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Titre :
Relations
Revue mensuelle catholique d'intérêt général préoccupée par la justice sociale qui contribue fortement à l'analyse de la société, au Québec et ailleurs. [...]

Les jésuites canadiens rêvaient, depuis longtemps, de publier une revue catholique d'intérêt général analogue à celles de leurs confrères d'Europe ou des États-Unis : Études, Civilta cattolica, Month, America, etc. L'oeuvre sociale créée avec l'École sociale populaire du père Joseph-Papin Archambault en sera le tremplin.

L'idée prend corps peu avant le début de la Deuxième Guerre mondiale avec la parution de la revue L'Ordre nouveau (1936-1940) à laquelle participent les pères Jacques Cousineau, Joseph-Papin Archambault, Omer Genest, Joseph Ledit et Jean d'Auteuil Richard. Ce dernier est chargé de fonder et de diriger une nouvelle revue qui visera un lectorat élargi; il conservera son poste jusqu'en 1948.

Parmi tous les titres suggérés, c'est Relations qui est retenu. Il fait, bien sûr, référence aux Relations des jésuites, par l'entremise desquelles ceux-ci avaient fait connaître leurs actions en Nouvelle-France. Ce titre convient, en outre, au domaine que la revue se propose d'explorer, celui des relations humaines sur tous les plans : familial, religieux, social, économique, politique, national et international.

Dès le début, Relations prend une physionomie à peu près définitive avec ses rubriques fixes : éditoriaux, grands articles, commentaires, chroniques diverses, comptes rendus de livres. Le succès dépasse les espoirs : dès le second numéro, 4000 exemplaires s'envolent, plus de 7000 en décembre 1943, 15 000 en 1946.

Plusieurs raisons expliquent ce succès : le caractère engagé de la revue, l'appétit des lecteurs privés des revues européennes durant la guerre, la collaboration des laïcs. La revue mène des luttes décisives contre les cartels, en particulier contre le trust de l'électricité. Elle prépare ainsi l'opinion à la nationalisation qui viendra 20 ans plus tard.

En 1950, les évêques, dans leur Lettre sur le problème ouvrier, reconnaissent la vocation industrielle et urbaine du Québec. Dans ce vaste mouvement, Relations est plus qu'un simple témoin; elle y participe intensément, à certaines heures, jusqu'à risquer son existence. C'est pour ces raisons que la revue Relations peut être décrite comme une tribune du catholicisme de gauche québécois.

En octobre 1956, Relations publie le numéro du 15e anniversaire. Quelles causes sert la revue? Celles de l'Église et des âmes, celles de la personne humaine et de la justice sociale, celles de la communauté canadienne-française et de la patrie canadienne et, enfin, les causes d'ordre international.

À partir de 1966, Relations s'efforce de suivre davantage l'actualité, surtout dans le domaine social. L'effort de la revue s'ajuste aux événements mais demeure généralement dispersé. Relations se positionne comme un outil d'analyse et commente l'actualité dans des dossiers qui lui permettent de prendre un certain recul et d'attirer la collaboration d'intellectuels spécialisés et réputés. La revue demeure attentive aux défis que posent les mutations du temps présent à la foi religieuse et à la volonté d'engagement, au Québec et dans le monde.

Ce mensuel existe depuis 1941. Une telle longévité, dans le domaine du magazine engagé qui s'oppose à la logique marchande, est une rareté. Parmi ses collaborateurs, mentionnons les pères Émile Bouvier, L.-C. de Léry et P.-É. Racicot, Jean Vallerand, Ernest Robitaille, Paul Gérin-Lajoie, Victor Barbeau et Fernand Dumont, Gregory Baum, ainsi que plusieurs auteurs littéraires, dont Wajdi Mouawad, Élise Turcotte et Hélène Monette.

Sources

BEAULIEU, André et autres, La presse québécoise des origines à nos jours, vol. 7 : 1935-1944, Sainte-Foy, Les Presses de l'Université Laval, 1985, p. 208-212.

CORNELLIER, Louis, « Revue - 70 ans de Relations », Le Devoir, 12 mars 2011, p. F5.

ST-AMANT, Jean-Claude, « La propagande de l'École sociale populaire en faveur du syndicalisme catholique 1911-1949 », Revue d'histoire de l'Amérique française, vol. 32, n° 2, 1978, p. 203-228.

Éditeurs :
  • Montréal, Canada :École sociale populaire,1941-2024,
  • Montréal, Canada :un groupe de Pères de la Compagnie de Jésus,
  • Montréal :Éditions Bellarmin,
  • Montréal :Centre justice et foi
Contenu spécifique :
Janvier - Février 2018, No 794
Genre spécifique :
  • Revues
Fréquence :
six fois par année
Notice détaillée :
Titre porté avant ou après :
    Prédécesseur :
  • Ordre nouveau (Montréal, Québec : 1936)
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Références

Relations, 2018-01, Collections de BAnQ.

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[" NUMÉRO 794 FÉVRIER 2018 ARTISTE INVITÉE : PAULE THIBAULT P P C O N V E N T I O N : 4 0 0 1 2 1 6 9 7,00 $ AGIR EN COMMUN DÉBAT QUARANTE ANS PLUS TARD, QUE RESTE-IL DU BAPE ?À L\u2019HEURE DES FRACTURES IDENTITAIRES 2 RELATIONS 794 JANVIER-FÉVRIER 2018 DIRECTRICE Élisabeth Garant RÉDACTEUR EN CHEF Jean-Claude Ravet RÉDACTRICE EN CHEF ADJOINTE Catherine Caron SECRÉTAIRE DE RÉDACTION Emiliano Arpin-Simonetti ASSISTANT À LA RÉDACTION Marc-Olivier Vallée DIRECTION ARTISTIQUE Mathilde Hébert ILLUSTRATIONS Sylvie Cotton, Jacques Goldstyn RÉVISION/CORRECTION Éric Massé COMITÉ DE RÉDACTION Frédéric Barriault, Gilles Bibeau, Mélanie Chabot, Eve-Lyne Couturier, Dario De Facendis, Jonathan Durand Folco, Claire Doran, Céline Dubé, Lorraine Guay, Mouloud Idir, Alexandra Pierre, Rolande Pinard, Louis Rousseau, Michaël Séguin COLLABORATEURS Gregory Baum , André Beauchamp, Jean Bédard, Jean-Marc Biron, Dominique Boisvert, Marc Chabot, Denise Desautels, Amélie Descheneau- Guay, Robert Lalonde, Marco Veilleux IMPRESSION HLN sur du papier recyclé contenant 100 % de fibres post-consommation.DISTRIBUTION Disticor Magazine Distribution Services Relations est membre de la SODEP et de l\u2019AMéCO.Ses articles sont réper toriés dans Érudit, Repère, EBSCO et dans l\u2019Index de pério di ques canadiens.SERVICE D\u2019ABONNEMENT SODEP (Revue Relations) C.P.160, succ.Place-d\u2019Armes Montréal (Québec) H2Y 3E9 514-397-8670 abonnement@sodep.qc.ca ABONNEMENT EN LIGNE www.revuerelations.qc.ca TPS: R119003952 TVQ: 1006003784 Dépôt légal Bibliothèque et Archives nationales du Québec: ISSN 0034-3781 Version numérique: ISSN 1929-3097 ISBN (version imprimée) : 978-2-924346-31-0 ISBN PDF: 978-2-924346-30-3 BUREAUX 25, rue Jarry Ouest Montréal (Québec) H2P 1S6 tél.: 514-387-2541, poste 279 relations@cjf.qc.ca www.revuerelations.qc.ca Fondée en 1941 La revue Relations est publiée par le Centre justice et foi, un centre d\u2019analyse sociale progressiste fondé et soutenu par les Jésuites du Québec.Depuis plus de 75 ans, Relations œuvre à la promotion d\u2019une société juste et solidaire en prenant parti pour les exclus et les plus dé munis.Libre et indépendante, elle pose un regard critique sur les enjeux sociaux, écono miques, politiques, environnementaux et religieux de notre époque.NUMÉRO 794 JANVIER-FÉVRIER 2018 5 ÉDITORIAL POUR UNE INSURRECTION NON-VIOLENTE Jean-Claude Ravet ACTUALITÉS 6 UNE NOUVELLE POLITIQUE CULTURELLE DÉCEVANTE Michèle Rioux 8 UN EFFET JAGMEET ?Nora Loreto 9 FORAGES PARTOUT, DÉMOCRATIE NULLE PART Lucie Sauvé 10 SITES CHRÉTIENS PROFANÉS EN ISRAËL Wadie Abunassar 12 DÉBAT QUARANTE ANS PLUS TARD, QUE RESTE-T-IL DU BAPE ?Marie-Ève Maillé et Sylvie Paquerot 37 AILLEURS LES ISMAÉLIENS DU TADJIKISTAN : ENTRE TRADITION ET MONDIALISATION Carole Faucher 41 SUR LES PAS D\u2019IGNACE OSONS LA VIE Michel Corbeil 42 CHRONIQUE POÉTIQUE de Denise Desautels MON CORPS MON ATELIER : PASSION 44 QUESTIONS DE SENS NOUS SOMMES TOUS PAUVRES Jean Bédard RECENSIONS 45 LIVRES 49 DOCUMENTAIRE 50 LE CARNET de Robert Lalonde CHRONIQUE D\u2019UN EMBUSQUÉ.TROISIÈME TEMPS 10 37 RELATIONS 794 JANVIER-FÉVRIER 2018 3 14 AGIR EN COMMUN À L\u2019HEURE DES FRACTURES IDENTITAIRES Emiliano Arpin-Simonetti 17 UN PROJET DE PAYS CONTRE LA POLARISATION IDENTITAIRE ?Pierre Mouterde 19 FÉDÉRER LES FEMMES DANS LA DIVERSITÉ Élisabeth Garant 21 NOSTALGIE DE L\u2019UNITÉ ET LIMITES DU MÉTISSAGE Dominique Scarfone 24 « POLITIQUE IDENTITAIRE », UN OXYMORE RÉVÉLATEUR Jean-Claude Ravet 27 QUELLE IDENTITÉ POUR LES JEUNES ISSUS DE L\u2019IMMIGRATION ?Deirdre Meintel 28 L\u2019INTERCULTURALISME : MULTICULTURALISME DÉGUISÉ OU MODÈLE DISTINCT ?Rachida Azdouz 30 L\u2019EXPÉRIENCE RELIGIEUSE, UN ANTIDOTE AU REPLI IDENTITAIRE ?Raymond Lemieux 31 L\u2019ENRACINEMENT D\u2019UNE ISLAMITÉ QUÉBÉCOISE : LE CAS DES SÉPULTURES MUSULMANES Lilyane Rachédi et Mouloud Idir 33 C\u2019EST DE LA FRICTION QUE NAÎT LE FEU.ENTREVUE AVEC YARA EL-GHADBAN Entrevue réalisée par Emiliano Arpin-Simonetti ARTISTE INVITÉE Paule Thibault, qui a étudié en graphisme, est illustratrice et peintre.Elle vit et travaille à proximité de la nature à Lac-Beauport, en banlieue de Québec.Elle a travaillé pour plusieurs agences de publicité à Québec, Montréal et Toronto, pour des maisons d\u2019édition ainsi que pour différents magazines de renom.Elle collabore régulièrement avec le magazine L\u2019actualité dans lequel elle réalise des portraits de personnalités publiques.Comme peintre, elle est naturellement attirée par ce qui apparaît visuellement percutant \u2013 sans doute un héritage de son expérience d\u2019illustratrice au sein du monde de la publicité.Mais la peinture et le collage répondent avant tout à son besoin essentiel de dire et de créer en toute liberté.Depuis 2015, elle oriente davantage sa peinture vers le portrait.Son travail pictural l\u2019amène à prendre part à des projets artistiques ainsi qu\u2019à des expositions collectives et en solo..DOSSIER 33 Paule Thibault, Décibels, 2017 SOIRÉES Contribution suggérée : 5$ RENSEIGNEMENTS : Christiane Le Guen 514-387-2541, poste 234 ou cleguen@cjf.qc.ca | Les Soirées Relations sont organisées par le Centre justice et foi.Nous commémorons en 2018 trois grandes ?gures de la résistance non-violente : Mohandas Gandhi et Martin Luther King, assassinés respectivement il y a 70 et 50 ans, ainsi que Daniel Berrigan, arrêté il y a 50 ans pour avoir dé?é les autorités militaires étasuniennes en brûlant les dossiers de conscrits sur le point d\u2019être envoyés au Viêtnam.Le choix éthique et politique en faveur de la non-violence est-il toujours actuel ?Sur quoi repose l\u2019e?cacité des stratégies de lutte non-violente ?Comment peuvent-elles transformer durablement les structures sociales ?CHOISIR LA RÉSISTANCE NON-VIOLENTE À MONTRÉAL Le lundi 29 janvier 2018 de 19 h à 21 h 30 Maison Bellarmin 25, rue Jarry Ouest (métro Jarry ou De Castelnau) AVEC : \u2022 Martin Hébert, professeur au Département d\u2019anthropologie de l\u2019Université Laval ; \u2022 Dominique Boisvert, membre de Conscience Canada et auteur de Nonviolence.Une arme urgente et e?cace (Écosociété, 2017) ; \u2022 Laurence Guénette, présidente du Projet accompagnement Québec-Guatemala et du Réseau québécois des groupes écologistes.EN COLLABORATION AVEC e 30 janvier 1948, deux semaines après avoir entre - pris un jeûne illimité jusqu\u2019à ce que cessent les violences communautaires entre musulmans et hindous déclenchées avec la partition de l\u2019Inde et du Pakistan, Gandhi tombait sous les balles d\u2019un fana tique hindou d\u2019extrême droite, à l\u2019âge de 78 ans.Soixante-dix ans après sa mort, cette figure emblématique de la non-violence peut être une puissante source d\u2019inspiration pour relever les défis de notre époque.Le 13 novembre dernier, en effet, plus de 15 000 scientifiques provenant de 184 pays publiaient un manifeste alarmant pour avertir que « l\u2019humanité court à sa perte » si nous ne changeons pas radicalement notre mode de déve - loppement (Le Devoir, 14 novembre 2017).En clair, pendant que les gouvernements tergiversent sur les moyens à prendre, préférant servir les intérêts des multinationales avides de profits, nous sommes en train de scier la branche sur laquelle nous sommes assis, en détruisant nos conditions d\u2019existence et en nous dirigeant à toute vitesse vers de « grandes misères humaines ».En ces temps critiques, la nonviolence que Gandhi a su mettre en pratique en tant que mode de vie et d\u2019action pourrait être d\u2019un grand secours pour s\u2019attaquer de toute urgence aux structures de pouvoir qui maintiennent en place le système actuel, d\u2019une extrême violence, et rompre avec celui-ci.Notamment grâce aux deux piliers sur lesquels elle repose : la non-coopération et la désobéissance civile.Gandhi avait compris que le colonialisme britannique ne pouvait tenir en Inde si la population, composée de centaines de millions de personnes, refusait de s\u2019y soumettre.En retirant sa coopération au système, celui-ci s\u2019effondrerait de lui-même.La longue lutte de Gandhi pour l\u2019indépendance a reposé en grande partie sur cette stratégie.Étienne de la Boétie en donnait déjà les fondements dans le Discours de la servitude volontaire, en 1549, écrivant à propos des tyrans : « Soyez résolus de ne servir plus et vous voilà libres.Je ne veux pas que vous le poussiez ou l\u2019ébranliez, mais seulement ne le soutenez plus, et vous le verrez, comme un grand colosse à qui on a dérobé sa base, de son poids même, fondre en bas et se rompre.» Quant à la désobéissance civile, elle consiste pour Gandhi à affronter la répression en défiant ouvertement la loi et les institutions injustes, afin de révéler au grand jour l\u2019injustice et signifier qu\u2019elle n\u2019est plus tenable.Martin Luther King, dont nous commémorerons le 50e anniversaire de l\u2019assassinat en avril prochain, en a fait l\u2019arme principale de sa lutte non- violente contre la ségrégation raciale aux États-Unis dans les années 1950-1960, notamment par des sit-in dans des lieux publics réservés aux Blancs.Aux leaders religieux qui lui reprochaient cette stratégie conflictuelle, il répond de la prison où il est incarcéré : « Je dois avouer que je ne crains pas le mot tension [\u2026], il est une sorte de tension constructive et non- violente, indispensable si l\u2019on veut faire évoluer une situation.[\u2026] L\u2019Histoire est la longue et tragique illustration du fait que les groupes privilégiés cèdent rarement leurs privilèges sans y être contraints.[\u2026] Jésus Christ était un extrémiste de l\u2019amour, de la vérité et du bien, et s\u2019était ainsi élevé au- dessus de son entourage.Aussi, après tout, peut-être le Sud, notre pays et le monde ont-ils grandement besoin d\u2019extrémistes créateurs » (Lettre de Birmingham, 1963).Mais si la non-violence est inspirante pour notre temps, c\u2019est qu\u2019elle était, chez Gandhi, plus qu\u2019un simple mode d\u2019action, fût-il révolutionnaire : c\u2019était aussi une manière de vivre (sa- tyagraha) et de s\u2019organiser en société de façon radicalement démocratique et décentralisée (swaraj), fondée sur l\u2019égalité de tous, le partage, la dignité humaine.Pour Gandhi, l\u2019agir humain au service de la vie repose sur ce principe : la fin est dans les moyens comme l\u2019arbre dans la semence.Tout le contraire du principe qui prédomine depuis trop longtemps dans la société voulant que la fin justifie les moyens.Ainsi, la force, le pouvoir, les inégalités sociales et la violence ont servi à déposséder les populations, à piller les ressources, à saccager la nature, à réduire la vie et les êtres au rang de marchandises au profit d\u2019une ploutocratie prédatrice toujours plus gourmande, et ce, presque toujours sous le couvert\u2026 du « progrès » ! « La Terre, disait Gandhi, compte suffisamment de ressources pour répondre aux besoins de tous, mais pas assez pour satisfaire la cupidité de chacun.» Il est temps, comme le rappelle à sa manière le mouvement #MoiAussi, de tourner résolument le dos aux rapports de pouvoir et de violence, tant à l\u2019égard des êtres humains et des animaux que de la nature.Cela nous a menés à l\u2019impasse dans laquelle nous sommes.Il est temps d\u2019opter enfin collectivement pour des relations de réciprocité et de solidarité, de « vivre simplement pour que simplement d\u2019autres puissent vivre » (Gandhi).Jean-Claude Ravet RELATIONS 794 JANVIER-FÉVRIER 2018 5 POUR UNE INSURRECTION NON-VIOLENTE L ÉDITORIAL Paule Thibault, War, 2011, 61 x 76 cm UNE NOUVELLE POLITIQUE CULTURELLE DÉCEVANTE Dévoilée en septembre dernier, la politique culturelle du Canada ne répond pas aux pressantes questions liées à la révolution numérique.Michèle Rioux L\u2019auteure, professeure au Département de science politique de l\u2019UQAM, est chercheuse au Centre d\u2019études sur l\u2019intégration et la mondialisation En septembre 2017, la ministre du Patrimoine canadien, Mélanie Joly, dévoilait sa politique Pour un Ca - nada créatif, un programme ambitieux qui n\u2019a pas manqué de provoquer de nombreuses réactions.Il faut dire que depuis plusieurs mois, des groupes du secteur de la culture attendaient des mesures de la part des gouvernements provincial et fédéral compte tenu de la nécessité et de l\u2019urgence d\u2019assurer une transition vers le numérique qui soit respectueuse du milieu culturel local et de la diversité des expressions culturelles.La Coalition pour la culture et les médias a d\u2019ailleurs vu le jour et publié un Manifeste pour la protection et le rayonnement de la culture et des médias à l\u2019ère du numérique, le 14 septembre dernier.Il s\u2019agissait d\u2019envoyer un message clair aux ministres respon sables, à Québec et à Ottawa, en ce qui concerne l\u2019importance de rééquilibrer et de soutenir l\u2019écosystème culturel et médiatique local dans le contexte transnational du numérique, dominé depuis quelques années par des multinationales comme Netflix, Apple, Google et Amazon.La révolution numérique fait surgir des défis multiples qui se déclinent de manière multidimensionnelle et transversale.La mondialisation culturelle qui s\u2019en trouve accélérée inquiète les industries culturelles locales, qui ont souvent du mal à s\u2019exporter, à être « découvra- bles» au milieu d\u2019une offre qui croît de façon exponentielle et à capter l\u2019attention d\u2019un auditoire.De plus, des mul tina - tionales du numérique offrent des services d\u2019accès à des contenus sans être soumises aux mêmes règles fiscales et réglementaires que les entreprises locales.Dans ce contexte, la nouvelle politique culturelle de la ministre Joly, se voulant tournée vers l\u2019avenir, est insatisfaisante.Elle ne contient rien de bien concret sur les grandes réformes attendues en ce qui concerne le cadre réglementaire (la Loi sur les télécommunications, la Loi sur la radiodiffusion, la Loi sur le CRTC, ou encore celle sur le droit d\u2019auteur), et ce, même si des changements sont attendus depuis plusieurs années et que l\u2019inaction accentue le déséquilibre existant à l\u2019avantage des multinationales du numérique.Plusieurs mesures de cette politique sont néanmoins intéressantes et dignes de mention, notamment les investissements diversifiés et importants annoncés dans le secteur culturel, ou encore le fait que le gouvernement fédéral se soit engagé à augmenter sa contribution au Fonds des médias dans les prochaines années afin de compenser la perte de revenus liée à la migration des clients des services de câblodistribution vers les pla- teformes numériques.Mais ces mesures sont restées dans l\u2019ombre de la controverse suscitée par l\u2019entente avec Netflix.Celle-ci se voulait une garantie de rayonnement et de financement de la culture locale sur les grandes plateformes numériques pouvant inspirer d\u2019autres ententes similaires avec des géants comme Spotify ou Google.Certes, être « découvrables » sur ces plateformes numériques est un élément important qui peut faire partie de la solution.Toutefois, l\u2019entente avec Netflix intervient dans un contexte où la 6 RELATIONS 794 JANVIER-FÉVRIER 2018 multinationale ne perçoit pas la TPS et prévoit que l\u2019entreprise investira 500 millions de dollars sur 5 ans dans la production cinématographique « locale » \u2013 sans toutefois faire respecter des critères ou des quotas précis.L\u2019iniquité qui favorise ces grandes entreprises est ainsi perpétuée \u2013 voire renforcée \u2013 et certains y voient même une indication que le ministère du Patrimoine canadien cède la souveraineté culturelle canadienne à une multinationale étasunienne.En même temps, les contraintes réglementaires que subissent les entreprises canadiennes dans les secteurs traditionnels de la radiotélé- diffusion sont maintenues.La position dominante que détiennent les nouveaux géants du numérique dans les chaînes de valeur doit être contrebalancée pour que ceux-ci ne puissent pas être en mesure de s\u2019imposer et d\u2019empêcher la créativité, l\u2019innovation ou encore la diversité des expressions culturelles et autres.L\u2019urgence évidente de rétablir un équilibre concurrentiel semble toutefois avoir été ignorée, per - pétuant le retard problématique de nos politiques culturelles en la matière.Il faudra donc s\u2019armer de patience pour voir des pistes d\u2019actions concrètes émerger sur ces questions, car les consultations annoncées pour donner suite à la nouvelle politique culturelle (notamment en ce qui concerne la refonte des lois sur la radiodiffusion, sur les télécommunications et sur le droit d\u2019auteur) RELATIONS 794 JANVIER-FÉVRIER 2018 7 Désobéissance civile pour la justice climatique FÉLICITATIONS ! Prix littéraires Trois collaborateurs et artisans de Relations ont remporté des honneurs dans le cadre de la saison des prix littéraires, l\u2019automne dernier.Notre caricaturiste Jacques Goldstyn a obtenu le prix du Gouverneur général dans la catégorie « Littérature jeunesse \u2013 livres illustrés » pour Azadah (La Pastèque, 2016).Le même album lui a aussi valu le Prix du livre jeunesse des Bibliothèques de Montréal, qu\u2019il avait aussi remporté l\u2019an dernier.L\u2019illustrateur et auteur contribue à Relations depuis 2003 par son coup de crayon, en plus de collaborer à plusieurs autres magazines.L\u2019écrivaine Marie-Célie Agnant, pour sa part, a remporté le prix Alain-Grandbois de l\u2019Académie des lettres du Québec pour son recueil Femmes des terres brûlées (éditions de la Pleine lune, 2016).Marie- Célie Agnant est une collaboratrice régulière de Relations depuis 2012 ; elle a notamment tenu la chronique littéraire \u2013 Soifs \u2013 en 2013-2014.En?n, Jean-Claude Ravet, rédacteur en chef de Relations, a reçu une mention spéciale du jury du prix Pierre-Vadeboncoeur pour son essai Le désert et l\u2019oasis.Essais de résistance (Nota bene, 2016).La présidente du jury, Claudette Carbonneau, a tenu à saluer « une voix et un ton qu\u2019on entend trop peu, mais qui frappent par leur généreuse humanité ».Félicitations à tous les trois ! La coalition Ende Gelände (expression dont se servent les parents allemands pour dire à leurs enfants « c\u2019est ?ni les folies »), qui rassemble des initiatives locales, des organisations environnementales, des groupes d\u2019action directe et des militants écologistes de toute l\u2019Europe, a réalisé une grande action de désobéissance civile non-violente le 5 novembre dernier.Plus de 4500 personnes ont occupé et bloqué la plus grande mine à ciel ouvert d\u2019Europe, la mine de charbon (lignite) de Hamlach, d\u2019une super?cie de 34 km2, située dans le bassin minier du Rhin.Cette action a eu lieu à quelque 50 km de Bonn, où se tenait au même moment la conférence de l\u2019ONU sur le climat (COP23).Elle a rappelé avec éclat aux milliers de délégués venus des quatre coins du monde que l\u2019Allemagne, pays hôte de la COP23, est le champion du monde de l\u2019extraction du lignite, un des combustibles émettant le plus de CO2.Ende Gelände, à l\u2019origine d\u2019actions similaires en 2015, 2016 et plus tôt en 2017, témoigne de l\u2019importance d\u2019actions citoyennes d\u2019envergure dans la lutte pour la justice climatique, devant la démission des gouvernements qui préfèrent se mettre au service des intérêts et des pro?ts de l\u2019industrie des énergies fossiles et tardent à mettre en œuvre les mesures liées à l\u2019Accord de Paris permettant de limiter la hausse des températures mondiales à 1,5 oC.e s p o i r Photo : Flickr/Ende Gelände devraient s\u2019étendre sur plusieurs mois encore.Et l\u2019attente devrait se prolonger d\u2019autant que le terrain est miné par la re- négociation de l\u2019Accord de libre-échange nord-américain, sachant que le Canada et le Québec tiennent à l\u2019exception culturelle dans les accords com merciaux, mais que les règles du commerce électronique sont prioritaires pour les États-Unis.Mais peu importe les complexités des négociations commerciales, la question est la suivante : pourquoi négocier une exception culturelle si on ne sait pas la traduire en mesures qui donnent sens à ce que l\u2019on nomme une « politique culturelle 2.0 » et à ce qui serait l\u2019expression d\u2019une souveraineté culturelle à l\u2019ère numérique ?UN EFFET JAGMEET ?Le nouveau chef du NPD, Jagmeet Singh, a remporté aisément la course à la chefferie.La suite s\u2019annonce plus ardue.Nora Loreto L\u2019auteure est chroniqueuse et milite dans le milieu syndical Àpeine élu chef du Nouveau parti démocratique (NPD), Jagmeet Singh se rendait dans la circonscription de Lac-Saint-Jean pour donner un coup de main à la candidate néo - démocrate dans l\u2019élection partielle qui s\u2019y tenait.L\u2019occasion était bonne pour le nouveau chef d\u2019aller à la rencontre de l\u2019électorat québécois.Après deux mandats comme député de la circonscription de Bramalea-Gore-Malton, en Ontario, Singh est une figure connue de la population ontarienne, mais la situation est tout autre au Québec et même dans le reste du Canada.L\u2019élection de Jagmeet Singh a cependant été perçue chez les anglophones et allophones qui ont suivi de près sa campagne comme une indication qu\u2019un jeune politicien portant le turban sikh et appartenant à une minorité visible pouvait être élu à la tête d\u2019un parti fédéral pancanadien.Et plus encore, dans les rangs de la gauche ontarienne, comme un signal que le NPD pouvait être dirigé par un politicien issu de la grande région de Toronto, même si le parti de gauche y a perdu des appuis en 2015.Il reste néanmoins à voir à quel point Singh imprimera sa marque sur le parti et s\u2019il adoptera un programme résolument à gauche, ce qui ne va pas de soi.En effet, de nombreux militants du NPD ont imputé la déroute du parti aux dernières élections à Thomas Mulcair et à son soi- disant recentrement du programme, mais l\u2019explication est simpliste.Avant Mulcair, Jack Layton n\u2019était pas davantage le candidat de la gauche au sein du parti.Lors de la course à la chefferie de 2003, c\u2019est Joe Comartin, alors député de Windsor, qui assumait ce rôle.Celui-ci avait réussi à coaliser un bon nombre de progressistes avec sa forte opposition contre la guerre en Afghanistan.Jack Layton, qui ne s\u2019était pas positionné aussi clairement, avait dû se rallier au consensus qui était en train de se créer dans le parti sur ce sujet sous l\u2019influence de Comartin.Ainsi, comme Layton à l\u2019époque, Jag- meet Singh n\u2019était pas le candidat de la 8 RELATIONS 794 JANVIER-FÉVRIER 2018 Hydro-Québec dans la mire de BDS Dans le cadre de la campagne Boycott, désinvestissement, sanctions (BDS), la Coalition BDS-Québec demande à Hydro- Québec de résilier le contrat que la société d\u2019État a signé avec Israel Electric Corporation (IEC).En mai 2017, les deux parties ont conclu une entente en matière de cybersé- curité, domaine dans lequel Israël possède une expertise.Or, BDS-Québec fait valoir que la société d\u2019État israélienne est responsable de coupures de courant totales ou partielles récurrentes dans la bande de Gaza et en Cisjordanie, tout en alimentant les colonies israéliennes illégales dans les territoires palestiniens occupés.IEC participe également à l\u2019électri?cation du mur de séparation, jugé contraire au droit international par la Cour internationale de justice en 2004.Le mouvement BDS vise à faire pression sur Israël ainsi que sur ses partenaires dans les domaines économique, culturel et universitaire pour forcer l\u2019État hébreu à respecter le droit international, à mettre ?n à la colonisation de la Cisjordanie et à traiter équitablement ses citoyens arabes.Dans ce cadre, BDS-Québec entend écrire des lettres de protestation aux adminis - trateurs d\u2019Hydro-Québec, sensibiliser le syndicat des employés concerné et organiser des lignes de piquetage.Voir .Jagmeet Singh lors du défilé de la Fierté gaie de Toronto, le 25 juin 2017.Photo: Flickr/Ideas_dept frange gauche du NPD lors de la dernière course.Et comme Layton en 2003, Singh ne siège pas à titre de député à la Chambre des communes à Ottawa.Des militants du NPD n\u2019ont pas tardé à faire des parallèles entre les deux et espèrent gran - dement que le nouveau chef bénéficiera d\u2019un « effet Jack » d\u2019ici les élections générales de 2019, qui lui permettrait de se faire connaître non seulement au Québec, mais aussi dans le reste du Canada en plus de l\u2019Ontario.On retrouve d\u2019ailleurs dans son entourage une partie de l\u2019équipe de Jack Layton.Cela dit, Jagmeet Singh n\u2019a pas volé sa victoire : il est sorti vainqueur grâce à sa capacité d\u2019attirer de nouveaux membres au NPD, qui ont voté pour lui.La course à la chefferie a permis au parti de tripler son membership, passant de 41 000 à 124 000 membres ; l\u2019équipe de Singh aurait à elle seule incité 47 000 nouvelles personnes à signer une carte de membre ! Des 65 782 voix enregistrées lors du vote, 35 266 sont allées à Singh.En recueillant ainsi 53,8 % des voix, le député ontarien a été élu dès le premier tour, loin devant son principal adversaire, Charlie Angus (19,4 %).Même s\u2019il n\u2019était pas le candidat appuyé par la frange la plus à gauche du parti, le député ontarien a tout de même présenté des politiques intéressantes durant la course : décriminalisation de toutes les drogues, fin des pratiques de profilage racial par la GRC, investissements massifs dans les services publics, etc.En présumant que la plupart des gens ayant voté pour lui sont de nouveaux membres, cela pourrait se traduire par un nouveau momentum pour le NPD.Si ce sont bel et bien ces politiques de gauche \u2013 et non seulement sa personnalité charismatique \u2013 qui ont mobilisé ses sympathisants, on pourrait s\u2019attendre à une nouvelle « vague orange », mais cette fois clairement progressiste.Tout dépendra de la performance de Singh, de la circonscription dans laquelle il se présentera et de sa capacité à rallier le caucus à Ottawa pour lui donner une direction claire.Les défis seront toutefois nombreux, particulièrement au Québec.Certes, Singh a du charisme et il se débrouille correctement en français.Mais pour y faire des gains importants, il devra convaincre les électeurs québécois de faire abstraction de son turban, alors qu\u2019on assiste à de nouvelles crispations sur les signes religieux, et leur démontrer qu\u2019il comprend et partage les valeurs social- démocrates du Québec.Gisèle Dallaire, la candidate du NPD dans la partielle de Lac-Saint-Jean en octobre dernier, a terminé troisième, derrière le Parti libéral et le Bloc, avec 12 % des voix, alors qu\u2019elle en avait obtenu 28% en 2015.Si cette partielle est venue trop tôt pour être considérée comme un véritable test pour Jagmeet Singh, elle indique néanmoins que le NPD aura fort à faire d\u2019ici les prochaines élections générales.La bonne nouvelle pour Singh et son équipe, c\u2019est qu\u2019elles sont prévues pour octobre 2019 seulement.FORAGES PARTOUT, DÉMOCRATIE NULLE PART Le projet de cadre réglementaire associé à la Loi sur les hydro - carbures est anachronique et méprisant à l\u2019égard du mouvement écocitoyen.Lucie Sauvé L\u2019auteure est directrice du Centre de recherche en éducation et formation relatives à l\u2019environnement de l\u2019UQAM et membre du Collectif scientifique sur la question du gaz de schiste au Québec Le projet de cadre réglementaire accompagnant la Loi sur les hydrocarbures publié en septembre 2017 par le ministère de l\u2019Énergie et des Ressources naturelles du Québec (MERN) est conçu pour l\u2019entreprise privée et calqué sur ses pratiques.Il permettrait des forages à 175 mètres des secteurs résidentiels, à 275 mètres des écoles, des garderies et des hôpitaux, à 60 mètres des parcs nationaux et sous le fleuve et les cours d\u2019eau.Il se présente comme « un des plus rigoureux en Amérique du Nord », alors que plusieurs territoires se sont dotés de moratoires formels et que d\u2019autres interdisent carrément la fracturation hydraulique (États de New York et du Maryland, ou encore la France, l\u2019Allemagne, l\u2019Écosse et l\u2019Irlande, entre autres).Pour légitimer les règlements annoncés, les élus évoquent la « science ».Pourtant les scientifiques ont appuyé de tout autres recommandations dans d\u2019importants rapports récents, dont le rapport «Rebâtir le système énergétique canadien: vers un avenir sobre en carbone » RELATIONS 794 JANVIER-FÉVRIER 2018 9 Avec la Catalogne! Devant la répression in?igée au peuple catalan par l\u2019État espagnol depuis la tenue du référendum sur l\u2019indépendance, le 1er octobre 2017, une Coalition québécoise de solidarité envers la Catalogne a été créée le 2 novembre dernier.Formée par des organisations de la société civile québécoise et quatre partis politiques indépendantistes, la Coalition appelle l\u2019Espagne à respecter le droit à l\u2019autodétermination du peuple catalan, tout en condamnant les violences des forces policières espagnoles et les poursuites abusives auxquelles font face des membres du gouvernement catalan, incluant le président Carles Puig- demont lui-même, depuis la déclaration d\u2019indépendance du 27 octobre.La Coalition entend également soutenir les e?orts de reconnaissance de la nouvelle République catalane.Elle a tenu une première manifestation à Montréal le 18 novembre et invite les citoyens à signer sa déclaration au .Mobilisation contre le racisme Le 12 novembre dernier, quelques milliers de personnes ont pris part à la grande manifestation contre la haine et le racisme dans les rues de Montréal.Elles répondaient ainsi à un appel lancé quelques jours plus tôt, et signé par plus de 170 organismes de la société civile québécoise, dénonçant la multiplication des discours et actes haineux ainsi que la montée de l\u2019extrême droite au Québec.Le but de la mobilisation était également d\u2019exprimer sa solidarité avec les personnes victimes de discriminations et de racisme.Rappelons que la Ligue des droits et libertés a fait paraître en septembre 2017 une brochure sur le sujet : Le racisme systémique\u2026 parlons-en ! Voir . (Ressources naturelles Canada, 2016).Les promoteurs revendiquent quant à eux le développement économique, au moment où plusieurs grandes institutions financières internationales recommandent aux États de cesser d\u2019investir dans le domaine décroissant des énergies fossiles.Par ailleurs, l\u2019argument en faveur des hydrocarbures ne s\u2019appuie sur aucune comparaison de coûts avec d\u2019autres avenues de développement.Pas étonnant que le nouveau ministre Pierre Moreau, qui a hérité de ce dossier l\u2019automne dernier, ait tenté tant bien que mal de calmer le jeu devant le tollé qu\u2019a soulevé l\u2019annonce des règlements.Bien que ceux-ci s\u2019inscrivent dans un programme d\u2019« allègement réglementaire », il a voulu rassurer en affirmant qu\u2019il s\u2019agit de « rendre plus difficile l\u2019exploitation des hydrocarbures parce qu\u2019on est dans une période de transition » (La Presse, 18 octobre 2017).Il a aussi bien affirmé qu\u2019il n\u2019y aura pas de forage sans acceptabilité sociale ; un principe explicite, en effet, sur le site du MERN.Toutefois, cela signifie que le lourd fardeau de la preuve retombe ainsi à nouveau sur le dos des citoyennes et des citoyens, alors que le caractère inacceptable du projet gazier et pétrolier au Québec a déjà été maintes fois démontré.Et on pourrait ainsi reprocher aux groupes citoyens contestant un projet d\u2019être responsables des frais de dédommagement que l\u2019État consentirait à verser aux entreprises \u2013 à même les fonds publics \u2013 pour l\u2019abrogation des permis octroyés sans débat démocratique au cours des années 2000.Le MERN a annoncé en septembre dernier un appel à « commentaires » d\u2019une durée de 45 jours (prolongée depuis) sur les projets de règlements.Au moment de publier ce texte, les résultats de cette consultation n\u2019étaient pas encore connus.On peut néanmoins déjà se demander à quoi auront servi les huit consultations majeures sur la question des hydrocarbures menées de 2010 à aujourd\u2019hui (dont les audiences du BAPE et les Évaluations environnementales stratégiques).Qu\u2019est-il advenu des rapports présentés lors de ces divers processus de consultation coûteux au cours desquels les organisations et des milliers de citoyennes et citoyens se sont investis avec rigueur, compétence et confiance, contribuant largement à la construction du savoir sur les questions abordées et déployant un effort gigantesque face à un lobby de promoteurs fortunés qui exercent par ailleurs en toute légalité leur pouvoir d\u2019influence ?Au terme de chacune de ces consultations gouvernementales (dont il faudra réaliser la synthèse), les auteurs des rapports ont exprimé des réserves pour le moins importantes sur le développement des hydrocarbures et ont recommandé de ne pas aller de l\u2019avant sans précautions majeures.Or, avec l\u2019annonce des règlements de l\u2019automne dernier, on revient à la case départ.S\u2019agit-il d\u2019incompétence ou d\u2019arrogance de la part des promoteurs de la sphère politico-économique ?Plus que jamais mobilisés au sein d\u2019organisations structurées, les citoyens dénoncent la complicité de l\u2019État dans l\u2019appropriation privée du bien commun (ressources, environnement, santé, économie, etc.) et résistent à l\u2019instrumentalisation de la démocratie.Mais pourquoi donc nos décideurs ont-ils osé produire de tels règlements ?Pour éviter des poursuites de la part d\u2019entreprises frustrées de ne pas pouvoir continuer à saccager ?D\u2019autres mesures seraient envisageables à cet effet.Alors serait-ce par complaisance envers une industrie dont plusieurs acteurs clés \u2013 rappelons-le \u2013 sont des transfuges de l\u2019État et de la fonction publique ?Cette industrie qui œuvre à rebours de la nécessaire transition écologique s\u2019impatiente en effet d\u2019avoir libre cours pour fracturer nos milieux de vie en vue d\u2019un rendement qui pourtant, sans l\u2019investissement direct et indirect de fonds publics, ne sera pas au rendez-vous.En témoignent entre autres les « dédommagements» accordés aux entreprises qui ont dû quitter l\u2019irresponsable chantier d\u2019An- ticosti et qui pourront servir à financer les forages des mêmes promoteurs en Gas- pésie et dans le golfe du Saint-Laurent.Puisque, jusqu\u2019à maintenant, les constats scientifiques et les préoccupations sociales n\u2019ont pas été entendus à travers les créneaux de consultation publique et ceux de la politique parlementaire, quelles autres stratégies nous faudra-t-il maintenant déployer collectivement pour éviter le dérapage énergétique ?SITES CHRÉTIENS PROFANÉS EN ISRAËL Les actes haineux anti-chrétiens ont été nombreux depuis quelques années, notamment à Jérusalem et dans les territoires palestiniens occupés.La réaction timorée des autorités inquiète.Wadie Abunassar* L\u2019auteur est directeur du comité médias de l\u2019Assemblée des évêques catholiques en Terre sainte Ces dernières années, plusieurs attaques contre des lieux saints chrétiens ont été perpétrées en Israël et dans des territoires palestiniens occupés, notamment en Cisjordanie.Alors que l\u2019on constatait une diminution de ces profanations depuis un an, une nouvelle attaque a touché les pères salésiens de Beit Jamal (à l\u2019ouest de Jérusalem) en juillet 2017 : des assaillants sont entrés par effraction dans le monastère et ont causé d\u2019importants dégâts dans l\u2019église.En Israël, on qualifie ces attaques anti- chrétiennes de « mesures de rétorsion » (price tag attacks), à l\u2019instar des profanations faites contre des sites sacrés musulmans.Des juifs radicaux s\u2019en prendraient à des lieux sacrés non juifs en réaction 10 RELATIONS 794 JANVIER-FÉVRIER 2018 Vandalisme à l\u2019église des pères salésiens de Beit Jamal, en juillet 2017.Photo: Patriarcat latin de Jérusalem aux pressions internationales \u2013 découlant d\u2019acteurs musulmans et chrétiens préten - dument \u2013 exercées sur Israël pour que le pays réduise ses projets de colonies dans les territoires palestiniens occupés.Or, insistent les musulmans et les chrétiens, ces profanations ne sont rien d\u2019autre que des crimes haineux, celles-ci étant bel et bien motivées par la haine.Et ce, indépendamment de la question des colonies, qui sont illégales en regard du droit international.En effet, en étudiant ce phénomène, des chercheurs sont arrivés à la conclusion que plusieurs de ces profanations, si ce n\u2019est la majorité d\u2019entre elles, semblent motivées par des «raisons théologiques », qui refléteraient la haine que vouent des juifs très radicaux aux chrétiens et au christianisme.Face à ces actes de vandalisme, les représentants des communautés chrétiennes ont réagi de différentes façons : publication de communiqués condamnant ces attaques, envoi de lettres de protestation aux autorités israéliennes les pressant d\u2019enquêter de façon rigoureuse sur celles-ci, prières sur les lieux profanés, approfondissement du dialogue avec les acteurs juifs et musulmans modérés et, enfin, amélioration des mesures de sé - curité de certains des lieux saints par l\u2019installation de caméras de surveillance, par exemple.Parallèlement, des juifs et des musulmans ont organisé à l\u2019intention de leurs coreligionnaires des visites sur les sites vandalisés en signe de solidarité.Pour les leaders religieux chrétiens, le principal problème résiderait dans l\u2019incurie passée et présente du gouvernement israélien dans au moins deux domaines : la sécurité et l\u2019éducation.Ils incitent ainsi le gouvernement à mettre sur pied des enquêtes pour se pencher sur ces atta - ques (aucune accusation n\u2019ayant été portée dans la plupart des cas), sur les personnes incitant à de telles violences et sur certains milieux scolaires qui permettent presque ouvertement l\u2019incitation à la haine contre les non-juifs, particulièrement dans certaines écoles religieuses et yeshivas.Parmi les personnes encourageant ce genre de profanations se trouvent des rabbins extrémistes connus, comme Yosef Elitzur et Yitzhak Shapira.En 2009, ces derniers faisaient paraître le fameux livre Torat Hamelech (« La Torah du Roi »), dans lequel on affirmait que la loi juive justifiait le recours à la violence à l\u2019égard des non-juifs dans certains contextes.Une enquête avait été ouverte à l\u2019époque pour incitation à la haine, mais les auteurs n\u2019avaient finalement pas été inculpés, « faute de preuves probantes » ! Or, à l\u2019exception d\u2019excuses et de visites sur les lieux profanés faites par quelques figures politiques israéliennes, les auto - rités ne semblent pas prendre au sérieux ces appels lancés par les leaders chrétiens.La faiblesse de la réaction des autorités israéliennes et de la communauté internationale à ce sujet a fait en sorte que de nombreux chrétiens vivant sur place se sentent abandonnés.Des divisions in - ternes au sein des diverses communautés chrétiennes sur la façon de répondre à ces profanations ont aussi miné en partie leur confiance envers leurs leaders religieux, parce que jugés incapables de faire pression sur les autorités israéliennes afin que celles-ci mettent en œuvre des mesures sérieuses pour endiguer ce dangereux phénomène.Plusieurs chrétiens se sont demandé quelle aurait été la réaction d\u2019Israël et de la diaspora juive si des attaques similaires avaient frappé des sites juifs dans n\u2019importe quel autre pays.Les profanations des dernières années semblent donc avoir une influence du - rable sur ce qui s\u2019apparente à une crise de confiance des non-juifs \u2013 chrétiens comme musulmans \u2013 à l\u2019égard de l\u2019establishment israélien, en particulier du gouvernement de droite radicale dirigé par Benyamin Netanyahou, qui semble se préoccuper uniquement des juifs de droite, négligeant presque tous les autres citoyens.RELATIONS 794 JANVIER-FÉVRIER 2018 11 * Traduit de l\u2019anglais par Marc-Olivier Vallée. Il faut renforcer les pouvoirs de cette institution essentielle.Marie-Ève Maillé L\u2019auteure, professeure associée au Centre de recherche interdisciplinaire sur le bien- être, la santé, la société et l\u2019environnement (CINBIOSE) de l\u2019UQAM, a co-signé avec Pierre Batellier le livre Acceptabilité sociale : sans oui, c\u2019est non ! (Écosociété, 2017) Lors des audiences publiques sur le projet éolien de l\u2019Érable dans les Bois-Francs, en 2009, la compagnie Enerfin, filiale du géant espagnol de l\u2019énergie Elecnor détenant alors déjà 800 MW de puissance éolienne dans le monde, avait admis que c\u2019était la première fois qu\u2019elle était soumise à un tel examen public de ses impacts.Forcée de rendre des comptes à la population, elle a été fortement critiquée par la commission chargée d\u2019évaluer son projet.Mais voilà, cela n\u2019aura rien changé\u2026 Les pales des éoliennes de l\u2019Érable tournent depuis 2013 et les riverains espèrent obtenir réparation dans un recours collectif qui sera entendu au printemps 2018.À quoi aura servi le BAPE ?Des lacunes importantes Comme souvent, il aura servi d\u2019excuse aux élus pour ne pas informer ni consulter la population.À partir du moment où une consultation du BAPE est annoncée, les décideurs locaux se sentent trop souvent exemptés de leurs devoirs les plus élémentaires.Les citoyennes et les citoyens interviennent alors quand tout est décidé et que changer les plans entraîne des coûts et des retards.Au BAPE, les citoyens n\u2019ont qu\u2019une possibilité très limitée d\u2019in fluencer les projets, ce qui alimente leur frustration.Le BAPE est aussi source d\u2019épuisement pour les citoyens, souvent tenus de se livrer, dans des délais très courts, à l\u2019examen de projets compliqués à partir d\u2019une surabondance d\u2019information technique.Il n\u2019est en effet pas donné à tout le monde de concilier emploi, vie de famille et vigilance citoyenne dans le délai de 21 jours (entre la phase d\u2019information et celle de consultation) prévu par la loi.Ce délai est resté le même, comme s\u2019il n\u2019y avait eu aucun changement dans l\u2019accès, le traitement et la consommation de l\u2019information depuis la création du BAPE en 1978.D\u2019ailleurs, les citoyens qui participent activement à de telles démarches de consultation publique devraient bénéficier d\u2019un crédit d\u2019impôt et d\u2019un accompagnement.De la même manière que les promoteurs vont chercher de l\u2019aide pour se préparer, les citoyens devraient pouvoir être soutenus lors d\u2019un BAPE.À ce stress individuel s\u2019ajoute le fardeau que ces grand-messes font peser sur les collectivités qui, le temps des au - diences, se déchireront en public et dans les médias sociaux, puisque tout est aujourd\u2019hui diffusé en ligne.La période des audiences correspond en effet à des pics de tension qui affectent profon - dément la cohésion sociale dans les collectivités aux prises avec de grands projets qui divisent.Ces tensions perdurent si le gouvernement tarde à rendre une décision après un rapport du BAPE critique ou mitigé.Même lorsque les projets sont abandonnés, les dommages au tissu social des communautés concernées sont déjà réels et celles-ci mettront du temps à guérir.Pourtant, ces impacts so - ciaux sont encore trop souvent négligés.Autre source de frustration citoyenne vis-à-vis du BAPE : d\u2019une fois à l\u2019autre, tout recommence à zéro, comme si on ne pouvait tirer de leçons des commissions précédentes.Dans le dossier de la mine à ciel ouvert Canadian Malartic, en Abitibi, par exemple, les citoyens se sont livrés deux fois à l\u2019exercice des audiences du BAPE, en 2009 et en 2016.La deuxième fois, certaines personnes reposaient les questions posées sept ans plus tôt : quelles sont les règles quant à l\u2019établis - sement d\u2019une mine à ciel ouvert à proximité d\u2019un milieu habité ?Elles ont été invitées par le ministère de l\u2019Envi - ronnement à participer à une autre consultation sur la Directive 019 qui régit ce genre d\u2019activités.C\u2019était pourtant déjà la deuxième fois qu\u2019elles s\u2019exprimaient sur le sujet ! Même histoire dans l\u2019éolien : le ministère reconnaît depuis 2009 que sa directive sur le bruit n\u2019est pas adaptée au bruit des éoliennes.Toujours en révision, la règle désuète n\u2019a pas empêché l\u2019autorisation d\u2019une quinzaine de projets depuis.Que faire ?Alors, faut-il se débarrasser du BAPE ?Non, il faut plutôt lui donner des dents, car une institution indépendante qui évalue les projets de façon globale, et non pas en silo, est un élément essentiel d\u2019une démocratie vigoureuse.Comment faire ?Il faut permettre au BAPE de comparer les scénarios (y compris celui du statu quo), d\u2019évaluer si la localisation des projets est la bonne, de tenir davantage compte des impacts sociaux, de mener une analyse des impacts différenciée selon les sexes, de faire le suivi des en - gagements des promoteurs et, surtout, de rendre ses avis contraignants, entre autres réformes nécessaires.Il faut aussi refuser les campagnes qui visent à dénigrer les capacités d\u2019analyse des impacts économiques du BAPE pour le remplacer, sur ce terrain, par le nouveau Bureau d\u2019analyse économique récemment créé par le gouvernement.Ce Bureau ne corrigera aucun des problèmes précités, mais risque plutôt de les accentuer.12 RELATIONS 794 JANVIER-FÉVRIER 2018 Créé en 1978, le Bureau d\u2019audiences publiques sur l\u2019environnement (BAPE) souligne cette année ses 40 ans.Souvent citée en exemple, cette instance de consultation publique se heurte toutefois à d\u2019importantes limites, liées entre autres à sa subordination au pouvoir politique.Faut-il la réformer ?La revoir complètement ?Réfléchir à d\u2019autres modes de participation citoyenne ?Nos auteures invitées en débattent. RELATIONS 794 JANVIER-FÉVRIER 2018 13 QUARANTE ANS PLUS TARD, QUE RESTE-T-IL DU BAPE ?Même en réformant le BAPE, les luttes citoyennes sur les enjeux environnementaux demeureront nécessaires.Sylvie Paquerot L\u2019auteure est professeure agrégée à l\u2019École d\u2019études politiques de l\u2019Université d\u2019Ottawa Le Bureau d\u2019audiences publiques sur l\u2019environnement, que pratiquement tout le monde au Québec connaît sous son acronyme de BAPE, a fait à juste titre la fierté du Québec pendant de nombreuses années.Quarante ans après sa création, il est toutefois lé - gitime de se demander s\u2019il est encore adapté à ses objectifs de départ et aux défis d\u2019aujourd\u2019hui.S\u2019il est toujours essentiel d\u2019évaluer et de mesurer la pertinence des modes de fonctionnement de nos institutions dans la durée pour les améliorer et les adapter aux évolutions de la société, il reste que certaines limites leur sont inhérentes et justifient, voire exigent, une action politique en dehors des cadres institutionnels.J\u2019en soulèverai trois ici, qui sont liées entre elles : les orientations du développement, la capacité du pouvoir politique de marginaliser les mécanismes de consultation et la tyrannie de la majorité.Des limites politiques et institutionnelles Rappelons d\u2019abord que jusqu\u2019aux années 1980, il existait au Québec un Conseil consultatif de l\u2019environnement qui avait pour mandat de travailler aux politiques et orientations de développement.Or, celui-ci a été aboli et il ne reste au- jourd\u2019hui que le BAPE, qui a pour mission d\u2019évaluer des projets spécifiques1.Lorsque les projets soumis pour consultation soulèvent une question de fond touchant les orientations de développement de la société, le BAPE n\u2019est pas conçu pour l\u2019aborder et y répondre.La question des énergies fossiles et des hydrocarbures illustre clairement cette limite : si, techniquement, à travers des audiences du BAPE, il serait possible d\u2019empêcher certains projets un à la fois, ces mécanismes ne permettent pas d\u2019interpeller plus généralement le gouvernement lorsqu\u2019il se traîne les pieds en matière de lutte aux changements climatiques.En faire un débat politique exige de sortir des institutions.Ensuite, la capacité du pouvoir po - litique de contourner ou de réduire la portée de ses propres mécanismes de consultation exige que l\u2019on puisse porter la controverse au-delà du cadre insti - tutionnel du BAPE.Les institutions de consultation et de participation du pu - blic étant contrôlées par le pouvoir politique, leur vitalité repose sur le rapport des forces en présence.Pensons par exemple à la récente décision du gouvernement de créer une nouvelle structure au sein d\u2019un ministère à vocation économique, celui de l\u2019Énergie, pour analyser les retombées économiques de projets majeurs, concurrençant ainsi le BAPE sur son propre terrain2.Rappelons que les principes du développement durable au cœur de la mission du BAPE exigent d\u2019analyser ensemble les dimensions économique, sociale et environnementale des projets soumis à son examen.On voit bien ici une tentative de contrebalancer la légitimité que peut conférer un rapport défavorable du BAPE aux opposants d\u2019un projet\u2026 en donnant au gouvernement une porte de sortie pour ne pas avoir à respecter ses conclusions.Construire un rapport de force Surtout, il s\u2019agit de ne pas oublier que les mécanismes de participation du public, même performants et bien utilisés, peuvent aussi marginaliser des positions minoritaires, ce qui est souvent le cas des luttes pour la préservation de l\u2019environnement dans nos sociétés obsédées par la croissance et le taux de chômage.Dans de telles situations, seule l\u2019action politique, y compris l\u2019activisme judiciaire, pourra donner droit de cité à ces positions minoritaires.Ici, ce sont les ba tailles au nom des droits humains qui donneront leur légitimité à ces contestations, parfois même contre la majorité.La situation actuelle concernant la protection des ressources en eau contre l\u2019exploi - tation des hydrocarbures en est un bel exemple.Peu importe que la population soit majoritairement pour ou contre tel ou tel projet, c\u2019est au nom de leur responsabilité de protéger les sources d\u2019eau que des centaines de municipalités au Québec contestent le pouvoir du gouvernement de les empêcher d\u2019adopter leur propre réglementation.Bref, pour toutes ces raisons, des mé - canismes de consultation et de participation tels que le BAPE, même réformés, ne pourront assumer toutes les dimensions des controverses environnementales.Leur amélioration elle-même exigera un rapport de force obligeant le pouvoir à répondre aux exigences de la population, ce que seule l\u2019action politique de citoyennes et de citoyens déterminés peut permettre.1.Le BAPE peut également mener des au - diences génériques, c\u2019est-à-dire portant sur un enjeu global pour la société québécoise (celles sur l\u2019eau et sur les déchets sont les plus connues).Il reste toutefois que c\u2019est le ministre qui doit lui en donner le mandat, une des faiblesses de cette instance étant de ne pas disposer du pouvoir d\u2019initiative.2.Voir Alexandre Shields, « Le ministère de l\u2019Énergie pourra faire concurrence au BAPE : Québec crée une nouvelle structure respon - sable de l\u2019analyse économique des projets majeurs », Le Devoir, 6 février 2017. Emiliano Arpin-Simonetti près l\u2019attentat qui a coûté la vie à six de nos concitoyens de confession musulmane, le 29 janvier 2017 à la grande mosquée de Québec, on aurait pu penser qu\u2019on aurait droit à une trêve.Que cette tuerie d\u2019une brutalité insensée aurait marqué un temps d\u2019arrêt dans la « guerre culturelle » qui ne fait que s\u2019exacerber depuis dix ans entre conservateurs identitaires et ce qu\u2019il est de bon ton d\u2019appeler la gauche « diversitaire » ou « multiculturaliste ».Devant l\u2019évidence désormais indéniable que la peur sans cesse attisée de l\u2019étranger \u2013 cristallisé dans la figure du musulman et dans celle du réfugié \u2013 peut mener à la violence, on aurait pu croire qu\u2019un examen de conscience collectif aurait enfin lieu.Après tout, même un animateur de radio de Québec n\u2019a-t-il pas reconnu être allé trop loin avec ses propos islamophobes ?Après les poignantes cérémonies en l\u2019honneur des victimes, les déclarations contrites des politiciens et les promesses du gouvernement Couillard de lutter « sérieusement » contre le racisme, on y avait presque cru.Donnant suite à la demande d\u2019une coalition de citoyens et de groupes antiracistes réclamant depuis 2016 la tenue d\u2019une commission d\u2019enquête sur le racisme systémique, le gouvernement a même annoncé la tenue d\u2019une consultation sur ce phénomène par lequel des logiques institutionnelles et organisationnelles contribuent à perpétuer des formes d\u2019exclusion, de discrimination et de racisme.Quelle qu\u2019eût été la bonne volonté du Parti libéral du Québec (PLQ) dans ce dossier, toutefois, elle n\u2019a pas résisté bien longtemps aux sirènes de la partisannerie.Sitôt annoncée, la consultation fut décriée par le Parti québécois (PQ) et la Coalition Avenir Québec (CAQ) comme étant une tentative de faire le procès des Québécois \u2013 dont ne feraient visiblement pas partie ceux et celles qui s\u2019inquiètent de la montée du racisme au Québec.Par ailleurs, immédiatement après sa défaite électorale dans la circonscription de Louis-Hébert, attribuable selon les stratèges libéraux à la tenue de cette consultation, le PLQ a procédé à en diluer la portée.En lieu et place d\u2019une consultation sur la discrimination systémique et le racisme conduite sous la supervision de la Commission des droits de la personne et de la jeunesse, tel qu\u2019annoncé au printemps 2017, nous avons ainsi eu droit à une démarche culminant avec un « Forum sur la valorisation de la diversité et la lutte contre la discrimination », tenu le 5 décembre dernier.Cette consultation portant essentiellement sur l\u2019intégration des immigrants au marché de l\u2019emploi, l\u2019usage du mot « valorisation » ici ne laisse planer aucun doute sur son acception marchande et utilitariste.Pire, l\u2019exercice ne nous permettra visi blement pas de connaître l\u2019ampleur exacte des dynamiques institutionnelles et sociales qui entravent l\u2019égalité et la participation pleine et entière d\u2019une part importante de la population à plusieurs pans de la vie commune autres que la seule sphère économique, que ce soit la sphère politique, judiciaire, culturelle, communautaire, etc.La levée de ces entraves est pourtant l\u2019un des blocages qu\u2019il est urgent de dépasser si nous espérons sortir des polarisations actuelles.Toute cette affaire aura ainsi démontré l\u2019incapacité de nos élites politiques à répondre avec maturité et courage aux défis du vivre-ensemble pluraliste dans toute sa complexité.D\u2019ailleurs, n\u2019est-ce pas de cette faillite que témoigne la montée inquiétante des manifestations des groupes d\u2019extrême droite affichant un racisme de plus en plus décomplexé, et leur confrontation par des groupes antifascistes ?Les méthodes de ces derniers sont certes maladroites, voire carrément contre- productives, mais ne sont-elles pas le reflet du mélange d\u2019inaction complice, sinon de complaisance, des autorités politiques et policières devant des groupes pourtant ouvertement haineux?Et n\u2019y a-t-il pas chez ces groupes une tentative de « poursuivre la politique par d\u2019autres moyens » devant l\u2019incapacité de la démocratie libérale à répondre aux logiques de disso - lution du lien social et de la souveraineté provoquées par le capitalisme globalisé, logiques par ailleurs aux sources des nombreuses crises et malaises identitaires actuels ?Ces tensions, nous ne sommes en effet pas les seuls à les vivre ; elles participent bel et bien de dynamiques mondiales.Cependant, on le voit bien, certains blocages relèvent de notre histoire particulière.D\u2019une part, cela semble aller de soi, notre statut de nation francophone minoritaire dans un océan anglo - phone ajoute à l\u2019insécurité identitaire.D\u2019autre part, les discours dominants au Canada anglais, depuis l\u2019instauration de la loi 101, nous renvoient sans cesse une image essentialisée du Québec comme étant une contrée ataviquement raciste : cela n\u2019a rien pour faciliter la prise au sérieux des problèmes liés au A 14 RELATIONS 794 JANVIER-FÉVRIER 2018 DOSSIER AGIR EN COMMUN À L\u2019HEURE DES FRACTURES racisme au Québec.Enfin, pour couronner le tout, notre mémoire récente du colonialisme anglo-canadien et américain fait en sorte qu\u2019il est difficile pour nombre d\u2019entre nous de concevoir qu\u2019ayant été victimes de racisme et de colonialisme, nous soyons capables d\u2019infliger à d\u2019autres le même genre d\u2019oppression.Devant les demandes de justice et d\u2019égalité de la part des personnes racisées et des peuples autochtones, le réflexe de se réfugier dans le rôle de victime prend ainsi trop souvent \u2013 et trop facilement \u2013 le dessus.Dans ce contexte, la question nationale peut sans doute avoir l\u2019air d\u2019une impasse.Ce serait pourtant une grave erreur de la balayer du revers de la main du côté des sources d\u2019into - lérance et de racisme.Car qu\u2019on le veuille ou non, elle est porteuse de sens et de puissants affects qui participent à la formation des identités individuelles et collectives chez une part importante de la population, notamment au sein des classes populaires à l\u2019égard desquelles il est par ailleurs devenu courant d\u2019afficher un certain mépris.La question nationale est donc trop importante pour la laisser entre les mains de ceux et celles qui n\u2019ont que l\u2019angoisse, le ressentiment, la peur, voire la haine de l\u2019autre à mobiliser pour donner sens à l\u2019expérience collective unique qui est la nôtre.Certes, la mémoire de notre infériorisation coloniale semble s\u2019être imposée dans le récit national, alimentant des réflexes de repli.Mais de cette mémoire on a tendance à oublier un autre aspect, fondamental, qu\u2019il est urgent de réactiver : c\u2019est en se solidarisant des autres colonisés, ces « damnés de la terre », que les Miron, Vallières, Lalonde, Aquin et tant d\u2019autres, s\u2019inspirant des Fanon, Césaire, Carmichael, Memmi, ont pu penser les conditions de la décolonisation et tisser la trame d\u2019une identité québécoise moderne et émancipée.Il faut donc rappeler que ces solidarités sont au cœur de notre identité, afin que le projet indépendantiste renoue avec son souffle de libération et de justice en faisant siennes les luttes, les aspirations et les quêtes de sens de ceux RELATIONS 794 JANVIER-FÉVRIER 2018 15 Paule Thibault, Décibels, 2017, collage, acrylique, encre de Chine, Photoshop, 30,5 x 40,5 cm Depuis le début de la commission Bouchard-Taylor il y a dix ans, le débat sur l\u2019identité, la laïcité et le vivre-ensemble s\u2019enlise au Québec.Identitaires et «diversi- taires» s\u2019opposent dans des débats souvent stériles où les positions des uns et des autres se durcissent, parfois jusqu\u2019à l\u2019extrême.Comment sortir de cette «guerre culturelle» qui met trop souvent en échec l\u2019action commune, notamment au sein de la gauche et du mouvement des femmes?Quelles voies emprunter pour penser l\u2019identité dans son caractère mouvant, en constante évolution, sans pour autant sacrifier l\u2019agir collectif aux forces impersonnelles du marché?La religion, les arts et la littérature ont-ils un rôle à jouer dans ce contexte, pour tisser des liens, créer des ponts?IDENTITAIRES et celles qui, aujourd\u2019hui, réclament la pleine égalité : femmes, personnes racisées, peuples autochtones, classes prolétarisées et précarisées par la mondialisation capitaliste, etc.La construction en commun d\u2019un projet collectif de transformation sociale s\u2019attaquant aux véritables sources de la dépossession ressentie par une part croissante de la population est essentielle pour dépasser les fractures actuelles.Pour ce faire, on ne saurait trop insister sur l\u2019importance des affects, de l\u2019intuition, et la nécessité urgente d\u2019investir et d\u2019habiter ce lieu mouvant où se construisent le sens et donc les identités.L\u2019art, la littérature, la religion et la spiritualité peuvent ici nous porter secours pour explorer et extraire la lumière de ces zones d\u2019ombre de notre conscience individuelle et collective où s\u2019agitent pulsions contradictoires et élans vers l\u2019infini.Trop souvent au sein de la gauche, nous avons tendance à négliger, voire à mépriser l\u2019importance de ces manifestations primordiales de la réflexivité et de la pensée.La face matérielle et rationnelle de la personne écrase trop souvent son intériorité dans nos analyses, et la décons- truction des récits et des mythes tient parfois davantage du réflexe conditionné que de l\u2019exercice de liberté.Il faut de toute urgence savoir se mettre à l\u2019écoute de l\u2019humanité qui cherche à s\u2019énoncer sous le vacarme des prises de position spectaculaires, dans le brouillard de la « guerre culturelle ».Car, comme le dit si bien l\u2019écrivaine Yara El-Ghadban dans le présent dossier, c\u2019est en se frottant aux autres, même (surtout) nos adversaires, qu\u2019on devient humain, car c\u2019est de la friction que naît le feu.Œuvrons à faire en sorte que ce feu soit celui qui nous éclaire et qui chauffe la forge des nouveaux mythes communs plutôt que celui qui finira par nous consumer.16 RELATIONS 794 JANVIER-FÉVRIER 2018 DOSSIER Paule Thibault, L\u2019autre, 2015, acrylique, collage, encre de Chine, crayon à l\u2019encre, 40,5 x 51 cm «En situation de crise, une culture doit (comme chacun d\u2019entre nous) renaître sous peine de périr» FERNAND DUMONT, CITÉ PAR ÉRIC MARTIN, UN PAYS EN COMMUN (ÉCOSOCIÉTÉ, 2017) Pierre Mouterde L\u2019auteur, sociologue, philosophe et essayiste, vient de faire paraître Les stratèges romantiques.Remédier aux désordres du monde contemporain (Écosociété, 2017) ujourd\u2019hui au Québec, les interrogations autour de la question identitaire ou de l\u2019immigration ne secouent pas seulement les partis de droite ou des forces politiques nationalistes comme le Parti québécois (PQ).Elles touchent aussi la gauche québécoise dans son ensemble.Il suffit de penser aux débats et questionnements passionnés qui ont eu cours à Québec solidaire (QS) ces dernières années sur la laïcité « ouverte » ou « sans compromis », mais aussi aux possibles alliances à nouer avec un PQ jugé ou non trop xénophobe selon le camp où l\u2019on se trouve ainsi que sur la meilleure manière, quand on est progressiste, de faire échec à la montée du racisme.La gauche québécoise \u2013 comme celle d\u2019ailleurs en Occident\u2013 est donc elle aussi aux prises avec la question identitaire, mais sans qu\u2019elle paraisse avoir a priori des solutions adéquates à proposer.Elle est en effet partagée entre des réactions premières faites de condamnations et de dénonciations virulentes et le souci de relativiser la portée de la question identitaire eu égard à la question nationale, ou encore d\u2019entreprendre une réflexion plus approfondie quant aux parades efficaces à lui opposer.Car voilà ce qui est inquiétant : pendant ce temps \u2013malgré toutes les condamnations morales qui surgissent ici et là \u2013 les actes racistes, réactions xénophobes récurrentes et projets politiques teintés de populisme de droite semblent se répandre comme la peste sans qu\u2019on ne parvienne \u2013 ne serait-ce que minimalement \u2013 à en juguler la prolifération.Qu\u2019on pense par exemple à l\u2019attentat à la grande mosquée de Québec, en janvier 2017, ou, plus récemment, à l\u2019apparition sur la scène médiatique du Québec des groupes La Meute ou Atalante, et à la difficulté d\u2019en délégitimer efficacement les interventions auprès de la population, notamment à propos de l\u2019arrivée au Canada de demandeurs d\u2019asile haïtiens qualifiés d\u2019« illégaux ».Des symptômes présents depuis longtemps Il est vrai que le problème ne date pas d\u2019hier et qu\u2019on en retrouve des symptômes depuis longtemps.Rappelons-nous par exemple le fameux code de conduite d\u2019Hérouxville aux relents islamophobes, en 2007, ou encore la commission Bouchard-Taylor, dont aucune des propositions clés n\u2019a été acceptée1.Et que dire de la « Charte des valeurs » prônée par le PQ, instrumentalisant sans vergogne des sentiments isla - mophobes2 ou, plus récemment, des positions hautement médiatisées du chef du Parti québécois, Jean-François Lisée, à propos de la burqa ou du burqini3.Pas de doute, depuis une dizaine d\u2019années, il y a sur ces questions une sensibilité collective à fleur de peau, de plus en plus préoccupante de par les remugles de xénophobie inquiète qui en émanent et qui ne sont d\u2019ailleurs pas propres au Québec.On les retrouve un peu partout dans les pays dits « industrialisés avancés », en particulier en Europe et aux États-Unis, où des politiciens comme Marine Le Pen et Donald Trump font des ravages en surfant sans états d\u2019âme sur la peur des étrangers et la nécessité de s\u2019en protéger à tout prix, cruellement même, pourrait-on dire.C\u2019est d\u2019ailleurs l\u2019ampleur du phénomène qui devrait nous mettre la puce à l\u2019oreille : des sensibilités socialement aussi communes, des affects aussi collectivement partagés ne peuvent être balayés du revers de la main ou minimisés, en les réduisant à des réactions superficielles dont on pourrait faci - lement \u2013 à condition de le vouloir fermement \u2013 venir à bout, et qui seraient surtout le fruit \u2013 avance-t-on spontanément à gauche \u2013 de l\u2019ignorance et de la méconnaissance de l\u2019autre ou encore du machiavélisme de démagogiques animateurs de radio.Des transformations de fond En fait, ces phénomènes d\u2019intolérance grandissante ou d\u2019hypersensibilité agressive à la différence ethnoculturelle sont la conséquence de transformations économiques, sociales, politiques et culturelles de fond dont on n\u2019a pas suffisamment mesuré la portée.Elles sont d\u2019autant plus lourdes de conséquences qu\u2019elles se renforcent mutuellement, en générant massivement, en particulier dans les pays du Nord, désorientation, perte de sens, crise identitaire et insécurité collective chronique.Après tout, si l\u2019on combine le déploiement sans frein d\u2019un mode de régulation néolibéral, avide de profits sonnants et trébuchants, à la crise aiguë des alternatives politiques ainsi qu\u2019à de nouvelles logiques culturelles nous conviant à magnifier un présent sans cesse ressassé, on aura là un cocktail de facteurs RELATIONS 794 JANVIER-FÉVRIER 2018 17 DOSSIER UN PROJET DE PAYS CONTRE LA POLARISATION IDENTITAIRE ?Face à l\u2019insécurité et au repli identitaires causés par la mondialisation néolibérale, le projet d\u2019indépendance du Québec pourrait être une voie de sortie\u2026 à condition de prendre à bras le corps la question sociale.A Aujourd\u2019hui, bien des peuples de la terre ont besoin, pour faire face aux dangers nés de la mondialisation néolibérale, de «faire quelque chose ensemble». économiques mais aussi socioculturels passablement déstabilisant et susceptible d\u2019alimenter bien des angoisses collectives, avec en prime le surgissement de quelques-uns de ces monstres politiques auxquels les affects collectifs de peur débridée peuvent si facilement redonner vie.Car d\u2019un côté, marchandisation du monde oblige, nous voyons tous nos points de repère sociaux et culturels se dis - soudre ou se fragmenter un à un et, de l\u2019autre, nous avons l\u2019impression d\u2019entrer dans un univers incertain sur lequel nous n\u2019avons aucune prise et qui semble nous proposer, de façon chaque fois plus autoritaire, d\u2019avoir pour seul idéal commun d\u2019appartenir à un « grand troupeau de consommateurs ».Dé - possédés de sens à donner à notre vie comme de liens sociaux librement choisis à travers lesquels nous pourrions nous affirmer, nous voilà donc des sortes d\u2019orphelins réduits à la déshérence et à l\u2019impuissance ! Des identités meurtries devenues meurtrières Quoi d\u2019étonnant, alors, dans un tel contexte, que plusieurs d\u2019entre nous puissent céder à des tentations identitaires totalement improductives et croient voir dans l\u2019autre \u2013 l\u2019étranger, l\u2019exilé, le réfugié \u2013, un ennemi dangereux menaçant des identités déjà passablement meurtries qu\u2019on voudrait défendre farouchement, par tous les moyens possibles, fussent-ils meurtriers?Se gorgeant au passage \u2013 par le biais d\u2019un ennemi tout désigné transformé en bouc émissaire \u2013 de ce sentiment de puissance que procure l\u2019appartenance à un groupe qui s\u2019est forgé devant cette suggestive image d\u2019adversité.La xénophobie ou les tentations racistes d\u2019aujourd\u2019hui renvoient donc à des mécanismes sociétaux complexes sur lesquels les dénonciations morales ou les jugements vertueux à l\u2019emporte-pièce n\u2019ont guère de prise ou qui sont bien inefficaces s\u2019ils ne sont pas accompagnés d\u2019une approche politique qui tienne compte des soubassements de nos sociétés, avec toutes les tensions et contradictions qui les traversent et s\u2019y sont déposées au fil de l\u2019histoire.Or, le Québec, de par sa situation historique de nation minoritaire en mal de souveraineté et de reconnaissance, est plus que tout autre pays susceptible de souffrir de ne pas pouvoir s\u2019affirmer pour ce qu\u2019il est, de ne pas pouvoir exister sans ambiguïté comme peuple et comme nation à part entière aux yeux des autres nations de la terre.C\u2019est même ce qui définit en grande partie son destin, constitue le fondement de son existence comme peuple.N\u2019ayant pas réussi à gagner son in - dépendance au XIXe siècle face à la puissance coloniale britannique, le peuple du Québec n\u2019en a pas moins jamais cessé, sous une forme ou une autre, de résister à l\u2019assimilation, de maintenir à bout de bras \u2013 par-delà les siècles \u2013 les spécifi - 18 RELATIONS 794 JANVIER-FÉVRIER 2018 DOSSIER Paule Thibault, Rose, 2017, acrylique, encre de Chine, crayon de bois, 51 x 61 cm cités de sa propre histoire, de sa langue et de sa culture.Mais sans jamais y arriver complètement ; sans jamais parvenir à être, au sens profond du terme, « indépendant » ; aux prises avec une identité précaire, une identité sans cesse à reconstruire, à réaffirmer et, dès lors, si facilement hantée, lors de périodes incertaines et difficiles, par les tentations de l\u2019ambivalence et de la frilosité, ou encore de la victimisation et du ressentiment, voire des identités meurtrières.Et aujourd\u2019hui, nous traversons une période incertaine et difficile.Que faire : la voie de l\u2019indépendance ?On voit mieux, dès lors, ce qu\u2019il serait possible de faire pour contrer \u2013 par-delà les seuls jugements moraux stériles \u2013 ces tentations identitaires contemporaines si préoccupantes et réactives.Contre tous ces malaises sociétaux d\u2019aujourd\u2019hui, ces frustrations et ces ressentiments collectifs ravivés par les logiques contemporaines de fragmentation-massification, il s\u2019agirait de proposer une sorte d\u2019antidote positif, inspirant et délibérément tourné vers l\u2019avenir : un projet politique de vivre-ensemble soucieux du bien commun qui permette l\u2019af - firmation citoyenne de toute une collectivité à renouveler.Comme le dit l\u2019historien français Patrick Boucheron dans son livre Conjurer la peur (Seuil, 2013) : « Il existe une angoisse sourde qu\u2019on doit \u201caérer\u201d, en faisant quelque chose ensemble.» Et aujourd\u2019hui, bien des peuples de la terre ont besoin, pour faire face aux dangers nés de la mondialisation néolibé- rale, de « faire quelque chose ensemble », en particulier de réaffirmer collectivement leur souveraineté sur leurs propres conditions d\u2019existence et de réaliser en quelque sorte « une seconde indépendance ».Or, au Québec, nous avons peut-être plus facilement qu\u2019ailleurs la possibilité de redonner sens et force à ces volontés ou aspirations si vitales d\u2019affirmation nationale et communautaire, justement parce que nous pouvons les enraciner dans notre histoire, les arrimer concrètement aux luttes des générations passées qui n\u2019ont jamais cessé d\u2019être en quête d\u2019affirmation, de souveraineté ou d\u2019indépendance.À condition, cependant, de le faire en se campant d\u2019abord et avant tout sur le terrain politique de la citoyenneté, pensée de la manière la plus large et inclusive possible, en l\u2019armant de la défense d\u2019une langue, d\u2019une culture publique commune et d\u2019un territoire partagé et en lestant le projet d\u2019indépendance \u2013 comme l\u2019avaient pensé les Patriotes de 1837 \u2013 de valeurs politiques de gauche (celles de justice sociale, de démocratie, de pluralisme, de tolérance et d\u2019inclusion) permettant ainsi leur réalisation effective.Il s\u2019agit donc d\u2019un projet politique de vivre-ensemble qui se fixe l\u2019objectif d\u2019une indépendance progressiste ancrée dans la défense collective du bien commun et qui embrasse d\u2019un même mouvement question nationale et question sociale.Cela aurait l\u2019insigne avantage de résoudre bien des difficultés RELATIONS 794 JANVIER-FÉVRIER 2018 19 DOSSIER FÉDÉRER LES FEMMES DANS LA DIVERSITÉ Élisabeth Garant L\u2019auteure est directrice du Centre justice et foi et membre individuelle de la Fédération des femmes du Québec Dans le document final des États généraux de l\u2019action et de l\u2019analyse féministes, qui se sont déroulés au Québec de 2011 à 2013 à l\u2019initiative de la Fédération des femmes du Québec (FFQ), l\u2019aspiration du mouvement des femmes concernant la diversité s\u2019exprimait en ces termes : «Notre projet féministe de société s\u2019appuie sur la ferme conviction que toutes ont leur place dans la société.Qu\u2019il est essentiel de ne laisser personne derrière dans la grande marche vers l\u2019égalité.[\u2026] Le mouvement féministe ne s\u2019est jamais écrit au singulier : il est pluriel.C\u2019est l\u2019une de nos grandes forces.Nous sommes appelées à apprendre les unes des autres et à développer la solidarité dans le respect de nos différences1.» Depuis le Forum pour un Québec féminin pluriel (1992), le mouvement des femmes a su démontrer sa capacité de reconnaître les limites de son homogénéité et créer des espaces de délibération et de rencontre de l\u2019autre et de la différence.Par ses actions \u2013 notamment la démarche de la Marche mondiale des femmes, amorcée en 2000, qui a permis de mieux appréhender les formes et les expressions multiples du féminisme selon les contextes, les cultures et les cheminements \u2013, il a contribué comme peu d\u2019autres acteurs sociaux à la proposition d\u2019un vivre-ensemble fondé sur l\u2019importance que chaque personne vivant sur ce territoire soit traitée comme citoyenne ou citoyen à part entière.La démarche de la FFQ en solidarité avec les femmes au - tochtones représentées par Femmes autochtones du Québec (FAQ) témoigne bien de cette prise de conscience du pluralisme au sein de la société et du féminisme.La formule retenue a été de renoncer à intégrer les femmes autochtones au sein de la FFQ, de s\u2019engager dans un processus de prise de conscience du rapport colonial dont nous sommes parties prenantes et qui marginalise les Autochtones encore aujourd\u2019hui et de reconnaître les revendications d\u2019autodétermination des Premières Nations.C\u2019est seulement sur cette base propice à une véritable égalité qu\u2019une déclaration solennelle de solidarité a pu être signée, le 1er octobre 2004, entre les deux organisations de femmes.Par ailleurs, dans les débats sur les accommodements raisonnables et le modèle de laïcité (de 2006 à aujourd\u2019hui), l\u2019enjeu de l\u2019égalité des femmes a été utilisé et récupéré pour justifier toutes les positions, même les plus inconséquentes.En prenant en considération le racisme envers les personnes arabo-musulmanes sous-jacent aux débats et en identifiant l\u2019intersection des discriminations dont sont victimes les femmes musulmanes, la FFQ en est venue à s\u2019opposer à l\u2019interdiction des symboles religieux dans la fonction et les services publics tout comme à la Loi sur la neutralité religieuse de l\u2019État dans lesquelles se débat la gauche aujourd\u2019hui, notamment en faisant de la lutte pour l\u2019indépendance une lutte qui, en cette période difficile et incertaine, permettrait au Québec de contrer efficacement la montée de l\u2019intolérance, du racisme et de la peur.Non pas en brandissant une figure du peuple construite sur les seules bases ethniques, sombrant ainsi dans le piège des identités meurtrières et de la stigmatisation de boucs émissaires, mais en favorisant plutôt \u2013 comme le propose entre autres la démarche constituante de Québec solidaire \u2013 la co- construction participative du pays du Québec avec ceux et celles qui pouvaient jusqu\u2019ici s\u2019en sentir exclus, notamment les peuples autochtones et les minorités ethnoculturelles.Ce projet de pays indépendant, bâti avec ces nouveaux alliés, pourrait redonner force à un sentiment d\u2019appartenance collectif et jeter les bases d\u2019une communauté politique faisant désormais bloc face aux tutelles grandissantes et délétères de la mondialisation néolibérale.Autre exemple possible : celui de la laïcité.Celle-ci pourrait être définie, avec toutes les nuances qui manquent tant aujourd\u2019hui, sur le mode de l\u2019ouverture, en tenant compte de la diversité dont est fait le Québec actuel, mais en ne craignant pas, en même temps, d\u2019affirmer ses propres principes répu - blicains (notamment celui de la séparation de l\u2019État et des institutions religieuses) et de les défendre par l\u2019intermédiaire d\u2019un État qui n\u2019a plus peur de s\u2019imposer, tout à la fois comme expression collective du bien commun et comme solide rempart contre les prédations économiques, écologiques et culturelles induites par les intérêts bien comptés d\u2019une poignée de grands financiers et d\u2019oligarques néolibéraux.On comprend, dans ce contexte, combien la question de la lutte pour l\u2019indépendance du Québec devient, pour la gauche en général et pour Québec solidaire en particulier, une question d\u2019ordre stratégique prioritaire.Pas seulement comme élément d\u2019un programme qui en compte bien d\u2019autres (le féminisme, l\u2019écologie, la justice sociale, l\u2019altermondialisme, etc.), mais comme seul projet capable d\u2019articuler ensemble différentes luttes au sein d\u2019un horizon de refondation par la base de l\u2019État québécois, permettant ainsi, en cette période difficile, de tenir en lisière efficacement les monstres de la xénophobie grandissante ou du populisme de droite.Saura-t-on, à gauche, en prendre acte et en saisir toute l\u2019importance vitale ?1.N\u2019ont été appliqués ni le déplacement du crucifix du Salon bleu de l\u2019Assemblée nationale, ni l\u2019interdiction des signes religieux pour les personnes en fonction d\u2019autorité au sein de la fonction publique.2.À titre d\u2019exemple, la charte projetée visait à bannir des institutions et des services publics les personnes portant des signes religieux apparents mais essentiellement associés à la pratique de l\u2019islam, tout en autorisant la présence du cruci?x à l\u2019Assemblée nationale ou dans les conseils municipaux.3.« En Afrique, les AK-47 sous les burqas, c\u2019est avéré », disait le chef péquiste.Voir Robert Dutrisac, « Lisée propose une \u201cdiscussion\u201d sur l\u2019interdiction de la burqa », Le Devoir, 17 septembre 2016.20 RELATIONS 794 JANVIER-FÉVRIER 2018 DOSSIER (projet de loi 62).Ces positions ont été adoptées après plusieurs rencontres de formation, en prenant le temps d\u2019écouter les femmes concernées et en prenant de façon démocratique ces décisions en assemblées générales, ce qui n\u2019a pas empêché des défections de protestation de certaines membres de la Fédération.Ainsi, après toutes ces années de réflexion et d\u2019action, la FFQ a été amenée à revoir en profondeur son analyse féministe en portant une attention au vécu et à la parole des femmes qui sont à l\u2019intersection de plusieurs processus d\u2019exclusion.Elle tente désormais d\u2019y inclure la lutte aux stéréotypes, l\u2019anti - racisme et l\u2019anticolonialisme tout comme la refonte radicale du système économique et politique.C\u2019est à partir de cette approche plus complexe des réalités que nous croyons être en mesure d\u2019envisager un changement profond des rapports sociaux sans laisser de côté qui que ce soit en raison de son origine, de son orientation sexuelle, de sa religion, de sa classe sociale ou d\u2019un handicap.Cette quête d\u2019une identité féministe faite d\u2019ouverture a aussi donné lieu à des interpellations, des résistances, des frustrations et des oppositions qui traversent aujourd\u2019hui à la fois la société québécoise et le mouvement des femmes, avec son lot de divisions, de souffrances et de remises en question.En effet, pour plusieurs femmes de la majorité, il est difficile de faire l\u2019autocritique des rapports de domination que per - pétuent nos pratiques.Nous acceptons difficilement de reconnaître que notre façon de voir le monde est limitée par notre relative homogénéité et que notre capacité d\u2019agir en est conséquemment réduite.Par contre, bon nombre de plus jeunes femmes qui ont fait le pari de réinvestir le mouvement et ses institutions ont une longueur d\u2019avance dans la mise en œuvre d\u2019un féminisme plus inclusif ; il faut leur permettre de nous guider dans ce défi.Chez les femmes des minorités, l\u2019impatience est croissante.L\u2019impression de s\u2019être investies sincèrement sans parvenir à un changement significatif des pratiques les mène à se retirer des initiatives communes, au risque de reproduire à l\u2019inverse une logique d\u2019exclusion qui n\u2019est pas sans conséquences sur la vie démocratique du mouvement féministe.Les voies de conciliation ou les nouvelles initiatives à faire émerger demandent toutefois un investissement de temps et d\u2019énergie malheureusement plombé par le contexte global des dernières années.D\u2019une part, la conjoncture de la dernière décennie, marquée par les idéologies politiques conservatrices et le désinvestissement public dans la défense de droits, a drainé le meilleur des énergies des militantes.D\u2019autre part, le contexte social de polarisation, réducteur des enjeux et néfaste pour la vie démocratique, n\u2019épargne pas le mouvement des femmes.Il faut en tenir compte pour comprendre et relever les défis de l\u2019heure, au lieu d\u2019agiter à tort l\u2019épouvantail de la diversité pour expliquer la fragilité actuelle de la FFQ.1.Voir le site . Dominique Scarfone L\u2019auteur, psychanalyste, est professeur honoraire au Département de psychologie de l\u2019Université de Montréal e garde vif le sentiment d\u2019indignation qui m\u2019habitait, adolescent et jeune adulte, quand j\u2019entendais à la radio que des « représentants de la communauté italienne » exprimaient telle ou telle position sur, par exemple, la question linguistique au Québec.Personne n\u2019avait élu ces soi-disant «re présentants » et il n\u2019existait de communauté italienne que lorsque s\u2019assemblaient des parents et amis pour un mariage, une partie de bocce ou un match de foot.Pour le reste, les immigrants de première génération, dont je suis, s\u2019ils ont bien entendu beaucoup de choses en commun \u2013 le pays d\u2019origine et la douleur de l\u2019avoir quitté, notamment \u2013 ne constituent pas pour autant, à proprement parler, une communauté.Ce terme me paraît d\u2019ailleurs toujours douteux, cherchant à m\u2019imposer une appartenance que je ne recherche pas.Ce refus d\u2019appartenir n\u2019est pas un isolement.Il signifie un désir de penser par soi- même, ce qui demande notamment de renoncer à la nostalgie de l\u2019unité imaginaire que le terme de communauté suggère.Aucun romantisme ici.Le désir de former la communauté se comprend.Le nouvel arrivé, qui est autre pour le pays d\u2019accueil, y rencontre lui aussi l\u2019autre, et cet autre le dérange tout autant qu\u2019il dérange lui-même.Si je suis un immigrant, cet autre est pétri d\u2019une culture et d\u2019une langue qui nécessai - rement blessent en moi l\u2019être à peine arraché à sa culture d\u2019origine.J\u2019entends « culture » au sens le plus quotidien : les mots et les sons de la langue, le goût du pain, la couleur du ciel, la brièveté de l\u2019été \u2013 et, dans le Québec où j\u2019arrivais, l\u2019omni présence des curés1.Comment s\u2019étonner alors que le nouvel arrivant ait besoin d\u2019une communauté de transition pour faire face à tout ce qui est nouveau, et que dans ce but il cherche à se retrouver parmi les « siens », dans une communauté de langue, de mœurs, de religion\u2026 et de nostalgie ?Or, il faudra faire de tout cela une vie autre que celle dont la trajectoire s\u2019est brisée avec l\u2019exil.Car la nostalgie, on s\u2019en doute bien, plantera ses crocs dans cette vie en construction, la conflictualisera, y insinuera le rêve du retour, jusqu\u2019à ce qu\u2019un premier voyage au pays d\u2019origine dévoile l\u2019amère vérité : il n\u2019y a pas de retour ; la nostalgie est une fée sournoise, ennemie du migrant.Nostalgie que des « représentants » autoproclamés se chargeront d\u2019exploiter pour asseoir leur pouvoir de roitelets.Deux nostalgies J\u2019ose donc avancer ceci : les « multiculturalistes » et les « identi- taires » ont en commun d\u2019être, chacun à leur façon, eux aussi des nostalgiques.Les multiculturalistes capitalisent sur la nostalgie bien naturelle des nouveaux arrivants, exilés de leur pays d\u2019origine pour des raisons diverses, mais qui seraient restés dans leur culture si des motifs puissants (économiques, politiques, religieux ou autres) ne les avaient contraints au départ.Ils ignorent toutefois ce fait crucial : que l\u2019immigrant qui arrive au pays n\u2019est pas porteur de sa culture d\u2019origine.C\u2019est que, malgré les formules toutes faites, la culture n\u2019est pas un «bagage » qui se transporte.La culture est un tissu vivant hypercomplexe, un milieu ambiant se nourrissant de la terre, du travail, de l\u2019histoire, des pratiques culinaires, musicales, littéraires, religieuses et autres.La culture ne se met pas dans une valise, c\u2019est plutôt elle qui nous porte et nous soutient, nous nourrit et se nourrit de nous, mais elle exige pour cela que soit maintenue une présence, un rapport vivant avec elle.En quittant sa terre d\u2019origine, l\u2019immigrant s\u2019arrache à sa culture, et c\u2019est d\u2019ailleurs ce qui est si douloureux.La culture du pays qu\u2019il quitte, quant à elle, reste vivante et continue d\u2019évoluer après son départ, alors qu\u2019il ne garde d\u2019elle qu\u2019un « arrêt sur image ».Il ne peut donc rester culturellement vivant qu\u2019en se rattachant au tissu culturel d\u2019accueil.Ce sujet ne saurait recom poser sa culture d\u2019origine dans son nouveau pays, sauf comme reste fossilisé, ne produisant au mieux qu\u2019une communauté plus ou moins folklorique.Celle-ci peut, en se refermant, former l\u2019îlot dont les multiculturalistes s\u2019inspirent quand, par exemple, ils parlent de la « mosaïque canadienne »\u2026 Les identitaires aussi s\u2019aveuglent sur le caractère vivant de la culture et sur son irrépressible évolution.Évolution à laquelle contribuent évidemment les différences introduites par la rencontre avec d\u2019autres cultures, notamment par l\u2019apport de ces immigrants introduisant des « morceaux choisis » de leur culture d\u2019origine.Car si l\u2019immigrant ne peut aucunement reconstituer sa culture de départ, il arrive néanmoins avec des mots, des usages, des objets et des façons de faire qui peuvent s\u2019intégrer à des degrés divers dans la culture d\u2019accueil.Celle-ci se condamnerait à une illusion symétrique à celle des nouveaux arrivants si elle cherchait à rester immune à la dif - férence ainsi introduite.Banalement, tout ce qui vit est condamné à évoluer.RELATIONS 794 JANVIER-FÉVRIER 2018 21 DOSSIER NOSTALGIE DE L\u2019UNITÉ ET LIMITES DU MÉTISSAGE Les identitaires comme les multiculturalistes font l\u2019impasse sur le caractère vivant de la culture et sur l\u2019impossibilité de s\u2019y rapporter comme à un ensemble fixe \u2013 impossibilité dont tout immigrant est appelé à faire l\u2019expérience souvent douloureuse.J Les tenants des deux courants, multiculturaliste et identitaire, sont donc des nostalgiques qui espèrent maintenir en arrêt les uns la culture de départ, les autres la culture d\u2019accueil. Les tenants des deux courants, multiculturaliste et identi- taire, sont donc des nostalgiques qui espèrent maintenir en arrêt les uns la culture de départ, les autres la culture d\u2019accueil.Tous méconnaissent que l\u2019individu \u2013 qui après tout est celui en qui se vivent les arrachements et les rencontres, l\u2019exil et l\u2019insertion, l\u2019accueil et l\u2019exposition à la différence \u2013 n\u2019a pas une identité unique.Tout comme un éclat de verre dévoile le spectre de couleurs porté par un rayon de lumière blanche, de même l\u2019identité de chacun se décompose en une palette de couleurs, de tonalités.Au plan collectif comme au plan individuel, l\u2019unité n\u2019est qu\u2019apparence.À l\u2019interface entre notre moi officiel et le fond inconscient qui nous constitue, se déploie en fait un spectre d\u2019identité2.Non des personnalités multiples, mais des dimensions, des facettes qui, même si toutes n\u2019ont pas le même poids, sont toutes vraies, se révélant en des circonstances différentes \u2013 qui n\u2019ont pas à être nécessairement cohérentes.On peut tous en faire l\u2019expérience, pour peu qu\u2019on ait séjourné assez longtemps dans un autre pays ou appris une autre langue, ou simplement fréquenté deux groupes d\u2019amis ou deux milieux de vie différents.On ressent alors en soi une différence, petite ou grande, selon qu\u2019on interagit avec les uns ou avec les autres, parle une langue ou l\u2019autre, réside ici ou ailleurs.Il s\u2019ensuit que la célébration du métissage, qui se veut une voie moyenne entre les identitaires et les multiculturalistes, s\u2019avère en fait superflue, tautologique.Métissés, en effet, nous le sommes par définition et il n\u2019est de pureté que dans l\u2019imagination crispée de qui, nostalgique d\u2019un soi illusoirement monolithique, méconnaît sa propre nature.Chacun porte en soi une génétique, fruit des multiples combinaisons de gamètes à travers les générations ; de même, chacun parle une langue qui s\u2019est enrichie d\u2019emprunts multiples à travers les siècles et a des manières de faire qui résultent du mélange des identifications.Cela dit, il serait tout aussi erroné de prétendre se défaire de l\u2019identité.Car comment penser l\u2019autre, le mélange, la diversité, sans un point de comparaison, sans se référer à des éléments suffisamment stables qui entrent dans le mélange ?L\u2019important est de savoir que ces noyaux n\u2019ont qu\u2019une fixité relative, qu\u2019il n\u2019y a pas de « centre immobile ».Malgré l\u2019absence d\u2019un point d\u2019appui immuable, il faut bien, pourtant, adopter un angle d\u2019observation quelconque.Il est donc impossible de s\u2019extraire de toute identité, ce qui n\u2019équivaut pas à s\u2019engluer dans l\u2019identitaire.Là est le paradoxe de la pensée du métissage : aussi inévitable soit-il, celui-ci ne peut pas être pensé en lui-même, sans référence à deux ou plusieurs ingrédients entrant dans le mélange.Aussi, prenons garde : à trop vanter le métissage à l\u2019encontre de l\u2019identitaire, on risque de poser à l\u2019origine du mélange de\u2026 pures essences.De sorte que le concept de métissage reconduirait le projet identitaire.Le sang mêlé est un état de fait, non un programme.Le fantôme de l\u2019identité Dans le « spectre d\u2019identité » se profile aussi le fantôme qui hante nos identités respectives, ombre planant sur l\u2019apparente clarté de notre être, noyau opaque au cœur de notre moi, qui nous rend irréductibles à une connaissance et à une maîtrise complètes, à une totalisation de nous-mêmes ou des autres.Raison de plus de nous méfier de tout projet de « solution finale » au problème de l\u2019identité.Autour de cet inconnaissable se constituent toutefois en nous des strates d\u2019iden tifications multiples, ensemble à la fois unique et plurivoque.Une autre image peut donc être invoquée : celle d\u2019un clavier dont chaque touche correspondrait à un des traits identifica- toires accumulés au cours du temps.Chaque touche donne une note, un timbre différent selon que nos interlocuteurs «jouent » de l\u2019une ou de l\u2019autre.Oui, nous serions les uns pour les autres semblables à des instruments de musique, produisant accord ou dissonance, selon la façon dont nos semblables parviennent à nous.toucher.La « gamme » de nos réponses n\u2019est pas infinie ; mais, assurément, il n\u2019en sort pas qu\u2019une seule mélodie.Quand nulle question décisive ne nous est posée par la vie, l\u2019un des timbres dont nous disposons prédomine.Notre héritage identificatoire fonctionne alors à bas bruit et l\u2019on peut se sentir porté par la même petite musique, ignorant les identifications multiples qui continuent de former des assemblages disparates, voire contradictoires, mais suffisamment stabilisés pour donner le sentiment d\u2019une constance que l\u2019on croirait «d\u2019origine ».C\u2019est devant des problèmes nouveaux, quand nos claviers ne seront pas accordés à une même tonalité, que risquent de surgir des réponses réflexes, soit pour exalter une identité de fermeture, soit, à l\u2019autre extrême, pour célébrer une mosaïque ghettoïsante.Le réflexe de repli identitaire a été essayé assez souvent au cours du siècle dernier pour qu\u2019on en connaisse les conséquences désastreuses.Celui de la culture en mosaïque est plus nouveau et demande une attention particulière à ce qui est mis en péril dans l\u2019équivalence générale.Pouvoir de l\u2019utopie La structure individuelle que je viens d\u2019esquisser \u2013 composée d\u2019un noyau opaque irréductible et de strates d\u2019identification aux résonances multiples \u2013 signifie qu\u2019il n\u2019y a au bout du compte, dans le temps long du social, que des communautés provisoires, fluctuantes, s\u2019organisant à la faveur de certains accords historiquement déterminés (langue, religion, tradition, affinités diverses) et se dissolvant quand les conditions de leur formation ont changé.Chaque sujet peut d\u2019ailleurs figurer au nombre de plus d\u2019une de ces communautés.Mais pour qu\u2019un individu puisse entrer, comme il est porté à le faire au hasard des circonstances, dans plusieurs de ces divers ensembles, il faut qu\u2019existe une « communauté » qui soit plus vaste et plus durable que toutes les autres.Cette « communauté », que je mets entre guillemets parce qu\u2019elle se présente en fait comme 22 RELATIONS 794 JANVIER-FÉVRIER 2018 DOSSIER Le réflexe de la culture en mosaïque est plus nouveau et demande une attention particulière à ce qui est mis en péril dans l\u2019équivalence générale. un paradoxe, c\u2019est l\u2019ensemble disjonctif des sujets uniques, incommensurables entre eux, mais qui pour cette même raison peuvent s\u2019assembler en des formations diverses, se reconnaître et se respecter mutuellement malgré l\u2019écart creusé entre eux par leurs singularités respectives.Cette communauté disjonctive est bien sûr une utopie, ou à tout le moins une asymptote, un point vers quoi tendre sans espoir de jamais l\u2019atteindre pleine ment.Il reste que c\u2019est dans l\u2019effort de l\u2019atteindre sans cesse renouvelé que la société se trouve à réaliser un processus culturel non oppressif, tolérant envers les valences multiples dont est porteur chaque individu.Quant à la nostalgie, il faut bien entendu, elle aussi, la tolérer, être sensible à la douleur de l\u2019immigrant et à son désir aussi naturel qu\u2019illusoire de retrouver les paramètres de sa culture d\u2019origine.Mais si nous sommes en mesure de lui offrir un milieu culturel suffisamment serein parce que sûr de lui-même, une culture valorisant ses individus-citoyens, nous donnerons à ce nouveau venu la possibilité d\u2019y contribuer ainsi que la chance de se découvrir des accords insoupçonnés au sein de la société d\u2019accueil.L\u2019arrivant ne sera pas tenu de renoncer à sa propre histoire ni ne perdra son spectre d\u2019identité ; simplement il se produira en lui, avec le temps, un remaniement de ce spectre, parce qu\u2019il sera assuré que sa voix, son timbre unique ne disparaîtront pas.Si la culture qui l\u2019accueille n\u2019est pas repliée sur une identité aussi figée que le serait sa propre image nostalgique du pays d\u2019origine, il fera alors l\u2019expérience de processus culturels vivants \u2013 en lui et autour de lui \u2013 pro - duisant, comme tout vivant, de l\u2019inédit au cœur même de l\u2019identité.RELATIONS 794 JANVIER-FÉVRIER 2018 23 1.Dans le Québec des années 1960, cela pouvait choquer même un jeune Italien ! 2.Michel de M\u2019Uzan, Aux confins de l\u2019identité, Paris, Gallimard, 2006.Paule Thibault, Dada (Jean Arp, peintre, sculpteur et poète allemand, né en 1886, cofondateur du mouvement Dada à Zurich en 1916), 2016, acrylique, collage, encre de Chine, crayon de bois, aérosol, 91,5 x 122 cm Jean-Claude Ravet L\u2019auteur est rédacteur en chef de Relations usage de plus en plus courant des notions de « politique d\u2019identité1 » ou de « politique identitaire » par la droite, qui prétend nommer et définir l\u2019identité nationale pour l\u2019imposer aux nouveaux arrivants, témoigne de manière symptomatique d\u2019une profonde crise de la culture et de la politique dans nos sociétés contemporaines provoquée par la globalisation capitaliste.Comment l\u2019identité, qui réfère à un rapport subjectif à soi et au collectif, de l\u2019ordre du symbolique, de la représentation, de la construction de soi en relation au monde et à autrui, peut- elle faire l\u2019objet d\u2019une politique, comme si elle était objec tivable, prédéfinie, programmable ?Comment, par ailleurs, la politique peut-elle se mettre au service de la promotion d\u2019une identité, fût-elle qualifiée de « nationale », alors qu\u2019elle se fonde en principe et en pratique sur l\u2019ébranlement des identités, qu\u2019elles soient subjectives ou collectives, pour en faire émerger \u2013 à travers la parole partagée, le débat et la mise en scène symbolique du conflit des rapports sociaux \u2013 un monde commun et un projet de « vivre-ensemble », au-delà des différences et des appartenances ?Non que la culture \u2013 dont relève d\u2019abord l\u2019identité \u2013 et la politique n\u2019aient pas de rapport entre elles, au contraire.L\u2019une et l\u2019autre, en leur fond, réfèrent à la dimension symbolique de l\u2019existence et à la question du sens ; la première aidant à vivre grâce à l\u2019expérience sensible, au vécu, à la mémoire, à la quête de raisons de vivre ; la seconde, qui présuppose la première, aidant à vivre en se projetant en avant grâce à l\u2019imagination créatrice et à l\u2019action en commun.Assaut sur la culture à l\u2019ère de la globalisation En quelques années, dans un effort de convergence planétaire sans précédent, les transnationales de la finance, des techno - sciences, du numérique et des médias ont réussi à créer deux illusions aux conséquences anthropologiques et politiques dramatiques.D\u2019abord, la société n\u2019existerait pas, sinon comme pure addition d\u2019individus et, ensuite, les individus en question seraient fondamentalement sans attaches, affranchis de tout lien, mus par leurs seuls intérêts privés et détachés radicalement de leur environnement, conçu comme un simple espace de mobilité et réservoir de ressources à exploiter.Bref, un monde et un être humain en tous points conformes à l\u2019homo œconomicus et adaptés aux exigences du tout-au-marché.Cette offensive néolibérale, par le biais de « politiques » extrêmement agressives de dérégulation économique, de privatisation et de démantèlement des solidarités sociales au profit du marché mondialisé, a laissé la société gravement fragilisée \u2013 à la merci de la volonté souveraine des puissances financières déterrito- rialisées de faire le plus de profit possible, libérées entièrement du devoir de responsabilité à l\u2019égard du milieu de vie et de travail.Cette offensive s\u2019est accompagnée de la colonisation de tous les domaines de la vie, autant publics que privés, par une logique marchande et technocratique nous amenant à vivre comme si la culture \u2013 certes utile pour se divertir et parfois même rentable \u2013, n\u2019était pas une dimension essentielle mais au fond superflue, et comme si les « formes de vie » irréductibles aux valeurs marchandes et utilitaristes, ou leur faisant obs tacle, étaient condamnées à disparaître parce que désormais surannées.Cependant, l\u2019insouciance, voire l\u2019euphorie face à cet aplatissement du monde et de l\u2019existence sous les bulldozers de la finance, des technosciences et du numérique, en raison des promesses d\u2019enrichissement et de puissance qu\u2019il faisait planer, ont vite laissé place au cynisme et à un sentiment d\u2019impuissance de plus ne plus généralisés.Car ce qui en résulte, c\u2019est une marchandisation et une financiarisation du monde au bénéfice d\u2019une infime ploutocratie mondialisée, déployant une avidité sans borne, laissant le monde largement pillé et pollué au point de menacer l\u2019équilibre écosystémique planétaire et les conditions même de l\u2019existence humaine.Le modèle de l\u2019homo œconomicus, instituant une manière étriquée de vivre, se révèle intenable et mortifère, notamment du fait d\u2019arracher radicalement l\u2019être humain du monde, comme s\u2019il lui était étranger, et de réduire toute chose à sa valeur monétaire.Le transhumanisme se présente à cet égard comme l\u2019idéologie décomplexée qui se déploie sous l\u2019horizon d\u2019une Terre dévastée, où le « progrès » technoscientifique et financier s\u2019érige en idole sanglante.Face au profond mal-être tant in - dividuel que collectif qui en découle, il déclare sans flafla l\u2019humain obsolète et la destruction du monde inévitable, au 24 RELATIONS 794 JANVIER-FÉVRIER 2018 DOSSIER « POLITIQUE IDENTITAIRE », UN OXYMORE RÉVÉLATEUR Que nous dit l\u2019amalgame inopiné de ces deux mots, sinon qu\u2019il cristallise un double processus, étroitement lié à la globalisation capitaliste : une déculturation forcenée de la société et sa dépolitisation radicale \u2013 la politique étant réduite à une conception utilitaire, gestionnaire.La version «progressiste» de cette réification identitaire est de considérer ce qui relève de la culture et de l\u2019identité comme étant entièrement auto-construit.L\u2019 nom de l\u2019accumulation infinie du profit et de la puissance entre les mains de quelques-uns.L\u2019éradication de la culture est de l\u2019ordre des choses : la dimension symbolique et culturelle, les liens sociaux, la fragilité, la solidarité, l\u2019interdépendance \u2013des dynamiques propres au vivant \u2013 et même la conscience étant irrémédiablement dépassés.Le réel est réduit à sa face manipulable et quantifiable et tout le reste est rejeté dans le camp de l\u2019illusion (voir le dossier «Le corps obsolète?L\u2019idéologie transhumaniste en question», Relations, no 792, octobre 2017).L\u2019identitaire comme rempart Certains choisissent d\u2019acquiescer docilement ou cyniquement à cet état de choses intenable.Mais face à cette agression sans précédent, il fallait s\u2019attendre à ce qu\u2019il y ait réactions et résistances.Les mouvements altermondialiste et de démon - dialisation (voir le dossier « Pour une démondialisation heu reuse», Relations, no 793, décembre 2017) vont en ce sens.Mais toute réaction n\u2019est pas résistance viable, ni heureuse.Le repli identitaire est de cette nature : une réaction au tout-au-marché, mais laissant celui-ci intact, se rabattant uniquement sur des dimensions symboliques sclérosées et cloisonnées, sans emprise sur le monde.Une illusion rassurante, comme un décor de carton-pâte masquant un champ de ruines, permettant d\u2019y vivre sans regarder la réalité en face.Le communautarisme ghettoïsant \u2013 dont le nationalisme ethnique est une variante \u2013 est ainsi une forme sociale tout à fait adaptée à l\u2019emprise marchande, lui insufflant un supplément d\u2019âme, tout comme l\u2019est d\u2019une manière plus assumée l\u2019individualisme égotique et suffisant propre à l\u2019élite jouissant largement des privilèges du capital.Si l\u2019un s\u2019accommode ai sément d\u2019une société radicalement dépolitisée, administrée, consumériste et productiviste, sans souci d\u2019équité et d\u2019égalité sociales, l\u2019autre la soutient carrément.Parmi les résistances réactives au capitalisme globalisé, on retrouve aussi le repli identitaire porté par le nationalisme d\u2019extrême droite.Contrairement aux autres revendications «identitaires », celui-ci sert de repoussoir et d\u2019épouvantail aux élites libérales et aux tenants du capitalisme globalisé.Voyez ce qui vous attend, dit-on, si vous écoutez les sirènes qui nous rappellent l\u2019importance centrale de la culture : vous risquez d\u2019aboutir à un régime ouvertement antidémocratique, voire policier et fasciste, essentialisant une « nation » séparée entre un « nous » et un « eux ».Contentez-vous d\u2019une culture sclérosée, à petites doses, inoffensive, respectable et sans consé quence, car voyez ce qui arrive à ceux et celles qui prennent la culture trop au sérieux\u2026 En fait, l\u2019extrême droite identitaire met en scène de manière grossissante la culture mutilée une fois celle-ci digérée par le système technicien et utilitariste.La culture réduite à des clichés, à une liste de valeurs, à des comportements, pétrifiée, réifiée, dont des intellectuels convertis en brocanteurs font la promotion.L\u2019ombre de la culture, aplanie, aplatie, comme la société, policée, disciplinée, bonne à être formatée, étiquetée, comme une marchandise locale à faire valoir sur le marché des identités mondiales par des politiciens devenus gestionnaires de l\u2019ordre et de la bonne gouvernance, revendiquant l\u2019authenticité d\u2019origine.Opium du peuple, « âme d\u2019un monde sans cœur » qui fait oublier l\u2019insignifiance et l\u2019angoisse d\u2019un monde devenu naturellement inhumain, livré à la prédation financière et à la démesure technique.La version « progressiste » de cette réification identitaire est de considérer ce qui relève de la culture et de l\u2019identité (l\u2019identité subjective, le rapport symbolique et vivant aux lieux, au territoire, à soi comme aux autres) comme étant entièrement auto-construit, adoptant ainsi en quelque sorte la logique instrumentale dominante.C\u2019est pour cela que cette politique d\u2019identité sera élevée au rang de mouvement d\u2019émancipation et soutenue sans réserve par les intellectuels organiques du «progressisme » néoli béral de la Silicon Valley.Car elle sert à la promotion de la virtualisation du monde et de la manipulation, leur octroyant une aura d\u2019émancipation dans la possibilité illu - soire de se libérer des oppressions par la seule voie du langage et de l\u2019identité malléable.Le soi comme le monde ne sont plus affaires d\u2019interdépendance, d\u2019interrelation, de liens et de limites, mais de pure communication fluide devant être maîtrisable, RELATIONS 794 JANVIER-FÉVRIER 2018 25 DOSSIER Paule Thibault, Betty (Betty Parsons [1900-1982], sculptrice américaine, marchande d\u2019art et collectionneuse connue pour sa promotion précoce de l\u2019expressionnisme abstrait), 2014, collage, acrylique, encre de Chine, aérosol, 40,5 x 51 cm malléable à volonté, transparente, sans quoi il sub - sisterait des germes d\u2019opacité et d\u2019oppression \u2013 nous rattachant encore au monde d\u2019avant.À la vision d\u2019une identité pétrifiée dans un ordre politique autoritaire ou des îlots sécuritaires promue par la droite et l\u2019extrême droite, s\u2019opposent alors d\u2019innombrables identités fragmentées, sans altérité, régulées ju ri diquement, qui n\u2019appellent aucun dépassement politique en vue de faire émerger un monde commun faisant barrage aux forces dissolvantes et uniformisantes du marché.Culture et politique La culture, dans tous les cas, n\u2019est plus une manière humaine et singulière d\u2019habiter le monde, d\u2019être-au- monde \u2013 tissu de relations vivantes avec le langage, l\u2019imagination, la mémoire, l\u2019art, la poésie, la religion, le sacré, la connaissance, la vie.Elle sert simplement d\u2019instrument d\u2019allégeance à un système impersonnel et abstrait pour ceux et celles qui ne peuvent se résoudre à vivre comme s\u2019ils n\u2019habitaient pas le monde à travers le sens, emportant avec eux une image figée de leur ancienne vie : Amish des temps postmodernes.On ne sortira de cette impasse sociétale qu\u2019en renouant avec un rapport vivant au monde qui mette en œuvre la dimension symbolique et culturelle essentielle à l\u2019existence, et en mobilisant ses ressources dans l\u2019engagement politique démocratique.La politique démocratique étant la mise en scène et en sens du mode culturel d\u2019être-au-monde, affrontant les conflits au moyen du dialogue, de la délibération, de l\u2019action concertée et, quand il le faut, de la désobéissance civile.C\u2019est la mise en partage du pouvoir de réflexivité propre à chacun, celui de prendre en compte l\u2019autre, d\u2019imaginer au-delà de soi, jusqu\u2019à instituer un monde commun capable d\u2019accroître notre humanité à travers la solidarité, la bonté, la justice, grâce à des institutions qui en maintiennent la forme vivante \u2013 donc changeante.Une vie, individuelle et collective, dans et pour la liberté, indisso - ciable de la responsabilité à l\u2019égard du monde.C\u2019est la mise en pratique de la reconnaissance que l\u2019altérité est constitutive de soi, que la mise en sens et en scène de la pluralité humaine est une condition de notre humanisation.Mais ce retour à la centralité de la vie démocratique ne peut se faire sans un enracinement résolu dans la culture.Cela exige deux choses essentielles : une attention accrue à soi comme vivant, parmi les vivants, indissociables des écosystèmes qui assurent nos conditions de vie et dont nous devons être les gardiens ; et la reconnaissance que le lien vivant qui nous unit au monde de la vie, autant fondamental que fragile, a pour nom culture, et qu\u2019il peut s\u2019étioler si on n\u2019y prend garde, si nous ne lui assurons pas notre attention \u2013 laquelle passe notamment par un rapport vivant à la langue et au territoire.Parce que la langue n\u2019est pas qu\u2019instrument de communication mais aussi expression d\u2019une version de l\u2019humanité, il faut savoir faire place belle à l\u2019art, à la littérature, aux récits, à la poésie.Et parce que le territoire que nous habitons n\u2019est pas qu\u2019un espace quelconque à occuper et à exploiter, mais un lien pri vilégié avec la Terre, notre maison commune, il faut y développer une relation de réciprocité et de respect, dans un souci de beauté et de gratitude.Ainsi, tant la culture que la politique qui y prend appui supposent, chacune à sa manière, la reconnaissance que la pluralité humaine, les différences et la diversité ne sont pas des murs où se replier chacun sur soi, en se protégeant des autres, mais des ponts faits pour se rejoindre et grandir mutuellement en humanité.À ce titre, la culture et la politique se présentent comme deux fronts principaux pour résister à la déshumanisation en cours.Elles peuvent ainsi devenir les pivots capables de faire basculer l\u2019uniformisation marchande, maintenue sous le joug du capitalisme globalisé, en une mondialisation ouverte à la pluralité des langues et des cultures, et soucieuse de préserver les diverses ressources matérielles et culturelles de chacune, pour pouvoir pleinement « déployer l\u2019humain, dans l\u2019extension de ses possibles, et vivre ensemble2».26 RELATIONS 794 JANVIER-FÉVRIER 2018 DOSSIER 1.Notion d\u2019abord forgée par la gauche postmoderne (« identity politics») à partir des années 1970 en vue de mobiliser, dans une perspective déco- loniale, des individus et des groupes victimes d\u2019oppression \u2013 Noirs, homosexuels, etc.2.François Jullien, Il n\u2019y a pas d\u2019identité culturelle \u2013 mais nous défendons les ressources d\u2019une culture, Paris, L\u2019Herne, 2016.Paule Thibault, Tout va bien, 2017, acrylique, encre de Chine, crayon de bois et crayon acrylique, 91,5 x 122 cm RELATIONS 794 JANVIER-FÉVRIER 2018 27 DOSSIER QUELLE IDENTITÉ POUR LES JEUNES ISSUS DE L\u2019IMMIGRATION ?Deirdre Meintel L\u2019auteure est directrice du Centre d\u2019études ethniques des universités montréalaises (CEETUM) et du Groupe de recherche Diversité urbaine (GRDU) Au début des années 19901, les réponses que j\u2019avais obtenues dans le cadre d\u2019une enquête menée auprès de jeunes adultes (18-22 ans) issus des milieux portugais, grec, salvadorien et chilien m\u2019avaient laissée perplexe.La littérature scientifique en français de l\u2019époque suggérait que ces jeunes élevés dans une société moderne, seraient inévitablement en conflit constant avec leurs parents, figures de la «tradition », et tiraillés entre leur famille et la société.Sous- entendu : la société québécoise représentait la « modernité » et les sociétés d\u2019origine des migrants, la « tradition ».Or, aujourd\u2019hui, on reconnaît que la migration n\u2019est pas en soi un processus de « modernisation » des personnes et des « valeurs » issues de sociétés « traditionnelles », mais plutôt qu\u2019elle met en relation des sociétés ayant un statut inégal par rapport à des processus politiques et économiques globaux.Ainsi, nous trouvions certes des différends et parfois des chicanes entre les générations dans les familles interrogées, le plus souvent sur des questions telles que les heures de sortie des jeunes femmes; cependant, ces conflits étaient ponctuels et ne représentaient pas une réelle menace à des rapports familiaux stables.Les jeunes affirmaient en effet leur grand accord avec les valeurs familiales de leurs parents et s\u2019identifiaient, sans qu\u2019on le leur demande ni qu\u2019on leur pose de questions sur l\u2019identité, au groupe d\u2019origine de leurs parents.Les jeunes interlocuteurs s\u2019identifiaient spontanément comme étant également montréalais et canadiens.Parfois, ils se disaient « Québécois, mais pas des vrais Québécois » ou alors des « Québécois plus ».Enfin, leur identité québécoise était conditionnée d\u2019un côté par la valorisation de leurs antécédents ailleurs dans le monde et, d\u2019un autre, par un sentiment de ne pas être acceptés comme « Québécois » par leurs pairs francophones nés au Québec.Ils tendaient à distinguer « nous les ethniques » et «les Québécois ».La plupart socialisaient avec d\u2019autres enfants d\u2019immigrants, mais pas forcément de la même origine ethnique.Comme plusieurs de nos répondants étaient parmi les premières cohortes des « enfants de la loi 101 », qui a eu pour effet d\u2019intégrer la diversité ethnique (et religieuse, bien que cette dimension était moins saillante avant les années 2000) au milieu francophone local, on se demandait alors si le clivage social que nous avions observé entre les jeunes francophones de la majorité et leurs pairs d\u2019autres origines allaient s\u2019effacer au fil des années.Les travaux plus récents semblent indiquer que non.Dans une étude réalisée auprès de cégépiens dont les parents sont immigrants, on constate que la majorité des répondants, dont certains sont de langue maternelle française, entretiennent des rapports tendus avec le groupe majoritaire.Ils s\u2019identifient au Canada et au pays d\u2019origine de leurs parents, mais pas aux «Québécois francophones », qu\u2019ils considèrent étroits d\u2019esprit et qu\u2019ils associent souvent au souverainisme2.En particulier, les marqueurs de la religion (les jeunes musulmanes voilées, par exemple) et de la couleur de peau délimitent une frontière.Une autre étude constate que des jeunes issus du milieu haïtien se sentent rejetés par les majoritaires et ne peuvent donc pas s\u2019identifier aux « Québécois francophones »3.Par ailleurs, dans une étude à paraître sur l\u2019insertion au marché du travail de jeunes minoritaires, Fahimeh Darchinian soutient qu\u2019un nombre important de jeunes adultes francophones issus de minorités visibles noires (Haïtiens, Guinéens et Camerounais) et arabes (Tunisiens et Algériens) se sentent exclus par la majorité francophone.Ces jeunes sont de langue maternelle française et ont de la difficulté à travailler en anglais ; pourtant, après avoir vécu des expériences de discrimination ou d\u2019exclusion, ils se distancient des milieux de travail francophones et s\u2019orientent vers les milieux anglophones.Vraisemblablement, les différences de couleur et de religion demeurent des obstacles à un sentiment d\u2019appartenance au Québec pour les jeunes issus de l\u2019immigration.Les recherches récentes montrent la même tendance que j\u2019observais il y a 25 ans, soit la distinction que font les jeunes entre les « vrais » Québécois et les autres.Encore aujourd\u2019hui, ceux qui sont visiblement différents des majoritaires associent leur sentiment d\u2019exclusion à une frontière ethnique qu\u2019ils ne peuvent pas franchir à cause de leurs origines différentes.Quand les jeunes minoritaires qui sont nés au Québec et scolarisés en français expriment leur faible identification à la catégorie « Québécois», il faut situer leurs propos dans une trame historique où, jusqu\u2019à tout récemment, les « référents imaginés » de cette catégorie ont été associés aux francophones dits « de souche» ou «pure laine ».Cette francophonie ethnicisée était souvent évoquée dans les médias québécois lors des débats entourant la commission Bouchard-Taylor, où le « nous » québécois référait très souvent à une « ethnicité fondationnelle ».On pouvait constater la même tendance dans les discours publics au sujet de la « Charte de valeurs » en 2013-2014.Bref, la question des identifications des jeunes issus de l\u2019immigration en cache une autre, soit celle de l\u2019ethnicisation de l\u2019identité québécoise, de la part des majoritaires comme des minoritaires.Il serait temps d\u2019en tirer des leçons.1.Voir D.Meintel, « L\u2019identité ethnique chez les jeunes Montréalais d\u2019origine immigrée », Sociologie et sociétés, 24(2), 1992.2.M.-O.Magnan, F.Darchinian et É.Larouche, « Identifications et rapports entre majoritaires et minoritaires : discours de jeunes issus de l\u2019immigration », Diversité urbaine (à paraître).3.Voir l\u2019article de Maryse Potvin dans M.Potvin, N.Venel et P.Eid (dir.), La deuxième génération issue de l\u2019immigration.Une comparaison France-Québec, Montréal, Athéna, 2007. Rachida Azdouz L\u2019auteure est psychologue et spécialiste en relations interculturelles à l\u2019Université de Montréal outes les sociétés d\u2019accueil sont aujourd\u2019hui aux prises avec la nécessité de développer un modèle d\u2019aménagement du pluralisme ou de repenser le modèle existant.Les deux approches dominantes, le républicanisme à la française et le multiculturalisme anglosaxon, sont mises à rude épreuve par des dérives identitaires qui se traduisent par le repli communautariste ou le repli xénophobe, deux facettes de la même médaille qui se nourrissent l\u2019une l\u2019autre et s\u2019accusent mutuellement d\u2019avoir ouvert les hostilités et poussé l\u2019autre camp à chercher refuge dans l\u2019entre-soi.Pour sa part, le Québec tente depuis la fin des années 1970 de dégager une troisième voie \u2013 l\u2019interculturalisme \u2013 qui se distinguerait des deux autres tout en leur empruntant ce qu\u2019elles ont de meilleur : les chartes et les lois comme garantes de la paix sociale (la pierre angulaire du multiculturalisme) et l\u2019espace civique commun comme creuset de la citoyenneté (la pierre angulaire du républicanisme français).Repères chronologiques, perceptions erronées et résistances Le Livre blanc sur la culture de 1978 jetait les bases de l\u2019inter- culturalisme québécois en présentant la culture de tradition française comme le foyer de convergence pour les diverses communautés vivant au Québec.En 1981, le Plan d\u2019action à l\u2019intention des communautés culturelles insistait sur la nécessité du dialogue et du rapprochement culturel.L\u2019énoncé de politique de 1990 poussait encore plus loin l\u2019idée de l\u2019inte r - action en introduisant les notions de contrat moral et de responsabilité partagée entre les accueillants et les accueillis.Enfin, la plus récente politique en matière d\u2019immigration, de participation et d\u2019inclusion, datant de 2015, abonde dans le même sens, en réaffirmant l\u2019interculturalisme comme modèle de vivre-ensemble, dans une optique d\u2019inclusion et d\u2019équité, ce qui suppose de reconnaître l\u2019existence de barrières à la pleine participation, qu\u2019il faudrait lever à l\u2019aide de mesures correctives.Pourtant, 40 ans plus tard, cet idéal de vivre-ensemble continue de susciter méfiance et scepticisme.Plusieurs facteurs peuvent expliquer cette situation.Signalons d\u2019abord les perceptions erronées et la mauvaise compréhension d\u2019un concept aux contours encore flous, au vocabulaire imprécis (parce qu\u2019évolutif) et aux pratiques peu ou pas éprouvées.Évoquons ensuite les désaccords ou les résistances de nature idéologique, émanant d\u2019une part des tenants du multicultura- lisme, convaincus que les chartes et les lois sont les meilleurs remparts contre l\u2019effritement du tissu social et, d\u2019autre part, de certains nationalistes qui voient dans l\u2019interculturalisme une tentative de dilution du fait français dans un tout pluraliste et un déni de la préséance de la culture majoritaire.La troisième explication est liée aux divergences parmi les interculturalistes eux-mêmes : certains mettent de l\u2019avant la transmission et le partage de valeurs communes ; d\u2019autres privilégient la construction du projet commun et la délibération citoyenne.Or, l\u2019interculturalisme suppose une articulation des deux dimensions, le patrimoine étant à la fois un héritage et un construit.À cela s\u2019ajoute le rejet de l\u2019idée même de « modèle » de vivre- ensemble, considérée comme une aberration, car la culture et les valeurs qui la sous-tendent en contexte pluraliste sont en perpétuel mouvement, donc difficiles à enfermer dans un cadre commun.De plus, certains termes associés au cadre conceptuel de l\u2019interculturalisme sont devenus trop connotés politiquement.C\u2019est le cas des expressions « valeurs communes » et « cadre civique commun », la première brûlée par l\u2019épisode de la «Charte des valeurs » et la seconde interprétée comme un carré de sable prédéfini qui contraindrait les nouveaux arrivants à se plier aux règles du jeu fixées par les accueillants, sans pouvoir contribuer à les redéfinir avec eux.La question des Premières Nations constitue par ailleurs un angle mort du débat identitaire : sans elles, le dialogue inter- culturel verse dans le déni historique, mais avec elles, il pêche par déni de spécificité, car cela reviendrait à les considérer comme des « communautés culturelles » plutôt que comme des nations.Enfin, un autre facteur qui complexifie le débat sur l\u2019inter- culturalisme est l\u2019émergence, dans l\u2019espace public québécois, de nouveaux courants idéologiques qui rompent avec la rhétorique fédéraliste-souverainiste (remplacée par le rapport Blancs/racisés) et qui remettent en question la préséance du fait français, voire l\u2019existence même d\u2019une culture majoritaire autour de laquelle le dialogue interculturel pourrait s\u2019articuler : nous serions tous des immigrants et seuls les peuples autochtones pourraient prétendre à une quelconque reconnaissance historique.Les résistances à l\u2019interculturalisme ne peuvent donc être réduites à une affaire de mauvaise compréhension du concept, 28 RELATIONS 794 JANVIER-FÉVRIER 2018 DOSSIER L\u2019INTERCULTURALISME : MULTICULTURALISME DÉGUISÉ OU MODÈLE DISTINCT ?Malgré 40 ans de politiques interculturelles au Québec, le modèle peine à surmonter ses écueils et à s\u2019imposer.Comment l\u2019expliquer?T car elles mettent en relief des jeux de pouvoir Québec-Canada (pour plusieurs personnes issues des minorités ethnocultu- relles, un tiens multiculturel vaudrait mieux que deux tu l\u2019auras interculturels), des logiques clientélistes (le pouvoir des leaders communautaires autoproclamés et la négociation du vote ethnique s\u2019imposent plus facilement dans une dynamique multiculturaliste) ainsi que des enjeux philosophiques et éthiques (des divergences dans la conception même de la vie bonne et de l\u2019idéal du vivre-ensemble).Voilà pourquoi ce texte n\u2019est pas un plaidoyer en faveur de l\u2019interculturalisme, mais plutôt un exercice de clarification.Les composantes de l\u2019idéal interculturel Pour vivre ensemble dans une perspective interculturelle, plusieurs conditions doivent être réunies.Il y a d\u2019abord la pratique du dialogue interculturel, qui joue un rôle pacificateur (se connaître pour mieux se reconnaître).Le seul fait de dialoguer n\u2019efface pas tous les conflits, mais accepter de le faire, c\u2019est installer le climat d\u2019apaisement minimal pour s\u2019écouter les uns les autres.Puis, il y a le partage de la mémoire, qui remplit une fonction intégratrice : il s\u2019agit de prendre acte de la préexistence d\u2019un fonds culturel et d\u2019une tradition historique, qui s\u2019enrichissent de l\u2019apport des citoyens d\u2019adoption récente et moins récente.À cette mémoire partagée, il faut pouvoir articuler un projet à construire.C\u2019est la pierre angulaire de l\u2019approche inter - culturelle, mais c\u2019est aussi la pierre d\u2019achoppement entre nationalistes ethniques et nationalistes civiques, les premiers survalorisant la transmission, les seconds, la construction.La délibération vient ensuite, qui vise à donner du sens aux finalités et à les repenser : à quoi sert de dialoguer et de partager un patrimoine mémoriel si ce n\u2019est pour dégager de nouveaux horizons de signification et refonder le lien social ?Enfin, la dernière condition est un effet de l\u2019intercultura- lisme : elle consiste à oser la transformation pluraliste.Il s\u2019agit de laisser émerger progressivement un nous inclusif, par les voies de la négociation, de la délibération et de la médiation.Cet aboutissement possible explique en grande partie la méfiance envers le modèle, autant du côté des assimila - tionnistes que de celui des multiculturalistes.Les premiers allèguent qu\u2019il s\u2019agit d\u2019un multiculturalisme déguisé, dont l\u2019intention non avouée serait d\u2019imposer des traditions culturelles et religieuses venues d\u2019ailleurs, en agissant sur les fronts de la « judiciarisation » et de l\u2019infiltration politique.Les seconds affirment que sous le couvert de la négociation et de la déli bération, l\u2019interculturalisme viserait l\u2019assimilation à long terme, en poussant les nouveaux arrivants à abandonner leurs spécificités visibles pour ne conserver que ce qui « rassemble » et qui « ressemble ».Il est toutefois difficile de mettre toutes ces objections sur le seul compte de l\u2019ignorance, de la méconnaissance ou de la confusion entre inter- et multiculturalisme.Force est de reconnaître que depuis plus de 30 ans, l\u2019idéal interculturel peine à dépasser le stade du dialogue pour s\u2019engager sur les chemins de la délibération.Une fois les ressemblances et les différences connues et reconnues à travers le dialogue, la tentation du «vivre et laisser vivre », devise du multiculturalisme, reprend le dessus.Or, l\u2019interculturalisme suppose l\u2019aménagement d\u2019espaces et de mécanismes au sein de la société civile pour accueillir les divergences, tenir des débats contradictoires (ne pas s\u2019en tenir aux polémiques et controverses) et assurer les arbitrages.Cette reprise en main de la délibération citoyenne par la société civile viendrait pallier la frilosité des gouvernements à trancher les questions sensibles et leur tendance à gouverner par sondages.Par ailleurs, la construction d\u2019une nouvelle éthique du vivre-ensemble n\u2019interpelle pas uniquement l\u2019État et les tribunaux, mais tous les citoyens.Car si l\u2019interculturalisme semble faire du surplace comme modèle politique de gestion du pluralisme, il n\u2019en demeure pas moins que l\u2019interculturalité est une réalité sociale depuis toujours au Québec.Dépasser le stade des politesses Il est nécessaire de rompre avec cette conception sentimentale qui considère les relations interculturelles comme une présentation mutuelle, une description de soi à l\u2019autre pour réduire ses peurs et ses préjugés, suivie d\u2019une accolade, sans autre forme de discussion sur les tensions et les désaccords profonds quant à la conception même de la vie bonne.En effet, si les ressemblances rassurent, les différences peuvent tantôt séduire, tantôt susciter inquiétude et malaise, notamment quand la différence n\u2019est plus seulement une caractéristique autre qu\u2019il faut respecter, mais un conflit de valeurs, voire une incompatibilité qu\u2019il faut gérer.Le dialogue interculturel fécond et porteur de projet de société suppose une explicitation des oppositions et une confrontation symbolique des normes : ni relativiste ni diffé- rentialiste, il devrait tendre vers cet « humanisme du divers» auquel nous conviait Martine Abdallah-Pretceille : « Entre la mosaïque et le melting-pot, il ne faut pas choisir mais au contraire innover, repenser l\u2019hétérogénéité et le complexe, non pas à partir des notions de norme et de structure mais à partir de celles de marge, de passage des frontières, d\u2019échange, de chemin de traverse, de diagonale1.» RELATIONS 794 JANVIER-FÉVRIER 2018 29 DOSSIER Le dialogue interculturel fécond et porteur de projet de société suppose une explicitation des oppositions et une confrontation symbolique des normes.Il devrait tendre vers cet «humanisme du divers» auquel nous conviait Martine Abdallah-Pretceille.1.M.Abdallah Pretceille, « Pour un humanisme du divers », Vie sociale et traitements, no 87, 2005, p.34-41. Raymond Lemieux L\u2019auteur, sociologue, est professeur associé à la Faculté de théologie et de sciences religieuses de l\u2019Université Laval e rapport au sens qu\u2019assumaient des communautés stables et croyantes est rompu.Déjà, à l\u2019aube des temps modernes, Luther parlait d\u2019un monde en déréliction, privé de l\u2019aide de Dieu.Quatre siècles plus tard, Freud a dénoncé à son tour l\u2019état de détresse dans lequel les humains se trouvent sans aucune aide (Hilflo- sigkeit).Le sort de la modernité \u2013et à plus forte raison son dépassement contemporain\u2013 serait-il irrémédiablement compromis comme en font foi ces lectures, l\u2019une profondément religieuse, l\u2019autre radicalement séculière ?Est-on irrémédia - blement condamné à la solitude et au non-sens ?Pourtant, la religion reste très visible dans les sociétés contemporaines.Les grandes traditions elles-mêmes \u2013 christianisme et islam en tête \u2013 font sans cesse la une des médias, sinon par leurs réalisations, du moins par les controverses auxquelles elles sont associées.Fleurissent aussi des spiritualités de toutes sortes, y compris séculières qui, assumant la perte des assurances traditionnelles, cherchent à fonder le vivre- ensemble sur des quêtes renouvelées de justice et de sens1.À n\u2019en pas douter, une force là travaille le monde : à preuve, toutes sortes de causes cherchent à mettre la religion à leur service, quitte à pervertir parfois complètement ses visées originales.Identité des religions et dynamisme de la vie religieuse re - lèvent pourtant de logiques différentes.La première est une quête de reconnaissance, elle concerne la régulation interne des communautés humaines et est d\u2019ordre foncièrement politique.La seconde implique le sens que chacun cherche pour sa vie, sa capacité de participer à la création d\u2019un monde diffé- rent, plus désirable que celui dont il a hérité : bref, elle met en cause l\u2019authenticité de son être, sa façon personnelle de réaliser sa propre humanité.Au-delà de l\u2019identité : le dynamisme de la vie Dès lors, si la fonction identitaire des religions est incontournable, elle reste loin d\u2019en épuiser le dynamisme foncier qui consiste à tenter d\u2019assumer les quêtes de sens inhérentes à la condition humaine en interrogeant leurs idéaux et leurs motifs.Ces quêtes se révèlent déjà, d\u2019ailleurs, dans l\u2019affichage identitaire, puisqu\u2019on s\u2019y adresse toujours à un autre à qui on présente un certain visage.Elles vont cependant bien au-delà.Traversant les acquis de la vie, les contraintes liées à la naissance et à l\u2019histoire, elles s\u2019imposent malgré et à travers les écueils de l\u2019existence.Individus et collectivités y cherchent la réalisation de leur être véritable au-delà des images qu\u2019ils projettent d\u2019eux-mêmes, tout en restant contraints par les impératifs réels ou imaginaires de leur situation concrète dans le monde.Or, cette fonction du religieux est fondamentale : quand on la néglige, il devient non-sens.Elle se révèle d\u2019autant plus importante aujourd\u2019hui que se renforce la sécularité.Dans un monde où la Loi-du-Père \u2013cette loi d\u2019un Autre capable de s\u2019imposer \u2013 devient évanescente, chacun est mis en concurrence avec tous les autres et, devant l\u2019impératif de faire sa place, doit sans cesse prendre le risque d\u2019affronter ses limites.Certes, les idéologies courantes font croire en la possibilité d\u2019un bonheur sans frontières, exposant partout les objets d\u2019une supposée jouissance à bon frais.On n\u2019a qu\u2019à déambuler dans un centre commercial pour s\u2019en rendre compte.Mais les idéologies \u2013 Marx l\u2019enseignait déjà \u2013 sont des représentations inversées de la réalité.L\u2019expérience séculière elle-même impose des visées plus humbles dès lors qu\u2019elle se confronte aux réalités de la DOSSIER L\u2019EXPÉRIENCE RELIGIEUSE, UN ANTIDOTE AU REPLI IDENTITAIRE ?Au-delà de sa fonction identitaire, la dynamique religieuse, en s\u2019enracinant dans les quêtes de sens inhérentes à la condition humaine, ouvre à la rencontre avec autrui.L Paule Thibault, Everest 2 (Andrew Irvine [1902-1924], alpiniste britannique disparu avec George Mallory le 8 juin 1924 lors de leur ascension de l\u2019Everest), 2016, acrylique, encre de Chine, 61 x 76 cm 30 RELATIONS 794 JANVIER-FÉVRIER 2018 RELATIONS 794 JANVIER-FÉVRIER 2018 31 DOSSIER L\u2019ENRACINEMENT D\u2019UNE ISLAMITÉ QUÉBÉCOISE : LE CAS DES SÉPULTURES MUSULMANES Lilyane Rachédi et Mouloud Idir Les auteurs sont respectivement professeure à l\u2019École de travail social de l\u2019UQAM et responsable du secteur Vivre ensemble du Centre justice et foi Le 29 janvier 2017, après la tuerie perpétrée par Alexandre Bissonnette à la grande mosquée de Québec, les familles et les proches des six victimes se sont retrouvés dans une situation surréaliste : où enterrer les défunts assassinés ?Le problème de carence de lieux de sépulture mu sul mane au Québec est ainsi apparu au grand jour.Ceux-ci se répar - tissent généralement en deux catégories.D\u2019un côté, les cimetières musulmans autonomes qui disposent de leur propre terrain.De l\u2019autre, les espaces réservés à l\u2019inhumation de personnes musulmanes dans des cimetières déjà existants et multiconfessionnels.Or, soit les espaces disponibles ne suffisent pas à la demande, soit ils ne répondent pas aux besoins.Devant la situation, le ministère de l\u2019Immigration, de la Diversité et de l\u2019Inclusion (MIDI) a donc commandé un projet d\u2019étude dont l\u2019objectif est de dresser un portrait « des besoins et pratiques en matière d\u2019attribution et de gestion des lieux de sépultures musulmanes au Québec1».Cette enquête, menée auprès de 39 personnes s\u2019identifiant comme musulmanes, a soulevé des phénomènes qui questionnent fondamentalement la place de l\u2019autre, musulman, au Québec.D\u2019abord, le choix de mourir et d\u2019être enterré ici, dans le respect des rituels funéraires propres aux musulmans, nous indique que la présence musulmane, qui ne date pas d\u2019hier, condition humaine, au vieillissement et à la mort par exemple.A-t-on besoin ici d\u2019évoquer l\u2019exploration du cosmos, qui fait de notre galaxie un point négligeable en périphérie de l\u2019Univers en expansion ?Et l\u2019humain n\u2019est-il pas passible de faillite à cause de ses pratiques économiques et techniques elles- mêmes : son gaspillage des ressources épuise la nature, sa voracité énergétique pollue l\u2019environnement.Quoi qu\u2019il fantasme dans ses manipulations biogénétiques, il ne parvient jamais qu\u2019à retarder l\u2019échéance de sa mort.Accumulant les dé - sillusions comme autant de blessures narcissiques qui le font choir de son piédestal imaginaire, il lui devient difficile aujourd\u2019hui de se prétendre au centre du monde, sinon par des coups de force, dans des passages à l\u2019acte psychotiques ou des aventures totalitaires.Un noir soleil plombe le ponant de ses Lumières.Maintenir ouvertes les interrogations Le défi de l\u2019expérience religieuse, dès lors, n\u2019est-il pas de faire advenir au langage, c\u2019est-à-dire à la conscience, des représentations de l\u2019idéal désirables parce que capables de soutenir la vie?Or, cette fonction du religieux n\u2019est pas identitaire mais foncièrement éthique.Elle consiste moins à donner des réponses qui s\u2019accumuleraient ou se contesteraient les unes les autres qu\u2019à soutenir la quête qui est vie.C\u2019est ce dont se rendent compte, notamment, ceux et celles qui accompagnent des personnes malades ou en détresse.Ils ne peuvent que maintenir ouvertes les interrogations \u2013 celles des accompagnés comme les leurs propres \u2013 dans une tension permanente entre, d\u2019une part, les contraintes des histoires personnelles (état de santé physique et mentale, maîtrise du langage et des divers outils de la culture : bref, situation concrète de chacun dans le monde) et, d\u2019autre part, les représentations de l\u2019altérité auxquelles chacun a accès (l\u2019au-delà, la vie éternelle, le paradis, Dieu, le rien, le néant\u2026).Maintenir ouvertes les interrogations suppose un immense respect, car évoquer ces questions de sens, c\u2019est s\u2019adresser à l\u2019affect.Ce respect se concrétise dans l\u2019écoute sans jugement, de façon à rester authentique quels que soient les symboles et repré - sentations qui soutiennent cette authenticité : religieux ou séculiers, traditionnels ou construits avec les matériaux disponibles selon les temps et les lieux.Au cœur de la tension vitale Contingents puisqu\u2019ils relèvent de la culture de chacun, ces symboles et représentations sont pourtant nécessaires : ils déterminent l\u2019engagement du sujet dans sa marche, à toute étape de sa vie.Ils peuvent supporter des replis identitaires tout comme en être l\u2019antidote.Les considérer comme lieux de tension vitale nous éloigne des ghettos de la pensée tout comme des préjugés rationalistes qui, les uns comme les autres, ignorent ou refusent le caractère dynamique de la religion et ferment la question de l\u2019altérité, c\u2019est-à-dire de l\u2019indéfini du sens.En l\u2019absence d\u2019une autorité suprême imposant sa loi, les humains sont renvoyés à leur liberté, c\u2019est-à-dire à leur responsabilité.La clé de leur survie réside dès lors dans leur aptitude à prendre soin de l\u2019environnement \u2013 la « maison commune »\u2013, des autres humains et d\u2019eux-mêmes, pour tenter d\u2019assurer au mieux la convivialité, dans ses figures les plus banales et quotidiennes de l\u2019altérité \u2013 les autres\u2013 comme dans ses figures les plus sublimes.Vue sous cet angle, la vie religieuse leur est inhérente.Et cela pour une raison fort simple : il est connaturel à l\u2019humain, comme à tout être vivant, de vouloir persévérer dans son être propre et cela suppose de réactiver sans cesse sa recherche d\u2019authenticité.Une telle vie religieuse est cependant de l\u2019ordre de l\u2019aventure bien plus que de la stabilité.Certains parleront ici de spiritualité pour en marquer le caractère spécifique.On sait que celle-ci est nécessaire aux institutions religieuses, mais aussi qu\u2019elle peut s\u2019en émanciper, quitte à trouver d\u2019autres ancrages dans le concret des existences.Elle se manifeste d\u2019ailleurs souvent en temps de crise, quand rien ne va plus et que chancellent la santé, la prospérité, 32 RELATIONS 794 JANVIER-FÉVRIER 2018 DOSSIER s\u2019inscrit dans la longue durée au Québec.Or, la société d\u2019accueil, dans ses lois, ses structures, sa conception très utilitariste du fait migratoire et ses mécanismes d\u2019intégration, n\u2019a manifestement pas pensé ce versant d\u2019une immigration familiale, permanente, amenée à vieillir et à mourir ici.Plusieurs travaux au Québec ont identifié les stratégies adaptatives des musulmans lorsqu\u2019il s\u2019agit de transformer leurs rituels funéraires pour qu\u2019ils respectent le cadre réglementaire de la société majoritaire.En ce sens, le choix de mourir ici doit donc être interprété comme un sentiment fort d\u2019appartenance au Québec, une forme d\u2019intégration ultime, qui va jusqu\u2019à la volonté de « désintégration » de sa propre dépouille en terre québécoise.Ce désir d\u2019intégration \u2013 qui ne doit pas être entendue comme un synonyme d\u2019assimilation\u2013 s\u2019inscrit toutefois dans un rapport historiquement inédit : il consiste en l\u2019apparition d\u2019une identification relativement dissensuelle à l\u2019appartenance québécoise, ce qui fait bouger les frontières symboliques du sujet citoyen québécois.On ne parvient pas, dès lors, à bien prendre acte de débats importants que soulève la question du « mourir musulman » en contexte québécois.Pour le moment, nos débats amplifient indûment le poids de la variable religieuse de l\u2019identité des personnes dites musulmanes, ce qui masque toute la dynamique consistant, pour ces personnes, à s\u2019identifier à une nation ou à une société non musulmane, surtout dans le contexte actuel marqué par une islamophobie induisant une spirale descendante en matière de citoyenneté.Ces débats sur les lieux de sépulture ont donc la vertu politique de nous obliger à repenser ce que l\u2019on considérait comme allant de soi dans les rapports entre identité, appartenance et citoyenneté.Pour le dire autrement, ce débat oblige à réhisto- riciser les rapports sociaux et nos conceptions de l\u2019État, de la nation et de la mémoire, trop souvent présentés comme des données « naturelles ».Les personnes musulmanes qui ne peuvent ou ne sou - haitent plus concevoir leur rapport au Québec dans une perspective provisoire sont amenées à penser leur rapport à la descendance et au lieu du deuil.Une islamité québécoise s\u2019inculture et s\u2019invente ainsi.Cela nous invite à revoir notre regard sur ces personnes, pour éviter de les essentialiser et, dans le même mouvement, de renforcer les institutions qui participent à la production et à la perpétuation d\u2019une altérité posée en problème public plutôt qu\u2019en enjeu de citoyenneté et d\u2019égalité.Tout ce débat est donc révélateur de différents mécanismes qui tiennent à distance de l\u2019égalité effective des catégories importantes de nos populations.D\u2019ailleurs, le fait de coupler systématiquement les enjeux relatifs aux personnes musulmanes à la question de l\u2019immigration, alors qu\u2019un grand nombre d\u2019entre elles sont nées ici, contribue au problème.Constamment renvoyé à une altérité posée comme irréduc - tible, le citoyen québécois musulman est alors perçu comme un corps étranger, une excroissance à la société québécoise.La preuve en est que la question des lieux d\u2019inhumation musulmans est surtout traitée par le ministère de l\u2019Immigration, alors que la gestion et l\u2019attribution des lieux de sépulture relèvent, entre autres, du ministère de la Santé et des Services sociaux, des mairies et du ministère des Affaires municipales et de l\u2019Occupation du territoire.Le rapport aux lieux de sépulture est aussi à penser en corrélation avec notre régime de laïcité.Cela ressortait clairement des échanges avec les personnes rencontrées.En somme, le modèle québécois de laïcité traduit une forme de compromis historique entre l\u2019Église catholique et l\u2019État.L\u2019inhumation et tout ce qui concerne la gestion des cimetières continue en grande partie de relever de l\u2019Église.Les enjeux autour de l\u2019inhumation des personnes de tradition musulmane nous invitent donc à comprendre que d\u2019autres parties de la société n\u2019ont pas pris part à ce pacte laïque.Il y a donc une urgence morale, éthique et politique de traiter les lieux de sépulture musulmane comme un enjeu d\u2019égalité.Il nous paraît important que l\u2019État envoie sur cet enjeu un message clair à l\u2019effet qu\u2019il ne s\u2019agit pas d\u2019une demande excessive ou d\u2019un privilège accordé, mais d\u2019une demande légitime de portée démocratique et de citoyenneté active, les personnes musulmanes étant des citoyennes et des citoyens à part entière.les amours, les croyances \u2013 bref les montages culturels qui président aux identités.C\u2019est quand il est confronté à sa finitude que l\u2019humain est porté à miser sur l\u2019inconnu dont il escompte une vie renouvelée.Pourquoi la religion dès lors ?Pour la soif de vivre, l\u2019espérance, l\u2019ouverture sur l\u2019indéfini du monde et du sens, le renouvellement de l\u2019existence.Pour tendre malgré tout à une forme de complétude.La plupart des croyants vivent cela d\u2019une façon sage et mesurée, guidés par des institutions se préoccupant aussi de leur propre pérennité.D\u2019autres, pour toutes sortes d\u2019obscures raisons masquant plus ou moins la profondeur de leurs blessures, vont jusqu\u2019à mettre leur vie en jeu pour que celle-ci ait du sens.La vie spirituelle suppose à la fois un ancrage dans un sol déterminé et la mobilisation vers un idéal.Elle est tension entre pesanteur et grâce2, écrivait Simone Weil.Chaque pôle de cette tension doit être objet de soins attentifs et d\u2019empathie puisqu\u2019ils sont, pour l\u2019humain, conditions de vie.Sinon germent l\u2019une ou l\u2019autre des maladies que sont le fondamentalisme et l\u2019intégrisme, refuges dans la fixation d\u2019un imaginaire historique ou bien d\u2019un imaginaire doctrinal.Ainsi, au-delà de ses fonctions identitaires, à travers elles et malgré elles, le défi de la vie religieuse consiste-t-il à accepter de vivre la tension et d\u2019en témoigner.1.Voir André Comte-Sponville, L\u2019esprit de l\u2019athéisme.Introduction à une spiritualité sans Dieu, Paris, Albin Michel, 2006.2.La pesanteur et la grâce, Paris, Plon, 1947 et 1968.1.L.Rachédi, M.Idir, J.Sarenac et A.Mekki-Berrada, « Mort en contexte migratoire : besoins et pratiques en matière d\u2019attribution et de gestion des lieux de sépultures musulmanes au Québec », MIDI 2017-2018. elon vous, quel rôle la littérature peut-elle jouer pour dépasser le racisme, mais aussi les crispations identitaires qu\u2019on connaît en ce moment ?Yara El-Ghadban : Je crois que l\u2019art permet d\u2019établir un dialogue sur des sujets qui sont impossibles à aborder autrement.Lorsque deux personnes entrent dans un roman par exemple, elles sont toutes les deux décentrées dans ce troisième lieu qu\u2019est l\u2019art.Le dialogue est alors grandement facilité par cet espace tiers, ce lieu de médiation où l\u2019on peut différer à la fois sur nos préjugés ou nos sentiments les plus intimes sans que ce soit sur le mode de la confrontation.On regarde alors la même chose ensemble : une œuvre qui nous a touchés, nous a marqués.L\u2019art nous donne toutes les permissions ; il y a beaucoup de tabous qu\u2019on n\u2019oserait pas aborder autrement.C\u2019est pourquoi je pense que la littérature nous invite à sortir de nous-mêmes, à devenir meilleurs.La littérature permet aussi, surtout, de développer la pensée critique.Ce n\u2019est jamais un acte passif que de lire.Les mots, le langage, c\u2019est probablement ce qu\u2019il y a de plus puissant.À travers le langage, on peut recréer le monde et se représenter soi-même.C\u2019est pourquoi les mots sont la première chose qu\u2019on censure.Ce n\u2019est pas par hasard, par exemple, que tout à coup, on ne veuille plus parler de racisme, qu\u2019on change le nom de la commission sur le racisme systémique pour parler plutôt de « valorisation de la diversité », de « vivre-ensemble ».La même chose se produit avec les Autochtones : on préfère parler de « réconciliation » plutôt que de violence, de dépossession.Or, il faut être capable de faire face à l\u2019histoire, de nommer les choses.Pour moi, il s\u2019agit d\u2019une preuve de la puissance des mots.On parle en effet bien souvent de réconciliation et de vivre-ensemble sans passer par l\u2019étape préalable de nommer les conflits et ce qui divise.Pour vous, ces fractures peuvent-elles être fécondes ?Y.E.-G.: Tout à fait.On a justement eu une rencontre récemment à l\u2019Espace de la diversité (EDLD) avec des étudiants du cégep Vanier, qui sont venus écouter Rodney Saint-Éloi et Olivia Tapiero, une écrivaine qui est de leur génération.On a parlé de fiction mais aussi de friction.Sans friction, rien ne se passe.Il n\u2019y a ni chaleur ni feu.On a besoin de se frotter les uns aux autres pour créer le feu.Je pense que c\u2019est une belle image, qui résume un peu notre travail à l\u2019EDLD et aux éditions Mémoire d\u2019encrier, notre partenaire et collaborateur dans ce combat pour le sens : on essaye toujours de créer des moments de rencontre, d\u2019échange, mais aussi de friction.Mais de friction productive ! Je prends un autre exemple, celui d\u2019une table ronde que nous avons organisée lors de la plus récente édition du Salon du livre de Rimouski, intitulée « Refonder les histoires.Les écrivains disent non au racisme ».On a demandé à quatre auteurs de citer un penseur, un auteur, une œuvre qui les a aidés à réfléchir sur le vivre-ensemble et le racisme.Il y avait la profes- seure Jeanne-Marie Rugira, l\u2019auteure innue Naomi Fontaine, l\u2019anthropologue Denys Delâge et moi.Jeanne-Marie a cité Frantz Fanon ; Denys Delâge, Claude Lévi-Strauss ; Naomi Fontaine, le livre Paix, pouvoir et droiture : Un manifeste autochtone de Taiaiake Alfred ; et moi, Edward Saïd et Hannah Arendt.RELATIONS 794 JANVIER-FÉVRIER 2018 33 DOSSIER C\u2019EST DE LA FRICTION QUE NAÎT LE FEU ENTREVUE AVEC YARA EL-GHADBAN Écrivaine, anthropologue et musicienne québécoise d\u2019origine palestinienne, Yara El-Ghadban est aussi présidente d\u2019Espace de la diversité, un organisme fondé pour « combattre le racisme et l\u2019exclusion par le livre » et « décloisonner les cultures, les communautés, les langues et littératures », entre autres.Nous l\u2019avons rencontrée pour parler du pouvoir de la littérature de provoquer des échanges et de confronter les divisions.S On a parlé de fiction, mais aussi de friction.Sans friction, rien ne se passe.Il n\u2019y a ni chaleur ni feu.On a besoin de se frotter les uns aux autres pour créer le feu.Je pense que c\u2019est une belle image, qui résume un peu notre travail.Photo : Mémoire d\u2019encrier Dès la première intervention du public, un homme s\u2019est levé pour déplorer le fait que personne n\u2019avait cité d\u2019auteurs québécois.Je lui ai d\u2019abord demandé en quoi cela pouvait vouloir dire qu\u2019on ne s\u2019intéresse pas à la culture québécoise, puis j\u2019ai ajouté : « Quand je vous vous cite Edward Saïd et Hannah Arendt, ce n\u2019est pas pour vous dire \u201cvoilà qui je suis et voilà qui vous êtes\u201d.C\u2019est un cadeau que je vous offre.Parce que quand je suis arrivée ici, je suis arrivée avec mon histoire, mes références, mes penseurs, mes expériences.Et je les offre au Québec.Tout comme le Québec m\u2019a offert Hubert Aquin, Anne Hébert ou Gabrielle Roy, qui est mon auteure préférée.» La littérature peut donc être un vecteur intéressant pour aborder ces fractures.Il faut qu\u2019on soit là, qu\u2019on s\u2019engage pour créer des moments de rencontre, même si parfois c\u2019est difficile, même si parfois on est fatigués d\u2019avoir toujours à expliquer, à justifier notre présence.Je préfère encore ça au repli, chacun de son côté.Au Québec, les poètes et les écrivains ont grandement contribué à refonder l\u2019identité nationale dans un mouvement décolonisateur qui s\u2019inspirait d\u2019ailleurs de Fanon et d\u2019autres penseurs noirs\u2026 Cela fait en sorte qu\u2019il y a ici un rapport très particulier, très identitaire à la littérature.Comment voyez-vous cette réalité ?Comment faire en sorte que les Québécois de la majorité se reconnaissent aussi dans l\u2019imaginaire des auteurs issus de l\u2019immigration ?Y.E.-G.: Dans plusieurs sociétés qui ont connu des mouvements indépendantistes, les arts ont été grandement sollicités, soit pour défendre, représenter ou servir de porte-parole à cette cause.En Palestine aussi.Mais du moment qu\u2019on se limite à ça, la littérature perd beaucoup de sa puissance créatrice et subversive.Je pense que l\u2019un des grands problèmes aujourd\u2019hui, c\u2019est que notre idée de la littérature québécoise est extrêmement limitée.D\u2019abord, elle laisse très peu de place aux auteurs autochtones, qui sont quand même les premiers habitants de cette terre.Ensuite, bien souvent, si tu n\u2019as pas la bonne couleur de peau ou que tu portes un nom qui n\u2019est pas Tremblay ou Bouchard, on ne te considère pas dans le canon québécois.C\u2019est de la littérature « migrante », de la littérature « de la diversité ».D\u2019ailleurs, quand mon premier roman est sorti en 2011, je l\u2019ai retrouvé dans le rayon « littérature étrangère » d\u2019une grande librairie ! C\u2019est révélateur, et c\u2019est surtout dommage, parce que le Québec a beaucoup à offrir à la littérature du monde.Je dis toujours aux gens qu\u2019on est assis sur un trésor.Des auteurs avec des imaginaires de partout viennent ici, vivent ici, publient ici et deviennent en quelque sorte des ambassadeurs du Québec dans le monde.On a tendance à complètement les exclure de notre conscience, voire à aller jusqu\u2019à dire qu\u2019ils sont une menace à notre québécité.Or, au contraire, ça nous permet de créer des relations avec le monde.De sortir du nombrilisme.Au-delà de l\u2019intégration des « auteurs de la diversité » dans le champ littéraire québécois, comment leur parole peut-elle permettre de repenser nos mythes collectifs, d\u2019en forger de nouveaux ?Y.E.-G.: Hannah Arendt a dit que le seul moyen d\u2019être libre, c\u2019est d\u2019être avec les autres, sans quoi on n\u2019est jamais confronté à d\u2019autres visions, d\u2019autres façons de vivre.On devient alors prisonnier de nous-mêmes, de l\u2019univers qu\u2019on s\u2019est créé.Quand on lit, quand on entre dans l\u2019imaginaire d\u2019un auteur, on se transforme.Alors que tout le monde me disait que je n\u2019étais qu\u2019une réfugiée, qu\u2019une terroriste, le poète palestinien Mahmoud Darwich m\u2019a permis de retrouver mon humanité et de réaliser qu\u2019en plus, je pouvais être poète si je le voulais.Même chose pour Aimé Césaire, et Jean-Claude Charles.Quand je lis Manhattan blues, je vois ce qu\u2019il fait avec la langue française et je dis : voilà un acte de décolonisation fondamental.Il brise complètement les règles de la langue française mais, ce faisant, il permet de changer le rapport à cette langue.On n\u2019est plus dans un rapport violent, mais plutôt d\u2019invention, d\u2019imagination.Au Salon du livre de Rimouski, dont j\u2019ai parlé plus tôt, je terminais une intervention en disant ceci : la littérature est un bouquet de « pourquoi pas ?» offert à l\u2019humanité.Tout ce que la société déclare impossible, dans la littérature, c\u2019est possible.La réalité ne te plaît pas ?Tu réinventes la réalité.Et personne ne peut te dire, ni en tant qu\u2019écrivain, ni en tant que lecteur, que tu ne peux pas y croire.C\u2019est comme ça que vient le changement.C\u2019est parfois très subtil, voire imperceptible, mais un jour, on réalise soudain que les choses ont changé.La littérature peut dénoncer.Elle peut contester.Mais la littérature plante aussi des fleurs.Partout.Même dans les terres les plus arides.La littérature arrive à semer des graines.Et ces graines une fois qu\u2019elles commencent à germer, on ne sait jamais ce qu\u2019elles peuvent produire comme révolution.L\u2019acte d\u2019écrire est en soi un acte révolutionnaire.Celui de lire aussi.Pour cela, il faut créer des espaces, ouvrir des fenêtres, donner l\u2019occasion aux gens de faire de véritables rencontres.Ça ne se fait pas à grande échelle : ça se fait une lectrice ou un lecteur à la fois.Un livre à la fois.Entrevue réalisée par Emiliano Arpin-Simonetti 34 RELATIONS 794 JANVIER-FÉVRIER 2018 DOSSIER POUR PROLONGER LA RÉFLEXION Consultez nos suggestions de lectures, de ?lms, de vidéos et de sites Web en lien avec le dossier au www.revuerelations.qc.ca La littérature peut dénoncer.Elle peut contester.Mais la littérature plante aussi des fleurs.Partout.Même dans les terres les plus arides. RELATIONS 794 JANVIER-FÉVRIER 2018 35 PROCHAIN NUMÉRO Notre numéro de mars-avril sera en kiosques et en librairies le 16 mars 2018.Pensez à réserver votre exemplaire ! Il comprendra notamment un dossier sur : LA RECONFIGURATION DU POLITIQUE Depuis quelques années, l\u2019échiquier politique semble mouvant.L\u2019hégémonie d\u2019une démocratie libérale devenue essentiellement formelle semble se ?ssurer en Occident.Les points de repère traditionnels, notamment l\u2019axe gauche-droite, deviennent plus ?ous avec la montée de courants dits populistes, de gauche comme de droite.Quelles logiques sous-tendent ces recon?gurations ?Quelles voies privilégier pour « démocratiser la démocratie » en ces temps agités ?À LIRE AUSSI DANS CE NUMÉRO : \u2022 un débat sur la nationalisation d\u2019Internet au Québec ; \u2022 une analyse sur la question amazighe en Algérie ; \u2022 le Carnet de Robert Lalonde, la chronique poétique de Denise Desautels et la chronique Questions de sens signée par Jean Bédard ; \u2022 les œuvres de notre artiste invité, Christian Ti?et.Recevez notre infolettre par courriel, peu avant chaque parution.Inscrivez-vous à notre liste d\u2019envoi sur la page d\u2019accueil de notre site Web : .Christian Tiffet, Dérive européenne, 2017 36 RELATIONS 794 JANVIER-FÉVRIER 2018 SOIRÉES Contribution suggérée : 5$ RENSEIGNEMENTS : Christiane Le Guen 514-387-2541, poste 234 ou cleguen@cjf.qc.ca | Les Soirées Relations sont organisées par le Centre justice et foi.De 2011 à 2016, le cinéaste Simon Gaudreau a suivi le parcours de membres du groupe nationaliste Les Insoumis, à Sherbrooke.Il a ainsi pu observer de l\u2019intérieur l\u2019évolution de leur posture identitaire, qui se cristallise dans la peur de l\u2019islamisation du Québec à partir de l\u2019épisode de la « Charte des valeurs », notamment.Par sa démarche ethnographique, ce documentaire nous permet de mieux comprendre certains ressorts de la radicalisation des discours de droite identitaire au Québec\u2026 et d\u2019entrevoir des moyens de les désamorcer.À MONTRÉAL Le lundi 26 février 2018, de 18 h 30 à 21 h 30 Maison Bellarmin, 25, rue Jarry Ouest (métro Jarry ou De Castelnau) PROJECTION DU DOCUMENTAIRE MINORITAIRES Réalisation : Simon Gaudreau.Production : Colonelle ?lms (83 min, 2017) SUIVIE D\u2019UNE DISCUSSION AVEC : \u2022 Simon Gaudreau, réalisateur ; \u2022 Frédérick Nadeau, doctorant en études urbaines à l\u2019Institut national de la recherche scienti?que (INRS).EN PARTENARIAT AVEC CINÉMA POLITICA UQAM INCURSION DANS LA MOUVANCE IDENTITAIRE QUÉBÉCOISE CINÉ-DÉBAT L\u2019auteure est professeure à la Graduate School of Education de l\u2019Université Nazarbayev, au Kazakhstan u Tadjikistan, pays de près de 9 millions d\u2019habitants et ancien État membre de la défunte Union so - viétique, on compte plus de 200 000 musulmans ismaéliens \u2013 une branche chiite de l\u2019islam \u2013 répartis en une quinzaine de communautés ethniques aux langues distinctes, parfois même mutuellement incompréhensibles, appartenant à la famille linguistique dite est-iranienne.Peu importe leur groupe ethnolinguistique d\u2019appartenance, tous les ismaéliens du Tadjikistan répondent aussi aux noms de «Pamiris » ou de « Badakhanis », indistinctement.Leur lieu d\u2019origine est aujourd\u2019hui constitué par la partie occidentale de la province autonome du Haut-Badakhchan (ou Gorno- Badakhchan), située dans les montagnes du Pamir à proximité de l\u2019Afghanistan.Cependant, presque la moitié de la population pamirie vit aujourd\u2019hui dans les centres urbains du pays, telle la capitale, Douchanbé, ou encore Khodjent, dans le nord du pays.De plus, plusieurs Pamiris ont choisi d\u2019émigrer en Europe ou en Amérique du Nord.Le Tadjikistan demeure l\u2019un des pays les plus pauvres au monde, avec des ressources naturelles limitées, un climat politique instable et une économie largement dépendante des transferts d\u2019argent faits par les travailleurs immigrés en Russie.Paradoxalement, malgré leur statut de minorité religieuse représentant à peine 5 % de la population dans un pays à majorité sunnite, les Pamiris jouissent d\u2019un développement social et économique certes précaire, mais néanmoins structuré et dynamique.Cela est dû en grande partie à leur intégration dans la communauté ismaélienne internationale, qui s\u2019est faite au milieu des années 1990.Il est aussi important de noter que les jeunes Pamiris ont aujourd\u2019hui accès à une éducation de haute qualité grâce aux réseaux de collèges et de campus universitaires financés par les institutions de déve loppement de l\u2019Aga Khan, dont l\u2019Aga Khan Development Network.Ils profitent ainsi d\u2019une mobilité accrue et peuvent bénéficier de bourses d\u2019études pour joindre les universités les plus reconnues d\u2019Europe, d\u2019Asie ou d\u2019Amérique du Nord.Le niveau d\u2019éducation souvent élevé des Pamiris et leur multilinguisme \u2013 il n\u2019est pas rare d\u2019en rencontrer qui parlent quatre ou cinq langues, incluant leur langue maternelle, le tadjik, l\u2019anglais et le russe \u2013 ont favorisé l\u2019émergence d\u2019une intelligentsia particulièrement active dans les médias, l\u2019enseignement et les arts.L\u2019importance que la philosophie ismaélienne accorde à la pensée critique, à l\u2019éducation, à l\u2019entraide et à l\u2019engagement civique est sans doute un des facteurs qui a permis aux Pamiris d\u2019assurer une présence soutenue au sein des infrastructures de l\u2019État au Ta - djikistan, et ce, même durant la période soviétique, alors que toute pratique religieuse était strictement prohibée.Quelques mots sur l\u2019ismaélisme L\u2019ismaélisme remonte à la période formative de l\u2019islam, au moment où les différentes communautés chiites et sunnites s\u2019affairaient à élaborer leurs doctrines respectives.Dès la fin du IXe siècle, les da\u2019is (missionnaires) ismaéliens étaient actifs presque partout dans le monde musulman, y compris en Afrique du Nord, au Yémen, en Perse et en Asie centrale.Selon l\u2019historien Farhad Daftary1, la sous-branche ismaélienne nizâ- rite, à laquelle appartiennent aujourd\u2019hui les Pamiris, a d\u2019abord évolué au sein de territoires du nord de la Perse et de la Syrie, région qui a connu un essor politique fulgurant au XIe siècle sous le joug de l\u2019impitoyable Hassan Ibn al-Sabbah, installé dans la forteresse d\u2019Alamut, située à une centaine de kilomètres de Téhéran, capitale de l\u2019Iran actuel.À partir du XVe siècle, les activités missionnaires s\u2019étendirent au nord de l\u2019Inde, où elles connurent un certain succès.De nos jours, on trouve deux grandes communautés ismaé- liennes nizârites.La première vit dans des villes et des villages nichés dans les vallées des massifs montagneux de l\u2019Hindu Kush, du Karakorum et du Pamir, dont les plus hauts sommets s\u2019élèvent à plus de 7000 mètres d\u2019altitude, aux frontières de six pays : le Tadjikistan, le Kirghizistan, la Chine, l\u2019Inde, le Pakistan et l\u2019Afghanistan.La deuxième communauté, mieux connue en Occident, est représentée par les Khojas, des descendants de convertis hindous du nord de l\u2019Inde.Ces derniers forment une diaspora réputée pour sa force économique dans le milieu des affaires, notamment en Grande-Bretagne et au Canada.Effondrement de l\u2019URSS et guerre civile La chute de l\u2019Union soviétique a représenté au Tadjikistan le début d\u2019une tragédie humanitaire marquée par la guerre, la famine et l\u2019exode.Il est important de souligner que l\u2019indépendance des républiques d\u2019Asie centrale fut une conséquence du RELATIONS 794 JANVIER-FÉVRIER 2018 37 AILLEURS LES ISMAÉLIENS DU TADJIKISTAN : ENTRE TRADITION ET MONDIALISATION Longtemps coupés de la communauté ismaélienne mondiale, les Pamiris connaissent aujourd\u2019hui un développement économique accéléré et une homogénéisation de leurs pratiques culturelles.Carole Faucher A Les nombreux rituels sont issus d\u2019un syncrétisme souple comprenant des éléments du zoroastrisme, du bouddhisme, du soufisme et du christianisme. démembrement de l\u2019URSS et non un résultat convoité.À peine un an après la déclaration de l\u2019indépendance, une guerre civile d\u2019une brutalité inouïe a éclaté, fragilisant davantage ce nouvel État déjà aux prises avec une crise économique grave.Le conflit, qui aurait fait près de 157 000 morts, est encore aujourd\u2019hui cité comme le plus meurtrier de l\u2019espace post - soviétique.Il a malheureusement fait couler beaucoup plus de sang que d\u2019encre, puisque les médias internationaux en ont peu parlé.Le conflit a éclaté en 1992 entre les communistes alors au pouvoir, leurs alliés des régions Nord et Sud-Est du pays (les Khujandis et les Kuloybis, respectivement) et la United Tajik Opposition (UTO), une coalition hétéroclite formée d\u2019un parti à tendance islamique, de quelques partis démocratiques et de La\u2019li Badakhchan, un mouvement séparatiste représentant les Pamiris.La guerre s\u2019est terminée en juin 1997 avec la signature d\u2019un traité de paix à Moscou entre l\u2019UTO et le gouverment du Tadjikistan, représenté par son président Emomali Rahmon, toujours au pouvoir depuis.L\u2019extrême violence du conflit a privé le Tadjikistan d\u2019une génération de jeunes hommes, soit parce qu\u2019ils sont morts au combat, soit parce qu\u2019ils se sont exilés en Afghanistan ou en Russie.À cause de leur tendance séparatiste et de leur présence marquée au sein de l\u2019UTO, les Pamiris devinrent dès l\u2019aube du conflit la cible prioritaire des forces de l\u2019ordre et de leurs alliés.Puisque ces derniers n\u2019ont jamais réussi à pénétrer le Haut-Badakhchan en raison de la géographie particulièrement difficile et de la résistance armée, ce sont principalement les Pamiris vivant à cette époque dans la capitale, Douchanbé, qui furent touchés par la violence.Des familles entières de Pamiris de Douchanbé n\u2019ont eu d\u2019autre choix que de tout quitter pour aller se réfugier chez les leurs, dans les montagnes du Pamir.Reconnexion avec l\u2019Aga Khan et la diaspora ismaélienne Au moment le plus intense des hostilités, en 1993, le gou - vernement tadjik bloqua la seule route reliant le Haut- Badakhchan à Douchanbé, isolant ainsi les villes et les villages du Pamir.Or, cette région abritant peu de vallées fertiles, sa population dépend en grande partie du transport routier des vivres, particulièrement durant le long hiver alors que les réserves agricoles de l\u2019été suffisent à peine à nourrir la population.Les Pamiris se retrouvèrent ainsi du jour au lendemain plongés dans une grave crise alimentaire.C\u2019est durant ce conflit qu\u2019ils reprendront contact avec leur guide spirituel, « l\u2019imam du temps », contact rendu impossible en 1936 par la fermeture de la frontière longeant l\u2019Afghanistan et les politiques antireligieuses du gouvernement soviétique.Depuis 1957, l\u2019imam du temps est représenté par Shah Karim al- Hussaini, Aga Khan IV, un philanthrope milliardaire de nationalité britannique vivant en France, reconnu comme étant le descendant en ligne directe du prophète Mohammed de par le cousin et gendre de ce dernier, Ali.Ayant eu vent de la catastrophe humanitaire dans laquelle la communauté ismaélienne du Pamir était plongée, l\u2019Aga Khan, par l\u2019entremise de l\u2019Aga Khan Developpement Network et de l\u2019Aga Khan Foundation, négocia à l\u2019hiver 1993 une entente avec le gouvernement du Kirghizistan, pays frontalier du Haut-Badakhchan, pour permettre l\u2019acheminement d\u2019aide humanitaire au Pamir.Un convoi d\u2019environ 1000 camions serait parti de la ville d\u2019Osh, située dans le sud du Kirghizistan, et aurait parcouru les 750 km d\u2019une route ponctuée de cols de montagne et longeant des falaises abruptes.Après avoir fait une halte pour distribuer des vivres à Murghab, ville de la région orientale du Haut-Badakhchan peuplée majoritairement de Kirghizes, le convoi se serait ensuite rendu à Khorog, la capitale de la région, où les Pamiris sont majoritaires.Depuis, cette route périlleuse est affectueusement nommée « la route de la vie » par les gens de la région.Le souci de l\u2019Aga Khan pour les communautés pamiries du Tadjikistan ne s\u2019est pas démenti depuis.Il a visité le Haut- Badakhchan pour la première fois en 1995, un moment inoubliable pour les Pamiris qui purent vivre leur premier didar (du perse : « aperçu », « vision »), c\u2019est-à-dire la rencontre physique autant que spirituelle avec l\u2019imam du temps, moment auquel aspirent tous les ismaéliens nizârites.Un nombre important de projets économiques, éducatifs et culturels ont été mis en place dans le Haut-Badakhchan par différentes organisations civiles opérant sous la tutelle de l\u2019Aga Khan.Ces projets avaient pour but d\u2019aider les populations isolées à mieux s\u2019organiser, tout en favorisant leur intégration au quotidien à la communauté ismaélienne mondiale.38 RELATIONS 794 JANVIER-FÉVRIER 2018 AILLEURS OUZBÉKISTAN KAZAKHSTAN KIRGHIZISTAN CHINE TADJIKISTAN PAKISTAN AFGHANISTAN Haut-Badakhchan P A M I R Douchanbé Khodjent Osh Murghab Khorog Photo : Carole Faucher Une tradition ismaélienne ébranlée Cette action de la diaspora ismaélienne en Asie centrale, et particulièrement celle des Khojas au Tadjikistan, ne s\u2019est pas faite sans tensions.L\u2019aide au développement est venue avec une restructuration de l\u2019approche religieuse visant à uniformiser les pratiques et enseignements locaux avec ceux de toutes les communautés à travers le monde.Or, la tradition ismaélienne de l\u2019Asie centrale est particulière ; son histoire est complexe et encore peu étudiée.Cette tradition est avant tout associée au nom de Nasir-i-Kushraw, un missionnaire persan, philosophe, critique des sociétés et poète-voyageur, réputé pour avoir répandu le da\u2019wa (« la Parole ») ismaélien dans le Pamir occidental durant le XIe siècle.Grâce à la tradition orale, les poèmes et la philosophie critique de Nasir-i-Kushraw sont toujours vivants et continuent d\u2019alimenter le goût pour la pensée critique et la quête du savoir, deux valeurs morales indubitablement ancrées jusqu\u2019à ce jour dans le processus identitaire pamiri.C\u2019est aussi à la transmission de la philosophie de Nasir-i- Kushraw que les Pamiris doivent leur amour pour le savoir sous toutes ses formes, y compris l\u2019éducation formelle.En outre, la tradition ismaélienne d\u2019Asie centrale se distingue par le fait que les nombreux rituels pratiqués jusqu\u2019à présent sont issus non pas d\u2019un enseignement ismaélien rigoureux, mais d\u2019un syncrétisme souple dans lequel on retrouve des éléments du zoroastrisme, du bouddhisme, du soufisme et du christianisme, en plus des rites provenant de l\u2019ismaélisme nizârite.Le rétablissement et la consolidation des liens entre les Pamiris et le reste de la communauté ismaélienne nizârite, dont les Khojas, ont eu pour effet d\u2019accroître le potentiel de développement local et de fournir les outils pour une prise en charge économique non négligeable.Par ailleurs, on assiste à une tendance accrue, surtout parmi les jeunes, à l\u2019affirmation d\u2019une identité religieuse dont certains symboles et enseignements sont relativement nouveaux dans la région.Il s\u2019ensuit que certaines pratiques extrêmement importantes de l\u2019espace culturel et religieux des Pamiris se trouvent progressivement ébranlées, d\u2019une part, par des institutions centralisées en Europe, soucieuses de propager le savoir dit « purement » ismaélien et, d\u2019autre part, par une jeune génération beaucoup moins disposée à poursuivre la tradition orale.Ainsi, des pratiques qui avaient survécu à l\u2019ère soviétique risquent de se perdre en quelques générations.Parmi ces pratiques, on trouve le charogh-rawshan et le maddohoni.Charogh-rawshan signifie littéralement « lampe lumineuse » et représente le plus important segment des funérailles, lesquelles s\u2019échelonnent sur trois jours dans les communautés pamiries.Durant ce rituel très élaboré qui se tient dans la maison du défunt, le khalifas officiant allume une lampe contenant du ghî (beurre clarifié) en récitant des proses dévotionnelles et des textes sacrés qui guideront l\u2019âme du défunt vers la lumière divine \u2013 cette même lumière dont fait mention le Coran.Le maddohoni (ou simplement maddoh) consiste quant à lui en une récitation chantée de poèmes mystiques persans anciens, qui inclut notamment des œuvres de Rumi et de Nazir-i-Kushraw.Le maddohoni est toujours accompagné, entre autres instruments, d\u2019un rubab, un type de luth que l\u2019on trouve sous différentes versions dans toute l\u2019Asie centrale ; le rubab du Pamir est considéré objet sacré par les Pamiris.Le maddohoni est normalement exécuté par un petit groupe d\u2019hommes lors de rituels à caractère religieux ainsi que lors de rituels de guérison traditionnels, en plus de constituer un élément in - dispensable du charogh-rawshan.Selon la tradition orale, le charogh-rawshan et le maddohoni auraient été introduits au XIe siècle par Nasir-i-Kushraw.L\u2019homogénéisation de l\u2019espace religieux ismaélien se fait tout autant dans les pratiques rituelles que dans l\u2019éducation, ce qui signifie que la tradition orale perd aussi de son attrait.Par conséquent, le mode de transmission millénaire de la pensée ismaélienne d\u2019Asie centrale qui, jusqu\u2019à récemment, n\u2019obligeait pas à faire la distinction entre le savoir culturel et le savoir religieux, se voit ausculté, voire critiqué, par des institutions basées en Europe et en Amérique du Nord.Toutefois, l\u2019approche d\u2019ouverture sur les autres, la tolérance et la pensée critique demeurent fondamentales dans la transmission des valeurs religieuses.Ainsi, dès l\u2019école primaire, les enfants apprennent, par le biais de l\u2019enseignement religieux uniformisé, les bases de l\u2019ismaélisme et son histoire, puis au fil des années, ils reçoivent des cours plus approfondis sur l\u2019islam (autant sunnite que chiite) ainsi que sur les autres religions et leurs grands penseurs.Si le rétablissement des liens avec la grande communauté ismaélienne a permis aux Pamiris de se doter d\u2019une plateforme économique et sociale importante, une nouvelle génération d\u2019historiens, de sociologues, de linguistes et d\u2019anthropologues s\u2019appliquent, par leurs recherches et leur détermination, à faire connaître et faire valoir au sein des institutions ismaéliennes et des milieux académiques, le bagage immensément riche et complexe de l\u2019espace culturel et religieux du Pamir afin d\u2019éviter qu\u2019il ne tombe complètement dans l\u2019oubli2.RELATIONS 794 JANVIER-FÉVRIER 2018 39 1.Farhad Daftary (dir.), A Modern History of the Ismailis : Continuity and Change in a Muslim Community, London, I.B.Tauris Publishers, 2011.2.Carole Faucher et Dagikhubo Dagiev, Transnationalism, History and Society in Central Asia : the Mountain Communities of the Pamirs, London, Routledge, 2018 (à paraître).Photos : Flickr/ Evgeni Zotov 7 radiovm AU COEUR DE L'ESSENTIEL 91,3 FM MONTREAL eg \u2014\u2014\u2014 To 100,3 FM \u2014\" \u2014 a c= SHERBROOKE Er Hz EE 2 \u2014 TT ra \u2014\u2014 FE = Ir.= \u2014 CU \u2014 \u2014 89,9 FM egy \u2014 IN oC TROIS-RIVIERES SI \u2014 Sea ae TR \u2014_\u2014 89,3 FM Tres = VICTORIAVILLE 104,1 FM RIMOUSKI RADIOVM.COM RELATIONS 794 JANVIER-FÉVRIER 2018 41 Michel Corbeil L\u2019auteur est directeur des Missions jésuites u cours des dernières années, des jésuites et leurs proches collaborateurs et collaboratrices ont entrepris une démarche commune de discernement et de ré?exion sur la question du sens de leur mission et de la pertinence de celle-ci dans le Québec contemporain.Comment continuer à rendre service avec ce qu\u2019il nous reste de forces, en comptant sur la richesse de la tradition ignatienne et sur notre expérience personnelle et collective ?Il fallait d\u2019abord prendre un temps de ré?exion sur le passé pour reconnaître nos erreurs ainsi que celles de nos prédécesseurs.Pensons à cette morale rigide, irrespectueuse, culpabilisante, si loin de l\u2019Évangile, que curés et prêcheurs ont trop souvent servie à nos parents et grands- parents, s\u2019immisçant dans leur conscience, les privant de la liberté de discerner dans le contexte de leur situation propre.Pensons aussi à ce clergé tout-puissant, situé résolument du côté des pouvoirs, qui précipitait au fond des enfers celles et ceux qui prenaient la liberté d\u2019être eux-mêmes.Le confessionnal changé en tribunal plutôt qu\u2019en occasion de discernement, l\u2019éducation puritaine plutôt que l\u2019ouverture au monde, la promesse d\u2019un bonheur dans l\u2019au-delà plutôt que l\u2019épanouissement personnel et collectif ici même, sont d\u2019autres exemples de ces égarements ! Je noircis un peu le trait, sans doute, mais il s\u2019agit de donner la mesure des blessures dont nous sommes toutes et tous les victimes.Puis, suivant notre démarche de discernement, vint le temps de la reconstruction.Pour cela, il nous fallait chercher ensemble à établir l\u2019horizon vers lequel nous voulions orienter notre manière d\u2019être et nos engagements en puisant à l\u2019héritage chrétien et à la spiritualité ignatienne.Après un long temps de dialogue et de mûrissement, nous sommes arrivés à cet « énoncé de mission » qui cherche à le traduire : « À l\u2019écoute du Sou?e de vie au cœur du monde, osons servir la libération des personnes et la réconciliation à la manière de Jésus humble et pauvre.» Par là, nous avons voulu résolument réa?rmer notre foi en la Vie et renouveler notre désir de vivre à la manière de Jésus \u2013 lui qui se révèle, dans les évangiles, tout proche de la vie quotidienne \u2013, l\u2019itinérant humble et pauvre venu de Nazareth en Galilée.Il nous invite à accompagner et à défendre la liberté de conscience inaliénable de chaque personne, à servir celles et ceux qui cherchent à devenir et à rester libres en vivant comme ils sont vraiment, uniques et bien aimés, dans leur identité et dans leur désir d\u2019être totalement réalisés.À nous engager avec audace à servir toute personne qui fait l\u2019expérience de sa fragilité et qui cherche un accompagnement.À sa suite, nous osons la con?ance en la Vie, qui peut se révéler de multiples manières : l\u2019écoute avec respect, l\u2019attention à l\u2019autre, l\u2019accueil sans jugement, l\u2019empathie et la compassion.Notre parti pris est du côté de ce qu\u2019il y a de plus fragile en chacun de nous, en chaque personne, car nous croyons que ce sont nos fragilités qui nous ouvrent la voie du dialogue avec l\u2019essentiel de notre être.Mais le regard sur le monde \u2013 ce monde qui gémit et passe par les douleurs d\u2019un enfantement qui dure encore (Rm 8,22) \u2013 nous ouvre à une autre dimension de la mission qui nous échoit, celle de la réconciliation.Nous avons à renouer avec la nature, notre maison commune, ce qui exige de faire en sorte qu\u2019on cesse de l\u2019exploiter aveuglément et de la soumettre à nos besoins immédiats, a?n de lui rendre toute sa dignité.Nous avons à renouer avec la riche diversité des peuples et des personnes avec lesquels nous sommes en symbiose, aussi bien dans notre réalité sociale quotidienne que sur l\u2019échiquier politique et diplomatique international.Nous avons à renouer avec celles et ceux, bien proches de nous, dont nous sommes séparés par les préjugés de classe, par la peur de nous confronter à la maladie ou au vieillissement et par le mépris des bien-pensants justi?é de mille manières subtiles.La réconciliation implique d\u2019être avec, d\u2019accompagner, de dépasser les limites de notre existence confortable.Mais d\u2019abord, nous avons à renouer avec nous-même, cette personne qu\u2019il nous est donné d\u2019être, celle qui est aimée parce qu\u2019elle vit, celle qui a un rôle à jouer dans l\u2019histoire par ce qu\u2019elle est, même fragile, même blessée.Nous avons aussi à renouer avec celles et ceux qui cherchent, dans la profondeur de leur conscience, à vivre et à grandir dans la vérité, reconnaissant que les voies de la recherche de sens sont multiples et complémentaires.Les grandes religions ne s\u2019opposent pas, elles sont des facettes diverses d\u2019une unique révélation.Notre mission de libération des personnes et de réconciliation, inspirée par un long discernement communautaire et con?rmée par les deux dernières Congrégations générales de la Compagnie de Jésus \u2013 ce grand rassemblement de délégués jésuites venus des quatre coins du monde pour traiter des grandes orientations de la communauté \u2013 nous situe au « cœur du monde », nous ouvre aux enjeux intimes de nos sœurs et de nos frères d\u2019ici ainsi qu\u2019aux dé?s qu\u2019affronte notre humanité à l\u2019échelle planétaire.Chacune, chacun peut y trouver une piste d\u2019engagement, en laissant naître en elle, en lui, le désir du magis, ce profond désir, qui est au cœur de la spiritualité ignatienne, de vouloir un peu plus que le nécessaire pour qu\u2019adviennent la paix et la joie.Notre parti pris est du côté de ce qu\u2019il y a de plus fragile en chacun de nous, car nous croyons que ce sont nos fragilités qui nous ouvrent la voie du dialogue avec l\u2019essentiel de notre être.Osons la vie Sur lEs pas d\u2019Ignace 42 RELATIONS 794 JANVIER-FÉVRIER 2018 diAlogueS \u2022 ChroNique poéTique Une main est-elle allée trop loin ?Les brûlures seules rappellent que nul n\u2019échappe à la loi du soleil.ANNE MALAPRADE Aujourd\u2019hui, mon corps possède la dimension exacte de ma blessure.[\u2026] Les astres, les étoiles, les nuits in?nies s\u2019écroulent en moi.Et tout explose comme si c\u2019étaient des bombes de verre.Quel sens cela a-t-il d\u2019être ici ?PILAR GONZÁLEZ ESPAÑA Mon corps mon atelier: passion (de la série Mon corps mon atelier).Photographie d\u2019une performance créée pour et à Dazibao (Montréal) pour l\u2019événement La Lumière comme surmoi, 2004 RELATIONS 794 JANVIER-FÉVRIER 2018 43 Une lumière monte dans le décor où tu joues avec le feu.Et le ?lm tourne en boucle bien avant l\u2019écriture du naufrage.Et le tourment de l\u2019air le long des murs du jardin vibre clos.Tu dis toucher sa peau toucher ma peur1 Il ne serait cependant pas encore question d\u2019encadrer la cendre.On voit se déployer le lisse automne près de cette chose rare notre clair cœur qui bat encore.Notre claire colère écume incrustée au centre où c\u2019est vif où tu te tiens \u2013 ?euve ton corps ?ottant ta joue ta juste joie.Pour nous toutes.Quel sens cela a-t-il d\u2019être ici \u2013 dans la transparence de l\u2019ici ?Quel sens aujourd\u2019hui alors que quelque chose s\u2019apprête à couper ta vie en deux ?Pourquoi ai-je pensé ori?amme face à ton corps \u2013 mon corps \u2013 qui s\u2019abandonne qu\u2019on abandonne étendu ?amboyant seul déjà presque à l\u2019horizontale sur un contreplaqué frappé par l\u2019éclair ?Christ à la colonne2 en perte d\u2019équilibre couronné e?ondré.Te voici me voici nous jouant de ce ventre féminin qui s\u2019o?re.Nous sommes interchangeables tu dis vertigineuses avec nos têtes ténèbres nos chevelures nos visages d\u2019avant violence.Rondaches à l\u2019image inversée qui s\u2019avance glisse calme nos têtes sur une seule image.Un cran au-dessous de la lumière.Tu dis je m\u2019expose c\u2019est moi mes ?ancs mon feu mon fouet ma phrase.Tu dis nous sommes toutes une à une tantôt bourreau tantôt victime.Chacune son tour joie hurlante ou ravagée.Chacune son tour Méduse2.Paix aux mille serpents endormis.Comment ont-ils pu y arriver sans envoûtement \u2013 il y a tant de bruits dans les braises ?Et pourtant ta peau ?ambe passion grande ouverte qu\u2019on croirait bienheureuse sur laquelle \u2013 venez voyez touchez une abondance d\u2019yeux se posent \u2013 à croire qu\u2019ils veillent.Inaugurale Leçon d\u2019anatomie3.Et je parle de toi de moi en alternance à distance de nous-mêmes.Je dis c\u2019est plus fort qu\u2019elle \u2013 rêver que tout brûle.Le goût du gou?re planté dans sa nuit.D\u2019où vient donc l\u2019apaisement discret de la tête tandis que le corps ?ambe au-dessus des serpents endormis ?On n\u2019aura même pas eu la chance de les raser pour satisfaire les journaux de l\u2019aube.Y erre épuisée la voyelle muette que nous sommes d\u2019un désastre à l\u2019autre.Tu dis je me regarde de près.Tu dis je m\u2019observe corps d\u2019avant l\u2019urne.Alors que la ?amme s\u2019ouvre vaste que s\u2019e?acent les murs qu\u2019une ultime fois s\u2019a?che la vie quotidienne aux auvents de nuit.On fait semblant d\u2019être morte.On porte à la fois novembre et l\u2019éprouvant froid d\u2019avril un milieu du monde défait à force de larmes.Treillis d\u2019absence.Ton corps.De quoi au juste a-t-il besoin de quelle issue ?Tu dis je t\u2019aime et je te broie.Tu dis j\u2019aime et je croule.Improviser.Vriller chevilles et cheveux dans le même cadre.Tu dis je suis la Jeanne d\u2019Arc de Dreyer et la moindre pietà.Ton corps.Comme s\u2019il lui fallait brûler lui-même quelque chose.Quoi ?Ton corps.Pour qu\u2019on ne s\u2019en serve plus contre ton gré.Tu dis l\u2019exact rassemblement de ses blessures.De face.Un soleil gronde sous une fenêtre de feu.Des siècles de forêts de sorcières en lui soudain s\u2019agitent.Comme si le savoir de tous les temps s\u2019y était emmuré.Comme si la torture de tous les temps.D\u2019où date la Sorcière ?je dis sans hésiter : « Des temps du désespoir »4 jusqu\u2019au dévorant tonitruant aujourd\u2019hui.Parce qu\u2019il est encore à la mode qu\u2019il éclabousse tout l\u2019emporte partout le désespoir attention petites humaines universelles nous sommes en péril.1.Extrait de L\u2019instinct dans l\u2019instant de S.Cotton (Centre Turbine, 2015).2.Œuvres du Caravage.3.Œuvre de Rembrandt 4.La Sorcière, Jules Michelet, 1862.Mon corps mon atelier: passion Image : Sylvie Cotton Texte : Denise Desautels 44 RELATIONS 794 JANVIER-FÉVRIER 2018 L\u2019auteur est écrivain et philosophe ans quelle pauvreté absolue apparaît l\u2019espèce humaine à voir « sa machine » économique, terriblement violente, fonctionner sans véritable contrôle ! Dressée au-dessus de nos têtes, elle n\u2019est pourtant que le re?et des passions humaines les plus folles : sa froideur apparente cache une cupidité viscérale ; sa rationalité de façade masque une recherche maladive de pro?t.Les banques et les grandes entreprises obéissent comme des pièces d\u2019engrenages : elles doivent faire plus de pro?t que les autres ou elles seront achetées par celles qui n\u2019auront eu aucun scrupule.Elles doivent survivre dans un univers où les plus gros, les plus puissants avalent les plus petits, les plus faibles.Peuvent-elles se permettre un peu d\u2019éthique ?Les pdg ne sont ?nalement que d\u2019habiles joueurs d\u2019échecs enchaînés à un jeu théoriquement amoral, mais en pratique immoral.Et tant pis pour les dégâts.Chacun d\u2019entre nous, dans son train-train quotidien autant que dans sa bonne volonté, se sent a?reusement pauvre, dépourvu, impuissant face à ce monde inventé que personne ne contrôle vraiment.Nos gouvernements gèrent du mieux qu\u2019ils peuvent un budget à crédit, c\u2019est-à-dire à la merci de l\u2019immense machine ?nancière.On les voit se débattre, mais peuvent-ils nous sortir de là ?Personne ne le croit.Comment en sommes-nous arrivés là ?Nous ressemblons à une araignée tout à coup prise dans sa propre toile.Lorsqu\u2019on regarde l\u2019histoire, c\u2019est comme si nous avions rêvé, rêvé qu\u2019un jour nous allions être indépendants de la nature et, plus généralement encore, que les conséquences de nos actions ne nous a?ecteraient pas : jeter nos égouts dans l\u2019environnement et continuer à boire de l\u2019eau potable au robinet ; brûler à ciel ouvert toutes les énergies fossiles de la terre et respirer de l\u2019air pur ; exploiter des populations loin de nous jusqu\u2019à leur extrême pauvreté et jouir de la paix sociale dans notre petit pays à part ; l\u2019American way of life, et tant pis pour le reste.Quel rêve avons-nous fait ?Le même que celui de la famille californienne qui se construit une villa à l\u2019écart dans les montagnes avec le sentiment que plus la maison sera luxueuse, plus elle sera à l\u2019abri\u2026 jusqu\u2019au jour des grands feux ! On a tout fait pour nourrir l\u2019illusion de notre indépendance vis-à-vis de la nature : nous avons pour cela érigé notre machine industrielle qui est devenue une machine ?nancière incontrôlable, mais maintenant, nous sommes tous dépendants d\u2019elle autant que l\u2019homme de Neandertal dépendait jadis de la nature.Nous ne voulons pas nous reconnaître comme pauvres.Nous le sommes tous, mais nous ne le savons pas encore.Lorsqu\u2019on a perdu tous les biens qui nous donnent l\u2019illusion d\u2019être indépendants de la nature et du reste du monde, on est pauvres.Par exemple, si vous êtes dans une belle voiture et que vous ?lez à vive allure sur l\u2019autoroute entre Montréal et Québec en écoutant les plus beaux concerts du monde, vous n\u2019êtes pas pauvre.Mais soudain, un pneu éclate, vous perdez le contrôle, vous vous retrouvez dans le fossé au milieu de la nuit les deux jambes écrasées sous le tableau de bord, votre portable en miettes\u2026 Vous êtes pauvre.Vous êtes pauvre parce que vous savez maintenant que vous dépendez de la température et du reste du monde.N\u2019est-ce pas ce qui est en train de se passer : un « accident » climatique, politique et économique qui nous ramène à notre pauvreté originelle ?Oui ! Nous sommes totalement dépendants de la nature, malgré la machine industrielle et ?nancière qui nous fait croire le contraire, qui la détruit et ce faisant nous détruit.Nous sommes tous pauvres parce que nous sommes tous mortels, dépendants et fragiles.Mais pour le moment, nous sommes peut-être des pauvres qui ne savent pas qu\u2019ils le sont, des pauvres avec de beaux vêtements, de beaux logements, de belles voitures, des pauvres qui ont l\u2019illusion d\u2019une autonomie totale, mais qui paient cette illusion au prix de la santé même de la Terre qui nous fait vivre.Aussi, lorsque nous rencontrons un pauvre dans la rue, sa seule présence nous rappelle notre vulnérabilité originelle, et cela n\u2019est pas agréable du tout ! Nous avons tendance à combattre les pauvres plutôt que la pauvreté parce que les pauvres nous rappellent notre fragilité humaine, notre dépendance vis-à-vis de l\u2019air, de l\u2019eau, de la nourriture, de la solidarité, de l\u2019éducation.Pourtant, il nous faudrait oser dire : bienheureux les pauvres, par eux, les aveugles que nous sommes peuvent retrouver la vue.Et de notre vue jaillit notre puissance.Lorsque nous arriverons à voir notre pauvreté, nous cesserons notre docilité séculaire vis-à-vis de la machine capitaliste et pourrons commencer une nouvelle manière de vivre, de faire société, celle qui accepte notre dépendance vis-à-vis de la nature.Seule notre solidarité peut arrêter la machine ?nancière qui nous broie.Une solidarité à échelle internationale qui permette une délibération planétaire sur la production et la consommation.Mais pour qu\u2019une telle solidarité se réalise, une prise de conscience est d\u2019abord nécessaire : il nous faut assumer les conséquences de nos choix, de chacun de nos choix quotidiens, parce que nous sommes tous pauvres, fragiles, dépendants de l\u2019air, de l\u2019eau, de la terre et des océans qui nous nourrissent et nous soutiennent.questions de sens D Jean Bédard Nous sommes tous pauvres Oui! Nous sommes totalement dépendants de la nature, malgré la machine industrielle et financière qui nous fait croire le contraire, qui la détruit et ce faisant nous détruit. Anatomie d\u2019un désastre La crise financière de 2008, de Reagan à Trump SERGE TRUFFAUT Montréal, Somme toute, 2017, 288 p.Mon éditeur m\u2019avait demandé un livre sur le jazz.Je lui ai remis cet ouvrage », raconte Serge Tru?aut en parlant de son plus récent essai.Sans le savoir, l\u2019ancien journaliste et éditorialiste du Devoir venait d\u2019évoquer tant l\u2019importance que l\u2019urgence de publier ce livre, alors que s\u2019amorce la deuxième année du mandat de Donald Trump à la présidence des États-Unis.Mais comment un individu comme Trump a-t-il pu se hisser à la tête du pays le plus puissant de la planète, aussi rapidement de surcroît ?Les raisons sont bien sûr multiples mais, nous explique Tru?aut dans son livre, ce qui a permis cette ascension, c\u2019est avant tout la crise ?nancière de 2008, dont les racines remontent, selon l\u2019auteur, à l\u2019élection de Margaret Thatcher au Royaume-Uni et de Ronald Reagan aux États-Unis, au tournant des années 1980.Journaliste ayant largement couvert l\u2019économie au cours des trois dernières décennies, il a été un témoin direct de cette dérèglementation massive du secteur de la haute ?nance obtenue à coup de réformes politiques, en totale conformité avec les intérêts des élites ?nan- cières.Au ?l des chapitres, regroupés par thèmes plutôt que par ordre strictement chronologique, il explique comment, sous les gouvernements Thatcher, Reagan et Mulroney \u2013 la « troïka », comme les appelle l\u2019auteur \u2013, les priva - tisations en série et l\u2019allègement des mécanismes de contrôle des milieux ?- nanciers ont consolidé l\u2019emprise du néo- libéralisme sur la gouvernance des États.Il explique également comment l\u2019entrée en scène d\u2019Alan Greenspan comme directeur de la Réserve fédérale américaine s\u2019est traduite par l\u2019émergence, dans les hauts cercles ?nanciers et politiques conservateurs, d\u2019un courant libertarien inspiré par les thèses (discréditées depuis longtemps) d\u2019Ayn Rand, qui hissent le capitalisme débridé au rang de véri - table fétiche.C\u2019est l\u2019époque du tristement célèbre « greed is good » (« la cupidité, c\u2019est bien ») de l\u2019infâme Gordon Gekko, personnage principal du ?lm Wall Street de Martin Scorsese, que Tru?aut désigne comme symbole ultime de cette grave dérive, une sombre histoire qui constitue la genèse de la crise ?nancière ayant dévasté la société après 30 ans de malversations, de bulles spéculatives, de transactions frauduleuses et d\u2019« ingé nierie ?nan- cière » hyper-complexe et toxique menée par des mathématiciens et des scienti?ques (« quants ») à la solde de grandes ?rmes.C\u2019est ce « marécage » que Donald Trump, avec son ton populiste, avait promis « d\u2019assécher », lui dont pourtant près du tiers du cabinet est composé d\u2019anciens hauts-gradés de Goldman Sachs et d\u2019ex-pdg de grandes multinationales, et qui a été élu grâce au soutien massif des cartels de l\u2019énergie et des grands oligarques américains.Une énorme arnaque menée par un arna queur professionnel, occultée par un épais nuage de propagande politique.Finalement, Tru?aut nous met en garde contre l\u2019émergence d\u2019un « capitalisme stalinien » qui, bien que l\u2019expression semble contradictoire, traduit l\u2019idée que nous vivons dans un système qui récompense les fraudeurs et les requins de la ?nance plutôt que de les mettre en prison, aboutissement logique du « too big to fail, too big to jail » (« trop gros pour faire faillite, trop gros pour être emprisonnés »).Vous l\u2019aurez deviné, il s\u2019agit là d\u2019un ouvrage fort dénonciateur.Mais Tru?aut prend soin de ne pas basculer dans un ton pamphlétaire en gardant un style très pédagogique dans l\u2019ensemble \u2013 l\u2019auteur est un excellent vulgarisateur, qui arrive savamment à expliquer des concepts très complexes.La thèse, si elle n\u2019est pas forcément nouvelle, a le mérite d\u2019être très bien documentée et convaincante ; elle possède en outre le potentiel de rejoindre un large public.C\u2019est là un atout majeur en ces temps où ce « désastre » économico-politique creuse le fossé entre riches et pauvres et alimente des tensions sociales dont pro?tent les néofascistes un peu partout en Occident.Un livre qui se veut, ?nale- ment, la chronique d\u2019un désastre non seulement annoncé, mais malheureu - sement annonciateur.Martin Forgues Identitaire Le mauvais génie du christianisme ERWAN LE MORHEDEC Paris, Cerf, 2017, 168 p.igure bien connue de la blogosphère catholique, Erwan Le Morhedec (alias Koz) signe ici un essai passionné, écrit dans l\u2019urgence, à l\u2019aube de la campagne présidentielle française de 2017.Comme bon nombre de ses concitoyens, il s\u2019inquiétait (à juste titre, d\u2019ailleurs) de la montée de l\u2019extrême droite et plus encore de la fascination croissante des catholiques français pour les idées du Front national (FN).En 2015, un sondage publié dans les pages de la revue Le Pèlerin avait révélé une donnée inquiétante : le taux d\u2019appui au FN des catholiques pratiquants a triplé en l\u2019espace de quelques mois, passant de 9 % en mars 2015 à 24 % en décembre de la même année.Cette progression du vote fron- tiste s\u2019est maintenue au point de frôler et même de dépasser les 40 % au moment du scrutin présidentiel.Tant et si bien que c\u2019est au sein de l\u2019électorat catholique RELATIONS 794 JANVIER-FÉVRIER 2018 45 RecensionS \u2022 livres « que le vote frontiste a connu sa plus forte croissance, au point de dépasser la moyenne nationale.Il s\u2019agit là d\u2019une importante rupture : jusqu\u2019ici, les catholiques pratiquants avaient massivement résisté à la tentation frontiste, l\u2019Église ayant déployé un « cordon sanitaire » anti-FN au cours des dernières décennies.Les « terres chaudes » du catholicisme français (la Bretagne et l\u2019Ouest, par exemple) ont historiquement assez bien résisté au vote d\u2019extrême droite, les catholiques français votant habituellement à droite ou au centre, mais très rarement dans les extrêmes.À l\u2019évidence, quelques digues ont sauté au cours des dernières années, certains évêques ayant mis à mal ce « cordon sanitaire ».Pensons ici à Mgr Dominique Rey, évêque de Toulon- Fréjus, qui a invité Marion Maréchal-Le Pen, nièce de Marine Le Pen et étoile montante du FN, à prendre la parole dans un événement organisé par son diocèse.Le livre de Le Morhedec tente d\u2019abord de faire la genèse de ce basculement du vote catholique vers l\u2019extrême droite \u2013 un basculement qu\u2019il juge contre- nature et, surtout, contraire aux idéaux évangéliques, à l\u2019enseignement social de l\u2019Église, de même qu\u2019aux prises de position prophétiques du pape François concernant la crise migratoire.Il note avec dégoût les étranges compagnons de route que sont les mouvements iden- titaires d\u2019extrême droite, mouvements qui se délectent de symboles païens, « aryens » et germaniques, tout en tentant d\u2019instrumentaliser les symboles chrétiens les plus belliqueux : de Charles Martel aux Croisades, en passant par Jeanne d\u2019Arc, « l\u2019égérie » du FN.Cette veine maurrassienne, qu\u2019on croyait à jamais enfouie, resurgit ces dernières années à la faveur des inquiétudes sécuritaires et des crispations identitaires.Les milieux identitaires proches du FN \u2013 dont les sites Boulevard Voltaire, Riposte catholique, le blogue Le Salon beige et le magazine Valeurs actuelles \u2013 mènent la charge contre l\u2019Église et le pape François, jugés trop conciliants à l\u2019égard de l\u2019islam, pas assez fermes à l\u2019égard de l\u2019immigration, pas assez prompts à défendre une « civilisation chrétienne » menacée, disent-ils, par un « grand remplacement », et ce, tant en Europe qu\u2019au Moyen-Orient, sous les assauts répétés des djihadistes et de l\u2019immigration musulmane.Pour Erwan Le Morhedec, ce ?irt des catholiques avec les mouvances identi- taires doit être condamné avec fermeté, en ce qu\u2019il constitue un déni de l\u2019Évangile.Ce qui ne l\u2019empêche, du reste, d\u2019être éminemment critique à l\u2019égard de la « fracturation identitaire », c\u2019est-à-dire le « jeu pervers » des « ré?exes communautaires » et de la « concurrence des droits individuels ».Tout cela, dit-il, conduit la France à un processus d\u2019anomie, à un e?ritement de sa culture commune, de même qu\u2019à une « nécrose » et à une « calci?cation » de son identité.Le rôle des chrétiens et des chrétiennes doit plutôt consister à retisser le tissu social et à y incarner, en paroles et en actes, les idéaux évangéliques de fra - ternité et de solidarité.Frédéric Barriault L\u2019accès à l\u2019habitat dans l\u2019Afrique des villes Un toit pour l\u2019Afrique PIERRE GIGUÈRE Paris, L\u2019Harmattan, 2017, 211 pest un dé?considérable de vouloir traiter de manière concise, accessible et exacte des enjeux liés à l\u2019achat d\u2019une maison pour les populations pauvres d\u2019Afrique.Pierre Giguère, fort de ses 30 ans de pratique en coopération internationale, surtout dans le domaine de la micro?nance, y parvient avec talent et conviction.La situation est alarmante : selon les prévisions de l\u2019ONU, la population africaine, évaluée à 798 millions de personnes en 2000, atteindra 1,6 milliard en 2030.Les bidonvilles qui accueillaient alors 122,7 millions de personnes auront à en loger 197,5 millions.Les conséquences prévisibles sur la santé publique, la paix sociale ou la sécurité s\u2019annoncent dramatiques.En sept chapitres, l\u2019auteur aborde les principaux écueils déjà identi?és par les recherches tant économiques que sociales, mais également à partir de sa propre expérience.Pédagogiquement, il présente les perspectives contrastées 46 RELATIONS 794 JANVIER-FÉVRIER 2018 RecensionS \u2022 livres d\u2019acquéreurs potentiels, les uns africains, les autres occidentaux.Les disparités sont immenses.S\u2019il faut compter entre 3 et 10 ans de revenus totaux pour une famille qui achète une maison au prix moyen au Canada, aux États-Unis ou en Grande-Bretagne, cette durée s\u2019élève à 14 ans en Égypte, à 29 ans au Mali et à 48 ans en République centrafricaine.L\u2019accès aux sources de ?nancement est également révélateur.Au Canada, 33,4 % des adultes ont pu contracter un prêt hypothécaire alors qu\u2019au Burkina Faso, c\u2019est 0,7 %.En moyenne, 2 % seulement des propriétaires africains ont recours à un emprunt bancaire traditionnel.On en déduit rapidement que ce ne sont pas les maisons africaines qui sont trop chères, mais bien les revenus qui sont trop bas.Le modèle occidental d\u2019acquisition d\u2019une maison est totalement inopérant quand 65 % à 85 % de la population vit au jour le jour de l\u2019économie informelle.Il faut donc aborder la question autrement et c\u2019est ici le cœur de l\u2019ouvrage.L\u2019auteur, avec ?nesse et connaissance, examine neuf blocages à l\u2019acquisition d\u2019une maison dans des conditions de précarité persistante où l\u2019économie informelle domine.Pour chacune de ces contraintes, il expose des solutions réalisées sur le continent africain ou ailleurs, au Québec entre autres, avec des résultats probants sous réserve de mo- di?er certaines façons de penser et d\u2019intervenir de la part des administrations publiques, des institutions prêteuses, mais surtout des pouvoirs politiques.Prenons deux exemples parmi ces blocages : la propriété d\u2019un terrain et l\u2019accès au crédit.On estime que seulement 10 % des terres agricoles sont enregistrées légalement sur tout le continent et que les cadastres fonciers de la plupart des villes, quand ils existent, restent fragmentaires alors que leur territoire ne cesse de grandir.S\u2019y chevauchent droit foncier et droit coutumier.Avec un titre de propriété provisoire, les constructions s\u2019établissent de manière aléatoire et aucune taxe n\u2019est perçue, donc les services essentiels font défaut et l\u2019éviction est toujours à craindre.Des conditions partagées par des millions de familles, leur vie durant.Pour remédier à cette complication, certaines villes au Mali, au Pérou, au Brésil et ailleurs, délivrent des concessions urbaines à usage d\u2019habitation qui empêchent l\u2019éviction.Certaines appliquent en plus un délai de prescription après lequel un certi?cat écrit de droit à l\u2019occupation est délivré.D\u2019autres encore commencent par attribuer une adresse à chaque bâtiment, premier pas vers la formalisation d\u2019une occupation urbaine non plani?ée.Toutefois, le problème le plus important reste le ?nancement.L\u2019épargne étant impossible pour la majorité, les prêts bancaires sont hors de portée.Mais, comme l\u2019ont démontré les expériences de microcrédit dans presque tous les pays en développement, les pauvres remboursent leurs dettes.Pour l\u2019auteur, les institutions de microcrédit ont acquis une grande connaissance des conditions de vie des populations pauvres et une expérience précieuse en matière de transactions économiques réussies.Elles devraient maintenant faire pro?ter le secteur de l\u2019habitation de ce succès.La micro?nance et le mode coopératif de construction, de propriété ou de logement ouvrent des perspectives prometteuses.L\u2019ouvrage, qui prend parfois la forme d\u2019un syllabus, informe, documente, propose et éduque.On y retrouve des tableaux, des encadrés, des apartés qui donnent chair aux arguments, malgré quelques répétitions inutiles.En plus de cerner substantiellement la problématique de l\u2019habitat en Afrique, il nous introduit concrètement à la complexité et à l\u2019âpreté des démarches pour la majorité des familles africaines a?n de réaliser un rêve bien légitime.Denis Tougas Gagner la guerre du climat Douze mythes à déboulonner NORMAND MOUSSEAU Montréal, Boréal, 2017, 264 pa contribution de Normand Mous- seau au débat sur l\u2019énergie au Québec est importante.Le rapport issu de la Commission sur les enjeux énergétiques, qu\u2019il a codirigé avec Roger Lanoue en 2013, a fait date.Il constitue aujourd\u2019hui une référence essentielle pour l\u2019élabo - ration d\u2019un « grand plan » de transition vers une société émancipée du carbone et, surtout, maître de ses usages de l\u2019énergie.Pour Mousseau, l\u2019énergie est plus que jamais une question d\u2019intérêt général, à plus forte raison depuis que les bouleversements climatiques imposent de modi?er substantiellement nos modes de vie, et alors que le temps commence à manquer pour y parvenir de manière civilisée.Gagner la guerre du climat est un ouvrage pédagogique, qui présente et analyse de manière critique les principales mesures mises de l\u2019avant par le Québec et le Canada au cours des dernières décennies pour diminuer les émissions de gaz à e?et de serre (GES).Mousseau fait œuvre utile en confrontant, dans une ré?exion à long terme, les discours et actions des gouvernements qui devaient concrétiser la transition énergétique.Or, on s\u2019en doute, le constat est accablant : cette transition n\u2019est restée jusqu\u2019ici qu\u2019à l\u2019état de rhétorique.Comment l\u2019expliquer ?Le principal argument de l\u2019auteur est qu\u2019un certain nombre de « mythes » ou de lieux communs concernant l\u2019énergie au Québec et au Canada paralysent l\u2019action publique.Ces mythes ont introduit des distorsions dans notre évaluation collective de la situation et expliquent en bonne partie pourquoi la transition ne vient pas.Cela, en dépit des signaux de plus en plus alarmants concernant les e?ets de la crise écologique et climatique sur l\u2019écoumène terrestre.Parmi les mythes les plus tenaces, l\u2019auteur relève la croyance selon laquelle le Québec serait à l\u2019avant-garde de cette transition.Prenant appui sur des sources d\u2019énergies faibles en carbone, le Québec aurait mis en place les mesures nécessaires pour être à la hauteur des e?orts de réduction de GES attendus au cours des prochaines années.La cible de réduction de 37,5 % des GES en 2030 par rapport au niveau de 1990, RELATIONS 794 JANVIER-FÉVRIER 2018 47 RecensionS \u2022 livres établie dans la récente politique énergétique du gouvernement du Québec, en donnerait l\u2019assurance.Mousseau déboulonne évidemment ce lieu commun, en soulignant le fossé abyssal séparant les cibles de réduction des GES des moyens mis de l\u2019avant pour y parvenir.Non seulement la politique énergétique préparée par le gouvernement libéral de Philippe Couillard présente-t-elle une batterie de mesures disparates et de faible envergure, mais elle continue de privilégier une approche basée sur le laisser-faire, qui est précisément l\u2019une des sources du problème.Pour l\u2019auteur, ce constat s\u2019applique aussi, voire davantage, aux positions défendues par le gouvernement de Justin Trudeau, qui cultive méthodiquement le hiatus entre une rhétorique progressiste et des politiques énergétiques favorisant l\u2019extraction des énergies fossiles de l\u2019Ouest canadien.Contre le mythe selon lequel le Canada constituerait un État fort, il montre au contraire comment ce pays présente une structure politique dotée d\u2019un faible degré d\u2019action sur lui- même, ce que révèle clairement le bilan carbone du Canada.Bref, au Québec comme au Canada, les gouvernements ont davantage investi dans les plans de communication que dans des politiques structurantes.Si cette approche de déconstruction des lieux communs a l\u2019insigne mérite de présenter les enjeux énergétiques en un langage clair et bien informé, il n\u2019est pas évident qu\u2019elle puisse rendre compte des causes expliquant l\u2019aboulie du Québec et du Canada face à la crise climatique.À certains égards, l\u2019approche privilégiée par Mousseau ne rend qu\u2019imparfaitement compte de la nature foncièrement antagonique de la transition énergétique : les mythes sont d\u2019abord des produits politiques relayant et consolidant des intérêts dominants qui ont avantage à noyer le poisson.L\u2019enjeu n\u2019est donc pas seulement de mettre en lumière les distorsions qu\u2019ils introduisent dans l\u2019espace public, mais de remonter à leurs sources a?n d\u2019identi?er les logiques, les intérêts et les classes sociales que ces mythes servent et soutiennent.Autrement dit, les mythes ne voilent pas tant la réalité qu\u2019ils révèlent le « programme » de neutralisation issu des classes dominantes.Si Mousseau partage, en principe, ce point de vue dans l\u2019ouvrage \u2013 « la solution au problème des changements climatiques n\u2019est pas de nature technologique ou scienti?que, mais bel et bien politique », souligne-t-il \u2013, il s\u2019abstient cependant d\u2019aller jusqu\u2019à l\u2019analyse des fondements de la structure de domination qui verrouille, pour l\u2019instant, la transition.Pour gagner la guerre du climat, il faudra d\u2019abord renouer avec l\u2019économie politique critique et prendre conscience que les classes dominantes lutteront avec acharnement pour bloquer tout mouvement de transformation sociale menée au nom de la justice, de la société et de l\u2019écologie.La nature est et sera le champ de bataille du siècle qui s\u2019ouvre.L\u2019ouvrage de Mousseau fournit l\u2019une des lectures de base pour s\u2019introduire à ce destin.François L\u2019Italien 48 RELATIONS 794 JANVIER-FÉVRIER 2018 RecensionS \u2022 livres Risk Réalisation : Laura Poitras Production : Praxis films Allemagne, États-Unis, 2017, 86 min.En fait, la plupart de ceux et celles qui ont des positions de principe fortes ne survivent pas très longtemps.Tout le monde voudrait qu\u2019ils et elles survivent, mais ce n\u2019est pas le cas.Il y a des moments dans l\u2019évolution de Wiki- Leaks où j\u2019ai dû être impitoyablement pragmatique a?n d\u2019avoir en tête le but à long terme sans le corrompre à court terme » (traduction libre).C\u2019est sur ces propos de Julian Assange que débute Risk, le dernier ?lm de la réalisatrice étasunienne Laura Poitras, dans lequel elle nous emmène dans les coulisses de WikiLeaks et de la vie de son controversé fondateur.Le documentaire débute en 2010, quatre ans après la fondation du célèbre système de téléversement anonyme dédié à la fuite de documents con?dentiels.Le début du tournage coïncide avec le Cablegate, une fuite de 250 000 documents provenant de câbles diplomatiques du Département d\u2019État des États-Unis, relayés ensuite par la plupart des grands journaux de par le monde.C\u2019est à travers le récit de ces événe- ments marquants que Laura Poitras, un peu comme elle l\u2019avait fait avec Edward Snowden dans son précédent docu - mentaire, Citizen Four (2014), nous fait découvrir de façon intime les personnes derrière l\u2019évolution de WikiLeaks.Que ce soit Julian Assange, Sarah Harrison (journaliste et conseillère principale d\u2019Assange) ou Jacob Appelbaum (militant et fondateur du projet de navigateur anonyme TOR), on découvre leurs motivations à participer à l\u2019aventure Wiki- Leaks et les nombreux dilemmes moraux auxquels ils et elles ont dû faire face ces dernières années, eux qui sont maintenant considérés comme des criminels dans de nombreux États.La réalisatrice, impliquée dans les événements de façon périphérique, nous apporte également ses ré?exions, particulièrement sur la relation di?cile qu\u2019elle a dû entretenir avec Julian Assange tout au long du tournage qui s\u2019est terminé il y a quelques mois, au moment de la mise en place de l\u2019enquête sur l\u2019ingérence russe dans les élections présidentielles américaines de 2016.Sur la forme, la trame narrative de Risk est parfois di?cile à suivre en raison de la trame chronologique du ?lm, qui juxtapose des événements n\u2019ayant pas toujours de lien logique entre eux.À un moment, on passe d\u2019une scène sur les audiences en vue d\u2019une possible extradition d\u2019Assange vers la Suède à un segment sur les meilleures façons de protéger ses données sur Internet.Le choix d\u2019une trame chronologique se jus- ti?e, toutefois, puisque l\u2019objectif est de nous faire découvrir l\u2019évolution de Wiki- Leaks.Les ré?exions de la réalisatrice ajoutent par ailleurs de la substance au propos et le rendent plus vivant.La richesse du ?lm provient d\u2019ailleurs de cette narration, qui nous incite à ré?échir à la moralité de la divulgation d\u2019information à l\u2019ère d\u2019Internet.On prend ainsi conscience des limites de la transparence à tout prix : un exemple éloquent concerne Jacob Applebaum, qui est confronté à la possibilité que l\u2019information mise en ligne par WikiLeaks puisse servir des organisations aux intérêts douteux.On constate également ce paradoxe alors que Julian Assange et Sarah Harrison discutent des candidats aux élections présidentielles américaines, Hillary Clinton et Donald Trump, et des renseignements dont ils disposent sur chacun d\u2019eux \u2013 beaucoup dans le cas de Clinton et très peu dans le cas de Trump.Bien qu\u2019aucun des deux candidats n\u2019ait leur faveur, Assange et Harrison se retrouvent ainsi confrontés à la possibilité de favoriser l\u2019élection d\u2019une des deux candidatures en révélant des documents.Ces paradoxes sont présents tout au long du ?lm et font ressortir la question des principes au centre de l\u2019évolution de WikiLeaks : comment changer le système à long terme tout en respectant ses principes et en agissant à court terme ?Ces dilemmes moraux sont d\u2019autant plus prégnants que c\u2019est la sécurité, voire la vie même des collaborateurs et collaboratrices de WikiLeaks qui est en jeu.La grande majorité de ceux et celles qui participent à la divulgation d\u2019information con?dentielle sur les gouvernements et les grandes entreprises sont en e?et considérés comme des terroristes ou des traîtres à la nation.C\u2019est le cas notamment d\u2019Assange, d\u2019Edward Snow- den ou de Chelsea Manning.La parution du ?lm lui-même a soulevé des questionnements à cet égard, alors que certains acteurs impliqués dans WikiLeaks y ont vu un risque pour leur sécurité.Pour autant, Risk nous permet de jeter un regard di?érent sur ces organisations qui, comme WikiLeaks, cherchent à démonter l\u2019invulnérabilité du système sociotechnologique global, presque total, dans lequel on se trouve.On prend ainsi mieux conscience des transformations communicationnelles et informationnelles en cours induites par les dispositifs numériques et surtout des sacri?ces et des dilemmes qui attendent ceux et celles qui choisissent de résister.Rémi Toupin RELATIONS 794 JANVIER-FÉVRIER 2018 49 RecensionS \u2022 DocumEntaiRe « 50 RELATIONS 794 JANVIER-FÉVRIER 2018 e chaud pêle-mêle encore de l\u2019entre-deux saisons, le vent résolu du Sud, encore un matin con?squé au gel qui a renoncé à son habituelle ponctualité.Le ciel se languit, ses nuées d\u2019étain lacérées de longues lames d\u2019azur encore.Avec une clémence d\u2019ange, le vent reste brise, ne nous laissant en guise de danger que le seul péril des évocations.Nous allons au bois trois fois par jour voir octobre minutieusement progresser, ramassons des branches mortes pour nos feux de poêle à venir, chantonnant à mi-voix, chacun pour soi, un air sans air que couvre le ronron du moteur.À gauche, le miroir terni d\u2019une ?aque, à droite l\u2019échine moussue d\u2019un rocher millénaire, au-dessus de nous les grandes épousailles des oies en commencement d\u2019exil.Par-ci par-là, un vieux chagrin, des larmes infantiles nous serrent la gorge.Nous vieillissons trop vite dans ce temps qui partout rajeunit, montrons trop de cicatrices, composons maladroitement avec l\u2019inadvenu, le mal advenu, la vraie vie injoignable.Et puis la bête morti?ca- tion s\u2019escamote devant le grand chêne qui, seul au beau milieu du champ de mil, courageusement s\u2019arc-boute pour faire face à l\u2019hiver.Il fera le mort, nous ferons pareil, tâchant comme lui d\u2019éviter de gémir et de nous lamenter, nous qui nous tourmentons inutilement du méchant calcul des années, de la cruelle brièveté de l\u2019aventure de vivre.C\u2019est une chose de vouloir se frayer un passage, une autre de vouloir s\u2019attaquer à la paroi.Ce qui est fatal est simple et pourtant je ne sais toujours pas m\u2019incliner sans ?é- chir.C\u2019est que l\u2019écrasante inertie dans le furieux mouvement du monde me navre.J\u2019ai tort, bien sûr.J\u2019attends trop de la vie, dédaigneuse de mon avidité et les mots sont rétifs à corriger mon empressement de saute-ruisseau, à ralentir cette course de vitesse que m\u2019impose l\u2019accélération des humains.Tiens, mon chasseur fait feu, quelque part derrière les arbres en fusion.Un chevreuil peut-être achève sa vie, perd son sang sans se plaindre, tandis que j\u2019ergote et spécule et me désole.Tout à l\u2019heure, revenu à la maison, je mettrai de la musique, la troisième variation Goldberg, celle dont les arpèges continuent de vibrer longtemps après que les mains de Gould ont lâché le clavier.Et je tenterai de tisser des phrases qui tenteront de dire que, l\u2019explication supposée n\u2019existant nulle part, il faut simplement continuer d\u2019être, interdit au contact du réel changeant, dans un avenir raccourci.* * * Vent fou, les feuillages en chamaille, le ciel d\u2019un gris pommelé.À distance respectueuse, je suis la chatte pour tenter de trouver ses petits.Elle me devine et m\u2019égare exprès.D\u2019abord, elle entre dans la grange par une faille entre deux planches.Dans la demi-clarté, je la perds.Je me poste derrière une poutre et attends, retenant mon sou?e.Au- dessus de ma tête, notre attirail de pêche, emberli?coté de ?ls d\u2019araignée, les cannes déboutées, leurs moulinets chamarrés de rouille.Quand donc sommes-nous allés pêcher pour la dernière fois ?Il y a trop longtemps, une éternité, il me semble.Par la porte qui ne ferme plus d\u2019un cabanon, j\u2019avise nos sacs de golf enfarinés de bran de scie, nos deux raquettes de tennis qui pendent misérablement, tête en bas.Un miaulement en sourdine.Je baisse la tête : la chatte est allongée sur une poche de je ne sais plus quoi et se lèche amoureusement le pataclan.Elle attend, elle aussi.Nous patientons de concert, chacun dans ses jongleries.Je pose mes mains en cornet contre mes oreilles : pas la moindre criaillerie, pas le moindre appel de chatons.Soudain la chatte se lève, s\u2019étire langoureusement et saute sur un tas de planches.Je ferme les yeux.Une bourrasque de vent froid coule de l\u2019étroite fenêtre aux carreaux brisés que depuis des lustres nous nous promettons de remplacer.Quand j\u2019ouvre à nouveau les yeux, la chatte n\u2019est évidemment visible nulle part.J\u2019en suis quitte pour constater le grand ménage qu\u2019il y aurait à faire ici-dedans et que je n\u2019ai toujours pas, ce matin encore, le courage d\u2019entreprendre.Il y a des jours, comme ça, où tout nous semble au-dessus de nos forces et où l\u2019on se dit lâchement que, puisque ça a attendu longtemps, ça peut attendre encore.Mais je reste là, le front contre la poutre qui ?eure la fougère brûlée et l\u2019huile à moteur, à ruminer de vieilles a?aires insolubles.Quand je reviens au jour, il pleut comme vache qui pisse.Alors je lance au torrent froid de l\u2019averse cette exclamation espiègle de Flannery O\u2019Connor : \u2013 J\u2019ai une cervelle du genre moulinette, rien de ce qui en sort ne ressemble à ce qui y entre.* * * Je fais du feu dans le poêle, monte à ma table où m\u2019attend Stendhal.Au hasard je lis : « Comment m\u2019amuserai-je quand je serai vieux, si je laisse mourir la bougie qui éclaire la lanterne magique ?» La chienne baye aux corneilles, la chatte se lèche la patte, je lis et m\u2019enchante du rideau de perles de l\u2019averse et des mots stupé?ants du maître.« Permettez-moi un mot sale : je ne veux pas branler l\u2019âme du lecteur.Mais je ne veux pas non plus plaire à ces peureux hantés par l\u2019oisiveté\u2026 L\u2019embarras de la langue seul me fait bredouiller.» Je prononce cette dernière maxime tout haut, qui fait sursauter la chatte, s\u2019ébrouer la chienne et s\u2019arrêter la pluie.Allons à présent essuyer et rentrer les meubles du jardin.L Chronique d\u2019un embusqué Troisième temps Le carnet Robert Lalonde moy << SETIENT We MAINTENANT ), D'UNE SEULE LU ACTE I'AppS LL | et le PK pr i ck | 3 bE | A p= Ta AE.ri Aig t - 1 1m = i\u201d Hi 4 4 22 4 / LE it COUVRIR agAcfas ROSSIER idl tp: omer mi in 6 de la EE "]
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