Le devoir, 7 janvier 2017, Cahier E
[" L\u2019humeur blanche de l\u2019hiver et la musique Page E 3 La Chine d\u2019aujourd\u2019hui en trois regards loin des clichés Page E 7 La Biennale de Montréal 19.10.16 \u2014 15.01.17 Le Grand Balcon P h o t o : S h a n n o n B o o l P h o t o : N j i d e k a A k u n y i l y C r o s b y [\u2026] une programma tion éclectique, à l\u2019image de la création actue lle, prête à chambouler les idées.\u2013 Le Devoir Au Musée d\u2019art contemporain de Montréal et dans d\u2019autres lieux bnlmtl2016.org PEDRO RUIZ LE DEVOIR « J\u2019aime voir la nuit comme le moment où les aliments du réfrigérateur prennent vie», explique l\u2019auteure Laurie Bédard.C A R O L I N E M O N T P E T I T P eut-on survivre dans un monde en souffrance tout en étant parfaitement bon ?La question propose d\u2019emblée un regard critique sur la condition humaine.C\u2019est ce que Bertolt Brecht suggère dans la pièce La bonne âme du Se- Tchouan, reprise au Théâtre du Nouveau Monde en ce début de nouvelle année.Ébauchée dans l\u2019Allemagne des années 1930, la pièce se présente ici sous un nouveau jour.Une toute nouvelle version française a été tirée du texte allemand par Normand Canac-Marquis.Quant à la musique de la vingtaine de chansons de la pièce, elle a aussi été réinventée par Philippe Brault.C\u2019est donc un Bertolt Brecht complètement rafraîchi qui accueillera sur la scène du TNM une brochette d\u2019une vingtaine de comédiens et de musiciens, à partir du 17 janvier.Il faut dire que cette pièce de Brecht n\u2019était pas soumise, comme d\u2019autres du même auteur, aux directives posthumes de Brecht, qui souhaitait que L\u2019opéra de quat\u2019sous, par exemple, soit toujours joué à l\u2019identique.L\u2019équipe s\u2019est donc permis d\u2019en retrancher certains passages et certaines chansons, ce qui transforme une pièce de près de quatre heures en un spectacle qui tourne autour de deux heures.« Il y a déjà eu des productions de La bonne âme de Se-Tchouan de près de cinq heures», relève la comédienne Isabelle Blais, qui y tient le rôle principal.Mais le fond de l\u2019histoire demeure le même.Dans une Chine inventée où la pauvreté fait de chacun un rapace, un dieu à la recherche d\u2019une bonne âme fait son apparition sur terre.La seule personne répondant à ses critères est une jeune prostituée du nom de Shen- Té, incarnée par Isabelle Blais.Il lui fait donc don d\u2019un commerce.Une fois devenue propriétaire d\u2019un magasin de tabac, la jeune femme, trop bonne et trop pure, se fait arnaquer par les uns et les autres, qui crèvent de faim autour d\u2019elle.Pour survivre dans le monde, elle prend le visage de son cousin, le dur Shui ta.Ce personnage tient donc un double rôle, incarnant à la fois le bien et le mal.«C\u2019est la bonne âme et la mauvaise, elle a une double personnalité, dit Isabelle Blais.Elle vit ce conflit, de ne pas être capable d\u2019être une bonne âme.C\u2019est un peu la question que la pièce pose.On veut faire le bien, mais ça va tellement mal autour.Les gens ont tellement faim, il y a tellement de grands besoins, une grande misère.Alors, forcément, on ne pense qu\u2019à soi et les principes prennent le bord.» Plutôt que de résoudre ces dilemmes, la pièce laisse le soin aux spectateurs de le faire.Du Bertolt Brecht au goût du jour Le TNM rafraîchit La bonne âme de Se-Tchouan avec Isabelle Blais dans le rôle-titre J É R Ô M E D E L G A D O U ne belle simplicité, le rire spontané, la parole franche.Laurie Bédard est une de ces personnes avec qui il est bon de tuer le temps.Or, avec elle, avec ses mots plus précisément, on peut plus que tuer le temps : nous y attend la nuit, une Ronde de nuit, titre de son recueil de poèmes publié chez Le Quartanier.« tu marques les temps / par des coups peu importe / c\u2019est la marche à suivre / la nuit la plaie s\u2019agrandit / à tourner des miroirs / les côtés les plus froids tranchent / des coupures aux lèvres / les plus brûlantes » (extrait de Tu danses).Ronde de nuit, son premier recueil de poèmes.Son tout premier livre.Celle qui atteindra les 30 ans en 2017 aurait de quoi pavoiser.Laurie Bédard est cependant une femme posée.Elle reconnaît certes son bonheur d\u2019avoir été publiée.Sans plus.«Le succès, ce n\u2019est pas tant ce que je recherche dans la vie.C\u2019est peut-être pour ça que j\u2019écris de la poésie.Je ne deviendrai jamais une vedette», dit-elle, dans l\u2019anonymat d\u2019un café du Plateau.« Ce que je trouve agréable, poursuit-elle du même souffle, c\u2019est de partager quelque chose.Je trouve intéressant de parler avec quelqu\u2019un qui a lu ce que j\u2019ai écrit.Pas par fierté.Parce que, quelque part, on s\u2019est entendus, on s\u2019est compris.» Chacun de ses poèmes, qui s\u2019étalent sur des pages et des pages, est traversé par le tutoiement.Un choix un brin inconscient, en quête d\u2019un «acte de communication».Vive le papier! L\u2019année 2016, elle pourrait facilement se l\u2019approprier, dire que c\u2019est son année, celle qui l\u2019a révélée.Ce serait mal la connaître.Même si elle respire la joie de vivre, Laurie Bé- dard n\u2019a pas le cœur à rire.POÉSIE Laurie Bédard, tête première dans la matière Nouvelle voix dans la littérature d\u2019ici, l\u2019auteure prône un contact direct avec le réel VOIR PAGE E 6 : BÉDARD C A H I E R E \u203a L E D E V O I R , L E S S A M E D I 7 E T D I M A N C H E 8 J A N V I E R 2 0 1 7 VOIR PAGE E 2 : BRECHT ANNIK MH DE CARUFEL LE DEVOIR Une brochette d\u2019une vingtaine de comédiens et de musiciens pour accueillir Bertolt Brecht au TNM Des pistes de morale Pour Émile Proulx-Cloutier, qui fait partie de l\u2019imposante distribution de ce spectacle, il n\u2019y a pas de morale dans ce texte, mais plutôt «des pistes de morale».«Brecht nous met vis- à-vis de nos principes.Ces principes se tiennent, mais si tu les pousses au bout, ou si tu les appliques dans certaines circonstances, si tu n\u2019as pas l\u2019estomac plein, ça sera la bouffe d\u2019abord et les principes ensuite.» Loin d\u2019un conte de Noël as- sor ti d\u2019une réflexion sur le don, Émile Proulx-Cloutier y voit «un conte de lendemain de veille de Noël, lorsqu\u2019on a le cerveau qui dégrise, et qui nous met face à la terrible cruauté des hommes».Le propos est sombre, donc, mais soutenu par l\u2019esprit de troupe du groupe et aussi des voix splendides, dont celles de Louise Forestier et de France Castel.« Je n\u2019ai jamais écrit autant de chansons pour un seul spectacle » , confie Philippe Brault.Les quatre musiciens qui accompagnent les comédiens sur scène se partageront d\u2019ailleurs une quinzaine d\u2019instruments, dont le piano, l\u2019harmonium, les cuivres, les percussions et l\u2019égoïne.Le tout demeure proche des productions brechtiennes, soutient Brault, qui dit avoir conçu une musique aux consonances européennes, avec des notes chinoises et allemandes.« Je me suis donné des guides, dit Philippe Brault.Il y a de la musique chinoise harmonisée avec une musique européenne.Il y a aussi des couleurs du cabaret.» Bien que la province de Si- chuan existe vraiment dans la Chine actuelle, le lieu est plus fictif que réel.La Chine est entre autres suggérée à travers des projections vidéo.L\u2019action commence d\u2019ailleurs dans un cabaret allemand, avant de se déplacer subtilement vers ce pays inventé où tous se meurent de faim.Un pays où l\u2019on s\u2019entredé- chire pour un bout de pain ou un gros morceau de viande, et qui est peut-être d\u2019ailleurs moins lointain qu\u2019on le pense.Le Devoir LA BONNE ÂME DE SE-TCHOUAN De Bertolt Brecht.Mise en scène : Lorraine Pintal.Avec Isabelle Blais, Philippe Brault, France Castel, Guido Del Fab- bro, Vincent Fafard, Louise Forestier, Josianne Hébert, Benoit Landry, Jean Maheux, Jean Marchand, Bruno Marcil, Pascale Montreuil, Daniel Parent, Marie-Ève Pelletier, Émile Proulx-Cloutier, Benoît Roche- leau, Sylvain Scott, Linda Sor- gini, Marie Tifo.Théâtre du Nouveau Monde, du 17 janvier au 11 février 2017.M U S I Q U E CULTURE \u203a L E D E V O I R , L E S S A M E D I 7 E T D I M A N C H E 8 J A N V I E R 2 0 1 7 E 2 infos et réservations bellessoirees.umontreal.ca une grande entrevue avec lorraine pintal animation exceptionnelle de caroline lavoie lundi 23 janvier de 14 h à 16 h sur la scène du tnm les beaux entretiens ! Une présentation En collaboration avec dès le 17 janvier, un grand théâtre musical\u2026 19 comédiens et musiciens sur scène ! tnm.qc.ca musique originale et direction musicale philippe brault avec isabelle blais, france castel, vincent fafard, louise forestier, benoit landry, jean maheux, jean marchand, bruno marcil, pascale montreuil, daniel parent, marie-eve pelletier, émile proulx-cloutier, sylvain scott, linda sorgini, marie tifo du 24 janvier au 18 février 2017 avec Marc Beaupré Stéphane Crête Maude Guérin Emmanuelle Lussier-Martinez Joanie Martel Monique Miller Gilles Renaud une coproduction ESPACE GO + L\u2019ACTIVITÉ texte et mise en scène Olivier Choinière PARTENAIRE DE SAISON THÉÂTRE ESPACE GO | BILLETTERIE : 514 845-4890 | ESPACEGO.COM | C H R I S T O P H E H U S S D if ficile de s\u2019y retrouver lorsque plusieurs artistes je t tent leur dévolu sur la même œuvre et publient leurs interprétations en même temps.Mais les confrontations sont souvent passionnantes et riches en enseignements.En voici quatre.Bach: Les variations Goldberg Mahan Esfahani (clavecin).DG 479 5929.Angela Hewitt (piano).Hyperion CDA 68146.Zhu Xiao-Mei, qui nous a donné un peu plus tôt dans l\u2019année une nouvelle version des Goldberg, hélas enregistrée d\u2019un peu trop près, considère qu\u2019il y a «dans la culture chinoise la recherche de l\u2019équilibre et de la sérénité que l\u2019on trouve dans la musique de Bach».Cet équilibre est exactement ce que recherche Angela Hewitt dans une remarquable nouvelle interprétation après tant d\u2019années passées avec la musique de Bach.Le petit bémol, comme chez Zhu Xiao-Mei, est technique : une captation à la fois proche (marteaux) et étrangement réverbérée.Cela dit, on est dans le peloton des grands, avec Zhu, Schiff, Tharaud et Perahia.Esfahani cherche le d é s é q u i l i - bre, le paraître et l\u2019ar ti- fice, comme s\u2019il voulait qu\u2019à force de n\u2019y rien comprendre l\u2019auditeur trouve sa démarche frappée du sceau d\u2019un génie qui le dépasse.Un commentateur a qualifié ironiquement cette parution de «disque du moi».Description irrésistible, résumé parfait.Mozart : Concerto pour piano no 17, K.453 Jean-Efflam Bavouzet, Manchester Camerata, Gabor Ta- kács-Nagy.Chandos CHAN 10929.Mitsuko Uchida (piano et dir.), Cleveland Orchestra.Decca 483 0716.De ces deux grands pianistes, c \u2019est Bavouzet qui prend les risques en imposant ses cadences personne l les .Hélas, on n\u2019y accroche pas du tout.Par p r u d e n c e , Bavouzet a aussi enregistré les cadences de Mozart, qu\u2019il joint en appendice.Par programmation, on peut donc les rétablir.Bavouzet et Takács Nagy couplent les Concer tos nos 17 et 18 et en donnent des visions logiques, vives, mais unidimensionnelles (orchestre aux timbres ordinaires).Uchida fait du 17e Concerto, couplé au 25e, un concerto de la haute maturité.Le temps est suspendu : depuis Serkin-Abbado, on n\u2019avait pas entendu tel sérieux et telle hauteur.L\u2019Orchestre de Cleveland contribue à la poésie magique de ce disque majeur.Ravel: L\u2019heure espagnole Stéphane Deneve, Orchestre du SWR de Stuttgart.SWR Music 19016CD.Leonard Slatkin, Orchestre National de Lyon.Naxos 8.660 337.Dès le début, avec des superpositions quasi poétiques des tic-tac chez Denève, devant une sorte de bruit parasite stressant chez Slatkin, la cause est quasiment entendue.L\u2019ouver ture ne fait que confirmer les choses.Slatkin fait jouer un orchestre français comme un orchestre lambda, alors que Denève (écoutez les textures diaphanes et la souplesse dans les transitions) fait jouer ses Allemands comme des Français.Ceci posé, les deux distri- bu t ions v ra iment f ranco - phones sont excellentes, Frédéric Antoun incarne Gon- zalve chez Slatkin alors que Denève a choisi Yann Beuron.Mais ce qui est récité avec le chef américain est incarné dans la version beaucoup plus subtile du chef français, qui propose une vraie solution de remplacement moder ne à l\u2019indécrottable référence signée Lorin Maazel.Satie: Œuvres pour piano Noriko Ogawa (piano Erard, 1890).Bis-2215.Olga Scheps.Sony 0889853 054022.Marcel Worms.Zefir Records 9645.L\u2019œuvre de Satie semble simple, mais peu de compositeurs ont engendré autant de monstruosités au disque.Ici, on en glane deux, sur des rives opposées.Marcel Worms leste Sa- tie de tempos impossibles et égale en horreur l\u2019inénarrable Ulrich Gumpert (Nato).L\u2019absence de toucher de Worms et Gumpert n\u2019a d\u2019égale que la f inesse de celui d\u2019Olga Scheps.Mais cette dernière veut «déro- ma n t i s e r » Satie et passe au t ravers des œuvres dans une indif fé- rence totale.Noriko Ogawa, chantre du juste milieu, l\u2019em- por te nettement, d \u2019autant qu\u2019elle pare le compositeur des couleurs d\u2019un magnifique Erard d\u2019époque.La référence reste le disque du regretté Daniel Varsano chez Sony, mais le début d\u2019intégrale d\u2019Ogawa est fort encourageant.Le Devoir CLASSIQUE Bach, Mozart, Ravel, Satie et la convoitise Concordance des temps, quatre œuvres font converger le regard de plusieurs artistes vers elles SUITE DE LA PAGE E 1 BRECHT T H É Â T R E M U S I Q U E CULTURE \u203a L E D E V O I R , L E S S A M E D I 7 E T D I M A N C H E 8 J A N V I E R 2 0 1 7 E 3 Comment les artistes d\u2019aujourd\u2019hui pensent- ils la neige dans leurs œuvres ?Entre technique et poétique, symbolisme et syncrétisme, Le Devoir explore cette humeur blanche qui colore nos imaginaires.Dans ce dernier volet, la neige parle à l\u2019oreille.Impressions avec trois créateurs : l\u2019auteur-compositeur-inter- prète Keith Kouna, le beatmaker VLooper et la compositrice Joane Hétu.P H I L I P P E R E N A U D L es grands noms de la musique québécoise ont chanté la neige et mis en musique ces hivers qui définissent le peuple nordique que nous formons : Vigneault avec Mon pays, Charlebois avec Demain l\u2019hiver, Plume avec L\u2019hiver (Y fait pas chaud).Le répertoire enneigé est vaste\u2026 pour autant que l\u2019on retourne quatre ou cinq décennies en arrière.Quid de la neige fraîche dans l\u2019imaginaire des créateurs contemporains?Kouna, auteur-compositeur-interprète et membre du groupe punk Les Goules, juge que chanter la neige pose un risque : celui de paraître « folklorique ».« Tu ne veux pas tomber dans le cliché\u2026 Cela dit, de belles chansons sur le thème de la neige et de l\u2019hiver ont été écrites ici.Je pense à Charlebois, par exemple.» Keith Kouna s\u2019est imposé le thème de l\u2019hiver et de la neige en faisant paraître en décembre 2013 une superbe version française du Winterreise de Franz Schubert, sous le titre Voyage d\u2019hiver.Or, n\u2019eût été son amour pour les airs du cycle de lieder que Schubert a composés peu avant son décès prématuré en 1828, « je ne suis pas certain que je serais allé aussi loin que ça dans le thème de la neige et de l\u2019hiver, dit-il.En tout cas, ç\u2019a été un exercice intéressant que d\u2019être obligé d\u2019aborder l\u2019hiver de front \u2014 l\u2019hiver et la neige, avec tout le symbolisme que ça porte\u2026 pas tellement joyeux», ajoute le musicien, qui abhorre le froid et la neige.Il a ainsi chanté l\u2019hiver «en tant que [symbole pour la] mort, par exemple».C\u2019était le sens, par ailleurs maintes fois repris dans des œuvres musicales, que Schubert lui conférait dans son cycle Winterreise ; si l\u2019hiver représente une mort, la neige est son linceul.Et pour tant, pour le compositeur hip-hop VLooper, la neige est plutôt associée à la vie, pour des raisons bien personnelles.« Je suis un enfant du mois de novembre, qui est censé être la période la plus dif ficile d\u2019une année pour le moral.» Son enfant est né à la fin de l\u2019automne aussi ; l\u2019hiver qui a suivi l\u2019a comblé de bonheur, lui inspirant les grooves de Snowloops (traduction : boucles de neige), un disque de hip-hop électronique instrumental immaculé, bon esprit, léger et rassurant, qu\u2019il a lancé en 2012.L\u2019hiver fondateur Kouna et VLooper constatent, eux aussi, que la neige n\u2019est pas un thème de prédilection des compositeurs d\u2019ici.Car, affirme de son côté la compositrice Joane Hétu, «généralement, ce sont les rapports humains qui inspirent, par-dessus tout».Fondatrice de la maison de disques Ambiances magnétiques spécialisée en musique actuelle, Hétu a composé et enregistré un triptyque de disques consacrés à la neige et à l\u2019hiver : Musique d\u2019hiver (2001), Nouvelle musique d\u2019hiver (2007) et Récits de neige (2010).Dès qu\u2019elle s\u2019est attelée à la composition du premier album, elle avait l\u2019intuition que le thème demandait qu\u2019elle l\u2019explore sur trois disques, « mais je n\u2019ai pas choisi ce thème, la neige, l\u2019hiver.La neige s\u2019est imposée».Que l\u2019on s\u2019y fasse ou non, elle est là, nous enveloppe au moins quatre mois par année, le Québécois moyen n\u2019y échappant qu\u2019à moins d\u2019un voyage dans le Sud.«J\u2019ai décidé il y a longtemps que l\u2019hiver faisait partie de moi, et que j\u2019étais en accord avec ça», dit-elle, ajoutant avoir toujours été fascinée par le Grand Nord et le pays inuit.«Inévitablement, ç\u2019a jailli dans ma création.» Ses trois albums sont divisés en quatre mouvements, d\u2019abord pour symboliser les quatre mois de l\u2019hiver québécois.Sa musique, aux orchestrations chargées d\u2019images nordiques, est pourvue de textes, chantés de manière opératique ou narrés, qui illustrent le propos.Pour Nouvelle musique d\u2019hiver, «j\u2019ai travaillé l\u2019aspect ethnologique [de la neige et de l\u2019hiver].Parce que c\u2019est fondateur, l\u2019hiver québécois \u2014 imagine les premiers colons arrivés ici, le choc de l\u2019hiver et de la neige».Beaucoup de recherche sur la neige et l\u2019hiver a alimenté sa création, allant des «types de vents d\u2019hiver à la sorte de bois qu\u2019on utilise pour se chauffer, et tous les qualificatifs qu\u2019on peut donner à la neige».Les instruments à vent et les percussions imitent le son de la neige \u2014 parce que la neige a un son, «mais pas d\u2019odeur.En tout cas, je n\u2019en ai pas encore trouvé, lance Joane Hétu en rigolant.Elle a plusieurs sons, la neige: elle craque sous nos pas lorsqu\u2019il fait très froid, elle fait \u201cflouche\u201d quand elle devient de la sloche\u2026 Et quand tu fais du ski, le son de la neige est complètement dif- férent.Tu comprends à quelle neige tu as affaire juste en entendant le son», dit-elle.Appel à la lenteur La neige devient rapidement un obstacle dans nos vies lorsqu\u2019elle s\u2019accumule dans les rues et sur les trottoirs.Accidentellement, elle devient aussi un moment propice de création pour ces trois artistes.«Il y a un sentiment d\u2019intériorité avec la neige et l\u2019hiver, surtout que je ne suis pas tellement amateur de sports hivernaux.C\u2019est une saison qui appelle à la réflexion, à la lenteur», concède Keith Kouna, qui dit créer abondamment dans ce contexte \u2014 il travaille présentement à l\u2019écriture des chansons de son prochain album solo.VLooper, qui se proclame «plus porté sur les canicules que sur la neige», lancera le 20 janvier un nouveau mixtape intitulé Queendom, composé et enregistré avec sa blonde Modlee.«Et, manifestement, le son, l\u2019ambiance de ce mixtape me fait penser à l\u2019hiver.J\u2019associe ma création à l\u2019idée du froid et de la neige, mais à prendre au second degré : je n\u2019évoque pas l\u2019hiver tel quel, non, mais l\u2019envie de représenter d\u2019une certaine manière notre nordicité est présente.» « Entre Noël et la fin de janvier, c\u2019est un moment propice à la composition », affirme Joane Hétu, qui prépare une grande fête musicale au Gesù le 16 février pour souligner les 25 ans de sa maison de disques.« Je ne sais plus combien de mes œuvres j\u2019ai composées durant ces mo- ments-là.J\u2019adore le son de l\u2019hiver, la tranquillité.Après une tempête de neige, c\u2019est sans doute un des moments les plus paisibles, même lorsqu\u2019on habite en ville\u2026» Collaborateur Le Devoir PENSER LA NEIGE EN MUSIQUE Les sons de l\u2019hiver Image de mort ou de vie, la neige porte en elle un symbolisme qui alimente les créateurs M A R I E L A B R E C Q U E Un grand succès peut être intimidant pour un créateur.Pour sa première longue pièce solo depuis le touchant Tu te souviendras de moi, il y a trois ans, une œuvre qui sera d\u2019ailleurs montée dans sa version anglophone au Centaur en mars, François Archambault savait qu\u2019il devait aller «complètement ailleurs».Inutile de chercher à reproduire quelque chose qui lui échappe, de toute façon.«Le succès de la pièce, je m\u2019en rends compte, tient beaucoup à la résonance qu\u2019elle a chez les gens», explique le dramaturge dans la salle de répétitions de La Licorne, sa « famille» théâtrale.« Ma job d\u2019auteur est d\u2019y aller avec mes préoccupations et, si ç\u2019a des échos dans la salle, tant mieux.Mais je ne peux pas commencer à penser à ce que le public aurait envie d\u2019entendre.» Inspirée par la lecture de Crime et châtiment de Dos- toïevski, Une mort accidentelle (ma dernière enquête) met en scène un meurtre et une enquête policière.Une première pour Archambault.« J\u2019ai eu le flash du début de la pièce.Et de sa finale.Après, j\u2019ai moi-même un peu procédé comme un enquêteur : j\u2019essayais de voir comment le protagoniste pouvait en arriver à la scène finale, et de comprendre pourquoi il mentait.Au départ, je pensais écrire une pièce sur le crime, le châtiment, le pardon.Puis je me suis rendu compte que, finalement, elle parle beaucoup du mensonge.De l\u2019imposture.» Celle que représente la vie du personnage central, un jeune chanteur populaire dont l\u2019identité est définie par son image publique.Révélée par une émission de style La voix, la vedette tue sa conjointe, une célèbre animatrice télé, à la suite d\u2019une dispute.Un accident, assure-t-il à ses parents, qui acceptent de lui fournir un alibi.Mais au milieu du cirque médiatique, la perception du crime échappe de plus en plus à Philippe.Comme la réalité\u2026 « Je réalise que, ce qui m\u2019intéresse au théâtre, ce sont les personnages en représentation.Des êtres qui jouent un rôle et qui ont l\u2019air d\u2019être en contrôle de la situation, mais qui derrière sont complètement démunis.Même Édouard, dans Tu te souviendras de moi, est un personnage public qui veut cacher sa maladie, et à la fin, il doit se dépouiller de son personnage pour être dans une relation vraie avec la jeune fille.Dans Une mort accidentelle, le protagoniste tente aussi de préserver son image, et lorsqu\u2019il en arrive à se débarrasser de cette image, il ne reste rien [de lui].Sa chute est encore plus brutale.» Sans en avoir eu l\u2019intention au dépar t, le dramaturge aborde ainsi la société du spectacle, où les vedettes \u2014 « les rois et les princes de notre époque» \u2014 doivent correspondre à une vision parfaite qui finit par les dépasser.Mais contrôler la représentation de soi et protéger son statut, chaque quidam le fait désormais, à son échelle.« C\u2019est quelque chose qui m\u2019intéresse avec les médias sociaux : comment on gère maintenant les petites catastrophes qu\u2019il faut cacher.L\u2019image qu\u2019on cherche à projeter.» Sa propre incursion dans le merveilleux monde de Facebook fut brève.François Ar- chambault parle d\u2019une saturation d\u2019informations \u2014 sans même avoir la certitude de leur véracité \u2014 qui donne l\u2019illusion que transférer un message qui nous indigne remplace l\u2019action et «nous décharge de notre responsabilité de citoyens».Un espace qui consacre la primauté de l\u2019émotivité sur la réflexion.«On veut être le premier à partager cet article intéressant qui provoque des réactions, et il y a une espèce de surenchère pas du tout rationnelle, parce que plus on obtient de réactions et plus on se sent valorisé.Et par fois on partage un article dont on a lu seulement le début.Il y a là quelque chose de vraiment troublant.On a l\u2019impression qu\u2019on est de plus en plus dans l\u2019apparence.Cela me préoccupait déjà dans les années 1990, mais maintenant, c\u2019est décuplé.» Tragédie absurde Même si l\u2019idée d\u2019origine était de « s\u2019essayer à la « tragédie », Une mort accidentelle est teintée d\u2019humour et dérive vers l\u2019absurde.«Quand j\u2019écris, je ne pense pas à créer une comédie.Mais l\u2019absurde m\u2019a toujours intéressé.Mes premières pièces ressemblaient à du Ionesco.À l\u2019École nationale de théâtre, j\u2019ai commencé à intégrer le réel dans l\u2019absurde.» Et c\u2019est cette zone déstabilisante, qui suscite le rire chez les uns et pas chez les autres, qui intéresse l\u2019auteur de La société des loisirs, parce qu\u2019elle force le public à réfléchir après-coup à ses réactions.«Le spectateur est obligé de se repositionner par rapport à l\u2019histoire qu\u2019il a entendue.C\u2019est un genre périlleux.» La ligne est difficile à trouver, estime le dramaturge, mais si les acteurs parviennent à la vérité \u2014 et la création bénéficie d\u2019une très for te distribution \u2014, la pièce «devient drôle et tragique en même temps».François Archambault précise que la comédie ne s\u2019exerce pas sur le féminicide, mais sur les réactions que cette mort génère chez des personnages qui « vont loin dans leur désir de nier ce qui est arrivé, de cacher leur douleur».Car même si son œuvre est complètement différente, il s\u2019inquiète que sa pièce partage un peu la même prémisse que Nos femmes, dont la récente présentation chez Du- ceppe a suscité un accueil critique polémique.Le dramaturge était conscient durant l\u2019écriture de l\u2019importance de ne pas banaliser la violence contre les femmes.C\u2019est pourquoi il a tenu à donner un droit de parole au personnage, même après son assassinat.Comme cela arrive souvent sur les pages Facebook d\u2019individus décédés, la victime continue ainsi à vivre à travers les réseaux sociaux.« Je trouvais que c\u2019était une intéressante incarnation du spectre shakespearien.» Être ou ne plus être sur Facebook, telle est la question\u2026 Collaboratrice Le Devoir UNE MORT ACCIDENTELLE (MA DERNIÈRE ENQUÊTE) Texte : François Archambault.Mise en scène : Maxime Denom- mée.Avec Annick Bergeron, Denis Bernard, Micheline Bernard, Pierre-Yves Cardinal, Stéphane Jacques, Marie-Pier La- brecque, Roger La Rue et Marie- Hélène Thibault.À La Licorne, du 17 janvier au 25 février.Crime, mensonges et médias sociaux Dans une pièce policière, François Archambault recadre l\u2019image de soi qu\u2019il faut préserver à tout prix ANNIK MH DE CARUFEL LE DEVOIR Pour Keith Kouna, chanter l\u2019hiver comporte un risque : celui de paraître « folklorique».ANNIK MH DE CARUFEL LE DEVOIR « Je réalise que, ce qui m\u2019intéresse au théâtre, ce sont les personnages en représentation», confie François Archambault. LA DANSEUSE ?1/2 Drame biographique de Stéphanie Di Giusto.Avec Soko, Mélanie Thierry, Gaspard Ulliel, Amanda Plummer, Lily-Rose Depp, François Damiens.France, 2016, 108 minutes.F R A N Ç O I S L É V E S Q U E À présent connue principalement du milieu de la danse, Loïe Fuller fut pourtant, en son temps, l\u2019une des plus grandes vedettes de la scène européenne.Américaine à Paris, Fuller s\u2019y réinventa et, ce faisant, révolutionna le 6e art.Le drame biographique La danseuse revient sur la vie peu banale de cette pionnière passionnée.D\u2019emblée, la photographe de mode et réalisatrice Stéphanie Di Giusto déstabilise en démarrant son récit non pas aux Folies Bergères, où Loïe Fuller connut la gloire, mais dans l\u2019Ouest américain sauvage où, aux côtés de son père alcoolique, elle se rêvait actrice.Le lyrisme boueux des images rappelle McCabe and Mrs Miller, de Robert Altman, et on attend le meilleur.À cet égard, la facture du film est tout bonnement magnifique, alors que Di Giusto enchaîne une série de tableaux savamment composés et photographiés, tantôt unis les uns aux autres par des travelings gracieux, tantôt isolés ou placés en exergue dans la mémoire au détour d\u2019un fondu au noir.À l\u2019aube de la gloire Après l\u2019assassinat de son père, Loïe vécut un moment auprès de sa mère dans un établissement religieux de New York.C\u2019est sur les planches, dans le rôle muet d\u2019une patiente sous hypnose, qu\u2019elle créa l\u2019ébauche de la danse des voiles qui allait faire sa renommée.Drapée de blanc, ses bras prolongés par des tiges de bois, elle se mit à dessiner avec le mouvement, l\u2019étoffe et la lumière une succession de formes évoquant un papillon, une fleur\u2026 Le public fut subjugué.Devant l\u2019écran, on l\u2019est également, d\u2019autant que Soko, vue dans À l\u2019origine, est magnétique dans le rôle-titre.Installée en France, Loïe Fuller perfectionna sa technique et peaufina l\u2019apport des éclairages, décrochant plusieurs brevets au passage (Pierre et Marie Curie comptaient parmi ses admirateurs).L\u2019une des artistes les mieux rémunérés d\u2019Europe, elle ouvrit une école de danse où se pointa un jour une certaine Isadora Duncan (Lily-Rose Depp, un mauvais choix de casting), qui, éventuellement, l\u2019éclipsa.Arrivant environ au mitan, cette dernière, présentée comme une antagoniste, représente un point de bascule narratif.Jusque-là singulier et envoûtant, à l\u2019instar de sa protagoniste, le film se meut en une variation assez convenue de l\u2019archétypal Ève (Joseph L.Mankiewicz, 1950) où une actrice mûre est supplantée par une jeune intrigante dont elle s\u2019était fait le mentor.Toute la seconde moitié est consacrée à la déchéance \u2014 relative dans les faits \u2014 de Fuller, qui vit lui échapper son statut d\u2019avant-gardiste.Injustifiable omission On est également déçu par le traitement réservé à la sexualité de l\u2019héroïne, ouvertement lesbienne \u2014 elle vécut en couple avec Gabrielle Bloch jusqu\u2019à sa mort, en 1928.Dans son scénario, Di Giusto préfère, inexplicablement, inventer une relation amoureuse avec un certain Louis, une figure masculine entièrement fictive.Gaspard Ulliel (Juste la fin du monde) confère un certain panache à ce personnage mal esquissé d\u2019héritier pâle et souffreteux.Bloch est présente dans l\u2019histoire, mais reléguée au rang d\u2019assistante de Fuller.Excellente dans le rôle, Mélanie Thierry (Le règne de la beauté) par vient, au détour d\u2019un regard, d\u2019un silence, à suggérer de manière fugitive un désir que, d\u2019évidence, la cinéaste n\u2019a pas souhaité mettre en scène.Un chaste baiser entre Fuller et Duncan tient lieu d\u2019unique allusion saphique.Dans ce contexte révisionniste, l\u2019épisode apparaît plus titillant que pertinent.Pas une première Pour le compte, on pense un peu au film Le jeu de l\u2019imitation, de Morten Tyldum, qui louvoyait quant à l\u2019homosexualité d\u2019Alan Turing, héros déchu de la Deuxième Guerre mondiale.Le sujet serait-il donc redevenu tabou?Quoi qu\u2019 i l en soit , i l est dommage qu\u2019en ramenant à l\u2019avant-scène une pionnière aussi fascinante que Loïe Fuller, Stéphanie Di Giustos ait choisi de coller à sa vie professionnelle, mais de gommer sa vie privée.Pour l\u2019anecdote, la cinéaste a justifié sa décision en déclarant : « J\u2019avais besoin d\u2019une présence masculine dans ce film peuplé de femmes.» Misère\u2026 Aussi beau à regarder soit- il, son film aurait été mieux ser vi par davantage de fidélité, le simulacre dramatur- gique qu\u2019elle a privilégié n\u2019étant, en l\u2019occurrence, pas des plus inspirés.Le Devoir Simulacre dramaturgique pour une pionnière de la danse moderne Stéphanie Di Giusto revisite le parcours de Loïe Fuller avec des libertés peu inspirées L E D E V O I R , L E S S A M E D I 7 E T D I M A N C H E 8 J A N V I E R 2 0 1 7 CINEMA E 4 C U L T U R E La promotion aura lieu sur le site web du 7 au 11 janvier inclusivement et le tirage se fera le 12 janvier 2017.Un gagnant recevra une paire de billets pour le spectacle et pour le film et 9 gagnants recevront une paire de billets pour voir le film en tout temps.Règlements disponibles chez Métropole Films.GAGNEZ UNE PAIRE DE BILLETS POUR LE SPECTACLE DE LA BATSHEVA DANCE COMPANY OU POUR VOIR LE FILM SUR LES PAS D\u2019OHAD NAHARIN G G Mr.AU CINÉMA LE 20 JANVIER UN FILM DE TOMER HEYMANN c TICIPER, VISITEZ LE AR POUR P om c opolefilms.tr oursme onc LES FIGURES DE L\u2019OMBRE (V.F.DE HIDDEN FIGURES) ?Drame historique de Theodore Melfi.Avec Taraji P.Henson, Octavia Spencer, Janelle Monae, Kevin Costner, Kristen Dunst, Jim Parsons et Glen Powell.États-Unis, 2016, 127 minutes.M A N O N D U M A I S S i l\u2019histoire a retenu le nom de John Glenn (charmant Glen Powell), on ne peut en dire autant des noms de la mathématicienne Katherine Johnson, de l\u2019informaticienne Dorothy Vaughn et de l\u2019ingé- nieure Mary Jackson (éblouissantes et conquérantes Taraji P.Henson, Octavia Spencer et Janelle Monae).Or, sans ces trois brillantes scientifiques afro-américaines, l \u2019astronaute n\u2019aurait peut-être jamais conquis l\u2019espace.Éclatante page d\u2019histoire méconnue de l\u2019histoire des Noirs, Les figures de l\u2019ombre, de Theodore Melfi, rend un vibrant hommage à ces fières et courageuses pionnières.Avec un soupçon d\u2019humour, une grande humanité et du panache à revendre, le réalisateur rappelle qu\u2019en plus du sexisme ordinaire, ces femmes ont dû chaque jour se battre contre le racisme systémique de l \u2019Amérique ségrégationniste.Il en faudra, du temps, à Al Harrison (formidable Kevin Costner), chef de la mission Friendship 7 du projet Mercury, pour découvrir que Katherine perd des minutes précieuses sous prétexte qu\u2019elle ne peut utiliser les mêmes toilettes que ses consœurs et doit se rendre dans un autre pavillon.La lutte sera longue pour Mary, qui voudra entrer à l\u2019université afin d\u2019y décrocher un diplôme d\u2019ingénierie.Elle le sera tout autant pour Dorothy, qui essuie le froid refus de sa supérieure hiérarchique (impeccable Kristen Dunst) chaque fois qu\u2019elle lui demande le titre de superviseur du dé- par tement d\u2019informatique\u2026 qu\u2019elle supervise déjà.Alors qu\u2019il raconte les ambitions et déceptions de la NASA, coif fée au poteau par les Russes qui venaient d\u2019envoyer Youri Gagarine dans l\u2019espace, Melfi dénonce sans détour le mépris, l\u2019hypocrisie ou l\u2019indifférence du personnel blanc à l\u2019égard des gens de couleur dans l\u2019atmosphère clinique de la NASA.Ce faisant, il évoque en catimini le climat de violence des années 1960.Certes, ce drame historique regorge de scènes choquantes qui font encore cruellement écho.Mais avec sa direction ar tistique pimpante et l\u2019entraînante trame sonore de Phar rel l W il l iams, Les f i - gures de l\u2019ombre s\u2019avère un film optimiste et tonique qui fait du bien et qui force l\u2019admiration envers ces femmes injustement négligées par les historiens.Collaboratrice Le Devoir Trois femmes à la conquête des étoiles Les figures de l\u2019ombre raconte avec éclat un pan méconnu de l\u2019histoire des Noirs 20TH CENTURY FOX Ce drame historique regorge de scènes choquantes qui font encore cruellement écho, mais Les figures de l\u2019ombre s\u2019avère un film optimiste et tonique.TVA FILMS Soko dans la peau de la danseuse Loïe Fuller QUELQUES MINUTES APRÈS MINUIT (V.F.D\u2019A MONSTER CALLS) ?1/2 Drame fantastique de J.A.Bayona.Avec Lewis MacDou- gall, Sigourney Weaver, Felicity Jones et la voix de Liam Neeson.Royaume-Uni\u2013États-Unis\u2013 Espagne\u2013Canada, 2016, 109 minutes.M A N O N D U M A I S L e cinéaste espagnol J.A.Bayona (L\u2019orphelinat, L\u2019impossible) n\u2019a pas son pareil pour traiter des angoisses de l\u2019enfance en mâtinant le tout d\u2019horreur tour à tour réaliste et fantastique.Qu\u2019on lui ait confié l\u2019adaptation du roman de Patrick Ness, Quelques minutes après minuit, inspiré par l\u2019histoire de l\u2019auteure Siobhan Dowd, décédée d\u2019un cancer en 2017, ne pouvait certes mieux tomber.Évoquant Peter et Elliott le dragon de David Lowery et Le bon gros géant de Steven Spielberg, tous deux sortis l\u2019an dernier, ce drame fantastique d\u2019une charmante esthétique gothique va plus loin dans l\u2019émotion et dans la gravité.Par moments éprouvant et cruel, l\u2019ensemble rappelle davantage l\u2019univers de Charles Dickens et de Hans Christian Andersen.Campé dans un village industriel anglais semblant avoir été oublié par le temps, Quelques minutes après minuit met en scène le jeune Conor (prodigieux Lewis MacDougall) qui, angoissé par la maladie de sa mère (émouvante Felicity Jones), par l\u2019intimidation dont il est victime à l\u2019école et par l\u2019idée d\u2019aller vivre chez sa grand- mère qu\u2019il n\u2019aime pas (sobre et touchante Sigourney Weaver), reçoit la visite d\u2019un monstre issu d\u2019un arbre centenaire (imposante et enveloppante voix de Liam Neeson).Afin d\u2019apaiser les tourments du gamin, le géant sylvestre lui racontera trois contes et exigera, le moment venu, que ce dernier lui raconte en retour le cauchemar qui hante ses nuits.Si on peut reprocher au film de verser au dernier acte dans le mélo larmoyant, force est d\u2019admettre que J.A.Bayona signe une adaptation sensible et spectaculaire du roman de Patrick Ness.Traitant avec finesse du deuil, de filiation et du pouvoir de l\u2019imagination, le doué réalisateur tire profit tant des douces scènes intimistes entre Conor et sa mère, des scènes sans pitié où il est per- sécu té à l \u2019 éco le , que des scènes cauchemardesques exprimant la violence de ses émotions.Mieux encore, il parvient à rendre crédible la créature géante, alter ego tantôt effroyable, tantôt attachant, du jeune héros, tout en traçant le portrait délicat d\u2019un artiste en herbe.En résulte un récit d\u2019apprentissage plus subtil qu\u2019il n\u2019y paraît.Collaboratrice Le Devoir Le garçon et la mort Quelques minutes après minuit traite avec finesse de deuil et de filiation UNIVERSAL Afin d\u2019apaiser les tourments du jeune Conor, un géant sylvestre lui racontera trois contes et exigera, le moment venu, que ce dernier lui raconte en retour le cauchemar qui hante ses nuits. L\u2019ART EST VIVANT Maison des arts de Laval, salle Alfred-Pellan 1395, boul.de la Concorde Ouest Jusqu\u2019au 5 février M A R I E - È V E C H A R R O N E n ar t, le « vivant » est un thème récurrent, comme en témoignait le numéro de la revue Esse, arts + opinions consacré au sujet le printemps dernier.Au tour d\u2019une exposition de s\u2019y pencher à la Maison des arts de Laval, où la nature passe de représentations artistiques à matière bien en vie.Insérés parmi les œuvres, des documents scientifiques montrent la porosité entre des mondes plus que jamais appelés à se rencontrer à la faveur des biotechnologies.Dans L\u2019art est vivant, la commissaire invitée Anne-Marie Belley fait plus que montrer des morceaux de nature, que celle- ci soit végétale, animale ou minérale.Elle part de l\u2019expression «l\u2019art vivant», employée par les peintres modernes québécois dans les années 1930 et 1940.Cette expression désignait un art en rupture avec l\u2019art régionaliste ou académique, et donc plus enclin à intégrer les références avant-gardistes de la peinture européenne, pour qui les nouvelles formes d\u2019expression tendaient vers l\u2019abstraction.L\u2019imagerie scientifique, faite de visions microscopiques ou macroscopiques, voire de réalités non visibles émanant de l\u2019inconscient, a largement contribué à renouveler le vocabulaire visuel de cet ar t moderne.D\u2019où ce croisement déjà singulièrement amorcé entre arts et sciences.L\u2019exposition est composée d\u2019œuvres historiques issues de cette époque et d\u2019œuvres actuelles, qui en poursuivent et en modifient les enjeux.Les sous-thèmes « Formes » et «Matières » structurent sans fermeté l\u2019accrochage en voulant dépar tager des productions où les artistes représentent des phénomènes vivants et d\u2019autres où le vivant s\u2019exprime de lui-même.L\u2019ancrage historique et la confluence entre les ar ts et la science de l\u2019exposition s\u2019affirment grâce aux prêts du Musée national des beaux-arts du Québec, du Musée Armand-Frappier, de l\u2019Institut national de recherche scientifique et de l\u2019Insectarium de Montréal.Mimétisme Par sa configuration même, l\u2019exposition a quelque chose d\u2019organique et se prête au buti- nage, de noyaux en noyaux créés entre les œuvres et les ar tefacts d\u2019époques confondues.Les abstractions et les œuvres semi-figuratives de Riopelle, de Pellan et de Borduas sont vues en proximité avec les huiles et les sculptures récentes de Pierre-Yves Girard, dont l\u2019imagerie est parente.Suivant les titres, ses œuvres découlent d\u2019une «reproduction par sélection», comme il en est des espèces vivantes.Loin d\u2019une nature morte figurative à la Ozias Leduc ou à la Louis Muhlstock, donnés en exemples, la toile Courant sous- marin (1976) de Marian Dale Scott épouse aussi plus franchement un langage abstrait, mais reste néanmoins fondée sur l\u2019imitation de la nature.Cette approche est également empruntée par les artistes actuels Laurent Lamarche et Amélie Proulx dans leurs sculptures et leurs images.Le premier exploite le plastique et la seconde, la céramique pour engendrer des formes qui rappellent la nature, telles des micro-organismes ou des végétaux.Les deux font mentir la matière avec des propositions qui oscillent entre la croissance et la fixité mortifère.Le leurre est après tout gage de survie dans la nature, comme le montre un spécimen épinglé de «phyllie», cet insecte qui, sans mal, est confondu à une feuille.La prise est du pionnier de l\u2019art moderne Jacques De Tonnan- cour, contribution marquée dans l\u2019expo par un de ses « ta- bleaux-fossiles », finalement converti à l\u2019entomologie.Le vivant est plus littéralement intégré dans les autres œuvres de l\u2019exposition, qui reposent d\u2019ailleurs aussi sur un maillage plus étroit avec la science.Tel le biotextile pratiqué par WhiteFeather à partir de cellules de souris et de poils de cheval dans un incubateur.Plus exubérantes, les cultures de champignons d\u2019Annie Thibault et de plantes de Kelly Andres sont en prolifération à moitié contrôlée.Elles repensent la place de l\u2019humain par rapport à d\u2019autres espèces, tout comme la végétation en serre miniature de Daniel Corbeil et les poissons en aquarium de Claire Kenway dans des installations qui assignent une place au visiteur, ainsi frappé par la fragilité du vivant, mais aussi par son extraordinaire résilience.Ces derniers exemples participent d\u2019un tournant dans la façon d\u2019aborder le vivant non humain qui remet en question l\u2019anthropocentrisme moderne et qui se veut non spéciste.Or, ces enjeux ne sont pas évoqués dans l\u2019exposition qui, bien qu\u2019elle fourmille de bonnes idées, en conduit peu à terme alors que les œuvres auraient mérité des cartels explicatifs.Une section avec des livres scientifiques et des dossiers fait d\u2019ailleurs l\u2019aveu d\u2019un travail de recherche en chantier que la commissaire en herbe mène justement pour son doctorat en histoire de l\u2019ar t sur l\u2019ar t biotechnolo- gique.Dans ses escales à venir, dont Val-d\u2019Or, il ne serait pas surprenant de voir l\u2019exposition se bonifier.Et sa matière vivante se transformer.Collaboratrice Le Devoir J E U N E S S E D E V I S U CULTURE \u203a L E D E V O I R , L E S S A M E D I 7 E T D I M A N C H E 8 J A N V I E R 2 0 1 7 E 5 ŒUVRES DE TELEMANN, GEMINIANI ET BACH Chef invité : Alexander Weimann, clavecin (Canada) Soliste : Vincent Lauzer, flûte à bec 12 janvier 2016 19:30 13 janvier 2016 20:00 14 janvier 2016 16:00 15 janvier 2016 14:00 SALLE BOURGIE DU MUSÉE DES BEAUX-ARTS ARIONBAROQUE.COM \u2014 514 355-1825 LES PLAISIRS ! Elle coscénarise la série télévisée pour la jeunesse Le chalet, qui reprend son envol pour une troisième saison en ce début d\u2019année sur les ondes de Vrak.Elle peaufine la suite des aventures romanesques de son personnage Billie Fay tout en planchant sur l\u2019adaptation au cinéma de Cœur de slush.Tout semble réussir à l\u2019auteure Sarah- Maude Beauchesne, qui capte l\u2019adolescence avec précision, sans doute parce qu \u2019e l le en est toujours beaucoup imprégnée.M A R I E F R A D E T T E L es apparences sont parfois trompeuses.À 26 ans, l\u2019au- teure et scénariste Sarah- Maude Beauchesne n\u2019est pas très loin de son adolescence, où elle puise la majeure partie de son inspiration.Ces univers fictifs qui plaisent aux adolescentes sont des morceaux de vie rapaillés dans ses journaux intimes, qui lui permettent de retrouver l\u2019essence d\u2019une émotion, le détail d\u2019une situation, et de retranscrire avec très peu d\u2019invention ses propres expériences.Et les adolescentes adorent.«Billie, le personnage principal de Cœur de slush et de Lèche-vitrines, est inspirée à 90% de moi, de qui j\u2019étais et de qui je suis aujourd\u2019hui.Le but était vraiment de créer des personnages dans lesquels on pouvait se reconnaître », explique la jeune créatrice, vive, allumée, généreuse dans une entrevue accordée au Devoir.Créer l\u2019illusion du réel, rejoindre les jeunes filles, les aider à se comprendre est l\u2019objectif premier de l\u2019auteure.«Si ça peut aider les jeunes à se poser les vraies questions, je suis contente.Que ce ne soit pas juste un pur diver tissement.» Sans prétendre éduquer son lectorat ou les téléspectatrices de la série Le chalet, Sarah- Maude espère appor ter un peu de douceur, de réconfort, à ses fans.« Oui, c\u2019est rough par bouts, l\u2019adolescence, mais, au bout du compte, tout ça va t\u2019aider à te construire.Toutes mes angoisses m\u2019ont obligée à me poser des questions.C\u2019est impor tant d\u2019assumer nos angoisses, nos insécurités, et surtout de ne pas les négliger.» Tenir un propos nuancé Si Cœur de slush et Lèche-vitrines plaisent davantage aux adolescentes, Sarah-Maude se défend bien de faire de la littérature à l\u2019eau de rose.D\u2019ailleurs, le choix des couvertures des romans a été fait sur un critère bien clair : pas de rose, pas de paillettes.« Je ne veux pas que ce soit de la chick-lit.Mon propos est féminin, mais j\u2019essaie de ne pas aller dans les extrêmes.C\u2019était impor tant pour moi d\u2019aborder le premier amour et de montrer que ça ne marche pas nécessairement comme tu veux au début, mais que c\u2019est pas nécessairement désagréable ou l\u2019enfer non plus.C\u2019est un sujet que j\u2019avais le goût de nuancer.Quand je lisais des romans pour ados, je me rendais compte qu\u2019on présentait soit le grand amour, soit la grosse peine d\u2019amour, la belle sexualité ou la laide.Ça allait trop dans les extrêmes.Moi, j\u2019ai eu une adolescence douce, mais en montagnes russes.Dans les petits drames de l\u2019adolescence, il y a beaucoup de beau.C\u2019est pas tout noir ou tout blanc.» On retrouvera d\u2019ailleurs cette Billie dans un troisième opus présentement en chantier.Prise dans son ensemble, la série a ainsi des airs de roman d\u2019apprentissage où on peut voir évoluer l\u2019héroïne en âge, en force, traversant avec courage les travers de la vie.«Ce troisième roman est encore plus proche de moi.Ça se passe quelques mois après la suite de Lèche-vitrines.Billie va prendre un coup de vieux.Dans le bon sens.Elle va prendre de la maturité et sera plus indépendante.» Entre l\u2019écriture de cette suite et la coscénarisation des épisodes du Chalet présentés sur les ondes de Vrak, l\u2019auteure planche sur le scénario du film tiré du roman Cœur de slush, qui sera produit par Christal film.Au-delà de l\u2019excitation première qu\u2019elle ressent de voir son livre porté à l\u2019écran, elle est par ailleurs consciente de l\u2019effet entraînant que la mise à l\u2019écran peut avoir sur la durée de vie du livre.« Le film aide, c\u2019est sûr.C\u2019est encore plus généreux pour le lecteur.Je ne pense pas que c\u2019est nécessaire, mais je crois que ça peut prolonger l\u2019envie de lire et de relire le livre.C\u2019est un gros coup de pouce pour que ce soit encore plus marquant, pour que les jeunes le gardent plus longtemps, qu\u2019ils s\u2019en inspirent longtemps.C\u2019est un gros cadeau.» Collaboratrice Le Devoir ENTREVUE Sarah-Maude Beauchesne, l\u2019éternelle adolescente De ses angoisses, l\u2019auteure a su tirer des univers fictifs qui plaisent aux jeunes Morceaux de nature vrais et simulés À la croisée de l\u2019art et de la science, l\u2019exposition- laboratoire L\u2019art est vivant honore la matière PEDRO RUIZ LE DEVOIR «Mon propos est féminin, mais j\u2019essaie de ne pas aller dans les extrêmes», résume l\u2019auteure de Cœur de slush et de Lèche- vitrines.MAISON DES ARTS DE LAVAL Dans L\u2019art est vivant, la commissaire invitée Anne-Marie Belley fait plus que montrer des morceaux de nature, que celle-ci soit végétale, animale ou minérale.Présenté par La Fondation Arte Musica présente SALLE BOURGIE Billets et programmation complète SALLEBOURGIE.CA \u2022 514-285-2000 GIDON KREMER et la Kremerata Baltica Mardi 7 février \u2013 19 h 30 Another Russia Œuvres de MOUSSORGSKI, A.PÄRT, TCHAÏKOVSKI et WEINBERG L\u2019exceptionnel violoniste et son prestigieux orchestre célèbrent vingt ans de complicité avec une tournée internationale.De la visite rare ! ÉLÉGANCE ANGLAISE Mercredi 11 janvier \u2013 19 h 30 RICHARD EGARR, clavecin Œuvres de BYRD, PURCELL et TALLIS Le charismatique chef de l\u2019ACADEMY OF ANCIENT MUSIC visite Montréal avant son concert à guichets fermés au Carnegie Hall.CHAGALL SUITE Mercredi 25 janvier \u2013 19 h 30 EMMANUELLE BERTRAND, violoncelle PASCAL AMOYEL, piano Srul Irving GLICK Chagall Suite BLOCH De la vie juive BLOCH Méditation hébraïque Un programme soigneusement choisi qui re?ète la vie et l\u2019art de Chagall. L I V R E S CULTURE \u203a L E D E V O I R , L E S S A M E D I 7 E T D I M A N C H E 8 J A N V I E R 2 0 1 7 E 6 C A R O L I N E J A R R Y C e premier roman traduit en français de la Canadienne Annette Lapointe est un roman qui vous secoue durement, vous tient en haleine et vous plonge dans la déprime avant de vous ramener à la surface, vers une rédemption inattendue.Un roman sombre qui n\u2019appartient pas à la catégorie des lectures « agréables », mais un très bon et nécessaire roman, qui nous fait découvrir la Saskatchewan des petites villes périphériques, mi-endormies, mi-sauvages, où les jeunes se défoncent au crystal meth dans l\u2019indifférence générale, quelque part entre le Far West et le Grand Nord.Bienvenue dans la vie de Rowan Friesen, héros improbable de 26 ans, trafiquant de drogue, voleur de pharmacies et de camps de pêche qui revend son butin sur Internet.Un « travail » plus lucratif qu\u2019il n\u2019y paraît, puisqu\u2019il gagne plus en un après-midi que ce que gagne en un mois son amant enseignant dans une école secondaire.Il a déjà passé cinq ans de sa vie en prison, dont 18 mois pour avoir mis le feu à son école, à 16 ans, avec Macon, son premier amant, qui sombre ensuite dans la maladie mentale.Comprenons que Rowan est peu susceptible au premier abord de gagner la sympathie du lecteur.Une fois campé le personnage, cependant, l\u2019histoire révèle peu à peu les détails de sa vie, autant de circonstances atténuantes qui vont expliquer d\u2019où il vient et révéler son humanité.Mère victime d\u2019inceste, père schizophrène, errance de quelques années avec sa mère sur la côte pacifique et épisodes de négligence grave.Retour en Saskatchewan à 13 ans, où il connaîtra son oncle et son grand-père et la vie rude des cow-boys qui font l\u2019élevage de bétail et qui perdent souvent des doigts en maniant le lasso.En toile de fond, une Saskatchewan semi-rurale où l\u2019histoire af fleure un peu partout : celle des Métis et du soulèvement mené par Louis Riel \u2014 « il y a cent vingt ans, c\u2019était la guerre, par ici» \u2014, celle des fermiers mennonites et celle des Indiens qui vivotent dans des réserves inondées en vendant dans les pawn shops pour 50 $ leurs jackets en peau d\u2019orignal incrustés de petites perles, que Rowan va revendre à Chicago pour 800 $.Et beaucoup de cr ystal meth, mais ça, il n\u2019en consomme plus car la drogue est devenue trop dangereuse \u2014 «au début, elle était l\u2019œuvre d\u2019un scientifique dément ; aujourd\u2019hui, c\u2019est devenu juste dément et plus du tout scientifique [\u2026], une drogue concoctée à par tir de pilules contre le rhume et de fer tilisants agricoles », n\u2019importe quoi pourvu que ça gèle.Une réalité nouvelle Histoire déprimante?Loin de là, plutôt le portrait d\u2019une réalité qui ne dit pas son nom parce qu\u2019on ne l\u2019a pas encore nommée, d\u2019une jeunesse perdue qui se cherche, et d\u2019une nouvelle sous-cul- ture qui émerge, largement ignorée par la culture médiatique dominante.Jeux vidéo violents, musique punk et grunge (le roman est sorti en anglais en 2006), bandes dessinées où les superhéros sont devenus fous, séries télés de science-fiction et geeks qui fabriquent des robots dans leur garage.Curieusement, l\u2019homosexualité de Rowan n\u2019est pas vraiment un problème ici, ce qui surprend dans ce milieu semi- rural.Plusieurs scènes de sexe sont très crues, mais n\u2019apparaissent pas déplacées.C\u2019est à la fois fascinant et profondément perturbant de découvrir cette jeunesse paumée qui ne semble plus croire à grand- chose.Le monde change et plus rien n\u2019est comme avant; ouvrez les yeux, semble nous dire Annette Lapointe, sans porter de jugement.Et pourtant, tout n\u2019est pas noir dans ce roman qui va progressivement avancer vers plus de lumière.Un mot sur le style d\u2019Annette Lapointe et sur la traduction de Michel Vézina: l\u2019auteure écrit dans une langue familière et souvent parlée, mais précise et efficace.La traduction rend bien ce style, mais force parfois le trait.Ainsi, les ados qui s\u2019ennuient («bored») en anglais se «font chier» en français.On note aussi des imprécisions dans la version française qui rendent la compréhension de certaines phrases malaisée; ainsi, «she shed her skin that year» (elle a changé de peau cette année- là) devient «elle cachait sa peau cette année-là».Âgée de 38 ans, Annette Lapointe a un doctorat en littérature canadienne contemporaine et enseigne l\u2019anglais au collège régional de Grande- Prairie en Alberta.Ce premier roman (qui a été suivi d\u2019un deuxième encore non traduit) avait été salué par la critique en 2006 et retenu sur la première liste de finalistes pour le prix Giller.Un succès que pourrait alimenter désormais son nouveau lectorat francophone.Collaboratrice Le Devoir VOLÉ ?Annette Lapointe Traduit par Michel Vézina Éditions XYZ Montréal, 2016, 350 pages FICTION CANADIENNE La Saskatchewan entre le Far West et le Grand Nord Entre jeux vidéo violents et crystal meth, Annette Lapointe offre un récit dur puisant dans la réalité d\u2019une sous-culture méconnue F A B I E N D E G L I S E I l suffit parfois d\u2019une seule personne pour nous aider à nous découvrir et d\u2019un Hiver à Sokcho pour sceller cette rencontre salutaire et identitaire dans cette petite ville portuaire du nord de la Corée du Sud, à quelques kilomètres à peine de la frontière avec la Corée du Nord.Territoire étrange pour l\u2019étrangeté d\u2019une connexion.Il y a elle, la narratrice, Franco- Coréenne qui n\u2019a appréhendé sa part européenne que dans le fantasme d\u2019un père qu\u2019elle n\u2019a jamais connu.Elle bosse dans une pension ordinaire, mentionnée dans aucun guide touristique.À la cuisine.Lui, c\u2019est Yann Kerrand, la fin de la quarantaine, de la Normandie, bédéiste de son état, venu chercher l\u2019inspiration dans l\u2019exotisme de l\u2019ailleurs.Il est déterminé à ne pas mener son projet à terme.« Je crois que j\u2019ai peur de perdre un monde sur lequel je n\u2019aurais plus de pouvoir une fois qu\u2019il sera terminé», dit-il.Entre poulpes caramélisés avec des échalotes, Choco Pie, fugu \u2014 ce poisson à la chair mortelle si on ne sait pas bien le découper \u2014, promenade sous la neige et à des températures en dessous de moins 20, les deux âmes vont se rapprocher l\u2019une de l\u2019autre, dans cette fascination distante qui s\u2019installe parfois entre deux destins forcés de cohabiter dans un lieu.L\u2019écriture de cet Hiver à Sokcho, honoré en 2016 du prestigieux prix Robert Walser du premier roman en Suisse, est singulière, à l\u2019image de son auteure, Élisa Shua Dusa- pin, 24 ans, née d\u2019un père français et d\u2019une mère sud-coréenne.Délicate, portée par des phrases ciselées et le métissage des mots qui racontent, à la convergence des cultures, la langueur du temps qui passe, le froid, la chaleur qui se dégage des foyers d\u2019une cuisine, l\u2019isolement, la fluidité de l\u2019encre sur du pap ier, e l l e t r ace l es contours, donne cette texture à un environnement social et af fectif d\u2019une puissance étonnante, où l\u2019une va chercher à exister réellement par l\u2019autre.« Il m\u2019avait fait découvrir quelque chose que j\u2019ignorais, cette part de moi, là-bas, à l\u2019autre bout du monde », dit la narratrice, « roulée en fœtus sous la couverture» de son lit, au terme d\u2019un récit d\u2019une élégance exemplaire qui, lui, révèle quelque chose de plus qu\u2019une identité composite : une romancière typée, une plume distincte, le premier fragment d\u2019un tout émergent dont la perspective est forcément réjouissante.Le Devoir HIVER À SOKCHO ?Élisa Shua Dusapin Éditions Zoé Genève, 2016, 140 pages PREMIER ROMAN Quête d\u2019identité au nord de la Corée du Sud La plume singulière d\u2019Élisa Shua Dusapin fait d\u2019Hiver à Sokcho une œuvre délicate et raffinée C H R I S T I A N D E S M E U L E S D epuis longtemps, raconte Alina Dumi- trescu, « le sang de la France glougloutait » dans ses veines.Il y circulait déjà lorsque, sous Ceausescu, elle vivait dans sa campagne roumaine, au sein d\u2019une famille religieuse et protestante où on allait parfois jusqu\u2019à cacher les bibles dans les ruches.« Heureusement, tout le monde a peur des abeilles et tout policier n\u2019est pas apiculteur.» La France et la langue française, c\u2019était l\u2019ailleurs, l\u2019autre côté du mur.Un mur que des compatriotes comme Cioran et Ionesco (élu en 1970 à l\u2019Académie française) avaient déjà franchi en éclaireurs.Peut-être même était-ce en France qu\u2019elle aurait dû naître?«Derrière les frontières fermées, impénétrables, je me faisais mon cinéma.» C\u2019est depuis son exil près de trente ans plus tard, en français mais toujours à cheval entre deux langues, que la narratrice de ce récit, qui revendique son statut de fiction, exhume le passé et mesure l\u2019expérience de l\u2019exil.Un exil, à l\u2019évidence, qui ne s\u2019est pas incarné exactement comme dans les scénarios qu\u2019elle avait échafaudés\u2026 Venue rejoindre son frère qui y vivait depuis quelques années, elle est débarquée à Montréal avec ses deux valises réglementaires et un enfant \u2014 en plus de quelques livres dans les valises, dont Les confessions de Rousseau et L\u2019expédition du «Kon-Tiki » de Thor Heyerdahl.«La rue glacée sent la lessive, ma nouvelle vie sent la lessive, le hall d\u2019entrée sent la lessive», se souvient-elle de ses premières années ici, alors que le bourdonnement des abeilles avait été remplacé par le cliquetis léger des premières coque- relles s\u2019enfuyant dans les cuisines de son exil.À travers de courtes notations, des réflexions un peu obliques, un condensé de souvenirs d\u2019une enfance roumaine et d\u2019obser vations montréalaises, Le cimetière des abeilles prend la mesure du décalage de l\u2019auteure, à l\u2019af fût de ses petites insuffisances.En s\u2019appuyant sur des rêves d\u2019évasion \u2014 du village où elle a grandi, de la Roumanie verrouillée, de sa langue maternelle \u2014, le récit est bien servi par un humour léger à travers lequel filtre aussi l\u2019expérience d\u2019avoir grandi dans un régime totalitaire.Au milieu de cette « France- en-Amérique» où elle vit aujourd\u2019hui, Alina Du- mitrescu lance un soupir en forme de bilan nostalgique où les pertes et les gains forment un drôle d\u2019équilibre.Collaborateur Le Devoir LE CIMETIÈRE DES ABEILLES ?Alina Dumitrescu Triptyque Montréal, 2016, 190 pages FICTION QUÉBÉCOISE Soupirs de l\u2019exil De la Roumanie à Montréal, Alina Dumitrescu explore nostalgie et décalages linguistiques LOUIS DESJARDINS Le récit d\u2019Alina Dumitrescu est bien servi par un humour léger à travers lequel filtre aussi l\u2019expérience d\u2019avoir grandi dans un régime totalitaire.YVONNE BÖHLER ÉDITIONS ZOÉ En Suisse, la jeune romancière franco-coréenne Élisa Shua Dusapin vient de recevoir le prix Robert Walser du premier roman.«Collectivement, ça va mal», rappelle cette lectrice endurcie d\u2019information, et elle se souhaite par ironie, nous souhaite, bonne chance en 2017.Elle s\u2019affiche politisée et réfute l\u2019idée que la génération Y, sa génération, est apolitique, elle qu\u2019on associe souvent à la résignation ou à l \u2019 indif férence.Si el le aime vivre à une époque où l\u2019ouverture et l\u2019entraide sont encore possibles, elle préférerait qu\u2019il n\u2019y ait pas autant de préjugés, signe, à ses yeux, d\u2019un manque de curiosité.Cette maman \u2014 « uniparentale », précise-t- elle \u2014 n\u2019aime pas les étiquettes, surtout celle qui ferait d\u2019elle, parce qu\u2019elle est une femme, une écrivaine féministe.«Poétesse, c\u2019est une insulte », clame-t-elle dans un rare moment de rage.«Parce que tu es une femme, tu dois défendre le fait que tu es une femme?Mettons que je tiens ça pour acquis et que je ne m\u2019excuse pas de prendre la parole.Je peux-tu?» Littéraire sur la place publique, créatrice dans l\u2019âme, cette Laurie Bédard.Et manuelle par-dessus tout.«Ce qui m\u2019intéresse, c\u2019est de toucher à la matière », explique celle qui a étudié en arts plastiques au cégep et qui rénove des cuisines à l\u2019occasion.Elle vénère le livre papier, le préfère à la tablette.Raf fole courir les bouquineries, dans l\u2019espoir de trouver un trésor.« Un bon dimanche pour moi, dit-elle, c\u2019est de faire le tour des librairies.» Toucher l\u2019objet, le papier, la matière, comme elle dit, est à ce point primordial qu\u2019elle évite le plus possible le clavier.«J\u2019écris à la main.Je retravaille le texte, je recopie à la main.Tout est à la main.À la fin du processus, je le mets [sur l\u2019ordinateur] en deux jours.Je suis vraiment quelqu\u2019un qui a besoin de toucher.Le langage, je le vois comme un matériau.» Voir la réalité Laurie Bédard confie avoir toujours écrit, avoir toujours eu un carnet dans lequel griffonner des lignes.Mais elle n\u2019a jamais rêvé d\u2019un recueil de poèmes.Elle imaginait une pièce de théâtre, a constaté en l\u2019écrivant qu\u2019il s\u2019agissait de poésie.Elle pense à se lancer dans un roman, mais a aussi déjà écrit pour des chorégraphes.Chez elle, les genres littéraires n\u2019ont pas de frontières, doivent tous être explorés.L\u2019important est d\u2019écrire, de « questionner la matière».Les mots, la syntaxe, le rythme.Et de le faire en toute lucidité, avec un œil sur le monde qui l\u2019entoure.« [Je propose] une traduction du réel, une autre perspective sur la réalité.Si je m\u2019attarde à des choses du langage, à la matière, ce n\u2019est pas pour exprimer quelque chose, mais pour prendre le temps d\u2019observer comme il faut », dit cette admiratrice d\u2019Elena Ferrante (L\u2019amie prodigieuse).Le thème de la nuit lui a été soufflé par le désir de montrer ce qui est caché, ce qui est invisible ou dans le noir.« J\u2019aime voir la nuit comme le moment où les aliments du réfrigérateur prennent vie», commente celle qui invite à lire le titre de son recueil comme il nous plaît.Une danse, un travail nocturne, une virée des bars, peu importe.Laurie Bédard, tant l\u2019écrivaine que la personne, s\u2019abreuve d\u2019authenticité.Elle confie d\u2019ailleurs manquer parfois de tact, tant la sincérité lui paraît primordiale.« J\u2019avais envie de dire : voilà ce qui se passe, dit-elle au sujet de son recueil.Tu peux le voir ou non, broder des fleurs autour si tu veux, mais c\u2019est ça quand même.Pas envie de poésie avec des fioritures.» « car l\u2019aurore est une ordure / qu\u2019il faut parfumer d\u2019odeurs fortes / et de café noir» (extrait de Nu, le chaos).Collaborateur Le Devoir RONDE DE NUIT Laurie Bédard Le Quartanier Montréal, 2016, 76 pages SUITE DE LA PAGE E 1 BÉDARD L I V R E S CULTURE \u203a L E D E V O I R , L E S S A M E D I 7 E T D I M A N C H E 8 J A N V I E R 2 0 1 7 E 7 E C L E C T I K 1 0 E É D I T I O N C O M M I S S A I R E L A R A K R A M E R M A Î T R E D E C É R É M O N I E J I M M Y B L A I S W E L C O M E T O I N D I A N C O U N T R Y Performances, installations et courts métrages créés par 15 artistes autochtones Billetterie 514 982-3386 / m-a-i.qc.ca 2 0 .0 1 + 2 1 .0 1 © Chelsea Liggatt Daina Ashbee / Jeff Barnaby / Buffalo Hat Singers Marco Collin / Lara Kramer / Soleil Launière / Caroline Monnet Emilie Monnet / Taqralik Partridge / Kathia Rock «C\u2019 est quoi, au juste, être jeune?Être jeune, c\u2019est avoir plus d\u2019avenir que de passé», suggère le narrateur de Nouvelle Jeunesse, le troisième roman du Français Nicolas Idier.C\u2019est donc dire que, malgré sa civilisation millénaire et sa population vieillissante, la Chine est encore jeune.Mais comme toute réalité sociale, l\u2019univers chinois est multiple, complexe, difficile à saisir à partir de catégories toutes faites \u2014 et occidentales.Et les rêves de liberté des Chinois risquent d\u2019être avalés par le même horizon tranquille qui nous guette tous, hommes, femmes, êtres humains : l\u2019infini bonheur de consommer.Malgré les obstacles \u2014 comme le hukou, une sorte de passeport intérieur qui discrimine les citoyens selon le lieu de naissance \u2014, en trente ans, le taux d\u2019urbanisation de la Chine est passé de 20 à 50 %.Théâtre d\u2019une urbanisation effrénée, 400 nouvelles villes ont ainsi vu le jour en Chine depuis 1978.Selon le recensement de 2010, 129 villes comptent plus d\u2019un million d\u2019habitants : plus de la moitié des Chinois sont au- jourd\u2019hui des urbains.L\u2019art chinois de la suggestion Syndicaliste, environnementaliste, championne d\u2019échecs ou entrepreneurs visionnaires : Les jeunes Chinois.Une génération, d\u2019Edgar Da- sor, donne ainsi la parole à cer tains de ces jeunes nés dans les années 1980 et 1990, prenant le pouls de leurs conditions de vie et de leurs aspirations.Sortis depuis peu de la pauvreté \u2014 et parfois aussi de leur pays \u2014, ils ont une vie qui semble parfois se résumer à une course à obstacles.En particulier pour les artistes\u2026 C\u2019est qu\u2019en Chine, traditionnellement, l\u2019art doit donner à voir des images améliorées, positives, de la réalité \u2014 tout en demeurant tributaire du politique.Il doit représenter « le bon et le beau».Xi Jinping, l\u2019actuel président de la République populaire de Chine, a déjà lui-même rappelé que l\u2019art doit être comme «des rayons du soleil depuis le ciel bleu et la brise dans le printemps».Il doit servir à « inspirer les esprits, [à] réchauffer les cœurs et [à] nettoyer les styles de travail ».Cette mainmise du politique sur les intellectuels relève d\u2019une longue tradition de l\u2019esthétique chinoise, théorisée par le confucianisme, qui légitimait déjà la censure il y a 2500 ans.Et là où un Occidental «dit les choses », les auteurs chinois ne font souvent que suggérer.Au lecteur de comprendre\u2026 Grand spécialiste français de la Chine, ami de Georges Bataille, secrétaire de Dubuffet, Jacques Pimpaneau nous propose, avec Chine.Histoire de la littérature, une sorte d\u2019anti-histoire de la littérature chinoise \u2014 d\u2019abord parue en 1989, elle vient d\u2019être rééditée en poche.Fascinant et indispensable.D\u2019une révolution à l\u2019autre Nicolas Idier, lui, déroule en fiction et en accéléré quarante années d\u2019histoire de la Chine, depuis la mor t de Mao en 1976 jusqu\u2019à nos jours.Français et sinologue né en 1981, il a été attaché culturel auprès de l\u2019ambassade de France en Chine entre 2010 et 2014.Dense et électrique, irrigué d\u2019un bout à l\u2019autre par la poésie chinoise d\u2019hier ou d\u2019aujourd\u2019hui, Nouvelle Jeunesse s\u2019ouvre sur la mort tragique de Feng Lei (Vent et tonnerre), un artiste célèbre, poète et étoile noire de l\u2019underground chinois.Sa trajectoire complexe, lui qui fut frappé en moto à Pékin par un taxi illégal conduit par un sosie de Mao, est un concentré des richesses et des contradictions contemporaines de la Chine, loin des clichés.Né des amours d\u2019une étudiante anglaise et d\u2019un jeune poète chinois dissident à la fin des années 1970, Feng Lei est aussi le petit-fils d\u2019une légende du rock anglais, à tu et à toi depuis le berceau avec Patti Smith, Andy Warhol et les plus grands collectionneurs d\u2019art de la planète.Avec ses yeux vairons (un œil noir, l\u2019autre bleu), le regard qu\u2019il porte sur le monde est porteur de sa dualité profonde.Revenu à Pékin à l\u2019âge adulte, réapprenant le mandarin, il va rapidement intégrer un collectif de musiciens performeurs baptisé « Nouvelle Jeunesse », en hommage à un groupe de jeunes réformateurs chinois au début du XXe siècle.Vite élevé au statut de rock star, électron libre toléré, sorte de mélange entre Ai Weiwei, Rimbaud et David Bowie, il incarne le spectre meurtri des révolutions \u2014 autant la révolution culturelle que les événements de la place Tia- nanmen.Sa vie, celle de ses parents et celle de ses amis, leur soif de liberté, Nouvelle Jeunesse les passe au tamis d\u2019une fiction allusive qui essaie de faire sens des bouleversements dont la jeunesse actuelle est le produit.Une génération atomisée qui n\u2019a jamais connu, contrairement à leurs parents, l\u2019expérience tragique et soudante des gardes rouges, mais qui est peut-être en train, qui sait, de fomenter une autre révolution culturelle : « Il n\u2019y a rien de plus utile que la contrainte pour apprendre l\u2019amour de la liberté.» NOUVELLE JEUNESSE ?1/2 Nicolas Idier Gallimard Paris, 2016, 368 pages LES JEUNES CHINOIS UNE GÉNÉRATION ?Edgar Dasor Ateliers Henry Dougier Paris, 2016, 144 pages CHINE HISTOIRE DE LA LITTÉRATURE ?Jacques Pimpaneau Philippe Picquier Paris, 2016, 656 pages De l\u2019encre sur la Chine L\u2019empire du Milieu en trois regards loin des clichés habituels CHRISTIAN DESMEULES MUHAMMED MUHEISEN En Chine, selon le recensement de 2010, 129 villes comptent plus d\u2019un million d\u2019habitants : plus de la moitié des Chinois sont aujourd\u2019hui des urbains. I S A B E L L E B O I S C L A I R O n sait le rôle de la psychanalyse dans la fondation de l\u2019ordre sexuel et la prégnance de la vulgate freudienne (qui ne retient ni les nuances ni les ambivalences du fondateur) sur les conceptions rigides de l\u2019identité sexuelle dans la pensée commune.Mais voilà, au moment où les identités sexuelles prolifèrent, on finit par assister à une ouverture, entreprise déjà par Sabine Prokhoris qui, en 2002, dans Le sexe prescrit, remettait le sexe à sa place de signifiant.Vincent Bourseul poursuit la réflexion et suggère d\u2019accueillir la diversité, prônant le maniement du concept de genre dans la cure.À le suivre, il faut d\u2019abord admettre que la qualification même d\u2019une « hétérosexualité ou une homosexualité ou une bisexualité » a partie liée avec la « dif férence des sexes en tant que croyance » et, par-delà, reconnaître que « de savoirs sur le sexe, nous avons surtout des croyances » .Ensuite, il faut prendre acte du fait que « la réinvention des sexes est permanente » et que le genre est la matrice imaginaire-symbo- lique par laquelle ils sont sans cesse redessinés.C\u2019est pourquoi la psychanalyse aurait tort de l\u2019ignorer.Réfléchissant d\u2019abord au concept lui-même, puis rappelant son aventure tumultueuse avec la discipline, l\u2019auteur examine ensuite quelques «cas» à la lumière de la « clinique du genre» : un homme enceint, un jeune homme trans, et l\u2019épidémie de sida dans la communauté gaie.Élargissant la perspective, il revisite d\u2019autres « cas », dont celui de Sidonie, une lesbienne traitée par Freud, et celui du mythe de Ti- résias, lequel nous confirme que « le sexe est une instance imaginaire, dont l\u2019identité sexuelle témoigne, mais qui demeure une création psychique que nous préférons envisager avec le genre dans une définition réciproque».Au terme de l\u2019exposé, Bourseul propose un outil de repérage de ce qui se produit dans la cure, faisant se croiser le genre, le sexe et la sexua- tion avec les registres du réel, de l\u2019imaginaire et du symbolique, où chacun des premiers termes conjugués avec les seconds prend tour à tour la forme d\u2019un objet, d\u2019une instance et d\u2019un processus.La différence des sexes est une métaphore désuète « Comment comprendre que sur les sexes, sur ceux qui sont différents au-delà de leurs dif fé- rences apparentes, nous en soyons toujours à espérer que la métaphore initiale persiste à organiser le vivant?» demande le psychanalyste.De toute évidence, la métaphore de la différence des sexes est désuète pour se saisir de la diversité pro- liférante des identités sexuelles.Or la cure doit écouter «celui ou celle venu-e pour dire, pour remettre la main sur la piste unique, inouïe, des sexes telle qu\u2019il ou elle s\u2019en est constitué-e».L\u2019analyste, soutient Bourseul, a le devoir de « tend[re] la page d\u2019écriture du sexe nouveau» à la personne analysée.« Ainsi le genre permet de réinventer les sexes et non plus seulement de renouveler la sacro-sainte dif fé- rence des sexes dont nous nous débrouillons si mal en psychanalyse.Ainsi le genre nous encourage tout simplement à nous en passer, de cette dif férence des sexes, pour préférer créer le sexe nouveau.» Le but de la cure n\u2019est-il pas de soulager la personne analysée «des encombrements suscités par les accumulations de sexe symbolique»?Finalement, c\u2019est la mainmise de la psychanalyse sur l\u2019identité sexuelle \u2014 et la sexualité \u2014 qui se trouve remise en question.Et c\u2019est bien à une reconnaissance de la diversité des identités sexuelles \u2014 cis, trans et queer \u2014 que nous invite Bourseul dans le contexte de la polémique autour du « mariage pour tous », en soutien à ceux et celles qui sont les cibles de la haine.Collaboratrice Le Devoir LE SEXE RÉINVENTÉ PAR LE GENRE ?Vincent Bourseul Éditions Érès Toulouse, 2016, 230 pages L I V R E S CULTURE \u203a L E D E V O I R , L E S S A M E D I 7 E T D I M A N C H E 8 J A N V I E R 2 0 1 7 E 8 P A L M A R È S AUTEUR/ÉDITEUR CLASSEMENT PRÉCÉDENT/ NB DE SEMAINE(S) RANG 1 2 3 4 5 6 7 8 9 10 1 2 3 4 5 6 7 8 9 10 Romans québécois La femme qui fuit Anaïs Barbeau-Lavalette/Marchand de feuilles 1/14 L\u2019Autre Reflet Patrick Senécal/Alire 2/9 Conversations avec un enfant curieux Michel Tremblay/Leméac 3/8 La fois où.j\u2019ai suivi les flèches jaunes Amélie Dubois/Les Éditeurs réunis 4/9 Les chevaliers d\u2019Antarès \u2022 Tome 4 Chimères Anne Robillard/Wellan 6/7 Sur les berges du Richelieu \u2022 Tome 2 La faute.Jean-Pierre Charland/Hurtubise 8/9 Danger! Femmes en SPM Catherine Bourgault/Les Éditeurs réunis \u2013/1 L\u2019amour au temps d\u2019une guerre \u2022 Tome 3 1945.Louise Tremblay-D\u2019Essiambre/Guy Saint-Jean \u2013/1 Sur les berges du Richelieu \u2022 Tome 1 La tentation.Jean-Pierre Charland/Hurtubise 9/5 Le plongeur Stéphane Larue/Quartanier 5/2 Romans étrangers La chimiste Stephenie Meyer/Lattès 1/5 Le piège de la belle au bois dormant Alafair Burke | Mary Higgins Clark/Albin Michel 3/6 Intimidation Harlan Coben/Belfond 6/9 Délires mortels Kathy Reichs/Robert Laffont 2/12 L\u2019homme qui voyait à travers les visages Éric-Emmanuel Schmitt/Albin Michel 4/18 Chanson douce Leïla Slimani/Gallimard 7/7 Si tu me voyais comme je te vois Nicholas Sparks/Michel Lafon 5/16 Les nouveaux amants Alexandre Jardin/Grasset 8/8 La fille dans le brouillard Donato Carrisi/Calmann-Lévy \u2013/1 L\u2019amie prodigieuse Elena Ferrante/Gallimard 10/2 Essais québécois En as-tu vraiment besoin?Pierre-Yves McSween/Guy Saint-Jean 1/11 Le code Québec J.-M.Léger | J.Nantel | P.Duhamel/Homme 2/14 Le témoin Lino Zambito/Homme 3/8 Les yeux tristes de mon camion Serge Bouchard/Boréal 4/9 Et si la beauté rendait heureux François Cardinal | Pierre Thibault/La Presse 5/11 Je ne sais pas pondre l\u2019œuf, mais je sais quand.Josée Blanchette/Flammarion Québec 8/14 Un présent infini Rafaële Germain/Atelier 10 6/6 Les superbes Collectif/VLB 7/4 Politiques de l\u2019extrême centre Alain Deneault/Lux 9/4 L\u2019état du Québec 2017 Collectif/Del Busso \u2013/1 Essais étrangers Sapiens.Une brève histoire de l\u2019humanité Yuval Noah Harari/Albin Michel 1/46 La puissance de la joie Frédéric Lenoir/Fayard 3/4 Guide des égarés Jean d\u2019Ormesson/Gallimard 4/8 7 façons d\u2019être heureux ou les paradoxes du.Luc Ferry/XO 6/2 Qui gouverne le monde?L\u2019état du monde 2017 Collectif/Découverte 5/14 Le pouvoir au féminin.Marie-Thérèse d\u2019Autriche Élisabeth Badinter/Flammarion 2/3 Laëtitia ou la fin des hommes Ivan Jablonka/Seuil 8/9 Toutes ces grandes questions sans réponse Douglas Kennedy/Belfond \u2013/1 Sous le drapeau noir.Enquête sur Daesh Joby Warrick/Cherche Midi 7/4 De l\u2019âme François Cheng/Albin Michel 9/5 1 2 3 4 5 6 7 8 9 10 1 2 3 4 5 6 7 8 9 10 Du 26 décembre 2016 au 1er janvier 2017 La BTLF (Société de gestion de la Banque de titres de langue française) est propriétaire du système d\u2019information et d\u2019analyse Gaspard sur les ventes de livres français au Canada.Ce palmarès est extrait de Gaspard et est constitué des relevés de caisse de 260 points de vente.La BTLF reçoit un soutien financier de Patrimoine canadien pour le projet Gaspard.© BTLF, toute reproduction totale ou partielle est interdite.LOUISE DUPRÉ et PAUL BÉLANGER \u2013 POÈTES Rencontre Jeudi 12 janvier 19 h 30 Contribution suggérée: 5 $ Librairie indépendante de quartier 2653 Masson, Montréal, Qc 514 849-3585 D ans le monde québécois des idées, Jean-Claude Ravet est un oiseau rare.Intellectuel de gauche de haut vol dont l\u2019univers est habité par les pensées des Camus, Lévinas, Arendt, Benjamin et Patocka, le rédacteur en chef de l\u2019indispensable revue Relations s\u2019inscrit du même souffle dans la tradition d\u2019un catholicisme de combat, inspiré par la théologie de la libération.«La véritable question qui devrait tarauder un croyant, écrit-il, n\u2019est pas tant de savoir s\u2019il y a une vie après la mort, mais s\u2019il y a une vie avant la mort.Et d\u2019engager sa vie pour que cela soit.» Recueil de ses meilleurs textes parus, principalement, dans Relations et dans Le Devoir, depuis une quinzaine d\u2019années, Le déser t et l\u2019oasis n\u2019est pas une lecture de divertissement.Rédigés dans une langue de feu pleine de fulgurances, les essais de Jean-Claude Ravet ont la littérarité bouleversante, somptueuse et parfois abstraite des textes prophétiques.« Les œuvres d\u2019ar t, écrit l\u2019essayiste en en faisant l\u2019éloge, ne sont pas faites pour être consommées.Elles consument plutôt.» On peut en dire autant de ce livre.Depuis sa jeunesse, Ravet, né en 1954, a joint le geste à la parole.Dans les années 1970, au sein d\u2019une petite fraternité franciscaine, il participe à la réinsertion des détenus à Montréal, avant d\u2019aller vivre dans une communauté de l\u2019Arche, en France.Militant antimilitariste, il vit dans un bidonville du Chili, dans les années 1980, et par ticipe à la lutte contre la torture pratiquée par le régime Pinochet.De retour au Québec en 1990, il se marie, termine une maîtrise en sociologie et devient père de quatre enfants.Son combat pour « la résurrection de la dignité humaine au cœur du monde » se poursuit, depuis 2000, à la revue Relations.Le déser t évoqué dans le titre de son ouvrage renvoie à l\u2019idéologie dominante actuelle, obsédée par l\u2019esprit de conquête et de maîtrise, qui impose «un rapport au monde de l\u2019ordre de l\u2019utilitaire et du fonctionnel ».Le monde et les êtres, dans cette logique instrumentale, deviennent « un inventaire de ressources » à exploiter, au nom d\u2019une croissance qui a perdu de vue les fins humaines.Les profondes injustices qui résultent de ce processus sont alors considérées comme des fatalités auxquelles il faudrait s\u2019adapter.Contre le réalisme d\u2019adaptation Ravet ne s\u2019y résout pas et propose, contre ce qu\u2019on nous présente comme l\u2019ordre naturel des choses, d\u2019embrasser une éthique de la révolte.« Cette éthique, explique-t-il, est indignation conver tie en courage de remettre en question la fabrication compulsive de marchandises et la reproduction frénétique d\u2019individus contraints à trouver leur raison d\u2019être dans la fonctionnalité consciencieuse, la productivité assidue, si ce n\u2019est dans leur consommation boulimique.» Contre le « réalisme d\u2019adaptation », cette « bonne conscience des salauds », selon la formule de Bernanos, Ravet en appelle à une réhabilitation du politique comme lieu « du combat de la liberté contre l\u2019injustice », espace d\u2019humanisation par « la parole partagée et l\u2019action collective et concertée », de même que par une éducation dont la finalité ne doit pas être « la fabrique de techniciens sans âme », mais le développement d\u2019un « rappor t par ticulier au monde » et aux autres, dans la conscience de leur fragilité constitutive et d\u2019une quête de sens partagée.L\u2019art, dans cette éthique de la révolte, travaille en synergie avec le politique en brouillant la logique du calcul et du contrôle, en arrachant « les choses et les êtres à la servitude d\u2019être utiles et ef ficaces », en nous forçant à « être attentifs à notre présence au monde» et à la transcendance, c\u2019est-à-dire au sens qui nous dépasse et gît au cœur de l\u2019existence.La révolte de Ravet s\u2019abreuve aussi à la source de « la mémoire subversive et libératrice» de Jésus, ce «Dieu incarné et crucifié comme un esclave rebelle, séditieux [\u2026] solidaire des opprimés ».Pâques, écrit l\u2019essayiste inspiré, « c\u2019est se tenir debout » auprès des opprimés, en clamant que nous voulons être, par la médiation du politique, de l\u2019art et de la spiritualité, les gardiens de nos frères.Le grand thème négligé de cet ouvrage est la question nationale, trop vite évoquée et traitée comme un enjeu secondaire par rappor t au combat contre le «Capital ».Ravet, au passage, traite Mathieu Bock-Côté en adversaire, alors que les idées de l\u2019un et de l\u2019autre, malgré certains désaccords, ont beaucoup en commun.Une conversation publique entre ces deux intellectuels ardents et brillants serait salutaire au grand débat québécois.Jean-Claude Ravet, malgré la constance de son activité intellectuelle à Relations depuis quinze ans, reste malheureusement méconnu.Ce livre dense et tranchant, d\u2019une éclatante beauté littéraire, confirme que sa voix puissante doit être entendue au-delà du désert.louisco@sympatico.ca LE DÉSERT ET L\u2019OASIS ?Jean-Claude Ravet Nota bene Montréal, 2016, 202 pages ESSAI QUÉBÉCOIS Jean-Claude Ravet, l\u2019homme révolté Le fougueux directeur de la revue Relations s\u2019oppose avec style au désert néolibéral LOUIS CORNELLIER ESSAI FRANÇAIS Dans la réinvention permanente des sexes Le psychanalyste Vincent Bourseul se met à l\u2019écoute des identités sexuelles pour mieux en résoudre l\u2019énigme ANNIK MH DE CARUFEL LE DEVOIR Avec une langue de feu pleine de fulgurance, Jean-Claude Ravet nous invite à embrasser une éthique de la révolte."]
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