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Titre :
Possibles
Éditeur :
  • Montréal, Québec :Revue Possibles,1976-
Contenu spécifique :
Été - Automne
Genre spécifique :
  • Revues
Fréquence :
quatre fois par année
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Possibles, 2006, Collections de BAnQ.

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[" i PER 0S sibles s| dj 1275 i.VOLUME 30, NUMERO 3-4, ETE-AUTOMNE 2006 ess \u2014_ ee - P= a te einem il ) Z / qu Alas Lo Rr = OS _\u2014 11 TS \u2014 , & IF CU BUSAME D = \u2014 om.\u2014 \u2014 \u2014 Ee pet i fl ey PEN Cr = ee Le oe \u2014 Re eo rao oe = ss on oS > > =) a sa = ll amas EN a 2 = Ces 8 oo = = = = ES 3 2 Tes es 24 Er TIT 20} CEE => CS SA EE A ee np Dera) grt SNES oy 25 - SE ta Dr aan ae aa 3 = - = CE TI = 3 ag Eom RN £25 RIT TSA VOLUME 30, NUMÉRO 3-4, ÉTÉ-AUTOMNE 2006 La véritable aventure des revues d'idées 4, ca reat ; 3 \u2018 * 3 18 4 I 5070, RUE DE LANAUDIÈRE, MONTRÉAL (QUÉBEC) H2J 3R1 TÉLÉPHONE : 514 529-1316 SITE WEB : www.possibles.cam.org COMITE DE REDACTION Gabriel Gagnon, Pierre Hamel, Patrice LeBlanc, Jean-François Lepage, T Gaston Miron, Jacques Pelletier, Nathalie Prud\u2019 Homme, {+ Marcel Rioux, Raymonde Savard, Stéphane Thellen, Amine Tehami, André Thibault COLLABORATEURS(TRICES) Yvan Comeau, Francine Couture, Marcel Fournier, Bernard Gauvin, TRoland Giguere, Jacques T.Godbout, Suzanne Jacob, Marie Nicole L'Heureux, t Suzanne Martin, Marcel Sévigny RÉVISION DES TEXTES ET SECRÉTARIAT Micheline Dussault RESPONSABLES DU NUMÉRO Pierre Hamel, Gabriel Gagnon et Nathalie Prud\u2019Homme La revue PossIBLES est membre de la SODEP et ses articles sont répertoriés dans Repère.Les textes présentés à la revue ne sont pas retournés.Ce numéro : 12$.La revue ne perçoit pas la TPS ni la TVQ.PRODUCTION ET IMPRESSION : Mardigrafe CONCEPTION : Diane Héroux DISTRIBUTION : Diffusion Dimedia inc.DÉPÔT LÉGAL Bibliothèque nationale du Québec : D775 027 DÉPÔT LÉGAL Bibliothèque nationale du Canada : ISSN : 0703-7139 © 2006 Revue PossiBLEs, Montréal TABLE DES MATIÈRES 3 ÉDITORIAUX Portrait de groupe ee ee eee as eee rene Gabriel Gagnon Vacuum de subventions.12 Nathalie Prud Homme ESSAIS ET ANALYSES Parti pris : un printemps dans la vie intellectuelle du Québec.eee ee ere eee ere een ea ea 21 Jean-Marc Piotte La vie en rose.Sept ans de contradictions.31 Françoise Guénette Souvenirs de Recto verso 2000 0e 43 Jean-Marc Fontan De la contestation a la complaisance.Déclin et disparition de Cité libre .53 Pierre Joncas Mon témoignage sur la revue Esprit .69 Jean-William Lapierre Entre dissonances et consonances.La petite musique d'Espritau Québec 1000000000 78 Gérard Fabre La critique comme métier et vocation.Les intellectuels d'Europe centrale et les samizdats 93 Barbara Thériault et Sébastien Poitras Relations au temps qui passe.eee 109 Jean-Claude Ravet L'esprit d'Argument.\u2026.eee eee rer acer 120 Éric Bédard Combats \u2014 Pour un humanisme combattant 129 Louis Cornellier, André Baril et Alain Houle esse persiste et signe eee 140 Sylvette Babin Internet et la « décolonisation de notre imaginaire De.151 Éric George Les revues d'idées et Internet : alliance prometteuse ?162 Jacques Fournier Revues d'idées et guerre de positions.174 Pierre Hamel POÉSIE ET FICTION L'exilée \u2026.187 Mélanie Desmeules Aujourd'hui ton visage (extraits) 10000 190 Michel Ponce Le pèlerin de la dérive (extraits) 1222222 194 Carl Thibault Le bal des cannibales .200 Philippe Haeck L'écouteur à l'oreille LE 206 Pierrot Péladeau DOCUMENTS La mondialisation des solidarités : un signe des temps nouveaux?213 Majella Simard Se laisser penser par le tragique de l'acte suicidaire.233 Paul Grell Hubert Aquin : No right to be there .251 Daniel Gagnon cr Portrait de groupe n fêtant cet automne notre trentième anniversaire, nous nous réjouissons de la qualité de nos derniers numéros sur « les autogestions », sur Jacques Ferron et sur l\u2019éducation, ce dernier ayant même dû être réimprimé à la demande de nombreux lecteurs potentiels.Pourtant, comme l'explique Nathalie Prud\u2019Homme dans l\u2019article qui suit, cet anniversaire est assombri par la décision du Conseil des arts et des lettres du Québec (CALQ) de ne plus nous subventionner.Comme nous l\u2019avons montré dans une libre opinion publiée dans le Devoir du lundi 1\u201d mai (« Les revues d'idées ont-elle encore une place au Québec?») cette décision, inspirée par des « comités de pairs » défendant une conception étriquée de la littérature et du rôle qu\u2019y joue l'essai, est bien dans la ligne de la pensée unique d\u2019un Alain Dubuc et d\u2019un Michel Kelly-Gagnon, président du Conseil du patronat, pour qui les organismes communautaires se mélant de critique sociale devraient être impitoyablement rayés de la liste des subventions gouvernementales.ae idée 6 POSSIBLES, ÉTÉ-AUTOMNE 2006 Les revues culturelles comme les revues d\u2019idées, quels que soient le temps et l'argent qu\u2019y consacrent leurs artisans, ne peuvent vivre sans l\u2019appui des conseils subventionnaires.Quant à nous, grâce à un fonds de réserve accumulé au fil des années, il nous sera possible de combler les déficits prévus pour 2006 et 2007.Il nous faudra cependant renoncer à reproduire des œuvres d'artistes, cesser de verser des cachets symboliques à nos collaborateurs et opter, au lieu des quatre numéros habituels de 180 pages, pour deux gros numéros doubles d'environ 300 pages.Nous entreprenons dès maintenant des démarches auprès d'organismes syndicaux et de maisons d\u2019édition pour assurer à long terme la survie de la revue.Nous apprécierions les suggestions de lecteurs à ce sujet.Inspirés par la conjoncture, il nous est apparu essentiel de faire appel à des analystes et à ceux et celles qui animent des revues d\u2019idées pour réfléchir avec eux sur notre rôle, les obstacles auxquels nous faisons face et les perspectives d\u2019avenir que nous pouvons entrevoir.Ce numéro, qui sera prolongé par un septième colloque Marcel-Rioux, présente d\u2019abord quatre revues disparues qui ont, chacune sa façon, ouvert des perspectives nouvelles à la société québécoise.Jean-Marc Piotte, un des principaux animateurs de Parti pris, revient sur cette expérience dont, avec peut-être un peu moins de ferveur et de certitudes, nous nous inspirions à nos débuts.Françoise Guénette fait revivre La vie en rose qui, avec son récent numéro spécial, a montré l\u2019actualité permanente des perspectives qu'elle avait ouvertes.Jean- Marc Fontan analyse en détail les métamorphoses de Recto verso qui, de 1930 à 2004, défendait une perspective chrétienne ÉDITORIAL engagée sur la condition ouvrière.Quant à Pierre Joncas, il montre bien comment Cité libre passa de la contestation radicale pour l\u2019époque des années 50 à une « complaisance » bien subventionnée au cours des années 90 qui virent sa disparition.Pour mieux éclairer nos débats québécois, nous sommes allés voir du côté de la revue française Esprit : comme le montre Gérard Fabre, elle eut ici une influence considérable, nous faisant connaître Ivan Illich et Cornelius Castoriadis et inspirant souvent nos débats sur le travail, l\u2019autogestion, l\u2019État- providence, la philosophie et l\u2019art contemporain.Le précieux témoignage de notre ami Jean-William Lapierre montre bien ce que fut cette revue pour de nombreux intellectuels chrétiens issus de la Résistance française.Un article sur les intellectuels d'Europe centrale et les samizdats présente une autre facette d\u2019une critique sociale beaucoup plus souterraine et périlleuse qu'ici.Pour tenter un portrait des revues d'idées québécoises actuelles, nous avons choisi celles avec lesquelles nous nous sentons le plus d\u2019affinités.Relations nous est présentée par Jean- Claude Ravet, son rédacteur en chef, Argument par Éric Bé- dard, Combats par Louis Cornellier, André Baril et Alain Houle qui sont ses animateurs et Esse par Sylvette Babin, sa directrice.Des réflexions d\u2019Éric George et de Jacques Fournier sur la complémentarité possible entre Internet et les revues d\u2019idées et une conclusion de Pierre Hamel sur l\u2019importance de celles- ci pour les intellectuels viennent éclairer les études de cas qui les précèdent.1 8 POSSIBLES, ÉTÉ-AUTOMNE 2006 Dans cet univers riche et multiple, quelle place une revue comme POSSIBLES pourra-t-elle occuper ces prochaines années?La lecture du dernier volume publié des textes de Cas- toriadis (Une société à la dérive.Entretiens et débats.1974-1997, Seuil, 2005) m'a permis de constater de nouveau que, comme ce penseur l\u2019a fait toute sa vie, nous cherchons toujours, à POSSIBLES, à détecter, pour leur donner voix, ces mouvements qui « incarnent déjà, fût-ce de façon partielle, fragmentaire, balbutiante, ces significations politiques centrales : autogestion, auto-organisation, autogouvernement, auto-institution » (p.154).Bien sûr, pour ce faire, nous laissons de côté les idéologies toutes faites pour prôner plutôt les utopies concrètes proposées par Anthony Giddens ou les utopies réalistes chères à Pierre Bourdieu.Loin des mirages dessinés par leurs promoteurs, PALENA et la mondialisation ont provoqué surtout chez nous fermetures d\u2019usines, diminution des salaires, détérioration des conditions de travail et repli vers les PME.L'écart entre les revenus des dirigeants d\u2019entreprises et les salaires de leurs employés s\u2019est ainsi considérablement accru.Nous assistons en même temps à une montée du corporatisme chez les groupes sociaux favorisés pour qui salaire et avantages sociaux semblent le seul souci.La campagne publicitaire scandaleuse des médecins spécialistes qui, au coût de 16 millions, fait peur à la population tout en camouflant les pourcentages exorbitants dont ils veulent accroître leurs 232 000 $ de revenu annuel en est un bon exemple.De la même façon, des professeurs d\u2019université, malgré un budget fermé, revendiquent à la fois de considérables augmentations de salaire et l\u2019accroissement sensible du corps professoral.Que dire de ces enseignants prêts à ÉDITORIAL quitter une CSQ qui, plutôt qu\u2019un affrontement stérile avec un gouvernement bien déterminé, a préféré négocier des améliorations sensibles de la tâche de ses membres?On a souvent l\u2019impression que pour beaucoup de syndiqués les revendications salariales prennent souvent toute la place au détriment de la qualité de vie au travail et du souci des pauvres et des exclus.On semble bien loin du temps où deux utopies concrètes, la diminution du temps de travail et le revenu de citoyenneté, faisaient l\u2019objet de débats importants.Pourtant, encore aujourd'hui, beaucoup de gens travaillent trop, beaucoup d'hommes et de femmes sont exclus du marché du travail ou réduits à un revenu de subsistance.Que ce soit pour concilier travail et famille ou plus simplement transformer la vie quotidienne, il est impératif de trouver les moyens de réduire de façon appréciable le temps que nous consacrons au travail rémunéré.De la même façon, un revenu de citoyenneté, au moins équivalent à un salaire minimum revalorisé, pourrait, tout en réduisant les contrôles bureaucratiques, améliorer considérablement le sort des exclus.Qu'il s'agisse du mont Orford, des rivières de la Côte- Nord, de la forêt boréale, des éoliennes en Gaspésie, du territoire madelinot, des ports méthaniers, des OGM ou des gaz à effet de serre, de nombreux groupes environnementalistes se mobilisent soit pour s'opposer aux « développeurs » prédateurs soit, moins souvent, pour proposer de nouvelles utopies réalistes.Malheureusement leur action ne débouche pas encore sur un projet commun susceptible d'accéder au niveau politique.D'ailleurs les partis politiques progressistes s\u2019accommodent mal d\u2019une conjoncture nouvelle où le souci de l\u2019environnement concurrence les revendications traditionnelles 9 10 POSSIBLES, ÉTÉ-AUTOMNE 2006 des syndiqués et de leurs alliés.Pour le moment, André Bois- clair semble hésiter à adopter la stratégie référendaire proposée dans le programme de son parti.Comment convaincre la population d\u2019opter aux élections pour un éventuel projet de pays sans se voir proposer un programme immédiat de gouvernement?Comment faire croire qu\u2019un référendum gagné par une mince majorité de votes puisse être immédiatement suivi d\u2019une déclaration unilatérale d'indépendance et de gestes de rupture envers le pouvoir fédéral?Quant à Québec solidaire, pourra-t-il se doter d\u2019une plateforme électorale unissant de façon convaincante aspirations féministes, syndicales et écologistes?De son côté, le Parti vert saura-t-il transformer en projet politique crédible les revendications de l\u2019ensemble des groupes écologistes?Il est à craindre que, malgré la forte insatisfaction qu\u2019il suscite, le parti de Jean Charest demeure au poste de commandement.Avec d\u2019autres revues d\u2019idées progressistes POSSIBLES doit approfondir une critique radicale d\u2019un monde capitaliste dominé par l\u2019automobile, l\u2019étalement urbain, l\u2019argent, la consommation et la croissance effrénée.Comme le propose Cas- toriadis, cette critique devrait nous conduire à construire un nouvel imaginaire social destiné à remplacer celui qui nous domine.À long terme, le système d\u2019éducation devrait être le principal porteur de ce changement.Malheureusement on parle peu des 1000 écoles Brundtland qui, au Québec, ont commencé silencieusement à amorcer ce virage.Pourtant, ce sont elles qui pourraient le mieux traduire en compétences nouvelles les intuitions des écologistes.Les « pairs » qui évaluent nos demandes de subvention au Conseil des arts et des lettres du Québec prétendent que, depuis la disparition de nos poètes fondateurs, Miron, Giguère, ÉDITORIAL Hénault et Godin, nous n\u2019avons plus fait le lien entre notre projet culturel et la création artistique et littéraire.Alors que les arts visuels contemporains cherchent d\u2019abord à nous étonner, que la littérature oscille souvent entre l\u2019ésotérisme et la facilité, nous refusons de tenter d\u2019établir une harmonie factice préalable entre nos essais et les recherches des créateurs.Nous préférons continuer à ouvrir largement nos pages à ceux et à celles qui partagent avec nous l'angoisse du présent et participent à l'invention de possibles émancipateurs.GABRIEL GAGNON POUR LE COMITÉ DE RÉDACTION 11 ÉDITORIAL Vacuum de subventions PAR NATHALIE PRUD'HOMME Le rêve de tous les possibles Lenthousiasme de poètes (Roland Giguère, Gérald Godin, Gilles Hénault, Gaston Miron) et de sociologues (Gabriel Gagnon et Marcel Rioux) a engendré l\u2019idée POSSIBLES en 1974.En 1976, le premier numéro voit le jour.Comme l\u2019écrit alors Marcel Rioux, il s'agit de penser autrement la société : « la recherche des possibles passe par l\u2019étude des pratiques novatrices et par celle qui contribuent à déstructurer la société capitaliste et particulièrement celle du Québec dominé »'.Depuis, notre revue a maintenu le cap de cet idéal autogestionnaire.Au cours du dernier quart de siècle, quatre fois l\u2019an, notre revue s\u2019est voulue multidisciplinaire : essais, poèmes, œuvres de fiction, reproductions d'œuvres d\u2019art, etc., ont ponctué nos numéros aux thèmes tantôt sociopolitiques tantôt résolument littéraires, mais ayant toujours pour but de tendre vers une société plus juste et équitable pour tous.Subventions et survie Pendant cette période, POSSIBLES a eu la chance d\u2019obtenir des subventions du gouvernement fédéral (jusqu\u2019en 1998) et du 1.Marcel Rioux, « Les possibles dans une période de transition », POSSIBLES, vol.1, n° 1, automne 1976, p.6-7. ÉDITORIAL sont assez éloquen tes.bénévole et, lorsqu'ils écrivent un article, ne reçoivent pas le cachet symbolique que généreusement refusé son salaire afin de participer à la survie de cette revue.Ce bref aperçu de notre gestion vous permet de comprendre que les subventions et le financement provenant des abonnements et des ventes au numéro ont toujours été entièrement réinvestis dans la revue pour assurer sa parution.Bon an, mal an, les coûts de production de cette revue sont d\u2019environ 24 000 $.gouvernement provincial (jusqu\u2019en 2005), qui ont permis à cette revue à but non lucratif de survivre?et de présenter sur la place publique une réflexion sociale de qualité et capable d\u2019engendrer des débats nécessaires.Certains diront que cette revue a eu beaucoup de chance, qu'elle a pu profiter d\u2019une situation financière que bien peu de revues d'idées ont connue, donc que POSSIBLES est un « enfant gâté qui se plaint le ventre plein », mais il ne faudrait pas oublier que les enjeux vont bien au-delà de la survie de PossIBLES.Il faut spécifier deux éléments essentiels : les budgets des revues à but non lucratif qui diminuent et l\u2019absence de subventions pour soutenir les revues d\u2019idées.Ainsi les subventions accordées à POSSIBLES ces quinze dernières années ont toujours été octroyées en diminuant comme peau de chagrin : au Conseil des Arts du Canada, cette subvention est passée de 10000 $, 4 5000 $ 4 0 $; les fonds donnés par le Conseil des arts et des lettres du Québec (CALQ) ont suivi la même courbe descendante de 22 000 $, à 16500 $, à 8500 $ à o $*.De plus, aspect bien plus fondamental, aucun organisme subventionnaire ne possède une enveloppe budgétaire réservée aux revues d\u2019idées et aucun ne semble désireux de s'associer aux revues d\u2019idées pour demander aux dirigeants politiques de créer cette catégorie de subvention.À ce sujet, nos dernières délibérations avec le CALQ Il faut ici rappeler que les membres du comité de rédaction font un travail entièrement nous donnions jusqu'à tout récemment à nos collaborateurs.Le seul membre du comité de rédaction qui recevait un salaire (dérisoire pour la tâche qu\u2019elle accomplit) était notre secrétaire, Micheline Dussault, mais depuis que nous n'avons plus de subventions, elle a th ving fi fhe K ER 14 POSSIBLES, ÉTÉ-AUTOMNE 2006 « Couvrez ces revues d'idées que nous ne saurions voir! » Dans cette attitude, il y a de la tartufferie : les revues, à but lucratif ou non, sont subventionnées avec nos taxes, mais dès que l\u2019on mentionne que les revues d\u2019idées sont laissées pour compte dans les enveloppes budgétaires, aucun politicien, aucun fonctionnaire ne nous dit le contraire, ils évitent tout simplement le sujet ou en parlent du bout des lèvres, essayant de renvoyer la balle à un autre organisme ou de remettre en question les orientations de la revue concernée quand ils ne changent pas complètement de sujet.De cela témoignent nos derniers échanges de lettres avec le CALQ.Voici un bref résumé de nos échanges avec cet organisme depuis six ans.En juillet 2004, le CALQ nous a annoncé que, apres plus de 25 ans, le contenu de la revue ne correspondait plus aux critères d\u2019admissibilité au programme de soutien « pour I'édition et la promotion des périodiques culturels ».Pourtant, considérant qu'il n\u2019existait pas de catégorie bureaucratiquement reconnue pour les revues d\u2019idées, malgré l'importance culturelle et sociale de ce secteur dans l\u2019histoire du Québec, le CALQ a provisoirement maintenu la moitié de notre subvention (soit 11000 $ en 2002-2003 et 2003-2004), pendant qu\u2019on cherchait à combler cette lacune dans les programmes existants.Cette recherche ne semble pas avoir abouti et, après une dernière subvention de 8500 $ pour 2004-2005, on nous a informés que nous ne recevrions plus rien pour de 2005-2006, ce qui est le cas cette année.Le CALQ reconnaît « l\u2019intérêt du contenu de l\u2019essai sociologique » que nous pratiquons depuis trente ans, mais il ne reconnaît pas ce genre comme étant admissible au programme de soutien et de promotion.Lors de notre rencontre avec madame Hélène Bernier, directrice des arts visuels, des arts mé- ÉDITORIAL 15 diatiques et de la littérature, au printemps 2005, on nous a expliqué que le CALQ limite l'essai aux textes ayant pour sujet la littérature, un choix imposé par des contraintes budgétaires, semble-t-il.Vous conviendrez avec nous que cette décision contribuera à appauvrir ce genre littéraire, qui est un pan important de la littérature québécoise contemporaine.] En 1999-2000, nous avions rencontré a quelques reprises des représentants du CALQ avec lesquels nous avions débattu de nos objectifs, précisé et fait accepter notre originalité en tant que revue à caractère multidisciplinaire privilé- pe i iM gt it BX giant l\u2019essai comme genre littéraire, qu\u2019il porte sur les questions sociales, politiques, littéraires, philosophiques, scientifiques ou E technologiques.Cela correspond à la définition du genre lit- E téraire de l'essai qui se caractérise, non pas par un thème littéraire, mais par sa teneur argumentative : I'essai est une prose engagée, parfois lyrique, qui présente une implication de l\u2019auteur sur un sujet qui lui tient particulièrement à cœur.C\u2019est ce que nous pratiquons à POSSIBLES depuis une trentaine d\u2019années et ce que présente toute revue d'idées qui ne peut être 3 confondue avec une revue universitaire, dont les contraintes d\u2019écriture sont bien différentes.Dans un ultime effort, lorsque nous avons, à nouveau, porté cette situation à l'attention du président-directeur général du CALQ, M.Yvan Gauthier, et de la ministre de la Culture et des Communications, M\u201d* Line Beauchamp*, les réponses ont été plus que laconiques.De la ministre, nous n'avons eu pour toute réponse qu\u2019un accusé de réception nous 4.« Madame la ministre, Monsieur le président-directeur général, nous ne plaidons pas seulement pour notre survie, mais pour celle de toutes les revues d\u2019idées qui risquent, à court ou à moyen terme, de souffrir de cette inexistence de subventions » (extrait de la lettre adressée à la ministre et au directeur du CALQ, le 15 septembre 2005). 16 POSSIBLES, ÉTÉ-AUTOMNE 2006 avisant que notre lettre (adressée à la ministre et au directeur du CALQ) avait été transmise au CALQ, cherchez l\u2019erreur\u2026 Quant à la réponse du CALQ à notre cri d\u2019alarme contre le manque de subventions disponibles pour les revues d\u2019idées, elle semble être un déni de cette réalité.M.Yvan Gauthier s'est contenté de nous répéter que, selon le CALQ, notre « revue s'est éloignée peu à peu des objectifs [du] programme et [qu'il respecte] les choix éditoriaux qui ont conduit à cette situation.» Cela est bien loin de la vérité : nous associons toujours réflexion sociale, art et création littéraire, mais nous n'avons plus les moyens, avec des subventions réduites de moitié puis abolies maintenant, d\u2019insérer dans nos numéros des reproductions d\u2019œuvres d\u2019art, par exemple.Au Québec, selon les critères du CALQ, le genre littéraire de l\u2019essai devient un parent pauvre de la littérature, puisque n'étant reconnus comme essais que les textes traitant de littérature, toute autre forme d\u2019essai se retrouve dans un vacuum de subventions.Nous ne sommes pas les seuls à en souffrir, pensons aux revues Combats, Relations, Argument, À bâbord! et toute la section socioculturelle de la Société de développement des périodiques culturels québécois (SODEP) : Cap-aux-Diamants, Continuité, Interculture, Liaison, Magazine Gaspésie, Québec français, Il est d\u2019ailleurs révélateur que M.Gauthier cite en exemple de revues multidisciplinaires que subventionne le CALQ Spirale et L\u2019inconvénient, deux excellents périodiques, ce que nous ne remettons pas en cause, mais qui se retrouvent dans la section littérature de la SODEP Il semble bien que c'est l'aspect sociopolitique qui déplaise à cet organisme.M.Gauthier nous écrit que « le comité de rédaction des fondateurs de la revue POSSIBLES avait su créer cet habile ÉDITORIAL mélange entre art, littérature et société.Le collectif de rédaction actuel s'oriente de manière différente ; c\u2019est un choix que nous respectons, mais il faut comprendre que notre mandat est de soutenir les périodiques dont le contenu est axé essentiellement sur les arts et la littérature.» Ici, nous sourions un peu en lisant cette lettre, car ce n\u2019est pas notre orientation qui a changé, mais bien celle de la société qui tend malheureusement de plus en plus vers la droite néolibérale et semble craindre les débats d'idées d\u2019un point de vue social, politique et économique.Il y a fort à parier que le premier numéro de POSSIBLES, à l'automne 1976, « Spécial Iricofil » n'aurait pas correspondu à leurs critères de sélection : il aurait été perçu comme trop social, pas assez littéraire et peut-être même, osons le dire, trop gauchiste! Le mot d'ordre du Mouton noir, « Je pense donc je nuis », semble s'appliquer à bien des revues d'idées et faire peur aux dirigeants politiques actuels.Nous avons tout de même espoir que l'esprit des forces de gauche qui semble renaître arrive jusqu'aux organismes subvention- naires comme le CALQ.Alors, au lieu de nous servir le discours éculé de la langue de bois, les fonctionnaires se battront peut-être à nos côtés pour obtenir des enveloppes budgétaires pour les revues d\u2019idées, ce qui fait cruellement défaut au Québec, mais également au Canada.Une société qui préfère subventionner des revues à but lucratif comme 7 jours plutôt que des revues comme la nôtre, nous semble vouée à la sclérose intellectuelle.Le CALQ pourrait dire que cela n\u2019est pas de son ressort, mais de celui de Patrimoine Canada et il aurait raison, mais cet organisme devrait avoir à cœur de ne pas étouffer une partie de la littérature québécoise, nous avons nommé l\u2019essai d'idées.Pour cela, il faudra avoir beaucoup de courage et 5.Cette revue a obtenu 489865 $ pour l\u2019année 2002-2003 tandis que Recto verso n'obtenait que 29945 $ et se faisait enlever ses subventions en 2004.17 18 PossiBLES.ÉTÉ-AUTOMNE 2006 même aller à contre-courant de l\u2019institution littéraire dont les intérêts ne sont pas toujours qu'artistiques et il faudra aussi se battre contre le vent de la pensée unique, « pliures », « drap noir de l\u2019habitude » dont il faudra se défaire, ce que ne souhaitent peut-être pas certains dirigeants qui peuvent trouver embêtants des citoyens qui débattent de leurs opinions, parce qu\u2019ils sont moins faciles à berner.Les membres de la rédaction de la revue POSSIBLES, fidèles à ses fondateurs, souhaitent que tous ceux qui, comme nous, ne veulent pas que les débats d\u2019idées soient réduits à une peau de chagrin le disent.Nous souhaitons, comme le clamait Roland Giguère dans le très beau poème « Nouvelle culture » paru dans le premier numéro de POSSIBLES, pouvoir affirmer fièrement : Je ne suis plus ce que j'étais enfermé dans mes pliures blessé de l\u2019aile le point au bout de la ligne maintenant je trace des envols nouveaux Je traque l\u2019ombre dans le nid des oiseaux J'éclaire aussi les nuits les plus opaques le drap noir de l\u2019habitude les matins gris sas = = bats Ea 2 re = = Ey =.a £2 Pt Ji = = 725 £5 % 3 NLU ___ LS Se = e\u2026 = = a Pa PR B 3 + A 4 8 8 A À fie A Parti pris : un printemps dans la vie intellectuelle du Québec PAR JEAN-MARC PIOTTE ors du lancement du premier numéro de Parti pris, les cinq membres fondateurs de la revue (André Brochu, Paul Chamberland, Pierre Maheu, André Major et moi-même) avions entre vingt-deux et vingt-six ans.Nous étions donc des enfants de la guerre, précédant les baby boomers avec lesquels des communicateurs à l\u2019esprit léger, comme Richard Marti- neau, nous ont souvent confondus.Le duplessisme et Cité libre Nous avons vécu notre enfance et notre adolescence sous le règne duplessiste.Premier Ministre du Québec, de 1945 à 1959, le roublard Maurice Duplessis envoûtait les Canadiens français par son verbe flamboyant et achetait leurs votes avec des caisses de bière ou autres biens de consommation.Il défendait l\u2019autonomie de la province du Québec contre l\u2019envahisseur fédéral et n'aurait jamais accepté que les universités succombent à 22 POSSIBLES, ÉTÉ-AUTOMNE 2006 M2 YU A A l'attrait de chaires canadiennes.Le développement économique relevait, selon lui, de l\u2019entreprise privée et l\u2019État devait respecter la liberté du marché dominé par les entreprises américaines et canadiennes-anglaises.(Le petit Dumont a donc un illustre Ar 1\u201d TA AOE 1e 4 prédécesseur.) Les remèdes aux problèmes sociaux ressortaient 8 du domaine de la charité et dépendaient de l\u2019Église qui contrô- 3 lait le système d\u2019éducation et les hôpitaux.L'idéologie officielle y de l\u2019Église était le thomisme.Le néo-thomisme, dont les deux 3 principaux représentants étaient Etienne Gilson et Jacques Ma- i ritain, s\u2019affichait comme la tendance moderniste et progressiste SI au sein de cette idéologie.Bref, les Canadiens francais étaient, au Québec, dominés politiquement par un démagogue populiste et nationaliste, économiquement par des chefs d\u2019entreprise dont la langue était l\u2019anglais et culturellement par une Église qui enseignait que la philosophie s'était arrêtée avec Descartes et la saine politique, avec la Révolution française.Ke XG vi Vers la fin des années cinquante, lorsque nous avions dix-sept, dix-huit ou dix-neuf ans, commençant à nous intéresser aux questions sociales ou politiques, nous avons tous lu l\u2019un ou l\u2019autre numéro de la revue Cité libre, fondée en 1950 par des catholiques progressistes au début de la trentaine qui, pour la plupart, avaient milité dans les Jeunesses étudiantes catholiques (JEC).Ils étaient disciples du personnalisme chrétien, d\u2019Emmanuel Mounier et de la revue Esprit, mais ils en présentaient une version si affadie que ce n\u2019était guère perceptible dans leurs textes, à moins de le savoir.Peut-être faisaient-ils de l\u2019autocensure, afin d\u2019éviter la répression ecclésiastique qui était lourde et pouvait s\u2019abattre partout dans la Belle Province.EN ES EE TE pe REE Ils étaient des catholiques convaincus et, à ma connaissance, le sont demeurés.Ils voulaient que les laïcs jouent un rôle au sein de l\u2019Église et qu\u2019ils puissent y jouir d\u2019une certaine PARTI PRIS : UN PRINTEMPS DANS LA VIE INTELLECTUELLE DU QUÉBEC liberté d'expression.Ils blimaient, du moins sous la plume de Pierre Flliott Trudeau, le peuple canadien-français qui avait reçu des Britanniques le système parlementaire, sans réussir à le faire sien : Trudeau passait ainsi sous silence la rébellion de 1837 dont les objectifs étaient républicains et qui fut sévèrement réprimée par les armées de Sa Majesté.Cité libre affirmait le caractère urbain et industrialisé du Québec, critiquant l\u2019agriculturalisme promu par tant de membres de l'élite.La plupart de ses membres haïssaient le nationalisme canadien-français qui, sous le rêve messianique d\u2019une reconquête de l'Amérique, entretenait la pauvreté intellectuelle et la démission devant les tâches de l\u2019heure.Une nouvelle génération intellectuelle Sauf peut-être Paul Chamberland qui avait fréquenté un certain temps le Grand séminaire, aucun d\u2019entre nous n\u2019avait lu saint Thomas d'Aquin, devant nous contenter, au pire, du père Jolivet et, au mieux, de Jacques Maritain.Tous les auteurs enseignés nous semblaient du pareil au même et ne répondaient à aucune de nos questions concernant le comment et le pourquoi vivre.Nous avons alors commencé à nous procurer des livres à l\u2019Index, risquant ainsi la damnation éternelle, tant était grande notre curiosité intellectuelle qui était, comme l\u2019appétit sexuel, aussi puissante que condamnable.Camus, Sartre, Memmi, Fanon, Marx, Lénine.devinrent nos lectures de chevet.Malgré notre scolarisation, nous nous considérions comme des autodidactes.Notre vision du monde s\u2019est donc construite à côté et contre celle qui nous avait été enseignée, et n'avait plus de rapport avec la critique interne et réformiste de la société canadienne-française faite par les citélibristes.L\u2019Algérie indépendante, Cuba libre et la résistance acharnée du peuple vietnamien contre la plus grande puissance impérialiste du monde nous enflammaient.Sartre, engagé en POSSIBLES, ÉTÉ-AUTOMNE 2006 faveur de la décolonisation contre l\u2019impérialisme français ou américain, qui affirmait que chacun se crée par ses projets, était l\u2019intellectuel que nous révions d\u2019imiter.Tout était possible.La simple mort de Duplessis n\u2019avait-elle pas entraîné l\u2019écroulement d\u2019un régime qui apparaissait jusque-là inexpugnable ?La Révolution était là, à portée de la main il fallait l\u2019oser.Nous ne voulions rien de moins qu\u2019un Québec indépendant, socialiste et laïque.Jusqu'ici, du moins depuis le chanoine Groulx, le nationalisme canadien-français était une idéologie de droite.Parti pris contribue à le faire basculer à gauche et à le territorialiser.Nous ne sommes plus des Canadiens-fran- çais-catholiques : nous sommes des Québécois.Le peuple québécois, contrôlé par une élite clérico-bourgeoise, constitue une nation quasi prolétarienne.Que signifierait l\u2019indépendance du Québec s'il continuait à être dominé par le capitalisme américain et canadien-anglais?L'indépendance du Québec doit être socialiste ou elle ne sera qu\u2019une coquille vide.Le clergé nous avait sans doute protégés de l\u2019assimilation, mais en tournant le dos à la modernité, en nous laissant démunis devant le déferlement de l\u2019économie capitaliste et en nous subordonnant au pouvoir politique étranger.Nous devons refouler les curés dans leurs églises et jouir enfin d\u2019une séparation de l\u2019Église et de l\u2019État, à l\u2019instar de la plupart des pays démocratiques, dont la France et les États-Unis.Memmi avait démontré que le colonisé intégrait le portrait que lui renvoyait le colonisateur.Pierre Elliott Trudeau était le prototype de l\u2019intellectuel colonisé pour qui l'ignorance et la misère intellectuelle des Canadiens français ne relevaient que d'eux-mêmes : il aurait fallu se mettre à l\u2019école des Canadians qui avaient l\u2019esprit démocratique, respectaient les droits de l\u2019homme et manifestaient un sens des affaires.Il aurait fallu PARTI PRIS : UN PRINTEMPS DANS LA VIE INTELLECTUELLE DU QUÉBEC apprendre des maîtres.Parti pris combat cette vision condescendante et méprisante d\u2019une certaine élite qui reprenait à son compte plus ou moins consciemment les jugements des WASP sur les « frogs ».La littérature québécoise existait et avait une valeur en soi il ne fallait pas la rabattre en la comparant à la littérature de la grande nation française, comme le faisait, dans La Presse, Gilles Marcotte.La chanson québécoise avait le même droit à l\u2019existence que le peuple québécois.Le théâtre et le cinéma québécois s'imposaient : ils n'étaient ni canadiens, ni français, ni américains.Les Noirs américains affrmaient : We are Blacks and Blacks are beautiful : nous, nègres blancs de l\u2019Amérique, sommes québécois et fiers de l\u2019être, avec nos qualités et nos défauts.Parti pris a, sur le plan intellectuel, largement contribué à détruire l\u2019image péjorative que nous avions de nous- mêmes, en valorisant l\u2019existence périlleuse de ce petit peuple isolé en Amérique du Nord.Des utopistes Sortant à peine du système scolaire, nous avions une bien maigre expérience de la vie et une connaissance très fragmentaire de l\u2019histoire.Nous pigions ici et là dans les lectures que nous dévorions et les appliquions à la situation québécoise sans grand souci de cohérence et avec une totale liberté face aux auteurs utilisés.Nous refusions de séparer les problèmes et de les analyser un par un.La domination idéologique du clergé était surdéterminée par celle du pouvoir politique canadian; le premier n'opposait que des prières à l\u2019exploitation capitaliste, tandis que le second la favorisait.Notre analyse était globaliste et nous en étions fiers.On nous accusait d\u2019être dogmatiques, voire totalitaires chez ce brave Charles Taylor secoué par notre intransigeance.Mais une simple relecture des textes montre POSSIBLES, ÉTÉ-AUTOMNE 2006 que notre unité n'était qu'une façade, divisés que nous étions par des approches différentes d\u2019une société que nous rejetions globalement.Des intellectuels, plus âgés, mais proches de nous, nous mettaient en garde : Michel van Schendel écrivait dans les pages de la revue que notre maladie infantile était de croire dans une Révolution imminente, tandis que Jacques Brault y affirmait que l'indépendance ne peut se concevoir sans interdépendance.Ces critiques amicales nous secouaient, sans saccager l'espoir d\u2019une Révolution à portée de notre vie, sans annihiler l'espoir de connaître une humanité réconciliée avec elle-même, une humanité constituée de femmes et d'hommes libres, égaux et solidaires.Nous étions utopistes et l\u2019histoire ne nous avait pas appris à désenchanter.L'Algérie est devenue libre, mais la domination coloniale a été remplacée par un régime dictatorial, corrompu et inefficace : la décolonisation, processus nécessaire, s'est donc révélée totalement insuffisante pour un partisan de la justice sociale.Le peuple vietnamien a vaincu courageusement l\u2019envahisseur américain, mais le régime vietnamien n\u2019est un modèle pour qui que ce soit.Cuba s\u2019est donné un système d\u2019éducation et de santé sans équivalent dans les Caraïbes, mais, réduit à une économie de pénurie par le blocus américain, le trafic des biens de l\u2019État s\u2019est étendu à l\u2019ensemble du corps social et la prostitution s\u2019est généralisée (Cuba, bordel des États- Unis sous Batista, est devenu le bordel des Québécois et des Canadiens), tandis que Castro continue de discourir comme si les Cubains l\u2019écoutaient encore.Le pire est cependant à venir : la mafia cubaine de Miami semble la seule apte à prendre le pouvoir, lorsque le régime castriste s\u2019écroulera à la mort de son fondateur. PARTI PRIS : UN PRINTEMPS DANS LA VIE INTELLECTUELLE DU QUÉBEC Gérard Pelletier affirmait que le Québec n\u2019est pas une colonie : il avait raison, même s'il n'avait pas compris que la mentalité des Québécois était tout à fait celle de colonisés.Cité libre, ayant longuement combattu le régime démagogique de Duplessis, défendait des pratiques démocratiques, tañdis que Pierre Maheu critiquait la démocratie formelle.Mais quel contenu avions-nous à opposer à ce formalisme, sinon nos rêves d\u2019une société sans pouvoir?Le marché fonctionne au profit et au plus fort la poche.Nous ne voulions pas le réguler, mais le remplacer par une planification qui serait celle du peuple, sans dire comment cela pourrait fonctionner.Nous n\u2019étions aucunement partisans de l'URSS ou d\u2019autres pays socialistes et étions convaincus de pouvoir réaliser un socialisme démocra- tique, sans jamais analyser ces pays réels qui se réclamaient du socialisme.Bref, nous étions des utopistes.Nous défendions la laïcité : le Québec l\u2019est devenu.Parti pris, même s\u2019il a favorisé cette transformation, n\u2019en est évidemment pas à l\u2019origine.L'ensemble des pays industrialisés à dominance catholique a connu, depuis les années soixante, la déliquescence du pouvoir de l\u2019Église, dont une des principales causes est sans doute, malgré Vatican Il, son refus de la modernité.Le Québec s\u2019est ouvert à une liberté d\u2019expression inexistante durant mon adolescence.Cependant, la dogmatique catholique a été remplacée par l\u2019idéologie consumériste provenant des États-Unis, ce qui ne constitue guère un progrès.Nous étions favorables aux réformes de la Révolution tranquille, mais insistions sur ses limites, contrairement à un Michel van Schendel qui montrait qu'elles ouvraient des pistes vers le socialisme.Il avait bien raison, comme nous l\u2019ont dé- montré par la suite et à contrario les attaques contre l\u2019État so- 28 POSSIBLES, ÉTÉ-AUTOMNE 2006 cial du conservateur péquiste Lucien Bouchard, puis du conservateur libéral Jean Charest.La victoire de l\u2019adéquiste Mario Dumont ou du péquiste André Boisclair ne feraient qu\u2019accélérer la déliquescence de l\u2019État.Car le monde est dominé depuis les années 1980 par la vague néolibérale à laquelle n\u2019arrive pas à résister la social-démocratie et sous laquelle a succombé le socialisme réel.L'espoir socialiste que le peuple puisse un jour devenir le maître de sa destinée économique, politique et culturelle subsiste, mais on ne sait plus comment.La Révolution tranquille a renforcé l\u2019État auquel les Québécois s\u2019identifient.Après deux référendums perdus, le Québec est au même point : le Canada refuse de reconnaître que le Québec constitue une nation, tandis que la majorité des Québécois ne sont pas prêts à assumer l\u2019indépendance du Québec.Le nationalisme québécois, contrairement à celui de l'époque de Parti pris, voudrait appliquer son projet à tous les Québécois : les francophones, les anglophones, les Amérindiens et les immigrants.Les Anglo-Québécois ont tout à perdre d'un Québec indépendant : ils seraient privés de la protection de la Charte canadienne, sans bénéficier de l\u2019actuel pouvoir qu'accorde à la majorité québécoise le contrôle du gouvernement provincial.Les Amérindiens, spoliés de leurs terres, ne se sentent pas concernés par la lutte entre Blancs.Les immigrants, qui ont fui leurs pays pour des raisons économiques ou politiques, préfèrent la sécurité du Canada à un Québec éventuel, si on excepte une partie de leurs enfants qui, grâce à la loi 101, ont été québécisés.La revue Parti pris, épuisée apres un engagement militant de cing ans qui avait fait appel à plus de cent collaborateurs, disparaît en 1968, l\u2019année même de la fondation du Parti québécois et de la révolte étudiante dans les cégeps.La PARTI PRIS : UN PRINTEMPS DANS LA VIE INTELLECTUELLE DU QUÉBEC gauche est alors divisée entre ceux qui préconisent d'entrer au Parti québécois et ceux qui affirment la nécessité de créer un parti socialiste et indépendantiste.L'histoire se répète : des syndicalistes progressistes proposent de militer au sein du Parti québécois, tandis que Québec solidaire veut développer un parti socialiste et indépendantiste.Cette répétition d\u2019une même division, à plus de quarante ans de distance, n\u2019est-elle pas le signe d\u2019un cul-de-sac théorique, d\u2019une incapacité à articuler politiquement la question nationale aux préoccupations sociales ?Après Parti pris Lors de sa dernière année de parution, Part: pris change de format et devient un magazine, mais le contenu demeure celui d\u2019une revue, malgré l\u2019ajout d\u2019un certain nombre de photos.Les deux revues, qui succéderont à Parti pris en termes d\u2019influence, sont fondamentalement deux magazines, même si le premier, Mainmise, a dans ses premières années un format de revue.(Des spécialistes de la communication pourraient sans doute expliquer cette mutation.) Linfluence étrangère dont s\u2019inspirait Parti pris était française, tandis que Mainmise s\u2019alimente à l\u2019Amérique underground, hippie et contre-culturelle, dont d\u2019ailleurs il traduit et publie plusieurs textes.Cette revue, dont le premier numéro paraît en pleine Crise d'octobre 1970, ne s'intéresse guère à la politique.Elle n\u2019est pas nationaliste et manifeste de la sympathie pour Pierre Elliott Trudeau qui, à l\u2019intérieur d\u2019une loi omnibus, a réhabilité les homosexuels.Elle préconise la libération sexuelle contre tous les tabous (homosexualité, pornographie, inceste\u2026).Chaque individu est appelé à se déprogrammer, en s\u2019immergeant dans la culture électronique, dont le rock, en fumant du hasch ou de la mari et en ingurgitant des hallucinogènes (LSD, mescaline ou ER ES 30 POSSIBLES.ÉTÉ-AUTOMNE 2006 champignons).Il faut combattre la famille autoritaire et patriarcale.Il faut protéger la mère nature contre l\u2019avidité des grandes corporations.La libération individuelle contre toutes les formes d\u2019oppression, dont les plus insidieuses sont intériorisées, doit précéder toute libération sociale.La liberté totale de l\u2019individu est le seul objectif.Certains des membres de Parti pris, et non des moindres (Paul Chamberland, Pierre Maheu, Luc Racine.\u2026), se sont convertis à cette nouvelle idéologie pour y vivre l\u2019absolu de leurs désirs dans l\u2019ici et le maintenant.Deux ans après la mort de Mainmise, en 1980, apparaît La vie en rose, qui lutte contre le patriarcat et pour l\u2019égalité de la femme.Ce féminisme, dont on peut retrouver certaines manifestations dans quelques numéros de Mainmise, était absent de Parti pris qui insistait plutôt sur la prédominance de la mère et l\u2019absence du père dans la famille, tout en reconnaissant la discrimination exercée contre les femmes dans la sphère publique.La vie en rose est l\u2019organe des femmes baby boomers qui veulent, comme l\u2019homme, contrôler leurs vies, se projeter dans le futur, hors de tout rôle déterminé par la société des mâles.Depuis la disparition de ce magazine, aucune revue ne s'est vraiment imposée comme définisseur de situation dans ce monde dominé par la mondialisation néolibérale.Pourtant, nous en aurions bien besoin. La vie en rose.Sept ans de contradictions PAR FRANÇOISE GUÉNETTE ur la couverture du numéro hors série de La vie en rose, paru à l'automne 2005, éclate l\u2019image hybride d\u2019une J femme composite, moitié Afghane emburkanée, moitié A Marilyn Monroe jupe gonflée par un courant d\u2019air du métro.La photo d\u2019origine, archiconnue, de la star en robe blanche dans une rue de New York provient du film Sept ans de réflexion\u2019.Lironie me frappe.Sept ans de réflexion.ou de contra- | dictions?L'expression pourrait bien résumer le parcours de La | vie en rose, projet politique militant né en mars 1980, devenu en- | treprise de presse parallèle, et mort d\u2019épuisement en mai 1987.É Au moment de sa disparition, le magazine tirait pourtant I0 fois l\u2019an à 40 000 exemplaires.Il avait même survécu à une crise majeure : à l\u2019été 1986, en raison d\u2019un déficit accumulé, ses responsables avaient lancé une campagne éclair de 1.The Seven Year Itch, Billy Wilder, 1954. POSSIBLES.ÉTÉ-AUTOMNE 2006 financement qui \u2014 Ô surprise \u2014 avait recueilli 100 000 $ auprès des partisan(e)s et près de 200 000 $ de subventions spéciales du gouvernement fédéral.Une telle somme avait permis la relance du magazine à l\u2019automne et lui avait accordé un sursis, mais sans assurer sa viabilité à long terme.LVR n'était pas la première \u2014 et ne serait pas la dernière \u2014 revue politique à disparaître ainsi du paysage québécois.Malgré son image de « success story », son style audacieux, sa visibilité et son influence réelle sur le débat politique québécois comme expression d\u2019un mouvement féministe très diversifié et actif, La vie en rose rejoignait en 1987 la tradition déjà longue des presses d\u2019opinion nées, développées et tuées, selon l\u2019humeur et la santé des mouvements sociaux.De Léonise à Marilyn Je laisse à d\u2019autres le soin d\u2019analyser les parcours de Québec- Presse, Le Jour, Presse libre, Le temps fou, Mainmise, Quartier latin, Parti pris, etc.La presse féministe à elle seule a connu bien des éclats et bien des déboires.Et elle ne date pas des années 1970.Dans leur éclairante anthologie de La pensée féministe au Québec (1900-1985), parue aux Éditions du remue-ménage en 2003, l\u2019historienne Micheline Dumont et la chercheuse Louise Toupin retracent les ancêtres de LVR, à commencer par La Bonne Parole (1913- 1957), revue mensuelle de la Fédération nationale Saint-Jean- Baptiste fondée par Marie Gérin-Lajoie, ou La Sphère féminine (1933-1945) d\u2019Idola Saint-Jean.En fait, dès la fin du xx siècle, les féministes de la première vague utilisent tous les moyens de communication, presse féminine, pages féminines des quotidiens et plus tard radio, pour répondre aux âneries des curés et des journalistes comme Jules Tardivel, Henri Bou- LA VIE EN ROSE.SEPT ANS DE CONTRADICTIONS rassa et Olivar Asselin, qui s'opposent à leurs revendications sous prétexte de protéger race et famille.Plus tard, elles signeront le Refus global, et publieront dans Cité libre, Maintenant, Le Devoir ou Macleans, Vie ouvrière et PossiBLES, Le temps fou ou Mainmise.Et elles créeront leurs propres revues.Ainsi, quand La vie en rose naît en mars 1980, insérée entre les pages du Temps fou, magazine de la gauche socialiste- féministe-écologique, elle succède sans le savoir vraiment à un siècle de prise de parole féministe\u201d.Si ses artisanes n\u2019ont pas lu Éva Circé-Côté, Léonise Valois ou Robertine Barry, elles ont suivi les parutions plus récentes dont le fameux Québécoises Deboutte! (1971-1975), le Bulletin du RAIF (1973-1995), Long-Time Coming (1973-1976), Communiqu'elles (1975-1991), Les têtes de pioche (1976-1979), L'autre parole (1976), Des luttes et des rires de femmes (1977-1981), Entr elles (1979).Elles ont apprécié le Châtelaine plus féministe et revendicateur des années 70, elles lisent toujours la Gazette des femmes lancée par le Conseil du statut de la femme en 1979, tout comme le Femmes d'ici de I AFEAS (1950-) ou les revues de la Fédération des femmes du Québec (1969-).Mais les fondatrices de LVR veulent se distinguer des modèles existants : la presse féminine béate des années 80, la presse d\u2019État et la presse militante réservée aux cercles surtout montréalais des féministes déjà converties.Là est leur première mission, en fait : offrir autre chose, regarder toute l\u2019actualité, québécoise et internationale d\u2019un point de vue féministe, et proposer ce regard souvent iconoclaste au plus grand nombre de femmes possible.Bref, ces militantes sans le sou rêvent d\u2019un magazine politique et populaire.2.Pour l\u2019histoire détaillée, lire « Vie et mort d\u2019un magazine féministe », numéro hors série 2005 de La vie en rose, p.6.33 À w KK: Bi: , > a ke.= 4 ie POSSIBLES, ÉTÉ-AUTOMNE 2006 Car les six femmes qui lancent le projet en 1979 \u2014 les Claire Brassard, Sylvie Dupont, Ariane Émond, Lise Moisan, Francine Pelletier et Claudine Vivier \u2014 sont d\u2019abord des membres du Comité de lutte pour l\u2019avortement libre et gratuit, l\u2019un des nombreux groupes incarnant le féminisme radical \u2014 ou autonome \u2014 qui s'est développé au Québec à partir de 1969.Elles en ont assez de voir les grands médias ignorer ou banaliser les luttes féministes et, plus largement, des enjeux sociaux aussi importants que l\u2019avortement, la violence faite aux femmes, les inégalités salariales et économiques encore subies par les Québécoises, l\u2019oppression des femmes d\u2019ailleurs, etc.Côté féminisme, elles en ont marre du dogmatisme, de ce qu\u2019elles appellent dans l\u2019éditorial fondateur « un certain féminisme moralisateur, ghettoïsant et pudique ».Elle se disent allergiques à la ligne juste qui « nous force à fourrer nos tripes dans nos sacoches ».Elles veulent donc créer « une presse subjective, une presse d\u2019 opinion.sans chercher refuge derrière les paravents sacrés de l\u2019objectivité et de la représentativité ».Une autre culture Et pourquoi créer cette tribune ?Pour combler les lacunes des grands médias, bien sûr, pour lancer des débats dans le mouvement des femmes, mais aussi pour rendre visible l\u2019extraordinaire vitalité de la culture des femmes.Les années 1970 et le début des années 1980 voient exploser, en littérature, en théâtre, en cinéma, la parole féministe : L'Euguélionne de Louky Bersianik, Les fées ont soif de Denise Boucher, la création du Théâtre expérimental des femmes par Pol Pelletier et ses complices, le cinéma d\u2019Anne Claire Poirier et de Léa Pool, la Librairie des femmes, deux maisons d\u2019édition et des galeries d'art, des écrivaines comme des humoristes prennent soudain les devants de la culture québécoise\u2026 LA VIE EN ROSE.SEPT ANS DE CONTRADICTIONS En un sens, LVR est aussi un projet culturel qui, en plus de couvrir les événements, ouvrira largement ses pages à la création d'images et de fictions.Ce que note la chercheuse Marie-José des Rivières en 1995 : « La revue a contribué à l\u2019essor d\u2019une littérature au discours neuf.Les textes littéraires qu'elle a suscités, nouveaux récits d'amour, policiers et autres, représentent en effet une tentative de transformation des genres selon des paramètres féministes : plusieurs auteures québécoises ont vu paraître dans cette revue leurs premiers textes.\u2019 » Deux piliers soutiennent donc les premières années du magazine : un mouvement féministe fort malgré ses clivages idéologiques, moins spectaculaire dans ses manifestations mais qui commence à se disséminer sur tout le territoire, et une culture vivante et audacieuse.Le magazine fait lui-même l\u2019événement par des dossiers provocateurs (salaire au travail ménager, prostitution, amour lesbien, érotisme, etc.), des fêtes et lancements très courus et une stratégie de marketing aussi inventive qu\u2019efficace.Cette vague de fond, porteuse d\u2019un projet journalistique différent, pouvait-elle durer?Il y a des raisons évidentes à la crise de 1986 et à la mort de LVR en 1987.En 1988, Martine D'Amours interroge plusieurs des responsables*.Elles citent d'abord le manque d'argent.Les quelque 275 000 $ recueillis à l\u2019été 1986 ont d\u2019abord servi à réduire le déficit accumulé à ce moment-là.Il en est resté peu pour relancer le magazine, qui tardait à lever.Il aurait fallu vendre 28000 copies mensuelles au lieu de 17 000, le déficit gonflant chaque fois de 15 000 $.3.Recherches féministes, vol.8, n° 2, 1995, p.127.4.La Gazette des femmes, septembre-octobre 1988, p.20.35 36 POSSIBLES, ÉTÉ-AUTOMNE 2006 Elles déplorent aussi l\u2019incapacité de susciter une relève de jeunes femmes la fois journalistes et féministes, capable de remplacer progressivement une équipe essoufflée.Car l\u2019équipe n\u2019est pas passée sans mal du fonctionnement collectif des débuts à l\u2019organisation plus standard de la fin, avec conseil d'administration, directrice générale et fonctions bien définies.Souvent ébranlée par des conflits de pouvoir, tiraillée par des positions idéologiques souvent dures à concilier malgré le credo pluraliste, débordée par la production devenue mensuelle, la permanence des neuf employées tirait la langue depuis longtemps déjà\u2026 Une mort annoncée Mais au-delà de ces problèmes communs à plusieurs groupes militants comme à plusieurs revues parallèles, l\u2019expérience de La vie en rose me semble illustrer deux écueils supplémentaires : Comment faire d\u2019un projet politique un produit rentable?Comment rester à l\u2019avant-garde d\u2019un mouvement politique très fluctuant?On lit souvent que La vie en rose a battu des records de durée pour une presse d\u2019opinion.Vrai et faux à la fois.Pour une presse d'opinion ayant tout fait pour se vendre en kiosques, en jouant selon les règles du marché, de façon à être accessible au plus grand nombre ?Peut-être.Car il y a une contradiction inhérente à l\u2019idée de vendre, de commercialiser un magazine d'idées, surtout quand ces idées vont à l\u2019encontre de l'idéologie dominante.Et malgré la relative bonne image du féminisme à l\u2019époque, plus « tendance » en 1980 qu\u2019en 1990, le contenu souvent radical de LVR éloignait autant les publicitaires que les lectrices plus méfiantes.Et jusqu'où aller dans les compromis commerciaux sans perdre son âme politique ?Cette question a hanté jusqu\u2019à la fin l'équipe de rédaction, qui LA VIE EN ROSE.SEPT ANS DE CONTRADICTIONS avait l'impression de tendre l'élastique au maximum, d'aller plus loin dans cette contradiction que ses prédécesseures.Concrètement, ce défi provoquait des tensions à l\u2019interne, entre les rédactrices et les administratrices, entre les plus radicales et les plus modérées, entre la couverture du mouvement féministe et la couverture de l'actualité plus large, etc., mais aussi à l\u2019externe, entre deux lectorats assez différents : d\u2019une part, les fidèles des débuts, plus exigeantes, militantes, politiques, organisées.D'autre part, les nouvelles lectrices, plus individualistes, moins militantes, plus réformistes et plus souvent.hétérosexuelles.Déchirées entre toutes ces attentes, trainant elles-mémes « une répugnance bien de gauche face aux règles du jeu commerciales », les productrices du magazine ont souvent navigué un peu croche, farouchement soucieuses de leur autonomie.Politiquement correcte ?Autonornie : voilà un mot clé pour comprendre à la fois la nature du magazine et l\u2019autre cause plus profonde de sa mise en échec.Et si LVR n'avait plus en 1987 la pertinence politique de ses débuts?Car toute la conjoncture sociopolitique avait bien changé entre-temps.Morosité postréférendaire, rapatriement raté de la Constitution, décrets anti-syndicaux de 1982.les années 1980 ont vu déferler vague d\u2019individualisme, montée du Québec inc.et du néolibéralisme, déclin des luttes collectives, bref, un arrière-plan peu propice au discours féministe.Et puis, le féminisme lui-même avait changé.Je reprends ici l'analyse de Dumont et Toupin, qui rappellent qu'en 1985 : « À l\u2019instar du mouvement syndical, populaire et communautaire, le mouvement des femmes entre lui aussi dans une étape de redéfinition.».Un an après les conservateurs 37 38 POSSIBLES, ÉTÉ-AUTOMNE 2006 à Ottawa, les libéraux de Robert Bourassa reprennent le pouvoir à Québec et amorcent un « processus de réduction de l\u2019État, de privatisations, de déréglementations et de compressions budgétaires».Désormais, les quelque sso groupes de femmes, qui se sont multipliés en régions, devront étre rentables pour garder leurs subventions.La moitié d\u2019entre eux sont devenus des groupes de services socio-sanitaires, juridiques ou d'aide à l\u2019emploi qui pallient au désengagement de A l\u2019État.Ils devront à l\u2019avenir se battre pour être reconnus et = | financés, tout en gardant leur autonomie d\u2019approche.8 Les groupes s'organisent et se rassemblent selon leurs priorités : centres de femmes, maisons d'hébergement, CA- LACS, tables régionales, coalitions diverses pour affronter des problèmes très concrets.Peu à peu, les groupes autonomes semblent « s\u2019institutionnaliser », réformistes et radicales se confondent un peu, les enjeux se diversifient et provoquent d\u2019autres lignes de clivage.Quant à la recherche théorique, le mouvement féministe la délègue de plus en plus, disent les au- A teures, aux universitaires qui créent des programmes d\u2019études à féministes, organisent des colloques annuels et lancent leurs 3 propres publications (Recherches féministes, Les cahiers de la 2 femme, Cahiers de recherche du GREME etc.).D'autre part, écrivent toujours Toupin et Dumont, « la J presse féminine commerciale s\u2019est approprié plusieurs thèmes de l\u2019analyse féministe, en les banalisant dans le vieux discours aliénant de la mode, de la séduction, de la consommation et de l\u2019exaltation de la jeunesse et de la beauté ».Bienvenue, post- féminisme! Comment s'étonner que, dans cette conjoncture, La vie en rose trouve difficilement son public?Manque de sensi- LA VIE EN ROSE.SEPT ANS DE CONTRADICTIONS bilité à l\u2019évolution du mouvement qui la porte, difficulté à interpréter des priorités changeantes ?Dans tous les cas, le magazine peine à garder une longueur d'avance sur un mouvement en transition, alors que commence à poindre un discours postféministe qui se révélera plus tard carrément antifémi- niste\u2026 Cela étant, LVR n\u2019est pas le seul périodique féministe à tirer ces années-là sa révérence.Dans la plupart des pays occidentaux, la presse des femmes affronte le même plafonnement, la même nécessité de changer d'approche.En France, par exemple, les Histoires d'elles, F Magazine, Femmes en mouvement, Le torchon brûle sont tombées au combat.Au Québec, les magazines qui naîtront après LVR auront la vie assez courte : Amazones d'hier, lesbiennes d'aujourd'hui, Marie-Géo- graphie, Treize, Informelle, etc.D'une génération l'autre À la fin de son reportage, Martine D\u2019Amours conclut : « LVR a vécu le temps d\u2019une génération, celle des militantes féministes qui ont aujourd\u2019hui 35-40 ans.» Et pourtant.Dix-huit plus tard, ces militantes désormais quinquagénaires se retrouvaient pour marquer le 25° anniversaire de la naissance du magazine.Elles produisaient en rafale une affiche et un spectacle retrouvailles à Montréal, elles obtenaient de la Bibliothèque nationale du Québec le privilège de voir archivés et rendus disponibles sur Internet les so numéros de La vie en rose\u2019.Et enfin, elles publiaient à l\u2019automne 2005, en collaboration avec les Éditions du remue- ménage, un numéro hors série de 152 pages.s.www.banq.qc.ca 39 40 POSSIBLES, ÉTÉ-AUTOMNE 2006 Ces initiatives ont été immédiatement couronnées de succès.Comment expliquer un tel succès, si ce n\u2019est par un besoin latent de lire et d'entendre encore un discours féministe ?Car, en plus des Québécoises de so ans qui y ont retrouvé un miroir, des jeunes femmes et des hommes ont aussi répondu à l'appel, aidé au financement de l\u2019entreprise, commandé leurs copies d'avance, collaboré au show comme aux textes, et surtout acheté les quelque 25000 exemplaires de ce numéro à 19,95 $.Un documentaire produit par la maison Virage, On na pas dit notre dernier mot, réalisé par Nathalie Trépanier et diffusé à Canal Vie, s\u2019est retrouvé au Festival de Créteil et circule depuis dans les réseaux syndicaux et militants.Ce film donne aussi la parole a des jeunes femmes, engagées dans de nouveaux combats mais toujours à leur manière profondément féministes.Tout cela, les commentaires suscités, les réactions au hors série comme au film, prouve que LVR pouvait et pourrait toujours rejoindre un auditoire affamé d\u2019idées.Le féminisme est toujours d'actualité, la leçon est claire.Mais combien sont-elles, et sont-ils, qui composent cet auditoire?Difficile à évaluer pour qui voudrait lancer une presse d'opinion à dominance féministe.En 1988, les artisanes ne s'entendaient pas entre elles sur le fait qu'il y ait ou non 28 000 femmes et hommes prêts à acheter tous les mois un magazine féministe d\u2019actualité.La question n'est pas plus simple aujourd\u2019hui.Ce qui est sûr, c\u2019est que la forme de ce magazine serait différente.Internet s'imposerait.Déjà plusieurs sites, fides: feiss LA VIE EN ROSE.SEPT ANS DE CONTRADICTIONS 41 E- comme Sisyphe et Cybersolidaires, donnent accès aux dernières nouvelles, combats et pensées féministes.La troisième vague Mais les jeunes féministes, nos filles de 20, 25, 30 ans veulent- elles vraiment d\u2019un magazine?La chercheure et professeure Maria Nengeh Mensah a orchestré des Dialogues sur la troisième vague du féminisme, et cet ouvrage collectif explique admirablement comment les femmes des générations X et Y, nées après 1981, tiennent à la multiplicité des réalités des femmes et s'inscrivent plus ou moins en rupture ou en continuité avec les féministes de la deuxième vague \u2014 dont La vie en rose\u201c.Fini ce féminisme « intellectuel, blanc et hétérosexuel » : les théories de la postmodernité, le queer; les revendications iden- titaires des femmes noires, immigrantes, autochtones, lesbiennes ou bi, I'éclatement des genres.sont passés par là.Elles refusent le féminisme « victimisant ou victimaire » et les anciennes étiquettes (radicales, marxistes, modérées), veulent un « militantisme polyvalent », moins rigide et plus inclusif, qui puisse même inclure les hommes.Elles partagent leur politisation entre plusieurs causes, convaincues de la globalisation des enjeux, marquées d\u2019une « conscience mondiale » qui les attire vers la défense de l\u2019environnement, l\u2019altermondialisme, etc.Le cyberfé- minisme leur est facile, et elles multiplient sites Web, blogues, publications et réseaux électroniques.Elles s'approprient ainsi la technologie, explique Geneviève Pagé dans le même livre, et l\u2019accessibilité d\u2019Internet leur sert à créer « un discours alternatif en marge des médias 6.Dialogues sur la troisième vague féministe, sous la direction de Maria Nengeh Mensah, Editions du remue- -ménage, 2005. ee 42 POSSIBLES, ETE-AUTOMNE 2006 de masse.une participation à la vie politique d\u2019une manière autonome et une nouvelle forme de résistance au discours dominant ».Étonnamment, à ces moyens de diffusion très modernes s'ajoute la publication amateur de zines, « journaux écrits à la main, souvent photocopiés » : Les Sorcières, Broadcast, Red Alert.On est loin du réve de papier couleur des femmes de La vie en rose! Un rêve qui s\u2019est réalisé pour la dernière fois en 2005, alors que LVR, pour la première fois (grâce aux dons et ?: .# 7° x pré-ventes), faisait du profit avec son numéro hors série, à la grande surprise de ses conceptrices.De quoi reprendre la publication ?Certainement pas.Mais de quoi encourager, même p q 8 financièrement, d\u2019autres femmes à le faire.À leur manière à elles.Et ni Edith Piaf, ni Marilyn Monroe, ni Simone de Beauvoir, ni Simonne Monet-Chartrand n\u2019y trouveraient à redire! Souvenirs de Recto verso PAR JEAN-MARC FONTAN » histoire de la revue Recto verso est étroitement liée à l\u2019histoire du Québec.Rétrospectivement, nous pouvons dire que ce périodique s\u2019est distingué en ce qu\u2019il a réussi à exister sur une période de soixante ans tout en proposant et réalisant une vocation d\u2019information solidaire et conscientisante.Recto verso a su s'adapter aux divers contextes sociopolitiques tout en demeurant une revue inspirée par une démarche émancipatrice proposant un meilleur contrôle par les ouvriers et les ouvrières, puis par les citoyens et les citoyennes, de leurs conditions de vie et de travail.En somme, bien que les vues et les causes qu'il a défendues se soient transformées au fil des ans, Recto verso a su évoluer avec son temps, ce qui en a fait une revue unique en son genre.Par le présent texte, nous allons revisiter les grandes pages de l\u2019histoire d\u2019un des grands médias écrits indépendants du Québec.Dès années 1930 aux années 1950 : l'éveil à la question ouvrière Le mouvement social dont est issu l\u2019ancêtre de Recto verso trouve son origine sur le vieux continent dans les années 1930. bh POSSIBLES, ÉTÉ-AUTOMNE 2006 Préoccupé par les conditions de vie des ouvriers de cette époque, le père Joseph Cardjin fonde en Belgique le mouvement Jeunesse ouvrière catholique (JOC), mouvement progressiste chrétien basé sur la méthode d'analyse de la réalité du « voir-juger-agir ».Cette méthode permet aux ouvriers de prendre conscience de leurs conditions de vie et de travail, de les amener ensuite à réfléchir sur ces dernières et enfin de susciter des actions en vue de les transformer.Impressionné par les résultats obtenus par la JOC en Belgique, le missionnaire oblat Henri Roy décide d\u2019implanter le mouvement au Québec en 1931.Le rôle des prêtres rattachés à ce mouvement progressiste chrétien est essentiellement pédagogique.Ces derniers apprennent aux ouvriers à bien s'exprimer et à écrire convenablement en vue de mieux défendre leur cause.Afin de rendre compte de ce travail, le premier numéro du Bulletin des aumôniers des mouvements spécialisés d'action catholique, l\u2019ancêtre de Recto Verso, est lancé en 1942.Le mouvement de l'Action catholique forme alors de nombreux leaders sociaux.À la fin des années 1940, la grève de l'amiante à Asbestos contribue à donner plus d\u2019ampleur et de visibilité à la JOC.En 1949, M# Charbonneau dénonce très sévèrement le sort réservé à la classe ouvrière au Québec.Ses prises de position trouvent un écho favorable auprès des aumôniers de la JOC et de la Ligue ouvrière catholique.Ces derniers décident de transformer en 1951 le bulletin en une revue : L'action catholique ouvrière.Sous la direction du père missionnaire oblat Victor- Marie Villeneuve, les objectifs de la revue sont clairement exprimés dans l\u2019éditorial du premier numéro. SOUVENIRS DE RECTO VERSO 45 Le but de notre modeste revue reste le même : étudier sous tous les aspects le problème ouvrier; chercher, avec tous les confrères qui voudront nous donner leur collaboration, comment les prêtres peuvent aider toujours plus efficacement nos ouvriers, jeunes et adultes, hommes et femmes, qui militent dans les rangs de l\u2019Action catholique ouvrière.(L'action catholique ouvrière, janvier 1951, p.1) Destinée principalement aux prêtres et aux dirigeants de la JOC, L'action catholique ouvrière informe les travailleurs et les encourage à s'impliquer socialement.Elle leur donne la parole pour qu'ils s'expriment librement sur leurs conditions de vie et de travail.Les années 1960 : développement et laïcisation progressive de la revue En 1958, le père missionnaire oblat Paul-Émile Pelletier prend la relève de L'action catholique ouvrière.Constatant que le travail quotidien des prêtres avec des ouvriers a considérablement influencé leur perception du monde, il décide que la revue s'adresserait désormais à tous les prêtres intéressés à actualiser leur action pastorale en contribuant améliorer la situation de la classe ouvrière.Pour marquer ce changement d\u2019orientation, la revue est dotée d\u2019un nouveau nom.Elle devient Prêtres aujourd'hui.Dans une décennie marquée par des turbulences culturelles et politiques, les changements rapides au sein de la société civile amènent l\u2019Église et les institutions sociales à repenser leurs orientations pour s'adapter aux nouvelles réalités.Influencée par É les idées de Vatican II sur la place des personnes baptisées dans È l\u2019Église et cherchant toujours à permettre aux ouvriers de s\u2019exprimer publiquement, la revue change à nouveau de nom en 1966 pour devenir Prêtres et laïcs, les membres de la revue ayant constaté que l\u2019échange d\u2019idées entre les uns et les autres fait 46 POSSIBLES, ÉTÉ-AUTOMNE 2006 avancer la cause ouvrière sur le terrain.Malgré de légères modifications d\u2019orientation, l'ancêtre de Recto verso demeure jusqu\u2019aux années 1970 une revue prudente sur le plan politique.Elle demeure centrée sur la problématique pastorale et ecclésiale.Les années 1970 : une nouvelle approche rédactionnelle par grands dossiers Vers 1970, le missionnaire oblat Paul-Émile Charland, constatant avec enthousiasme que certaines revues françaises et belges traitant de la question ouvrière le font en publiant des dossiers thématiques, décide d'appliquer ce nouveau concept à la revue.Pour marquer le changement d\u2019orientation, il propose au comité de direction de renommer la revue, laquelle devient Dossiers Vie ouvrière en janvier 1974.Les titres et les dossiers de cette époque permettent de sentir l'influence du courant brésilien nommé théologie de la libération.La philosophie de base de la revue n\u2019est pas modifiée.Elle intègre cette approche plus large et plus revendicative.La revue vise toujours à provoquer des transformations sociales sans pour autant être à la remorque d\u2019une tendance politique.L'objectif de l\u2019équipe de Dossiers Vie ouvrière est de susciter des questionnements favorisant des changements sociaux, non pas de les dicter.Malgré le fait que le contenu des articles s'adapte le plus possible au contexte sociopolitique de l\u2019époque, les abonnements à la revue n\u2019ont pas augmenté.Soulignons toutefois qu\u2019augmenter le lectorat était un défi de taille compte tenu d\u2019une concurrence en croissance.En effet, plusieurs revues à tendance progressiste émergent dans ces années (Le temps fou, par exemple).Dans l'espoir d'élargir le lectorat de Dossiers Vie ouvrière, il est décidé d\u2019ouvrir la direction de la revue à d\u2019autres communautés religieuses.Afin de faciliter l\u2019implication de ces SOUVENIRS DE RECTO VERSO dernières dans l'administration et le financement du projet, les missionnaires Oblats décident de créer une personne morale pour encadrer la revue en 1978.Se forme alors un organisme sans but lucratif.Une demande est aussi faite et obtenue d\u2019un numéro de charité, ce qui représente un avantage certain sur le plan financier.Les années 1980 : l'ère des ajustements structurels En 1983, quatre revues alternatives disparaissent : Presse libre, Focus, Le temps fou et Luttes urbaines.Même si cette période est difficile pour des revues dites de gauche, cela n\u2019est pas forcément le cas de tous les médias écrits communautaires ou indépendants.En effet, en 1979 est formé un groupe de travail de cinq journaux communautaires qui s\u2019incorporera en 1981 sous le nom d\u2019Association des médias écrits communautaires du Québec (AMECQ).En 1981, il comprend douze journaux.Si un média de cette époque existe encore (Droit de parole), il est à noter que l'AMECQ compte aujourd\u2019hui 85 membres.À partir de 1980, plusieurs revues politisées ou engagées éprouvent des difficultés importantes.De plus, nombre de médias écrits indépendants qui joignent les rangs de l'AMECQ se définissent de plus en plus comme des entreprises sociales ou des entreprises communautaires de presse.Le credo à la mode est celui de la rentabilité et de la professionnalisation.Les années 1980 voient aussi le profil sociologique des journaux communautaires évoluer avec l\u2019apparition de nombreux journaux ethnoculturels.La direction de Dossiers Vie ouvrière décide d\u2019ouvrir le contenu de la revue à de nouvelles thématiques, de se rapprocher des préoccupations portées par de nouveaux mouvements sociaux comme le féminisme, le pacifisme et l\u2019écologisme.Il est aussi décidé d'aborder des problématiques sociales et politiques de l\u2019heure 47 POSSIBLES, ÉTÉ-AUTOMNE 2006 comme l'avortement, la place des jeunes dans la société, la transformation du marché du travail et la croissance du nombre d\u2019emplois atypiques, la montée en importance de l'immigration et la conjonction du phénomène de la pauvreté avec une nouvelle réalité, celle de exclusion sociale et économique.Cette nouvelle orientation suscite un autre changement de nom.Dossiers Vie ouvrière devient Revue Vie ouvrière en 1985.L'équipe délaisse alors la formule des dossiers pour adopter une approche ouverte sur des supports variés pour présenter le contenu.Un dossier moins volumineux est publié, lequel est complété par des entrevues, des enquêtes et des reportages.La nouvelle formule vise à capter l\u2019intérêt d\u2019un plus grand nombre de lecteurs et de lectrices.Les années 1990 : vers une revue de type magazine alternatif et gratuit Dans les années 1990, la tendance est à la mondialisation.Une toile virtuelle se tisse tranquillement autour de la planète.Le lectorat est de plus en plus informé sur ce qui se passe dans d'autres pays.Cette influence se fera sentir sur le contenu de la revue qui veut élargir son lectorat en abordant de nouveaux champs d\u2019intérêt.En 1990, Revue Vie ouvrière devient VO : le magazine de Vie ouvrière.VO délaisse officiellement sa tendance pastorale.La direction de la revue comprend que la survie de cette dernière passe désormais par un style journalistique alternatif qui se traduit en 1997 par l\u2019adoption d\u2019un nouveau nom et d\u2019un nouveau format : Recto verso.Ce faisant, la revue gagne de la notoriété auprès du grand public.Il est alors décidé de mettre l\u2019accent sur la démocratisation de la revue.Comment?En privilégiant la diversité des sujets et des signatures.En donnant la parole à ceux et celles SOUVENIRS DE RECTO VERSO qui sont marginalisés ou exclus ; en interviewant des personnes impliquées socialement, mais peu connues du grand public; en développant un contenu alternatif au sens où le traitement du sujet présente une facette de la réalité sociopolitique qui s\u2019écarte de la pensée dominante; en accordant plus de place au traitement journalistique et peu aux textes d\u2019opinion.En diffusant gratuitement et par abonnement la revue dans des points ciblés de distribution.Au fil des années, la maquette de la revue est modifiée afin d'atteindre les critères de qualité des revues commerciales.Sont aussi revus le ton et la forme des articles pour plaire à toute personne intéressée par un point de vue différent.Sont conservés quelques textes d'analyse plus substantiels pour les abonnés militants.La décision de distribuer gratuitement le magazine est prise dans le contexte de la montée en importance de cette nouvelle stratégie de diffusion de médias écrits qui a été utilisée à grande échelle au début des années 1980 par des médias culturels tels Voir et Mirror.De manière spécifique, en devenant une revue pour grand public, Recto verso examine le Québec social, politique, économique et culturel.La revue rend compte des transformations globales d\u2019une société devant de plus en plus s'inscrire dans un espace national, continental et mondial.À partir de ce moment, l\u2019équipe de Recto verso fait un effort encore plus grand pour vulgariser le contenu des articles et des dossiers afin de toucher un maximum de personnes.Les années 2000 : bilan, restructuration et fermeture Le passage des années 2000 se fait lors d\u2019une période croissance qui mine rapidement les assises financières de la revue.Les subventions gouvernementales ont pris le relais du financement de base fourni 49 POSSIBLES, ÉTÉ-AUTOMNE 2006 par les communautés religieuses (autour de 35 % au début des années 2000).Ces subventions de l\u2019État ne parviendront pas à stabiliser la situation financière de Recto verso.Les déficits commencent alors à s'accumuler (200 000 dollars en tout).La capacité de la revue à mobiliser des revenus publicitaires était pourtant en croissance continue au fil des années 1990 pour atteindre un sommet tout juste au-dessus des so % des revenus globaux en 2003.Une entente de publireportage est établie avec le Chantier de l\u2019économie sociale et le Comité sectoriel main d\u2019œuvre Économie sociale et Action communautaire (CSMO-ÉSAC) pour diffuser de l\u2019information sur l\u2019économie sociale.Cette contribution de revenus non gouvernementaux ne sera pas suffisante pour combler le manque à gagner qui découlera du refus de Patrimoine Canada en 2004 de renouveler sa subvention annuelle de 30 000 dollars.À l\u2019hiver 2004, la fin des opérations de la revue devient la solution incontournable.Malgré une importante mobilisation pour redresser la situation, l\u2019équipe de Recto verso en vient à la conclusion que le grand voyage est maintenant terminé\u2026 Après une soixantaine d'années d\u2019existence, la revue s'éteint dans un contexte de renouvellement du paysage des médias indépendants.De nombreuses revues ou médias se sont ouverts aux nouvelles technologies.Nombre d\u2019entre eux sont diffusés sur support électronique par Internet.Le processus historique de concentration de la presse se poursuit toujours et les ressources offertes par l\u2019État pour subventionner les médias écrits le sont principalement pour appuyer de grands médias privés : à titre indicatif, en 2002-2003, le gouvernement fédéral accorde une aide à la publication de 3 073 459 dollars à TV Guide, et de 2159 494 dollars à Readers Digest! Somme toute, les besoins d\u2019information indépendante, alternative et critique sont toujours aussi présents au pays. SOUVENIRS DE RECTO VERSO Certes, le Québec ne dispose pas d\u2019une grande revue critique grand public pas plus qu\u2019il ne dispose d\u2019un journal quotidien ou hebdomadaire grand public de gauche.Toutefois, nombreux sont les médias écrits ou électroniques qui apportent actuellement une information critique, engagée et progressiste dans différentes régions du Québec sur une variété de sujets et de secteurs.Il est aussi encourageant de constater qu\u2019une relève se pointe constamment à l\u2019horizon pour créer de nouveaux projets.Cette relève sait innover.Elle le fait au moyen de sensibilités et d\u2019imaginaires qui compensent grandement la faiblesse des moyens financiers à sa disposition.L'héritage de Recto verso est important.Il représente un acquis collectif qu\u2019il reste encore à décortiquer pour en tirer de nombreuses leçons.S\u2019il est facile de jeter la pierre au gouvernement fé- ¢ g déral, il importe aussi de porter un regard critique sur la part de q responsabilités incombant aux autres parties prenantes de cette grande et longue aventure qu'a représentée le projet Recto verso.Les deux tableaux qui suivent permettent de voir l\u2019évolution de la revue : d\u2019abord sa structure de financement 1 Quoique les pères Oblats financèrent à environ 80% la revue durant certe période, la publicité, les abonnements et les subventions gouvernementales sont venus fournir les 20 % manquants dans des proportions qui varièrent selon les époques.Faute de pouvoir retracer les variations exactes au fil des ans, les pourcentages fournis ici correspondent donc à une moyenne. POSSIBLES, ÉTÉ-AUTOMNE 2006 ensuite, les données générales.© Le Bulletin :.1942-1951 | 4paran = des aumôniers \u201c L'Action - ouvrière :.ouvrière - Revue « Vie : Ouvrière vO: le magazine : de vie ouvrière dont 1000 payants i i.Distribution \u201c gratuite : de : points ZE de dépôt - ; (125hors Québec).RIEL AS Sa Lt ADO he J Sil Ly RTT 5%/anou | 99/2 ans : 25041200 individu où groupe populaire : 20 $/an ou 32 $/2 ans institutionnel : 25 $/an Étudiant où \u201csans emploi : : 15% By Soutien : 32 $ De la contestation à la complaisance.Déclin et disparition de Cité libre PAR PIERRE JONCAS \u2018essai qui suit est paru sous une forme légèrement différente dans Le Devoir du 12 mai 1998, écrit au présent et coiffé du titre « Cité libre jadis et maintenant ».Je le reprends au- jourd\u2019hui, mais écrit au passé.Pour me conformer aux normes d'espace de ce quotidien, il m'avait fallu amputer la version originale de certains passages.Le mobile à l\u2019origine de sa rédaction avait été de mettre en évidence le virage de Cité libre depuis sa prise en charge par une équipe dont l'esprit avait peu en commun avec celui des fondateurs en 1950 ou de l\u2019équipe de la relance en 1991, à laquelle je fus associé de 1993 à 1995.Le 10 avril 2000, la Gazette informa ses lecteurs que les directeurs de Cité libre venaient d\u2019annoncer la cessation de sa publication.Après cinq ans à la barre de la revue, et ayant aidé à mettre à mort le séparatisme (rien de moins, je ne l\u2019invente pas), ils en publieraient le dernier numéro l\u2019automne suivant.Ils assuraient cependant qu\u2019ils demeureraient sur le SCO SEINE EOE eA PRE NET PES oy : br A Fi A j Vo.0g i Eee 34 POSSIBLES, ÉTÉ-AUTOMNE 2006 qui-vive et pourraient revenir avec des numéros spéciaux, ad- venant des circonstances exceptionnelles comme l'émergence d\u2019une nouvelle droite ou le déclenchement d\u2019un nouveau référendum.Cité libre étant disparue, y revenir aujourd\u2019hui peut sembler dépourvu d'intérêt.Et pourtant\u2026 L'équipe fondatrice (Gérard Pelletier, Pierre Trudeau et autres) s'attaqua aux obstacles de l\u2019époque la saine évolution de la société québécoise, notamment un cléricalisme religieux étouffant le progrès spirituel, intellectuel, économique et social, et une idéologie nationaliste entravant l\u2019ouverture au reste du Canada et à un monde devenu plus accessible grâce aux nouvelles techniques de transport (l'aviation surtout) et de communication (télévision, etc.).Pour les citélibristes de la première heure, il importe de le souligner, le désir d'ouverture à autrui n\u2019impliquait aucun encouragement à la renonciation au patrimoine linguistique, culturel et historique propre au Canada français, encore moins à sa répudiation \u2014 renonciation et répudiation qui eussent appauvri l'ensemble du Canada comme le Québec.En 1991, toutefois, les excès du cléricalisme religieux étaient révolus; le nationalisme, en revanche, s'était intensifié et se manifestait sous diverses formes, dont le souverainisme.Dirigée par Anne-Marie Bourdouxhe, l'équipe de 1991, fédéraliste elle aussi, était attachée autant que la précédente à la société québécoise dont elle était issue : elle en connaissait viscéralement le parcours éprouvé et en appréciait la vulnérabilité.Elle en connaissait aussi les carences, mais elle n\u2019en contestait pas la valeur ni n\u2019en méprisait les intérêts.Tout Canadiens qu\u2019ils fussent, les membres de cette équipe ne s\u2019en considéraient pas moins Québécois et ils entendaient œuvrer au mieux- être de la société québécoise.Je crois qu\u2019ils l\u2019ont fait.La reproduction ici, sous forme révisée, de l\u2019essai paru dans Le Devoir vise à montrer que, comme tout autre principe mi fie il DE LA CONTESTATION À LA COMPLAISANCE.DÉCLIN ET DISPARITION DE CITÉ LIBRE de gouverne, celui du fédéralisme est exposé à la récupération et à la perversion qui en remplaceraient les vertus par des vices.Elle a également pour objet d'illustrer une tentative, parmi d\u2019autres, de reprise et de corruption du principe fédéraliste à la défense du statu quo constitutionnel et au service d\u2019un nationalisme prétendument « civique ».Au Canada, y compris au Québec, ce nationalisme mobilise de nombreux partisans.Ceux-ci pratiquent cependant le travestissement.Accoutrés des étiquettes « civique » et « fédéraliste », ils s\u2019estiment vaccinés contre les virus de la mesquinerie et de l\u2019intolérance que peut receler tout nationalisme : pour se prémunir contre les maux dont ces microbes sont porteurs, il leur eût fallu pratiquer davantage la vigilance.Afin d'éviter, autant que faire se peut, les malentendus, je souligne que cet essai ne fait pas le procès du fédéralisme, mais celui d\u2019une contrefaçon qui en discrédite les versions authentiques.Voici donc, retouché, l\u2019essai en question suivi d\u2019une mise à jour pour tenir compte des livraisons parues subséquemment et de renseignements recueillis après mai 1998 grâce à Internet et à des sources fiables proches de la revue.S\u2019il fallait en croire Jacques Hébert, grand responsable de la relance de Cité libre en 1991 et âme dirigeante de son conseil d'administration, le changement de direction à l'automne de 1995 n\u2019y aurait rien changé'.Pourtant, dès leur entrée en fonction les nouveaux directeurs suppri- 1.L'éternelle jeunesse de Cité libre, février-mars 1998 (sauf indication contraire, les passages cités dans les renvois sont tirés de Cité Libre).59 Bs 2 pi E RK er Rs 5 Et ig i 56 POSSIBLES.ÉTÉ-AUTOMNE 2006 mèrent le comité de rédaction.Par la suite, et à l\u2019exception d\u2019une vigoureuse dissidence collective\u201d les prenant à partie pour leur aval du partitionnisme, aucun autre membre du comité aboli n\u2019a signé de texte à la revue.La sécession du Québec serait tragique pour ceux, comme moi, pour qui le Canada incarne un certain espoir de civilité et de savoir-vivre ensemble dans la différence.Le démaillage des attaches économiques avec le reste du pays serait à coup sûr complexe, difficile et coûteux pour tous les intéressés, mais un nouvel équilibre finirait par s'établir.Un marché commun n\u2019est cependant pas une patrie et, tout respectable qu\u2019en puisse être l\u2019objectif d\u2019enrichissement matériel, il n\u2019en reste pas moins intéressé.Une patrie, c'est autre chose, et mieux : une réalité et une idée qui commandent le respect et la loyauté de particuliers les uns envers les autres, mais à l'endroit aussi de la communauté qu\u2019ensemble ils constituent.Des souvenirs partagés, des valeurs et des institutions communes lient cette communauté, l\u2019animent, en assurent la permanence et le bien-être.Exigeant une mesure de renoncement et de désintéressement, elle doit son existence aux sentiments d\u2019altruisme et de fraternité qu\u2019elle éveille en chacun.Le cas échéant, c\u2019est la rupture de la patrie et non la perte du marché commun qui serait tragique.La nouvelle direction de Cité Libre et les esprits apparentés méprisaient, pour peu qu\u2019ils le connussent, l\u2019apport des Canadiens français et de leurs ancêtres au patrimoine spirituel du Canada contemporain.On pouvait s\u2019en rendre compte en prenant connaissance des inanités de William Johnson selon qui, par exemple, Menaud, maître-draveur, le roman de Félix-Antoine Savard, était le « texte suprême d\u2019un long hurlement de 2.Non a la politique du pire!, mars-avril 1996, que signèrent Anne-Marie Bourdouxhe, Danielle Miller, Richard L'Heureux et Louis-Philippe Rochon.dE ES DE LA CONTESTATION À LA COMPLAISANCE.DÉCLIN ET DISPARITION DE CITÉ LIBRE 57 haine contre l\u2019Anglais »\u2019, ou encore de celles de Mor- decai Richler, invité d\u2019honneur et conférencier au dîner du 13 juin 1996, puis collaborateur de la revue*.Dans son essai, Oh Canada! Oh Quebec! Requiem for a Divided Country, Richler affirmait, entre autres choses et sans broncher, que les filles du roi n'étaient que des péripatéticiennes importées de France pour combler les appétits charnels de soldats pour la plupart analphabètes\u2019.En cautionnant des propos insultants visant un écrivain largement aimé et l\u2019ensemble des Québécois (autant les métissés que les « pure laine ») qui comptent presque tous parmi leurs ancêtres des filles du roi et des mili- | taires peu instruits, Cité libre, dernière mouture, avilis- f sait des souvenirs de nature à être partagés avec fierté par les Canadiens de toutes origines et en décourageait | I'appréciation par ses lecteurs de langue anglaise.En attaquant des souvenirs chers aux Québécois, Cité libre opposait les Canadiens d\u2019ailleurs à ceux d\u2019ici, et minait par là leur désir de vivre en harmonie avec nous.En | s'entétant à agir de la sorte dans les deux langues ofh- | cielles®, la direction de la revue creusait plus profondé- {| ment encore le gouffre déjà immense séparant les francophones du Québec des anglophones de tout le pays.Pour les nouveaux directeurs, l\u2019idée de peuple canadien- français, ou québécois, représentait une abominable chimère, celle de peuple canadien englobant et accueillant tout le monde, une admirable réalité.Au nationalisme québécois « d\u2019une élite qui, soutenant une conception | ethnique de la nation, est prête à briser le Canada », ils 3.Antisémitisme en France et anglophobie au Québec, mars-avril 1996, p.41.4.Un danger manifeste et immédiat, novembre-décembre 1996.5.Il est tout probable, en effet, que ces militaires étaient analphabètes, comme d\u2019ailleurs l\u2019étaient, à cette époque, la plupart des sans-grades de toutes les armées \u2014 et la population en général.Il n'y avait pas lieu d\u2019en faire un plat.J\u2019ignore l\u2019origine du canard voulant que les filles du roi aient été des péripatéticiennes : dans Les Filles du roi au XX siècle, cependant, Yves Landry de l\u2019Université de Montréal a montré qu'il était sans fondement.6.À partir de février 1998.| 58 POSSIBLES, ÉTÉ-AUTOMNE 2006 opposaient le « nationalisme civique [c'est-à-dire canadien] nourri par la Charte et par la Constitution de 1982 »\u2019.L'histoire de /eur Canada commençait, à vrai dire, à cette date.Ils ne connaissaient pas, encore moins cherchaient-ils à comprendre, les raisons qui ont pu inciter tant de francophones de la moitié septentrionale de l\u2019Amérique du Nord à voir leur patrie au Québec plutôt qu\u2019au Canada.Dans la livraison de février-mars 1998, Cité libre reproduisait l\u2019observation d\u2019Edmund Burke selon laquelle «un Etat qui n'a pas les moyens d'effectuer des changements n'a pas les moyens de se maintenir »%.Or, justement, une procédure de modification constitutionnelle exigeant I'unanimité des provinces et d\u2019Ottawa pour toute réforme capable de tenir compte de la situation et des besoins particuliers du Québec, d\u2019une part, et des préjugés et stéréotypes injustes façonnant l\u2019idée qu\u2019on se fait des Québécois ailleurs au pays, d\u2019autre part, ont pour effet conjugué d\u2019empêcher les législateurs d\u2019apporter à la constitution des changements indispensables au maintien du Canada autrement, à la longue, que par une coercition dont personne, hormis quelques écervelés, ne saurait vouloir.Aussi longtemps qu\u2019il sera impossible d\u2019assouplir la procédure de modification constitutionnelle, les esprits de bonne volonté s\u2019évertueront à travailler pour dissiper préjugés et stéréotypes afin de dégager les législateurs du carcan d\u2019une opinion publique mal renseignée et de plus en plus hostile à tout ce qui touche notre province.Pourtant, avant d\u2019être saisie de zèle pour « construire un pont entre les fameuses \u201cdeux solitudes\u201d, en permettant à tous les Canadiens d\u2019échanger des idées sans être freinés par la barrière de la langue »°, la nouvelle direction de Cité Libre n\u2019imagina 7- Cité libre hier et aujourd'hui, Max et Monique Nemni, février-mars 1998, p- 3-4.8.Pos.9.Cité libre hier et aujourd'hui, p.4. DE LA CONTESTATION À LA COMPLAISANCE.DÉCLIN ET DISPARITION DE CITÉ LIBRE 59 rien de plus futé que d'accueillir dans ses pages l\u2019ex-ter- roriste non repenti Raymond Villeneuve\".Outre l\u2019imprudence de fournir une tribune à un agitateur notoire, ce n\u2019était pas jouer franc que de proposer aux lecteurs, pour représenter le souverainisme, un énergumène ignoré par la plupart des partisans de cette option.Dans les années 1950, Cizé libre s opposait au régime Du- plessis pour des raisons beaucoup plus graves que son nationalisme, assez bénin du reste.Pour Gérard Pelletier, « Duplessis adh[érait] au nationalisme [.] comme le monsieur qui promène son chien adhère à la laisse »\".Pierre Trudeau, de son côté, se méfiait alors des politiques envahissantes du gouvernement fédéral : « ces messieurs d'Ottawa », comme il les appelait, « ne sont pas infaillibles » ; ils « aiment un peu trop gouverner » et « ont la conscience morale un peu flasque »*.Aussi reprochait-il à Ottawa de n\u2019avoir « jamais vraiment cru au caractère bi-ethnique du Canada », renvoyant ses lecteurs à « une perspicace et courageuse causerie » prononcée en juin 1954 sur les ondes du réseau anglais de Radio-Canada où Murray Ballantyne prêchait en faveur d\u2019un Canada « fondamentalement bilingue et bi-cultu- rel »®, Gérard Pelletier, lui, refusait, avec dignité, en termes émus et émouvants, la capitulation, même lucide, aux forces de l\u2019assimilation : « Je veux bien que dans un siècle ou deux, nos rêves de survivance linguistique, culturelle, ne soient plus que des souvenirs vagues et doucement ridicules.Je ne vois toutefois pas l\u2019utilité d\u2019y consentir par avance, de hâter le processus, de détruire consciemment ce qui reste en nous d\u2019original.[.] Je n\u2019adimets pas le suicide au bord de l\u2019abîme.Que l\u2019abîme nous tue, nous n\u2019y pouvons rien, mais c\u2019est 10.Point de vue d'un ancien felquiste, septembre-octobre 1997, p.21-23.et 1.Dissidence, novembre 1953, p.30.\u2014 2.De libro tributo\u2026 et quibusdam aliis, octobre 1953, p.5.Le 3.lbid., p.7.Les italiques dans cette citation sont les miennes.fit SE POSSIBLES, ÉTÉ-AUTOMNE 2006 là sa besogne, non la nôtre.Il n\u2019a pas besoin de notre collaboration pour l\u2019accomplir »**.Si ces lignes n\u2019étaient pas signées Pelletier et Trudeau, il y a fort à parier que la nouvelle Cité libre y aurait détecté quelque nationalisme « ethnoculturel ».Lorsque l\u2019organisation générale d\u2019un État, si admirable soit-elle en théorie, est contestée depuis longtemps par une partie importante de la population, concentrée de surcroît sur un territoire délimité et dotée d\u2019institutions propres, il est temps d'examiner si elle est conforme aux exigences de la réalité et d'envisager des changements non seulement pour assurer le maintien de l\u2019État mais pour y rétablir la concorde et remettre en bonne marche les affaires.Dans le cas qui nous occupe, il convient aussi de se demander si l\u2019inertie militante des défenseurs du stat quo constitutionnel, y compris la direction de Cité libre de 1995 à 2000, ne risque pas d\u2019entraîner l\u2019éclatement du Canada, éclatement que celle-ci claironnait pourtant vouloir empêcher.Si l\u2019on en croit les sondages\", les Québécois demeurent en majorité opposés à la sécession mais, en majorité aussi, mécontents d'importants aspects de la constitution de 1867 et de la Loi constitutionnelle de 1982 (à laquelle le Québec n\u2019a jamais formellement donné son aval) et, en majorité toujours, convaincus de posséder seuls le droit de décider de l\u2019appartenance de leur province au Canada.Les fédéralistes doivent en tenir compte tout d'abord en prenant garde de provoquer inutilement ceux qu\u2019ils devraient chercher à gagner à 14.Dissidence, loc.cit.p.33.15.Sondages de 1998, bien entendu, mais ceux d\u2019aujourd\u2019hui donnent des résultats semblables. DE LA CONTESTATION À LA COMPLAISANCE.DÉCLIN ET DISPARITION DE CITÉ LIBRE leur cause, soit par insensibilité méprisante, comme le faisait William Johnson, soit pour le malin et malsain | plaisir, comme le faisait Mordecai Richler.Ensuite, et à condition de le pouvoir sans trahir leurs principes, sans renoncer à l'essentiel de leur position et sans renier leurs amis, ils doivent saisir toute occasion de rapprochement avec les souverainistes, s\u2019évertuer, en somme, à susciter un climat propice à l\u2019apparition de solutions acceptables de part et d'autre, à l'émergence de compromis honorables \u2014 pour rappeler une idée qui n\u2019a, hélas, guère plus cours par ces temps disputailleurs.Un préalable à toute solution de cet épineux problème c'est la reconnaissance de l'existence d\u2019un peuple distinct de langue française au Canada, concentré au Québec mais désireux de rester canadien.Avant de crier à l\u2019hé- | résie, que les fédéralistes « purs et durs » se souviennent .A > pe + que, selon Pierre Trudeau lui-même, « ce n\u2019est pas l\u2019idée de nation qui est rétrograde, c\u2019est l\u2019idée que la nation doive nécessairement être souveraine »'6.S\u2019ils tiennent à voir reconnaître leur existence comme peuple distinct, les Québécois ne tiennent toujours pas majoritairement à la souveraineté.Cependant, si leur existence comme peuple distinct continuait d\u2019être systématiquement niée, et si l\u2019accession à la souveraineté leur paraissait le seul moyen d\u2019en assurer la reconnaissance et le respect, ils pourraient se résigner à la revendiquer pour leur province.Au cas où ces mêmes fédéralistes m\u2019objecteraient qu'il y a un risque grave à leur accorder cette reconnaissance, j'évoquerais les propos d\u2019Ernest Renan, pour qui « une nation n\u2019a pas plus qu\u2019un roi le droit de dire à une province : « Tu m'appartiens, je te prends.» Une province pour nous, ce sont ses habitants; si quelqu'un en cette affaire a droit d\u2019être consulté, c\u2019est l\u2019habitant.| Une nation n\u2019a jamais un véritable intérêt à s'annexer ou à retenir un pays malgré lui.Le vœu des nations est, 16.La nouvelle trahison des clercs, avril 1963, p.3. 3 0 3 i.A Û Ÿ i La À ñ 3 A \u2018, i ox I 3 Bi 8 1 A £ H i\".A 62 POSSIBLES, ETE-AUTOMNE 2006 en définitive, le seul critérium légitime, celui auquel il faut toujours en revenir.»7 Puis je rappellerais la sage admonestation en 1856 de John A.Macdonald au rédacteur en chef de la Gazette sur la façon de gagner à soi les Bas Canadiens de langue française (les Québécois d\u2019alors) : « Traitez-les comme une nation, et ils se conduiront comme un peuple libre le fait généralement, c'est-à-dire avec générosité.Appelez-les faction et ils deviendront factieux.» '* Mise à jour Depuis sa livraison de février-mars 1998 jusqu\u2019à sa disparition à l'automne de 2002, Cité libre parut en versions anglaise et française, sa page couverture la proclamant « la voix québécoise pour le libéralisme et l\u2019unité canadienne ».Certes, les directeurs de même que leurs collaborateurs réguliers et leurs proches, dont Pierre Trudeau, tenaient farouchement au maintien de l\u2019unité du Canada.Mais cela faisait-il de Cité libre la voix québécoise pour le libéralisme et l'unité canadienne?Eu égard à l\u2019unité canadienne, d\u2019autres la défendaient avec autant de conviction, mais sans bellicisme.Eu égard au libéralisme, il serait étonnant que des collaborateurs tels Conrad Black (alors grand patron des chaînes de presse Southam et Hollin- ger, déchu depuis lors dans les circonstances que l\u2019on sait), Peter Goldring (alors député réformiste de l\u2019Alberta) ou Andrew Coyne (chroniqueur au National Post) s\u2019en fussent réclamés.Coyne, un Ontarien, slégeait aussi au « comité consultatif » de quinze membres de la revue.Pour quelles raisons, 17.Voir la p.48 de Qu'est-ce qu'une nation ?, conférence d\u2019Ernest Renan à la Sorbonne en 1882, dans la réédition bilingue (1996) de Tapir Press, précédée d\u2019une introduction du philosophe Charles Taylor.18.Cité par Donald Creighton dans The Young Politician, Macmillan, Toronto, p.226-227. DE LA CONTESTATION À LA COMPLAISANCE.DÉCLIN ET DISPARITION DE CITÉ LIBRE peut-on se demander, une « voix » affichant avec tant de combativité son authenticité « québécoise » aurait-elle éprouvé le besoin de se doter d\u2019un comité consultatif dont deux tiers des membres vivaient à l'extérieur du Québec ?Serait-ce parce que, comme me le confia un proche de la revue, la version anglaise en assurait les trois quarts des ventes ?\" Le contenu de Cité libre esquissé dans mon essai original révélait un esprit qu'il me semblerait excessif d\u2019étiqueter « québécois ».Un article intitulé « Le chantage, ça suffit! » paru dans la livraison d'hiver 1999 (et dont le National Post publia une version abrégée le 1\u201d mars 1999 sous le titre encore plus injurieux de Saying Goodbye to the Dentist) est venu confirmer avec force mon diagnostic.David Kwavnick, professeur de sciences politiques à la retraite de l\u2019Université Carleton, y préconisait en effet la partition préventive du Québec.Mais, écrit-il, que dit la Constitution au sujet des frontières provinciales?Que la modification des frontières d\u2019une province à l\u2019intérieur du Canada exige le consentement de ladite province.Toutefois, la décision de modifier les frontières externes du Canada relève exclusivement du Parlement; et si, dans l\u2019exercice de ce pouvoir, le Parlement sépare du Canada une partie du territoire 19.Le courrier des lecteurs donne une idée approximative du public que rejoint une revue.Dans les treize dernières livraisons (celles publiées dans les deux langues) j'ai compté 146 lettres.Il en est venu 79 du Québec, 62 des autres provinces, trois de l\u2019extérieur du pays et deux d\u2019origine impossible à identifier.Plus de la moitié (au moins 81) avaient été rédigées en anglais, y compris le tiers, ou presque, de celles du Québec.Parmi les lettres de cette province, celles en français surtout, une quantité importante étaient signées par des collaborateurs ou des personnes dont le nom apparaissait au bloc générique.De plus les correspondants francophones du Québec avaient, bien plus que ceux d\u2019ailleurs, tendance à écrire souvent (à elle seule, une correspondante l\u2019a fait neuf fois).Pour ces raisons, le nombre des lettres du Québec dépassait considérablement le nombre de ses correspondants.Cette analyse, grossière et sommaire jen conviens, porte à coriclure que, dans ses dernières années, le public de Cité libre était de langue anglaise plus que française et autant à l\u2019extérieur du Québec qu\u2019à l\u2019intérieur.En somme, Cité Libre prêchait alors surtout, mais inutilement, aux âmes déjà gagnées à la cause de l\u2019unité canadienne.63 64 POSSIBLES, ÉTÉ-AUTOMNE 2006 d\u2019une province, il est habilité à le faire.Le Parlement a le droit de modifier unilatéralement les frontières du Canada, et l\u2019a fait maintes fois dans le passé [.\u2026] Sauver le Canada n\u2019est pas une tâche difficile.Il suffit de procéder à une séparation, à nos conditions à nous, qui gardera le pays intact.Donnons aux séparatistes leur petite république \u2014 dès maintenant ; inutile d'attendre le prochain référendum! \u2014 et nous aurons bien des soucis en moins.Imaginez un peu ce que serait le Canada sans le problème québécois\u2026 (p.82 et 86) Par ailleurs, il me semble qu'en acceptant 231000 $ de la Fondation Donner de Toronto (pour la traduction et la publication en anglais, selon la page de Max Nemni au site Internet de l\u2019Université Laval) et 300 000 $ de la société Fonorola / Sprint (selon le proche de la revue mentionné plus haut), Cité libre, dernière mouture, risquait gravement de compromettre son indépendance.Dans « Règle du jeu », l\u2019article liminaire du tout premier numéro (vol.1, n° 1, juin 1950, p.1-3), la Rédaction affirmait que « Cité libre veut être [\u2026] la maison de famille, celle où chacun peut se montrer au naturel parfait.Pour réaliser cette atmosphère sans contrainte, il fallait que la maison nous appartint : elle nous appartient.Chacun des collaborateurs de Cité libre participera à la propriété de la revue.Pour connaître les propriétaires, il suffira de lire les signatures au bas des textes ».Faits révélateurs.Depuis la disparition de Cité libre, un de ses collaborateurs les plus en vue, le plaideur Guy Bertrand, souverainiste « pur et dur » avant de devenir fédéraliste « pur et dur », a regagné le camp souverainiste où, Ô surprise! il reste toujours « pur et dur ».De leur côté, les directeurs de Cité libre ont regagné l'Ontario. DE LA CONTESTATION À LA COMPLAISANCE.DÉCLIN ET DISPARITION DE CITÉ LIBRE J'ai noté plus haut que les directeurs, leurs collaborateurs et leurs proches, dont Pierre Trudeau\u201d, tenaient farouchement au maintien de l\u2019unité du Canada.Bien qu\u2019ils ne l\u2019avouassent explicitement que sous pression ou par inadvertance, ils tenaient tout autant au statu quo constitutionnel.Une conviction de type religieux, fût-ce l\u2019unité du Canada ou la souveraineté du Québec, relève davantage de la passion que de la raison.Or, parce que l\u2019aménagement et le réaménage- ment constitutionnels sont des sujets complexes et délicats dont la discussion est exigeante, l\u2019on ne peut les examiner sé- rleusement qu'à la lumière de la sobre raison.Les fédéralistes qui ne sont pas à la hauteur du défi tendent à attribuer à la constitution de 1982 un caractère sacré dont la simple remise en question est un acte blasphématoire : c\u2019est en quelque sorte leur décalogue, Pierre Trudeau étant leur Moïse et l\u2019unité canadienne leur dieu.Hélas, de l\u2019Antiquité à nos jours, l\u2019Histoire est jonchée d\u2019horreurs commises au nom de dieux rivaux, quand ce n\u2019est d\u2019interprétations contradictoires des volontés d\u2019un même dieu \u2014 y compris parmi les chrétiens chez qui, pourtant, l'amour du prochain constitue l\u2019un des tout premiers commandements.Les démagogues, eux, savent qu'il est plus facile de mobiliser à leurs causes la passion populaire enivrée par quelque idéologie simpliste que d\u2019y gagner l\u2019adhésion libre de la raison citoyenne tempérante.Les masses, séduites par l\u2019idée, puis animées par la conviction, d\u2019être au service de la Vérité et de la Vertu, sont naturellement portées à accepter l\u2019argument que la fin justifie les moyens et à suivre béatement des chefs démagogues là où ceux-ci choisissent de les mener, ce qui se traduit par des tragédies qui pourraient être évitées.Il nous 20.Selon une dépêche du 2 juin 1998 de la Presse canadienne, signée Norman Delisle, Gérard Pelletier s'était dissocié discrètement, mais fermement, de Cité libre en raison de sa nouvelle orientation.La lecture d\u2019une lettre, portant la date du 3 mai 1996, qu\u2019il avait adressée à ses nouveaux directeurs me confirma le bien-fondé de cette nouvelle.65 66 POSSIBLES, ÉTÉ-AUTOMNE 2006 faut donc ranger notre bienséance langagière (political correctness) et coller aux « purs et durs », tant fédéralistes que souverainistes, l\u2019étiquette d\u2019intégristes politiques qui leur convient et, en conséquence, leur prêter une oreille résolument sourde. pieds eo oe Ein apy Lary 25s = = £3 = Es AS ex EE Ee; 3 ~ ee, mm put [Ena J as ax \u2014 aa == es = == a a, T= = \u2014 a es Mon témoignage sur la revue Esprit PAR JEAN-WILLIAM LAPIERRE ne revue mensuelle, une « revue d\u2019idées », comme on dit, fondée en 1932, paraît encore en 2006.Le fait n\u2019est pas banal.Mais est-ce bien la même revue ?Quand le petit groupe réuni autour d\u2019Emmanuel Mounier, jeune agrégé de philosophie, décida, à Font Romeu, en août 1932, de créer cette revue, la France était plongée dans la crise économique déclenchée par le krach de Wall Street en 1929.Mais pour Mounier et ses amis ce n\u2019était que le symptôme d\u2019une crise de civilisation qui avait déjà produit la révolution communiste en Russie, le fascisme en Italie et qui allait bientôt porter au pouvoir Hitler en Allemagne.II fallait, entre Charybde et Scylla, chercher une voie nouvelle.Ce fut, pour Esprit, le projet de « refaire la Renaissance » (titre de l\u2019article de Mounier dans le premier numéro) et de promouvoir une « révolution personnaliste et communautaire » (titre d\u2019un recueil de ses articles publié en 1935).Mounier était catholique et son projet était parrainé par le philosophe Jacques Maritain. 70 POSSIBLES.ÉTÉ-AUTOMNE 2006 Mais il ne voulait pas faire une revue catholique et pensait que le personnalisme était une orientation de pensée capable de réunir des catholiques (Jean Lacroix, Jacques Madaule), des protestants (François Goguel, Paul Ricœur), des juifs (André Ulmann, V.Rabinovitch dit Rabi), des libres-penseurs (Brice Parain, Francis Jeanson, Manuel de Diéguez).Pour les hommes de ma génération, celle qui eut 20 ans pendant la Deuxième Guerre mondiale, Esprit fut un guide qui nous évita de nous égarer dans les illusions du communisme et les tentations du fascisme.Dès le premier numéro, Nicolas Berdiaev avait montré dans le communisme un subtil mélange de vérité et de mensonge.En mai 1937 Esprit dénonçait en URSS la « stalinocratie ».En décembre 1933 Mou- nier nous mettait en garde contre « les pseudo-valeurs spirituelles du fascisme ».Quand la guerre civile éclata en Fs- pagne (1936), Esprit (dont le correspondant espagnol était le père de l\u2019écrivain Jorge Semprun) nous dissuada de croire avec les bien-pensants et la hiérarchie catholique que Franco était le défenseur de la « civilisation chrétienne » ; cette revue nous fit comprendre que, soutenu par Hitler et Mussolini, il incarnait la version espagnole du fascisme.Quand, en 1938, Chamberlain et Daladier signèrent avec Hitler et Mussolini les accords de Munich qui sacrifiaient la Tchécoslovaquie, Mounier nous montra que cette capitulation des démocraties ne sauvait pas la paix mais augmentait la puissance des nazis et des fascistes qui voulaient la guerre.En décembre 1938 un numéro spécial d\u2019 Esprit présentait une analyse critique du « préfascisme français ».Ceux qui ont présenté Mounier et sa revue comme des agents de propagation des idées fascistes en France (Zeev Sternhell, Bernard Henri-Lévy, John Hellmann, Marc Fuma- roli) sont donc des gens qui ne savent pas lire. MON TÉMOIGNAGE SUR LA REVUE ESPRIT Mounier nous a appris que l'être humain naît individu et ne devient une personne que par ses relations avec d\u2019autres personnes dans des communautés, c\u2019est-à-dire des groupes sociaux qui ont en commun des valeurs, des croyances, des normes, des symboles par lesquels leur vie, personnelle et collective, prend un sens.C\u2019est pourquoi l\u2019individualisme moderne « est l\u2019antithèse même du personnalisme et son plus prochain adversaire » car c\u2019est « un système de mœurs, de sentiments, d'idées et d'institutions qui organise l'individu sur des attitudes d\u2019isolement et de défense » (Le Personnalisme, PUF « Que sais-je?», 1950, p.37).La norme fondamentale de toute société réellement démocratique est le respect de toute personne humaine et par conséquent des communautés qui la composent, à condition qu\u2019elles-mêmes se conforment à cette norme.C'est pourquoi, sous la III République, la revue d\u2019Emmanuel Mounier ne se privait pas de démasquer les faiblesses et les injustices d\u2019une démocratie bourgeoise, d\u2019une république corrompue par ce que Charles Péguy appelait déjà en 1911 « le règne inexpiable de l'argent ».Ces faiblesses furent avérées par la débâcle de 1940.Mounier et certains de ses amis crurent devoir et pouvoir continuer à publier leur revue à Lyon, dans la zone non occupée par l\u2019armée hitlérienne.Pour faire entendre, surtout par une jeunesse française désorientée, la voix du personnalisme, « sous Vichy et non avec Vichy » selon la formule de Pierre Laborie, il fallait ruser avec la censure de l\u2019État français du maréchal Pétain.Ils tentèrent de jouer ce jeu, avec la conviction que dans une telle situation les intellectuels ne doivent pas se réfugier dans leur tour d'ivoire, comme l\u2019indique en février 1941 l\u2019article sur « l\u2019intelligence en temps de crise ».Mais après dix numéros où la critique de la politique de collaboration avec les nazis menée par le gouvernement de Vichy apparaissait de plus n POSSIBLES, ÉTÉ-AUTOMNE 2006 en plus clairement à quiconque savait lire entre les lignes, la publication d\u2019Æsprit fut interdite par le gouvernement de l\u2019amiral Darlan en août 1941.La revue ne reparut qu'en décembre 1944, trois mois après la libération de Paris.D\u2019autres auteurs malveillants ont accusé Esprit de complaisance envers le communisme dans les années 1945-1950.Ils oublient qu'en 1945, après la résistance au nazisme à laquelle avaient pris part les communistes français, des ministres communistes (dont Maurice Thorez, le « déserteur » de 1940) siégeaient au gouvernement du général de Gaulle qui, revenant de Moscou, s\u2019écriait : « Vive la Russie soviétique! » Aux élections à l\u2019Assemblée constituante, le Parti communiste avait le plus fort pourcentage des voix.Ils oublient aussi que l\u2019anticommunisme motiva la désastreuse guerre d'Indochine menée par des gouvernements associant démocrates-chrétiens et socialistes.Là encore il faut savoir lire.Dès le premier numéro de la nouvelle série, Jean Lacroix montrait que, pour un personnaliste, il ne s'agissait ni d\u2019accepter ni de rejeter le communisme, mais de le dépasser.En 1945 la revue lança une enquête auprès des jeunes Français sur leur attitude à l\u2019égard du communisme; les résultats furent publiés en février 1946.Alors étudiant à l\u2019École Normale Supérieure, j'avais rédigé une réponse cosignée par cinq de mes camarades.Nous y exprimions notre accord avec le projet d\u2019une révolution qui abolirait les privilèges de classe et l\u2019exploitation du travail par le capital, mais aussi notre méfiance à l'égard du mélange de sectarisme doctrinaire et d\u2019opportunisme tactique d\u2019un Parti dont les dirigeants avaient approuvé le pacte Hitler-Staline.Dès réception de ce texte, Mounier m\u2019invita à venir le voir et dès cette première rencontre il me proposa d\u2019entrer dans son équipe, d'abord au « Journal à plusieurs voix », MON TÉMOIGNAGE SUR LA REVUE ESPRIT puis au Comité directeur et au groupe de réflexion politique animé par Paul Fraisse.Étant aussi rédacteur à l\u2019hebdomadaire Témoignage chrétien, avec André Mandouze, je fus tenté de le suivre dans l'adhésion au mouvement des « chrétiens progressistes », qui se voulaient compagnons de route des communistes ; Mounier m\u2019en dissuada : ce « compagnonnage » ne pouvait aboutir selon lui qu\u2019à un asservissement.L'historien Goulven Boudic a bien montré, dans le pluralisme de l\u2019équipe alors réunie autour de Mounier, une tension entre ceux qui étaient plus « réformistes », plus proches de la démocratie chrétienne du Mouvement républicain populaire (comme le politologue François Goguel et l\u2019historien Henri Marrou), et ceux qui étaient plus « révolutionnaires », plus proches d\u2019un socialisme proudhonien plutôt que marxiste (comme le philosophe Jean Lacroix et le psychologue Paul Fraisse).Les débats étaient souvent vifs.Mounier arbitrait.L'amitié et le souci du projet commun l\u2019emportaient sur les divergences de réaction à l\u2019évènement.La place me manque pour résumer ici toutes les positions prises par la revue sous la direction de Mounier, assisté par Joseph Rovan, puis par J.-M.Domenach.Rappelons seulement l'opposition à la guerre d\u2019Indochine, la dénonciation de l\u2019excessive répression de l'insurrection de Madagascar (1947), le numéro spécial d\u2019août-septembre 1946 : « Monde chrétien, monde moderne » qui annonçait l\u2019évolution du catholicisme dont l\u2019aboutissement fut le concile de Vatican II.Autre numéro spécial « prophétique » : celui de juillet 1947, « Prévenons la guerre d'Afrique du Nord », où André Mandouze osait écrire : « L\u2019AI- gérie n'est pas la France ».La revue manifesta aussi sa sympathie, au début de la guerre froide, pour la campagne du pacifiste américain Carry Davis qui se déclarait « citoyen du monde ».13 Li POSSIBLES, ÉTÉ-AUTOMNE 2006 Mounier meurt en 1950.L'écrivain suisse Albert Béguin est appelé à lui succéder par la majorité du Comité directeur.Il est plus intéressé par les problèmes d'art et de littérature que par la politique.Auprès de lui Domenach assure la continuité dans ce domaine.Quand la guerre froide se réchauffe, Esprit publie un numéro spécial sur « la paix possible » (mars 1951) qui propose le neutralisme pour éviter à l\u2019Europe d\u2019être de nouveau le champ de bataille d\u2019une guerre mondiale où l\u2019usage de l\u2019arme atomique serait possible.L'économiste Henri Bartoli fait adopter par la revue sa conception d\u2019une « civilisation du travail » opposée à la « civilisation de l\u2019argent », mais son influence sera de plus en plus contrebalancée par celles du sociologue Michel Crozier et de l\u2019économiste Jean Ripert, plus favorables à une réforme du capitalisme.En 1954 Esprit soutient l\u2019action de Pierre Mendès-France dont le gouvernement met fin à la guerre d\u2019Indochine mais ne prévient pas la guerre d'Algérie.« Force et faiblesse de Mendès-France », écrit Domenach.La courte vie de ce gouvernement lui donne raison.En 1956, les révoltes populaires de Pologne et surtout de Hongrie contre la dictature du stalinisme dissipent les dernières illusions que certains rédacteurs de la revue pouvaient encore avoir sur la conception du « socialisme réel » des communistes français.À la mort d\u2019Albert Béguin (1957), Domenach prend pour vingt ans la direction de la revue.Avec lui, elle ne cesse de s'opposer à la guerre d'Algérie et diffuse la critique radicale par Ivan Illich du productivisme moderne, idéologie commune au capitalisme et au marxisme : avec Illich les préoccupations écologiques se font jour dans la revue.Le socialisme autogestionnaire préconisé par les syndicalistes de la CFDT et par les dissidents socialistes du PSU devient la référence majeure de la revue dans ses analyses économiques et politiques. MON TÉMOIGNAGE SUR LA REVUE ESPRIT Malgré la sympathie manifestée par la plupart des rédacteurs d\u2019Esprzt à l\u2019égard de la révolte étudiante et du mouvement ouvrier de mai-juin 1968, J.-M.Domenach et son rédacteur en chef Paul Thibaud y décèlent une confusion des revendications et une impuissance des partis de gauche qui mènent à l\u2019échec politique.Quand un programme commun de la gauche sera élaboré sous l\u2019impulsion de François Mitterrand, Esprit n\u2019y souscrira pas, y voyant avec raison un refus du so- clalisme autogestionnaire et une persévérance dans l\u2019erreur du capitalisme d\u2019État.En 1969, le numéro sur « l\u2019architecture, l\u2019urbanisme et la société » prévoit, annonce les futures crises urbaines, les révoltes des banlieues démunies.Le malheur des « revues d'idées », même si elles sont lues par quelques milliers de personnes, est de prêcher souvent dans le désert de la politique politicienne.Les intérêts à court terme de puissants groupes de pression et les manœuvres électorales pèsent plus lourd dans nos démocraties que les prévisions à long terme.En 1977, Domenach se retire et transmet la direction d\u2019 Esprit à Paul Thibaud qui va lui faire prendre un tournant.Avec lui, comme le résume bien Goulven Boudic, se produit « l\u2019effacement progressif de la référence révolutionnaire comme constitutive de l'identité politique personnaliste ».La critique du totalitarisme devient le thème prédominant, qui implique une réhabilitation de l\u2019individualisme considéré comme valeur structurante de la modernité démocratique.« L\u2019affrmation de l'égalité des personnes est un idéal qu\u2019on ne saurait prendre pour réalisable », écrit Paul Thibaud en 1978.Ce qui importe désormais, c\u2019est la liberté individuelle garantie par des institutions dont les démocraties « modernes » (c\u2019est-à-dire occidentales) offrent au monde un modèle réformable sans doute mais indépassable.Dès lors, ceux que Goulven Boudic appelle « les personnalistes radicaux » n\u2019ont plus leur place dans la revue.Comme l'avaient bien vu Paul Fraisse et Paulette 75 i 4 16 POSSIBLES, ÉTÉ-AUTOMNE 2006 Mounier, veuve d\u2019Emmanuel, une autre revue est née.Mais, demandaient-ils en 1982, « pourquoi continuer à utiliser le titre Esprit créé par Mounier ?» Changer d\u2019idées est assurément le droit de tout un chacun, surtout dans un monde qui change si vite.Mais est-ce le droit d\u2019une « revue d'idées » en laissant croire qu\u2019elle reste la même ?Aujourd\u2019hui, au temps des blogs et des forums sur Internet, on peut se demander quel est l\u2019avenir de ces « revues d'idées ».Mais je constate que le personnalisme est toujours vivant non seulement dans l\u2019Association des Amis d\u2019Emmanuel Mounier, mais aussi dans le mouvement La Vie Nouvelle dont la revue Citoyens a rendu hommage à Mounier pour le centenaire de sa naissance en juillet 2005.Et la publication des actes du colloque tenu à l\u2019Unesco en octobre 2000 sur « Emmanuel Mounier, l\u2019actualité d\u2019un grand témoin », pour le cinquantenaire de sa mort, atteste le rayonnement international de sa pensée : le personnalisme.II écrivait en 1946 : « Gardons donc le nom que nous ont attaché déjà quelques travaux, quelques combats et, de la Meuse à l\u2019Oder, des morts qu'aucune ambiguïté ne travestit.Ce nom répond à l\u2019épanouissement de la poussée totalitaire, il est né d\u2019elle, contre elle, il accentue la défense de la personne contre l\u2019oppression des appareils\u2026 Nous refusons toutefois de laisser placer sous l\u2019étiquette du personnalisme un système fermé » (Qu'est-ce que le personnalisme ?Éditions du Seuil, p.10).De cette philosophie ouverte, dans la diversité de ses rédacteurs, Esprit fut la caisse de résonance.Je laisse le dernier mot à mon ami québécois Fernand Dumont qui, dans son Récit d\u2019une émigration (Boréal, 1997), nous dit comment, en classe de philosophie, il avait « découvert la pensée d\u2019Emmanuel Mounier dans des numéros dis- MON TÉMOIGNAGE SUR LA REVUE ESPRIT parates de la revue Esprit.Aussitôt emballé, je me suis mis à la lecture de ses ouvrages\u2026 Jeune, il s\u2019est dit révolutionnaire.Il ne s\u2019est jamais récusé la-dessus.Il ne revêtait pas cet habit comme on va aux théâtres de la gauche.Révolution : le mot, disait-il, est adopté avec \u201cgravité\u201d.S\u2019il voulait prendre une vue d'ensemble de la société et de la culture, il refusait d\u2019enfermer l\u2019histoire dans une dialectique unitaire.Il ne parlait pas de la \u201cpersonne humaine\u201d comme d\u2019un joli cliché, mais comme d\u2019une tâche.À l\u2019horizon de toute pensée qui ne se satisfait pas du ronron des syllogismes, il y a une utopie.Mounier a confessé très tôt la sienne qu\u2019il désignait par une formule : le \u201cpersonnalisme communautaire\u201d.Par définition une utopie est irréalisable; si les valeurs nous attirent, nous ne les possédons jamais.Loin d\u2019égarer dans des rêveries paralysantes, l\u2019utopie est la nécessaire contrepartie d\u2019un soupçon radical appliqué aux civilisations.À la source de la pensée de Mounier, il y a la défection d\u2019une histoire où l\u2019homme ne reconnaît plus son visage.Se mettre à l\u2019écoute de Mounier, c'était se promettre de reprendre ce doute à son compte dans la poursuite du savoir » (p.67-69).Dans ces lignes de Fernand Dumont je retrouve quelque chose de ma propre expérience vécue.Bibliographie Winock, Michel, « Esprit ».Des intellectuels dans la cité, 1930-1950, Points-Seuil, 1996.Boupic, Goulven, Esprit, 1944-1982.Les métamorphoses d'une revue, éditions de l\u2019Institut Mémoires de l\u2019édition, 2005.Emmanuel Mounier, Actes du colloque tenu a l'UNESCO sous la présidence de Paul Ricœur et Jacques Delors, 2 volumes, éditions Parole et Silence, 2003 et 2006.77 Entre dissonances et consonances.La petite musique d'Espritau Québec par GERARD FABRE Il y avait des choses à penser qu'on ne pouvait écrire nulle part [\u2026] [A] nous autres pianistes de vingt ans, à il manque un piano.EMMANUEL MOUNIER our quelle s\u2019installe durablement dans la mémoire collec- | tive d\u2019une société, une revue doit offrir à ses lecteurs des têtes : d'affiche, des maîtres à penser, autrement dit des auteurs qui g comptent ou qui bientôt compteront : on pense par exemple, en ce qui concerne le paysage intellectuel français, aux Cahiers de la quinzaine de Charles Péguy ou à la NRF de Jean Paulhan\".1.Dans les années qui précèdent la guerre de 1914, des leaders d\u2019opinion aussi influents que Georges Sorel, Julien Benda, Daniel Halévy et Jacques Maritain se côtoient dans les Cahiers de la quinzaine.La NRF (Nouvelle Revue française) constitue également un cas typique, notamment lorsque Paulhan l\u2019anima dans l\u2019entre-deux-guerres, avec la réunion des plus grandes signatures de la littérature française de l\u2019époque (Gide, Giono, Valéry, Mauriac, Morand, Maurois, Martin du Gard, Montherlant, Léautaud, etc.). ENTRE DISSONANCES ET CONSONANCES.LA PETITE MUSIQUE D'ESPRIT AU QUÉBEC Un autre révélateur de succès pour les revues, c\u2019est leur longévité et leurs préoccupations internationales.À ce titre font quasiment figures de modèle deux périodiques encore en activité : La Revue des Deux Mondes\u201d et Europe.Mais ces conditions (prestige des signatures, longévité, intérêt pour l\u2019international), si elles sont nécessaires à la notoriété et plus encore à l\u2019exemplarité d\u2019une revue, ne suffisent pas.Il y eut et subsistent beaucoup de revues qui possèdent l\u2019un des trois attributs et qui n\u2019ont laissé pourtant que des traces discrètes.Il faut sans doute de surcroît \u2014 chose délicate \u2014 que la revue, tout à la fois, s'accorde avec son temps et le transcende, épouse au plus près les traits saillants d\u2019une société et s\u2019en éloigne radicalement, en soit une marque indiscutable de modernité tout en la récusant*.Catholicisme contestataire et messianisme international S'inscrire dans l\u2019air du temps tout en appelant à le changer : c'est probablement l\u2019une des caractéristiques majeures de la revue Esprit, ce qui fit sa force, joint à la double spécificité qu\u2019elle a cultivée opportunément dans le paysage intellectuel français, un souci obstiné de l\u2019international mêlé à une prise en compte du provincial, des lecteurs français 2.Fondée en 1829 par François Buloz, auquel succèdent à la direction son fils Charles en 1874, Ferdinand Brunetière en 1894 et Francis Charmes en 1906, La Revue des Deux Mondes est alors la revue d\u2019idées la plus prestigieuse et la plus lue en France (18 000 abonnés en 1874, 40 000 en 1914).Au gré des événements politiques, elle évolue lentement vers la droite libérale et catholique, sous l\u2019impulsion notamment de Brunetière, qui fut considéré, à la suite de Sainte-Beuve, comme un maître de la critique littéraire classique.3.Europe fut fondée en 1923 par Romain Rolland.Cette revue se situe dans le camp politique opposé à La Revue des Deux Mondes : elle se comporta comme un soutien intellectuel du Parti communiste français avant son érosion.Mais, outre la place faite à l\u2019international que leur titre annonce, les deux revues ont été axées sur la littérature au sens large du terme, les principales revues d\u2019idées s'appuyant alors sur des matériaux lictéraires pour faire passer leurs messages.4.Antoine Compagnon, Les antimodernes de Joseph de Maistre à Roland Barthes, Paris, Gallimard, 2005.79 édeteldélaitiecr, 80 POSSIBLES, ÉTÉ-AUTOMNE 2006 éloignés culturellement sinon géographiquement de Paris et indifférents au parisianisme\u2019.Ces deux objectifs apparemment contradictoires, elle les a maintenus de concert, dans une tension d\u2019autant plus vive que la revue de Mounier s\u2019adressait principalement, volens nolens, à des lecteurs catholiques peu portés à la subversion des idées.Or c\u2019est bien une pensée engagée et contestataire, sans compromis possible, que Mounier voulait promouvoir à travers Esprit et le personnalisme chrétien dont la revue se réclamait, et qui expliquait son messianisme international : Mounier avait bien saisi que convaincre à l\u2019étranger, au plus loin de ses bases, comme au cœur du terroir français, c'était pérenniser le message personnaliste initial et apporter la bonne parole aux générations futures.Esprit, c'était idéalement ce piano qui devait continuer de jouer au-delà des premiers concertistes.La notion de messianisme doit être prise dans un sens large, qui englobe sans s\u2019y limiter son fondement théologique biblique.Il s'agit en usant de cette notion de mettre en relation croyances et pratiques par l\u2019étude d\u2019un groupe intellectuel contestataire.Ce que ce dernier conteste, c\u2019est l\u2019ordre social établi, désigné significativement comme un « désordre établi ».Ce groupe agit et réagit parce qu'il croit l\u2019ordre présent illégitime et qu\u2019il entend le renverser : une pratique messianique repose à la fois sur la dénonciation d\u2019un état de fait, l\u2019attente d\u2019un monde meilleur et la foi en un libérateur ou un sauveur.Ces trois dimensions constitutives du messianisme sont réunies dans la revue Esprit.Ce qui nous importe ici, c\u2019est de voir comment elles s'expriment dans le concret historique.5s.Michel Winock, « Esprit ».Des intellectuels dans la cité, 1930-1950, Paris, Seuil, 1996 (1 éd.1975). ENTRE DISSONANCES ET CONSONANCES.LA PETITE MUSIQUE D'ESPRIT AU QUÉBEC 81 Les querelles idéologiques entre la France et le Canada français au début du xx° siècle : un obstacle à la collaboration entre revues À l\u2019aube du xx* siècle, d\u2019après des observateurs avertis comme André Siegfried, les deux peuples peinent à se comprendre et se regardent souvent en chiens de faïence.Dans leur majorité, | il semble bien que les Canadiens francais auraient souhaité pour la France une monarchie, soit traditionnelle, soit parle- te mentaire.Or, de 1899 4 1905, 'Hexagone déja en ébullition avec l'affaire Dreyfus se déchire : des mesures radicales visant ' à affermir la République sont prises par les ministères Waldeck- Rousseau et Émile Combes, avec en point d\u2019orgue la fameuse loi de séparation des Églises et de l\u2019État (décembre 1905).Ces politiques anticléricales soulèvent d\u2019autant plus l\u2019indignation dans la province de Québec que celle-ci accueille nombre de congréganistes français émigrants\u201d.C\u2019est principalement pour cette raison que les liens se distendent.Le peuple français voit | majoritairement dans l\u2019Église catholique un symbole de la réaction, de l'Ancien Régime ou du Second Empire honni.En | France, la « renaissance catholique » du x1x° siècle a surtout touché la bourgeoisie.Elle a engendré une culture d\u2019élite chez des intellectuels, des universitaires, des fonctionnaires et militaires de haut rang.Mais l\u2019Église reste tournée vers le passé et saccommode mal d\u2019une République, pourtant plébiscitée dans les urnes.Ainsi, tandis que le catholicisme est une religion « populaire » dans la province de Québec, il est à la même période largement « impopulaire » en France.6.André Siegfried, Le Canada, les deux races (problèmes politiques contemporains), Paris, Librairie Armand Colin, 1906.7.Guy Laperrière, Les congrégations religieuses au Québec.De la France au Canada 1880-1914 (£ 1 : De la France au Québec 1880-1900; t.2 : Au plus fort de la tourmente 1901-1904), Sainte-Foy, Presses de l\u2019Université Laval, 1996 et 1999. POSSIBLES, ÉTÉ-AUTOMNE 2006 Ce contraste structurel prend davantage encore de relief à partir de 1903, du fait du changement de pontificat.Alors que l\u2019encyclique Rerum novarum (1891) de Léon XIII annonçait une ère nouvelle, dont témoignait sa politique d\u2019apaisement à l\u2019égard de la République française, son successeur, Pie X, se révèle très conservateur, voire réactionnaire.En rupture avec la politique de Léon XIII, pape réformiste sur le plan de la doctrine et porté au compromis politique, Pie X entend remettre de l\u2019ordre dans l\u2019Église, ce qui explique sa rigidité doctrinale.Ce durcissement n\u2019est pas sans incidences au Québec : il renforce la position antirépublicaine des ultramontains et creuse le fossé culturel entre les deux bords de l\u2019Atlantique.Les conditions d'une reprise du dialogue Les discordes idéologiques, y compris au sein du monde catholique, étaient peu propices à des échanges tangibles entre revues.Durant la Première Guerre mondiale et l\u2019entre-deux- guerres, des modifications profondes interviennent.La donne a changé car en France se développe puis rayonne un « catholicisme d'ouverture » qui s'inscrit loyalement dans le cadre républicain.Cette évolution interpelle nombre de clercs et de religieux canadiens-français, qui souhaitent être mieux informés de la situation française.Le christianisme social qui est le corollaire de ce catholicisme d\u2019ouverture est loin d\u2019être inédit.Il existe sous des formes multiples, progressistes ou traditionalistes, depuis la Restauration.Quant à sa matrice théorique, elle remonte aux années 1820, avec les écrits de Lamennais et son journal L'Avenir, auquel a collaboré un autre ténor du renouveau catholique, le dominicain Lacordaire.Au lendemain des luttes anticléricales et à la veille de la Première Guerre mondiale, la « République des professeurs » est sévèrement contestée, même de la part de ceux qui l\u2019ont sou- py re ENTRE DISSONANCES ET CONSONANCES, LA PETITE MUSIQUE D'ESPRIT AU QUÉBEC tenue durant la crise de la séparation.Son rationalisme et son positivisme outranciers sont fréquemment raillés.L\u2019offensive provient de bords politiques différents, des rangs desquels émergent deux catholiques au style très polémique, Barrès d\u2019un côté, Péguy de l\u2019autre.Au cœur de cette attaque en règle, deux revues occupent une place éminente : la Revue des Deux Mondes et les Cahiers de la quinzaine.Chez les jeunes intellectuels français, la foi catholique revient en force®, et souvent avec elle une pensée nationaliste revigorée : de ce regain spirituel témoignent, entre autres, Paul Claudel, Francis Jammes, Georges Bernanos, Jean Cocteau, François Mauriac, Léon Bloy, Ernest Psychari, Gabriel Marcel, Raïssa et Jacques Maritain.Le repositionnement républicain des catholiques français s'exprime de façon foisonnante, et d\u2019abord à travers la revue Le Sillon (de 1894 à sa condamnation par Pie X, en août 1910) et l\u2019hebdomadaire L\u2019Éveil démocratique (1904), puis le quotidien La Démocratie (1910), tous trois animés par les partisans du Sz/lon?.Fondé par Marc Sangnier, ce mouvement constitue l\u2019un des nids majeurs du christianisme social et républicain français, qui alimentera la Résistance (avec des publications clandestines comme Témoignage chrétien et Franc- Tireur) et duquel va éclore à la Libération l\u2019un des principaux partis politiques de l'après-guerre, le MRP (Mouvement républicain populaire, dont Sangnier sera le président d'honneur de 1945 à sa mort, en 1950).Le catholicisme social, porté depuis le xx\u201c siècle par une élite « éclairée », connaît alors un 8.Frédéric Gugelot, La conversion des intellectuels au catholicisme en France (1885-1935), Paris, Éd.du CNRS, 1998.9.D'autres revues catholiques contestataires et républicaines voient le jour dans l\u2019entre- deux-guerres, comme La Vie intellectuelle, Sept ou Temps présent.La mouvance dominicaine joue un rôle important dans leur conception et leur diffusion.Mais le modèle du catholicisme de contestation reste Le Sillon, que sa condamnation a mythifié, ce dont profitent ses successeurs.83 84 POSSIBLES, ÉTÉ-AUTOMNE 2006 succès populaire sans précédent.À défaut d\u2019études plus approfondies sur leur réception, il semble toutefois que les revues appartenant à la mouvance du Si/lon n'aient guère touché le Canada français, sauf dans des cercles restreints de clercs \u2014 religieux ou laïques.Les revues françaises les plus lues dans la province de Québec sont L'Action française et Études, la revue des Jésuites™.Créée en 1899 pour fédérer la droite monarchiste et antidreyfusarde, L'Action française prend son essor à la veille de la guerre de 1914, devenant un quotidien en 1908.Dans le lectorat canadien-français, outre les réticences exprimées dès l\u2019origine envers la nébuleuse d'Action française par Le Devoir de Bourassa, une désaffection pour ce courant d\u2019idées fait suite à la condamnation pontificale du mouvement de Maurras, en décembre 1926, avec la mise à l\u2019Index du journal par le pape Pie XI\".Les vertus du malentendu | Si l\u2019on voulait dessiner à grands traits une histoire culturelle croisée des relations franco-québécoises depuis cent ans®, cette histoire serait sûrement marquée par l\u2019asymétrie, les décalages et les malentendus entre deux sociétés qui partagent la même langue.Ce qui frappe avec le recul, c\u2019est néanmoins le caractère ambivalent de ces malentendus : loin de toujours nuire aux échanges, ils les ont parfois nourris.Deux optiques méthodologiques sont dès lors possibles, d\u2019une part celle qui met en avant les obstacles à la communication, d\u2019autre part celle qui les relativise.Elles ne s'opposent pas forcément : voir dans 10.Réputée plus difficile, Études ne partage pas les stratégies polémistes, voire populistes, de L'Action française.D'où peut-être le fait qu\u2019elle touchera à cette époque un lectorat moins large.Notons qu'Etudes est à l\u2019heure actuelle la revue qui compte le nombre le plus élevé d'abonnés en France \u2014 ce qui ne signifie pas, bien sûr, qu\u2019elle soit la plus lue.11.Jacques Prévotat, Les catholiques et l'Action française, Paris, Fayard, 2001.12.Borne de départ peut-être arbitraire, l\u2019année 1905 de la loi de séparation des Églises et de l\u2019État semble aussi pertinente qu\u2019un autre repère chronologique. ENTRE DISSONANCES ET CONSONANCES.LA PETITE MUSIQUE D'ESPRIT AU QUÉBEC le Québec et la France deux foyers parfaitement distincts n\u2019interdit pas d'envisager leurs points de contact, leurs zones de friction, leurs liaisons comme leurs brouilles.L'hypothèse du malentendu productif apparaît comme un point d'ancrage théorique à la fois novateur et porteur.Elle traverse, bon gré mal gré, une certaine anthropologie de la modernité\u201d comme l'étude socio-historique des phénomènes culturels'# Et elle se révèle très riche pour l\u2019approche des relations franco-québécoises, en particulier celle des revues.Dans son ouvrage traduit en français en 2002, Franco La Cecla explique que « [l|a question du contexte est centrale dans [la] discussion sur le malentendu », car ce dernier « lui- même crée un contexte.» (p.32) : « le contexte [d'échange culturel] est produit par la rencontre et [.\u2026] les protagonistes de la rencontre [.] font (et défont) le contexte.» (p.136)\".Ce type de remarque méthodologique serait très utile pour mieux comprendre l\u2019enchaînement qui produisit un clivage entre les deux sociétés, française et québécoise, au tournant du xx¢ siecle.La majeure partie de la société québécoise d\u2019alors redoutait la « France révolutionnaire », et l\u2019on peut dire d\u2019une certaine manière que cette exaspération joua à l\u2019encontre des revues françaises d'opinion républicaine.On sait qu\u2019en 1906 13.Franco La Cecla, Le malentendu, Paris, Balland, 2002 (17 éd.en italien 1997).14.Pierre Lassave, Bible : la traduction des alliances.Enquête sur un événement littéraire, Paris, l'Harmattan, 2005.15.Il cite, en faveur de cette these, Jonathan Culler (Framing the Sign, Criticism and its Institutions, Norman, University of Oklahoma Press, 1988, p.14, tr.fr.2002), selon lequel « [l]a notion de contexte simplifie souvent à outrance la discussion au lieu de l\u2019enrichir, car opposer un acte à son contexte suppose que le contexte soit donné et qu\u2019il détermine la signification de l\u2019acte.Évidemment nous savons bien que les choses ne sont pas si simples : le contexte n\u2019est pas donné mais produit [.] et il faut expliquer les contextes autant que les événements, le sens d\u2019un contexte étant déterminé par les événements.» POSSIBLES, ÉTÉ-AUTOMNE 2006 la loi de séparation est condamnée en termes virulents par l\u2019encyclique Vehementer nos et que les ultramontains québécois relaient le message pontifical, avec notamment l\u2019organe de presse La Vérité : la France, fille aînée de l\u2019Église, s'est corrompue dans la République.Il faut ajouter, pour bien saisir le sens de cette diatribe, que les contextes produits sont très différents d\u2019une rive à l\u2019autre de l'Atlantique.La « modernité » n\u2019y est pas perçue à travers le même prisme.Au Canada français, la modernité ne répond pas à l\u2019idée de réformes sociales, sous le sceau de la laïcité; elle se loge dans une sorte de compromis culturel entre un catholicisme d\u2019essence populaire, une pensée politique élitiste d'inspiration britannique et un pragmatisme américain (lui aussi populaire) qui consiste à capter le meilleur des États-Unis sans pour autant y sacrifier sa propre personnalité.Dans leur ensemble, les Canadiens français ne pou- valent pas raisonner comme un Brunetière ou comme un Anatole Leroy-Beaulieu, intellectuels catholiques éminents, favorables à la séparation et acceptant le régime républicain.D'Amérique du Nord, là où les événements européens sont reconstruits forcément dans un autre contexte de réception, la loi de 1905 n\u2019est pas perçue comme visant à détendre le conflit et à sauvegarder l'unité nationale française.Elle ne peut être vécue que comme un geste anticlérical, voire une persécution religieuse, parce que les filtres québécois convergent vers cette lecture de l\u2019événement.C'est l'exemple même d\u2019un malentendu qui tend à se répéter et qu'on pourrait résumer ainsi : les Canadiens français plaignaient les catholiques français ; ils ne percevaient pas clairement les raisons qu\u2019avaient ces derniers de composer avec la République, alors que par la force des choses, l\u2019Église et l'État étaient depuis 1763 séparés au Canada français, ce qui n'avait pas empêché le catholicisme d\u2019y prospérer. ENTRE DISSONANCES ET CONSONANCES.LA PETITE MUSIQUE D'ESPR/T AU QUÉBEC Esprit, es-tu là ?La revue Esprit marque un tournant incontestable : en France, elle fait date, poursuivant de nos jours encore avec succès son aventure éditoriale; au Québec, elle connaît un retentissement que n\u2019a jamais obtenu aucune autre revue française\u2019.Cette pénétration sera cependant difficile au début, puis progressive tout au long de la décennie 1950 : Esprit bute elle aussi sur l\u2019écueil relevé plus haut d\u2019une image dévalorisée de la France ; son succès au Québec ne signifie pas que tous les malentendus soient levés entre les deux sociétés, d\u2019autres pouvant surgir pour geler ou au contraire entretenir les relations\u201d.Fondée en 1932 par le philosophe Emmanuel Mou- nier, elle se fait aussitôt remarquer par son caractère décapant et son langage incisif, qui tranchent avec l\u2019habituelle prudence d'expression du catholicisme de contestation, dont elle se réclame tout en regrettant sa tiédeur.Né en 1905, Mou- nier appartient à cette génération d\u2019intellectuels catholiques, marquée d'emblée par un engagement antimaurrassien.Nourri de Péguy, il lui restera toujours intellectuellement fidèle.Proche du philosophe néo-thomiste Maritain, il sera néanmoins déçu par les stratégies de compromis que ce 16.Stéphanie Angers, Gérard Fabre, « Esprit, le Canada et le Québec (1934-1980).Variations sur les thèmes de la personne et de la communauté », La Revue des revues.Histoire et actualité des revues, n° 36, 2005, p.61-88.17.En s'inspirant de la typologie des malentendus construite par La Cecla (op cit.p.21), on pourrait avec prudence soulever des hypothèses sur la nature différente des malentendus évoqués dans cet article.Au tournant des xIx\u201c et xx* siècles, les deux sociétés (française et canadienne-française) et surtout leurs élites se trouveraient dans une situation de « double malentendu : deux personnes se méprennent mutuellement.C\u2019est la pseudo- relation stérile, le double malentendu, au sens étroit [\u2026] ».Plus tard, dans les années 1950 et 1960, entre la revue Esprit et Cité libre, se produirait, notamment autour de la notion de fédéralisme, un « malentendu doublement « bien entendu » : les deux savent qu'un malentendu a eu lieu et préfèrent laisser les choses en l\u2019état ; ce n\u2019est plus une fausse relation, mais une fausse situation.» 87 88 POSSIBLES, ÉTÉ-AUTOMNE 2006 dernier développe, que ce soit avec l'institution religieuse française ou auprès du Vatican®.Alors que son audience grandit au Québec, Mounier décède en 1950 sans avoir pu réaliser le voyage en Amérique du Nord programmé cette année-là.Le fait qu\u2019il n\u2019ait pas foulé le sol canadien, contrairement à Maritain, à Gilson, ou à ses propres successeurs à la direction d\u2019Esprit, Béguin et Dome- nach, peut étonner tellement ses écrits et sa revue ont compté dans le rapprochement des catholiques français et canadiens- français.Il ne faut pas s\u2019en tenir aux seuls chiffres de vente de la revue, qui restent faibles, mais considérer \u2014 qualitativement et dans sa durée (de 1932 à nos jours) \u2014 le rôle qu'Esprit a joué auprès de plusieurs générations d\u2019intellectuels québécois, dont certains de renom.Par la lecture assidue d\u2019 Esprit, ces derniers s\u2019approprient les outils idéologiques permettant de concilier christianisme et modernité.Le message avant-gardiste d\u2019Esprit sera entendu par de jeunes catholiques « dissidents » du Québec tournés vers l'Europe.Déjà, dans les années 1930, des convergences se dessinent avec La Relève.Elles donnent lieu à des contacts directs, notamment avec Paul Beaulieu, Robert Charbon- neau, Robert Élie, Claude Hurtubise et Jean LeMoyne.Mais c'est surtout dans l'après-guerre, avec Cité libre, que l\u2019osmose se produit, non sans contresens réciproques.La revue Esprit n'a jamais été aussi présente, respectée et lue au 18.En adoptant à la lettre la formule de Péguy « temporel d\u2019abord », Mounier brocardait Benda qui diagnostiquait en 1927 « la trahison des clercs » : depuis Jésus de Nazareth, soutenait Mounier, tous les clercs ont pour vocation de trahir, autrement dit de s'engager, de se révolter, de s\u2019insurger contre le « désordre établi ».Mais il ne ménage pas non plus Maritain, pour qui c\u2019est le spirituel qui prime et qui n\u2019est pas sans affinités avec ce même Benda. ENTRE DISSONANCES ET CONSONANCES.LA PETITE MUSIQUE D'ESPRIT AU QUÉBEC Québec.Son ascendant intellectuel s\u2019étendra au moins jusqu'à l\u2019aube des années 1960\".Les collaborations avec des cercles québécois prennent donc de l'ampleur au début des années 1950, par le truchement de Cité libre.La revue de Trudeau et de Pelletier se réclame de Mounier et multiplie les références à Esprit et les contacts avec Béguin, Marrou et Domenach.Les accords entre les deux revues, non seulement découlent d\u2019une parenté doctrinale, mais se nouent et se renforcent au fil de l\u2019actualité.Les nombreuses rencontres de part et d'autre de l\u2019Atlantique entretiennent l'amitié jusqu\u2019au mitan des années 1960.Cette phase d\u2019intense rapprochement peut s'apparenter à un « âge d\u2019or » des relations intellectuelles franco-québécoises.Il coïncide avec une période d'expansion économique des deux sociétés, sans qu'on puisse établir des liens de causalité entre les deux phénomènes.Cette osmose intellectuelle se produit dans des conditions générales d'existence qui se prêtent bien à un optimisme raisonné, à un projet rassembleur, pour ne pas dire « fédérateur », et partant, à une vision sereine de l\u2019avenir du monde.Mais l'entente va bientôt se fissurer.Car la question de la souveraineté scelle la discorde entre les animateurs d\u2019 Esprit et de Cité libre.Jean-Marie Domenach, le directeur d\u2019Esprit, en vient à s'opposer sur ce point a ses amis Trudeau et Pelletier.D\u2019abord discret, le différend pointe clairement dans les textes de la fin des années 1960, avant d\u2019être rendu public au début des années 1970 et de déboucher sur un « divorce à l\u2019amiable ».À travers son ambivalence même, le numéro 19.Stéphanie Angers, Gérard Fabre, Échanges intellectuels entre la France et le Québec (1930- 2000).Les réseaux de la revue Esprit avec La Relève, Cité libre, Parti pris-et Possibles, préface de Marcel Fournier, Québec, Presses de l\u2019Université Laval/Paris, L'Harmattan, 2004. 90 POSSIBLES, ÉTÉ-AUTOMNE 2006 spécial d\u2019Esprit de 1969 sur le Québec ressemble à une apothéose : il dénote à la fois un désir nostalgique de prolonger la période antérieure et un sentiment pesant de porte-à-faux qui ne peut mener qu\u2019à la rupture.Cet éloignement permet une nouvelle dynamique d\u2019échanges : déterminée par les positions souverainistes de Do- menach et de son comité de rédaction, une réorientation d\u2019Es- pritsopere en faveur des dissidents de Cité libre, qui ont quitté la revue pour voler de leurs propres ailes.Ce changement de cap doit beaucoup aux poètes qui rêvent d\u2019un Québec souverain (Brault, Chamberland, Godin, Miron, Ouellette) : la ferveur qui s'exprime dans leurs œuvres ou dans leurs harangues touche Domenach et ses proches collaborateurs, tels Robert Marteau et Philippe Meyer.Tous trois connaissent bien le Québec pour y avoir séjourné fréquemment ou même vécu.Esprit entame dès lors un dialogue compliqué et souvent rude avec les jeunes intellectuels qui participent à la fondation de Parti pris.Au milieu des années 1960 une convergence se dégage, au Québec comme en France, entre la pensée de gauche et les thèses souverainistes (lesquelles se démarquent de leur moule idéologique de droite).Mais ces rapprochements s'effectuent avec difficulté.Puisant dans l\u2019existentialisme et les mouvements de décolonisation, et plus proche ce faisant des Temps modernes de Sartre, Parti pris ne se reconnaîtra jamais dans la philosophie personnaliste chrétienne de Mounier.Esprit, de son côté, doutera toujours des aptitudes politiques des parti- pristes.C\u2019est une autre phase qui voit le jour, dont les tonalités contrastent avec la période où Cité libre était l\u2019interlocuteur privilégié d\u2019Esprit.Parsemée de nouveaux malentendus sur la nature idéologique et les prolongements sociétaux des revendications nationalistes, cette phase se prolonge, bon an mal an, jusqu'à l'échec du référendum de 1980, ressenti de part et ENTRE DISSONANCES ET CONSONANCES.LA PETITE MUSIQUE D'ESPRIT AU QUÉBEC d\u2019autre comme une douche froide.Par la suite, l'engagement des iritellectuels d\u2019Æsprit en faveur de la cause souverainiste ne se démentira pas, mais il prendra des formes atténuées, sinon allusives.Avec POSSIBLES, signe des temps, les contacts seront d\u2019une tout autre nature et resteront sporadiques.Lorsque Pos- SIBLES naît en octobre 1976, l\u2019état des relations franco-québé- coises s'est transformé.Il ne s'inscrit plus ni dans un cadre de dépendance culturelle, ni sur un fonds de démarcation idéologique vis-à-vis de la culture française (démarcation à laquelle tenaient particulièrement les rédacteurs de Parti pris).C\u2019est un autre temps qui commence pour les revues, celui de leur pro- fessionnalisation, autrement dit du délestage de leurs charges idéologiques trop apparentes.Les collaborations entre les deux revues s'effectuent généralement de manière informelle ou se traduisent par un système d'échange de numéros.Ce qui va, un temps durant, rapprocher thématiquement les deux revues, ce sont des convergences intellectuelles autour de l\u2019autogestion.Des décalages temporels et culturels apparaissent cependant dans le traitement des thèmes abordés\u201d.Conclusion : une percussion des visions du monde et des contextes de production et de réception Dans les années 1930 comme dans l\u2019après-guerre, la lecture d\u2019 Esprit éveille la curiosité de jeunes intellectuels contestataires de la province de Québec.Ces derniers produisent un nouveau contexte de réception des idées françaises au Québec.Ils sont sensibles à la définition proposée par Esprit de la modernité religieuse, qu\u2019ils tentent de transposer au Québec d\u2019alors, mais bien sûr à leur façon (traduttore, traditore : « traducteur, 20.Idem.91 92 POSSIBLES, ÉTÉ-AUTOMNE 2006 traître », dit le proverbe italien).En ce sens, il est possible de voir en Esprit l\u2019un des multiples foyers d\u2019accouchement de la modernité québécoise, telle qu\u2019elle s\u2019'exprimera pleinement lors de la Révolution tranquille.S\u2019il faut évidemment se soucier des décalages chronologiques et des malentendus possibles dans la réception de la revue française, on peut considérer néanmoins \u2014 avec circonspection \u2014 que le Québec et la France seront à peu près sur la même longueur d\u2019ondes idéologiques de la fin des années 1960 au début des années 1980.Cette phase correspond à la survenue d\u2019un nationalisme québécois social-démocrate qui déboucha sur le premier gouvernement péquiste dirigé par René Lévesque, et de l\u2019autre côté de l\u2019Atlantique à la montée en puissance puis à la victoire électorale de l\u2019Union de la Gauche menée par François Mitterrand.On pourrait étayer cette hypothèse de la « convergence idéologique » par l\u2019analyse des parcours biographiques des principaux acteurs politiques de cette époque, et constater qu\u2019ils ont fréquemment puisé, Français ou Québécois, à un même terreau issu de la revue Esprit.Avec le recul, on peut avancer l\u2019idée que depuis les années 1930, de jeunes intellectuels contestataires se sont servis d\u2019 Esprit comme d\u2019un détonateur pour faire avancer leurs idées au Québec.Si cela fut possible, c\u2019est en partie parce qu\u2019ils partageaient avec la revue française ce terreau catholique, et qu\u2019ils pouvaient en extraire les mêmes codes de lecture de l\u2019actualité internationale.L'histoire des liens entre revues révèle ainsi les tensions politiques qui ont traversé les visions catholiques du monde en France comme au Québec. La critique comme métier et vocation.Les intellectuels d'Europe centrale et les samizdats par BARBARA THÉRIAULT er SÉBASTIEN POITRAS \u2018intellectuel est une des figures les plus célébrées des sciences sociales, mais aussi l\u2019une des plus floues sur le plan analytique.Si l\u2019on doit à Max Weber, dans ses études comparatives des religions mondiales, une première sociologie empirique des intellectuels \u2014 c\u2019est-à-dire une approche neutre du point de vue des valeurs (wertfrel) \u2014, ses successeurs ont souvent associé les intellectuels à des figures publiques, à gauche de l'éventail politique et en réaction au pouvoir étatique.Retournant à Max Weber, Rainer Lepsius' décloisonne 3 cette catégorie en identifiant une caractéristique centrale : l\u2019activité critique.Pour lui, les intellectuels sont ceux dont le I.Rainer M.Lepsius, « Kritik als Beruf.Zur Soziologie der Intellektuellen.» dans : R Interessen, Ideen und Institutionen, R.M.Lepsius (dir.), Opladen, Westdeutscher Verlag, À 1990 [1964], p.270-285. 94 POSSIBLES.ÉTÉ-AUTOMNE 2006 métier et la vocation sont l\u2019exercice de la critique.Accentuer cette caractéristique permet d'élargir la catégorie des intellectuels pour y incorporer des acteurs qui, en raison de leurs affiliations politiques ou de leur proximité du pouvoir étatique, en étaient jusqu'alors exclus.À ce premier élément de définition, nous en ajoutons un deuxième : le média par lequel l\u2019activité critique se matérialise et a le potentiel de mobiliser l\u2019attention.D\u2019un point de vue historique, l'émergence de nouvelles couches d\u2019intellectuels est souvent liée au développement d\u2019un média.Par exemple, l\u2019apparition en Europe autour des années 1900 d\u2019un type d\u2019intellectuel moderne est tributaire du développement des métropoles, mais également de l'essor d'un média particulier, en l\u2019occurrence les revues, qui devient à cette époque un véritable élément du paysage culturel.Dans le cadre de ce numéro de POSSIBLES sur les revues d'idées, l\u2019activité critique et le média sont les points de départ d'une réflexion sur les intellectuels en Europe centrale durant la période qu'il convient d'appeler le « socialisme tardif ».Dans un contexte où la censure limite singulièrement l\u2019activité des intellectuels, où la critique ne peut exister que sous une forme édulcorée, notre réflexion est guidée par les questions suivantes : Qui peut exercer la critique ?Comment ?Et avec quels moyens ?Pour tenter de répondre à ces questions, nous porterons une attention particulière aux samizdats, l\u2019un des médias des intellectuels d'Europe centrale.Avant d\u2019explorer ces œuvres clandestines, un retour sur les intellectuels en Europe centrale s'impose, qu\u2019ils soient « dissidents » ou membres du parti.Les intellectuels et la dissidence en Europe centrale La doctrine officielle des pays satellites de l\u2019Union soviétique en Europe centrale \u2014 la République démocratique allemande LA CRITIQUE COMME MÉTIER ET VOCATION.(RDA), la Pologne, la Tchécoslovaquie et la Hongrie \u2014 conférait une suprématie à la sphère politique et au parti dans tous les domaines d'activité.Comme le parti représentait les intérêts du peuple, la critique à son endroit était, par définition, considérée comme contre-révolutionnaire.Pour les médias ouest-européens, la critique en Europe centrale était parfois synonyme de « dissidence »*.Ce terme d\u2019origine religieuse était notamment évoqué pour désigner les protestataires démocrates\u2019.Mais si la répression ou la menace de répression de la critique étaient omniprésentes dans les premières décennies suivant l\u2019arrivée au pouvoir des communistes, elles se sont toutefois atténuées sous le socialisme tardif des années 1970 et 1980.La période du « socialisme tardif » correspond la reconnaissance officielle des régimes d'Europe centrale par leurs voisins à l\u2019Ouest et à une normalisation des relations au sein des sociétés satellites de l\u2019Union soviétique.L Ostpolitik de l\u2019Allemagne de l\u2019Ouest reconnaît officiellement, dans les années 1970, l'existence de son homologue à l\u2019Est ainsi que celle des pays de l\u2019Europe soviétisée.D\u2019une manière analogue, le Vatican reconnaît, par le biais de sa politique étrangère, les satellites communistes.Cette vague de reconnaissance extérieure s'accompagne d\u2019une stabilisation à l\u2019intérieur des frontières des pays d'Europe centrale.Non pas que les dirigeants des partis eussent nécessairement convaincu les citoyens du bien-fondé de l\u2019idéologie officielle \u2014 leurs motifs d\u2019obéissance à l\u2019ordre communiste pouvaient varier entre la peur, l\u2019indifférence et le consentement \u2014, mais les régimes de z.John Keane, Vaclav Havel.A Political Tragedy in Six Acts, Londres, Bloomsbury, 2000 [1999], p.244.3.Kazimierz Brandys, Carnets de Varsovie, 1978-1981, Paris, Gallimard, 1985, p.19. 96 POSSIBLES, ÉTÉ-AUTOMNE 2006 l\u2019Furope soviétisée étaient dorénavant reconnus comme réalité tangible et durable.Pour cette raison, la période du socialisme tardif correspond à un relâchement relatif, la menace de répression étant moins grande et la liberté d'expression plus ou moins sévèrement entravée selon les pays et les années soumises à l\u2019étude.Malgré tout, les délits d'opinion pouvaient être sanctionnés par des mesures allant des tracasseries administratives à l\u2019emprisonnement et à l\u2019exil forcé.Les conditions propres au socialisme tardif imposaient donc un dilemme à l\u2019intellectuel qui ne voulait pas être réduit au silence : se conformer à l\u2019idéologie ou formuler, en dépit des sanctions possibles, une critique.Soucieux de conserver un degré minimum d'autonomie, de nombreux auteurs à l\u2019Est ont décrit certaines options qui s\u2019offraient aux intellectuels sous le socialisme tardif.Prenons ici en exemple le cas de l\u2019écrivain polonais, Kazimierz Brandys, déjà cité.Pour Brandys (p.54-55), une première possibilité consistait à joindre le parti et à utiliser sa propre rhétorique afin de l\u2019assouplir et de le transformer (comme l\u2019ont fait certains députés et fonctionnaires réformistes).Une deuxième option correspondait à reprendre la rhétorique du parti, mais cette fois de l'extérieur (comme l\u2019ont fait certains dignitaires religieux ou leaders ouvriers) ; cette option s\u2019est avérée efficace dans le cas des questions chères au parti comme la situation des travailleurs, la paix ou, dans d\u2019autres cas, les Droits de l'homme.Enfin, une troisième option consistait à exercer une critique ouverte, à « faire comme si », comme si le droit formel prévalait afin d\u2019élargir l\u2019espace des libertés et les Droits de l\u2019homme (comme l\u2019ont fait les « dissidents »).Ces trois types de stratégies s\u2019opposaient à l\u2019exil intérieur ou la « critique si- LA CRITIQUE COMME MÉTIER ET VOCATION.lencieuse » : feindre l\u2019assentiment et adhérer secrètement à des valeurs opposées.Au-delà des contextes et des traditions nationales divergents, on peut désigner des critiques potentiels : des membres du parti, des universitaires, des dignitaires religieux, des syndicalistes, des écrivains.Car, même si sanctionnée, l\u2019activité critique n'était pas étrangère au socialisme tardif.Les œuvres censurées, voire interdites, dans les canaux officiels de production, de publication et de circulation, ont été diffusées sous forme de textes clandestins : les samizdats.Phénomène marginal dans les premières décennies du socialisme, le nombre de samizdats a augmenté dans les années 1970 et 1980.Le contenu et les formes de samizdats se sont également di- versiflés ; on regroupe ainsi sous cette catégorie des recueils de poèmes, des romans, des lettres d'opinion ou de prison, des textes de satire, des brochures d\u2019information (sur l\u2019état de l\u2019environnement ou sur la paix, par exemple), des textes scientifiques, des pétitions, des pamphlets et des manifestes politiques.Ces écrits, souvent produits dans des conditions difficiles, n'étaient pas nécessairement de nature politique, et on comptait parmi eux de nombreuses œuvres littéraires.Cela dit, le caractère souvent illégal des samizdats leur conférait de facto un statut politique\u2019.À cet effet, on pourrait affirmer que l\u2019activité critique devint parfois, en Europe centrale, une activité semi-volontaire.\u201c 4.Un autre écrivain polonais, Czeslaw Milosz, qualifiait cette pratique de Ketman (1953).5s.Marian Kempny, « Between Politics and Culture.Is a Convergence between East- European Intelligentsia and Western Intellectuals Possible?» Polish Sociological Review, n° 116, 1996, p.299.6.On ne peut s'empêcher de remarquer une certaine ironie à l\u2019activité critique en Europe centrale.En effet, ceux que l\u2019on nommait les dissidents avaient coutume de se réclamer de « I'antipolitique » (G.Konrad, LAntipolitique, Paris, La Découverte, 1987 [1982], p.205).97 98 POSSIBLES, ÉTÉ-AUTOMNE 2006 Un média technique : les samizdats Si les écrits clandestins ne constituent pas un phénomène exclusif aux régimes communistes, l\u2019origine du terme samizdat est russe.Il est issu de la contraction entre sam (auto) et go- sizdat (édition d\u2019État).Son emploi s\u2019est d\u2019abord répandu dans les pays d'Europe soviétisée avant de devenir un terme inter- nationalement reconnu.\u201d Par samizdat, on entend généralement une pratique d\u2019autopublication \u2014 avec tous les aspects que cette activité implique \u2014 d\u2019ceuvres dont la diffusion nest pas officiellement autorisée®.Les samizdats sont nés de divers efforts visant à contourner le contrôle de l\u2019État et la censure.La forme la plus commune d'action indépendante consistait à rédiger un texte non censuré et à en produire quelques exemplaires manuscrits ou dactylographiés avant de les faire circuler dans un petit groupe d'amis qui en faisaient à leur tour des copies\u2019.Ainsi, le plus souvent, les samizdats étaient produits dans l\u2019intimité d'un cercle restreint.Commémorant aujourd\u2019hui la production et la diffusion de ces écrits, les participants à de tels réseaux informels soulignent avec nostalgie la convivialité et la coopération comme particularités inhérentes aux samizdats.Outre les petits groupes informels, des organisations dissidentes illégales tels la Charte 77 en Tchécoslovaquie, réseau voué à la défense des Droits de l\u2019homme, et le Comité de défense des ouvriers (KOR) en Pologne ont joué un rôle 7.Avant l'apparition du terme samizdat en Russie, la littérature illégale russe était appelée Underwood, du nom d\u2019une marque connue de machines à écrire.8.Des organisations comme l\u2019université volante en Pologne ou l\u2019université Patocka en Tchécoslovaquie, ainsi que des événements clandestins, comme des concerts rock, des pièces de théâtre, des expositions d'art et des débats étaient aussi organisés dans le secret.9.H.Gordon Skilling, Samizdar and an Independent Society in Central and Eastern Europe, Columbus, Ohio State University Press, 1989. \u2014\u2014 LA CRITIQUE COMME MÉTIER ET VOCATION.considérable dans la diffusion d\u2019écrits clandestins.Bénéficiant d\u2019une certaine reconnaissance officielle sous le socialisme tardif, des organisations comme le syndicat Solidarnosc ou l\u2019Église catholique en Pologne ainsi que les Églises protestantes en RDA ont contribué, en offrant une tribune à la critique dans leurs publications ou en prêtant leur matériel de reproduction à des groupes illégaux, à la production de samizdats.Certes, ces organisations ont ainsi favorisé l\u2019exercice d\u2019une critique, mais elles ont aussi exercé une forme de censure.Finalement, on ne saurait omettre les « porteurs » de la critique par-delà les frontières du bloc soviétique.Au nombre des personnalités qui ont contribué à la diffusion de la critique des intellectuels d\u2019Europe centrale, on pense à des écrivains, des journalistes et des universitaires, à des exilés à l'Ouest.On compte également des organisations étrangères : des chaînes de radio telles Radio Free Europe et Voice of America.Aux frontières du bloc communiste, une majorité de citoyens de la RDA avaient accès aux chaînes de radio et de télévision ouest-allemandes.Aussi, les rédacteurs de quotidiens comme The Times, le Tageszeitung ou Le Monde, et de revues comme The New York Review of Books et Lettre Internationale ont quant à eux publié de nombreux écrits qui étaient censurés ou interdits à l\u2019Est.Mentionnons enfin des maisons d\u2019édition telles Sixty-Fight Publisher et Index ainsi que des publications régulières en grande partie consacrées aux dissidents, comme les revues L'autre Europe, Cahiers de l'Est ou Kultura.Ces porteurs de la critique ont joué un rôle important dans la traduction et la diffusion d\u2019écrits clandestins à l\u2019Ouest, mais aussi à l\u2019Est.En effet, c\u2019est souvent par l\u2019intermédiaire de ces médias que les #amizdats (les samizdats traduits et publiés à l'Ouest) ont regagné l\u2019Est par les ondes ou la contrebande.99 100 POSSIBLES, ÉTÉ-AUTOMNE 2006 En ce sens, les médias de l\u2019Ouest ont joué un rôle que l\u2019on ne saurait sous-estimer.La censure et les mesures répressives appliquées sous le socialisme tardif, conjuguées au soutien de l'Ouest aux publications issues de l\u2019Europe centrale, ont consacré la notoriété de certains intellectuels dissidents et en ont fait de véritables vedettes.Il est à penser que, hors de ce contexte particulier, l'intérêt à l\u2019égard de certains intellectuels de l\u2019Europe centrale et leur popularité n'auraient probablement jamais été aussi grands.Ainsi, on pourrait affirmer que si le communisme a produit la dissidence, c\u2019est l\u2019Ouest qui l\u2019a consacrée.L'exercice de la critique et ses manifestations L'activité critique en Europe centrale s\u2019exerçait dans une zone grise.Les samizdats pouvaient s'inscrire dans l\u2019illégalité complète comme ils pouvaient s\u2019insérer à la marge de la légalité.Afin de cerner le caractère de l\u2019activité critique, reprenons les trois types de stratégies désignées précédemment par Brandys, soit 1) la critique formulée de l\u2019intérieur du parti, 2) la critique faite dans les termes du parti, mais de l\u2019extérieur et 3) la critique ouverte.1) Dans les pays d'Europe centrale, il était possible d'exercer une forme de critique à l\u2019intérieur du parti.C\u2019est probablement en Hongrie, le régime le plus ouvert du bloc soviétique, que les « réformistes » ont joui de la plus grande latitude.Là, certains membres de l\u2019élite politique avaient accès à des livres et des articles censurés, des traductions de manuscrits étrangers et des samizdats.Ces écrits, connus sous le nom de samizdats « d\u2019État » ou de samizdats « officiels », n\u2019étaient pas accessibles au grand public.Le contrôle des communistes sur l'information donnait aux intellectuels hongrois œuvrant au sein du parti une possibilité, quoique limitée, de discuter re coe Are = LA CRITIQUE COMME MÉTIER ET VOCATION.des idées considérées comme non conformes du point de vue de l\u2019idéologie officielle\".En RDA, le régime le plus rigide d'Europe centrale, des figures intellectuelles comme Rudolf Bahro ou Robert Havemann sont elles aussi issues des rangs du parti, longtemps le seul espace possible pour la critique.Leurs écrits censurés ont été publiés en Allemagne fédérale.2) La critique semi-ouverte s\u2019est souvent réalisée en Europe centrale par l'intermédiaire des quelques organisations alors reconnues par le parti, mais situées en dehors de la sphère proprement politique.Certaines organisations syndicales et religieuses jouissaient d\u2019un minimum d\u2019autonomie et ont permis d'établir un dialogue avec le régime.En Pologne, la collaboration entre des membres du KOR ou du syndicat Solidarnosc et une partie du clergé catholique a contribué à la plus grande diffusion de samizdats en Europe centrale.Ainsi, la légalisation du syndicat Solidarnosc en 1980 a permis le développement d\u2019un réseau de publications et de distribution à grande échelle.\u201d Nous noterons également le rôle des Églises protestantes en RDA qui, notamment grâce à leur devise controversée d\u2019« Église dans le socialisme », ont participé par leurs publications internes à l\u2019élaboration d\u2019un dialogue sur le socialisme et de thèmes chers à la fois aux chrétiens et aux marxistes, en particulier celui de la paix.3) Enfin, une critique ouverte a été formulée par un petit groupe de dissidents.Ces protestataires démocrates sont ceux qui ont fait le plus grand usage des médias clandestins.Là où des organisations indépendantes de l\u2019État ne pouvaient 10.Gordon Johnston, « What is the History of Samizdat?» Social History n° 24, p.124.11.L'hebdomadaire du syndicat, le Tygodnik Solidarnosc, était tiré à un demi-million d\u2019exemplaires entre la légalisation de l\u2019organisation en 1980 et le coup d\u2019État militaire de 1981 qui le réduisit à la claridestinité.101 102 POSSIBLES, ÉTÉ-AUTOMNE 2006 exister, la critique était surtout diffusée par le biais de maisons d\u2019édition clandestines ; ce fut surtout le cas de la Tchécoslovaquie, qui a notamment vu se développer les maisons Edice Peltice et Edice Expedice.Il est à noter que l\u2019importance des noyaux d'\u2019intellectuels engagés dans la production des samizdats et la forme que prenait cet engagement variaient d\u2019un pays à un autre.En Hongrie, par exemple, le nombre d\u2019intellectuels impliqués dans ces écrits était plus restreint qu\u2019en Tchécoslovaquie ou en Pologne.\u201d En RDA, la production de samizdats en dehors des structures des Églises était négligeable jusqu\u2019à la deuxième moitié des années 1980.Le support technique Létude des porteurs et des médias de l\u2019activité critique serait incomplète si nous n\u2019accordions pas une attention particulière à leurs supports techniques.En Europe de l\u2019Est, les partis communistes contrôlaient les matériaux et les moyens essentiels à la reproduction d\u2019écrits.Le papier, l\u2019encre, les presses, les photocopieurs ainsi que les moyens de diffusion modernes comme la télévision et la radio étaient gérés par le parti et, d\u2019une manière exceptionnelle, par certaines organisations comme des syndicats et des Églises.Les organisations illégales devaient donc se rabattre sur les home technologies.Les acteurs de ces organisations pouvalent écrire et recopier des samizdats à la main, utiliser des machines à écrire et du papier carbone.Ces techniques constituaient le principal moyen de production des samizdats.Dans certains cas, plus rares, des individus téméraires pouvaient utiliser la pellicule, les casettes audio et vidéo, les microfilms et les photocopieurs.12.Skilling mentionne que les cercles d\u2019intellectuels dissidents étaient beaucoup plus restreints en Hongrie que dans les pays voisins (Skilling, op.cit, p.35).La plupart des dissidents étaient associés à l\u2019École de Budapest, groupe d\u2019universitaires socialistes près de la personne ou de la pensée de Gyorgy Lukics. LA CRITIQUE COMME MÉTIER ET VOCATION.Considérant les supports techniques employés dans la production des écrits clandestins, Ann Komaromi met en lumière une importante caractéristique des samizdats : leur piètre qualité matérielle.L\u2019apparence des samizdats contrastait fortement avec celle des publications officielles qui bénéficiaient de meilleurs moyens techniques.Cette différence notable de qualité conférait aux samizdats une identité propre, les distinguant nettement de la littérature officielle.En fait, le côté amateur propre aux samizdats était à la fois recherché par les auteurs et par les lecteurs.Parfois, l\u2019apparence des samizdats était conservée, voire imitée, par les maisons d\u2019édition à l'Ouest.Komaromi souligne à cet effet que les samizdats ont fait l\u2019objet d\u2019une « fétichisation » de la part de leurs lecteurs™.« Le médium comme message » L'aspect matériel des samizdats conjugué à leur dimension clandestine ainsi qu\u2019à leur caractère distinct ont contribué à donner une aura d\u2019exotisme au média et lui ont conféré une valeur inattendue.Non pas que des auteurs aient profité de la vente de samizdats \u2014 la production de samizdats était caractérisée par la quasi-absence d\u2019intérêts commerciaux \u2014, mais une copie de samizdat était un bien précieux, un bien produit et acquis par le biais d'activités risquées.Une fois mis en circulation, les samizdats recopiés par les lecteurs servaient souvent de monnaie d'échange\".Lhistorien Gordon H.Skilling fait écho à la valeur des écrits clandestins et à celle de leur facture matérielle : 13.Ann Komaromi, « The Material Existence of Soviet Samizdat.» Slavic Review, n° 63, 2004, p.603.14.ldem, p.609.15.G.Johnston, op.cit, p.121.SAR FRET 103 POSSIBLES, ÉTÉ-AUTOMNE 2006 Le samizdat politique constitue un moyen de communication d'apparence misérable en comparaison avec la presse et la télévision couleur, mais qui, en réalité, recèle une force incroyable\u2026 Il est écrit uniquement par ceux qui ont quelque chose a dire.Lorsque je le prends dans ma main, je sais qu'il a exigé beaucoup de courage pour être écrit \u2014 sans rémunération et à grands risques.Il a également exigé de quelqu'un temps et énergie pour le copier \u2014 ce qu\u2019on ne peut pas dire de journaux ou d'émissions de télévision\u201c.Pour les intellectuels que l\u2019on a qualifiés de dissidents, il semble que le fait de rédiger, de reproduire et de lire des samizdats étaient des activités souvent aussi importantes que le contenu des samizdats en soi.En effet, l\u2019objet samizdat était lui-même synonyme d\u2019authenticité.Il était une des manifestations de la stratégie du « vivre comme si » promulguée par le dissident tchèque Vdclav Havel.Cette maxime renvoyait aux droits et libertés garantis par les régimes d\u2019Europe centrale \u2014 mais quotidiennement bafoués \u2014 êt à l\u2019attitude d\u2019individus résignés à agir comme s'ils disposaient réellement des droits et des libertés officiellement proclamés.Aux yeux des dissidents, les samizdats représentaient des idéaux de vérité, de liberté, de courage face à l\u2019arbitraire du parti.\u201d Reprenant une formule célèbre, nous pourrions ainsi avancer que, pour eux, le « médium était devenu le message ».16.Strach, cité dans Skilling, op.cit, p.13.Traduit par nous.17.La majorité des samizdats étaient anonymes ou signés d\u2019un nom d\u2019emprunt.Pour cette raison, la Charte 77, pétition qui trouva en 1977 l\u2019appui de 243 personnes en \u2018Tchécoslovaquie, témoigne d\u2019un geste héroïque.Ses signataires révélèrent leurs véritables identité et adresse, une première dans les pays du bloc soviétique (Keane, op.cit, p.246). LA CRITIQUE COMME MÉTIER ET VOCATION.Les révolutions pacifiques de l\u2019automne 1989 ont sonné le glas des régimes communistes d'Europe centrale.Ces changements ont également mis un terme à la censure du parti.Elles ont radicalement transformé l\u2019activité critique et, par là, le travail des intellectuels.Le début de l\u2019année 1990 nous a montré à quel point la dissidence était un véritable produit du socialisme tardif.Soumise au parti, elle était aussi nourrie par lui.En effet, le programme des partis communistes avait paradoxalement ouvert un espace d'utopie.Les principes officiellement proclamés \u2014 et auxquels bon nombre d\u2019intellectuels adhéraient \u2014 \u2018étaient constamment soumis au test de la réalité et devenaient la cible de potentielles critiques.La chute du parti marque la fin du type de l\u2019intellectuel dissident et, au moins partiellement, le déclin de l'autorité des protestataires démocrates de l\u2019Europe centrale.Si les anciens dissidents sont encore, à l\u2019Ouest, considérés comme des « vedettes », leur réputation a cependant beaucoup souffert dans leurs pays d\u2019origine.Les anciens dissidents font maintenant figure de « vétérans » : on leur témoigne le même respect que l\u2019on témoignerait à des combattants pour leurs exploits passés, sans plus.Les samizdats ont connu un sort analogue.Dès 1990, une grande partie des samizdats qui circulaient dans les réseaux clandestins ont intégré le domaine de l\u2019édition officielle.Le nouveau contexte rendait caduque la publication clandestine.Aujourd\u2019hui, les samizdats constituent des objets de collection auxquels sont consacrés des musées et sur lesquels sont écrits des articles élogieux et souvent pleins de nostalgie.Si la chute des régimes socialistes correspond à la fin de l\u2019intellectuel dissident, l\u2019activité critique n'est pas pour autant 105 er 106 POSSIBLES, ÉTÉ-AUTOMNE 2006 disparue.Dans les nouvelles démocraties d'Europe centrale, les intellectuels poursuivent leur activité critique en privilégiant de nouvelles positions dans le champ social et de nouveaux médias.Que ce soit au parlement, dans une bureaucratie ministérielle ou religieuse, dans la presse écrite ou électronique ou dans la littérature, le travail critique des intellectuels se poursuit, ailleurs, au moyen d'autres médias.Il n\u2019est d\u2019ailleurs pas exclu que les nouveaux médias électroniques contribuent éventuellement à la naissance d'un nouveau type d\u2019intellectuel. TC = 2e, er = 6 dois Caray py = ES Fan nits re 5 \u2014 \u2014 \u2014_\u2014 \u2014\u2014\u2014 ma BE ee SA ee UE FUE Se \u2014 pa pu al = me es re EE Er remem. a EE \u2014_\u2014 mm es Relations au temps qui passe\u201d PAR JEAN-CLAUDE RAVET elations fête ses 65 ans.« Âge de la retraite », pourrait-on rétorquer avec un certain à-propos, à constater l\u2019avalanche des nouvelles revues et magazines qui font l\u2019éloge du star system, étalent humour, le sport, le sexe, la boulimie consommatrice comme autant d\u2019injonctions à jouir du moment présent.Celui-ci, bien entendu, est rivé à l\u2019immédiat, épuré de l\u2019histoire, des rapports sociaux et de pouvoir, l\u2019avenir n\u2019intéresse que s\u2019il est le déploiement du même.Il n\u2019a cure de médiation et surtout pas du langage pour décrypter la réalité, la juger et la transformer \u2014 quel vilain mot d\u2019un autre âge.Dans une société de spectacle, nous sommes conviés en bons spectateurs et consommateurs à entrer dans le jeu, sans retour inutile sur son utilité et sur les injustices, les inégalités, les catastrophes qu\u2019elle engendre.Surtout ne pas distraire du divertissement.* Relations est une revue d\u2019analyse critique de la société, qui dénonce ses dérives et ouvre à un nouvel horizon encore brumeux elle est d\u2019autant plus nécessaire que nous allons à vive allure vers une catastrophe appréhendée.Le pessimisme est de mise, mais il n\u2019est pas opposé à l'espoir.PE EE RIRES EEE 1} 110 POSSIBLES.ÉTÉ-AUTOMNE 2006 Il fut un temps où le progrès était encore rattaché à la promesse du bonheur.Si le progrès était perçu comme le sûr chemin vers celui-ci, il relevait encore d\u2019une décision humaine.Le jugement, la pensée critique, l\u2019action collective y avaient toujours leur place.Ce n\u2019est plus le cas.Le progrès n\u2019est plus le chemin, mais le véhicule tout-terrain du bonheur.Il fraye son chemin, sans conducteur, et nous, nous nous laissons conduire, pour certains ébahis, pour d\u2019autres ahuris.Il a nom néo- libéralisme, mondialisation, technoscience.Limpératif technique et économique \u2014 « tout ce qui est possible doit être fait et vendu » \u2014 relègue ceux qui critiquent ce véhicule sans finalité au rang de réactionnaires.Arrière-garde sans pertinence, pour ne pas dire obscurantiste.Que viennent faire dans cette société glauque, sous les feux des spots publicitaires, des revues d\u2019analyse sociale, qui creusent le sens, le pèsent à l\u2019aune de valeurs non monnayables \u2014 comme la justice, la solidarité, le partage, l\u2019égalité et la liberté \u2014 et réfléchissent sur le devenir de la culture, de la politique, de la société?Combien de temps reste-t-il pour qu\u2019elles soient décrétées obsolètes \u2014 humanisme d\u2019un autre temps?Bien peu, je crois, à voir tomber un à un les créneaux de subventions et se dresser de plus en plus serrés les filtres du marketing à gros budgets.Se tailler une place dans les kiosques relève de l\u2019acharnement.Nous sommes peu nombreux mais pas seuls \u2014 cela rassure \u2014 à trimer pour apparaître dans l\u2019espace public, rompre la solitude de la foule, détonner dans le chœur.Les médias parallèles publient comme la voix du prophète dans le désert.Afin de rompre l\u2019enchantement du consensus fabriqué, béat et niais, accompagner les mouvements sociaux qui se rebiffent contre ce réel et œuvrent à faire émerger la réalité oc- + marne uen RELATIONS AU TEMPS QUI PASSE cultée, mais aussi \u2014 c\u2019est ce qui explique leur entêtement à contester l\u2019état des choses \u2014 maintenir publiquement la possibilité d\u2019un changement.Les luttes sont encore vives, les jeux ne sont pas faits.L'espoir est têtu.De telles revues sont d\u2019autant plus nécessaires qu\u2019elles désignent les zones d\u2019ombre où se réfugie encore ce qui lui résiste et le conteste.Là repose leur urgence.Mais, ne nous le cachons pas, sombre est notre temps où les héros qu\u2019on nous vend et nous vante s\u2019apparentent aux rapaces de la haute finance.Un monde de marchandises Le monde ne se constitue plus comme habitation humaine, mais comme vaste marché de marchandises interchangeables.Nous courons derrière la production déchaînée de marchandises, nous essoufflant à nous mettre à la page.À tel point que nous vivons de plus en plus à la marge d\u2019un monde qui n\u2019est déjà plus le nôtre.Nous sommes dépossédés du monde.Ceux qui y sont vraiment chez eux, ceux-là qui l\u2019habitent en propriétaires, sont les marchandises.C\u2019est leur monde.Il est fait à leur image, et nous devons y creuser notre niche pour survivre, en nous revêtant autant que possible de la forme de marchandises.Elles modèlent nos comportements, déterminent les normes sociales édictées pour s\u2019y adapter, garder le rythme et suivre le pas.Se vendre devient la norme.L'espace public médiatique met en scène les marchandises ventriloques qui parlent à travers nos voix.L\u2019indifférence succède au débat.Les paroles s'accumulent les unes sur les autres indistinctement comme dans un immense bazar où chacun vient chercher celles qui lui conviennent, comme autant de marchandises qui cherchent acheteurs, ne laissant derrière elles qu\u2019un bruit de fond uniforme qui ne dérange plus.111 POSSIBLES, ÉTÉ-AUTOMNE 2006 Avec cette marchandisation dévorante du monde, seule compte la puissance technique qui l'accompagne.L'extraordinaire déploiement spectaculaire de nos capacités instrumentales d'intervenir dans l\u2019ordre du faire a généré une fascination enfantine devant la possibilité de réaliser les rêves qui n'étaient que de l\u2019ordre du fantasme.L'efficacité technique impose sa discipline et sa manière de faire.La fatalité reprend ses droits.La fragilité humaine ne serait pas de taille à rivaliser avec l\u2019appareil technique et économique.La question est de s\u2019y adapter.Savoir si ce monde est fait pour l\u2019être humain est devenu une question irrecevable.Pourtant, Relations est de ceux-là qui la gardent, contre vents et marées, à l\u2019ordre du jour.Mouche du coche.Empêcheur de tourner en rond.Prophète de malheur, comme on dit.Alors que l\u2019on nous convainc jour après jour de l\u2019implacable réalité qui se déploie toute seule et sengendre de soli, nous faisons ceuvre d\u2019artisans archaiques en mettant en jeu le jugement.Penser l'événement, c\u2019est faire l\u2019éloge même de l\u2019action et de la parole transformatrices du monde.L'action n\u2019est pas à l'image de l\u2019exécution d\u2019un plan ni les mots et la parole ne sont simplement des outils pour communiquer, recueillir l'information sur ce qui est.Ils créent du sens, permettent de faire un monde commun, une habitation humaine.Nous rendons la réalité poreuse et non plus implacable, nous controns les discours et les images des médias de masse qui sont là pour reproduire ce qui est, un espace aplati pour le bon fonctionnement d\u2019un système où tout est interchangeable et jetable, et surtout peut s'acheter et se vendre.Et ce dévoilement nécessaire et démystificateur du « monde en- RELATIONS AU TEMPS QUI PASSE chanté » des marchandises passe obligatoirement par la mise en mots de la réalité à travers essais, analyses critiques, poèmes, nouvelles, œuvres d'art \u2014, laissant apparaître le désert qui ne cesse de s'accroître autour de nous et les monstres qui y errent, mais aussi les oasis qui y naissent.Rapetissés dans un présent sans profondeur, des hommes et des femmes tentent de survivre, ne se résignent pas à être des habitants du désert, mais organisent la résistance.Relations est de ceux-là, qui cherchent à créer des oasis qui grugent le désert, où habiter courageusement et poétiquement le monde, en rendant audible, signifiante la pluralité des voix humaines qui s\u2019y lacent et se répondent.Ils refusent le diktat de l\u2019efficacité et la raison de ceux qui dominent.Contre le bruit ambiant qui gère la confusion, ils osent nommer par son nom ce qui se passe.Ils se défient du fantasme de la démesure qui troque la fragilité de la condition humaine pour la surpuissance technique et le rêve éveillé pour un délire aveugle.Pour eux, la réalité n\u2019est pas qu\u2019objective, elle est faite de recoins obscurs où se logent paroles, symboles, mémoires, gestes énigmatiques, insaisissables.Elle est pétrie de rêves, d\u2019angoisses, de souvenirs.La réalité est monde.Les autres \u2014 ceux qui nous précèdent, nous devancent, nous suivent, nous accompagnent, nous bousculent, nous assaillent, nous serrent, nous enserrent, nous embrassent.\u2014 tous ceux- là et tant d\u2019autres en constituent sa « matière ».Des pans opaques de sens sur lesquels nous nous heurtons nous renvoient à nous-mêmes, nous obligent à répondre, à nous compromettre, à prendre parti, à oser une parole, des actes, dont nous ignorons la portée.Voix engagées La voix de Relations à sa tonalité propre, parmi les voix humanistes et de gauche dans ce monde dilué dans le conformisme capitaliste.Voix qui prend parti pour les appauvris, les 113 POSSIBLES, ÉTÉ-AUTOMNE 2006 laissés-pour-compte.Voix d\u2019inspiration chrétienne dans une société où la religion vague comme un spectre.Relations fait écho aux non-lieux du pouvoir, des oubliés du soi-disant espace public \u2014 occupé par les experts et maîtres de solutions techniques \u2014 cherchant à leur donner voix et signification.C\u2019est notre raison d\u2019être première.Il n\u2019y en a pas de plus importante.Car toute société a tendance à s\u2019édifier sur une multitude de décombres humains, dans le silence complice de ses contremaîtres.Les maîtres, eux, s\u2019en lavent bien sûr les mains, ce qui compte c\u2019est la grandeur et la richesse qui leur sont dues.Il n\u2019en est pas autrement dans notre société néolibérale de la fin de l\u2019histoire.Plus que jamais, ils se présentent comme les bienfaiteurs des nations.Mais ils carburent à l\u2019expulsion violente de multitudes humaines superflues et même encombrantes.Les premières victimes sont bien sûr les gens empêtrés encore dans l\u2019histoire.Englués dans la boue du quotidien, de la nécessité, des besoins.Par leur existence misérable, ils rappellent la matérialité triviale et obsolète du monde.Ceux-là n'ont aucune part à la jouissance du bonheur.Ils ne sont pas élus.Bien peu le sont.Il faut les biffer, les rendre invisibles, eux si opaques, obstacles et ombres à la lumière du progrès technique.Comment?De deux façons.D'abord, c'est d\u2019en parler comme d\u2019un lointain, comme d\u2019une réalité d\u2019un autre temps, d\u2019un autre monde \u2014 ailleurs ils sont légion mais marqués du signe de l\u2019obsolescence.La mise en scène médiatique de la barbarie élève des murs épais qui nous confortent dans notre regard euphorique du réel.L'autre manière, son corollaire, c\u2019est de prendre bien garde de ne pas les laisser simmiscer dans notre réalité.Les maintenir sans voix, sans images familières.Quand ils percent malgré tout l\u2019écran, font irruption dans l\u2019espace public dé- RELATIONS AU TEMPS QUI PASSE rangeant le bruit de fond, brisant l\u2019harmonique du bavardage et dessinant le visage hideux des maîtres, ce qui émane alors d\u2019eux dans les médias est de l\u2019ordre du drap blanc et des « hou! hou! » fantomatiques.Il est vrai que les liens distendus de la socialité amollissent considérablement notre perception du malheur d\u2019autrui \u2014 comme s'il était une terra incognita, inabordable, a la rigueur sans intérét \u2014 dans \"univers utilitaire des marchandises, du rendement financier et de l\u2019efficacité technique.Pendant qu'une propagande assourdissante presse la cadence \u2014 « Toujours plus de place au marché! Jetez, achetez, vendez, la roue tourne, tournez.» \u2014, pendant que les maîtres s'empiffrent et bafouillent, la bouche pleine des mots qui étouffent les cris du monde, Relations tente de faire entendre la voix des appauvris et des exclus, leur laisse la parole trop souvent ravalée et dénonce ceux qui les appauvrissent et les excluent.Porteur d'une fragile transcendance Relations s\u2019enracine toujours dans l\u2019héritage chrétien.Fondée en 1941 par les Jésuites, la revue s\u2019est voulue d\u2019emblée un espace de parole libre, habité par l\u2019esprit prophétique de l'Évangile, le combat pour la justice sociale étant au cœur de sa mission.Le fondateur et premier directeur de la revue, le jésuite Jean-d\u2019Au- teuil Richard, en a payé le prix.La publication, en mars 1948, d\u2019un dossier accablant sur la silicose ravageant alors le petit village minier de Saint-Rémi d\u2019Ambherst eut l\u2019effet d\u2019une bombe dans la société québécoise, d\u2019autant amplifiée qu\u2019elle était lancée par un média jésuite \u2014 l\u2019Église ayant plutôt, à l\u2019époque, une tradition de complaisance avec les pouvoirs financiers autant que politiques.La compagnie minière incriminée, après maintes 115 POSSIBLES, ÉTÉ-AUTOMNE 2006 magouilles en coulisses et menaces de traîner les Jésuites en procès pour diffamation, arriva à faire mordre la poussière aux auteurs du dossier.Le directeur fut démis de ses fonctions par ses supérieurs et envoyé hors du Québec, et le nouveau signa une rétractation en bonne et due forme, selon les ordres et consignes des patrons de la compagnie minière.Le directeur du Devoir, Gérard Filion, dans un éditorial à la une du journal, prenait bonne note de la charge symbolique d\u2019une telle capitulation dont l\u2019Église s\u2019est trop souvent rendue coupable.« Quand il s'agit de faire un discours et des conférences, on les croirait presque révolutionnaires.Mais que survienne un cas concret : un conflit, une grève, une révolution, on les voit abandonner en vitesse leurs positions avancées, opérer un repli stratégique, se mettre prudemment à l\u2019abri des coups.La bagarre terminée, on constate qu\u2019ils ont été une fois de plus du côté des puissants, et contre les faibles sous prétexte de faire respecter l\u2019autorité, de maintenir l\u2019ordre.»' L'équipe actuelle de Relations n\u2019est pas peu fière, cependant, d\u2019être l\u2019héritière de Jean-d\u2019Auteuil Richard.Son témoignage de courage et de fidélité au service de la justice, qui lui coûta son poste et l\u2019exil, demeure pour nous un repère qui nous guide dans la tourmente des temps présents.Mais cet épisode noir de notre histoire n\u2019est pas étranger à la mise à l\u2019écart de l\u2019Église institutionnelle du vaste mouvement social qui allait transformer par la suite la société québécoise.Ce jugement aussi sévère que légitime envers l'institution ecclésiale allait, par contre, jeter du même coup dans les oubliettes de l\u2019histoire de nombreux acteurs, parfois 1.Pour en savoir plus sur ces événements, lire Suzanne Clavette (sous la dir.), L'affaire silicose par deux fondateurs de Relations, Québec, Les Presses de l\u2019Université Laval, 2006. RELATIONS AU TEMPS QUI PASSE de premières lignes, membres de cette Église.Relations maintient vivante cette Eglise engagée dans les luttes sociales, comme signe de la présence de Dieu dans le monde.Pour nous la transcendance est charnelle, contingente, elle n\u2019est pas étrangère au monde, l\u2019être humain en est le porteur privilégié; elle bouleverse les certitudes, rend inquiet ét abreuve de courage, arrime l\u2019existence à la beauté, à la justice, à la bonté comme à des dimensions fondamentales d\u2019une vie vouée à la liberté.En elle, l'amour du monde et de Dieu ne font qu\u2019un, le Très-Haut est le très-bas, la toute-puissance divine est fragilité humaine.Cette transcendance est exprimée tout entière dans l\u2019incarnation d\u2019un Dieu « qui commence dans une étable et finit sur un gibet » (Moltmann).Dieu s\u2019étant vidé de lui- A > .> .\\ > même, la terre s\u2019en imbibe, le monde s\u2019en imprègne.L'humanité fragile devient grosse de Dieu.Les paroles humaines se dévoilent pleines de sa Parole qui s\u2019est retirée du ciel éternel.Dieu incarné et identifié aux déshérités, aux captifs, aux laissés-pour-compte, et même aux abandonnés de Dieu : quoi de plus scandaleux dans un monde où les chemins de la transcendance privilégient la majesté et la toute-puissance, et la soumission des hommes et des femmes à sa Loi.Avec lui, la sphère du sacré vole en éclats, les frontières entre le pur et l\u2019impur se brouillent, aux cris de blasphème des prêtres et des rois : eux qui trônaient grâce au trône divin; eux qui étaient l'image de Dieu dans le monde; eux qui parlaient en son Nom et assuraient l\u2019ordre.La domination ne peut plus se couvrir de la légitimité divine.Dieu ne masque plus la condition humaine tragique et l'engagement pour faire de ce monde une habitation humaine.117 118 POSSIBLES.ÉTÉ-AUTOMNE 2006 Mais cette transcendance n\u2019est pas très utile aux puissants.Plutôt encombrante, dérangeante.Pas de trône à occuper en son nom ou à usurper.Pas d\u2019ordre préétabli comme au ciel, pas de hiérarchie à reproduire.Au contraire.La contingence, la faiblesse, le monde humain sont sa demeure.Les rêves, les espoirs déchirent le voile du destin.Dieu accompagne l'humanité dans sa révolte contre l\u2019esclavage, entre dans l\u2019exode, vers la liberté.Dieu est là dans les déserts, dans les combats, dans les quêtes de joie, de terre, de pain, dans la prière angoissée du condamné à mort, dans les chants de liberté et sur les gibets levés au passage des maîtres.Si l\u2019Église institutionnelle a été et est à maints égards réactionnaire \u2014 les 7e Deum en l\u2019honneur des dictateurs qui résonnent encore dans bien des cathédrales nous le rappellent amplement \u2014 en même temps, une multitude de croyants vivent dans le monde comme s\u2019il s'agissait du lieu où Dieu habite, dans le silence et l'impuissance, où l\u2019action et la parole des hommes et des femmes font de ce lieu une habitation humaine \u2014 rêve de Dieu.La tyrannie du réel fait de plus en plus sentir son joug écrasant \u2014 ce qui est ne peut être autrement ; en écho, le fondamentalisme religieux assaille l\u2019espace politique dans l'espoir d\u2019en faire un pâturage pour troupeaux dociles, au nom d\u2019une vérité immuable et implacable.Contre ce retour de la fatalité s\u2019insurge une transcendance, aux mille visages et voix, immanente, qui habite au cœur du monde et de l'humain.L'art, la poésie, la littérature, comme engagement social et démocratique y trouvent leur source.Relations cherche à en rendre témoignage.Il ne cherche pas à rendre chrétien ou croyant le monde.La revue participe plutôt de cette « solidarité des ébranlés » dont parlait si bien Patocka RELATIONS AU TEMPS QUI PASSE 119 1) ou encore de cette « fraternité permanente de ceux qui luttent contre le destin » (Camus).Le regard chrétien rejoint ici le regard agnostique, dans l'amour pour le monde, dans l\u2019amour du monde.3 teste = ER i ie ' ITT rrr PE L'esprit d'Argument par ERIC BEDARD! Chaque génération, sans doute, se croit vouée à refaire le monde.La mienne sait pourtant quelle ne le refera pas.Mais sa tâche est peut-être plus grande.Elle consiste à empêcher que le monde se défasse.ALBERT CAMUS, 1957.Une éthique de la discussion Contrairement à d\u2019autres collègues universitaires, je crois que les militants jouent un rôle très important dans la société.J\u2019ai moi-même déjà été militant, je le suis toujours à mes heures, et je suis fier de cet engagement.D'une certaine façon, le * Je nai pas été associé à la fondation d\u2019Argument dont le premier numéro est paru à l\u2019aucomne 1998.Il faut dire qu\u2019à l\u2019époque, je ne connaissais pas personnellement ses principaux fondateurs : Daniel Jacques, Daniel Tanguay, Francis Dupuis-Déri, Antoine Robitaille et Stéphane Kelly.J\u2019ai découvert la revue un peu par hasard, alors que je bouquinais.en suis tout de suite devenu un lecteur fidèle.Dans les lignes qui suivent, je vais tenter d'expliquer pourquoi je me suis reconnu dans cette revue, pourquoi celle-ci occupe selon moi une place significative dans le champ des idées au Québec.Inutile de préciser que les explications que je donne n'engagent que moi. L'ESPRIT D'ARGUMENT militantisme, c'est le stade final de la réflexion.On milite pour une cause lorsque l\u2019on croit en connaître suffisamment les tenants et les aboutissants.C\u2019est le propre du discours militant de tenir pour acquises certaines vérités fondamentales ; ce sont ces vérités qui poussent à l\u2019action.Lorsqu'il débat, le militant ne cherche généralement pas à convaincre son interlocuteur, il veut « marquer des points » de façon à ce que celles et ceux qui écoutent l'échange tombent sous le charme d\u2019une « performance ».Les causes importantes ont d\u2019ailleurs tout à gagner à être défendues par des militants charismatiques qui savent imposer un point de vue en maniant le verbe et la rhétorique.À ce jeu de la confrontation, tous les coups sont parfois permis : attaques ad hominem, sous-entendus, proces d'intentions, etc.L'important, c\u2019est de remporter le débat, mettre l\u2019adversaire hors de combat.Si je suis convaincu que les militants sont essentiels à l'avancement des causes importantes, si je crois, même, que les militants peuvent nous aider à nous forger notre propre point de vue, j'estime cependant que la démocratie ne peut se satisfaire du seul discours militant.Nos réflexions sur la société et sur le monde doivent être nourries par d\u2019autres types de discours.Pour former son jugement, l\u2019« honnête homme cultivé » doit être exposé à autre chose qu\u2019à des performances oratoires ou « discursives » de porte-parole charismatiques.C\u2019est à sa raison qu'on doit s'adresser, non pas seulement à ses bons sentiments.Il ne faut pas tant le séduire que le convaincre, de bonne foi, qu\u2019une idée est préférable à une autre.Ce discours rationnel ne doit prendre aucune évidence pour acquise.Accepter d\u2019« argumenter », c'est même prendre le risque de voir certains postulats remis en question.Ce parti pris pour un débat raisonné, respectueux, renvoie à une certaine éthique de la discussion essentielle en démocratie.Car au cœur de la 121 POSSIBLES, ÉTÉ-AUTOMNE 2006 démocratie, il y a cette idée que la délibération pacifique, le débat raisonné et respectueux de l\u2019intelligence d\u2019autrui, s\u2019ap- p g p parente a une poursuite désintéressée de la vérité.Je crois que cette façon de considérer la délibération publique a été l\u2019une des premières motivations des fondateurs d\u2019Argument.Ce qui m'a attiré à la revue, c'était ce parti pris éthique en faveur d\u2019un vrai débat d\u2019idées.Argument a choisi d\u2019être une revue de débats plutôt qu\u2019une revue de combats.Les dossiers quelle propose sont rarement, sinon presque jamais, « orientés ».Les textes publiés dans Argument font plus qu\u2019asséner des vérités, comme certains psalmodient des psaumes, ils tentent de convaincre.J'y ai vu pour ma part une contribution au relèvement du débat politique.J'ai toujours pensé que croire à la politique, c\u2019est d\u2019abord croire aux idées.S\u2019il est bien de chérir une cause, encore faut-il être en mesure d\u2019aligner des arguments qui puissent subir l'épreuve de la contradiction raisonnée.Ce parti pris éthique, voire même « idéaliste » face au débat public n\u2019est malheureusement pas la norme à l\u2019heure actuelle.À mon avis, deux raisons expliquent le phénomène.D'une part, les sondages d\u2019opinion jouent un rôle trop important.Ceux-ci deviennent un dispositif clé dans les stratégies de « relations publiques ».On s\u2019en sert généralement pour discréditer des positions minoritaires.Trop souvent, il suffit d\u2019un sondage pour clore le débat, comme si, parce qu'une ma- Jorité pense ceci ou cela sur tel ou tel sujet, il n\u2019était plus nécessaire d\u2019argumenter ou de faire valoir un point de vue.De façon insidieuse, on laisse entendre que celles et ceux qui s\u2019opposent à la majorité manquent de respect pour la démocratie.L'effet le plus pervers de ces sondages à répétition sur tout et sur rien est d'appauvrir le débat démocratique.Un bel exemple de cette situation est survenu lors de la dernière campagne à 5 L'ESPRIT D'ARGUMENT la direction du Parti québécois.À juste titre, bien des Québécois s'interrogeaient sur le jugement d\u2019un futur chef qui, alors qu'il était ministre, avait consommé de la cocaïne.Il a suffi d\u2019un sondage pour clore la question.Comme la majorité des Québécois pardonnaient à André Boisclair, il n\u2019était plus nécessaire d\u2019en discuter : il fallait passer à un autre sujet.Même phénomène lors de la grève étudiante de 2005.Il a suffi qu\u2019une majorité de Québécois répondent qu\u2019ils préféraient renoncer à une baisse d'impôt plutôt que de voir le gouvernement sabrer dans le programme des prêts et bourses pour que le gouvernement Charest recule.Qu\u2019on pardonne à André Boisclair ou qu'on condamne le gouvernement Charest, là n\u2019est pas la question.Le problème, c\u2019est que ces sondages ont mis fin à la délibération publique.Si le débat d\u2019idées n\u2019a pas la cote, c\u2019est aussi parce que la classe politique au Québec accorde trop d'importance au « contenant », et pas assez au « contenu » des politiques à mettre en œuvre.Contrairement à ce qui se fait en France, aux États- Unis ou en Allemagne, les partis politiques québécois ou canadiens ne financent aucun groupe de réflexion (think tank) capable de générer des idées sur le bien commun.Je sais d\u2019expérience que les politiciens qui cherchent à définir une politique préfèrent ici consulter des experts en sondages qui organisent pour eux des groupes témoins (les fameux groupes de discussion ou focus group).Une fois les idées trouvées grâce à ces enquêtes « sur le terrain avec du monde ordinaire », on paie chèrement des spécialistes de la communication pour formater un discours et enrober les idées qui ont la cote, sinon pour rédiger le programme.Ce sont moins ces experts en sondages et en communication qui sont à blâmer que ceux qui font d\u2019eux des gourous ou des directeurs de conscience.On en vient à oublier que pour bien « passer son message », il faut d\u2019abord savoir 123 POSSIBLES, ÉTÉ-AUTOMNE 2006 .A .> ye .oo.quoi dire et être convaincu que c'est ce qu'il faut faire! Voici deux exemples pour illustrer cette idée, tirés de la campagne électorale québécoise de 2003.Les péquistes ont lancé celle-ci en promettant la semaine de travail de quatre jours.C\u2019était une proposition tout à fait raisonnable, cela va sans dire, mais qui, clairement, venait à la dernière minute.On a vite compris que cette idée avait émergé après que des stratèges eurent organisé des groupes de discussion.L'essoufflement de parents qui travaillent trop, le problème de la conciliation travail-famille était dans l'air.La proposition a vite fait sensation.Toutefois, quand est venu le temps de défendre la semaine de travail de quatre jours, d'illustrer quelles seraient les politiques publiques qui en découleraient \u2014 notamment pour les entreprises \u2014, tout s\u2019est effondré.Cette proposition n\u2019était pas le fruit d\u2019une vraie réflexion sur la famille et le marché du travail d\u2019aujourd\u2019hui, elle semblait sortie d\u2019un chapeau de magicien.Les libéraux n'ont pas fait mieux.On se souvient qu\u2019ils ont promis d'investir en santé et de baisser les impôts : la quadrature du cercle dans le contexte actuel, comme on le voit maintenant.Encore là, parions que ces deux « priorités », au lieu de traduire une vision longuement mûrie, une politique d'avenir qui découlait d\u2019une doctrine, tiraient leur origine des rapports de groupes de discussion.Le « cynisme » des citoyens est, on le sait, un sujet a la mode.Plusieurs l\u2019imputent au dysfonctionnement de nos institutions démocratiques qui représenteraient mal les vues du peuple sur un trop grand nombre de sujets.Plusieurs croient qu'en changeant le mode de scrutin, en introduisant une dose de proportionnelle, on favorisera l\u2019engagement « citoyen ».Qu'on me permette d\u2019être sceptique.Je crois que le nœud du problème n\u2019est pas dans nos institutions qui, en dépit de certaines faiblesses, ont subi avec assez de succès l'épreuve du L'ESPRIT D'ARGUMENT temps.Je crois pour ma part que le « cynisme », s\u2019il existe davantage aujourd'hui qu\u2019autrefois \u2014 ce qui resterait à démontrer \u2014, résulte en grande partie de la dévalorisation des idées en politique.Je suis convaincu que si bien des gens se méfient des politiciens, c'est précisément parce qu'ils se méfient du « formatage » des experts en communication, parce qu\u2019ils sentent, instinctivement, que le discours racoleur qui leur est proposé vise moins à les convaincre qu\u2019à les séduire, sinon à les manipuler.On s'adresse moins à leur intelligence de citoyen qu'à leur portefeuille de consommateur.Si plusieurs sont nostalgiques de la Révolution tranquille, c'est précisément parce que cette époque plaçait les idées au cœur du débat public.On ne se surprenait guère alors de voir les Jacques Parizeau, Camille Laurin, Claude Ryan, Pierre Elliott Trudeau et bien d\u2019autres hommes d\u2019idées se lancer en politique.Si la faune politique n\u2019était pas faite que d'hommes d\u2019idées, ceux-ci avaient néanmoins leur place, ils ne faisaient pas, comme aujourd\u2019hui, figure de chiens dans un jeu de quilles.Est-ce, dès lors, un effet du hasard si c\u2019est à cette époque que la politique a soulevé le plus d\u2019espoir?Un avenir sans utopies ?Revenons à ce choix des fondateurs d\u2019Argument de créer une revue de débats plutôt qu\u2019une revue de combats.Il serait insuffisant de dire qu\u2019il s\u2019agit seulement d\u2019un parti pris éthique en faveur du débat d\u2019idées.Ce choix correspond aussi à un contexte particulier et il n\u2019est pas étranger à l\u2019âge de ses fondateurs.Je me rappelle que ce choix \u2014 débattre plutôt que combattre \u2014 avait suscité, chez plusieurs intellectuels de l\u2019ancienne gauche marxiste, une certaine méfiance.On y voyait un refus de l\u2019engagement, un manque de courage politique.On comprenait mal que des « jeunes » ne veuillent pas aussi « refaire le monde », à tout le moins liquider l\u2019ancien.125 POSSIBLES, ÉTÉ-AUTOMNE 2006 Les années soixante-dix, voire même quatre-vingt ont été des années de grande effervescence idéologique.Ces années ont été marquées par la montée du mouvement indépendantiste ainsi que par le marxisme et l'engagement à l\u2019extrême- gauche.De nombreux intellectuels et universitaires québécois ont pris parti en faveur de ces causes.Les revues créées durant ces décennies étaient traversées par un discours militant.Le sens de l\u2019Histoire était connu.La société idéale à construire était à portée de main.Or on connaît la suite : ce temps de l\u2019utopie s\u2019est peu à peu dissipé pour faire place au temps du désenchantement.Je crois qu\u2019Argument incarne assez bien ce temps des doutes et des remises en question, cette volonté de voir surgir des débats différents sur des enjeux nouveaux.Pour les animateurs d'Argument l'avenir est sujet à débat et les réponses sont loin d'aller de soi.Argument n'a jamais pris formellement position pour ou contre la souveraineté du Québec ou le fédéralisme canadien tel qu\u2019il se pratique depuis le rapatriement constitutionnel de 1982.S\u2019il avait fallu trancher, je crois que la revue n\u2019aurait pas survécu.Est-ce à dire que cette question est secondaire aux yeux des artisans de la revue?Pas du tout.Ce qui a surtout intéressé les animateurs d\u2019Argument c\u2019est le sens, ce sont les fondements qu\u2019on donnait aux projets politiques qui nous étaient présentés.C'est ainsi que la revue a été traversée par les débats sur la nation, l\u2019américanité du Québec ou les discours sur l'identité à l\u2019heure de la postmodernité.Argument a voulu refléter les positions en présence sur ces enjeux sensibles.Idem pour l'héritage de la Révolution tranquille à laquelle plusieurs textes ont été consacrés au fil des ans.Quant aux grandes utopies socialo-communistes qui ont fait les beaux jours des années soixante-dix, là encore, on L'ESPRIT D'ARGUMENT ne trouvera pas de positions tranchées.Tout comme sur la question nationale, la revue n'aurait probablement pas survécu s'il avait fallu définir une ligne politique claire sur des enjeux comme l\u2019État- providence ou l'avenir de la mondialisation.En revanche, Argument s\u2019est beaucoup intéressé à l\u2019avenir de l\u2019humanisme dans un contexte post-totalitaire où la foi dans la science et le libéralisme économique semble occuper toute la place.L'ouverture au débat sur ces questions traduit une sorte de scepticisme par rapport à toutes les formes d\u2019utopie.Par ailleurs, contrairement à une revue comme L'inconvénient, assez proche de la sensibilité d\u2019Argument, on ne retrouve pas chez nous de position catastrophiste.Comme l\u2019écrivait un jour Antoine Robitaille dans un éditorial qui avait fait mouche, il peut être dangereux d\u2019« orwelliser » le monde d\u2019 aujourd\u2019 hui, de le noircir exagérément.Le catastrophisme i inspire souvent de beaux traits d\u2019ironie mais peut aussi, lorsque poussé à son extrême limite, verser dans le nihilisme.Dans ce refus d\u2019un pessimisme à outrance, il y a quelque chose comme une fidélité à l'héritage humaniste.Tant que l\u2019homme entretient une certaine distance par rapport au monde qui l\u2019entoure, qu\u2019il fait l'effort de le penser, il préserve la part de liberté qui lui permet de rebondir, de changer de direction.Argument reflète-t-il une nouvelle sensibilité généra- tionnelle ?Ce serait prétentieux de l\u2019affirmer d\u2019autant que les générations ne sont pas des blocs monolithiques.Mais j'ai le sentiment que notre volonté de tenir un débat ouvert sur des questions sensibles et globales est partagée par beaucoup de membres de la « génération X » qui ont vécu le syndrome post- référendaire, la chute du mur de Berlin, la crise de l\u2019État-pro- vidence, la précarité du marché du travail, l\u2019éclipse du reli- gleux.Par rapport « aux grands récits » de la modernité, récits enchanteurs d\u2019une « modernisation » accélérée de la société 127 side 128 POSSIBLES, ÉTÉ-AUTOMNE 2006 québécoise au nom de la prospérité, de l'égalité des chances, de la liberté des mœurs, je ressens chez les membres de cette génération un scepticisme, sinon une sourde inquiétude.Ils ont grandi dans l\u2019optimisme des parents mais sont entrés dans la vie adulte alors que toutes les utopies devenaient dérisoires.Chaque jour, ils constatent l'écart qui existe entre le monde enchanté de l'enfance, où tout semblait possible, et l\u2019avenir sombre qui se dessine à tous points de vue (environnement, famille, vieillissement de la population, etc.).Cet écart perçu est souvent mal vécu, peut même donner lieu à des discours de ressentiment.Face à ces écueils, à ce vide de sens, plusieurs ressentent un certain vertige mais hésitent à désigner un grand coupable qui serait la source d\u2019un hypothétique Mal radical.S\u2019il est un souhait partagé par les animateurs d\u2019Argument, c\u2019est que ce vide apparent puisse susciter un vrai questionnement, qu'il ne provoque pas seulement le repli dans le privé, la fuite dans la consommation, en un mot que ce vide ne se transforme pas en désespoir.Pour reprendre pied et habiter à notre façon ce monde et ce pays dont nous sommes les héritiers, le travail de la pensée est essentiel. vu! ie Combats \u2014 Pour un humanisme combattant par LOUIS CORNELLIER, ANDRÉ BARIL ET ALAIN HOULE Le réformisme radical tous azimuts PAR LOUIS CORNELLIER ous, de Combats, avons un problème (et j'ai bien peur que l\u2019équipe de PossIBLEs ait sensiblement le même) : tout nous intéresse.Tout, c'est-à-dire la politique, les enjeux sociaux, la culture \u2014 idées, musique, arts, poésie \u2014, la religion, les sports et le reste qu'il serait trop long d\u2019énumérer.Tout cela, oui, nous intéresse et, problème supplémentaire qui aggrave notre cas, nous avons la prétention \u2014 ah! ces littéraires et ces philosophes \u2014 d\u2019avoir quelque chose d\u2019intéressant à dire là-dessus.Aussi, vient un temps où il faut se rendre à l\u2019évidence : la page Idées du Devoir, lieu par excellence des débats d'idées québécois diffusés à grande échelle, ne suffit plus pour accueillir POSSIBLES, ÉTÉ-AUTOMNE 2006 notre foisonnante prose combattante.D\u2019où, vous l\u2019aurez compris (contrairement aux organismes subventionneurs), Combats.Depuis plus de dix ans, en effet, André Baril, Alain Houle, plusieurs collaborateurs et moi-même avons investi une bonne part de nos énergies intellectuelles (et manuelles, à l'heure de préparer les envois) dans cette revue d\u2019idées que nous avons voulue polyvalente, accueillante et à notre image, c\u2019est- à-dire essentiellement souverainiste, social-démocrate et toujours conçue sous l'angle de la culture.Voilà, pour résumer, et si on ajoute le goût du débat, ce qui nous unit.Notre devise, « Pour un humanisme combattant », cherche quant à elle à témoigner de l'originalité de notre position idéologique d\u2019ensemble : le réformisme radical tous azimuts.Contrairement, en effet, à plusieurs autres médias dits « alternatifs », Combats a toujours refusé de s\u2019enfermer dans une cause unique ou dans l'approche révolutionnaire-uto- pique.Notre conviction \u2014 et elle n\u2019a pas changé \u2014, c\u2019est que le vrai progressisme, au Québec, passe par la défense de la véritable social-démocratie, par un règlement à saveur souverai- niste de notre question nationale et, surtout peut-être, par une approche culturelle de tous les enjeux.Certains nous auraient souhaités essentiellement et plus radicalement indépendantistes.Nous avons choisi, pour reprendre la formule du philosophe Michel Seymour, le souve- rainisme d'ouverture.Certains nous auraient souhaités plus radicalement à gauche.Nous avons choisi la social-démocratie, que nous critiquons au nom des promesses qu\u2019elle ne tient pas toujours, mais auxquelles nous continuons de croire.Certains nous auraient souhaités plus culturels, au sens strictement artistique du terme.Nous avons répondu que, pour nous, la -m COMBATS \u2014 POUR UN HUMANISME COMBATTANT culture est une clé universelle qui ouvre toutes les portes de l\u2019aventure humaine.Difficile créneau, nous en convenons, que celui du réformisme de gauche nourri à la source culturelle.Il déçoit les radicaux en tout genre et dérange les satisfaits.Nous continuons pourtant de croire qu\u2019il incarne les promesses du seul véritable humanisme qui soit, celui d\u2019un engagement de tous les instants en faveur de la justice sociale et de la dignité humaine.D'où nos combats.D\u2019où Combats.Combat pour la culture québécoise PAR ALAIN HOULE | existe au moins deux types de publications culturelles au Québec : les revues bien établies, fondées il y a plus de 20 ans, se partagent l\u2019ensemble des subventions gouvernementales accordées dans le domaine ; les autres revues naissent et disparaissent, victimes du peu d'encouragement de la part des milieux institutionnels, comprenant les bibliothèques publiques, les éditeurs et les autres organismes culturels qui préfèrent s'annoncer dans les médias bien établis.Le Conseil des arts et des lettres du Québec, qui devrait être le principal bailleur de fonds de la culture au Québec, reconnaît les lacunes du système de distribution des subventions, mais rien n\u2019a encore été fait pour corriger la situation et permettre à de nouveaux joueurs de se manifester.Ne comptant alors que sur nos propres moyens, j'ai, pour ma part, fait mienne l\u2019affirmation philosophique de l\u2019École de Francfort selon laquelle l\u2019éthique bien menée doit déboucher sur une esthétique, le plus haut sommet auquel 131 POSSIBLES, ÉTÉ-AUTOMNE 2006 l'humain puisse accéder.L'art, qui constitue l\u2019un des rares espaces de liberté possible, est subversif, il transcende l\u2019industrie du divertissement et des communications qui aimerait bien récupérer tous les créateurs.Dans Combats, étant donné ma formation, j'ai choisi d\u2019écrire surtout sur les arts visuels.Cet intérêt pour le domaine des arts remonte aux années soixante-dix, alors que la culture québécoise et le milieu artistique étaient portés par une effervescence lyrique.À l'époque, le sociologue et anthropologue Marcel Rioux, cofondateur de PossiBLES, l\u2019un des rares intellectuels québécois à s'intéresser au rôle éducatif de l\u2019art, plaidait en faveur d'un imaginaire permettant l\u2019émergence « [.\u2026] de nouveaux possibles, qui pointeront vers la réappropriation de nous-mêmes, de la société, du pays [.] ».Tous sont à même de constater que cet enthousiasme n\u2019a plus guère cours en cette période de désillusion tranquille\u2026 Cela n\u2019a pourtant pas été un obstacle à ce que nous commentions, tantôt de façon laudative, tantôt avec réserve, un assez grand nombre d'expositions et d\u2019ouvrages consacrés au sujet.À l\u2019occasion, une pièce de théâtre, telle Maîtres anciens de Thomas Bernhard, dans sa magistrale mise en scène par Denis Mar- leau, pouvait s'intégrer à notre réflexion, dans la mesure où l\u2019art et la pensée constituent notre seule planche de salut face à l\u2019absurdité de la vie, pour reprendre les propos de Bernhard.Rétrospectivement, le fil conducteur qui se dégage de cette prose « combative » porte sur la lancinante question de l'identité, qu\u2019elle soit individuelle ou collective, québécoise ou occidentale.Ainsi, au gré des parutions, le ton était donné et le style s'affermissait\u2026 de, 2d ey ong tg, ce SA isc el sh, A ay 16e COMBATS \u2014 POUR UN HUMANISME COMBATTANT 133 Évidemment, le fait de paraître plus ou moins régulièrement, au fil des saisons, oriente et limite le choix des évé- nements dont nous pouvons parler.Cette exigence de coller à l'actualité a eu notamment pour conséquence de commenter davantage la production muséale, d\u2019une plus longue durée par comparaison aux expositions en galerie ou en centre d'artistes, par définition plus aventureuses.En revanche, notre statut de revue généraliste nous a amenés à couvrir le travail d\u2019artistes d\u2019ici et d\u2019ailleurs, d\u2019hier et d\u2019aujourd\u2019hui.Par exemple, concernant les artistes d\u2019ailleurs, nous avons fait écho à des expositions ou à des publications consacrées à Vermeer, Magritte, Francis Bacon, Louise Bourgeois, Spencer Tunick, Janet Cardiff, pour n\u2019en nommer que quelques-uns.Quant aux créateurs d\u2019ici, nous avons commenté le travail d\u2019Ozias Leduc, de Jean-Paul Riopelle, Marcelle Ferron, Françoise Sullivan, Guido Molinari, Edmund Alleyn, Serge Lemoyne, Melvin Charney, Gilles Mihalcean, etc.Des expositions thématiques traitant d\u2019une époque révolue \u2014 préhistoire, Moyen Âge \u2014 ou plus près de nous relevant de l\u2019histoire moderne ont aussi alimenté notre réflexion.L'art dit naïf ou populaire n\u2019a pas non plus été exclu de nos préoccupations, de même que les questions d\u2019urbanisme et d'architecture.Cette grande variété de thèmes ne nous a pas empêchés d\u2019avoir toujours en tête la question de la quête identitaire.Notre intérêt pour un certain nombre d\u2019expositions de groupe en art actuel a permis aussi de constater ce « flou identitaire » dont semble être affligée la production de nombre de créateurs contemporains.Du moins si on se fie à celle que nos frileux « conservateurs » de musée ont choisi de nous présenter\u2026 me = 134 PossiBLES.ÉTÉ-AUTOMNE 2006 | La « critique d'art » québécoise actuelle ne nous semble pas non plus briller par son audace.Les revues spécialisées se i confinent à un discours savant accessible aux seuls initiés, mais ks fort utile pour obtenir la reconnaissance du milieu et des | bourses.La presse « grand public » fait souvent dans le « pu- blireportage » sinon carrément dans l\u2019hagiographie\u2026 Les deux | types de discours n\u2019en partagent pas moins une quasi-absence | de réflexion sociale sur les œuvres.| | si au cours des dernières années, davantage pour des motifs professionnels que financiers, il nous semble que la muséologie q q 8 québécoise, plutôt encline à la prudence, fasse de plus en plus dans le révisionnisme historique.Qu\u2019il s'agisse de l\u2019histoire du Québec ou de l\u2019histoire de l\u2019art\u2026 Il y aurait là matière à po- émique et à d\u2019autres textes combatifs\u2026 ; lémique et à d\u2019autres text batif: i i Bien qu'il ait fallu restreindre quelque peu notre prose it | | | | i in Les revues d'idées, à quoi bon ?; PAR ANDRÉ BARIL f H \u2018ai compris ce qu'était le monde des revues en fréquentant Ÿ mon ami Yves Hébert, professeur de philosophie aujour- ue d\u2019hui a la retraite.Depuis que je le connais, cela va bien- à tôt faire trente ans, cet homme ne manque jamais l\u2019arrivage 6 des revues à la bibliothèque et à la librairie, dévorant un ( nombre impressionnant de parutions québécoises, francaises, américaines.A son contact, j al compris ce que les revues pou- | vaient apporter à tout individu habité par une curiosité intellectuelle minimale.Si, comme le disait Hegel, le journal est le bréviaire du philosophe, alors le monde des revues, dans l\u2019optique d\u2019Hébert, c\u2019est l\u2019observatoire de la critique, le rendez- | vous des habitants de la logosphère.| COMBATS \u2014 POUR UN HUMANISME COMBATTANT Évidemment, les champions de l\u2019analyse institutionnelle diront que les revues servent d\u2019abord à ceux et celles qui les publient.C\u2019est vrai, à chaque génération, trois, quatre, cinq groupes d'individus ont la prétention d'apporter quelque chose de nouveau.Ils sont engagés, ils ont une cause à défendre.Ils dénoncent les positions de droite, il va sans dire.Certains arborent l\u2019habit du militant, d\u2019autres endossent le sarreau du scientifique.Les téméraires s'associent à avant-garde.D\u2019aucuns diront aussi que le monde des revues constitue un lieu de passage.Les revues passent et trépassent.Les individus y transitent quelques années avant d\u2019entrer dans la médiasphère ou d'entreprendre l\u2019écriture d\u2019une œuvre.Tout cela, bien sûr, est archiconnu.Alors justement, comment et pourquoi est né Combats?Maitrisant la ponctuation à un degré supérieur et n'ayant pas la langue dans sa poche, Louis Cornellier reçut en 1994 une invitation à devenir le directeur d\u2019un cahier mensuel, Fin de siècle, cahier attaché à Lectures (magazine littéraire qui n'a pas réussi à concurrencer Voir).D\u2019emblée, il nous associa, Alain Houle et moi, à ce projet.Nous étions trois professeurs du cégep de Joliette et nous avions, comme tant d\u2019autres, plusieurs textes dans nos tiroirs.Mais quelques mois plus tard, nous eûmes un différend avec la direction et les autres collaborateurs de Lectures.La mort de Fin de siècle allait donner naissance à Combats.En 1995, la direction du cégep de Joliette nous accorda une subvention pour la première année.Nous voilà en 2006.Malgré les années qui ont passé, notre revue reste une entreprise précaire de laquelle d\u2019aucuns pourraient dire : à quoi bon?Pourquoi, en effet, publier ou lire une revue aussi marginale, non subventionnée, publiée par quelques professeurs de cégep, et qui n\u2019est soutenue, deux fois 135 POSSIBLES, ÉTÉ-AUTOMNE 2006 par an, que par environ 200 personnes ?N\u2019est-ce pas aussi futile que dérisoire ?Dans un article paru dans Argument (vol.8, n° 1, automne 2005 et hiver 2006), Andrée Fortin, sociologue à l\u2019Université Laval, jette d\u2019ailleurs un sombre regard sur le petit monde des revues québécoises.Il est intitulé « De l\u2019intellectuel désincarné et d\u2019un Québec évanescent.Intellectuels et revues au Québec, 1995-2004.» Quel titre invitant, n\u2019est-ce pas?On tire encore sur les intellectuels ?Eh oui, encore\u2026 J'aurais le goût de lui dire : écoutez, madame Fortin, vous ne faites pas le poids, les membres qui siègent aux jurys du Conseil des arts et des lettres du Québec sont passés avant vous, ils n\u2019ont pas leur pareil pour canarder les petites revues d\u2019idées, vous devriez d\u2019ailleurs étudier leurs rapports, cela serait édifiant, au moins on apprendrait quelque chose sur le milieu culturel ! Peine perdue, je m\u2019égosille inutilement.En bonne universitaire, madame Fortin s\u2019est déjà servi son menu postulat et elle a choisi un corpus à la mesure de ses ambitions : « analyser le texte de présentation d\u2019une nouvelle revue, c\u2019est saisir les intellectuels en acte, dans un moment privilégié de l'exercice de la fonction intellectuelle » (p.24).Elle ne lira que le texte de présentation ?Bon d\u2019accord, soyons bons joueurs! Relisons l\u2019éditorial du premier numéro de la revue Combats avec madame Fortin.Selon Andrée Fortin, les revues nées entre 1994 et 2005, et Combats fait évidemment partie du lot, « valorisent le pluralisme ».Et elle ajoute : « Même Combats (1995), une des revues ayant le ton le plus combatif, dénonce l\u2019absence de dialogue ».Pluralisme?Eh, madame la sociologue, ça va bien ?Je défie quiconque de relire notre texte de présentation (écrit par COMBATS \u2014 POUR UN HUMANISME COMBATTANT Louis, titré par Alain, dactylographié par moi), on n\u2019y verra aucun éloge du pluralisme, ni la moindre dénonciation de l\u2019absence de dialogue comme elle le prétend.Nous en appelions à la « réplique ».Par ailleurs, notre mot d\u2019ordre était écrit en grosses lettres : « Pour un humanisme combattant ».Nous creusons ce sillon depuis bientôt dix ans, mais Andrée Fortin préfère nous associer au pluralisme (entendre, bien entendu, pour la thèse de madame : relativisme, fourre-tout, flou, etc.).Madame Fortin évoque aussi.« la question du Québec ».Selon elle, il y a péril en la demeure, car, paraît-il, « Dans plusieurs éditoriaux, les mots « Québec » ou « québécois » ne figurent même pas.» Elle énumère une série de revues, pour finir sa liste avec Combats : « \u2014 ainsi qu\u2019une revue d\u2019idées : Combats (1995) qui naît dans une année référendaire » (p.34).Or, à relire encore une fois l'éditorial, nous tombons pourtant sur le féminin de québécois, l\u2019adjectif « québécoise », dans la phrase suivante, pourtant fort lisible : « les collaborateurs de Combats entendent donner à la vie intellectuelle québé- COISE.».Bon, c\u2019est assez, oublions madame Fortin et revenons à notre mot d'ordre : « Pour un humanisme combattant ».Il a été pour nous un véritable leitmotiv, une inestimable boussole de navigation mentale.Combats est né durant la guerre en ex-Yougoslavie.Il fallait prendre position : cosmopolitisme ou indépendantisme ?Ce n\u2019était pas évident.Le citoyen du monde avait évidemment raison de faire appel au droit pour s'élever au-dessus de la mêlée, mais il sempêchait du même geste de reconnaître la valeur moderne des projets démocratiques des petites nations.Pour paraphraser Sartre, disons que les citoyens du monde 137 138 i A RD POSSIBLES, ÉTÉ-AUTOMNE 2006 commettent souvent la même erreur que le pacifiste, celle d'universaliser trop vite! Il ne nous restait plus qu\u2019à répliquer à ceux qui utiliseraient le contexte mondial pour tirer à boulets rouges sur le Québec (ils faisaient pas mal de tintamarre, mais au bout du compte, ils n\u2019étaient pas si nombreux).Et puis, nous arrivions à un point tournant de l\u2019histoire, au moment où la société du spectacle, si bien décrite par Guy Debord (1930-1994), allait s'emparer du pouvoir et gouverner sans partage.Pour un humanisme combattant, cela voulait aussi dire recourir à la littérature et aux arts pour s'opposer au nouvel ordre social basé sur le divertissement et l\u2019autosurveillance.Aujourd\u2019hui, comme l\u2019invitation de la revue POSSIBLES nous en donne l\u2019occasion, nous voulons remercier chaleureusement les gens qui ont soutenu la revue depuis ses tout débuts, les lectrices et les lecteurs qui sont abonnés depuis la première année : des collègues, des amis, des inconnus, des militants, des hommes, des femmes, parfois des familles entières (merci aux l'hériault, aux Gauthier, etc.), sans doute des gens habités par une certaine curiosité, en tout cas par une générosité indéfectible.Il faut remercier aussi la direction du Devoir qui a repris certains de nos articles ainsi que les journalistes attachés à différents médias qui ont fait écho à notre travail.Nous avons eu de nombreuses collaborations d\u2019essayistes et d'écrivains, tels Victor-Lévy Beaulieu, Claude Jasmin, Jean Larose, Andrée Ferretti, Pierre Nepveu, Serge Can- tin, Marc Chabot, Michel Morin, Pierre Milot, Hélène Pedneault, Henri Lamoureux, Louis Hamelin, Jean Pierre Girard, Louise Vandelac, Paul-Émile Roy, Claude R.Blouin, Ber- Li eu A 8 y F HY ag * à Ld ane eee moa Te Meso aw.ake lien de BN ù karine lbs ced bra à ie dat ae COMBATS \u2014 POUR UN HUMANISME COMBATTANT nard Pozier, Donald Alarie, etc.Nous avons eu la collaboration de plusieurs collègues, dont Marcel Sylvestre, Florian Péloquin, Dominique Corneillier, Michel Mongeau, Serge Provost, Michel Gougeon, Suzanne Joly, Martine Riopel.Il faudra, un jour, faire la liste entière des collaborations.Au fond, avec Combats, jai beaucoup appris sur la générosité des gens, l\u2019un de ces apprentissages qui forment le jugement pour une vie entière.Depuis peu, nous avons accueilli deux nouveaux membres dans l\u2019équipe de rédaction, deux jeunes universitaires, Jean-Sébastien Ricard et Olivier Roy.Ils ont préparé des dossiers, réalisé des entretiens et rédigé de très bons textes.Il faut penser à la relève, car à chaque génération, il y a des gens qui se passionnent pour les idées\u2026 [11 ICI esse persiste et signe par SYLVETTE BABIN endant que d\u2019aucuns disent que la culture québécoise se porte on ne peut mieux et accusent les artistes de déchirer leur chemise en public \u2014 peut-être parce qu\u2019ils se contentent d'observer les colonnes des statistiques sans y distinguer les secteurs subventionnés et sans avoir jamais posé le pied sur le terrain \u2014, ailleurs, dans l\u2019univers bien réel de la création et de la diffusion, des organismes culturels à but non lucratif (OBNL), parmi lesquels des revues d\u2019idées, tentent de survivre par la seule force du fait qu\u2019ils sont convaincus de l\u2019importance de développer une pensée critique.Comme plusieurs périodiques québécois, la revue esse arts + opinions fait preuve de cette conviction pour ce qui est des disciplines qu\u2019elle aborde mais aussi pour l\u2019essor de la culture en général.Fondée à l'UQAM en 1984 par des étudiants de maîtrise en étude des arts, esse se démarque par son engagement et sa volonté de tisser des liens entre la pratique artistique et son analyse.On la reconnaît pour la rigueur de ses articles \u2014 qui proposent à la fois des essais substantiels et des opinions argumentées \u2014 et pour son désir d\u2019aller au- delà du compte rendu en fouillant les différentes facettes de i of ESSE PERSISTE ET SIGNE l\u2019art et de la société, celles que l\u2019on voit, et celles que parfois on oublie.Tout au long de son parcours, esse (autrefois sous la direction de Johanne Chagnon) a choisi de délaisser les œuvres convenues et les blocksbusters pour s'intéresser à des pratiques plus marginales, aux œuvres de la relève ou aux différentes manifestations artistiques en région, et ce, à travers une approche et une facture parfois un peu irrévérencieuses.Cette prise de position lui a valu une reconnaissance comme organisme capable de prendre des risques et de s'éloigner des lieux communs, mais l'a aussi longtemps confinée dans une marginalité moins bien reçue de la part des instances subventionnaires.Néanmoins, vingt-deux années de persévérance lui ont permis de se positionner parmi les revues importantes dans son domaine.Aujourd\u2019hui, on la retrouve non seulement sur la scène québécoise, mais aussi dans la francophonie canadienne et européenne.Son équipe est composée d'artistes et de travailleurs culturels engagés et convaincus de l\u2019importance de sa mission.La collaboration, gage de qualité La force d\u2019une revue* est, sans contredit, attribuable au travail de son équipe et de ses collaborateurs.C\u2019est sur cette base qu'esse a construit sa qualité.Fonctionnant avec un comité de rédaction qui détermine le sujet des dossiers thématiques, nous pro- \u2018 cédons par appel de textes.La formule a le mérite de nous permettre de découvrir des auteurs moins connus et d\u2019éviter une orientation trop restreinte d\u2019un sujet.Premiers lecteurs de la revue, les membres du comité analysent minutieusement chacune des propositions et offrent aux auteurs un regard critique 1.La mention «revue» dans ce texte, pourrait être attribuée à l\u2019ensemble des périodiques culturels, mais l\u2019on comprendra que je fais surtout référence aux revues d\u2019art et me base sur l\u2019expérience particulière de esse.141 142 POSSIBLES, ÉTÉ-AUTOMNE 2006 et constructif, amenant ces derniers à peaufiner leur essai et à le rendre le plus abouti possible.Cette approche, qui de prime abord surprend certains auteurs habitués à voir leur texte publié d'office, obtient beaucoup de succès.C\u2019est aussi en pensant au lecteur qu\u2019esse a choisi cette attitude, pour tenter d\u2019éviter un contenu trop hermétique ou centré sur lui-même, sans pour autant tomber dans la publication d'articles simplistes.Nous considérons qu\u2019une revue d'art actuel n\u2019est pas nécessairement un ouvrage de vulgarisation, et que des réflexions plus pointues sont essentielles à l'avancement d\u2019une pensée sur l\u2019art, mais pour éviter de s\u2019enfermer dans un cercle d\u2019initiés, esse s'ouvre à différentes approches théoriques.De plus, des étudiants et des auteurs de la relève sont invités régulièrement à écrire dans nos pages et des textes d'artistes auteurs y sont souvent publiés.C\u2019est d'ailleurs ce positionnement d'artistes qui est à l\u2019origine de la revue, issue d\u2019une volonté de leur donner, en tant que créateurs, une place active au sein d\u2019une réflexion artistique au lieu de laisser aux théoriciens, historiens et sémio- logues le rôle exclusif d\u2019élaborer la théorie esthétique.Mandat (et pouvoir) des revues culturelles Les revues sont les vecteurs qui permettent à l\u2019art de se faire connaître et reconnaître.Par connaissance, j'entends la diffusion qui sera faite de la pratique ou de l\u2019œuvre d\u2019un artiste, les menant vers un plus grand déploiement sur la scène publique.À cet effet, les revues agiront à titre d\u2019informateurs et de médiateurs, elles offriront non seulement un constat des pratiques présentées dans divers lieux, mais permettront aux lecteurs l\u2019accès à un complément d'informations au moyen de l\u2019analyse des œuvres, Par reconnaissance, j'entends le pouvoir de consécration dont disposent ces publications qui ont un rôle important dans la mise en scène des figures de l\u2019art (notamment en fe ESSE PERSISTE ET SIGNE privilégiant une pratique plutôt qu\u2019une autre).Les revues étant le support de la critique, on ne peut minimiser leur impact sur la consécration d\u2019un artiste, d\u2019une attitude ou d\u2019une tendance artistiques\u201d.Ce rôle est certainement discutable \u2014 et ne représente qu'une portion de cette reconnaissance accordée à la fois par les institutions, les pairs, les instances subventionnaires, etc.\u2014 mais il demeure néanmoins un aspect non négligeable dans le processus de validation de l\u2019art.L'aspect qui m\u2019apparaît le plus intéressant dans la fonction d\u2019une revue d\u2019idées est son mandat de chercheur.Plus ici que sur n'importe quelle tribune (quotidiens, médias, etc.), les auteurs bénéficient d\u2019un espace essentiel leur permettant de mettre en forme le résultat de leur recherche théorique et l\u2019expression de leur positionnement envers la discipline.Ces espaces sont plus propices que d\u2019autres à des réflexions approfondies sur les différents enjeux et problématiques de l\u2019art dans la société actuelle.Ce mandat de chercheur, nous sommes plusieurs à l'assumer au Québec.La province regorge effectivement de revues de qualité, ce qui est sans aucun doute le reflet du dynamisme de la culture.À la question qui nous est parfois posée quant à savoir s\u2019il y a trop de revues*, ma réponse est un non catégorique.La diversité est ce qui permet d\u2019éviter z.Prenons comme exemple l\u2019importance que revêt le document de presse dans le portfolio des artistes ou comme outil de recherche et de documentation auprès des auteurs qui s\u2019en servent pour leurs analyses.Cela aura nécessairement un effet boule de neige sur la récurrence des pratiques citées et risque parfois de créer une surenchère dont nous devons être conscients.3.La sociologue Nathalie Heinich souligne le phénomène : « En outre, la médiation contribue parfois à la production même des œuvres, lorsque les procédures d'accréditation (expositions, publications, commentaires) font partie intégrante de la proposition artistique, faisant de l\u2019art un jeu à trois entre producteurs, médiateurs et récepteurs.» La sociologie de l'art, La Découverte, Paris, 2001, 2004, p.66.4.\u2018Trop de revues, ou trop de centres d'artistes, ou trop de théâtres, selon le cas, question insidieuse, mais bel et bien réelle, qui semble toujours en sous-tendre une autre : devrait-on faire disparaître certains organismes pour sauver de précieux deniers publics?143 |; 144 POSSIBLES, ÉTÉ-AUTOMNE 2006 une pensée unidirectionnelle.Il me semble donc primordial d'encourager, de maintenir et de multiplier le développement de ces lieux de réflexion, mais la question du financement qui y est associée nous mène dans une tout autre direction.Des situations invisibles Les problèmes auxquels font face les périodiques culturels sont souvent invisibles.Dans une société où la culture est encore considérée comme un luxe, et la création comme un hobby ou un exutoire, la contribution bénévole ou sous-payée des travailleurs culturels semble aller de soi\u2019.Afin de maintenir une qualité et une rigueur qui leur tiennent à cœur, ces derniers acceptent de s'investir, année après année, pour assurer la survie des organismes qu\u2019ils ont créés ou adoptés.Il en résulte une santé financière artificielle, c.-à-d.fondée sur le la main- d'œuvre à bon marché et sur du bénévolat non quantifiable.Ce qui, au sein de leur entreprise, est le reflet de leur conviction et de leur professionnalisme devient alors leur talon d'Achille auprès des sources de financement public où l\u2019on considérera trop souvent que, peu importent les moyens qu\u2019on leur accorde, les artistes (ou les éditeurs) continueront de créer, et le feront avec brio.Chez la plupart des petites maisons d\u2019édition aux prises avec des budgets insuffisants, un cercle vicieux s\u2019installe dans le fonctionnement.La précarité des emplois, qui sont la plupart du temps liés à des programmes salariaux, les oblige à renouveler continuellement et à former leur personnel.La promotion et la mise en marché sont aussi des secteurs directement affectés par le manque de ressources, créant des 5.Est-il nécessaire de le redire, la plupart des travailleurs œuvrant dans l\u2019édition des périodiques culturels ont des diplômes de maîtrise ou de doctorat, mais néanmoins des revenus situés sous le seuil de pauvreté? CS ESSE PERSISTE ET SIGNE revenus autonomes en dents de scie, ce qui fragilisera encore plus l\u2019entreprise.Finalement, plusieurs éditeurs sont encore dans l'impossibilité d\u2019offrir un cachet convenable aux auteurs et aux artistes (encore une fois les droits d\u2019auteurs sont bafoués), limitant ainsi le nombre de collaborations de la part des auteurs occupés à gagner leur vie ailleurs.Engagement des revues, désengagement de l\u2019État Dans un contexte où l\u2019on prône de plus en plus le désengagement de l\u2019État au profit du financement privé, les secteurs culturels un peu plus pointus \u2014 parmi lesquels les revues spécialisées, l\u2019art actuel, la poésie ou la danse pour ne citer que ceux-là \u2014 sont particulièrement en danger.Qui plus est, cette vague néolibérale encourage de plus en plus les commentaires tels que : « Si vous voulez de la culture, payez-vous-la ».Il est déplorable de devoir, encore aujourd\u2019hui, justifier la présence d\u2019une culture qui ne serait pas nécessairement une culture de masse, et plus déplorable encore d\u2019être parfois obligé d\u2019ins- trumentaliser l\u2019art pour le faire entrer dans quelques structures démagogiques (programmes gouvernementaux, s\u2019il en reste, tendances populaires, pratiques et idées reçues, etc.).Certes, il faut convenir que la recherche artistique n\u2019est pas le marché le plus lucratif.C\u2019est que l\u2019art, justement, ne s\u2019arrime pas très bien aux lois du marché.Il serait donc peu réaliste de penser que les organismes culturels puissent atteindre un financement entièrement autonome, mais il est faux de croire qu'ils s'enferment dans une tour d\u2019ivoire quand il s\u2019agit de trouver des moyens de construire leur autonomie et de mieux diffuser de leurs produits.Parce que, soyons clairs, les travailleurs culturels qui sortent dans la rue pour se faire entendre ne demandent pas qu\u2019on leur attribue aveuglément un financement total.Ils demandent simplement que soient reconnus plus jus- 145 146 POSSIBLES, ÉTÉ-AUTOMNE 2006 tement leur apport à la société et le travail qu\u2019ils accomplissent, ils demandent qu\u2019on leur donne les moyens d\u2019améliorer leur situation, et cela autrement qu'avec des politiques qui ne sont profitables qu'aux organismes les mieux nantis\u201c.D'ailleurs, il est déplorable de constater que même dans le domaine du financement de la culture, il existe des iniquités qui n\u2019ont strictement rien à voir avec les critères de qualité.L'insuffisance des fonds alloués au secteur particulier des périodiques culturels est notable et maintient la presque totalité des revues dans une situation extrêmement précaire.Un bref regard sur les rapports annuels des différents conseils des arts démontre que ce secteur est l\u2019un des moins financés, et ce, malgré le pourcentage important d'organismes.L'exemple très connu de la tarte que l\u2019on se divise \u2014 et qui reste la même peu importe le nombre de convives \u2014 risque de créer des rivalités malsaines entre ces organismes qui ont déjà à faire face à la comparaison avec d\u2019autres secteurs sociaux, menant les citoyens dans de vaines polémiques (par exemple pourquoi subventionner la culture, alors que la santé et l\u2019éducation sont en péril).À quand le jour où il sera possible de sortir des débats stériles et de réfléchir réellement sur les moyens de maintenir la vitalité mais aussi la « viabilité » de la culture (tout en sachant qu\u2019il y a des secteurs dont l\u2019État ne peut pas, ne doit pas, se désengager) ?D'ici là, si le bilan de la situation financière des revues demeure plutôt sombre, il faut tout de même se réjouir 6.Le fonds Placement culture, par exemple.Et précisons que l\u2019accès des organismes culturels au financement privé est lié aux crédits d\u2019'imp6t dont les donateurs souhaitent bénéficier.Enfin, il est de plus en plus difficile pour les associations artistiques d'obtenir le statut essentiel d'organisme de bienfaisance.Un premier pas dans l\u2019aide au financement autonome des organismes serait peut-être de leur accorder systématiquement ce « numéro de charité ».ma en ~~ ESSE PERSISTE ET SIGNE 147 4 de leur persistance.Chez esse, avec plus de vingt ans d\u2019existence, on peut certainement constater qu\u2019il y a un intérêt réel de la part des lecteurs.Et si nous cessons de comparer les ventes des revues culturelles à celles des hebdos à potins, nous pourrons peut-être en arriver à croire qu\u2019au fond, la culture ne va pas si mal. + eee ts 149 id i i + de DÉBATS i I PE A ; ft i it i ; : iit i 0 {ir hh, h yt of D | i at ur i | GA; is hi at 4.de (ite 4 be is ix if.i (8 te de M i | 4 £ .: : th he ir pa ab eh | i : | i fi | ÿ ih \\] Nt ; | ; A sh ThE | ( W ( Ii { i d de I i St Internet et la | « décolonisation | de notre imaginaire » Par ÉRIC GEORGE epuis l'invention du télégraphe électrique [\u2026], l\u2019in- « novation technique en communication suscite régulièrement l\u2019expression emphatique de discours mes- slaniques.Les mêmes espoirs d\u2019épanouissement culturel, d'harmonisation sociale et d\u2019éducation populaire sont investis dans chaque objet technique récemment arrivé sur le marché et dans chaque nouveau développement des infrastructures de communication ».Voici ce qu'affirmaient, il y a maintenant une dizaine d'années, Jean-Guy Lacroix et Gaëtan Tremblay!.C'était avant le développement du réseau Internet dans les pays les plus riches de la planète et donc avant la multiplication des 1.Jean-Guy Lacroix et Gaëtan Tremblay, « La reconduction du grand projet », dans De la télématique aux autoroutes électroniques.Le grand projet reconduit, Jean-Guy Lacroix, Bernard Miège et Gaëtan Tremblay (dir.), Sainte-Foy (Québec), Presses de l\u2019Université du Québec; Grenoble, Presses Universitaires de Grenoble, 1994, p.1. 152 POSSIBLES, ÉTÉ-AUTOMNE 2006 discours dithyrambiques à son sujet.Trois ans plus tard, Pierre Lévy écrivait : « le cyberespace peut apparaître comme une sorte de matérialisation technique des idéaux modernes.En particulier, l\u2019évolution contemporaine de l'informatique constitue une étonnante réalisation de l'objectif marxien d\u2019appropriation des moyens de production par les producteurs eux-mêmes.Aujourd'hui, la \u201cproduction\u201d consiste essentiellement à simuler, à traiter de l\u2019information, à créer et à diffuser des messages, à acquérir et transmettre des connaissances, à se coordonner en temps réel.Dès lors, les ordinateurs personnels et les réseaux numériques remettent effectivement entre les mains des individus les principaux outils de l\u2019activité économique.Bien plus, si le spectacle (le système médiatique), selon les situationnistes, est le comble de la domination capitaliste, alors le cyberespace réalise une véritable révolution, puisqu\u2019il permet \u2014 ou permettra bientôt \u2014 à tout un chacun de se passer de l\u2019éditeur, du producteur, du diffuseur, des intermédiaires en général pour faire connaître ses textes, sa musique, son monde virtuel ou tout autre produit de son esprit »*.Une dizaine d'années plus tard, Internet a-t-il bouleversé la production et la diffusion des idées?Telle est la question que nous allons nous poser en nous intéressant à la presse militante et notamment aux revues d'idées.Pour ce faire, nous allons commencer par revenir quelques siècles en arrière avant d\u2019aborder le développement d\u2019Internet proprement dit.La presse militante au cœur puis à la marge de l'espace public Dans l'ouvrage qui l\u2019a fait connaître, L'espace public.Archéologie de la publicité comme dimension constitutive de la société 2.Pierre Lévy, « La cyberculture en question : critique de la critique », La Revue du M.A.U.S.S, N° 9, 1997, p.122. sa £3 INTERNET ET LA « DECOLONISATION DE NOTRE IMAGINAIRE » bourgeoise, Jürgen Habermas a montré que c'était au cours de la première moitié du xvIT siècle que l\u2019analyse critique a fait son entrée dans les médias écrits par le biais de ce qui a été appelé l\u2019article de fond, et c\u2019est dans le dernier tiers du même siècle que des revues contenant non seulement « des informations mais aussi des articles didactiques, voire des critiques et des compte rendus » ont été ajoutées aux journaux.Jusqu'à la première moitié du xIx* siècle, « en tant qu\u2019institution d\u2019un public dont elle reflétait les discussions, la presse d'opinion avait pour objectif premier d\u2019en affirmer la fonction critique; l'infrastructure financière de l\u2019entreprise n\u2019était [.] qu\u2019une préoccupation de second ordre, quand bien même d\u2019ailleurs un capital y eût été investi dans le but d\u2019y être rentablement exploité » (zbzd., p.192).Pour illustrer son propos, Jürgen Ha- bermas prend l'exemple de la vitalité de ce type de presse au cours des périodes révolutionnaires comme ce fut le cas en 1789 et en 1848 à Paris.Il considère également qu\u2019à cette époque, la logique capitaliste n\u2019était pas dominante dans le cadre du fonctionnement de ce type de média.Toutefois, dès le xvirr® siècle et surtout au xIx\u201c, la presse est progressivement devenue un commerce.Jürgen Habermas met l'accent sur le fait qu\u2019à ce moment-là : « les prises de position de la rédaction cèdent le pas aux informations transmises par les agences spécialisées et aux reportages des correspondants ; les décisions, prises en comité restreint, sur la sélection et la présentation de la matière prennent le pas sur le raisonnement, et l\u2019on n\u2019accorde plus la même place aux informations politiquement orientées ou qui ont une signification sur le plan politique : les affaires publiques, les problèmes sociaux, les questions économiques, 3.Jürgen Habermas, L'espace public.Archéologie de la publicité comme dimension constitutive de la société bourgeoise, Paris, Payot, 1978, p.35.Édition originale en langue allemande : Strukturwandel der Offentlichkeit, Francfort-sur-le-Main : Hermann Luchterhand Verlag, 1962.153 154 POSSIBLES, ÉTÉ-AUTOMNE 2006 l'éducation, la santé.[C\u2019est-à-dire précisément] les informations dont le bénéfice n\u2019est pas immédiat [ne sont pas seulement évincées au profit des] informations dont l\u2019aspect gratifiant est immédiat : bandes dessinées, faits divers, catastrophes, sports, loisirs, nouvelles de la haute société, histoires vécues, elle sont aussi effectivement moins lues et plus rarement, comme l'indique déjà la distinction opérée par les auteurs.Les nouvelles finissent par être essentiellement travesties et sont assimilées à un récit (news stories) dont elles adoptent le format et jusqu'aux caractéristiques stylistiques; la stricte frontière entre fait et fiction ne cesse de s\u2019estomper » (ibid., p.177-178).\u201c Progressivement, la presse écrite allait prendre la forme dominante que nous connaissons aujourd\u2019hui au détriment d\u2019une presse que l\u2019on qualifie maintenant d\u2019alternative et dont les revues d\u2019idées constituent l\u2019un des piliers.Passons brièvement sur les critiques qui ont été formulées à propos de Jürgen Habermas.Ainsi, il lui a été reproché, entre autres, et non sans raisons, de mettre l\u2019accent sur un âge d\u2019or de l\u2019espace public qui n\u2019a jamais existé, de ne pas prendre en compte la domination masculine dans la sphère privée et la marginalisation des femmes dans l\u2019espace public, ainsi que de ne pas avoir étudié la sphère publique « plébéienne » en oubliant notamment de tenir compte de l\u2019alphabétisation progressive de la population et notamment des classes sociales populaires*.Il a d\u2019ailleurs reconnu lui-même avoir commis un certain nombre d\u2019erreurs dans un article intitulé « L'espace public, trente ans après »°.Dans la même 4.Plusieurs ouvrages publiés au fil des années sont très pertinents à ce sujet.Voir par exemple Habermas and the Public Sphere sous la direction de Craig Calhoun et L'espace public et l'emprise de la communication sous la direction d'Isabelle Paillart.5.Cet écrit constitue la traduction en français de la préface rédigée par l\u2019auteur en 1990 pour le compte de la dix-septième édition de l\u2019ouvrage en langue allemande. INTERNET ET LA « DÉCOLONISATION DE NOTRE IMAGINAIRE » perspective, Bernard Miège a mis en évidence quatre modèles correspondant aux différentes formes prises par l\u2019espace public au fil du temps, tout en faisant part de l\u2019analyse plus ancienne d'Yves de La Haye\u201d qui travailla avec lui sur les relations entre espace public et communication.À l\u2019instar de Jürgen Haber- mas, Bernard Miège rappelle que l\u2019espace public s\u2019est tout d\u2019abord développé autour de la presse d\u2019opinion, souvent réprimée par les autorités politiques et produite selon des critères qui ne relevaient pas de la logique capitaliste de la mar- chandisation.Le processus de production était artisanal, les tirages peu importants, la pagination faible et les parutions irrégulières.Les lecteurs étaient peu nombreux et entretenaient de bons rapports avec les collaborateurs des journaux.Étant donné la violence du style polémique, ceux-ci pouvaient même Être amenés à contribuer à payer les frais de justice de leur journal préféré.Le deuxième modèle est né avec le développement de techniques de production plus modernes, l\u2019alphabétisation d\u2019une partie importante de la population et l\u2019apparition de la publicité commerciale.Cet ensemble de facteurs a favorisé la marchandisation de la presse.Dès lors, il a été possible de parler de presse commerciale ou de presse de masse.Alors que l\u2019on constatait une séparation entre la possession d\u2019un média et la rédaction de ce même média, le ton devenait nettement moins polémique et des rubriques bien identifiées commençaient à dominer remplaçant l\u2019ancienne formule où le commentaire 6.Bernard Miège, « L'espace public : perpétué, élargi et fragmenté », L'espace public et l'emprise de la communication, Isabelle Pailliart (sous la direction de), Grenoble, Ellug, 1995, p.165-169 et du même auteur, La société conquise par la communication.Tome 2 : La communication entre l'industrie et l'espace public, Grenoble, Presses universitaires de Grenoble, coll.Communication, Médias et Sociétés, 1997, p.113-126.7.Yves de La Haye, Dissonances.Critique de la communication, Grenoble, La Pensée sauvage, coll.Media discours, 1984.155 | 1 | i + | 156 POSSIBLES, ÉTÉ-AUTOMNE 2006 | | | | | tenait une place importante.Yves de La Haye note à ce sujet : « un même concept \u2014 la presse \u2014 s'applique [.] à désigner deux réalités distinctes et par leurs fonctions : d\u2019un côté rassembler, consolider, organiser des couches sociales aux intérêts communs, de l\u2019autre rassembler, affaiblir, désorganiser des classes aux intérêts contradictoires; et par leur organisation : d\u2019un côté une presse de militants qui coûte de l'argent, de l\u2019autre une presse de professionnels qui en rapporte; et par leur postérité : d\u2019un côté une presse aux aguets du tirage et de la publicité dont le modèle de communication va être le creuset véritable de la radio et de la télévision de masse, de l\u2019autre une presse aux tirages limités, à la publicité réduite dont l\u2019histoire va se confondre à celle des périodes chaudes qui en seront la sève et celle des périodes froides qui les réduiront comme peau de chagrin » (idem, p.15-16).Quant au troisième modèle, il s\u2019est développé dans un autre cadre que l\u2019écrit, à savoir l\u2019audiovisuel.Les trois médias situés au centre de ce modèle sont le cinéma, la radio et la télévision.Par rapport aux deux modèles précédents, celui-ci est caractérisé par une place relativement faible de l'information par rapport au divertissement en termes de contenu, voire par l\u2019introduction d\u2019une dimension ludique au sein de programmes qui avaient au départ une ambition informative.La création d'émissions au caractère ambigu a amené à créer le néologisme d\u2019infotainment aux États-Unis.Enfin, Bernard Miège introduit un quatrième modèle, celui des « relations publiques généralisées » (1995, p.167) qu\u2019il a commencé à mettre en évidence avec Yves de La Haye dans les années quatre-vingt.Ce modèle englobe l\u2019ensemble des politiques de communication effectuées par les pouvoirs publics, les entreprises et les organismes de la société civile.D\u2019après Bernard Miège, on s\u2019éloigne ici encore un peu plus de toute possibilité d\u2019affron- INTERNET ET LA « DÉCOLONISATION DE NOTRE IMAGINAIRE » tement entre les arguments, « les relations publiques généralisées mettant l\u2019accent sur les thèmes consensuels », visant « dans tous les domaines de la vie sociale, à fabriquer de l\u2019adhésion » et à tendre « à s'adresser surtout aux individus / consommateurs / citoyens, de préférence aux groupes et aux \u201caudiences\u201d » (Zhid., p.168).Le rôle du réseau Internet dans la lutte Or, depuis la moitié des années 1990, le réseau Internet s\u2019est répandu de plus en plus, du moins dans les pays les plus riches de la planète.Celui-ci constitue le premier moyen de communication qui propose, avec la même plateforme et les mêmes logiciels, un ensemble de fonctionnalités très variées, et surtout ce qui nous intéresse ici, aussi bien la transmission d\u2019informations organisées sous forme éditoriale que les pratiques com- municationnelles synchrones et asynchrones, deux à deux ou en grand nombre.Système de communication largement décentralisé, à dimension internationale et moins exigeant en capital que la presse, la radio ou la télévision, il ne « favorise » pas obligatoirement le compromis, l'accent pouvant être mis sur les oppositions et les conflits, notamment de la part des mouvements sociaux ainsi que nous l'avons montré*.On retrouve d\u2019ailleurs un contenu sur la Toile ou dans certaines listes de discussion qui peut être comparé à celui de la presse d\u2019opinion du xvIIr siècle dont parle Jürgen Habermas.Notamment parce que Internet a été conçu comme un moyen de communication qui impose de faibles barrières à l\u2019entrée \u2014 du moins en comparaison avec d\u2019autres moyens de communication \u2014, il peut être mobilisé à des fins de participation à l\u2019espace public 8.Éric George, « La Toile et l\u2019espace public : le projet d\u2019accord multilatéral sur l'investissement (AMI) », dans Comprendre les usages d'Internet, Éric Guichard (dir.), Paris, Éditions de l\u2019École Normale Supérieure de la rue d\u2019Ulm, 2001, p.225-229.aisles aout 157 158 POSSIBLES, ÉTÉ-AUTOMNE 2006 sans avoir besoin de capitaux considérables\u2019.Le réseau informatique apparaît dès lors très prometteur en termes de lutte sur le terrain des idées à un moment historique où justement il est question du renouveau de la « critique sociale »\"°, « des mouvements contestataires à l\u2019heure de la mondialisation »\", de la « multiplication des luttes sectorielles et des projets alternatifs »\" et de « la multitude, l'alternative vivante qui croît au sein de l'Empire »\u201d.Ce combat apparaît d\u2019autant plus fondamental à partir du moment où nous prenons conscience que pendant les décennies précédentes, les néolibéraux (ou néoconservateurs) ont été « maîtres du terrain idéologique ».À ce sujet, Susan George rappelle qu'il n\u2019en a pas toujours été ainsi\"*.Elle explique que dans cette reconquête, une association, la société du Mont Pèlerin a tenu un grand rôle.Elle montre également que ce n\u2019est pas un hasard si les membres de ce groupe ont accordé une très grande importance à la propagation des idées dans tous les milieux notamment dès la création des think tanks (boîtes à idées).En la matière, l\u2019université de Chicago a constitué le lieu emblématique de la pensée néolibérale autour de deux figures essentielles des sciences économiques au xx® 9.La convergence d\u2019Internet avec des médias traditionnellement « coûteux », le cinéma et la télévision, la cristallisation des projets en matière d\u2019autoroutes de l\u2019information autour d'Internet amènent à rester prudent sur cette question.Rien ne prédit que cette tendance va se poursuivre.10.Luc Boltanski et Eve Chiapello, Le nouvel esprit du capitalisme, Paris, Gallimard, 1999.1.Isabelle Sommier, Le renouveau des mouvements contestataires à l'heure de la mondialisation, Paris, Flammarion, coll.Champs, 2003.12.Possibles, « Pouvoir(s) et mouvements sociaux », vol.27, N° 3, 2003.13.Antonio Negri et Michael Hardt, Multitude.Guerre et démocratie à l'âge de l'Empire, Montréal, Boréal, 2004.14.Susan George, « Comment la pensée devint unique », Le Monde diplomatique, août 1996, p.16-17, < http://www.monde-diplomatique.fr/1996/08/GEORGE/s779.html >. INTERNET ET LA « DECOLONISATION DE NOTRE IMAGINAIRE » 159 siecle, Friedrich von Hayek et Milton Friedman.Or, c\u2019est au sein de cette même université que Richard Weaver a écrit en n 1948 un livre qui a eu un retentissement important au sein des regroupements néolibéraux, livre ayant justement pour titre Ideas Have Consequences.De son côté, Perry Anderson, ancien 5 coordonnateur de la New Left Review publiée à Londres, es- E time que les membres de la société du Mont Pèlerin n\u2019ont pas craint d\u2019être contre le courant politique dominant à une certaine époque.Von Hayek, Friedman et ses amis ont eu le mérite \u2014 mérite aux yeux de tout bourgeois intelligent aujourd\u2019hui \u2014 de réaliser une critique radicale de la situation socio-institutionnelle et économique do- - minante à un moment où effectuer cette critique était = tout à fait impopulaire.Ils ont pourtant persévéré dans une position d\u2019 opposition marginale durant une longue période alors que la « sagesse » et la « science » reconnues les traitaient comme des excentriques, pour ne pas dire des fous.Ils l\u2019ont fait jusqu\u2019au moment où les > conditions historiques ont changé et où sont apparues les possibilités politiques de concrétiser leur programme.[.\u2026] Les théories néo-libérales ont été extrêmes et marquées par leur manque de modération.Elles - étaient iconoclastes pour les bien-pensants de l\u2019époque.| Toutefois, elles n'ont pas perdu de leur efficacité.Au contraire, ce sont précisément le radicalisme et la fermeté intellectuelle du programme néo-libéral qui lui ont : assuré une vie aussi vigoureuse et une influence si écrasante.Le néo-libéralisme est à l'opposé d\u2019une pensée faible, pour utiliser une terminologie à la mode inventée par quelques courants post-modernistes prêts à avaler des théories éclectiques.[\u2026] Le maximalisme néo- libéral, dans ce sens, est hautement fonctionnel.Il fournit un répertoire très large de mesures radicales, possibles à appliquer et taillées pour les circonstances.En même temps, il fait la démonstration de la portée très large de son idéologie, de sa capacité à embrasser tous 160 POSSIBLES, ÉTÉ-AUTOMNE 2006 les aspects de la société et à fonctionner comme vecteur d\u2019une vision hégémonique du monde\u201d.Avec l'appropriation d'Internet par les collectifs constitutifs des mouvements sociaux, il s'agit bien de monter un discours ou plutôt des discours alternatifs.Riccardo Petrella parle à ce sujet de l'élaboration d\u2019une « narration alternative » (s.d.).Toutefois, les méthodes apparaissent différentes.Alors que les membres de la société du Mont Pèlerin ont agi pendant long- i temps dans 'ombre tout en jouant le jeu des institutions, les \u2019 collectifs qui visent à faire part d\u2019autres visions du monde afin 3 de contribuer à « décoloniser notre imaginaire » pour reprendre | l\u2019expression de Serge Latouche'\u201c conçoivent et véhiculent des .discours qui doivent être le plus largement diffusés dans l\u2019espace public d\u2019une part et ne cherchent pas forcément à tenir un propos dont toutes les composantes formeraient obligatoirement un ensemble cohérent d'autre part.Investir dans Internet apparaît d'autant plus important qu\u2019il est fondamental de ne pas laisser le réseau entre les mains d\u2019autres composantes de nos sociétés, à commencer par les pouvoirs économique et politique.Toutefois, il ne faut pas non plus oublier que le réseau informatique ne permet pas forcément un accès plus égal à l\u2019espace public des idées (voir pour les chiffres les rapports du Programme des Nations unies pour le développement (PNUD).D\u2019une part, une forte minorité des populations dans les pays où le réseau est le plus développé et une majorité dans les autres sont encore exclues et d'autre part, avoir accès techniquement n\u2019est pas forcément suffisant.Premièrement, les inégalités en matière d\u2019appropriation des outils techniques, a 15.Perry Anderson, « Histoire et legons du néo-libéralisme.La construction d\u2019une voie unique », 1996.Page 2, 16.Serge Latouche, « La mondialisation et la fin du politique : diagnostic et perspectives, La Revue du M.A.U.S.S., N° 9, 1997, p.149. INTERNET ET LA « DÉCOLONISATION DE NOTRE IMAGINAIRE » commencer par les logiciels, demeurent importantes.Deuxièmement, sur Internet et ceci est vrai pour tout autre support de sens, information ne signifie pas forcément connaissance.Encore faut-il pouvoir attribuer un sens à nos lectures, quel que soit le moyen de diffusion utilisé.D'où d\u2019ailleurs le fait que si l\u2019expression de toutes et de tous représente un objectif important en termes de « droit à la communication », il n\u2019en reste pas moins que les médiateurs, dont par exemple les participants aux revues d\u2019idées, devraient continuer à tenir un rôle non négligeable.C\u2019est dans le contexte présenté ci-dessus que le débat sur la pertinence de parler des différents types de support des revues d'idées, papier ou électronique, prend place.Pour aller plus loin, nous invitons lecteurs et lectrices à lire l\u2019article de Jacques Fournier qui nous propose une réflexion sur le sujet d\u2019après l\u2019analyse d\u2019une revue, Interaction communautaire, publiée par le Regroupement québécois des intervenantes et intervenants en action communautaire en CLSC (RQIIAC).Comme vous le verrez, Jacques apporte un point de vue nuancé qui vise à montrer combien supports papier et électronique apparaissent plus complémentaires qu\u2019 opposés.N'oublions d\u2019ailleurs pas que dans les deux cas c\u2019est la forme de l\u2019expression écrite qui reste dominante.Pour en savoir plus PETRELLA, Riccardo, s.d., « Les principaux défis économiques de la mondialisation actuelle », Document ATTAC, < http://www.attac.org/fra/list/doc/petrellaz.htm >.WEAVER, Richard, Ideas Have Consequences, Chicago, University of Chicago Press, 1948.FETE CON 161 162 DÉBATS Les revues d'idées et Internet : une alliance prometteuse ?rar JACQUES FOURNIER a télévision n\u2019a pas tué le cinéma et elle n'a pas éradiqué le livre.De même, Internet ne mettra pas fin à l\u2019ère des revues d\u2019idées.Par revue d\u2019idées, on renvoie ici à des publications comme Possibles, L'action nationale, Argument, Combats, Liberté, Relations, À bâbord, Les cahiers du 27 juin, etc., en excluant les revues universitaires.Il y aura plutôt, selon moi, une alliance fructueuse entre deux médias, l\u2019un sur support papier et l\u2019autre virtuel, appelés à se compléter et à se renforcer.C\u2019est ce que je suis porté à conclure d\u2019une modeste expérience comme rédacteur en chef d\u2019une petite revue, Interaction communautaire, publiée par le Regroupement québécois des intervenantes et intervenants en action communautaire en CLSC (RQIIAC) dont je m'occupe depuis I8 ans, avec d'autres militants bénévoles.oh ik LES REVUES D'IDÉES ET INTERNET : UNE ALLIANCE PROMETTEUSE ?Dans cet article, on examinera également la question de l'élargissement du public des revues dites d\u2019idées en utilisant le potentiel d\u2019Internet et on approfondira les notions d\u2019empowerment et de participation, dans une perspective de vulgarisation, de démocratisation et d'échange citoyen multiforme, tout en étant attentif à la question des citoyens présentement exclus de la sphère de l'information et des communications.Appuyer une « communauté de pratiques » Le RQIIAC, né en 1988, s\u2019est doté dès le départ d\u2019un bulletin ou revue pour faire circuler l'information et les idées entre les intervenants communautaires des quelque 145 CLSC de l\u2019époque.Aujourd\u2019hui, les CLSC ont été fusionnés de force dans les 95 nouveaux méga-Centres de santé et services sociaux, les CSSS, qui intègrent hôpitaux, centres d'hébergement de longue durée et CLSC, mais c\u2019est une histoire déplorable dont nous ne traiterons pas dans cet article.La revue, publiée trois fois par an, est avant tout un outil pour appuyer une « communauté de pratiques » : les intervenants y décrivent les projets communautaires auxquels ils ont participé pour en faire profiter leurs collègues.L'objectif n'est pas de faire état de réussites spectaculaires mais plutôt d\u2019éviter aux confrères et consœurs de devoir « réinventer le bouton à quatre trous » en bénéficiant des leçons tirées des expériences faites par d'autres sur le terrain.Dès le départ, la revue a aussi été un lieu de débat sur les pratiques professionnelles et les enjeux communautaires de l\u2019heure.Par exemple : l'approche de conscientisation, inspirée du pédagogue brésilien Paulo Freire, est-elle appropriée ?comment composer avec les contraintes gouvernementales et travailler à favoriser le caractère autonome de l\u2019action communautaire locale ?comment s'inscrire dans le débat sur l\u2019économie sociale ?163 164 POSSIBLES, ÉTÉ-AUTOMNE 2006 Si vous avez envie d\u2019en lire des extraits, vous pouvez vous procurer L'organisation communautaire en CLSC \u2014 Cadre de référence et pratiques, sous la direction de René Lachapelle*.Ce livre regroupe, d\u2019une part, le Cadre de référence en organisation communautaire en CLSC, adopté par l'assemblée générale du RQIIAC en juin 2002 à Rouyn-Noranda, et d'autre part, une quarantaine de textes parus dans Interaction communautaire et qui font état de pratiques concrètes sur le terrain\u201d.Dès les premiers balbutiements de la Toile, un organisateur communautaire d\u2019un CLSC, Gilles Beauchamp, utilisateur précoce et innovateur, a doté le RQIIAC d\u2019un site web et d\u2019une liste collective de courriel.Ces listes collectives sont une belle invention; on s\u2019y auto-abonne, on se désabonne quand on veut, on peut y faire circuler rapidement toutes sortes d'informations : postes ouverts, invitations à des rencontres et à des débats, annonces de nouvelles publications, comptes rendus tout chauds de colloques, analyses, etc.On peut y demander une information et recevoir rapidement la réponse : c'est un mécanisme d\u2019entraide.Renforcer le sentiment d'appartenance On aurait pu penser que le site web et la liste collective auraient torpillé le bulletin.Eh non! Les membres du RQIIAC, et les autres abonnés, tiennent à leur revue.Elle contribue à la crédibilité et à la visibilité de l\u2019association.Elle renforce le sentiment d\u2019appartenance.Elle est plus agréable à lire que des textes à l\u2019écran.On y trouve parfois des articles qui sont nés à la suite d\u2019une réflexion ou d\u2019une question formulée d\u2019abord sur la liste collective de courriel.À l\u2019occasion, une première 1.Presses de l\u2019Université Laval, 2003, 293 p.2.Vous pouvez également consulter les anciens numéros sur le site www.rqiiac.qc.ca + \u201cgp ES ss EE EEE LES REVUES D'IDÉES ET INTERNET : UNE ALLIANCE PROMETTEUSE ?version d'un texte est mise en circulation sur la liste et, après diverses bonifications, se retrouve dans la revue dans une forme améliorée.Tout cela n\u2019est pas parfait.Notre webmestre avant-gardiste aimerait que nous raffinions les instruments.Chaque intervenant communautaire pourrait avoir son blogue personnel relié au site web collectif.Il pourrait y avoir une section réservée aux membres, avec codes d\u2019accès, qui permettrait de faire circuler plus discrètement des textes dont la première mouture est encore trop sommaire.Il faut dire que les intervenants communautaires n'adhèrent pas tous à la même vitesse et avec la même intensité à ces outils.Car tout cela prend du temps.Il y a passablement de textes à lire quand on est abonné à une liste collective de courriel.On apprend à sélectionner plus rapidement ce qui nous intéresse davantage.Il faut aussi une certaine modestie \u2014 ou une saine naïveté \u2014 pour mettre en circulation des textes imparfaits, encore en construction.Les lectrices et lecteurs doivent accepter les limites de textes qui sont des « travaux en cours » (works in progress) mais qui se retrouveront un jour, bonifiés, dans la version papier de la revue.On pourrait concevoir l\u2019existence d\u2019une revue autonome d\u2019idées, non rattachée comme l\u2019est Interaction communautaire à un organisme communautaire semi-professionnel (qui rejette cependant le corporatisme), revue qui fonctionnerait de la même façon.Prenons la revue prossiBLEs.Elle pourrait devenir un lieu multimédia d'échanges autour des idées-forces qui lui ont donné naissance : émancipation, participation, autogestion et indépendance (voir les grands écrits de Marcel Rioux).La version papier serait maintenue et s'y grefferaient un site web, une liste collective de courriel, etc.Je 165 166 POSSIBLES, ÉTÉ-AUTOMNE 2006 ne sous-estime pas l'énergie que tout cela demande.La courageuse petite équipe qui tient POSSIBLES à bout de bras est déjà débordée.Mais nous parlons aujourd\u2019hui des possibles, au sens premier du mot.Car, pour revenir à Interaction communautaire, je dirais que la revue est de meilleure qualité depuis que le site web et la liste collective de courriel sont en place.Les innovations technologiques ont intensifié les contacts entre les membres, ce qui a vivifié la revue.Sans oublier qu\u2019Internet permet une ouverture aux dimensions internationales à peu de frais.Allons plus loin.Comment Internet pourrait-il devenir un outil qui élargit le public des revues d'idées?Le quotidien La Presse publie maintenant certains textes de libre opinion qui lui sont soumis dans une section de son site web* et les lectrices et lecteurs peuvent réagir immédiatement en quelques lignes.C\u2019est une formule qui permet de publier davantage de textes d\u2019opinion et de susciter un dialogue avec le lectorat.Comment les revues d'idées pourraient-elles se transformer en lieux de débats publics alliant des outils de type Internet et une version papier?Plus largement, comment pourrions-nous augmenter l'intérêt d\u2019un plus grand nombre de nos concitoyens et concitoyennes pour le débat public et le débat d'idées ?Également, comment pourrions-nous, par la suite, transformer cet intérêt en mobilisation en vue de changements sociaux?Bien sûr, les revues d\u2019idées sont des publications qui sont lues par des personnes qui aiment lire et débattre.Le défi est d\u2019augmenter le nombre de personnes qui n\u2019ont pas valo- 3.www.cyberpresse.ca/opinions a no it) LES REVUES D'IDÉES ET INTERNET : UNE ALLIANCE PROMETTEUSE ?risé l'écrit dans le passé, mais qui pourraient y trouver, elles aussi, des outils pour accroître leurs connaissances, leur confiance en soi, en leurs idées, en leur pouvoir.Développer l'empowerment On pourrait y contribuer en favorisant les processus qui font en sorte que les personnes, en particulier celles qui ont le moins de pouvoir dans la société, prennent conscience de ce fait, qu'elles acquièrent la conviction que cette situation peut changer, qu'elles prennent en conséquence du pouvoir sur leur vie, au moyen d'outils de conscientisation, de participation et d'émancipation tant personnels que collectifs, qu'elles réalisent alors que cela entraîne une responsabilisation et nécessite un effort, ce qui ne va pas de soit.Aujourd'hui, ce concept s'appelle « empowerment ».Dans les années 1970, on parlait de « participation » et les deux concepts sont nourris du même petit lait où on retrouve à la fois des éléments de la tradition autogestionnaire (de la Yougoslavie de Tito, de l\u2019Algérie du début des années 1960, du Pérou des années 1970, etc.), des séquelles du groupe Économie et humanisme du père Lebret dans les années 1960, des influences du mouvement de la conscientisation, des marques de la pensée catholique progressiste proche de la théologie de la libération, des traces du socialisme de type social-démocrate et, de façon plus générale, des idées des adeptes de la récurrente troisième voie, entre le néolibéralisme débridé et l\u2019étatisme pesant\u2019.4.C\u2019est dans ce sens que l\u2019on vise à ce que les projets d\u2019éducation soient conçus « par et pour » les personnes concernées.5.J'ai eu le privilège, en 1976, de faire partie d\u2019une petite délégation qui accompagnait le grand pédagogue Paulo Freire dans une visite sur le terrain de projets d\u2019alphabétisation en Guinée-Bissau (Afrique occidentale), nouvellement libérée du joug portugais.Je travaillais alors pour le SUCO, le Service universitaire canadien outre-mer, aujourd\u2019hui appelé Solidarité Union Coopération.A A PTR REI TERRY 167 POSSIBLES, ÉTÉ-AUTOMNE 2006 Pour approfondir les idées de participation et d\u2019 « empowerment », il est intéressant de lire l'excellent ouvrage du po- litologue Henry Milner, La compétence civique.Comment des citoyens informés contribuent au bon fonctionnement de la démocratie.Il y illustre les rapports entre l\u2019analphabétisme fonctionnel, l\u2019incompétence civique, le fait de lire peu de quotidiens, le fait d\u2019emprunter peu de livres à la bibliothèque, le fait de ne pas voter et l'adoption dans certains pays de politiques sociales peu favorables aux personnes démunies, de politiques non social-démocrates.Dans les pays scandinaves et du nord de l\u2019Europe en général, on lit davantage de quotidiens, on va davantage à la bibliothèque, on vote plus.D\u2019où cela vient-il?Depuis quelques siècles, en fait depuis la Réforme, les pasteurs protestants de ces pays enseignaient d\u2019abord aux gens à lire, afin qu\u2019ils puissent consulter la Bible par eux-mêmes et l\u2019interpréter selon leur libre-arbitre, leur vision personnelle.Dans les pays latins, à majorité catholique, les gens n'avaient pas besoin de lire la Bible par eux-mêmes : le curé leur disait, le dimanche du haut de la chaire, comment interpréter le Livre saint.Il faudrait compléter, bien sûr, ce portrait sommaire.Les prêtres catholiques ont eux aussi favorisé l\u2019alphabétisation, mais cela ne s'est pas fait au même rythme que dans les pays à majorité protestante.Milner est clair : Dans les sociétés où la compétence civique est forte, la participation à la vie politique est plus active et mieux renseignée.Ceci est excellent en soi, mais favorise de plus, et puissamment, le progrès.La participation à la vie politique de citoyens moins nantis met la société davantage à leur écoute et la pousse naturellement à adopter des politiques qui tiennent compte des intérêts de l\u2019ensemble de sa population\u2019.6.Presses de l\u2019Université Laval, 2004, 398 p.7.Conférence-midi du 24 janvier 2003 de l'Observatoire des inégalités sociales et de la santé. ge LES REVUES D'IDÉES ET INTERNET : UNE ALLIANCE PROMETTEUSE ?Au Canada anglais, il y a moins d\u2019analphabètes fonctionnels qu'au Québec, on lit davantage de quotidiens et on va plus souvent à la bibliothèque.Mais, paradoxalement, au Québec \u2014 société distincte oblige \u2014, on exerce quand même beaucoup son droit de vote et on s'implique politiquement davantage.Sortir des perspectives élitistes En fait, il faut travailler à sortir des perspectives élitistes.Plusieurs directions peuvent être ciblées simultanément : * favoriser le développement des médias plus intellectuels, pour celles et ceux qui aiment les textes longs : c\u2019est ce que font les revues dites d\u2019idées ; * travailler aussi au développement de médias moins intellectuels, pour celles et ceux qui aiment les textes courts, ce qui ne veut pas dire des textes superficiels, mais des écrits qui vulgarisent davantage les sujets abordés.Dans une présentation que j'ai faite le 30 janvier 2002, lors d\u2019une soirée-débat à l'UQAM organisée par les Amis du Monde diplomatique, je faisais allusion à la plus grande accessibilité des outils comme Internet pour monsieur et madame tout-le-monde : à Longueuil, pour prendre un exemple concret, la Corporation de développement communautaire (CDC) offre six endroits où le grand public peut utiliser le web avec l'aide d\u2019animateurs pour les initier®.Aujourd\u2019hui, toutes les bibliothèques publiques offrent des heures d\u2019accès gratuit à Internet.C\u2019est dire que l'accessibilité à ces outils se développe 8.Jacques Fournier, « Quels outils médiatiques pour un engagement citoyen ?», Nouvelles pratiques sociales, vol.15, n° 2, avril 2003, p.203-207.169 er BENG TEX ples ERNE = POSSIBLES, ÉTÉ-AUTOMNE 2006 de façon spectaculaire dans l\u2019ensemble des classes sociales.L'objectif devient donc de lier de façon sporadique, volontaire, dans une approche de communication souple, toutes les personnes qui veulent se jeter dans cet immense échange citoyen.De nombreux groupes, un peu partout dans le monde, réfléchissent et agissent sur la question de l\u2019accès universel à l\u2019information et aux communications dans une perspective de citoyenneté.Par accès universel, on entend la lutte contre toutes les barrières : analphabétisme, manque d\u2019instruction, diversité linguistique, inaccessibilité pour les personnes handicapées, etc.Un exemple dynamique de ces groupes est le Carrefour mondial de l'Internet citoyen (CMIC) dont le siège social est à Montréal®.Ce groupe vient de publier, en quatre langues, un gros ouvrage intitulé Enjeux de mots, rédigé par 30 auteurs provenant de quatre continents et qui veut rendre compte de plusieurs des facettes de la « société de l\u2019information ».De même, le Centre de documentation sur l\u2019éducation des adultes et la condition féminine (CDÉACF) a produit de passionnants documents sur les TIC (technologies de I'information et des communications) liées au développement de la citoyenneté\".Une très forte tension dans la situation vécue Que devons-nous faire, collectivement ?Quand je dis « nous », je ne fais pas référence qu'aux militants, animateurs sociaux et organisateurs communautaires de tout poil, je pense aux citoyens et citoyennes au sens large.Nous devons œuvrer à enrichir le terreau qui va favoriser l'acquisition des compétences civiques.La question est complexe, car certains peuvent voir 9.www.lecarrefour.org 10.www.cdeacf.ca. LES REVUES D'IDÉES ET INTERNET : UNE ALLIANCE PROMETTEUSE ?engagement social comme un loisir ou une activité comme une autre : certains aiment le sport, d\u2019autres leur collection de timbres, d\u2019autres la politique.Or la politique a une influence sur nos conditions de vie beaucoup plus importante qu\u2019un loisir quelconque.Même si cela n\u2019est plus évident dans un monde de surconsommation passive.La conscientisation et l'acquisition de compétences civiques entraînent des responsabilités, ce qui heurte de front l'idéologie de la consommation passive.La barre est haute, nous nageons à contre-courant.La société consumériste veut des « clients » qui agissent impulsivement, sans réfléchir, peu critiques.C'est ce que nous devons travailler à ne pas lui fournir.Et il ne faut pas confondre le sens des responsabilités, à développer, et le sentiment de culpabilité, à proscrire.On doit être vigilants pour que les personnes démunies en particulier ne se sentent pas culpabilisées par leurs difficultés financières et d'insertion sociale et qu\u2019elles ne s'en attribuent pas la « faute ».Et on doit parallèlement favoriser ensemble la res- ponsabilisation de toute personne, dans le sens où Sartre disait que l\u2019homme naît « libre, responsable et sans excuse ».Par ailleurs, l'expérience nous montre que l\u2019information, l'éducation, la prise de conscience ne nous mènent pas par elles-mêmes à l\u2019action.Il faut que s\u2019y ajoute une tension très forte dans la situation vécue par l\u2019individu et qui, parce 3 : : / x : x qu\u2019elle devient intolérable, le pousse à faire quelque chose, à agir\".I.Idée développée par Albert Meister, La participation pour le développement, Éditions ouvrières, 1977, classique de la sociologie de la participation, à relire.On relira aussi avec intérêt l\u2019annexe 25 du rapport Castonguay-Nepveu (1967-72) rédigée par le sociologue .Gérald Fortin, sur la participation.171 172 POSSIBLES, ÉTÉ-AUTOMNE 2006 | ii ty | | | Notre travail est donc d\u2019être alertes face à ces situations de tension très forte qui peuvent agir comme des détonateurs positifs : les identifier, les mettre en exergue.C\u2019est un travail de détection et de vigilance.Pour développer la conscience, Pierre Foglia précise : « La conscience n\u2019est pas innée.Elle vient par l\u2019expérience partagée, par l\u2019injustice constatée, par l\u2019indignation, par la lucidité, par la culture » \u201d.Changer le gouvernement?Changer la vie ?Je termine ces trop brèves « réflexions militantes » par quelques propos inspirés par Lorraine Guay lors d\u2019une table ronde le 9 septembre 2005, organisée par la revue À bâbord! dans le cadre des Journées d\u2019Alternatives.On veut changer le gouvernement mais aussi changer la vie.Changer la vie, c'est plus difficile que changer de gouvernement.Comment changer la vie?Dans un groupe alternatif en santé mentale, cela peut vouloir dire, par exemple, appuyer une femme dans sa démarche afin qu'elle ne survive plus uniquement grâce aux pilules, mais qu\u2019elle transforme plutôt sa vie dans le sens de la prise en main, de l'atteinte d\u2019une certaine autonomie dans une visée émancipatrice.Dans un groupe de personnes assistées sociales, cela peut vouloir dire travailler avec celles-ci pour qu\u2019elles sortent de l\u2019aide sociale tout en les appuyant dans le développement de la prise de conscience de leur place dans le monde, qui ne soit pas une petite place, et qu\u2019elles demeurent critiques face au système.On pourrait multiplier les exemples.Changer la vie, c'est difficile.C\u2019est long.Surtout qu\u2019il faut, chacun et chacune d'entre .nous, travailler à transformer notre propre vie d'abord, ou en même temps que l\u2019on chemine avec d\u2019autres qui nous aident 12.Pierre Foglia, « L\u2019âne de Platon », La Presse, 14 janvier 2006. LES REVUES D'IDÉES ET INTERNET : UNE ALLIANCE PROMETTEUSE ?à avancer, à nous connaître, à nous transformer.Paulo Freire disait : « Personne ne se libère seul.Personne ne libère autrui.Les hommes se libèrent ensemble ».Pourquoi changer la vie?Pour y introduire davantage de prise de conscience, de capacité d\u2019émerveillement, de liberté, de sens des responsabilités, de justice sociale, d'équité, de partage, de solidarité.En fait, il faut donc à la fois changer la vie et le gouvernement.Mais changer le gouvernement ne veut pas dire changer la vie! On a parfois cette pensée magique qu\u2019il suffirait d'avoir un gouvernement progressiste pour que toutes les choses aillent bien.Notre démarche citoyenne est encore plus exigeante qu'un simple changement de gouvernement.Elle sera donc tres longue et tres difficile.Couplés avec une utilisation créative du réseau Internet, la mise en place, le maintien et le développement de revues de débats, certaines plus intellectuelles, d\u2019autres plus vulgarisées, toutes étant accessibles et conviviales, peuvent, parmi une panoplie d'outils, favoriser cette démarche politique qui a pour double finalité que personne, dans la société, ne soit hors jeu au départ et que l\u2019on ait toujours le droit de critiquer les règles du jeu.\u201d 13.Merci à René Lachapelle, Jean Panet-Raymond, Gilles Beauchamp et Sylvie Jochems pour leurs précieux commentaires.Mes propos n'engagent cependant que moi.173 a a \u2026 Revues d'idées et guerre de positions par PIERRE HAMEL ans le monde d'aujourd'hui, les revues d'idées fournissent aux intellectuels des lieux d'expression et de prise de position.Celles-ci m'apparaissent d'autant plus indispensables que la spécialisation du travail intellectuel tend à oblitérer dans une large mesure certaines des dimensions du travail intellectuel redevables à la fonction critique.La professionna- lisation de l\u2019activité intellectuelle, à l'instar de ce qu'on peut observer dans tous les domaines d\u2019activité, tend à orienter les tâches intellectuelles vers un rôle qui peut être qualifié d\u2019instrumental dans le sens d\u2019une fonctionnalité « professionnelle » au sens que l\u2019on donne ce terme lorsqu'on parle, par exemple, de « sociologie professionnelle »', sans pour l'instant charger ce terme d\u2019un quelconque jugement de valeur.Je veux explorer ici quelques aspects d\u2019une réalité qui, sans avoir pris les intellectuels par surprise, s\u2019est quand même 1.Michael Burawoy, « For Public Sociology », American Sociological Revieu, vol.70, n° 1, 2005, p.4-28. REVUES D'IDÉES ET GUERRE DE POSITIONS installée d\u2019une manière insidieuse et inexorable, introduisant des changements dans les rôles et les fonctions critiques qui étaient assumés, il n\u2019y a pas si longtemps, d\u2019une manière plus courante par les intellectuels.Il s\u2019agit d\u2019une réflexion exploratoire et limitée.Il faudrait éventuellement la poursuivre en considérant des secteurs ou des domaines spécifiques du travail intellectuel.Mes commentaires traiteront d\u2019abord du contexte général à l\u2019intérieur duquel prend place l'engagement des intellectuels, en donnant l\u2019exemple des revues.Je soulèverai ensuite quelques questions sur la nature de cet engagement et ses possibilités d'expression.Les intellectuels et les revues d'idées Lorsque la revue POSSIBLES a été créée il y a trente ans, Marcel Rioux (1976) écrivait dans le premier numéro que ce projet n'était en rien un geste gratuit.La référence à l'indépendance du Québec y était présentée comme un « moyen indispensable » pouvant contribuer à l\u2019édification d\u2019une « société socialiste » que l\u2019idée d\u2019autogestion permettait d\u2019entrevoir d\u2019une manière concrète.En outre, Rioux mentionnait que l\u2019époque était à la « polarisation politique et idéologique » entre les « grandes options qui divisent notre société », obligeant du même coup les intellectuels à prendre position.Au Québec et au Canada comme ailleurs, les termes du débat politique et idéologique ont passablement changé.La polarisation qui prévalait dans les années 1970 s\u2019est redéployée au profit d\u2019une mosaïque intellectuelle qui épouse les méandres d\u2019une société plurielle.Pour autant, les rapports de classes ou les rapports inégalitaires ne se sont pas dissous dans les transformations sociales qui sont survenues depuis cette époque.Linstauration d'un « gouvernement de la multitude » 175 176 POSSIBLES, ÉTÉ-AUTOMNE 2006 pour reprendre les termes de Jacques Rancière\u2019 \u2014 que l\u2019on peut associer sinon aux sociétés démocratiques, du moins à certains modèles de gouvernement que le fait démocratique alimente \u2014 semble condamnée à fabriquer des rapports inégalitaires sous le couvert d\u2019une « contingence égalitaire ».C\u2019est en partie pourquoi les intellectuels demeurent divisés, mais aussi qu\u2019ils sont souvent tenus de s'engager, la politisation de leurs choix étant inhérente aux activités auxquelles ils contribuent ou qu\u2019ils cautionnent.Si on considère les intellectuels en tant que groupe social plus ou moins constitué d\u2019une manière formelle ou partageant un rôle ou des fonctions communes, on peut dire qu'ils sont constamment invités à prendre position ou tenus de le faire.Les demandes proviennent de plusieurs sources groupes d\u2019intérêts ou de pression, pouvoirs publics, médias, mouvements sociaux, collègues de travail.De telles requêtes visent à résoudre divers problèmes ou à relever une série de défis avec lesquels les sociétés contemporaines doivent transiger.Dans ce contexte, pour reprendre une catégorie gram- scienne, la guerre de positions demeure féroce, même si elle peut être plus sournoise \u2014 voire plus ou moins souterraine \u2014 qu\u2019elle pouvait l'être en 1976.L\u2019appui aux élites et aux classes dominantes de la part de certains intellectuels \u2014 qu\u2019il s'agisse d\u2019intellectuels traditionnels ou d\u2019intellectuels organiques m'importe peu pour l\u2019instant \u2014 emprunte des trajectoires changeantes au gré des opportunités et des intérêts en jeu.Dans le cas des intellectuels qui tentent de construire un discours critique, ils semblent condamnés pour leur part à accroître leur crédibilité devant la 2.Jacques Rancière, La haine de la démocratie, Paris, La fabrique, 2005 pe isis.REVUES D'IDÉES ET GUERRE DE POSITIONS - surproduction d'informations et de connaissances, lorsque ce n'est pas face à l'indifférence ambiante, l\u2019activité intellectuelle entrant en compétition avec une foule d\u2019autres activités.Cette représentation schématique des choses, par trop caricaturale, a pour but de souligner une ligne de clivage qu\u2019il semble de plus en plus difficile de tracer, face au brouillage des catégories idéologiques qui opposaient traditionnellement la gauche à la droite.À ce titre on peut dire que les positionnements sont de moins en moins stables.Ils subissent le sort d\u2019une évaluation et d'un repositionnement constants au gré des enjeux ou des redéfinitions successives d\u2019alliances entre les acteurs.À l\u2019instar de plusieurs autres domaines d\u2019activité, si on remonte aux années 1970, l'activité intellectuelle s\u2019est profes- sionnalisée, entraînant avec elle des obligations qui changent la donne et le rôle que chacun accepte ou doit assumer.Les universitaires, pour prendre une catégorie d\u2019intellectuels qui m'est plus familière, sont tenus de spécialiser leurs discours et leurs pratiques de recherche afin de s\u2019insérer dans la vie professionnelle des départements, des groupes de recherche ou des réseaux de chercheurs, des lieux de publication reconnus.Dans un tel contexte, les revues d\u2019idées apparaissent comme des espaces de débat public indispensables qui méritent d\u2019exister et de se renouveler.Ce sont des lieux où précisément chacun peut exprimer et revoir son positionnement.Ce que ne permettent pas ou peu en général les revues spécialisées tournées vers l\u2019approfondissement d\u2019un domaine particulier du savoir.Les revues constituent d\u2019excellents matériaux, soit pour étudier les idéologies\u2019, soit pour analyser le rôle des 3.André-J.Bélanger, Ruptures et constantes.Quatre idéologies du Québec en éclatement : La Relève, La JEC, Cité libre, Parti pris, Montréal, Hurtubise HMH, 1977.177 178 POSSIBLES, ÉTÉ-AUTOMNE 2006 intellectuels*.Dans son livre Les intellectuels québécois et leurs revues (1778-2004), Andrée Fortin soutient d\u2019une manière très bien étayée et avec raison la thèse selon laquelle les intellectuels au Québec n'ont nullement démissionné et qu'ils ne sont pas non plus réduits au silence.Son objectif dans ce livre est de « retracer les transformations de leur (il s\u2019agit des intellectuels) rapport collectif au social et au politique à travers une de leurs pratiques : la fondation d\u2019une revue » (idem, p.5).Parmi les principaux éléments de sa problématique, on retrouve le thème de la modernité et de sa redéfinition à travers l\u2019histoire.En remontant au début du xx\u201c siècle, elle souligne que le rapport de l\u2019intellectuel au politique s'est complètement transformé.Si au départ ce dernier était subordonné à l\u2019univers politique, au fur et à mesure que la modernité se redéfinit on assiste à une transformation de cette relation passant par un rapport inversé de ce qu'il était au début du xIX° siècle jusqu\u2019à une dissociation plus ou moins complète entre les deux de nos jours.Dans le passé, les intellectuels ont joué un rôle central dans la définition de la modernité et de ses valeurs.Toutefois, depuis les années 1980, leur position se serait transformée radicalement.Ils adoptent un point de vue d\u2019observateur : « Dans les années 1980, les intellectuels prennent la parole pour témoigner d\u2019un quotidien dont ils ne sont ni les acteurs privilégiés ni les définisseurs » (idem, p.400).4.Andrée Fortin, Passage de la modernité.Les intellectuels québécois et leurs revues (1778- 2004), Québec, Les Presses de l\u2019Université Laval, 2006. REVUES D'IDÉES ET GUERRE DE POSITIONS De manière inattendue, l\u2019auteur fait un rapprochement entre le début du xix° siècle et la fin du xx\u201c siècle.Il convient de la citer à nouveau : Au début du xix° siècle, comme à la fin du xx* siècle, le sujet intellectuel est un cas particulier du sujet québécois, il ne s\u2019en démarque pas fondamentalement.Au XIX° siècle toutefois, c'était plutôt un Nous; actuellement, c'est un Je; ou plutôt devient-il impossible de parler au singulier du sujet intellectuel : ce sont des Je.Le sujet intellectuel a perdu son rôle prophétique.Il ne forme plus une élite, ni politique, ni intellectuelle.Il n\u2019y a ni silence ni disparition des intellectuels, mais au contraire multiplication : « tout le monde » est intellectuel, et peut ou doit s'exprimer.C\u2019est ainsi que se multiplient les prises de parole.et les revues (idem, p.403).Il y aurait beaucoup à dire sur cette analyse.On retiendra pour l'instant que pour l\u2019auteur la fonction intellec- tuélle est intimement reliée à l\u2019expérience de la modernité.En outre, pour elle, la transformation du rôle des intellectuels débouche sur un échec qu\u2019il faut rattacher à la « montée de l\u2019État » et à « l\u2019intervention de la société sur elle-même ».En fait, cet échec est présenté comme celui de « l\u2019expertise qui s\u2019est muée en technocratisme, du projet scientifique qui a conduit a I'académisme, du projet militant qui s\u2019est retourné contre ceux et celles qui l'avaient porté » (:dem, p.409).On croirait entendre les voix enchevêtrées d\u2019Henri Lefebvre et de Jean- François Lyotard.C\u2019est sans doute parce qu\u2019il s'agit là de deux intellectuels les plus connus parmi ceux ayant approfondi l\u2019expérience moderne et qui se sont attaqués avec vigueur, d\u2019un côté à la technocratie et, de l\u2019autre, aux schèmes cognitifs produits par les Lumières et le projet moderne.Le point de vue critique qu'ils ont avancé a contribué dans une large mesure 179 POSSIBLES, ÉTÉ-AUTOMNE 2006 à relancer la question de l'engagement des intellectuels en la situant dans une nouvelle perspective.L'engagement des intellectuels aujourd\u2019hui Il y a belle lurette que la question de l\u2019engagement des intellectuels n\u2019est plus à l\u2019ordre du jour, du moins pas dans les termes dans lesquels cette question se posait dans les années 1960 et 1970.En abordant cet enjeu pour le domaine de la sociologie il y a deux ans, alors qu\u2019il était président de l\u2019Association américaine de sociologie, Michael Burawoy* soulevait le problème de l\u2019écart grandissant qui existe entre, d\u2019un côté, les valeurs et les préoccupations éthiques des sociologues et, de l\u2019autre, celles de la société dans son ensemble, les sociologues étant nettement plus à gauche que leurs concitoyens.Il en déduisait la nécessité pour les membres de sa profession de s'engager d\u2019une manière plus forte et plus conséquente dans l\u2019espace public, de rétablir en quelque sorte les liens de confiance qui avaient jadis existé entre les populations des quartiers urbains pauvres et les membres de sa profession.À ce titre, Burawoy distingue entre quatre modèles de sociologie (professionnelle, orientée vers la formulation de politiques, critique et publique), plaidant pour le renforcement d\u2019une sociologie publique tournée vers les besoins sociaux et une présence plus affirmée des sociologues dans l\u2019espace public.Pour lui la « sociologie publique » (public sociology) doit viser à rejoindre divers publics, au-delà des milieux universitaires, à établir un dialogue avec les populations de ces publics autour de préoccupations morales et politiques.En ce qui concerne les quatre modèles qu\u2019il présente, ceux-ci possèdent une spécificité et une légitimité propres.Il souligne également leur pertinence 5s.Michael Burawoy, « Public Sociologies : Contradictions, Dilemmas, and Possibilities », Social Forces, vol 82, N° 4, 2004, p.1603-1618. REVUES D'IDÉES ET GUERRE DE POSITIONS respective de même que leur nécessaire interaction, cela garantissant leur renforcement mutuel.Mon intention n\u2019est pas pour l'instant de m'engager dans une discussion relative à l\u2019utilité et à la portée du point de vue de Burawoy\u201c.Je me réfère simplement au débat soulevé par la prise de position du sociologue pour souligner combien l\u2019engagement des intellectuels est devenu une question plus complexe aujourd\u2019hui, comportant de nombreuses ramifications, c\u2019est-à-dire internes aux domaines professionnels auxquels sont nécessairement rattachés les intellectuels de même qu\u2019à la jonction de leur profession à la vie civique.En plaidant pour une sociologie publique, Burawoy enfonce-t-il des portes ouvertes ?Est-ce que les sociologues aux côtés d\u2019autres intellectuels n\u2019interviennent pas de plus en plus d\u2019une manière directe et indirecte dans la prolifération des débats publics qui caractérisent la « nouvelle culture politique » tournée vers le pragmatisme et l'établissement de choix politiques par consensus?Mais à quel titre se fait cette intervention, selon quel modèle?Et si ces modèles sont en dialogue ou en conversation constante, est-ce qu\u2019à terme tous les sociologues ne contribuent pas à l\u2019engagement de leurs collègues et par extension à leur propre engagement ?Posée dans ces termes, la question passe sous silence la nature des engagements et des positions que prennent les intellectuels.Même en intervenant dans l\u2019espace public au nom d\u2019une sociologie publique par exemple, si on poursuit la 6.Pour un point de vue critique, voir Louis Maheu, « La voix et le regard d\u2019un intellectuel public : Alain Touraine et les sciences sociales d\u2019aujourd\u2019hui dans leur rapport au politique », à paraître.181 182 POSSIBLES, ÉTÉ-AUTOMNE 2006 réflexion à partir de la typologie suggérée par Burawoy, l\u2019intellectuel est amené à prendre position, à s'engager dans un sens plutôt que dans un autre.À cet égard toutefois, on peut ajouter que ses valeurs, ses intérêts, les groupes sociaux avec lesquels il fait des alliances \u2014 implicites ou explicites \u2014 infléchissent ses analyses.De ce point de vue, on retrouve la guerre de positions qui est évoquée dans l\u2019analyse gramscienne des intellectuels et du rôle qu\u2019ils assument dans la lutte hégémonique en cours sur le terrain de la société civile.Cette guerre de positions demeure d\u2019actualité au sens où l\u2019affirmation d\u2019une direction culturelle et morale doit précéder la proposition d\u2019une direction politique.Par conséquent, même si les méandres de la société plurielle dans laquelle les intellectuels évoluent de nos jours brouillent les lignes de clivage, leur prise de position m'apparaît incontournable.C\u2019est par rapport à cet enjeu que les revues d\u2019idées conservent leur pertinence et leur utilité.Elles permettent de prolonger la discussion, la réflexion et l\u2019évaluation que les intellectuels mènent nécessairement dans leurs activités professionnelles.Elles leur fournissent non seulement un lieu de création et de reconnaissance, mais aussi un espace d'échange, de délibération et de critique qui devient d\u2019autant plus indispensable que la position des intellectuels est en redéfinition constante.Si on revient à mon énoncé de départ qui affirmait l'importance des revues d\u2019idées afin de soutenir la fonction critique que les intellectuels assument, force est de reconnaître que cet aspect n\u2019est plus suffisant.À cause de leur professionnali- sation accrue et des conséquences qui en découlent par rapport à leur engagement, voire à leur prise de position, les revues d\u2019idées peuvent être vues sous l\u2019angle de lieux stratégiques pour \u2014\u2014\u2014 REVUES D'IDÉES ET GUERRE DE POSITIONS 183 révéler ou affirmer une guerre de positions où les intellectuels continuent de jouer un rôle essentiel.Si la nuit tous les chats sont gris, dans un contexte où l\u2019activité intellectuelle est de plus en plus spécialisée et professionnalisée, tous les intellectuels peuvent revêtir un habit critique.Les revues d'idées nous aident à y voir plus clair.- as re emis DIS ae, va, are wie wax a Sie an en air rm Gerra ag Jota: 5 = mari, xe a = Xa = 525 = Fe ate es = te alert es ss as > = Le = ores SX we SERA 20e aise ile JE = DLA ES ITS Le Ry RE Ry Total Ia = Tee ge es = > a EAN ox = ee 6 Co Zo Eo le ool os ee po N ie Bet i .ES 0 N A et DIR \u2018os [oy Cai A Wy ESA AN! ENS : x on OT REC NE LA VÉRITABLE AVENTURE DES REVUES D'IDÉES Tout au cours de l'histoire récente du Québec les revues d'idées ont constitué à la fois des espaces essentiels de débat démocratique et d'importants acteurs de changement social, politique et culturel.On n\u2019a qu'à penser à Relations des années 1940, au premier Cité libre des années 1950, à Parti pris des années 1960 ou à La vie en rose des années 1980.Aujourd\u2019hui la survie des revues d'idées comme la nôtre est particulièrement menacée par une alliance inquiétante entre une institution littéraire qui les rejette hors de son champ et des organismes subventionnaires (Conseil des arts du Canada et Conseil des arts et des lettres du Québec) qui refusent de reconnaître la légitimité de l'essai engagé.Dans ce numéro, nous avons d'abord tenté d'esquisser un portrait de revues d'idées passées et présentes, d'ici et d\u2019ailleurs, en faisant appel la plupart du temps à un (ou une) de leurs principaux animateurs.Nous avons aussi cherché à mieux cerner le rôle actuel et futur de ces acteurs indispensables de la société civile.Nous espérons ainsi ouvrir un débat sur le soutien public nécessaire aux revues qui, comme POSSIBLES, allient création culturelle et critique sociale afin qu'elles puissent continuer leur travail en toute liberté.ISSN 0703713-9 Il 9li770o703l71 EDITORIAUX Portrait de groupe GABRIEL GAGNON Vacuum de subventions NATHALIE PRUD'HOMME ESSAIS ET ANALYSES Partis pris : un printemps dans la vie intellectuelle du Québec JEAN-MARC PIOTTE La vie en rose.Sept ans de contradictions FRANÇOISE GUÉNETTE Souvenirs de Recto verso JEAN-MARC FONTAN De la contestation à la complaisance.Déclin et disparition de Cité libre PIERRE JONCAS Mon témoignage sur la revue Esprit JEAN-WILLIAM LAPIERRE Entre dissonances et consonances.La petite musique d\u2019 Esprit au Québec GERARD FABRE La critique comme métier et vocation.Les intellectuels d\u2019Europe centrale et les samizdats BARBARA THERIAULT et SEBASTIEN POITRAS Relations au temps qui passe JEAN-CLAUDE RAVET L'esprit d\u2019Argument ÉRIC BÉDARD Combats \u2014 Pour un humanisme combattant LOUIS CORNELLIER, ANDRÉ BARIL et ALAIN HOULE esse persiste et signe SYLVETTE BABIN Internet et la « décolonisation de notre imaginaire » ÉRIC GEORGE Les revues d\u2019idées et Internet : alliance prometteuse ?JACQUES FOURNIER Revues d'idées et guerre de postions PIERRE HAMEL POÉSIE ET FICTION L\u2019exilée MÉLANIE DESMEULES Aujourd\u2019hui ton visage (extraits) MICHEL PONCE Le pèlerin de la dérive (extraits) CARL THIBAULT Le bal des cannibales PHILIPPE HAECK L\u2019écouteur à l'oreille PIERROT PÉLADEAU DOCUMENTS La mondialisation des solidarités : un signe des temps nouveaux ?MAJELLA SIMARD Se laisser penser par le tragique de l\u2019acte suicidaire\u2026 PAUL GRELL Hubert Aquin : No right to be there DANIEL GAGNON "]
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