Possibles, 1 janvier 2004, Hiver
[" irate, a a or ptt Cd ate - _ X na a eat VS = 4 SA skim yy = HIVER 2004 pl } \u2019 » La aL Ji » te # oy S gy - 9 7 RS I § 2 NUMERO 1 , S 3 \\ (8 me Mana es M N À ! ) \u2014 Cb 4 48 Eh FF iy % VOLUME 28 Ney À 14 dé DA) \u201cLi # 17 RAS sibles | % =>} \u2018vil A 4 v ) be A 8 y Ÿ or NS Ni mE a EN TN fi us L 5 3 7 + = = ga = # HE a pos 8 H # pi \u2019 î £.> AL = PER PS 2 : Wn: eme ga > gp f - pe mene \u201c on [A « ps 3 pe A pa = = _.M RE Lz À pe a ?ce, : 3 possible Litterature et citoyennete possibles 5070.RUE DE LANAUDIERE.MONTREAL (QUEBEC) H2J 3R1 TELEPHONE : (514) 529-1316 SITE WEB : www.possibles.cam.org COMITE DE REDACTION Gabriel Gagnon, Pierre Hamel, Patrice LeBlanc, Jean-Francois Lepage, T Gaston Miron, Jacques Pelletier, Nathalie Prud\u2019 Homme, T Marcel Rioux, Raymonde Savard, Stéphane Thellen, Amine Tehami, André Thibault COLLABORATEURS(TRICES) Rose-Marie Arbour, Yvan Comeau, Francine Couture, Marcel Fournier, t Roland Giguere, Jacques T.Godbout, Suzanne Jacob, Marie-Nicole UHeureux, Suzanne Martin, Marcel Sévigny REVISION DES TEXTES ET SECRETARIAT Micheline Dussault RESPONSABLES DU NUMERO Jacques Pelletier et Nathalie Pru\u2019 Homme La revue PossiBLEs est membre de la SODEDP et ses articles sont répertoriés dans Repère.Les textes présentés à la revue ne sont pas retournés.PossiBLESs est subventionnée par le Conseil des arts et des lettres du Québec.\u2018ro : i i Conseil des arts Ce numéro : 8$.La revue ne perçoit pas la TPS ni la TVQ.Conseil des a PRODUCTION : Mardigrafe inc.Québec CONCEPTION : Diane Héroux IMPRESSION : AGMV Marquis inc.DISTRIBUTION : Diffusion Dimedia inc.DÉPÔT LÉGAL Bibliothèque nationale du Québec : D775 027 DÉPÔT LÉGAL Bibliothèque nationale du Canada : ISSN : 0703-7139 © 2004 Revue PossisLes, Montréal , TABLE DES MATIÈRES 3 EDITORIAL .uuccuncueeeeee HOMMAGE À ÉMILE OLLIVIER Madeleine Gagnon ESSAIS ET ANALYSES Pour une littérature de combat Francis Dupuis-Déri Le jardin de Enshu .Monique LaRue De la littérature et du politique Nathalie Prud'Homme L'alliance de la parole Bruno Roy Gens de plume, Hebdromadaires et autres animaux communs : Jacques Prévert et les médias Normand Baillargeon On est de quelque part \u2026 Mona Latif-Ghattas Littérature et citoyenneté Naïm Kattan Libération inconditionnelle Ser ea tease a arse 1 050600130000 00 116 Daniel Gagnon Paroles en l'air sur une citoyenneté atmosphérique Pires ea eae 128 Terry Cochran et Catherine Mavrikakis POESIE ET FICTION La chasse au snark de Lewis Carroll \"re 08 a 0100005 0004100001 01 1 0000000000 139 Normand Baillargeon Désaccord à Boston 154 Nathalie Prud\u2019Homme Île 163 Karine Glorieux MUR.a 170 Yves Patrick Augustin Il suffit parfois de quelques mots qui coulent au creux de l\u2019oreiller pour dévier le cours de la nuit.[.] Les malheurs glissent dans l'ornière tandis quapparaissent à l'horizon des centaines d'avenues possibles.ROLAND GIGUÈRE Rêvez toujours\u2026 Roland Giguere (1929-2003) Ne pouvant plus interpréter pour nous les bruits et les couleurs du monde, Roland nous a discrètement quittés en août dernier.L\u2019un des six fondateurs de notre revue en 1974 (avec Gabriel Gagnon, Gérald Godin, Gilles Hénault, Gaston Miron et Marcel Rioux), il a participé avec nous, tout au cours des années, au dévoilement des possibles.Lors de notre vingtième anniversaire (vol.21, n° 1, hiver 1997) il nous confiait dix poèmes inédits, illustrés de ses œuvres graphiques.Plus récemment, un texte intitulé Rêvez toujours ouvrait un des numéros de notre vingt-cinquième anniversaire (vol.25, n° 3-4, été-automne 2001).Dans notre prochaine livraison, nous rendrons hommage à ce très grand artiste qui fut notre ami très cher.LA RÉDACTION OO ES ES \u2014 Que faire de la littérature ?ette question stratégique, qu'on serait spontanément porté à attribuer à un léniniste fanatique assimilant les textes littéraires à des chars d'assaut rangés en dispositif de bataille, est pourtant au cœur de l\u2019entreprise littéraire d'un écrivain aussi respecté et respectable qu\u2019Hermann Broch.Considéré par plusieurs comme une figure archétypique du créateur raffiné et de l\u2019artiste pur, voué à la pratique du sublime et des sommets, étranger par conséquent à ce genre de préoccupation contre-nature associant littérature et politique, ce dernier a cependant édifié toute son œuvre à partir de cette interrogation décisive.Que faire en tant que citoyen, se demande-t-il tout au long de sa correspondance, que faire aussi en tant qu'écrivain ?Quelle sorte d\u2019œuvre faut-il écrire pour rendre compte de la vérité de l\u2019époque, pour la donner à voir dans toute sa complexité ?Et comment, à travers cette représentation, pourrait-on contribuer à en infléchir éventuellement le sens?Et cela sans tomber dans une pratique purement instrumentale et asservie, dans ce qu'il appelle parfois un « art de tendance », ou de propagande ?Comment être utile tout en échappant à l\u2019embrigadement ?Broch, pour sa part, trouvera une réponse dans la pratique de ce que Madeleine Gagnon, à propos de Lueur, a appelé POSSIBLES, HIVER 2004 le « roman archéologique ».Il s\u2019agit, dans ce type d\u2019écrit, de mettre à jour les soubassements primitifs, les fondements irrationnels, pré-idéologiques, des doctrines et des programmes politiques à la source des drames de l\u2019époque moderne : les deux grandes guerres mondiales, les totalitarismes inspirés par le fascisme et le communisme à la manière soviétique.Broch écrivait au milieu du siècle dernier et la solution qu'il avait trouvée dans la pratique du roman gnoséologique et po- lyhistorique, qui convenait aux défis de l\u2019époque, ne saurait, sans doute, être reprise telle quelle aujourd\u2019hui dans le contexte, largement inédit, de la mondialisation marchande et de la fragmentation des identités (aussi bien individuelles que collectives).Comment se pose, dans ce cadre nouveau, la « vieille » problématique de l'engagement?C\u2019est la question que nous avons soumise comme objet de réflexion à des intervenants du milieu littéraire et culturel à leur double titre d'acteurs engagés dans une pratique spécifique et de citoyens concernés par les grands débats qui préoccupent notre société.Comment conçoivent-ils ces deux activités ?Les « vivent-ils » de manière indépendante, séparée ou complémentaire?Comment concilient-ils dans leurs pratiques effectives l'artiste, l\u2019intervenant culturel et le citoyen impliqué?On verra que les réponses à cette question ne sont pas univoques, ce qui n'étonne guère compte tenu de la complexité de la problématique qui la sous-tend.On distinguera d\u2019abord une conception, que je qualifierais de « forte », de l\u2019engagement comme condition même et | | | | i } i QUE FAIRE DE LA LITTÉRATURE ?vérité ultime de la littérature.Défendue avec brio et vigueur par Francis Dupuis-Déri, elle repose sur un postulat voulant que l'écriture soit, par sa nature même, un acte politique.Les œuvres, dans cette optique, sont des armes qui peuvent et doivent être mobilisées dans une lutte, un « combat » pour l\u2019avènement d\u2019une société plus libre, plus juste, plus égalitaire.Cette préoccupation imprègne également la contribution de Normand Baillargeon qui invoque l'exemple de Jacques Prévert à l\u2019appui de sa démonstration.Le poète, par sa critique et sa déconstruction des clichés et des lieux communs véhiculés notamment par les médias de masse, proposerait un exemple à suivre dans la pratique de ce que Baillargeon appelle l\u2019autodéfense intellectuelle.La vigilance s'imposerait en effet plus que jamais dans une période où les citoyens sont les victimes d\u2019une incessante propagande visant à légitimer idéologiquement la domination des plus riches et des plus puissants sur l\u2019ensemble du monde.Bruno Roy, tout en soutenant aussi l\u2019idée que l'écrivain doit être un citoyen engagé et un résistant, ne partage pas complètement le radicalisme de Baillargeon et de Dupuis-Déri.Il fait remarquer que si l'écrivain peut être un militant, il n'est pas voué à l'être par sa nature même : c'est un choix qu\u2019il demeure libre d'effectuer (ou non).Il est de même méfiant devant les conceptions qu'il juge utilitaristes et instrumentales de la littérature, y compris à l'endroit des causes qu'il estime justes par ailleurs.Le primat du politique est ici moins absolu et la marge de singularité attribuée à l'écrivain s'avère plus large, ce qui traduit peut- être l'appartenance et l\u2019identification plus fortes de cet intervenant au milieu littéraire dont il est un des plus importants animateurs.9 10 POSSIBLES.HIVER 2004 La problématique connaît un déplacement et une reformulation dans les interventions de Monique LaRue et de Nathalie Prud\u2019Homme.Elle se situe sur un terrain différent, celui des rapports du singulier et de l\u2019universel, du particulier et du général aussi bien sur le plan politique que strictement littéraire : dialectique de la citoyenneté nationale et de la citoyenneté mondiale mais aussi des littératures nationales (et « mineures ») et de la littérature internationale (et « universelle »).Comment penser et concilier, si cela apparaît souhaitable, ces deux niveaux d\u2019appartenance et de référence ?Comment être à la fois d'ici et d'ailleurs?S\u2019identifier à une nation et en même temps au monde dans sa globalité?Écrire dans un cadre national ou régional dans une perspective internationale ?Le moins que l\u2019on puisse dire, c\u2019est qu\u2019il n\u2019y a pas de réponse simple et définitive à une question aussi complexe et pluri- dimensionnelle.On le voit bien dans la contribution de Monique LaRue qui, après avoir tenté d'opérer une synthèse, termine son analyse par une profession de foi postmoderne dans la littérature universelle \u2014 contre les littératures nationales qui n\u2019existeraient plus sinon comme vestiges d\u2019une période révolue.Ce choix de la littérature universelle comme cadre ultime d'appartenance et de référence sous-estime sans doute la dimension proprement impérialiste et dominatrice de la « world literature » qui ne reconnaît jamais que ce qui se produit au centre dominant de cet univers au détriment de tout ce qui se situe à la périphérie, aussi bien sur le plan culturel et idéologique que proprement géopolitique.Nathalie Prud\u2019Homme, s'inscrivant dans la même problématique que Monique LaRue, en arrive à un pari et à un souhait différents; elle adopte une posture de l\u2019entre-deux, de «l\u2019intersection », estimant que la tension dialectique entre le « na- QUE FAIRE DE LA LITTÉRATURE ?tional » et « l\u2019international » peut être féconde tant sur le plan politique que sur le plan strictement littéraire.Loin de constituer des pôles irréconciliables, légitimant des choix tranchés, ces réalités s'inscrivent dans un même continuum et s\u2019interinfluen- cent, le « local » nourrissant l\u2019universel et ce dernier le stimulant en retour.Il est donc préférable, en la matière, de parler de complémentarité plutôt que d'opposition tranchée et de repenser certaines questions \u2014 comme celle de l\u2019enseignement de la littérature par exemple \u2014 à la lumière d\u2019une perspective qui relève davantage ici, par sa visée, de la modernité émancipatrice que de la postmodernité sans rivages.Les écrivains de fiction interviennent essentiellement sur le mode du témoignage, dans des textes à forte saveur autobiographique, ancrant ainsi d'emblée leur réflexion dans les pratiques.Deux d\u2019entre eux (Naïm Kattan et Mona Latif-Ghattas) abordent franchement la question de leur double identité, nouvelle (de citoyens canadiens) et ancienne (du pays de l'enfance et des « premières origines », pour reprendre une expression affectionnée par Victor-Lévy Beaulieu).Leur pratique est à la fois exercice de mémoire, invocation \u2014 et évocation \u2014 par moments nostalgique du pays perdu, et apprentissage du nouveau sur la base de cette expérience première.D\u2019où la singularité de leurs productions, fusions en acte de l\u2019ici et de l\u2019ailleurs, du maintenant et du passé, synthèses originales d'écrivains qui savent d\u2019où ils viennent et où ils sont rendus et qui abordent plus « naturellement » et sereinement que les écrivains québécois autochtones les questions d\u2019identité et d'appartenance.Le témoignage de Daniel Gagnon est d\u2019une autre nature.Il emprunte par moments le mode de la complainte, à d\u2019autres 11 12 POSSIBLES.HIVER 2004 celui de l\u2019imprécation pour dénoncer le sort réservé à l\u2019écrivain dans nos sociétés.C\u2019est un texte qui s'apparente par moments à un cri de détresse, qui évoque des malheurs intimes que l\u2019écriture et surtout sa réception n'ont visiblement pas guéris.Il prend place dans ce dossier à titre de pièce à charge sur la condition de précarité et de marginalité qui est encore aujourd\u2019hui le lot de trop nombreux écrivains, au Québec comme ailleurs.La contribution de Terry Cochran et de Catherine Mavrikakis boucle ce dossier sur une envolée, à caractère utopiste, à propos d'une éventuelle « citoyenneté de l\u2019éther » qui serait la figure inversée de l\u2019actuelle « logique terrienne de l\u2019appartenance » qui régirait toujours nos rapports collectifs.Il s'agit d\u2019un plaidoyer lyrique pour une nouvelle « pensée aérienne » appelée à féconder la littérature de l\u2019avenir, qui devrait trouver son lieu d\u2019accomplissement dans le ciel étoilé plutôt que dans la terre glaireuse qui en empêche aujourd\u2019hui l\u2019avènement.C\u2019est sur cette projection futuriste que prend provisoirement fin cette réflexion à plusieurs voix sur la pratique citoyenne de la littérature, auréolant de sa fantaisie le caractère parfois austère des propos qui la précèdent.Un dernier mot encore, avant de terminer, pour signaler l'importance du politique, reconnue par l\u2019ensemble des intervenants et qu\u2019un Émile Ollivier, à qui ce dossier rend hommage à sa manière, a mis en lumière de manière colorée dans l'ensemble de son œuvre.Importance d« politique donc, pas de la politique et encore moins de la politique politicienne des partis et des groupes de pression.Importance du politique comme dimension constitutive de la vie sociale, régie du vivre ensemble qui nous concerne tous, à titre d'êtres sociaux et de citoyens embarqués, pour le meilleur et pour le pire, dans une aventure QUE FAIRE DE LA LITTÉRATURE ?collective dont nous sommes des acteurs responsables (de nous- mêmes et d\u2019autrui).De cela, les écrivains, malgré et peut-être en raison même de leur singularité, sont de plus en plus nombreux à être conscients comme l\u2019illustre, à sa façon, ce numéro.JACQUES PELLETIER POUR LE COMITÉ DE RÉDACTION Post-scriptum Si ce numéro a été pensé et mis en marche par Nathalie Prud\u2019Homme et moi- même, je tiens à préciser que c\u2019est Nathalie qui, durant mon absence à l'étranger au cours des derniers mois, en a été le véritable maître-d\u2019œuvre, coordonnant de manière très efficace sa production.C\u2019est la moindre des choses que de le reconnaître ici et de signaler, du coup, que la « paternité » lui en revient dans une très large mesure.13 = \u2014_ PA i\u201d - oo Hommage à Émile Ollivier par MADELEINE GAGNON epuis novembre 2002, il est désormais possible de dire : Émile Ollivier est passé.Il est passé de cette terre humaine à l\u2019outre-vie dont on ne connaît rien.On peut dire ça de tous les êtres qui ont vécu et puis qui meurent.Mais, pour Émile Ollivier, on ne doit pas le dire de la même façon.Pourquoi?Parce que chez lui, le passage constitue la clef de voûte de sa pensée et de son écriture.De sa pensée d'écriture serait plus approprié en son cas, comme en celui des seuls grands.Il a même écrit un livre entier à ce sujet, c\u2019est Passages, justement (publié d\u2019abord à l'Hexagone, en 1991 et au Serpent à plumes, en 1994).C\u2019est par l\u2019écriture, qui est chez lui consubstantiellement migratoire, que le passage se pense.En l'écriture seule, le passage advient.D\u2019autres écrivains migrants se sont déplacés un peu partout sur la terre d\u2019une contrée l\u2019autre, mais peu comme lui ont 16 POSSIBLES.HIVER 2004 pris le parti de cet état dans la chair même de leur écriture.Et d\u2019un livre à l\u2019autre, fidèle au pari.Cela donne une intelligence du mouvement même de tout départ ou de toute arrivée, que les lieux délaissés ou élus pour les nouvelles partances appartiennent aux géographies physiques ou psychiques.En d\u2019autres mots, l\u2019Haïti et l\u2019« Haïti littéraire » qu'il abandonne avec plusieurs de ses compatriotes parce que la dictature duvaliériste de leur jeunesse n\u2019offre plus à cette génération que le pain quotidien de la torture, de la prison et de la mort, cet Haïti chéri, si familier, lui sera tout aussi étranger que le Québec où il échouera enfin.La relation amoureuse entre le familier et l\u2019étrangeté sera chez lui le feu qui alimentera la double passion de voyager et d'écrire.Mais au fond, c\u2019est la même passion.Chez lui, l\u2019écriture est la meilleure traductrice des mouvements migratoires : des corps et des âmes.Il l\u2019écrit d\u2019ailleurs en toutes lettres dans son dernier livre, Repérages (Leméac, 2001) qui est, à rebours, un véritable testament littéraire.Dans le cas d\u2019Émile Ollivier, ce n\u2019est pas un cliché de dire ça.Quand on traverse toute une vie \u2014 dans son cas, six décennies \u2014 à penser et à écrire le passage d\u2019un lieu à l\u2019autre, physique ou symbolique, il est tout à fait normal d\u2019avoir osé penser le grand passage.D\u2019avoir regardé la mort en face.D\u2019avoir dévisagé le sphinx et conjuré tous ses mauvais sorts promis dans l\u2019acte même d\u2019écrire.La mort et les mots de front, donc.Par rapport à sa culture d\u2019origine, mais aussi à « la réalité culturelle de l\u2019Autre », comme il l\u2019écrit simplement, il s\u2019est toujours « livré à une opération de décentrement ».Citant Michel Foucault, il raconte le souci constant qui est sen \u2014 « me i HOMMAGE À ÉMILE OLLIVIER déprendre de moi-même » \u2014 et, lucide, il ajoute : « j'ai renouvelé, à ma façon, l'antique dialectique du Même et de l'Autre.J'ai récusé la pente facile de ramener l'Autre au Même, pour m'exposer à une épreuve qui m'a permis de me percevoir comme un Autre [.\u2026] me renvoyant à moi-même en tant qu'Autre » (p.22).Ainsi, par l\u2019exploration et l\u2019arpentage, d\u2019un livre à l\u2019autre, de sa propre étrangeté familière, Émile Ollivier pourra-t-il faire passer l\u2019étrangère terre d\u2019élection, le Québec, à l\u2019intelligible relation d'intimité qui fut la sienne avec les intellectuels et les artistes d\u2019ici engagés comme lui dans l'écriture aux « trois dons », ainsi que l\u2019exprime Elias Canetti dans La conscience des mots, livre qu\u2019Émile Ollivier avait lu, comme bien d\u2019autres tant était vaste sa culture.Ces trois dons sont celui de la compassion, celui de la métamorphose et cette possibilité, face aux forces de la mort et du néant, d'opposer celles de la vie en toutes circonstances, en toute conjoncture.Selon Canetti, tout écrivain possédant ces dons et les déployant avec lucidité dans l'écriture est poète, qu\u2019il s'exprime en prose ou en vers.Au sens canettien, là où l\u2019éthique et l\u2019esthétique sont tissées à la même trame, Émile Ollivier fut un grand poète.C\u2019est pourquoi, s\u2019il est maintenant passé, comme je l\u2019écrivais au début, il demeurera présent comme le sont toujours les vrais écrivains.De son vivant, plusieurs de ses camarades, hommes et femmes de combat sans armes, ont su ses nombreuses qualités et n'ont eu de cesse de solliciter sa présence, toujours généreuse : à l'Université de Montréal où il a enseigné, dans les nombreuses revues où il a publié, à l\u2019Académie des lettres du Québec et au 17 18 POSSIBLES, HIVER 2004 Centre québécois du PEN international où, discret et assidu, il a milité pour les écrivains du monde emprisonnés ou torturés ou parfois tués par les dictatures ayant inventé le crime du « délit d'opinion ».Maintenant que l\u2019ami Émile Ollivier a disparu de nos scènes publiques ou privées, nous restent sa mémoire et ses livres.Tous les passants, tous les migrants de cette terre, qu\u2019ils soient sédentaires ou nomades dans les apparences, devraient les lire, ses livres.Pour sa mémoire, je citerai un extrait de son testament : Je suis arrivé dans maints endroits avec l\u2019impression d'être parvenu au bout du chemin.Puis on m'a dit que c'était encore plus loin.Je me suis remis en route, sans angoisse, tout guilleret.Et quand j'ai eu parcouru une distance d\u2019une centaine de lieues, je me suis retourné et j'ai vu qu\u2019un lourd portail s'était refermé derrière moi, barrant le chemin du retour.Il faut bien, me suis-je dit, qu'un jour, la route prenne fin.J'entends aujourd\u2019hui les pulsations du temps.Elles scandent avec précipitation la vie.Pour combien de temps encore?Quelle distance me reste-t-il à parcourir ?L\u2019horizon s'efface déjà.(Repérages, p.27) Tous les écrivains de la « communauté inavouable », selon l\u2019expression juste de Maurice Blanchot, sont en deuil du départ d\u2019Émile Ollivier.Comme Émile Ollivier, Maurice Blanchot vient lui aussi de passer.Et tous deux, pour avoir œuvré dans ce passage du passé, sont devenus présents.Des passeurs présents.Dans « l\u2019Arrêt de mort », des présents de vie.Avec leurs livres cadeaux. oo = ace ps on open er SA w= H cs Ser oo ar fie fet os co ade recy ee Seite ao: Riis thea ar IOS Aol Ll on Ripe py 5 Arvid eu A = dde = ee kl \u2014 3 A 3 = pare ocre Trees rare Ps cx it x prete Co ea) co rie - BARE) =; SEN sos Re acte AE JES = RA EX hs TE so _\u2014 TN on es Ze pe pa Sa 22s fleets oN 3 Ba a ZH i rs AINSI Le combat, encore et toujours (introduction à Pour une littérature de combat) Ce qui m'\u2019enrageait, lorsque j'ai répondu à l'invitation de Pierre Filion, directeur littéraire chez Leméac et l'artisan de la maison d'édition du Silence, d'écrire Pour une littérature de combat en 1997, c'était de constater l'absence de sensibilité politique chez les artistes et les écrivains que je croisais.Précisons qu'il était à la mode dans les années 1980 et 1990 de se désintéresser de la politique, et nombre d'artistes s'inscrivaient dans cet esprit du temps.L'art engagé était alors perçu au mieux comme un archaïsme sympathique, au pire comme relevant d\u2019un aveuglement bête et méchant.La parution d\u2019un texte étant souvent l\u2019occasion de lancer des discussions, plusieurs écrivains m'ont dit après la sortie de Pour une littérature de combat ne pas s'intéresser le moins du monde à la politique.Ils en étaient même fiers.Cette déclaration publique d\u2019apolitisme me troublait.Comment réagirait-on à un artiste déclarant ne pas s\u2019intéresser à l'amour, ou à la mort, et ne pas vouloir en traiter dans ses œuvres ?Pourquoi bannir d\u2019emblée de sa réflexion et de sa pratique artistique une part si importante de la condition humaine ?N'en est-il pas de même de la politique ?Le débat au sujet de la nature politique de l\u2019art semble éternel.Déjà, Platon conseillait pour le bien de la Cité d\u2019en bannir les poètes.Plus près de nous, le débat s\u2019est polarisé autour de deux discours.D\u2019un côté, celui de l\u2019art pour l\u2019art affirme que 22 POSSIBLES, HIVER 2004 l\u2019art ne doit être conçu et évalué qu\u2019en fonction de sa valeur esthétique (cette approche, typiquement occidentale, est apparue vers la fin du xix siècle et n\u2019a jamais trouvé d\u2019équivalent à une autre époque ou en d\u2019autres lieux : toujours et partout l\u2019art est considéré comme enraciné dans le tissu politique, social et culturel).À l\u2019autre extrême, le discours de l\u2019art engagé va jusqu'à affirmer que toute œuvre d\u2019art véhicule volontairement ou involontairement un message politique.Ma sensibilité me porte à défendre cette seconde approche, mais j'aimerais tout de même distinguer les œuvres qui ont un effet politique des œuvres de combat.Chaque texte littéraire, par ses choix esthétiques ou thématiques, véhicule des valeurs sociopolitiques, mais cela ne veut pas dire pour autant que chaque texte est un texte de combat.Ainsi, lorsque nous buvons notre café, ce geste a des répercussions politiques : nous encourageons et participons à une économie du café au sein de laquelle des gens \u2014 en Colombie ou ailleurs \u2014 sont économiquement exploités et politiquement dominés.Mais il y a une différence entre la portée politique du geste quotidien du buveur de café généralement inconscient ou insouciant des conséquences politiques de son geste, et le combat du militant qui décide de dénoncer les conditions de travail scandaleuses des cultivateurs de café, en organisant \u2014 par exemple \u2014 une manifestation pour bloquer le débarquement des cargaisons de café dans le port de Montréal.Ce qui m'enrageait, lorsque j'ai répondu à l'invitation de Pierre Filion, c\u2019est de constater que trop souvent les écrivains en viennent à écrire comme je bois mon café le matin : dans le confort de l'indifférence.Ces écrivains, qui peuvent par ailleurs posséder d'excellentes plumes \u2014 ou d\u2019excellents claviers \u2014, réfléchissent bien sûr à la construction de leurs textes comme chaque matin je m'assure méthodiquement de bien calculer la quantité de lait et de sucre que je verse dans mon café.Mais les deux yeux POUR UNE LITTÉRATURE DE COMBAT rivés à l\u2019écran de leur ordinateur de luxe, ils sont inconscients du monde dans lequel eux-mêmes et leurs lecteurs vivent.Certains de ces écrivains affirment même qu'en pratiquant l\u2019art pour l\u2019art, ils accèdent à une liberté presque absolue.Comme si le roman, la nouvelle ou le poème n\u2019étaient pas des espaces construits dans l\u2019histoire et balisés de normes par des institutions aux structures sociopolitiques (maisons d'édition et de distribution, médias, organismes subventionneurs, etc.).Pire, l\u2019écrivain est lui-même socialisé et influencé par son environnement culturel, social et politique.L'artiste ou l\u2019écrivain abdique une part de sa prétendue liberté s\u2019il refuse de penser l'aspect politique de son œuvre en prétendant ne faire que de l\u2019art pour l'art.Il accepte implicitement de laisser la société et la politique l\u2019influencer sans qu\u2019il en soit conscient.Il en vient même à perdre contact avec la force de ses mots, oubliant qu\u2019ils ne véhiculent pas seulement une force esthétique, mais aussi des forces sociales, politiques et morales.Contrairement à l\u2019opinion trop répandue, l'écrivain qui réfléchit aux implications politiques de son œuvre est sans doute plus libre que celui qui ne le fait pas, ce dernier s'empêtrant sans trop le savoir dans des mots, des personnages ou des scènes dont la multiplicité de sens lui échappe.Il serait donc plus qu'heureux que les écrivains élargissent leur réflexion, trop souvent purement stylistique, pour considérer également la portée sociale et politique de leurs écrits.C'est que leurs textes sont lus par des êtres humains qui vivent dans une société traversée de rapports de domination et de jeux de force symbolique.L'art pour l\u2019art n\u2019est certes pas à rejeter, car elle existe cette expérience artistique \u2014 dans l'acte de création ou celui de réception \u2014 qui nous plonge dans un ailleurs libéré de la politique.Cette possibilité qu\u2019a l\u2019art \u2014 mais aussi, parfois, l\u2019acte sportif, l\u2019acte d\u2019amour, etc.\u2014 de nous faire vivre une 23 24 POSSIBLES.HIVER 2004 expérience apolitique ne doit pas étre condamnée.Mais si toute expérience artistique, sportive ou amoureuse ne relève pas toujours de la politique pour celui ou celle qui la vit, toute expérience peut néanmoins être interprétée d\u2019un point de vue politique par quelqu'un quelque part.L'artiste et l\u2019écrivain ont donc tout avantage à rester conscients des portées politiques possibles de leur création pour bien mesurer leur propre liberté et celle de leur œuvre.Et le combat?Il n\u2019a jamais cessé, ni dans la rue, ni dans l'atelier de l'artiste.Mais depuis quelques années, voilà que des grondements se font plus insistants \u2014 affrontements brutaux entre manifestants et policiers à Seattle, à Québec et à Gênes, mais aussi dans tant de villes et villages des pays en voie d\u2019industrialisation; marche Du pain et des roses de milliers de femmes ici et ailleurs ; avions se fichant dans les tours du World Trade Center et dans le mur du Pentagone ; marches de protestation contre l'invasion de l'Irak auxquelles ont participé à travers le monde des millions de personnes \u2014 et voilà l\u2019histoire que l'on croyait terminée qui se remet à hoqueter, à tousser, à cracher du sang.C\u2019est au son de ce grondement lourd que j'ai relu aujourd'hui Pour une littérature de combat.Ce texte me semble plus pertinent encore qu\u2019à l\u2019époque où il fut écrit.Je remercie l\u2019équipe de la revue POSSIBLES de le reprendre et j'espère que lecteurs et lectrices le trouveront stimulant.Pour une littérature de combat a été publié une première fois en 1998 à tirage limité (125 exemplaires) par les éditions du Silence.Cette édition est aujourd\u2019hui épuisée ; merci à l\u2019éditeur Pierre Filion pour sa permission de redonner vie à ce texte.FDD, Montréal, août 2003 POUR UNE LITTÉRATURE DE COMBAT Pour une littérature de combat par FRANCIS DUPUIS-DÉRI\" Je veux woublier jamais que l'on ma contraint a devenir \u2014 pour combien de temps?\u2014 un monstre de justice et d\u2019intolérance, un simplificateur claquemuré, un personnage arctique qui se désintéresse du sort de quiconque ne se ligue pas avec lui pour abattre les chiens de l'enfer.RENÉ CHAR orsque dans l'Espagne déchirée par la guerre civile, les miliciens ont mis Federico Garcia Lorca en joue et qu'ils ont tiré sous les étoiles d'Andalousie, ils savaient qu'ils ne tuaient pas simplement un homme.Ils noyaient dans son sang un écrivain.Ils savaient, ces brutes, que l\u2019art est politique.Pourtant, plusieurs écrivains affirment qu'il est périlleux de s'engager dans un combat et que le politique, étranger à la création, pervertit l\u2019art.Mais faudrait-il se couper du monde pour écrire que cela serait impossible.Le politique rejoint toujours même l\u2019écrivain le plus isolé.Le politique frappe à sa porte, au milieu de la nuit, le jette dans un camion et disparaît avec lui, au cœur des ténèbres.I.C\u2019est avec passion que j'ai discuté de certaines idées de ce texte avec Marcos Ancelovici, Pierre Filion, Marie-Andrée Lamontagne, Patrick Poirier, Pierre Salducci et Elisabeth Williams.Je tiens ici à leur exprimer ma reconnaissance pour l\u2019effort qu\u2019ils ont déployé à penser avec moi \u2014 ou contre moi \u2014 la littérature de combat.25 26 POSSIBLES, HIVER 2004 Ce n\u2019est pas de gaieté de cœur que l\u2019écrivain se lance dans la mêlée, conscient de mettre à la fois son esprit, son corps et son art en danger.Mais il sait aussi que s\u2019il s\u2019abstient, s\u2019il joue l\u2019objecteur de conscience et qu\u2019il laisse aux forces ennemies toute la liberté d'occuper le terrain, c\u2019est son œuvre elle-même qui en souffrira.Le poète aimerait, dans le calme de son atelier, ciseler ses mots sans se laisser distraire par le brouhaha du monde extérieur.Mais le politique vient troubler cette quiétude nécessaire à la création.Autant, poussé par une force intérieure, le poète ne peut s'empêcher de créer, autant, poussé par des forces extérieures, il ne peut se retenir de crier.La « littérature de combat » nomme l\u2019ennemi et, à travers elle, l'écrivain prend parti.Le champ de bataille est politique mais l\u2019arme est littéraire.Est-ce trahir l\u2019art que de se consacrer à la littérature de combat?Non, puisque le politique et la littérature sont par essence étroitement liés.Les despotes qui censurent et les miliciens qui assassinent le comprennent mieux que les écrivains qui préconisent un art apolitique.La littérature ne se trahit pas lorsqu\u2019elle est politique puisque par le seul fait d\u2019être, la littérature engendre du politique.Qu'est-ce que le politique ?L\u2019'émotion et la raison en sont les sources.Le philosophe rend compte de la raison d'être, alors que l'artiste \u2014 et donc l\u2019écrivain \u2014 décrit l\u2019émotion d'être.Les différentes émotions d'être et raisons d'être mènent à des manières d'être distinctes.Comme l\u2019individu vit en communauté et que POUR UNE LITTÉRATURE DE COMBAT certaines manières d'être sont incompatibles entre elles, il est inévitable que surviennent des collisions et des conflits.Les manières d'être s'affrontent lorsqu'elles sont inconciliables.Voilà d\u2019où surgit le politique.Le politique est la conséquence de expression de I'émotion et de la raison au sein de la multitude humaine.Plus précisément, il y a politique parce que l\u2019art et la philosophie se déploient au sein d\u2019une multitude.Tout être humain a la capacité d'exprimer son émotion et sa raison d\u2019être.L'écrivain, bien sûr, consacre une part importante de son énergie à l'expression de ses émotions.L'écrivain dévoile son œuvre sur la place publique.La littérature est politique parce que publique.Si l\u2019écrivain veut rester apolitique, qu'il garde ses manuscrits pour lui.Il y a politique parce que l\u2019être humain vit d'émotions.Le politique est un océan déchaîné de passions.Le politique est romanesque par essence : c'est un monde de symboles et de valeurs, la scène de l\u2019éternel combat du Bien contre le Mal, de la Justice contre l\u2019Injustice.Le politique est un monde de défaites et de victoires.L'être humain est viscéralement politique, car il accorde des valeurs à des symboles pour lesquels il irait jusqu'à sacrifier sa vie et celle de ses enfants.L\u2019être humain est révolté, il se veut maître de son destin personnel, mais aussi du destin collectif.l'être humain est possédé par le politique et l\u2019histoire montre bien, de guerres en révolutions, que toute tentative d'exorcisme est vouée à l'échec.La littérature rend compte de cette tragédie sans fin mais elle en est également une des sources, puisqu\u2019a travers la littérature une vision du monde, du Beau et du Laid, du Bien et du Mal fleurit dans l\u2019imaginaire du lecteur.2] 28 POSSIBLES.HIVER 2004 La littérature crée des liens.Un amoureux évincé apprécie de découvrir dans les vers d\u2019un poète la traduction d\u2019un désarroi qu'il croyait être seul à ressentir.Il en va de même en politique.La littérature de combat encourage la solidarité.Ainsi, le rebelle d\u2019Aimé Césaire affirme qu\u2019« il n\u2019y a pas dans le monde un pauvre type lynché, un pauvre homme torturé, en qui je ne sois assassiné et humilié ».L'écrivain peut faire découvrir l\u2019émotion que l\u2019autre ressent.Les émotions politiques font partie du vécu humain.Les lecteurs ne peuvent que tirer satisfaction de leur contact avec des œuvres politiques : ils s\u2019y reconnaîtront.En désaccord, ils se diront : « voilà ce à quoi je m\u2019oppose! » D'accord, ils s'exclameront : « voilà l\u2019un de mes frères! » et enfin ils ne se sentiront plus seuls.Infantile identification ?Puéril esprit de corps, ou encore machisme nostalgique en quête de virilité et de fraternité ?Non! Menteurs sont ceux qui nient leurs liens avec toute communauté.Soit, tous ne se définissent pas comme membre d\u2019une nation, d\u2019une classe ou d\u2019un genre\u2026 Mais n\u2019avoir aucun lien social renvoie à l\u2019autisme.Il est facile de reprocher à la littérature de combat d\u2019attiser la haine et la violence collective, ou de n'être qu'une vénération de symboles archaïques, tel le drapeau.Mais il y a des drapeaux pour ceux-là mêmes qui détestent les frontières! Les anarchistes brandissent le drapeau noir et les citoyens du monde celui de l'ONU.L\u2019être humain vit de symboles, s\u2019identifie à des groupes, des lieux, des époques, des gens.C\u2019est vrai sur le plan personnel comme sur le plan social.La colère fissure plus totalement le corps lorsque au lieu d\u2019une inconnue c\u2019est une sœur que l\u2019on retrouve violée et mutilée.Cela prouve bien qu\u2019un individu se conçoit comme membre de familles et de groupes au sein desquels il développe des liens de fraternité qui donnent sens à la vie et à la mort. POUR UNE LITTÉRATURE DE COMBAT Les nombreux tenants d\u2019une mode individualiste affirment que l\u2019être humain naît libre et autonome.Au contraire, il vient au monde dénué de toute indépendance.L\u2019être humain est en fait l\u2019organisme vivant qui reste le plus longtemps dépendant de ses parents pour sa survie.Que cela lui plaise ou non, il vit en communauté et celle-ci influence sa manière d\u2019être.Même l\u2019individualiste a besoin pour s'épanouir de se retrouver au sein d\u2019une communauté prônant l\u2019individualisme! L'individu partage avec d\u2019autres des identités communes.Le sentiment d\u2019appartenance à un groupe est aussi réel que le sentiment amoureux, et tout comme le « couple » existe même s\u2019il n\u2019a pas d\u2019autre réalité visible que deux individus distincts et autonomes, la nation ou la classe sociale ou le genre ou la communauté des fidèles existent grâce aux mots qui les révèlent à la raison ou à l\u2019émotion.Le sentiment d'appartenance peut être culturel, social, religieux, etc.Quel qu\u2019il soit, il provoque un passage du singulier au pluriel et le « je suis » devient un « nous sommes ».L'écrivain rend compte de ces filiations.Il tisse ces liens.Un anarchiste se sent bien seul, mais grâce aux romans d\u2019André Malraux et de George Orwell, il sait que sa famille fut glorieuse et nombreuse en Espagne contre les fascistes.Il sait donc qu'il n\u2019est pas seul.La lecture des poètes nationaux persuade un patriote ébranlé par la défaite militaire de son peuple que l'âme de la nation est immortelle.De même, les Amérindiens et les femmes savent enfin qu\u2019il y a possibilité d\u2019une lutte collective de libération lorsqu'ils reconnaissent leurs malheurs sous la plume d\u2019un auteur.La littérature réunit les passionnés qui partagent la même étoile.29 30 POSSIBLES.HIVER 2004 Un texte littéraire n\u2019est pas un missile de haute technologie pouvant atteindre sa cible presque à tous coups.L'impact et l'interprétation d\u2019un roman ou d\u2019un poème peuvent être influencés par la réaction \u2014 ou l\u2019absence de réaction \u2014 des critiques, le contexte social et politique, la vie de l\u2019écrivain, le travail de l'éditeur, etc.Il y a toujours un risque d\u2019être mal compris.Karl von Clausewitz, dans De la guerre, rappelle qu\u2019« aucune activité humaine ne dépend si complètement et si universellement du hasard que la guerre.» Ce hasard entraîne ce que Clausewitz nomme la « friction », c\u2019est-à-dire « ce qui rend difficile tout ce qui paraît facile.» Ainsi, des manœuvres de troupes qui semblaient à première vue simples à exécuter, se révèlent souvent contrariées par divers éléments imprévisibles (pluie, réaction inattendue de l\u2019ennemi, erreur de communication, mutinerie, etc.).En menant un combat politique par la littérature, l\u2019écrivain doit être lui aussi conscient des risques de « friction ».Le cas des Versets sataniques de Salman Rushdie est un exemple patent.L'auteur avait milité pour le rapprochement des cultures.Son livre traitait de la douleur de l\u2019exil et de la perte d'identité.Mais des individus, sans le lire, ont utilisé son œuvre en la détournant de son sens : l\u2019utilisant pour attiser la haine.Un autre exemple est celui du film Holocauste, produit pour dénoncer le nazisme.Il a pourtant poussé de jeunes Allemands à devenir néonazis.Il semble bien qu\u2019il y ait toujours au moins deux interprétations possibles d\u2019une œuvre.L'art politique n\u2019est donc pas exempt de faiblesse, mais il en va ainsi de toute action humaine.Si l\u2019amour tourne parfois au désastre, devons-nous pour autant cesser d\u2019aimer ? POUR UNE LITTÉRATURE DE COMBAT Pour réduire les risques de friction, mais aussi pour accroître la diffusion de son message politique, l'écrivain ne doit pas hésiter à saisir l\u2019occasion que lui donne sa visibilité médiatique.Il n\u2019y a rien d\u2019opportuniste à agir de la sorte.Tous, du politicien au banquier, en passant par le général, le médecin sans frontière et le syndicaliste, utilisent les médias à des fins politiques.Si le politicien limitait ses discours au parlement, ceux-ci ne voyageraient pas bien loin.Il n'hésite donc pas à profiter du premier micro venu pour s'assurer que son message soit diffusé sur une vaste échelle.Il en va de même pour l'écrivain.À tort ou à raison, son métier fait de lui un individu que les tribunes sollicitent.Il doit en profiter pour mettre en avant sa lecture du monde.Il n\u2019y a aucune honte à cela.Le politique est une joute rhétorique.Les joueurs tentent de convaincre et de se convaincre.Ce qui fait qu\u2019ils ont raison, qu'ils se battent pour une idée, c\u2019est moins /a vérité intrinsèque de cette idée que le fait qu\u2019elle fasse partie d\u2019eux, qu'ils s\u2019y identifient, que leur âme s'en nourrisse, qu\u2019elle éclaire leur route dans un monde obscur.Aujourd\u2019hui, plusieurs affirment \u2014 dont des écrivains comme Günter Grass et Octavio Paz \u2014 que la démocratie libérale est le meilleur des systèmes.Certains reprochent à la littérature de combat de mener au cœur de la communauté pacifiée des conflits que la démocratie avait efficacement écartés.L'exigence d'une littérature de combat s\u2019harmonise donc mal avec l\u2019air du temps.Ceux qui se sont laissé convaincre que nous vivons la fin des idéologies affirmeront même qu'il est dangereux de mêler littérature et politique.Ils encourageront le citoyen à abandonner les luttes politiques et à se retirer dans la tranquillité d\u2019une vie privée protégée du chaos par un État juste et rationnel.Les démocrates veillent au grain, maintiennent l\u2019ordre et le calme et protègent la liberté individuelle.Il semble absurde de précher une littérature engagée, puisqu'il n\u2019y a plus de causes à défendre, plus 31 32 POSSIBLES.HIVER 2004 d\u2019injustices à dénoncer dans ce meilleur des mondes qu'est l\u2019Occident d\u2019aujourd\u2019hui.Il s'agirait là d\u2019une saine évolution.Bien fous furent ceux qui crurent un jour que la littérature pouvait participer à l\u2019avènement d\u2019un monde meilleur.L'histoire n\u2019est qu\u2019un immense moulin broyant l\u2019un après l\u2019autre les rêves humains et le politique un monstre qui dévore ses enfants.Le politique doit se limiter à gérer le territoire, à assurer l\u2019ordre et à protéger les citoyens et leurs biens.Assigner au politique un autre but n\u2019entraîne qu\u2019horreurs tant artistiques que politiques.Maudit soit le poète qui chanterait l\u2019ode au chamboulement, honni soit le romancier sonnant l'appel aux armes.Le politique n'aurait rien à voir avec la littérature.Le politique serait un monde de froid calcul dont les écrivains n\u2019ont que faire, c\u2019est un spectacle de masse à grand déploiement totalement étranger au monologue intimiste, personnel et solitaire d\u2019une voix propre qui exprimerait la condition humaine atomisée\u2026 D'ailleurs, et c\u2019est vrai, l\u2019écriture est le premier combat de l'écrivain.Il doit extirper les mots du silence, combattre la douleur du temps qui passe et s\u2019il s'engage totalement dans son écriture, il sera prêt comme le militant à donner sa vie pour sa cause.Le véritable écrivain est donc avant tout engagé dans la littérature, engagé dans son œuvre.Goethe déjà ne disait-il pas : « Dès qu'un poète veut faire de la politique, il doit s'affilier à un parti, et alors, en tant que poète, il est perdu » ?Feu la littérature politiquement engagée, donc?Non, puisque le politique n\u2019est justement pas autre chose qu'un monde d'émotions comme Pablo Neruda et Gaston Miron l'avaient bien compris.Non, puisqu\u2019en s'engageant dans la POUR UNE LITTÉRATURE DE COMBAT littérature l\u2019écrivain s'engage dans la vie, et que la vie est politique.Le politique est partout, il suinte et rampe dans le caniveau, s'immisce dans le moindre geste, de la dégustation d'un café colom- bien à l\u2019amour sans condom en passant par le voisin qui bat sa femme ou les graffitis sur les murs lépreux.Universitaires, économistes et bureaucrates aimeraient réduire le politique à des colonnes de chiffres, à des analyses impartiales, à des choix rationnels.Vaine tentative.Le politique prend aux tripes et ronge l'âme.Les causes de la démocratie, de la tolérance et de la paix ont paradoxalement beaucoup d\u2019ennemis! Elles doivent donc, comme les autres, être défendues et la littérature de combat doit ici aussi jouer un rôle.De plus, il ne faut pas oublier que le vote démocratique présenté comme la méthode la plus rationnelle et la plus juste de produire des décisions politiques n\u2019est rien d'autre qu\u2019une version raffinée de la loi du plus fort.Les élections n'ont pas évacué les rapports de force de la vie politique démocratique.Lors d\u2019élections, il suffit en effet qu\u2019un camp ait plus de voix pour qu'il l'emporte.Le résultat d\u2019une élection n'est pas un consensus, mais plutôt l\u2019hégémonie du parti victorieux qui impose sa volonté aux perdants.Seule la grosseur des bataillons détermine le camp vainqueur.Le droit du plus fort a été remplacé par le droit des plus nombreux.Belle évolution\u2026 Les règles du jeu ainsi primitivement définies, nulle surprise que la littérature de combat soit si importante.C\u2019est que pour vaincre sur cette fichue planète, il faut se faire entendre, crier ses idées et rallier du monde.Qui donc serait assez naïf pour croire qu\u2019il en va autrement ?Le politique n\u2019est pas uniquement affaire de raison, ni de consensus, ni de tolérance, ni d\u2019apathie.On peut bien sûr préférer à la violence des stratégies pacifistes.C\u2019est une chose.Mais en dernière instance, on revient toujours à la nécessité de fouetter l\u2019ardeur des troupes, d'encourager la cohésion et de monter au front, que celui-ci soit l\u2019urne ou la tranchée.33 34 POSSIBLES.HIVER 2004 L'écrivain interprète un monde muet.Il n\u2019en tient qu\u2019à lui de nommer l\u2019injuste, de désigner le despote, de dénoncer le tyran.La littérature de combat a beaucoup d\u2019ennemis.Ceux- ci affirment qu\u2019une telle littérature ne peut empêcher les crises économiques, les guerres sauvages, ou que n\u2019éclatent à nouveau les bourgeons des génocides.Pire, la littérature de combat est souvent associée à des mouvements politiques extrémistes et au nationalisme exacerbé.La littérature aurait donc mieux à faire que de défendre une cause et les écrivains se plaisent à entretenir un individualisme satisfait.Il suffit d\u2019étaler son petit malheur pour faire œuvre d'art.L'exploration de son monde intérieur, voilà à quoi doit s'astreindre l'écrivain.Les nombrils qui pleurent remplacent donc les lendemains qui chantent.L'écrivain ne peut laisser aux seuls politiciens et économistes le soin de traduire les émotions politiques.Analyser froidement les phénomènes politiques permet de comprendre les causes des conflits, de noter une augmentation du chômage, un pacte trahi, un soufflet diplomatique.Il faut bien sonder les électeurs pour dresser des tableaux statistiques, mais en oubliant que les choix politiques sont avant tout émotionnels et métaphysiques, on passe pourtant inévitablement à côté de l\u2019essentiel.C'est pour cela que l\u2019écrivain ne peut se défiler.Il doit rendre compte du politique.Certains objecteront que l\u2019écrivain n\u2019a pas plus de com- J q pétences pour parler politique que le menuiser, le barman ou le postier.Cette objection renvoie à l\u2019idée que seuls les politiciens, les économistes ou les bureaucrates sont aptes à prendre des décisions pour le bien commun, qu\u2019ils maîtrisent une science de la chose sociale.Triste argument lorsque l\u2019on prend la peine POUR UNE LITTÉRATURE DE COMBAT d\u2019ouvrir n'importe quel livre d\u2019histoire.Le travail des experts a produit en ce seul siècle un nombre impressionnant de détournements de fonds publics, d\u2019assassinats d\u2019innocents, de camps de concentration, de bombardements massifs de populations civiles, sans oublier deux guerres mondiales.Les experts prétendent prendre des décisions de façon objective pour l\u2019intérêt public.C\u2019est impossible puisqu'ils doivent concilier des tendances et des intérêts à la fois divers et contradictoires.Un premier ministre, par exemple, doit plaire à ses électeurs, aux militants de son parti, aux membres de son cabinet, aux journalistes, à ses conseillers et ses proches, aux différents lobbies et aux politiciens étrangers.Il doit penser au bien du pays mais aussi à celui de son parti et à sa propre carrière.Il doit décider s\u2019il veut résoudre un problème à court, à moyen ou à long terme.Il peut également avoir la solution idéale, mais manquer de moyens.Il doit se prononcer sur des questions aussi diverses que le traitement des eaux usées, les médicaments, l\u2019euthanasie, la guerre, les femmes battues, la production agricole et l\u2019enseignement des mathématiques.Qui peut se vanter d\u2019être un expert dans tous ces domaines?Personne.Enfin, le temps manque souvent pour réunir toutes les informations nécessaires à une prise de décision éclairée.Le politicien vit donc dans un monde de probabilités plutôt que de certitudes.Il ne pourra jamais prévoir avec exactitude les effets d\u2019une décision.L'expert n'existe pas en politique.Tout y est question de volonté puisqu'il s'agit avant tout d'imposer des choix et de trancher en faveur d\u2019une option.Le politicien n\u2019a pas le monopole de la volonté politique.Chaque individu peut exprimer une préférence, un choix : sa volonté.L'écrivain a l'avantage d\u2019être un personnage public et il doit utiliser cette chance pour exprimer ses convictions.35 36 POSSIBLES, HIVER 2004 Michel Foucault célébrait la disparition de l\u2019écrivain politiquement engagé qui avait pris l'habitude de jouer le rôle d\u2019« intellectuel universel », disant le « juste-et-le-vrai-pour-tous ».Selon Foucault, l\u2019intellectuel universel à la Émile Zola ou à la Jean-Paul Sartre est inefficace car il défend LA justice, ce qui entraîne trop souvent des effets pervers et mène même parfois à des catastrophes.Foucault croyait que les spécialistes \u2014 psychiatres, criminologues, etc.\u2014 sont mieux placés que l\u2019intellectuel universel pour proposer des réformes ponctuelles.Foucault oubliait que l\u2019écrivain est lui aussi un spécialiste, celui des émotions humaines.L'écrivain ne parle pas au nom du marché ni de la production, il n\u2019exprime pas le point de vue de la science ni celui de Dieu.Il exprime l\u2019humain et souligne l'impact émotionnel des décisions politiques.Voilà sur quelle légitimité s'appuie le romancier ou le poète pour prendre position publiquement.George Orwell accusait les politiciens d\u2019appeler « pacification » l\u2019action de parquer les gens dans des camps, de mitrailler le cheptel et d\u2019incendier les villages.L'artiste, lui, respecte l\u2019être humain dans sa spécificité d\u2019être d\u2019émotions.L'artiste ne peut cacher un massacre derrière un terme bureaucratique car il éprouve en lui cette pluie de larmes et de sang.L'artiste nomme et met en images la réalité, alors que la langue de bois des politiciens et des spécialistes la dissimule sous des mots vides et des graphiques en trois dimensions devenus si didactiques grâce aux prouesses du multimédia.Sun Tzu, dans L'art de la guerre, dit que « celui qui occupe le terrain le premier et attend l\u2019ennemi est en position de force ».Il conseille également de se déplacer rapidement là où l\u2019ennemi « ne vous attend pas ».La littérature de combat permet de prendre position sur le champ de bataille des émotions, un terrain sur lequel les bureaucrates et les économistes évitent souvent de s'engager, mais où se jouent pourtant de grandes batailles politiques.En déplaçant la lutte politique du monde des chiffres et des statistiques au monde de l'émotion, l\u2019écrivain comme le franc-tireur prend ses POUR UNE LITTÉRATURE DE COMBAT ennemis à revers.Les experts rêvent d\u2019une société aseptisée où les luttes ressembleraient à des guerres en dentelles.L'écrivain sait pourtant que la guerre n\u2019est jamais propre.Le politique comme la guerre est affaire de vie et de mort, et le combat est global.La littérature de combat permet à l\u2019écrivain de s'ouvrir à ses émotions politiques et de les exprimer.Qu'il soit cynique, désabusé, méfiant, soit.Il doit alors énoncer l\u2019idée qu'il vaut mieux pour l'individu qu\u2019il se retire de la vie publique et se consacre à sa vie privée.C\u2019est une thèse qui a ses adhérents et si certains écrivains y croient, qu\u2019ils l\u2019exposent.Des millions de personnes n\u2019attendent que de lire une illustration de tels sentiments.Alberto Caeiro, alias Fernando Pessoa, l\u2019a fait avec grandeur dans Le gardeur de troupeaux, de même que William Butler Yeats dans son poème Politics.Chapeau! Plutôt que de se désengager du politique, ils l\u2019attaquent de front en affirmant sa futilité.La littérature ne doit pas se limiter au combat et vice versa.La famille et l\u2019enfance, l\u2019errance et le territoire, l\u2019amour et la mort sont autant de thèmes importants.Mais l'amour et le politique, par exemple, ne sont pas sans lien.La première œuvre de la littérature occidentale, celle d'Homère, dépeint une guerre déclenchée pour l\u2019amour d\u2019une femme.L'histoire de Roméo et Juliette est celle de l\u2019amour vaincu par des rivalités de clans.Le politique ouvre de nouvelles perspectives qui permettent de comprendre et d'exprimer comment nos émotions, si elles sont sensibles à nos tornades intérieures, sont également vulnérables aux ouragans extérieurs.Antonin Artaud, quelques minutes avant d\u2019être formellement exclu du mouvement surréaliste, répliquait à André 37 38 POSSIBLES, HIVER 2004 Breton et à Paul Éluard en ces termes : « je me refuse à considérer quoi que ce soit sur un plan économique et social, vu que sur ce plan je n'ai aucune lucidité, et on ne peut me forcer à penser ce qui ne peut entrer dans ma pensée.» Il fut malsain qu\u2019en certains lieux des artistes se virent imposer une liste de thèmes strictement politiques.Mais le politique est une marée hégémonique qui s'infiltre dans tous les recoins de notre vie.I] ne s'agit pas de décrire sur deux cents pages une journée de grève, ni une rafle policière, ni la vie dans les tranchées mais à tout le moins de noter que si la lettre d\u2019amour nous émeut, elle se perd souvent dans le tourbillon des factures et des comptes a payer; de souligner qu\u2019au calme d\u2019un ciel bleu réplique le choc d'une population de mendiants ; de relever que si l\u2019amour est toujours possible sous une dictature, l\u2019étreinte du bourreau y remplace souvent celle de l\u2019amant.Il ne faut pas forcer les écrivains à pratiquer à tous coups de la littérature engagée.Il y a bien sûr des nuits où un souvenir remonte à la gorge et il faut, là, à cet instant précis, en rendre compte.La littérature se doit d\u2019exprimer les désastres intimes et universels comme la fissure intérieure que cause le départ de l\u2019être aimé, la douche acide d\u2019un refus, la grêle de larmes qu\u2019apporte la tempête de la mort.Point d'obligation de faire de la littérature de combat.Une littérature engagée à tout prix a souvent produit des horreurs artistiques.Le « réalisme socialiste », par exemple, était au politique ce que le roman Harlequin est à l\u2019amour.Il ne faut donc pas prescrire des thèmes sociaux ou patriotiques, ni embrigader les artistes au sein d\u2019une vaste organisation politique pour en faire de bons petits soldats qui marcheraient POUR UNE LITTÉRATURE DE COMBAT vers le front en silence.Le marxisme-léninisme a démontré par l\u2019absurde à quels excès peut mener l\u2019idée d\u2019un art politique.Dans les années trente l'écrivain Alexis Tolstoï dressa un répertoire des sujets littéraires dignes du socialisme : la conquête de l'Arctique, le travail des savants, les garde-frontières, la nouvelle famille, l\u2019armée, l'aviation, la marine rouge, l\u2019usine, etc.Les peintres quant à eux devaient s'en tenir à représenter Staline se recueillant sur la tombe de Lénine, l\u2019arrivée du premier tracteur au village, une femme policière aidant des enfants à traverser la rue ou encore des policiers arrêtant un agent étranger à la frontière.On interdisait de mentionner les files devant les magasins d'alimentation ou les défauts de plomberie dans les immeubles neufs.Pitoyable.Le réalisme socialiste avait voulu intégrer la réalité sociale à l\u2019art, il avait fini par exclure l\u2019art de l\u2019art.I] ne faudra jamais museler la littérature.L'écrivain peut donc être bien d\u2019autres choses qu'un acteur politique.D'ailleurs, l\u2019écrivain est aussi bien autre chose qu'un écrivain! Personne n'est poète vingt-quatre heures sur vingt-quatre et le poète peut également être un vendeur d\u2019assurances, un père, un joueur de tennis, etc.Alors même qu'il écrit de la poésie, le poète peut vouloir répondre aux espoirs de sa mère, épater l'être aimé, fuir l'heure de faire face à la poussière, etc.L'écrivain n\u2019est donc pas politique en tout temps.Soit.L'essence de son art, la moelle de sa création, par-delà sa volonté et ses médiocres aspirations, le dépasse pourtant.L'écrivain, plus que de remplir des pages blanches, fait naître chez ses lecteurs par le fond ou la forme de son œuvre le sentiment d\u2019être unis à d\u2019autres par une même émotion.De là surgit le politique.La littérature doit engager le combat sur tous les fronts.Elle forge la conscience et brise le sentiment d\u2019impuissance et RRP RRR AR RRR TTR RERO 39 40 POSSIBLES.HIVER 2004 d'isolement.Elle ne rend pas obsolètes les autres formes d\u2019écrits politiques (traités, pamphlets, analyses), ni surtout l\u2019action directe.Elle ne doit pas non plus être embrigadée.Certains défendront des thèses honnies.Cela devrait aider à les comprendre et même à mieux les combattre.Il ne faut pas croire pour autant que la littérature à elle seule puisse révolutionner le politique.La lucidité doit habiter l'écrivain qui s'engage dans un combat politique par le biais de la littérature.Le romancier Pisarev se demandait si le peintre Raphaël est plus important pour l\u2019espèce humaine qu\u2019un cordonnier.Cette question sera reprise par Tourguéniev et Dos- toïevski.Tous les romans du monde valent-ils plus que quelques sacs de farine lorsque des enfants meurent de faim ?En fait, une arme semi-automatique soulagerait plus efficacement certains peuples que toute l\u2019œuvre de Shakespeare.Cela dit, à chacun selon son talent et l\u2019écrivain écrit puis- qu'il ne peut vivre autrement.Et il n\u2019écrit jamais en vain.Sa création sert à propager ses idées, à renforcer la solidarité et à briser l'isolement de ceux qui luttent et cela souvent avec autant d\u2019efficacité qu'une arme d'acier.Hubert Aquin rappelait que lorsque viendra le temps de s'atteler au dernier épisode, « les pages s\u2019écriront d\u2019elles-mêmes à la mitraillette ».L'écrivain qui refuse de monter en première ligne, sur papier ou au champ de bataille, ne devra pas se surprendre lorsqu\u2019en plein milieu d\u2019une nuit sans joie des militaires viendront le chercher pour l\u2019assassiner sous les étoiles impuissantes.Les bourreaux lisent peu, mais ils savent, eux, que la littérature est politique. , ESSAIS ET ANALYSES Le jardin de Enshu par MONIQUE LARUE [L'écrivain] est dans son métier même aux prises avec la contradiction entre la particularité et l\u2019universel.JEAN-PAUL SARTRE u départ, j'avais une réponse claire : l'engagement de l\u2019écrivain consiste à travailler la langue.Le poète est le gardien sacré de la langue, le prosateur est son gardien profane.Les deux veillent à remuer et à oxygéner le terreau de la langue.Mais la question que m\u2019a posée la revue POSSIBLES m'amène à élaborer un deuxième volet à ma réponse, en raison d\u2019un malaise que je ressens de plus en plus souvent\".Pour beaucoup d'écrivains contemporains, il y a une certaine tension, qui est tout autant une contradiction qu'une dialectique, entre le désir et le devoir d\u2019être universel, de s'adresser à tous, d\u2019être de partout et de toujours, de rechercher à travers l\u2019art ce qui est commun à tous les humains, et le fait d'exercer I.Certaines réflexions m'ont été inspirées par un travail de Laurence Robitaille intitulé Relations entre culture et politique durant la révolution cubaine, Département de littératures et de langues modernes, Université de Montréal, avril 2003. 42 POSSIBLES.HIVER 2004 leur art dans une société donnée.Il me semble qu\u2019à notre époque une des manières de résister et de s'engager se situe au cœur, ou au nœud de cette contradiction ou de cette dialectique.Dans le contexte de la « world literature », inscrire un projet artistique au cœur d\u2019une société devient en effet une forme de résistance parce qu\u2019un roman localisé, un art du roman conçu comme instrument d observation, de diagnostic, comme prisme révélateur d\u2019une société donnée pourra être vu ou étiqueté, péjorativement, comme local, provincial, régional.Le champ du langage est un espace polémique.Une des tactiques consiste à qualifier de petites, fermées, étroites d\u2019esprit les œuvres situées dans le concret d\u2019un lieu et d\u2019une société définie.Je parle du roman parce que c'est le genre que je connais et je désigne le problème de la localisation parce qu\u2019il se pose de manière claire : on ne peut pas écrire un roman qui n\u2019est pas situé dans un lieu, l\u2019espace est depuis toujours une composante de l\u2019art du roman : « miroir que l'on promène le long d\u2019un chemin\u2026 ».Mais j'aurais pu choisir d\u2019autres aspects : l\u2019oralité et le niveau de langue, par exemple.Les agents de réception et de promotion du roman préféreront par exemple travailler avec des artistes qui pratiquent un art qui peut sembler plus international et plus susceptible de toucher les autres cultures en situant leurs histoires dans les grandes métropoles, dans des lieux connus de tous les humains, dans des espaces naturels, des espaces oniriques ou ces espaces abstraits, dépouillés de paramètres particuliers, que le développement capitaliste multiplie sur la planète.Les stratégies sont nombreuses pour éviter de situer une histoire dans un contexte social trop concret, vu comme un facteur qui restreint la possibilité de diffusion du roman et les probabilités d\u2019être lu. MAME LAChAAa be bALRLA AS bel ne, LE JARDIN DE ENSHU 43 Il est assez révélateur que, dans les données récoltées par le ministère des Affaires culturelles, une des questions porte sur la contribution de l'artiste subventionné au rayonnement de la culture québécoise à l\u2019étranger.Il est vrai qu\u2019une des mesures de la qualité, de la pertinence d\u2019une culture est sa réception l'étranger et la capacité qu\u2019ont ses artistes de communiquer avec le reste du monde et de mesurer leur force à celles des autres artistes, voire d\u2019apporter sur la scène internationale quelque chose qu\u2019eux seuls peuvent ajouter.La légitimation des lettres latino-américaines dans les dernières décennies du vingtième siècle est un exemple de cette quête, réussie.Il est vrai aussi que les mauvais artistes pullulent, qui abritent et nourrissent leur médiocrité à l\u2019abri du monde dont ils font partie, entretiennent l'illusion de leur talent avec la complicité et la complaisance du circuit fermé.Une des façons de vérifier si une œuvre a une valeur intrinsèque est donc de la sortir de son contexte afin de juger plus objectivement de sa valeur.Cela est nécessaire, salutaire, et il y a dans ce mouvement une réaction saine à l\u2019autocongratulation et à l\u2019enfermement si dangereux dans l\u2019isolat qu'est, par exemple, le Québec.Pour ma part, je crois enfin que la quête de l\u2019universel n\u2019est pas une mode, une exigence marchande, mais une éthique qui s'impose clairement aux artistes depuis les Lumières.Une éthique dont la défense et illustration, après l'épreuve mortelle que lui a fait subir le vingtième siècle, doit être considérée non pas comme un simple devoir humaniste mais comme un absolu, au prix de favoriser un cortège de bons sentiments, d\u2019académismes, d\u2019idéalismes et de langues de bois.On peut toujours extirper ces mauvaises herbes.Mais l\u2019art n\u2019est jamais plus haut que l'espèce humaine. M POSSIBLES, HIVER 2004 Il me semble cependant ressentir une forme indirecte de censure quand je me dis : voyons, essaye de sortir de ta société, cesse de rester clouée aux problèmes de ta province, à la défaite du PQ, aux chocs culturels dans Montréal, à la situation de la culture québécoise, de la famille québécoise, de la langue québécoise, de la vie intellectuelle québécoise, de l\u2019interprétation de l\u2019histoire du Québec.Toi qui as beaucoup voyagé et beaucoup lu, toi qui aimes par-dessus tout te plonger dans une autre culture car la tienne t'ennuie le plus souvent, pourquoi est-ce que tu n\u2019es pas capable de transcender ta société quand tu écris des romans?Pourtant, mon regard revient vers mon milieu.Je sais très bien que la défaite du PQ ou l\u2019idée de l\u2019indépendance du Québec n\u2019est pas un problème du même ordre que l'intervention américaine en Irak, la montée des intégrismes, la situation de la femme dans le monde.Mais il n\u2019y a rien à faire.Alors que, en tant que lectrice, consommatrice et citoyenne, je m'intéresse plus à la culture des autres pays et à la politique internationale qu\u2019à la culture et à la politique québécoises, quand je deviens romancière tout se passe comme si je ne pouvais me délier de mon milieu et de ma société.Bien sûr, je peux écrire un roman qui se passe ailleurs.Je l\u2019ai déjà fait et le referai.Cela ne change pas la question de cette symbiose.En tant que lectrice, je serais l\u2019ennemie de la romancière que je suis.Si je ne me connaissais pas, je ne me lirais probablement pas.Je n'achèterais pas mes livres.Je ne suis pas loin de penser qu'il n\u2019y a plus lieu d\u2019écrire après les textes insurpassables que nous ont légués les siècles.Je privilégie clairement dans ma lecture les classiques universels.Pourquoi donc écrire ici, maintenant ?Je ne sais si j'ai raison de considérer ce genre de doutes et de réflexions comme une forme d\u2019autocensure mais il me LE JARDIN DE ENSHU semble que je sens là un nœud, un abcès qui n\u2019est pas neutre, une poche de résistance et une névralgie qui ne sont pas innocentes.Soit un roman génial.Son histoire pourra être située dans un espace imaginaire, un réel bled perdu ou une des métropoles de la « world literature », elle sera immédiatement universelle, transcendera les éventuels particularismes et ajoutera quelque chose au roman universel.Ce quelque chose proviendra de l\u2019intérieur de l'artiste et de sa capacité à regarder le monde sous un angle et à le recomposer dans une forme nouvelle, communicable, par-delà la langue et le style, à travers la traduction, à tous les lecteurs compétents, fussent-ils perdus dans un bled.L'artiste pourra n'être jamais sorti de son village ou il pourra avoir erré toute sa vie autour du monde : l\u2019universalité intrinsèque de l\u2019œuvre ne tient pas à son origine, mais à l'humanité de ses personnages et à la capacité de faire passer cette humanité à travers des situations concrètes que tous peuvent comprendre et vivre mais qui n'ont jamais été racontées de cette manière.Ce sont des choses que nous savons.Nous savons aussi qu\u2019il y a par contre des succès mondiaux qui ne sont pas des œuvres d'art géniales mais des réussites commerciales, des succès de communication.Je suis friande de romans policiers et je n'ai pour le livre grand public aucun mépris quand il est bien fait.J'en lis avec plaisir et même admiration à l\u2019occasion, mais je ne souscris pas pour autant à l\u2019équation œuvre internationale égale œuvre géniale ou œuvre universelle.Ce qu\u2019on trouve dans les librairies d'aéroport est souvent du best-seller préfabriqué occidental, sans intérêt artistique.Être mondial n\u2019est pas synonyme d\u2019être universel.Cela peut s'opposer.Par ailleurs, nous pouvons tous nommer des titres de romans universels et géniaux, écrits avant notre époque ou hd 46 POSSIBLES.HIVER 2004 maintenant par des écrivains qui se sont servis du roman pour observer leur propre société en visant à découvrir ce qu\u2019il y a d'humain dans toute société.Ce n\u2019est pas la même chose de se servir du roman comme d\u2019une loupe pour observer /a société à travers une société et se servir du roman comme d\u2019un prisme pour concentrer ce qui la distinguerait de toutes les autres.En vérité, les grands artistes du roman n\u2019ont pas perdu leur temps à se poser ce genre de questions horripilantes et castratrices.Il existe même des romans régionalistes géniaux.Je ne donne pas d'exemples, mes catégories sont grossières, aussi grossières que les préjugés dont je traite.Toutefois, même s\u2019il y a une pléthore de mauvais romans régionalistes pour les raisons que j'ai dites plus haut, il y en a quelques-uns qui ont atteint l\u2019universel à partir d\u2019un bout de terroir.La liste des prix Nobel, certes critiquable, en contient.Personnellement, cette question m\u2019exaspère, m'enquiquine, m'empoisonne.Je cherche à m'en dégager.C\u2019est pourquoi, même si je sens sourdement que situer un roman dans ma société concrète \u2014 ce qui n\u2019est pas être bêtement réaliste \u2014 pourrait nuire à la grandeur potentielle de ce que j'écris, je me dis que, comme dans le pari de Pascal, je gagne tout de même à continuer dans ce qui est ma voie puisque, peut-être par médiocrité, je n\u2019en trouve pas d\u2019autre pour le moment.Écrire c\u2019est de toute manière risquer d\u2019être médiocre.Accepter d\u2019être plus médiocre qu'un autre.Mais c\u2019est apprendre à tous les instants ce quest la grandeur, l\u2019universalité de l\u2019art.Se mesurer dans une lutte grandiose et écrasante n\u2019est cependant pas le seul aspect de la création.Celui qui ose écrire est le fruit de la société dans laquelle il vit et il contribue à former cette société.Il agit dans un processus de transformation sociale. LE JARDIN DE ENSHU L'écrivain est même une figure clé pour bâtir la conscience critique de la société en changement.Or, ce pouvoir est aussi une menace pour la dite société.On l\u2019oublie, mais l'écrivain peut et doit déranger.Y aurait-il un intérêt indirect, « quelque part » comme on dit, à ce que les écrivains contemporains regardent ailleurs, au loin, et mettent leur loupe de côté pour s'inscrire dans un grand tout abstrait, dans une compétition mondiale où ils ne détiennent pas les leviers et ont 99 % des chances de se faire étouffer?Où ils ne dérangeront ni leur propre société ni personne?Où ils ne sengageront pas, le but de leurs efforts ayant été détourné à leur insu ?À l\u2019heure de la mondialisation marchande, à l\u2019heure d\u2019un universalisme abstrait qui fait de nous des citoyens impuissants d\u2019un monde disponible mais virtuel, le fait de consacrer sa vie à scruter les rapports humains concrets et réels autour de soi apparaît ainsi comme une sorte d'engagement et de résistance; comme un dégagement de pressions marchandes qui se confondent, dans le brouhaha de l\u2019époque, avec l\u2019éthique de l\u2019universalité, et contribuent à donner un sentiment d\u2019écrasement, d\u2019incompétence et de culpabilité à l'artiste dont on nie plus que jamais la fragilité.Il n\u2019y a pas de contradiction entre une pratique romanesque engagée dans un milieu et la quête d\u2019universalité.J'en ressens une, par contre, entre ma liberté d'expression, mon indépendance intellectuelle et la dévaluation du fait d'exercer « localement » le métier d'écrivain.J'en suis venue à la conclusion que c'est parce que le roman est un art du concret que, même si j'ai consacré une bonne part de mon argent et de mon temps à connaître l\u2019ailleurs, je ne peux parler que du lieu et du milieu où j'existe.Accepter de 47 48 POSSIBLES, HIVER 2004 pratiquer la littérature ici et maintenant, croire qu'on peut le faire sans étre plouc ou provincial, croire qu'il est possible de transcender cet ici et ce maintenant parce que telle est la force du roman comme art, penser que le roman possède la capacité d'amener un artiste à se dépasser et à atteindre l\u2019universel et que le regard que porte le roman sur les idéologies et leur action concrète dans la vie humaine a un effet critique irremplaçable dans cette société, cela est une forme de résistance aux multiples visages que prennent les intérêts marchands du monde planétarisé et abstrait qu\u2019on fait passer pour l\u2019universel.Il y a deux ans je suis allée au Japon.J'ai suivi les grands itinéraires, mais un jour j'ai pris un chemin de traverse et je me suis engagée dans les rizières.Je cherchais un jardin dessiné par Enshu.J'ai fini par le trouver, au fond d\u2019une campagne solitaire, dans un lieu nommé Takahashi.Je me suis assise et, dans l\u2019angle prévu par Enshu quand il a dessiné ce jardin, j'ai regardé au loin la montagne qui fait partie du jardin.Enshu n\u2019a pas fait ce jardin pour autre chose que de nous y faire voir le monde, là, pas ailleurs.Enshu est-il local ?Enshu est-il universel?Il y a actuellement des centaines d\u2019écrivains qui sont de bons ou d\u2019excellents écrivains dans des centaines de sociétés, qui attendent, comme le jardin d\u2019Enshu, la visite d\u2019un lecteur pour lui révéler une part du réel.Cette diversité d\u2019écrivains obscurs et cette diversité de sociétés et de cultures ne sont pas inutiles.Il est étrange de devoir le dire en littérature.Certains écrivains traversent les frontières parce qu\u2019ils sont des génies, d\u2019autres parce qu\u2019ils concentrent leur effort sur cette traversée, d'autres parce qu\u2019ils y ont été obligés par la vie et par l\u2019histoire.Certains ne réussissent pas à traverser les frontières parce qu'ils sont médiocres, d\u2019autres parce qu'ils ont trop à faire LE JARDIN DE ENSHU avec leur art pour le transporter ou parce que la vie et l\u2019histoire les ont privilégiés et fait naître dans un pays dont il n\u2019est pas nécessaire de s\u2019exiler.Excluons les faux artistes et les sophistes.Tous les autres, reconnus ou inconnus, nomades ou sédentaires, maintiennent vivants le rapport à l\u2019art et l\u2019art lui-même.Certains ne contribuent pas immédiatement et directement au rayonnement de leur société et de leur culture dans le monde.Ils n'ont pas dit leur dernier mot.On verra bien qui est universel et qui ne l\u2019est pas.Mais de toute manière leur fonction dans la vie de l\u2019art, dans la vie de leur société et dans la survie mondiale de l\u2019art n'est pas moindre.Il y a des centaines de jardins effacés.Mais au départ, il y a des jardiniers.Jardiner, c'est résister.Tel est mon engagement, je crois.Sinon, on en viendrait à la conclusion que, pour être un artiste, il faut être né dans une grande ville du monde, au bon endroit.Ou déménager.C\u2019est peut-être vrai.Mais c'est aussi ridicule.Je le dis sans amertume envers mes amis nombreux à vivre complètement ou partiellement à Paris, à New York, à Londres.Là n\u2019est pas la question.Me voilà quand même, sans doute, malgré moi dans un camp.Je suis devenue un écrivain qui pense que redonner du pouvoir au local, déceler les besoins des médias et du commerce dans l\u2019hégémonie grandissante des centres littéraires, déconstruire le sophisme qui fait comme si les périphéries n'existaient plus, continuer à croire au rôle de l\u2019intellectuel et de l'écrivain dans l\u2019évolution d\u2019une société et dans le maintien d\u2019une conscience critique, ce n\u2019est pas du chauvinisme, ce n\u2019est pas du provincialisme, ce n'est pas non plus nécessairement une position de nationalisme culturel.Ce n\u2019est pas une garantie d\u2019universalité.Cela ne dispense pas de la revendication d\u2019universalité.Mais ce n\u2019est pas du tout un refus d'universalité.49 30 POSSIBLES.HIVER 2004 Clest par contre étre colonisé, encore colonisé, toujours colonisé, que d\u2019intérioriser des normes qui suggèrent de ne pas parler de ce qui est autour de nous et de se conformer à des goûts prétendument internationaux et prétendument supérieurs qui ne proviennent pas de l\u2019art lui-même.C\u2019est de l\u2019autonomie de la littérature qu'il s'agit, de son pouvoir de transcender les idéologies, de sa lucidité.Luniversalité n'est pas définie une fois pour toutes et elle n'est pas définie à un seul endroit.Sa sauvegarde passe peut- être aussi par l'autonomisation des littératures plurielles du monde face aux réseaux littéraires restreints qu\u2019on confond avec « la littérature universelle », qui possèdent certes une part de l\u2019universalité et depuis toujours, mais qui ne sont pas toute la littérature parce que n'y n\u2019accède qu\u2019une infime partie des écrivains du monde, qui ne sont pas tous parfaitement universels, et qui ne sont pas tous les meilleurs.Malheureusement, au Québec, la défense de l\u2019autonomie de la littérature a souvent été confondue avec la question « nationale ».Je le dis clairement : je me situe après le nationalisme et je crois qu'il est urgent de repenser l'engagement en dehors des catégories anciennes.Pour moi, les littératures nationales n\u2019existent plus, si elles ont déjà existé en tant que littérature.Je n\u2019aime pas et n'ai jamais aimé le nationalisme culturel, qui est une ter- ritorialisation.Ma conscience d\u2019artiste postmoderne s'efforce de se situer à l'extérieur de ce moule du nationalisme culturel qui a depuis plusieurs années cessé de signifier quelque chose pour moi.Cependant, je continue de vivre ici, avec un corps, dans un milieu concret.C\u2019est de ce lieu que j'écris, d\u2019un point dans le monde que je n'appelle ni région, ni nation, ni pays, parce que mon époque a largement modifié le sens de ces mots et qu\u2019ils n\u2019ont pas de pertinence esthétique et littéraire.Dans un lieu qui n\u2019est pas un territoire mais qui est un ici, dans une ville qui comme toutes les villes contient le monde entier, je suis seule devant la LE JARDIN DE ENSHU littérature universelle, incarnée dans tous les temps et dans tous les lieux du monde, sans aucun pouvoir sur ce qu\u2019il adviendra de ce que j'écris.Je ne suis pas plus reliée à l\u2019écrivain qui habite la rue à côté qu\u2019à celui qui écrit en Chine.Je cultive un jardin, ici et maintenant.51 û | EE SELES De la littérature et du politique PAR NATHALIE PRUD'HOMME aste thème que celui de « littérature et citoyenneté », formé de deux termes qui désignent des réalités complexes et qui font appel à de multiples concepts.Deux termes qui, curieusement, font face à la même polémique entre les particularismes et l'universalisme, où il n\u2019est pas toujours facile de concilier individualité et collectivité ou singularité et communauté.Parlons-nous de la Littérature, cette grande littérature universelle, ou de multiples littératures qui, à défaut d\u2019un autre terme, seront nommées, pour l'instant, nationales ?Une opposition similaire existe lorsque l\u2019on parle de la citoyenneté.De quelle citoyenneté s'agit-il ?De celle du citoyen du monde ou de celle du citoyen d\u2019une société particulière, ancrée géographiquement ?Cette dichotomie sans compromis est primaire et ne peut mener qu'à l\u2019élitisme et à l\u2019impasse, tant de l\u2019écriture que du politique.Il m\u2019apparait impossible de faire un tel choix exclusif, parce qu\u2019il occulte inévitablement une facette de l'humanité.La position qui me semble la plus éthique et sociale, parce qu\u2019elle tente de représenter la complexité de la réalité, est celle de l\u2019intersection ou si l\u2019on préfère celle de l\u2019équilibriste.Ainsi lorsque j\u2019utilise les termes littérature et citoyenneté, j\u2019entends à la fois la Littérature, LOMA AR E00 MT DE LA LITTERATURE ET DU POLITIQUE mais également les littératures qui la composent; de méme la citoyenneté fait référence aux citoyens du monde, dont le sentiment de solidarité planétaire se développe à travers la citoyenneté pratiquée dans une communauté spécifique, mais sans frontières pour ce qui est de l\u2019action et ouverte aux autres communautés.Cette prise de position peut paraître timorée pour certains, parce qu\u2019elle correspondrait, selon eux, à une volonté de ne pas remettre en question des structures telles que l\u2019État-nation.Certains même pourraient aller jusqu\u2019à dire qu\u2019il s\u2019agit de faire l\u2019apologie de cette structure politique.En fait, il s\u2019agit plutôt de concevoir le rapport littérature/politique de façon pragmatique, sans adopter la position de l\u2019autruche mondialiste qui, la tête dans le sable, s'empresse d'annoncer la mort des idéologies.Belle idéologie qui s\u2019ignore! Il ne s'agit en rien de vouloir conserver à tout prix des structures sociopolitiques qui ne seraient plus adéquates, mais bien d\u2019évaluer de quelles façons elles doivent être modifiées, tout en n\u2019oubliant pas qu'entre la sphère littéraire et la sphère politique existent des rapports de force dont les enjeux ne concernent pas toujours le mieux-être de la société, mais bien l\u2019autonomie des champs, pour reprendre le vocabulaire du sociologue Pierre Bourdieu.La littérature ne doit certes pas être assujettie à la politique, bien que l'institution littéraire ne puisse être réellement autonome face aux politiques culturelles (subventions, prix, etc.).Toutefois si la littérature, mue par un désir d'indépendance, ignore la politique ou en minimise le rôle, elle s'éloigne ainsi du politique, c'est-à-dire de la possibilité de penser les fondements de cohabitation de la communauté, et, de ce fait, elle mine elle- même son propre pouvoir social.La littérature fait partie du discours social.Flle ne fait pas que refléter la société, elle donne également à voir les ambiguïtés de celle-ci.Elle n'apporte peut-être pas de solutions, mais elle souligne les aberrations et dysfonctionnements sociaux, qui 33 54 POSSIBLES, HIVER 2004 devront être résolus dans une autre sphère, celle de la politique.La littérature incarne le pouvoir de la parole, celle du fou du roi et parfois celle de Cassandre, en périphérie du pouvoir, elle œuvre à long terme, ce qui fait que les solutions à court terme de la sphère politique peuvent paraître dérisoires et même, dans la foulée de la mondialisation, entraîner certains chercheurs à annoncer que la res publica n\u2019existe plus.De ce point de vue, il ne faudrait pas tomber dans le piège de la nostalgie des structures politiques des Antiquités grecque et romaine.Je ne veux pas dire que les principes philosophiques de ces époques sont à rejeter complètement, mais il ne faudrait pas passer sous silence le fait que les citoyens des cités représentaient une hiérarchie, une élite.Les femmes n'avaient pas le même statut que les hommes, la plèbe et les barbares ne faisaient pas partie des membres de la cité.Les démocraties modernes sont très imparfaites, il faut toutefois leur reconnaître une volonté d\u2019inclusion plus grande que celle des cités antiques grecques et romaines qui acceptaient l\u2019esclavagisme.La res publica dans un contexte démocratique est toujours un idéal à atteindre et qui n\u2019a jamais été atteint.De la même façon, il me semble que l\u2019on fasse fausse route ou, du moins, que l\u2019on réduise considérablement le débat en proposant que l'espace public commun, donc la façon de concevoir le lien entre identité individuelle et identité collective, ne soit conçu que sous la forme de deux modèles opposés : le premier où le collectif prédomine, où l\u2019individu n\u2019est rien sans l\u2019ensemble, et le second où l\u2019ensemble se réduit à la somme des individualités autonomes.Ainsi la diversité interne de l\u2019espace commun a-t-elle été pensée sous deux formes ou deux modèles, qui en réduisent considérablement le sens et la portée.L\u2019un de ces paradigmes est celui de l\u2019ensemble, du grand ensemble, l\u2019État, la Nation, l\u2019Ethnie, la Société avec un grand S, le DE LA LITTÉRATURE ET DU POLITIQUE 55 Peuple ou l'Humanité tout entière, dont les personnes ou les sujets individuels ne seraient que des éléments, qui leur appartiendraient complètement, chaque individu n\u2019étant qu\u2019une occurrence d'un type que décrirait exhaustivement son identité nationale, ethnique, sociale ou autre.L'autre paradigme est celui de l\u2019individualité, où chaque personne est un atome libre, une molécule autonome, ce que Leibniz appelle une monade, qui choisirait en toute indépendance de s'associer ou de faire communauté avec d\u2019autres nucléons tout aussi libres, par une sorte de pacte ou de contrat implicite, pour former une société politique dont l'identité ne découlerait dès lors que de la somme des propriétés qui la composent.Peut-on réellement affirmer, comme le fait Pierre Ouellet dans ce même texte, que, au cours des deux derniers siècles, ces deux modèles sont à l\u2019origine des idéologies (et des utopies qui s\u2019y rattachent) ?En fait, il faudrait tout d\u2019abord s'interroger sur la véracité même de ces modèles.Ces deux modèles ont-ils réellement existé de cette façon absolue : soumission à l\u2019ensemble ou autonomie totale des individus qui consentent à former un ensemble?Soumission totale et liberté totale ne sont pas présentes chez les penseurs de la démocratie moderne, qui envisagent en fait la liberté de l'individu comme l\u2019atteinte d\u2019un équilibre entre pouvoir de l\u2019État et pouvoir de l'individu.Ainsi dès l\u2019origine de la démocratie libérale, John Locke, dans son Essai sur le gouvernement civil (1690), parle de l\u2019individu qui accepte de réduire sa liberté, mais pas son droit de propriété, ce qu\u2019il appelle un contrat de confiance.Ce système sera un modèle pour les partisans des réformes politiques en France, pensons à L'Esprit des 1.Pierre Ouellet, « Esthétique et Politique.Introduction » dans Pierre Ouellet (dir.), Politique de la parole.Singularité et communauté, coll.« Le soi et l\u2019autre », Montréal, Éditions Trait d\u2019union, 2002, p.13. POSSIBLES, HIVER 2004 lois (1748) de Montesquieu et à Du contrat social (1762) de Rousseau.Lorsque celui-ci présente la nation comme souveraine à la place du roi, il s'agit de contrer le système monarchique et non l'individualité.Bien sûr ces modèles sont imparfaits, d'ailleurs Rousseau le concède volontiers : la démocratie participative est impossible selon lui dans une grande société, et la démocratie représentative n\u2019en est en quelque sorte qu\u2019un palliatif.Même lorsque Rousseau écrit à Mirabeau qu\u2019il voudrait trouver une « forme de gouvernement qui mette la loi au- dessus de l\u2019homme »*, il cherche en fait à assurer plus de liberté et d\u2019égalité aux individus et non à réduire au silence les individualités.Aucun individu n\u2019est décrit « exhaustivement par son identité nationale » dans la représentation de l\u2019État des penseurs de la démocratie moderne.Je tiens également à souligner qu\u2019il m'apparaît étrange que, dans le deuxième modèle que présente Ouellet, l'individu autonome soit associé à la monade.La monade dans l\u2019œuvre de Leibniz n\u2019est en rien un symbole d\u2019autonomie, il s'agirait plutôt d\u2019un symbole de soumission à un ordre divin.Dans La Monadologie, Leibniz présente le système des monades comme des créations ou des émanations de Dieu, des unités relatives (par rapport à cette unité absolue) qui forment une hiérarchie orchestrée (l\u2019univers) par l\u2019harmonie préétablie\u2019, c'est-à-dire que Dieu a tout prévu à l\u2019avance, comme le philosophe le souligne dans Essais de théodicée, en 1710.Voltaire s\u2019insurge contre ce système dans le conte philosophique Candide, qui fait le procès de la Providence et de l\u2019harmonie préétablie en tant qu'entraves à la possibilité de l\u2019être humain d'agir sur son monde.2.Texte cité dans Jean-Jacques Chevallier, Les grandes œuvres politiques de Machiavel à nos jours, coll.« U », Paris, Armand Colin, 1970, p.130.3.Wilhelm Gottfried Leibniz, Essais de théodicée suivis de La Monadologie, l\u2019aris, Aubier Éditions Montaigne, 1962, p.491-506. AAAI DE LA LITTERATURE ET DU POLITIQUE Ces deux modèles de représentation des rapports entre identité individuelle et identité collective me semblent donc bien discutables.La représentation du collectif qui réduit l\u2019individualité à un élément indistinct du tout peut certes être retrouvée dans une œuvre comme Le Léviathan (1651) de Thomas Hobbes, mais il s\u2019agit d\u2019un système social conçu en faveur de l\u2019absolutisme, contrat de soumission que Locke a d\u2019ailleurs pourfendu.La condition humaine fait en sorte que la liberté absolue ne peut être qu\u2019une conception théorique.Il me semble que les penseurs de la démocratie moderne en étaient bien conscients et que leurs systèmes théoriques tentaient de ne pas opposer de façon irréductible individualité et collectivité, aucune ne prenant complètement le pas sur l\u2019autre.Leurs conceptions tentaient plutôt de trouver un équilibre entre les rôles de la collectivité et ceux des individus, équilibre qui est encore aujourd\u2019hui recherché.Ouellet affirme, pour sa part, que [.\u2026] la pensée politique et les systèmes de valeurs qui l\u2019ont relayée au cours des siècles n\u2019ont pas su penser ce qui fonde la singularité et la communauté des « êtres parlants », soit l\u2019expérience intersubjective comme telle manifeste dans les formes d\u2019énonciation ou de coénon- ciation toujours à la fois individuelles et collectives, puisqu\u2019on ne parle singulièrement que dans le langage d\u2019une communauté, nous obligeant ainsi à sortir de soi pour exister.L'intersubjectivité est le mode même d\u2019engendrement du sujet, qui ne se donne à soi qu'à travers ce qu\u2019il reçoit de l\u2019autre, la vie d\u2019abord mais aussi le langage, la culture, la socialité, de telle sorte qu'individuation et socialisation ne font qu'un dans les processus de subjectivation, même si on oppose toujours individu et société lorsqu\u2019on observe les seuls résultats d\u2019une telle genèse*.4.Pierre Ouellet, op.cit, p.14.87 58 POSSIBLES.HIVER 2004 Que le processus de subjectivation implique à la fois l\u2019individuation et la socialisation me semble incontestable, mais que ce processus soit desservi seulement par la pensée politique m\u2019apparaît un peu réducteur.Il faudrait se demander s\u2019il n\u2019y a pas d'autres discours qui opposent individu et société.De ce point de vue, la polémique sur la/les littérature(s) et la citoyenneté mondiale/nationale me semble participer à ce phénomène.Ce qui est en jeu est le lien jugé trop lâche ou trop serré entre l\u2019individu et la collectivité.Certains individus épris de liberté absolue privilégient l'association au plus grand ensemble possible pour ne pas connaître de confinement, mais ce calcul peut parfois mener à un faux cosmopolitisme qui, loin de favoriser toutes les spécificités, ne favorise en fait que les cultures des nations les plus fortes du point de vue géopolitique.On retrouve donc dans le monde des lettres une opposition semblable à celle qui existe dans la sphère politique : l\u2019État-nation ou le concept de société postnationale deviennent, du point de vue littéraire, les littératures nationales ou la Littérature.Le problème réside peut-être dans la déformation du concept goethéen de littérature mondiale où la littérature, épurée de traits culturels spécifiques, habiterait un espace supranational, paravent de l\u2019élitisme de quelques cultures dominantes qui imposeraient leurs spécificités comme universalisme.En fait, le concept de littérature mondiale, qu'avait défini Goethe, va à l\u2019encontre de ce piège du pluralisme de façade, comme l\u2019explique Milan Kundera : Une grande nation résiste difficilement à la tentation de considérer sa propre façon de vivre comme une valeur suprême et ainsi de vouloir l\u2019imposer au monde entier en toute bonne conscience.Par contre, une petite nation ne peut pas se permettre de telles ambitions.Elle ne rêve pas de voir la planète transformée à sa propre EE eee EE re UE DE LA LITTÉRATURE ET DU POLITIQUE image, mais bien plutôt de se trouver dans un monde de tolérance et de diversité où elle puisse vivre égale aux autres.Or le concept goethéen de littérature mondiale correspond justement à cet espace de tolérance et de diversité, où l\u2019œuvre d\u2019art n\u2019est pas soutenue par quelque prestige national, mais seulement par sa propre valeur, et où les cultures des petites nations peuvent conserver leur droit à la spécificité, à la différence et à l'originalité\u2019.Ce concept est parfois perverti lorsque des penseurs s'affrontent sur les possibilités de concilier ou non l\u2019universalisme et les particularismes, débat à la base duquel on retrouve cette difficulté à concevoir un équilibre entre individualité et collectivité.Il faut souligner qu\u2019au Québec ce débat en sous-tend un autre qui est celui de l\u2019enseignement de la littérature, particulièrement au collégial, de la place que les littératures québécoise et française doivent respectivement y tenir.Cette question avait engendré un vif débat en 1994 entre Jacques Pelletier (Les habits neufs de la droite culturelle) et Jean Larose (La souveraineté rampante).En 1996, Louis Cornellier rappelait que le statut de la littérature au collégial demeurait un sujet houleux®.Il faisait entendre le même son de cloche en 20027.Le problème reste entier.Cornellier propose deux cours de littérature québécoise qui permettraient aux étudiants de bien connaître la culture québécoise et le contexte historique de leur société, comme base de comparaison pour un troisième cours consacré aux littératures francophones, plutôt que 5.Milan Kundera, « Le pari de la littérature tchèque », Liberté, n° 135, vol.23, n° 3 (mai- Juin).1981, p.7.6.Louis Cornellier, « Enseigner la littérature : oui, mais laquelle?», Possibles, vol.20, n°2 (printemps), 1996, p.89-93.7.Louis Cornellier, « Enseignement de la littérature au collégial.Et si la réussite passait par la décolonisation ?», Le Devoir, 11 février 2002, p.A7.59 60 POSSIBLES.HIVER 2004 deux cours de littérature française suivis d\u2019un cours de littérature québécoise.François Ricard y voit tout simplement une volonté de supprimer l\u2019enseignement de la littérature française et répond au texte de Cornellier par une caricature des propos de celui-ci en proposant la « suppression de l\u2019enseignement de toute littérature »°.Si amusante que soit cette boutade, elle n\u2019explique en rien la primauté de la littérature française sur la littérature québécoise, dans le cadre de l\u2019enseignement de la littérature au collégial.L'humour vise-t-il à cacher des considérations colonialistes peu avouables?Nous n\u2019arriverions donc pas à nous défaire des prédictions d\u2019Octave Crémazie à l'abbé Casgrain : « Nous avons beau dire et beau faire, nous ne serons toujours, au point de vue littéraire, qu\u2019une simple colonie.\u2026 »°, La littérature universelle serait dans ce cas le paravent de l'hégémonie de la littérature française au détriment des autres littératures francophones.Cette question de la primauté de la littérature à enseigner au collégial demeure entière, mais il faudra dépasser les dialogues de sourds pour qu\u2019un véritable débat ait lieu.Le pluralisme ne doit pas devenir, comme le souligne si bien Pierre Nepveu, un faux pluralisme annulant « les unes par les autres toutes les différences [.\u2026] niant abstraitement toute identité, toute origine »'°, De ce point de vue, la littérature n\u2019est universelle que lorsqu\u2019elle possède d\u2019abord un ancrage spécifique, les universaux que sont la vie, l\u2019amour, la mort n\u2019ont jamais tant de portée universelle que lorsqu\u2019ils sont mis en scène dans un contexte sociohistorique bien précis.Les littératures nationales peuvent même être perçues jusqu'à un certain point comme des interprètes de cette mondialisation qui advient.8.François Ricard, « C\u2019est la faute à Voltaire », Le Devoir, 16 et 17 février 2002, p.Bu.9.Texte cité dans Gilles Marcotte, « Institution et courants d'air », Liberté, n° 134, vol.23, n°2 (mars-avril), 1981, p.8.10.Pierre Nepveu, Lécologie du réel.Mort et naissance de la littérature québécoise contemporaine, Montréal, Boréal, 1988, p.202. we DE LA LITTERATURE ET DU POLITIQUE La mondialisation est un imaginaire.Pour se développer, pour prendre forme et signification, pour se convertir en pratique sociale, cet imaginaire a besoin de se fixer, de se territorialiser.En ce sens, il ne faut pas s'empresser de chanter les funérailles des littératures nationales.Celles-ci semblent avoir un bel avenir devant elles.Nous vivons un temps qui a besoin de médiations culturelles, religieuses, politiques ou territoriales.Ces médiations sont importantes.Mais encore faut-il en mesurer la portée\".Tout comme il ne faut pas condamner la nation et l\u2019eth- nicité\u201d, mais bien plutôt le nationalisme extrémiste (de gauche et de droite) et l\u2019ethnicisme porteurs d\u2019intolérances, il ne faut pas plus relayer aux oubliettes les littératures nationales, qui sont en fait les composantes du patrimoine littéraire mondial.Les littératures porteuses de leurs spécificités culturelles forment la sphère littéraire qui, devant la sphère du politique, doit être ce concert de voix qui rappellent constamment que je est un hôte, pour reprendre la judicieuse modification de la formule rimbaldienne du regretté Émile Ollivier.Je est un hôte, à comprendre dans les deux acceptions du terme, celui qui reçoit et celui qui est reçu, sans quoi il n\u2019y a pas de véritable ouverture à l\u2019altérité, la sienne comme celle des autres, et sans cette compréhension nous perdrons de vue le fait que l\u2019individu ne peut exister sans la collectivité, mais que, également, la collectivité ne peut exister librement sans l\u2019individualité.11.Émile Ollivier, Repérages, Montréal, Leméac, coll.« Lécritoire », 2001, p.114.12.L'ethnicité est un concept complexe, qui renvoie à la reconnaissance, chez un groupe, d'un passé commun créant des références explicites et implicites dans les processus iden- titaires.Ce passé commun, qui est également nommé mémoire collective ou héritage, comporte des aspects culturels et biologiques qui sont souvent amalgamés sans distinction, mais l\u2019erhnicité n\u2019est pas en soi un réflexe d'exclusion.Il ne faut pas confondre ce concept avec celui d'ethnicisme qui représente la valorisation d\u2019une ethnicité au détriment de toute autre ethnicité et est, de ce fait, une forme de ségrégation, de racisme.61 ESSAIS ET ANALYSES L'alliance de la parole PAR BRUNO ROY \u2018écrivain dans l'institution ou l'écrivain dans la cité?Est-ce la même chose?Pas tout à fait.Il faut distinguer.Il y a la parole et la défense de cette parole.On connaît le cliché : l'écrivain doit rester libre d\u2019esprit et d'appartenance, sa parole ne doit s\u2019asservir à aucun dogme.Ses œuvres n'engagent toujours que lui-même.Toutefois, lorsque Jean-Paul Sartre précise qu\u2019une « littérature engagée est une littérature où l'humanité est engagée », il montre bien que l'écrivain n\u2019est jamais isolé dans sa « cité ».Au Québec, comme ailleurs dans le monde, l\u2019écrivain engagé développe la conscience de l\u2019oppression, qu\u2019elle soit nationale, économique, morale ou autre.Sans compter que l\u2019engagement commence toujours par l\u2019histoire personnelle des individus, lesquels, tout écrivains qu\u2019ils soient, sont aussi des citoyens.Le concept d'engagement se réfère à une idéologie ou à une position éthique.Il est porteur de débat qui souvent condamne la polarisation.l\u2019idée que la parole de l\u2019écrivain \u2014 et cela vaut pour tous les écrivains du monde \u2014 est la parole du peuple, non seulement la sienne propre, est-elle encore pertinente, voire souhaitable ?Si oui, pourquoi en serait-il autrement L'ALLIANCE DE LA PAROLE au Québec?Mais alors il ne suffit pas de dire que l'écriture est le premier combat de l\u2019écrivain si cette écriture atomise sa conscience, si cette écriture refuse la condition humaine qui se manifeste dans une histoire individuelle et collective.Je conçois en effet que la littérature est naturellement engagée.Depuis Sartre, et peut-être bien avant, cette littérature engagée se réfère à une théorie du mouvement.Elle se déploie dans une idée de projet indissociable de l\u2019aventure des humains sur cette terre.Comprenons-nous bien.La littérature n\u2019a pas à surgir de l'agitation politique.Je dis seulement que devant l\u2019impossibilité de se couper du monde qui le trouble ou l\u2019éblouit, l\u2019écrivain ne peut oublier qu\u2019il est contraint à prendre parti.Toute provocation à la conscience n\u2019est pas qu\u2019une balle blanche.Le premier geste de l\u2019écrivain est d\u2019amener cette provocation avec l'arme qui est la sienne propre : le fusil des mots.La conscience de l\u2019écrivain en cette fin de siècle doit demeurer son identité première.Nécessaire, elle doit réfuter la pensée unitaire de tout régime idéologique.« Ils ne sont grands », rappelle le cinéaste Pierre Falardeau, citant La Boétie dans Le temps des bouffons, « que parce que [nous] sommes à genoux ».Je dis que l'écrivain doit être au garde-à-vous de la pensée.S\u2019engager complètement dans son écriture, c\u2019est extirper les mots du silence qui entoure l'écrivain comme il entoure ses semblables, précise Francis Dupuis-Déri : « L'écrivain interprète un monde muet.Il n'en tient qu'à lui de nommer l'injustice, de désigner le despote, de dénoncer le tyran! ».Taire est un choix, c'est-à-dire une prise de position politique.Le nier relève de la bêtise ou de l'aveuglement volontaire.I.Francis Dupuis-Déri, Pour une littérature de combat, Éditions du Silence, 1998, p.19.63 64 POSSIBLES, HIVER 2004 Il suffit d\u2019être un peu suffisant pour ne jamais sortir de sa vérité.Berl Emmanuel est plus direct : « Il suffit d\u2019être un peu lâche pour souhaiter ne jamais sortir d\u2019un doute ».Comme l'avait si bien dit Jean-Paul Sartre, « On ne sauve pas le mal, on le combat ».« Bien fous, complète Francis Dupuis-Déri, furent ceux qui crurent un jour que la littérature pouvait participer à l'avènement d\u2019un monde meilleur ».Le rôle de l'écrivain n'est pas de pleurer sur soi ni de s'asseoir sur son impuissance.Il est là pour dire ce qu\u2019il a à dire parce qu'il a à le dire.Il est là pour nourrir des individus et chauffer des maisons, il n\u2019est pas là pour chasser les rigueurs de l'hiver ou abolir les tempêtes.Sa parole est un feu qui réchauffe dans la nuit, une pluie qui, le jour, étanche la soif des démunis, voire des désespérés.Comme l'avait si bien dit Gaston Miron : « Je comprends que nous ne serons plus des hommes si nos yeux se vident ».En effet! Certes, la résistance n\u2019a pas à attendre l'écrivain mais, sans lui, elle est banalisée comme est banalisé son rôle quand on croit que la seule arme, c\u2019est la violence.La résistance révèle un conflit de valeurs que doit assumer l\u2019écrivain.Or, ne soyons pas aveugles, l\u2019époque est sans discours critique parce que, précisément, on supprime la parole créatrice, c\u2019est-à-dire la conscience.Voyez comment les programmes d'enseignement du français évacuent, dans l\u2019apprentissage même de la langue, les systèmes symboliques, c\u2019est-à-dire la littérature.Voyez comment dans nos écoles le système de la pensée évacue l\u2019histoire (au secondaire) et réduit la philosophie (au cégep).« La résistance commence avec l'insurrection de la conscience », écrivait Pierre Vallières.C\u2019est un geste de liberté, un geste individuel qui n\u2019a d'autre sens que celui d\u2019un citoyen qui veut intervenir, c\u2019est-à-dire prendre la parole.Je dis avec Raymond Lévesque qu\u2019il faut dénoncer l\u2019organisation qui tue l\u2019idée.Voilà pourquoi les écrivains sont concernés au premier chef. L'ALLIANCE DE LA PAROLE Oui, sans parole, que vaut un écrivain ?On ne peut être un homme vivant sans corps.Devant les horreurs de la guerre, l'écriture n\u2019est pas inutile.Sur les routes même désertées, il faut plus que le « courage de papier ».Je dis que s'abstenir de témoigner est un arrêt de la pensée et devient trahison de l'écriture.Si l'écrivain ne veut pas occuper la place de l\u2019intellectuel engagé, il ne doit pas mésestimer son silence.Devant l\u2019enjeu des luttes, le devoir de résistance peut se retrouver sur une page d\u2019écriture.Devant les horreurs de ce début de siècle, l\u2019écriture est nécessaire et utile.Si l\u2019écrivain s\u2019y refuse, son silence constitue inévitablement une démission morale.Ainsi que l\u2019écrivait Gilles Archambault, « Un romancier indifférent à la rumeur publique risque de n\u2019être qu'une moitié d'homme ».Oui, l'écrivain a un devoir de citoyen.Sa neutralité est impensable.Ici, je le sais, les avis peuvent se multiplier.Jean-Paul Sartre avait dit que « Les écrivains sont coupables d\u2019avoir maintenu trop longtemps l\u2019art pour l\u2019art ».Jorge Semprun dirait que la littérature, c\u2019est aussi un art : « l\u2019autre genre de compréhension, la vérité essentielle.Ou plutôt, elle ne l\u2019est que par l\u2019écriture littéraire\u2026 Par l\u2019artifice de l\u2019œuvre d\u2019art, bien sûr! » Pour sa part, Michèle Mailhot croit que « La seule défense de l\u2019écriture, c\u2019est sa beauté ».Et Miron ponctuerait sa phrase ainsi : « La solution est politique.Point ».Mais tout est politique, répliquerait Francis Dupuis-Déri : « Les bourreaux lisent peu, mais ils savent, eux, que la littérature est politique ».Ce qu'il faut comprendre, et les femmes l\u2019ont fort bien compris : le privé est politique.Tous les événements de la vie peuvent participer à l'élaboration d\u2019un monde meilleur.La mémoire partagée Celui qui a un rôle est lié à une situation, à un événement.Sans situation, le « je » et le « nous » sont inimaginables.L'écrivain est issu d\u2019un milieu, donc d\u2019un lieu physique, voire d\u2019un lieu géopolitique.C\u2019est de ce lieu que son imaginaire prend son envol.65 POSSIBLES.HIVER 2004 L'écrivain appartient donc à une communauté, et dirais-je ici, à une communauté de destin.Quand il écrit, l'écrivain ne peut se soustraire au passage de l\u2019individuel au collectif.Confronté à sa mémoire, c'est elle qui le travaille.Son œuvre est travaillée par la mémoire.Qu'il le veuille ou non, pour l\u2019écrivain québécois, le Québec constitue son ancrage ontologique.Comme individu, l'écrivain partage avec d\u2019autres des identités et des symboles.Il s\u2019identifie à des groupes, voire à des groupuscules, à des lieux même marginaux, à son époque, quoi qu'il en dise.« L'écrivain rend compte de ces filiations.Il tisse des liens », ainsi que le rappelle Francis Dupuis-Déri, dans Pour une littérature de combat.Ces liens sont également portés par des symboles qui ne sont pas des abstractions, précise-t-il : « Mais il y a des drapeaux pour ceux-là même qui détestent les frontières! Les anarchistes brandissent le drapeau noir et les citoyens du monde celui de l'ONU?».Est-il possible de vivre sans symboles, comme ces « cent millions d\u2019enfants [.] qui ont envie de vivre sans tenir un drapeau?», que chantent candidement Sylvie Tremblay et Michel Rivard ?Non, c\u2019est entretenir une illusion, c\u2019est mentir.C\u2019est tenir un discours hors de la réalité.L'enfant part lui aussi d\u2019un lieu, d\u2019une situation, d\u2019une histoire.Il ne sera pas exempt d\u2019une recherche d'appartenance.L'un des phénomènes qui frappe notre époque, a écrit Fernand Dumont, prend la forme d\u2019une nostalgie de l\u2019identité.L'homme a un besoin viscéral de se rattacher à une communauté au cœur de laquelle il épousera des solidarités qui peuvent s'étendre au-delà de son entourage immédiat.D\u2019une histoire commune comme on dit d\u2019une langue commune, on peut se 2.Francis Dupuis-Déri, op.cit, p.13.3.Chanson Je voudrais voir la mer, paroles de Michel Rivard, 1986. L'ALLIANCE DE LA PAROLE réclamer d\u2019une mémoire partagée qui est celle de l'humanité.Paul Thibault, que cite Fernand Dumont, revendique cet engagement \u2014 l'écrivain ne peut y échapper \u2014 qui donne au nationalisme sa forme souhaitée : La nation [\u2026] transmet une obligation, l\u2019idée que nous participons à l\u2019histoire ensemble, que nous avons un devoir de marquer le présent et l\u2019avenir, en fonction des héritages que nous reprenons (en les critiquant au besoin).[.] [La nation] définit dans l\u2019humanitarisme commun un pré carré, c'est-à-dire un espace où je suis spécialement responsable [.] du bonheur et du malheur du monde, non pas abstraitement et en général, mais à travers une entreprise commune*.Cela montre bien, du point de vue de l'écrivain, que l\u2019acte littéraire est un acte de communication, de responsabilité et de partage.Cet acte illustre parfaitement l\u2019idée que l\u2019écrivain et son lecteur participent ensemble à l\u2019histoire qui marque leur présent et leur avenir.Écrire ouvre une voie de communication et lire diminue les fossés entre les gens.Une culture commune, donc, empêche que nous devenions étrangers les uns aux autres.Qu'il le veuille ou pas, l\u2019œuvre de l\u2019écrivain participe de cette dynamique.Certes, il n\u2019y est pas tenu par obligation idéologique ou intérêt individuel.« On ne peut me forcer à penser ce qui ne peut entrer dans ma pensée », a répliqué Antonin Artaud à André Breton et à Paul Éluard qui, tous deux, l\u2019avaient exclu du mouvement surréaliste.De la même manière, les écrivains ne doivent pas être forcés de transformer leur plume en fusil de combat afin de pratiquer ce qu\u2019il serait convenu d\u2019appeler une littérature engagée.S'il ne faut pas museler la littérature, il ne faut pas non plus réduire l\u2019écrivain \u2014 c\u2019est la condition de sa liberté \u2014 à un 4.Fernand Dumont, L'avenir de la mémoire, Québec, Nuit blanche éditeur, coll.« Conférences publiques de la CEFAN », n°1, 1995, p.71.67 POSSIBLES.HIVER 2004 rôle politique.L'engagement est une modalité de l\u2019activité de l\u2019écrivain qui n\u2019est pas qu\u2019écrivain ou poète.L'écrivain engagé n\u2019est pas obligatoirement un militant.De toute façon, en tant qu\u2019individu, son autonomie lui assure le sens critique nécessaire à sa liberté.Évidemment, dès lors que nous sommes dans une démocratie réelle, l\u2019écrivain n\u2019est pas obligé d\u2019être l\u2019ennemi des institutions, surtout si celles-ci ne s'appuient pas sur un gouvernement intolérant.Or, ici, sur le plan politique, le doute s\u2019installe : le gouvernement fédéral est-il en train de devenir un gouvernement intolérant au regard, prenons cet exemple, du projet d'indépendance politique du Québec?Si le Parti québécois a raté son coup, devons-nous pour autant abandonner le projet de la souveraineté?La réponse est non.De la même manière \u2014 j'emprunte l\u2019idée à Francis Dupuis-Déri \u2014, « Si l\u2019amour tourne parfois au désastre, devons-nous pour autant cesser d\u2019aimer ?» Heureux, donc, les écrivains qui se heurtent aux barrières nationales.S\u2019ils veulent rester écrivains, ils devront les dépasser.« J'ai fui ce pays jusqu'à mes sources.[.\u2026] Chaque poème que tu écris est un être que tu arraches aux forces de contrôle de l\u2019identité nationale », affirme le poète et géographe Jean Moris- set.L'affirmation d\u2019une identité consiste à se démarquer de son contexte d\u2019origine, pas à le nier.L'écrivain instaure un sens nouveau même quand il parle de son pays.Telle est, me semble-t-il, la figure universelle de tout acte d\u2019écrire, et dont l'engagement, en ces circonstances, est d\u2019abord lié à la conscience de son auteur.Ici, l\u2019idée de la souveraineté, par exemple, ne consiste pas à enfermer l'individu écrivain dans un discours sur lui-même.Une version nationaliste de la pratique d\u2019écriture n\u2019est alors possible que si l\u2019écrivain s'éloigne de sa propre conscience, ce dont il doit L'ALLIANCE DE LA PAROLE péremptoirement se méfier.Pour l\u2019écrivain, il n\u2019y a pas de lieu pour penser, il n'y a pas de lieu pour un esprit ouvert.Partout l'écrivain écrit dans la solitude.Il est seul, mais il n\u2019est pas isolé.À l\u2019inverse, pour reprendre la conclusion du poème de Michèle Lalonde, Speak White, il sait qu'il n\u2019est pas seul.L'arrachement à son milieu Dans Passion d'autonomie, François Charron pose la question de la littérature et du nationalisme du point de vue de l'écrivain et de sa pratique d'écriture.Si l\u2019écrivain est sous l\u2019emprise d\u2019une idéologie utilitariste de la littérature, il faut s\u2019en inquiéter, écrit- il.En effet, l\u2019écrivain n\u2019est pas un « donneur de mots d\u2019ordre ».Le nationalisme n\u2019est pas une orthodoxie à sauvegarder comme un patrimoine unique.La tentation intégriste de ce nationalisme installe des peurs et des refus relativement à l\u2019identité plurielle des individus.Le nationalisme littéraire, affirme François Charron, met en avant l'image nationale de l'Histoire qui vient délimiter la valeur positive ou négative du travail de l\u2019écrivain.Lorsque l'écrivain possède une vision essentialiste de son identité, il ne peut que réduire sa propre liberté de créateur.Il cède alors à une conception platement réaliste de la politique.Fondée sur l'histoire, son approche ne concerne pas l\u2019avenir, mais elle s'accroche au dédoublement du passé.C\u2019est de cela, aussi, que s'inquiétait l\u2019ancien président de l'UNEQ, Louis Gauthier : Une conscience politique qui n\u2019est basée que sur l\u2019histoire n'aboutit à rien.L'histoire ne mène à rien si nous ne nous inspirons que du passé pour agir aujourd\u2019hui.Le monde a trop changé pour que nous puissions continuer à le penser en ces termes.[.] Le passé ne me porte pas, il m\u2019étouffe\u2019.5s.Lettre de Louis Gauthier à Hélène Pelletier-Baillargeon, Yves Beauchemin, Marie- Andrée Beaudet et Pierre Vadeboncœur, 25 juin 1998, p.2.69 70 POSSIBLES.HIVER 2004 Évidemment, lorsqu'elle est poussée trop loin, la conscience de l\u2019histoire tourne sur elle-même, elle engendre un discours dogmatique autour de valeurs passéistes.L'écrivain qui souscrit à cette vision fait alors reposer sa pratique d'écriture sur une conception utilitariste de la littérature.Il répète le discours ambiant sans égard à sa propre exigence de liberté.Pour un écrivain, entre le « je » et le « nous », il doit y avoir tension.Lécri- vain n'est pleinement dans cette tension que si, d\u2019une part, il se joint au juste combat que mènent les siens et que, d\u2019autre part, sa pratique n'est pas fixée dans l\u2019immuabilité de son discours.Toute littérature a son inscription sociale où le meilleur du passé n'est vraiment jamais aboli; oublié parfois mais aboli, jamais, comme l\u2019écrit Kafka dans son Journal : Les exigences que la conscience nationale pose à l\u2019individu dans un tout petit pays entraînent cette conséquence que chacun doit toujours être prêt à connaître la part de littérature qui lui revient, à la soutenir et à lutter pour elle, à lutter pour elle, en tout cas, même s\u2019il ne la connaît ni ne la soutient.Voilà pourquoi l'écrivain ne doit pas se sentir coupable, si tant il l\u2019est, d\u2019être nationaliste.La vraie littérature travaille à partir d\u2019un fonds commun.Tel un sujet pensant, une littérature nationale porte son identité à la limite et se développe d\u2019un point de vue collectif.Qu\u2019est-ce que lire sans la conscience de l\u2019histoire, sans la conscience de sa propre histoire?« Le nationalisme, précise Charles Taylor, fait partie de la conscience moderne* ».Gauthier, Charron et bien d\u2019autres ont raison, par ailleurs, de remettre en question une conception instrumenta- liste et nationaliste du phénomène littéraire, si tant est qu\u2019il 6.Charles Taylor, La Presse, 26 février 1994. L'ALLIANCE DE LA PAROLE existe encore.La mémoire nationaliste n\u2019est pas le seul moteur d\u2019une pratique d\u2019écriture.Se libérer d\u2019un héritage passéiste fait partie intégrante de la tâche de l'écrivain.Comme disait Gilles Vigneault, « Ce qui est révolu est ce dont on ne témoigne plus ».D'autant que l\u2019histoire ne témoigne pas que du passé, elle témoigne aussi de valeurs à préserver.« L\u2019oppression s\u2019est toujours appuyée sur l\u2019oubli », rappelle Denis Monière.Aussi, chez l\u2019écrivain, la tentation de l\u2019universalisme risque d\u2019abolir ce qui est pourtant recherché, les identités plurielles.Voir la collectivité comme un concept idéologique qui dévore la liberté de l\u2019écrivain, ainsi que François Charron tend parfois à le penser, dans Passion d'autonomie, est une erreur d'analyse.La méconnaissance de soi \u2014 l'ignorance des autres?\u2014 ne vient pas de la collectivité, elle vient précisément de son absence de lien.Donner la parole au Sujet, bien sûr, mais à un sujet historique, pas à un être abstrait, genre cité-libriste.Je suis d'accord avec Charron, toutefois, lorsqu\u2019il affirme que l\u2019une « des tâches majeures de l'écrivain est de saisir la réalité contradictoire de sa place et de son rôle au sein de la communauté ».Ainsi, concrètement, entre le nationalisme (même civique) et la mondialisation, à propos de l'avenir politique du Québec, cette réalité des « dissensions tenaces » constitue une dynamique réflexive plutôt qu\u2019un obstacle à sa réalisation.La recherche d'un pays ne se dissocie pas de l\u2019exigence de cohérence.À cette recherche, dont le fondement est la vie intérieure de chacun, s'ajoute la pensée critique face aux grandes idéologies dont le nationalisme et la mondialisation sont des options historiques incontournables.Que ce nationalisme, pour ne parler que de lui, porte ses propres dangers, nul n\u2019en disconvient.histoire et l'actualité sont là pour en faire la preuve.Que le nationalisme ne soit que danger et le multiculturalisme, que promesse relèvent d\u2019un discours réducteur et idéologique.n POSSIBLES.HIVER 2004 « J'ajouterai », écrit Neil Bissoondath concernant le multicultu- ralisme, « que, de même que le dogmatisme idéologique déforme la réalité, l\u2019obsession de la race déforme l\u2019âÂme7 ».L'effet de l\u2019idéologie du nationalisme ou du multiculturalisme est d\u2019embrigader l'imagination, ici l'imaginaire québécois, qui, depuis longtemps, conçoit et décrit l\u2019autonomie de ses symboles, c'est-à-dire la souveraineté de son peuple.Qui prend parole n\u2019est pas un sujet abstrait, il est un sujet historique avec ses propres contingences humaines.Chaque écrivain, dans le monde entier, doit dépasser son identité d\u2019origine.Tout pays est à la fois lieu et distance, mémoire et liberté.Être autre que ce que prescrit le milieu d\u2019où l\u2019on vient participe de la transgression identitaire.C\u2019est toujours un grand moment de liberté.Les individus comme les peuples sont des identités inédites de l\u2019humanité.L'écrivain n\u2019a pas pour fonction d'arrêter de les définir.Et c\u2019est bien ainsi.L'identité niche dans les expériences humaines.Sa quête est l\u2019objet même de la déstabilisation.Toute identité est complexe et parle de partout.Le poète Guy Cloutier écrit pour échapper à l\u2019enfermement identitaire : « Mais le fait est que, dans ce pays paradoxal, plus on parle de littérature, moins on parle de livre.J'écris contre ce Québec-là, où je reconnais de moins en moins les lieux qui prétendent parler en mon nom, de ma présence au monde, de mon questionnement et de mes angoisses® ».On le voit, 'identité pose la question du sens entre 'intime et le public, elle tient à l\u2019arrachement de son milieu.Nécessité oblige! L'écrivain défait les censures idéologiques, il ne fait pas seulement les taire.Et s\u2019il ne les tait pas, c\u2019est parce qu'il 7.Neil Bissoondath, Le marché aux illusions, Montréal, Boréal/Liber, 1995, p.181.8.Guy Cloutier, « J'écris contre le Québec », dans Développement et rayonnement de la littérature québécoise, un défi pour l'an 2000, Nuit blanche éditeur, sous la direction de l'UNEQ, 1994, p.125.= L'ALLIANCE DE LA PAROLE est en situation historique, il prend parti.S\u2019il n\u2019y avait pas la dignité à redonner, la justice à construire, la politique ne serait pas humaine, elle témoignerait justement de ce pourquoi il faut souvent la condamner : son indifférence à la misère humaine.Notre histoire de cœur est celle de tous les humains sur cette terre.Elle s'oppose à toute dépossession, y compris la nôtre.Dans Gaston Miron, les outils du poète, film documentaire d\u2019André Gladu, Miron rappelle les paroles de son ami égyptien Anouar Abdel-Makek qui lui faisait cette remarque : « Ce que je ne comprends pas ici, c\u2019est comment ça se fait que vous êtes pour tout le monde dans le monde, excepté pour vous autres ?» Et Miron de commenter : « Au Québec, trop d\u2019intellectuels sont pour toutes les indépendances, sauf pour la nôtre ».Je suis, donc, je m'excuse! L'émotion est politique Il faut s'interroger sur les rapports qu\u2019entretiennent le politique et le littéraire.La lucidité de l'écrivain, dirais-je son humilité, sont ici nécessaires.Dans Pour une littérature de combat, la position de Francis Dupuis-Déri est simple et éclairante : « L'écrivain dévoile son œuvre sur la place publique.La littérature est politique parce que publique.Si l'écrivain veut rester apolitique, qu\u2019il garde ses manuscrits pour lui° ».Intervenant sur le plan politique, l\u2019écrivain fait circuler une conscience et une sensibilité appartenant à une vision du monde qui, bien que relevant de l'imaginaire, établissent sa solidarité avec son lecteur qui, lui-même, cherche à exorciser les déchirements existentiels qui affectent tant sa vie personnelle que sa vie dans la collectivité.Et le lecteur et l\u2019écrivain mentent s'ils nient leurs liens avec la communauté, affirme 9.Francis Dupuis-Déri, op.cit, p.11.73 14 POSSIBLES.HIVER 2004 Dupuis-Déri : « Soit, tous ne se définissent pas comme membres d\u2019une nation, d\u2019une classe ou d\u2019un genre.Mais n\u2019avoir aucun lien social renvoie à l\u2019autisme\u201d ».Le politique, renchérit Dupuis- Déri, surgit de l'émotion.C\u2019est pourquoi l'écrivain doit se sentir profondément interpellé par lui.surgit de l\u2019émotion.Lorsque Gaston Miron raconte sa première émotion politique, si je puis dire, encore là, il en est ému : Feu la littérature politiquement engagée, donc?Non, puisque le politique n\u2019est justement pas autre chose qu\u2019un monde d\u2019émotions comme Pablo Neruda et Gaston Miron l\u2019avaient bien compris.Non, puisqu\u2019en s\u2019engageant dans la littérature l'écrivain s'engage dans la vie, et que la vie est politique.[.\u2026] L'écrivain ne parle pas au nom du marché ni de la production, il n\u2019exprime pas le point de vue de la science ni celui de Dieu.Il exprime l\u2019humain et souligne l'impact émotionnel des décisions politiques.Voilà sur quelle légitimité s'appuie le romancier ou le poète pour prendre position publiquement.En déplaçant la lutte politique du monde des chiffres et des statistiques au monde de l\u2019émotion, l\u2019écrivain comme le franc-tireur prend ses ennemis à revers\".Ce qu\u2019on ne voit jamais assez, c\u2019est que le politique Je me souviens, j'étais avec Gilles Carle, le cinéaste, et je bouquinais, quand tout à coup j'ouvre un livre de poèmes et je tombe sur les deux premiers vers : « Tous les pays qui n\u2019ont plus de légende/seront condamnés à mourir de froid ».Là ç\u2019a été un choc, ¢\u2019a été le déclic, et tout s\u2019est engouffré dans cette espèce de prise de 10.lbid., p.19-20.II.Ibid, p.18, 22 et 23. L'ALLIANCE DE LA PAROLE 75 conscience soudaine.C\u2019était comme si j'avais vu toute ma vie en un éclair.[.\u2026] J'ai vu que je devais dans la poésie qui était la mienne maintenant, que je savais devoir faire, donner à ce pays une légende, mais une légende au futur\u201d.La politique, voire l'identité, sont moins des opinions que des émotions.Chez Miron, c\u2019est sur la base de l\u2019émotion, liée au politique, que l'écriture est devenue projet, comme une anticipation de sa propre vie et de celle de sa propre collectivité.Gaston Miron a vu quel poète il allait devenir.« Je suis issu de la littérature québécoise, affirmait-il, j\u2019écris pour que les choses se sachent », avait-il pensé aussi.Aussi longtemps que l'imaginaire n\u2019occupe pas toute la place, la littérature est nécessaire.Certes, son rapport à la politique sera toujours à définir, nonobstant, reconnaît Francis Dupuis-Déri, que « l'existence d\u2019une littérature de combat s\u2019harmonise mal avec l\u2019air du temps ».Somnolence de fin et/ou de début de siècle ?Et les écrivains ?Sont-ils les seuls hommes et femmes de vérité qui nous restent?Question prétentieuse, diront certains.La vraie question : l'écrivain qui parle de lui-même parle-t-il de nous?Et pourquoi et comment?Pour reprendre encore une idée de Jean-Paul Sartre, « l\u2019intellectuel est quelqu\u2019un qui se mêle de ce qui ne le regarde pas.Ça ne le regarde pas mais il se sent concerné ».12.Entretien de Gaston Miron avec Jean Larose, diffusé à l\u2019émission Littératures actuelles, à l'automne 1990, SRC, chaîne culturelle FM ; repris sous forme de livre, sous la direction d'André Major, dans les entretiens radiophoniques L'écriture en question, Leméac, coll.« Lécritoire », 1997, p.146. POSSIBLES, HIVER 2004 Albert Camus attribuait à l'écrivain deux devoirs : le devoir de vérité et le devoir de résistance à l\u2019oppression.Dans divers pays, en effet, nombre d'écrivains, d'hier à aujourd\u2019hui, n'ont pu faire abstraction des régimes totalitaires qui ont tenté ou qui tentent encore de les éliminer.Leur devoir de résistance est essentiel.Au Québec l'écrivain, quant à lui, doit écarter deux tentations : le particularisme ghettoïsant et l\u2019universalisme abstrait.En réalité, ces devoirs se superposent.Il s'agit ici de profiter de la compétence et de la réflexion que l\u2019intellectuel et l'écrivain apportent dans les débats sociaux dont ils sont, de toute façon, partie prenante.Ils doivent l\u2019un et l\u2019autre intervenir pour éclairer le champ culturel et le champ politique pour ne pas que s'amenuisent les rapports entre la vie privée et la vie publique.Leur rôle politique est de briser le silence.Aussi j\u2019affirme que c\u2019est pour des raisons démocratiques qu'une société a d\u2019abord besoin des intellectuels et des écrivains, comme elle a besoin des organismes qui les soutiennent.En effet, comment oublier, au Québec, la période duplessiste qui les dédaignait comme elle dédaignait les enfants « illégitimes » d\u2019hier, aujourd\u2019hui appelés les enfants de Duplessis.Maintenant, le rôle des intellectuels et des écrivains consiste à ne pas abandonner ce peuple auquel ils appartiennent et que courtisent farouchement les gens d\u2019affaires, lesquels financent généreusement le parti que Mario Dumont dirige avec une candeur qui n\u2019en est pas une.La perversion des mots et d\u2019un projet de société justifie que les intellectuels et les écrivains apportent leur vision d\u2019une culture qui doit demeurer une force en faveur de la liberté et d\u2019une réelle justice sociale.Pour cela, la vérité doit être entendue.« L'émotion, c\u2019est les mots, déclarait Guillaume Vigneault, pas les clichés ».Oui, il faut le reconnaître, l\u2019intellectuel et l\u2019écrivain au Québec sont souvent objets d\u2019indifférence.« Aujourd\u2019hui, L'ALLIANCE DE LA PAROLE affirmait il n\u2019y a pas si longtemps Jean Larose, ça ne veut plus rien dire qu'un intellectuel intervienne\u201d ».Certes, leur solitude est touchante, mais il n\u2019y a pas de raison qu\u2019ils se taisent.Persister et se maintenir.Je ne disconviens pas que « la littérature est une toute petite chose et que le marché la condamne à l\u2019être de plus en plus.Sa marginalité marchande, par ailleurs, est un des gages de sa liberté et le fondement de son utilité.Cette toute petite chose avec laquelle Baudelaire a autant fait pour l\u2019économie et la renommée française que Michelin avec ses pneus vaut la peine qu'on s\u2019y intéresse'* ».L'avenir du Québec, c\u2019est l\u2019avenir d\u2019une forme de culture qui maintient la différence.Le principe est philosophique, voire anthropolitique : tout développement dont l\u2019être humain est la finalité possède une dimension culturelle, voire une dimension spirituelle.Jean Larose a raison : « Maintenant, l\u2019intellectuel a, parmi ses tâches, d\u2019intervenir non plus au nom du droit ou de la justice, mais de celui de la culture elle-même qui est menacée : or c\u2019est la culture qui le légitimise sur le plan politique\u201d ».13.Jean Larose, Voir, du 19 au 25 février 1998, p.44.14.Mémoire de l'UNEQ, 1994, op.cit.15.Jean Larose, Voir, du 19 au 25 février 1998, p.44.11 FIN NRA ES Gens de plume, Hebdromadaires et autres animaux communs : Jacques Prévert et les medias PAR NORMAND BAILLARGEON [.] il ny a qu'un sot orgueil et un cœur rétréci qui dénient toute valeur d'art à l'art qui plaît aux humbles; [.\u2026] Notre époque a perdu le sens de ce type d'art et d'hommes : de purs artistes qui parlent au peuple et pour le peuple, non pour eux seuls et pour quelques confrères.ROMAIN ROLLAND Le jardin reste ouvert pour ceux qui l'ont aimé.Jacques PRÉVERT GENS DE PLUME.HEBDROMADAIRES ET AUTRES ANIMAUX COMMUNS « Un des plus utiles surnoms de la vie » Une part de l\u2019importante production théorique actuellement consacrée aux grands médias des sociétés industrielles avancées les examine du point de vue de leur éventuelle contribution au débat démocratique, à la diffusion et à la discussion de faits et d\u2019enjeux qui concernent les citoyens.Certains de ces travaux prononcent sur eux un jugement très sévère et tendent à arguer que leur contribution à la vie citoyenne est faible.Pire : selon certains observateurs, il y aurait tout lieu de s'inquiéter de la nature propagandiste du rôle désormais joué par les grands organes d'information.Et puisque cette propagande tend, par définition, à s'exercer au profit des intérêts des institutions dominantes qui possèdent ces médias, leur concentration en un nombre de plus en plus restreint de mains conduit, 27 fine, à l'expression de profondes inquiétudes quant à la vigueur du débat civique et à la santé de la démocratie participative.Dans les vives polémiques auxquelles de telles analyses donnent lieu, il est question de représentations sociales, d\u2019idéologie, de faits cruciaux mis en évidence ou au contraire occultés, d\u2019interprétations concurrentes de faits et d\u2019événements, d'échantillonnage, de seuils de signification de tests statistiques et ainsi de suite.Je pense qu\u2019il n\u2019est pas injuste de dire que, du moins pour tous ceux-là qui tiennent la poésie pour un innocent divertissement, un tel terrain est le dernier lieu où l\u2019on s\u2019attendrait à trouver un poète et, plus encore, un poète capable de contribuer de manière originale et féconde à cet important I.Parmi les analyses qui sont proposées dans le cadre de ces débats, on notera l\u2019influente théorie propagandiste des médias, avancée par Noam Chomsky et Edward Herman.Ce modèle est exposé dans le premier chapitre de Manufacturing Consent.J'en propose une présentation en français dans Les chiens ont soif, Agone et Comeau Nadeau, Marseille et Montréal, 2001.Mon point de vue sur certains de ces enjeux est donné dans La lueur d'une bougie, Montréal, Fides, 2001.19 80 POSSIBLES.HIVER 2004 débat.Je voudrais néanmoins ici, sur un exemple précis, montrer à ces sceptiques qu\u2019ils ont tort, à tout le moins dans le cas qu\u2019il examine.Je voudrais montrer à l\u2019œuvre un poète qui vit, palpite, pense, aime et respire à la hauteur de la belle mais aussi exigeante définition que, pressé d\u2019en proposer une, il se résigna finalement à donner de la poésie : « La poésie, c\u2019est ce qu'on rêve, ce qu\u2019on imagine, ce qu\u2019on désire et ce qui arrive, souvent.La poésie est partout comme Dieu n\u2019est nulle part.La poésie, c\u2019est un des plus vrais, un des plus utiles surnoms de la vie.» (Jacques Prévert, Hebdromadaires, Œuvres complètes, Éditions Gallimard, Bibliothèque de la Pléiade, Paris, tome II, p.913.Je me référerai dorénavant à Hebdromadaires dans cette édition et en le désignant par la lettre P, suivi du numéro de la page.P : 840 désigne donc la page 840 de l'édition Pléiade d'Hebdro- madaires, qui se trouve dans le deuxième volume des Œuvres complètes.) Bref : je voudrais montrer à l\u2019œuvre un écrivain soucieux et capable d\u2019assumer une prise de position citoyenne remarquable d'intelligence, d'humour et de généreuse efficacité.Genèse d'un livre Au tout début de l\u2019année 1968, un jeune homme, André Pozner, frappe à la porte du domicile de Jacques Prévert, 6 bis, Cité Véron, à Paris.Il a été chargé par le Magazine Littéraire d\u2019obtenir une entrevue avec le poète.Lorsque s\u2019ouvre la porte, Pozner a devant lui un homme de 68 ans, auteur d\u2019une œuvre abondante, variée et, il faut le dire, immensément populaire.Un des biographes de Prévert écrira, des années plus tard : « [.] cinquante-cing films, trente livres, dont six recueils de poèmes qui, de Paroles 3 Choses et autres, [.] l\u2019avaient fait connaître du monde entier, une foule de plaquettes, mme GENS DE PLUME.HEBDROMADAIRES ET AUTRES ANIMAUX COMMUNS des centaines de collages, et cinq cent quarante-trois chansons éditées.On le disait paresseux.\u201d » Pozner, il l\u2019avouera plus tard, sait fort bien que sa tâche ne sera pas facile.C\u2019est d\u2019abord que l'interview, et surtout l\u2019interview littéraire, n\u2019est pas un genre particulièrement prisé par Prévert, qui n'aime ni les poses, ni les épanchements de subjectivité.À son ami Marcel Duhamel qui lui demande un titre pour ses mémoires qu'il s'apprête à faire paraître, il vient d\u2019ailleurs de suggérer malicieusement : Raconte pas ta vie\u2019.Dans Fatras, son recueil le plus récent, il a écrit, précisément sous le titre Interview, un texte que Pozner \u2014 et pour cause! \u2014 connaît bien* : J'ai lu les Bucoliques, les Provinciales, les Misérables, les Illuminés, les Diaboliques, les Désenchantées, les Déracinés, les Conquérants, les Indifférents\u2026 \u2014 Et que faut-il lire maintenant?\u2014 Les Emmerdants, il faut bien lire avec son temps!\u201d Il est également bien connu que cet enfant du surréalisme a conservé, dans ses rapports avec l\u2019institution littéraire et avec les importants, cette position à la fois oppositionnelle, irrévérencieuse et gouailleuse qui est très caractéristique de ce 2.Yves Courrière, Jacques Prévert, NRF Biographies, Paris, Gallimard, 2000, p.686.3.Duhamel est notamment le fondateur de la célèbre Série Noire qui doit au demeurant son nom à Prévert.Les mémoires de Duhamel paraîtront sous le titre suggéré par le poète.4.1l le citera d\u2019ailleurs au début du livre qui naîtra de sa collaboration avec Prévert, P : 829.5.Œuvres complètes, Pléiade, II, p.64.81 82 POSSIBLES.HIVER 2004 mouvement.Une anecdote en donnera une idée.Quelques années plus tôt, Prévert a répondu par un télégramme devenu fameux à son éditeur qui avait accompli des démarches en vue de l\u2019obtention d\u2019un prix littéraire.On y lisait : « BONJOUR SERAI PARIS MARDI MAIS SUIS DESAGREABLEMENT SURPRIS QUE VOUS AYEZ SANS ME PREVENIR ENVOYE LETTRE RETAPE CATALOGUE PROSPECTUS POUR PRIX CRITIQUE DONT JE ME CONTREFOUS SUIS PAS DU TOUT D\u2019ACCORD LA POESIE N'A PAS DE PRIX MEME LA MIENNE COMPTE SUR VOTRE OBLIGEANCE POUR FAIRE NECESSAIRE A CE SUJET SUIS SEULEMENT CANDIDAT POUR PRIX NOBEL EN QUA- LITE VULGARISATEUR POUDRE D'ESCAMPETTE.AMICALEMENT TOUT DE MEME ET A BIENTÔT = JACQUES PREVERT =¢» Mais d'autres raisons encore pouvaient suggérer à Pozner que Prévert n\u2019accueillerait pas favorablement une demande d\u2019entretien émanant du Magazine Littéraire.En particulier et selon toute vraisemblance, il ne pouvait considérer cette publication autrement que comme un de ces lieux où on se livre à ces soi- disant savantes analyses de soi-disant grandes idées, toutes choses pour lesquelles Prévert n\u2019a cessé de professer la plus grande méfiance.C\u2019est ainsi que dans l\u2019œuvre de Prévert, les intellectuels et les écrivains, ou plus précisément une certaine catégorie d\u2019entre eux, ont fait l\u2019objet d\u2019un véritable jeu de massacre.Qu'on se souvienne par exemple de ce // ne faut pas, qui figure dans Paroles : Il ne faut pas laisser les intellectuels jouer avec les allumettes 6.Ce télégramme est reproduit dans À la rencontre de Jacques Prévert, Fondation Maeght, 1987, p.66. GENS DE PLUME.HEBDROMADAIRES ET AUTRES ANIMAUX COMMUNS Parce que Messieurs quand on le laisse seul Le monde mental Messssieurs N'est pas du tout brillant Et sitôt qu\u2019il est seul Travaille arbitrairement S\u2019érigeant pour soi-même Et soi-disant généreusement en l\u2019honneur des travailleurs du bâtiment Un auto-monument Répétons-le Messssssieurs Quand on le laisse seul Le monde mental Ment Monumentalement ?On multiplierait aisément \u2014 et disons-le : avec plaisir \u2014 les exemples.Je me contenterai de citer deux autres textes.Le premier est un extrait de C'est à Saint-Paul-de-Vence.Prévert y dessine l\u2019image d\u2019Épinal du poète tel que, selon lui, plus d\u2019un aime se fantasmer, et ce portrait au vitriol mais plein d'humour lui donne l\u2019occasion de rappeler, une fois encore, certains des lourds griefs qu'il retient à l\u2019endroit de ceux-là qui écrivent : [.] des poèmes le doigt aux cieux les yeux pareils les deux mains sur le front et l\u2019encre dans la bouteille [.\u2026] des poèmes orthopéguystes mea culpiens garinbaldiens [.]des poèmes qui déroulent comme sur Déroulède leur douze néo pieds bots salutaires réglementaires cinéraires exemplaires et apocalyptiques [.] de ces édifiantes et torturantes pièces montées où le poète se drapant vertigineusement dans les lambeaux tardifs et étriqués de son complet de première communion 7.Œuvres complètes, Pléiade, I, p.139.83 84 POSSIBLES, HIVER 2004 avec sur la tête un casque de tranchée juché sur les vestiges d\u2019un béret d'étudiant se place soi-même tout seul arbitrairement en première ligne de ses catacombes mentales sur sa petite tour de Saint-Sulpice .au sommet de sa propre crème fouettée donnant ainsi l\u2019affligeant spectacle de l\u2019homme affligé de l\u2019affligeant et très banal complexe de supériorité\u201c.Ce sont les mœurs de cette engeance qui retiennent Pré- vert dans le dernier texte que je citerai.Intitulé Gens de plume et paru dans Spectacle, il joue de l\u2019opposition entre de détestables j Gens de plume et de véritables Moineaux \u2014 cette espèce à laquelle, sans aucun doute, Prévert a voulu appartenir : Dans cette ville, les gens de plume ou oiseaux rares faisaient leur numéro dans une identique volière.| À très peu de choses près, c'était le même numéro.Les uns écrivaient sur les autres, les autres écrivaient sur les uns.Mais, « en réalité », la plupart d\u2019entre eux n\u2019écrivaient que sous eux.Quand ils volaient, ou accomplissaient le simulacre de voler, avec des ailes de géant et grands Pégazogènes, c'était toujours dans les Hauts Lieux où, paraît-il, souffle l'esprit.Ils parlaient beaucoup entre eux.Coiffés d\u2019un grand éteignoir noir, auréolés d\u2019une lumière indiciblement bléme.Ils ne parlaient que d\u2019eux et d'œufs : « Qu\u2019avez-vous pondu, cher ami, cette année?» Et ainsi de suite et pareillement dans une langue analogue.Dès qu\u2019on annonçait une omelette, ils venaient caser leurs œufs.8.« C\u2019est à Saint-Paul-de-Vence », dans Histoires et d'autres histoires, Pléiade, I, p.88s. GENS DE PLUME, HEBDROMADAIRES ET AUTRES ANIMAUX COMMUNS 85 Certains d\u2019entre eux portaient de grandes manchettes et n\u2019écrivaient que sur elles.Les jours de fête à la Nouvelle Oisellerie Française on leur jetait parfois des graines, on leur offrait un gobelet.Dans le grand jardin, une grande foule de grands solitaires, irréductibles, inséparables et néo- grégaires se rencontrait.Et leur agressive et inéluctable solidarité, chacun étant pour l\u2019autre d\u2019une inéluctable indispensabilité, donnait lieu à de très profonds entretiens : musicaux ou tous les oiseaux rares donnaient de concert des solos, et l\u2019on entendait l\u2019unique cri du cœur de leur unique voix de tête, qui d\u2019un commun apparent désaccord chantait le contraire des uns sur le même air que les autres et le même air des autres sur le même contraire des uns.Mais, dans cette ville, il y avait aussi des Moineaux.° Et pourtant, malgré tout ce qui précède, quelque chose | d\u2019inattendu et d\u2019étonnant va se produire ce jour-là entre le jeune | Pozner et le poète qu\u2019il venait soumettre à la question.En effet, | dès cette première rencontre, le courant passe entre eux et il passe en fait tellement bien que le poète va aussitôt proposer au jeune homme de collaborer avec lui à la réalisation d\u2019un ouvrage\".Le fruit de leur collaboration paraîtra en 1972, sous le titre Hebd(r)omadaires.Un des immenses intérêts de ce livre, sur lequel les spécialistes de Prévert ont justement attiré l\u2019attention, tient au 9.Œuvres complètes, Pléiade, 1, p.355.10.Le fait que Pozner soit le fils de Vladimir Pozner, écrivain que Prévert a autrefois connu, a sans doute joué un rôle ici. POSSIBLES.HIVER 2004 fait qu\u2019il donne à entendre, prise sur le vif, cette fulgurante parole du poète qu\u2019on a souvent décrite comme un incomparable feu d\u2019artifice\u201d.En même temps, il nous fait pénétrer, sans voyeurisme ni complaisance, dans l'intimité de ce que Prévert consent à dévoiler de sa vie intellectuelle et créatrice\".Comme le laisse deviner le titre de l'ouvrage, le sujet retenu par Prévert pour ces entretiens avec son nouvel ami est celui des médias, plus précisément mais non exclusivement des médias écrits.Lui qu\u2019un représentant des médias est venu questionner retourne ainsi la situation et, selon une vieille habitude, questionne et le questionneur et le questionnaire tout en donnant la parole à qui voulait le faire parler.En somme, placé devant un magazine qui voulait préparer un dossier sur lui, Prévert réagit en sortant le dossier qu\u2019il a d\u2019ores et déjà réuni sur les magazines et les médias.Il présentera ainsi à Pozner ce qu'il souhaite accomplir avec lui : « Ce qui serait intéressant, c'est de questionner les hebdomadaires, et quand je dis question il ne s'agit pas de la poire d\u2019angoisse de l\u2019Inquisition.Tout simplement, non pas leur répondre, mais les \u201claisser parler\u201d, les citer.Cela pourrait s'appeler Choses lues, et bien sûr, comme César, il serait bon d'ajouter quelques commentaires.Comment taire et comment parler » (P : 836).Comme nous le verrons, il va proposer un 1.Paroles, on s'en souviendra, est le titre du premier recueil publié par Prévert.Ce livre est, de loin, œuvre de poésie contemporaine au plus important tirage.On découvre notamment, à la lecture d\u2019Hebd(r)omadaires, à quel point cette parole, malgré tous les talents d\u2019improvisation de Prévert, était travaillée et retravaillée et on mesure tout ce qu\u2019il entrait de labeur et de rigueur dans ces textes qui donnent l'impression de la plus entière liberté et de la plus grande spontanéité.Les remarques d'Arnaud Laster à cet égard, qui s\u2019alimentent aux divers états des manuscrits qu\u2019il a pu consulter, sont particulièrement éclairantes.Voir P : 1419-1481, passim.Notons également que Prévert sera, tout au long du texte, très rétif à dévoiler sa vie tant privée que publique ou celles des autres auxquels elle est alors ou a été autrefois intimement liée.Plus loin, Prévert rappelle à Pozner son amour des citations en précisant que pour lui, elles sont « ce qu\u2019il y a de plus intéressant ».(P : 841) Sela RNA GENS DE PLUME.HEBDROMADAIRES ET AUTRES ANIMAUX COMMUNS renversement des hiérarchies convenues et faire l\u2019éloge d\u2019usages plus sains de la langue que ceux qu\u2019il dévoile et dénonce chez les importants, les intellectuels, les médias, des usages plus sains parce que notamment moins asservis aux formules toutes faites du prêt à penser.Mais il faut à présent rappeler que cet intérêt de Prévert pour les « messe-médias'*» n\u2019est pas subit et qu\u2019au moment où il commence à travailler avec Pozner, il entretient, depuis longtemps déjà, un commerce critique avec eux et en particulier avec les journaux.Cette fréquentation assidue et attentive de la presse trouve peut-être en partie son origine dans le passage du poète au Courrier de la presse \u2014 qu\u2019il décrit comme une sorte d\u2019Argus (P : 840) \u2014 auquel il a travaillé en 1922 avec son ami Yves Tanguay.Ce travail, qui à certains égards préfigure celui qu\u2019il s\u2019apprête à faire avec Pozner, consistait, dira-t-il, à « lire les journaux, à découper et à envoyer les coupures aux abonnés qui voulaient savoir ce qu'on disait, ce qu\u2019on pensait d\u2019eux (P : 840) ».Les deux amis seront bientôt renvoyés pour avoir mis trop de fantaisie dans les envois qu\u2019ils faisaient parvenir aux abonnés du Courrier de la presse.Mais, plus encore sans doute qu\u2019à travers cette expérience de jeune homme, Prévert développera son rapport critique aux journaux dans son travail d\u2019auteur pour le Groupe Octobre.On se souviendra en effet qu\u2019au début des années 30, cette troupe pratiquant un théâtre engagé se cherchait un auteur capable de produire, très rapidement, des textes circonstanciels d\u2019intervention politique destinés à être aussitôt répétés puis joués, par exemple 14.L'expression est de Prévert.RER AR RER PRE PRES ds TUCO BVH.à tbh RE RI (LS EI SEAR 87 88 POSSIBLES.HIVER 2004 devant ces grévistes dont l\u2019action aurait justement fourni son sujet au texte en question.Prévert sera cet auteur et multipliera pour le Groupe Octobre pieces, tableaux et saynetes®.Pour plusieurs de ces textes, les journaux auront constitué un précieux réservoir de faits, de déclarations, d\u2019opinions et d'événements auquel Prévert a abondamment puisé'®.C\u2019est d\u2019ailleurs peut-être dans ce travail d\u2019écriture que trouve son origine la pratique de Prévert d\u2019incorporer volontiers à ses recueils de poésie des coupures de presse et des citations qui sont simplement citées et juxtaposées'\u201d, et qui figurent aux côtés de phrases de gens célèbres ou inconnus, aimés ou abhorrés.Au moment où Pozner vient le trouver, Prévert, tout donne à le supposer, n\u2019a en rien renoncé ni à cette attentive et critique fréquentation de la presse, ni à ses habitudes de lecteur 15.On sait qu\u2019un jeune metteur en scène de cinéma assiste un soir à une représentation par le Groupe Octobre de La bataille de Fontenoy, signée de Prévert.Une réplique le fait crouler de rire : « Soldats tombés à Fontenoy, vous n\u2019êtes pas tombés dans l'oreille d\u2019un sourd! » Or, ce jeune metteur en scène, Marcel Carné, cherche justement lui aussi un auteur.C\u2019est le début d\u2019une longue et fructueuse collaboration qui nous a valu maints chefs-d'œuvre, dont Drôle de drame et Les enfants du paradis.16.La première pièce qu\u2019écrivit Prévert pour le Groupe Octobre s'appelait justement Vive la presse et en était une féroce mais rigoureuse dénonciation.17.Le procédé n\u2019est le plus souvent utilisé que ponctuellement, Prévert se contentant de citer quelques textes.À contrario, on pourra prêter l'oreille à ces « Bruits de coulisse », entendus dans Spectacle (Pléiade, I, p.223-234) ou au passage intitulé « Les règles de la guerre », dans Fatras (Pléiade, Il, p.22-32) : le procédé est dans ces cas appliqué systématiquement et sur un grand nombre d\u2019extraits.Ce goût de la citation est à rapprocher de celui du collage que le poète pratiqua abondamment, surtout vers la fin de sa vie; il participe, à mon sens, d\u2019une même esthétique et prolonge une inspiration surréaliste qui attend la beauté ou du moins le jaillissement d\u2019une certaine lumière du rapprochement \u2014 en quelque sorte fortuit, pensait Breton \u2014 de deux termes.Sur un plan plus anecdotique, Pierre Prévert, que j'ai eu le bonheur de rencontrer, m'avait confié que son frère Jacques regardait bien la télévision, mais le plus souvent sans le son.I] mettait plutôt simultanément le son de la radio sur des images de la télé, qu'il ne regardait que de temps en temps et du coin de l\u2019œil en attente de la rencontre que le hasard créait (ou si l\u2019on préfère : du collage) des sons et des images, le surgissement de quelque chose qui en vaille la peine, ou la joie.Nouveau procédé, cette fois encore typiquement surréaliste, de faire surgir de précieuses et, on peut l\u2019espérer, pétrifiantes coincidences. GENS DE PLUME.HEBDROMADAIRES ET AUTRES ANIMAUX COMMUNS qui repère et découpe des passages remarquables pour une raison ou pour une autre.Il expliquera d\u2019ailleurs dans leur ouvrage commun que son expérience au Courrier de la presse lui a appris à « lire les journaux très vite » (P : 840) ainsi que les hebdomadaires et avouera qu'il en a conservé l'habitude des coupures de presse : « [.\u2026] je remarque des choses qui me plaisent, qui me font rire, rire et réver.[.] je coupe une page, je la garde.Une chose vous touche, une chose vous irrite, on s\u2019en souvient.C\u2019est pour ça que je peux vous parler des hebdomadaires.Et comme l\u2019un d\u2019eux voulait me faire parler, autant leur laisser la parole ».(P : 840) Cette hypothèse se confirme à l'examen des textes retenus dans Hebdromadaires : Arnaud Laster a pu établir que sur les 52 citations tirées de la presse qui seront utilisées, 34 sont antérieures à janvier 1968\".Bien avant que le sujet ne soit (re)mis à la mode, voici donc un poète, attentif lecteur de la presse et des médias écrits, qui choisit de se pencher sur cette part de la production médiatique.Que lit-il?Que cherche-t-il?Et encore, comment, dans quel but et avec quelles intentions fréquente-t-il ces textes?Je souhaite ici dégager les grandes lignes de cette analyse préver- tienne des médias, montrer, en somme, l\u2019actualité de ce regard posé sur l'actualité.Certes, ce rapport critique au langage, délibérément situé sur un plan politique, n\u2019est pas propre à Prévert et on lui 18.Hebd(r)omadaires décrit d\u2019ailleurs Prévert compulsant des articles découpés dans des journaux, des textes retapés, des dossiers.Par exemple, P : 895 : « Prévert a réuni une quantité de coupures au cours de l\u2019année Napoléon.» Au total, Hebdromadaires utilisera des extraits d'hebdomadaires (L'Express, cité 8 fois; Le Figaro littéraire, 17; Ici-Paris, 2; Les Lettres françaises, 2; Le Nouvel Observateur, 3, Télé 7 Jours, 1) ; des extraits de quotidiens : (Combat, 3; L'Espoir de Nice, 1; Le Figaro, 7 ; France-Soir, 2; L'Humanité, 1; Le Monde, 2; Le Petit Niçois, 1); un bimensuel, La Quinzaine littéraire; ainsi que des mensuels : Hara-Kiri; Le Monde et la Vie; Magazine Littéraire.Cette liste a été établie par Arnaud Laster, P : 1421.89 POSSIBLES.HIVER 2004 trouverait aisément un très grand nombre d\u2019illustres précurseurs \u2014 je rappellerais plus volontiers pour ma part Alexis de Tocqueville qui a lui aussi remarqué, comme le fera Prévert, ce goût prononcé qu\u2019on entretient dans nos pays pour les mots abstraits et les termes génériques\u2018, et George Orwell qui a lui aussi longuement analysé comment et pourquoi la langue utilisée pour parler du politique s'était détériorée, était devenue imprécise, lourde et de plus en plus vide de sens\u201d.Mais l'originalité profonde de Prévert est bien réelle et elle apparaît nettement si l\u2019on consent à suivre ce fil rouge qui a été tendu par lui tout au long de ces pages.Et ce fil rouge, me semble-t-il, c\u2019est celui des moyens d\u2019autodéfense intellectuelle qu'il met inlassablement en avant : car une des grandes forces de la lecture prévertienne des médias est à mon sens de montrer simultanément et certains des pièges qui nous sont tendus par eux et les moyens de les déjouer.Tout se passe en effet dans Hebd(r)omadaires comme si, écrivain infiniment sensible au pouvoir rhétorique du langage, a sa force pragmatique, à sa capacité à émouvoir, à troubler et à convaincre, Prévert cherchait à mettre ses lecteurs en garde contre ces innombrables possibilités par lesquelles, selon sa belle formule, la langue peut se faire et « à vrai dire » « un outil à mentir » (P : 847).Dans ces conditions il s\u2019agit donc pour Prévert de proposer des moyens de se prémunir contre les innombrables intrus du prêt à penser, bref d'offrir à ses lecteurs une machine permettant, comme il le dira, de « lessiver le langage ».19.Alexis de Tocqueville, De la démocratie en Amérique, II, première partie, chapitre XVI Tocqueville pensait pour sa part qu\u2019ils « agrandissent et voilent la pensée [et] rendent l\u2019expression plus rapide et l\u2019idée moins nette.[ayant] souvent des pensées vacillantes, il faut [aux citoyens des démocraties] des expressions très larges pour les renfermer.[.] Un mot abstrait est comme une boîte à double fond : on y met les idées que l\u2019on désire, et on les en retire sans que personne le voie ».George Orwell, « Politics and the English Language », 1946.On pourra lire ce texte sur Internet à : http://www.resort.com/-prime8/Orwell/patee.html [lien vérifié le 6 juillet 2003] GENS DE PLUME.HEBDROMADAIRES ET AUTRES ANIMAUX COMMUNS 91 En suivant ce fil, on aboutit enfin à ce qui sous-tend et rend possibles ces analyses et ces suggestions.Ce qu\u2019on découvre alors pourrait s'appeler une philosophie intuitive du langage, celle de Prévert, que, pour ma part, comme on va le voir, je rapproche volontiers de certaines des idées récemment avancées par Richard Dawkins avec son célèbre concept de mème.Cette philosophie du langage permet à Prévert des observations qui me semblent profondément fines sur le rôle propagandiste des médias : c'est justement à tout cela que sera consacrée la dernière partie de ce texte.Autodéfense intellectuelle : mode d'emploi d\u2019une machine à lessiver le vocabulaire Grand lecteur de la presse, Prévert ne pouvait sans doute manquer d\u2019être d\u2019abord sensible à certains effets caractéristiques liés à la logique institutionnelle de sa production.Et pour commencer, à ce phénomène d\u2019unicité dans la représentation du monde proposée par la presse écrite, phénomène qui n\u2019a fait depuis que s'amplifier, comme on ne le sait que trop, avec la concentration des médias.C\u2019est ainsi qu'à propos du bicentenaire de Napoléon I\u201c, récemment commémoré, Prévert remarque, usant d\u2019un vocabulaire d\u2019une belle ironie, « l\u2019union sacrée de la liberté de presse » et son « enthousiasme unanime mêlé bien entendu, de temps en temps, d\u2019indispensables réticences d\u2019une indéniable et subjective objectivité ».Les contradictions que font parfois naître aussi bien le caractère commercial des entreprises de presse que leur propre ancrage dans une idéologie particulière retiennent aussi d'emblée son attention.Que penser, par exemple, de cette revue catholique qui promet en couverture de démasquer l'astrologie mais dont, note Prévert, le sommaire annonce un article sur Salazar, chrétien exemplaire et qui porte en sous-titre : L'horoscope de Dieu.(P : 850) Et que penser encore des petites annonces de cette même 92 POSSIBLES, HIVER 2004 revue, truffées de propositions d\u2019occultistes et de charlatans du paranormal (P : 849-850) ?Il est à craindre que ces observations aient conservé leur pressante actualité.De même, cette logique commerciale est, au moins dans une grande mesure, ce qui conduit à toutes ces innombrables formes d'appel à l'immédiat et au sensationnel qui n\u2019ont évidemment pas échappé au regard vigilant de Prévert.Mais il remarque en outre à ce propos combien est peu fondée la hiérarchie qu'on prétend parfois établir entre une presse populaire, prompte à user de ces ficelles, et une presse plus savante et sérieuse, dont on penserait peut-être, mais ce serait à tort, qu\u2019elle ne s'abaisserait pas à cela.« Les hebdomadaires comme les quotidiens ont des manchettes sensationnelles », note Prévert, « destinées à susciter dans l'immédiat l\u2019intérêt du lecteur.Le procédé est le même pour tous ces magazines.Presse du cœur ou presse de lesprit [.] » (P : 850).Prévert cite ensuite de nombreux exemples à l'appui de son propos.Il s'amuse ainsi à citer côte à cote Ici-Paris, qui titre sur : Aznavour au couvent/8 jours avant son mariage/ll voulait être pur avant de dire/OUI/à l'évêque et Le Figaro Littéraire qui titre : Tout finit par se savoir/ce qui était caché des amours de Mérimée/D'après des documents inédits/Jenny Dac- quin ou l'inconnue la mieux connue.Ou encore, Ici-Paris qui traite de ce Scandale énorme à la cour d'Angleterre/Margaret et Tony accusés/D'amours coupables et Le Figaro Littéraire qui promet Un inédit sensationnel/les confidences de l'Empereur à Sainte-Hélène/Napoléon sexplique sur les infidélités de Joséphine.Mais comme je l'ai dit plus haut, ce que Prévert souhaite surtout, c\u2019est de proposer des moyens de maintenir un nécessaire degré de vigilance critique devant la représentation du monde proposée par les médias.Donnons quelques exemples de ce qui est souhaitable aux yeux du poète. GENS DE PLUME.HEBDROMADAIRES ET AUTRES ANIMAUX COMMUNS Prévert prône d\u2019abord, au moins par l\u2019exemple, de lire beaucoup, et de s'informer à de nombreuses sources \u2014 et pas seulement des revues ou des journaux.On notera tout cela plus particulièrement dans le traitement, remarquable, qu\u2019il propose de la guerre du Viêt-nam et qui se caractérise justement par le sérieux et la richesse de l'information sur laquelle il repose.Arnaud Laster a bien montré comment ce passage, le plus long du livre consacré à un seul sujet (P : 881-890), témoigne du sérieux que Prévert met à la préparation de ses interventions et de l\u2019abondance, de la richesse et de la variété des sources auxquelles il s'abreuve.Prévert s\u2019y montre soucieux de rappeler aux gens auxquels il s'adresse \u2014 le lectorat français, d\u2019abord et avant tout \u2014 la part de responsabilité de la France dans l\u2019asservissement du peuple de 'Indochine; il dénonce avec virulence le colonialisme qui l\u2019a inspiré et le missionnariat dont on l\u2019a recouvert; il évite enfin de sombrer dans l\u2019antiaméricanisme primaire et confortable que d\u2019aucuns assument pour désigner les responsables de cette guerre et ceux qui en tirent profit \u2014 les pouvoirs politiques, financiers et militaires.Il va de soi qu\u2019une attitude d'attention critique doit caractériser chacune de ces lectures.Cela veut dire par exemple qu'on doit s'assurer qu\u2019on comprend ce dont il y est question et les mots qu'on y emploie.Prévert fait ainsi remarquer ces gros caractères du Figaro Littéraire, annonçant « le témoignage de Gamaliel, contemporain du Christ » faisant récit de la Résurrection, d\u2019après la découverte d\u2019un Évangile par le R.P.Van der Ouderijn « qui a ému les croyants du monde entier ».(P : 851).Prévert commente : « C\u2019est seulement en lisant attentivement qu'on peut voir, dans la suite de l\u2019article, une précision en petits caractères : \u201cAvons-nous besoin, pour nos lecteurs chrétiens, de mettre l\u2019accent sur le caractère apocryphe du récit qu\u2019on va lire?\u201d » « Beaucoup de lecteurs », suggère Prévert, « s'ils n\u2019ont 93 94 POSSIBLES.HIVER 2004 pas le temps, ou le loisir ou la curiosité d'ouvrir un dictionnaire penseront sans doute que le mot apocryphe veut peut-être dire authentique ».(P : 852) Le refus des autorités et des hiérarchies qu'elles imposent, ou à tout le moins la méfiance à leur endroit, occupe une place centrale dans l\u2019autodéfense intellectuelle que prône Prévert.La leçon est ici limpide : rien ne doit être accordé par la seule force de l\u2019autorité ou pour le dire autrement, l'argument dit d'autorité a ceci de particulier qu\u2019il n\u2019en est pas un.Cette méfiance et le scepticisme qu\u2019il implique doivent notamment s'exercer sur l'autorité de ceux qui font autorité.C\u2019est ainsi que lorsque Pozner l\u2019interroge sur la pertinence d'accorder tant d'attention à François Mauriac, Prévert explique que c\u2019est « parce qu\u2019à la radio, à la télé et dans tous les journaux, en toute humilité, il fait autorité.Parce qu\u2019il donne le bon exemple et que ce bon exemple, très souvent mérite d\u2019être cité » \u2014 et suivent justement des exemples éminemment contestables de déclarations de Mauriac (P : 841-842).Avec cette récusation de l\u2019argument d'autorité, nous voici parvenus sur le terrain de la logique et de la rhétorique, où Prévert se montrera particulièrement habile à déceler sophismes et paralogismes.Le voici par exemple remarquant un sophisme de composition\u201d commis par François Mauriac dans Le Figaro Littéraire : « Notre France de coupe-jarrets est anachronique au point que nous en mourons de honte.[.] Mon Dieu! ce n\u2019est pas que je regrette Saint-Just et l\u2019Incorruptible, ni que la raton- nade, lorsque c\u2019érait les huguenots qui en faisaient les frais, me donne la nostalgie, mais enfin, cette France qui se portait mal 21.Le sophisme de composition survient lorsque l\u2019on attribue à un ensemble une propriété qui n\u2019est celle que d\u2019une partie de ses éléments. HEAMMSAMMIAG EMAL Meh Si 4 GENS DE PLUME.HEBDROMADAIRES ET AUTRES ANIMAUX COMMUNS débordait d\u2019une terrible énergie.Et nous aujourd\u2019hui [.] ».Pré- vert sursaute : « Réponse : Nous! Grossièrement parlant, il serait aisé de demander : Qui c\u2019est ça, nous?» (P : 842) Les manuels de rhétorique et de pensée critique passent un temps considérable à exposer de tels sophismes en espérant apprendre par là à leurs lecteurs à les reconnaître et à les démasquer.La stratégie de Prévert est bien différente : il montre une pensée critique en acte qui, de manière à la fois habile et drôle, démonte les mécanismes rhétoriques du mensonge, de la tromperie et de la dissimulation en montrant comment s\u2019y prendre pour y résister.Cette stratégie est remarquable d'efficacité pédagogique.En voici un premier exemple, qui sera familier à ceux qui ont fréquenté l\u2019œuvre de l\u2019écrivain et qui reconnaîtront aisément cette technique, chère au poète et qui consiste à prendre au pied de la lettre une expression pour en faire apparaître une dimension cocasse, inattendue ou ridicule.Le poète a ainsi pu faire remarquer que lorsque quelqu'un commence une phrase par « Pour parler franchement », c\u2019est souvent qu\u2019il va mentir; ou encore conseiller de laisser mourir qui « se tue » à vous dire quelque chose.C\u2019est ainsi tout naturellement que, lorsque Poz- ner lui rapporte qu\u2019une personnalité politique a déclaré qu\u2019il « était temps de terminer la guerre au Viêt-nam », Prévert rétorque, avec une logique implacable, que pour ce locuteur « cela veut dire qu\u2019il était, à une certaine époque, temps de la commencer » (P : 881).Prévert fait encore remarquer que certaines questions posées dans les médias ne sont que rhétoriques, qu'on y pose volontiers « des questions dont on a prémédité la réponse » (P : 857) ou des questions qui ne sont qu\u2019en apparence des questions, puis- qu'elles n\u2019appellent justement pas de réponse ou qu\u2019elles présument la réponse connue ou évidente au point de ne pas même 95 96 POSSIBLES, HIVER 2004 mériter d\u2019être énoncée.Lorsqu'on est placé devant un argumentaire ayant recours à ces procédés, lire la question sans s\u2019y arrêter c\u2019est en fait accepter sinon toujours une réponse, du moins tout l\u2019ensemble des présuppositions et des prises de position dont la question est lourde.Prévert indique une manière toute simple de se prémunir contre ces effets rhétoriques : il n\u2019est que de répondre à la question qui n\u2019appelle pas de réponse.S\u2019ouvre alors tout un champ sémantique qui est souvent précisément celui que la pseudo-question cherchait à occulter.Le procédé peut être remarquable d\u2019efficacité**.Qu\u2019on en juge.« Qui n\u2019a pas été don Juan dans cette interminable histoire que chacun se raconte à soi- même?» écrit, sans bien entendu y répondre, François Mauriac.« Pourquoi, demande aussitôt Prévert, ne pas répondre : Je n'ai jamais été don Juan dans une interminable histoire que je me serais racontée à moi-même » (P : 841).A contrario, il est des « affirmations catégoriques et péremptoires » (P : 841) qui en apparence ne sont nullement des questions, mais qui appellent impérativement une réponse de la part de qui veut exercer son autodéfense intellectuelle.Quand François Mauriac écrit, dans Le Figaro Littéraire : « De Gaulle, avant cette élection du président de la République au suffrage universel, a réveillé dans une certaine race de Français (garçons français, les plus intelligents de tous.\u2026) le petit Bonaparte que nous avons tous été à vingt ans », Prévert juge sage de répondre à ce qui ne semble pourtant pas une question et de questionner, si on ose dire, les référents et les présupposi- 22.Les poèmes de Prévert ont utilisé cet effet rhétorique.Par exemple : « Alors/on ne salue plus/a demandé le commandant/Non/on ne salue plus/a répondu l\u2019oiseau/Ah bon/excu- sez-moi je croyais qu\u2019on saluait/a dit le commandant/Vous êtes tout excusé tout le monde peut se tromper/a dit l\u2019oiseau.(« Quartier libre », dans Paroles) RESTE EEE) GENS DE PLUME, HEBDROMADAIRES ET AUTRES ANIMAUX COMMUNS tions engagés par une telle affirmation.« Réponse : Je n'ai pas été un petit Bonaparte quand j'avais vingt ans et c\u2019est sans doute parce que je n\u2019ai pas été non plus un des garçons français les plus intelligents de tous\u201d ».(P : 841) Bref, et pour reprendre la juste et belle formule d\u2019Arnaud Laster, « les fausses questions méritent de vraies réponses et les fausses réponses de vraies questions » (P : 1426).Un dernier exemple, qui montre, cette fois, ce que le procédé peut gagner en efficacité à situer la réponse sur un registre linguistique différent de celui où se plaçait la pseudo-question \u2014 ici, en produisant un énoncé à la fois irrévérencieux, humoristique et argotique.Mauriac ayant écrit : « Quand j'étais enfant, j'obligeais deux mantes religieuses à s'affronter.Il y a du Néron dans l\u2019écolier le plus doux » et « Nous savons aujourd\u2019hui ce qu\u2019il faut penser de cette religion du progrès et qu\u2019un bourreau sommeille dans chaque enfant qui naît », Prévert réplique : « Réponse : Enfant je n\u2019ai jamais obligé deux mantes religieuses, ni même plus tard en rêve, deux démentes religieuses, comme sainte Thérèse d\u2019Avila ou sainte Bernadette Soubirous, à s'affronter.Et s\u2019il est faux que chaque homme ait dans son cœur un cochon qui roupille, il n\u2019est pas vrai non plus qu\u2019un bourreau sommeille dans chaque nouveau-né » (P.841-842).Instinctivement méfiant et sceptique envers certaines grandes idées abstraites et générales hautement cotées à la bourse des gens de plume, Prévert se montre particulièrement sensible a leur incessante présence dans les hebdomadaires.« [\u2026] vous savez que le cœur a ses ventricules.Le ventre a ses testicules.Mais 23.Les lecteurs de Prévert se rappelleront que Napoléon Bonaparte (Nabot Léon Bon Apôtre, ainsi qu'il le rebaptise) est une de ses bêtes noires.Et dans le jeu des citations dont il raffole, Prévert lui invente et attribue celle-ci : « Je désire que mes cendres reposent auprès de celles du peuple français, que j'ai tant aimé ».97 ITN 98 POSSIBLES.HIVER 2004 le cerveau de ces messieurs a ses majuscules.» Or ce prestige souvent illusoire parce que usurpé des mots en sme est efficacement dégonflé par une technique amusante à laquelle Prévert a recours.Elle consiste à repérer de tels mots qui n'ont plus cours et dont la vacuité et la vanité sautent alors aux yeux.Ces mots gonflés comme des outres, mais désormais morts et ridicules, semble arguer le poète, sont un rappel de ce qui guette, peut-être, certains de ceux qui ont cours de nos jours et dont le prestige est immense>*.Pozner raconte comment Prévert, s'emparant d\u2019un ouvrage, lui dit : « Un livre paru en 1860 ou 80 [.].L'art photographique, par Frédéric Dillaye.C\u2019est un ouvrage très important dans sa fastueuse médiocrité.L'auteur y exprime ses idées sur la photo.Il écrit : \u201cDans certains pays où l\u2019art photographique a fleuri beaucoup plus tôt qu\u2019en France, il s\u2019est formé deux écoles : les flouistes et les nettistes\u201d ».Prévert commente ensuite : « C\u2019est marrant, mais pas plus que de voir ce peintre, Matthieu, à la télé, trépignant avec un certain calme mais affirmant qu'il était le premier à avoir créé le tubisme\u201d5.C\u2019est d\u2019autant plus curieux que \u2014 je ne les connaissais pas à l\u2019époque \u2014 ce n'est pas Picasso ou Braque qui ont appelé le cubisme cubisme.Ils avaient autre chose à faire et à dire.» (P : 835-836) 24.Prévert a remporté ici une manière de petite victoire posthume qu'on doit signaler.Dans Choses et autres, il a en effet cité des passages d\u2019un enthousiasme naïf signés par Henri Mitterrand et portant sur les bouleversements que l'informatique et le structuralisme, selon l\u2019auteur, ne devaient pas manquer d'apporter à l\u2019étude des œuvres littéraires.Contacté par les éditeurs de l\u2019édition Pléiade des Œuvres complètes de Prévert, Henri Mitterrand conviendra que cette « confiance juvénile est un peu datée ».Mais il n'est pas dit si cela l\u2019a de quelque manière conduit à réévaluer l\u2019emploi du ton péremptoire qu\u2019il jugeait bon d\u2019employer pour traiter de choses aussi contingentes et à propos desquelles notre savoir est si limité.(P : 1161) 25.Selon une note d\u2019Arnaud Laster, Prévert a noté ce mot de Matthieu dans les dossiers préparatoires à Hebdromadaires : « [\u2026] la technique que j'ai inventée : le tubisme qui, comme chacun sait, consiste à presser les tubes de peinture entre le pouce et l'index ».(P : 1434) \u2014\u2014\u2014 SC ss p\u2014\u2014y BEM) DO NN ICICI HE 1) DSPACE FOSSES GENS DE PLUME.HEBDROMADAIRES ET AUTRES ANIMAUX COMMUNS Des médias mis à nu par leurs auteurs, mème Tout cela, me semble-t-il, qui n'est pas négligeable, suffirait à faire l'intérêt de la réflexion du poète.Mais il y a autre chose encore dans cet étonnant ouvrage, autre chose qu\u2019on découvre dans l\u2019insistance avec laquelle Prévert revient sur les contaminations idéologiques du langage et dans l\u2019originalité avec laquelle il traite de ce thème.Cet angle d'attaque, si on en prend toute la mesure, est inattendu et je pense qu\u2019on n\u2019a pas suffisamment attiré l'attention qu\u2019elle mérite sur cette singulière mais féconde façon d'aborder la question du langage médiatique.Je voudrais donc y insister.En effet, ce qui I'intéresse alors, ce sont, par-delà le fait plus trivial que le langage produit des effets par lesquels on agit sur le destinataire d\u2019un message, toutes ces modalités par lesquelles le langage agit sur nous et nous institue comme locuteurs.Pour le dire autrement : Prévert attire ici l\u2019attention non pas tant sur le fait que nous construisons, dans une certaine mesure, ce dont nous parlons par le seul fait d\u2019en parler et par la manière dont nous en parlons mais bien sur celui, beaucoup plus étonnant, que nous sommes créés par ce qu'en nous, si j'ose dire, ça parle.Prévert semble nous dire ici que c\u2019est justement ce ça qui parle qu'il s'agit de savoir reconnaître et démasquer, par-delà ce qui se donne immédiatement à entendre.Tout cela reste chez Prévert très intuitif et, volontairement sans doute, peu théorisé.D'où les difficultés à cerner précisément ce que Prévert cherche à avancer.Pour aider à le comprendre, je ne résiste pas à la féconde mais hasardeuse tentation de rapprocher, par analogie, l\u2019hypothèse de travail de Prévert de cette idée de « mèmes » développée par le biologiste néo-darwinien contemporain Richard Dawkins.St ee Ln ee te n TI HEH RHR RNR UHHH ME estate té LA At MSC RAIN TIRANT NRA RAT ANNE AA RAA RAA RNA NS HFS RES ith 99 100 POSSIBLES.HIVER 2004 Dawkins, on s\u2019en souvient, a proposé ce concept de mème pour désigner ce qu\u2019on peut appeler des analogues mentaux des gènes.Il postule que ces mères sont des entités mentales et qu\u2019à l\u2019instar de ce que font les « gènes égoïstes » sur le plan biologique, ils se servent de l\u2019individu et des moyens de communication qui lui sont offerts pour se disséminer.Dawkins écrit : « Des exemples de mèmes sont des chansons, des idées, des phrases accrocheuses, des vêtements à la mode, des manières de construire des arches.De la même manière que les gènes se propagent de corps en corps dans le bassin génétique par le sperme et les œufs, de même les mèmes se propagent de cerveau en cerveau dans le bassin \u201cmimique\u201d et selon un processus qui, en un sens large, peut être appelé l\u2019imitation »°.Les rnèmes ainsi définis sont des structures vivantes et ils le sont, insiste Dawkins, en un sens technique et pas seulement en un sens métaphorique.Lorsqu\u2019un mème fertile est implanté dans mon cerveau, explique en substance le biologiste, il le parasite littéralement et en fait un véhicule de sa propre propagation.Le mème « de la croyance en une vie après la mort » serait ainsi physiquement implanté, des milliards de fois, à titre de structure dans les systèmes nerveux de milliards de personnes à travers le monde.Et Dawkins ajoute, ce qui aurait sûrement intéressé et amusé Prévert : « Dieu existe bien, mais c\u2019est à titre de structure (pattern) du cerveau reproduite dans les esprits de milliards de gens ».C\u2019est là, on l\u2019aura compris, une vaste et féconde hypothèse qui propose finalement d'appliquer à la culture humaine 26.Richard Dawkins, The Selfish Gene, Oxford University Press, 1976, p.192.On trouvera une bibliographie consacrée aux mères à : http://www.world-of-dawkins.com/Carta- lano/rl_memes.htm reves a.any HR AH RH HH ARS HAR HHH HOH BR HNHA SHURA HHS EURE OCHRE UT HH HHH DHS EE AH MOH AN PAU I AI I LH I I GENS DE PLUME.HEBDROMADAIRES ET AUTRES ANIMAUX COMMUNS une théorie inspirée des mécanismes biologiques.Une telle hypothèse invite, comme le dit Renaud Dumeur, à envisager « le champ culturel comme le siège d\u2019une activité dans laquelle les mèmes interagissent par le biais de leurs véhicules humains.Grâce à l'expression orale, écrite ou visuelle, certaines interactions peuvent aboutir à l\u2019extinction de mèmes (la mort subite d\u2019un unique porteur d\u2019un mème en est un exemple extrême), d'autres à des associations entre mémes dont I'adoption simultanée par un individu ou par une communauté en améliore la survie\u201d ».Des memes peuvent, a plusieurs reprises durant le cours d\u2019une vie, être ajoutés, retranchés, modifiés et cette propriété les rend particulièrement utiles pour favoriser l\u2019adaptation à un univers culturel plus que jamais en rapide transformation.Mais cette propriété a son revers, du moins pour les porteurs de memes?auxquels ils n\u2019accordent que peu de temps de réaction et peu de chance de correction et qui tiennent souvent et à tort pour un fait ce qui n\u2019est que mème.Ces spéculations de Dawkins, on le devine, ont engendré une importante littérature défendant ou au contraire rejetant l'hypothèse des mères.Il n\u2019est ici dans mon intention ni de passer 27.Renaud Dumeur, Memes, http://www.ai.univparis8.fr/ -renaud/publications/hthese/noder7.html 28.Prévert remarque d\u2019ailleurs lui aussi, à propos des modes intellectuelles, la grande rapidité de leurs transformations.« Avant, c'était lent.Ce qui est drôle, c\u2019est le côté pourrait-on dire épigonique ; l\u2019histoire est rapide, et aussi l\u2019histoire scientifique, les historiens ne traînent pas, parfois ils marquent le pas et immédiatement la machine à idées tourne.Ce sont des caisses enregistreuses d\u2019idées.Alors, dès que quelqu'un trouve un nouvel isme, je ne sais pas ou je sais, ou j'espère ou je crois, ou je constate ou ça m'indiffère : il y a fatalement un grand convulsionnisme.» (P : 835) 29.En effet, le but des mères, on l\u2019aura compris, est d'assurer leur propre reproduction et non celle de ceux qui les portent.101 FARE Je POSSIBLES.HIVER 2006 en revue cette production théorique ni de pousser trop loin ce qui n\u2019est pour moi qu\u2019une analogie commode.Mais il me semble bel et bien éclairant de rapporter le travail de Prévert et les postulats sur lesquels il semble bien le faire reposer de celui de Dawkins.Comme Dawkins, Prévert s'intéresse, dans le cas du langage\u201d, c\u2019est-à-dire là où plus que partout ailleurs on les peut déceler, à ces permanences parasitaires de l'esprit.Il les repère, met en garde contre leur pouvoir et cherche à aider à s'en prémunir.Ce qui le frappe pour sa part, c'est une permanente al- lance du religieux et du militaire.Il dira : « Le vocabulaire des gens, surtout des gens bien élevés, des gens instruits, des gens cultivés, est de plus en plus guerrier et religieux.Ça les montre tels qu\u2019ils sont, et ce n\u2019est guère rassurant » (P : 899).Seuls ceux qui n\u2019ont pas fréquenté, ne serait-ce que superficiellement, l\u2019œuvre de Prévert s\u2019étonneront de la place prépondérante occupée dans Hebdromadaires par la dénonciation de ces contaminations du langage et des esprits par des mères religieux et militaires, et cela jusque dans des langages et les vocabulaires spécialisés où l\u2019on s\u2019attendrait le moins à les retrouver, par exemple celui de la science.Prévert va ainsi s'attacher à montrer tout cela par divers exemples, et en particulier une longue et riche analyse de l\u2019utilisation du mot, ou peut-on dire du méme, « Apocalypse » (P : 899-905).Son but, ici, est de rappeler non seulement que l'esprit renonce à penser quand il ne s'exprime plus par ces slogans faciles, mais aussi que par là il accepte de penser comme les institutions dominantes demandent qu\u2019il le fasse.La démonstration est, me semble-t-il, aussi percutante que toujours d\u2019actualité et on multipliera sans effort les exemples : 30.Notons au passage que le surréalisme avait déjà fait cette hypothèse poétique d\u2019une sorte de vie autonome du langage que les diverses techniques surréalistes d'écriture permec- taient justement d\u2019entrevoir et de deviner. IM HEURES HIST RH \u2018 HRHHRE IR ITH BO HE EH HHH EH HS HHA EH HN ES GENS DE PLUME.HEBDROMADAIRES ET AUTRES ANIMAUX COMMUNS 103 Il est dommage qu'on soit à ce point indifférent à la famine en Corée du Nord, mais je sais que nous ne pouvons pas agir simultanément sur tous les lieux de la Terre.Il ne faudrait pas que la rhétorique des droits de l\u2019homme, débouchant sur le sentiment d\u2019une responsabilité illimitée, puisse ensuite induire un vœu de toute- puissance.L'homme n'est pas Dieu, et quand il se prend pour Dieu, les choses tournent mal.(A.Finkielkraut, Le Devoir, 21 avril 1999, p.B-1) Depuis les attentats qui ont coûté la vie à plus de 5000 personnes mardi dernier, La Presse a reçu plusieurs lettres de citoyens inquiets de la réaction « belliqueuse » des dirigeants américains.Ces Québécois, comme cha- 8 cun d\u2019entre nous, craignent l'escalade de violence.Craignent que d\u2019autres innocents soient victimes de la revanche américaine.Ils souhaitent une autre solution.Cette autre solution n\u2019existe pas.(André Pratte, La Presse, 17 sept.2001, p.A-14) Qu'on ne vienne pas nous dire qu\u2019il était trop tôt pour déclencher les frappes sur la Serbie, qu\u2019il fallait attendre encore, négocier, prendre le temps de la discussion et du compromis.(Bernard-Henri Lévy, Le Point, 27 mars 1999) Nous vivons, grâce à Dieu, dans la plus libre des sociétés et, depuis plus de cinquante ans, de droite ou de gauche, nos gouvernements successifs ont assuré cette liberté.(Jean D\u2019Ormesson) Citant un verset du Coran appelant les fidèles à combattre leurs oppresseurs, un représentant d\u2019al-Qaïda [.] incite les jeunes musulmans de par le monde à combattre la « croisade » lancée par George W.Bush contre l\u2019Afghanistan et « contre la nation islamique » : « Cette bataille est une bataille décisive entre l\u2019athéisme et la foi ».(Le Droit, 10 octobre 2001, p.2) 104 POSSIBLES.HIVER 2004 WASHINGTON (AFP) \u2014 Les autorités américaines, craignant une polémique avec des musulmans, ont annoncé mardi un changement de nom de leur campagne contre les terroristes après les attentats du 11 septembre.« Finie l\u2019\u201cOpération Justice sans limites\u201d, on parlera désormais d\u2019\u201cOpération Liberté immuable\u201d (Enduring freedom), a indiqué le secrétaire américain a la Défense, Donald Rumsfeld, mardi à la presse.» (AFP International, mardi 25 septembre 2001) « Force est de reconnaître que cette guerre [la guerre du Golfe] aura été l\u2019un des \u201clieux\u201d où, en cette fin de millénaire, aura manifesté [sic] une facette de ce que le politologue Gilles Kepel [.\u2026] appelait la \u201crevanche de Dieu\u201d ».(Gilles Ménard, professeur de sciences religieuses [sic], Religiologiques, 1991, p.3) S\u2019il est ne serait-ce que partiellement vrai que, comme je le pense, le degré de pensée critique et indépendante que les citoyens de nos sociétés peuvent atteindre a de lourdes conséquences non seulement sur la qualité de la vie mais aussi sur la survie même de millions d'êtres humains, il faut alors convenir de la très haute importance des questions soulevées par Prévert.La prise de conscience de l'emprise des idées dominantes à laquelle il convie ses lecteurs, l'invitation à une résistance (d\u2019abord intellectuelle) qu\u2019il contribue à faire advenir par l\u2019exemple qu\u2019il donne d\u2019une pensée critique en acte, tout cela constitue un important premier pas dans la bonne direction, celle, salutaire et urgente, de cette grande lessive du vocabulaire et, j'ajouterais, du langage, à laquelle nous invite le poète.Ce GENS DE PLUME.HEBDROMADAIRES ET AUTRES ANIMAUX COMMUNS faisant, il accomplit en écrivain un travail citoyen, mais un travail à propos duquel on pourra pour finir se demander d\u2019où il s'effectue, de quel lieu et au nom de quoi.Je pense que l\u2019œuvre et la vie de Prévert ne laissent aucun doute à ce propos.Mais il a fourni dans Hebdromadaires un élément de réponse à cette question par quoi je voudrais clore ce texte.Il y rappelle en effet comment Mauriac écrit, à propos d'un feuilleton qui vient de commencer à la télévision : « [\u2026] j'ai bien de la peine à entrer dans la vie et dans les soucis et dans les drames de ces camionneurs et de ces routiers.C\u2019est tout de même une occasion de réfléchir à ces mondes qui nous sont à ce point étrangers, alors que nous vivons entourés d'eux, pressés par eux, ces camions que nous haïssons d\u2019instinct, qui obstruent les routes et qui nous empoisonnent, ce sont des hommes, pourtant, qui les meuvent, des hommes, et donc des passions, des cœurs » (P : 842).Le commentaire de Prévert sur ce texte est aussi limpide que cinglant et je le fais mien sans réserve : [.] Mauriac fait souvent seulement semblant de s\u2019intéresser aux autres.Son prochain est tout près, les autres sont trop loin.Il ne le connaît pas et c\u2019est parfois grâce à la télévision qu\u2019avec un grand étonnement il les découvre [.] Nous haïssons d\u2019instinct! La haine, toujours la haine.Enfin, celle de Pascal pour l'Homme en général, c\u2019est-à-dire l\u2019homme et surtout la femme, ou celle de Mauriac en l\u2019occurrence pour les routiers, semble être une haine de tout repos puisque, singulière omission, la haine n\u2019est pas comprise dans les sept péchés capitaux.105 4.\"ESSAIS ET ANALYSES '} On est de quelque part par MONA LATIF-GHATTAS On est de quelque part.De quelque part on parle ou on écrit ancré dans les décors de la cité d\u2019où l\u2019on se sait natif ou bien sujet et de la grande Cité humaine.La littérature est un décor bavard.Je suis de quelques parts, axes opposés du monde (du bien du mal et de leurs dérivés sanglants!), citoyenne hérétique souvent puisque partout en marge de la majorité, je fais de la littérature de la jonction de mes décors, de l'Orient désespéré et lumineux, du désert des rafales et des glaces, des vents de sable et de la poudrerie, ce ballet d\u2019anges volant au-dessus des engelures de l'hiver.Citoyenne à deux ailes, je peux planer sur mes cités pour mieux les regarder et m\u2019y ancrer le temps d\u2019une joie d\u2019une douleur, le temps d\u2019un poème énonçant dénonçant ou simplement pleurant les morts.ee Ed Tm ERA ON EST DE QUELQUE PART 107 La littérature est un décor bavard, on est dans ses lettres ce qu\u2019on est dans sa rue, endosseur de causes ou renégat.Je fais de la littérature dans la stricte honnêteté de cette liberté chère à ma cité élue, ce Canada non agressant non offensif, qui soulage et partage et plus que d\u2019autres ramasse les débris des cruautés humaines, et qui panse les tortures des impuissants fuyant les pouvoirs abusifs qu\u2019ils soient d\u2019Orient ou d'extrême Occident.Je fais de la littérature dans la chaleur brûlante et généreuse de ma cité-berceau, cette Égypte millénaire qui lutte pour sa beauté malgré l\u2019adversité des foyers de laideur qui la minent et l\u2019enflamment au cœur du désespoir.Et quand j'écris que les dattes iraquiennes ont pris le goût du soufre et souffrent sur leurs branches, je fais de la littérature à partir de la grande Cité humaine.La littérature est un décor bavard, écrire c\u2019est transpirer l\u2019âme de ses cités et de la grande cité humaine.Du Canada français ou du Québec s\u2019il veut de moi De Montréal, ma cité, où siège ma demeure De ce Caire où la cohue des souvenirs hante la rue à l'épreuve du temps et se mêle aux abus et au désarroi du jour De la cité humaine du Monde qui m\u2019assaille me provoque et m'atteint sans que je ne la sollicite, qui me repère où que je sois par la loi des médias, ces canaux insaisissables qui font que de nos jours le POSSIBLES.HIVER 2004 monde est un cocon que l\u2019on prend dans une paume et qu\u2019on regarde exploser sans la moindre surprise.Chacune de mes cités porte un lieu d'exclusion De ce lieu, je fais de la littérature pour lutter [contre le rejet.Je suis fidèle à mes cités.Je les questionne et les protège.Je bâtis leurs décors dans mes livres et rends compte de leur air à l'oreille du temps.On est de quelque part.Et comment de nos jours ne pas être du Monde ?Et de cette autre cité qui les englobe toutes Cette cité du risque D'où je fais de la littérature à partir de l\u2019archaïque et de l\u2019à découvrir De la littérature bonne classer, à prendre ou à laisser, à garder à écarter.Citoyenne du risque, De cette rencontre entre les axes du monde, Je fais de la littérature.Avec l\u2019amour impitoyable de ceux qui doivent tout à leurs cités.Qui les portent où qu\u2019ils soient dans les flancs de leur cœur.Qui leur servent de pare-balles Et d\u2019avocat au prétoire des malfaisants.La littérature est un décor bavard, écrire est un acte politique, toujours. EMI SEA CHER PSE CC MIO PILE CON HAE AMC HOME AMEN OA ECHO CITES LEE ANA 41 ON EST DE QUELQUE PART 109 Tout s'intrique et la césure ne se voit pas.Citoyenne d'Occident, j'écris l'Orient Puisque écrire est aussi une histoire d'amour, KE toujours, L\u2019Occident s\u2019écrit alors en transparence.Mon décor est ma cité Ma citoyenneté citée Ma cité odorante et calme À la couleur de l\u2019exil permanent des nuages À la couleur d\u2019un paysage toujours inattendu.J'écoute les chants byzantins de la Semaine Sainte.: Je revois le fer forgé du balcon de ma grand-mère au E quatrième étage de l'immeuble en pierres dressé sur l\u2019avenue Ramsès.J'écris de cette image assise devant ma fenêtre donnant sur le collège du Sacré-Cœur rue Atwater.Je sens l\u2019odeur de son eau de Cologne au chèvrefeuille.Avec ces voix byzantines, j'entends toute mon enfance La plainte feutrée de Tante Rose et de Tante Nour Et ma grand-mère les consolant de son sourire compatissant.Aujourd'hui.ces femmes sont toutes au ciel Ce ciel bleu-blanc que je regarde à Montréal.Elles ont tant enduré la bêtise des hommes Qui les avaient d'emblée placées dans le rôle de victime, bouc émissaire à leurs frustrations.Demain matin j'irai faire quelques heures au Refuge POSSIBLES.HIVER 2004 pour femmes victimes de la violence dans le nord de ma ville.Ces chants de Byzance Me ramènent à la guerre en Irak.Ce millénaire ne nous a rien appris De tout bord tout côté, la cruauté reste entière.Les chants byzantins me consolent un peu Ma grand-mère disait qu'ils guérissent.Je dis cela à mon ami Yvan de Montréal que j'initie au rituel de Pâques d'Orient.Je revois mon grand-père avec son costume de shantung blanc et son tarbouche rouge Pacha de mon enfance Rocher Se promenant dans la cour de l\u2019église orthodoxe Et l\u2019odeur des giroflées embaumant les rameaux Tressés que les enfants tiennent pour la procession.La rue Mont-Royal est belle ce matin, l\u2019église du Saint Sacrement l\u2019habite majestueusement et, au fait, les giroflées sont des lilas en fleurs.De cette jonction nommée exil, je fais de la littérature.Je fais de la littérature Avec mes citoyennetés qui me dédoublent et qui me fragilisent Souvent de part et d'autre incomprise J'écris du lieu de la méconnaissance Et de la reconnaissance Pour vivre utile Éternellement transfuge de mes cités. Littérature et citoyenneté par NAÏM KATTAN quoi sert la littérature et quel besoin ai-je d\u2019écrire?Et d\u2019abord qu'est-ce que la citoyenneté Je suis arrivé à Montréal, il y aura bientôt un demi-siècle, porteur d\u2019un bagage lourd de diversité.Juif de Bagdad, de langue arabe, devenu francophone à Paris, j'ai changé définitivement de langue d\u2019expression et d'écriture à Montréal.Adolescent j'écrivais non seulement pour comprendre la société mais, dans une intrépidité candide, pour la changer.Prétention, sans nul doute, et surtout légèreté.À Montréal, conscient des pièges de la candeur, j'ai cherché à conserver la curiosité et l'innocence de la découverte.La réalité existait et pour s\u2019y intégrer, 1l importait d\u2019abord de tenter de la comprendre, avant de tâcher de l\u2019apprivoiser.Tous mes livres \u2014 romans, nouvelles, essais \u2014 sont des tentatives d'appréhender une vie nouvelle et un désir de ne pas oublier, encore moins d'effacer celle que jai quittée, en essayant de la raconter, de l\u2019inscrire dans une mémoire.Le passé paraît autre quand on tente de le projeter devant un groupe humain POSSIBLES.HIVER 2004 qui ne l\u2019a pas partagé.En prononçant mon nom, je décline une identité multiple dont je cherche à préserver toutes les dimensions, l\u2019ensemble des composantes.La diversité n'est nullement encombrante quand elle fonde la personne qui a choisi un lieu, une ville.Montréal ne sera pas une simple halte, un jalon sur une route ni, non plus, un lieu fixe, mais un point de départ tout autant qu\u2019un point d'arrivée, car tout mouvement implique un départ et un retour.Je réaffirme constamment mon choix sans le conditionner par l\u2019accueil qui m\u2019est réservé.Quelle que soit la substance de mon bagage, j'en fais don en l\u2019exposant au grand jour.En racontant mon passé, je l\u2019inscris en parallèle à ceux des autres.La citoyenneté est une porte ouverte à une communauté de destin.Elle implique une différence mise à nu, qui ne se cache pas mais qui ne se constitue pas en emblème et en fétiche.Elle proclame l'égalité de tous ceux qui participent consciemment à construire un destin commun.Dans un pays libre, celui-ci n\u2019est pas prescrit d\u2019en haut, imposé et arbitrairement défini par un pouvoir.Il est une quête non dictée par une volonté d\u2019uniformité, mais qui, née de la différence, permet la controverse, voire la dissidence.Et parce que j'assume ma citoyenneté, je m'engage et prends part au débat public.Je le fais en homme libre, non contraint par l\u2019épreuve de l'immigration.Je ne cherche plus un simple refuge et ne me fige pas dans l\u2019état d\u2019exilé.Si Montréal est un point de départ, c\u2019est parce que c'est aussi un point de retour.Les autres villes peuvent être des demeures de passage, des arrêts, des lieux de visite, mais le destin d\u2019une ville qui implique le mien est celui de Montréal.Où se situe l\u2019écrivain ?Je ne peux parler que de mon parcours.Je suis responsable de ma signature.J'appartiens à une LITTÉRATURE ET CITOYENNETÉ époque, vis dans un milieu, emploie une langue.Je peux changer de milieu et de langue et mon texte portera la même signature.J'écris des mots acquis à l\u2019âge adulte et tente de transmettre une parole reçue antérieurement dans une autre langue.C\u2019est à Montréal que j'ai définitivement changé de langue et cette ville est devenue mienne.Pour y parvenir, j\u2019ai dû traverser le désert d\u2019un silence qui a duré une quinzaine d'années.Aujourd'hui, je mesure rétrospectivement le prix de ma démarche.Mes deux premiers livres étaient la description d\u2019une voie, d'une découverte et surtout une prise de conscience du chemin parcouru.Dans Le réel et le théâtral, j'ai cherché à inscrire mon cas dans le rapport entre univers différents : Orient et Occident, judaïsme, christianisme et islam.Avant de proclamer Montréal comme ville de naissance, j'ai senti le besoin de dire, à visage découvert, la ville de ma naissance première.Aussi, dans mon premier roman, Adieu Babylone, j'ai raconté Bagdad, ma ville natale, où, Juif, j'ai pris acte de l\u2019altérité.Dans La fiancée promise, j'ai fait état de mon désir d\u2019apprivoiser Montréal.Le passé et le présent immédiat, une fois livrés, je me suis senti libre d'aborder une multiplicité de sujets et de thèmes, de faire part de mes préoccupations de citoyen d\u2019un pays où je ne suis ni visiteur ni simple observateur.Je participe à une réalité que je tente de capter, de saisir surtout quand je crains qu\u2019elle ne m\u2019échappe.Certes, je me tiens parfois à distance pour appréhender, dans le détail, ce qui me vient en vrac, dans la confusion.Pour subsister, en tant qu'écrivain, je porte implicitement des jugements, ce qui est une manière de décider de mes choix.Je suis d\u2019ici, certes, mais je porte un ailleurs qui colore quand il ne détermine pas, en partie du moins, ma vision.Je suis d'ici car l\u2019état de migrant n\u2019est pas permanent et n\u2019est ni un déterminisme biologique ni une marque d\u2019identité.Il s\u2019agit d\u2019un passage 113 114 POSSIBLES.HIVER 2004 qui n\u2019est point singulier.Les cultures demeurent vivantes dans la mesure où elles s'engagent dans un mouvement qui les transforme.À travers les échanges, les métissages, elles conservent leur dynamisme quand elles réussissent à préserver leur différence, c'est-à-dire leur apport aux autres cultures.On ne peut recevoir sans être en mesure de donner car le risque est grand, alors, d\u2019être absorbé.Si j'ai choisi le français c\u2019est, qu\u2019au sein de la francophonie, je peux faire état de mon identité multiple.Du moment que j'accepte la tension qui peut aller jusqu'au déchirement, je ne subis pas la diversité comme un fardeau.En changeant de pays, de culture et de langue, j'ai accepté un mouvement même quand, parfois, il m'essouffle.L'écrivain est un nomade alors qu'il refuse d\u2019être un errant.Le nomade traverse le désert en suivant une piste, en se déplaçant d\u2019une oasis à une autre.Ayant le sens d\u2019un chemin, il s'engage dans une route alors que l\u2019errant ne distingue pas les points de départ et d\u2019arrivée.La littérature n\u2019est pas collective même si la citoyenneté est un accord entre une collectivité et un individu, car toute collectivité libre est constituée d\u2019un ensemble d\u2019individus.Elle comporte des règles et un point d'ancrage que l\u2019écrivain accepte et adopte.Il n\u2019est point responsable d\u2019une humanité abstraite mais des hommes et des femmes qui l'entourent et dont il reconnaît les visages.Il est engagé dans la vie d\u2019une cité et ce point d\u2019ancrage l\u2019affranchit d\u2019une quête permanente de refuge.Si le départ est constant c'est qu\u2019il est assuré d\u2019un retour.La citoyenneté assumée est une liberté qui implique un engagement dans la recherche du bien-être de la cité, de l'épanouissement de ses membres.Sa responsabilité de citoyen permet à l\u2019écrivain d\u2019être libre de partager avec le public ses préoccupations de l\u2019avenir des hommes même quand il ne s'agit que d\u2019un homme ou d\u2019une femme qui cherchent individuellement leurs voies. LITTÉRATURE ET CITOYENNETÉ Mes romans, mes nouvelles, mes pièces de théâtre et mes essais peuvent se situer ici ou ailleurs du moment que je me sens libre de dire la condition de l\u2019homme telle que je la vis et telle que je la vois.Si je tente d\u2019assumer ma responsabilité de citoyen, c'est que je suis pleinement conscient qu\u2019il s\u2019agit d\u2019une condition essentielle à ma liberté d\u2019écrivain.115 ESSAIS ET ANALYSES | Libération Inconditionnelle* par DANIEL GAGNON e cherche mes amis, je les cherche, ils sont à Paris où ils prennent un pot à ma santé, ils sont en Virginie en train d\u2019expliquer comment tout va bien, en Californie pour lire des extraits de leurs œuvres, à Rome dans un salon du livre, à Dakar dans la brousse, à Moscou et à Saint-Pétersbourg sur la Volga récitant des haïkus, à Rio de Janeiro, à Buenos Aires, dans la savane, dans les steppes, à cheval, en train, en avion, partout, car notre littérature rayonne partout! Ne sommes-nous pas les plus chanceux du monde?Nous publions des milliers de livres par année, ne le savions-nous pas?Allons courir le monde pour répandre la bonne nouvelle! Entre l\u2019indigence honteuse du millier de membres de l\u2019Union des écrivaines et écrivains et l\u2019opulence fastueuse d\u2019une minorité dirigeante, il y a une disparité scandaleuse.Cette belle * Une partie de ce texte est tiré d'un ouvrage, À contrario, essai sur le métier d'écrire, qui va paraître aux éditions Trois-Pistoles à l\u2019automne 2003. LIBÉRATION INCONDITIONNELLE Maison des écrivains rue Laval, face au carré Saint-Louis, n\u2019est pas pour nous, nous pouvons, si nous le voulons, aller derrière, dans la ruelle, manger les restes dans les poubelles de la présidence, après ses pompeuses soirées littéraires.Après qu'elle aura fini d\u2019éructer ses poèmes, il y aura toujours quelque chose à grignoter dans ses restants.J'ai décidé très tôt de me réfugier dans les études et le monde des lettres.J'ai toujours refusé l'empire de mon père sur mes actions, je ne lui ai jamais reconnu aucun droit de m\u2019imposer en tout sa volonté.J'ai été exposé par lui à la misère, j'ai réussi mes études malgré sa tyrannie et son oppression, autant que j'ai pu, car il ne m'a pas versé un sou, et je me suis rendu au doctorat pour ne plus être son héritier.Peu m'importe qu'il m\u2019ait déshérité.J'ai déjà trouvé des preuves suffisantes pour justifier mes accusations, j'ai sondé les abysses de ma mémoire, j'ai recueilli des bribes et des fragments de ces profondeurs, des photos noir et blanc soulignées à l'encre rouge, je pouvais à peine en croire mes souvenirs quand, à la remontée du scaphandre, je constatais ce qu'il nous avait fait.Je me suis souvenu de mon enfance et elle n\u2019était pas enchantée, les règles que nous avait fixées notre père n'étaient inspirées que par sa libido, j'avais entre cinq et sept ans à cette époque, je revois sa queue écarlate et sa tête de brique, j'ai vu le barbare nous piller, ma mère était belle et battue, personne ne l'avait prévenue, elle ne l\u2019avait pas mérité, elle avait rendu les services qu'elle avait pu, même si elle n'avait pas fait toutes les choses qu'il avait voulu, il l'aurait pendue s\u2019il avait pu, elle a fait beaucoup de confitures, mais elle ne venait pas se coucher dans nos lits pour nous lécher le sexe de sa langue glauque ou nous enfoncer dans nos trous de noisette.117 118 POSSIBLES.HIVER 2004 Il prenait ma sœur et la faisait jouer avec sa pine en échange de chocolat et de pistaches, il lui faisait enlever sa robe bleu clair, c\u2019était pendant la messe où était allée notre mère si dévote.Après son café, il exhibait hors de son pantalon noir un sapin immense et pittoresque, sans défaire sa cravate, il se mettait à parler fort, les claques qui m'assourdissaient les oreilles, je les méritais, disait-il, il fallait s'accroupir pendant qu\u2019il s'acharnait, s\u2019agenouiller pendant qu\u2019il se contorsionnait et s'escrimait.Mes parents m'ont donné ce choix : devenir commerçant comme mon père ou être jeté à la rue, devenir prêtre, comme le souhaitait ma mère ou être jeté à la rue.J'ai décidé d\u2019écrire.J'ai obtenu les deux, j'ai été jeté à la rue et j'ai écrit, puisque les deux vont de pair.Mon écriture est un acte d\u2019existence, de conscience.Je lutte pour une place comme écrivain, je lutte contre les hypocrisies et je me sens menacé dans mon activité.On affame les artistes en silence, on leur offre l'assiette aux miettes.La pauvreté me stimule-t-elle?La dépendance m'\u2019aiguillonne-t-elle ?La honte de quêter mon argent et de me faire vivre par d\u2019autres favorise-t-elle l'inspiration ?J'ai toujours voulu barbouiller la page blanche d'encre noire.Marie-Claire Blais a fait naître un Jean-le-Maigre, un petit prince lumineux dans l\u2019ombre de notre noirceur.Pourquoi reprocher à un tableau ses contrastes, ses noirs profonds qui rehaussent l\u2019éclat de la lumière dans laquelle baigne un personnage ?Fait-on un tableau seulement avec du blanc ? LIBÉRATION INCONDITIONNELLE Mon premier roman avait ce long titre : Surtout à cause des viandes, recettes de bonheur.Je voulais provoquer le scandale du siècle.J'étais tout tremblant à 26 ans, je n'avais épargné aucun effort et je voulais une belle illustration pour ma couverture, mais les événements allaient dépasser tout ce que je pouvais imaginer.Mon manuscrit avait été accepté au Cercle du livre de France, par Louis Gauthier, le directeur de la collection de l'Ange.Louis, hélas, connaissait de bons copains de bar, un auteur- compositeur et un graphiste, à qui il m'avait suggéré de refiler mon manuscrit pour l'illustration.Ses amis ne m'inspiraient pas beaucoup confiance.L'auteur-compositeur, quand il m'avait reçu chez lui avec mon manuscrit, Johnny de son petit nom, avait pissé de son balcon arrière, en principe pour arroser ses fleurs, un sacre et un blasphème à tous les trois mots (et l\u2019autre brute ne voyageait pas sans une caisse de vingt-quatre bières et il a fini par se suicider en se jetant du haut d\u2019une tour radio).Je cueillis mon manuscrit précieux la semaine suivante tout déchiqueté recto verso, aromatisé de bière et de pipi, dans une grande enveloppe non affranchie, des mains de mon facteur qui se bouchait le nez.Je l\u2019ouvris en pleurant au-dessus du lavabo, repêchant des mots comme des morceaux de casse-tête, lisant par-ci par-là des bouts de phrases que je reconnaissais avoir écrits, ils avaient lu le manuscrit un soir de taverne et n'avaient pas aimé, méchants et cruels, ils l'avaient déchiré en mille morceaux et arrosé de grosses bières et d'urine.Leur jugement était sans ambiguïté.À part le côté fantastique de mes personnages, ce livre était pourtant bien écrit.À quoi s'attendaient-ils?Sans doute avaient-ils leur petit côté fleur bleue caché quelque part en eux, et je l'avais heurté.Tant mieux.Qu\u2019avaient-ils, ces enragés, ces 119 POSSIBLES.HIVER 2004 mauvais coucheurs, contre toute cette chair féminine, dodue, et veloutée, leur quéquette n\u2019était pas d'accord?Il leur fallait une pin-up de Playboy pour avoir le gland joyeux ?Attendu les circonstances, j\u2019eus le goût de tout annuler, de renoncer à mon projet de publication.Les difficultés tout à coup, vues sous l'angle de ce jugement méchant, me parurent insurmontables.Je n'avais pas écrit Pour que tu m'aimes encore ou Ma vache Bossie, non, j'avais écrit Surtout à cause des viandes, recettes de bonheur.J'avais l\u2019impression que ces incultes auraient pu aussi bien déchirer Sainte-Carmen de la Main ou Don Quichotte de la démanche.C'était comme si on m'avait ôté papier, plumes et encre, je me sentais trahi, je ne pourrais plus écrire un mot.J'ignorais pour combien de temps cette mauvaise plaisanterie me garderait muet.Par quel raffinement de cruauté ces satyres indignes s'étaient-ils plu à déchiqueter un manuscrit original qui leur avait été confié pour ensuite le poster tout imbibé de pisse à l\u2019auteur ?Comment répondre?Je me dis, je me répétai qu\u2019il valait mieux tout oublier.Ils avaient pu me désespérer, mais non m'anéantir.On avait pissé sur mon manuscrit.Je continuais à écrire, mais aucun de mes textes ne trouvait éditeur.Quelques critiques avaient quand même su louanger mon style tout en désapprouvant mes idées, mais sans m'expédier aux enfers.Je voulais choquer.J'étais révolté par le mensonge de la classe bourgeoise s'autopubliant et s'encensant dans des œuvres mièvres et insipides, et qui ne s'adressaient à personne.Loulou avait droit à la littérature, Loulou c'était aussi la littérature.Écorchée vive, elle dénonçait les faux-semblants, la veulerie de l'élite québécoise (longtemps tenus dans l'ignorance, nous n'avions eu un ministère de l\u2019Éducation qu\u2019en 1960), elle vomissait la morale LIBÉRATION INCONDITIONNELLE qui nous étouffait, elle n'avait pas peur, elle criblait le texte de blasphèmes tout naturellement sortis de sa bouche, elle était un monstre de vérité.Elle avait un corps et elle ne le niait pas, et cela lui donnait toute son âme.Jeune écrivain idéaliste que j'étais, je n'avais pas encore compris que je ne rejoindrais pas, moi non plus, le peuple et que mes romans ne seraient que l\u2019ombre de romans, que la question du lecteur resterait éternellement insoluble, que j'aurais à explorer sans répit l'énigme de cet amour impossible.J'avais voulu mobiliser les forces créatrices des lecteurs et lectrices, un peu brutalement et sans beaucoup de tact, il faut dire, et le baril de poudre m'était retombé sur le nez, comme sur le nez de Lambert Closse.« Je suis une bonne lectrice, écrit Camille Larose.Lau- teur (Daniel Gagnon) sera content sans doute de savoir qu\u2019il m\u2019a \u201cdérangée\u201d et que je suis profondément tiraillée entre mes désirs de le plaindre gentiment (comme un fou qu\u2019il faut ménager de peur qu'il ne devienne dangereux), de lui crier haineusement qu'on n\u2019a pas le droit de déranger les gens et la Littérature (avec une majuscule) avec ses petits problèmes de pipi, de caca, de grosses fentes molles et de cul merdeux, ou d\u2019éclater de rire avec lui devant de telles audaces.» Il n\u2019y avait que l'amour de la littérature qui pouvait me sauver, croyais-je.Je souhaitais écrire une littérature de cœur, tout en affinant mon style, je voulais donner une voix à l'humanité, a la terre.Quelques rares lueurs captaient l\u2019idéaliste en moi.« Gagnon, écrit Jean-Claude Trait, veut faire croire qu\u2019il se complaît dans la merde, dans le vomi, le sang le sperme et la morve.Or, on sent nettement, à travers son style à la fois puissant et délicat, qu'il n\u2019est pas le genre d'homme à se vautrer dans 121 122 POSSIBLES, HIVER 2004 la fange.Lorsqu'il se veut vulgaire il ne l\u2019est que par les mots; lorsqu'il se veut méchant, il ne l\u2019est que par les actes qu\u2019il rapporte; lorsqu'il se veut bête, il ne le peut point, car il est trop sensé pour cela.» « Daniel Gagnon dans son premier roman, Surtout à cause des viandes, ajoute Jacques Michon, nous avait déjà introduits dans cet univers imaginaire, outrancier, hanté par la consommation, où chaque action dégénère en orgie, ou prend des dimensions franchement scatologiques comme dans les bandes dessinées \u201cunderground\u201d, ou les caricatures de Charlie Hebdo et d\u2019Harakiri.» Pour écrire, j'avais quitté un bon emploi bien rémunéré à l'Office de la langue française où j'avais travaillé pendant six années, de 1970 à 1976.Le Parti québécois avait pris le pouvoir et le jeune écrivain, rempli d'espoir, avait donné sa démission, laissant son poste de fonctionnaire pour écrire! J'étais enthousiaste, mais aussi je n\u2019en pouvais plus de cette existence souterraine que je menais au ministère des Affaires culturelles.Guy de Maupassant n\u2019avait-t-il pas fait de même en laissant son emploi de fonctionnaire et Paul Gauguin, son poste d'agent de change ?Je travaillais, plus que bien des gens! Je lisais des quantités de livres, je dessinais, j'écrivais.Mon écriture ne rapportait rien.Je brûlais toutes mes économies, tout mon argent en banque et j'en étais rendu à attendre des bourses.Toute profession honnête est honorable, je ne m'attendais pas du tout à aboutir l\u2019aide sociale, et pourtant je dois bien dire que j'ai été assisté social pendant sept années, de 1978 à 1985, pendant toute cette période où j'écrivais mais où je n\u2019arrivais pas à me faire éditer.Jusqu'au jour où je succombai à la tentation de voler par dépit de la nourriture dans un supermarché et dus répondre en cour de mes méfaits. LIBÉRATION INCONDITIONNELLE On m'avait attrapé au supermarché Steinberg.Dans mon vieil imperméable Sherlock Holmes, j'avais réussi à glisser un rosbif de chaque côté dans d\u2019immenses poches intérieures.Je voulais faire un spécial ce soir-là.Au comptoir des viandes, je n'avais pu me retenir devant tant de viandes rouges.La viande rouge m'avait excité, depuis environ sept années, je n\u2019en avais pas mangé, aucun T-Bone ou tournedos, pas de contre-filet, certainement pas de filet.Les rôtis de côtes croisées m\u2019avaient paru tout à fait succulents, je me voyais déjà les mettre au four une heure avant le souper à soo degrés afin de les saisir et de garder ainsi tout le jus à l\u2019intérieur de la viande.Et, avec le couteau électrique reçu en cadeau (il fallait bien qu\u2019il serve une fois), ils feraient de belle tranches minces et juteuses.Quelque chose en moi me disait qu\u2019il m'arriverait malheur et dans la queue à la caisse, j'eus plusieurs fois envie de retourner les rôtis, je fis mine même de rebrousser chemin une fois parvenu devant la caissière alors que je payais les petits pois n° 2 en conserve, du savon à lessive et de la moutarde forte, mais un couple derrière moi me barra la route.Je passai donc la ligne Maginot, le point de non-retour, et à la sortie deux agents de police avec cartes d'identité me prièrent de les suivre à l\u2019arrière.Tout au long de la marche forcée vers le fond du supermarché, le gérant surveillait mes mains et mes poches au cas où j'aurais eu envie de balancer les rôtis dans les étagères et de fuir les poches vides.Du petit bureau où l\u2019on me demanda mes papiers, on appela la police municipale.Adieu fortune et honneurs, j'étais dans de mauvais draps.Dans le petit bureau, on me regardait de travers, on me lorgnait comme une bête en cage.Le faux couple avait jeté les masques et savourait sa prise.Enfin les policiers arrivèrent, 123 124 POSSIBLES.HIVER 2004 habitués à cette routine, et j'eus la honte de ma vie en sortant avec eux par l\u2019épicerie, au regard de tous, de croiser, ô malheur, le père d\u2019un ami proche et une femme qui me connaissait.A-t-on jamais vu une conduite pareille?devait se dire le père de mon ami, un garçon plein de talent qui est allé à l\u2019université.J entendais les ineffables paroles du président de l\u2019Union des écrivains, Jacques Godbout : « Écrire c\u2019est un choix ».Les policiers fouillèrent ma vieille voiture rouillée, au cas où j'aurais été mêlé au milieu de la drogue, car je n'étais plus au- dessus de tout soupçon.Dans le coffre et sous les sièges, rien, la fouille fut nulle.Un des policiers s\u2019est assis près de moi et je conduisis ma Gremlin déglinguée, en suivant l\u2019auto-patrouille, jusqu'au poste.Je ne doutais pas que mon affreux entêtement à pour- .x >»; .- A A .> .suivre ma carrière d\u2019écrivain fût la cause de tout ce gâchis.J'avais les larmes aux veux, je me plaignais de mon mauvais jugement, y je maudissais mon intuition, l\u2019âme du gourmand en moi m'avait poussé à ramasser ces deux rôtis trop tentants, je n'avais su résister.Pourquoi deux ?Je portais une forêt de mots en moi, un roman tombait sur la page goutte à goutte, je ne voulais pas être un martyr, je voulais fleurir, entreprendre, mûrir, mais j'avais maintenant la réputation d\u2019un voleur, j'étais très près de bien des succès, je voulais marcher cheveux au vent.Je voulais vouloir, je voulais pouvoir.Ah, la belle affaire! Heureusement au poste de police, il y avait Gudule, un camarade de classe, il s'avança dès qu\u2019il m'aperçut, cancre sym- 4 pathique et intelligent qui était devenu détective après avoir été = LIBÉRATION INCONDITIONNELLE 125 longtemps chauffeur de taxi, il connaissait par cœur toutes les rues de la ville.Il me demanda en aparté quel coup j'avais perpétré.« Des steaks, dis-je, ils étaient trop appétissants, c'est bête, il ne me restait plus que vingt dollars pour passer le mois, tu crois qu\u2019ils vont faire passer ma photographie dans les journaux?» Gudule me regardait avec de grands yeux peinés, comment un premier de classe avait-il pu agir de la sorte, un garçon si bien, si agréable, quelle misère! Gudule ne pouvait rien pour moi, il était trop tard, le faux couple avait fait rapport, Steinberg portait plainte, mais il me rassura.On prit mes empreintes digitales et une photo, une vraie photo de police, dont je ne pus voir le résultat.Puis on me renvoya chez moi, en me disant que j'aurais des nouvelles, je serais convoqué en cour.J'appelai un autre camarade de classe, mon ami Gaston, avocat, qui m'adressa à un confrère de l\u2019Aide juridique qui exerçait au criminel, car lui était dans les affaires matrimoniales.Il était peiné, il se souvenait sans doute de nos frasques d\u2019étudiants, mais maintenant qu'il était membre du Barreau, c'était un sujet tabou.Quelques mois plus tard, à la face même de mes voisins de palier et de mon propriétaire déjà assez mal disposés à mon égard, un policier vint livrer chez moi, en personne et en .uniforme, voiture patrouille à la porte, mon assignation à comparaître.Je me retrouvai avec des délinquants de toutes sortes, accusés de conduite en état d\u2019ébriété, de vitesse excessive, de menus vols, d\u2019assauts, etc.J'étais en bonne compagnie, c'était comme la cour des miracles, et je tremblais de peur comme tous ces autres suspects 126 POSSIBLES.HIVER 2004 et condamnés.Je ressentais une sorte de solidarité avec eux, avec tous ces réprouvés serrés les uns contre les autres.Des avocats en robe qui, en principe étaient là pour nous protéger, griffonnaient dans leurs dossiers et paradaient pour la galerie.Le juge Dubé était écrivain lui-même, il publiait chez Leméac des livres que je n'avais pas lus, nous ne nous étions jamais présentés l\u2019un à l\u2019autre, mais il me connaissait je crois, et moi je savais qui il était.Il me détailla de la tête aux pieds, pendant que les causes se succédaient devant lui et qu\u2019il y accordait son attention distraite.Il me jaugea à plusieurs reprises à la dérobée.Mon tour venu, mon avocat murmura, d\u2019un ton morne et peu convaincu, quelque chose du genre : « C\u2019est un écrivain qui n'a pas de succès, un pauvre type qui n'était pas encore à même de gagner sa vie.une erreur de la nature.» Un raté, pitié quoi! aurait-il pu continuer, j'espérais qu'il se taise! Le juge me fixa.Son idée était faite.Puis il prononça d\u2019une voix unique, sans appel, les mots : « Libération inconditionnelle.quand on vole pour manger.», expliqua-t-il, sans finir sa phrase.« et comme c'est une premiere offense.libération inconditionnelle », répéta-t-il fermement.Je demandai à mon avocat ce que cela voulait dire exactement.Il répondit que je n'aurais pas de casier judiciaire et que tout était pardonné, totalement pardonné.Je le remerciai et sortis libre comme un oiseau de la cour de justice, heureux de respirer à nouveau comme les autres citoyens l'air de la ville.Quelle chance que la liberté, quand on a craint de la perdre, on sait en mesurer le prix.Jamais plus je ne piquerais une seule petite épingle, un seul petit vermisseau dans un commerce! LIBÉRATION INCONDITIONNELLE 127 J'écrivis un court mot de reconnaissance à mon bon juge, il avait fait pour un écrivain ce qu'il aurait voulu qu'on fit pour lui.« Monsieur le Juge, je vous remercie de votre bon jugement et de votre solidarité, j'avais oublié ma dignité quelque part, j'étais entouré de toutes parts de mes peurs et j'étais prêt à aller me faire pendre, quelques aptitudes que nous ayons, il faut y joindre le travail, ce fut une leçon, quoi qu\u2019il survienne, je ferai face, merci, en trois minutes vous m'avez libéré d\u2019un fardeau de plusieurs années, je ne volerai plus pour manger, je ne sais comment vous remercier.\u2026 je vais continuer à écrire, je n'entrerai pas dans les châteaux, il ne me faut que des amis sincères comme vous, j'espère trouver le courage.» J'ai le sentiment qu'un certain nombre d\u2019écrivains s\u2019ingénient a gommer leur œuvre, qu\u2019ils mentent tout simplement, qu'ils se trompent en marchandant leur œuvre, en faisant une carrière de ce qui ne peut être que jaillissement spontané et coup de cœur.À quoi nous sert de nous prostituer?Devenir des sortes d'exécutants, sous la constante approbation de la critique, condamnés à nous répéter?Nous ne sommes pas des machines! L'écrivain(e) a quelque chose en lui, en elle, une force fondamentale qui réveille quelque chose dans l\u2019être, un je ne sais quoi, qui nous touche en-dedans.Nous n'aimons ni les bornes ni les limites que la société veut nous imposer à nous, voyageurs intemporels, nous aimons jeter un regard au-delà avec la tristesse réveuse de notre Ame. u Paroles en l'air sur une citoyenneté atmosphérique pak TERRY COCHRAN er CATHERINE MAVRIKAKIS \u2019enterrer\u2026 C\u2019est à ce verbe que renvoie l'appartenance, c'est en lui que la pensée citoyenne s'implante et fleurit.Nous venons de là où nous allons.J'habite en fait la terre qui m\u2019ensevelira, qui saura me prendre et me donner berceau.Je suis la poussière que je mangerai avec les pissenlits, par mes racines.Je vois Œdipe chassé de sa ville, forcé d\u2019aller mourir ailleurs, pour porter sur lui, hors de sa terre, l'horreur de ses actes.Interdiction de mourir chez soi, éradication de la mauvaise herbe\u2026 J'imagine Antigone, sarclant la terre, raclant quelque maigre sillon, le labourant de ses petits doigts habiles, le retournant de ses mains pour y enfouir son frère, qui, oui, lui aussi y a droit : lui aussi appartient à la terre, lui aussi doit y retourner, là, précisément là.D\u2019où il vient, a posteriori.Dans l\u2019après-coup de l\u2019appartenance.Je pense souvent à travers cette littérature ancienne et grecque des racines, celle de l'Occident.C\u2019est en elle que ma réflexion croît. PAROLES EN L'AIR SUR UNE CITOYENNETÉ ATMOSPHÉRIQUE L'enterrement participerait d\u2019une métaphysique du jardin, d\u2019une pensée de l'être qui pousse vers sa fin, qui s\u2019enracine dans son terme, qui s\u2019épanouit en direction de son ultime demeure, de ses racines à venir, à l\u2019ombre de sa postérité.Dans la logique de la terre, le monde n\u2019est qu\u2019affaire de sol et de sous-sol.Nous irons sans faute farfouiller dans les profondeurs de notre attachement au monde.La terre nous portera vers elle-même.Il s'ouvrira un jour, ce ventre-tombeau, et permettra de lire, dans les entrailles fraîches de notre fin, le vrai commencement.« C\u2019est là, oui, c'est bien là que je veux être enterrée ».La pensée citoyenne est celle de l\u2019ensevelissement du sujet au sein même de son avenir comme déploiement de l\u2019être.Elle enterre dans la logique du futur antérieur : « C\u2019est bien d\u2019ici que j'aurai été.» Rapatriement des corps vers leurs origines pour un « heureux qui comme Ulysse » a fait le beau voyage de la vie.On appartient donc à l\u2019espace de sa mort.Pensée catastrophique qui se retourne, comme un gant, en bien-être final.Fin d\u2019une errance.L'écriture serait alors du côté du posthume, de la fondation et de l'implantation.Il faut raconter pour faire ses racines, pour nourrir la terre.Les fantômes de la littérature, eux- mêmes, ne cherchent que cela : trouver le confort de leur sépulture terrestre.Contre cette logique terrienne de l'appartenance qui est nôtre depuis si longtemps, se développe l'idée aérienne, enivrante, diffuse d\u2019une citoyenneté de l\u2019éther.Vieille promesse d\u2019un paradis perdu à redécouvrir dans l\u2019oblitération de tout discours religieux.À nous les modernes le ciel appartient, n'est-ce pas?Nous voilà de notre temps, légers passagers de l'atmosphère.Bienheureux, nous voguons sur le nuage de l'international, portés par de grands avions bleus ou argent.Nous nous transportons 129 POSSIBLES.HIVER 2004 collectivement vers des cieux rassurants et surtout semblables les uns aux autres.Nous planons si bien dans l'air planétaire qui autour du monde fait l'unité du globe, qui de la terre gomme les différences et les aspérités! Nous savons si bien, comme le proclame la compagnie aérienne Air France, « faire du ciel le plus bel endroit du monde » (à défaut d\u2019en faire le meilleur) ! Citoyens du monde, voilà ce que nous disons de nous- mêmes, avec un sourire amusé qui en dit long sur notre désir im- pensé d'appartenance.Mais ce sont le ciel et sa conquête qui nous offrent le globe tel que nous le représentons, total et maîtrisé.C\u2019est le ciel qui nous donne cette sensation d\u2019être mondial, de nulle part et de partout à la fois, mais surtout de participer à l'imaginaire mégalomane d\u2019une possession de la Terre entière que nous n\u2019aurions même plus besoin de toucher, de fouler.Il n\u2019y a qu'au sol, au passage des douanes, que nous nous écraserions un peu, que nous serions, malgré nous, rappelés à notre réalité terrestre, à nos passeports, à nos visas, à nos langues et à nos visages blancs ou pas assez pâles.Paradoxalement, il n\u2019y a qu'au-dessus de la Terre que nous habitons tout l\u2019espace de celle-ci, en vitesse, en coup de vent, sans que demeure quelconque demeure.Et si nous ne nous enterrons plus les uns les autres, si Antigone n'a plus sa raison d\u2019être, si nous préférons de plus en plus que notre corps parte en fumée ou soit poussière lancée dans le vent, c'est que notre envie est grande de contribuer jusqu\u2019à la fin à cet éther mondial, c\u2019est que notre désir est immense de faire de l'air notre habitat final et impossible.La littérature dans le contexte de cette « atmosphéri- sation » mondialisante doit participer bon gré mal gré a cette « désadhérence » du sol.La littérature veut se désenraciner, quitter son terroir.Si elle permet parfois encore à quelques fleurs rares de pousser, ce sont des fleurs hybrides, de cultures différentes, PAROLES EN L'AIR SUR UNE CITOYENNETÉ ATMOSPHÉRIQUE diverses, qui chantent les éloges de la greffe, de la prouesse technologique et de l\u2019accouplement virtuel 77 vitro.Impératif du mélange des terreaux, à défaut de cultures aérobies.La littérature actuelle dans son devenir mondial se doit d\u2019être aérienne.Bulle légère, elle est condamnée à voyager ou à l\u2019errance perpétuelle.Elle se veut baladeuse, internationale et aéromobile.L'intraduisible du littéraire n\u2019est pas une valeur, puisque contre l\u2019immatérialité du sens qui, lui, sait naviguer, la gravité des mots et du langage ne fait pas le poids (comme on disait encore dans le monde caduc de la pesanteur du sol).C\u2019est cette perte de la matérialité que l\u2019on retrouve dans les discours annonciateurs de la mort de l\u2019objet-livre.Les mots flottent maintenant dans des espaces virtuels.Comme les nuages, ils se forment et se déforment selon les parcours qu'ils effectuent.Toujours entre guillemets, les néologismes et les mots empruntés aux autres langues sont d'ici et d\u2019ailleurs et se meuvent en suspension sur tous les écrans.Or, cette citoyenneté planétaire, cette appartenance idéale, utopique que nous confèrent l'air et sa domination comporte son lot de terreur et de discours apocalyptiques sur l\u2019atmosphère.La citoyenneté mondiale se fonde dans la peur, dans une terreur qui serait devenue le parfum même de notre existence.L'esprit, le souffle, l\u2019air du temps sont à nous, bien sûr, mais au prix d\u2019une menace perpétuelle d\u2019un air irrespirable.C'est ce que constate le philosophe allemand Peter Sloterdijk dans son livre intitulé Luftbeben', néologisme qu'il calque sur le mot Erd- beben, que l\u2019on pourrait traduire en français par « tremblement de terre ».Ce « tremblement d'air », cette terreur atmosphérique nous montre bien que la dure matière de la terre-natale-cercueil est remplacée dans nos imaginaires par un air mondial, un environnement gazeux (l\u2019Umuwelt) qui fournit aux êtres mortels le 1.Luftbeben.An den Quellen des Terror, Suhrkamp, 2002.131 POSSIBLES.HIVER 2004 moyen de vivre et de humer l'odeur de leurs identités floues, vaporeuses et incertaines.Nous vivons sous la menace de l'air contaminé, pollué, peuplé de maladies endémiques à propagation lente ou rapide et de terreurs bactériologiques.Nous sommes devenus les résidants épouvantés de ces miasmes-là.L'angoisse du citoyen mondial est apocalyptique.Elle signale une conscience de la fin, une peur que « cela » puisse arriver à un moment quelconque, que « cela » arrive.Dans ces conditions, le temps du citoyen aérien ne peut être que celui de l\u2019attente.La fin de la Deuxième Guerre mondiale, scène historique de la première utilisation de la bombe atomique et de son pouvoir de tuer lentement, annonce un temps de latence avant la mort, une sorte de mort programmée qui dérive des effets secondaires de l\u2019engin nucléaire, de sa radioactivité.La latence est l\u2019attente méconnue et inconsciente qui, souvent représentée dans des scénarios écologiques, se joint, d\u2019une part, à la dimension planétaire de l'air et, d\u2019autre part, à l\u2019action indirecte et néfaste des armes technologiques, des transports célestes et des missiles aériens de courte ou de longue portée.Le ciel, il n\u2019y a pas à le contester, est habité.Nous le peuplons, sans jamais y séjourner, par la procuration de nos machines de vitesse ou de mort et c'est ainsi que nous est tombée dessus, avec la rapidité d\u2019une météorite, cette citoyenneté sans racine, sans terreau, euphorique et terrifiante.Le gaz toxique fournit à l\u2019analyse de Sloterdijk les métaphores à partir desquelles il peut penser notre conception de l\u2019atmosphère, notre idée de l\u2019environnement qui tient compte de l\u2019espace et non de la terre.Au lieu de commencer par les chambres à gaz de l\u2019univers concentrationnaire de la Seconde Guerre, Sloterdijk situe plutôt pendant la Première Guerre mondiale l\u2019épisode fondamental de cette nouvelle praxis de la mort respirée, PAROLES EN L'AIR SUR UNE CITOYENNETÉ ATMOSPHÉRIQUE inattendue et imprévisible, comme appartenance au monde.Il s'agit de la première fois que le Gasregiment allemand emploie à grande échelle ses gaz toxiques (Chlorgasen) contre l\u2019ennemi (dans ce cas, des troupes franco-canadiennes).Pour Sloterdijk, les évé- nements de ce jour, le 22 avril r915, incarnent le « noyau d\u2019une ontologie de l'actualité ».Cette expression esquisse, en quelque sorte, les contours philosophiques de la pensée atmosphérique, qui vise à repenser l\u2019ontologie d'inspiration heideggerienne dans un contexte étranger à celui de la Grèce ancienne et à tout terroir.Dans cette optique, de même que l\u2019air du titre de Sloterdijk prend la place de la terre, de même l\u2019être-dans-le-monde (f /n- der-Welt-Sein) de Heidegger devient l\u2019être-dans-l\u2019air (l\u2019In-der- Lufi-Sein) de Sloterdijk.On voit bien ici comment la question du citoyen et de l\u2019appartenance demande à être repensée en tenant compte de l'absence de racine.En tant que réécriture de l\u2019ontologie phénoménologique, le déplacement qui transforme la terra firma en figure de l\u2019atmosphere est tout à fait important.Mais la figure de l'air comporte d'autres éléments, d'autres sédiments qui ne se laissent pas saisir par la question de l'être.L'air introduit une série de considérations qui dépassent l\u2019idée de fondation ontologique, d\u2019une base inerte qui sous-tend l'existence, lui donne la place de se dérouler.La figure atmosphérique manifeste un caractère particulier dont les implications pour la pensée, la philosophie, la littérature, l\u2019appartenance, l\u2019enracinement et le déracinement sont déterminantes.Lair est beaucoup moins stable que la terre; ses tremblements, ses bouleversements circulent sans cesse, créant une région « collective » qui se déplace.Lair ne connait pas de frontière fixe, il suit les chemins tracés par des courants atmosphériques et répond aux flux d'énergie arbitraire.Les mortels respirant le même air, souvent à des moments différents, n'ont besoin de rien partager, ni le même espace, ni la même langue, 133 POSSIBLES.HIVER 2004 ni la même religion, ni le même pays.Les éléments de la toxicité éventuelle de l\u2019air se dissipent mais ne disparaissent pas.C\u2019est-à- dire que l\u2019air, à la différence de la terre, du terrain, possède donc une dimension d\u2019errance perpétuelle et de mobilité.Un terrien, un habitant de la terre, habite un lieu spécifique qui se démarque des autres lieux, vrais ou potentiels.L'air n'obéit pas aux mêmes contraintes et ce qu'il peut « incarner » s'encadre mal dans la constellation bien ordonnée, profondément réglementée de l'esprit philosophique terrien.Autrement dit, l\u2019universalité de l\u2019air \u2014 aussi réelle que figurée \u2014 n\u2019est pas un esprit uniforme et ne peut l\u2019être.Le citoyen aéromobile ne peut plus penser la métaphysique de la même façon.Si la différence sur terre s'articule en termes de distinction dans l\u2019espace, dans un même temps, l'atmosphère, libre et flottante, véhicule ses odeurs et ses poisons d\u2019une façon asyn- chronique, établissant des liens à travers des temps, même des époques distinctes.L'air d\u2019une boîte scellée, d\u2019une grotte fermée, ne livre pas ses secrets, même mortels, avant un certain laps de temps.Le décalage nécessaire à un tel coup atmosphérique évoque un sentiment de terreur, la conscience que le coup arrivera mais qu\u2019on ne peut pas savoir à quel moment, à quel endroit, par quelle main.La pensée aérienne met en question un carcan historique qui livrait le monde à ses habitants d\u2019un sol commun délimité, aux terriens.La nouvelle citoyenneté à saveur « universalisante » refuse de distinguer entre les choses et la vie, entre l'air et ceux qui le respirent, entre corps et esprit.Tout est devenu esprit, souffle.Mais, comme Sloterdijk le suggère, la distinction demeure en même temps qu\u2019elle est rendue inopérante.C'est-à-dire qu'il y a vraiment des morts, des individus particuliers, trop particuliers, qui cessent de respirer cet air commun.Malgré leur intérêt PAROLES EN L'AIR SUR UNE CITOYENNETÉ ATMOSPHÉRIQUE pour l\u2019universel, pour la vérité transcendante incapable de se présenter dans la saleté réelle, la philosophie et la pensée visant, à l\u2019heure actuelle des mondes idéalisés, des mondes aériens, paradisiaques n'arrivent pas à évacuer la pourriture des cadavres, leur odeur, les émanations du terrestre dans l\u2019air édénique.En d\u2019autres termes, bien qu\u2019elle semble avoir éliminé les restes de la métaphysique en décomposition, la pensée atmosphérique contemporaine amalgame l\u2019universel et le particulier et produit leur conjoncture absolue.Peut-on ou doit-on lutter contre l\u2019« atmosphérisation » de la pensée?Quel refoulement de la matérialité du monde se donne-t-il à voir dans notre aéromobilité?La littérature actuelle doit-elle continuer de prendre son élan et de quitter ses lieux habituels de culture?Comment penser l'écriture hors du poids des mots particuliers et comme simple esprit de l\u2019idée ?Nous répondrons par une boutade à ces questions en Pair, à ces réflexions qui planent dans le souffle froid de l'attente de la fin de la métaphysique : « Nous irons cracher dans le vent, en espérant bien sûr que cela nous retombe dessus.Nous n\u2019irons pas cracher sur vos tombes, ni les nôtres, mais nous mollarderons afin de connaître encore un peu le poids de nos mots matériels, de nos mots- crachats.La littérature crachera ou ne sera pas, pendant que le monde \u201ccrashe\u201d.» 135 oo.9 PP ap n es 5 Ju re A Pr rpg px Rrra cu 3 mn sen oir Er 55) Eee dh EEC ECE bdr étre me ps eer Fol rg x ERs suai rex re ee ses = Ke ATE oxy chided price er pak Ad ve \u2014 rd 0111 A UC NON UE PE DURE PE J cnn pe \u2014 LL PO Pr PT ol RCE La chasse au snark de Lewis Carroll Chants 1 à 3 TRADUCTION ET ANNOTATIONS DE NORMAND BAILLARGEON Introduction En 1874, le révérend Charles Lutwidge Dodgson, âgé de 42 ans, est déjà, sous le pseudonyme de Lewis Carroll, 'immensément célèbre créateur d\u2019 Alice.Cet été-là, le 18 juillet, il entend distinctement, venu de nulle part, un vers « isolé mais complet ».Afin de comprendre ce que veulent dire ces mots, il dut, comme il l\u2019expliquera par la suite, remonter à leur source, se contraignant en quelque sorte à refaire, mais à l'envers, le chemin qui les avait conduits jusqu\u2019à lui : « Je marchais sur une colline, seul, par une belle journée d\u2019été ensoleillée, lorsque soudainement me vint à l'esprit un vers \u2014 un seul vers, isolé \u2014 For the Snark was a Boojum you see : [Car le snark, voyez-vous, était bien un Boojum.] J'ignorais à ce moment ce qu\u2019il pouvait signifier et je n'en ai aujourd\u2019hui encore pas RER PEUT RE PORTER 140 POSSIBLES.HIVER 2004 plus d'idée; mais je le notai et, peu de temps après, le reste du quatrain me vint à l\u2019esprit, ce vers en étant le dernier.Et c\u2019est ainsi que, progressivement, à l\u2019improviste durant un an ou deux, le reste du poème se mit en forme, ce vers en constituant la dernière ligne*.» Le résultat de ce long travail paraît en mars 1876, sous la forme d\u2019un long poème intitulé The Hunting of the Snark.Illustré par Henry Holliday, ce texte à l\u2019humour bien particulier relate, selon la belle expression de Sidney William et de Falconer Madam, « l\u2019impossible voyage d\u2019un improbable équipage à la recherche d\u2019une inconcevable créature ».Le tirage de l'ouvrage sera de I0 000 exemplaires et, bien que les premières critiques aient été globalement peu favorables, il sera republié 18 fois entre 1876 et 1910.Avec les Alice, le Snark est aujourd\u2019hui l\u2019ouvrage le plus célèbre de Lewis Carroll.Il est aussi généralement donné par les spécialistes comme l\u2019une de ses plus remarquables réussites en même temps que le texte peut-être le plus énigmatique de tout le corpus carrollien.Car qu'est-ce au juste que ce Snark ?Et que peuvent bien signifier et cette chasse et cet équipage?En réponse à ces questions qu\u2019on n\u2019a pas manqué de lui adresser, Carroll a inlassablement expliqué qu\u2019il l\u2019ignorait lui-même.Dans le texte cité plus haut, rédigé treize ans après le poème, Carroll confesse ainsi : « [.] je reçois périodiquement des courtoises lettres de gens que je ne connais pas et qui désirent ardemment savoir si La chasse au snark est une allégorie, si elle a un sens moral ou si elle est une satire politique : à toutes 1.L.Carroll, « Alice on the Stage », The Theater, Londres, avril 1887. LA CHASSE AU SNARK DE LEWIS CARROLL ces questions, je ne peux donner qu\u2019une seule réponse : Je ne le sais pas.» En 1884, dans une lettre adressée à un groupe d\u2019enfants, il affirmait : « La signification du Snark?J'ai bien peur que je n'ai rien voulu exprimer que du non-sens ».Mais cette fois il ajoutait aussi cette précision : « Et pourtant, voyez-vous, les mots signifient plus que ce que nous voulons signifier lorsque nous les utilisons : il s'ensuit qu\u2019un livre tout entier doit signifier bien plus que ce que son auteur voulait dire.» En 1897, un an avant sa mort, il écrira cependant que de toutes les interprétations qui ont été proposées de La chasse au snark, celle qui le séduit le plus fait de cette chasse une allégorie de la recherche du bonheur.Mais chacun demeure bien entendu libre de décider de la signification de l\u2019œuvre, voire de tenter de ne lui en accorder aucune.Je tiens pour ma part La chasse au snark pour un texte portant sur les rapports de l\u2019art et du politique et cette interprétation me semble d\u2019une telle évidence que je ne peux rien dire pour persuader les folinciants lecteurs à qui l'importance polithique du Snark aurait échappé.Parmi les innombrables commentaires auxquels le Snark a donné lieu, le plus célèbre est peut-être celui du philosophe F.C.S.Schiller.Ce texte fort amusant s'intitule A Commentary of the Snark et il est signé par Snarkophilus Snobbs.Il est paru en 1901 dans Mind!, une parodie de la prestigieuse revue philosophique Mind.Il réjouira tous les amateurs de Carroll, de son humour et du nonsense.La chasse au snark a eu quelques traducteurs en langue française; mais le plus célèbre d\u2019entre eux est sans aucun doute Louis Aragon, dont la traduction a été faite en 1929, très rapidement et afin de fournir à une amie qui venait de faire l\u2019acquisition d\u2019une presse quelque chose à imprimer.141 142 POSSIBLES.HIVER 2004 Je présente ici une traduction originale des trois premiers chants de ce livre.Le reste de l\u2019ouvrage est traduit et ce travail se cherche un éditeur.On peut communiquer avec moi à : baillar- geon.normand@ugam.ca.Je tiens à remercier chaleureusement le comité de rédaction de POSSIBLES qui m'a permis de publier ce texte ici.PREMIER CHANT Le débarquement « Bon endroit pour le snark'», cria l'Homme à la Cloche\u201c Tandis qu\u2019il débarquait avec soin l\u2019équipage En soulevant chacun au-dessus de la vague D'un seul doigt enroulé dans une mèche de cheveux SATE.Me 00 « Bon endroit pour le snark », je vous l\u2019ai dit deux fois Ce qui doit bien suffire à vous encourager \u2018 Bon endroit pour le Snark, je vous l\u2019ai dit trois fois Ce que je dis trois fois est sans conteste vrai » \u201c L'équipage était complet.Il comprenait un Garçon d'étage\u201d; un Bonnetier; un Avocat Pour régler leurs différends\u2026 juste au cas Un Courtier pour fixer la fortune de chacun Un Marqueur de billard\u2019 d\u2019une grande habileté Plus que sa juste part eût peut-être gagné N\u2019eût été d\u2019un Banquier, embauché à grands frais Pour veiller au pécule que chacun d\u2019eux avait LA CHASSE AU SNARK DE LEWIS CARROLL 143 Il y avait un Castor qui arpentait le pont Ou qui, assis, faisait de la dentelle et dont L'Homme à la Cloche disait qu\u2019il les avait souvent Sauvés du naufrage \u2014 mais sans préciser comment L'un d'eux était connu pour s'être embarqué Sans avoir emmené son ombrelle, ses bagues Sa montre, ses bijoux, ses vêtements de voyage Tout cela il l\u2019avait oublié sur le quai Il avait préparé quarante-deux caissons Sur chacun, clairement, était écrit son nom Mais il avait, hélas, négligé d\u2019en parler Et les caisses, sur la plage, étaient donc toutes restées La perte des habits avait peu d'importance : Au moment d\u2019embarquer il portait sept vestons Et trois paires de bottes.Cependant, par malchance Il avait totalement oublié son nom Il répondait à « Salut » et à tout cri un peu fort Par exemple, à « J'en Chauffe! » ou à « Fris Ma Perruque! » À « Comment-qu\u2019y-s'appelle! » ou « C\u2019est qui lui, encore! » Mais tout spécialement à « Monsieur Machin-Truc! » Mais ceux-là qui préfèrent des mots plus recherchés Lui donnaient d\u2019autres noms, différents de ceux-ci.Ses amis, les intimes, l\u2019appelaient « Bouts-d\u2019bougie » Ses ennemis, quant à eux, disaient « Fromage Grillé » vi POSSIBLES.HIVER 2004 « Il ne paie pas de mine, son cerveau est petit » Disait l'Homme à la Cloche quand il parlait de lui, « Mais du côté courage, alors là, c\u2019est un crac Et c\u2019est tout ce qui compte pour affronter le snark » Il savait rire des hyènes auxquelles il rendait, fier, Leurs regards menaçants.Une fois il fit faire, Main dans la patte, une promenade à un ours.« Hé! Juste pour l'aider à se changer les idées » Soi-disant Boulanger, il finit par confier \u2014 Ce qui mettait fort en colère l'Homme à la Cloche \u2014 Qu'il ne savait rien faire sauf les gâteaux de noces On n\u2019avait, dois-je le dire, rien pour les préparer Du dernier de l\u2019équipe* \u2014 Homme d\u2019une seule idée Semblant tout à fait sot \u2014 une simple remarque : S\u2019il n'avait qu\u2019une pensée, eh bien c'était le snark! Le brave Homme à la Cloche l\u2019engagea aussitôt Après sept jours en mer, ce soi-disant Boucher Avait déclaré gravement qu'il ne tuait Que les Castors.L'Homme à la Cloche, blême de frayeur Resta presque muet, tellement il avait peur En tremblant il finit par lui dire qu\u2019à son bord Se trouvait un Castor et un seul : son Castor Lequel était parfaitement apprivoisé Et que sa mort serait abondamment pleurée LA CHASSE AU SNARK DE LEWIS CARROLL 145 Le Castor, qui avait entendu la remarque S'emporta.Il déclara, les yeux pleins de larmes Que rien, pas même le fait d\u2019aller chasser le snark Ne saurait consoler d\u2019un si terrible drame Il suggéra que le Boucher soit transféré Sur un autre navire.Mais cette solution Leur dit l'Homme à la Cloche, il fallait l\u2019écarter À cause des plans forgés pour cette expédition Naviguer, comme on sait, est un art exigeant Une cloche, un navire, sont déjà suffisants À regret, disait-il, d'un second bâtiment Il devait décliner prendre le commandement Le mieux à faire, pour le Castor, est d'acheter Une solide cotte de maille, même usagée Le Boulanger, du moins, était de cet avis Ensuite de prendre une assurance sur la vie À ces mots sur-le-champ le Banquier lui offrit D\u2019acheter ou louer à bon prix deux contrats Le premier assurait contre les incendies Le deuxième sur la grêle qui peut-être tombera Chaque fois cependant, depuis ce triste jour Quand le Boucher se promenait aux alentours Le Castor regardait au loin les yeux humides Et paraissait inexplicablement timide POSSIBLES, HIVER 2004 DEUXIÈME CHANT Le discours de l'Homme à la Cloche L'Homme à la Cloche faisait l'unanimité Cette grâce, cette aisance, cette solennité! Et puis cette prestance! En voyant son visage On savait aussitôt combien l\u2019homme était sage! Il avait emporté une carte de la Mer Immense, sur laquelle rien, pas même un bout de terre Ne figurait.L\u2019équipage était enchanté : Enfin une carte qu'ils pouvaient interpréter L\u2019Homme 4 la Cloche criait : « A quoi bon Mercator\" Ses zones, méridiens, équateurs, Pôles Nord Ses tropiques ?» L\u2019équipage reprenait de plus belle : « Ce ne sont là que des signes conventionnels » « Les autres cartes sont des rébus, avec des caps Avec des îles! Il faut remercier notre cap- Itaine de celle qu\u2019il nous a choisie.Une page Parfaitement, une page absolument blanche » C\u2019était charmant; mais ils comprirent vite, amers Que leur bien-aimé capitaine, hélas, n'avait Qu\u2019une seule technique pour traverser la mer Et c'était de faire tinter sa cloche sans arrêt LA CHASSE AU SNARK DE LEWIS CARROLL 147 Les ordres qu'il donnait, toujours pensif et grave, Eurent inquiété l'équipage le plus brave «'Iribord toute, mais sur bâbord », criait-il parfois Que devait donc faire le Timonier en ce cas ?On confondait souvent gouvernail et beaupré\u201d L'Homme à la Cloche, cependant, leur fit remarquer Que c'était courant sous les climats tempérés Surtout sur un navire, comment dire\u2026 ensnarké Mais le pire était quand ils voulaient naviguer À voile.l'Homme à la Cloche ne savait que penser Il disait qu\u2019il avait espéré qu\u2019un vent d\u2019est Soufflant, le navire n\u2019allait pas filer plein ouest! Mais c'était du passé.Ils avaient touché terre Enfin, et déposé leurs sacs et leurs bagages Mais le premier regard qu'ils jetèrent de la plage Sur les pics, les rochers, les désespérèrent L'Homme à la Cloche sentit ce changement d'humeur C\u2019est pourquoi, sur un ton musical, il lança Quelques blagues qu\u2019il avait réservées pour cela Mais l\u2019équipage semblait garder quelque rancœur Avant de les prier de s'asseoir tout autour À chacun il versa une bonne dose de grog Qu'il était grand leur capitaine, qu'il était noble Alors qu\u2019il s'apprêtait à leur faire un discours SHEE 148 POSSIBLES.HIVER 2004 « Amis, Romains, concitoyens : écoutez-moi » * (Comme ils étaient tous très friands de citations Ils burent à sa santé et lancèrent trois hourras Pendant qu'il leur versait de nouvelles rations) « Depuis des mois et des semaines nous naviguons (Quatre semaines dans un mois, notez cette remarque) Pourtant (votre capitaine vous parle) nous n'avons Aperçu à ce jour pas même l\u2019ombre d\u2019un snark! « Depuis des semaines et des jours nous naviguons (Sept jours pour chaque semaine, vous pouvez vérifier) Sans sur un snark avoir pu seulement jeter Un regard attendri et rempli de passion « Venez mes hommes, qu'une fois de plus je vous explique Les cinq signes immanquables et caractéristiques Par lesquels vous saurez, où que vous alliez Reconnaître le snark et l'identifier « Prenons les un à un.Le premier est le goût Sa saveur est creuse et chétive mais aussi crou- Stillante comme un veston trop serré à la taille Avec un je-sais-quoi qui rappelle la caille « Il se lève très tard mais vous en conviendrez Il pousse trop loin cette habitude car bien souvent C\u2019est au thé de cinq heures qu\u2019il prend son déjeuner Il repousse alors son dîner au jour suivant LA CHASSE AU SNARK DE LEWIS CARROLL 149 « Le troisième : sa lenteur devant les traits d'esprit S\u2019il arrive qu\u2019un jour vous plaisantiez devant lui Il se contentera de soupirer, le cœur gros Et jamais il ne rit du moindre jeu de mots « Le quatrième : son amour des cabines de bains\u201c I] en a toujours une qu'il transporte avec lui Convaincu qu\u2019elles ajoutent partout de la beauté Point de vue qu\u2019on n\u2019est pas forcé de partager « Le cinquième : l\u2019ambition.À présent distinguons Chacune des variétés.Il y a ceux qui mordent Ceux-là ont de plumes.Il y a encore ceux qui ont Des griffes et qu\u2019on reconnaît aux moustaches qu'ils portent « Bien que le snark commun soit sans méchanceté Il est de mon devoir de vous dire, mes hommes Certains sont des Boojums\u2026 ».** L'Homme à la Cloche se tait Car le Boulanger vient de tomber dans les pommes NRT POSSIBLES.HIVER 2004 TROISIÈME CHANT Le récit du Boulanger On le ranime avec de la glace\u2026 des muffins, Avec de la moutarde et avec du cresson De la confiture et des recommandations\u2026 En lui posant des devinettes et des énigmes Lorsqu'il fut de nouveau en mesure de parler Il offrit de conter son histoire.Excité L'Homme à la Cloche s\u2019écria : « Plus un bruissement! » Avant de faire tinter sa cloche frénétiquement Un profond silence s'ensuivit! Pas un cri À peine un grognement et quelques baragouins Tandis que l\u2019homme qu\u2019ils appelaient « Hé! » fit le récit De ses misères sur un ton antédiluvien « Bien que pauvres père et mère étaient des gens honnêtes\u2026 » « Saute tout ça », cria l'Homme à la Cloche empressé « Aucune chance de snark sitôt la nuit tombée Nous n\u2019avons déjà plus une seule minute à perdre! » « Je saute quarante ans\u201c », reprit le Boulanger En larmes « Et j'en viens tout de suite à la journée Où à bord vous avez bien voulu que j'embarque Afin de vous aider dans cette chasse au snark « Un oncle qui m'est cher et dont je porte le nom Me confia lorsque je lui fis mes adieux.» L'Homme à la Cloche le coupa : « Saute l'oncle! Allons! » Tout en faisant tinter sa cloche, furieux LA CHASSE AU SNARK DE LEWIS CARROLL 151 « Il me dit alors », reprit le plus doux des hommes « Si ton snark est un snark, tout sera pour le mieux Ramène-le chez toi, sers-le avec des pommes De terre.Ou bien sers-t\u2019en pour allumer un feu « Tu pourras le traquer de soins, de dés à coudre Tu pourras le poursuivre de fourches et d'espoir Le menacer d\u2019une action de chemin de fer Tu pourras le charmer de sourires, de savon » (Ouvrant une parenthèse que vite il referma l\u2019Homme à la Cloche s\u2019écria : « Oui, c\u2019est bien cela, Pour attraper le snark, c\u2019est ainsi qu\u2019il faut faire C\u2019est ce qu'ont toujours dit ceux qui savent la manière! ») « Mais méfie-toi ô mon neveu folinciant*\" Car si ton snark est un Boojum, soudainement, Tout doucement, on ne sait où, tu disparaîtras! Et jamais plus personne ne te reverra » « C\u2019est cela, c\u2019est cela qui m\u2019opprime l'âme quand Je repense à ces mots par mon oncle prononcés Mon pauvre cœur alors ne ressemble à rien tant Qu\u2019à un bol tout tremblant rempli de lait caillé! « C\u2019est cela, c\u2019est cela.» « On connaît ce refrain » L\u2019Homme à la Cloche sèchement, l'avait interrompu Le Boulanger reprit : « Laissez-moi le dire U- Ne fois encore : c\u2019est cela, c\u2019est cela que je crains! » 152 POSSIBLES.HIVER 2004 « Chaque nuit je rêve à la bataille que je vais faire.Après, contre le snark, un combat furieux Dans mes rêves je le sers avec des pommes de terre Et je m'en sers aussi pour allumer des feux « Mais si c'est un Boojum que je croise, ce jour-là Doucement, soudainement, je le sais, j'en suis sûr L'homme qui vous parle, en ce cas, disparaîtra Et cette idée fait trop mal pour que je l\u2019endure! » vi.= vil.viii.Lewis Carroll aurait confié à Beatrice Hatch (qui le raconte dans un article paru dans le Strand Magazine, avril 1898, p.413-423) que snark est un mot-valise formé avec snail (escargot) et shark (requin).En ce cas, son équivalent français serait quelque chose comme escarquin.Certains commentateurs, qui refusent d'accepter cette confidence, font plutôt dériver snark de la combinaison de snake et de shark, ce qui ferait du snark un serquin.Un bellman est un crieur.L'Homme à la Cloche est le capitaine du navire et l\u2019organisateur de la chasse.iii.On retrouvera, plus tard dans le récit (chant 5), cette règle de trois bien particulière.Boots désigne un garçon d'étage : au nombre de ses tâches figure en effet le cirage des bottes des clients de l'hôtel.Un billard-maker est la personne qui, dans un club de billard, a la charge de noter les points durant une partie.C\u2019est sans doute à cause de ces sept vestons que ces surnoms renvoient si souvent à l\u2019idée de chaleur et de surchauffe.Il y a donc dix participants à la chasse : l'Homme la Cloche, le Bonnetier, le Garçon d\u2019étage, le Courtier, le Castor, le Banquier, le Marqueur de billard, le Boulanger, l\u2019Avocat et le Boucher.On notera ici que, dans le texte de Carroll, tous ces noms commencent par la lettre B (Bellman, Boots, (maker of) Bonnets and Hoods, Barrister, Broker, Billiard-maker, Banker, Beaver, Baker, Butcher) par quoi commencent aussi, comme nous le verrons, les noms du Bogjum et du Bandersnatch.La plupart des commentateurs sont persuadés qu\u2019il ne s\u2019agit pas là d\u2019un hasard et on a proposé diverses hypothèses pour expliquer ce fait.Martin Gardner, qui remarque en outre que la lettre et le son Bi reviennent avec insistance dans le poème, pense que c\u2019est précisément parce que l'existence (to Be) et l\u2019inexistence (not to Be) sont le véritable sujet de cette agonie.Gerhardus Mercator (1512-1594) est un mathématicien et géographe flamand qui a donné son nom à une importante méthode qui permet de « projeter » une carte d\u2019une sphère à un plan. xl.xi xiii.xi = LA CHASSE AU SNARK DE LEWIS CARROLL Carroll, on s'en souviendra, explique pourquoi dans sa préface.Ce passage, on le devine, est un de ceux qui ont été le plus longuement discutés par des commentateurs de son œuvre s'inspirant de la psychanalyse.« Friends, Romans, and countrymen, lend me your ears! » est une citation provenant de Jules César, de Shakespeare.Il y eut bien de telles cabines dans l\u2019Angleterre victorienne.Sur roulettes, on pouvait les pousser jusque dans l\u2019eau.Une porte s'ouvrait alors par laquelle le baigneur ou la baigneuse pouvait sortir.Ce mot est évidemment inventé par Carroll et tous les efforts pour expliquer comment il l\u2019a conçu sont restés peu convaincants.On notera que l\u2019écologiste Godfrey Sykes a baptisé Boojum un arbre de la région de Baja (désert du Mexique), en souvenir de sa lecture du livre de Carroll.Ce qui fait du Boulanger un homme au début de la quarantaine, comme Carroll lui- même quand il rédige Zhe Hunting of the Snark.Plus exactement, il en a entrepris la rédaction à 42 ans, ce nombre étant, on s'en souviendra, celui des caissons oubliés par le Boulanger.Certains autres indices donnent à penser que Carroll s'est amusé à se caricaturer lui-même dans le personnage du Boulanger.On pourra consulter à ce sujet le commentaire de Martin Gardner (1962), The Annotated Snark, Simon and Schuster, New York, p.55.Carroll a créé le mot Beamish dans Jabberwocky, poème qui figure dans le premier chapitre de Through the Looking Glass.Folinciant est un mot-valise formé par la conjonction de folâtre et d'insouciant.153 Désaccord à Boston par NATHALIE PRUD'HOMME e suis désolée de ce que je t'ai dit.» Ainsi se terminait le \u20ac courrier électronique que Catherine avait écrit à Mathieu.Pourquoi n\u2019arrivait-elle pas à l\u2019envoyer, ce damné message?Elle aurait voulu être désolée mais, au fond, elle ne regrettait pas ses paroles.Cette fin de semaine à Boston avait été une catastrophe.Elle en était en partie responsable, c\u2019est vrai.Elle n\u2019était pas arrivée à ce rendez-vous dans les meilleures dispositions d\u2019esprit.Elle avait passé quelques jours à New York, avant de rejoindre Mathieu.Ils ne s'étaient pas vus depuis trois mois.Un an plus tôt, ils s'étaient rencontrés chez des amis communs à Montréal.Coup de foudre, coup de cœur, ils étaient devenus inséparables jusqu\u2019à ce que Mathieu obtienne une bourse postdoctorale afin de poursuivre ses recherches en mathématiques à MIT.Catherine terminait son doctorat en histoire à l\u2019UdeM.Il n\u2019était pas question qu\u2019elle quitte tout si près du but.Alors ils avaient décidé de poursuivre leur idylle en tant qu'in- ternautes, pour un temps du moins, histoire d\u2019avoir une meilleure perspective de l'avenir.Mais avec la virtualité des corps il faut faire gaffe à la virtualité des sentiments, alors Catherine avait profité d\u2019un colloque à Columbia, sur l\u2019américanité et les DÉSACCORD À BOSTON discours historiques, pour organiser ce qui devait être des retrouvailles romantiques à Boston, mais dès les premiers instants tout avait été de travers.Ils s'étaient donné rendez-vous dans un pub, Jacob Wirth Co.C'était un lieu un peu touristique, mais plutôt sympathique dans les souvenirs de Catherine.En ce beau samedi de mai, l\u2019ambiance y était trop bruyante et la serveuse très antipathique, puis la conversation avait vite pris une drôle de tournure, dès que Catherine s'était mise à parler de ses impressions de New York.« Merde, Catherine, à quoi tu t'attendais ?Tu pensais que tout Wall Street aurait un sourire béat de disciple de Krishna en chantant Imagine! \u2014 Ça fait une demi-heure que l\u2019on parle, et tu tournes tout ce que je dis en dérision.Qu'est-ce qui ne va pas ?\u2014 Rien, c'est simplement que tu m'avais habitué à des propos plus nuancés, des analyses sociales plus fines.\u2014 Mais pourquoi tu es si agressif quand je te dis qu'il me semble que New York n'a pas tellement changé?Il y a dix ans j'avais trouvé cette ville oppressante et un peu inhumaine malgré toutes les cultures qui s\u2019y déploient, et aujourd\u2019hui, deux ans après l\u2019attentat du World Trade Center, j'ai encore cette impression.\u2014 Voyons Catherine, tu sais très bien que, si le 11 septembre 2001 demeurera une blessure profonde pour les Américains, cela ne changera pas de façon radicale leur mode de vie et leur perception du monde.\u2014 Tu ne peux pas dire que le USA Patriot Act, c'est pas de la paranoïa?\u2014 Bof! Y'a pire.\u2014 Bon sang, on parle de la liberté de penser! Puis qu'est- ce que tu fais de la solidarité, de la compassion ?Écoute, Mathieu, 155 156 POSSIBLES.HIVER 2004 je sais que Wall Street ce n'est pas le quartier des travailleurs sociaux, mais tu n'as pas vu cette femme, avec son tailleur Armani et ses souliers en peau de zèbre, enjamber avec un air de dédain cette boîte de carton d'où émergeait une main, même visible pour moi de l\u2019autre côté de la rue.Peut-on avoir autant de mépris pour un être humain ?\u2014 Tu dramatises.Je dirais même que cette femme faisait preuve d\u2019un certain courage pour se promener ainsi à pied.\u2014 Non, mais j'hallucine, ce n\u2019est pas toi qui as dit ça?\u2014 Qu'est-ce que tu aurais voulu qu\u2019elle fasse?Oh! non, attends un peu, qu'est-ce que toi tu as fait?» Le ton était tellement sarcastique que Catherine se demandait s\u2019il valait même la peine de répondre.« Qu\u2019est-ce que tu crois?J'ai traversé la rue et j'ai aidé le vieil homme qui était dans cet abri précaire à marcher jusqu'à un banc de parc pas très loin.J'ai réussi à en tirer quelques mots.Il n'avait pas mangé depuis quatre jours, alors je suis allée lui acheter une soupe, un sandwich et un café.» Mathieu rit comme devant une enfant naïve.Il caressa les cheveux de Catherine en lui disant : « Chère Mère Teresa en herbe, tu veux toujours sauver l'humanité! Tu vas te brûler, Catherine.Je parie que tu lui as donné de l'argent en plus, qu\u2019il s'est empressé d'aller boire dès que tu as eu le dos tourné.» Catherine s\u2019est bien gardée de confirmer l'intuition de Mathieu.Elle n\u2019eut qu\u2019un sourire amer.La caresse de Mathieu était insultante, comme s\u2019il tapotait la tête d\u2019un bon vieux saint- bernard plein de bonne volonté mais trop balourd.Où était son Mathieu ?Catherine trouvait que la plaisanterie suffisait.Elle essaya de prendre un ton enjoué. DÉSACCORD À BOSTON « Dis donc, MIT en mathématiques c\u2019est peut-être bien, mais pour ce qui est des enjeux sociaux.\u2014 Au contraire, c\u2019est excellent, j'ai mûri.Je ne pourrais pas en dire autant de toi, j'ai l'impression que tu fais du sur-place, attention, ce n'est pas comme ça que tu vas réussir professionnellement.» Réussir professionnellement?Réussir professionnellement! Là, Catherine en était certaine, ce n\u2019était pas Mathieu, ce n\u2019était pas possible.Qu\u2019était devenu le gars idéaliste?Ce gars, qui, un soir de juillet en sortant du Quartier latin, l'avait épaulée devant un ambulancier borné qui ne voulait pas comprendre qu\u2019un sans-abri couché devant le guichet du Saint-Denis avait besoin de soins médicaux.Avant même que Catherine et Mathieu se soient penchés sur l\u2019homme, ils avaient pu constater à l\u2019odeur qu'il était en état d\u2019ébriété avancé, mais lorsqu'ils avaient vu ses yeux révulsés et un filet d'écume qui sortait de cette pauvre bouche qui marmonnait : « froiiid, froiid, froiiid\u2026 », ils avaient décidé d\u2019avertir les ambulanciers qui prenaient un café, dans une ambulance stationnée au coin de Saint-Denis et Maisonneuve.Catherine avait tout de suite compris que leur cause ne serait pas entendue facilement.« Excusez-moi », avait-elle dit à l\u2019ambulancier assis du côté passager qui portait des lunettes de soleil à onze heures du soir.Elle n\u2019avait pas eu le temps de terminer sa phrase, l\u2019ambulancier lui avait lancé, avec un sourire niais à la Top Gun : « Mais vous êtes toute excusée ! \u2014 Il y a un sans-abri devant le théâtre Saint-Denis qui aurait besoin de soins.157 158 POSSIBLES.HIVER 2004 \u2014 Ca doit pas faire longtemps que vous habitez à Montréal, vous?» Catherine n'avait pas eu le temps de répliquer, Mathieu avait chargé.« Écoute, le sosie attardé de Corey Hart, on s'était > 2 : d :Ad£n + > pas aperçu qu on était dans un vidéo! T es dans une ambulance, non?Donc, du con, soit que tu te décides à aller aider ce type qui a visiblement besoin d\u2019aide médicale ou tu changes de job.» L'ambulancier avait enlevé ses lunettes.« Faut pas vous énerver m'sieur, on va aller le voir votre robineux.On peut même l'emmener à l'urgence où y'a pas de place pour qu'y cuve son vin, ça changera pas grand\u2019chose! » Finalement, l\u2019homme avait été transporté à Saint-Luc.Le lendemain, Mathieu était passé à l'urgence pour prendre de ses nouvelles, mais l'homme était mort dans la nuit.Et c'était ce même gars compatissant qui débitait des âneries républicaines à la Bush, devant Catherine, un peu plus d\u2019un an plus tard; elle aurait pleuré si elle n'avait pas été tellement sidérée.Pouvait-on changer à ce point?Mathieu, devant le trouble visible de Catherine, essaya de détendre l'atmosphère, le reste de la journée se déroula sans autre prise de bec mais sans entrain et, le soir venu, l\u2019amour fut triste.Lorsque les esprits s\u2019éloignent, les corps ne se trouvent plus.Le lendemain, le conflit explosa à nouveau lors d\u2019une promenade dans le quartier chinois.Au coin d\u2019une rue, une jeune Noire, plutôt paumée, mais inoffensive, tenait une bouteille de bière mal dissimulée dans un sac de papier brun.Catherine l'avait DÉSACCORD À BOSTON remarquée sans plus.Mathieu et elle allaient traverser la rue quand une voiture de police arriva en trombe, deux policiers en sortirent, un Blanc et un Noir.Ils interpellèrent la jeune femme.« Drop the bag! » cria le jeune agent noir.« Come on guys, I ain't doing anything wrong », articula avec peine la jeune femme.Le jeune policier regarda son collègue et tous deux dégainèrent leur arme en même temps; le Noir vociféra : « I said drop the bag, are you deaf?» La jeune femme saccrochait a sa bouteille de bière comme à une bouée de sauvetage.« It aint open, please for Christ sake! \u2014 It\u2019s your last chance, throw away the bottle, now! » Au moment où le Blanc intima cet ordre, le Noir mit le doigt sur la gâchette.Catherine et Mathieu avaient jusqu'alors assisté à la scène comme paralysés.À ce moment, Catherine, qui n\u2019en pouvait plus, voulut s\u2019élancer pour se placer entre la jeune femme et les policiers.Mathieu lui empoigna le bras et cria malgré lui : « T\u2019es cinglée! » Ce geste désamorça la situation.La jeune femme regarda le couple l\u2019air éploré et jeta la bouteille à la poubelle.Le policier blanc reprit d\u2019un ton sec pour clore l'incident : « Go on, there's nothing to see here! » Mathieu baissa la tête en signe d'excuse et entraîna rudement Catherine à sa suite.Quelques rues plus loin presque à bout de souffle, il se retourna vers elle : « T\u2019es complètement démente, tu te serais mise devant cette fille au risque de recevoir une balle?» 159 POSSIBLES.HIVER 2004 Catherine tremblait de peur et de rage.« Toi, tu l\u2019aurais laissée se faire tirer une balle sous tes yeux ?\u2014 Ah! Catherine.Bon sang, juste à voir c'était une al- coolo finie.Ils avaient raison les policiers, on ne doit pas boire dans la rue.T\u2019étais plus sensée que cela avant\u2026 \u2014 Merde, qu'est-ce que t'as fait de mon Mathieu?Tes devenu con, tu comprends rien.Je suis pas contre la loi, mais contre cette violence armée.Ils n'avaient pas besoin d\u2019arme pour la dissuader.Ils auraient pu lui parler calmement, s'approcher d\u2019elle et lui confisquer la bouteille.\u2014 Tu dérailles.Sais-tu combien de policiers se font blesser dans l\u2019exercice de leurs fonctions ?\u2014 Sais-tu combien de Noirs sont maltraités par les forces de l\u2019ordre en raison de la couleur de leur peau?D'ailleurs je me demande si les policiers auraient crié aussi fort et dégainé devant une Blanche.\u2014 Je te signale que l\u2019un des deux était noir.\u2014 J'avais remarqué.On aurait dit qu\u2019il avait quelque chose à prouver à son collègue.\u2014 C\u2019est pas vrai, élabore donc une théorie sur les comportements racistes, tant qu'à y être.\u2014 Pourquoi pas, tu penses que le racisme n'existe plus?Et pourquoi pas aussi une théorie sur la justice en fonction du rang social?Penses-tu que si on avait eu devant nous un riche homme d\u2019affaires arrêté au volant de sa BMW, en état d\u2019ébriété, les deux policiers l\u2019auraient menacé de leur arme?\u2014 Ils se seraient approchés de son véhicule, certainement avec la main sur la crosse de leur arme.On sait jamais à qui on a affaire, aujourd\u2019hui.\u2014 C\u2019est rien, ça, même à Montréal, les policiers qui arrêtent une voiture suivent cette procédure. DÉSACCORD À BOSTON \u2014 Merde, Catherine, qu\u2019est-ce que tu veux que je dise ?Que les États-Unis sont le pire pays en termes de politiques sociales ?\u2014 Non, c'est pas ça, je veux retrouver le Mathieu qui ne pense pas qu'à lui.\u2014 En voilà trop, j'ai pensé à toi, je t\u2019ai évité d\u2019avoir des ennuis avec la police.Espèce de touriste écervelée ! \u2014 À moi ou à toi, en tant qu\u2019étudiant étranger, qui ne veut pas de problème au prestigieux MIT ?\u2014 Tu m\u2019écceures, les deux! Les deux, O.K., t'es contente ?\u2014 Non.Je suis triste.Il est où le gars qui était tout heureux de voir émerger un nouveau discours de gauche avec l\u2019UFP ?Le gars qui, comme moi, ne se reconnaissait pas dans le discours néoréactionnaire de l'ADQ?\u2014 Tu sais quoi?L'ADQ, le PLQ, le PQ, d'ici, ça paraît pas mal du pareil au même.Pis l\u2019UFP c\u2019est juste une belle utopie.Grow up, Catherine! Les belles idées socialistes c\u2019est pas ça qui va payer ton loyer.Pis si tu commences pas à faire un peu plus de relations publiques, pis un peu moins de travail communautaire, t'auras jamais ta place dans le monde universitaire.Ça joue dur, j'en sais quelque chose.C\u2019est pas en faisant un credo à la social-démocratie que je l\u2019ai eue, ma bourse d'étude.\u2014 J'ai pas envie d\u2019être une pute idéologique.\u2014 Pas juste idéologique.C\u2019est pas ta place, chérie, tu vas déchanter encore plus que moi.\u2014 Tu vas quand même pas me faire croire que t'as couché avec quelqu\u2019un pour avoir cette maudite bourse?» Pour toute réponse, Mathieu baissa les yeux.« Oh!.» Un sanglot dans la voix, Catherine poursuivit : « C\u2019est pas vrai, tu me fais marcher ?Dis que c\u2019est pas vrai?161 162 POSSIBLES.HIVER 2004 \u2014 C\u2019est vrai, pis j'en suis pas fier.Mais même si j'étais le meilleur candidat, je ne pouvais pas rivaliser avec ceux qui avaient du fric, moi j'avais juste\u2026 Pis on commençait à parler de fonder une famille.Fallait que.\u2014 Mathieu, c'est pas la fin du monde l\u2019université, t\u2019aurais pu enseigner au cégep ?Mathieu, furieux : « Tu comprends rien, j'ai pas fait tous ces efforts pour aboutir au collégial.\u2014 Moi, je serais heureuse d'enseigner au collégial.\u2014 On s\u2019en reparlera quand t'auras fini ta thèse.Pis à part ça, c'est pas pareil, tu pourrais faire de la recherche quand même.En sciences pures, c\u2019est la mort.\u2014 Je sais que dans notre génération, il y a des arrivistes qui valent pas mieux que les baby-boomers aveugles hédonistes, comme dans Les invasions barbares, mais jamais j'aurais cru que tu ferais partie de ce lot-là.\u2014 Pfft! La différence c\u2019est qu'eux ils ont une job assurée, moi j'ai juste une chance de peut-être avoir une job éventuellement.Inquiète-toi pas Catherine, on pourra jamais être aussi profiteurs qu\u2019eux.Ils nous en donneront pas la chance! \u2014 C\u2019est trop facile de toujours blâmer les autres! » Devant son écran, Catherine repensait à cette conversation, la dernière avant son départ.Elle récrit la dernière ligne de son courriel : « Je suis désolée que nos routes aient tant divergé.Adieu et bonne chance.» \u201d POÉSIE ET FICTION \u201d.Île PAR KARINE GLORIEUX lus de trente ans.Déjà.Et, tout ce temps, elle n\u2019a pas bougé, pas changé.Haïti.Bonjou zile.Me revoilà.Bonjour petite mère.Pourtant, à bien y regarder, on peut percevoir de minces transformations.La poussière a bougé, s\u2019est déplacée.Le décor n\u2019est plus tout à fait le même.Les personnages, cependant, demeurent.Avec leurs yeux un peu fous.Ils se demandent ce qu'ils font là mais ne savent pas être ailleurs.Ils s'interrogent, mais pas trop.Le ciel au-dessus de leur tête prend des allures obscures, il dirige l\u2019ensemble.Le soleil tape raide et le vent souffle.Le café dépasse le temps ou, plutôt, le contient.La propriétaire fait office de serveuse, de barmaid et de cuisinière.Son mari est mort maintenant, sa fille partie, elle doit accomplir toutes les tâches à la fois.Les gens évoluent à l'extérieur, là où les choses semblent changer, où le mouvement donne une impression de vie.De non-stagnation.Dans le café, c\u2019est l\u2019immobilité.Seules les mouches volent, dans un bourdonnement qui, si on y prête vraiment attention, finit par POSSIBLES.HIVER 2004 énerver franchement.Je suis arrivée ce matin et, depuis, je n\u2019ai à proprement parler rien fait.J'ai encore peur de me mêler à la foule, je préfère rester ici.Mais je sais que cette situation ne peut durer éternellement.La propriétaire m'a tout de suite reconnue.Elle m'a souri et j'ai pu remarquer que, quand même, depuis, elle avait perdu une dent, non remplacée.Ça lui donne un air d'antan, de guerre.Quelque chose de très humain, malgré tout.Elle m\u2019a préparé un café.Comme je les aime.Avec juste ce qu'il faut d\u2019amertume.« Ça fait un bail! » s'est-elle exclamée en déposant mon café.J'ai répondu par un hochement de tête.Puis, elle est disparue derrière le rideau verdâtre qui sépare la salle à manger de la cuisine.J'ai continué à écouter le bruit de ses pas.Elle s\u2019affairait tout de même, derrière le rideau.J'ai siroté mon café.Il est froid maintenant.Et le ciel, en plus d\u2019être couvert, commence à s\u2019assombrir désagréablement.Les jours se terminent rapidement, même à l\u2019intérieur du café immobile.Je l\u2019avais oublié.J'étais partie sur un coup de tête.Sur le moment, je m'étais sentie intrépide.Capable de tout défier.Je suivais mon mari.Nous allions connaître la Suisse, puis, le monde entier.Partir, C'était entrer dans un rêve.Une sorte de folie.J'étais envahie par une frénésie pétillante.J'ai marché sur le sable.Je ne me rappelais plus de la sensation du sable sous les pieds.Comme une caresse constante.J'ai regardé la mer, leur mer, vagissante, qui, disait-on, enlevait plusieurs membres de la communauté chaque année.Naturellement.Comme si elle reprenait en elle un enfant.Des légendes circulaient à propos de la nouvelle vie des noyés.On disait qu\u2019ils devenaient poissons mais que leur visage gardait son apparence humaine.Quand les pêcheurs naviguaient sur une eau agitée, ils ÎLE s'adressaient à eux, les imploraient.Certains en apercevaient un de temps à autre.Les légendes d\u2019ici ne sont plus les miennes.J'ai longremps cru aux légendes.Maintenant je sais la vérité de ce pays qui fut mien.La vérité.Je dois avouer qu\u2019elle m'est longtemps restée prise au fond de la gorge, la vérité.Au début, quand on me parlait de mon pays, là-bas, je croyais qu\u2019on se moquait de moi.Comment aurais-je pu croire les atrocités que je lisais dans les journaux, d\u2019abord en Suisse, puis au Canada?Jai rapidement préféré me centrer sur le monde qui se développait, qui grandissait en moi : mon premier enfant.Chaque jour, pendant que mon mari étudiait, je tâtais mon corps, minutieusement.Lui, il avait compris avant moi qu\u2019un enfant poussait, au creux de mon ventre.Il me l'avait dit et, pour la première fois, j'avais entrevu le médecin qu\u2019il deviendrait.Nous nous étions réjouis à l'idée de mettre un enfant au monde ailleurs que chez nous.Haïti.Pays de haine et de souffrance.Ta misère me touche encore, mais je ne suis plus tienne.Ne le serai jamais plus.Haïti.Je déambule dans les rues du quartier.Un jeune, adolescent boutonneux, visiblement mal en point, m'accoste et me demande de l\u2019argent.Yeux vitreux, voix rauque.Arraché à la réalité par une drogue qui ne le rend pas plus heureux.Sur cette île, pas d'évasion possible, malgré les efforts.On accepte ou on crève, je le sais.Ma mère avait accepté depuis toujours, comme si la résignation faisait intrinsèquement partie d'elle-même.Elle est morte d\u2019une maladie stupide, qui laisserait vivant n'importe quel Nord-Américain.165 POSSIBLES, HIVER 2004 Elle avait accepté.Bonne chrétienne, bonne mère.Ma mère.Morte maintenant, avant d\u2019avoir vu mon pays, le pays de mes enfants.Ma mère, à la douceur du lait qu'elle nous donnait à boire, les après-midi de pluie.De notre maison, je le constate maintenant, il ne reste plus grand-chose.D'ailleurs, le quartier s'est métamorphosé.Seul le café immobile continue à se tenir debout, hors du temps.Je l\u2019avais su.Depuis toujours.Gamine, j\u2019entrais là comme chez moi.Ça sentait le bon peuple, celui dont me parlait ma mère et qui était, pour moi, l'essence même de la perfection humaine.Jamais elle ne m'a parlé de politique, personne n\u2019en parlait.Cependant, elle me gâtait de temps en temps de quelques phrases précieuses, que je chérissais parce qu\u2019elles semblaient être la clé qui m\u2019ouvrirait les portes d\u2019un univers que je ne comprenais pas.L'univers des zombies.Des disparus.Du voisin jamais revenu que sa femme pleurait doucement chaque jour.De ceux dont on espérait l\u2019apparition, à la sortie des prisons.Tous appartenaient à ce peuple bon, que Dieu admettrait plus rapidement dans son royaume cristallin.Quand j'entrais dans le café immobile, je sentais que je pénétrais dans un univers sacré, un résumé du paradis.Ça sentait les pommes de terre et le bouillon, le sucre, la sueur et le tabac fort, les hommes parlaient peu et constituaient la quasi-totalité de la clientèle. ÎLE Mes enfants ne me posent pas de questions sur Haïti.Ils ne sont pas curieux.Une fois, il y a longtemps, nous avons pris l'avion tous les cinq, les jumelles avaient à peine huit ans, elles couraient partout, révaient de la mer et des palmiers.Quand on arrive à Haïti, ce n'est pas nécessairement, comment dire?comme si on arrivait dans une station balnéaire achalandée.Le bel hôtel où nous logions se situait au-delà de la ville, du centre et des déchets.Un hôtel luxueux comme un Club Med, drinks et nourriture de qualité.Les filles s'amusaient, mes belles filles.Après une semaine, nous sommes allés voir mon oncle, à la campagne.Campagne, ce nom sonnait pour elles comme un récit de la comtesse de Ségur.Elles sont entrées dans un mutisme presque total dès notre arrivée chez l'oncle.Depuis, les jumelles ont grandi, Antoine s'est marié.Mon nouveau mari, d\u2019origine haïtienne aussi, ne désire pas remettre les pieds ici.Quant à aller dans le Sud, affirme-t-il, autant aller dans un endroit où l\u2019on ne risque pas de se faire tuer, stupidement, au détour d\u2019une rue, comme ça, sans raison.Pourquoi me suis-je aventurée ici, comme une femme en quête d\u2019elle-même?Ce pays n'est plus celui de ma jeunesse.Mais\u2026 la facilité de vivre.Je crois qu'elle existait, ici.Elle devrait pouvoir se retrouver, quelque part.Peut-être que mes souvenirs sont faux.Tout est tellement abstrait dans mes souvenirs, mon monde était si peu construit à l\u2019époque.Même les gens qui disparaissaient\u2026 Je ne me demandais pas vraiment pourquoi.La mer?Les esprits maléfiques?L'Amérique?Tant d'éléments pouvaient être responsables de leur disparition.La deuxième vague d\u2019immigrants ne perçoit pas la réalité de cette façon.Nous, nous sommes arrivés au Nord éduqués, choisissant de rester ou de partir.Eux, ils ont fui.Boat people en quête du rêve américain, ils ont accosté un pays sublimé qui devait nécessairement DR EROE RER NA EEE OT NEO RS EE ARE RS 168 POSSIBLES.HIVER 2004 leur donner beaucoup de déceptions mais qui, malgré tout, valait mieux que leur enfer.Le paradis du bon peuple changé en enfer.En fait, il l'était sans aucun doute déjà lors de mon départ.Mais j'étais encore jeune.Et le vrai monde n\u2019était, est difficilement encore pour moi, autre chose qu'une pièce de théâtre à laquelle je demeurais étrangère, protégée de la vie par ma vie, protégée de la réalité par mon univers, ma famille.Les personnages continuent à errer autour de moi, l\u2019air de ne pas savoir où ils vont.« Madame, madame, achète-moi des bonbons ».Un enfant débraillé me présente une boîte pleine de Chiclets et d\u2019autres friandises.Il y a toujours autant d\u2019enfants, dans les rues.Mon grand-père, Allemand, arrivé après la Première Guerre et incapable de repartir, avait eu une prospère descendance, parmi laquelle je peux imaginer mon père, probablement très semblable au jeune enfant qui vient de m\u2019aborder, le teint clair, l'air enjoué.Par contre, mon père devait porter des vêtements européens et n'avoir d\u2019autres préoccupations que de profiter des heures paisibles de l'après-midi, entre les cours et le repas du soir.L'enfant aux bonbons, lui\u2026 Mais l\u2019air enjoué.Durant toutes ces années, quand je pensais à l\u2019île, je pensais à la joie d\u2019être de ses habitants.Malgré tout.Mon père ne voulait pas partir pour cette raison, et aussi parce qu'ici, il était privilégié.Un homme prospère qui pouvait vivre selon ses désirs.Bon vivant, il a vécu comme tel et en est mort.Les dernières fois que je l\u2019ai vu, je le trouvais semblables aux habitants.Évoluant comme au ralenti.Ma différence m\u2019est apparue à ce moment-là, comme si je découvrais que, durant tout ce temps, j'avais couru, couru pour me sauver de ce pays, couru si loin et si rapidement que je n'avais pas remarqué que mon père n\u2019était plus à mes côtés, incapable de me suivre, lui, le haut fonctionnaire rendu diabétique par excès de jouissances. [ ie 169 Sans m'en rendre compte, je suis revenue au café immobile.J'ai fait le tour du quartier en voulant visiter la ville.De ce monde insulaire, on ne sort pas, on tourne en rond, pas d'évasion possible.Je suis entrée dans le café et la propriétaire semblait m\u2019y | attendre déjà, une tasse de café à la main.; Comme je les aime.[ Avec juste ce qu'il faut d\u2019amertume. Mur.par YVES PATRICK AUGUSTIN Mur de silence Pour tous ceux qui défient L'éclosion de la parole À coups de mitrailleuse\u2026 Le temps filtre nos rêves Et tamise nos joies ; Nos graffitis d'espoir Sur les murs de souffrance S\u2019effacent Comme nos mélopées Qui tranchent le silence Et tombent en lambeaux.Chaque mot de liberté Couvé par la révolte Se métamorphose En néant, Ricoche sur le tympan Surréel du silence. MUR.Mur de désillusions Construit pour le mirage, Fossile de nos regards Ouvrant sur le grand vide Vêtu de nos angoisses Parle : Dis à tous ceux qui tuent Qu'on n\u2019abat pas l\u2019espoir À coups de mitrailleuse, Que chaque empreinte de mort Est vestige d'un temps Annongant la germination Des fleurs de délivrance Sur les remparts de l\u2019aube.171 Yves PATRICK AUGUSTIN est né à Port-au-Prince en 1968.Il habite au Québec, écrit depuis 1980.Liant poésie et graphisme, il a créé le concept de « poégraphie ».NORMAND BAILLARGEON détient un doctorat en philosophie et un autre en éducation.Il enseigne les fondements de l\u2019éducation à l'UQAM.Il a collaboré à une vingtaine d'ouvrages en éducation, muséologie, politique, sciences humaines et littérature il a aussi abondamment collaboré au Devoir, au Couac, etc.Derniers titres parus : La lueur d'une bougie (Fides, 2001).Entretiens avec Chomsky (Écosociété, 2002).TERRY COCHRAN est professeur de littérature comparée à l\u2019Université de Montréal.Son dernier livre est Twilight of the Literary.Figures of Thought in the Age of Print (Harvard, 2001).Sa recherche actuelle porte sur les effets de la planétarisation pour ce qui est de la pensée littéraire.Francis DuPurs-DÉRi est chercheur en science politique au Massachusetts Institute of Technology (Boston), il a collaboré au Devoir, à Voir et au Couac.Il est cofondateur de la revue Argument et il a publié L'erreur humaine (roman, Leméac, 1991), Lettre aux cons (pamphlet, Éditions du Silence, 1992), Love & Rage (roman, Leméac, 1994), L'archipel identitaire (recueil d'entretiens \u2014 Marcos Ancelovici coauteur \u2014 éditions Boréal, 1997), Pour une littérature de combat (pamphlet, du Silence, 1997) et Les Black Blocs : la liberté et l'égalité se manifestent (essai, éditions Lux, 2003).DANIEL GAGNON est né à Beauport (Québec) en 1946.Il est l\u2019auteur de douze romans, dont La fille à marier (Leméac), prix Molson de l\u2019Académie des lettres du Québec en 1985.Il a aussi publié trois recueils de nouvelles et un essai biographique sur Jean-Paul Riopelle.Titulaire d\u2019un doctorat en études françaises de l\u2019Université de Sherbrooke, il est également peintre. COLLABORATION SPÉCIALE À CE NUMÉRO MADELEINE GAGNON est poète, romancière et critique.Elle est professeure invitée et écrivaine en résidence à l\u2019Université de Montréal, à l\u2019Université de Sherbrooke, à l\u2019Université du Québec à Montréal et à l\u2019Université de Rimouski.Elle a obtenu plusieurs prix dont le prix du Gouverneur général du Canada, catégorie poésie, pour Chant pour un Québec lointain (1991) et le prix Marcel-Couture pour l\u2019essai Les femmes et la guerre (2001).KARINE GLORIEUX a obtenu un baccalauréat en Études françaises à l\u2019Université de Montréal, elle a étudié la littérature africaine à l\u2019Université Cheikh Anta Diop de Dakar.Elle a ensuite consacré une année et demie à la littérature camerounaise avant d\u2019obtenir une maîtrise ès arts.Elle est professeure au collège de Maisonneuve.Elle a publié quelques articles sur la place de l\u2019humour dans la littérature africaine.NAÏM KATTAN est né à Bagdad.Il a fait des études de droit, puis des études littéraires à la Sorbonne.En 1954, il émigre au Canada.Il est l\u2019auteur de plus de trentes livres \u2014 romans, nouvelles, essais, pièces de théâtre.Il est professeur associé à l\u2019Université du Québec à Montréal et directeur de la revue Les Écrits.Son roman Adieu Babylone a paru en livre de poche chez Albin Michel en 2003.Blanc Silex et Hurtubise HMH ont publié en 2002 un ouvrage à son propos, Naïm Kattan : l'écrivain du passage.MONIQUE LARUE a publié cinq romans : La cohorte fictive (1979), Les Jfaux fuyants (1982), Copies conformes (1989), La démarche du crabe (1995) et La gloire de Cassiodore (2002).Elle est également coauteur, avec Jean-François Chassay, de Promenades littéraires dans Montréal (1989).Elle est membre de l\u2019Académie des lettres du Québec et secrétaire de rédaction de la revue Les Écrits. M COLLABORATION SPÉCIALE À CE NUMÉRO Mona LATIF-GHATTAS est née au Caire.Elle est poète, romancière, compositrice de musique populaire et metteur en scène, elle vit à Montréal depuis 1966.Elle a obtenu une maîtrise en création dramatique de l\u2019Université de Montréal en 1980.Elle a publié dans les revues Humanitas, Pratiques théâtrales et La nouvelle barre du jour.Ses plus importants titres sont : La triste beauté du monde (Noroît, 1993), Le double conte de l'exil (Boréal, 1990), Les voix du jour et de la nuit (Boréal, 1988) et Quarante voiles pour un exil (Trois, 1986).CATHERINE MAVRIKAKIS enseigne la littérature à l\u2019Université de Montréal.Elle a publié en 1996 un essai, La mauvaise langue, aux Éditions Champ Vallon et a codirigé un recueil de textes avec Lucie Lequin, La francophonie sans frontière.Pour une nouvelle cartographie de l'imaginaire au féminin (L'Harmattan, 2000).Elle a publié deux romans : Deuils cannibales et mélancoliques (Éditions Trois, 1999) et Ça va aller (Leméac, 2002), et un essai-fiction avec Martine Delvaux : Ventriloguies (Leméac, 2003).NATHALIE PRUD\u2019HOMME a obtenu un doctorat en Études littéraires de l\u2019Université du Québec à Montréal en 2003.Elle enseigne présentement au cégep de Saint-Jérôme.Elle a publié quelques articles et un essai, La problématique identité collective et les littératures (im)migrantes au Québec (Mona Latif-Ghattas, Antonio D'Alfonso et Marco Micone), paru chez Nota bene en 2002. COLLABORATION SPÉCIALE À CE NUMÉRO BRUNO Roy est né à Montréal.Il est essayiste, poète et romancier.Il est bachelier en pédagogie de l\u2019Université de Montréal en 1969.Il obtient également, en 1976, un baccalauréat et, en 1981, une maîtrise en études littéraires de UQAM il a soutenu une thèse de doctorat sur la chanson québécoise à l\u2019Université de Sherbrooke en 1992.Il a fait paraître plus de 100 textes d\u2019opinion et des poèmes dans divers journaux et revues.É En 1993, il est récipiendaire de la médaille d\u2019honneur de l\u2019Association | des écrivains de langue française (ADELF).En 1999, il reçoit le prix ] Félix-Antoine-Savard de poésie pour son texte Âmes partagées.De 1987 à 1996, il a été président de l\u2019Union des écrivaines et des écrivains québécois, puis de nouveau en 2000.Depuis 1994, il est porte-parole et président du Comité des orphelins et orphelines institutionnalisés de Duplessis (COOID). BULLETIN D'ABONNEMENT En vous abonnant, vous épargnez sur le coût de quatre numéros en kiosque, vous contribuez à l\u2019essor de la revue et vous recevez un numéro en prime.Je souscris un abonnement à PossIBLEs.Envoyez-moi le numéro suivant, en prime : [J vol.21, n° 4 : Homo violens [] vol.22, n° 2 : Un art qui s'engage [1 vol.16, n° 4 : Formations professionnelles Je désire que mon abonnement commence avec le vol.\u2026., n°.NOM ADRESSE CODE POSTAL TÉLÉPHONE OCCUPATION Ci-joint: chèque mandat-poste au montant de abonnement d\u2019un an (quatre numéros) : 25 $ abonnement de deux ans (huit numéros) : 45 $ abonnement institutionnel : 40 $ abonnement de soutien : 40 $ abonnement étranger : so $ Revue POSSIBLES 5070, rue de Lanaudière Montréal (Québec) H2J 3R1 NUMÉRO 1 NUMÉRO 1 NUMÉRO 2/3 : NUMÉRO : NUMÉRO 1 NUMÉRO 1 NUMÉRO 1 NUMÉRO 1 NUMÉRO 2 : NUMÉRO 3/4 : NUMÉRO 1 NUMÉRO 1 NUMÉRO 3 : NUMÉRO 4 : :5$ NUMÉRO 2 : NUMÉRO 3/4 : 5$ 5 $ :5$ 5$ 5 $ :5$ NUMÉRO 2 : NUMÉRO 3/4 : 5$ 5% :5$ NUMÉRO 2 : NUMERO 3/4 : 5% 5% :6$ NUMÉRO 2 : NUMÉRO 3/4 : 6$ 5$ :6$ 6$ 6$ :6$ NUMÉRO 2 : NUMÉRO 3 : 6$ 6$ :6$ NUMERO 2 : 6$ 6$ 6$ NUMÉROS DISPONIBLES VOLUME 1 (1976-1977) Tricofil ; sciences sociales et pouvoir Santé ; question nationale Les Amérindiens : politique et dépossession VOLUME 2 (1977-1978) Fer et titane : un mythe et des poussières Nouvelles perspectives du roman québécois Bas du fleuve/Gaspésie Mouvements sociaux, coopératisme et autogestion VOLUME 3 (1978-1979) À qui appartient Montréal ?La poésie, les poètes et les possibles Éducation VOLUME 4 (1979-1980) Des femmes et des luttes Projets du pays qui vient Faire l\u2019autogestion : réalités et défis Poème de Gaston Miron VOLUME 5 (1980-1981) Qui a peur du peuple acadien ?Élection 81 : question au PQ.Les nouvelles stratégies culturelles VOLUME 6 (1981-1982) Cinq ans déjà\u2026 L'autogestion quotidienne Abitibi : La voie du Nord La crise.dit-on VOLUME 7 (1982-1983) Territoires de l\u2019art Québec, Québec : à l'ombre du G Et pourquoi pas l\u2019amour ?VOLUME 8 (1983-1984) Repenser l\u2019indépendance Des acteurs sans scène Les jeunes 1984 \u2014 Créer au Québec L'Amérique inavouable NUMÉROS DISPONIBLES NUMÉRO 1 : NUMÉRO 2 : NUMÉRO 3 : NUMÉRO 4 : NUMÉRO 1 : NUMÉRO 2 : NUMÉRO 3/4 : NUMÉRO 1 : NUMÉRO 2 : NUMÉRO 3 : NUMERO 4 : NUMÉRO 1 : NUMÉRO 2 : NUMÉRO 3 : NUMÉRO 4 : NUMÉRO 1/2 : NUMÉRO 3 : NUMÉRO 4 : NUMÉRO 1 : NUMÉRO 2 : NUMÉRO 3 : NUMERO 4 : NUMÉRO 1 : NUMÉRO 2 : NUMÉRO 3 : NUMÉRO 4 : NUMÉRO 1 : NUMÉRO 2 : NUMÉRO 3 : NUMÉRO 4 : VOLUME 9 (1984-1985) Le syndicalisme à l\u2019épreuve du quotidien \u2026 et les femmes Québec vert.ou bleu?Mousser la culture VOLUME 10 (1985-1986) Le mal du siècle Du côté des intellectuels Autogestion, autonomie et démocratie VOLUME 11 (1986-1987) La paix à faire Un emploi pour tous?Langue et culture Quelle université?VOLUME 12 (1988) Le quotidien : modes d'emploi Saguenay/Lac Saint-Jean : les irréductibles Le Québec des différences : culture d\u2019ici Artiste ou manager ?VOLUME 13 (1989) Il y a un futur [Droits de] regards sur les médias La mere ou l'enfant?VOLUME 14 (1990) Art et politique Québec en 2000 Culture et cultures Vies de profs VOLUME 15 (1991) La souveraineté tranquille Générations 91 Bulletins de santé Les publics de la culture VOLUME 16 (1992) L'autre Montréal What does Canada want?Les excentriques (les arts en régions) Formations professionnelles NUMÉRO 1 :7 $ NUMERO 2:7 $ NUMÉRO 3/4 : 12 $ NUMÉRO 1 :8$ NUMÉRO 2 :8$ NUMÉRO 3 : 8$ NUMERO 4: 8 § NUMÉRO 1/2 : 10 $ NUMÉRO 3 : 8 $ NUMÉRO 4 : 8 $ NUMÉRO 1 : 8$ NUMÉRO 2 :8$ NUMÉRO 3 :8$ NUMERO 4:8 % NUMÉRO 1 :8$ NUMÉRO 2/3 : 10 $ NUMÉRO 4 : 8 $ NUMÉRO 1 : 8$ NUMÉRO 2 : 8 $ NUMÉRO 3/4 : 12 $ NUMÉRO 1 : 8$ NUMÉRO 2 :8$ NUMÉRO 3 : 8$ NUMÉRO 4 : 8 $ NUMÉRO 1 :8$ NUMÉRO 2/3 : 10 $ NUMÉRO 4 : 8 $ NUMÉROS DISPONIBLES VOLUME 17 (1993) À qui le droit?Parler d\u2019ailleurs/d\u2019ici (les communautés culturelles) À gauche, autrement VOLUME 18 (1994) L'artiste (auto)portraits Pensées pour un autre siècle (les inspirateurs de POSS/BLES) L\u2019État solidaire LEstrie VOLUME 19 (1995) Rendez-vous 1995 : mémoire et promesse Créer a vif Possibles@techno VOLUME 20 (1996) Modernité : élans et dérives Eduquer quand méme Québec.On continue?L'art dehors (l\u2019art public) VOLUME 21 (1997) Penser avec Giguère et Miron Travailler autrement : vivre mieux ?Homo violens VOLUME 22 (1998) Générations : des liens à réinventer Un art qui s'engage Québec 1998 l\u2019alternative VOLUME 23 (1999) L\u2019affirmation régionale (les régions québécoises) Ethnies, nations, sociétés Avec ou sans Dieu Nouvelles stratégies culturelles VOLUME 24 (2000) Québec : capitale ou succursale ?Sortir de la pensée unique Interculturalisme québécois NUMÉROS DISPONIBLES NUMÉRO 1 : 8$ NUMÉRO 2 : 8$ NUMÉRO 3/4 : 10 $ NUMÉRO 1/2 : 12 $ NUMÉRO 3 : 8$ NUMÉRO 4 : 8$ NUMÉRO 1/2 : 10 $ NUMÉRO 3 : 8 $ NUMÉRO 4 : 8$ VOLUME 25 (2001) Un monde vert Femmes et hommes Rêver / Résister VOLUME 26 (2002) Refonder la société québécoise Une science citoyenne?Les cultures face à la mondialisation VOLUME 27 (2003) Montréal 2003 Pouvoir(s) et mouvements sociaux Une autre économie à di nue fi K.R gE à ; p i 8.Rk.g.A.gr: à Be 8 ; ke À 8 BS: i 8 i.3 4 EF.gr.LL RS Cu RR Comment, dans le contexte de la mondialisation marchande et de la fragmentation des identités, la « vieille » problématique de l'engagement se pose-t-elle ?C'est la question que nous avons soumise comme objet de réflexion à des intervenants du milieu littéraire et culturel à leur double titre d'acteurs engagés dans une pratique spécifique et de citoyens concernés par les grands débats qui préoccupent notre société.On verra que tous s'entendent pour reconnaître l'importance décisive du politique comme dimension constitutive de la vie sociale, régie du vivre ensemble qui nous concerne tous à titre d'êtres sociaux et de citoyens embarqués dans une aventure collective dont nous sommes des acteurs responsables.De cela, les écrivains, malgré et peut-être en raison de leur singularité, sont de plus en plus nombreux à être conscients.8$ LITTERATURE ET CITOYENNETE EDITORIAL HOMMAGE A EMILE OLLIVIER MADELEINE GAGNON ESSAIS ET ANALYSES Pour une littérature de combat FRANCIS DUPUIS-DÉRI Le jardin de Enshu MONIQUE LARUE De la littérature et du politique NATHALIE PRUD'HOMME L'alliance de la parole BRUNO ROY Gens de plume, Hebdromadaires et autres animaux communs : Jacques Prévert et les médias NORMAND BAILLARGEON On est de quelque part MONA LATIF-GHATTAS Littérature et citoyenneté NAÏM KATTAN Libération inconditionnelle DANIEL GAGNON Paroles en l\u2019air sur une citoyenneté atmosphérique TERRY COCHRAN et CATHERINE MAVRIKAKIS POÉSIE ET FICTION La chasse au snark de Lewis Carroll NORMAND BAILLARGEON Désaccord à Boston NATHALIE PRUD'HOMME Île KARINE GLORIEUX Mur.YVES PATRICK AUGUSTIN "]
Ce document ne peut être affiché par le visualiseur. Vous devez le télécharger pour le voir.
Document disponible pour consultation sur les postes informatiques sécurisés dans les édifices de BAnQ. À la Grande Bibliothèque, présentez-vous dans l'espace de la Bibliothèque nationale, au niveau 1.