019 humour, une amante qui offre sa nudité, une vieille femme qui a porté la Terre, la Voie lactée, l\u2019infini, le néant.Il ne croyait pas en Dieu mais sentait en lui le besoin de prier avec d\u2019autres.Sa compagne lui avait dit: j'aimerais que l\u2019on prie ensemble.Il avait dit oui mais ne savait pas comment prier.Comment se tenir sur la crête de la vague, sur le bleu soleil de la surface, ne pas tomber dans l'entonnoir de l\u2019en-dessous.Peut- on prier dans le noir.Dans ta main il y a un champignon, les fines lamelles du chapeau te font rêver.H.rêvait d\u2019une communauté secrète.Il était d\u2019accord avec un jeune maître qui ne voulait pas qu\u2019on prie publiquement mais seulement en secret dans sa chambre.Seul au milieu de la chambre, H.n\u2019avait toujours pas de phrases, il restait muet.Peut-être avait- il trop lu, trop entendu de voix pour ne pas voir que Dieu ne pouvait germer qu\u2019en lui\u2014il hésitait à lui parler comme certaines femmes le font avec l\u2019enfant qui pousse en elle.Il s\u2019assoyait en tailleur, faisait attention à l\u2019air qui entrait dans ses narines, en sortait un peu plus tard, puis il oubliait l\u2019air, était nulle part, tout était enchevêtré, lié, plus rien n\u2019était séparé.Il était bien et ne le savait pas.Il était là et partout.Cet oubli s\u2019installait parfois au milieu d\u2019un tête-à-tête: l\u2019autre cœur était le sien et son cœur celui de l\u2019autre, les deux cœurs n\u2019étaient plus qu\u2019un accord parmi des milliers d\u2019accords.Il disait parfois que l\u2019amitié était une communauté invisible, que la présence tranquille de l\u2019ami faisait sauter toutes praticiens AO MARCHER LA NUIT les limites.Toucher à l\u2019âme de l\u2019autre, être touché par cette âme relevait pour lui de la sensualité, c\u2019est tout son corps qui respirait mieux, tout son sang qui devenait des rivières coulant tranquilles au soleil vers le fleuve.Tu passes l'aspirateur, tu enlèves petits débris, moutons de poussière.Quand tu as fini, la maison est propre\u2014est-ce cela prier.Dans combien de maisons y a-til une pièce pour prier Un jour H.est venu à ma rencontre presque en dansant.Son pas était lent et léger, il disait avoir trouvé ce qu\u2019était la prière.Il venait de lire un roman où l\u2019héroïne, une étudiante, était décrite comme ayant les pieds bien sur terre: ses professeurs admiraient la justesse de ses propos, l\u2019équilibre que l\u2019on ressentait à suivre les mouvements de sa pensée.De son côté à elle, tout était différent : ses travaux lui paraissaient de fragiles passerelles au-dessus d\u2019un grand tourbillon qui l\u2019attirait.Oui elle pouvait marcher comme les autres, utiliser leurs notions, démontrer leurs idées, mais tout cela elle le faisait avec tant d\u2019habileté qu\u2019elle s\u2019étonnait que les autres attachent à ses pas, ses propos autant de solidité.Il n\u2019y avait là rien de solide pour elle.Une force inconnue parfois la traversait, la caressait, la piétinait\u2014elle se sentait une vieille corneille aux plumes ébouriffées.J\u2019attendais la suite, une définition de la prière, elle n\u2019est pas venue.Il n\u2019avait plus rien à dire, semblait penser: je t\u2019ai tout dit et tu n\u2019as pas compris.La prière était-elle une vieille corneille amoureuse du vent du nord.Trois bras tendus et tu n\u2019en as que deux.D'où vient le troisième.N\u2019est-il pas le bras qui prie.Tu vois ce bras de plus en plus souvent-\u2014cet après-midi il est au-dessus du mont dans un très grand nuage gris.139 \u201c+f a Ty i fr i i if Ri 1 140 tH HSIN Lb POSSIBLES, ÉTÉ 1999.ESSAIS ET ANALYSES La peinture, selon H., se rapproche de la prière.Quand on lui disait que notre monde courait à sa perte, que la plupart des hommes, des femmes n\u2019avaient jamais prié, qu\u2019on ne savait plus ce qu'était la foi en l\u2019innommable, il répondait qu\u2019il y avait de plus en plus de peintres, d\u2019écoles où on enseignait à prendre son temps pour voir une tête, un corps, une fleur, un édifice, une forêt.Toutes ces toiles étaient le signe d\u2019un autre monde, d\u2019une autre vision, d\u2019un appétit caché-des portes de prière.Toutes ces taches, ces couleurs, ces lignes invitaient au silence.Devant une toile, on se tait, aimait-il dire.Le peintre est un passeur de notre monde, celui qui nous force à voir que nous ne voyons pas.Devant une toile, on se tient immobile, et sans qu\u2019on n\u2019ait rien fait d\u2019autre que se tenir immobile, arrive un moment où tout bouge, où l\u2019on voit l\u2019invisible, touche au cœur du cœur du monde qui se déploie en soi-il n\u2019y a plus ni dehors ni dedans.Une auto roule à grande vitesse.Est-il possible que tous les chevaux de son moteur s'arrêtent, que qui la conduit descende pour se prosterner, embrasser la Terre, sentir sur son dos la légèreté du ciel bleu.Prier c\u2019est mettre sur ses épaules un manteau d\u2019inconnu, disait H.Il aimait les manteaux, ce qui ne l\u2019empêchait pas de porter le même manteau usé.La nuit quand il se levait parce qu\u2019il n\u2019arrivait plus à trouver le chemin du sommeil, il se couvrait d\u2019un châle de lecture, prenait un livre commencé qui l\u2019appelait, continuait à y marcher à partir du point où il s\u2019était arrêté.Lire c\u2019était ouvrir un livre pour entendre la voix qui lui avait donné forme, c\u2019était ouvrir sa vie pour y laisser déferler l\u2019immense et la lumière.H.ne priait pas, mais ne cessait de penser le geste de prier\u2014ce geste était 'arrét du temps, 'embrasement de I'espace.En riant il disait : si je savais ce qu\u2019est un individu qui prie, la prière et l\u2019espèce humaine ne m\u2019intéresseraient plus.ATARI ROI MARCHER LA NUIT Pourquoi quelques-uns de mes amis s\u2019intéressent-ils aux moines.Is sont dans le monde mais n\u2019ont rien de mondain.Ce sont des veilleurs de nuit.Ils voient de petites lumières partout, dorment à côté d\u2019une femme aimée.H.avait été amené du côté de la prière à cause de son peu de goût pour les débats, les discussions, les polémiques.Il ne voulait pas convaincre, n\u2019aimait pas qu\u2019on cherche à le convaincre.Il aimait être touché, ému.Parfois il s\u2019arrétait au milieu d\u2019une phrase, ne savait plus comment la finir sans dire autre chose que ce qu\u2019il voulait, la recommençait pour qu\u2019elle corresponde plus à sa pensée, pour qu\u2019elle ne provoque pas inutilement.Je n\u2019ai pas grand-chose à dire, disait-il, je rêve de parler comme un pommier qui laisse le soleil faire apparaître les pommes.Mais comment prier personne.Prier pour ne pas être indifférent aux autres, ne pas tirer son épingle du jeu, être ouvert à toute personne qui vient vers soi, que l\u2019on croise, pour donner la main, être capable de répondre, d\u2019être là.Prier pour ne pas fermer les portes de sa maison.Dans le silence de la prière les bruits du monde s\u2019estompent, commence une longue conversation où tout devient parole première.Marcher c\u2019est bien, il y en a tant qui piétinent.Dire merci si tu marches.Danse si tu en as envie, saute, sculpte lon coresprit, ouvre ta pensée, lie-toi aux autres.Il aurait aimé savoir prier, H.aurait aimé que quelque divinité écoute ses prières pour les êtres qu\u2019il aimait (qui n\u2019aimait- il pas\u2014on lui reprochait parfois d\u2019aimer tout le monde).Mais il n\u2019y avait pas de divinité, pas de prière donc.Comment prier Dieu- qui-n\u2019existe-pas ?Alors il ne disait rien, formulait des souhaits pourtant-amour et paix, justice et liberté\u2014, des souhaits anciens qui n\u2019arrivaient pas à se réaliser dans un monde qui ne cessait de se dire plus moderne.Il lui semblait qu\u2019il y avait une divinité qui 141 142 POSSIBLES.ÉTÉ 1999, ESSAIS ET ANALYSES ne cessait d\u2019habiter l\u2019esprit humain, plus apparente chez les femmes, plus enfouie chez les hommes, il l\u2019appelait le mystère-amour: il était étonné qu\u2019après tant de bêtises, de méchancetés, de peurs, d\u2019ignorances de toutes sortes il y ait encore des individus capables d'aimer.Oui il priait en secret la divinité Amour, cette force qui s\u2019emparait de quelques hommes, de quelques femmes sans que personne n'en connaisse exactement l\u2019origine (l\u2019étreinte des amants, l\u2019allaitement des bébés, les sourires, la lumière du soleil).Le vent agite les pins.La neige tourbillonne.La lune est pleine.Chante toi qui bégaies, danse toi qui tombes, prie toi qui expliques.Je m'appelle Peinture Verte.De temps en temps il lisait des livres pour apprendre à prier, des recueils de prières; il aimait la foi de ces hommes, de ces femmes qui s\u2019en remettaient à une force qui les dépassait.Une force immense dont personne ne pouvait s'emparer pour l\u2019exploiter, cette force avait quelque chose du lait des caresses premières : regards et touchers qui donnent la vie-aux-mille-cadeaux (expression d\u2019une tribu indienne habitant près de l\u2019Épine dorsale du monde-les histoires indiennes intéressaient plus H.que les histoires grecques ou romaines).Dans les murmures ou les cris des prières, dans le ce qui ne se dit presque pas et le ce qui pousse à parler fort apparaissent le cercle et l\u2019écho des paroles intimes de nos proches, de l\u2019histoire de notre espèce.H.marchait souvent en direction du mont couvert de neige, il pensait à la prière des moines, aux caresses des amants, à la vie qui lui avait été donnée par hasard et lui serait enlevée.La prière comme crachat: sortir tout le mal collé à nos muqueuses.Je ne sais pas prier.Un petit garçon en moi continue à dire une prière à son ange gardien.Les prières de l'enfant que je n\u2019ai pas cessé d\u2019être et des autres m\u2019enveloppent, me réchauffent. MARCHER LA NUIT Il neigeait abondamment.H.demandait qui pouvait dire que les hommes, les femmes ne priaient pas au milieu de la nuit.Quand ils n\u2019arrivaient pas à dormir, pleurant au milieu des décombres du monde l\u2019amour battu, peut-être qu\u2019ils s\u2019inventaient un être secret avec qui ils parlaient face à face.Dieu était un bois obscur qui brûlait dans les mains qui rêvaient de poignées de main.H.se rappelait des histoires où des prières récitées parfaitement donnaient le droit de frapper ses proches; il préférait les prières gauches qui donnaient envie de saluer doucement le premier ou la première qui vient à notre rencontre.H.pensait que si presque personne ne priait, ce n\u2019était pas une victoire de la raison mais une perte d\u2019âme.La prière ne s'enseigne pas.Il faut l\u2019inventer.Elle n'a pas besoin d\u2019être longue, peut être courte comme un haiku.La lune est enceinte et je lui donne la main.H.marchait seul encore une fois vers le mont.C\u2019était la nuit, il chantait dans une langue inconnue qui ressemblait à l\u2019allemand.Il faisait froid.Il marchait d\u2019un bon pas pour fabriquer plus de chaleur, essayait de ne pas penser, de n\u2019être que des pieds qui avancent dans la neige.Il récitait un poème qu\u2019il avait composé: « Tantôt le mont entre en moi, tantôt il demeure voilé.Tantôt je marche nu et léger, tantôt le poids du monde et de mes vêtements m\u2019oppresse.Tantôt j'ai mille visages, mille sexes, tantôt un visage défait, un sexe ignoré.Je connais la peur qui tue la joie et la joie qui vainc la peur.Le ciel est tantôt bleu, tantôt gris\u2014le bleu est parfois gris et le gris parfois bleu.» La nuit sans lune cachait le mont, mais H.voyait ses grandes pistes blanches.Prier est-ce génial ou génital.Un homme quand il pénétrait au milieu de sa femme disait: Dieu que c'est bon d'être entier, d\u2019avoir deux sexes, de ne pas être séparé, de perdre nos cartes d'identité.143 uf 8 i li \u20ac 144 POSSIBLES, ÉTÉ 1999, ESSAIS ET ANALYSES Il n\u2019arrivait pas à dormir.H.songeait aux enfants qui avaient eu la chance de prier leur ange gardien de protéger leurs parents, leurs amis, leurs voisins, tous les enfants, toutes les femmes, tous les hommes de la terre, aux enfants qui n\u2019avaient pas eu cette chance, que leurs parents avaient placés devant des écrans cathodiques, gavés d\u2019explications techniques.Prier c\u2019est apprendre que le monde est tissé d\u2019objets visibles et d\u2019esprits invisibles, d\u2019individus et de vibrations, d\u2019histoires et de poèmes.Quels adultes offrent la vie-aux-mille-cadeaux aux enfants, sont leurs anges gardiens.H.n\u2019arrivait pas à dormir, il allait monter au sommet enneigé du mont pour rencontrer Celle-qui-apporte-l\u2019amour.Après il pourrait s\u2019endormir en pensant qu\u2019il y avait dans une maison un enfant à qui un adulte disait: avant de t\u2019endormir dis une prière.Il y a des pieds qui, quand ils marchent, prient : leurs os, leurs muscles, leur peau disent oui au sol, à l\u2019air.23 décembre 1998\u20145 janvier 1999 pre TE EE sp.XE EOE SL ee ee pa rear isa Ea RCE QE Com a aaa Ry oo \u2014 iY DA Pr PP Pr cuit i seutit ze sr RS = sn \u201c+ - Re rel Ry its Shai (HY ki iu A HS i 6 * ct Rh i in 7 Tr 13a Lay al} Gi i Re : iis = RE NR = Ml PS MES - ne 1964 Christ .S .O Madele \u2018 - la - i ie § 5 cm x 23,8 cm de > Cap- N 5 RT Nich NOTRE-DAME-DU-CAP dans la sér ic Shy his Ty IA = of SAN I A Nu pi À ver nn AW; à 4 3 Se ih 5 A Me 2 Photographie 17 hal Teva are Ë RS NES el \"A OT, Ra 3 +4 Die Lun 5 Ets 2 1 2 He > > if o a i 4 ga RA v= Cai 4 La x ce pls \"4 4 : ÿ A = *y RX hh ès Ai > i, 4 © a a a 5 7 Ë AY eC A = - Ge » 24 Ë Ses, 25 que ; w se x Ja ¥ ERS a .x x s 3 Ne bo VG, Shs 3 ÿ % xp, A 4) jan sg Si 3 SAN a 7 ex Ré i 2 F Ter = æ ce 5, Ps ov.3 5 SEE § 28 LS a ES ee ; Lea \u2018 E = 9 5 % 5 \u2018a P'S rl.av .+55 wh A ie = el 7 ae % oe 2 re wr LHR : 8 = x et 3 3 Pir = Re A Le Fe RS x À ve Th 244; ~ Zo x A 3 Tae CAP 1963 15 - a res fn AE a.A ; > a DU $ ov = - a TY pa O.S.Christ 8 Re AE .1 \"2 oN ë \" as CE gi ie § a 2.0 we DAME - er +57 wy a 1 es ze of sty I\u201d 2 fi > - Es ur ; Ce Lake Ie, & B È { à 7 A en rain = = v3 & A; As, i Cap-de-la-Madeleine 4 ES a 0 hn S ass sa ke y Le a ga rns, elas ass 5 A AN A ae pt 2 NOTRE Bs Ru if fa dans la s NE Le de Li Lh TA st NES Fes > CR oh ee AS =.12500 pots à Fok Res 2 Photographie 15,1 cm x 22,5 cm GE Le (4 > oh 7 0: + .a x > Ax Hes ; > Hip 5! A CE (edt js % > si a, x PA Te x mr se ë ee OEY Te, ai >, A SR + Bon Ay 54 re ai 0! $ Ia, = 2 Aa = 7 SON Sh 4 hs HN 2 wy Lo 3 ¢ 2 $ on Ay ~ f ne 2% 2 ag 2 as à A + Ne 53 Ey 3 su CS Ta ON 07 253 RE.WA se Nr ee À PR, or i a Th ?es vo oS na = 53) 0 » £9 se, AY I + ve te = Ee ete ue ct cs EX a 3 = * 2 > a Ys > i pete ARE a RY RA 3 + HR, Ve Es Li So 3 KER 4, Goons 5 as BS 43) ape 1 > 3 4 3 pero.ne ae Ve SL S Te = pa 2.a = rai Ae hi a ce Por Le Sig oR Haw 35 VA i = af a Gg 45 5 on 3 LÉ Ge en de wl AD St Kis SIR 3 3 ee ste ord @ qi 28 => Aha Zi et + 7 2 3 5 > ve Toil LS dci fe se 4 na KA = + er 4 FA Se 3, or 3.5 Ge! 5 es «5, es ne a ir A 35 or ed 3 de IH sty J; Sy ne à @ ce a a da re ce à 472) Tey 2e = = = 4 Ta pe £57 on 7 ue ne ld 26 HB Sen Shi sn & = Ab 7 Wt >; 2 4 ss > i HN Te 5 Te Si Le x3 LE RA Se % Re A Pa cu re TO = ce + oo 0 Rue ès 3s N a} 23 PR \u2014\u2014 \u2014 \u2014_\u2014 \u2014 \u2014\u2014\u2014\u2014\u2014\u2014\u2014\u2014\u2014\u2014 MICHEL SAINT-JEAN = ce vont AA 147 -ET-FICTION® F POESIE ess HT ee ee ee ee A SS certe 149 ii Fragments d'ete par SYLVIE GENDRON à Pierre Le soleil est nouveau chaque jour.HÉRACLITE x= = Pépiement jaune des matins heureux Quand mes deux mains simples Chauffent pour toi le lait i Et que tu le bois avide Avec dans les yeux Des étoiles qui viennent de loin. 150 POSSIBLES.ÉTÉ 1999.POÉSIE ET FICTION II Notre amour avance sur le lac Avec ses rames rouillées Encore amoureuses de l\u2019eau.4 : o THU] EH IP RNN FRAGMENTS D'ÉTÉ 151 II Les nuages font la sieste Dans le ventre bleu du ciel En nous le rêve se lève Pour rester.EN RE . 152 POSSIBLES, ÉTÉ 1999 .POÉSIE ET FICTION ] IV Les libellules bruissent Dans les herbes hautes Comme des cendres chaudes Dans le vent. : > v i thi 50 FRAGMENTS D'ÉTÉ 153 Nous dessinons l\u2019après-midi Le corps charbonneux des corbeaux Leur halte qui croasse Dans la roselière vive.il 154 POSSIBLES, ÉTÉ 1999, POÉSIE ET FICTION VI Les écureuils roux Profitent de leur course Dans le sous-bois Pour se faire la cour. scies FRAGMENTS D'ÉTÉ 155 VII Les colibris sont a tu et a toi En chamaille Pour une goutte d\u2019eau sucrée st De 5 2 PRISE .: 156 POSSIBLES, ÉTÉ 1999.POÉSIE ET FICTION VIII Dis-moi Le tremble Pas plus haut que trois pommes Cache-t-il un ami invisible Dans son habit de paillettes vertes ?REIT TRIN TE Ci 2 TRE ae px gs ro aii SIR x) me 0 =a RE TER EES pa 157 FRAGMENTS D'ETÉ IX Bientôt nous rirons De cueillir encore Dans le plein automne La frimousse rose De quelques framboises i ae meme pr \u2014 merase i 158 POSSIBLES, ÉTÉ 1999.POÉSIE ET FICTION Les marguerites commencent à s\u2019étioler Elles nous annoncent que l\u2019été s\u2019éteint à petit feu Une fois leurs pétales blancs tombés Ne reste plus que leur bouton tout roussi Si enlaidi que les bourdons Les plus gourmands Passent outre Leur préférant mille fois La verge d\u2019or au jaune encore hardi. FRAGMENTS D'ÉTÉ 159 It: Hi ; | fi XI Cette nuit fi Tu me donnes i i À plein cœur La lune iH Comme une perle ii Dans un écrin hi De velours noir. 160 POSSIBLES, ÉTÉ 1999, POÉSIE ET FICTION XII Vois Sur le drap Laile déchirée D\u2019un papillon de nuit.per Gr ent Le jardin par GILLES LEVEILLEE à Saïd Bounaoui e ce côté de la maison, là où le soleil se couchait, un jardin avait été cultivé près duquel coulait un petit ruisseau, presque tari maintenant.Souvent, il avait remarqué, en le regardant de la fenêtre du salon, que des sensations bizarres exhalaient de ce jardin.Des sensations de terre noire dont l\u2019odeur lui venait dans le nez, dans la main de la texture de cette terre grasse dont l\u2019humidité rafraîchissait la paume, d\u2019une vague impression de marcher sur un sol spongieux, presque marécageux, dans une sorte de déséquilibre, parmi les odeurs de feuilles pourrissantes, celle d\u2019une certaine plante comme vinaigrée, odeurs stagnantes et fortes, de macération lente et profonde, entre de hautes herbes, secret des profondeurs et de l\u2019ombre, sans soleil aucun, seulement l\u2019écoulement limpide de ce petit ruisseau et le bruissement des feuilles des peupliers.Des jours et des mois passèrent et bientôt ce furent les années.À chaque fois qu\u2019il regardait par la fenêtre du salon vers le jardin, une impression d\u2019angoisse l\u2019oppressait, comme si la vue du jardin s\u2019embrouillait et que quelque chose de plus clair ou de plus sombre surgissait de ses profondeurs et cherchait a se manifester. UNSS TEE 162 MT CEE RENTREE DLL.POSSIBLES, ÉTÉ 1999.POÉSIE ET FICTION Un jour, pendant quelques secondes, ayant beaucoup lu sur la question de l\u2019Holocauste, une vision des camps de concentration, de charniers, s\u2019interposa.Il vit des morts enterrés trop nombreux dans les fosses qui remontaient à la surface, dans le bouillonnement des chairs décomposées.Mais l\u2019impression d\u2019un mort unique y succéda et disparut tout aussi subitement pour revenir à l\u2019angoisse initiale.À force de réfléchir à la question, il se rappela lorsqu\u2019il regardait au-dessus du jardin jusqu\u2019à la maison d\u2019un voisin, à quel point, par le récit que sa mère en avait fait, il avait bien imaginé les derniers moments de ce vieil oncle, couché dans son petit lit, sa barbe blanche, si vieux et sa bouche entrouverte et la chaleur de la maison et la présence de sa femme qui le veillait et lui qui avait les yeux rivés au plafond, voyant sa mort venir lentement à lui et l\u2019odeur de cette maison et l\u2019enfant qui imaginait ce scénario au- dessus de ce jardin comme si ce mort était dans le jardin, maintenant, le jardin aux morts.Mais il se dit que cela venait peut-être également de la vie de ce petit bosquet de l\u2019autre côté du jardin où lui, ses sœurs et ses cousins, cousines, allaient jouer, ce «trou de terre» comme l\u2019appelait une de ses cousines, ces pique-niques qu\u2019ils y faisaient et ces jeux.À court d\u2019explication, il voulut croire que c\u2019était le regard de sa mère dans lequel il se fondait, qui créait cette interférence, que c\u2019était lui qui faisait comme elle devant la fenêtre du salon comme elle le faisait devant la fenêtre de la salle à manger, que c\u2019était les morts qui étaient dans ses yeux à elle, ceux qu\u2019elle avait soignés durant son adolescence, chez elle, son grand-père, tous les autres.Mais il suffisait d\u2019un seul pour laisser cette empreinte si forte.Ou que c\u2019était la vie qui pourrissait à l\u2019intérieur d\u2019elle-même LE JARDIN et qui avait laissé ces ondes près de la fenêtre du salon où elle s\u2019était assise ou encore à l\u2019extérieur, sur la véranda, en fauteuil roulant lors de sa convalescence.Mais il n\u2019y crut pas vraiment, la vie avait été la plus forte et il ne pouvait véritablement savoir ce qui en avait été.Quelques années après le décès de cette femme alors que son père avait lui aussi quitté la maison, l\u2019envie parfois irrésistible le prenait de téléphoner à sa mère et d\u2019entendre sa voix, de seulement sentir qu\u2019elle était toujours là même s\u2019il ne pouvait pas vraiment tout dire de lui, l\u2019envie de lui annoncer une bonne nouvelle et de l\u2019imaginer qui venait de son pas lourd et d\u2019entendre son allo si particulier dont il n\u2019arrivait plus à se souvenir, la chaleur de sa voix et ce sentiment animal de la protection et de l\u2019amour inconditionnel que cette femme lui avait prodigués, sa voix qu\u2019il aurait dû enregistrer comme il l\u2019avait fait pour un de ses amis.Souvent cela le reprenait encore comme un tropisme, une sensation d\u2019éclaircie qui se présentait à lui à certains moments de la journée.Il lui arrivait souvent d\u2019imaginer la maison vide, l\u2019automne et tard le soir ou durant la nuit, et de s\u2019y promener en pensée avant de s\u2019endormir; cela était si précis, l\u2019odeur, le déplacement dans l\u2019espace, sur sa gauche la chambre où elle avait passé les derniers mois de sa vie, devant lui la salle à manger et ce silence.Cela l\u2019effrayait, cette précision et ce désir de s\u2019y promener.Pourquoi pensait-il à cela ce soir précisément?À d\u2019autres moments, il imaginait qu\u2019il téléphonait à sa mère, composait le numéro de sept chiffres si caractéristique sur le cadran à roulette, les quatre premiers chiffres prenant plus de temps, surtout le quatrième et les trois derniers du même élan.Il avait peur, il le faisait par peur, pour voit, comme un jeu de se faire peur et d\u2019imaginer la sonnerie résonner dans la maison vide où quelque chose d\u2019elle subsistait, de laisser sonner le téléphone longtemps et que quelqu\u2019un réponde l\u2019autre bout du fil.Il ne l\u2019avait fait qu\u2019en pensée, plusieurs fois.163 164 POSSIBLES.ÉTÉ 1999, POÉSIE ET FICTION Pourtant cela était arrivé, en rêve, il n\u2019aurait su dire si c\u2019était elle.Il se trouvait dans le fameux jardin, près de la fenêtre du salon.Il n\u2019était pas seul, derrière lui, une animation, des bras s\u2019agitaient et dégageaient une clarté.Il avait déterré un petit téléphone jouet ou plutôt ce téléphone avait été repoussé, refoulé de la terre noire de ce jardin et rejeté à la surface comme un corps étranger, un téléphone avec un cadran à roulette sous lequel on distinguait encore les dessins des personnages animaliers de Walt Disney en rouge et bleu: les souris Mickey Mouse et Minnie, le chien Pluto, etc.La roulette du cadran était quelque peu rouillée par l\u2019humidité, et la sonnerie, lorsqu\u2019il prit le téléphone, au moindre mouvement émettait des sons désordonnés.Le combiné, assez gros et enfantin, montrait de la terre incrustée dans l\u2019oreille et la bouche de l'appareil mais les deux moitiés, malgré qu\u2019elles soient quelque peu déboîtées, tenaient bon encore.Le plastique très résistant était d\u2019un jaune citron très criard.Comme s\u2019il relevait une gageure, il se mit à composer par hasard un numéro de téléphone, tout en riant de l\u2019imitation qu\u2019il devait faire d\u2019un enfant qui jouait au téléphone et sans le savoir, composa le numéro d\u2019une personne décédée ou d\u2019une entité quelconque comme si dans le rêve le téléphone existait dans cet au-delà qu\u2019il avait rejoint malgré lui.Une drôle de voix qu\u2019il fut seul à entendre parvint à son oreille et l\u2019expression de son visage dut montrer une terreur dont il n\u2019eut pas le temps de mesurer l'intensité puisqu\u2019il laissa retomber le téléphone dans la terre du jardin et qu\u2019il se réveilla aussitôt.C\u2019était une voix déformée comme celle qu\u2019on pouvait entendre à la télévision, de témoins qui ne voulaient pas être reconnus, ni voix d\u2019homme ni voix de femme, voix déformée, neutralisée et basse.Ce ne fut que quelques mois plus tard qu\u2019il essaya de rassembler ces éléments épars, sa mère, le jardin, la fenêtre et cette sensation de la mort presque physique dans la terre, le fantasme du téléphone dans la grande maison vide, le rêve du téléphone LE JARDIN jouet et la voix qu\u2019il avait entendue.Il devait y avoir un lien.Il savait mais ne se rappelait pas toujours si le jeune frère qui était mort le précédait ou le suivait comme s\u2019il avait toujours eu besoin de la présence d\u2019un grand frère.Ce fut son père qui fit le lien, tout bonnement.Il lui dit que ce jeune frère était mort d\u2019une erreur médicale et qu\u2019il avait été exposé dans ce salon, devant cette fenêtre, qu\u2019il était allé le chercher à l\u2019hôpital et, comme pour son père à lui alors qu\u2019on gardait les morts à la maison jusqu\u2019à la fin, à son tour, le petit frère mort avait été déposé dans ce cercueil blanc autour duquel sa mère avait disposé plusieurs grappes de lilas.Cela sentait bon le lilas dans toute la maison, avait-il dit.Il lui demanda alors si lui ou son frère qui avaient environ deux ans et demi, à cette époque, s\u2019étaient inquiétés de ce petit frère mort, s\u2019ils s'étaient attardés à regarder longuement son visage, s\u2019ils l\u2019avaient touché, s\u2019ils en avaient eu peur et s\u2019ils avaient pleuré, à moins qu\u2019on les ait tout simplement tenus à l\u2019écart.Il ne se rappelait plus, la vie continuait et son travail à l\u2019extérieur de la maison ne pouvait être interrompu.Seule sa mère aurait pu répondre.Mais elle était morte depuis maintenant quatorze ans.Il lui dit que le petit frère avait été placé près de cette fenêtre toute la journée comme l\u2019avait été son père à lui, et qu\u2019après on l\u2019avait enterré au cimetière, que son petit cercueil blanc avait été mis en terre, que le deuil de ce troisième enfant s\u2019était fait bien vite, qu\u2019après il fallait emménager dans la maison d\u2019été pour louer la maison d\u2019hiver à des touristes et que c'était peut-être mieux comme ça.Mais à qui par hasard avait-il parlé dans le rêve du téléphone jouet ?165 166 POÉSIE ET FICTION Waitsfield 1981 PAR GHISLAINE BOYER er JACQUES DOFNY Depuis le début du repas, elle avait senti monter en elle une angoisse.Elle lui dit : «Tu n\u2019est pas là.Je ne te sens pas.Tu es loin de moi.Je t\u2019emmerde.Qu'est-ce qui ne va pas?\u2014 Non, il n\u2019y a rien.\u2014 Si, il y a quelque chose.Tu ne veux pas me le dire.\u2014 Mais non, non, je t\u2019assure.Il n\u2019y a rien.Je n\u2019ai rien de spécial.Peut-être que je pense a ce qu'il faut faire ou à ce qu\u2019il faut écrire ou à ce qu\u2019il faut faire demain.Je ne sais pas mais il n\u2019y a rien.\u2014 Si, je sens qu\u2019il y a quelque chose, je n\u2019aime pas le vent.Ce vent m'\u2019agace, je suis inquiète.\u2014En tout cas, moi je n\u2019ai pas ce sentiment-là.Je ne me sens pas loin de toi.Tu as parlé beaucoup pendant le repas et j'ai écouté ce que tu disais.C\u2019est vrai, je n\u2019ai pas beaucoup parlé parce que tu WAITSFIELD 1981 racontais des choses que tu as connues que tu voulais dire.Mais moi je ne me sens pas loin.\u2014T\u2019avais pas envie de manger.\u2014 Tu crois ?\u2014 T\u2019avais pas faim, et moi je me suis remuée à te raconter des histoires.J\u2019avais pas envie d\u2019en parler.C\u2019était pour parler, pour calmer mon angoisse, pour l'oublier.» Il se leva et se dirigea vers le frigo où il prit le petit sac dans lequel le matin, le boulanger avait placé deux portions de gâteau au fromage.Il en plaça une sur une assiette rouge et prit une assiette bleue dans l\u2019autre main.Il revint s\u2019asseoir à la table, il posa les deux assiettes devant lui et coupa le triangle en deux.La lame du couteau dévia et brisa une des moitiés.Il lui tendit l\u2019assiette rouge où était le morceau intact et prit pour lui le morceau effrité.Elle ne put détacher son regard de l\u2019assiette bleue et du morceau de gâteau effrité.Elle sentit augmenter son angoisse et se demanda: «Est-ce que son amour pour moi est en train de s\u2019effriter?» Il remarqua que les traits d\u2019Élise s\u2019étaient figés, son visage avait perdu sa couleur, son regard était absent, fixé sur l\u2019assiette bleue.Flle se mit à manger son gâteau et semblait y trouver un plaisir comme s\u2019il y avait une petite porte à son angoisse dans ce bout de friandise.Il acheva son dessert.Elle alla se préparer un pot de thé.Elle avait dit aussi qu\u2019elle voulait travailler pendant la soirée et achever un poème qui était en route déjà depuis un certain temps.Elle se mettait donc à préparer ce rituel qui accompagnait toujours son écriture et ses gestes donnèrent l\u2019impression à Pierre que cette fois c\u2019était elle qui s\u2019éloignait et il en conçut à son tour un sentiment de solitude sans pour autant que cela crée 167 168 POSSIBLES.ÉTÉ 1999.POÉSIE ET FICTION en lui une angoisse.Elle revint s\u2019asseoir à la table toujours perdue dans une rêverie.Il tenta de l\u2019en faire sortir.Il tendit la main vers le verre de bière d\u2019Élise car le sien était vide.Elle y vit l\u2019amorce d\u2019un rapprochement comme si tout d\u2019un coup il s\u2019était mis à s\u2019avancer vers elle et vers sa solitude.Il but une gorgée et replaça le verre devant elle, disant: «J'ai pris une gorgée de ta bière parce qu\u2019il y a un petit morceau de chou-fleur qui est resté sur mes lèvres et je veux le faire partir.» Sur la terrasse à ce moment-là, le vent renversa le sapin et le bruit du vent les envahit complètement l\u2019un et l\u2019autre.Il se retourna.Elle le perçut de nouveau infiniment loin et comme le geste qu\u2019elle avait interprété n\u2019avait qu\u2019un sens purement prosaïque, à son angoisse s\u2019ajouta une déception.Il se leva, contourna la table, et vint poser ses lèvres sur les siennes.Elle ne fit pas un mouvement, elle se laissa embrasser, sans répondre au baiser.Il lui caressa les cheveux mais il avait le sentiment que cette fois ce n\u2019était pas seulement son esprit qui était angoissé et fermé mais tout son corps.Une absence s\u2019en dégageait.Il lui proposa d\u2019écouter la seconde face des Études de Chopin.Ils avaient écouté ce matin, après le petit déjeuner, la première partie des Études mais il avait bien remarqué qu\u2019elle les écoutait d\u2019une façon distraite, inhabituelle, car d'habitude s\u2019ils écoutaient ensemble de la musique, il se passait une espèce de communion, un silence pendant que les sons remplissaient jusqu\u2019au plafond la pièce où ils étaient étendus.Il se reprit et lui dit : « Peut- être, tu n\u2019as pas envie d\u2019écouter du Chopin.Veux-tu écouter la ballade qui est à la fin des Études ?» abla TED Hd eu rir CHTHREII 1 tl0e] 1 HATTER i CALA IRON SiH WAITSFIELD 1981 Elle ne répondit pas et garda le silence.Il se sentait comme pris dans le filet de ce silence et tenta de s\u2019en dégager en disant: «Je vais mettre un concerto de Saint-Saëns pour piano.Tu verras, le premier mouvement est une splendeur, les autres sont moins bien, mais le premier mouvement est très beau.Je suis sûr que tu vas aimer le thème.Si tu veux.» Elle se dirigea vers la cuisine où l\u2019eau de son thé s\u2019était mise à murmurer.Il y avait dans la piece seulement ce bruit-la: le murmure d\u2019une eau qui préparait un pot de thé, partie magique du rituel de l\u2019écriture.Elle revint avec le pot et la tasse bleue qui faisait partie de ce rituel et, sans mot dire, posa le pot et la tasse sur le tapis vert et s\u2019assit en tournant le dos, devant le feu qui dormait.Les premières phrases du concerto avaient retenti avec la brillance et la fougue qu\u2019on y trouve et ils s\u2019étaient mis à l\u2019écouter comme d'habitude avec le sentiment que cela dissiperait l\u2019angoisse d\u2019Élise et les rapprocherait.I] passa son bras autour de son épaule mais il sentit qu\u2019elle s\u2019esquivait.Elle ne se laissait pas couler dans un mouvement vers lui.L\u2019angoisse s\u2019était définitivement installée entre eux.Elle lui dit: «Je ne sens rien.Je ne sens pas la musique.Je ne veux rien sentir.Je suis dans une cage de verre, je me préserve.J'ai souvent ressenti l\u2019angoisse de ne pas avoir de prise sur la réalité, de ne pas avoir de prise sur ma vie.» Dès seize ans, alors qu\u2019elle commençait à être femme, et qu\u2019elle était interne dans un collège de religieuses, elle connaissait ces moments de panique intérieure et les lectures de Camus, de Simone de Beauvoir avaient eu des effets choc en ce sens.À ces moments-là elle avait le sentiment qu\u2019elle était un verre de cristal qui éclatait.Depuis lors, elle avait vécu des sentiments d'angoisse semblables et chaque fois revenait cette image de verre de cristal éclaté.C\u2019est ce qu\u2019elle avait appelé sa perte de prise sur la réalité.169 170 POSSIBLES, ÉTÉ 1999.POÉSIE ET FICTION Au cours de l\u2019après-midi, Pierre s\u2019était absenté, appelé par un coup de téléphone.Cette absence lui avait paru très longue.Elle était assise et se sentait langoureuse, ne sachant si elle voulait faire du thé ou si elle voulait écrire ou si elle voulait prolonger cette torpeur langoureuse que les deux chats attentifs observaient.Elle finit par se décider à laver le pull jaune de Pierre.Elle aimait le toucher de cette laine, elle aimait la propreté de cette laine jaune qu\u2019elle avait étendue soigneusement sur une serviette, sur la table blanche de la salle à manger.Puis elle continua à plier des vêtements, chaussettes, chemises de Pierre qu\u2019elle déposa soigneusement sur le lit de la chambre.Elle pensa alors se faire une beauté, elle s\u2019était mise à l\u2019attendre.Elle se fit un masque de beauté, se maquilla, se mit du parfum qu\u2019il lui avait offert et se trouvait désirable.Elle redescendit, s\u2019assit de nouveau près des deux chats qui continuaient leur sommeil.Elle attendit.Il arriva enfin et dit dans l\u2019entrée: «J\u2019ai perdu mon temps, il n\u2019a rien pu faire et il est déjà cinq heures.Mais j\u2019ai pensé à toi tout le temps et je suis allé rechercher le tableau de De Staël qui était prêt à encadrer.Veux-tu, nous allons le poser tout de suite ?» Ils montèrent dans la chambre.Le lit n\u2019était pas fait, les draps étaient restés propres, lavés, odorants et cette propreté, cette odeur de linge frais introduisit subtilement entre eux un indicible et imperceptible attrait.Ils posèrent le cadre sur le mur, face au lit et s\u2019extasièrent devant la réussite du cadre et de son passe-partout bleu qu\u2019ils avaient choisi.Il s\u2019harmonisait parfaitement avec les teintes du tableau.Ils en éprouvèrent un grand plaisir.Il lui suggéra de continuer l\u2019embellissement de la chambre et de mettre à exécution le projet de transformer un miroir qui pendait entouré d\u2019un cadre trop lourd à leur goût, et qu\u2019ils avaient décidé de supprimer.Il redescendit et lui apporta un tournevis afin d\u2019enlever le cadre.Lorsqu'elle eut fini, ils écartèrent la petite commode du mur afin WAITSFIELD 1981 qu\u2019elle puisse suspendre à nouveau le miroir.D\u2019aplati qu\u2019il était sur le mur, ils le laissèrent pencher en sorte que se reflétaient dans le miroir le lit et la fenêtre.Ils reculèrent tous les deux et trouvèrent que l\u2019effet était réussi.Elle lui proposa de faire le lit.Elle prit le drap de dessous et s\u2019étendit de tout son long pour atteindre l\u2019angle et passer le drap en dessous du matelas.Elle resta immobile et une bande de chair apparut entre le pull et le pantalon du pyjama.Il sentit un désir monter en lui et s\u2019agenouilla près d'elle, remonta la chemise pour découvrir son dos et posa des baisers sur ses flancs.Son désir grandissait et il se dévêtit.Il s\u2019agenouilla ensuite au bord du lit et l\u2019aida à enlever ses vêtements.Leurs gestes étaient lents, tendres, et traduisaient cette tiédeur d\u2019une sensualité de fin d\u2019après-midi.Ils se caressèrent pendant un certain temps et se retrouvèrent assis au milieu du lit dans la position du lotus, face à face, et éprouvèrent la chaleur l\u2019un de l\u2019autre qui les pénétrait.Elle lui fit remarquer que leur miroir les regardait; il tourna la tête et se vit uni à elle.Sa main, ses doigts étaient étendus sur son dos.Les cheveux d\u2019Élise caressaient son cou et sa main effleurait son épaule.Elle lui fit remarquer qu\u2019ils pouvaient se regarder de l\u2019autre côté dans la fenêtre.Le jour était tombé et l\u2019opacité du soir avait transformé la fenêtre en un autre miroir.Ils prirent plaisir à regarder tantôt le miroir, tantôt la fenêtre et ne purent s'empêcher de se trouver beaux.Ils firent l\u2019amour.Tandis qu\u2019elle était allongée et qu\u2019elle avait expliqué sa muraille de verre, elle se remémorait cet après-midi et discerna que son angoisse était d\u2019autant plus grande qu\u2019ils s'étaient aimés et que la position même où ils étaient quand ils se regardaient dans la glace était au contraire l\u2019image même d\u2019une fusion.Le repas avait brisé cet état et elle se retrouva maintenant étrangère, emprisonnée dans son angoisse qu\u2019elle connaissait si bien.Le fait même d\u2019en avoir parlé n\u2019avait fait qu\u2019approfondir ce sentiment.Il lui dit: «Si tu essayais de m'expliquer ton angoisse.Qu'est-ce qui t\u2019angoisse ?» 171 172 POSSIBLES.ETE 1999.POESIE ET FICTION Elle ne voulait pas parler et pourtant elle comprenait qu\u2019il fallait à tout prix enrayer cette descente en spirale au fond de l\u2019angoisse.Elle ne s\u2019aimait pas à ces moments-là, elle souffrait.I] pensa à la matinée, il se mit soudain à revoir les menues occupations qui avaient rempli la matinée dont ils s\u2019étaient promis monts et merveilles.Elle avait jeté, la veille, la cendre qui était restée morte dans le feu depuis le week-end précédent.Elle avait jeté cette cendre sur le chemin.La cendre avait tracé des méandres gris sur la neige blanche, en parallèle, afin que les roues de la voiture puissent s\u2019y agripper.Aussi, au matin, il mit le moteur en marche, la voiture prit son élan mais s\u2019arrêta à mi-course.Il recula, recommença, elle l\u2019aida, poussa la voiture et finalement, ils arrivèrent à sortir du petit chemin qui conduisait à leur chalet.Plus loin il fallait encore franchir une autre petite côte.Ils n\u2019y arrivèrent pas et durent mettre les chaînes sous les roues de devant.Cela leur prit du temps, les chaînes se prenaient dans la roue, ils s\u2019épuisèrent dans ce travail et finalement aboutirent.Il était déjà dix heures trente.Pendant qu\u2019il faisait ses courses au village, elle était redescendue et s\u2019était mise à pelleter, à casser la glace, à déblayer l\u2019entrée et quand il revint, elle y était toujours occupée.Il comprit que cela avait été un gros effort et sentit en lui un sentiment de gratitude et de tendresse puisqu\u2019elle faisait ce qu\u2019il ne pouvait pas faire.Il revenait les bras chargés de sacs de provisions.Elle acheva de déblayer la neige, puis ils descendirent et frayèrent un petit chemin au bas du chalet qui leur permit d\u2019atteindre le tas de bois qu\u2019il fallait rentrer à l\u2019intérieur.Lorsqu\u2019ils eurent fait ce chemin, il rentra, ouvrit la fenêtre du bureau, elle lui passa les bûches une à une, qu\u2019il empila près du feu. WAITSFIELD 1981 Lorsqu\u2019ils eurent fini, ils remontèrent dans la salle de bain et ensemble prirent une douche en se lavant, en s\u2019essuyant, en s\u2019embrassant et en se caressant.Lorsqu\u2019ils redescendirent dans le living, ils s\u2019aperçurent qu\u2019il était passé midi.La mémoire de cette matinée lui fit comprendre que leur journée avait été cassée par des travaux de ce genre et l\u2019après-midi, lui, avait été cassé par son absence lorsqu\u2019il avait répondu au coup de téléphone qui l\u2019appelait.Pendant que Pierre, en se remémorant le matin, avait le sentiment qu\u2019il avançait à la découverte du chemin de leur angoisse dont il entrevoyait le sens et l\u2019origine, elle restait comme figée et encore plongée dans ce sentiment trouble qu\u2019elle avait éprouvé pendant son absence l\u2019après-midi.Pourquoi était-il parti après avoir répondu à un appel téléphonique dont il ne voulait pas expliquer le contenu?Il était resté absent près de deux heures, mais il lui avait dit qu\u2019il lui ferait une surprise et il était revenu avec ce cadre bleu.À ce point son esprit oscillait entre la mémoire d\u2019une angoisse et la mémoire d\u2019un plaisir.Elle se versa du thé, alluma une cigarette et lui déclara d\u2019un ton neutre mais très affirmatif qu\u2019elle voulait travailler.Elle lui dit: «Mais pourquoi n\u2019irions-nous pas dormir ?Remettons à demain l'écriture que nous n'avons pas tracée aujour- d\u2019hui.Moi aussi je suis frustrée.Rappelle-toi, pendant toute la route que nous faisions de Montréal à Waitsfield, nous avions parlé presque tout le temps de cette journée qui serait consacrée à l\u2019écriture.Nous avions dit que nous nous lèverions tôt, que nous ne nous attarderions pas ni au petit déjeuner ni à ces moments si agréables qui le suivent.On était arrivé plus tôt que d\u2019habitude vendredi, puisqu\u2019il y avait une grève des transports et que cela nous avait permis de partir dès le matin.Nous savions que nous pouvions jouir d\u2019une longue soirée le vendredi et protéger entièrement le samedi en nous consacrant à l\u2019écriture.» 173 174 ta PO EE EE re ra?POSSIBLES, ÉTÉ 1999.POÉSIE ET FICTION Il lui répondit: «Toi, tes poèmes, moi, mon article, peut- être que l\u2019angoisse qui t\u2019habitait et qui m\u2019avait envahi ensuite trouve sa cause dans le fait que nous n\u2019avons rien fait de tout cela parce que la journée s\u2019est trouvée brisée par d\u2019autres travaux: rentrer du bois, pelleter de la neige, sortir la voiture de la glace, faire du lavage, rallumer le feu.En sorte que nous sommes probablement tous les deux dans un état de frustration et que l\u2019angoisse n\u2019a d'autre cause et d'autre origine que cette réalité toute simple.» Elle se rapprocha de lui et sentit imperceptiblement que la glace fondait.Elle lui dit: «Alors peut-être que toute cette angoisse, c\u2019est cette frustration d\u2019écriture.» À peine eut-elle prononcé ces mots qu\u2019elle vit s\u2019estomper la cage de verre, le cristal brisé, les angoisses anciennes, l\u2019inquiétude par rapport à son avenir.Et l\u2019absence de Pierre se transforma tout simplement en une surprise agréable qu\u2019il avait voulu lui faire.Elle se pencha lentement vers lui, l\u2019embrassa et lui dit qu\u2019elle l\u2019aimait.Elle remarqua aussi que le vent tout d\u2019un coup s\u2019était arrêté et une sérénité incroyable s\u2019étendait maintenant dehors, au dedans de la maison, au dedans d\u2019eux-mêmes.Il lui proposa de jouer une partie de dés.Ils s\u2019accroupirent l\u2019un en face de l\u2019autre sur les peaux de chèvre.Le feu s\u2019était mis à flamber et crépitait, il lança les dés et fit un 421.Les dés roulèrent et ils éclatèrent de rire.TE _ Ee a = ces oe EEL) ETRE Cra oN eu RE SAS _ ses SE SR, Te rss A ey Ge: Ne Th SS [Ca \u2014 Le Len \u2014 ts \u2014\u2014\u2014 EE etme rom rv Pi rt er = i AA te at Bn Sn Ce a i.PEN \u201cpe En - - \u2014 Eee Julos Beaucarne [ ou le pari de ; la résistance tranquille par MARIANNE KEMPENEERS L'automne 1998 a ramené une fois de plus en terre québécoise un navigateur solitaire bien connu et tant aimé ici: Julos Beaucarne.: Un soir d\u2019automne, quelque part en Belgique, m\u2019est apparu autrefois un personnage fabuleux; on voyait en lui un étrange E mélange de rêverie chimérique et de sagesse paysanne.C\u2019était le & Petit Prince Julos Beaucarne.Il saute d\u2019un astéroïde à l\u2019autre, \u2018 s\u2019arrêtant parfois sur le nôtre, qui s\u2019appelle Québec\u2026 GEORGES DOR! Le Wallon profondément wallon qu\u2019est Julos Beaucarne a | en effet tissé avec le Québec, avec la poésie, la chanson, avec la culture québécoise dans son entier, des liens magiques, des liens fraternels.Des liens de longue date puisqu\u2019il visite régulièrement nos froides contrées depuis plus de vingt ans.Raoul Duguay, Gilles à de Julos Beaucarne lors de sa tournée à Montréal, Québec, New York et 1.Propos cités dans le feuillet biographique qui accompagnait les spectacles Washington en septembre-octobre 1998, p.5. 178 POSSIBLES.ÉTÉ 1999.DOCUMENT Vigneault, la très regrettée Pauline Julien et bien d\u2019autres, parlent de lui comme d\u2019un ami intime: Julos, poète lucide à l\u2019écoute du monde, Julos, c\u2019est l\u2019écologie de l\u2019oreille et la vision d\u2019un monde meilleur: le chant de tous les possibles.RAOUL DUGUAY?Très cher capitaine Julos de mes amours, ta parole est si belle que tu adoucis le rythme infernal de cette planète.Continue.On a besoin de toi ! PAULINE JULIEN?Ce poète, nous dit Hubert Nyssen, appartient à «l\u2019espèce très particulière de ces fous de parole qui, jouant avec les mots, finissent par jongler avec les concepts (\u2026) Il est aussi, à sa manière, un homme-orchestre puisque aussi bien il chante Éluard, Apollinaire, Tardieu ou Ramuz, se chante lui-même, compose des poèmes de prestidigitateur, écrit de la prose aux relents de révolte, détourne même des objets de leur destination afin de révéler leur invisible quintessence\u2026 »# Lui-même se présente: Julos Beaucarne profession : balayeur de mots récolte les mots jetés dans les poubelles par les académiciens et les réemploie* 2.Ibid, p.+.3.Ibid, p.4.4.H.Nyssen, Le Virelangue, Introduction a Julos Beaucarne, Actes Sud, 1992, p.7-8.5.J.Beaucarne, Écrit pour vous, l\u2019Archipel, 1996, p.172. JULOS BEAUCARNE OU LE PARI DE LA RÉSISTANCE TRANQUILLE Les mots du balayeur résonnent à nos oreilles en cette fin de siècle secoué d\u2019un grand vent.Un grand vent qui chasse tout : idéologies, utopies, mythes et systèmes de pensée.En une époque où la pensée contemporaine est agitée de polémiques, de contrastes et d\u2019oppositions.Une époque où des théories nouvelles souvent divergentes ou contradictoires soulèvent des problèmes réels sans parvenir à éclairer l\u2019avenir par le passé.La confusion, le malaise, l\u2019incertitude caractérisent les modes de connaissance.Comme le dit Edgar Morin, autorité s\u2019il en est en matière de complexité, «On ne sait pas où l\u2019on va (\u2026) On entre dans une époque où les certitudes s\u2019effondrent.Le monde est dans une phase particulièrement incertaine parce que les grandes bifurcations historiques ne sont pas encore prises.On ne sait pas si un processus civilisateur amènera à une situation planétaire plus ou moins coopérative ».6 Parfois on ne sait plus rien comme si on n\u2019avait plus de mémoire comme si le soleil s\u2019était noyé dans la mer comme si le livre des peut-être ce très gros volume avait brûlé entre les doigts si fins du feu JULOS BEAUCARNE/ Ainsi, profitant de ce passage à Montréal de Julos Beau- carne, il m\u2019est venu à l\u2019idée de l\u2019inviter à rencontrer, de manière bien informelle, quelques-uns de nos intellectuels de l\u2019Université de Montréal et plus particulièrement du département de sociologie.Je fis alors une expédition avec des anthropologues, des sociologues, des ornithologues 6.«Edgar Morin, philosophe de l\u2019incertain», Magazine Littéraire, numéro consacré à «la fin des certitudes», juillet-août 1993, p.21.7.J.Beaucarne, Écrit pour vous, op.cit., p.17.179 180 POSSIBLES, ÉTÉ 1999, DOCUMENT des carnivores, des anthropophages et des sinistrés un monde scientifique bien disparate comme vous voyez JULOS BEAUCARNES Je me suis dit la chose suivante : tant qu\u2019à être dans le brouillard (ou dans le verglas \u2026 crise révélatrice s\u2019il en est de l\u2019effondrement de nos vieilles certitudes) comme intellectuels et comme simples citoyens, pourquoi ne pas prendre une pause et tendre l\u2019oreille, une oreille attentive, à la voix des poètes.Ces fous de paroles, ces jongleurs de mots, sont à leur façon des visionnaires du social, des visionnaires clairvoyants du grand désordre contemporain.Ne sont-ils pas plus libres, et dans leurs perceptions et dans leurs paroles, que les intellectuels institutionnalisés que nous sommes?N\u2019y a-t-il pas une alliance à créer entre une science sociale incertaine de ses concepts et une poésie visionnaire saisissant le social là où il s\u2019échappe?A sa façon iconoclaste en effet, Julos Beaucarne ne parle pas d\u2019autre chose, à travers toute son œuvre, que de ce qui préoccupe la sociologie sous les termes de mondialisation, écologie, exclusion, violence, racisme.«Dieu que l\u2019papier s\u2019fait rare dans le Bas-Canada et surtout aux Trois-Rivières que ma blonde ne m\u2019écrit pas» et voila que je suis imprimé sur les parois de ce livre et que des arbres sont couchés étendus sur ces feuilles de papier et le lecteur prend en main cet univers.toi qui achètes ce livre il te faudra tout d\u2019abord planter dix arbres dans ton jardin et puis tu pourras lire à ton aise tu planteras des haies partout où tu pourras pour que les oiseaux y nichent il ne faut pas jeter la pierre à l\u2019oiseau qui veut 8.Ibid, p.158. JULOS BEAUCARNE OU LE PARI DE LA RÉSISTANCE TRANQUILLE chanter il faudra collectionner les vieux journaux pour en faire des nouveaux et que l\u2019écriture puisse continuer son voyage intérieur\u2026 que se passe-t-il au Kurdistan et en Ulster de même qu\u2019en est-il de la Palestine et chez nous?un homme torturé quelque part un poignard dans un dos l\u2019étranger renvoyé aux portes du pays et la confusion des idées du napalm et des enfants morts des champs de bataille dans le Golan à Chypre et ailleurs une vallée de larmes en plus\u2014«je n\u2019ai plus de gofit pour le métier des larmes» mais je pleure avec les pleurants de tous les camps\u2014il flotte un grand nuage de peine et les fausses fêtes hurlent dans les paysages de la mort accepterez-vous cette danse ?tu parles à la mort camarade elle ne désire qu\u2019une chose danser avec toi et parfois des vieux carnages Oradour Vacqueyras Bande la Saint-Barthélemy le Burundi le Vietnam l\u2019Ulster le Kurdistan et la Turquie ce sont des armes qui partent de chez nous et s\u2019en vont tuer le pauvre monde aux antipodes les bateaux appareillent tu regardes la fumée à l\u2019horizon tandis que des enfants font des châteaux de sable sur la plage tout est contradiction le vieux monde n\u2019est plus droit dans ses bottes les haut-parleurs ne laissent passer que certains sons que savons-nous ?qui joue avec nous ?nous sommes les 181 182 PossiBLES.ÉTÉ 1999.DOCUMENT pions de qui?qui mise sur nous?.alors mettre des mots de travers de côté de face de profil à cloche-pied c\u2019est une entreprise de dépuceleur de mouche de remueur de vent on ne sait pas quel chemin prendre si ce n\u2019est celui de la vie comme si la nouvelle religion était la vie à sauvegarder et à propulser bref créer un front de libération des arbres fruitiers.JULOS BEAUCARNE\u201d Ou encore: Ton Christ est juif Ta voiture est japonaise Ton couscous est algérien Ta démocratie est grecque Ton café est brésilien Ton Chianti est italien Et tu reproches à ton voisin D\u2019être un étranger JULOS BEAUCARNE!O Visionnaire kafkaïen, poète de l\u2019absurde, Julos Beaucarne se rit des rouages de notre société bureaucratisée et paperassière : Cinq cent mille lacs au Québec Seulement soixante-dix nommés Je voudrais être nommé nommeur Des quatre cent trente mille non nommés Qu'est-ce que tu fais dans la vie?Je suis nommeur, nommeur de lac C\u2019est pas encore dans les mœurs 9.Ibid, p.7-9.10.CD J'ai 20 ans depuis 40 ans. JULOS BEAUCARNE OU LE PARI DE LA RÉSISTANCE TRANQUILLE 183 C\u2019est pas encore sur la track Si l\u2019État me donne créance J'irai tous les baptiser Avec un hydravion orange Histoire de les regarder de près À chaque nouveau lac nommé Je ferai une croix dans un carnet Avec le nouveau nom tout frais Et quand ils seront tous couchés En long en large sur le papier Je donnerai au gouvernement Un rapport, ils s\u2019ront tous dedans JULOS BEAUCARNE!! L\u2019assurance-vie Si vous prenez une assurance-vie, vous êtes foutus parce que ça veut dire que vous avez des doutes sur votre longévité, si vous avez des doutes sur votre longévité, c\u2019est bien évident que vous ne vivrez pas longtemps, les compagnies d\u2019assurance ont été créées uniquement pour semer le doute pour vous faire perdre confiance en vous.Si vous perdez confiance en vous, vous êtes foutus, vous faites un faux pas et ce faux pas peut vous être fatal.Suivez les conseils d\u2019un véritable assureur-conseil, fuyez les assureurs qui vous assurent contre les assurances et soyez assurés de ma parfaite considération.JULOS BEAUCARNE12 onto be KRK Nous avons eu le plaisir de participer à un échange spontané entre plusieurs personnes réunies autour de Julos Beaucarne à la librairie Olivieri!*, dont le thème était le suivant: ce que pourrait être une sociologie poétique de la crise, s\u2019il en existe une, dans cette traversée du désert que connaît aujourd\u2019hui la science 11.J.Beaucarne, Le Virelangue, op.cit, 1992, p.59.12.J.Beaucarne, Le Navigateur solitaire sur la mer des mots, Les Eperonniers, 1997, p.7. 184 POSSIBLES, ÉTÉ 1999, DOCUMENT sociale?En définitive, le débat a tourné autour de deux axes principaux, à savoir: 1° les rapports entre science et poésie: 2° la voie spirituelle comme stratégie de résistance et de changement social.Ce qui en est présenté ici sont des extraits saisis sur le vif, dont est respecté le mouvement de l\u2019oral.Les participants à cet échange sont Gabriel Gagnon, anthropologue et sociologue, Émile Ollivier, sociologue et romancier, Marc-Antoine Parent, programmeur.et bien d\u2019autres choses, Luc Racine, anthropologue, sociologue et poète, et Mohamed Sfia, sociologue.Les rapports entre science et poésie Luc Racine-Substituer la poésie à la science, moi je n\u2019y crois pas.Je crois que ce n\u2019est surtout pas la chose qu\u2019il faut faire parce que d\u2019abord les buts ne sont pas les mêmes: c\u2019est-à-dire qu\u2019il y a dans l\u2019art un côté expressif, de mise en forme, de communication, il n\u2019y a pas de tentative d\u2019explication.On n\u2019essaie pas d\u2019expliquer, de démonter le comment des choses.L'art, ce n\u2019est pas du tout ça.Même s\u2019il y a des arts dans lesquels la technique est très importante, comme en musique, tu n\u2019essaies pas par là de comprendre le fonctionnement du monde-que ce soit le monde social ou le monde naturel.Alors, c\u2019est autre chose et cette entreprise-là, comme l\u2019entreprise spirituelle aussi que Julos vient d\u2019évoquer à plusieurs reprises, lie l\u2019art avec la philosophie de la vie finalement ; tout ça, c\u2019est là depuis très, très longtemps.L'approche scientifique du monde, c\u2019est quelque chose qui remonte disons à la Renaissance et c\u2019est d\u2019abord appliqué au monde naturel, ça a eu un succès énorme, une efficacité considérable dont on vit à la fois les bons et les mauvais côtés.Mais l\u2019entreprise de constituer un savoir scientifique de l\u2019humanité\u2026 Disons qu\u2019on comprend assez bien comment fonctionne le social chez les termites, chez les chimpanzés, tout ça.13.Nous remercions une fois de plus la librairie Olivieri de nous avoir si généreusement ouvert un espace dans ses nouveaux locaux ce jour-là. JULOS BEAUCARNE OU LE PARI DE LA RÉSISTANCE TRANQUILLE Le problème, c\u2019est l\u2019humanité, c\u2019est la société humaine, c\u2019est la psyché humaine.Et ça, effectivement, on doit constater l\u2019absolue déconfiture de toutes les grandes théories, de toutes les tentatives qui depuis un siècle et demi environ ont prétendu nous aider à comprendre le social soit pour le réformer, soit pour le révolutionner.Et ce n\u2019est pas parce que cette démarche-là pour l'instant est dans une impasse-que moi je qualifierais d\u2019ailleurs d\u2019obscurantisme: on est presque revenus, toutes choses étant égales par ailleurs, à l\u2019époque où l\u2019Église s\u2019opposait à Galilée, en sciences sociales; il y a beaucoup d\u2019obscurantisme de ce côté-là\u2014que ça peut se régler en recourant à la philosophie ou à l\u2019art.Moi-même, qui fais de la poésie, je n\u2019ai jamais essayé de chercher personnellement la même chose dans les deux.Parce que ça me semble une illusion, et même un mensonge.Quelqu\u2019un qui ferait de la science une sagesse se tromperait complètement.Et de la même façon, quel- qu\u2019un qui voudrait faire d\u2019une spiritualité une science, comme le sont les sciences de la nature, serait aussi en plein délire, à mon avis.Alors, il me semble qu\u2019on doit respecter, sans pour autant les isoler, ces différents types de savoir.On doit les respecter et ne pas croire qu\u2019un savoir peut régler les problèmes de l\u2019autre.Julos Beaucarne-Je crois que tous les savoirs sont intéressants.Et peut-être que ce qu\u2019on a perdu, c\u2019est la globalité des savoirs.On entre dans une faculté et on travaille un seul savoir.Et on perd tous les autres, dans un sens.On se limite à ce savoir-là.Il faudrait des cours de globalisation de tous les savoirs.Ce serait formidable d\u2019avoir une université avec des cours qui rassembleraient tout.Comme à la Renaissance, où les gens avaient une connaissance globale.Marc-Antoine Parent-En même temps, tu dis que la littérature ou la poésie ne déconstruisent pas l\u2019analyse, moi je pense que souvent en poésie il y a des intuitions qui sont des intuitions de 185 186 POSSIBLES, ÉTÉ 1999, DOCUMENT connaissance et de connaissance de l\u2019être, de connaissance de la société et de connaissance des mécanismes sans que ça soit de l\u2019analyse, sans que ça soit vérifié.Et effectivement dans ce sens-là, c\u2019est un savoir d\u2019un autre type [.].Il y a des intuitions directes qu'on atteint par le travail sur soi ou sur une œuvre\u2026 J.B.\u2014Je ne suis pas un intellectuel, ce que j'écris c\u2019est de la poésie, ça me vient comme ça, ça me traverse.Si j'écris c\u2019est plus fort que moi.Je ne me dis pas «ça va toucher les gens ou ça ne va pas les toucher».Dans un sens, je ne m\u2019en fous pas, mais au moment où j'écris je suis tellement dans mon écriture que je ne pense pas aux gens à qui je pourrais le dire.Au moment où j'écris je suis entièrement là-dedans.Inspiré, entre parenthèses.mais il y a aussi quelque chose qui te prend et qui fait que tout à coup tu deviens un médium.De la société, mais sans prétention.Sans prétention.Je n\u2019ai pas la prétention d\u2019avoir tort: c\u2019est pour rire, ça! La voie spirituelle comme stratégie de résistance et de changement social J.B.-On a perdu le contact avec la nature, on a perdu le contact avec son corps, avec tout ce qui existe.Finalement, ce qui est simple on ne le connaît pas.C\u2019est bien simple, tout est compliqué.Moi ce que je crois personnellement, c\u2019est que, quand on naît, on sort du ventre de sa mère avec une feuille de route particulière et que la société essaie de nous enlever cette feuille de route, de nous la faire oublier: on va à l\u2019école, on va à l\u2019armée chez nous, on regarde la télé, l\u2019école cathodique, oui surtout l\u2019école cathodique actuellement, l\u2019université où il y a les gens qui font de grandes études et qui n\u2019ont pas de débouché après.Donc on est vraiment au point zéro où on se dit «qu\u2019est-ce que nous étions quand nous sommes sortis du ventre de notre mère?» C\u2019est la société de puissance, de pouvoir qui a voulu qu\u2019on aille à l\u2019école pour étudier ceci, étudier ça puis on nous a mis sur des rails, on a oublié qu\u2019on TTA TRG CHOLINE | (east BIE at AS ETUI JULOS BEAUCARNE OU LE PARI DE LA RÉSISTANCE TRANQUILLE était beaucoup plus large que la société veut bien nous faire croire qu\u2019on est.On est immense.On est infini.En fait, je ne sais pas si c\u2019est ça la théorie quantique, mais j'ai l\u2019impression que chaque personne est tout l\u2019univers.Il y a des gens qui méditent, par exemple, eh bien, ils sont peut-être en rapport avec toutes les âmes qui ont vécu, avec toutes les âmes qui vivent.Et c\u2019est cela qui leur donne une ouverture: ils sont en rapport avec l\u2019univers; ils se rendent compte à ce moment-là qu\u2019ils sont en même temps rien et, en même temps, tout.On a créé des mouvements politiques, des mouvements de pensée; on a créé des dogmes.Mais les dogmes nous enferment eux aussi.Je crois que chaque personne a sa propre religion a faire.Chaque personne doit, au lieu d\u2019attendre des autres quelque chose, tout attendre de soi.La seule personne que je peux changer, moi, c\u2019est moi\u2026 la seule personne que je connais un peu.L.R.\u2014Sur la question du changement individuel ou du changement par les autres, à vrai dire, il me semble que c\u2019est la même chose.C\u2019est qu\u2019on connaît les autres par soi, on se connaît soi par les autres.Le grand poète mexicain Octavio Paz a écrit: «il n\u2019y a pas de moi, nous sommes seulement nous-autres».Intentionnellement ou consciemment, j\u2019ai l\u2019impression qu\u2019à certaines périodes, privilégiées ou maudites, dans l\u2019histoire, les choses changent pour le meilleur ou pour le pire.Mais, tout ce qu\u2019on peut faire, c\u2019est d\u2019être jusqu\u2019à un certain point conscient, se réaliser au mieux, pas avec tout le monde bien sûr mais avec les gens autour de soi.Cette espèce de besoin de changer le monde qu\u2019on a connu, nous, comme génération, me semble à la limite illusoire et ça pourrait être paralysant.Ca peut devenir désespérant, surtout pour les générations plus jeunes que nous, de dire «Écoutez, ce monde-là est horrible, il faut le changer».Il est évident que ni moi, ni toi, ni même si on se mettait cent comme nous ensemble- contrairement à ce que Léo Ferré a dit\u2014, on ne peut changer le monde consciemment, ou 187 188 TORTIE IOS Ng 2250 OMR 108 POSSIBLES.ÉTÉ 1999, DOCUMENT intentionnellement.On peut faire des choses qui éventuellement, après un certain temps, amèneront peut-être quelque chose de mieux.Mais ça nous échappe en grande partie.Donc si on met le sens de l\u2019existence dans l\u2019amélioration du monde, tout prêche, tout témoigne qu\u2019il n\u2019y a pas d'amélioration du monde et ça devient une parfaite leçon de désespoir.Ça présente toutes sortes d'obstacles mais c\u2019est un combat qu\u2019on peut faire, tu vois.Les résultats ultimes de ça dans deux ou trois générations, on ne le sait pas, on ne sera plus là; mais peu importe finalement parce que ça a tout de même un sens immédiat, c\u2019est-à-dire, de se réaliser, d\u2019aider les autres qu\u2019on aime autour de soi à se réaliser, même si les circonstances sont extrêmement difficiles: ça, ce n\u2019est pas désespérant.Gabriel Gagnon\u2014En effet, si l\u2019on pensait changer le monde pour construire une société meilleure, bien sûr ça c\u2019est loupé, on n\u2019a pas tellement réussi.Mais s\u2019il s\u2019agit de sauver la terre ou de sauver la nature ou un certain nombre de choses, là peut-être qu\u2019on est plus aptes à faire des gestes au moins défensifs, collectifs; du moins on sait où l\u2019on s\u2019en va.Moi je pense que dans ce domaine-là, on peut peut-être être plus sûr d\u2019un certain nombre d\u2019actions collectives de changement que dans le domaine de la construction de la société sans classes ou de la société utopique, etc.L.R.\u2014Oui, cela dit, il faut garder une certaine lucidité et ne pas se faire manipuler comme des imbéciles.Et quand même voir que beaucoup de discours\u2014la mondialisation, l\u2019efficacité, etc.\u2014ne sont rien d'autre qu\u2019un gigantesque moyen idéologique d\u2019appuyer le pouvoir dans les mains d\u2019une extrême minorité sur la planète.Tout discours de peur profite aux dominants.La planète est devenue comme l\u2019Empire ottoman à son apogée, ou comme l\u2019Empire byzantin.Jamais les forces de domination n\u2019ont été aussi JULOS BEAUCARNE OU LE PARI DE LA RÉSISTANCE TRANQUILLE fortes.Alors, ce qu\u2019on nous raconte pour nous faire peur, l\u2019écologie, ces histoires-là, ça profite parfaitement à des gens qui ont avantage à faire peur aux pauvres gens-en même temps qu\u2019on les étrangle\u2026 Enfin, on voit bien ici ce qui se passe dans cette espèce de scandale de la caisse de l\u2019assurance-chômage, où finalement on va rafler tous les surplus de la façon la plus cynique pour aller les distribuer aux nantis.Tout ça au nom de la mondialisation, encore.Moi je ne crois pas à ce discours-là.Bien que je ne sois plus le marxiste militant que j'ai été, je crois que les rapports de domination, il faut les voir et ne pas en être complice.même si ça ne nous donne pas beaucoup de satisfaction du point de vue pratique; on peut se centrer sur soi dans une perspective spirituelle et créatrice, mais en même temps, il ne faut pas se laisser raconter des boniments par les journaux, ou les «experts».J.B.-La société est sur des sables mouvants; et maintenant c\u2019est sûr qu\u2019elle va peut-être se casser en effet la pipe, que le système bancaire va voler en éclats; c\u2019est possible, mais l\u2019homme ne va pas voler en éclats.L'homme s\u2019il se recentre, s\u2019il repense à qui il est, je reviens toujours à mon idée fixe, quand il sort du ventre de sa mère, il a quelque chose à dire.S\u2019il revient à son origine première, je crois qu\u2019il se retrouvera même si ça explose de partout, même s\u2019il y a du verglas partout.S\u2019il se centre, comme les yogis font-ils se mettent la colonne vertébrale tout à fait droite pour avoir la jonction avec l\u2019univers, cette espèce de passage de l\u2019univers dans la peau et marcher pieds nus pour avoir le passage de la terre dans la peau-\u2014, je crois que s\u2019il se recentre, il trouvera sa solution lui.Il y a des solutions collectives bien sûr, mais les solutions collectives viendront du fait que beaucoup de gens se recentreront.Tous ces gens, les gens qui se recentrent, s\u2019assemblent finalement ; ils se retrouvent.J'ai l'impression, moi, que quand on se centre on est dans le vrai temps.Et on relativise cette espéce de société gadget dans 189 190 POSSIBLES.ÉTÉ 1999, DOCUMENT laquelle on vit.Si on revient à sa propre histoire, on devient très solide.Enfin, on n\u2019est jamais très solide bien sûr\u2026 tout peut nous ébranler.On n\u2019est rien et on est tout, mais plus solides, disons.M.-A.P-Je me sens tout a fait à l\u2019aise avec ce que tu dis sur cette espèce de chemin personnel, mais en même temps ce que je trouve absolument merveilleux c\u2019est que, dans ton cas, ton chemin personnel passe par les mots et que, quand tu as parlé il y a quelques instants de perdre le contact avec la nature, moi ce que je vois dans la religion cathodique justement, c\u2019est qu\u2019on est en train de perdre le contact avec les mots.Pas seulement le contact avec la nature, mais le contact avec les mots.Et toi, dans ton cheminement pour te retrouver toi-même, tu es passé par la transmission des mots; tu transmets les traditions orales de beaucoup de personnes.Mais n\u2019y a-t-il pas quelque chose de paradoxal dans le fait que quelque chose en toi\u2014toi en tout cas tu t'es retrouvé\u2014est aussi quelque chose qui vient de la collectivité?Alors que la collectivité en même temps nous coupe de nos mots, de ces mots qu\u2019elle nous a donnés.Mohamed Sfia\u2014Devant cette invasion du pouvoir, à toute époque et en particulier à la nôtre, il est tout à fait légitime qu\u2019il y ait plusieurs stratégies, comme la stratégie de recherche collective pour agir dans des mouvements sociaux, politiques, etc., et la recherche de l\u2019autoprotection.Le recentrage est quelque chose qui est ressenti par énormément de gens.Il est bon que des poètes expriment ce besoin.Parce que c\u2019est une résistance.C\u2019est une forme de résistance.Le fait de dire de ce monde «je vais m\u2019en protéger et essayer de faire fleurir autre chose que la vidéo, la civilisation vidéo», cela est très, très positif et en fait, c\u2019est très actif: c\u2019est le contraire de ce qu\u2019on a l\u2019impression que c\u2019est; ce n\u2019est pas du tout un repli.C\u2019est une façon de résister.Une façon de résister qui est autre que celle de l\u2019organisation des mouvements politiques de résistance.Selon les époques, selon les dosages des sensibilités, on JULOS BEAUCARNE OU LE PARI DE LA RÉSISTANCE TRANQUILLE a recours à l\u2019une et à l\u2019autre.Et pour faire un lien avec la sociologie, je vais peut-être étonner certains collègues en disant que dans une interview à la télé française, il y a un an ou deux, Alain Touraine qui est un sociologue d\u2019un certain type, c\u2019est-à-dire qui parle d\u2019interventions tout le temps dans le social, etc, a dit: «Face à l\u2019oppression de la modernité, l\u2019heure actuelle est au dégagement et non pas à l\u2019engagement.» Ce qu\u2019il dénonçait, c\u2019est le caractère profondément oppressif de certains aspects de la modernité.Et il disait: «Ça fait partie des mouvements de résistance, cette fois-ci individuels, de se désengager: vous ne m\u2019aurez pas dans votre publicité; vous ne m\u2019aurez pas dans votre marché; vous ne m\u2019aurez pas dans votre mondialisation».Or, la mondialisation actuelle avec ce qu\u2019elle entraîne comme horreur est tout à fait susceptible de créer beaucoup plus de réactions de recentrage de ce genre, ce qui ne serait pas péjoratif pour moi.C\u2019est tout à fait affolant, vous n\u2019êtes pas à l\u2019abri des fluctuations de la Bourse de Hongkong, vous n\u2019êtes pas à l\u2019abri du verglas, vous n\u2019êtes pas à l\u2019abri de l\u2019organisation de ce réseau soi-disant de communication qui ne communique rien.Ces choses peuvent amener quelqu\u2019un à dire: «je ne veux rien savoir; je vais cultiver autre chose qui vient peut- être de moi, qui vient des autres, qui vient de mon histoire, qui vient des ancêtres, qui vient de n\u2019importe où, excepté de votre monde.Et c\u2019est une résistance qui n\u2019est pas du tout opposée à l\u2019autre, mais qui en un sens l\u2019alimente.» Je me souviens d\u2019un numéro du Magazine Littéraire sur la solitude dans l\u2019histoire.Il citait un sage, je crois, syrien du VII ou VIII siècle qui disait: «En me retirant de tout, j'essaie de rendre la société moins folle.Je me retire de cette bataille, s\u2019il y a un fou de moins, dans l\u2019histoire, c\u2019est toujours ça de gagné».Ainsi, se retirer peut être une façon très active de résister.Emile Ollivier\u2014J'ai saisi une phrase au vol.C\u2019est la question de l\u2019Internet qui nous permet de communiquer.À mon avis, pour 191 192 POSSIBLES.ÉTÉ 1999, DOCUMENT nous intellectuels surscolarisés, il n\u2019y a pas de doute que c\u2019est un instrument merveilleux.Mais je ne peux m\u2019empêcher de penser à ceux qu\u2019on peut appeler les info-pauvres.\u2026 Nous, nous sommes les info-riches à la fois du point de vue de notre savoir du social et de notre statut socioprofessionnel.Il y a des gens qui sont complètement en dehors du coup.Et même, au sein d\u2019une société comme la société québécoise, il y a des gens qui ne communiquent absolument pas.Moi ce qui me frappe, et c\u2019est ce qui caractérise l\u2019époque actuelle, c\u2019est ce que j\u2019appellerais la «déliaison»\u2026 On dirait que tout nous renvoie à notre solitude individuelle; nous sommes enfermés dans notre bulle.Des gens comme vous, des gens qui disent «je ne suis plus le marxiste que j'étais mais je suis encore préoccupé de combattre les injustices», devraient multiplier les lieux générateurs de liens.La chaîne a été cassée quelque part puisque depuis Caïus Gracchus, on prêche aux riches de redistribuer aux pauvres: ça ne s\u2019est pas encore fait \u2026 Avec l\u2019écroulement du marxisme, justement, moi je dis qu\u2019il faut reprendre là où la chaîne s\u2019est cassée.L'autre chose que je voulais dire c\u2019est que moi, je joue sur les deux tableaux effectivement.à la fois sociologie et littérature.Depuis quelque temps, j\u2019essaie de trouver\u2014si vous pouvez m\u2019aider, je serais trés heureux-un genre de connexion entre ce que Lyotard nous dit par exemple sur la fin des grands récits et ce que je crois que le récit de fiction est en train de devenir.Toute ma vie, ce que j'ai essayé de faire c\u2019est de voir la société comme un roman ; et, à travers ce roman-là, d'investir mon aventure personnelle.Je m'aperçois qu\u2019avec l\u2019invasion des nouvelles technologies de communication, il y a un certain nombre de problèmes qui se posent à l\u2019écrivain\u2026 Le 3 2 xx Ce qui émerge en priorité de ces échanges, on le constate, est une très grande incertitude.Incertitude sur le statut de la + A 7 [revgyrvom it i NOT DLI A ETE TOT A TE CAN FEST LE} HI a dut dut details ELM LEER HEHE te: F Lu A JULOS BEAUCARNE OU LE PARI DE LA RÉSISTANCE TRANQUILLE 193 connaissance, sur la mission des intellectuels et le rôle des poètes, sur l\u2019avenir de la communication à l\u2019échelle mondiale\u2026 Cette incertitude cependant, est empreinte d\u2019ouverture: ouverture à l\u2019autre, à d\u2019autres savoirs.Et peut-être ce genre de rencontre, comme lieu de parole «indisciplinée», devrait-il se multiplier afin de favoriser Ë # une plus grande transversalité des savoirs.| Les choses que jai a dire Lo - Les choses que j\u2019ai à dire sont écrites ; Dans le livre de toutes les mémoires = Chacun de nous nous sommes une page | # du grand livre Laissez-moi lire la page que vous étes J'ai beaucoup de choses à vous dire Mais à mi-voix Dans le no-man\u2019s land Hl Dans la lande déserte où naissent les murmures Tout est écrit au fond de nous Les rencontres et les séparances Les nuages et les temps doux tout est écrit Moi mes chansons elles voyagent Et s\u2019en vont bien plus loin que moi Elles connaissent tant de paysages Pénètrent là où je n\u2019entre pas Elles font souvent des confidences Que je n\u2019entends qu\u2019à demi-mot Elles partent elles sont en vacances Je les envie un peu ou trop Moi mes chansons ce n\u2019est plus moi Et c\u2019est moi qui me reconnais Ce sont des infantes en voyage Qui de moi se ressouviendraient.JULOS BEAUCARNE!4 14.J.Beaucarne, Le Navigateur solitaire sur la mer des mots, op.cit, p.11. COLLABORATION SPÉCIALE À CE NUMÉRO DANIEL BARIL, journaliste au journal Forum, Université de Montréal.MICHEL BEAUDIN, professeur, Faculté de théologie, Université de Montréal.DOMINIQUE BOISVERT, avocat, journaliste et recherchiste a la revue Relations et au Centre Justice et Foi.GHISLAINE BOYER, sociologue, musicienne.Elle écrit de la poésie.ANNE ÉLAINE CLICHE, écrivain et professeur, Dép.d\u2019études littéraires, UQAM.CAROLE DAMIANI est chargée de cours et étudiante au doctorat au Dép.de sociologie de l\u2019Université de Montréal.À publié La Médecine douce aux Éditions Saint-Martin.JACQUES DOFNY, professeur au Dép.de sociologie de l\u2019Université de Montréal et vice-président de l\u2019Association internationale de sociologie.Il est décédé en Provence en juillet 1994.JEAN DUHAIME, professeur, Faculté de théologie, Université de Montréal.JACQUES FOURNIER, employé dans un CLSC, rédacteur en chef de la revue Interaction communautaire.SYLVIE GENDRON enseigne le français et la littérature au cégep Saint-Jean-sur-Richelieu et est étudiante au doctorat en Études françaises à l\u2019Université de Montréal.MARTIN GEOFFROY, étudiant au doctorat, Université de Montréal.PHILIPPE HEACK, professeur au collège Maisonneuve, poète et essayiste.MARIANNE KEMPENEERS, professeur de sociologie, Université de Montréal.GILLES LÉVEILLÉE fait paraître un récit en 1991, Les Paysages hantés, et un recueil de nouvelles, Lieux de passage, en 1995.Il est également professeur de littérature au cégep Saint-Jean-sur-Richelieu.MICHEL RIOUX a été journaliste à la CSN de 1969 à 1998.Il est maintenant rédacteur en chef de L\u2019Action nationale.MICHEL SAINT-JEAN, photographe vivant à Montréal.y À A mn te [ETON RTT ARTE Unis Me co D that oo RON Rs We ASSLT H OA RECORD ELA i En vous abonnant, vous épargnez 7 $ sur le coût de quatre numéros en kiosque, vous contribuez à l\u2019essor de la revue et vous recevez un numéro en prime.Je souscris un abonnement à POSSIBLES.Envoyez-moi le numéro suivant, en prime: [) vOL.12, N° 3: Le Québec des différences [] VOL.17, N° 1: À qui le droit ?(le droit dans divers domaines) [] VOL.17, N° 2: Parler d\u2019ailleurs/d\u2019ici (sur les communautés culturelles) [I VOL.18, N° 4: L'Estrie NOM ADRESSE CODE POSTAL TÉLÉPHONE OCCUPATION Ci-joint: chèque mandat-poste au montant de abonnement d\u2019un an (quatre numéros): 25 $ abonnement de deux ans (huit numéros): 45 $ abonnement institutionnel: 40 $ abonnement de soutien: 40 $ abonnement étranger: 50 $ Revue POSSIBLES C.P.114, succursale Côte-des-Neiges Montréal (Québec) H3S 2S4 LTTE AA TOME strategies culturelles™ NUMÉRO 1: NUMÉRO : NUMÉROS 3/4: NUMÉRO 1: NUMÉROS 2/3: NUMÉRO 4: NUMÉRO 1: NUMÉRO 2: NUMÉROS 3/4 : NUMÉRO 1 : NUMÉRO 2: NUMÉROS 3/4: NUMÉRO 1: NUMÉRO 2: NUMÉROS 3/4: ù NUMÉRO 1: NUMÉRO 2: NUMÉROS 3/4 : 5% 5$ 5$ 5$ 5$ 5$ 5$ 5$ 5$ 5$ 6$ 6$ 6$ 6$ 6$ 68 D TE CTR TTI IEEE NUMÉROS DISPONIBLES VOLUME 1 (1976-1977) Tricofil; sciences sociales et pouvoir Poèmes de Roland Giguère et Gérald Godin Santé; question nationale Poèmes de Gilles Hénault, Luc Racine, Robert Laplante Les Amérindiens: politique et dépossession De l'artisanat comme instrument de conquête VOLUME 2 (1977-1978) Fer et titane: un mythe et des poussières Nouvelles perspectives du roman québécois Nouvelle de Jacques Brossard Bas du fleuve/Gaspésie Poème de Françoise Bujold Mouvements sociaux, coopératisme et autogestion Texte d\u2019Alexis Lefrancois VOLUME 3 (1978-1979) A qui appartient Montréal ?Poémes de Pierre Nepveu L'éclatement idéologique La poésie, les poètes et les possibles Paul Chamberland: la dégradation de la vie Education Sur les chemins de l\u2019autogestion : le JAL Poèmes de François Charron et Robert Laplante VOLUME 4 (1979-1980) Des femmes et des luttes Projets du pays qui vient Faire l\u2019autogestion : réalités et défis Poèmes de Gaston Miron VOLUME 5 (1980-1981) Qui a peur du peuple acadien ?Élection 81: questions au PQ.Gilles Hénault: d\u2019Odanak à l\u2019Avenir Victor-Lévy Beaulieu: l\u2019Irlande trop tôt Les nouvelles stratégies culturelles Manifeste pour les femmes VOLUME 6 (1981-1982) Cinq ans déjà\u2026 L\u2019autogestion quotidienne Poèmes inédits de Marie Uguay Abitibi: La Voie du Nord Café Campus Pierre Perrault: Éloge de l\u2019échec La crise.dit-on Un écomusée en Haute-Beauce Jacques Brault: lecons de solitude NUMÉRO 1: NUMÉRO 2: NUMÉRO 3: NUMÉRO 1: NUMERO 2: NUMÉRO 3: NUMÉRO 4: NUMÉRO 1: NUMÉRO 2: NUMÉRO 3 NUMÉRO 4.NUMERO 1: NUMERO 2: NUMEROS 3/4: NUMÉRO 1: NUMÉRO 2: NUMÉRO 3: NUMÉRO 4: NUMÉRO 1: :6$ NUMÉRO 3: NUMÉRO 4: NUMÉRO 2 NUMÉROS 1/2: NUMÉRO 3: NUMÉRO 4: NUMÉRO 1: NUMÉRO 2: NUMÉRO 3: NUMÉRO 4: 65 6% 6$ 6$ 6% 6% 6% 6% 65% 6% 6% 6% 6% 6% 6% 6% 6% 6% 6% 6% 6% NUMEROS DISPONIBLES VOLUME 7 (1982-1983) Territoires de l\u2019art Régionalisme et internationalisme Roussil en question(s) Québec, Québec: à l\u2019ombre du G Jean-Pierre Guay, Marc Chabot: un beau mal Et pourquoi pas l\u2019amour ?VOLUME 8 (1983-1984) Repenser l\u2019indépendance Vadeboncœur et le féminisme Des acteurs sans scène Les jeunes L'éducation 1984 \u2014 Créer au Québec En quéte de la modernité L\u2019 Amérique inavouable VOLUME 9 (1984-1985) Le syndicalisme à l\u2019_épreuve du quotidien .et les femmes Québec vert.ou bleu?Mousser la culture VOLUME 10 (1985-1986) Le mal du siecle Du côté des intellectuels Autogestion, autonomie et démocratie VOLUME 11 (1986-1987) La paix à faire Un emploi pour tous ?Langue et culture Quelle université ?VOLUME 12 (1988) Le quotidien : modes d\u2019emploi Saguenay/Lac Saint-Jean: les irréductibles Le Québec des différences: culture d\u2019ici Artiste ou manager ?VOLUME 13 (1989) Il y a un futur [Droits de] regards sur les médias La mère ou l\u2019enfant ?VOLUME 14 (1990) Art et politique Québec en 2000 Culture et cultures Vies de profs NUMÉROS DISPONIBLES NUMÉRO 1:7$ NUMÉRO 2:7$ NUMÉRO 3: 7 $ NUMÉRO 4: 7 $ NUMERO 1.7 § NUMERO 2:7 § NUMÉRO 3: 7 $ NUMÉRO 4: 7 $ NUMÉRO 1: 7 $ NUMÉRO 2: 7 $ NUMÉROS 3/4: 12 $ NUMÉRO 1:8$ NUMERO 2: 8 $ NUMÉRO 3: 8$ NUMÉRO 4: 8 $ NUMÉROS 1/2: 10 $ NUMÉRO 3: 8 $ NUMÉRO 4: 8$ NUMÉRO 1:8$ NUMÉRO 2: 8$ NUMÉRO 3: 8 $ NUMÉRO 4: 8$ NUMÉRO 1:8$ NUMÉROS 2/3: 10 $ NUMÉRO 4: 8 $ NUMÉRO 1: 8$ NUMÉRO 2: 8 $ NUMÉROS 3/4: 12 $ NUMÉRO 1:8$ NUMÉRO 2: 8$ VOLUME 15 (1991) La souveraineté tranquille Générations 91 Bulletins de santé Les publics de la culture VOLUME 16 (1992) L'autre Montréal What does Canada want?Les excentriques Formations professionnelles VOLUME 17 (1993) À qui le droit?Parler d\u2019ailleurs/d\u2019ici (les communautés culturelles) À gauche, autrement VOLUME 18 (1994) L'artiste (auto) portraits Pensées pour un autre siècle L'État solidaire L'Estrie VOLUME 19 (1995) Rendez-vous 1995: mémoire et promesse Créer à vif Possibles@techno VOLUME 20 (1996) Modernité : élan et dérives Éduquer quand même Québec.On continue ?L'art dehors VOLUME 21 (1997) Penser avec Giguère et Miron Travailler autrement : vivre mieux ?Homo violens VOLUME 22 (1998) Générations: des liens à réinventer Un art qui s\u2019engage Québec 1998: l'alternative VOLUME 23 (1999) L'affirmation régionale (les régions québécoises) Ethnies, nations, sociétés aa rr = ste es sets OCLs OC 3 cu pain i.a Fr = = BR ES 5 (gs PS Ts A ES So Ps oo EES ES ee RAN EA nn ee _ rm mire a ce \u2014__ i PPP Ep PI Pp PP Lars Gi EE 3 COUSINEAU Le constat saute aux yeux le safe fin Ji ENTE] Bam | gaan hy Eat.Ee Jie 1 CT, ATL sui [rf a ICL I) EY TA er rr TIES de geperalion ep ger ae se fed de pits Bn pits fe (Es aoe gro: LG Fag ge se Te: Ey Ci TY SHE oes TE TT 2 Pour LCF =m oT Tm oo Eo 1] BS CYT rap ar (ge YTD d'JUILEE font BERAETT TRUS ln: pits InCUL HUN LIERT'S OLY acre ED 0 0e qe a EL vette origi Gag ui ef TEAT ARETE a Uy Lely Ov + Tp TE TY.fh isa Gy Wie = avec ou sans Dieu.ON ion BET I TES les § LAE Cig TET EL NE or.CS LeTeligiduX dans P\u2019espace personnel et social SING TITY]: Vie privee B+, economie D- Ny s des animistes EVE Orthôdo® elativisme dans le Québec religieu RélféXION® UNE sociologue sur son terrain de recherch.i JY uit P RPE HAECK DOCUMENT ul ou 1&pAT de la résistance tranquille MARIANNE KEMPENEERS "]
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