Relations, 1 novembre 2017, Novembre - Décembre 2017, No 793
[" NUMÉRO 793 DÉCEMBRE 2017 ARTISTE INVITÉ : ALAIN RENO P P C O N V E N T I O N : 4 0 0 1 2 1 6 9 7,00 $ POUR UNE DÉMONDIALISATION HEUREUSE 500e ANNIVERSAIRE DE LA RÉFORME : DE LUTHER À LA THÉOLOGIE DE LA LIBÉRATION 2 RELATIONS 792 SEPTEMBRE-OCTOBRE 2017 RELATIONS 793 NOVEMBRE-DÉ EM DIRECTRICE Élisabeth Garant RÉDACTEUR EN CHEF Jean-Claude Ravet RÉDACTRICE EN CHEF ADJOINTE Catherine Caron SECRÉTAIRE DE RÉDACTION Emiliano Arpin-Simonetti ASSISTANT À LA RÉDACTION Marc-Olivier Vallée DIRECTION ARTISTIQUE Mathilde Hébert ILLUSTRATIONS Maximino Cerezo Barredo, Sylvie Cotton, Jacques Goldstyn RÉVISION/CORRECTION Éric Massé COMITÉ DE RÉDACTION Frédéric Barriault, Gilles Bibeau, Mélanie Chabot, Eve-Lyne Couturier, Dario De Facendis, Jonathan Durand Folco, Claire Doran, Céline Dubé, Lorraine Guay, Mouloud Idir, Alexandra Pierre, Rolande Pinard, Louis Rousseau, Michaël Séguin COLLABORATEURS Gregory Baum?, André Beauchamp, Jean Bédard, Jean-Marc Biron, Dominique Boisvert, Marc Chabot, Denise Desautels, Amélie Descheneau- Guay, Robert Lalonde, Marco Veilleux IMPRESSION HLN sur du papier recyclé contenant 100 % de fibres post-consommation.DISTRIBUTION Disticor Magazine Distribution Services Relations est membre de la SODEP et de l\u2019AMéCO.Ses articles sont réper toriés dans Érudit, Repère, EBSCO et dans l\u2019Index de pério di ques canadiens.SERVICE D\u2019ABONNEMENT SODEP (Revue Relations) C.P.160, succ.Place-d\u2019Armes Montréal (Québec) H2Y 3E9 514-397-8670 abonnement@sodep.qc.ca ABONNEMENT EN LIGNE www.revuerelations.qc.ca TPS: R119003952 TVQ: 1006003784 Dépôt légal Bibliothèque et Archives nationales du Québec: ISSN 0034-3781 Version numérique: ISSN 1929-3097 ISBN PDF: 978-2-924346-29-7 BUREAUX 25, rue Jarry Ouest Montréal (Québec) H2P 1S6 tél.: 514-387-2541, poste 279 relations@cjf.qc.ca www.revuerelations.qc.ca Fondée en 1941 La revue Relations est publiée par le Centre justice et foi, un centre d\u2019analyse sociale progressiste fondé et soutenu par les Jésuites du Québec.Depuis plus de 75 ans, Relations œuvre à la promotion d\u2019une société juste et solidaire en prenant parti pour les exclus et les plus dé munis.Libre et indépendante, elle pose un regard critique sur les enjeux sociaux, écono miques, politiques, environnementaux et religieux de notre époque.NUMÉRO 793 NOVEMBRE-DÉCEMBRE 2017 5 ÉDITORIAL GREGORY BAUM, ADIEU Jean-Claude Ravet ACTUALITÉS 6 DÉSINVESTISSEMENT DES HYDROCARBURES : LE MOUVEMENT SE PROPAGE Bernard Hudon 7 LA SANTÉ, SOLUBLE DANS LES PESTICIDES ?Louise Vandelac et Marie-Hélène Bacon 9 L\u2019OFFENSIVE DÉVELOPPEMENTISTE DE MORALES Eve B.Araoz 10 DÉRIVES INQUIÉTANTES EN POLOGNE Jean-Yves Potel 12 DÉBAT LA CONSOMMATION RESPONSABLE POUR S\u2019OPPOSER AU NOËL MARCHAND ?Céline Hequet et Éric Massé REGARD 34 LE SYSTÈME DE JUSTICE CONTRE LES PERSONNES RACISÉES Rafik Bentabbel et Emanuel Guay 37 LA FILIÈRE RÉFORMATRICE : DE LUTHER À LA THÉOLOGIE DE LA LIBÉRATION Gérald Doré 41 SUR LES PAS D\u2019IGNACE LA VOIE SPIRITUELLE DU PEUPLE MAPUCHE Carlos Bresciani 42 CHRONIQUE POÉTIQUE de Denise Desautels VALISE ET CHAUSSURES 44 QUESTIONS DE SENS QUESTION D\u2019IDENTITÉ Jean Bédard RECENSIONS 45 LIVRES 49 JEU-DOCUMENTAIRE INTERACTIF 50 LE CARNET de Robert Lalonde CHRONIQUE D\u2019UN EMBUSQUÉ.DEUXIÈME TEMPS 10 RELATIONS 793 NOVEMBRE-DÉCEMBRE 2017 3 14 Pour une démondialisation heureuse Emiliano Arpin-Simonetti 17 Ce que démondialiser veut vraiment dire Aurélien Bernier 20 les Pièges de l\u2019alena 2.0 Nathalie Guay 22 quel Projet Pour l\u2019euroPe ?Anne-Cécile Robert 24 l\u2019altermondialisme, Plus Pertinent que jamais Catherine Caron et Claude Vaillancourt 26 altermondialisme ou démondialisation ?Jonathan Durand Folco 27 Pour une mondialisation alternative Walden Bello 29 le québeC et la mondialisation : Contraintes, résistanCes et voies de sortie Échange entre Simon-Pierre Savard-Tremblay et Éric Pineault.Propos recueillis par Emiliano Arpin-Simonetti ARTISTE INVITÉ Originaire de Hull, Alain Reno est diplômé en design graphique de l\u2019Université du Québec à Montréal, ville où il vit et travaille.Il partage son temps entre l\u2019illus - tration et le design graphique.Il illustre livres, magazines, affiches et pochettes de disques depuis 1987.Il aime surtout mettre son talent au service de la culture, des luttes syndicales et populaires.Depuis 2014, il s\u2019est mis à la pratique de la peinture plus sérieusement et présente ses œuvres dans des expositions collectives et en solo.Il est aussi chanteur et guitariste au sein des Mauvaises mines, un groupe de vieux rock\u2019n\u2019roll formé d\u2019amis illustrateurs..DOSSIER 24 Alain Reno, Aux arcs, citoyens !, 2017, collage Alain Reno, Il jongle avec les loups, 2017, collage e CONCOURS NES Ds ES \\\\ 3 universitaires \\es \u20ac de 18 à 30 ans REL atloNs rs textes > soumettre leu LI ARITE.sur le theme de 12 ublication de 500 $ et une P A gad ner: une bourse Relations: mn.ans la revue Ftd.\\ ral RRL eT pn A\" ve La 3) CIRE =A oN tam WE ann, MA a \u201cir Woe aly\u201d pr ed 5 Ee HELLY rt ark JL Fi v- od % EAN vy {+ ou ly 2209-3 FIRE hu.à x sr > PEt, wil fd er Ma rig due hy A nu \\:! in J : CR 5 vob 3 A 4 x A °F 4 yh Aa Sg fn Ca > hal iL \u20ac by ke 7 = Se L A UNE HSIN Sod tis amis > 5: DATE LIMITE 3 JANVIER 2018 Liar A - .DETAILS DU & ONCOURS \u201ci, NOUS s.qc.ca > equLE PAS CHEZ © ot revuerelation \u2014 + {) Revue Relations eu d\u2019entre nous qui côtoyions Gregory Baum auraient pensé, il y a peu, qu\u2019il nous quitterait si vite, tant il paraissait tenir la forme, malgré ses 94 ans et ses séances de dialyse trois fois par semaine.D\u2019autant qu\u2019il avait encore des projets d\u2019écriture, après son autobiographie intellectuelle publiée cette année, Et jamais l\u2019huile ne tarit (Fides).L\u2019âge l\u2019a rejoint d\u2019un coup, sans préavis.Et la vieillesse s\u2019est éclose dans la mort, si vite que nombre de personnes qui l\u2019ont aimé n\u2019auront pas eu la chance de lui faire leurs derniers adieux.Même si l\u2019huile s\u2019est bien tarie, le 18 octobre dernier, sa lumière ne nous quittera pas de sitôt.À l\u2019instar d\u2019Augustin d\u2019Hippone, dont l\u2019œuvre l\u2019aura profondément marqué \u2013 notamment ses Confessions, à la lecture desquelles, en 1946, il se convertit au catholicisme \u2013, il a toujours été reconnaissant envers la grâce, ce don d\u2019amour gratuit de Dieu, à son égard.Don qu\u2019il a accueilli comme une dette à acquitter en se mettant résolument au service de la vie \u2013 opposant la compassion à l\u2019exclusion, la justice à l\u2019oppression\u2013, et en étant solidaire des exclus dont il a appris à reconnaître les multiples visages.N\u2019en partageait-il pas déjà la condition, à 15 ans, quand il fuit l\u2019Allemagne pour l\u2019Angleterre, en 1939, devant la menace nazie ?Issu d\u2019une famille d\u2019origine juive assimilée au protestantisme au XIXe siècle, il échappait ainsi de peu au destin tragique de millions de juifs européens.Il fallait l\u2019entendre parler des trois années passées dans un camp d\u2019internement pour ressortissants allemands à Farnham au Québec, où il fut transféré au déclenchement de la guerre, pour comprendre sa prodigieuse capacité de résilience.C\u2019est dans un même climat de sérénité intérieure que Gregory Baum, toujours prêt à explorer les nouveaux chemins que la vie lui ouvrait, a bâti une œuvre théologique inspirante et forte, en constante évolution.D\u2019abord comme prêtre chez les Augustins, une communauté monastique où il était entré en 1947, puis comme laïc \u2013 après avoir renoncé à la prêtrise et à la vie religieuse, en 1974, en raison de désaccords avec l\u2019éthique sexuelle promue par le Vatican, notamment sur l\u2019homosexualité \u2013 aux côtés de sa conjointe, Shirley Flynn, décédée en 2007.Ainsi a-t-il œuvré, dès les années 1950 et 1960 \u2013 en tant que théologien expert sur les questions œcuméniques au concile Vatican II \u2013 à établir des liens fra - ternels avec les Églises chrétiennes, puis avec le judaïsme et enfin avec les autres religions.Ces ponts, il les bâtira par la suite aussi avec les non-croyants, au nom d\u2019un Dieu transcendant, immanent à l\u2019histoire, « divin complice » des combats pour la justice et la dignité.Divers événements favoriseront la découverte de la dimension politique de la foi qu\u2019il vivra comme une véritable con - version dans les années 1970.Soulignons entre autres la déclaration de l\u2019Assemblée des évêques latino-américains réunis à Medellín en 1968, appelant, au nom de l\u2019Évangile, à la solidarité avec les opprimés et leur combat pour la justice ; l\u2019essor de la théologie de la libération ; ou encore sa rencontre avec la théologienne Rosemary Ruether, socialiste, alors qu\u2019il étudiait la sociologie à la New School for Social Research à New York.Ouvrant les yeux sur les inégalités structurelles et les diverses formes d\u2019oppression, il prend conscience que suivre l\u2019Évangile exige de regarder la société et l\u2019Église du point de vue des pauvres, des exclus, des sans-pouvoir, et de condamner toutes formes de domination, d\u2019oppression et d\u2019aliénation, comme Jésus l\u2019avait fait.Le fait que seule une minorité suive cette voie n\u2019était pas pour l\u2019inquiéter.« Le renouveau créateur s\u2019amorce dans les marges de la société : c\u2019est là que se tenait Jésus », aimait-il à dire.Se sachant porté par une force qui le dépassait, il était non seulement confiant dans les multiples mouvements de résistance qui surgissent de la base, mais aussi ouvert à l\u2019imprévu.Aussi vécut-il l\u2019arrivée du pape François comme une source de réconfort et de joie, dans les dernières années de sa vie.Cet engagement en tant que penseur catholique de gauche, il le poursuivra au Québec quand, en 1986, il devient professeur à l\u2019Université McGill, après une carrière de 27 ans à l\u2019Université de Toronto, amorcée en 1959.Dès son arrivée, il intègre le comité de rédaction de Relations, où il restera 30 ans.Sa pensée prend alors un nouveau tournant au contact de la société et de la culture québécoises, qu\u2019il apprend à connaître, embrassant même le projet d\u2019indépendance \u2013 et ce, malgré son expérience négative du nationalisme allemand \u2013, au nom d\u2019un projet de société plus juste et plus ouvert.Gregory Baum est une figure majeure d\u2019un christianisme social pour lequel les enjeux de société, de justice et de bien commun sont centraux, au même titre que la vie intérieure, la prière, le culte.Ainsi continuera-t-il d\u2019accompagner et d\u2019ins - pirer ceux et celles qui s\u2019engagent dans la longue marche solidaire vers « une société plus juste, plus fraternelle, plus authentiquement humaine ».Jean-Claude Ravet RELATIONS 793 NOVEMBRE-DÉCEMBRE 2017 5 GreGory Baum, adieu P ÉDITORIAL Photo : Emiliano Arpin-Simonetti désinvestissement des hydro - carbures?: le mouvement se propage Un peu partout sur la planète, on saisit l\u2019urgence de cesser d\u2019investir dans les industries les plus polluantes.Bernard Hudon L\u2019auteur, jésuite, est biologiste et collaborateur au Centre justice et foi Au début du mois de septembre 2017, le Groupe intergouvernemental d\u2019experts sur l\u2019évolution du climat (GIEC) se réunissait à Montréal pour travailler à son sixième rapport, dont la publication est prévue en 2022.Profitant de son passage dans la métropole, des organisations comme Greenpeace, la fondation David Suzuki et Recycle ta Caisse ont tenu, le 8 septembre, une manifestation demandant à la Caisse de dépôt et placement du Québec (CDPQ) de retirer tous ses investissements de l\u2019industrie des énergies fossiles.Au moment où un mouvement mondial de désinvestissement dans les hydro - carbures prend de l\u2019ampleur, la CDPQ a augmenté en 2015 et 2016 ses investis - sements dans ce secteur de centaines de millions de dollars.En 2016, ceux-ci s\u2019élevaient à 16,7 milliards de dollars, représentant 6,2 % du portefeuille global de la Caisse, alors qu\u2019ils en constituaient 4,9 % l\u2019année précédente.Les manifestants qui se sont rassemblés devant le bureau d\u2019affaires de la CDPQ, à Montréal, refusent que « l\u2019argent des travailleurs et des travailleuses du Québec prévu pour leur retraite serve à une industrie dont les conséquences affectent les conditions de vie des générations futures, et en premier lieu celles de nos enfants et petits-enfants », a affirmé Pierre Prudhomme, du Mouvement des travailleurs chrétiens, qui prenait part à l\u2019événement.Dans de nombreux pays industrialisés, le mouvement de désinvestissement des énergies fossiles fait son chemin de manière inéluctable, motivé par les récentes ententes internationales sur le climat, dont l\u2019Accord de Paris conclu en novembre 2015.Déjà, des institutions financières de plusieurs pays ont emboîté le pas au mouvement, dont d\u2019importants fonds de retraite californiens et le plus grand fonds souverain au monde, basé en Norvège.L\u2019Université Laval est devenue la première université au Canada à prendre la décision d\u2019adhérer à ce mouvement, le 15 février dernier.Des mouvements étudiants en faveur du désinvestissement existent également au sein de l\u2019Université de Montréal, de McGill et de l\u2019Université de Sherbrooke ; la direction de cette dernière est présentement en réflexion sur 6 RELATIONS 793 NOVEMBRE-DÉCEMBRE 2017 Hommage à deux disparus Deux voix majeures de l\u2019engagement catholique pour le tiers-monde se sont éteintes au mois de juin dernier.Le 6 juin, le prêtre et sociologue belge François Houtart est décédé à l\u2019âge de 92 ans, suivi le 8 juin du prêtre nicaraguayen Miguel d\u2019Escoto, à 84 ans.Ce dernier, qui avait rejoint le mouvement sandiniste dans les années 1970, a été ministre des A?aires étrangères du Nicaragua de 1979 à 1990.Il a également présidé l\u2019Assemblée générale de l\u2019ONU en 2008-2009, où il a collaboré de près avec François Houtart, fondateur du Centre tri- continental (CETRI) et de la revue Alternatives Sud et ?gure de proue du mouvement altermondialiste ayant participé à la création du Forum social mondial à Porto Alegre.En novembre 2011, dans notre dossier sur la théologie de la libération (no 752), il écrivait ces mots qui traduisent bien son engagement?: «?En d\u2019autres mots, il nous faut contredire le capitalisme [\u2026] pour construire, avec les milliers de mouvements sociaux et d\u2019initiatives nouvelles, une autre logique sociale.C\u2019est la seule manière de se mettre en correspondance avec la vision d\u2019Isaïe?: \u201cles humiliés et les indigents qui cherchent de l\u2019eau, mais vainement, et dont la langue est sèche de soif, moi, le Seigneur, je ne les abandonnerai pas.\u201d?» Ève Lamont, femme de mérite En mai dernier, la Fondation Y des femmes a consacré la documentariste Ève Lamont «?femme de mérite?» pour l\u2019année 2017, aux côtés de huit autres femmes.Lauréate dans la catégorie Éducation et information, Ève Lamont se voit récompensée pour l\u2019ensemble de son travail, qui aborde de front les luttes sociales portant notamment sur des enjeux liés aux femmes, à la pauvreté, à l\u2019exclusion et à l\u2019exploitation sexuelle.Auteure de six documentaires \u2013?dont Squat?! (2002), Pas de pays sans paysans (2005) et L\u2019imposture (2010)?\u2013, elle a également cofondé Réalisatrices équitables, qui souligne cette année ses dix ans d\u2019existence.Créé en 2007, l\u2019organisme milite pour une répartition équitable pour les femmes des fonds publics destinés au milieu cinématographique.De 2011 à 2014, seulement 19?% des fonds destinés aux longs métrages de ?ction ont été accordés à des réalisatrices. le sujet.Par ailleurs, Le Devoir rapportait fin août que le Mouvement Desjardins est sous pression de la part de plusieurs Premières Nations afin qu\u2019il retire son financement du projet de pipeline Trans Mountain, de la compagnie Kinder Morgan, en Colombie-Britannique.Auparavant, Desjardins avait annoncé en juillet un moratoire sur de nouveaux investissements dans des projets d\u2019oléoducs, sur lesquels l\u2019institution financière devrait statuer cet automne.Aux États-Unis, plusieurs universités ont déjà fait le choix du désinvestissement des énergies fossiles et l\u2019idée chemine dans le monde chrétien.De notre côté de la frontière, les jésuites du Canada anglais ont à leur tour annoncé, en octobre 2016, qu\u2019ils sortiront d\u2019ici cinq ans de leur portefeuille leurs avoirs dans le secteur des énergies fossiles.Cette politique vaudra pour la nouvelle province qui sera créée en juillet 2018 et qui réunira l\u2019actuelle province du Canada anglais et celle du Canada français et d\u2019Haïti.Depuis, les jésuites italiens et australiens ont fait de même, stimulés par l\u2019encyclique écologique Laudato si\u2019 du pape François.L\u2019humanité fait face à un défi majeur.Plusieurs, dont le pape François, critiquent les tergiversations des États.Globalement, les sociétés constatent le problème mais ne veulent pas encore changer le système économique.Ici, au Canada, le gouvernement Trudeau continue de vouloir développer des infrastructures de pro - duction et de transport d\u2019hydrocarbures pour encourager l\u2019industrie albertaine du pétrole, alors que les impératifs liés aux changements climatiques exigent de laisser cette ressource sous terre si on souhaite limiter la hausse de la température du globe à 2 °C.La nécessaire transition énergétique exige de développer rapidement des sources d\u2019énergie renouvelables.Déjà, certains villages allemands et l\u2019État du Vatican ont un bilan énergétique positif, c\u2019est-à-dire qu\u2019ils produisent, à partir de sources renouvelables, plus d\u2019énergie qu\u2019ils n\u2019en consomment.Les panneaux solaires, par exemple, sont de plus en plus rentables.En ce sens, la campagne de désin - vestissement contribue à la prise de conscience de l\u2019urgence d\u2019agir.La Grande- Bretagne a annoncé l\u2019été dernier qu\u2019elle interdira les voitures à essence ou à diesel d\u2019ici 2040.En effet, le prix des batteries aux ions de lithium a connu des baisses allant jusqu\u2019à 73 % depuis 2010 et on prévoit que cette tendance se maintiendra dans les deux prochaines décennies, de sorte que les véhicules électriques pourraient se vendre au même prix que les véhicules à combustibles fossiles d\u2019ici 2025, et à prix inférieur par la suite.Enfin, notons que le jour même de la manifestation du 8 septembre dernier, à Montréal, Michael Sabia, président de la Caisse de dépôt et placement, a affirmé qu\u2019il n\u2019écartait pas la possibilité d\u2019un moratoire sur les investissements dans l\u2019industrie pétrolière.Est-ce le début d\u2019une prise de conscience?C\u2019est à suivre.la santé, soluble dans les pesticides?Devant le danger que repré - sentent les pesticides à base de glyphosate pour la santé et l\u2019environnement, les pouvoirs publics s\u2019esquivent.Louise Vandelac et Marie-Hélène Bacon Les auteures sont respectivement professeure titulaire à l\u2019Institut des sciences de l\u2019environnement de l\u2019UQAM et chercheuse au GRETESS de l\u2019UQAM En 40 ans, 61 % des oiseaux cham - pêtres du Canada ont été décimés et 1,2 million de plus meurent chaque année, notamment à cause de l\u2019usage des pesticides \u2013 et l\u2019hécatombe s\u2019accélère.Car en détruisant toutes les « mauvaises herbes» et les insectes pollinisateurs indispen - sables aux cultures, l\u2019usage intensif des pesticides, sous contrôle des multinationales des semences et des OGM, menace des pans entiers de la biodiversité, voire de l\u2019alimentation et de la santé.Que font les pouvoirs publics ?Dans le cas des pesticides les plus utilisés au monde, à savoir les herbicides à base de glyphosate (HBG), dont le plus connu est le Roundup, produit phare de Monsanto, ils en encouragent l\u2019utilisation.À l\u2019échelle mondiale, ses usages sont passés de 3200 tonnes par an en 1974 à 825 000 tonnes en 2014.Ils ont été multipliés par 100 depuis 1974 aux États-Unis et, au Québec, par presque 6 depuis 1992.L\u2019introduction, en 1996, des OGM de soja, de maïs et de canola, conçus pour absorber ces herbicides sans en mourir, a fait exploser l\u2019usage de ces produits dans pratiquement toutes les cultures.Peut-on alors s\u2019étonner que le glypho- sate soit présent dans les trois quarts des échantillons d\u2019eau de pluie et d\u2019air analysés d\u2019une région de grande culture aux États-Unis1 et dans tous les cours d\u2019eau des zones agricoles intensives du Québec?Ces résultats inquiètent, surtout quand on sait qu\u2019au Québec, les seuils permis de glyphosate dans l\u2019eau potable sont 2100 fois supérieurs à ceux autorisés en Europe.En effet, même aux très faibles doses permises en Europe, des effets si - gnificatifs du glyphosate sur la santé (tumeurs et problèmes aux reins et au foie) ont été observés lors d\u2019une étude de deux ans menés sur des rats2.De plus, le RELATIONS 793 NOVEMBRE-DÉCEMBRE 2017 7 Médicaments trop chers Mandaté en 2016 pour évaluer les coûts liés à la création d\u2019un régime d\u2019assurance médicament pancanadien, le directeur parlementaire du budget de la Chambre des communes a rendu public son rapport en septembre dernier, dans lequel il conclut qu\u2019un tel régime permettrait de faire d\u2019importantes économies dans les dépenses des médicaments d\u2019ordonnance, soit environ 4,2 milliards de dollars annuellement.Les patients verraient quant à eux leurs dépenses pour ce type de médicaments diminuer de 69?% à 100?%, selon leur niveau d\u2019admissibilité aux exemptions de contribution.Dans la foulée de ce rapport, la Coalition solidarité santé, un regroupement de syndicats et d\u2019organismes communautaires québécois, souhaite sensibiliser la population aux inégalités qu\u2019induit le régime d\u2019assurance médicaments hybride public-privé au Québec.Elle rappelle que les Québécois paient les médicaments sur ordonnance 35?% plus cher que la moyenne des autres pays de l\u2019OCDE et milite pour un régime d\u2019assurance médicaments entièrement public (voir ). Centre international de recherche sur le cancer de l\u2019Organisation mondiale de la santé considère que le glyphosate est un cancérogène probable et que d\u2019autres composantes des HBG peuvent être jusqu\u2019à 1000 fois plus toxiques encore3.À noter, dans le cadre des procès intentés en Californie contre Monsanto par une centaine de malades atteints de cancer, des documents internes ont révélé des pratiques douteuses de la multinationale pour ne pas ébruiter la toxicité du gly- phosate et pour démolir des études critiques.Faisant fi de ces éléments troublants, le Canada a reconduit pour 15 ans, en avril dernier, l\u2019homologation du glypho- sate, et ce, sur la base de documents si datés, partiels et partiaux que sa crédibilité en est minée.En effet, le document censé fonder l\u2019évaluation de cette décision \u2013 « Glyphosate : projet de décision de réévaluation PRVD2015-01 » de l\u2019Agence de réglementation de la lutte antipara - sitaire \u2013, notamment au chapitre de la santé, s\u2019appuie pour le volet « toxicologie» sur 118 références non publiées et secrètes fournies par l\u2019industrie et 7 autres non identifiables, tandis que 98 % des 340 références du volet « risques alimentaires » proviennent de l\u2019industrie et datent essentiellement d\u2019avant 2000, ne reflétant donc aucunement l\u2019état des connaissances produites au cours des 15 dernières années.Relevant de sérieuses lacunes et omissions, plusieurs avis d\u2019objection \u2013dont le nôtre \u2013 demandent à la ministre fédérale de la Santé de créer un comité d\u2019examen indépendant conformément au paragraphe 35 (3) de la Loi canadienne sur les produits antiparasitaires, un geste d\u2019indépendance qui s\u2019impose.Rappelons que le Parlement européen a exclu les lobbyistes de Monsanto pour refus de répondre aux allégations d\u2019influences indues sur les études réglementaires sur la sécurité du glyphosate (The Guardian, 28 septembre 2017).Et que fait le Québec sur ces enjeux ?Après 20 ans de stratégies de prétendue «réduction des pesticides », toutes de cuisants échecs, la plus récente, la Stratégie québécoise sur les pesticides 2015-2018, propose des modifications réglementaires pour interdire certains pesticides toxi - ques, tout en déléguant à des agronomes, sans formation en santé et souvent payés par l\u2019industrie, la responsabilité d\u2019en autoriser l\u2019utilisation.C\u2019est le cas de l\u2019atra- zine, bannie en Europe depuis 2004, du chlorpyrifos, aux effets neurotoxiques avérés, et de trois néonicotinoïdes tueurs d\u2019abeilles.Quant aux HBG, qui constituent à eux seuls 42 % des pesticides en usage au Québec\u2026 comme c\u2019est étrange, le ministère du Développement durable les a délibérément ignorés ! 1.Voir « Cinq questions sur la bataille autour du glyphosate », sur le site , 25 septembre 2017.2.G.É.Séralini et al., « Republished study : long- term toxicity of a Roundup herbicide and a Roundup-tolerant genetically modified maize», Environmental Sciences Europe, 26 :14, 2014.3.R.Mesnage et al., « Potential toxic effects of glyphosate and its commercial formulations below regulatory limits » Food Chemical Toxicology, 84, août 2015.8 RELATIONS 793 NOVEMBRE-DÉCEMBRE 2017 Bonne nouvelle sur le front de la lutte contre les énergies fossiles : le 5 octobre dernier, la pétrolière albertaine TransCanada a con?rmé l\u2019abandon du projet d\u2019oléoduc Énergie Est, qui devait parcourir 6 provinces, de l\u2019Alberta jusqu\u2019au Nouveau-Brunswick, et transporter annuellement 400 millions de barils de pétrole des sables bitumineux sur quelque 4600 km.Au Québec seulement, l\u2019oléoduc aurait traversé plus de 800 cours d\u2019eau, dont le ?euve Saint-Laurent, mena çant les ressources hydriques et la biodiversité.Si le prix du baril de pétrole, qui n\u2019a cessé de dégringoler depuis 2014, fait assurément partie des raisons du retrait du projet, on ne peut passer sous silence l\u2019in?uence de la forte mobi lisation des mouvements citoyens, autochtones et éco logistes des dernières années, notamment au Québec.De Coule pas chez nous ! à Greenpeace, des Mohawks de Kanesatake aux nombreuses municipalités et collectivités mobilisées le long du Saint-Laurent pour contrer le projet, Énergie Est a provoqué une véritable levée de boucliers auprès de larges pans de la société civile et de la classe politique, mettant de nombreux bâtons dans les roues de ce projet.Un bel exemple qui montre que les luttes paient lorsqu\u2019il y a convergence des actions ! e s p o i r Énergie Est: une immense victoire citoyenne Une délégation de Coule pas chez nous ! s\u2019était jointe à une manifestation contre Énergie Est en mai 2015 à Red Head, près de Saint-Jean au Nouveau-Brunswick.Photo : Flickr/Robert van Waarden l\u2019offensive développemen- tiste de morales Les mégaprojets se multiplient en Bolivie, accentuant la confrontation entre le gouvernement Morales et plusieurs mouvements sociaux et autochtones.Eve B.Araoz* L\u2019auteure, chercheuse bolivienne, est doctorante en écologie interdisciplinaire à l\u2019Université de Floride Lancé en 2011, le controversé projet de construction d\u2019une autoroute en plein cœur du Territoire indigène et parc national Isiboro-Sécure (TIPNIS), dans les départements du Beni et de Cochabamba, en Bolivie, est à la source d\u2019un important conflit qui perdure.Il oppose prin cipalement les peuples autochtones amazoniens habitant le territoire au gouvernement d\u2019Evo Morales, qui cherche à imposer la construction de cette autoroute sans considérer les autres tracés possibles et en réprimant les mouvements d\u2019opposition1.Les importantes mobilisations autochtones et écologistes des dernières années semblaient avoir freiné le projet, notamment en forçant l\u2019adoption d\u2019une loi décrétant « l\u2019intangibilité » du TIPNIS.Les tensions ont toutefois été ravivées le 3 juillet dernier quand Domingo Nogales, le président de la Subcentral TIPNIS (une organisation qui représente les peuples autochtones du territoire), a présenté devant l\u2019Assemblée législative plurina - tionale du pays un projet de loi (no266) annulant cette « intangibilité », ouvrant ainsi la voie à la construction de l\u2019autoroute et à toute forme d\u2019investissement privé sur le territoire.Ce projet de loi avait d\u2019abord été élaboré au sein de l\u2019Assemblée législative du département de Cochabamba pour répondre aux intérêts de différents secteurs privés nationaux et internationaux, notamment les producteurs de feuille de coca, qui attendent impatiemment la construction de l\u2019autoroute pour défricher de nouvelles terres.Le projet de loi n\u2019ayant jamais été débattu au sein des communautés qui habitent le TIPNIS \u2013 plus précisément la partie zonée « Territoire indigène » \u2013, la majorité de ces dernières ont immédiatement décidé de retirer leur confiance à Domingo Nogales, ne le reconnaissant plus comme leur représentant légitime.Elles ont par ailleurs déclaré l\u2019« état d\u2019urgence » pour la défense de leur territoire.Malgré ces pressions et les nombreuses protestations, le projet de loi 266 fut adopté le 13 août dernier de manière expéditive et entachée d\u2019irrégularités par le Parlement, contrôlé à majorité par le Mouvement vers le socialisme (MAS), le parti du président Morales.Depuis, les actions de résistance se sont intensifiées, mais aussi la persécution et la détention illégale de leaders autochtones opposés au projet d\u2019autoroute et à ses conséquences néfastes pour le territoire.Certains points d\u2019accès au TIPNIS ont aussi été militarisés, suscitant une grande préoccupation chez ses habitants de même que chez ceux qui appuient la résistance autochtone.Le conflit du TIPNIS, en plus d\u2019être un axe central du débat national en Bolivie, est aussi un exemple patent des contradictions du gouvernement Morales et de ses méthodes pour mener à bien ses nombreux mégaprojets : division des organisations sociales et autochtones ; cooptation et subornation de leaders ; violations systématiques des normes environnementales, des droits autochtones et de la Constitution \u2013 pourtant adoptée par ce gouvernement \u2013 ; persécution politique et intimidation.Car si le cas du TIPNIS est emblématique, plusieurs autres attestent l\u2019offensive extractiviste et dévelop- pementiste du gouvernement Morales : les projets de barrages hydroélectriques El Bala, Chepete et le complexe Rositas (tous trois situés dans des aires protégées et/ou dans des territoires indigènes) ; le projet de centrale nucléaire dans la ville de El Alto, en banlieue de La Paz ; l\u2019exploration d\u2019hydrocarbures dans la Réserve nationale de faune et de flore Tariquía (dans le département de Tarija) ; sans oublier les concessions minières accordées dans tout l\u2019Altiplano et sur le mont Illi- mani, une icône nationale dont les glaciers sont une importante source d\u2019eau douce pour le département de La Paz, qui a récemment connu de graves pénuries.La magnitude de ces travaux représente par ailleurs des investissements publics colossaux équivalant à 100 % du PIB actuel d\u2019ici 2025, alors que le retour sur investissement pour l\u2019État est loin d\u2019être garanti.En effet, les marchés d\u2019exportation de l\u2019énergie produite ne sont pas acquis et une part importante des profits seront accaparés par les multinatio- RELATIONS 793 NOVEMBRE-DÉCEMBRE 2017 9 Les manifestations en défense du TIPNIS se multiplient depuis 2011, mais leur répression par les forces de l\u2019ordre s\u2019est aussi intensifiée.Photo : PC/Juan Karita nales étrangères derrière la plupart de ces grands projets.Ainsi, non seulement met-on à risque la survie des peuples autochtones de l\u2019Amazonie, le patrimoine naturel et culturel du pays et la stabilité climatique, mais aussi les finances publiques, qui seront minées par les dettes que laisseront à coup sûr ces projets pour les décennies à venir.Le portrait peut donc sembler décourageant, notamment pour ceux et celles qui ont jadis vu dans l\u2019arrivée au pouvoir du MAS une source d\u2019espoir.La répression étatique de toute forme de résistance et même de toute critique s\u2019intensifie en effet chaque jour.Sur le terrain, il n\u2019est pas rare d\u2019entendre des leaders autochtones dire « s\u2019il m\u2019arrive quelque chose, je veux que vous sachiez que c\u2019est le gouvernement qui en est responsable ».Malgré le pessimisme ambiant, ce qui a toujours fait la force de la Bolivie permet aujourd\u2019hui d\u2019alimenter une nouvelle lueur d\u2019espoir : ses mouvements sociaux.Devant la répression et l\u2019autoritarisme croissants de l\u2019État, des alliances se tissent.De celles qui, par le passé, ont montré qu\u2019elles pouvaient déplacer des montagnes2.* Traduit de l\u2019espagnol par Emiliano Arpin- Simonetti 1.Voir E.B.Araoz, « Bolivie : les paradoxes du gouvernement Morales », Relations, no 784, mai-juin 2016.2.Voir « Les Autochtones de Bolivie et d\u2019Équateur, des sources d\u2019inspiration.Entrevue avec Denis Langlois », Relations, no 790, mai-juin 2017.dérives inquiétantes en pologne Les réformes ultra-nationalistes du parti Droit et Justice au pouvoir se poursuivent.Jean-Yves Potel L\u2019auteur est écrivain et historien, spécialiste de la Pologne Les tensions montent au sein de l\u2019Union européenne.Une procédure d\u2019infraction à l\u2019État de droit a été ouverte l\u2019an dernier contre le gouvernement polonais.Le vice-président de la Commission, Frans Timmermans, le président français, Emmanuel Macron et la chancelière allemande, Angela Merkel, expriment une même préoccupation.«Nous ne pouvons pas nous taire », disait Angela Merkel, fin juillet.Que se passe-t-il en Pologne ?Formé après les élections de l\u2019automne 2015, le gouvernement s\u2019est fait élire sur un programme populiste, national et conservateur.Il répondait aux mécontentements à l\u2019égard des gouvernements précédents de centre droit ultralibéral, perçus comme responsables d\u2019un accroissement des inégalités socioéconomiques, d\u2019une nouvelle insécurité sociale et de corruptions morales sinon matérielles.Sur cette base, le parti Droit et Justice (PiS, selon l\u2019acronyme polonais) de Jaros?aw Kaczyn?ski et d\u2019Andrzej Duda (nouveau président de la République), s\u2019est allié avec le mouvement protestataire Kukiz\u201915 animé par l\u2019ancien rocker Pawel Kukiz, fort de 21 % des suffrages et proche de l\u2019extrême droite.Légiférant à toute allure et avec détermination, la coalition s\u2019est lancée dans un « bon changement », selon leur slogan, remettant en cause nombre des acquis de ces 25 dernières années suivant la chute du communisme.Le gouvernement a surpris en commen - çant par des réformes institu tion nelles.Non annoncées lors des campagnes électorales, elles aboutissent toutes à une mainmise autoritaire du PiS sur les institutions (réforme du Tribunal constitutionnel, nominations d\u2019amis politiques dans les médias publics, contrôle des services de renseignement, des institutions judiciaires, de l\u2019éducation, etc.).Ces réformes remettent en cause les principes mêmes de l\u2019État de droit inscrits dans les traités européens ratifiés par la Polo - gne, notamment le principe de sépara- 10 RELATIONS 793 NOVEMBRE-DÉCEMBRE 2017 Vigile citoyenne dans les rues de Poznan?, en Pologne, le 20 juillet 2017, pour s\u2019opposer aux réformes de la justice du gouvernement.Photo : Flickr/Sakuto. tion des pouvoirs.Cette offensive est doublée de mesures sociales coûteuses qui profitent du bon état de l\u2019économie (hausse des allocations familiales et des salaires, réduction de l\u2019âge de départ à la retraite, etc.), une redistribution qui flatte la base sociale du gouvernement \u2013 et creuse les déficits.S\u2019y ajoute une forte charge idéologique qui réquisitionne l\u2019ensemble des moyens de l\u2019État, des médias aux programmes scolaires, pour exalter le patriotisme et l\u2019héroïsme d\u2019une Pologne catholique abandonnée et pour réécrire l\u2019histoire, y compris celle des changements survenus depuis 1980.Lech Wa?e?sa, par exemple \u2013 président du syndicat Solidarnos?c?durant le régime communiste \u2013 n\u2019aurait été qu\u2019un minable leader local, agent de la police communiste.Sur le front diplomatique, la Pologne s\u2019isole, refuse de respecter ses engagements européens sur les migrants ou l\u2019environnement.Elle se retrouve ainsi seule avec la Hongrie \u2013 elle-même fortement critiquée pour ses atteintes à l\u2019État de droit \u2013 tout en développant une agitation antigermanique, antirusse, anti musulmane, antieuropéenne, bref, anti-tout ! Ces politiques se heurtent pourtant aux mécontentements de la société po - lonaise.Depuis 18 mois, trois grandes vagues de manifestations spontanées ont rassemblé des foules immenses dans toutes les villes du pays : au printemps 2016 pour la « défense de la démocratie», à l\u2019hiver 2016-2017 contre l\u2019interdiction totale de l\u2019avortement, et au printemps- été 2017 contre les réformes de la justice.Des corps professionnels \u2013 travailleurs de la santé, enseignants \u2013 sont alors descendus dans la rue contre les réformes.La société polonaise est de plus en plus divisée en deux camps déterminés, d\u2019audiences équivalentes, même si le soutien du gouvernement domine dans les sondages (autour de 35 % et 40 % pour le PiS, 10 % pour Kukiz\u201915).La polarisation de la société est forte, bien que seuls les contestataires descendent dans la rue.L\u2019opposition politique, qu\u2019elle soit libérale ou de gauche, ne parvient cependant pas à capter cette contestation sur le plan électoral pour le moment.Le parti sortant \u2013 la Plateforme civique, centre droit \u2013 est déconsidéré, son audience (de 26 % à 30%) est surtout locale et concentrée dans les villes les plus populeuses ; aucun renouvellement du leadership national ne semble émerger.Un autre parti, plus récent, Nowoczesna (« Moderne »), libéral de centre gauche, ne parvient pas à le supplanter avec ses 7 % à 10 %, malgré sa participation active aux manifestations.Quant à la gauche, qui n\u2019a plus de représentants au Parlement alors qu\u2019environ 10 % à 15 % du corps électoral pourrait la soutenir, elle est divisée et impuissante.Le gouvernement PiS dirigé par la première ministre Beata Szyd?o profite donc de ces divisions.Mais la radicalité de ses orientations exacerbe les tensions sociales : les réformes de l\u2019éducation et l\u2019imposition de nouveaux programmes scolaires ultranationalistes, ou bien les attaques contre certains journalistes indépendants, la liberté des médias ou le libre accès à Internet, ont dominé la rentrée cet automne.De plus, en persévérant dans ses atteintes à l\u2019État de droit malgré les pressions européennes, le gouvernement s\u2019expose à des sanctions.Surtout, l\u2019on voit apparaître des contradictions au sein de la majorité : le président An- drzej Duda, issu du PiS, a mis son veto, en juillet, contre deux lois adoptées par la majorité gouvernementale portant sur l\u2019organisation de la justice.L\u2019épiscopat de l\u2019Église catholique, soutien traditionnel de la majorité, et même le parti allié Kukiz\u201915, ont exprimé leur solidarité avec le président.Par le biais d\u2019une déclaration, les évêques se désolidarisent également de la campagne antigermanique réclamant de nouvelles réparations pour les dommages subis lors de la Deuxième Guerre mondiale.Assistons-nous à une fissure dans le monopole du PiS ?Rien n\u2019est certain, mais en cet automne 2017, le PiS a aussi de quoi s\u2019inquiéter.RELATIONS 793 NOVEMBRE-DÉCEMBRE 2017 11 Année de l\u2019éducation des adultes Dans la foulée de son 70e anniversaire, l\u2019Institut de coopération pour l\u2019éducation des adultes (ICEA) a lancé en septembre dernier une campagne «?de valorisation et de célébration de la riche histoire de l\u2019éducation des adultes, qui est malheureusement méconnue?».Celle-ci se déroulera jusqu\u2019en septembre 2018.L\u2019ICEA lancera pour l\u2019occasion un site Web dédié à cette histoire, avec lequel il souhaite faire connaître les di?érents acteurs qui ont œuvré à l\u2019éducation des adultes au Québec et leur contribution au ?l du temps.L\u2019Institut invite donc tous les organismes, instituts, réseaux, chercheurs et chercheuses à leur soumettre di?érents documents d\u2019archives pour alimenter le site et mettre en valeur leurs propres actions dans ce domaine.Des événements publics et la di?usion d\u2019informations et de publications sont aussi prévus dans cette optique tout au long de cette année de célébration.Voir .Viser la justice sociale La Coalition Main Rouge a lancé récemment une nouvelle campagne de défense des programmes sociaux et des services publics intitulée «?Viser la justice sociale?: récupérer notre trésor collectif?» et a tenu dans ce cadre une manifestation nationale le 28 octobre dernier à Montréal pour sensibiliser la population à la sauvegarde du ?let social québécois.La Coalition rappelle que les surplus budgétaires historiques qu\u2019a enregistrés le gouvernement Couillard \u2013?de l\u2019ordre de 4,5 milliards de dollars en 2017?\u2013 sont le résultat d\u2019importantes compressions dans les services publics, le ?nancement des organismes communautaires et les programmes sociaux, notamment.La Coalition Main Rouge souhaite ainsi combattre le cercle vicieux du néolibéralisme, qui conduit les gouvernements à sabrer les dépenses, pour ensuite utiliser les surplus générés a?n de réduire les impôts, sapant ainsi leurs revenus futurs et la capacité de l\u2019État de jouer son rôle social.La campagne souligne que ces politiques n\u2019ont rien d\u2019inéluctable, qu\u2019il existe d\u2019autres voies, notamment celles proposées dans le document «?10 milliards de solutions?» produit par la Coalition lors de sa précédente campagne.Voir . On ne sauvera ni Noël ni le monde sans sortir du capitalisme.Céline Hequet L\u2019auteure est doctorante en sociologie à l\u2019Université McGill Noël arrive à grands pas et c\u2019est le moment de l\u2019année où se fait le plus sentir le besoin de gérer notre culpabilité face à la « société de consommation ».Nous sommes nombreux, dans les milieux progressistes, à faire de l\u2019insomnie au sujet de l\u2019exploi - tation du Sud global et de la destruction de la nature.Alors nous nous endormons en comptant les moutons bio-équitables : un achat, deux achats, trois achats.Et au réveil, le système est aussi intact que la veille, bien content qu\u2019on lui ait refait une beauté plutôt que de l\u2019avoir éconduit.Nous serons tentés, cette année encore, d\u2019acheter « éthique ».Mais qu\u2019est- ce qui se cache sous ce terme ?Toujours l\u2019activisme du consommateur \u2013 apparemment notre seule façon d\u2019être au monde \u2013 voulant qu\u2019« acheter c\u2019est voter ».Or, ce slogan renvoie à l\u2019individu la responsabilité de sauver la planète, un geste à la fois, tant que ce geste, bien sûr, se traduit en argent sonnant et trébuchant sur le marché des biens et services.En d\u2019autres termes, tant qu\u2019il fait rouler la machine, la même que l\u2019on devrait chercher à arrêter.En effet, le système capitaliste ne peut être ni « responsable » (vis-à-vis des travailleurs) ni « durable » (vis-à-vis de la nature), car il repose intrinsèquement sur une hiérarchie sociale entre détenteurs de capitaux et les autres, mais aussi sur une croissance infinie.les inégalités et la crise écologique?: la double impasse Si les conditions de travail sont certes importantes et que les lois d\u2019ici permettent d\u2019éviter le pire, acheter au Québec n\u2019est pas une panacée.Beaucoup de travailleurs ne gagnent même pas un salaire minimum viable.D\u2019autres ont un statut qui ne leur permet pas de revendiquer leurs droits (les travailleurs agricoles saisonniers et les aides familiales résidentes, par exemple) ou sont carrément sans statut.Et même si nous vivions dans une social-démocratie extrêmement efficace dans laquelle nous taxerions et redistribuerions les profits au point où les écarts de richesse entre les classes possédante et laborieuse seraient quasi nuls, nous serions encore dans une société où certains décident et d\u2019autres exécutent.De plus, une hiérarchie sociale dans la pénibilité des tâches subsisterait.De larges pans de la population sacrifieraient toujours leur vie à des travaux dénués de sens et sur le déroulement desquels ils n\u2019ont aucun pouvoir.C\u2019est pourquoi acheter « made in Québec », à Noël, plutôt que « made in China » ne veut rien dire de plus que nous pouvons désormais nous exploiter entre nous, tout en nous assurant que certaines personnes restent confortablement installées au sommet de la pyramide pendant que d\u2019autres passent le balai.De plus, même si l\u2019on s\u2019économise le transport de la marchandise, cela ne solutionne pas la question de l\u2019impact écologique.Car pour les capitalistes, le contenu qualitatif de la production est indifférent, pourvu qu\u2019ils obtiennent une récompense, au bout de l\u2019opération, pour avoir risqué leur pécule.La marchandise ne devient qu\u2019un véhicule pour générer cette récompense et le consommateur, une poubelle dans laquelle on dispose de cette marchandise accessoire, quasi superflue.Les capitalistes peuvent donc aisément s\u2019adapter aux lubies et aux grands remords de chaque époque.Peu leur importe, tant qu\u2019ils peuvent réinvestir les gains obtenus au prochain trimestre.Ce à quoi le système ne peut s\u2019adapter, cependant, c\u2019est à un changement quantitatif.Sans croissance, pas de raison de réinvestir ses profits.Sans investissement de capitaux privés, on ne parle tout simplement plus de capitalisme.Sous ce mode de production, c\u2019est donc « croîs ou meurs » ! C\u2019est pourquoi acheter « bio» ou « sans pesticides » pour Noël n\u2019implique rien de mieux que de repousser de quelques décennies la crise écologique en augmentant un peu plus, chaque année, la consommation de produits un peu moins nocifs pour la planète.un noël vraiment rouge et vert Ainsi, si les couleurs de Noël sont le vert et le rouge, ce n\u2019est certainement pas un hasard.C\u2019est qu\u2019il faudra nécessairement rassembler les deux pour que les géné - rations futures puissent être encore de la fête.Socialistes et environnementalistes auraient toutes les raisons de s\u2019allier pour combattre à la fois la société de classe et la destruction de la nature, toutes deux des effets incontournables du système capitaliste.Or, parce que les « verts » accusaient les « rouges » de productivisme, il y a historiquement eu des divergences entre ces groupes.Pourtant, l\u2019objectif suprême du progrès technique, selon Marx, était la réduction de la journée de travail et l\u2019accroissement du temps libre.Un Noël réellement rouge et vert pourrait donc se traduire par un remplacement du temps qui aurait normalement été dédié à la course folle aux produits artisanaux ou bio-équitables par un temps de repos bien mérité (et ô combien non polluant) après une année passée à trimer dur pour un salaire qui stagne.Les Fêtes seront par ailleurs l\u2019occasion idéale de reprendre ses forces, car 2018 s\u2019annonce riche en occasions de mobilisation anticapitaliste.12 RELATIONS 793 NOVEMBRE-DÉCEMBRE 2017 La période des Fêtes approche et avec elle, l\u2019injonction de consommer, chaque année un peu plus que la précédente.Devant cette spirale sans fin, la consommation dite responsable (achat local, usagé, bio, équitable, etc.) peut-elle redonner une dimension plus humaine à une fête de Noël ainsi dévoyée et à l\u2019économie en général?Nos auteurs invités en débattent. RELATIONS 793 NOVEMBRE-DÉCEMBRE 2017 13 la consommation responsable pour s\u2019opposer au noël marchand?À Noël, le marchand local est le dénominateur commun de l\u2019achat responsable.Éric Massé L\u2019auteur est conseiller en communication et chargé de cours à l\u2019Université de Sherbrooke.Malgré un luxe de dorures, l\u2019omniprésente publicité noélesque franchit désormais péniblement notre seuil d\u2019attention.C\u2019est que son mes - sage, martelé ad nauseam depuis la Toussaint, est bien assimilé : voici les standards de consommation des Fêtes, qui oblitèrent les autres et nous affranchissent « temporairement » d\u2019une part de notre responsabilité citoyenne.On consommera davantage, soit.On gaspillera davantage, soit.Nous ne voudrions pas que les enfants souffrent quelque comparaison, une fois de retour à l\u2019école! Alors on entre dans le moule.On redeviendra (peut-être) responsables à la Saint-Valentin.Or, le moule dans lequel la pub nous invite à nous lover pendant les Fêtes est comme le papier d\u2019emballage : clinquant, mais éphémère.La réclame s\u2019adapte rapi - dement quand le vent tourne et que les modes changent.Et cette réalité, qui atteste l\u2019impermanence des tendances, est une excellente nouvelle pour les mouvements de consommation responsable : nous pouvons changer les choses, même si cela se fait lentement.Le cas de l\u2019industrie alimentaire en est l\u2019exemple probant.l\u2019alimentation : un cas d\u2019école Depuis 20 ans, le lien commercial des Québécois avec la nourriture est en mutation.De nouvelles traditions émergent et avec elles, de nouvelles attentes de la part des consommateurs.Partout, la chose est saisissante : notre terroir, longtemps peu prisé, se montre et se vend désormais tant à l\u2019épicerie qu\u2019au restaurant, devenant source de fierté et de renouveau économique.Soumises à la pression publique, les grandes surfaces ont dû adopter, à leur corps défendant, de nouvelles politiques d\u2019achat, offrant désormais des marchandises produites ou transformées à proximité, réduisant leur empreinte envi - ronnementale.Dans certains secteurs, dont celui de la bière, cette transformation donne la frousse aux géants en place, qui perdent contact avec les générations y et z.Et certaines formules éminemment locales, comme celle des paniers maraîchers livrés directement aux consommateurs, sont désormais imitées par des joueurs opportunistes, à l\u2019affût des modes.Si nous pouvons nous réjouir de ce succès et des valeurs qu\u2019il contribue à promouvoir, il faut bien reconnaître que celles-ci migrent difficilement vers nos comportements d\u2019achat pendant les Fêtes.L\u2019offre de produits « responsables » présente sur le marché ne suffit tout simplement pas à assouvir l\u2019orgie de consommation à laquelle on nous convie \u2013 sans parler des demandes que formulent les enfants.C\u2019est pourquoi, à défaut de pouvoir agir de manière significative, pour l\u2019instant, sur l\u2019offre de produits, la première ligne de défense en matière de consommation responsable à Noël s\u2019organise autour du marchand local.résister par l\u2019achat local Sur les quelque 7 milliard de dollars d\u2019achats en ligne que font les Québécois chaque année, seulement 1,7 milliard de produits et services sont vendus par les détaillants du Québec.Plusieurs entreprises locales \u2013 dont certaines dégagent l\u2019essentiel de leurs profits durant les Fêtes\u2013 en souffrent et périclitent.Ainsi, le choix d\u2019acheter chez un marchand d\u2019ici constitue déjà un geste de résistance qui relève de la consommation responsable.Par exemple, pour contrer l\u2019attrait de la commande en ligne, des villes comme Sherbrooke adhèrent désormais au principe des monnaies locales, faisant appel à un incitatif financier pour stimuler la solidarité du public1.Si nous n\u2019intégrons pas bientôt à nos décisions d\u2019achat des Fêtes les valeurs et principes qui nous guident déjà vers le poivron de Compton ou la Blanche de Chambly, des vitrines derrière lesquelles travaillent aujourd\u2019hui des voisins, des amis, se couvriront éventuellement de papier.Bien sûr, l\u2019achat local ne saurait suffire à faire diminuer l\u2019empreinte écologique et sociale que laisse la surconsommation des Fêtes.Acheter localement le dernier iPhone ou une boîte de biscuits fins français ne sera jamais une solution aux enjeux de la planète.Mais comme ce fut le cas en alimentation, l\u2019apparition d\u2019un tel réflexe chez le consommateur a le pouvoir d\u2019aviver des valeurs endormies ou latentes qui auront leur effet, à moyen terme, et transformeront nos compor - tements.Inutile, donc, de broyer du noir ; mieux vaut agir.Nous devons comprendre ce qui fait vibrer le Québécois moyen pour l\u2019alimentation locale et faire migrer ces motivations vers l\u2019ensemble de ses achats, en particulier ceux des Fêtes.Un défi de l\u2019heure pour les écoles de gestion attentives au développement durable et à la consommation responsable, heureusement de plus en plus nombreuses et proactives.La route est longue, mais il faut bien commencer quelque part.1.Isabelle Pion, « Des \u201cSherby dollars\u201d pour stimuler l\u2019achat local », La Tribune, 25 septembre 2017. 14 RELATIONS 793 NOVEMBRE-DÉCEMBRE 2017 DOSSIER pour une démondia Le mouvement initié par le Brexit au Royaume-Uni et par Donald Trump, qui a forcé une renégociation de l\u2019ALENA et renoncé à l\u2019Accord de partenariat transpacifique, annonce-t-il vraiment une ère de remise en question de l\u2019ordre économique mondial fondé sur le libre-échange?Après des années de mobilisations altermondialistes visant à freiner la mondialisation néolibérale, comment expliquer que ce soit finalement la droite populiste qui parvienne à mettre la démondialisation à l\u2019ordre du jour politique en Occident?Quel serait par ailleurs un projet de «démondialisation heureuse», plus juste, solidaire et respectueuse de la planète et des peuples, notamment en Europe et en Amérique du Nord?Et quelles voies se dessinent pour le Québec dans ce contexte de reconfiguration?Emiliano Arpin-Simonetti n 1997, l\u2019économiste français Alain Minc publiait La mondialisation heureuse, un ouvrage dont le titre reflète tout l\u2019enthousiasme du libéralisme euphorique d\u2019une décennie ayant consacré son triomphe, après la chute du bloc communiste.Vingt ans et au moins deux profondes crises financières mondiales plus tard, le sourire satisfait des élites politiques, économiques et médiatiques libérales a laissé place à un rictus inquiet.Car même si les traités de libre-échange régionaux ou bilatéraux continuent de se multiplier (on en compterait plus de 270 dans le monde, selon le Centre d\u2019études prospectives et d\u2019informations internationales, et plusieurs sont en cours de négociation), une ombre plane au-dessus des velléités libre- échangistes.La mondialisation, en effet, n\u2019est plus seulement remise en cause par des pays du Sud et par la constellation internationale d\u2019organisations de la société civile que constitue le mouvement altermondialiste \u2013 qui, du reste, a fait l\u2019objet d\u2019une répression soutenue, particulièrement depuis l\u2019escalade sécuritaire post-11 septembre 2001.Non : ce sont maintenant des États du Nord qui réclament une rupture avec la mondialisation, et pas n\u2019importe lesquels : ceux-là mêmes par qui s\u2019est imposée la vague de libéralisations tous azimuts déferlant sur la planète depuis 30 ans, à savoir les États-Unis et le Royaume-Uni.Ironie du sort, après des années, voire des décennies de luttes altermondialistes coordonnées en solidarité avec les pays du Sud (de Forums sociaux mondiaux en contre-sommets en passant par l\u2019action directe), c\u2019est finalement la droite nationaliste des pays occidentaux qui semble amorcer le mou - vement vers la démondialisation.Mais sous la rhétorique protectionniste que brandissent les Donald Trump ou les Marine Le Pen de ce monde, c\u2019est la nostalgie de l\u2019hégémonie occidentale \u2013 aujourd\u2019hui chancelante \u2013 dans la division internationale du travail qu\u2019on voit poindre, bien plus qu\u2019une véritable critique du capitalisme globalisé.Leur projet vise essentiellement à protéger les multinationales et les investisseurs de leur pays pour leur permettre de reprendre la main haute dans le jeu sans merci de la concurrence mondiale et de redorer le lustre im périal déchu.Les protections sociales et les bons emplois revendiqués, du reste, le sont pour les nationaux (blancs de préférence) d\u2019abord.Rien à voir, donc, avec la démondialisation telle que pensée par ses premiers défenseurs, notamment l\u2019altermondialiste français Bernard Cassen et le sociologue philippin Walden Bello.Dans son livre La démondialisation : idées pour une nouvelle E économie mondiale, ce dernier plaidait dès 2002 pour une dé- construction de l\u2019ordre économique mondial dominé par les institutions supranationales servant les intérêts occidentaux \u2013 le FMI, la Banque mondiale et l\u2019OMC en particulier.Il pro posait du même souffle la construction d\u2019un nouvel ordre décentralisé permettant une relocalisation de l\u2019économie, le respect de l\u2019environnement et la solidarité entre les peuples.Alors que le concept revient en force et est aujourd\u2019hui l\u2019objet de récupérations parfois douteuses, il importe de faire ce rappel et cette distinction : la démondialisation n\u2019est pas intrinsèquement l\u2019affaire de courants populistes de droite vaguement fascistes, quoi qu\u2019en disent les partisans de l\u2019extrême centre et du statu quo néolibéral qui cherchent désespérément à associer les deux choses.La démondialisation heureuse est possible.Elle pourrait même être nécessaire pour affronter la triple crise écologique, économique et politique que nous traversons.Au cours des 30 dernières années, ce qu\u2019on appelle la mondialisation \u2013 soit l\u2019extension mondiale des chaînes de production, la libéralisation et l\u2019intensification des échanges, la dérégulation de la finance, la privatisation et la marchandisa- tion de pans entiers de la société (services publics, culture, terres, organismes vivants, etc.) et l\u2019essor d\u2019un modèle de développement tourné vers les exportations \u2013 n\u2019a fait qu\u2019accélérer la concentration de la richesse entre les mains d\u2019une infime minorité, en appauvrissant la majorité et en aggravant la destruction de l\u2019environnement.Surtout, la mise en œuvre des accords de libre-échange ayant accompagné et renforcé ce mouvement ont cimenté cet ordre économique mondial, taillé sur mesure pour les investisseurs et les multinationales dans leur quête illimitée de profits et de ressources, soumettant les États et les peuples à leurs diktats.Au cœur de cette érosion de la souveraineté démocratique se trouve tout un arsenal, dont la menace de délocalisations et d\u2019une décote par les agences de crédit ainsi que les fameux mécanismes de règlement des différends entre investisseurs et États (RDIE) que contiennent presque tous ces traités depuis RELATIONS 793 NOVEMBRE-DÉCEMBRE 2017 15 lisation heureuse Alain Reno, Aux arcs, citoyens !, 2017, collage l\u2019Accord de libre-échange nord-américain (ALENA) \u2013 un « pionnier » en la matière.Permettant aux investisseurs de poursuivre des États ou des municipalités pour la mise en place de politiques ou de lois qui limiteraient potentiellement leurs profits, ces tribunaux administratifs privés ont un effet dissuasif important sur toute tentative d\u2019action politique en faveur d\u2019une protection du bien commun \u2013 qu\u2019il s\u2019agisse de protections sociales, environnementales ou culturelles.Bien plus que sur les tarifs douaniers \u2013 déjà historiquement bas \u2013, c\u2019est surtout sur ce genre de dispositions limitant le pouvoir des États de soustraire du marché des sphères de la société que portent les nouveaux accords de libre-échange, notamment l\u2019Accord économique et commercial global (AECG) entre le Canada et l\u2019Union européenne.Ce dernier, négocié dans le plus grand secret \u2013 comme tous les autres \u2013, est d\u2019ailleurs partiellement entré en vigueur en octobre dernier, avant même d\u2019être ratifié définitivement par les parlements des États signataires.C\u2019est tout ce système anti-démocratique et carburant à la dépossession des peuples qu\u2019il faut non seulement combattre mais œuvrer à remplacer.Car il est impossible de sortir nos sociétés du néolibéralisme sans revoir les accords de libre- échange qui nous l\u2019imposent et font primer le commerce et l\u2019intérêt du capital financiarisé sur toute autre considération.En ce sens, les «démondialistes» \u2013 et peut-être même plus que le mouvement altermondialiste, même s\u2019ils en partagent la plupart des principes \u2013 offrent un imaginaire de rupture nette avec le cycle d\u2019accumulation capitaliste sans précédent que nous traversons depuis plus de 30 ans.Plus que l\u2019altermondia- lisme, qui a souvent négligé cet aspect pour différentes raisons, la démondialisation insiste en effet sur l\u2019importance d\u2019une reprise en main démocratique de la souveraineté politique nationale afin de réhabiliter la capacité d\u2019instituer une société fondée sur le bien commun \u2013 sans pour autant réifier la nation et l\u2019identifier à un peuple-ethnie à l\u2019identité immuable, comme le fait l\u2019extrême droite.Un peu comme le concept de décroissance, la notion de démondialisation représente en fait un « mot-obus » visant à faire éclater des préceptes de l\u2019économie néolibérale \u2013 érigés en dogmes par l\u2019appareil idéologique dominant\u2013, en particulier le libre-échange.Comme le disait d\u2019ailleurs Walden Bello, [en employant ce terme] « [j]\u2019ai voulu cracher au visage des économistes et technocrates » (Philosophie Magazine, no 60, juin 2012).La parenté entre décroissance et démondialisation, par ailleurs, n\u2019est pas que sémantique.L\u2019extension mondiale des chaînes de production et la quête illimitée de rentabilité financière rencontrent aujourd\u2019hui les limites de la planète \u2013 mais aussi des limites logistiques et technologiques importantes, selon plusieurs études récentes.Il devient de plus en plus urgent, pour l\u2019avenir des écosystèmes et de l\u2019humanité, de redéployer l\u2019économie à l\u2019échelle locale et régionale et de changer nos modes de production et de consommation dans une logique de coopération entre les peuples plutôt que de concurrence et de domination.Le moment semble favorable à un tel projet de démon - dialisation heureuse ou plutôt conviviale (pour faire écho à la notion de décroissance conviviale, opposée à la décroissance sauvage), alors que les conséquences de la mondialisation rattrapent les pays occidentaux, en particulier depuis la crise de 2008-2009.Devant la marchandisation du monde, devant les traités commerciaux qui vident la démocratie de sa substance, devant les délocalisations et les pertes d\u2019emplois, devant la révoltante évasion fiscale qui grève les finances publiques alors que s\u2019accroissent les inégalités socio économiques, devant les ravages écologiques causés par notre mode de production et de consommation : la colère gronde et elle doit pouvoir être canalisée contre les véritables sources de la dépossession plutôt que contre des épouvantails et des boucs émissaires.16 RELATIONS 793 NOVEMBRE-DÉCEMBRE 2017 DOSSIER «J\u2019ai de la sympathie pour ceux qui veulent minimiser plutôt que maximiser l\u2019imbrication économique entre les nations.Les idées, la connaissance, l\u2019art, l\u2019hospitalité, les voyages : autant de choses qui sont, par nature, internationales.Mais que les marchandises soient de fabrication nationale chaque fois que c\u2019est possible et commode.Et surtout, que la finance soit avant tout nationale» JOHN MAYNARD KEYNES (CITÉ PAR HERMAN E.DALY « THE PERILS OF FREE TRADE », SCIENTIFIC AMERICAN, NOVEMBRE 1993) Alain Reno, Pomme de terre, 2017, collage Aurélien Bernier L\u2019auteur a publié La gauche radicale et ses tabous (Seuil, 2014) et La démondialisation ou le chaos (Utopia, 2016).e 17 juin 1984, les résultats des élections européennes en France tombent.Ils provoquent une secousse politique inattendue : le Front national, qui avait toujours réalisé des scores anecdotiques, obtient 10,95 % des voix.La liste conduite par Jean- Marie Le Pen envoie dix députés au Parlement européen, soit autant que le Parti communiste français de Georges Marchais.Les commentateurs politiques de l\u2019époque l\u2019ignorent, mais une page vient de se tourner dans la vie politique française.Nous entrons dans une longue série d\u2019élections qui voient à chaque nouveau scrutin (à de rares exceptions près) se confirmer une tendance : l\u2019extrême droite progresse, élargit sa base électorale, tandis que la gauche radicale recule.Au premier tour de l\u2019élection présidentielle de 1988, Jean-Marie Le Pen obtient davantage de voix que les communistes et les trotskistes réunis.En dépit de quelques accrocs, les victoires se succèdent pour l\u2019extrême droite, qui conquiert des villes aux élections municipales de 1997, accède au second tour de la présidentielle en 2002, arrive en tête des suffrages aux européennes de 2014 avant de se qualifier une nouvelle fois au second tour de la présidentielle d\u2019avril 2017.Il est impossible de comprendre cette progression, parti - culièrement forte dans les classes populaires, sans prendre en compte un changement majeur dans la stratégie de l\u2019extrême droite française, qui se produit au tournant des années 1990.Alors qu\u2019en 1988, Jean-Marie Le Pen se disait inspiré par Ronald Reagan et voulait profiter de la construction européenne pour libéraliser la société française, il revient en 1992 avec un discours violemment antimondialisation et anti-européen, qu\u2019il exploite lors de la campagne référendaire contre le traité de Maastricht et des élections suivantes.Dès son arrivée à la tête du parti en 2011, Marine Le Pen amplifie ce mouvement.Dans son livre Pour que vive la France (Grancher, 2012), elle écrit que « la crise est bien le résultat de mauvais choix économiques et financiers, dont tous nos gouvernants successifs depuis bientôt quarante ans partagent l\u2019écrasante responsabilité : ils partagent ensemble une même idéologie mondialiste née du capitalisme ultralibéral, qui sert les intérêts d\u2019une oligarchie » (p.11).Derrière ce revirement, on trouve deux explications, l\u2019une idéologique, l\u2019autre stratégique.Deux tendances ont toujours traversé le Front national : une première défend un positionnement « ni droite ni gauche », plaçant le nationalisme au- dessus de ce clivage ; une seconde considère que l\u2019extrême droite est la « vraie » droite, celle qui n\u2019a pas trahi la Nation, et doit s\u2019assumer comme telle.Au début des années 1990, la première obédience prend l\u2019ascendant sur la seconde.Ensuite, avec l\u2019accélération de la mondialisation, la montée en puissance de l\u2019Union européenne et, bien sûr, la conversion libérale du Parti socialiste en 1982-1983, l\u2019intérêt électoral du Front natio - nal se trouve clairement dans l\u2019antimondialisme.Jean-Marie Le Pen le comprend et adapte son discours.Vingt ans plus tard, sa fille ajoute un argumentaire républicain : la défense des services publics.RELATIONS 793 NOVEMBRE-DÉCEMBRE 2017 17 DOSSIER ce que démondialiser veut vraiment dire Au sentiment antimondialisation croissant récupéré par les droites nationalistes et l\u2019extrême droite, il faut pouvoir offrir un projet de démondialisation qui propose un nouvel ordre multilatéral mondial fondé sur la coopération et la décroissance.L Alain Reno, À droite?, 2017, collage Le parti d\u2019extrême droite français fait figure de précurseur, lui qui a su détecter avant d\u2019autres l\u2019émergence d\u2019un courant antimondialiste dans la société, plus précisément au sein des classes populaires, et en tirer un profit électoral.Par la suite, d\u2019autres repositionnements de ce type sont venus confirmer le potentiel de cette stratégie.Le dirigeant hongrois Viktor Orbán, par exemple, débute sa carrière politique sous l\u2019étiquette libérale.En 1992, il devient vice-président de l\u2019Internationale libé - rale, qui fédère des partis libéraux de tous les continents, parmi lesquels le Parti libéral-démocrate allemand (FDP) ou le Parti libéral du Canada (PLC).Deux décennies plus tard, installé au poste de premier ministre d\u2019un régime conservateur, il tient un tout autre discours : « Étant donné que le libéralisme n\u2019a jamais été apte à servir l\u2019idée nationale [\u2026], il est temps de dire la vérité.Une démocratie ne doit pas être à tout prix libérale.[\u2026] Au moins 50 % de l\u2019économie de la Hongrie devrait être entre nos mains et non plus dans celles des étrangers1.» Au cours de l\u2019année 2016, ce sont les partis de droite des deux grands États libéraux, le Royaume-Uni et les États-Unis, qui suivent ce mouvement (en apparence) antimondialiste.Le 23 juin, les Britanniques votent Oui au référendum sur la sortie de l\u2019Union européenne.Bien qu\u2019il s\u2019agisse d\u2019un échec pour les conservateurs, qui défendaient le Non, ces derniers restent au pouvoir mais abandonnent la ligne ultralibérale héritée de Margaret Thatcher.Le 8 novembre 2016, le républicain Donald Trump est élu 45e président des États-Unis grâce à un discours anti-immigrés, mais également protectionniste et isolationniste, particulièrement efficace dans les États désindustrialisés.Un virage à 180 degrés si l\u2019on songe aux mots de Ronald Reagan dans les années 1980 : « l\u2019État est le problème, pas la solution ».Si les conservateurs parviennent ainsi à profiter du sen - timent antimondialiste après avoir eux-mêmes mis en place la mondialisation, c\u2019est aussi parce que la gauche ne réussit pas à formuler d\u2019alternative crédible.D\u2019un côté, les sociaux- démocrates sont ouvertement devenus favorables à la concurrence internationale ; de l\u2019autre, le discours sur une « autre mondialisation » ou une « autre Europe » de la gauche plus radicale convainc de moins en moins au fur et à mesure que la concurrence ravage les classes populaires, appauvrit les États et enrichit les grandes fortunes.Dans beaucoup de pays, notam - ment en Europe, cette gauche radicale est tombée dans un piège : confondre la reconquête de la souveraineté nationale avec le nationalisme de droite.Pourtant, le repositionnement antimondialiste d\u2019une partie des droites a beau être spectaculaire, il n\u2019est que stratégique.Il marque simplement un retour à un nationalisme économique caractéristique des périodes durant lesquelles les grandes puissances commerciales voient leur compétitivité internationale chuter.Le protectionnisme n\u2019est alors qu\u2019un moyen temporaire pour redresser la compétitivité des firmes nationales et les relan cer ensuite de plus belle dans la concurrence économique à l\u2019échelle mondiale.Pour Marine Le Pen, « la France a les moyens d\u2019être une grande puissance du XXIe siècle ».Pour Donald Trump, il faut « rendre à l\u2019Amérique sa grandeur ».Dans les deux cas, il n\u2019est nullement question de se retirer de la concurrence internationale, mais seulement d\u2019instaurer une 18 RELATIONS 793 NOVEMBRE-DÉCEMBRE 2017 Alain Reno, Ça vaut pas Le Pen, 2017, techniques mixtes protection commerciale à sens unique.Il n\u2019est évidemment pas envisageable pour les États-Unis de renoncer au libre- échange lorsque celui-ci permet à ses multinationales d\u2019exploiter à l\u2019étranger des gisements de matières premières à bas coût.Il n\u2019est pas davantage dans les objectifs de Marine Le Pen de laisser les pays africains revendiquer un meilleur partage de la rente pétrolière face au groupe énergétique français Total.Cette approche dissymétrique du protectionnisme n\u2019a rien de nouveau : des pays comme les États-Unis en ont une longue expérience.refondation de l\u2019ordre économique Écartons donc tout amalgame entre ce nationalisme économique de droite et l\u2019idée, totalement différente, de démondia- lisation.Introduit par l\u2019ancien président d\u2019Attac, le Français Bernard Cassen, et par le sociologue philippin Walden Bello, le concept de démondialisation a un tout autre sens : il s\u2019agit de défaire les rouages de la mondialisation économique pour permettre l\u2019émancipation des pays les plus pauvres et la coopération entre les peuples.Le protectionnisme n\u2019est alors qu\u2019un outil et, surtout, il n\u2019est pas unilatéral et temporaire, mais constitue un droit pour tous les peuples de choisir ce qu\u2019ils produisent et comment ils le produisent.Alors que le nationalisme économique d\u2019un Donald Trump ou d\u2019une Marine Le Pen s\u2019inscrit dans une sorte de fantasme d\u2019un retour aux Trente Glorieuses, lorsque les grandes puissances occidentales dominaient l\u2019économie mondiale sans être concurrencées par l\u2019Inde ou la Chine, la démondialisation vise une refonte complète des relations internationales et un nouvel ordre économique.Dans mon dernier livre, La démondialisation ou le chaos (Utopia, 2016), j\u2019ai voulu montrer ce que devait englober ce concept pour représenter une alternative crédible au capitalisme et au libéralisme.Il s\u2019agit tout d\u2019abord d\u2019assumer une rupture radicale avec les institutions qui structurent cet ordre économique : l\u2019Organisation mondiale du commerce, le Fonds monétaire international, l\u2019Union européenne.Mais aussi importante soit- elle, la rupture institutionnelle ne suffira jamais à sortir les États qui le souhaiteraient de la concurrence internationale.En effet, les multinationales ont acquis un pouvoir démesuré qu\u2019il convient de leur ôter.La question des nationalisations est centrale dans un projet de démondialisation, sans quoi les grands groupes privés garderont le contrôle de la production, du transport, de la distribution, des flux monétaires\u2026 et pourront mettre à genoux le pouvoir politique.C\u2019est là la première ligne de fracture avec le nationalisme économique de droite.La seconde ligne de fracture, indépassable, est celle de la réci procité.Les mesures de démondialisation n\u2019ont pas pour but de gagner en compétitivité, elles doivent avoir pour objectif de supprimer la concurrence.Le protectionnisme, les nationalisations, le contrôle démocratique de l\u2019économie nationale doivent être permis pour tous.La France, par exemple, si elle mettait en œuvre une politique de démondialisation, devrait reconnaître aux pays africains le droit de nationaliser les filiales de Total ou de toute autre firme française, de fixer eux-mêmes les quantités et les prix à l\u2019exportation.En théorie, les nationalisations sont permises par le droit international.Mais dans la pratique, les traités de libre-échange les interdisent : les tribunaux d\u2019arbitrage défendent les intérêts des firmes et bafouent le droit des États à décider de leur propre système économique.Toutefois, la méthode employée par les libéraux peut être retournée contre eux : il serait possible de construire des traités bilatéraux qui consacrent le droit de chaque État de maîtriser les choix et les conditions de production sur son territoire.La troisième ligne de fracture est celle de la coopération internationale.La concurrence et la coopération sont deux concepts opposés : coopérer, c\u2019est littéralement « agir ensemble », alors que, par définition, la concurrence, c\u2019est « se battre contre ».La démondialisation, c\u2019est donc aussi la création de nouvelles relations commerciales et non commerciales entre États, dans lesquelles la recherche d\u2019autonomie des peuples est centrale.Une telle vision d\u2019un ordre international différent a été portée en son temps par le Mouvement des pays non alignés au sein des Nations unies.Avant que les forces pro - gressistes, écrasées par la mondialisation, n\u2019abandonnent trop souvent cette réflexion.Plutôt que d\u2019imaginer faire évoluer dans un sens progressiste les institutions internationales, ce qui semble pour longtemps voué à l\u2019échec, nous pourrions là aussi imaginer de nouveaux traités bilatéraux de coopération.Par exemple, si la gauche radicale parvenait au pouvoir en France avec un plan de sortie de l\u2019UE, elle pourrait développer des accords avec les États antilibéraux d\u2019Amérique latine, la Grèce, voire le Portugal, quand bien même ces deux derniers pays resteraient dans l\u2019Union européenne et la zone euro.Elle pourrait également coopérer avec des collectivités locales dirigées par une vraie gauche, et cela y compris dans des pays gouvernés par les libéraux.Elle pourrait surtout revoir totalement ses partenariats avec les pays d\u2019Afrique.Enfin, la démondialisation se doit de répondre aux crises environnementales en organisant une réduction globale de la consommation énergétique et matérielle, qui n\u2019est possible qu\u2019à la condition de répartir les richesses entre États et à l\u2019intérieur de ceux-ci.À l\u2019heure où Donald Trump écarte tout engagement des États-Unis quant à une réduction des gaz à effet de serre, la sortie du productivisme constitue une quatrième ligne de fracture évidente.Il n\u2019y a donc aucune raison de laisser la droite et l\u2019extrême droite profiter du sentiment antimondialiste.Il faut leur oppo - ser l\u2019idée de démondialisation, qui consiste à articuler la rupture avec l\u2019ordre économique (sortie des institutions internationales, protectionnisme, nationalisations) avec la construction d\u2019un nouvel ordre multilatéral fondé sur la coopération et la décroissance.1.Iulia Badea Gueritée, « Hongrie.Viktor Orbán pourfend le libéralisme occidental », Courrier international, 1er août 2014.RELATIONS 793 NOVEMBRE-DÉCEMBRE 2017 19 DOSSIER La démondialisation, c\u2019est aussi la création de nouvelles relations commerciales et non commerciales entre États, dans lesquelles la recherche d\u2019autonomie des peuples est centrale. Nathalie Guay L\u2019auteure est adjointe au comité exécutif de la Confédération des syndicats nationaux (CSN) a renégociation de l\u2019Accord de libre-échange nord- américain (ALENA) aura certainement été l\u2019un des sujets les plus discutés de 20171.Malgré les nombreuses conséquences qui découlent des accords commerciaux, il semble que l\u2019on ne porte une véritable attention à leurs négociations que lorsqu\u2019elles impliquent notre tout-puissant voisin \u2013 à plus forte raison lorsque l\u2019actualité est complètement saturée par les frasques de Donald Trump, comme c\u2019est le cas actuellement.Il faut dire que c\u2019est à cause du sulfureux président qu\u2019une renégociation est en cours et l\u2019évolution des discussions risque fort d\u2019être teintée par ses priorités, en particulier la réduction du déficit commercial des États-Unis.Le président Trump a déclaré \u2013 avec le tact et les nuances qu\u2019on lui connaît \u2013 que l\u2019ALENA est l\u2019un des « pires accords de l\u2019histoire de l\u2019humanité », qu\u2019il va changer cela rapidement et que de bons accords vont être conclus pour les travailleurs étasuniens, une priorité peu commune pour un président des États-Unis.Mais qu\u2019on achète ou non le discours de Trump, l\u2019enjeu du travail est central dans cette renégociation.D\u2019ailleurs, le Canada a renchéri.La ministre des Affaires étrangères, Chrystia Freeland, déclarait dans son discours à l\u2019avant-veille de l\u2019ouverture des négociations : «Main tenant, alors que nous louons les avantages du commerce mondial, nous ne devrions pas nous bercer d\u2019illusions et croire que nous avons des accords commerciaux parfaits ou une économie idéale.C\u2019est faux.[\u2026] Nous devons rechercher des accords commerciaux progressistes qui bénéficient à tous, et qui aident les travailleurs au pays et à l\u2019étranger à obtenir de meilleurs salaires et de meilleures conditions.» La ministre s\u2019est engagée à rendre l\u2019ALENA plus « progressiste » en revendiquant notamment de meilleures protections relatives au travail, mais aussi des dispositions de protection de l\u2019environnement ainsi que deux nouveaux chapitres : l\u2019un sur les Autochtones, l\u2019autre portant sur l\u2019égalité entre les sexes.En outre, le gouvernement canadien sollicite plus que jamais les organisations syndicales au sujet des questions commerciales.Il reste à voir si celles-ci seront bel et bien entendues.L\u2019évolution des négociations nous indiquera ce qu\u2019il restera des ambitions « progressistes » initiales et, surtout, en quoi l\u2019ALENA 2.0 permettra d\u2019améliorer concrètement les conditions de travail aux quatre coins de l\u2019Amérique du Nord.La proposition canadienne visant à interdire les lois dites « de droit au travail » (« right to work laws») aux États-Unis \u2013 qui sont en fait des lois patronales \u2013 favoriserait l\u2019amélioration des conditions de travail chez nos voisins, mais il est peu probable qu\u2019elle soit retenue.D\u2019autres pistes plus ambitieuses, comme un nivel - lement vers le haut des salaires ou des mécanismes de négociation collective transnationale, ne seront évidemment pas abordées.Par ailleurs, il sera intéressant de voir si nous aurons droit au même type de discours favorables aux travailleuses et aux travailleurs lorsque les négociateurs canadiens s\u2019envoleront vers la Chine, la Thaïlande, les Philippines ou la Turquie pour entamer de nouvelles négociations commerciales, ou encore dans le cadre des négociations actuelles avec l\u2019Inde, le Maroc, le Nicaragua, le Guatemala ou le Salvador.un partenaire toujours plus gourmand Sans surprise toutefois, les objectifs de la renégociation de l\u2019ALENA présentés au Congrès américain par le Bureau du représentant au commerce traduisent des demandes de libéralisation accrue provenant de divers secteurs.Les enjeux sont très importants pour de nombreuses entreprises étasuniennes qui ont largement bénéficié de l\u2019ALENA en ouvrant des usines au Mexique pour y profiter des faibles salaires et de normes du travail moins contraignantes.Par exemple, trois des quatre premiers constructeurs automobiles au Mexique sont étasuniens (Chrysler, Ford et General Motors) et représentaient à eux seuls, en 2014, 50,4 % de la production et 54,7 % des exportations mexicaines dans ce secteur2.Le marché étasunien a aussi une importance indéniable pour le Québec : plus de 72 % des exportations québécoises aboutissent aux États-Unis, ce qui représente environ 20 % du produit intérieur brut québécois.Les chaînes de valeur sont très intégrées en Amérique du Nord et il est évident que des changements dans certains secteurs (ceux de l\u2019aluminium et de l\u2019agriculture par exemple) pourraient avoir des effets néfastes sur l\u2019économie et l\u2019emploi au Québec.Le poids des États-Unis et la configuration asymétrique qu\u2019ils imposent en Amérique du Nord inquiètent généralement les observateurs de notre côté de la frontière pour la suite des choses.Ainsi, pour le gouvernement canadien, cette renégociation de l\u2019ALENA est moins une occasion de « conquérir » de nouveaux marchés que de protéger les paramètres actuels, tout en faisant face à de nouvelles demandes de son voisin étasunien.20 RELATIONS 793 NOVEMBRE-DÉCEMBRE 2017 DOSSIER les pièges de l\u2019alena 2.0 Les négociations en cours, si elles aboutissent, laissent présager un accord donnant encore plus de pouvoir aux multinationales.L Les organisations sociales appellent ainsi à faire de l\u2019amélioration des conditions de vie des populations un objectif central des négociations commerciales. Concessions en série À son entrée en vigueur en 1994, l\u2019ALENA représentait une nouvelle génération d\u2019accords, allant beaucoup plus loin que les ententes commerciales habituelles portant sur des tarifs douaniers et des quotas.L\u2019emblématique chapitre 11, permettant aux investisseurs de poursuivre les États qui adoptent des lois, réglementations et autres mesures limitant leur potentiel d\u2019enrichissement, a certainement été l\u2019élément le plus critiqué par les organisations syndicales et sociales au fil des ans.Même Jacques Parizeau avait décrié ce mécanisme, en 2002, quand il affirmait que le Québec s\u2019était « fait prendre » par l\u2019ALENA.Depuis, les nouveaux accords ont poussé l\u2019intégration commerciale encore plus loin.Dans l\u2019ALENA par exemple, les services visés par l\u2019accord sont énumérés sous la forme d\u2019une liste positive : on énonce textuellement les services ouverts à la libé - ralisation, tous les autres étant exclus de facto.Désormais, et c\u2019est ce que l\u2019on a retrouvé dans l\u2019Accord économique et commercial global (AECG) entre le Canada et l\u2019Europe, on procède au moyen d\u2019une liste négative : on mentionne les services pour lesquels l\u2019accord ne s\u2019appliquera pas, en incluant tous les autres.Par conséquent, des services qui n\u2019existent pas encore seront automatiquement ouverts à la marchandisation un fois créés.Divers mécanismes sont aussi inclus pour faire obstacle à des tentatives de recul en matière de libéralisation, ce qui rendrait difficile toute tentative de reprise d\u2019un service par une collectivité ou sa nationalisation, par exemple.Le Canada a d\u2019ailleurs fait une série de concessions dans l\u2019AECG : modifications dans la gestion de l\u2019offre, extension de la protection des brevets pharmaceutiques, ouverture des marchés publics provinciaux et municipaux aux entreprises européennes.Dans le cadre des négociations entourant le Parte - nariat transpacifique, le Canada a également consenti de nouvelles libéralisations en matière de culture, de propriété intellectuelle et de commerce électronique, entre autres.Il est donc plus que probable que des concessions similaires soient recherchées par les États-Unis dans la renégociation de l\u2019ALENA.un autre modèle d\u2019accord est nécessaire Cette renégociation nous rappelle que l\u2019ALENA a un passé et que l\u2019on peut en tirer des leçons.En 2014, les 20 ans de l\u2019accord furent justement l\u2019occasion pour plusieurs organisations d\u2019en dresser le bilan.À la CSN, nous avions alors conclu qu\u2019il n\u2019avait pas rempli ses promesses au Québec en ce qui concerne l\u2019emploi, le partage de la richesse et la protection sociale3.Mais le constat est le même partout, particulièrement au Mexique, où la population s\u2019est généralement appauvrie et où l\u2019on observe même une diminution du salaire minimum réel depuis 1994.Réunis à Mexico en mai dernier, des militantes et des militants issus de divers mouvements sociaux ont partagé leurs analyses de la situation et adopté une déclaration politique à propos de la renégociation en cours.À travers 15 demandes concrètes, les organisations présentes à la rencontre ont appelé à « construire un nouveau modèle d\u2019intégration, de coopération et d\u2019échange entre les pays pour assurer la participation démocratique de la société en vue de la négociation d\u2019un accord transparent dans tous ses termes et conditions et à promouvoir, sur la base de la coopération internationale et de la souveraineté de chaque pays, la reconstruction des chaînes de production nationales, régionales et locales, dans le respect des droits humains, politiques, économiques, sociaux, culturels et environnementaux.De plus, il doit garantir le travail décent et des salaires viables, sans distinction d\u2019origine ou de statut migratoire4.» Les organisations sociales appellent ainsi à faire de l\u2019amélioration des conditions de vie des populations un objectif central des négociations commerciales.Au-delà d\u2019un chapitre amélioré sur le travail \u2013 au demeurant fort souhaitable \u2013 ou même des chapitres et clauses sur l\u2019environnement, les droits des peuples autochtones et l\u2019égalité entre les sexes, c\u2019est fondamentalement le modèle de l\u2019entente qui doit être revu \u2013 et débattu de façon transparente \u2013 pour que les populations puissent jouir pleinement de leurs droits et que l\u2019on puisse parler d\u2019un accord « progressiste ».Or, à moins d\u2019un retournement de situation inattendu, ce n\u2019est pas ce qui s\u2019annonce pour l\u2019ALENA 2.0.1.Au moment de la rédaction de ce texte, la première séance de rené - gociation de l\u2019ALENA venait tout juste de se terminer et allait être suivie de quelques autres.2.Confédération des syndicats nationaux, « Renégociation de l\u2019ALENA: principaux enjeux », 15 mars 2017, [en ligne].Voir .3.Lire à ce sujet Nathalie Guay et Julien Laflamme, « 20 ans après : l\u2019impact de la libéralisation des marchés sur les travailleuses et tra - vailleurs québécois » dans Dorval Brunelle (dir.), L\u2019ALENA à 20 ans : un accord en sursis, un modèle en essor, Éditions IEIM, 2014.4.Déclaration politique de la rencontre des organisations sociales du Canada, des États-Unis et du Mexique, 27 mai 2017.Voir .RELATIONS 793 NOVEMBRE-DÉCEMBRE 2017 21 Alain Reno, Pris sur le fait, 2017, collage Anne-Cécile Robert L\u2019auteure, journaliste, est directrice des éditions et des relations internationales du Monde diplomatique et professeure associée à l\u2019Institut d\u2019études européennes de l\u2019université Paris 8 élection d\u2019Emmanuel Macron à la présidence de la République française, en mai 2017, a été saluée d\u2019un flot de commentaires dithyrambiques par la presse dominante en France et dans le monde.Ces éloges s\u2019apparentent en fait à un « ouf » de soulagement.En effet, la majorité des candidats à la présidence française avait exprimé des critiques plus ou moins vives à l\u2019endroit de l\u2019Union européenne (UE).La victoire d\u2019un candidat chaud partisan de la continuité pouvait donc paraître presque inespérée, si on fait abstraction des puissantes forces financières et médiatiques qui se sont mises à son service.l\u2019ue, bastion du libéralisme classique La construction européenne se trouve à un tournant.Si elle a déjà traversé des crises graves \u2013 on pourrait même dire que, depuis sa naissance en 1951, la crise est son état normal ! \u2013 celle qui la secoue aujourd\u2019hui se révèle plus profonde que les autres et donc plus dangereuse pour elle.Elle atteint en effet le cœur du réacteur qu\u2019est le Marché commun, dont le traité de Rome a dessiné les contours en 1957.Ce marché devait, selon ses fondateurs, organiser la prospérité économique et améliorer les conditions de vie de tous les habitants du Vieux Continent.En 2017, force est de constater que l\u2019Europe est l\u2019une des régions du monde où la croissance est la plus faible, sans compter que la zone euro peine à trouver cohérence et stabilité.Le taux de chômage persiste à un niveau élevé (7,8 % dans l\u2019UE ; 8,7 % dans la zone euro) et environ 15 % des Européens vivent sous le seuil de pauvreté, selon les données d\u2019Eurostat.D\u2019après la Croix-Rouge, on trouve aujourd\u2019hui des situations de misère comparables à celles qu\u2019on connaissait pendant l\u2019après-guerre.Dans 17 pays de l\u2019UE, les pauvres et les exclus forment au moins un cinquième de la population, le recours aux banques alimentaires a explosé et 26 millions de mineurs sont menacés de précarité, par exemple.Les partisans les plus enthousiastes de la construction européenne, que leurs détracteurs ont surnommés les « européistes», estiment que la solution à ce marasme réside dans un approfondissement de la construction actuelle, c\u2019est-à-dire un « saut» vers encore plus de fédéralisme néolibéral1.Ce serait parce qu\u2019on n\u2019est pas allés assez loin dans le projet libéral et libre- échangiste des « pères fondateurs » que l\u2019UE patine.Ce raisonnement n\u2019est pas sans rappeler celui des dirigeants soviétiques des années 1970 et 1980 qui estimaient que les difficultés économiques de l\u2019URSS s\u2019expliquaient parce qu\u2019on n\u2019avait pas été assez soviétiques ! Ce type d\u2019aveuglement idéologique devrait sans doute faire l\u2019objet de recherches scientifiques\u2026 L\u2019UE ne saurait d\u2019autant moins faire l\u2019économie d\u2019une intro - s pection critique qu\u2019elle évolue désormais à rebours du reste de la planète.Ses traités, notamment ceux de Maastricht (1992) et de Lisbonne (2008) l\u2019enferment dans l\u2019idéologie mondialiste et ultralibérale des années 1990 au moment où même le Fonds monétaire international (FMI) s\u2019interroge, allant jusqu\u2019à critiquer l\u2019attitude trop rigide de l\u2019Union envers la Grèce.Les économistes critiques retrouvent droit de cité après des décennies de mise au placard.Le mythe de la « mondialisation heureuse » est derrière nous.Partout dans le monde renaissent des stratégies nationales, avec plus ou moins de succès et de façon plus ou moins autoritaire, comme l\u2019illustrent l\u2019Amérique latine, l\u2019Afrique du Sud et certains pays d\u2019Asie.L\u2019élection de Donald Trump aux États-Unis exprime également cette inflexion avec ses discours sur « l\u2019Amérique d\u2019abord » ou l\u2019appel au renouveau de la « grandeur américaine ».Le retour de la Russie et l\u2019affirmation de la Chine s\u2019inscrivent dans cette nouvelle géopolitique qui n\u2019est pas sans rappeler celle du XIXe siècle avec des États qui jouent et se déjouent sur la scène internationale.Marquée par son histoire mais aussi par les accords signés après la chute de l\u2019Union soviétique (traité de Maastricht, Pacte de stabilité et de croissance), l\u2019UE, elle, demeure l\u2019un des derniers bastions du libé - ralisme classique (comme en témoigne le traité sur la stabilité et la gouvernance de 2013, qui limite l\u2019ampleur des déficits que peut faire un État) malgré quelques inflexions dues à la crise financière de 2008.Elle est restée acquise à l\u2019idée d\u2019un nécessaire dépassement des souverainetés nationales, perçues comme intrinsèquement négatives.Notons au passage que cette pensée dominante s\u2019accommode d\u2019une réaffirmation de l\u2019Allemagne qui, en sens inverse de la France qui n\u2019a plus de projet national, est en train de se reconstruire en tant que nation et exprime ses intérêts de manière de moins en moins timide.C\u2019est dans ce contexte global qu\u2019il faut analyser la décision du Royaume-Uni, exprimée par référendum en juin 2016, de quitter l\u2019UE.La presse dominante y voit un repli nationaliste identitaire, voire xénophobe.On peut cependant aussi y voir un pari historique consistant à prendre acte que la construction européenne se développe à rebours des évolutions politiques et géopolitiques en cours à l\u2019échelle de la planète ; sorte de geste de survie d\u2019une nation qui tente de ne pas rater le train de l\u2019histoire.Le déchaînement de réprobation contre Londres est aussi pour l\u2019UE une manière de refuser le reflet peu flatteur que lui tend le miroir du Brexit : celui d\u2019une construction du passé qui préfère se contempler dans un rétroviseur.l\u2019europe à la croisée des chemins Le bilan de 65 ans de construction européenne se révèle pour le moins mitigé du point de vue des valeurs essentielles : d\u2019une part, les institutions fonctionnent de manière non démocra- 22 RELATIONS 793 NOVEMBRE-DÉCEMBRE 2017 DOSSIER Quel projet pour l\u2019europe?Sur le Vieux Continent, remettre en cause le néolibéralisme, c\u2019est remettre en cause la construction européenne elle-même.L\u2019 tique, ce qui signifie que les normes qui s\u2019imposent aux 510 mil - lions d\u2019Européens ne sont pas fondamentalement légitimes ; d\u2019autre part, le Marché commun a entraîné les États membres dans une spirale de régressions sociales dont on ne voit pas la fin : le chômage et les droits sociaux sont devenus les variables d\u2019ajustement des gouvernements qui se lient les mains dans des traités budgétaires imbibés de préoccupations rigoristes.Des réformes sont proposées, mais elles se heurtent à un écueil insurmontable : le néolibéralisme est devenu le plus petit déno - minateur commun unissant les 28 États membres.Les pays d\u2019Europe centrale et orientale ont adhéré à l\u2019Union sur cette base et ont payé le prix fort d\u2019années d\u2019ajustement aux règles du Marché commun.De même, la critique faite à l\u2019Allemagne, qui cumule les excédents commerciaux sans se préoccuper des perturbations qu\u2019ils occasionnent dans le Marché commun, confirme la difficulté à définir un intérêt général européen.In fine, chacun raisonne en fonction de ses propres préoccupations.La crise migratoire, abordée en ordre dispersé par les États membres, en est une autre illustration.Au-delà du Marché commun et de quelques pétitions de principe sur les droits humains sans incidence, quelle ambition unit les 28 pays (bientôt 27) ?Quel projet ?Plus on élargit (on est passé de 6 pays en 1951 à 28 à partir de 2013), plus la réponse est difficile à trouver.Face à ces défis, les clivages politiques classiques se révèlent inopérants.La gauche comme la droite sont traversées de courants qui pensent des choses diamétralement opposées sur la construction européenne.Pour faire court, on retrouve dans les deux camps des fédéralistes européens et des partisans de la souveraineté nationale, des partisans de l\u2019approfondissement de l\u2019Europe actuelle et des partisans d\u2019une sortie, plus ou moins nette, de l\u2019Union.La compétition électorale en devient difficile à lire car, lorsqu\u2019il s\u2019agit de l\u2019Europe, un électeur de gauche peut se retrouver plus proche d\u2019un candidat de droite que d\u2019un candidat de gauche si le premier est partisan de l\u2019Union et le second partisan d\u2019une sortie de l\u2019euro ! La chose vaut aussi pour l\u2019électeur de droite, mais cette situation se révèle particulièrement problématique à gauche car le fondateur du Parti socialiste, François Mitterrand, qui dirigea la France de 1981 à 1995, a substitué l\u2019idéal européen à l\u2019idéal socialiste2.Concrètement, cela revient souvent à accepter des régressions sociales au nom d\u2019une Europe progressiste (démocratique et sociale) toujours promise, mais qu\u2019on ne voit jamais advenir.L\u2019heure des clarifications approche peut-être.Concernant l\u2019Europe, tout dépend de l\u2019analyse qu\u2019on fait des sources du mal : soit on pense que le projet d\u2019origine est bon mais a mal tourné (notamment à cause de l\u2019ultralibéralisme des années 1980 et 1990), auquel cas il faut tenter de faire revenir la rivière européenne dans son lit originel ; soit on pense que le ver était dans le fruit (les traités fondateurs sont intrinsèquement libéraux), auquel cas des solutions radicales s\u2019imposent (sortie de l\u2019euro ou sortie de l\u2019Union).Une chose semble sûre dans tous les cas : les choix, quels qu\u2019ils soient, ne peuvent pas être effectués sans le consentement des peuples.Or, l\u2019UE et ses États membres semblent tentés par des solutions autoritaires comme le montrent le transfert de compétences de plus en plus larges à des organes non élus (Banque centrale et organismes éco - nomiques) et le refus de soumettre les traités européens à des référendums dont les verdicts seront respectés.Comment oublier que, comme le stipule la Déclaration universelle des droits de l\u2019Homme, « [l]a volonté du peuple est le fondement de l\u2019autorité des pouvoirs publics » ?1.Lire A.-C.Robert, « Europe.Droit d\u2019inventaire », Manière de voir, no129, juin-juillet 2013.2.Lire André Bellon, Une nouvelle vassalité, Paris, Mille et une nuits, 2007.RELATIONS 793 NOVEMBRE-DÉCEMBRE 2017 23 DOSSIER Alain Reno, Tous pour un, un contre., 2017, technique mixte Catherine Caron et Claude Vaillancourt Les auteurs sont respectivement rédactrice en chef adjointe de la revue Relations et écrivain, président d\u2019ATTAC-Québec e définirais la mondialisation comme la liberté pour mon groupe d\u2019investir où il veut, le temps qu\u2019il veut, pour produire ce qu\u2019il veut, en s\u2019approvisionnant et en vendant où il veut, et en ayant à supporter le moins de contraintes possible en matière de droit du travail et de conventions sociales1.» Cette déclaration de Percy Barnevik, ancien président du conseil d\u2019administration de la firme d\u2019ingénierie ABB, est devenue emblématique d\u2019une mondialisation qui ne s\u2019embarrasse pas du sens ou du non-sens de cette « liberté » qui provoque des déséquilibres abyssaux à l\u2019échelle mondiale.Quelques constats le révèlent : aujourd\u2019hui, sur les 100 premières entités économiques mondiales, 31 seulement sont des États et 69 des multinationales ; 8 milliardaires détiennent autant de richesse que la moitié la plus pauvre de la population mondiale2; de puissants oligopoles dominent tous les grands secteurs de l\u2019économie ; plus de 2500 traités d\u2019investissement offrent des « dispositions-obus » aux entreprises pour s\u2019attaquer à des lois nationales qui entravent leur quête de profit.Pour mondialiser de cette manière, à la faveur de la chute du bloc communiste, il a fallu essentiellement donner préséance au droit des entreprises sur les droits humains.Il a fallu créer de l\u2019endettement pour saper l\u2019autonomie tant des personnes que des pays ; propager une idéologie néolibérale à l\u2019aide d\u2019institutions cherchant à infléchir politiques et comportements ; concentrer du pouvoir en dépossédant.Les causes et les conséquences de cette phase du capitalisme, financier et globalisé, le mouvement altermondialiste, au sens large, les a comprises et critiquées bien avant la droite populiste et des politiciens comme Donald Trump et Marine Le Pen, dont l\u2019opposition à la mondialisation tient largement de la mascarade.Le diagnostic des altermondialistes s\u2019est avéré à plusieurs égards et l\u2019échec de la mondialisation actuelle est si manifeste \u2013 les crises financière, climatique, migratoire, notamment, l\u2019attestent \u2013 qu\u2019on se demande pourquoi leurs multiples propositions tardent encore à être appliquées.En effet, entre autres exemples, la crise financière mondiale de 2008-2009 \u2013 qui dégénéra en crises économiques, sociales et de la dette publique dans plusieurs pays \u2013 a démontré de manière tragique que le mouvement altermondialiste avait raison de clamer que la financiarisation de l\u2019économie et la déréglementation tous azimuts du secteur de la finance constituent un jeu très dangereux et qu\u2019il faut de toute urgence y remédier.Parmi les moyens pour y arriver, mentionnons la séparation des banques de dépôt des banques d\u2019investissement, l\u2019imposition de limites à la libre circulation des capitaux et d\u2019une taxe sur les transactions financières, la socialisation du secteur bancaire, l\u2019interdiction des paradis fiscaux et des fonds spéculatifs, etc., autant de propositions qui peinent à voir le jour dans un contexte où on a laissé se construire un oligopole bancaire mondial.La crise climatique a pour sa part conduit le mouvement à radicaliser ses actions et à lier ses propositions pour stopper la « marchandisation du monde » à la nécessaire sortie de l\u2019économie des hydrocarbures.Quant à la crise migratoire, Aminata Traoré, la grande figure malienne de l\u2019altermondialisme, a bien montré qu\u2019à force d\u2019asservir des pays au moyen d\u2019un endettement conditionné à des libéralisations et des privatisations, de piller les ressources ou d\u2019anéantir des cultures vivrières pour conquérir un marché sans égards aux populations locales, on provoque des conflits et contraint des milliers d\u2019êtres humains à se chercher un avenir ailleurs\u2026 tout en les rejetant ensuite sous prétexte que ce ne sont que de simples « migrants économiques ».Changer de paradigme Par de multiples manifestations, initiatives, campagnes et déclarations, le mouvement altermondialiste a maintes fois explicité par quels principes et axes d\u2019action passe une sortie 24 RELATIONS 793 NOVEMBRE-DÉCEMBRE 2017 DOSSIER l\u2019altermondialisme, plus pertinent Que jamais Défaire le modèle actuel de la globalisation pour en construire un autre, plus solidaire, a toujours été au cœur des propositions des altermondialistes.«J Alain Reno, Il jongle avec les loups, 2017, collage de la mondialisation néolibérale.La mondialisation doit d\u2019abord et avant tout être enracinée dans la plus haute exigence démocratique et la recherche de l\u2019intérêt public.« À quoi sert un parlement s\u2019il faut de toute façon signer, s\u2019il faut de toute façon ratifier ?», s\u2019interrogeait Paul Magnette, alors qu\u2019il était ministre-président de la Wallonie, dans son célèbre discours du 16 octobre 2016 contre l\u2019Accord économique et commercial global entre le Canada et l\u2019Union européenne (UE).Vouloir une « autre mondialisation » \u2013 ou «démondialiser», sachant que ce concept a d\u2019abord été proposé par deux figures de l\u2019altermondialisme, Walden Bello et Bernard Cassen \u2013 signifie, dans cette perspective, reprendre le contrôle démocratique des forces économiques et financières qui dominent nos sociétés et qui ont acquis un pouvoir démesuré nuisible au bien commun, au respect des droits démocratiques et humains ainsi qu\u2019à l\u2019avancée de la justice sociale.Il s\u2019agit de faire émerger un nouveau paradigme fondé sur le respect des écosystèmes, des droits humains et des cultures diversifiées du monde, et non pas sur la domination de plus en plus grande de puissances oligarchiques.Cet impératif s\u2019inscrit tout autant dans le caractère inédit d\u2019une époque \u2013 marquée par des fortunes colossales et des écarts de richesse inégalés ainsi que par une crise climatique mortifère \u2013 que dans le legs historique de mouvements sociaux antérieurs dont l\u2019esprit solidaire et internationaliste, contraire à l\u2019individualisme, au sectarisme et au nationalisme étroit, fonde et traverse les courants altermondialistes.En plus d\u2019avoir sérieusement miné la crédibilité et l\u2019action des institutions financières internationales et contribué à stopper des accords nuisibles à l\u2019intérêt public \u2013 comme la Zone de libre-échange des Amériques et le traité de libre-échange entre l\u2019UE et les États-Unis \u2013, le mouvement altermondialiste est derrière un important projet encore méconnu : celui de mettre sur pied un instrument international contraignant juridiquement les multinationales à respecter les droits humains et les normes sociales et environnementales.Il fait aussi avancer la notion du crime d\u2019écocide3 ou encore le projet d\u2019une fiscalité internationale capable d\u2019enrayer la forte tendance des richissimes et des multinationales à se désolidariser du destin des territoires et des populations touchées par leurs activités.Chose certaine, l\u2019action locale doit se conjuguer à l\u2019action nationale et internationale, et la valorisation d\u2019outils qui ont fait leurs preuves (droits humains, services publics, coopératives, agroé- cologie, etc.), aller de pair avec de nouvelles initiatives (droits de la Terre-Mère, systèmes d\u2019échange local, villes « zéro déchet», etc.).La notion d\u2019alternatives systémiques comme la souveraineté alimentaire, le « buen vivir », les communs ou l\u2019éco-féminisme s\u2019impose par ailleurs de plus en plus.Faire émerger des relais politiques À l\u2019évidence, les élites au pouvoir s\u2019accommodent mieux de l\u2019extrême droite, qui évolue confortablement dans le capitalisme \u2013 à la condition de pouvoir s\u2019en prendre à quelques boucs émissaires \u2013, que de la mouvance altermondialiste, qui propose des changements structurels profonds modifiant les rapports de pouvoir.Pourtant, pourront-elles encore longtemps faire l\u2019autruche ?Par exemple, au sujet de l\u2019Accord de Paris sur les changements climatiques, pourrons-nous encore longtemps faire consensus sur l\u2019absolue nécessité de maintenir le réchauffement climatique sous la barre des 2 °C tout en refusant de créer des mécanismes contraignants pour forcer les pays à atteindre leurs objectifs ?Le défi du mouvement altermondialiste, avec ses alliés du mouvement écologiste, entre autres, est de passer de celui qui « a souvent raison » à celui qui arrive à imposer davantage ses solutions.Il doit y arriver notamment auprès de cette « gauche » qui exerce parfois le pouvoir (Parti québécois au Québec, Parti socialiste en France, Parti travailliste au Royaume-Uni, par exemple) en reniant ses idéaux, que ce soit en matière de réduction des inégalités ou de respect de l\u2019environnement.Actuellement, la popularité, entre autres chez les jeunes, de certains politiciens jugés radicaux ou très à gauche est symptomatique d\u2019un mouvement de fond dont il est difficile au- jourd\u2019hui d\u2019évaluer la pérennité.Les succès électoraux de Bernie Sanders aux États-Unis et de Jeremy Corbyn au Royaume-Uni, les votes combinés en faveur de Jean-Luc Mélenchon et Benoît Hamon à la présidentielle en France, la percée de militants des Indignés à la tête de mairies de grandes villes d\u2019Espagne, une certaine hausse de popularité de Québec solidaire chez nous attestent une envie de mettre en branle d\u2019importants changements sociaux et d\u2019accélérer une transition écologique qui tarde à se réaliser et semble trop mal planifiée.Cela se manifeste avec, en toile de fond, les brèches qu\u2019ont pu créer certains gouvernements progressistes en Amérique latine au cours des 15 dernières années, en matière de lutte contre la dette (Équateur) ou de mesures favorables aux plus démunis (Venezuela, Brésil), par exemple.À bien des égards, la grande dissonance qui s\u2019observe entre les décisions impopulaires des gouvernements en faveur des élites (austérité, projets d\u2019oléoducs, etc.) et ce que souhaite une bonne partie de la population devient de plus en plus intenable.C\u2019est par la stimulation et l\u2019articulation patiente et féconde d\u2019une mobilisation locale et globale constante \u2013 auxquelles contribuent les forums sociaux mondiaux et régionaux, la Marche mondiale des femmes et plusieurs contre-sommets, entre autres \u2013 qu\u2019on peut espérer des transformations positives et des points de rupture entre les gouvernants et des élites dont la cupidité et l\u2019aveuglement en viennent jusqu\u2019à nuire à leurs propres intérêts.1.Cité dans Jean Ziegler, Les nouveaux maîtres du monde et ceux qui leur résistent, Paris, Fayard, 2002, p.181.2.Voir le rapport « Une économie au service des 99 % », Oxfam international, janvier 2017.3.Le mot « écocide » désigne le crime de destruction de ce qui est nécessaire à l\u2019humanité pour exister.RELATIONS 793 NOVEMBRE-DÉCEMBRE 2017 25 DOSSIER Le défi du mouvement altermondialiste est de passer de celui qui «a souvent raison» à celui qui arrive à imposer davantage ses solutions. altermondialisme ou démondialisation?Jonathan Durand Folco L\u2019auteur est professeur à l\u2019École d\u2019innovation sociale de l\u2019Université Saint-Paul Lorsque vient le temps de critiquer la mondialisation, plusieurs perspectives s\u2019affrontent dans l\u2019espace public pour proposer une autre vision du monde, c\u2019est-à-dire une alternative sociale, économique et politique globale de portée mondiale.Parmi un ensemble de thèses souvent semblables et entrecroisées, nous pouvons identifier deux grands discours qui font le procès de la mondialisation néolibérale, du libre-échange et des institutions supranationales qui régissent l\u2019ordre économique mondial : l\u2019altermondialisme et la démondialisation.Il faut rappeler que la notion de « démondialisation » a été développée par l\u2019altermondialiste philippin Walden Bello et que les partisans de la démondialisation comptent de nombreux alter- mondialistes.Si ces deux visions se recoupent à plusieurs égards, elles proposent également certaines avenues très divergentes.Toute la question réside dans les aspects du problème qui sont critiqués et les solutions de rechange proposées.Tout d\u2019abord, nous pouvons identifier une première convergence entre l\u2019altermondialisme et la démondialisation dans leur critique commune des multinationales et du capitalisme.Ces deux discours insistent fortement sur la justice sociale et la co - opération internationale.Il existe cependant une divergence importante entre l\u2019alter- mondialisme et la démondialisation.L\u2019altermondialisme ne concentre pas son attention sur l\u2019échelle nationale, embrassant plutôt l\u2019interdépendance des relations sociales, économiques et politiques comme un fait indépassable, voire un progrès pour l\u2019humanité.La solution résiderait donc dans la transformation des institutions internationales, l\u2019ajout de nouveaux mécanismes de redistribution (taxes sur les transactions financières) ou de régulation (accords sur le climat ou sur le respect des droits humains) pour assurer la justice globale.À l\u2019inverse, la démon- dialisation est profondément sceptique par rapport à la possibilité de réformer les traités et institutions supranationales, et préconise donc une stratégie de sortie ou de rupture (avec l\u2019Union européenne par exemple, laquelle serait intrinsèquement néolibérale et irréformable).Conséquemment, la démondialisation souhaite réaffirmer la souveraineté nationale, et ce, en misant sur un protectionnisme et un retour à la monnaie nationale comme stratégie de transition.Ce discours se rapproche du nationalisme sur ces questions spécifiques (affirmation de la souveraineté notamment), tout en gardant une visée anticapitaliste, égalitaire et internationaliste.En résumé, l\u2019altermondialisme souhaite une réforme globale de la mondialisation néolibérale par une stratégie se déployant à l\u2019échelle supranationale.À l\u2019opposé, la démondialisation vise une sortie de la mondialisation combinée à une sortie du capitalisme via une rupture à l\u2019échelle nationale, appuyée sur la reconquête de la souveraineté nationale et populaire.La dé - mondialisation se distingue donc du nationalisme économique qui préconise le retour à un capitalisme national, celui-ci pouvant inclure le protectionnisme, une monnaie nationale, la fermeture des frontières aux immigrants et des protections sociales réservées aux « nationaux ».La démondialisation cherche en effet à dépasser le capitalisme et le nationalisme étroit par le biais d\u2019une décroissance (relocalisation de l\u2019économie) et de la construction d\u2019une véritable coopération internationale.La démondialisation rejoint ici l\u2019altermondialisme en ce sens qu\u2019elle cherche à instaurer un nouvel ordre de relations internationales plus juste.Pour ce faire, elle préconise toutefois une stratégie qui passe d\u2019abord par les États nationaux plutôt que par les institutions supranationales.Néanmoins, toute la différence entre la démondialisation (démocratique) et le nationalisme conservateur (populiste de droite ou autoritaire) réside dans leur interprétation de la souveraineté.Tandis que le « souverainisme de gauche » s\u2019appuie sur une critique forte des systèmes d\u2019oppression, sur l\u2019exigence démocratique et sur un horizon internationaliste, le « souverainisme de droite », quant à lui, privilégie la défense de l\u2019« intérêt national », lequel doit primer sur toute revendication particulière en matière de classe, de sexe ou d\u2019origine ethnique.Ainsi, de façon schématique, nous pouvons distinguer alter- mondialisme et démondialisation par leur articulation parti - culière de la souveraineté et de la solidarité internationale : internationalisme non souverainiste pour le premier et souve- rainisme de gauche internationaliste pour le second.Mais pour bien éviter la confusion entre ce souverainisme et celui de la droite chauvine, voici un passage d\u2019un ouvrage éclairant de l\u2019économiste français Frédéric Lordon, partisan de la sortie de l\u2019euro et de l\u2019Union européenne, et défenseur d\u2019une transition postcapitaliste par une rupture à l\u2019échelle nationale : « La souveraineté vue de gauche, elle, n\u2019a pas d\u2019autre sens que la souveraineté du peuple, c\u2019est-à-dire l\u2019association aussi large que possible de tous les intéressés à la prise des décisions qui les intéressent.En vérité, il ne devrait pas y avoir lieu conceptuellement de faire cette différence de la nation et du peuple, donc de la \u201csouveraineté nationale\u201d et de la \u201csouveraineté populaire\u201d, mais des habitudes lexicales ont été ainsi prises dans le débat politique que le premier terme renvoie bel et bien à tout un univers (et à des locuteurs) de droite et qu\u2019il n\u2019est pas autre chose en son fond qu\u2019un souverainisme gouvernemental, quand le second est de gauche en tant qu\u2019il n\u2019efface pas les mandants derrière les mandataires, et se pose par là comme souverainisme démocratique.Le souverainisme de droite n\u2019est donc rien d\u2019autre que le désir d\u2019une restauration (légitime) des moyens de gouverner, mais exclusivement rendus à des gouvernants qualifiés en lesquels la \u201cnation\u201d est invitée à se reconnaître \u2013 et à s\u2019abandonner.Le souverainisme de gauche est l\u2019autre nom de la démocratie \u2013 mais enfin comprise en un sens tant soit peu exigeant1.» 1.Frédéric Lordon, La malfaçon.Monnaie européenne et souveraineté démocratique, Paris, Les liens qui libèrent, 2014, p.230.26 RELATIONS 793 NOVEMBRE-DÉCEMBRE 2017 DOSSIER Walden Bello* L\u2019auteur, sociologue philippin, a cofondé l\u2019ONG altermondialiste Focus on the Global South e libre-échange et la libre circulation des capitaux ont été les locomotives de la mondialisation.Mais ces principes économiques ont aussi provoqué une succession de crises entraînant une remise en question généra - lisée du capitalisme comme force d\u2019organisation de la vie économique \u2013 et de son expression idéologique suprême, le néolibéralisme.Les manifestations dénonçant le capitalisme tenues lors du récent sommet du G20 à Hambourg \u2013 les 7 et 8 juillet 2017 \u2013 peuvent apparaître, au premier regard, semblables aux mobilisations qui ont marqué chacune des grandes rencontres internationales du début des années 2000.Il y a néanmoins aujourd\u2019hui une dif - férence de taille par rapport à cette période : le capitalisme mondial est dans une période de stagnation à long terme à la suite de la crise financière mondiale de 2008-2009.La nouvelle vague de manifestations témoigne d\u2019un désenchantement vis-à-vis du capi - talisme beaucoup plus répandu qu\u2019à l\u2019époque des manifestations des années 2000.Pour autant, la capacité de résilience du capitalisme à traverser ce genre de crises ne doit pas être sous-estimée.La situation actuelle pose d\u2019importants défis, en particulier pour les militants mobilisés autour des questions de commerce international, qui ont été aux premières lignes de la lutte contre le néolibéralisme et la mondialisation au cours des 20 dernières années.l\u2019étonnante vitalité du néolibéralisme Le premier de ces défis est l\u2019étonnante vitalité que le néolibé- ralisme présente.La crédibilité du néolibéralisme, pour lequel l\u2019idéologie libre-échangiste est fondamentale, a été grandement minée par une série de crises qui se sont déroulées au cours des deux dernières décennies, parmi lesquelles on retrouve l\u2019échec de la troisième Conférence ministérielle de l\u2019Organisation mondiale du commerce (OMC) à Seattle, en 1999, la crise financière asiatique de 1997-1998 et la crise financière mondiale de 2008- 2009, dont les effets continuent de se faire sentir en tirant vers le bas l\u2019économie mondiale.La plupart des observateurs se souviennent de ce moment, à la fin de 2008, où, après avoir entendu les analyses sur la crise financière en cours livrées par une assemblée d\u2019économistes orthodoxes à la London School of Economics, la reine Élisabeth II a demandé : « Comment se fait-il que personne n\u2019ait pu voir venir cela ?» Parmi les économistes déconcertés, personne n\u2019avait pu lui répondre \u2013 et aux dernières nouvelles, la reine n\u2019a toujours pas obtenu de réponse.Ce qui est troublant, c\u2019est que le néolibéralisme continue de faire la pluie et le beau temps malgré cette perte de crédi - bilité.Les professeurs d\u2019économie l\u2019enseignent encore et les technocrates continuent de le prescrire et de l\u2019imposer.Les hypothèses erronées de la théorie libre-échangiste demeurent aux fondements des accords de libre-échange ou de partenariat économique, avec lesquels les grandes puissances cherchent à corseter les pays en voie de développement.Pour emprunter une image aux vieux films westerns : le conducteur du train a été abattu, mais sa main inerte est restée appuyée sur la manette de vitesse et pousse l\u2019engin à plein régime.Ce qu\u2019il faut retenir de cela, c\u2019est que tant qu\u2019une idéologie permet de servir des intérêts \u2013 ceux des entreprises et des institutions du savoir qui ont investi dans son développement, par exemple \u2013, celle-ci ne sera pas renversée, quand bien même serait-elle frappée par une série de crises de crédibilité dévastatrices.RELATIONS 793 NOVEMBRE-DÉCEMBRE 2017 27 DOSSIER pour une mondialisation alternative C\u2019est la gauche qui a diagnostiqué les maux de la mondialisation.Alors pourquoi est-ce la droite qui s\u2019approprie le message ?L Alain Reno, Halte terre, 2017, collage le développement extraverti a toujours le vent en poupe Le second défi auquel nous sommes confrontés est particulièrement important pour les pays en voie de développement.Il s\u2019agit de la persistance du modèle de croissance économique tourné vers les exportations, ou développement dit « extraverti ».Aujourd\u2019hui, ce modèle est partagé tant par les néolibéraux que par les non-néolibéraux, qui divergent seulement sur le rôle à confier à l\u2019État : les premiers pensent que le développement devrait être mû uniquement par les forces du marché, tandis que les seconds croient qu\u2019il nécessite un appui vigoureux de l\u2019État.Or, ces dernières années, c\u2019est le modèle même de croissance extravertie qui a été rendu obsolète en raison de la stagnation des centres économiques stimulant la demande mondiale \u2013 les États-Unis, l\u2019Europe et les pays formant le BRICS (Brésil, Russie, Inde, Chine et Afrique du Sud) \u2013 qui étaient dynamiques jusqu\u2019à récemment.C\u2019est d\u2019ailleurs la non-viabilité de ce modèle de croissance économique rapide qui a mené la Chine, sous Hu Jintao et Wen Jiabao, à s\u2019éloigner d\u2019une économie reposant sur les exportations pour adopter une stratégie stimulant la demande intérieure, au travers d\u2019un imposant programme d\u2019investis - sements de 585 milliards de dollars US.Or, la Chine a échoué et les raisons qui expliquent cet échec sont instructives.C\u2019est qu\u2019en réalité, un ensemble de puissants intérêts se sont agglutinés autour du modèle économique basé sur les exportations \u2013 les banques d\u2019État, les gouvernements locaux et régionaux ayant bénéficié de ces politiques, les entreprises d\u2019État axées sur les exportations, les investisseurs étrangers \u2013 rendant difficile toute entreprise de remplacement, et ce, en dépit du fait qu\u2019il n\u2019est pas adapté dans le contexte de stagnation internationale actuelle.Les mêmes velléités de changement de politiques économiques ont cours dans d\u2019autres pays en développement et dans la plupart des cas, le résultat est identique : les lobbies de l\u2019exportation sont en train de gagner, malgré le fait que les conditions économiques mondiales nécessaires à leur stratégie se délitent.le coup fourré de la droite radicale Un troisième important défi réside dans le fait que lorsque des changements majeurs en matière de politiques commerciales ont bel et bien lieu, ils ne sont pas le résultat d\u2019actions de groupes progressistes, mais de démagogues de la droite.Le cas le plus patent est celui des États-Unis.C\u2019est en effet Donald Trump qui a mis un terme à l\u2019Accord de partenariat transpacifique (APTP), qui avait été tant critiqué par les milieux de gauche.Quand bien même Trump est un démagogue et que ses intentions tiennent de l\u2019opportunisme, c\u2019est lui \u2013 et non les démocrates de Hillary Clinton \u2013 qui s\u2019est montré favorable à l\u2019abrogation de l\u2019APTP, qui constituait l\u2019une des demandes centrales du mouvement syndical américain durant la dernière campagne électorale présidentielle.Cela a permis à Trump de faire des gains importants auprès de la classe ouvrière blanche.En Europe aussi les classes ouvrières se tournent en masse vers les partis de droite radicale, et il ne s\u2019agit pas seulement d\u2019une réaction raciste à l\u2019immigration, mais également parce que ces partis ont adopté une rhétorique antimondialisation et anti-libre-échange (voir l\u2019article d\u2019Aurélien Bernier, p.17).À l\u2019instar des démocrates aux États-Unis, les sociaux-démocrates européens sont associés à la financiarisation et au libre- échange; c\u2019est ce qui explique en grande partie leur perte de crédibilité.C\u2019est pourtant la gauche anti-establishment, celle des mouvements sociaux, qui a formulé puis développé la critique de la mondialisation, du néolibéralisme et du libre-échange dans les années 1990 et 2000.Pour une panoplie de raisons cependant, nous n\u2019avons pas été en mesure de traduire nos analyses en un mouvement efficace.L\u2019extrême droite, de son côté, s\u2019est approprié notre message de façon opportuniste et se présente comme étant anti-néolibérale, opposée à la fois au centre droit et au centre gauche.Elle nous a coupé l\u2019herbe sous le pied.un autre modèle Le dernier défi qui nous attend est de proposer un paradigme différent qui soit crédible.Les deux premiers défis que j\u2019ai soulevés renvoient à l\u2019importance des puissants intérêts dans le maintien d\u2019un paradigme en déficit de crédibilité intellectuelle.Mais ce maintien ne s\u2019explique pas seulement par la force d\u2019inertie que représentent ces puissants intérêts.Notre inca - pacité à passer d\u2019une critique du capitalisme néolibéral à la formulation d\u2019une puissante alternative \u2013 comme l\u2019a été le socialisme pour de nombreuses personnes, classes margina - lisées et nations au XXe siècle \u2013 fait aussi partie du problème.Les bases théoriques pour construire un modèle économique différent existent déjà.Elles sont le résultat de l\u2019action de tant et tant de progressistes ces 50 dernières années, et comprennent les riches recherches faites autour des notions de développement durable, de décroissance et de démondialisation.La tâche aujourd\u2019hui est d\u2019intégrer ces divers éléments non seulement dans un modèle intellectuel cohérent, mais aussi dans un récit inspirant qui allie vision, théorie, programme et action dans un tout structuré et solidement ancré dans les valeurs de justice, d\u2019équité et de respect de l\u2019environnement.Évidemment, il nous faudra travailler sans relâche pour atteindre cet objectif.Mais nous ne pouvons pas seulement être convaincus qu\u2019il est nécessaire d\u2019arriver à proposer une alter native qui rallierait une majorité de personnes : nous devons avoir confiance que c\u2019est possible.Voilà certains des plus importants défis auxquels doivent faire face les militantes et militants mobilisés autour des questions liées à la mondialisation.Nous ne pouvons laisser le champ libre à un néolibéralisme du désastre ou à une extrême droite qui s\u2019est approprié nos analyses en les combinant à des valeurs répugnantes et réactionnaires.Un avenir qui répond à nos valeurs progressistes ne va pas de soi.Nous devons travailler à ce qu\u2019il advienne, et nous le ferons.* Traduit de l\u2019anglais par Marc-Olivier Vallée.Le texte est paru le 19 juillet 2017 dans Foreign Policy in Focus, dont W.Bello est un collaborateur régulier.28 RELATIONS 793 NOVEMBRE-DÉCEMBRE 2017 DOSSIER elon vous, qu\u2019est-ce qui caractérise le plus la position du Québec face à la mondialisation capitaliste ?Dans quelle mesure a-t-il le contrôle sur les accords de libre-échange qui l\u2019affectent ?Simon-Pierre Savard-Tremblay : Tout d\u2019abord, question de préciser le vocabulaire, il faut rappeler que les accords commerciaux contemporains ne sont plus du libre-échange à proprement parler ; le libre-échange renvoie à l\u2019idée qu\u2019on abaisse les droits de douane sur un certain nombre de marchandises pour que la concurrence puisse s\u2019exercer de manière libre et non faussée, nous dit-on.Or, aujourd\u2019hui, alors que les droits de douane sont déjà extrêmement faibles, les accords dits de libre-échange touchent autant les politiques pharmaceutiques que les médicaments, l\u2019environnement, l\u2019agriculture, les lois du travail et les services publics dont on force la marchan - disation \u2013 bref, à peu près tous les pans de l\u2019économie et de la société.Quand on parle de libre-échange aujourd\u2019hui, il est donc moins question de commerce que de cadres régle - mentaires qui imposent le néolibéralisme comme système aux signataires des traités.Ce n\u2019est pas pour rien que certains penseurs libéraux parlent de « constitutionnalisme économique » pour destituer la souveraineté étatique.Le mal-nommé « libre- échange » est aujourd\u2019hui un régime politique.Dans un tel contexte, le Québec a une classe politique qui ne se pose pas trop de questions et qui, au contraire, en chante les louanges.Pierre-Marc Johnson, ancien premier ministre et aujourd\u2019hui négociateur pour le Québec de l\u2019Accord économique et commercial global (AECG) avec l\u2019Europe, a par ailleurs admis candidement qu\u2019en tant que province, le rôle du Québec se limitait à faire de la diplomatie de corridor, jamais à la table des négociations.Ce même Johnson a aussi comparé les opposants au libre-échange aux défenseurs de la cigarette et aux climato-sceptiques, manière de dire qu\u2019il y aurait chez eux un refus de la réalité et de l\u2019évidence.De plus, on répète toujours que les grands traités vont nous ouvrir sur le monde, nous donner accès à des marchés de millions d\u2019habitants, que c\u2019est là une aubaine pour une petite nation comme la nôtre.Mais encore faut-il avoir les moyens de les conquérir, ces marchés ! En ce moment, nos institutions qui auraient pu servir de levier ont toutes été converties à la logique néolibérale et nous n\u2019avons plus d\u2019État stratège au Québec.L\u2019exemple le plus flagrant est celui de la Caisse de dépôt et placement du Québec (CDPQ), qui jadis avait pour but de servir un développement économique structurant et de protéger notre économie nationale, alors qu\u2019elle joue maintenant à la grande banque ultra-financiarisée sur les marchés mondiaux.Dans ce contexte, signer des accords de libre-échange revient à se jeter dans la gueule du loup.Éric Pineault : On s\u2019entend tout à fait sur la nature des nouveaux traités.Un exemple parlant est lorsque le Québec a voulu interdire le 2,4-D, un herbicide potentiellement cancérigène produit par l\u2019entreprise étasunienne Dow Chemicals.Devant la menace d\u2019une poursuite de la compagnie, invoquant une clause de l\u2019Accord de libre-échange nord-américain (ALENA), le Québec a dû faire marche arrière et c\u2019est le gouvernement canadien qui a négocié ce recul.L\u2019entente conclue RELATIONS 793 NOVEMBRE-DÉCEMBRE 2017 29 DOSSIER le québec face à la mondialisation?: contraintes, résistances et voies de sortie ÉchaNge eNtre SimoN-Pierre SavarD-trembLay et Éric PiNeauLt S Nation minoritaire au sein du grand ensemble canadien et nord-américain, le Québec vit la mondialisation au milieu de contraintes et de paradoxes multiples qui lui sont propres.Comment ceux-ci affectent-ils son développement et sa capacité d\u2019orienter son avenir ?Nous en avons discuté avec deux intellectuels critiques de la mondialisation issus de tendances politiques contrastées : le sociologue indépendantiste et démondialiste Simon-Pierre Savard-Tremblay, auteur entre autres de L\u2019État succursale \u2013La démission politique du Québec (VLB, 2016), et l\u2019économiste et sociologue écosocialiste Éric Pineault, professeur à l\u2019UQAM et membre du Collectif d\u2019analyse de la financiarisation du capitalisme avancé. avec Dow en dehors du cadre de l\u2019ALENA a engagé le Québec à ne pas interdire le produit.Voilà un des exemples patents de la limitation de la souveraineté environnementale du Québec qu\u2019entraînent les mécanismes de ces traités visant à créer un espace de droit et d\u2019exercice de pouvoir pour les multinationales en limitant la souveraineté des États.S.-P.S.-T.: Le fameux chapitre 11 de l\u2019ALENA en est l\u2019incarnation, dont on commence seulement ces dernières années à comprendre les conséquences.Son mécanisme de règlement des différends entre investisseurs et États permet aux grandes entreprises de renverser des lois adoptées par un parlement.Aujourd\u2019hui, ce type de mécanisme est devenu la norme dans les nouveaux traités.Quel bilan pourrait-on tirer des différents accords de libre-échange signés par le Canada au cours des 30 dernières années, et quels effets ont-ils eus pour le Québec ?S.-P.S.-T.: Tout d\u2019abord, on le sait, le Québec inc.est présentement en train de se faire décapiter : nos entreprises sont rachetées par des grands groupes internationaux, nous perdons nos sièges sociaux, etc.Ensuite, s\u2019il y a eu des effets bénéfiques aux accords de libre-échange (qui ont davantage profité à la bourgeoisie), il sont plutôt imputables au libre-échange de base, portant sur le commerce et les droits de douane facilitant certaines exportations, et non aux nouveaux accords qui mettent en concurrence les États dans une course à la marchan - disation de plus en plus profonde et rapide.É.P.: Pour ma part, j\u2019ai de la difficulté à départager ce qui relève des accords de libre-échange comme tel de ce qui relève de la mondialisation dans le sens plus classique du terme, c\u2019est- à-dire le développement de chaînes internationales de production, l\u2019augmentation des échanges, etc.Les deux phénomènes se sont déployés simultanément et sont intiment liés.Le bilan qu\u2019on pourrait faire serait donc davantage celui d\u2019un cycle d\u2019accumulation au cours duquel on a assisté à une phase de consolidation capitaliste comme on l\u2019a rarement vu dans l\u2019histoire, avec l\u2019émergence de grands monopoles transnatio- nalisés.Ce mouvement, conjugué à l\u2019émergence des nouveaux grands accords de libre-échange, a changé le cadre des relations entre les multinationales, les plus petites entreprises, les travailleurs et l\u2019État.Les multinationales ont gagné en « flexi bi- 30 RELATIONS 793 NOVEMBRE-DÉCEMBRE 2017 Alain Reno, Des accords, 2017, collage DOSSIER lité», en capacité stratégique vis-à-vis de l\u2019État.RioTinto Alcan est un excellent exemple.Cette firme déploie ses activités en fonction de critères qui sont les siens et détermine carrément le cours de certains métaux.Est-ce que les accords de libre- échange sont à blâmer à 100 % pour cette inféodation des États?Je ne saurais le dire, mais ils participent certainement d\u2019une dynamique beaucoup plus globale de renoncement à la souveraineté politique.Malgré cette dynamique et contrairement à l\u2019Ontario ou à certains États américains, par exemple, le Québec a réussi à traverser cette période en préservant certaines institutions, en particulier son mouvement syndical.Dans les années 1980- 1990, ce dernier a pris d\u2019importantes décisions \u2013 notamment la création du Fonds de solidarité FTQ et la mise sur pied d\u2019instances de concertation tripartite avec l\u2019État et le patronat dans une optique de maintien de l\u2019emploi et de développement régional et local \u2013 qui lui ont permis de perdurer, et ce, même si ces décisions ont été vivement critiquées dès le départ.Car cette approche « développementiste » de maintien de l\u2019emploi revient au final à revendiquer le statu quo.Cela dit, la plus grande victoire du « parti de l\u2019austérité » ces dernières années, en particulier sous le gouvernement Couillard, est d\u2019avoir grandement affaibli ces structures qui, jusqu\u2019ici, avaient malgré tout permis de résister aux précédentes offensives néolibérales.S.-P.S.-T.: Ce qu\u2019on ne doit pas négliger dans la dynamique de consolidation actuelle, c\u2019est la financiarisation importante qui l\u2019accompagne.Plusieurs grandes entreprises vivent au- jourd\u2019hui davantage de leurs activités spéculatives que de leur production.Pour prendre un exemple récent, il y a eu la vente d\u2019IRIS aux lunetteries New Look, l\u2019été dernier.La nouvelle n\u2019a pas eu le retentissement de la vente de Rona ou du Cirque du Soleil parce qu\u2019on se disait que New Look est une entreprise québécoise.Mais ce qui s\u2019est joué, c\u2019est le passage d\u2019une entreprise de type entrepreneurial à un conglomérat qui appartient à une banque d\u2019affaires \u2013 Benvest Holdings \u2013 depuis les années 2000.Or, l\u2019investisseur est devenu le nouveau roi des traités commerciaux.É.P.: Dans le contexte actuel de faible croissance économique et de logique de consolidation du capital, les services et infrastructures publics deviennent par ailleurs des sortes de «gisements» d\u2019accumulation capitaliste possible.Les traités comme l\u2019AECG entre le Canada et l\u2019Union européenne consacrent d\u2019ailleurs cette logique en ouvrant les services publics provinciaux et municipaux à la concurrence privée.Le projet de Réseau électrique métropolitain (REM) de la CDPQ est en ce sens un projet modèle.La Caisse œuvre dans le secteur des infrastructures depuis une dizaine d\u2019années ailleurs dans le monde en misant sur cette forme d\u2019accumulation par dépossession, et maintenant elle applique sa recette ici.Au Québec, le libre-échange a été promu avec enthousiasme par le mouvement souverainiste, un paradoxe compte tenu de la limitation de la souveraineté politique qu\u2019imposent les différents traités.Comment expliquez-vous cela ?S.-P.S.-T.: Cette situation s\u2019explique par des raisons historiques bien précises.La défaite du référendum de 1980, qui s\u2019est jouée entre autres sur des questions de peur économique, y est pour beaucoup.Les têtes pensantes de l\u2019économie qu\u2019étaient Jacques Parizeau et Bernard Landry à l\u2019époque, qui étaient des keynésiens, se sont dit qu\u2019il fallait absolument trouver une façon de ne plus dépendre économiquement du Canada et diversifier les partenaires commerciaux pour que le chantage économique des fédéralistes ne fonctionne plus.Ce calcul est donc compréhensible, d\u2019autant que le libre-échange, à l\u2019époque, n\u2019était pas celui qu\u2019on connaît aujourd\u2019hui.Mais il faut tourner cette page et tirer un bilan lucide \u2013 et pas à la Lucien Bouchard ! \u2013 de cette expérience.Il faut voir que ces traités sont des accords anti-souverainistes.É.P.: J\u2019ai eu l\u2019occasion de poser directement la question à Bernard Landry.Il m\u2019a dit que face à la crise du paradigme keynésien de développement auto-centré, pendant les années 1970, il avait perdu ses repères.Il était à la recherche d\u2019une nouvelle façon de voir le développement économique.À l\u2019époque, ça lui a donc semblé logique de faire le pari du développement tiré par le commerce externe plutôt que de se fier uniquement sur la demande interne et sur l\u2019État.L\u2019idée était de faire du Québec une nation commerçante.Le nationalisme économique au Québec dans les années 1980-1990 a alors adopté le langage de l\u2019ouverture, de la conquête des marchés et de la célébration de la nouvelle élite économique.Devant l\u2019absence d\u2019une alternative structurée à gauche, cette vision du développement tourné vers l\u2019extérieur s\u2019est péren - nisée.D\u2019autant que la social-démocratie, dans tous les pays développés, pas seulement au Québec, est devenue une sorte de social-libéralisme.Cette hégémonie de la « troisième voie » explique aussi en partie pourquoi la critique du libre-échange est moins présente ici qu\u2019elle peut l\u2019être ailleurs.Dans ce contexte, comment penser qu\u2019une résistance pourrait s\u2019installer, sur le plan politique, contre le libre-échange néolibéral ?Quels projets politiques porter pour sortir de ce cadre au Québec ?S.-P.S.-T.: La crise est politique autant qu\u2019elle est écologique, économique et même humaine.La difficulté de monter un mouvement politique réside dans le fait que non seulement il faut restituer à l\u2019État sa souveraineté, mais aussi en reprendre le contrôle démocratique.Tout cela nous force à repenser la question dans un nouveau paradigme.Rebâtir un État stratège me semble une bonne voie.Pas seulement un État interven- RELATIONS 793 NOVEMBRE-DÉCEMBRE 2017 31 DOSSIER Dans le contexte actuel, les services et infrastructures publics deviennent par ailleurs des sortes de «gisements» d\u2019accumulation capitaliste possible. tionniste \u2013 car il faut rappeler que l\u2019État néolibéral n\u2019est pas un État qui refuse l\u2019intervention mais au contraire en promeut une forme bien précise \u2013, mais bien un État qui porte une stratégie d\u2019ensemble reflétant un consensus autour de notre intérêt national sur le plan économique.Il pourrait ainsi, par exemple, y avoir une forme d\u2019institution permanente au sein de laquelle syndicats, entreprises, associations de consommateurs et État pourraient siéger, sous tutelle publique.C\u2019est une hypothèse de travail à affiner, à questionner, mais l\u2019idée est d\u2019avoir des institutions qui permettraient de faire converger les intérêts de la nation.La question institutionnelle est tout sauf négligeable ici.É.P.: J\u2019ai l\u2019impression que la transition écologique peut être un moteur pour enclencher la nécessaire transformation vers une économie auto-centrée, basée sur des circuits plus courts et non plus seulement tirée par les exportations.Avec les gens de l\u2019Institut de recherche et d\u2019information socio - économiques et de l\u2019Institut de recherche en économie contemporaine, on a réfléchi au concept d\u2019éco-substitution des importations.Celui-ci consiste à fabriquer ici les choses qu\u2019on importe actuellement, pas par chauvinisme ou (seulement) pour protéger nos industries, comme dans une stratégie « classique » de substitution des importations, mais pour réduire l\u2019empreinte écologique des produits importés souvent de très loin.Une politique qui favorise cette éco-substitution des importations stimule l\u2019emploi local, structure une économie et comporte une dimension stratégique.Surtout, l\u2019ajout de la dimension écologique permet de contrecarrer la connotation négative de l\u2019aspect protectionniste de cette stratégie dans le discours dominant et permet de s\u2019appuyer sur des traités internationaux autres que le droit commercial néolibéral \u2013 comme les accords sur le climat.S.-P.S.-T.: Le coût social d\u2019une marchandise, par ailleurs, n\u2019est pas seulement lié à la question écologique.Par exemple, un produit fabriqué dans des conditions sanitaires indécentes, dans des pays où le travail des enfants est permis et où il n\u2019existe pas de salaire minimum, finit inévitablement par supplanter nos produits sur le marché en raison de son bas prix.C\u2019est pourquoi la modulation des droits de douane en fonction du coût social des marchandises me semble s\u2019imposer.Pour cela, un certain contrôle des frontières est donc nécessaire.Cela remet aussi en question plusieurs dogmes de l\u2019Organi - sation mondiale du commerce (OMC), qui assimile à de la discrimination toute action sur les marchandises entrantes.Diriez-vous que l\u2019indépendance politique est nécessaire pour que le Québec puisse s\u2019extraire de la mondialisation néolibérale et être un acteur d\u2019une mondialisation différente, plus juste ?S.-P.S.-T.: Absolument, car le Canada de 1867 est le premier laboratoire de la mondialisation libérale.C\u2019est le premier grand ensemble qui repose sur l\u2019idée d\u2019une intégration complète des frontières.On unit alors des territoires au nom du capital qui doit être mobile et circuler librement.À l\u2019époque, le chemin de fer a joué le rôle d\u2019unification d\u2019un grand marché est-ouest ; aujourd\u2019hui, ce sont les pipelines (et Énergie Est en est un bon exemple, même s\u2019il a été abandonné) qui jouent cette fonction.La transformation opérée par Pierre-Elliott Trudeau avec la constitution de 1982 va aussi dans le sens de ce que sera la mondialisation néolibérale : une réduction du pouvoir des parlements pour en donner plus aux tribunaux au nom des droits absolus de l\u2019individu.L\u2019indépendantisme, parce qu\u2019il est porteur d\u2019une défense de la capacité d\u2019agir de la communauté nationale, va nécessairement à contre-courant du néolibéralisme mondialisé, et ce, malgré les démentis incohérents de certains « souverainistes ».Cela dit, il va de soi qu\u2019un véritable projet indépendantiste ne saurait reproduire les mêmes recettes sans poursuivre la dissolution des cadres politiques et devrait donc être porteur d\u2019un projet de démondialisation.É.P.: Pour avoir une forme de souveraineté économique et une économie socialisée, il faut en effet une communauté politique concrète.La modernité a construit ses communautés politiques sous la forme de nations.On peut rêver à toutes sortes d\u2019autres façons de se réunir et de construire du commun, mais pour le moment la nation est la forme qu\u2019on a trouvée.Par contre, nos nations nord-américaines se sont construites sur le dos des peuples autochtones.Nous sommes des États- nations coloniaux et il y a là un problème avec lequel il faut maintenant composer.On ne peut plus prétendre que les frontières actuelles sont les nôtres et que nous contrôlons tout le territoire.Comment penser la souveraineté dans un contexte postcolonial ?Il s\u2019agit là d\u2019une question complexe à laquelle il reste à trouver des réponses.Ce que nous appelons le processus d\u2019accession à la souveraineté du Québec pourrait devenir un processus postcolonial, non seulement tourné vers le passé et la reconnaissance des torts commis, mais aussi tourné vers un avenir commun et une véritable reconnaissance réciproque.La conquête d\u2019une souveraineté réelle exige par ailleurs que nous puissions exercer en commun un pouvoir sur notre société.Cela ne peut se faire sans une transformation profonde de ce qui nous tient lieu d\u2019institutions démocratiques.Nous devons en effet penser des institutions beaucoup plus réflexives, participatives et ancrées dans les communautés.Finalement, pour que la souveraineté puisse s\u2019exercer dans le domaine économique, il y a aussi là une transformation institutionnelle profonde à penser: transformation de la propriété, de l\u2019entreprise, du travail, de la production et de la circulation.À mon avis, cette transformation est certainement incompatible avec le caractère capitaliste de l\u2019économie, avec la propriété corporative et, finalement, avec une économie orientée vers la croissance infinie.Propos recueillis par Emiliano Arpin-Simonetti 32 RELATIONS 793 NOVEMBRE-DÉCEMBRE 2017 DOSSIER Un véritable projet indépendantiste ne saurait reproduire les mêmes recettes néolibérales et devrait donc être porteur d\u2019un projet de démondialisation. RELATIONS 793 NOVEMBRE-DÉCEMBRE 2017 33 PROCHAIN NUMÉRO Notre numéro de janvier-février sera en kiosques et en librairies le 12 janvier 2018.Pensez à réserver votre exemplaire ! Il comprendra notamment un dossier sur : l\u2019identité ET LEvivre-ensemble AU QUÉBEC Depuis le début de la commission Bouchard-Taylor il y a 10 ans cette année, le débat sur l\u2019identité, la laïcité et le vivre-ensemble s\u2019enlise au Québec.Identitaires et «diversitaires» s\u2019opposent dans des débats souvent stériles où les positions des uns et des autres se durcissent, parfois jusqu\u2019à l\u2019extrême.Comment sortir de cette «guerre culturelle» qui met trop souvent en échec l\u2019action commune, notamment au sein de la gauche et du mouvement des femmes?Cette situation de malaise identitaire peut-elle avoir quelque chose de fécond?Comment les jeunes issus de l\u2019immigration permettent-ils de renouveler la culture québécoise?Et la reconnaissance de son héritage religieux pourrait-elle faciliter une meilleure compréhension mutuelle avec les minorités religieuses?À LIRE AUSSI DANS CE NUMÉRO: \u2022 un débat sur le BAPE ; \u2022 une analyse sur la situation des musulmans ismaéliens au Tadjikistan ; \u2022 le Carnet de Robert Lalonde, la chronique poétique de Denise Desautels et la chronique Questions de sens signée par Jean Bédard ; \u2022 les œuvres de notre artiste invitée, Paule Thibault.Recevez notre infolettre par courriel, peu avant chaque parution.Inscrivez-vous à notre liste d\u2019envoi sur la page d\u2019accueil de notre site Web : .Paule Thibault, Dada, portrait de Jean Arp, acrylique, collage, encre de Chine, crayon, aérosol, 91 x 122 cm Les auteurs sont respectivement étudiant au baccalauréat en droit à l\u2019UQAM et étudiant au doctorat en sociologie à l\u2019Université McGill an dernier aux États-Unis, les soulèvements entourant les décès de Freddie Gray, Michael Brown et plusieurs autres jeunes Noirs tués par la police, ainsi que le mouvement « Black Lives Matter », ont mis en lumière l\u2019ampleur des discriminations et des violences dont les Afro- Américains sont victimes.Bien que la gravité de ces violences ne doive pas être minimisée, celles-ci ne constituent toutefois que le visage le plus visible d\u2019un ensemble d\u2019inégalités qui structurent les rapports entre les minorités racisées et le système de justice criminelle américain.À des degrés certes divers, ces inégalités se retrouvent aussi au Canada et nécessitent qu\u2019on s\u2019y attarde.Deux notions permettent de bien rendre compte des mécanismes de reproduction du racisme institutionnel qui sont à l\u2019œuvre dans les deux pays : les espaces de relégation et le circuit carcéral.au carrefour de l\u2019abandon et de la surveillance C\u2019est une réalité avérée : les quartiers américains défavorisés font l\u2019objet d\u2019une surveillance policière plus importante et d\u2019interventions des forces de l\u2019ordre plus musclées que les autres quartiers.Les chercheurs Jason Carmichael et Stephanie L.Kent ont établi en ce sens que les villes américaines comprenant une forte proportion de personnes racisées et d\u2019importantes inégalités de revenu tendent à disposer d\u2019un plus grand nombre d\u2019effectifs policiers.Cette relation entre pauvreté, proportion de minorités racisées et présence policière s\u2019est d\u2019ailleurs renforcée au cours des trois dernières décennies, pour atteindre un sommet de nos jours1.Cette surveillance accrue participe à la normalisation de l\u2019insécurité sociale de deux façons.D\u2019une part, en contribuant à la concentration géographique des plus démunis, notamment par des processus de ségrégation résidentielle liés au montant des loyers et aux discriminations sur le marché immobilier.D\u2019autre part, en permettant une convergence des stratégies de surveillance et de contrôle de cette même population.Ces quartiers deviennent alors des « espaces de relégation », au carrefour de l\u2019abandon et de la surveillance, du dénuement matériel et de la gestion punitive des problèmes sociaux.Qu\u2019en est-il du contexte canadien ?Deux observations se démarquent : si la reproduction des espaces de relégation est moins importante ici \u2013 entre autres parce que la ségrégation résidentielle y est beaucoup moins prononcée \u2013, la surveillance disproportionnée des minorités par la police est une réalité partagée des deux côtés de la frontière.Tout comme aux États- Unis, la présence policière dans les villes canadiennes est fortement influencée par la proportion de personnes issues des peuples autochtones et des minorités ethnoculturelles qui y habitent.De plus, des études récentes indiquent que les individus racisés se voient beaucoup plus souvent arrêtés, détenus ou même abattus par la police canadienne que les membres du groupe majoritaire, proportionnellement à leur importance démographique dans la population2.Moins médiatisées qu\u2019aux États-Unis, la surveillance disproportionnée des minorités visibles et des Autochtones et les violences policières à leur endroit n\u2019en sont pas moins des réalités préoccupantes au Canada.l\u2019incarcération, un cercle vicieux Une autre forme d\u2019inégalité ethnoraciale ayant reçu beaucoup d\u2019attention ces dernières années est l\u2019incarcération de masse, qui désigne la hausse vertigineuse des taux d\u2019incarcération aux États-Unis depuis les années 1980.Cette hausse est notamment liée à des politiques pénales plus sévères et à la surveillance policière accrue dont les quartiers défavorisés font l\u2019objet.Les liens entre l\u2019incarcération de masse et le ressac conservateur international, qui a pris forme avec l\u2019arrivée au pouvoir du tandem Thatcher-Reagan au tournant des années 1980, sont souvent expliqués par une transformation de la relation entre deux fonctions de l\u2019État, à savoir sa fonction sociale (santé, éducation, accès au logement, assistance sociale, etc.) et sa fonction pénale (police, prison, mais également la discipline économique imposée par les mesures d\u2019austérité, la dérégulation économique, les politiques de workfare, etc.).La montée des taux d\u2019incarcération correspondrait ainsi à une transformation des régimes de gestion de la marginalité sociale.L\u2019État ayant abandonné les mesures keynésiennes de régulation du marché du travail et les protections sociales au profit de la dérégulation économique, l\u2019expansion de l\u2019appareil pénal sert alors à normaliser l\u2019insécurité sociale causée par ses politiques.Ces transformations s\u2019articulent autour d\u2019une population cible, en l\u2019occurrence les jeunes Afro-Américains peu scolarisés, qui deviennent le centre de gravité d\u2019une stratégie misant sur la prison pour contrôler les populations les plus affectées par l\u2019offensive néolibérale.34 RELATIONS 793 NOVEMBRE-DÉCEMBRE 2017 REGARD le système de justice contre les personnes racisées Aux États-Unis comme au Canada, à des degrés divers, les minorités racisées et les Autochtones sont parmi les plus touchés par les politiques pénales répressives qui se sont substituées aux politiques sociales.Rafik Bentabbel et Emanuel Guay L\u2019 Pour bien comprendre les conséquences qui découlent de l\u2019incarcération de masse aux États-Unis, la notion de circuit carcéral s\u2019avère utile.Elle désigne le microcosme social auquel une part croissante de la population américaine pauvre et ra- cisée se voit confinée de façon quasi définitive après un passage en prison.Les répercussions de l\u2019incarcération se font en effet sentir jusqu\u2019en dehors de la prison elle-même ; il existe ainsi une certaine continuité entre la vie à l\u2019intérieur et à l\u2019extérieur des barreaux.Après une peine d\u2019emprisonnement, le dossier criminel constitue un stigmate permanent pour les personnes concernées, en réduisant significativement leur accès au logement, au marché du travail et au droit de vote.Or, si l\u2019incarcération a de nombreux effets négatifs sur les parcours de vie indivi - duels à l\u2019extérieur des institutions carcérales elles-mêmes, la concentration géographique des ex-détenus dans des quartiers fortement défavorisés en vient aussi à affecter l\u2019ensemble des personnes qui y habitent, en augmentant la méfiance mutuelle et les craintes d\u2019être victime d\u2019actes criminels, tout en décourageant les investissements économiques et la présence d\u2019employeurs dans ces quartiers jugés dangereux.La vie familiale est également affectée, l\u2019incarcération parentale étant associée à de plus fortes probabilités de connaître des situations d\u2019iti- nérance de même que des troubles de santé mentale ou de comportement chez les enfants concernés.On peut souligner, finalement, que la prison a une incidence significative sur les risques de mortalité des ex-détenus, notamment en raison de problèmes de santé liés au stress et à la consommation de drogue.Ainsi, non seulement les communautés afro- américaines défavorisées sont-elles proportionnellement davantage criminalisées et incarcérées, mais elles sont de plus en plus confinées à un microcosme social séparé, dans lequel les chances de vie et d\u2019avancement social se voient sévèrement diminuées par un passage dans l\u2019institution carcérale \u2013 tant pour la personne incarcérée que pour son entourage.une réalité qui nous concerne aussi Si la situation est différente au Canada, elle n\u2019en obéit pas moins aux mêmes logiques que chez nos voisins du sud.Certes, la population carcérale canadienne est beaucoup moins importante que celle des États-Unis, à la fois en termes absolus (nombre de personnes incarcérées) et relatifs (proportion de la population totale derrière les barreaux).Mais la surreprésenta- tion des minorités et des personnes racisées dans les établissements carcéraux est une réalité alarmante pour les deux pays.La spécificité du Canada à ce sujet est que, par ses politiques coloniales, ce sont les communautés autochtones qui sont particulièrement surreprésentées : alors que les Autochtones ne forment que 4,3 % de la population canadienne, ils constituent 25 % des détenus dans les pénitenciers fédéraux.Bien que les études sur le système carcéral canadien soient moins nombreuses que celles portant sur le cas américain, deux réalités méritent d\u2019être prises en considération.D\u2019une part, les communautés afro-canadiennes \u2013 en particulier celle située en Ontario \u2013 font l\u2019objet depuis les années 1980 d\u2019une version « made in Canada» de la War on Drugsmenée aux États- Unis, et cette « guerre contre la drogue » s\u2019est traduite entre autres par une augmentation du budget des forces policières et une intensification du profilage racial.D\u2019autre part, les politiques de lutte contre le crime promues par le gouvernement Harper durant sa décennie au pouvoir \u2013 notamment avec l\u2019adoption de la Loi sur l\u2019adéquation de la peine et du crime, en 2009, et de la Loi sur la sécurité des rues et des communautés, en 2012 \u2013 ont aggravé la surreprésentation des minorités ethnoculturelles et des Autochtones dans les prisons fédérales.Par conséquent, les détenus provenant des communautés autochtones et afro-canadiennes ont vu leur nombre augmenter de 44,8 % et de 71,1 % respectivement entre 2006 et 2015.Les franges les plus défavorisées des minorités racisées sont le visage le plus dramatique du renforcement des inégalités ethnoraciales en contexte néolibéral, tant aux États-Unis qu\u2019au Canada, même si ces inégalités face au système de justice criminelle sont beaucoup moins étudiées et débattues ici.Une première étape pour s\u2019y attaquer de notre côté de la frontière serait dès lors de les identifier et de les nommer clairement, en évitant d\u2019utiliser les États-Unis comme épouvantail à partir duquel nous pourrions nous donner bonne conscience à peu de frais sur la question.1.J.T.Carmichael et S.L.Kent, « The Persistent Significance of Racial and Economic Inequality on the Size of Municipal Police Forces in the United States, 1980\u20132010», Social Problems, vol.61, no 2, 2014, p.278.2.Akwasi Owusu-Bempah et Scot Wortley, « Race, Crime, and Criminal Justice in Canada» dans Sandra Bucerius et Michael Tonry (dir.), The Oxford Handbook of Ethnicity, Crime and Immigration, New York, Oxford University Press, 2014, p.281-320.RELATIONS 793 NOVEMBRE-DÉCEMBRE 2017 35 REGARD Manifestation contre l\u2019incarcération de masse des Afro-Américains lourdement encadrée par la police à New York, le 19 avril 2012.Photo : Flickr/Clemens v.Vogelsang 36 RELATIONS 793 NOVEMBRE-DÉCEMBRE 2017 COMMANDEZ-LE ! CHAQUE ANCIEN NUMÉRO EST OFFERT AU PRIX DE 4$ + taxes et frais de port.514-387-2541 poste 234 | cleguen@cjf.qc.ca Voir la liste complète sur notre site : revuerelations.qc.ca/boutique VERSION NUMÉRIQUE (À L\u2019UNITÉ) ÉGALEMENT DISPONIBLE www.vitrine.entrepotnumerique.com (section Revues culturelles numériques) VOUS AVEZ MANQUÉ UN NUMÉRO?790 791 792 AMÉRIQUES : LA LONGUE MARCHE 150e DU CANADA: LE CORPS OBSOLÈTE?DES PEUPLES AUTOCHTONES CE QU\u2019ON NE FÊTERA PAS L\u2019IDÉOLOGIE TRANSHUMANISTE EN QUESTION 787 788 789 LA TRAHISON DES ÉLITES \u2013 AUSTÉRITÉ, INCURSION DANS L\u2019ATHÉISME VIOLENCES, ÉVASION FISCALE ET PRIVATISATION AU QUÉBEC ENTENDRE LE CRI DES FEMMES LES DOSSIERS DES DERNIÈRES ANNÉES 776 CONTRÔLE SOCIAL 2.0 777 HALTE AU CAPITALISME VERT 778 FRANCOPHONIE EN AMÉRIQUE : ENTRE RÊVE ET RÉALITÉ 779 FRAGMENTS D\u2019ÉPHÉMÈRE 780 DANGER : IMPASSE DU PROGRÈS 781 SORTIR DU «CHOC DES CIVILISATIONS» TRILOGIE DU 75e ANNIVERSAIRE 782 L\u2019AMOUR DU MONDE \u2013 SOCLE DE TOUTE RÉSISTANCE 783 LA RÉSISTANCE, IMPÉRATIF DE NOTRE TEMPS 784 LA PUISSANCE DE LA CRÉATION 785 À QUI LA TERRE?ACCAPAREMENTS, DÉPOSSESSION, RÉSISTANCES 786 LE RÉVEIL ÉCOCITOYEN : INITIATIVES ET MOBILISATIONS L\u2019auteur, sociologue, est pasteur de l\u2019Église unie à Québec ans la constellation d\u2019institutions se réclamant de l\u2019héritage spirituel de Jésus de Nazareth, qui constitue « l\u2019Église », il s\u2019en trouve toujours parmi elles, grandes ou petites, pour se dire les seules vraies, c\u2019est-à-dire les seules conformes à l\u2019esprit du moment fondateur.Cette prétention de l\u2019institution d\u2019être en train d\u2019accomplir le mouvement des origines inhibe en réalité sa capacité à réaliser ce à quoi elle prétend \u2013 bien que pas complètement.En effet, à cause des contradictions flagrantes entre l\u2019héritage des évangiles que transmet l\u2019institution et ses propres pratiques, ont émergé, à toutes les époques, des protagonistes, individuels ou collectifs, animés par l\u2019inspiration d\u2019une reviviscence de l\u2019expérience fondatrice.Dans la mesure où cette intention se tenait dans les limites d\u2019une manière de penser et de se comporter que l\u2019institution pouvait intégrer sans se remettre radicalement en question, cette dernière a pu récupérer ces mouvements de réforme.Par contre, quand la quête de l\u2019authenticité originelle touchait le nerf sensible des compro - missions de l\u2019institution dans sa vie interne et son rapport à la société ambiante, les hommes et les femmes qui en ont été les acteurs en ont payé le prix, parce que comme Jésus, ils évoluaient dans des sociétés où les libertés d\u2019expression et d\u2019association étaient surveillées et réprimées, dans une connivence serrée entre pouvoirs publics et institutions religieuses.Or, voilà qu\u2019au XVIe siècle, en raison d\u2019une conjoncture propre à l\u2019époque, cette étanchéité du contrôle institutionnel sur le rapport à l\u2019expérience fondatrice se fissure.L\u2019événement déclencheur dont nous célébrons cette année le 500e anniversaire est la publication par le moine, exégète et théologien allemand Martin Luther, le 31 octobre 1517, d\u2019un argumentaire théologique contre le commerce des indulgences, une des turpitudes ecclésiastiques de l\u2019époque.Reçue comme une rébellion par la hiérarchie ecclésiastique, l\u2019intervention de Luther aurait pu lui valoir la destinée fatale subie avant lui par plusieurs porteurs d\u2019intentions réformatrices.Mais la division de l\u2019Allemagne d\u2019alors entre plusieurs princes et le soutien reçu de quelques-uns d\u2019entre eux lui éviteront ce sort funeste.À la faveur de cette conjoncture, en effet, et d\u2019autres comparables ailleurs en Europe, s\u2019instaure un moment charnière que l\u2019histoire a consacré sous le vocable Réforme.En réalité, ce qui s\u2019enclenche alors est ce qu\u2019on pourrait appeler une filière réformatrice, un enchaînement de séquences interdépendantes d\u2019actions et de réflexions aboutissant jusqu\u2019à nous à travers des avancées, des reculs et de nouvelles avancées.S\u2019il n\u2019est pas possible de tout dire à son propos en quelques mots, on peut néanmoins évoquer trois moment forts qui ont marqué son parcours jusqu\u2019à notre époque : l\u2019apport de Martin Luther, notamment sa lecture biblique ; l\u2019émergence de l\u2019exégèse historico- critique qui tente de restituer Jésus dans son historicité ; et le développement d\u2019une théologie de la libération contextualisée et concrétisée dans des communautés chrétiennes de base en Amérique latine et ailleurs dans le monde, renouant avec un Jésus libérateur.luther et la bible Tous les courants de la Réforme ont eu en commun de vouloir recentrer la foi chrétienne sur l\u2019essentiel, en focalisant sur la Bible, en en faisant une étude savante et en déniant à l\u2019institution le droit de s\u2019en autoproclamer la seule interprète autorisée.Elle a été traduite en langues vernaculaires et a ainsi été mise entre les mains du peuple chrétien, guidé dans sa lecture par la prédication des pasteurs.L\u2019apport spécifique de Luther tient à la manière dont il a mené ce recentrement sur la Bible.Sa relecture va, en effet, à l\u2019encontre de la position doctrinale classique qui, en matière d\u2019autorité et d\u2019interprétation de la Bible, attribue le même caractère sacré à tous les livres qui la composent : soit ils appellent la venue de Jésus Christ, soit ils lui rendent témoignage.Luther, lui, introduit explicitement l\u2019idée d\u2019une clé de lecture qui leur confère une importance inégale.Il la trouve dans la lettre de Paul à la communauté chrétienne de Rome (Rm 3, 21-28).À partir de son propre cheminement spirituel tourmenté, dans l\u2019ambiance d\u2019une religion dominée par la peur de la damnation éternelle et l\u2019angoisse de n\u2019en faire jamais assez pour mériter son salut, Luther vit une expérience RELATIONS 793 NOVEMBRE-DÉCEMBRE 2017 37 REGARD la filière réformatrice?: de luther à la théologie de la libération La réforme protestante, dont on célèbre le 500e anniversaire en 2017, a enclenché une dynamique de réforme qui n\u2019a de cesse de redéployer l\u2019héritage de Jésus de Nazareth.Gérald Doré D L\u2019apport spécifique de Luther tient à la manière dont il a mené ce recentrement sur la Bible. de libération au contact de l\u2019affirmation de Paul selon laquelle il est « justifié », c\u2019est-à-dire rendu « juste » aux yeux de Dieu non par ses œuvres, mais par pure « grâce », par don gratuit de Dieu.Il n\u2019y a qu\u2019à répondre à cette grâce par le moyen de la foi seule, en acceptant avec confiance d\u2019être accueilli par Dieu.Pour Luther, les livres de la Bible ont une valeur proportionnelle à ce qu\u2019ils contiennent de cette annonce de la gratuité du salut.Cette priorisation radicale de la dimension personnelle et surnaturelle du salut aura cependant chez Luther son côté sombre, comme chez beaucoup d\u2019autres après lui.Elle fera de lui, dans son alliance avec des princes et seigneurs, un complice du martyre de son contemporain, le pasteur Thomas Müntzer.À la manière apocalyptique, ce dernier avait découvert sur le terrain, avec les paysans opprimés et révoltés, une autre dimen - sion de la libération en Jésus Christ : la dimension sociopoli- tique.Il faudra quelques siècles encore pour qu\u2019un déplacement de la clé de lecture luthérienne de la Bible, dans un contexte culturel tout autre, confère une centralité à un sens jusque-là occulté et refoulé.La filière réformatrice passera par plusieurs étapes alors imprévisibles avant d\u2019y arriver.l\u2019exégèse historico-critique Dans le contexte des Églises allemandes de la Réforme, passées rapidement du stade de mouvement à celui d\u2019institution, s\u2019ouvre une nouvelle brèche permettant à la filière réformatrice de se poursuivre.Cette reprise est favorisée par la relative et graduelle autonomisation des facultés de théologie protestante, principalement luthériennes, à l\u2019égard de la hiérarchie de leur Église de référence.Dans l\u2019évolution de ce processus, la plupart de leurs professeurs en arriveront à se considérer davantage comme des chercheurs que comme des formateurs de pasteurs devant s\u2019inscrire dans la ligne des patrimoines doctrinaux établis.L\u2019approche apologétique des textes bibliques perd du terrain au profit d\u2019une approche dite « historico-critique », en ce sens qu\u2019elle met à profit les progrès des sciences humaines, de la linguistique à l\u2019archéologie en passant par l\u2019histoire, pour fonder une juste interprétation des textes.C\u2019est dans cette mouvance qu\u2019au XIXe siècle est lancé le mot d\u2019ordre du retour au Jésus historique, ce qui donne lieu par la suite à plusieurs tentatives de rédaction de « vies de Jésus1».Malgré l\u2019effet perturbateur sur les consciences des croyants des conjectures issues de ces recherches, notamment en raison de l\u2019autorité que leur confère leur prétention à la scientificité historique, le recen- trement sur la figure de Jésus au plus près de son historicité, dont elles sont porteuses, instaure un nouveau chaînon de la filière réformatrice.Une compréhension actualisée et historiquement incarnée de ce que Jésus appelle « règne de Dieu » est sous-jacente à cette réflexion.Dans la bouche du Jésus des évangiles de Mat- thieu, Marc et Luc, ce terme, tiré du vocabulaire sociopolitique de sa tradition biblique, sert à évoquer le projet de Dieu pour l\u2019humanité vivant en société, projet à faire advenir en ce monde dans lequel nous vivons tout en étant toujours en attente de sa plénitude par-delà ce monde.En décalage par rapport à une vie chrétienne axée principalement sur le rite, les dévotions, les observances, la lecture historico-critique des évangiles inspire une « mystique pratique » où prédomine le service humain.Au XXe siècle, le pasteur, théologien et précurseur de la médecine humanitaire Albert Schweitzer sera une figure exemplaire de cette mystique.émergence d\u2019une théologie de la libération En parallèle ou en convergence avec la quête du Jésus historique, on assiste, à compter du XIXe siècle et toujours en Allemagne, au formidable essor d\u2019une libre spéculation théologique en conjonction avec les systèmes philosophiques dans l\u2019air du temps.Ce qui s\u2019était produit dans l\u2019Antiquité tardive avec Augustin (relisant Platon), puis au Moyen Âge avec Thomas d\u2019Aquin (relisant Aristote), se reproduit à l\u2019égard de l\u2019idéalisme philosophique (Kant et Hegel), puis, plus tard au XXe siècle, du matérialisme historique (Marx et les philosophes dans sa ligne de pensée).Dans Le Principe Espérance (trois tomes publiés entre 1938 et 1947), Ernst Bloch, un philosophe marxiste hétérodoxe qui donne toute sa place à la dimension culturelle dans les rapports sociaux, interpelle la théologie chrétienne sur son propre terrain.Son athéisme libère l\u2019utopie de Jésus de son interprétation éthérisée comme pure projection dans l\u2019au-delà et la tourne vers une action collective basée sur l\u2019activation des « possibles 38 RELATIONS 793 NOVEMBRE-DÉCEMBRE 2017 REGARD non encore réalisés », identifiables dans la réalité sociale.Jürgen Moltmann, pasteur et théologien allemand de tradition réformée, se réfère à Bloch à plusieurs reprises dans sa Théologie de l\u2019espérance (1964).Il y voit l\u2019espérance comme « une force historique suscitant des utopies créatrices, par amour pour l\u2019homme qui souffre et pour son monde qui n\u2019est pas réussi » (p.395).Cette théologie aura une grande influence dans l\u2019émergence du courant théologique le plus important de notre époque et s\u2019inscrivant dans la foulée de la filière réformatrice : la théologie de la libération.En 1968, le Brésilien Rubem Alves, en exil aux États-Unis après avoir été dénoncé comme subversif par des membres de l\u2019Église presbytérienne dans laquelle il exerçait son pastorat \u2013 le Brésil était en pleine dictature \u2013, complète un doctorat à la faculté de théologie de Princeton avec une thèse intitulée Towards a Theology of Liberation (« Vers une Théologie de la libération »).L\u2019influence de Moltmann y est à la fois explicitement reconnue et critiquée.Dans l\u2019ouvrage Théologie de la libération, publié en espagnol en 1971, qui devien dra la rampe de lancement de cette théologie, le théologien catholique péruvien Gustavo Gutiérrez reconnaît l\u2019enchaînement des influences de Bloch et de Moltmann tout en poursuivant la réflexion critique engagée par Alves.Dans cette théologie, en contrepartie d\u2019une lecture de la Bible sous l\u2019angle du salut personnel, à la manière de Luther, est amplifié tout ce qui relève de la libération collective, depuis le manifeste de Nazareth de Jésus (Luc 4, 16-21) en remontant jusqu\u2019au livre de l\u2019Exode et en passant par les prophètes.Dans la foulée des Béatitudes, le thème de l\u2019option préférentielle pour les pauvres est prédominant et ira en s\u2019élargissant pour prendre en compte toutes les formes d\u2019oppression, en affrontant ouvertement les rapports sociopoli- tiques qui leur sont liés.Les hommes et les femmes qui assumeront cette option le feront souvent au prix de leur vie.Le foyer principal de la filière réformatrice se déplace alors de l\u2019Europe vers l\u2019Amérique latine.Il aura néanmoins fallu les recherches sur le Jésus historique, nées au XIXe siècle avec l\u2019exégèse historico-critique, principalement allemande, pour que s\u2019ouvre le passage facilitant cette redécouverte du Jésus «réel », en situation d\u2019alliance avec les hommes et les femmes opprimés de son temps.Ces recherches ont rendu possible l\u2019émergence fragile, à contre-courant, d\u2019une « manière d\u2019être- Église », actualisant le mouvement fondateur en Jésus.Encore faut-il garder bien présent à l\u2019esprit que, comme d\u2019autres percées théologiques avant elle, la théologie de la libé - ration aurait pu se développer en vase clos, dans la sphère intellectuelle.Elle a eu le retentissement qu\u2019on lui connaît parce qu\u2019elle est devenue la référence théorique d\u2019un mouvement de théologie pratique actualisant l\u2019évangélisation comme une éducation populaire libératrice.Les communautés ecclésiales de base peuvent en effet être considérées comme une expression « pratique », « concrète » de la théologie de la libération.Bien qu\u2019ayant subi le ressac de la répression ou de la récupération institutionnelle \u2013 comme toute résurgence actualisée d\u2019un mouvement fondateur dans une institution \u2013, la nouvelle configuration d\u2019Église qui s\u2019est dessinée en Amérique latine et ailleurs dans le monde survit et se relance.La forme spécifique adoptée par la filière réformatrice pour notre époque suit son cours.1.Genre littéraire qui a eu cours de Hermann Samuel Reimarus au XVIIIe siècle jusqu\u2019à Albert Schweitzer et son ouvrage synthèse sur l\u2019histoire des « vies de Jésus », publié en 1906 : The Quest of the Historical Jesus, Paperback, 1998.RELATIONS 793 NOVEMBRE-DÉCEMBRE 2017 39 REGARD Maximino Cerezo Barredo, Viacrucis (10e station) de l\u2019église San Miguel Arcángel, Lima, Pérou L\u2019ÉTAT DU QUÉBEC 2018 En librairie dès maintenant! Pour sa 22* édition, L'état du Québec revient en force avec 20 thèmes clés pour comprendre le Québec et une table des matières couvrant les enjeux d'actualité les plus chauds.L'état du Québec est une publication de l\u2019Institut du Nouveau Monde, un organisme non partisan dont la mission est d'accroître la participation des citoyens à la vie démocratique.L'actualité RELATIONS 793 NOVEMBRE-DÉCEMBRE 2017 41 Carlos Bresciani L\u2019auteur est membre de la communauté jésuite de Tirúa, au Chili habite depuis 12 ans à Tirúa, au Chili, partageant le chemin des hommes et des femmes mapuches, la culture et la vie spirituelle de ce peuple.Une expérience de vie qui m\u2019a permis d\u2019approfondir ma propre spiritualité et de m\u2019ouvrir à de nouvelles compréhensions de la réalité.Leur principale prière collective, le nguillatun, inclut plusieurs moments signi?catifs qui me bouleversent toujours.Elle parle à sa façon d\u2019un style de vie fondé sur la relation et la réciprocité, la con?ance mutuelle et le bien commun, dans une relation fraternelle avec autrui, la terre et Dieu.Les familles qui participent au nguillatun, préparent dans la joie et avec beaucoup de respect le ngolngol, un plat cérémoniel composé de mote (blé bouilli), de viande et de sopaipillas (pain frit) que l\u2019on présente sur le rewe (autel principal).Après avoir été présenté à la machi (guide spirituelle de la communauté), il est réparti entre les participants réunis en petits groupes.Chaque groupe mange au même plat.Personne n\u2019est exclu.Dans ces moments, je ne peux m\u2019empêcher de penser à l\u2019épisode de l\u2019évangile où Jésus réussit à donner à manger à une multitude avec seulement cinq pains et deux poissons.Pareillement, au cours du nguillatun se produit le miracle de la multiplication des pains, qui n\u2019est autre chose que la multiplication de la solidarité.Le miracle, c\u2019est de croire qu\u2019en partageant nous pouvons nous alimenter et vivre bien.C\u2019est l\u2019utopie mise en action, l\u2019espérance de tous qu\u2019il en soit ainsi dans a vie quotidienne.Dans nos sociétés occidentales, contraintes par un modèle néolibéral incrusté de longue date qui nous a transformés davantage en consommateurs et en clients qu\u2019en citoyens, un gigantesque retournement est nécessaire pour vivre dignement.Comment croire en autrui quand nous vivons au milieu d\u2019un modèle qui place chacun de nous en compétition les uns contre les autres, générant une terrible mé?ance entre nous?Un modèle qui nous fait nous mé?er de tout e?ort commun et concerté, jugé comme une perte de temps et d\u2019e?cacité.Il nous faut a?ner nos sens et être attentifs à d\u2019autres manières de vivre plus humaines.Dans chaque nguillatun, les Mapuches, a?ectés comme tout le monde par les mêmes travers de la société, puisent à une réserve de vie bonne \u2013?Küme Mongen ou Bien vivre?\u2013 pour résister avec dignité.En partageant gratuitement le ngolngol, dans la cérémonie du nguillatun, ils contrecarrent la mé?ance qui peut régner entre individus, familles, ou encore envers les institutions, et qui gangrène notre société.Personne ne sait avec qui il le partagera, mais tous savent qu\u2019ils seront englobés dans le geste sacré que Chaw Ngen- chen (Dieu le père) invite à poser.Ils témoignent ainsi qu\u2019ils sont capables de donner ce qu\u2019ils ont en vue du bien commun.Ce geste produit un miracle?: on arrive de nouveau à croire que le «?nous?» est vital pour vivre.Les relations communautaires qui ont été blessées peuvent guérir.Tous ensemble, nous pouvons être un et aller de l\u2019avant dans la vie.Il faut toutefois que nous soyons disposés à recevoir et partager dans les mêmes conditions?: d\u2019égal à égal.Cela n\u2019efface pas les blessures ni n\u2019empêche que d\u2019autres surviennent, mais cela rend capable de les soigner grâce à la profonde conviction intérieure que nous avons tous besoin les uns des autres.Dans la concurrence féroce qui nous fait nous dévorer les uns les autres en vue d\u2019acquérir un soi-disant bien-être personnel, nous nous posons, par ailleurs, en experts pour exiger nos droits, mais sans vouloir assumer les responsabilités qui les accompagnent.Nous voulons tout cuit dans le bec pour en jouir immédiatement.Cela se passe même dans la relation à Dieu.Au milieu du peuple mapuche, dans un chemin de conversion, mes compagnons jésuites et moi avons pu nous ouvrir à une autre manière de vivre.Les familles et les communautés avec lesquelles nous avons tissé des liens nous ont enseigné les valeurs du «?nous?».Un nous inclusif qui intègre les êtres humains, la terre sur laquelle nous vivons et les forces spirituelles qui nous soutiennent.Une puissante invitation à créer des liens.C\u2019est là la clé de notre temps.C\u2019est se rendre responsables les uns des autres.C\u2019est apprendre à écouter attentivement.C\u2019est savoir que le chemin est aussi important que l\u2019arrivée à bon port.Dans le monde mapuche, la relation et la réciprocité sont essentielles à une vie bonne, individuelle ou collective.Cela s\u2019apprend dès l\u2019enfance, non seulement grâce aux nguillatun, mais aussi dans l\u2019apprentissage d\u2019un rapport respectueux et fraternel à la terre.La Terre notre mère.Ce lien intime est vécu durant les semences, les coupes d\u2019arbre, la moisson.Il y a une profonde reconnaissance des liens qui nous unissent les uns aux autres.C\u2019est la solidarité universel- lepar laquelle Chaw Dieu a tout créé.Nous, chrétiens et chrétiennes, y reconnaissons l\u2019essence de notre foi, nous qui croyons en un Dieu de pures relations \u2013?compris comme Trinité.Communion d\u2019amour qui déborde au point de créer l\u2019univers.La riche spiritualité mapuche nous ouvre des chemins de communion, de partage et de nouveaux horizons de vie qui mènent à la reconnaissance de la dignité de tous et de la Terre, notre maison commune.La voie spirituelle du peuple mapuche Sur lEs pas d\u2019Ignace 42 RELATIONS 793 NOVEMBRE-DÉCEMBRE 2017 diAlogueS \u2022 ChroNique poéTique Pour survivre, toutes les histoires ont besoin d\u2019eau RosELINE LAMBERT sou?rir avec comme s\u2019ouvrir avec syLvIE CoTToN Partir, 1995, 25 x 46 x 13 cm RELATIONS 793 NOVEMBRE-DÉCEMBRE 2017 43 De quoi parlions-nous au juste ?Aimer s\u2019était éloigné.Longuement nous l\u2019avons supplié reviens pose-toi ici.Mais nous le pressentions \u2013 tant de sou?rance dans tant de chants funèbres il nous faudrait aller à sa rencontre en habits d\u2019espérance.Même fausse.Nous avons rassemblé tout ce qu\u2019il y avait de corps d\u2019écorce d\u2019e?roi d\u2019instinct d\u2019extase disponible autour de nous et tressé nos bras pour le voyage.Comment poursuivre ouvrir vaste les pluies et les nuits des premières heures de l\u2019espoir?Comment ne pas résister \u2013 quand tout se noie sur fond vert au vol a?olé des cassiques à ailes jaunes?Je glisse ton sou?e parmi nos bras \u2013 menue précaution contre ce cri qui croît en moi et chaque branche du paysage s\u2019inverse.Tu dis se refaire un regard nos paupières accablées par les manèges d\u2019avant-voyage.Coupe coupe l\u2019arbre tête penchée touche son aile le sol pour nous remettre en marche.Petit pan de montagne chargée de battements brûlés.Petit pan de mer sans nageoires.Petit pan de ville et d\u2019instants aveugles.En solitaire s\u2019y ancrent \u2013 étonnante alternance quelques silhouettes silencieuses quelques fragments fanés de foule vibrante.Comment décoder la peur et l\u2019euphorie des lents bruits tropicaux des lents cahiers de meurtrissures et d\u2019ailes qui rampent en pleine ombre plein jour juste avant un premier essai d\u2019envolée?La traversée sera lourde nos phrases le savent au fond leur écho froissé sous la énième doublure d\u2019océan de cuir et toujours là l\u2019accroc là ce quelque chose d\u2019implacable qui s\u2019impatiente Babel-Opéra*\u2013 livre de l\u2019exil.Quelqu\u2019une y demande Où est le cœur?avant de répondre Il n\u2019y en a plus.Il neige dans nos larmes.Un parfum de vent ou de repentir pointe sur ma joue.Juste des grains de sel égarés juste un oubli bruyant \u2013 t\u2019ai-je trompée?Ne t\u2019ai pas dit plus tôt je suis poreuse et précipice pas dit seule je suis sans fenêtre.Mais vois regarde bien au fond là où nichent tant d\u2019exodes de cercueils et d\u2019araignées j\u2019arrive toujours les mains faussement vides.Nos âmes d\u2019errantes \u2013 comme on les aime aux nombreuses bagues d\u2019étoiles y ?amboient entre deux hululements d\u2019aube.Tu répètes \u2013 de l\u2019écho sous tes paupières le cœur comme quelque chose de rare le cœur là où il y a tant d\u2019océans Il n\u2019y en a plus.Et pourtant tu dis écoute tu dis ça s\u2019entend ça bat encore bleu forêt bleu épars parmi tous et nous et moi les mains faussement vides en avant de tous.Il n\u2019y en a plus.Et pourtant la terre est ronde il revient donc on l\u2019entend de loin la chose rare le cœur.Tant d\u2019eau et de sel dans des gestes qui agitent chaînes et chi?res.Ô une si étroite valise \u2013 comme si tout avait été repliable pour tant de muscles et de mondes inondés.La tête envahit l\u2019espace la tête démesurée entravée par la vague à hauteur d\u2019un ?amboyant au secours.Tout le lamento du cœur du monde dans une tête grosse, obus on dirait au premier plan \u2013 ?otte-t-elle encore avec larmes et poudre et feu?(Penser factice écrire ?amboyant déjouée par la vague qui monte jusqu\u2019au plus haut sou?e.) Et tu répètes laissons passer les naufrages comme une question inépuisable la chose rare où chercher asile un jardin de pure con?ance avec valise et chaussures tu me guides je te guide nous nous suivons.La terre nous laisse descendre venez avancez-vous vers le fond avec fanfares où des marées de mains vrillent l\u2019humus.Nous voyageons à la verticale en lettres et en gestes choisis nous avançons nous plongeons rejoignant ainsi nos mains pour mieux entendre l\u2019héritage qui s\u2019évade la culpabilité des racines des poussières armées.Y résident côte à côte des airs d\u2019enfances de fée et de grenades fantômes.Chaque rêve arrêté \u2013 cœur coupé en deux puis ressoudé tu dis on est tous la même personne** tu dis toucher sa peau toucher ma peur***.* Babel-Opéra, Monique Bosco, Éditions Trois, 1989.** Titre d\u2019une œuvre de s.Cotton (Centre d\u2019art de di?usion Clark, 2009).*** Extrait de L\u2019instinct dans l\u2019instant de s.Cotton (Centre Turbine, 2015).Valise et chaussures image?: Sylvie Cotton texte?:Denise Desautels 44 RELATIONS 793 NOVEMBRE-DÉCEMBRE 2017 L\u2019auteur est écrivain et philosophe es études sont formelles?: le climat se réchau?e, le niveau des océans monte et menace les côtes.Absorbant le Co2, ils deviennent acides et perdent leur oxygène.Passé un certain seuil, les océans peuvent «?étou?er?».Un phénomène similaire s\u2019est déjà produit il y a 252 millions d\u2019années par l\u2019e?et d\u2019énormes éruptions volcaniques.Il s\u2019ensuivit une extinction massive des espèces?! Il faut bien se l\u2019avouer, nous avons déclenché un dérèglement climatique et biochimique à haut risque.s\u2019ajoutent à cela des déséquilibres économiques, politiques, sociaux qui se traduisent par des guerres civiles ou locales, un terrorisme latent, des famines et des misères qui provoquent des mouvements de survie migratoire.Ce sont là des problèmes mondiaux, lourds de conséquences et décisifs pour l\u2019avenir de l\u2019humanité.Devant eux, nos pouvoirs nationaux semblent dépassés.En réalité, là où nos politiciens ont du pouvoir, les problèmes sont plutôt accessoires, alors que là où ils sont démunis se trouvent les vrais problèmes.Ainsi, parce qu\u2019elle cherche des solutions pour l\u2019avenir, une grande partie de la jeunesse se désintéresse de la politique.Néanmoins, si un pays, une nation, une ville, un quartier ont encore une signi?cation, c\u2019est parce que ces collectivités o?rent une emprise sur le monde.Pour qu\u2019il en soit ainsi, le quartier ne doit pas se limiter aux questions locales, les villes ne peuvent oublier qu\u2019elles polluent bien au-delà de leurs limites géographiques et les nations doivent se rappeler que l\u2019intérêt d\u2019un pays dépend de l\u2019équilibre mondial.Dit crûment?: personne ne peut plus imaginer sauver son nombril sans s\u2019intéresser à toute la planète.L\u2019égocentrisme est devenu l\u2019ennemi de l\u2019individu, comme l\u2019ethnocentrisme, l\u2019ennemi de la nation.Nous habitons le Québec et la planète, nous sommes Québécois et citoyens du monde?; nous parlons français, mais nous devons comprendre le langage des mers, des forêts et des terres agricoles?; notre santé personnelle dépend de nos habitudes collectives.Alors, comment voir au-delà de nos petites personnes les di?cultés du monde et y faire face?C\u2019est dans ce cadre que se pose la question de l\u2019identité nationale.Elle ne repose pas d\u2019abord sur nos valeurs passées ni même sur celles que nous croyons avoir, mais bien plutôt sur notre capacité de faire face aux réalités les plus urgentes, même si elles touchent les quatre coins du monde.C\u2019est devant un dé?grave, un danger sérieux que des parents peuvent montrer à leurs enfants et à eux- mêmes qui ils sont.s\u2019ils a?rontent la réalité, s\u2019ils ouvrent l\u2019avenir à leurs enfants, alors ils attestent leur identité.Les enfants savent qui sont leurs parents.En général, une personne ou une nation ne connaît pas vraiment ses valeurs.Elle ne peut aller les chercher dans un grenier ni même dans des souvenirs.Les valeurs ne sont pas des objets que l\u2019on possède, elles s\u2019exercent, et c\u2019est dans l\u2019élan de l\u2019action qu\u2019on les découvre.Dans la pratique de nos valeurs, je souhaite élever bien haut le droit à la vie, c\u2019est-à-dire à l\u2019équilibre de la nature, et aussi l\u2019inclusion de tous les êtres humains dans une même humanité, une même dignité, une même égalité.C\u2019est mon travail et mon espérance.Parce que c\u2019est le seul moyen, selon moi, d\u2019arriver à un état d\u2019harmonie su?sant pour que le Québec reste une terre d\u2019avenir et de paix.Nous sommes, je pense, à un moment décisif.Nous devons faire face à des problèmes pour lesquels notre «?nous?» national doit embrasser les arbres et les animaux, l\u2019air et l\u2019eau, ainsi que l\u2019équilibre mondial.ou bien nous devenons capables de comportements humains qui échappent à la loi du «?nous sommes plus importants qu\u2019eux?» ou bien nous disparaîtrons.Notre équilibre national dépend de l\u2019équilibre mondial.Exemple concret?: l\u2019accueil des immigrés ne su?ra pas, encore moins la fermeture des frontières.Le ?ux des immigrants et les migrations massives ne cesseront de croître pour des raisons de survie \u2013?de même les tensions sociales, les actions terroristes, les guerres engendrées par l\u2019extrême pauvreté et l\u2019ignorance?\u2013 si nous ne luttons pas sérieusement contre l\u2019extrême pauvreté des paysans à travers le monde qui cultivent une bonne partie de nos aliments ou des petits salariés qui fabriquent nos vêtements dans des conditions de vie bien loin de la dignité humaine.Autre exemple?: si nous ne travaillons pas à la santé biologique et écologique des terres, des rivières, des mers, comment pourrons-nous rester en santé?L\u2019inclusion de tous les êtres humains dans une même humanité et de tous les êtres vivants dans un même écosystème planétaire n\u2019est plus le luxe de quelques idéalistes, mais une nécessité existentielle.Évidemment, l\u2019inclusion, comme la tolérance, possède son paradoxe.Dans une classe d\u2019élèves, un enseignant qui tolère la violence d\u2019un enfant engendre indirectement une situation intolérable.De même, s\u2019il accepte sans condition que quelques élèves en excluent d\u2019autres, il pratique, par la bande, l\u2019exclusion.Bref, si le Québec veut avancer sur le plan des valeurs et aspirer à une identité réelle, il doit pratiquer l\u2019inclusion et donc lutter contre l\u2019exclusion?: celle religieuse, par exemple, qui éloigne les femmes ou les «?in?dèles?» de la pleine humanité, ou l\u2019exclusion économique, la plus répandue et la plus dangereuse, qui jette dans la grande pauvreté une partie considérable de femmes, d\u2019hommes et d\u2019enfants.Ainsi, bien plus qu\u2019en a?rmant des valeurs abstraites ou arbitraires, l\u2019identité survient lorsque le noyau créatif de notre être s\u2019a?rme?: «?C\u2019est bien moi.Je me reconnais nouveau et légitime.J\u2019assume la pleine responsabilité de moi-même.oui?! Je me veux inventeur, car le monde chaque jour présente des dé?s inédits.Non, je ne répéterai pas ce qui nous détruit.?» questions de sens L Jean Bédard Question d\u2019identité L\u2019égocentrisme est devenu l\u2019ennemi de l\u2019individu, comme l\u2019ethnocentrisme, l\u2019ennemi de la nation. La Source que je cherche LYTTA BASSET Paris, Albin Michel, 2017, 299 p.«?Il n\u2019y a pas d\u2019autre dieu que toi qui prenne soin de toute chose.Par ton exemple tu as enseigné à ton peuple que le juste doit être humain?» (sAgEssE 12, 13.19) ai lu ce livre avec grand intérêt, puis l\u2019ai mis de côté, puis l\u2019ai repris.À la fois récit de vie et ré?exion théologique, ce livre «?interroge?» la quête spirituelle?: ce qu\u2019elle est, ce qu\u2019elle n\u2019est pas et ce qu\u2019elle pourrait être, plutôt que ce qu\u2019elle devrait être, car il n\u2019y a ici aucune recette ou consigne.seulement la prise en compte de cette recherche humaine commune et multiforme du «?plus grand que soi?», ce désir commun de dépassement, qui anime la quête de tous ceux et celles qui partagent une spiritualité d\u2019ouverture plutôt qu\u2019une spiritualité-refuge qui fait des certitudes un bouclier contre le monde.Tout est dans le titre.D\u2019abord la Source, objet du désir?: parfois nommée «?dieu?», le dieu toxique perçu comme méchant, pervers, absurde, indi?érent, parfois «?Dieu?», le vivant, l\u2019Innommable, l\u2019Inconnaissable, l\u2019Imprévisible, qui nous attend dans un ailleurs insoupçonné et qui se laisse trouver, mais qui nous oblige à nous déplacer sans cesse, osant cette «?incontournable immersion dans le rien?» (p.165).Puis vient le je : notre être construit, multiple et plein de lui-même, opaci?é par son image, ses certitudes, ses a?abulations, ses mécanismes de défense face aux autres et, à plus forte raison, face à l\u2019Autre.Ce «?je?» qui cherche et se sent appelé à travailler sur soi et en soi, à creuser le sol de l\u2019ego pour retrouver, pas à pas, le sou?e premier du soi originel inscrit dans la spiritualité de l\u2019enfant, corps et cœur, et dans l\u2019intelligence de l\u2019existence, avec son poids de larmes et de joie.selon l\u2019auteure, ce «?je?», à l\u2019a?ût du sens de la vie, a pour véritable fondement la pratique de la justice, qui seule permet de retrouver la source, le Juste au fond de tous les cœurs.De la source à soi, de soi à la source, réside le mystère de toute une vie, un parcours inachevé, inachevable.Lytta Basset a écrit ce livre après avoir pris sa retraite de l\u2019enseignement de la théologie pratique à l\u2019Université de Neuchâtel, en suisse.Théologienne protestante, accompagnatrice spirituelle et directrice de la revue internationale de théologie et de spiritualité de l\u2019Université de Neuchâtel, La chair et le sou?e, jusqu\u2019à sa dernière parution en 2015, l\u2019auteure a beaucoup publié au cours de sa carrière et sa réputation n\u2019est plus à faire, notamment au Québec.Ce qui fait l\u2019originalité de cet essai, c\u2019est son caractère personnel?: Lytta Basset y livre sa propre quête spirituelle dans une ré?exion RELATIONS 793 NOVEMBRE-DÉCEMBRE 2017 45 RecensionS \u2022 livres Pour les Fêtes, pensez à (vous) offrir nos dernières publications: En librairie Premier ouvrage de Jean-Claude Ravet, rédacteur en chef de Relations, Le désert et l\u2019oasis.Essais de résistance regroupe une cinquantaine de textes de l\u2019auteur, publiés principalement dans Relations entre 2001 et 2015.Préface d'Yvon Rivard NOTA BENE 199 PAGES, 14 x 20 CM 21,95 $ Cette anthologie de la revue Relations o?re un panorama de plus de 75 ans d'engagement pour la justice sociale, en même temps qu'un regard sur l'évolution de la société québécoise.LUx 288 PAGES, 18 x 21,5 CM 29,95 $ théologiquement appuyée, mais surtout humainement éprouvée.Bien qu\u2019analytique et parsemé de nombreuses références bibliques et de citations de penseurs juifs et chrétiens, cet essai va au-delà de l\u2019argumentaire savant pour nous faire entrevoir la vérité existentielle de l\u2019auteure, avec ses exigences, ses passages à vide, ses ombres et ses lumières.Chacun, chacune peut alors retracer les aléas de sa propre quête et reconnaître l\u2019authenticité de son questionnement.Certains, cependant, pourraient être agacés par ce mélange des genres savant et autobiographique mais, ce faisant, l\u2019auteure donne accès aux multiples aléas du parcours spirituel et nous incite à ré?échir à l\u2019authenticité de notre propre questionnement.Lytta Basset reconnaît que l\u2019entreprise reste «?aléatoire et approximative?», puisque les mots parviennent mal à révéler l\u2019indicible?! Mais, dit-elle, «?si le sens d\u2019un texte déborde aussi bien son auteur que son auditeur, c\u2019est sans doute parce qu\u2019en notre capacité de \u201cchercher\u201d demeure notre plus grande liberté » (p.275).Et, antérieure à la croyance, n\u2019est crédible que cette liberté des personnes en quête de la source.Christine Cadrin-Pelletier De la marge au centre Théorie féministe BELL HOOKS Préface de Nassira Hedjerassi Traduction de Noomi B.Grüsig Paris, Cambourakis, 2017, 301 p.loria Jean Watkins, mieux connue sous son nom de plume bell hooks, est une intellectuelle et militante féministe afro-américaine qui a irrémédiablement marqué la pensée féministe contemporaine.son essai autobiographique De la marge au centre est un livre profondément bouleversant, puisqu\u2019il part du vécu personnel et social de l\u2019auteure, une femme américaine noire issue de la classe populaire, pour repenser le féminisme d\u2019une manière qui ait du sens pour la masse des femmes et non pour quelques- unes seulement, nommément les femmes blanches privilégiées.sa ré?exion l\u2019amène à repenser des problématiques classiques comme le sens du féminisme, le pouvoir, la violence envers les femmes, l\u2019éducation, le travail, la parentalité et la liberté sexuelle pour réarticuler la lutte féministe tant théoriquement que pratiquement.Les quatre premiers chapitres du livre retracent l\u2019historique du mouvement féministe américain depuis la ?n des années 1960, tout en contestant l\u2019idée qu\u2019il puisse exister une oppression commune à toutes les femmes.En e?et, cette thèse postule que les femmes partagent un sort commun et que la classe sociale, la race, la religion ou l\u2019orientation sexuelle ne changent rien à l\u2019oppression vécue.Au contraire, pour bell hooks, le sexisme n\u2019est pas l\u2019unique facteur d\u2019oppression qui détermine un destin.or, les féministes blanches agissent souvent en libératrices, comme si les femmes racisées, discriminées et exploitées ne savaient rien de leurs propres conditions d\u2019existence, y compris du patriarcat.Cette attitude, selon l\u2019auteure, témoigne d\u2019une idéologie raciste et «?classiste?» puisque les femmes noires, tout comme celles d\u2019autres groupes, acquièrent souvent une connaissance intime du patriarcat et développent des stratégies de résistance à même leur quotidien.Pour sortir de cette pensée hégémonique, bell hooks insiste sur la nécessité d\u2019une action politique solidaire visant à changer 46 RELATIONS 793 NOVEMBRE-DÉCEMBRE 2017 RecensionS \u2022 livres les fondements culturels qui permettent l\u2019oppression sociale des individus.Elle récuse la position féministe radicale faisant des hommes des ennemis à combattre et à vaincre.Au contraire, elle souligne que les femmes non blanches sont conscientes depuis longtemps de partager beaucoup plus d\u2019expériences d\u2019oppression avec les hommes de leur groupe social et racial qu\u2019avec les bourgeoises blanches.Conséquemment, elle appelle à une lutte qui engagerait les femmes et les hommes pour mettre un terme à l\u2019oppression sexiste.Pour ce faire, l\u2019auteure propose de s\u2019attaquer aux modes des pensées hiérarchiques que reproduisent tant les hommes que les femmes et qui représentent un obstacle majeur à leur émancipation.Ces modes de pensée sont généralement institués par des hommes qui ont établi des règles sociales favorisant leur autorité et qui leur permettent d\u2019en abuser, notamment contre les femmes.Bien que conscientes de cette logique patriarcale, les féministes blanches étaient convaincues que pour y mettre ?n, il fallait qu\u2019elles fassent elles-mêmes l\u2019exercice du pouvoir, sans pour autant se demander comment y arriver de façon moins corrompue, coercitive ou destructrice que les hommes.Ces bourgeoises ont donc adopté un modèle masculin reposant sur l\u2019a?rmation de la force, de la con?ance en soi et de l\u2019assurance propre aux hommes de leur classe.Évidemment, en les imitant, elles sont devenues oppressives à leur tour, y compris envers d\u2019autres femmes.si ces femmes avaient consacré plus d\u2019énergie à la conscientisation de ces représentations acquises dès l\u2019enfance, elles n\u2019auraient probablement pas reproduit la même hiérarchisation de classe et de race que les hommes.L\u2019analyse de l\u2019auteure est très prometteuse.Elle met en lumière le vécu de femmes qui sont souvent marginalisées dans les écrits féministes.on sent à travers ces lignes la préoccupation profonde de l\u2019auteure pour l\u2019amélioration de la théorie féministe, notamment à travers la prise en compte de la diversité des expériences féminines.Le livre est rédigé d\u2019une manière simple et accessible.on peut toutefois émettre deux critiques.Premièrement, sa colère envers les fondatrices du mouvement féministe l\u2019a amenée à étendre ses reproches à toutes les féministes blanches et à ne pas distinguer entre celles qui sont réellement racistes et classistes, et celles qui ne le sont pas (ou qui le sont peu).Deuxièmement, bell hooks doit beaucoup plus qu\u2019elle ne le reconnaît aux théoriciennes féministes marxistes et radicales des années 1970, ne serait-ce que par son emploi des concepts de classe sociale, de capitalisme et de patriarcat.Plus encore, j\u2019irais jusqu\u2019à argumenter que la pensée de bell hooks constitue un élargissement intéressant de la pensée de ces théoriciennes.Salima Massoui Béhémoth capital Genèse, développement et financiarisation de la grande corporation FRANÇOIS L\u2019ITALIEN Montréal, Nota Bene, 2016, 351 p.es populations du monde entier dénoncent l\u2019accaparement de leurs biens communs par les grandes puissances que sont les corporations.Ce sentiment de dépossession est redoublé par un constat?: celui que les États ont carrément plié l\u2019échine face à ces géants du système capitaliste, et ce, de leur plein gré.Non sans di?culté mais avec la bénédiction des tribunaux, les corporations se sont immiscées au cœur de la société pour en prendre le contrôle économique et même global, devenant «?l\u2019une des structures sociales fondamentales de la vie des sociétés contemporaines?» (p.13), d\u2019où le titre?: Béhémoth capital.Le Béhémoth référant, entre autres, à la ?gure mythique biblique, qui sert à l\u2019auteur à représenter «?le règne de la puissance déchaînée dé?ant la légitimité politique?» de l\u2019État, que le philosophe anglais Thomas Hobbes identi?ait à une ?gure mythique rivale, le Léviathan.Réglementées par des pouvoirs publics depuis leur création, c\u2019est au tournant des années 1830, par un acte juridique de la Cour suprême étasunienne, qu\u2019émergent les premières corporations capitalistes de droit privé.Ce qui était un privilège devint alors un droit, puisqu\u2019en obtenant, au nom de la sacro-sainte croissance économique, les mêmes droits constitutionnels et les mêmes «?libertés individuelles?» que n\u2019importe quel être humain, l\u2019entité corporative naturalisée personne morale et sujet de droit, pouvait alors souverainement «?disposer immédiatement de sa puissance?» (p.137).Paradoxe s\u2019il en est un, cette institutionnalisation de la corporation la libéra de la chape politico- juridique qui lui fournissait une raison sociale tout en imposant des limites à ses pratiques.Au ?l des décennies, elle gagna en autonomie, devenant l\u2019étalon à partir duquel nos élites jugent d\u2019une bonne et e?cace orga - nisation sociale.Après avoir revêtu di?érents habits, à partir des années 1980, la corporation s\u2019intègre aux marchés ?nanciers, et c\u2019est grâce à une capacité de capitalisation ?nancière détachée de toute production réelle qu\u2019elle croîtra, «?pierre angulaire d\u2019une métamorphose décisive non seulement des structures et de la dynamique du capitalisme, mais aussi des principes cardinaux et des instances de régulation de la société occidentale dans son ensemble?» (p.231).Cette ?nanciarisation de l\u2019organisation de la corporation passe par la valorisation du «?contrôle?» comme RELATIONS 793 NOVEMBRE-DÉCEMBRE 2017 47 RecensionS \u2022 livres dimension organisationnelle fondamentale de la société, supplantant le pouvoir politique, institutionnel.À partir de ce moment, la corporation fonctionnera comme un réseau hiérarchisé de di?usion d\u2019informations qui servent à in?uencer, par le biais d\u2019évaluations, les décisions portant sur les anticipations de revenus futurs.La corporation tire ainsi sa valeur de son e?cacité, c\u2019est-à-dire de sa capacité de contrôler des données et d\u2019orienter les actions.Au ?nal, cette e?cacité est celle de se débarrasser de tout obstacle, réel ou imaginaire, pouvant nuire à son expansion, les États notamment.Le problème est qu\u2019entre l\u2019e?cacité organisationnelle et la valeur boursière, dont la mise en boucle dynamise les constantes restructurations en son sein, la question de la condition des travailleurs, de la reproduction sociale de la société, et même celle de la condition humaine disparaissent comme des externalités impertinentes.Tout est jugé à l\u2019aune des intérêts organisationnels.L\u2019une des forces de cet excellent ouvrage de François L\u2019Italien est de présenter la corporation, navire amiral du capitalisme avancé depuis la ?n du XIXe siècle, comme un mode de coordination et de régulation des pratiques économiques et sociales.Avec intelligence, l\u2019auteur décortique les articulations entre les conditions internes (propriété, production, gestion, valeur, etc.) et les conditions extra-économiques (crises économiques, guerres, décisions politiques, pratiques juridiques et idéologies) desquelles est issue la grande corporation.Une magistrale leçon de sociologie pour tous ceux et celles qui s\u2019intéressent de près ou de loin à l\u2019économie et à la société contemporaines.surtout, en mettant en relief les mécanismes de dépossession inhérents au capitalisme ?nanciarisé, cette ré?exion est un outil indispensable pour que, comme le souhaite l\u2019auteur, «?les sociétés reprennent la maîtrise de leur devenir?» (p.336).Benoît Coutu 48 RELATIONS 793 NOVEMBRE-DÉCEMBRE 2017 RecensionS \u2022 livres APRÈS LE SUCCÈS DE L\u2019EXPOSITION «QUÉBÉCOIS.ES, MUSULMAN.E.S\u2026 ET APRÈS?» LE SECTEUR VIVRE ENSEMBLE DU CENTRE JUSTICE ET FOI LANCE UNE PLATEFORME PÉDAGOGIQUE AUSSI DISPONIBLE EN ANGLAIS TÉLÉCHARGEZ LE GUIDE PÉDAGOGIQUE COMMANDEZ LES PHOTOS ET LES TEXTES DE L\u2019EXPOSITION ÉCOUTEZ LES ENTREVUES cjf.qc.ca/vivre-ensemble/plateforme-pedagogique Gentriville Réalisation : Marie Sterlin et Emmanuelle Walter Production : Akufen Canada, 2017. entrée de jeu, Gentriville nous donne une mission?: choisir son camp par rapport à l\u2019embourgeoisement.Ce court jeu documentaire réalisé par Marie sterlin et Emmanuelle Walter nous invite ainsi à explorer les multiples facettes de la gentri?cation, un sujet d\u2019actualité, mais aussi un enjeu de société à la fois complexe et intime puisqu\u2019il touche personnellement ceux et celles qui le vivent en a?ec- tant leur chez-soi, là où une vie prend racine.Le documentaire explore ce processus tel que vécu par les Montréalaises et les Montréalais, en y abordant notamment les actes de vandalisme qui ont fait les manchettes dans les quartiers Hochelaga- Maisonneuve et saint-Henri, mais l\u2019analyse pourrait facilement s\u2019appliquer à toutes les grandes métropoles.Au ?l du temps, celles-ci se transforment sous l\u2019in?uence des promoteurs immobiliers, artistes, étudiants et jeunes familles qui migrent d\u2019un quartier en vogue à l\u2019autre.Les commerces se transforment et les loyers augmentent.Tandis que certains y voient des occasions en or, d\u2019autres sont forcés de plier bagages.Gentriville illustre habilement les e?ets de cette réorganisation en proposant aux utilisateurs d\u2019explorer sept dimensions de la gentri?cation.Chacune d\u2019elles prend la forme d\u2019un quartier au nom évocateur?: «?trop- cher-mais-trop-bien?», «?j\u2019étais-là-avant?», «?surfer-sur-la-vague?», «?je-revitalise?», «?plus-pour-longtemps?», «?j\u2019y-suis-j\u2019y-reste?», et «?j\u2019ai-pas-fait-exprès?».Au ?l des quartiers, nous sommes invités à visionner de courtes entrevues où nous rencontrons des experts, mais aussi des protagonistes de cette transformation.Ce sont nos décisions qui déterminent le contenu présenté.Impossible, donc, de choisir la neutralité, puisque la navigation repose sur une série de questions auxquelles il faut répondre pour progresser.«?Et vous, cette ville qui prospère, vous l\u2019accompagnez?ou vous la subissez?ou vous la chérissez?» Chaque clic contribue à bâtir peu à peu notre «?pro?l?» et permet, en ?n de parcours, de nous caté - goriser dans l\u2019un des sept groupes de Gentrivillois créés par les auteures.En plus de l\u2019embourgeoisement, Gentriville explore ainsi la façon dont nous percevons ce processus.L\u2019œuvre repose sur ce qu\u2019Internet fait à la fois de mieux et de pire?: la personnalisation.En nous laissant le choix d\u2019explorer les thèmes qui nous intéressent le plus, Gentri- ville nous permet d\u2019ignorer certains enjeux.Cette non-exhaustivité a aussi une conséquence directe sur la durée de l\u2019œuvre.se façonnant sur l\u2019air du (manque de) temps, le parcours peut être fait en moins de dix minutes.Heureusement, pour les curieux, il est possible de recommencer l\u2019expérience en prenant de nouvelles décisions ou, pour les systématiques, de visionner tout le contenu vidéo en visitant la «?gentrithèque?».En tout, le documentaire propose 40 expériences di?érentes.Comme c\u2019est le cas pour la majorité des projets interactifs au Canada, Gentriville accompagne une œuvre linéaire.Dans son cas, il s\u2019agit de Quartiers sous tensions, un documentaire télévisuel de 52 minutes réalisé par Carole Laganière qui explore le même sujet et présente, en grande partie, les mêmes protagonistes.Di?usé en août sur les ondes de Radio-Canada, il est maintenant disponible sur Tou.tv, le service de vidéo sur demande du di?useur public.C\u2019est à la lumière de la comparaison avec son pendant linéaire qu\u2019on voit clairement la grande force de Gentriville?: sa forme éclatée re?ète particulièrement bien le processus complexe qu\u2019est la gentri?cation.Le jeu documentaire permet une exploration beaucoup plus riche en facilitant la découverte et la remise en question de nos propres attitudes par rapport à l\u2019embourgeoisement, mais aussi en donnant la voix à plus de protagonistes.La version interactive aborde une série d\u2019éléments carrément passés sous silence dans Quartiers sous tension, tels que les e?orts des petits commerçants pour assurer l\u2019accessibilité de leur commerce à toutes les populations d\u2019un quartier, la relation complexe entre le féminisme et la gentri?cation et la situation actuelle dans d\u2019autres grandes villes, comme vancouver ou Paris.Le documentaire interactif, qui n\u2019existe dans sa forme actuelle que depuis une décennie, est parfois considéré comme un sous-genre du documentaire?; Gentriville prouve qu\u2019il peut faire aussi bien et parfois même mieux qu\u2019une œuvre linéaire.Gaëlle Engelberts RELATIONS 793 NOVEMBRE-DÉCEMBRE 2017 49 RecensionS \u2022 Jeu-dOcumeNtairE intEractIf ientôt octobre, sa lumière oblique, ses ors, ses bronzes, ses rouilles, ses petits matins frisquets, ses vents qui surgissent du nord, dérivent vers l\u2019ouest, contre-braquent vers l\u2019est puis lèvent le camp, paraissent s\u2019endormir au sud et vont naufrager dans l\u2019herbe tapie.on ne sait plus si ces lits chauds qui ?eurent le musc et la fougère mourante sont l\u2019ouvrage du vent ou celui des chevreuils qui font leur nuit dans la clairière, près du rond de feu.on ne sait pas non plus si ces soudaines détonations qui font exploser le grand silence de la pinède proviennent du fusil de mon chasseur ou bien émanent d\u2019un orme qui se fend, d\u2019un tronc qui cède dans la forêt nuiteuse encore, ou d\u2019un orage qui s\u2019annonce du fond de l\u2019horizon.Tous ces bruits inaccoutumés sont de nature à faire naître des contes, des légendes, un de ces noirs récits que je défrichais, enfant, au grenier, lové sur le vieux divan défoncé, à la rassurante clarté du fanal, mon cœur cognant la peau de mon ventre comme le poing d\u2019un enfant la porte qui refuse obstinément de s\u2019ouvrir.Je m\u2019avance dans l\u2019ombre maigre du dernier peuplier encore debout.Il y a des crépuscules où tout est mystère, attente au pied d\u2019un mur sans porte.Et, de nos jours, le mystère est mal porté, c\u2019est un manteau qui gêne aux entournures.Cet inconfortable survêtement-là convient pourtant parfaitement à ma carcasse en sursis.Depuis un bon moment déjà je ne cherche plus à comprendre.giono écrit?: «?Quand les mystères sont très malins, ils se cachent dans la lumière?; l\u2019ombre n\u2019est qu\u2019un attrape-nigaud?».Brunante mangue et indigo, les grillons grésillent en sourdine, les criquets craquètent en catimini : secrets chuchotés, murmures d\u2019une très modeste prière dans une cathédrale vide de tout célébrant, de tout ?dèle, hantée seulement peut-être par l\u2019invisible passage d\u2019un ange.sans doute, simplement, leurs élytres n\u2019ont-ils plus la force de se frotter l\u2019un contre l\u2019autre après l\u2019avoir fait nuit après nuit, sans relâche, tout l\u2019été.Petit croissant de lune, mince comme une griffure sur la peau nègre du ciel qui entame sa nuit.Long dard ?ché dans l\u2019incendie de l\u2019horizon, l\u2019orme mort en mat de nef, ses branches chargées d\u2019oiseaux, immobiles comme ces volatiles peints sur la porcelaine des vases antiques, ou encore ceux gravés dans la muraille d\u2019une grotte aux premiers jours du monde.Une chauve-souris virevolte, tantôt ici tantôt là, plonge sur ma tête qu\u2019elle frôle à la manière d\u2019une ramure que le vent malmène, remonte dans un désordre d\u2019ailes froufroutantes.L\u2019agonie de la saison est commencée sur la terre comme au ciel.Il est temps pour certains d\u2019entrer dans la mort, pour d\u2019autres de consentir à l\u2019exil.Moi qui ne peux, ne veux pas monter dormir, je veille au corps, comme on dit de celui qui déjà, trop tôt, fait son deuil de l\u2019ami qui n\u2019est pas encore tout à fait disparu et cependant ne respire plus.Comme les oreilles couchées de la chatte dans le plus gros de la colère, mes antennes atrophiées, encore encombrées d\u2019échos inoubliables, cherchent en vain à capter le bruit des choses réveillées \u2013 chère Élise Turcotte, je te salue ici, toi qui sais te montrer survivante espiègle dans les ténèbres et la folie.Comme les mains du lutteur qui cherchent la prise, mes sens tâtonnent à l\u2019aveugle, ne perçoivent que des ombres emmêlées, ne saisissent que des chuintements indistincts.Alors je rêve debout, entre l\u2019arbre à oiseaux et le miroir noir du lac, tremblant de ma propre indigence.Je rêve de crépitements diurnes, de ce lit de braise d\u2019hier, chantant bas, de ces cités mises à sac que j\u2019y apercevais, de l\u2019amour inconnu et facile sur la plage de mes 17 ans, de la con?ance heureuse, impensée, de juin, de mes premiers balbutiements dans un cahier d\u2019écolier, de mes mots incertains, baveux d\u2019encre à la façon d\u2019un désespoir, de la veine aurifère devinée dans la paroi et qui, à 17 ans, m\u2019avait fait cogner le cœur à quasiment le faire éclater, de ma jeunesse de singe savant, de génie imbécile, de mes apprentissages de rustre qui, apercevant un chat, peignait un tigre.Mais voilà que je rêve par derrière, névralgique comme un inconsolé.Est folie de s\u2019attendre que fortune elle- même nous arme jamais su?samment contre soi\u2026 Il est incertain où la mort nous attende, attendons-la partout.Je suis de moi-même non mélancolique, mais songe-creux\u2026 Nous ne dirons jamais assez d\u2019injures au dérèglement de notre esprit*\u2026 C\u2019est Montaigne, ce soir encore, qui me morigène, charitablement, alors que j\u2019entre dans un labyrinthe de songes gra- vatifs, avec câbles et poulies, c\u2019est-à-dire avec le mépris que di?cilement je pratique envers les divagations de ma cervelle.C\u2019est auprès de ce cher monsieur Montaigne que je me réfugie lorsque le trompeur réel me coupe le sou?e et ne me laisse allonger que des pas d\u2019in?rme dans la dernière lumière du jour.ou bien je tourne vers un autre complice, l\u2019ami Eduardo galeano qui, se causant à lui- même, s\u2019adresse fraternellement à moi : Certains jours, «?je ne suis pas là où je suis.Je laisse mon corps et je m\u2019en vais, loin, nulle part, et je n\u2019ai pas envie d\u2019être avec qui que ce soit, pas même avec moi-même.Je n\u2019ai pas de nom et je ne veux pas en avoir?: je n\u2019ai aucune envie de m\u2019appeler ou d\u2019être appelé?» (Le livre des étreintes).ou encore, pour me prémunir contre le piège de l\u2019abattement, je me répète ces mots de Cioran?: «?Une bonne défense contre les choses, c\u2019est le silence où l\u2019on se ramasse pour bondir.?» * Extraits des Essais de Montaigne.50 RELATIONS 793 NOVEMBRE-DÉCEMBRE 2017 B Chronique d\u2019un embusqué Deuxième temps Le carnet Robert Lalonde É G A D L L M L D D L A C R L R L G S L C C V Q Q J R L J L C EILLEURES CONDITIONS DE TRAVAIL Se syndiquer RESPECT DES DROITS © CY our ame Co), liorer quoti Fr, "]
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