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Titre :
Relations
Revue mensuelle catholique d'intérêt général préoccupée par la justice sociale qui contribue fortement à l'analyse de la société, au Québec et ailleurs. [...]

Les jésuites canadiens rêvaient, depuis longtemps, de publier une revue catholique d'intérêt général analogue à celles de leurs confrères d'Europe ou des États-Unis : Études, Civilta cattolica, Month, America, etc. L'oeuvre sociale créée avec l'École sociale populaire du père Joseph-Papin Archambault en sera le tremplin.

L'idée prend corps peu avant le début de la Deuxième Guerre mondiale avec la parution de la revue L'Ordre nouveau (1936-1940) à laquelle participent les pères Jacques Cousineau, Joseph-Papin Archambault, Omer Genest, Joseph Ledit et Jean d'Auteuil Richard. Ce dernier est chargé de fonder et de diriger une nouvelle revue qui visera un lectorat élargi; il conservera son poste jusqu'en 1948.

Parmi tous les titres suggérés, c'est Relations qui est retenu. Il fait, bien sûr, référence aux Relations des jésuites, par l'entremise desquelles ceux-ci avaient fait connaître leurs actions en Nouvelle-France. Ce titre convient, en outre, au domaine que la revue se propose d'explorer, celui des relations humaines sur tous les plans : familial, religieux, social, économique, politique, national et international.

Dès le début, Relations prend une physionomie à peu près définitive avec ses rubriques fixes : éditoriaux, grands articles, commentaires, chroniques diverses, comptes rendus de livres. Le succès dépasse les espoirs : dès le second numéro, 4000 exemplaires s'envolent, plus de 7000 en décembre 1943, 15 000 en 1946.

Plusieurs raisons expliquent ce succès : le caractère engagé de la revue, l'appétit des lecteurs privés des revues européennes durant la guerre, la collaboration des laïcs. La revue mène des luttes décisives contre les cartels, en particulier contre le trust de l'électricité. Elle prépare ainsi l'opinion à la nationalisation qui viendra 20 ans plus tard.

En 1950, les évêques, dans leur Lettre sur le problème ouvrier, reconnaissent la vocation industrielle et urbaine du Québec. Dans ce vaste mouvement, Relations est plus qu'un simple témoin; elle y participe intensément, à certaines heures, jusqu'à risquer son existence. C'est pour ces raisons que la revue Relations peut être décrite comme une tribune du catholicisme de gauche québécois.

En octobre 1956, Relations publie le numéro du 15e anniversaire. Quelles causes sert la revue? Celles de l'Église et des âmes, celles de la personne humaine et de la justice sociale, celles de la communauté canadienne-française et de la patrie canadienne et, enfin, les causes d'ordre international.

À partir de 1966, Relations s'efforce de suivre davantage l'actualité, surtout dans le domaine social. L'effort de la revue s'ajuste aux événements mais demeure généralement dispersé. Relations se positionne comme un outil d'analyse et commente l'actualité dans des dossiers qui lui permettent de prendre un certain recul et d'attirer la collaboration d'intellectuels spécialisés et réputés. La revue demeure attentive aux défis que posent les mutations du temps présent à la foi religieuse et à la volonté d'engagement, au Québec et dans le monde.

Ce mensuel existe depuis 1941. Une telle longévité, dans le domaine du magazine engagé qui s'oppose à la logique marchande, est une rareté. Parmi ses collaborateurs, mentionnons les pères Émile Bouvier, L.-C. de Léry et P.-É. Racicot, Jean Vallerand, Ernest Robitaille, Paul Gérin-Lajoie, Victor Barbeau et Fernand Dumont, Gregory Baum, ainsi que plusieurs auteurs littéraires, dont Wajdi Mouawad, Élise Turcotte et Hélène Monette.

Sources

BEAULIEU, André et autres, La presse québécoise des origines à nos jours, vol. 7 : 1935-1944, Sainte-Foy, Les Presses de l'Université Laval, 1985, p. 208-212.

CORNELLIER, Louis, « Revue - 70 ans de Relations », Le Devoir, 12 mars 2011, p. F5.

ST-AMANT, Jean-Claude, « La propagande de l'École sociale populaire en faveur du syndicalisme catholique 1911-1949 », Revue d'histoire de l'Amérique française, vol. 32, n° 2, 1978, p. 203-228.

Éditeurs :
  • Montréal, Canada :École sociale populaire,1941-2024,
  • Montréal, Canada :un groupe de Pères de la Compagnie de Jésus,
  • Montréal :Éditions Bellarmin,
  • Montréal :Centre justice et foi
Contenu spécifique :
Juillet - Août 2018, No 797
Genre spécifique :
  • Revues
Fréquence :
six fois par année
Notice détaillée :
Titre porté avant ou après :
    Prédécesseur :
  • Ordre nouveau (Montréal, Québec : 1936)
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Références

Relations, 2018-07, Collections de BAnQ.

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[" NUMÉRO 797 AOÛT 2018 Artiste invitée : PAMELA WITCHER P P C O N V E N T I O N : 4 0 0 1 2 1 6 9 AnAlyse sur les mères porteuses utérus à louer ?S\u2019OUVRIR À LA culture sourde 2 RELATIONS 796 MAI-JUIN 2018 RELATIONS 797 JUILLET-AOÛT DIRECTRICE Élisabeth Garant RÉDACTEUR EN CHEF Jean-Claude Ravet RÉDACTRICE EN CHEF ADJOINTE Catherine Caron SECRÉTAIRE DE RÉDACTION Emiliano Arpin-Simonetti ASSISTANT À LA RÉDACTION Marc-Olivier Vallée DIRECTION ARTISTIQUE Mathilde Hébert ILLUSTRATIONS Sylvie Cotton, Jacques Goldstyn RÉVISION/CORRECTION Éric Massé COMITÉ DE RÉDACTION Frédéric Barriault, Gilles Bibeau, Mélanie Chabot, Eve-Lyne Couturier, Dario De Facendis, Jonathan Durand Folco, Claire Doran, Céline Dubé, Lorraine Guay, Mouloud Idir, Alexandra Pierre, Rolande Pinard, Louis Rousseau, Michaël Séguin COLLABORATEURS Gregory Baum?, André Beauchamp, Jean Bédard, Jean-Marc Biron, Dominique Boisvert, Marc Chabot, Denise Desautels, Amélie Descheneau- Guay, Robert Lalonde, Marco Veilleux IMPRESSION HLN sur du papier recyclé contenant 100 % de fibres post-consommation.DISTRIBUTION Disticor Magazine Distribution Services Relations est membre de la SODEP et de l\u2019AMéCO.Ses articles sont réper toriés dans Érudit, Repère, EBSCO et dans l\u2019Index de pério di ques canadiens.SERVICE D\u2019ABONNEMENT SODEP (Revue Relations) C.P.160, succ.Place-d\u2019Armes Montréal (Québec) H2Y 3E9 514-397-8670 abonnement@sodep.qc.ca ABONNEMENT EN LIGNE www.revuerelations.qc.ca TPS: R119003952 TVQ: 1006003784 Dépôt légal Bibliothèque et Archives nationales du Québec: ISSN 0034-3781 ISSN (version numérique) : 1929-3097 ISBN (version imprimée) : 978-2-924346-36-5 ISBN (version PDF) : 978-2-924346-37-2 BUREAUX 25, rue Jarry Ouest Montréal (Québec) H2P 1S6 tél.: 514-387-2541, poste 279 relations@cjf.qc.ca www.revuerelations.qc.ca Fondée en 1941 La revue Relations est publiée par le Centre justice et foi, un centre d\u2019analyse sociale progressiste fondé et soutenu par les Jésuites du Québec.Depuis plus de 75 ans, Relations œuvre à la promotion d\u2019une société juste et solidaire en prenant parti pour les exclus et les plus dé munis.Libre et indépendante, elle pose un regard critique sur les enjeux sociaux, écono miques, politiques, environnementaux et religieux de notre époque.NUMÉRO 797 JUILLET-AOÛT 2018 5 ÉDITORIAL UN CHEMIN DE VIE Jean-Claude Ravet ACTUALITÉS 6 UTÉRUS À LOUER?Marie-Hélène Parizeau 9 L\u2019ENSEIGNEMENT SUPÉRIEUR SOUS-TRAITÉ Michaël Séguin 10 LE TERRITOIRE DES LUTTES SOCIALES Yves Carrier 12 DÉBAT FAUT-IL DÉSARMER LA POLICE?Francis Dupuis-Déri et Céline Bellot 32 AILLEURS BAINS SACRÉS DANS LE GANGE Gilles Bibeau 35 REGARD LE CHSLD, THÉÂTRE DE NOS VULNÉRABILITÉS ET DE NOS ANGOISSES Éric Gagnon et Nancy Jeannotte 37 CONCOURS «JEUNES VOIX ENGAGÉES» LA PAUVRETÉ, CHEMIN DE SOLIDARITÉ Pacifique Kambale Tsongo 39 SUR LES PAS D\u2019IGNACE LA LONGUE MARCHE DE LA RÉCONCILIATION Eva Solomon 41 QUESTIONS DE SENS L\u2019AIR FRAIS DE LA CAMPAGNE Jean Bédard 42 CHRONIQUE POÉTIQUE de Denise Desautels CONFETTIS RECENSIONS 44 LIVRES 49 PHOTO-DOCUMENTAIRE INTERACTIF 50 LE CARNET de Robert Lalonde CHRONIQUE D\u2019UN EMBUSQUÉ.DERNIER TEMPS 7 RELATIONS 797 JUILLET-AOÛT 2018 3 14 S\u2019ouvrir à la culture Sourde Marc-Olivier Vallée 17 et Si l\u2019identité de la perSonne Sourde, c\u2019était deux mondeS enchevêtréS?Daphnée Poirier 19 la trajectoire hiStorique de la Sourditude Véro Leduc 21 la langue deS SigneS n\u2019eSt paS une pantomime ! Darren (Daz) Saunders 23 ceS SourdS qui ne veulent paS entendre Entrevue avec Angélique del Rey, réalisée par Jean-Claude Ravet 24 leS perSonneS SourdeS ne Sont paS à réparer Soline Vennetier 26 quelle école pour leS enfantS SourdS ?Theara Yim 28 deS barrièreS à l\u2019action citoyenne Céline Métivier et Isabelle Tremblay 29 repenSer l\u2019art grâce à la langue deS SigneS Julie Châteauvert et Tiphaine Girault ARTISTE INVITÉE Artiste multidisciplinaire, Pamela E.Witcher est née à Montréal d\u2019une famille sourde originaire de Terre-Neuve.Elle a eu la chance d\u2019embrasser diverses langues et cultures: langue des signes américaine, québécoise, maritime, de même que l\u2019anglais et le français.Elle a fréquenté l\u2019école des Sourds et des écoles pour entendants.À travers la musique signée, des vidéos expérimentales, la poésie, la peinture, elle explore diverses facettes de son expérience existentielle et sourde, en quête d\u2019authenticité et remettant en question les normes sociales.Elle a orga - nisé l\u2019exposition «Peuple de l\u2019œil: 160 ans d\u2019histoire de la communauté sourde» à l\u2019Écomusée du fier monde, à Montréal.Elle est, en outre, cofondatrice du Groupe BWB qui a pour mission de faire connaître la lutte contre l\u2019audisme et le capacitisme et qui a remporté, en 2013, le prix du meilleur projet social dans le cadre du concours «Les sciences humaines changent le monde» de l\u2019UQAM et le prix national du Conseil des Canadiens avec déficiences, en 2014.Ses œuvres ont été exposées à plusieurs endroits au Québec, en Ontario et aux États-Unis..DOSSIER 23 Pamela Witcher, S\u2019unir.Réfléchir.Agir.L\u2019avenir est entre nos mains, 2005, acrylique sur toile, 38 x 63,5 cm É U A U L L F F A B R L E C L P S L E Q L J C C R L P L C COMMANDEZ-LE ! CHAQUE ANCIEN NUMÉRO EST OFFERT AU PRIX DE 4$ + taxes et frais de port.514-387-2541 poste 234 | cleguen@cjf.qc.ca Voir la liste complète sur notre site : revuerelations.qc.ca/boutique VERSION NUMÉRIQUE (À L\u2019UNITÉ) ÉGALEMENT DISPONIBLE www.vitrine.entrepotnumerique.com (section revues culturelles numériques) VOUS AVEZ MANQUÉ UN NUMÉRO?791 792 793 150e DU CANADA: LE CORPS OBSOLÈTE?POUR UNE DÉMONDIALISATION CE QU\u2019ON NE FÊTERA PAS L\u2019IDÉOLOGIE TRANSHUMANISTE EN QUESTION HEUREUSE 794 795 796 AGIR EN COMMUN TUMULTES POLITIQUES MÉMOIRE DES LUTTES AU QUÉBEC À L\u2019HEURE DES FRACTURES IDENTITAIRES DÉCODER LES TEMPS PRÉSENTS POUR CONTINUER LE COMBAT LES DOSSIERS DES DERNIÈRES ANNÉES TRILOGIE DU 75e ANNIVERSAIRE 782 L\u2019AMOUR DU MONDE \u2013 SOCLE DE TOUTE RÉSISTANCE 783 LA RÉSISTANCE, IMPÉRATIF DE NOTRE TEMPS 784 LA PUISSANCE DE LA CRÉATION 785 À QUI LA TERRE?ACCAPAREMENTS, DÉPOSSESSION, RÉSISTANCES 786 LE RÉVEIL ÉCOCITOYEN : INITIATIVES ET MOBILISATIONS 787 LA TRAHISON DES ÉLITES \u2013 AUSTÉRITÉ, ÉVASION FISCALE ET PRIVATISATION AU QUÉBEC 788 INCURSION DANS L\u2019ATHÉISME 789 VIOLENCES \u2014 ENTENDRE LE CRI DES FEMMES 790 AMÉRIQUES : LA LONGUE MARCHE DES PEUPLES AUTOCHTONES es vacances, comme la réduction du temps de travail, sont historiquement le fruit de luttes sociales.Dans ce temps d\u2019arrêt et de repos1, la vie reprend ses droits, les travailleurs et les travailleuses ne sont plus réduits à n\u2019être qu\u2019une simple force de travail au service du capital.Si cette conquête d\u2019espaces et de temps vitaux est devenue un droit inaliénable, elle nous indique encore aujourd\u2019hui le cap des luttes à mener : lutter contre un système technofinancier qui transforme petit à petit la planète en une vaste usine et l\u2019humain, la nature et la vie même, en marchandises et en capitaux.Un système dont découlent une conception de la vie et un rapport au monde et à la Terre qui menacent non seulement les relations hu - maines dans ce qu\u2019elles ont d\u2019essentiel, mais la survie même de l\u2019humanité et des écosystèmes.La période des vacances constitue un relai fondamental dans cette lutte, car c\u2019est un temps propice pour se délester un tant soit peu de l\u2019emprise de l\u2019utilitarisme sur nos vies et de son injonction à la performance.Dans le même esprit, on entend de plus en plus parler d\u2019un droit à la déconnexion.En ce sens, on ne peut que saluer l\u2019initiative de Québec solidaire, qui a déposé un projet de loi, en mars dernier, visant à intégrer aux normes du travail le droit pour les travailleurs et les travailleuses de ne pas être constamment en contact avec leur employeur par le biais d\u2019outils numériques.Afin d\u2019éprouver dans notre chair les liens intimes qui nous unissent à la vie et à la Terre, pourquoi ne pas faire de nos vacances un temps de joie, de gratitude, de liberté ?Une façon simple de le faire, c\u2019est de prendre le temps.Être présent à soi, à la nature dont nous sommes partie intégrante.Être attentif à la vie en nous, accueillir avec reconnaissance la beauté du monde \u2013 « l\u2019attention est la prière naturelle de l\u2019âme », disait le poète Paul Celan.Éprouver la vie sensible \u2013 précisément ce qui n\u2019a aucune valeur pour l\u2019idéologie dominante, elle qui nous pousse à faire corps avec les nouvelles technologies et à acquiescer sans regret à n\u2019être que de simples rouages d\u2019une machine, dépourvus d\u2019intériorité, de profondeur, de mystère.Cultiver la joie de vivre et les relations fragiles, mais essentielles et vitales, avec les choses et les êtres, à la fois proches et lointains, familiers et étrangers.Consentir, enfin, à la res pon - sabilité de fonder un monde commun.Suivre ce chemin, c\u2019est s\u2019ouvrir par les sens au sens de la vie, à un autrement que soi, à un au-delà de soi, infini au cœur du fini, appelant du fond de soi à répondre au don bouleversant de la beauté gratuite par la bonté et la justice.À faire du monde une œuvre d\u2019art.Cette expérience intime ne peut que nourrir notre engagement et ressourcer notre persévérance dans l\u2019adversité.Car être présent aux liens vivants, spirituels et symboliques qui nous unissent au monde déjoue l\u2019indolence et l\u2019impuissance qui nous confinent, dans le vaste enclos du superficiel et du superflu, à l\u2019horizon plombé.C\u2019est d\u2019autant plus essentiel que le risque est grand de se décourager et de se démobiliser devant l\u2019ampleur de la tâche qui nous incombe et l\u2019écart abyssal entre ce qui devrait se faire et ce qui se fait réellement, ne serait-ce que sur le plan politique, pour contrer un système au pouvoir financier, technoscientifique et médiatique titanesque procurant « le bien-être à une minorité, tout en dévastant la nature et les êtres humains » (Karel Kosík).Et la tentation est grande de se replier dans la bien-pensance sectaire, ou d\u2019être contaminé par la haine de la vie.Notre tâche est celle de David contre Goliath.L\u2019espoir de vaincre serait ténu si le mythe biblique ne nous murmurait pas la possibilité d\u2019une victoire inespérée, comme le fait la figure christique et subversive du crucifié-ressuscité dans la tradition chrétienne.Ces récits ne figurent-ils pas, au fond, la puissance joyeuse de la vie face au règne lugubre de la mort ?La fragilité de l\u2019amour face à l\u2019arrogance de la haine ?C\u2019est en tout cas à cette confiance amoureuse que l\u2019expérience d\u2019être reliés à la vie nous convie, où existence rime spontanément avec espérance et résistance.Forts de cette fidélité, nous pouvons entendre comme s\u2019adressant à nous, au moment de défaillances et de découragements, cette parole du Talmud : « Il ne t\u2019incombe pas d\u2019achever l\u2019ouvrage, mais non plus de t\u2019y soustraire.» Entre-temps, bon été\u2026 et prenez le temps de prendre le temps ! Jean-Claude Ravet RELATIONS 797 JUILLET-AOÛT 2018 5 Un chemin de VIe L ÉDITORIAL Pamela Witcher, La Dame Nature, 2010, acrylique sur toile, 51 x 40,5 cm 1.Voir à ce sujet deux anciens éditos : « Temps d\u2019arrêt » (no 734, août 2009) et « Vacances, un beau projet » (no 710, août 2006). UtérUs à loUer?Des intérêts financiers et une logique hyper-individualiste sont derrière la volonté du Parti libéral du Canada de lever l\u2019interdiction de rémunérer les mères porteuses.Marie-Hélène Parizeau L\u2019auteure est professeure titulaire à la Faculté de philosophie de l\u2019Université Laval Pourquoi la question de la gestation pour autrui (GPA) et des mères porteuses revient-elle sur le devant de la scène au Canada ?Pourquoi vouloir modifier aujourd\u2019hui la Loi sur la procréation assistée, qui a maintenant 15 ans ?Cette loi encadre les techniques de procréation assistée pour les couples désirant un enfant, mais elle règlemente également de façon très stricte l\u2019uti - lisation et la manipulation technique d\u2019embryons humains à des fins de re - cherche, en plus d\u2019interdire la rétribution des mères porteuses ainsi que celle des intermédiaires (avocats, sites et agences de rencontre).Seul le remboursement des dépenses de la mère porteuse est admis - sible dans l\u2019entente qui la lie au couple.La loi a pour but de garantir la dimension altruiste de la GPA et, de facto, de limiter cette pratique.Pourquoi remettre en cause ce consensus social et législatif, fruit d\u2019un long processus de consultation publique \u2013 démarré avec la Commission royale d\u2019enquête sur les nouvelles techniques de reproduction en 1993 et qui a abouti à la loi de 2004 \u2013 , qui exprimait la volonté ferme d\u2019em - pêcher la commercialisation du corps humain et tout contrat qui légitimerait la marchandisation du corps des femmes?Qu\u2019est-ce qui, en 15 ans, a changé à ce point pour justifier que l\u2019on envisage une révision de l\u2019interdiction de la rémunération des mères porteuses ?Deux éléments peuvent être relevés.Tout d\u2019abord, la mondialisation de l\u2019économie a gagné le domaine de la procréation médica - lement assistée (PMA).Des pratiques interdites dans certains pays ne le sont pas dans d\u2019autres.Le recours aux mères porteuses est pratiqué de manière commerciale en Inde, mais aussi en Ukraine, en Russie et aux États-Unis.Le tourisme procréatif s\u2019est accentué depuis les années 2000 et constitue une source de profit non négligeable pour de nombreuses cliniques privées et leurs intermédiaires quand on sait que le recours aux mères porteuses coûte 15 000 dollars en Ukraine, mais entre 120 000 $ et 300 000 $ aux États-Unis.Dans les faits, la GPA n\u2019y est accessible qu\u2019à une très faible minorité de personnes ayant des moyens financiers généralement très élevés.Cette industrie de la PMA, dans laquelle s\u2019inscrit la GPA, prolifère parce qu\u2019il n\u2019y a pas d\u2019accords internationaux à ce sujet.Le deuxième facteur explicatif con - cerne l\u2019effacement progressif des frontières entre le critère thérapeutique (médical) et celui, plus flou et général, de la santé.L\u2019Organisation mondiale de la santé a énoncé, en 1946, une définition consensuelle de la santé qui n\u2019a guère changé : « La santé est un état de complet bien-être physique et mental, et ne consiste pas seulement en une absence de maladie ou d\u2019infirmité.» Une telle définition qui lie la santé au bien- être économique et socioculturel s\u2019ouvre à une pluralité de critères \u2013 modifications ou améliorations du corps ou de l\u2019esprit, bébé à la carte, génétique récréative, etc.Or, il faut le rappeler, le critère thérapeutique a fait l\u2019objet de discussions intenses depuis le début de la PMA, l\u2019infertilité n\u2019étant pas une maladie, ni le bébé un médicament.Certains pays ont limité l\u2019accès et l\u2019utilisation des techniques de PMA à un projet parental validé par un diagnostic formel d\u2019infertilité (chez les femmes : obstruction des trompes de Fallope, absence d\u2019utérus, etc.; chez les hommes : altération du sperme, obstruction des conduits, etc.), 6 RELATIONS 797 JUILLET-AOÛT 2018 mais en excluant la gestation pour autrui.D\u2019autres pays ont libéralisé la PMA, la faisant basculer dans une logique d\u2019offre et de demande en matière de santé ouverte à toutes les formes de demandes de parentalité \u2013 femme professionnelle ne voulant pas être enceinte mais voulant un enfant à partir de ses ovules et du sperme de son conjoint, couples homosexuels qui veulent avoir un bébé, ou encore des jumeaux issus du sperme de chacun des deux pères, etc.La PMA et la GPA, dans cette perspective libérale où toutes les formes de parentalité rendues possibles par diverses méthodes techniques (fécondation in vitro, insémination artificielle avec donneur, don d\u2019ovules, etc.) sont permises, s\u2019inscrivent dans une logique de privatisation de la santé et d\u2019un désir individuel exacerbé avec plus ou moins d\u2019encadrement juridique, selon les pays.RELATIONS 797 JUILLET-AOÛT 2018 7 Offensive contre Trans Mountain le printemps dernier, Greenpeace a mené une campagne active contre le prêt de 145 millions de dollars que le mouvement Desjardins a accordé au projet d\u2019élargissement de l\u2019oléoduc trans mountain de la pétrolière Kinder morgan, en Colombie-Britannique, projet qui a depuis été racheté par ottawa.l\u2019organisation écologiste a ainsi encouragé les membres de l\u2019institution ?nancière à se mobiliser pour demander le retrait de ce soutien ?nancier et la ?n de tout investissement dans les pipelines des sables bitumineux en vue de l\u2019assemblée générale annuelle de leur caisse, qui a eu lieu en mars ou en avril derniers.résultat?: pas moins de 35 caisses populaires di?érentes, représentant 700?000 membres, ont adopté des résolutions en ce sens.rappelons que le projet trans mountain permettrait de tripler la capacité de l\u2019oléoduc actuel, qui atteindrait près de 900?000 barils de pétrole par jour, et ferait passer de 5 à 34 le nombre mensuel de navires pétroliers dans la région de Vancouver.De plus, le pipeline traverserait le territoire de plusieurs premières nations, 1500 cours d\u2019eau et contribuerait à la hausse importante de la production pétrolière albertaine, une des plus polluantes au monde.Pour un nouveau journalisme international en avril dernier, di?érents médias numériques indépendants de langue française se sont regroupés au sein du Collectif pour un nouveau journalisme international, en plus de lancer un manifeste à cette occasion pour donner de la visibilité à leur initiative.réunissant des sites Web spécialisés dans la couverture médiatique de régions particulières (l\u2019europe de l\u2019est, les Balkans, le moyen-orient, l\u2019Iran, l\u2019Asie centrale, etc.), le collectif souhaite «?construire des nouveaux espaces de coopération entre sites d\u2019information indépendants?» pour créer un nouveau modèle au moment où les grands médias composent avec des moyens ?nanciers réduits et que la couverture médiatique inter - nationale est souvent la première à en faire les frais.à l\u2019opposé d\u2019un journalisme international où des correspondants dépêchés à l\u2019étranger couvrent souvent les événements en surface, le collectif souhaite fonder son modèle sur un journalisme «?ancré?», «?ré?exif?» et qui favorise tant la couverture d\u2019événements locaux que les regards croisés entre les sociétés.Voir .e s p o i r Attac remporte une bataille contre Apple Les militants d\u2019Attac lors d\u2019une action contre une boutique Apple à Paris, le 13 mars 2018.Photo : Attac France / Mélanie Poulain en février dernier, la justice française a débouté la multinationale Apple et l\u2019a condamnée à verser 3000 euros à l\u2019association altermondialiste Attac France pour couvrir ses frais juridiques.l\u2019entreprise américaine avait saisi les tribunaux ?n 2017 pour faire interdire l\u2019accès à ses magasins aux militants d\u2019Attac, qui ont pris Apple pour cible ces dernières années dans leurs actions pour lutter contre les paradis ?scaux.Apple est en e?et un cas emblématique : la Commission européenne a statué en 2016 que l\u2019entreprise avait payé trop peu d\u2019impôts à l\u2019Irlande, où se trouve son siège social européen, ce qui constituait des « avantages ?scaux indus » en vertu des normes européennes.la Commission évalue qu\u2019Apple a béné?cié d\u2019un taux d\u2019imposition aussi bas que 0,005 % en 2014.elle a donc forcé l\u2019Irlande à collecter 13 milliards d\u2019euros (environ 20 milliards de dollars) en arriérés ?scaux auprès de la multinationale, une obligation à laquelle le gouvernement irlandais s\u2019est plié bien qu\u2019il la conteste toujours devant les tribunaux, le pays ayant fait de son très faible taux d\u2019imposition aux entreprises une politique pour attirer les sièges sociaux des multinationales.pour maintenir la pression, Attac France a ainsi monté diverses opérations ces derniers mois contre des boutiques Apple, recouvrant leurs vitrines extérieures de peinture pour représenter l\u2019opacité de l\u2019entreprise et occupant les lieux dans le but de sensibiliser le public aux conséquences de l\u2019évasion ?scale.sitôt la requête d\u2019Apple rejetée, les militants d\u2019Attac ont repris leurs actions de désobéissance civile non violente. Tant le facteur du tourisme procréatif mondialisé que celui de l\u2019inscription de la PMA dans la logique de la santé mar- chandisée expliquent comment certains groupes dans la société canadienne, ayant des intérêts financiers ou des convictions libérales (l\u2019État n\u2019a pas à juger du bien mais du juste, c\u2019est donc la liberté individuelle qui doit s\u2019exprimer), pourraient avoir fait pression pour une révision qui élargisse la loi de 2004 sur la procréation assistée.Or, une fois de plus, le Québec se démarque du reste du Canada.Les quelques sondages d\u2019opinion menés au Québec tendent clairement vers le maintien de la loi, une position appuyée par de nombreux universitaires, cliniciens, juristes et féministes.Les mêmes arguments et principes qui ont été utilisés pour justifier la loi de 2004 sont ici réaffirmés : la grossesse pour autrui constitue une atteinte fondamentale aux droits de la personne et à la dignité humaine.Dans le contexte du Code civil du Québec, le corps d\u2019une femme ne saurait faire l\u2019objet d\u2019un contrat, pas plus que l\u2019enfant à naître \u2013 un nouveau-né n\u2019est pas à vendre.La GPA peut être associée à une forme d\u2019esclavage, puisque ce sont les femmes les plus démunies ou les plus vulnérables qui constituent \u2013cela est démontré dans les pays qui l\u2019autorisent \u2013 le bassin de population dans lequel sont recrutées les mères porteuses.Dans ce contexte, la motivation de la mère porteuse est rarement altruiste mais avant tout économique.La GPA équivaudrait à « un travail » \u2013 porter un enfant \u2013 pour lequel la femme gagne un salaire et dont l\u2019enfant est un produit.Au plan éthique, on peut se demander comment, dans ces conditions, cette pratique respecte la dignité de la personne humaine et est compatible avec notre conception de l\u2019humanité.Par ailleurs, je ne peux m\u2019empêcher de penser que les Québécois, et particulièrement les Québécoises, ont gardé la mémoire collective des orphelinats qui ont existé pendant 150 ans jusqu\u2019à la 8 RELATIONS 797 JUILLET-AOÛT 2018 Bandung du Nord Du 4 au 6 mai dernier se tenait à paris une grande conférence internationale intitulée «?Bandung du nord?».Inspirée du mouvement tiers-mondiste né en 1955 à la conférence de Bandung, en Indonésie, qui avait réuni pour la première fois les dirigeants de pays du sud global, l\u2019événement réunissait les représentants de mouvements sociaux non blancs qui luttent pour la décolonisation au sein des pays du nord.proposant l\u2019idée d\u2019une «?Internationale décolo- niale?», l\u2019événement visait à tisser des alliances et des solidarités entre les mouvements décolo- niaux d\u2019occident, a?n de lutter notamment contre la montée des nationalismes supréma- tistes et l\u2019ultralibéralisme, de même que contre la domination impérialiste sous toutes ses formes.on estime que près du quart de la population globale des pays occidentaux est aujourd\u2019hui composée de personnes issues de pays ayant subi ou subissant toujours une forme ou une autre de colonisation.Ces dernières sont porteuses d\u2019histoires diverses et sont confrontées au quotidien, de multiples façons, au racisme et à l\u2019héritage du colonialisme.Voir . Révolution tranquille, des filles-mères qui devaient abandonner leur bébé à la naissance sous les pressions sociales et religieuses, ainsi que du mouvement des orphelins de Duplessis, incluant les retrouvailles des années 1990.Cette douleur de l\u2019abandon vécue tant par les mères que par les enfants et tous les effets psychologiques manifestes ou refoulés qui en découlent ne peuvent être ignorés dans la réflexion sur les conséquences de la GPA, pas plus, d\u2019ailleurs, que la douleur des couples infertiles ou en mal d\u2019enfant.Il n\u2019y pas de jeu à somme nulle ni de logique marchande ou libérale qui s\u2019applique ici.La Loi sur la procréation assistée de 2004 doit être conservée sans faire de concession aux groupes qui ont des intérêts financiers dans le développement du marché de la PMA ou des convictions libérales hyper-individualistes et qui, d\u2019ailleurs, ne se soucient guère des plus vulnérables et des laissés-pour-compte de la société.l\u2019enseignement sUpérieUr soUs-traité La précarisation et la sous- traitance progressent de manière inquiétante à la TÉLUQ, divisant le corps enseignant.Michaël Séguin L\u2019auteur est vice-président aux relations intersyndicales du Syndicat des chargées et chargés de cours de l\u2019Université de Montréal On parle depuis bon nombre d\u2019années des dangers de la marchandisation de l\u2019éducation, c\u2019est-à-dire de la transformation des institutions d\u2019enseignement supérieur en entreprises à but lucratif au service de clients à fidéliser.Ce discours s\u2019ac com - pagne d\u2019ordinaire de l\u2019idée d\u2019assurance- qualité, de concurrence entre les universités pour attirer les meilleurs, d\u2019adéquation formation-emploi et, plus largement, de la recherche comme moteur de développement économique.Si les manifestations directes de cette vision peuvent sembler abstraites jusqu\u2019à un certain point, il en est toutefois une qui bouscule le monde universitaire québécois depuis deux ans : la sous-traitance de l\u2019encadrement de l\u2019enseignement à l\u2019université TÉLUQ.Rappelons pour la petite histoire que la TÉLUQ, une institution membre du réseau de l\u2019Université du Québec, existe depuis 1972 et qu\u2019elle a pour spécificité de n\u2019offrir que de la formation à distance à près de 20 000 étudiants.Dans ce modèle original, les cours sont conçus par des professeurs (permanents), tandis que la majeure partie de l\u2019accompagnement des étudiants est assuré par des tuteurs (contractuels).À cet égard, on ne saurait sous-estimer l\u2019importance de ces personnes disponibles pour encadrer les étudiantes et les étudiants, répondre à leurs questions, les évaluer et les encourager, dans une université s\u2019adressant princi - palement à des étudiants de première génération et à de nouveaux arrivants en requalification.Or, il semble que la direction de la TÉLUQ ne soit pas de cet avis.Résumons les faits.En réponse aux menaces de fermeture maladroitement proférées par François Blais alors qu\u2019il était ministre de l\u2019Enseignement supérieur, en octobre 2015, le nouveau directeur général choisit, peu de temps après, de procéder à une restructuration majeure de son université.Deux idées pour le moins douteuses sont au cœur de son programme : sous-traiter une part de l\u2019enseignement au privé et couper radicalement dans l\u2019encadrement des étudiants.Dès septembre 2016, la TÉLUQ confiait ainsi l\u2019enseignement de quatre programmes de langue en sous-traitance à l\u2019Institut MATCI Montréal, filiale d\u2019un établissement privé sis à Casablanca, au Maroc, éliminant au passage une quarantaine de postes de tuteurs.En 2017-2018, pas moins de 37 % des étudiants du premier cycle ont été encadrés par ce sous- traitant qui, pour couronner le tout, ne détient pas de permis d\u2019enseignement universitaire délivré par le ministère de l\u2019Enseignement supérieur.La volonté de la direction de faire disparaître la fonction de tuteur, et ce, aux dépens de la qualité de l\u2019encadrement offert aux étudiantes et aux étudiants, a connu un second rebondissement en mai 2017 dans le cadre de négociations entre l\u2019université et le Syndicat des professeures et des professeurs de la Télé-université (SPPTU).Ainsi, la direction et le syndicat se sont entendus pour créer un nouveau statut de « professeur sous contrat »: des professeurs précaires chargés d\u2019assurer l\u2019encadrement des étudiants à raison du tiers du temps jusqu\u2019ici alloué aux tuteurs (soit une heure par étudiant plutôt que trois).À compter de l\u2019automne prochain, seulement 25 % de l\u2019encadrement des étudiants de premier cycle sera le fait de tuteurs, contre 90 % par le passé \u2013 sans mentionner les cours donnés en sous-traitance.C\u2019est donc dire qu\u2019à moins que les tribunaux RELATIONS 797 JUILLET-AOÛT 2018 9 Manifestation des tuteurs et tutrices contre la vague de précarisation et de privatisation à la TÉLUQ, le 7 décembre 2017, devant le siège social de la Télé-université à Québec.Photo : FNEEQ-CSN leur donnent raison ou que le gouvernement s\u2019en mêle, la majorité des tuteurs sont menacés de mise à pied.Au-delà de la perte de 200 emplois d\u2019enseignants et d\u2019enseignantes hautement qualifiés, qui est en soi consternante, les choix de la TÉLUQ et du SPPTU sont préoccupants à plus d\u2019un égard.Tout d\u2019abord, ils montrent la fragilité des conventions collectives pour lutter contre la privatisation de l\u2019enseignement : si la filiale d\u2019un institut marocain, pourtant non reconnu par le ministère de l\u2019Enseignement supérieur, peut offrir en toute légalité des cours de langues dans une université québécoise, il y a potentiellement péril en la demeure pour l\u2019ensemble des écoles de langue universitaires.Et ce péril n\u2019est pas uniquement pour les employés : il concerne aussi les étudiantes et les étudiants qui feront les frais d\u2019un encadrement moindre et, potentiellement, d\u2019une formation à rabais, alors qu\u2019ils et elles ignoraient ces conditions au moment de s\u2019inscrire.Ces choix montrent aussi l\u2019in - quiétante absence de solidarité entre le personnel enseignant permanent (les professeurs) et le personnel enseignant contractuel (les chargés de cours, dont les tuteurs).Le fait que les professeurs de la TÉLUQ aient pu s\u2019entendre derrière des portes closes avec la direction sur le sort de leurs collègues tuteurs est alarmant.La lutte contre la marchandisation de l\u2019éducation et, par le fait même, contre une formation à distance visant purement et simplement à engranger des profits, exige de s\u2019élever au-dessus des considérations corporatistes.Faire des tuteurs du personnel jetable ne renforcera certainement pas l\u2019institution qui, en créant des « professeurs sous contrat», a simplement déplacé la précarité d\u2019un groupe vers un autre.en attendant la prochaine vague de sous-traitance.le territoire des lUttes sociales Le territoire a été un thème central du Forum social mondial tenu du 13 au 17 mars à Salvador de Bahia, au Brésil.Yves Carrier L\u2019auteur, théologien, est coordonnateur du CAPMO à Québec Un événement comme le Forum social mondial (FSM) de Bahia, au Brésil, est hors du commun : 60000 participants et participantes \u2013 provenant presque en totalité du Brésil \u2013, 1000 ateliers offerts, 19 axes thématiques proposés.Si le thème général du forum était « Créer c\u2019est résister, créer c\u2019est transformer ! », le thème transversal qui, à mon sens, rend mieux compte de l\u2019ensemble de cet espace de réflexion et de débat est celui du territoire : territoire nié, spolié ou revendiqué ; territoire rural, urbain ou ancestral ; territoire imaginaire, spirituel ou utopique ; espace de liberté, source d\u2019espérance et horizon utopique.Que ce soit derrière les projets de per- maculture, de coopératives d\u2019habitation, de médias communautaires, de maisons de jeunes, de femmes, d\u2019aînés, ou encore à travers les mobilisations des communautés afro-brésiliennes rurales et urbai - 10 RELATIONS 797 JUILLET-AOÛT 2018 Décès d\u2019Agustí Nicolau-Coll le 8 mai dernier, nous avons eu la tristesse d\u2019apprendre le décès de notre collaborateur, collègue et ami Agustí nicolau-Coll, mort subitement de maladie.membre du comité de rédaction de Relations et responsable des activités publiques du Centre justice et foi de 2010 à 2017, il était retourné dans sa Catalogne natale en septembre dernier pour pouvoir s\u2019investir à fond dans la cause de l\u2019indépendance, qui lui tenait tant à cœur.Il aura vécu cette dernière année en profonde ?délité avec ses convictions.une cérémonie a eu lieu le 10 juin dernier à montréal pour permettre à ses proches n\u2019ayant pas pu assister aux funérailles en Catalogne de lui rendre un dernier hommage et souligner son importante contribution à la communauté catalane du Québec.toutes nos condoléances à sa famille. nes \u2013 quilombos et terreiros\u2013, des Autochtones de la forêt amazonienne et des sans-terre en lutte contre les grands propriétaires terriens, les compagnies minières ou les spéculateurs, l\u2019appartenance à un territoire apparaît comme le vecteur d\u2019une civilisation nouvelle.Il est à la fois support du droit à la vie, lieu d\u2019habitation, source de travail, de loisir et de construction d\u2019un devenir collectif.Rien de nouveau à cela depuis les enclosures qui ont marqué le début de la lutte des classes en Angleterre au XVIIe siècle : le territoire a toujours été un enjeu central pour vivre et grandir dignement.Mais voilà, dans la plupart des pays du monde, l\u2019espace se voit de plus en plus privatisé, clôturé, emmuré, accaparé par de puissants conglomérats qui chassent les paysans et les Autochtones de leurs terres.Dans les mégapoles, les sans-toit re - ven diquent des logements pour vivre décemment pendant que d\u2019autres réclament le droit de pouvoir circuler librement sans être l\u2019objet de contrôle et de persécution de la part des forces de l\u2019ordre.Au- jourd\u2019hui comme hier, territoire et droit se conjuguent devant l\u2019abus de pouvoir des puissants et l\u2019absence d\u2019endroits décents pour les plus humbles qui sont jetés massivement en prison.La privation de liberté et la vente de son propre corps constituent la négation ultime du droit à son propre espace de dignité.Le système capitaliste, niant les droits des plus faibles, des exclus du marché, prétend prendre en charge l\u2019eau, la terre, l\u2019air, les ressources naturelles et les rapports sociaux, marchandisant tout sur son passage.Le sentiment qu\u2019éprouvent les pauvres et les victimes de l\u2019exclusion sociale est celui de n\u2019avoir de place nulle part, d\u2019être indésirables et inexistants, invisibles dans le regard de l\u2019autre, absents de ses préoccupations.De même, l\u2019espace démocratique de construction collective du bien commun dépend de la capacité d\u2019analyser la réalité et de puiser à la mémoire collective, comme cela se fait dans le cadre du FSM, qui sert ainsi d\u2019instrument de libération des « inédits possibles », comme disait Paulo Freire, se référant à des actions qui étaient même inimaginables avant la délibération collective.C\u2019est pourquoi les arts et la culture sont des « territoires » permanents de lutte dont l\u2019enjeu est l\u2019interprétation du passé et du présent, pour déterminer des projets d\u2019avenir.Déco - loniser notre imaginaire, libérer notre espérance et permettre l\u2019émergence de sociétés éprises de justice et de solidarité dans les rapports avec les autres et la nature sont les raisons d\u2019être du Forum social mondial.Ainsi, la multitude des sujets abordés dans les ateliers, au-delà de la critique et de la dénonciation d\u2019un système mortifère qui court à sa perte, ont proposé des centaines d\u2019avenues possibles pour se donner des modes de vie organiques et solidaires, respectueux du droit de chaque être vivant d\u2019occuper l\u2019espace nécessaire à son plein épanouissement sans porter préjudice aux autres.Je tiens à souligner la fierté retrouvée des populations noires et autochtones du Brésil, qui malgré tout ce qui les afflige continuent de chanter, de danser, de créer, de résister et de transformer la réalité à l\u2019insu d\u2019une oligarchie qui se bar - ricade derrière ses privilèges.En effet, depuis la destitution de la présidente Dilma Rousseff le 31 août 2016, Michel Temer, qui lui a succédé, et ses alliés nostalgiques de l\u2019ancienne « esclavocracie » ont, entre autres choses, modifié le code du travail en abolissant plusieurs droits fondamentaux acquis de chaude lutte.L\u2019âge de la retraite a été retardé de plusieurs années et les budgets en santé, en éducation et les dépenses sociales ont été gelés pour 20 ans.Cette décision a même été inscrite dans la Constitution du pays.Mais à bien y regarder, les puissants sont des « nains » aliénés par leurs avoirs, et le géant qui se dresse et commence à marcher porte en lui la résilience mil - lénaire de ceux et celles qui savent construire d\u2019autres imaginaires pour s\u2019approprier de nouveaux espaces de souveraineté.Si les reculs et les ressacs sont toujours possibles, le flot irrésistible d\u2019un peuple en mouvement ne saurait être retenu bien longtemps.Les paroles d\u2019une chanson célèbre de l\u2019artiste bré - silien Chico Buarque, s\u2019adressant à la dictature militaire, restent toujours actuelles : « Malgré toi, demain sera un jour nouveau.» RELATIONS 797 JUILLET-AOÛT 2018 11 Manifeste démondialiste en cette année électorale au Québec, trois de nos collaborateurs, dont deux de notre numéro «?pour une démondialisation heureuse?» (no 793, décembre 2017) ont lancé, le 2 mai dernier, un Manifeste québécois pour la démondialisation.les auteurs \u2013?Jonathan Durand Folco, éric martin et simon-pierre savard-tremblay?\u2013 appellent la population québécoise à se réapproprier la souveraineté politique a?n de rompre avec un ordre mondial imposé par le haut à travers les grandes institutions de la mondialisation capitaliste \u2013?telles que l\u2019organisation mondiale du commerce, le Fonds monétaire international, la Banque mondiale?\u2013 et les multinationales, qui exercent leur propre forme de souveraineté.Ils appellent ainsi à récupérer les leviers politiques nécessaires pour réaliser la démocratisation de l\u2019économie de même que l\u2019urgente transition écologique et le développement d\u2019une réelle coopération internationale.Il est possible de signer le manifeste à l\u2019adresse suivante?: .Grande manifestation lors de la marche d\u2019ouverture du Forum social mondial qui s\u2019est déroulé du 13 au 17 mars 2018 à Salvador de Bahia, au Brésil.Photo: Flickr / Dêja Chagas Désarmer la police permettrait de sauver des vies.Francis Dupuis-Déri L\u2019auteur, professeur de science politique à l\u2019UQAM, a dirigé l\u2019ouvrage À qui la rue ?Répression policière et mouvements sociaux (Écosociété, 2013) L\u2019abolition de la police, comme celle des prisons, nécessiterait la fin de notre société inégalitaire, puisque ces institutions ont pour fonction de protéger les riches des pauvres, comme l\u2019admettait candidement Adam Smith, un des pères intellectuels du libéralisme économique.En Europe, les premières milices urbaines étaient composées de bourgeois volontaires.Fatigués de patrouiller leur quartier, ces bourgeois exigèrent de la Ville ou de l\u2019État la formation de corps policiers professionnels qui, rapidement, se considéreront au-dessus de la société, ou même contre celle-ci.S\u2019il est difficile d\u2019envisager, dans le contexte actuel, l\u2019abolition (pourtant souhaitable) de la police, mentionnons néanmoins que celle-ci n\u2019a pas besoin d\u2019être armée.Dans certains pays d\u2019ailleurs, les unités de patrouille n\u2019ont pas d\u2019armes à feu, comme en Grande-Bretagne et en Norvège.Or, selon plusieurs des chefs de police québécois interviewés pour le livre Désarmer la police ?: un débat qui n\u2019a pas eu lieu (Éditions du Méridien, 1993), écrit par Yves Dubé (un ancien policier) et Line Beauchesne, ce modèle ne serait pas adapté à l\u2019Amérique du Nord.C\u2019est encore cet argument culturaliste qu\u2019avançait en 2017 l\u2019ancien chef du Service de police de la Ville de Montréal (SPVM), Philippe Pichet, lors de la présentation de son bilan annuel à l\u2019hôtel de ville.l\u2019illusion de la sécurité Pourtant, pour ne prendre que cet exemple, qui sait que les agents de la police provinciale de Terre-Neuve (Royal Newfoundland Constabulary \u2013 RNC) n\u2019ont été armés qu\u2019à partir des années 1990, en réponse aux revendications de leur fraternité qui disait s\u2019inquiéter pour la sécurité de ses membres ?Or, d\u2019autres agents rappelaient alors que le seul policier tué par balle à Terre-Neuve était un agent de la GRC, en 1964.Il avait tenté d\u2019appréhender des évadés de prison, qui l\u2019ont abattu\u2026 avec son arme de service.Quant au dernier agent de la RNC tué en service, l\u2019affaire remonte à 1959 : il avait succombé à un coup de bâton reçu lors d\u2019une charge contre une ligne de piquetage tenue par des bûcherons et leurs familles.Parlant de bûcherons\u2026 des chefs de police québécois cités dans le livre Désarmer la police ?avançaient un autre argument pour refuser de désarmer les unités de patrouille : l\u2019arme de service fait partie de l\u2019identité de la police, comme la hache pour le bûcheron.Certes\u2026 mais qu\u2019arriverait-il si seulement quatre ou cinq coups de hache par année étaient assénés pour l\u2019ensemble des milliers de bûcherons pourtant tous équipés d\u2019une hache de service ?Et si on constatait aussi que presque chaque utilisation d\u2019une hache avait pour conséquence la mort d\u2019un pauvre homme en crise psychotique?Sans doute la société exigerait-elle alors que les bûcherons ne puissent se balader tout le temps avec leur hache et que la formation des bûcherons soit revue en profondeur\u2026 D\u2019ailleurs, la police du Québec n\u2019est presque jamais impliquée dans des fusillades contre de vrais criminels.Les bilans annuels du SPVM indiquent que la police ne tire en une année que quelques coups de feu, lors d\u2019un ou deux événements.Il ne faut donc pas se laisser berner par les films et les séries télévisées ayant pour héros des policiers qui tirent des centaines de coups de feu pour sauver leur famille, leur ville ou la planète.Or, au-delà des arguments pragmatiques, le livre Désarmer la police ?révélait surtout que l\u2019obsession des chefs de police pour l\u2019arme de service relève d\u2019un power trip et d\u2019une conception machiste de l\u2019identité policière, sans lien réel avec la sécurité des troupes et la lutte contre la criminalité.police armée, danger mortel Il est grand temps de relancer la discussion qu\u2019avait tenté d\u2019initier le livre d\u2019Yves Dubé et Line Beauchesne, dans les années 1990, et de produire des recherches systématiques et comparatives avec d\u2019autres pays à ce sujet.Il faut d\u2019ailleurs saluer le travail de Jeanne Corriveau, journaliste du Devoir, qui proposait justement, en avril dernier, un article intitulé « Faut-il désarmer les policiers ?».Elle y rappelait qu\u2019« [a]u Québec, 14 personnes ont été atteintes gravement ou fatalement par des balles tirées par des policiers en 2015, alors qu\u2019en 2016, ce sont 11 individus qui sont morts et 8 qui ont été blessés » par des tirs policiers.Elle ajoutait que depuis 2000, « 42 % des personnes tombées sous les balles des policiers souffraient de problèmes de santé mentale et 45 % montraient des symptômes d\u2019abus de drogue ou d\u2019alcool ».Bref, il semble qu\u2019une police armée représente une menace mortelle pour les citoyens souvent les plus démunis de notre société.C\u2019est particulièrement le cas dans un contexte où on assiste par ailleurs à une militarisation croissante de l\u2019arsenal et des tactiques de la police1.Pourquoi alors ne pas réfléchir à désarmer la police, en attendant de refonder notre société sur des bases égalitaires, pour ne plus du tout en avoir besoin ?12 RELATIONS 797 JUILLET-AOÛT 2018 La culture de l\u2019arme à feu est forte au sein de la police, spécialement en Amérique du Nord.Pourtant, dans certains pays comme la Grande-Bretagne, la Norvège ou la Nouvelle-Zélande, une grande partie des policiers ne portent pas d\u2019arme à feu.Faudrait-il s\u2019en inspirer ?Nos auteurs invités en débattent.1.Voir Thomas Gerbet, « Vague d\u2019achats de fusils d\u2019assaut au sein des corps policiers du Québec», Radio-Canada.ca, 15 mai 2018. RELATIONS 797 JUILLET-AOÛT 2018 13 FaUt-il désarmer la police ?Au-delà du désarmement, la police doit être plus largement soumise à un contrôle civil et démocratique.Céline Bellot L\u2019auteure est directrice de l\u2019École de travail social de l\u2019Université de Montréal Devant les cas répétés de violence policière qui défrayent la manchette et touchent de manière disproportionnée des personnes mar - ginalisées ou issues de minorités, le désarmement de la police apparaît d\u2019emblée comme une idée permettant de sauver des vies.L\u2019arme de service, toutefois, n\u2019est qu\u2019un aspect des abus policiers et une réflexion plus large s\u2019impose.Le métier de policier, tout comme l\u2019organisation policière en soi, caractérisé par le monopole légal de l\u2019usage de la force, constituent en effet un enjeu démocratique pour nos sociétés contemporaines.Les risques de dérives, d\u2019abus de pouvoir et de pratiques déviantes sont suffi - samment importants pour imposer des cadres, des procédures et des structures dont le mandat est de garantir \u2013 autant aux citoyens qu\u2019au personnel policier lui-même \u2013 un fonctionnement exemplaire tant sur le plan de la protection des libertés que sur celui de l\u2019ordre public.Or, les dernières années ont permis de constater à quel point l\u2019encadrement et le contrôle du fonctionnement des organisations policières demeurent défaillants au Québec.En de nombreuses occasions, le travail des policiers a été remis en cause, qu\u2019on songe aux (trop) nombreuses personnes marginalisées tuées par balles policières, aux blessés lors des manifestations, aux contrôles et à la surveillance exercés à l\u2019endroit de journalistes, aux procédures et aux arrestations qualifiées d\u2019illégales par les tribunaux ou à la fabrication de preuves.Les contrôles existent pourtant.Les enquêtes internes, les comités déontologiques, les commissions d\u2019enquête, les enquêtes des coroners et, plus récemment, la création du Bureau des enquêtes indépendantes (BEI) se sont succédé depuis les années 1980 pour dénoncer, réprimander, recommander de nouvelles façons d\u2019agir.changer la culture policière Cependant, force est de constater que ces contrôles internes et externes ne sont pas parvenus à transformer de manière profonde la culture policière.Au quotidien, les dérives et les abus de pouvoir, notamment à l\u2019égard des populations marginalisées et / ou dissidentes, se perpétuent sans que les contrôles instaurés après coup modifient réellement les pratiques.Il s\u2019agit pourtant d\u2019un enjeu crucial.En effet, le fonctionnement exemplaire des organisations policières demeure un des baromètres essentiels de l\u2019état de notre démocratie et, par extension, de la confiance des citoyens à l\u2019endroit de leurs policiers et de leurs services de police.Dans ce contexte, l\u2019urgence d\u2019agir est réelle pour établir un vrai contrôle civil des organisations policières et du travail policier, non pas simplement en cas de problème, mais bien en amont, en exerçant une vigilance constante.Il ne s\u2019agit pas seulement de sévir contre les quelques proverbiales « pommes pourries », mais bien de soutenir la mise en œuvre d\u2019une véritable culture éthique et déontologique des organisations policières et des policiers eux-mêmes.Pour y parvenir, il importe de redonner aux citoyens le pouvoir de rappeler aux policiers leurs devoirs tant envers l\u2019État qu\u2019envers la population, notamment ceux de respecter de manière impérative les droits fondamentaux reconnus par les chartes et de soutenir une démarche réflexive en regard de leurs attitudes, comportements et pratiques.pour un vrai contrôle civil indépendant Seul un cadre civil et indépendant peut toutefois offrir la possibilité de s\u2019interroger sur le fonctionnement exemplaire de la police, l\u2019usage de la force, les pratiques discriminatoires, les profilages, les abus, les déviances, les ressources utilisées, les protocoles d\u2019intervention mis en place, etc.Trop souvent, les mécanismes de contrôle et de surveillance internes ou externes se sont contentés de juger du travail des policiers à l\u2019aune du seul respect ou non de la loi, sanctionnant parfois quelques policiers sans changer la culture policière et son organisation.Ainsi, même le BEI créé récemment n\u2019intervient qu\u2019en cas de personnes tuées ou blessées gravement par les services policiers, et ses membres sont d\u2019anciens po - liciers ou acteurs judiciaires.Aucun de ces contrôles ne s\u2019exerce de manière civile et indépendante et sur l\u2019ensemble des dysfonctionnements que connaissent les services policiers.Or, interroger la pratique policière et enquêter sur la police et son travail de manière indépendante demeurent, au Québec, un exercice difficile.Certes, des recherches, des témoignages, des dénonciations ont permis de lever le voile sur quelques abus et dérives.Pour autant, ces éléments ne sont que parcellaires.Pourtant, de nombreux pays, notamment en Europe du Nord, ont compris à quel point le contrôle civil et indépendant de la police constitue un gage de qualité, de performance, de légitimité, car il place le citoyen au cœur des dispositifs policiers.Ce virage ô combien nécessaire et urgent est le seul qui puisse rétablir la confiance, mais surtout poser les bases d\u2019une éthique de la pratique policière respectueuse des droits fondamentaux de tout un chacun.Mettre fin à une police qui s\u2019impose pour bâtir une police respectée et respectueuse reste la seule voie démocratique à suivre.Ceci peut (et doit) certes passer par le désarmement d\u2019une partie des corps policiers, mais surtout, plus largement, par la création d\u2019un véritable contrôle civil et indépendant. Marc-Olivier Vallée a scène se déroule dans le métro de Montréal, quelque part entre les stations Frontenac et Papineau, sur la ligne verte.Un jeune de 16 ou 17 ans est confortablement assis sur un banc, les yeux rivés sur l\u2019écran de son téléphone ; une scène typique des transports en commun en 2018.L\u2019adolescent fait alors un mouvement : il étire le bras autant qu\u2019il le peut \u2013 celui-là même qui tient son téléphone \u2013 et continue de fixer l\u2019écran.Le geste est tellement intégré que mon cerveau anticipe la suite : il est sur le point de prendre un selfie, un égoportrait qu\u2019il diffusera probablement dans les médias sociaux.Mais non, c\u2019est plutôt l\u2019inattendu qui surgit : le jeune fait une série de signes rapides d\u2019une main parfaitement cadrée avec l\u2019œil numérique de l\u2019appareil ; après quoi il baisse les bras et retrouve sa passivité initiale.J\u2019ai mis quelques secondes à comprendre ce qui venait de se passer sous mes yeux : ce garçon a enregistré une vidéo en utilisant la langue des signes, vidéo qu\u2019il a ensuite vraisemblablement envoyée à une connaissance, à la manière d\u2019un texto.Croiser des signeurs \u2013 comme on appelle les personnes qui utilisent l\u2019une des nombreuses langues des signes qui existent dans le monde \u2013 n\u2019est pas nécessairement une chose habituelle pour qui n\u2019a pas la chance d\u2019avoir une personne sourde ou malentendante dans son entourage.Dès lors, comment se douter à travers ces brefs et ponctuels moments de rencontre dans l\u2019espace public que bien des personnes sourdes ou malenten- L 14 RELATIONS 797 JUILLET-AOÛT 2018 DOSSIER s\u2019oUvrir à la cUltUre sourde Réalité méconnue, les personnes sourdes sont porteuses d\u2019une identité culturelle qui leur est propre.Cette culture sourde prend racine dans une histoire commune et dans la langue des signes, capable d\u2019autant d\u2019expressivité, de nuances et de poésie que toute autre langue parlée \u2013 comme en font foi les riches formes d\u2019expression artistique sourdes.Cela montre que la condition sourde n\u2019a pas à être vécue comme un handicap.À des lieues d\u2019une approche technomédicale les considérant comme des êtres «à réparer», les personnes sourdes assument leur condition et réclament des changements dans nos façons de faire société qui, trop souvent, sont inadaptées à leur réalité, les tenant à l\u2019écart \u2013 comme tant d\u2019autres groupes minoritaires \u2013 du plein exercice de leur citoyenneté. dantes sont unies entre elles par une langue, une histoire et une culture qui leur sont propres ?Que bon nombre de ces personnes dites déficientes auditives, à des lieues de se percevoir comme handicapées, revendiquent le statut de minorité culturelle et linguistique et se disent Sourds \u2013 avec un « s » majuscule \u2013 pour marquer cette appartenance culturelle ?Qui sait qu\u2019elles ne veulent pas forcément être intégrées dans notre monde de paroles, de bruits et de musique par le biais d\u2019appareils auditifs ou d\u2019un implant cochléaire et qu\u2019elles sont \u2013même sans ces aides technologiques \u2013 des êtres sensibles, expressifs, créatifs ?Les personnes sourdes ont un rapport au monde assurément très différent des personnes entendantes, mais pas moins riche pour autant ; un monde où la vue prend le pas sur l\u2019ouïe, le signe sur la parole.S\u2019ouvrir à la culture sourde, c\u2019est découvrir un univers aux mille chatoiements, comme autant de réalités différentes : du sourd profond de naissance au devenu-sourd ; de la sourde gestuelle qui utilise exclusivement la langue des signes pour communiquer à la sourde oraliste ayant appris, à force d\u2019enseignement et d\u2019entraînement, à oraliser et à lire sur les lèvres ; du sourd qui n\u2019arrive pas à supporter l\u2019inconfort des appareils auditifs à la sourde qui ne pourrait se passer des sons, même partiels, que lui procurent les siens ; de la personne qui baigne dans la culture sourde et dont l\u2019identité s\u2019ancre profondément dans celle-ci à celle qui en fait peu de cas ou qui la vit sans trop y penser.Ces quelques exemples ne sauraient évidemment représenter toute la diversité des expériences sourdes, tant le rapport que chacun entretient à la langue des signes, à la culture sourde et au monde des entendants est marqué par sa trajectoire de vie particulière : socialisation, scolarisation, rencontres ou non d\u2019autres Sourds dès l\u2019enfance, fréquentation ou non de Sourds au quotidien dans le milieu de vie ou de travail, etc.L\u2019ensemble de ces facteurs et bien d\u2019autres devraient nous prémunir contre toute tentation à généraliser les expériences des personnes sourdes et leurs revendications.Malgré tout, la plupart se reconnaissent une culture particulière ancrée dans le territoire qu\u2019elles habitent, dans leur façon d\u2019appréhender le monde et dans une langue signée qui leur permet de communiquer et d\u2019exprimer toutes les nuances de la condition humaine.Comme plusieurs minorités linguistiques et culturelles, les Sourds ont une histoire marquée par les luttes qu\u2019ils ont dû mener pour faire valoir leurs droits et par les pratiques répressives qu\u2019ils ont subies.Au XIXe siècle notamment, les langues des signes ont été au cœur d\u2019intenses débats qui se faisaient bien souvent entre éducateurs enten- dants seulement, excluant d\u2019emblée l\u2019avis des premiers concernés.Le recours à la langue des signes ou son interdiction totale a ainsi longtemps divisé les esprits en deux camps \u2013 les oralistes et les gestualistes \u2013, où les premiers ont occupé une position de force jusqu\u2019à très récemment.RELATIONS 797 JUILLET-AOÛT 2018 15 Pamela Witcher, S\u2019unir.Réfléchir.Agir.L\u2019avenir est entre nos mains, 2005, acrylique sur toile, 38 x 63,5 cm À ce titre, le Congrès de Milan, en 1880, est un marqueur historique important pour les communautés sourdes : réunissant des spécialistes de l\u2019enseignement aux personnes sourdes, l\u2019assemblée \u2013 à très forte majorité entendante \u2013 a consacré la méthode orale et proscrit le recours aux langues des signes, légitimant ainsi diverses formes de punitions et de violences qui avaient cours à l\u2019égard des enfants qui persistaient à signer entre eux.Nombreux sont ceux et celles qui sont ainsi passés à côté de l\u2019apprentissage d\u2019une langue signée leur ouvrant un monde de sens.Lorsqu\u2019on sait qu\u2019un enfant sourd mis en contact avec une langue des signes dès son plus jeune âge, dans le processus normal d\u2019acquisition de sa langue première, babillera avec ses mains, on mesure à la fois l\u2019extraordinaire aptitude et prédisposition de l\u2019être humain pour le langage \u2013quel qu\u2019en soit le moyen d\u2019expression \u2013 tout autant que l\u2019indicible violence consistant à restreindre, contraindre, brimer et borner cet élan.Il faudra attendre les années 1960 pour voir un premier linguiste, l\u2019Américain William Stokoe, se pencher sur les langues des signes en tant qu\u2019objet scientifique, développant ainsi notre connaissance à leur sujet en même temps qu\u2019une meilleure compréhension de la faculté de langage.La prise de conscience connaîtra un tournant dans les années 1970-1980, alors qu\u2019un « réveil sourd » marqué par diverses mobilisations (notamment aux États-Unis) permet de mettre en lumière la condition sourde, mais surtout l\u2019existence d\u2019une identité culturelle, linguistique, voire collective propre aux personnes sourdes.En mars 1988 par exemple, l\u2019Université Gallaudet \u2013 premier établissement d\u2019enseignement supérieur pour les Sourds, fondé en 1864, et, encore aujourd\u2019hui, seule université au monde entièrement consacrée aux personnes sourdes et malentendantes \u2013 se trouvera au cœur d\u2019une mobilisation sans précédent.À la suite d\u2019une intense campagne de mobilisation et de l\u2019occupation de l\u2019université par des étudiants, des professeurs et des membres du personnel de soutien, l\u2019insti - tution sera forcée de reculer et de nommer à sa tête pour la première fois de son histoire un président sourd plutôt qu\u2019un entendant.Cette importante victoire contribuera à faire connaître la condition des personnes sourdes et à changer en partie les perceptions des entendants à leur égard.16 RELATIONS 797 JUILLET-AOÛT 2018 DOSSIER « Mon français est un peu scolaire, comme une langue étrangère apprise, détachée de sa culture.Mon langage des signes est ma vraie culture.[\u2026] Le signe, cette danse des mots dans l\u2019espace, c\u2019est ma sensibilité, ma poésie, mon moi intime, mon vrai style.» EMMANUELLE LABORIT, LE CRI DE LA MOUETTE La lutte des Sourds est cependant loin d\u2019être terminée.Au Québec, les différents regroupements et associations de personnes sourdes militent depuis plusieurs années pour que la langue des signes québécoise (LSQ) soit inscrite dans la Charte de la langue française à titre de langue première des Sourds québécois.Ils souhaitent aussi que la LSQ soit reconnue comme langue d\u2019enseignement, pour fournir aux élèves sourds tous les outils nécessaires à leur plein épanouissement.À cet égard, on le mesurera dans les pages qui suivent, le Québec n\u2019est pas un chef de file, bien au contraire.Il est donc peut-être temps de nous mettre à l\u2019écoute des Sourds et de prendre connaissance de toute la richesse de leur culture.C\u2019est le défi que nous avons voulu relever avec le présent dossier, dans lequel la majorité des collaborateurs et collaboratrices sont des personnes sourdes.Après quoi, il reviendra à nous, entendants, de leur faire un signe, de manière à leur dire : nous vous avons entendus. Daphnée Poirier L\u2019auteure est sociologue a surdité est couramment analysée, interrogée, scrutée selon un angle dichotomique qui départage la société entre le monde des entendants et celui des Sourds \u2013 le terme Sourd, avec une majuscule, désignant les personnes sourdes qui refusent d\u2019être réduites à ce qui leur manque et revendiquent leur appartenance à une communauté culturelle qui leur est propre et dont la langue des signes est une caractéristique essentielle.Selon cette perspective, les personnes sourdes, en tant que groupe minoritaire, vivent une tension identitaire, tiraillées qu\u2019elles sont entre deux pôles : d\u2019un côté, celui d\u2019une identité culturelle propre, avec ses valeurs, ses pratiques artistiques et surtout sa langue leur permettant de se reconnaître comme différentes par rapport aux entendants ; de l\u2019autre, celui de leur inadéquation vécue ou perçue en tant que handicap physique et social au sein d\u2019une société où la norme est l\u2019audition1.Or, ces pôles sont tous deux constitutifs de leur identité.L\u2019approche dichotomique de la surdité a permis notamment à une frange militante et revendicatrice, incarnée par les Sourds, de se constituer à l\u2019image d\u2019autres groupes et de mouvements sociaux qui construisent leur représentation culturelle sur l\u2019appartenance à une différence.Dans cette perspective, la surdité cesse d\u2019être un handicap et la personne sourde, un individu destiné à être réparé ou à vivre avec un déficit social constant.Ainsi, être Sourd, « c\u2019est percevoir le monde par les yeux, intégrer les informations reçues dans son cerveau qui les diffuse dans tout le corps, puis les restitue avec les mains », comme le souligne l\u2019ethnologue Yves Delaporte2.Cette représentation renvoie à un rapport au monde dif - férent de celui qui se vit habituellement grâce à l\u2019ouïe et à la parole.Elle a mené dans certains cas au développement de revendications politiques et juridiques, positionnant les personnes sourdes en tant qu\u2019ayants droit.Pour y arriver, il fallait révéler les rapports de pouvoir existant entre les entendants et les personnes sourdes.Cela a pu se faire grâce au concept d\u2019au- disme qui réfère, d\u2019une part, à « la croyance qu\u2019il faut encourager (ou même forcer) les personnes qui sont sourdes à être autant que possible comme les non-sourds » et, d\u2019autre part, au « fait de s\u2019octroyer le contrôle des personnes sourdes, de leur retirer le pouvoir, en prenant des décisions au sujet de leur(s) langue(s), de leur éducation, des services qu\u2019il leur faut, et ainsi de suite3».Grâce à l\u2019approche culturelle et identitaire, les personnes sourdes ont pu s\u2019émanciper de cette forme de tutelle à leur égard et ainsi exister par elles-mêmes.Ainsi, se dire Sourds plutôt que sourds renvoie au fait d\u2019exister positivement en soi et non pas en fonction d\u2019une norme qui rappelle continuellement le déficit physique et la déficience auditive.Cela incarne la volonté d\u2019exister positivement en ayant une identité propre, refusant de se laisser définir de l\u2019extérieur par un manque par rapport aux entendants, bref, comme des malentendants.Cette perspective s\u2019oppose à une vision médicale de la surdité, centrée sur le handicap physiologique et le dysfonctionnement de l\u2019individu, où ce dernier est perçu comme vivant avec une pathologie ou un handicap auditif qui occasionnerait notamment un désavantage social et sur le plan de la communication.RELATIONS 797 JUILLET-AOÛT 2018 17 DOSSIER et si l\u2019identité de la personne soUrde, c\u2019était deux mondes encheVêtrés?Deux modes principaux d\u2019expression et de perception s\u2019offrent aux personnes sourdes : l\u2019un auditif et vocal, l\u2019autre visuel et gestuel.Ces deux modes ne doivent pas être mis en opposition, mais plutôt perçus comme faisant partie d\u2019un continuum.L Pamela Witcher, Le cœur du village, 2004 \u2013 2011, huile sur toile, 51 x 40,5 cm Du point de vue de l\u2019approche culturelle et identitaire, si ce n\u2019était de la norme « audiocentriste » dominante, la personne sourde ne vivrait pas une situation de handicap, de dysfonctionnement, mais une manière différente d\u2019appréhender le monde.gestualistes contre oralistes?Si le terme Sourd a permis de faire exister une représentation identitaire et culturelle positive, il a cependant instauré en même temps une dimension normative « endogène » \u2013 c\u2019est-à-dire issue de la communauté sourde elle-même \u2013, en créant un clivage entre les personnes sourdes gestualistes, utilisant une langue des signes, et les personnes sourdes oralistes, préférant le mode audio-vocal (grâce à la lecture labiale, l\u2019usage d\u2019appareils auditifs ou d\u2019un implant cochléaire, par exemple), laissant ainsi présupposer qu\u2019il existerait un « vrai Sourd4» : celui qui recourt à la langue des signes pour communiquer, comparativement à d\u2019autres personnes sourdes qui, elles, ne le font pas ou pas tout le temps.Si, selon un point de vue analytique, la communauté des personnes sourdes peut être définie dans son rapport avec les entendants à la fois par une dimension normative endogène et par une dimension normative exogène (provenant de l\u2019extérieur de la communauté), différentes recherches ont démontré que le vécu des personnes sourdes se présente moins selon une logique duale que selon un continuum dans lequel il y aurait, aux extrémités du spectre, deux modes d\u2019appréhension du monde : l\u2019un auditif et vocal, l\u2019autre visuel et gestuel, référant ainsi à deux normes différentes d\u2019expression : l\u2019orali- sation et les langues des signes.Concrètement, cela veut dire que les personnes sourdes s\u2019expriment selon une déclinaison de modalités langagières allant de l\u2019oralisation à l\u2019utilisation des langues des signes.Cette situation est directement influencée par les trajectoires de vie très diverses des personnes sourdes.Parmi les facteurs déterminants, nous retrouvons le degré de surdité, l\u2019âge à partir duquel une personne est devenue sourde (surdité de naissance ou pas), le fait d\u2019être né de parents sourds ou non, la présence d\u2019un modèle de personne sourde signi - ficative dans l\u2019entourage, l\u2019intégration en milieu scolaire, de travail, etc.Un groupe de personnes sourdes n\u2019est donc pas cantonné à une des deux extrémités du continuum.Les personnes sourdes peuvent se déplacer de l\u2019une à l\u2019autre selon leur parcours de vie mais aussi selon les dif férentes situations de socialisation dans lesquelles elles sont engagées, et donc être à la fois gestualistes et oralistes.Ainsi, un groupe d\u2019individus sourds peut porter des revendications identitaires et politiques, et celles-ci peuvent même être radicales.À cet égard, ce groupe pourrait se retrouver à une extrémité du continuum, en tant que Sourd, utilisant une langue des signes et revendiquant une identité culturelle propre.Mais se situe-t-il en tout temps à cette extrémité ?Il n\u2019est pas toujours possible de tenir une telle position.À ce titre, nous pourrions évoquer la dimension pragmatique de la communication : tout individu se retrouve quotidiennement à communiquer avec autrui dans une panoplie de situations différentes et à devoir solliciter tout son éventail de compétences langagières \u2013 parfois même sans le savoir.Affirmer que les personnes sourdes parlent à la fois une langue des signes et une langue orale ne revient pas à pas nier les différents combats qu\u2019elles ont menés pour faire reconnaître leurs différences culturelles.Au contraire, c\u2019est reconnaître la spécificité d\u2019un groupe tant sur le plan des compétences et des habiletés que sur le plan identitaire et culturel.Dire que les personnes sourdes s\u2019adaptent aux différentes formes d\u2019interactions qui parsèment leurs trajectoires de vie, c\u2019est reconnaître qu\u2019elles détiennent des compétences adaptatives à l\u2019image de tous les êtres humains.les enfants entendants de parents sourds Les trajectoires de vie des enfants entendants nés de parents sourds (appelés également CODA5) illustrent cette complexité identitaire et langagière.Est considérée CODA toute personne qui répond aux critères suivants : un de ses parents ou les deux sont sourds ; sa langue première est la langue des signes ; l\u2019enfant est intégré dans la communauté sourde.À ce titre, même si les CODA ne sont pas sourds physiologiquement, ils sont considérés comme faisant partie de la communauté sourde, voire comme des Sourds.Ils peuvent également être représentés sur le même continuum constitué des deux pôles caractérisés par l\u2019appartenance ou la non-appartenance à une représentation bilingue- biculturelle.Chacun d\u2019entre eux peut se situer quelque part sur ce continuum selon sa trajectoire de vie.À cet égard, il est communément admis que les CODA vivent un rapport d\u2019adaptation constant, passant à des degrés divers de la langue signée (habituellement utilisée dans leur famille) à la langue orale (habituellement utilisée à l\u2019école).Plus qu\u2019entre deux modes de communication différents, certains d\u2019entre eux vivent à la jonction de deux cultures, jouant parfois le rôle complexe d\u2019« oreilles » de la famille.Cette posture peut être vécue comme un déchirement et un tiraillement, mais elle peut également être une richesse.Elle est le lien entre le monde des Sourds et celui des entendants.Elle fait le pont entre les deux cultures.18 RELATIONS 797 JUILLET-AOÛT 2018 DOSSIER Affirmer que les personnes sourdes parlent à la fois une langue des signes et une langue orale ne revient pas à nier les différents combats qu\u2019elles ont menés pour faire reconnaître leurs différences culturelles.1.D.Poirier, « J\u2019ai senti que c\u2019était mon monde: expressions des dimensions identitaire et normative des langues des signes», Anthropologie et Sociétés, vol.36, no 3, 2012.2.Y.Delaporte, Les sourds, c\u2019est comme ca.Ethnologie de la surdimutité, Paris, Éditions MSH, 2002.3.«Dossiers sur la surdité : audisme», Association des Sourds du Canada, en ligne : .4.Charles Gaucher et Stéphane Vibert, Les Sourds : aux origines d\u2019une identité plurielle, Bruxelles, PEI/Peter Lang, 2010.5.Du nom de l\u2019association internationale qui les représente, créée aux États-Unis en 1983: Children of Deaf Adults.CODA Québec a été créé en 2009. Véro Leduc* L\u2019auteure est professeure au Département de communication sociale et publique et au programme de baccalauréat en action culturelle de l\u2019UQAM.Elle est la première personne sourde à occuper un poste de professeure dans une université au Québec.univers des cultures sourdes est riche et complexe, particulièrement lorsqu\u2019on l\u2019appréhende historiquement à travers, d\u2019une part, les « études sourdes » (Deaf studies), qui considèrent les rapports de pouvoir entre les personnes sourdes et les personnes entendantes comme sites d\u2019oppression et d\u2019agentivité et, d\u2019autre part, les études culturelles (Cultural studies), qui offrent un éventail d\u2019outils analytiques critiques à propos des cultures minorisées.Rappelons d\u2019abord que si la surdité est un terme issu du champ médical, le concept de sourditude (deaf- hood), inventé en 2003 par le chercheur sourd Paddy Ladd, met pour sa part « l\u2019accent sur la position existentielle des personnes sourdes plutôt que sur la surdité en tant que pathologie ou condition physique1».Il s\u2019agit là d\u2019une avancée significative qui contribue à déconstruire la vision dominante de la surdité comme manque et incapacité.Le concept de sourditude évoque toutefois une dimension essentialiste se limitant aux dimensions identitaires, ce qui sied peu aux perspectives critiques, contrairement à un concept comme celui de genre, qui ne nomme pas directement la féminité, la masculinité, l\u2019androgynie ou l\u2019hété ro - normativité, par exemple, mais qui permet de les appréhender et d\u2019y réfléchir à travers diverses pers pectives politiques et épistémologiques.Faute de mieux, le concept de sourditude peut néanmoins servir de parapluie pour réfléchir à ce que cela signifie de vivre en tant que personne sourde, au devenir sourd (un vécu qui se transforme avec le temps) ainsi qu\u2019aux rapports de pouvoir marqués notamment par l\u2019audisme \u2013 à savoir un système normatif qui valorise les personnes entendantes et leurs façons de vivre (ex.: entendre, parler) et place les personnes sourdes en situation de subordination ou de discrimination, et ce, par un ensemble de pratiques, d\u2019actions, de croyances et d\u2019attitudes.des points de repère historiques Historiciser la sourditude ne signifie pas rendre compte d\u2019une histoire exhaustive des cultures ou des personnes sourdes.Il s\u2019agit plutôt de mettre de l\u2019avant, de manière brève et concise, certains événements qui ont forgé et forgent encore l\u2019imaginaire, l\u2019appartenance et le devenir sourds en tenant compte des rapports de pouvoir qui les traversent.Parmi ces événements, citons le Congrès international pour l\u2019amélioration du sort des sourds qui ordonne, à Milan en 1880, l\u2019abandon de la langue des signes dans l\u2019enseignement.En effet, la résolution première de ce congrès réitère « l\u2019incontestable supériorité de la parole sur les signes », une conception oppressive encore largement présente aujourd\u2019hui.La publication de l\u2019ouvrage aux accents darwinistes (voire eugénistes) RELATIONS 797 JUILLET-AOÛT 2018 19 DOSSIER la trajectoire historiqUe de la sourdItude Entre oppressions diverses et affirmation culturelle et identitaire, une appartenance commune s\u2019est tissée au sein des communautés sourdes à travers l\u2019histoire.Pamela Witcher, Le manteau-bateau, 2005 \u2013 2011, huile sur toile, 51 x 40,5 cm L\u2019 Memoir upon the Formation of a Deaf Variety of the Human Race (1884) d\u2019Alexander Graham Bell \u2013 qui, en plus d\u2019être connu pour avoir inventé le téléphone, était aussi un enseignant aux personnes sourdes défendant farouchement l\u2019oralisme \u2013, ou encore l\u2019extermination de personnes sourdes et handicapées par les nazis durant l\u2019Holocauste constituent d\u2019autres points d\u2019ancrage historiques qui ont marqué les cultures et l\u2019imaginaire sourds.Situer ces évènements comme des manifestations de violences historiques et culturelles est nécessaire à l\u2019histo - ricisation de la sourditude, même si cette dernière ne saurait se limiter à l\u2019oppression des personnes sourdes.Déjà en 1852, le leader sourd français Ferdinand Berthier invite les personnes sourdes à « devenir maîtres de leur historicité, de leur être et de leur devenir2».S\u2019il existe depuis le XIXe siècle une conscience chez les personnes sourdes de former une collectivité, l\u2019idée d\u2019une fierté sourde3 gagne en popularité dans les années 1970-1980, période qu\u2019on a qualifiée de «Réveil sourd ».De fait, les Sourds et les Sourdes ont toujours été définis par les autres, plus précisément par les personnes entendantes.Bien que les gestes aient précédé la parole et que les personnes sourdes communiquent en signant depuis les temps anciens, rappelons que ce n\u2019est que dans les années 1960 que les langues des signes ont été reconnues comme des langues à part entière, grâce aux travaux du linguiste William Stokoe.La notion de cultures sourdes, au sein desquelles les langues des signes occupent une place prépondérante, fait ainsi apparaître une distinction entre les mondes sourds et entendants, mais surtout, elle attire l\u2019attention sur une identité souvent innommée, l\u2019identité culturelle entendante en tant que figure dominante.Le mouvement sourd qui prend son envol dans les années 1980 mobilise une affirmation positive ancrée dans la conviction que les Sourds et les Sourdes perçoivent et vivent le monde différemment.Au Québec, Raymond Dewar (1952-1983), un leader sourd impliqué activement dans la défense des droits des siens, avait affirmé, peu de temps avant sa mort préma - turée : « Désormais, nous avons cessé de nous laisser modeler.Nous sommes sourds et avons pris conscience de notre dif - férence.Nous sommes nous-mêmes.Oui, nous avons cessé de faire semblant d\u2019entendre.» Au sein des études sourdes, des auteurs invitent ainsi à passer de la notion de « perte auditive » à celle de « gain sourd»4.Ce renversement s\u2019opère également en déplaçant le point de différenciation : le marqueur n\u2019est plus tant la surdité elle- même que l\u2019usage d\u2019une ou de plusieurs langue(s) des signes.On passe donc d\u2019une conception médicale associée à la déficience à une conception culturelle associée à l\u2019émancipation.Historiquement, l\u2019incapacité d\u2019entendre a été appréhendée par un paradigme médical la désignant comme une caractéristique individuelle anormale et pathologique.Le modèle social développé par les études sur le handicap (Disability studies) a contribué à concevoir le handicap comme résultant de conditions structurelles limitant l\u2019accessibilité sur le plan social, culturel, politique et communicationnel.Dans cette perspective, des personnes sourdes et malentendantes insistent sur l\u2019importance de déconstruire et d\u2019éliminer les obstacles à leur pleine participation sociale plutôt que de chercher à « guérir » la surdité.Par ailleurs, les langues des signes étant des langues à part entière, le modèle social du handicap ne suffit pas à prendre en compte toute la complexité de la sourditude.Au Québec, les personnes sourdes forment une minorité culturelle et linguistique qui compte sur de nombreuses années de revendication pour une officialisation des langues des signes québécoise (LSQ) et américaine (ASL)5.Au-delà des perspectives qui permettent de saisir les enjeux propres à la communauté sourde, cette dernière, bien que forte de son histoire, de ses luttes et de ses gains, souffre par ailleurs de son manque de visibilité.Les représentations culturelles sont constitutives de ce que nous pouvons envisager comme étant de l\u2019ordre du possible et de l\u2019intelligible.Dans le contexte social actuel où l\u2019information à l\u2019égard de la surdité et des personnes sourdes est forgée largement par les perspectives médicales, la présence famélique voire l\u2019absence complète de personnages sourds au cinéma, à la télévision et au théâtre en dit long sur la place des personnes sourdes dans la société québécoise.Le rôle de Sara, interprété par l\u2019actrice sourde Chantal Giroux dans le film Un crabe dans la tête (2001), commence à dater\u2026 Dans la foulée des critiques d\u2019appropriation culturelle adressées au film français La famille Bélier (2014), dans lequel des personnes entendantes interprètent des rôles de Sourds, permettons-nous de rêver que les scènes et les écrans québécois fassent de la place à des personnages sourds.interprétés par des personnes sourdes.En ce sens, le désir d\u2019une plus grande visibilité culturelle sourde invite à une réflexivité et à une ouverture chez les divers acteurs culturels entendants qui ont un rôle à jouer dans le vaste monde des arts et de la culture.20 RELATIONS 797 JUILLET-AOÛT 2018 DOSSIER «Désormais, nous avons cessé de nous laisser mode - ler.Nous sommes sourds et avons pris conscience de notre différence.Nous sommes nous-mêmes.Oui, nous avons cessé de faire semblant d\u2019entendre.» \u2013 Raymond Dewar * Cet article est également disponible en LSQ sur notre site : .1.Véro Leduc et Line Grenier, « Signer/connecter : Enjeux croisés du vieillissement, des technologies et de la sourditude », Revue canadienne de communication, vol 42, no 2, 2017.2.Charles Gaucher, Ma culture, c\u2019est les mains.La quête identitaire des sourds au Québec, Québec, Presses de l\u2019Université Laval, 2009.3.Le concept de fierté peut être compris par la revalorisation d\u2019une identité stigmatisée, ou par la réappropriation des insultes.C\u2019est le cas par exemple du terme « queer » s\u2019adressant aux personnes des minorités sexuelles et de genre qui a été réapproprié afin de déconstruire leur dévalorisation et la honte liée à la stigmatisation.4.Pouvoir converser en signant à travers une fenêtre, dans un environnement bruyant ou de part et d\u2019autre de la voie du métro : voilà des exemples manifestes de « gain sourd ».5.Voir à ce sujet le premier article bilingue français-LSQ : Pamela Wit- cher, Geneviève Deguire, Julie Chateauvert et Dominique Lemay, « La communauté sourde québécoise.Une minorité linguistique en lutte ! », À bâbord !, no53, mars 2014.En ligne : . Darren (Daz) Saunders L\u2019auteur est doctorant en linguistique à l\u2019Université du Québec à Montréal i vous êtes chanceux, vous avez peut-être déjà aperçu des gens dans votre entourage communiquer dans une langue des signes.C\u2019était peut-être un voisin à qui vous n\u2019avez jamais parlé, une relation éloignée qui participe rarement aux évènements familiaux ou les parents d\u2019un ami de votre enfant à l\u2019école, qui sont sourds et s\u2019expriment dans une langue des signes.Vous avez peut-être pensé que ces personnes communiquaient dans le « langage des signes », que tous les Sourds utilisent, et qui serait universel.Cette idée reçue, malheureusement, est répandue partout, incluant ici, au Québec.Ce « langage », en fait, est une langue à part entière, et comme pour toutes les langues parlées, il n\u2019y a pas de langue des signes universelle.Comme les langues orales, les langues des signes se sont distinguées les unes des autres suivant leur propre évolution autour du monde.Un exemple qui illustre cette diversité est le fait que les signeurs des pays anglosaxons (Canada, États-Unis, Royaume-Uni, Nouvelle-Zélande et Australie) s\u2019expriment dans des langues des signes différentes : la langue des signes américaine (ASL) pour l\u2019Amérique du Nord anglophone ; la langue des signes britannique (BSL) ; la langue des signes néo-zélandaise (NZSL) ; et l\u2019Auslan (pour la langue des signes australienne).De la même manière, les langues des signes québécoise (LSQ) et française (LSF) sont deux langues distinctes, même si la langue officielle dans ces deux pays est le français.Les deux langues ont en effet connu une évolution historique propre.un survol historique Il faut savoir que l\u2019ASL, la LSF et la LSQ sont néanmoins issues d\u2019une même source, puisque ces langues des signes proviennent de la vieille langue des signes française, qui existait avant la LSF telle que nous la connaissons aujourd\u2019hui.C\u2019est un professeur français sourd, Laurent Clerc (1785-1869), ayant grandi en utilisant la vieille LSF, qui a importé celle-ci aux États-Unis à l\u2019invitation d\u2019un professeur américain, Thomas Gallaudet, fondateur de la première école pour élèves sourds à Hartford, au Connecticut, en 1817.C\u2019est ainsi que la vielle LSF s\u2019est implantée aux États-Unis et y a évolué pour devenir l\u2019ASL telle qu\u2019on la connaît aujourd\u2019hui.De notre côté de la frontière, en 1830, le gouvernement du Bas-Canada charge l\u2019instituteur Ronald MacDonald de l\u2019enseignement aux élèves sourds.Ce dernier ira se former à l\u2019école de Gallaudet et de Clerc au Connecticut, puis ouvrira une école à Québec.En raison de l\u2019instabilité politique de l\u2019époque et du manque de subventions subséquentes de l\u2019État, cette première école pour les Sourds devra cependant fermer peu après son ouverture.En 1840, Ignace Bourget devient évêque de Montréal.Préoccupé par le manque RELATIONS 797 JUILLET-AOÛT 2018 21 DOSSIER la langUe des signes n\u2019est pas Une pantomime?! Méconnues, les langues des signes sont trop souvent dépréciées.Leur histoire, leur structure et leur grande variété attestent toutefois leur capacité d\u2019exprimer la complexité du réel et de s\u2019adapter à des contextes culturels très divers.S Pamela Witcher, Langue des signes, nos racines.Les enfants sourds, notre avenir, 2004, huile sur toile.51 x 40,5 cm de ressources pour les enfants sourds, il aidera les Clercs de Saint-Viateur et les Sœurs de la Providence à fonder les instituts des sourds-muets et des sourdes-muettes à Montréal.Les Clercs enseigneront principalement la LSF puisque l\u2019Institut était sous les rênes d\u2019un directeur sourd, Joseph-Marie Young, venu de France.Pour les filles, par contre, les signes utilisés par les Sœurs de la Providence sont fortement influencés par l\u2019ASL des États-Unis de cette époque, les Sœurs s\u2019inspirant des méthodes pédagogiques des instituts américains avec lesquels elles étaient en relations.Les contacts entre les garçons sourds et les filles sourdes, chacun avec ses distinctions linguistiques, ont mené à la naissance de la LSQ.D\u2019autres langues des signes ont aussi influencé la LSQ, telles que la BSL et la langue des signes maritime (MSL), qui était fortement utilisée dans les provinces atlantiques à l\u2019époque.Autrement dit, les langues des signes évoluent naturellement, comme toute langue vivante, et elles continuent d\u2019évoluer aujourd\u2019huila lSq est décomposable en unités minimales Comme le français et d\u2019autres langues orales, les langues des signes telles que la LSQ peuvent être décomposées en unités minimales principales qui ne portent pas de sens en soi.Plutôt que de reposer sur la combinaison de différents sons, le sens en langue des signes est exprimé par le choix d\u2019une configuration manuelle, d\u2019un lieu d\u2019articulation et d\u2019un mouvement pour faire naître un signe.Prenons pour exemple le signe qui signifie « bonbon ».Ce signe comprend trois constituants structurels principaux : 1) la configuration manuelle, où l\u2019index est ouvert tandis que les autres doigts et le pouce sont fermés ; 2) le lieu d\u2019articulation, qui est à côté du menton ; 3) le mouvement, qui consiste à toucher deux fois le côté du menton avec le bout de l\u2019index, de manière courte et répétée.C\u2019est la combinaison de ces trois constituants structurels qui nous donnent le signe « bonbon » en LSQ.Si on modifie un de ces constituants structurels, cela donnera un signe différent.Par exemple, si on change le lieu d\u2019articulation en utilisant le côté du cou plutôt que le menton, on exprime le concept « dépanneur » ou « épicerie ».Ces simples exemples dissipent l\u2019idée largement répandue que les langues des signes sont une forme de pantomime, bien qu\u2019il y ait en effet quelques signes qui sont basés sur l\u2019iconicité.« Chat », par exemple, est exprimé par un signe utilisant une forme qui renvoie aux moustaches félines, tandis qu\u2019« éléphant» est représenté par sa trompe.L\u2019iconicité est présente seulement dans certains signes du lexique de la LSQ.Par ailleurs, l\u2019iconicité dans les signes pour les animaux n\u2019est pas toujours la même d\u2019une langue des signes à l\u2019autre.Certaines pourraient représenter la même partie d\u2019un animal avec des constituants structurels distincts ou d\u2019autres parties de l\u2019animal, par exemple les oreilles de l\u2019éléphant plutôt que la trompe.Par ailleurs, en LSQ comme dans d\u2019autres langues des signes, les signeurs utilisent également l\u2019espace devant leur corps, dans lequel ils peuvent « localiser » les sujets et les objets syntaxiques.Par exemple, pour la phrase « Marie donne le livre à Pierre », le signeur peut placer « Pierre » (la personne vers qui l\u2019action est dirigée) dans un locus à sa gauche et « Marie » (la personne qui fait l\u2019action) à sa droite.La forme du signe « donner » est ainsi modifiée pour montrer qui fait l\u2019action en utilisant le mouvement entre le locus à la droite, où Marie est située, vers la gauche pour indiquer vers qui l\u2019acte de donner est dirigé (Pierre).L\u2019espace devant le signeur joue donc un rôle majeur dans la construction des phrases dans une langue des signes.La construction de la phrase peut devenir plus complexe à mesure que les concepts utilisés se diversifient en utilisant le positionnement des articulateurs (la tête, le tronc et le regard) qui interviennent dans la construction des phrases complexes.Les chercheurs sur la LSQ et d\u2019autres langues des signes continuent à ce jour d\u2019identifier les différentes fonctions des articu- lateurs dans la structure linguistique.Par ailleurs, il faut savoir qu\u2019il existe des variations régionales au sein même de la LSQ (ainsi qu\u2019au sein d\u2019autres langues des signes).Les signeurs peuvent en effet identifier l\u2019« accent » et la provenance d\u2019un autre signeur à partir des variations lexicales (l\u2019utilisation d\u2019un signe distinct dans une région) ou des variations dans l\u2019emploi des constituants structurels (une configuration manuelle, un lieu d\u2019articulation ou un mouvement).De plus, il y a aussi des variations intergénérationnelles et, comme dans d\u2019autres langues orales ou signées, la communauté LSQ connaît des débats sur les néologismes à accepter ou pas.Statut officiel des langues des signes Quelques pays à travers le monde ont reconnu les langues des signes en leur attribuant différents statuts.Par exemple, la BSL a été attestée comme la langue de la communauté sourde par le gouvernement du Royaume-Uni en 2003, mais cette reconnaissance n\u2019a pas de portée juridique (sauf pour l\u2019Écosse, qui a légalement reconnu la BSL en 2017).En Hongrie, la langue des signes hongroise est constitutionnellement reconnue et la culture liée à cette langue fait partie de la culture nationale.Au Canada, l\u2019ASL est reconnue comme langue minoritaire dans quelques provinces : c\u2019est le cas au Manitoba (depuis 1988), en Alberta (depuis 1990) et en Ontario (depuis 1993).Dans le cas de cette dernière province, l\u2019ASL et la LSQ bénéficient d\u2019un statut de langue d\u2019enseignement pour les élèves sourds.Au Québec, il n\u2019y a aucune reconnaissance officielle de la LSQ, mais des groupes communautaires cherchent à sensibiliser les élus et le gouvernement à cet enjeu depuis de nombreuses années.Par ailleurs, si le gouvernement de Justin Trudeau a indiqué en 2016 son intention de reconnaître l\u2019ASL et la LSQ comme langues officielles au Canada aux côtés de l\u2019anglais et du français, il reste à voir si cette reconnaissance arrivera avant les élections fédérales de 2019.22 RELATIONS 797 JUILLET-AOÛT 2018 DOSSIER Les langues des signes évoluent naturellement, comme toute langue vivante, et elles continuent d\u2019évoluer aujourd\u2019hui. Le documentaire français, Ces Sourds qui ne veulent pas entendre (2012), réalisé par Angélique del Rey et Sarah Massiah, participe à faire connaître la position des Sourds pour qui l\u2019implant cochléaire, une technologie qui permet aux personnes sourdes de recouvrer partiellement l\u2019audition, n\u2019est pas nécessairement une bonne nouvelle.Qu\u2019est-ce qui peut bien pousser certains sourds à considérer que cette innovation technologique n\u2019est pas le gage d\u2019une vie amé liorée ?Une des réalisatrices, la philosophe française Angélique del Rey, auteure, entre autres, de La tyrannie de l\u2019évaluation (La Découverte, 2013), a bien voulu répondre à nos questions.u\u2019est-ce qui vous a amenée à vous lancer dans la réalisation de ce documentaire ?Angélique del Rey: La coréalisatrice, Sarah Massiah, est une amie.Sourde elle-même, elle milite depuis plusieurs années dans le mouvement des Sourds signeurs pour la reconnaissance de la langue des signes et de la culture sourde.Grâce à elle, j\u2019ai été sensibilisée à cette question.La grève de la faim entamée en juin 2008 par cinq militants sourds à l\u2019Institut national des jeunes sourds à Paris a été l\u2019événement déclencheur à l\u2019origine du film.Cette action publique visait à faire pression sur l\u2019État pour qu\u2019il porte une attention plus grande à la culture sourde et pour que la langue des signes soit davantage enseignée.Les grévistes de la faim voulaient sensibiliser non seulement la communauté sourde, mais aussi la population en général aux conséquences négatives pour la culture sourde des implants cochléaires, censés « réparer » la surdité.C\u2019est à ce moment que j\u2019ai proposé à Sarah de réaliser avec moi ce documentaire, pour permettre à un grand nombre de personnes de bien comprendre le point de vue de « ces Sourds qui ne veulent pas entendre », position qui n\u2019est pas évidente à saisir de prime abord, tant on est habitués à tenir pour acquis que le progrès technologique ne peut que dicter nos manières de faire et de vivre, que susciter l\u2019adhésion sans penser qu\u2019il peut aussi nous enlever des choses qui méritent qu\u2019on lutte pour elles.La résistance des Sourds aux implants cochléaires est de cet ordre.Ils nous alertent sur le fait que, si on n\u2019y prend garde, cette pratique médicale risque de faire disparaître la culture sourde qu\u2019ils considèrent comme indissociable de leur vie.Pour ceux et celles qui sont nés sourds, le silence est leur monde et celui-ci ouvre \u2013 à travers la langue des signes \u2013 à la culture sourde.Pour ceux et celles qui parlent une langue des signes, être sourd n\u2019est pas un handicap en soi, c\u2019est un mode de vie, une manière d\u2019être au monde qui peut s\u2019exprimer, comme on le voit dans le documentaire, par le théâtre, la danse, la musique, le slam.La menace vient du fait que l\u2019implant cochléaire est posé, de plus en plus, chez les enfants de très bas âge.Généralement entre un et trois ans.L\u2019implant précoce est justifié par la très grande plasticité du cerveau \u2013 l\u2019organe essentiel à la perception des sons \u2013 dans les trois premières années de la vie.Durant cette période, le cerveau peut plus facilement modifier ses connexions et réseaux neuronaux, notamment dans la zone du cerveau destinée à l\u2019audition, offrant ainsi les meilleures RELATIONS 797 JUILLET-AOÛT 2018 23 DOSSIER ces soUrds qUi ne veUlent pas entendre ENTREVUE AVEC ANGÉLIQUE DEL REY Q conditions pour que l\u2019implant \u2013 qui stimule électriquement par la voie d\u2019électrodes ces zones auditives \u2013 fonctionne au maximum de ses possibilités.Passé cette période, cette zone cérébrale, n\u2019étant pas utilisée, « s\u2019atrophiera » comme l\u2019explique l\u2019ORL interviewé dans le documentaire.En fait, elle sera plutôt progressivement occupée par d\u2019autres sens, d\u2019autres fonctions.Toujours est-il que l\u2019implant sera alors beaucoup moins efficace, voire inutile.Mais, même dans les meilleures conditions, l\u2019implantation ne marche pas à tous les coups et le degré d\u2019audition varie selon les personnes.Or, comme la très grande majorité des parents d\u2019enfants sourds ne connaissent rien à la culture sourde, n\u2019étant pas eux- mêmes sourds \u2013 et encore moins signeurs \u2013, ils acceptent presque automatiquement cette « solution », d\u2019autant plus que les frais sont, en France, totalement assumés par l\u2019État et que s\u2019ils refusent, ils auront peu d\u2019aide de sa part.Pour ces parents, l\u2019implant représente la possibilité, d\u2019une part, de communiquer avec leur enfant \u2013 ne pas pouvoir le faire engendre une grande souffrance \u2013 et, d\u2019autre part, celle d\u2019un retour à la « normalité » pour leur enfant.Dans ces conditions, on peut facilement imaginer que la culture sourde et la langue des signes cesseront pro gressivement d\u2019être transmises et disparaîtront d\u2019ici quelques années.Ne soulevez-vous pas aussi par-là un phénomène auquel on assiste dans la société actuelle, à savoir la médicalisation de la vie ?A.d.R.: Tout à fait.La résistance des Sourds à l\u2019implant tel qu\u2019il se pratique aujourd\u2019hui dit certainement quelque chose d\u2019une société comme la nôtre qui se caractérise par la médicalisation de la vie.De plus en plus, la gestion de tout problème passe par son inscription dans un parcours médicalisé, imposant ainsi une certaine forme normalisée de la vie et de la santé.En ce sens, le parcours des sourds est représentatif de ce qui se passe dans notre société.La surdité n\u2019y est vue que comme un handicap à réparer.L\u2019idée qu\u2019elle puisse être un mode d\u2019être au monde et porteuse d\u2019une culture est complètement écartée dans la manière de la traiter.Par exemple, concernant l\u2019implant cochléaire, au lieu de n\u2019offrir aux parents que cette « solution » médicale, on pourrait imaginer une autre issue : une double possibilité consistant à offrir l\u2019implant, mais aussi une insertion en milieu sourd, dans la culture sourde et l\u2019apprentissage de la langue des signes.Mais ça, on ne le fait pas, au contraire : on ferme carrément cette voie au nom de la performance, du tout- à-la-technique et de la logique du « retour sur l\u2019investissement».On assiste à cet égard à une scène incroyable dans le documentaire : une jeune femme sourde \u2013 qui fait partie d\u2019une «minorité » chez les personnes sourdes, son mari étant sourd 24 RELATIONS 797 JUILLET-AOÛT 2018 DOSSIER les personnes soUrdes ne sont pas à réparer Soline Vennetier L\u2019auteure est doctorante en histoire à l\u2019École des hautes études en sciences sociales à Paris Sur la toile couverte de couleurs vives, les visages de l\u2019enfant et de son parent se font face, encadrés par une myriade de mains dansantes ornées de textes manuscrits invitant à découvrir la langue des signes américaine et la culture sourde.L\u2019artiste américaine Nancy Rourke, sourde, a créé en mars 2018 ce tableau pointant du doigt le sens et les effets du dépistage de masse de la surdité néonatale.Elle y formule aussi une contre-proposition : non pas dépister pour prévenir le handicap en dotant l\u2019enfant sourd d\u2019appareils auditifs ou d\u2019un implant cochléaire et en le maintenant exclusivement dans l\u2019univers culturel entendant, mais répondre au surgissement de la surdité en allant vers une langue et une culture nouvelles, comme l\u2019indiquent sur la toile les mots « The newborn hearing identity screening program1».Créés depuis 2008 par l\u2019artiste sourdaveugle français Arnaud Balard, fondateur du courant artistique sur- diste, les « bébés-piles », quant à eux, ont perdu leur douceur rosée et pouponne ; leur peau est gangrenée de petites piles pour prothèses auditives qui s\u2019y agglutinent en un amas écailleux et métallique.Ces œuvres ne sont qu\u2019une infime partie des discours émanant des communautés sourdes à travers le monde au sujet des technologies médicales de détection, prévention et compensation de la surdité \u2013 dépistage néonatal, appareillages, implants cochléaires, etc.\u2013 ainsi que des pratiques linguistiques et (ré)éducatives qui les accompagnent.Les controverses contemporaines au sujet de la surdité, de ce que signifie être sourd et du rôle des technologies médicales sont à resituer dans une temporalité plus longue.Si l\u2019existence de langues signées et de personnes sourdes est attestée de très longue date, elle coexiste avec une autre représentation où la surdité est synonyme de bestialité, de sous ou d\u2019infra-humanité, en raison d\u2019une supposée absence d\u2019accès au langage vocal conçu comme condition d\u2019accès à la pensée.Tout au long du XIXe siècle, les controverses déchirèrent le champ de l\u2019éducation des jeunes sourds : fallait-il leur donner un enseignement directement en langue des signes (position gestualiste) ou bien faire de l\u2019accès à la parole orale et de son utilisation les conditions de l\u2019instruction (position oraliste) ?Les membres des communautés sourdes \u2013 les Sourds qui se reconnaissent une appartenance culturelle et linguistique commune structurée autour de la pratique de la langue des signes et de manières spécifiques de vivre, sentir et agir \u2013 sont historiquement défenseurs de l\u2019approche privilégiant la langue des signes comme langue d\u2019éducation et de vie quotidienne.Cette approche est, selon eux, la seule à même de pleinement reconnaître l\u2019humanité des personnes sourdes et de garantir et ses deux enfants aussi \u2013 témoigne de son expérience.Le corps médical lui a fait clairement comprendre qu\u2019il était tout à fait en faveur de l\u2019apprentissage de la langue des signes, mais à la seule condition qu\u2019il soit destiné aux parents et aux enfants entendants seulement, pour permettre à ces derniers de ver - baliser plus rapidement, avant même l\u2019usage de la parole.En revanche, les médecins s\u2019y opposent carrément pour les enfants sourds, les siens notamment, car cela risquerait de menacer ou retarder leur oralisation et l\u2019acquisition du langage, ce qui pour eux doit être l\u2019objectif prioritaire.La langue des signes, c\u2019est bon pour tous sauf pour les personnes sourdes ! Ces médecins n\u2019arrivent pas à comprendre que, pour les Sourds, ne pas entendre ne constitue pas un problème.La vision de l\u2019être humain sous-jacente à la médicalisation de la vie conçoit l\u2019humain comme une surface lisse à laquelle on peut retrancher des parties ou en ajouter d\u2019autres dans une logique de performance, mesurable économiquement, évidemment.C\u2019est cet « homme modulaire » dont parle le philosophe Miguel Benasayag à la fin du film, conçu a priori comme un handicapé à réparer.C\u2019est une vision erronée de l\u2019être humain.Les personnes sourdes, par exemple, parce qu\u2019elles sont sourdes, vont précisément développer d\u2019autres facultés, d\u2019autres compétences, qui s\u2019accompagnent de nouvelles connexions neuronales permettant, notamment, de voir avec beaucoup plus d\u2019acuité que bien des personnes entendantes, qui laissent en quelque sorte en friche le monde visuel.Alors que la personne sourde, par son « manque », arrive à l\u2019investir davantage, en y puisant du sens.La surdité ouvre à un mode d\u2019être au monde différent, qui exprime le monde autrement.C\u2019est une richesse, non un handicap.Nous sommes tous confrontés à cette vision réductrice de l\u2019être humain.Le témoignage des personnes sourdes peut aider à nous remettre en contact avec ces liens vitaux et significatifs qu\u2019un style de vie normalisé au nom des avancées technologiques \u2013 présentées à tout coup comme un progrès humain \u2013, pourrait avoir écrasés ou rompus.Nous ne sommes pas tous en mesure de ressentir aussi fortement que les Sourds la disparition de manières de vivre et d\u2019être en relations, de ce qui nous fait vivre.Souvent, après avoir vu le film, des gens de tous horizons venaient nous dire qu\u2019ils s\u2019étaient sentis concernés par le sujet.La protestation et la résistance des Sourds, qu\u2019on voit dans le documentaire, devraient aussi être les nôtres.Elles nous aident à prendre conscience que la fragilité n\u2019est pas un défaut, mais le tremplin de la puissance de la vie, qui se déploie sur la base de notre finitude, de l\u2019expérience de nos limites et de nos manques.C\u2019est plutôt la dépréciation de la limite et la fasci nation pour l\u2019illimité tant mis de l\u2019avant au- jourd\u2019hui par les pouvoirs médiatiques notamment qui sont de réelles menaces à la vie.Entrevue réalisée par Jean-Claude Ravet RELATIONS 797 JUILLET-AOÛT 2018 25 DOSSIER leur épanouissement et leur participation sociale, politique et culturelle.Néanmoins, l\u2019usage des langues signées fut proscrit de la plupart des institutions éducatives pour enfants sourds à partir de la fin du XIXe siècle ; ce n\u2019est qu\u2019à partir du dernier quart du XXe siècle qu\u2019apparaît timidement une tendance inverse.Les technologies médicales en matière de surdité sont nées et se sont développées en soutien à la perspective oraliste, ce qui explique les vives critiques exprimées par les communautés sourdes à leur égard.Ainsi l\u2019implant cochléaire \u2013 qui est la technologie qui a cristallisé les controverses \u2013 développé à partir des années 1970 et étendu aux enfants sourds à partir des années 1990 a-t-il été présenté médiatiquement comme la «solution » à la surdité permettant d\u2019en venir à bout théra - peutiquement, et certaines équipes médicales présentaient l\u2019abandon de la langue des signes \u2013 devenue « inutile » à leurs yeux \u2013 comme un critère de réussite de l\u2019implantation.À l\u2019inverse, les communautés sourdes ont pu qualifier les pratiques d\u2019implantation de « génocide culturel » (voir notamment les manifestations de Sourds en Colère en France dans les années 1990).Développé dans le dernier quart du XXe siècle, le dépistage systématique de la surdité néonatale, selon les critères de l\u2019Organisation mondiale de la santé, se veut une réponse à une surdité considérée comme une maladie posant d\u2019importants problèmes de santé publique et curable au moment de sa détection.Actuellement, la banalisation des implantations cochléaires pédiatriques va de pair avec un accroissement de la scolarisation en milieu ordinaire et de l\u2019usage de la langue vocale comme principale langue d\u2019expression et d\u2019enseignement ; les familles se tournent souvent vers l\u2019usage d\u2019une langue signée uniquement en cas d\u2019« échec » de l\u2019implantation et/ou de l\u2019intégration.L\u2019une des questions soulevées par la situation qui prévaut aujourd\u2019hui est de savoir dans quelle mesure les technologies peuvent être dissociées des idéologies dans lesquelles elles ont vu le jour.Les associations nationales représentant les communautés sourdes ainsi que la Fédération mondiale des sourds défendent actuellement la place des langues des signes, soulignant leur nécessité pour le développement de l\u2019enfant sourd et l\u2019épanouissement de l\u2019adulte, et ce, quel que soit le choix fait en matière de prothèses auditives et/ou d\u2019oralisation.Les nouvelles générations de sourds comprennent d\u2019ailleurs de plus en plus de personnes dotées d\u2019implants qui maîtrisent aussi la langue des signes et revendiquent leur appartenance aux communautés sourdes.Dans ce contexte, la décision de soutenir et financer, en France et ailleurs, des politiques publiques de réadaptation médicale \u2013 alors que l\u2019éducation bilingue et l\u2019accessibilité sociale, culturelle et politique assurant la participation des personnes sourdes demeurent très fragiles \u2013 risque fort de restreindre les marges de manœuvre des personnes sourdes à l\u2019échelle individuelle en faisant de la liberté de choix un vœu pieux.1.« Le programme de dépistage de la surdité de l\u2019identité chez les nouveau-nés » (traduction libre), sur le tableau H for HEARING/ HEALTHY. Theara Yim L\u2019auteur est enseignant à l\u2019école Lucien-Pagé, à Montréal, et spécialiste de l\u2019enseignement en surdité u Québec, l\u2019éducation des Sourds s\u2019est profondément transformée au cours des dernières décennies.Les écoles spécialisées, où l\u2019enseignement se faisait généralement en classe homogène, ont graduel - lement disparu.La majorité des élèves sourds et malentendants fréquentent aujourd\u2019hui leur école de quartier et sont intégrés dans les classes ordinaires, avec certains services de soutien tel un interprète.Or, mon expérience dans le monde de l\u2019éducation et mon cheminement personnel m\u2019amènent à remettre en question ce modèle d\u2019intégration préconisé par le ministère de l\u2019Éducation du Québec et à favoriser un modèle mixte qui réponde réellement aux besoins de tous les élèves sourds.En effet, j\u2019ai pu moi-même bénéficier de l\u2019enseignement spécialisé.Né sourd de parents entendants, ma langue première est la langue des signes québécoise (LSQ) et ma deuxième langue est le français écrit.J\u2019ai fait mes études à l\u2019école Gadbois, une école primaire de Montréal fréquentée par des élèves sourds.Par la suite, je suis allé à l\u2019école Lucien-Pagé, une école de niveau secondaire où les élèves sourds et entendants se côtoient au quotidien.Une école où j\u2019ai aujourd\u2019hui la chance d\u2019enseigner.portrait de la situation Au Québec, les écoles Gadbois et Lucien- Pagé sont les seules écoles spécialisées offrant un programme pour enfants sourds qui accorde une place prépondérante à la LSQ.On y préconise une approche bilingue (LSQ et français écrit) et biculturelle, c\u2019est-à-dire que les élèves sourds sont reconnus au sein de ces établissements comme faisant partie d\u2019une minorité culturelle et linguistique à proprement parler.Dans les programmes spécialisés de ces deux écoles, tout le personnel enseignant, les professionnels et la direction maîtrisent la LSQ.Une politique de communication demande d\u2019ailleurs qu\u2019en présence d\u2019élèves ou d\u2019enseignants sourds, les communications se déroulent aussi en LSQ afin que ces personnes se sentent dans un milieu inclusif.Toutes deux situées à Montréal, ces écoles peuvent accueillir tout élève sourd habitant la région métropolitaine, île et couronnes comprises.Les élèves sourds qui vivent en dehors de cette zone, s\u2019ils veulent fréquenter ces écoles spécialisées, 26 RELATIONS 797 JUILLET-AOÛT 2018 DOSSIER Quelle école poUr les enFants soUrds?Reconnaître la LSQ comme langue d\u2019enseignement et donner aux Sourds la place qui leur revient dans les décisions qui les affectent en matière d\u2019éducation favoriseraient leur épanouissement académique et social.A Pamela Witcher, Audisme, 2004, huile sur toile, 51 x 40,5 cm doivent être envoyés en famille d\u2019accueil à Montréal, une décision évidemment difficile à prendre pour des parents.Sinon, ils devront fréquenter une école régulière \u2013 en classe spécialisée parfois, mais plus généralement en classe ordinaire.Aux élèves vivant à l\u2019extérieur de l\u2019île mais qui se trouvent dans la zone de desserte, les écoles Gadbois et Lucien-Pagé offrent un service de transport en taxi payé par la Commission scolaire de Montréal en vertu d\u2019ententes avec les autres commissions scolaires de la région auxquelles ces élèves seraient rattachés en temps normal.S\u2019il permet d\u2019accueillir des élèves de toute la région, un tel service n\u2019est pas pour autant une panacée, puisque certains élèves peuvent faire jusqu\u2019à 1 h 30 de transport pour se rendre à l\u2019école le matin, et autant au retour.On le voit, différents facteurs influencent la façon dont sera scolarisé un élève sourd au Québec, qui ne relève pas toujours de véritables choix.Même à l\u2019école Lucien-Pagé, une école «mixte » où se côtoient élèves entendants et sourds, il est possible qu\u2019un élève sourd soit intégré dans une classe ordinaire à un moment ou à un autre de son parcours scolaire : que ce soit parce qu\u2019il a décidé de suivre le profil « danse » que propose l\u2019école, qui n\u2019est pas disponible en classe homogène (c\u2019est-à- dire uniquement composée d\u2019élèves sourds) ou parce que, faute d\u2019élèves sourds suffisamment nombreux, certains cours (chimie et physique par exemple) ne se donnent pas en classe homogène.Néanmoins, lorsque ces situations se présentent, on tente d\u2019avoir au moins deux élèves sourds dans une classe ordinaire, pour éviter leur isolement et rendre plus visible leur présence au sein de la classe.La personne qui leur sert alors d\u2019interprète est un enseignant du Secteur des sourds de l\u2019école ; cette personne sera donc en mesure d\u2019apporter un soutien pédagogique à ces élèves intégrés, en plus de fournir l\u2019interprétation du professeur entendant.Si le nombre d\u2019élèves sourds qui fréquentaient les écoles Gadbois et Lucien-Pagé était beaucoup plus élevé autrefois, il ne cesse de diminuer depuis plusieurs années.Par exemple, alors que Lucien-Pagé comptait 234 élèves sourds lors de son ouverture, en 1974-1975, elle n\u2019en comptait plus qu\u2019une soixantaine en 2017-2018.Cette diminution s\u2019explique par différentes raisons : politique du ministère de l\u2019Éducation préconisant l\u2019intégration des élèves sourds (comme des élèves handicapés ou avec des difficultés d\u2019apprentissage) dans des classes ordinaires ; préférence des parents pour que leur enfant fréquente l\u2019école de quartier ; développement des aides technologiques (système d\u2019amplification, prothèses auditives, implants cochléaires) et des services (d\u2019interprétation en LSQ, mais aussi d\u2019orthophonie, par exemple) qui permettent plus aisément qu\u2019avant à un enfant sourd d\u2019intégrer une classe ordinaire, etc.Or, les écoles spécialisées présentent un avantage de taille par rapport aux écoles ordinaires : il s\u2019agit, pour les élèves sourds, de véritables milieux de vie où ils sont exposés à des modèles d\u2019enseignants et de professionnels sourds.Ce contact avec des adultes sourds permet aux élèves de se projeter dans leur avenir avec optimisme, car ils voient que la surdité n\u2019est pas une contrainte absolue pour jouer un rôle important dans la société.Plusieurs élèves qui sont venus à l\u2019école Lucien-Pagé après avoir fréquenté des écoles régulières m\u2019ont confié que la communication libre et spontanée dans une langue signée avec leurs camarades de classe, les enseignants, les professionnels et les membres de la direction avait stimulé leur apprentissage et renforcé leur estime de soi.L\u2019intégration dans une classe ordinaire est plus complexe et, jusqu\u2019à maintenant, aucune recherche ne s\u2019est penchée sur le taux de réussite de ces élèves.On peut donc se demander si l\u2019intégration, telle que prônée par le ministère de l\u2019Éducation, permet à tous les élèves sourds d\u2019atteindre leur plein potentiel sur le plan académique et social.Mon travail de consultant en Ontario m\u2019a d\u2019ailleurs permis de constater que plusieurs des élèves sourds intégrés dans les écoles régulières éprouvent des difficultés dans leur apprentissage et vivent une exclusion sociale parmi leurs pairs, mais aussi de la part de leurs enseignants, qui ne connaissent pas tous leurs besoins particuliers.l\u2019importance de la reconnaissance Parmi les pistes de solutions à envisager pour améliorer l\u2019éducation des élèves sourds ici, la reconnaissance de la LSQ comme langue d\u2019enseignement est fondamentale.Cette reconnaissance par l\u2019État contribuerait à améliorer l\u2019accessibilité des personnes sourdes aux études et, par le fait même, leur qualité de vie.Si on observe ce qui se fait ailleurs, on constate que beaucoup de pays ont reconnu la langue des signes, comme la Suède ou la Nouvelle-Zélande ; cela devrait aussi être le cas au Québec.L\u2019Ontario a reconnu l\u2019ASL et la LSQ comme langues d\u2019enseignement dès 1993, grâce au leadership du premier député sourd de la province, Gary Malkowski.Le fait de reconnaître la langue des signes éliminerait les barrières de communication et d\u2019insertion sociale des personnes sourdes, notamment dans le système d\u2019éducation.Cela permettrait par exemple de produire du matériel pédagogique adapté à ces personnes.Le Québec devrait aussi imiter son voisin ontarien en mettant sur pied des cours en LSQ pour les élèves sourds et enten- dants.L\u2019Ontario offrira en effet dès l\u2019automne prochain des cours de LSQ aux élèves entendants qui fréquentent les écoles des conseils francophones et qui désirent faire l\u2019apprentissage d\u2019une deuxième ou d\u2019une troisième langue.Plusieurs écoles américaines offrent également aux élèves de niveau secondaire l\u2019occasion d\u2019apprendre la langue des signes américaine.Dans ce domaine, le Québec est à la traîne.On parle beaucoup du concept d\u2019inclusion de nos jours.Afin que cette inclusion soit pleinement actualisée pour les Sourds, il est nécessaire que des représentants de la communauté sourde prennent part aux grandes décisions concernant l\u2019éducation des élèves sourds.Les Sourds ont une expertise RELATIONS 797 JUILLET-AOÛT 2018 27 DOSSIER Les écoles spécialisées présentent un avantage de taille par rapport aux écoles ordinaires: il s\u2019agit, pour les élèves sourds, de véritables milieux de vie où ils sont exposés à des modèles d\u2019enseignants et de professionnels sourds. unique du fait d\u2019avoir expérimenté divers parcours académiques : leur perspective s\u2019ancre dans leur vécu.Au Québec, on dénombre plusieurs enseignants sourds ou malentendants, c\u2019est un atout intéressant.Toutefois, aucun Sourd n\u2019est engagé dans le secteur administratif et de direction d\u2019école, contrai - rement à d\u2019autres provinces canadiennes, notamment la Colombie-Britannique, l\u2019Alberta, l\u2019Ontario, ainsi que quelques États américains, où on retrouve du personnel de direction sourd.Au fond, il est important de faire preuve de souplesse et de travailler en équipe ; les personnes sourdes doivent être reconnues en tant que membres d\u2019une minorité linguistique et culturelle dont les besoins particuliers doivent être pris en compte.L\u2019amélioration de la condition des Sourds dans le système d\u2019éducation \u2013 ainsi que dans tous les autres domaines \u2013 passe nécessairement par leur inclusion dans les sphères décisionnelles qui les concernent et par la prise en compte de leur point de vue.28 RELATIONS 797 JUILLET-AOÛT 2018 DOSSIER des barrières à l\u2019action citoyenne Céline Métivier et Isabelle Tremblay Les auteures sont respectivement agente de recherche au Réseau québécois de l\u2019action communautaire autonome (RQ-ACA) et directrice générale de l\u2019Alliance québécoise des regroupements régionaux pour l\u2019intégration des personnes handicapées (AQRIPH) «Une personne sourde ne pourrait pas participer au CA, car nous n\u2019avons pas les ressources pour payer [un interprète].» C\u2019est ainsi qu\u2019un organisme communautaire évoquait très simplement l\u2019un des obstacles qui empêchent les Sourds de prendre une part active au mouvement communautaire au Québec, dans un rapport qui s\u2019est penché sur les difficultés pesant sur les personnes handicapées \u2013 auxquelles les personnes sourdes ont été incluses pour les fins de l\u2019étude \u2013 dans la vie communautaire.En décembre 2017, le Réseau québécois de l\u2019action communautaire autonome (RQ- ACA) a en effet dévoilé les résultats d\u2019une recherche menée par Francis Fortier de l\u2019Institut de recherche et d\u2019informations socioéconomiques (IRIS) qui s\u2019intitulait L\u2019accès a la vie associative pour les personnes en situation de handicap dans le mouvement d\u2019action communautaire autonome1.Le projet, porté par le RQ-ACA et deux de ses membres, l\u2019Alliance québécoise des regroupements régionaux pour l\u2019intégration des personnes handicapées et la Confédération des organismes de personnes handicapées du Québec, avait pour objectif de réaliser un portrait des pratiques d\u2019accommodement des organismes d\u2019action communautaire autonome (ACA) à l\u2019égard des personnes en situation de handicap et d\u2019identifier les pistes d\u2019amélioration possibles.Sans surprise, il ressortait du rapport que les organismes d\u2019ACA ont des budgets de fonctionnement insuffisants pour réaliser tous les aménagements nécessaires à la pleine participation des personnes sourdes et malentendantes aux activités liées à la vie associative.De toute évidence, un organisme communautaire qui peine à assurer son financement n\u2019aura pas les moyens d\u2019offrir systématiquement, par exemple, un service d\u2019interprétariat pour les personnes sourdes.C\u2019est ainsi qu\u2019une frange de la population se voit exclue d\u2019office des activités qui font partie de la vie d\u2019un organisme : congrès, colloques, assemblées générales, conseils d\u2019administration, comités de travail, activités de formation, représentations publiques ou politiques, activités sociales, etc.Il s\u2019agit d\u2019une grave restriction à la pleine participation de tous et de toutes à la vie citoyenne.Néanmoins, au-delà du manque de fonds, il faut aussi souligner que lorsque vient le temps d\u2019organiser une activité, les organismes n\u2019ont pas nécessairement le réflexe de planifier des accommodements permettant la participation sans entraves des personnes sourdes ni de prévoir les montants nécessaires à leur budget.En effet, rares sont ceux qui prévoient la traduction en langue des signes québécoise, pourtant utilisée par 50 000 personnes au Québec2.Sans parler de la grande diversité des personnes sourdes \u2013 sourds gestualistes, sourds oralistes, devenus-sourds ou personnes malentendantes \u2013, qui engage chaque organisme à trouver des formes d\u2019aménagement qui conviennent aux besoins du plus grand nombre d\u2019entre elles, tant sur le plan de l\u2019offre de services que sur celui du fonctionnement interne.L\u2019enjeu est donc assurément complexe, mais cela ne dispense pas le mouvement communautaire autonome de la nécessité d\u2019une saine autocritique, ouvrant la voie vers les actions requises pour favoriser la participation des personnes sourdes et de toute personne en situation de handicap.Cela dit, il ne suffit pas de sensibiliser les organismes communautaires à ce manque d\u2019accessibilité.Le gouvernement doit aussi faire sa part et prévoir les budgets nécessaires afin que les organismes puissent disposer des moyens de favoriser la pleine participation des personnes sourdes à tous les aspects de sa vie associative.Il n\u2019en coûterait pas énormément : dans son étude, l\u2019IRIS estimait à environ 15 millions de dollars le montant nécessaire annuellement pour couvrir les besoins actuels des organismes dans leurs démarches d\u2019accommodement pour l\u2019ensemble des personnes handicapées.Le RQ-ACA en a fait une de ses revendications auprès du gouvernement québécois.Pour lui, la participation pleine et entière des personnes sourdes à la vie citoyenne, comme celle de l\u2019ensemble des personnes en situation de handicap, doit être la norme et non l\u2019exception.1.Pour consulter l\u2019étude : .2.Gabrielle Thibault-Delorme, « Les sourds veulent se faire entendre », Le Soleil, 3 mars 2014. Julie Châteauvert et Tiphaine Girault Les auteures sont respectivement chercheuse et artiste co-fondatrice du centre Spill-Propagation.maginons un instant un monde dans lequel la majorité des langues sont des langues des signes.L\u2019exercice n\u2019est pas impossible : l\u2019inspiration est là, puisque 142 de ces langues sont déjà parlées de par le monde1 et que certaines sont utilisées par un nombre considérable de personnes.La langue des signes brésilienne, par exemple, compte trois millions de locuteurs et de locutrices recensés, ce qui correspond grosso modo à un peu plus du tiers de la population du Québec.Faites l\u2019essai : imaginez le tiers de la population québécoise utilisant quo - tidiennement la langue des signes québécoise (LSQ).Que verriez-vous en entrant dans les cafés, les bars ou même en marchant dans la rue?Tâchez de vous faire une idée de l\u2019ambiance.Représentez-vous, un instant, le changement dans la dynamique générale s\u2019il devenait possible de communiquer aisément à plus grande distance, d\u2019un bout à l\u2019autre d\u2019une rame de métro ou de part et d\u2019autre d\u2019une vitre.Si, pour amplifier un discours, on avait pris l\u2019habitude d\u2019avoir recours à des écrans plutôt qu\u2019à des haut-parleurs.Continuez l\u2019exercice au gré de votre fantaisie, pour chaque situation vécue.À l\u2019échelle mondiale, on compterait environ 70 millions de locuteurs et de locutrices des différentes langues des signes, selon la Fédération mondiale des Sourds2.C\u2019est le double de la population canadienne.Imaginons un moment que toutes ces personnes soient rassemblées sur un même territoire.Signer engage le corps, percevoir le langage passe donc par le regard.Demandez-vous : à quoi ressemblerait la scène culturelle ?Comment seraient conçus les journaux ?Cadrerait-on les images de la même manière au cinéma ?Quelles formes prendraient la littérature et les arts de la scène ?Si ces personnes ne sont pas rassemblées sur un même territoire, elles entretiennent néanmoins des liens, s\u2019identifient à des luttes et à une culture communes.Au sein de cette culture, il existe toute une diversité de courants artistiques dans lesquels apparaissent des formes qui ne peuvent émerger que de l\u2019expérience quotidienne d\u2019une langue des signes.C\u2019est le cas du Visual Vernacular (VV), qu\u2019on désigne en langue des signes par la succession de deux configurations manuelles en forme de V.Forme prisée par son public, elle prolifère et les artistes qui la pratiquent acquièrent une renommée considérable.C\u2019est le cas de Peter Cook et du Flying Words Project, RELATIONS 797 JUILLET-AOÛT 2018 29 DOSSIER repenser l\u2019art grâce à la langue des sIgnes L\u2019expression artistique en langue des signes ne se cantonne pas aux disciplines conventionnelles comme la littérature, le théâtre ou le cinéma.Elle force à repenser les frontières entre celles-ci, en même temps que notre rapport au monde.I Pamela Witcher, Être, c\u2019est être, 2004, huile sur toile, 30,5 x 25,5 cm qui ont fait salle comble à Montréal à l\u2019occasion du spectacle d\u2019ouverture du festival Phenomena, en 20123, de Simon Attia et de Giussepe Giuranna \u2013 chez les maîtres \u2013, ou de Ian Sanborn, pour ne nommer qu\u2019un représentant de la prolifique génération montante.Art narratif et art de la scène, le VV prend sa source dans les capacités iconiques des langues des signes, qu\u2019il magnifie.Il déploie sa vitalité dans la force des images qu\u2019il donne à voir grâce à des gestes à forte puissance évocatrice.En dialogue avec le cinéma, les artistes de VV font apparaître dans l\u2019espace autour d\u2019eux des séquences narratives qui persistent sur la rétine, comme flottant dans l\u2019air, alors que le corps est déjà rendu ailleurs.Plans rapprochés ou panoramiques, fondus enchaînés, variations de vitesse, morphing : les mains de l\u2019artiste de VV tiennent lieu, en quelque sorte, de table de montage qui ne manque pas de capacités d\u2019effets spéciaux.Aux États-Unis, on considère cette forme comme faisant partie de la famille de la poésie ; en France, un débat esthétique est engagé à ce sujet, mais il est de plus en plus admis par les artistes et leur public que le VV est une forme d\u2019art à part entière.Si elle esthétise la langue, soutiennent les adeptes de cette position, elle se détache néanmoins de la poésie, qui serait héritière de la forme écrite, de ses codes et de ses traditions.Dans cette autonomisation du VV, nous voyons, pour notre part, apparaître une forme d\u2019émancipation.Ce débat esthétique nous ramène en effet à l\u2019enjeu politique majeur au cœur de la vie des communautés de langues des signes : celui de la quête d\u2019émancipation qui prend forme tout au long de l\u2019histoire de la répression des langues des signes.Celle qui se noue dans l\u2019histoire de l\u2019éducation des Sourds lorsque cette dernière se fait instrument de normalisation, voire d\u2019assimilation, en insistant sur l\u2019acquisition des langues vocales et en rejetant l\u2019usage d\u2019une langue des signes.Voir un des comédiens ayant marqué l\u2019histoire du National Theater of the Deaf de Hartford aux États-Unis, Patrick Graybill, ou encore l\u2019un des artistes les plus en vue de la scène de VV, Peter Cook, raconter ce qu\u2019a signifié pour eux le moment où ils ont pris conscience qu\u2019ils pouvaient créer directement en langue des signes américaine (ASL) permet de comprendre de manière sensible la profondeur et la gravité de l\u2019enjeu.On pense aussitôt à Michèle Lalonde et à Speak White\u2026 Il existe donc chez les communautés de langues des signes des formes d\u2019art, comme le VV, qui émergent de la singularité des langues signées et qui n\u2019ont aucun équivalent dans les langues vocales et dans le champ artistique de la majorité entendante.À la fois art du corps en mouvement, du récit, de l\u2019image et de la scène, le VV, s\u2019il est narratif, revêt un caractère « intermédial » qui fait hésiter à le ranger du côté de la littérature dont il interroge les frontières4.Là réside d\u2019ailleurs l\u2019un de ses grands intérêts pour qui s\u2019intéresse à la théorie de l\u2019art.«?décoloniser?» les disciplines conventionnelles Il existe aussi, bien sûr, des artistes sourds qui pratiquent les disciplines artistiques conventionnelles : théâtre, arts visuels, cinéma, bande dessinée, etc.Au sein de chacune de celles-ci, on retrouve des œuvres d\u2019artistes qui s\u2019inscrivent dans des courants bien établis.On trouvera ainsi tout un répertoire de théâtre qui maîtrise et s\u2019appuie sur les codes traditionnels de la mise en scène.Les thèmes abordés dans les créations originales témoigneront certes de l\u2019angle donné par l\u2019expérience sourde.L\u2019usage, sur scène, de la langue signée a par ailleurs une incidence esthétique qu\u2019il est possible d\u2019analyser.Cela ne suffit pas, toutefois, à en faire une innovation, contrairement à d\u2019autres expérimentations qui, elles, explorent la manière dont la pratique quotidienne d\u2019une langue signée transforme la pratique artistique.Cette dernière, dès lors, ne peut plus être réduite aux formes et aux disciplines artistiques conventionnelles.Jolanta Lapiak, par exemple, travaille dans une perspective de déconstruction du phonocentrisme.La culture dominante, nous dit-elle, organise le monde autour de la parole proférée comme centre de gravité.Si on déplace ce centre de gravité pour développer une perspective visuocentrée et construite à partir de l\u2019expérience sensible d\u2019une langue du corps en mouvement, on découvre le monde d\u2019une façon bien différente.Avec Spill-Propagation \u2013 un centre d\u2019artiste autogéré pancanadien dédié à la promotion des pratiques artistiques issues de la communauté de langues des signes \u2013, nous travaillons à explorer cette perspective.En 2014, puis en 2017, l\u2019organisme a tenu deux résidences de création rassemblant une dizaine d\u2019artistes en ce sens.Un Manifeste de déconstruction du phonocentrisme a été produit et constitue maintenant une pierre d\u2019assise.Un tel travail exige un examen de conscience et une prise de distance par rapport aux codes intériorisés \u2013une décolonisation en quelque sorte \u2013, puis l\u2019aménagement d\u2019un espace à habiter, à peupler de formes émancipées.Or, tout ce travail, toute cette création se font dans les conditions de marginalisation que vivent les personnes et les communautés de langues des signes.Tout art, dans ce contexte, est résolument politique.1.Voir .2.La Fédération mondiale des Sourds est une organisation de défense de droits qui fédère des associations réparties dans plus de 130 pays.Elle a notamment pour mandat de faire progresser à travers le monde la reconnaissance officielle des langues des signes et l\u2019accès à un enseignement bilingue pour les enfants sourds.Elle a un rôle consultatif auprès de l\u2019ONU, qui a inscrit ses revendications à ses chartes.3.Voir pour un exemple de VV.4.Voir J.Châteauvert, «Le tiers synesthète : espace d\u2019accueil pour la création en langue des signes», Intermédialités : Histoire et théorie des arts, des lettres et des techniques / Intermediality : History and Theory of the Arts, Literature and Technologies, no 27, 2016 [En ligne].30 RELATIONS 797 JUILLET-AOÛT 2018 DOSSIER Il existe chez les communautés de langues des signes des formes d\u2019art, comme le Visual Vernacular, qui émergent de la singularité des langues signées et qui n\u2019ont aucun équivalent dans les langues vocales. RELATIONS 797 JUILLET-AOÛT 2018 31 PROCHAIN NUMÉRO Trente ans après la parution du premier dossier de notre série « Le Québec cassé en deux », (no 545, novembre 1988), les tendances lourdes qui se dessinaient alors en matière de développement régional se sont ampli?ées : fracture entre centres urbains et arrière-pays, e?ritement de l\u2019action publique en région au pro?t de la régulation par le marché, conception du territoire comme un réservoir de ressources plutôt que comme un milieu de vie\u2026 Comment sortir de cette logique néolibérale qui approfondit les disparités entre les régions et creuse les inégalités ?Comment penser un nouveau modèle de développement capable de prendre de front la transition écologique et de nourrir un rapport vivant au territoire, qui tienne compte de l\u2019apport du mouvement des femmes et des initiatives autochtones et locales ?À LIRE AUSSI DANS CE NUMÉRO: \u2022 un débat sur la valeur des excuses o?cielles ; \u2022 une rétrospective sur la théologie de Gregory Baum ; \u2022 le nouveau Carnet de Marc Chabot, la nouvelle chronique littéraire d\u2019Olivia Tapiero et la nouvelle chronique Questions de sens signée par Anne Fortin ; \u2022 les œuvres de notre artiste invitée, la photographe Caroline Hayeur.Recevez notre infolettre par courriel, peu avant chaque parution.Inscrivez-vous à notre liste d\u2019envoi sur la page d\u2019accueil de notre site Web : .Caroline Hayeur, mont Saint-Joseph, vue sur Carleton-sur-Mer, Gaspésie Notre numéro de septembre-octobre 2018 sera en kiosques et en librairies le 21 septembre 2018.Pensez à réserver votre exemplaire ! Il comprendra notamment un dossier sur : le développement régional AU QUÉBEC L\u2019auteur est professeur émérite au Département d\u2019anthropologie de l\u2019Université de Montréal uin 2017.Le soleil s\u2019est levé depuis une heure.À cette heure matinale, je marche au milieu de milliers d\u2019autres personnes dont la plupart se sont levées tôt pour pouvoir se baigner dans le Gange.Je me laisse pénétrer, au milieu de cette foule, par la proximité des eaux rapides de Ma Ganga \u2013 le fleuve qui est la « Mère de l\u2019Inde » \u2013, par le rythme de ces étonnantes cérémonies pratiquées au lever du jour, par les parfums subtils mélangés à l\u2019odeur des ordures, par les couleurs vives des saris des femmes et par les sons feutrés des voix qu\u2019un bruit de cloches ou de conches vient parfois recouvrir.Tout ce chatoiement ramène, d\u2019une manière paradoxale, au cœur même de l\u2019être à travers un mouvement d\u2019épuration qui dépouille le dehors de son trop plein de concrétude et qu\u2019il transforme en un étrange mouvement en direction de l\u2019intériorité.Voilà un mystérieux renversement opéré par ce passage du dehors vers le dedans.Sans doute les pèlerins qui se baignent dans le Gange ressentent-ils, encore bien mieux que moi et tout autrement, ce retournement.On peut trouver le calme et la tranquillité intérieure au milieu de la foule parfois bruyante, surtout lorsqu\u2019elle se précipite vers les ghâts \u2013 ces berges recouvertes de marches qui donnent accès au fleuve \u2013 pour accomplir les trois plongées rituelles de la tête.Les eaux du Gange ont monté ces derniers jours, à la suite des premières pluies annonciatrices de la mousson qui ne tardera plus.De puissants courants font tourbillonner l\u2019eau contre les rochers et les baigneurs sont prudents : les mères restent tout proche de la rive avec les jeunes enfants, mais les adolescents se montrent plus audacieux en osant avancer vers le large.Personne ne semble se soucier du fait que sacs de plastique, détritus et objets en tous genres descendent au fil du courant.Étrange paradoxe qu\u2019un tel niveau de pollution n\u2019enlève en rien le caractère « sacré » de cette eau pourtant souillée.Est-ce parce qu\u2019elle est sortie du chignon de longs cheveux tressés du dieu Shiva lui-même ?Sans doute.La fleur de lotus \u2013 le symbole de l\u2019éminent dieu Brahma, né des eaux primordiales \u2013 ne naît-elle pas, elle- même, des eaux marécageuses ?Les croyants et les croyantes qui se baignent dans cette eau issue de la chevelure de Shiva semblent se laisser envahir \u2013pénétrer même \u2013 par le colossal pouvoir transformateur de Ma Ganga.Depuis les glaciers des sommets de l\u2019Himalaya à Gaumukh \u2013 le « museau de la vache » \u2013, où il prend sa source, le fleuve a creusé son chemin dans le roc le plus dur avant de dévaler vers la grande plaine à laquelle il apporte la vie, la fertilité et un renouvellement sans fin pour tous les vivants \u2013plantes, animaux et êtres humains.Ces milliers de pèlerins qui rapporteront l\u2019eau de Ma Ganga dans leurs gourdes s\u2019inclinent avec respect devant l\u2019incroyable puissance de la nature, celle des montagnes qui furent, et sont encore, le lieu où habitent les dieux \u2013 là même où le ciel et la terre se rencontrent \u2013 et celle aussi d\u2019un fleuve \u2013 un des plus grands du monde \u2013 qui irrigue tout un sous-continent, à la manière même dont le sang circule dans les veines des êtres humains.Ainsi, croyants et croyantes de l\u2019Inde du XXIe siècle posent les mêmes gestes que des millions d\u2019autres humains ont posés avant eux, dans tous les lieux de la Terre.Sans doute le font-ils dans le but de se relier aux grandes forces cosmologiques, de s\u2019en approprier une part de puissance ou tout au moins de se les rendre favorables.À travers ces gestes antiques qui sont encore significatifs aujourd\u2019hui, des hommes et des femmes se connectent avec les forces de la nature-mère qui donne et soutient la vie.À la joie que je lis sur les visages des pèlerins sortant du bain sacré, je devine que ces hommes et ces femmes n\u2019emportent pas seulement, au fond d\u2019eux-mêmes, une vitalité physique dont le Gange est le symbole, mais qu\u2019ils sont aussi venus ici pour relancer leur foi dans l\u2019existence d\u2019un ordre du monde \u2013 le dharma\u2013 et l\u2019assurance de sa bonne marche.Leur représentation du monde, de la vie et du temps a sans doute à voir avec l\u2019image de Shiva, le dieu dansant au milieu des flammes qui maintient le monde à travers un processus continu de destruction et de régénération.Dans ce vaste réseau où les dieux et les humains, la nature et la société s\u2019interpénètrent, une loi fondamentale impose un ordre aussi bien au cosmos qu\u2019aux êtres humains.Chaque homme, chaque femme doit pouvoir y trouver sa place \u2013 toujours unique et singulière \u2013 qui est celle que le karma lui a donnée en héritage.Le fragile équilibre d\u2019un monde tantôt harmonieux, tantôt risquant la destruction, se maintient à travers la fidélité aux pratiques rituelles qui ont imprégné, dès l\u2019enfance, l\u2019esprit des croyants et qui se sont inscrites en quelque sorte dans les corps eux-mêmes.La « religion », en effet, est ici exprimée dans un ensemble de gestes, de pratiques et d\u2019actions impliquant avant tout des 32 RELATIONS 797 JUILLET-AOÛT 2018 AILLEURS BaIns sacrés dans le gange À Rishikesh, en Inde, des milliers de pèlerins affluent pour accomplir des rituels immémoriaux.Méditations sur le bord du Gange.Gilles Bibeau J La «religion» est ici exprimée dans un ensemble de gestes, de pratiques impliquant avant tout des corps.Pas un seul qui existerait dans la solitude de son expérience singulière, mais à travers des milliers de corps. corps.Pas un seul qui existerait dans la solitude de son expérience singulière, mais à travers des milliers de corps qui sont comme pris dans un même ensemble méta-corporel.Rien n\u2019illustre mieux ce phénomène, me semble-t-il, que les bains de purification au cours desquels hommes, femmes et enfants se côtoient sans pudeur, contrairement aux habitudes de distance imposées par de stricts interdits dans les autres activités de la vie quotidienne.À Rishikesh et à Haridwar \u2013 les villes sacrées situées là où le Gange rejoint la plaine \u2013, ces bains se déroulent dans une ambiance bon enfant, néanmoins toujours empreinte de religiosité sans pour autant revêtir le caractère tragique qu\u2019on trouve à Varanasi (anciennement Benarès), là où la mort, à travers les rituels de crémation, impose massivement sa présence.On assiste à une extraordinaire créativité de l\u2019hindouisme populaire dans l\u2019exubérance et la joie.Ici, aucun magistère ne veille pour s\u2019assurer que les pratiques rituelles s\u2019accrochent bien au système de croyances.Ces bains dans Ma Ganga n\u2019en constituent pas moins un des lieux fondamentaux où des croyants et des croyantes font l\u2019expérience de la rencontre avec le divin et avec la force de vie dont celui-ci est porteur.En dépit des souffrances communes, chaque femme, chaque homme \u2013 quelle que soit sa caste, quel que soit son statut social \u2013 sait que l\u2019état de pureté est une condition essentielle à remplir si l\u2019on veut pouvoir sortir du cycle des renaissances et atteindre la délivrance \u2013 moksha.Les pèlerins contribuent aussi à travers leurs pratiques de purification dans l\u2019eau du Gange à renforcer l\u2019harmonie même de l\u2019ordre du monde, ce qu\u2019ils font en s\u2019inscrivant dans un univers de sens qui leur permettra de faire face, une fois revenus chez eux, à l\u2019adversité et aux duretés de la vie quotidienne.Cette religion populaire est vécue, peu intellectualisée et conceptualisée, dérivant en quelque sorte de la complexité du système théologique hindou.Nous ne nous trouvons pas ici dans l\u2019univers de la grande pensée philosophique et spirituelle hindoue telle qu\u2019elle s\u2019exprime dans les textes mythologiques et sacrés \u2013 les Vedas, les Upanishad et les Puranas qui sont lus, analysés et interprétés par une catégorie de savants qu\u2019on peut apparenter aux théologiens dans le christianisme.La forte majorité de ces pèlerins \u2013 pour la plupart, des paysans peu scolarisés venus des villages de la plaine gangétique \u2013 vivent dans un monde encore fortement imprégné des croyances centrales de l\u2019hindouisme.À chaque festival et chaque fête religieuse, ils sentent le besoin de se relancer sur les routes à la quête d\u2019une ré-articulation de la loi fondamentale présidant à l\u2019ordre du monde, une loi intériorisée à laquelle ils essaient d\u2019ajuster leur existence.Leurs pratiques de piété peuvent appa - raître déroutantes ; elles le sont si on les regarde purement du dehors, en les extrayant du système de sens dans lequel elles prennent place.Cette voie de l\u2019adoration (bhakti) comme celle de la maîtrise du savoir savant (jnana) et celle, difficile, de l\u2019ascétisme et de la renonciation (sanyasi) reposent toutes sur le même socle philosophique, religieux et spirituel sans que l\u2019on puisse affirmer la supériorité de l\u2019une sur les autres.Ce sont là dans l\u2019hindouisme autant de chemins qu\u2019une personne peut suivre dans sa quête de libération.RELATIONS 797 JUILLET-AOÛT 2018 33 Bains sacrés dans le Gange, à Haridwar, l\u2019une des sept villes sacrées de l\u2019hindouisme.Photo : Flickr / Deep Goswami 2 radio vm AU COEUR DE L'ESSENTIEL 91,3 FM MONTREAL 7 \u2014 =\" = Ce el 100,3 FM \u2014 ren erat EL ee \u2014\u2014 a SHERBROOKE Ls == see see ee TT a a \u2014 \u2014, FT = a eal\u201d = aL Jn A \u2014\u2014 Sa en \u2014 mr He alas Er fo 89,9 FM : Tea VONCONIUSS TROIS-RIVIÈRES = Tee ~~ TT > sors oss\u2014\u2014= 89,3 FM rss VICTORIAVILLE 104,1 FM RIMOUSKI RADIOVM.COM Les auteurs sont respectivement chercheur responsable du domaine « vieillissement en santé » et assistante à la recherche au Centre de recherche sur les soins et services de première ligne de l\u2019Université Laval ous sommes au théâtre.La scène se déroule dans la salle commune d\u2019un centre d\u2019hébergement.Une résidente ne parvient pas à manger sa soupe.Sa main tremble beaucoup et la cuiller se vide avant d\u2019être parvenue à sa bouche.Sa frustration est grande, elle rage, les gens autour la regardent avec consternation.Jusqu\u2019à ce qu\u2019un résident décide d\u2019assembler deux pailles ensemble, pour en faire une plus longue, qu\u2019il passe à trois autres résidents qui y ajoutent leur propre paille.Aidée de cette très longue paille, la résidente parvient à surmonter son handicap et à boire sa soupe.La situation est renversée : le handicap est surmonté, la dépendance abolie.Momentanément.Intitulée CHSLD, pour « Centre d\u2019humbles survivants légèrement détraqués », la pièce était présentée à Québec au théâtre La Bordée à l\u2019automne 20171.L\u2019histoire se déroule dans un centre d\u2019hébergement de soins de longue durée (CHSLD).Elle débute par l\u2019arrivée d\u2019un nouveau résident et se termine par la mort d\u2019un autre.Sur un mode tragicomique, la pièce relate le quotidien de cinq résidents et d\u2019un préposé aux bénéficiaires en une série de tableaux : repas, jeux, fêtes, longues attentes, où se mêlent jalousie et complicité, joies et peines.Une année dans la vie des résidents, qui vivent dans un temps cyclique, mais également un temps immobile, dans la répé tition et l\u2019ennui, et un temps tourné vers le passé, les souvenirs heureux (une enfance active et riante) et les souffrances (l\u2019expérience de la guerre).Un thème central traverse cette histoire : la dépendance.Le manque de mobilité des résidents est souligné tout au long de la pièce par la lenteur des déplacements effectués en fauteuil roulant, en marchette ou appuyés sur une canne, par la prise régulière de médicaments, mais surtout par des culbutes clown - esques et des chutes qui soulignent, par une sorte de ren - versement comique, la raideur des personnes, leur mobilité réduite, le peu de contrôle sur leurs mouvements.Les résidents font ainsi l\u2019expérience de la vulnérabilité : tout leur résiste constamment, ils sont limités dans leurs actions, dans la satisfaction de leurs besoins et de leurs désirs.Leur volonté se heurte à leurs limites.Ils ne possèdent presque plus rien.Ils font l\u2019expérience de la vie réduite.La pièce met ainsi en évidence un certain dénuement, une vie qui se réduit à peu de chose, des activités limitées, de petits plaisirs.La scène de la soupe et des pailles en est une bonne illustration.Si les résidents parviennent quelques fois à surmonter l\u2019obstacle qui se dresse sur leur chemin par une pirouette ou une ruse, comme dans les films de Charlot, s\u2019ils parviennent à tromper les règles et à renverser une situation à leur avantage \u2013 utiliser les pilules de différentes couleurs comme une mise dans une partie de poker \u2013, c\u2019est toujours la dépendance et la vulnérabilité qui sont ainsi finalement rappelées et soulignées.Cette pièce fait écho, parfois même très explicitement, à tout ce qui se dit et s\u2019écrit sur les CHSLD dans les médias au Québec depuis quelques années.Après les dénonciations de maltraitance et de négligence, on s\u2019est beaucoup indigné du fait que les résidents ne reçoivent qu\u2019un bain par semaine, du manque de personnel, des compressions budgétaires et des sommes dérisoires consacrées aux repas.Les conditions de vie en centre d\u2019hébergement sont devenues une question politique : des journalistes font enquête et parfois dénoncent, les citoyens en parlent et s\u2019inquiètent, les familles obtiennent le droit de poser des caméras de surveillance pour s\u2019assurer de la qualité des soins.Le ministre de la Santé est pressé de questions, il se doit d\u2019agir, il annonce des mesures : la possibilité de recevoir un deuxième bain et de nouveaux menus.Tous se préoccupent du sort réservé aux plus vulnérables.Le CHSLD est un repoussoir \u2013 le lieu où personne ne veut finir ses jours \u2013 en même temps qu\u2019un objet de culpabilité : il faudrait en faire plus, prendre davantage soin de nos aînés.* * * Les CHSLD sont à ce point présents dans l\u2019espace public qu\u2019une autre pièce de théâtre leur était consacrée la même année.Intitulée Le couloir des possibles2 et présentée le 28 juillet 2017 au théâtre Espace libre à Montréal, dans le cadre du ZH festival, cette pièce est cependant très différente de la première.RELATIONS 797 JUILLET-AOÛT 2018 35 REGARD le chsld, théâtre de nos vUlnérabilités et de nos angoisses Dans deux pièces de théâtre récentes, les CHSLD apparaissent comme la métaphore de vies marquées par la dépendance, le dénuement, la solitude, la défaillance de la mémoire, l\u2019expérience de l\u2019altérité et la proximité de la mort.Éric Gagnon et Nancy Jeannotte N Le CHSLD est un repoussoir en même temps qu\u2019un objet de culpabilité. De jeunes comédiens et auteurs dramatiques sont allés en CHSLD, à la rencontre de résidents avec lesquels ils ont passé chacun quelques heures, et de ces rencontres ils ont tiré des récits.La pièce est ainsi constituée de ces sept « visites » à sept résidents différents \u2013 sept récits intelligents, drôles et émouvants.Ce n\u2019est plus la fragilité et la perte d\u2019au - tonomie qui sont mises en évidence mais la communication et la solitude.La rencontre entre l\u2019auteur-comédien et le résident est au cœur de ce qui est raconté : la crainte et les appréhensions du jeune qui se rend pour la première fois en CHSLD, un univers un peu inquiétant associé à la solitude et à la mort ; la mémoire défaillante d\u2019un résident et sa difficulté de parler, dans un cas, le flot de paroles et les confidences très intimes, dans un autre ; les souvenirs de jeunesse, de voyages ou du quartier où l\u2019on a vécu ; l\u2019importance de la mémoire dans un présent immobile ; le désir de fuir le centre d\u2019hébergement et la télévision comme bruits de fond.Les expériences sont très diverses, parfois tristes, parfois drôles.Certains résidents sont coupés des autres et de leur propre histoire, d\u2019autres maintiennent un lien avec leur passé et le monde autour d\u2019eux.La question de l\u2019altérité est ainsi le thème central de la seconde pièce : l\u2019écart entre soi et l\u2019autre, entre une personne qui parle et une autre qui se tait ; l\u2019écart entre de jeunes adultes et des personnes très âgées, entre des personnes actives qui ont la vie devant elles et de vieilles personnes qui n\u2019ont parfois que leurs souvenirs, entre une mémoire vive et une mémoire défaillante, entre le monde « extérieur » et le monde fermé et immobile de la résidence ; l\u2019écart entre la personne et son propre passé, faute de photographies ou d\u2019objets pouvant l\u2019aider à se souvenir ; la mise à l\u2019écart de résidents dans certaines activités ou leur enfermement dans le silence.Une visite en CHSLD est une expérience de l\u2019altérité, que l\u2019on surmonte plus ou moins facilement.Si le centre d\u2019hébergement demeure un univers troublant et en retrait du monde, la visite aura toutefois permis de réduire la distance qui le sépare de nos jeunes comédiens et du public.* * * La question ici n\u2019est pas de statuer sur la correspondance de ces représentations théâtrales avec la réalité, avec ce qui se passe « vraiment » dans les CHSLD.Une pièce de théâtre n\u2019est pas un reportage journalistique ou une enquête sociologique.La question est plutôt celle du regard porté sur cette réalité et du rapport que nous entretenons avec celle-ci.Représentations de la vie des résidents en centre d\u2019hébergement, ces pièces sont aussi et surtout l\u2019expression des inquiétudes et des angoisses des auteurs, des comédiens et du public, de leur propre expérience du monde.À travers cette institution publique emblématique, ces pièces parlent d\u2019autres choses que du CHSLD lui-même : des interrogations et des malaises plus profonds que nous pouvons avoir touchant la vulnérabilité et la solitude, la communication et l\u2019altérité, l\u2019idéal d\u2019autonomie et d\u2019indépendance en butte à nos limites et nos fragilités.Le CHSLD en est la métaphore, le moyen de les exprimer, de mettre en image ou de donner un visage à des préoccupations diffuses qui le dépassent largement.Il est devenu objet social, politique et artistique parce qu\u2019il nous renvoie à nous-mêmes.Une scène de CHSLD résume un peu tout cela.Après diverses acrobaties et une mêlée générale, une résidente se retrouve au sol.Elle ressent soudainement le besoin d\u2019uriner et appelle le préposé.Ce dernier est pris ailleurs et n\u2019arrive pas à temps : la femme ne peut se retenir davantage et souille ses vêtements.Devant les autres résidents et les spectateurs, en face desquels elle est tournée, elle se fait laver et changer.Malgré la délicatesse dont fait preuve le préposé, la gêne et la honte l\u2019envahissent.La honte de ne pouvoir aller à la toilette ou se laver elle-même, de ne pouvoir se faire comprendre et répondre, d\u2019être ainsi exposée aux regards et aux jugements des autres.Le public dans la salle est silencieux, il a cessé de rire.Si la pièce de théâtre l\u2019a rap - proché des résidents, dans lesquels il a pu se reconnaître, il demeure à distance et comme impuissant.36 RELATIONS 797 JUILLET-AOÛT 2018 REGARD Scène de la pièce CHSLD.Photo : Théâtre de la Bordée Affiche de la pièce Le couloir des possibles.Photo : Marie-Ève Fortier 1.Idée originale et mise en scène : Véronika Makdissi-Warren, production : La Bordée et Théâtre Niveau Parking.2.Conception et mise en scène : Anne-Sophie Rouleau et Marie-Ève Fortier. L\u2019auteur est étudiant au baccalauréat à la Faculté de théologie et de sciences religieuses de l\u2019Université Laval orsqu\u2019on évoque le mot solidarité, une des idées qui viennent à l\u2019esprit est celle de pauvreté.Cette asso - ciation spontanée témoigne du lien étroit qui unit la solidarité et la pauvreté.Quel rapport celle-ci entretient-elle avec celle-là ?Qui cela concerne-t-il ?Je vou - drais ici, à travers une relecture de récits bibliques \u2013 paroles millénaires nous guidant sur nos chemins d\u2019humanité \u2013, explorer ces liens et le sens à donner à la pauvreté comme figure du manque préalable à toute solidarité : une disposition inhérente à la vie humaine qui ouvre à la solidarité comme fondement de la société.quelle pauvreté?La vie humaine est marquée par la pauvreté, c\u2019est-à-dire par le manque.Quand les récits bibliques (Genèse 2-3) parlent de l\u2019humain à son commencement, ils témoignent de la présence, au cœur de la création, d\u2019une pauvreté toute particulière.Commentant ces textes, la théologienne Anne Fortin souligne qu\u2019on y retrouve le « manque propre à la création même de l\u2019humain1».Ce manque est signalé par son rapport singulier à la terre et à l\u2019autre.Dès qu\u2019il est créé, en effet, Adam (dont l\u2019étymologie renvoie à humus en hébreu) est mis dans un jardin afin d\u2019y travailler et de l\u2019entretenir.Travailler le jardin, c\u2019est engager une action créatrice qui ne finit jamais.Ce rapport humain à la terre se réalise d\u2019une manière indissociable dans un rapport à autrui, figuré par l\u2019accueil qu\u2019Adam réserve à son « autre », Ève \u2013 la vie en hébreu \u2013 comme « une aide assortie ».Le travail sera désormais effectué en commun, dans la collaboration.De ce point de vue, la pauvreté propre à l\u2019humain l\u2019inscrit dans un mouvement constant de relations.Cette pauvreté est portée par une logique créatrice \u2013 le manque comme condition de création et d\u2019ouverture à l\u2019autre.Cependant, cette pauvreté fondamentale \u2013 ce manque propre à l\u2019humain \u2013 se voit, dans le récit biblique, déviée de sa finalité par la parole du « serpent » qui fait croire à l\u2019être humain qu\u2019il peut devenir « comme un dieu », c\u2019est-à-dire plein, sans aucun vide, sans nécessité des autres, tout-puissant.Or, cette illusion d\u2019être « comme un dieu » affecte radicalement le rapport de l\u2019humain au monde, à l\u2019autre et à l\u2019Autre, peu importe la façon de nommer ce dernier.Car elle substitue à la pauvreté originelle, positive, créatrice et féconde, le mirage de l\u2019autosuffisance, faisant croire à l\u2019humain qu\u2019il pourrait tout avoir, tout de suite et tout seul.Cette illusion se révèle nocive à la vie humaine : elle nous détourne d\u2019une carence, d\u2019un manque, d\u2019un vide fondamental qui rend possible la vie, le mouvement de la vie, la relation, la créativité, la solidarité.La vie humaine vacille continuellement entre la pauvreté fondamentale de l\u2019humain et la tentation de la nier ou de la combler.Cette tension concerne autant les individus que les sociétés.L\u2019approche de la pauvreté dans son rapport à la solidarité permet de redécouvrir l\u2019humain en tant qu\u2019être de relations.Elle exprime le vide qui meut l\u2019humain vers l\u2019autre, qui permet d\u2019accueillir pleinement l\u2019autre.Elle atteste que, « parce qu\u2019il n\u2019est pas parfaitement autonome, autosuffisant, autarcique et omnipotent, l\u2019humain doit entrer dans une alliance avec l\u2019autre2» \u2013 accueil, alliance qui creusent davantage en lui le désir de relations créatrices.Du même souffle, cette approche permet de prendre une distance par rapport aux sirènes publicitaires et idéologiques qui aujourd\u2019hui incitent à la négation de ce manque, de cette fragilité féconde, et encouragent tout un chacun à devenir «comme un dieu », qui nourrit le désir d\u2019avoir toujours plus, nous isolant les uns des autres.En effet, le déni de la pauvreté propre à l\u2019humain oriente vers les choses à avoir, à manipuler, à consommer, à contrôler.Il conduit à une relation instrumentale et non vitale à l\u2019altérité, conçue comme un moyen d\u2019arriver à ses fins.Dès lors, dans cet isolement, la vie est en quelque sorte écrasée, étouffée, coupée d\u2019une riche relation avec l\u2019autre, l\u2019étranger.Pourtant, malgré nos tentatives de combler notre dénuement premier, la vie ne cesse de résonner en chacun de nous comme un cri, une blessure d\u2019où « s\u2019élève une plainte, du fond de la servitude3», faisant écho à notre profond désir de vivre.Jean Vanier, fondateur de l\u2019Arche, le dit à sa manière : « Le cri RELATIONS 797 JUILLET-AOÛT 2018 37 CONCOURS la remise du prix de notre concours d\u2019écriture étudiant « Jeunes voix engagées » a eu lieu le 19 mars 2018 à la maison Bellarmin, à montréal.léa Boutrouille et pacifique Kambale tsongo ont été les heureux gagnants ex aequo.le premier texte primé a été publié dans le numéro précédent.Voici le second.la pauVreté, chemin de solidarité Pacifique Kambale Tsongo L du pauvre, nous pouvons le comprendre à partir de notre propre pauvreté.Nous sommes nés dans la faiblesse et c\u2019est aussi dans la faiblesse que nous allons mourir [\u2026] Toute sagesse humaine consiste à s\u2019accueillir tel que l\u2019on est 4.» Voilà une façon dont la pauvreté féconde nous dispose sans cesse à la solidarité et nous convoque à vivre une vie au plus proche de notre humanité.être pauvres pour vivre ensemble Cet accueil de notre pauvreté fondamentale se manifeste, sur le plan collectif, comme la condition de la solidarité.Le désir d\u2019être « comme un dieu » peut en effet concerner une société entière, comme en témoigne un autre récit de la Genèse, connu sous le nom de La tour de Babel (Gn 11, 1-9).Ce récit présente une société où tout le monde est semblable.La société entière est autarcique et autosuffisante.Les humains parlent « la même langue et les mêmes mots », est-il précisé d\u2019emblée.Alors qu\u2019ils se déplaçaient sur la Terre, ils ont décidé de s\u2019établir dans une vallée, d\u2019y bâtir une ville et d\u2019y élever une tour dont le sommet pénétrerait les cieux.Alors qu\u2019ils exécutent leur projet, Dieu descend, confond leur langue et les disperse sur toute la surface de la terre.L\u2019on peut entendre dans ce récit une parole qui rejoint l\u2019expérience humaine en société.Il met en lumière le désir de stabilité5.Pourtant, le vécu humain est fondamentalement un mouvement constant : la vie n\u2019est pas statique.C\u2019est lorsque nous entrons pleinement dans le mouvement de la vie que l\u2019autre peut apparaître différent de soi et que nous pouvons tisser une solidarité véritable avec lui.Cependant, la vie humaine est marquée par une tension entre cet élan vital et un refus du mouvement, la tentation d\u2019opter pour l\u2019enfermement sur soi, une artificielle mais rassurante stabilité entre « nous ».Disparaît alors le désir de se risquer dans des relations fragiles mais vitales.Paradoxalement, une telle sécurité devient vite mortifère.Dans ce récit biblique, le choix de la stabilité rime effectivement avec la tentation de nier toute altérité : une même langue, les mêmes mots, un seul lieu, avec une tour perçant les cieux, symbole du refus de toute altérité, de toute ascendance (« se donner à soi un nom », est-il souligné dans le texte).Nous avons là un récit qui représente à merveille la négation de la pauvreté fondamentale et ses conséquences sur la société.D\u2019un tel trop-plein ne peut émerger la vie.La figure de Dieu qui vient brouiller la langue et disperser la population, contrecarrant le projet funeste, instaure une ère nouvelle.Par ce geste, Dieu \u2013 l\u2019Altérité \u2013 ouvre un espace vide entre les humains qui les renvoie à leur pauvreté et à la solidarité, à une relation vivante avec les autres, capable de sortir du trop-plein-du-vide et du pur désir des objets \u2013 cette illusion ou ce fantasme d\u2019être autosuffisant et de vouloir toujours plus \u2013 pour redécouvrir la richesse des liens, des relations, du partage de la parole, du désir de l\u2019autre.Un Dieu qui creuse sans cesse en nous un manque afin de nous faire entrer dans la solidarité qui humanise.38 RELATIONS 797 JUILLET-AOÛT 2018 REGARD Jean-Claude Ravet, rédacteur en chef de Relations, et Pacifique Kambale Tsongo, à la remise du prix, le 19 mars 2018.Photo : Gilles Pilette 1.A.Fortin, Comment vivre ?Naître à la suite de Jésus, Montréal, Médias- paul, 2016, p.32.2.Ibid., p.33.3.Ibid.p.41.4.J.Vanier, Cri du pauvre, cri de Dieu, Paris, Salvator, 2017, p.9-10.5.Voir François Nault, « Un Dieu Érotique.En revisitant le mythe de Babel », Études théologiques et religieuses, vol.77, no 3, 2002. RELATIONS 797 JUILLET-AOÛT 2018 39 Eva Solomon* uand j\u2019étais une petite ?lle, vers l\u2019âge de sept ans, en première année \u2013?je venais tout juste de commencer l\u2019école?\u2013 quelqu\u2019un, dans un groupe d\u2019enfants, m\u2019a traitée de «?sale indienne?».Ce jour-là, je suis rentrée à la maison en pleurant.Puis, j\u2019ai demandé à ma mère?: «?Pourquoi m\u2019ont-ils traitée de \u201csale indienne\u201d?» elle a mis alors son bras autour de moi \u2013?elle était assise dans une grande chaise verte?\u2013 et elle m\u2019a dit?: «?ils font cela parce qu\u2019ils sont ignorants.?» Je n\u2019ai jamais oublié ce moment.Mais ce n\u2019est que plusieurs années plus tard que j\u2019ai pris conscience du fait que, ce jour-là, ma mère refusait de dénigrer les personnes qui m\u2019avaient blessée, car s\u2019ils s\u2019étaient exprimés ainsi, c\u2019est parce qu\u2019on ne leur avait jamais appris à penser autrement.Plus tard, lorsque j\u2019ai commencé mes études à l\u2019Université de Chicago, un de mes professeurs m\u2019a parlé des étapes que doit franchir une personne engagée dans une démarche de réconciliation.Cette démarche s\u2019applique autant aux individus qu\u2019à des groupes.J\u2019aimerais vous parler de ces étapes en y intégrant l\u2019enjeu de la colonisation.La première étape de la réconciliation passe par une prise de conscience.Les gens découvrent qu\u2019ils ont été exposés à des contre-vérités.Ce qui me heurte, dans la colonisation, ce sont ces contre-vérités selon lesquelles nous étions «?moins bien que?», que nous n\u2019étions pas assez «?ceci?» ou pas assez «?cela?».Que notre mode de gouvernement n\u2019était pas assez bien aux yeux des Blancs, et qu\u2019il fallait donc le remplacer par un autre \u2013?le leur.Que notre langue n\u2019était pas assez bien et qu\u2019on ne pouvait plus l\u2019utiliser.Que notre manière de prendre soin de notre santé n\u2019était pas assez bien.Pourtant, pendant des millénaires, notre médecine a développé tous les remèdes dont nous avions besoin pour bien vivre.Mais ce n\u2019était pas su?sant à leurs yeux, alors il fallait avoir recours à leur médecine, à leurs médicaments.Puis, ils nous ont dit que notre système d\u2019éducation n\u2019était pas assez bien à leurs yeux, et que nous devions envoyer nos enfants dans leurs pensionnats.et ainsi suite.L\u2019étape après cette prise de conscience, c\u2019est de ressentir de la colère, parce qu\u2019on nous a menti, parce que l\u2019enseignement qu\u2019on nous a transmis était mensonger, faux.Lorsqu\u2019on ressent de la colère, on doit la vivre jusqu\u2019au bout, tant que ce sera nécessaire.Jusqu\u2019à ce qu\u2019on ait le sentiment qu\u2019on nous a en?n compris.Qu\u2019ils disent être désolés ne su?t pas.Ce qui importe, c\u2019est que nous ayons le sentiment qu\u2019ils le sont réellement.nous devons crier assez fort et assez longtemps, jusqu\u2019au moment où nous pouvons croire avoir été entendus.ensuite, celui ou celle à qui l\u2019on a menti doit pouvoir aller vers celui qui l\u2019a opprimé.C\u2019est «?l\u2019opprimé?» qui pardonne à «?l\u2019oppresseur ».nous pouvons éventuellement nous libérer d\u2019une partie de cette colère et être en mesure d\u2019aller de l\u2019avant.Un jour, nous pouvons être remplis de colère, et le lendemain, être en paix.Puis ressentir de la colère à nouveau.nous oscillons sans cesse entre ces pôles.et nous devons le faire à notre rythme.Je ne peux pas simplement dire?: «?J\u2019ai ressenti de la colère, mais c\u2019est terminé?!?» La colère peut revenir de nouveau.L\u2019étape suivante consiste à nous pardonner à nous-mêmes.Pour faire face à cette expérience coloniale, nous devons faire deux ou trois choses.nous devons d\u2019abord reconnaître que la colonisation a bel et bien eu lieu et que nous ne pouvons plus rien y changer.Ce que nous pouvons faire, cependant, c\u2019est faire la paix avec le processus qui a été engendré par la colonisation.nous devons aussi prendre conscience, au plus profond de nous-mêmes, que nous avons ?ni par croire aux mensonges qui nous ont été enseignés.nous devons donc nous pardonner nous-mêmes d\u2019avoir cru à ces mensonges.La dernière étape consiste à laisser remonter notre propre vérité.C\u2019est-à-dire a?rmer que nous sommes habités par la bonté, par la beauté, par la dignité.en laissant remonter cette vérité, nous arrivons alors à pardonner à ceux qui nous ont dit que nous étions de «?sales indiens?», des ivrognes, des paresseux.et toutes ces autres choses blessantes qui nous ont été dites.Je ne m\u2019attends pas à ce que nous parvenions à la réconciliation en une seule occasion, en une seule étape.Ces paroles blessantes qui nous ont été lancées au visage encore et encore au cours de notre vie sont profondément, très profondément enfouies en nous.Mon plus grand espoir, c\u2019est que nous arrivions tous et toutes à cheminer ensemble vers davantage de dignité, de bonté, de beauté et de respect.Lorsqu\u2019on ressent de la colère, on doit la vivre jusqu\u2019au bout, tant que ce sera nécessaire.La longue marche de la réconciliation Sur lEs pas d\u2019Ignace * traduit de l\u2019anglais par Kevin Kelly et Marco veilleux.Eva Solomon, de la Congrégation des sœurs de Saint-Joseph, est ojibwée, originaire de la réserve de Henvey Inlet, au sud de Sudbury.C\u2019est le 27 juillet 2017 qu\u2019elle a livré le témoignage que nous publions ici, lors d\u2019une étape du pèlerinage en canot organisé par des jésuites, dans la foulée de la Commission de vérité et réconciliation, pour favoriser le respect, la confiance, le dialogue et l\u2019amitié entre Autochtones et allochtones.Empruntant une route fluviale traditionnelle de commerce des Premières Nations, une trentaine de pagayeurs \u2013 Autochtones, jésuites, laïques \u2013 ont participé à ce pèlerinage de 850 kilomètres entre Midland, sur les rives du lac Huron, et Montréal, du 21 juillet au 15 août 2017. 40 RELATIONS 797 JUILLET-AOÛT 2018 RELATIONS 797 JUILLET-AOÛT 2018 41 L\u2019auteur est écrivain et philosophe inq heures et demie.Debout.vite, il faut donner le biberon à la petite Avril.sa mère l\u2019a rejetée violemment dès sa naissance, n\u2019aimant que son frère jumeau.J\u2019en?le mon pantalon et me précipite à l\u2019étable.Je n\u2019ai pas allumé la lumière que ma petite chevrette crie déjà.Je caresse le museau de ma jument au passage, je véri?e que les autres bébés sont bien vivants et confortables avec leur mère.J\u2019ouvre la barrière de la stalle, Avril s\u2019approche en sautillant, elle a déjà une semaine, elle me suit.Je m\u2019assieds sur le banc de traite des chèvres, elle se plante le museau dans mes vêtements, cherche désespérément une tétine.Je lui présente le biberon, elle tète avec l\u2019énergie d\u2019un extraordinaire goût de vivre.Je lui caresse la tête et le dos, elle en frémit.Mon épouse et moi lui tenons lieu de mère pour la tétée.sa «?maman biologique?», comme on dit aujourd\u2019hui, n\u2019est pas pour autant si ingrate.elle est jeune, elle en est à sa première portée?; en réalité, elle a juste assez de lait pour un seul nourrisson.elle s\u2019est dit qu\u2019un vivant valait mieux que deux morts.L\u2019éthique du moindre mal.Heureusement, une autre de mes chèvres est bonne laitière et n\u2019a donné qu\u2019un rejeton, alors je lui prends un peu de son lait.J\u2019ai bien tenté une adoption, mais on ne trompe pas facilement une maman chèvre.vous vous demandez sans doute pourquoi je raconte tout cela dans une chronique où je devrais parler du sens de la vie.C\u2019est parce que notre cher premier ministre fédéral s\u2019est acharné à défendre le pétrole des sables bitumineux ce dimanche, et que, le lendemain, il était à Paris pour vanter son plan de réduction des gaz à e?et de serre?! il nous prend vraiment pour des marrons.il me fallait un peu d\u2019air frais pour compenser, même si cela, évidemment, n\u2019ajoute pas du sens au non-sens.Quoiqu\u2019il est possible de voir les choses autrement.Ma chevrette est maintenant à côté de moi.très vigoureuse, elle sautille, branle de la queue, me suit tout le long de mon travail dans l\u2019étable, et moi ça me fait presque pleurer, au point que les contorsions de mon premier ministre me remplissent de pitié pour les «?grands?» de ce monde.vraiment, cela doit être pénible d\u2019être à la fois à la merci des industriels et de faire semblant de mener un pays pour le béné?ce du plus grand nombre.Pourquoi ma chevrette me fait-elle presque pleurer de tendresse?C\u2019est qu\u2019en la voyant, je pense à la beauté de la création.Quelle œuvre extraordinaire d\u2019un incroyable artiste?! Les étoiles, c\u2019est beau, ça brille, et c\u2019est sacrément loin.Le soleil, c\u2019est tout de même quelque chose, une réaction de fusion nucléaire stable qui doit avoir quelque chose comme quatre ou cinq milliards d\u2019années et autant pour son avenir.Pour que tout cela existe, il a fallu inventer l\u2019énergie, les lois de la physique, un processus d\u2019adaptation par apprentissage de l\u2019interdépendance et, en bout de piste, par évolution, des êtres qui bougent par eux-mêmes, trouvent leur source d\u2019énergie, et même se reproduisent.Un téléphone intelligent, c\u2019est nul comparé à une mouche?: imaginez son programme juste pour un atterrissage en douceur?! et moi, en ce moment, j\u2019ai le privilège de contempler gratuitement une des merveilleuses expositions de cette création.L\u2019exposition, c\u2019est mon étable, et Avril est l\u2019une de ses œuvres.étrangement, personne ne se précipite, alors qu\u2019il y a pourtant deux chevaux, sept chèvres, quatre chevreaux, des lapins, des poules de plusieurs races, des souris, des puces, des poux, du foin et j\u2019en passe.Cette «?galerie rurale?» me donne de la perspective.tout à coup, trudeau et compagnie sont de la même grosseur que moi?: intelligences à court terme assez ?oues, incapables de saisir l\u2019importance du bien commun à long terme, impuissants à saisir la valeur d\u2019une espèce d\u2019oiseau ou de grenouille\u2026 De pauvres types, comme moi.si j\u2019en avais l\u2019occasion, cependant, je leur dirais quand même?: «?vous ne trouvez pas qu\u2019on a déjà dépassé la mesure?il est urgent de mettre les freins et de réduire de moitié nos émissions de gaz mortel dès maintenant ! » Comme je n\u2019en aurai probablement pas l\u2019occasion, je vais alors en parler autour de moi et faire quelque chose, aujourd\u2019hui même, pour améliorer la situation globale.Pardonnez ma naïveté, je ne comprends pas trop bien la politique ni l\u2019économie, mais il nous est donné à voir des milliards d\u2019étoiles dans notre seule voie lactée, sans doute deux ou trois fois plus de planètes?; il y a plus de 100 milliards de galaxies comme la nôtre.sur notre seule planète, la vie est partout et sous toutes les formes, de la plus simple bactérie jusqu\u2019à ma chevrette.et je m\u2019énerverais plutôt que d\u2019agir?! C\u2019est ma petite Avril qui m\u2019y pousse.Placez-la en e?et à côté du premier ministre et on comprend immédiatement qu\u2019il faut faire quelque chose, car la vie est grande, immense et vertigineuse de beauté, alors que la politique est petite, mesquine et franchement confuse.ébloui par la vie, non seulement je suis rassasié de beauté, mais je suis, aussi, comblé d\u2019énergie de résistance, prêt pour combattre la folie du monde.questions de sens C Jean Bédard L\u2019air frais de la campagne Ébloui par la vie, non seulement je suis rassasié de beauté, mais je suis, aussi, comblé d\u2019énergie de résistance, prêt pour combattre la folie du monde. 42 RELATIONS 797 JUILLET-AOÛT 2018 diAlogueS \u2022 ChroNique poéTique Some of the most beautiful things that exist are just pieces of things.The glance is like an extension of the body, an antenna or signal that leaves the body Leon GoLUB On est tous des autres / On naît tous des autres, 2010, textes photocopiés transformés en confettis.Photo : Sylvie Cotton RELATIONS 797 JUILLET-AOÛT 2018 43 Dis-moi.à quoi faisons-nous face ?à qui ?ma vue se trouble.en gros plan c\u2019est essaim de petits cœurs de pétales ou de cendres \u2013 on en revient toujours à ça.nos pensées nos livres notre culture ancienne et quotidienne.Cocon fragile d\u2019immédiat et d\u2019archives d\u2019amour de mort aux mers et monstres intimes.C\u2019est grains de choses précieuses.à la fois fragments d\u2019histoires et mémoire friable.miroirs.pastilles lancées dans l\u2019espace \u2013 nous jouons pendant qu\u2019un indomptable désir couve.Ce qui tient de la ?n en nous.D\u2019où \u2013 de quelle part de nous cet édi?ce à jouissance à lire retranscrire retenir avant la pure poussière ?longtemps nous avons été studieuses.Avons respecté les règles.tout avalé debout sur un socle sans rien dire.tant de voix ont parlé en nous.encore \u2013 les entends-tu ?Bibliothèques et siècles en nous ont tenté de déjouer les mers et les monstres qui nous font être qui nous sommes.Ardent chaos.or le doute dans chaque sou?e se lève.l\u2019heure des bilans devant et dans notre corps même.Que ferons-nous de ces restes de ce que nous sommes ?un matin \u2013 à répétition.Attentats et trahisons.J\u2019aimerais dire non.Dire pas ça.pas encore.retenir mon sou?e.Ô débris d\u2019orage \u2013 nous nous taisons.le monde est en train de s\u2019e?ondrer dans notre maison.Ça se disloque on y voit mal.sous nos grains de choses et de mots ensevelies.Ce qui devait nous sauver ne nous sauve plus.en secret femmes au bord de la crise de nerfs1.nous sommes ces histoires apprises par cœur par corps et elles sont nous jusqu\u2019à Damas Gaza.l\u2019incisive douleur du monde fait irruption dans nos murs.nuits à angles et cendres dures.Comme si ces histoires sans cesse nous épiaient.Comme si la texture des matériaux mêmes de ces histoires nous épiait \u2013 ?bres de papier de gorge d\u2019ébène.Dis-moi.Qu\u2019en ferons-nous ?nos voix de nuits à rêver d\u2019architecture nouvelle et d\u2019éclair pour nos disques dentelles d\u2019ombres.et cette façon qu\u2019on a d\u2019en espérer \u2013 sans se faire du cinéma \u2013 un étonnement.De main en main.De musée en musée.Car il nous faut répondre au désir de nos doigts.tu dis créer.BeAuté haute et ample jusque dans l\u2019extrême survie en nous de la perte du corps du monde.pendant que je regarde un ?euve de nuit sur un autre continent tu me déportes.tu dis la couleur du lavoir et celle des jacarandas en ?eurs et j\u2019entends le silence heureux de tes mains bricolant des murs de mots et des colliers de fée.plus tard grâce à la circularité des voyages tu en?les voyelles et consonnes et leurs syllabes et leurs mots jusqu\u2019au livre où en souplesse tout s\u2019agglutine.Dessins de pensées d\u2019âmes.Cartes à jouer.mobiles toujours.Fleur de ?euve.Frêle frayeur.Rive rivale.Mur dur et murmure.Toi moi désarroi et proies.Sol clos comme socle.Compte compte ombre nombreuse.Âme amoureuse.Monts hauts de morts de mots.Petits fruits friables.Larme en arme ardente.Vis cries gravis.Que faisons-nous au milieu de ce déluge ?Ce matin nous sommes une montagne de pensées d\u2019âmes.nous sommes têtes d\u2019archives bien vivantes.où l\u2019œil se trouble elles se multiplient et nous égarent.sous une masse de ruines je dis tout pourrait s\u2019arrêter.nous ne serions plus là.plus rien.l\u2019amour in?ni a une ?n.et le regard hors de nous.or il nous revient le regard antenna or signal.musiques et autoportraits crus à titre d\u2019exemple sur des murs de musée Adrian piper fausse blanche artiste ses musiques et ses autoportraits.A Synthesis of Intuitions2 qui ne veulent ni tromper ni trahir.Qui ne trompent ni ne trahissent.nous le savons.ton regard le mien le savent.pastilles rouges égarées voyantes.Calmantes sur ?ocons rose beige neige.Car nous sommes ces histoires et elles sont nous.simple et vertigineux jeu de miroirs de maisons-miroirs de protection où nous ne faisons face qu\u2019à nous-mêmes.tu dis à l\u2019autre à tous les autres que nous sommes.et chaque livre et chaque mur de musée \u2013 intenses regards d\u2019errance \u2013 le répètent après toi.Confettis «On est tous des autres/On naît tous des autres» image?: Sylvie Cotton texte?: Denise Desautels 1.titre français du ?lm de pedro Almodóvar, Mujeres al borde de un ataque de nervios, espagne, 1988.2.Adrian Piper : A Synthesis of Intuitions, 1965-2016, titre de l\u2019exposition et du catalogue, the museum of modern Art, new york, 2018. Femmes, Islam et Occident OSIRE GLACIER (HADOUCHE) Lachine, Pleine Lune, 2018, 158 p.sire Glacier est spécialiste de l\u2019histoire des femmes et des droits de la personne au Maroc.elle enseigne l\u2019histoire et les sciences politiques à l\u2019Université Bishop\u2019s, à sherbrooke.Ce recueil de conférences s\u2019inscrit dans une perspective postcoloniale qui invite à entendre une pluralité de voix féministes arabo-musulmanes, marginalisées au plan national comme international.sa thèse centrale est qu\u2019il est impossible de saisir le comportement des musulmans en occident sans un examen préalable des conditions de vie dans leurs sociétés d\u2019origine.Pour déjouer di?érents mythes qui alimentent l\u2019islamophobie et le racisme, elle examine tour à tour les signes religieux, les rapports sociaux de sexe et la conception de la citoyenneté portée par les immigrants musulmans.Dans les premiers chapitres, elle retrace le parcours sociohistorique du mouvement féministe au Moyen-orient et en Afrique du nord.elle conteste l\u2019idée que les femmes arabo-musulmanes puissent être en contradiction avec le mouvement féministe occidental en raison de leur religion ou de leurs pratiques culturelles.Au contraire, les femmes arabo- musulmanes résistent depuis longtemps aux structures patriarcales autoritaires à l\u2019intérieur de leurs communautés, mais cette résistance n\u2019a pas garanti leur accès aux droits civiques et politiques.Glacier souligne qu\u2019historiquement, les premières communautés musulmanes ont été divisées entre, d\u2019un côté, des groupes optant pour une vision égalitaire des sexes et, de l\u2019autre, des groupes optant pour une vision patriarcale de l\u2019islam.Malheureusement, la constitution de l\u2019état musulman impérial, à commencer par l\u2019empire omeyyade (viiie siècle), a mené au renforcement de la subordination des femmes, notamment en leur imposant le voile.Bien que ce voile ait eu une fonction sociale importante à l\u2019origine \u2013?celle de protéger certaines femmes de l\u2019enlèvement lors des conquêtes militaires en signi?ant qu\u2019elles sont sous la tutelle d\u2019un autre homme?\u2013, cette signi?cation paradoxale (protéger en subordonnant) a persisté jusqu\u2019à l\u2019arrivée des colonisateurs occidentaux.Pour justi?er leur occupation, ces derniers ont alors fait du port du voile un symbole de l\u2019infériorité des sociétés arabo-musulmanes.or, plusieurs militantes féministes nationalistes ont dénoncé cette vision réductrice, notamment les égyptiennes Houda shaarawi et saiza nabarawi, à travers un célèbre geste de dévoilement public en 1923 qui a été imité, par la suite, par d\u2019autres femmes dans le monde arabo-musulman.La lutte féministe anticoloniale était porteuse, selon Glacier, de l\u2019espoir des femmes du monde arabe et musulman d\u2019accéder à leurs droits civiques et politiques après la libération de leur pays.Malheureusement, la mise en place des états-nations postcoloniaux n\u2019a fait que reproduire les régimes autoritaires et patriarcaux antérieurs.Pour l\u2019auteure, l\u2019analphabétisme et la privation d\u2019un accès au savoir depuis l\u2019indépendance ont conduit à une absence de culture des droits de la personne.À titre d\u2019exemple, le phénomène du harcèlement sexuel au Maroc pousse les femmes à ne pas s\u2019aventurer dans l\u2019espace public sans un compagnon masculin.or, le harcè - lement sexuel relève d\u2019un manque de respect de la dignité humaine chez les hommes.Glacier souligne que ce genre de pratique est renforcé par les défaillances du système de justice qui ne punit presque jamais les agresseurs et par celles du système éducatif qui o?re une formation scolaire archaïque.L\u2019auteure rappelle que ces défaillances sont le résultat d\u2019un choix politique et non pas d\u2019un déterminisme culturel.Glacier indique par ailleurs à juste titre que les violations des droits de la personne dans le monde arabe et musulman ne sont pas uniquement le fait de régimes oppressifs, mais aussi celui de la complicité des pays occidentaux qui les soutiennent et ferment trop facilement les yeux lorsque leurs intérêts économiques et militaires sont en cause.Cette complicité de l\u2019occident est, selon l\u2019auteure, à l\u2019origine de l\u2019émergence des fondamentalismes islamiques qui cherchent à garantir le retour d\u2019une identité musulmane traditionaliste dont le port du voile est un trait.Cela n\u2019empêche pas que le voile soit un objet polysémique et qu\u2019il ait un sens di?érent selon celles qui le portent.en somme, ce livre soulève des questions importantes.il est rédigé d\u2019une manière simple et accessible, o?rant aux lecteurs et lectrices non initiés une bonne introduction à l\u2019histoire arabo- musulmane.on peut toutefois émettre quelques réserves.D\u2019abord, si l\u2019auteure recourt à de nombreux travaux de chercheurs et de chercheuses qui se sont penchés sur le monde arabo-musulman a?n d\u2019en éclairer le passé et le présent, elle répond peu, cependant, à un objectif qu\u2019elle s\u2019était pourtant ?xé en introduction, à savoir éclairer le vivre-ensemble au Québec.ensuite, le fait d\u2019utiliser principalement le cas du Maroc pour représenter le monde arabe est très limitatif.si la foi islamique est un lien unitaire qui a mobilisé les états arabo-musulmans dans leur décolonisation, une fois les pays libérés, chacun a fait des choix politiques, économiques et sociaux di?érents.il serait ainsi pertinent, dans une analyse à venir, que l\u2019auteure puisse tenir compte de ces di?érences et examiner leurs e?ets sur le statut des femmes.Salima Massoui Le Roundup face à ses juges MARIE-MONIQUE ROBIN PRÉFACE DE LOUISE VANDELAC Montréal, Écosociété, 2018, 254 p.ournaliste d\u2019enquête, Marie-Monique robin a aussi réalisé plusieurs documentaires sur les semences génétiquement modi?ées et sur l\u2019utilisation des molécules associées à la mise au point 44 RELATIONS 797 JUILLET-AOÛT 2018 RecensionS \u2022 livres de semences modi?ées (soja, maïs, etc.), notamment pour les rendre résistantes à un pesticide puissant, le roundup, à base de glyphosate, fabriqué par la compagnie Monsanto.Cette fameuse multinationale vante ainsi ses produits?: en arrosant les semis avec son pesticide, on tue tout ce qui n\u2019est pas la plante concernée (puisque cette dernière est devenue résistante) et on simpli?e les tâches d\u2019entretien (sarclage, désherbage, lutte aux insectes, etc.).évidemment, la semence modi?ée a été brevetée (on privatise ainsi le vivant) et est devenue la propriété exclusive de Monsanto.semences et pesticides forment donc un couple indissociable et la compagnie détentrice des brevets contrôle ainsi une part gigantesque du marché alimentaire.Mais on est en droit de s\u2019inquiéter des e?ets réels du produit.La compagnie af- ?rme qu\u2019elle a étudié les e?ets potentiels et dit disposer d\u2019études qui écartent ces inquiétudes, ayant reçu par ailleurs les approbations des autorités compétentes.Le dossier rassemblé par Marie- Monique robin est pourtant accablant.elle relate les péripéties du tribunal international Monsanto, inspiré des tribunaux russell, qui s\u2019est tenu à La Haye, en octobre 2016.Celui-ci a eu pour mandat d\u2019entendre des victimes, des experts et des avocats pour juger de la dangerosité globale du roundup et de son mode d\u2019utilisation et voir s\u2019il y a lieu de porter une accusation d\u2019écocide, c\u2019est-à-dire d\u2019attentat à l\u2019écosystème vital de la planète, à l\u2019égard des dirigeants de Monsanto.L\u2019auteure rapporte ainsi les témoignages de personnes exposées au glyphosate?: malformations génétiques, handicaps, maladies chroniques, etc.Des études qui contredisent les a?rmations de Monsanto, notamment sur les e?ets à long terme des particules dans le sol, les eaux et les êtres vivants associés, sont également exposées.Monsanto a refusé RELATIONS 797 JUILLET-AOÛT 2018 45 RecensionS \u2022 livres À nous la ville ! Traité de municipalisme JONATHAN DURAND FOLCO Montréal, Écosociété, 2018, 197 p.membre du comité de rédaction de Relations depuis 2015, l\u2019auteur a remporté le prix des libraires du Québec 2018 pour cet essai «?d\u2019un optimisme contagieux, qui en convertira plus d\u2019un aux vertus du municipalisme?», comme le soulignait le jury.nous en reproduisons ici quelques extraits.«?[\u2026] voilà l\u2019objet de cet essai résumé dans sa plus simple expression?: la réhabilitation de la municipalité comme espace politique et vecteur de transformation sociale.[\u2026] Dans un premier temps, nous esquisserons les contours d\u2019un nouveau projet d\u2019émancipation.Loin de nous limiter à une critique super?cielle des travers du capitalisme et de présenter quelques pistes de solutions partielles pour tenter de corriger le système, nous souhaitons montrer l\u2019incompatibilité structurelle d\u2019une économie fondée sur l\u2019impératif de croissance in?nie avec les exigences d\u2019une société juste, démocratique et écologique.Après avoir fait un bref diagnostic des multiples pathologies du système ainsi qu\u2019une critique de ses impacts sur les plans social, économique, politique et territorial, nous proposerons un paradigme alternatif a?n de penser les bases institutionnelles d\u2019une société post-croissance?: la transition basée sur les commun(e)s.Loin de représenter une pâle copie du socialisme d\u2019état bureaucratisé, il s\u2019agit en fait d\u2019un nouveau modèle de civilisation fondé sur la démocratie économique, la relocalisation des activités humaines et l\u2019identité territoriale.nous pourrons alors aborder les multiples alternatives à l\u2019échelle municipale qui permettraient d\u2019accélérer la transition sociale, écologique et démocratique de l\u2019économie.Dans un deuxième temps, nous identi?e- rons les acteurs et porteurs potentiels d\u2019une telle transition, c\u2019est-à-dire les ancrages sociaux et politiques qui seraient susceptibles de porter les revendications du municipa- lisme, de les incarner dans des expérimentations collectives, et de les traduire sur le plan institutionnel.Cela nous amènera à débusquer les initiatives citoyennes, les résistances et les luttes sociales qui changent déjà le monde au niveau local à l\u2019heure actuelle.nous insisterons ensuite sur les problématiques urbaines, périurbaines et rurales pour repenser la question régionale, c\u2019est-à-dire les rapports complexes entre la ville et la campagne, le centre et la périphérie, et ce, a?n de dépasser le fameux clivage entre Montréal et les régions.nous tournerons en?n notre regard vers l\u2019histoire et l\u2019actualité du municipalisme.Un rapide survol des expériences historiques de la Cité athénienne, des communes médiévales, de la Commune de Paris et des tentatives avortées de la gauche municipale québécoise nous permettra de cerner les principales caractéristiques de cette tradition politique méconnue, laquelle resurgit aujourd\u2019hui à di?érents endroits dans le monde, notamment en espagne et au Kurdistan.Dans un troisième temps, nous aborderons la question très concrète du «?Que faire ?», c\u2019est-à-dire de l\u2019organisation démocratique qui pourrait propulser le mu - nicipalisme au Québec dans les conditions sociohistoriques du XXie siècle.il faudra alors répondre à plusieurs objections fréquentes, comme le manque d\u2019intérêt vis-à-vis de la politique municipale et les faibles pouvoirs dont dis posent les municipalités (en termes de ressources ?nancières ou de compétences), arguments qui empêchent trop souvent de prendre au sérieux l\u2019hypothèse stratégique du municipalisme.Cela impliquera également de penser la construction d\u2019un «?front municipal?» ou d\u2019une coalition de «?villes rebelles?» qui pourrait articuler les luttes à l\u2019échelle locale, régionale, nationale et internationale.Pour terminer, nous esquisserons les contours d\u2019un nouveau véhicule politique post-partisan, soit une plateforme citoyenne, créative et collaborative visant à favoriser l\u2019auto-organisation populaire et l\u2019action municipale [\u2026]?» (p.12-14). de rendre publiques ses propres études («?secret industriel?» oblige\u2026), mais un recours collectif aux états-Unis a permis la di?usion des «?Monsanto Papers» en 2017, révélant que la compagnie savait que son produit est possiblement dan - gereux, mais qu\u2019elle a négligé de tenir compte de ces risques à long terme.De plus, elle a analysé le glyphosate de manière isolée alors que son utilisation est combinée à celle d\u2019adjuvants qui en aggravent les e?ets.Manifestement, Monsanto utilise toutes les stratégies connues dans les débats sur l\u2019analyse de risque?: le déni, le refus de publier toutes les études, la dénonciation de toutes les études indépendantes non conformes aux résultats souhaités, la cooptation d\u2019experts et de groupes environnementaux habilement subventionnés pour qu\u2019ils émettent des avis favorables, sans oublier les campagnes publicitaires trompeuses, la menace, le chantage ?nancier, le mensonge, etc.en lisant ce livre, vous aurez la nausée.Devant les ?nanciers sans scrupules et sans remords.Devant les gouvernements vendus à l\u2019entreprise, à la Bush, Harper et cie, qui congédient leurs propres experts pour éviter de faire contrepoids à ceux de la multinationale ou qui leur interdisent de publier ou d\u2019émettre des doutes.Devant la paresse des médias, aussi, qui deviennent des courroies de transmission de la «?vérité?» selon Monsanto.vous serez toutefois pris d\u2019admiration pour le courage d\u2019hommes et de femmes qui se lèvent et tiennent tête \u2013?quitte parfois à se taper, comme l\u2019auteure, des milliers de pages de documents pour dénoncer une fraude?\u2013, qui risquent leur réputation et parfois leur carrière, comme ces nombreux experts indépendants et ces sonneurs d\u2019alerte.il est bien possible, à la suite de cette lecture, qu\u2019à votre prochain passage à l\u2019épicerie vous décidiez de passer à l\u2019alimentation biologique.Allez, debout, le combat n\u2019est pas perdu malgré toute l\u2019entreprise de désinformation mise en œuvre pour poursuivre une logique technicienne délirante?! Le livre de Marie-Monique robin est en cela toni?ant.il est dans la lignée du Printemps silencieux de la biologiste rachel Carson (1962) qui a profondément marqué le mouvement écologiste.Ce n\u2019est pas pour rien que le prix nommé en l\u2019honneur de cette pionnière de l\u2019écologie a été remis à Marie-Monique robin en 2009, pour son travail de conscienti- sation sur la question des oGM.À lire et à faire lire.André Beauchamp Nous sommes en guerre PAUL CHAMBERLAND Montréal, Poètes de brousse, 2017, 173 p.Le Fruit tombé de l\u2019arbre PAUL CHAMBERLAND Montréal, Noroît, 2017, 55 paul Chamberland est poète et essayiste.essayiste parce que poète.Passeur de sens et de sou?e.ses deux derniers ouvrages, un essai et un recueil de poésie, parus la même année dans des maisons d\u2019édition di?érentes, peuvent être lus ensemble tant ils forment un tout.Les deux nous parlent à leur manière de la dévastation de la terre et nous alertent de l\u2019avancée de l\u2019inhumanité dans le monde.ils nous font éprouver la détresse de notre temps de telle sorte que, dans les deux cas, on n\u2019en sort pas indemne.nous sommes devant des œu- vres profondément marquées par le péril et l\u2019urgence d\u2019y faire face.Leur auteur les a écrites comme un rescapé qui, par ?délité aux victimes passées et à venir, à ce qu\u2019il a vu et éprouvé, sent le devoir de témoigner, quoi qu\u2019il lui en coûte.Ainsi avons-nous entre les mains des poèmes écorchés, bouleversants d\u2019humanité, et un essai tranchant comme un glaive, écorchant sans pitié les maîtres d\u2019œuvre de la déshumanisation en cours.Dès le début, Le fruit tombé de l\u2019arbre \u2013?constitué principalement de poèmes publiés d\u2019abord dans Relations quand il y signait la chronique poétique, en 2014- 2015?\u2013 laisse transparaître l\u2019épreuve vécue?et la condition de survivant qu\u2019assume le poète?: «?De la plante des pieds au sommet de la tête ne reste rien d\u2019intact», dit-il en citant isaïe?; «?un orphée se dresse dans le rauque et le cru de ce qu\u2019il reste à dire?», poursuit-il (p.9).sa poésie, épurée, dépouille et laisse sans esquive.Chargée de pleurs, de peurs, de sidérations, elle réveille le désir d\u2019assurer la garde contre l\u2019inhumain en nous, autour de nous, contre nous.De persister dans la vie fragile, et terriblement belle.et de veiller sur elle.De même que sa poésie sait devenir chuchotement qui ébranle l\u2019âme, d\u2019autres écrits du poète-essayiste deviennent événements de pensée ou, comme dans le cas de Nous sommes en guerre, pamphlet incisif, ironique et lapidaire.Dans cet essai, en e?et, Paul Chamber- land met en lien de manière magistrale le réchau?ement climatique, le djihadisme, l\u2019accaparement des richesses, la surveillance planétaire, phénomènes que les médias s\u2019e?orcent d\u2019isoler les uns des 46 RELATIONS 797 JUILLET-AOÛT 2018 RecensionS \u2022 livres autres pour ne pas les penser comme des éléments d\u2019un seul et même désordre établi.Ce faisant, l\u2019auteur cherche à rompre la bulle médiatique qui fait écran à la réalité et dévoile la pulsion de mort et les forces d\u2019autodestruction, ?nan- cières et technologiques, qui menacent dangereusement la nature et l\u2019humain.Pour en rendre compte, l\u2019auteur évoque des faits divers et des mesures administratives qu\u2019il agence de telle manière qu\u2019ils dévoilent l\u2019odieuse, l\u2019obscène, la terrible et banale présence de l\u2019inhumain parmi nous.L\u2019essai prend ainsi souvent l\u2019aspect d\u2019un album de coupures de presse parfois anodines, parfois grotesques, toujours révoltantes, dessinant à gros traits une société désintégrée, qui convertit «?les êtres humains en pures quantités?» et les assujettit «?à la souveraineté e?ective du capital?» (p.137).L\u2019essai, divisé en douze «?séquences», tenant lieu de chapitres \u2013?les paragra - phes, souvent accompagnés d\u2019ailleurs d\u2019un sous-titre, en constituent les « plans »?\u2013 est construit comme un documentaire-vérité.Le reporter-poète, au plus près du réel sans phrase, retrace, petit fait après petit fait, les avancées de l\u2019inhumain qui «?évite soigneusement d\u2019adopter l\u2019apparence d\u2019une bête féroce» (p.48).nous sommes confrontés à l\u2019aveuglement des pouvoirs face à l\u2019urgence écologique «?absolue?» tout autant qu\u2019à la voracité des multinationales, à leur course e?rénée au pro?t.Chamberland dit crûment la folie et le cynisme des carnassiers en complet- cravate sans scrupule, excités par le fantasme fasciste du posthumain, faisant appel à tous pour qu\u2019ils aiguisent ?ère- ment leurs crocs, puisque «?l\u2019homme est un loup pour l\u2019homme?».Le poète étale ainsi l\u2019esprit du capi - talisme dans sa laideur crue, même si, quelques fois, au détour d\u2019une phrase- miroir de notre temps, le poème perce et bouleverse comme un peu d\u2019eau dans le désert.il rebaptise brillamment l\u2019économie financière nécronomie.il écorche au passage la pub et l\u2019humour narcotiques, omniprésents dans la société, ces puissants outils de propagande, fabriquant les comportements et les jugements à courte vue pour dissuader «?d\u2019avoir la moindre idée de l\u2019urgente nécessité d\u2019affronter ensemble l\u2019actuel devenir catastrophique du monde?» (p.154).tout au long de l\u2019essai, un personnage apparaît régulièrement?: l\u2019Autiste social proactif, qui, par son franc-parler, joue le rôle de fou du roi?: «?Grâce aux élus qui accordent volontiers crédit à nos grimoires d\u2019experts, nous parvenons à em- barbeler la population dans d\u2019abscons calculs algorithmiques\u2026 et nous confectionnons en priorité le protocole \u201céducatif\u201d destiné à adapter les cerveaux aux imprévisibles reptations du Marché?» (p.56), dit-il, entre autres, évoquant ainsi les propos bien réels du recteur d\u2019une université montréalaise.Mais si Chamberland dénonce les pouvoirs inhumains qui engendrent l\u2019impuissance, l\u2019inertie et la servitude volontaire, il aiguillonne, surtout, le devoir éthique de résistance «?des endeuillés du monde?», taxés de récalcitrants et de radicalisés?: «?serions-nous prêts à opposer une ?n de non-recevoir aux sommations de la Marchandise?seulement voilà, il faut commencer par prendre la mesure du considérable e?ort à consentir?: vivre de telle sorte que sa conduite mette nettement en lumière, aux yeux des contemporains, le refus de l\u2019avilis - sement moral qu\u2019un puissant et tacite consensus banalise?» (p.116).Pour avancer plus avant en sa compagnie sur cette voie périlleuse mais nécessaire pour la suite du monde, il faut revenir à son essai majeur, Accueillir la vie nue face à l\u2019extrême qui vient (vLB, 2014).Jean-Claude Ravet Socialisme et sociologie BRUNO KARSENTI ET CYRIL LEMIEUX Paris, Éditions de l\u2019EHESS, 2017, 192 p.epuis l\u2019élection de trump et la montée inquiétante des partis populistes autoritaires et d\u2019extrême droite en europe, la gauche est confrontée à la question suivante?: comment dépasser l\u2019alternative infernale entre néolibéra- lisme et nationalisme xénophobe?Dans un bref essai à la fois dense sur le plan théorique et engagé politiquement, Bruno Karsenti et Cyril Lemieux esquissent une piste intéressante qui propose de renouer l\u2019alliance brisée entre la tradition socialiste et l\u2019analyse sociologique, dans le sillage des travaux de Marcel Mauss, émile Durkheim, Karl Polanyi et Karl Mannheim.Pour les auteurs, il existe une a?nité élective entre la sociologie et le socialisme dans la mesure où le socialisme n\u2019est pas un simple projet politique, mais une tentative pour comprendre la réalité sociale de façon globale, en abordant les pratiques humaines et les institutions de façon critique et historique, et en ancrant son analyse sur une méthode empirique.Le ?l conducteur du livre est que le libéralisme, le nationalisme et le socialisme ne doivent pas être simplement analysés comme des idées ou des discours.Ce sont des faits sociaux que nous devons décortiquer a?n de «?sociologi- ser les termes d\u2019un débat idéologique?».C\u2019est pourquoi les auteurs soulignent que la gauche se trompe lorsqu\u2019elle croit «?qu\u2019il est possible de lutter contre le nationalisme xénophobe au moyen d\u2019une simple disquali?cation de l\u2019idée nationale.[\u2026] Par là même, on en vient à nier, ou à refuser de voir, ce qui fait de la conscience nationale une réalité et qui légitime son a?rmation en tant que conscience d\u2019un collectif?», comme peut l\u2019être la société québécoise, par exemple.Les auteurs invitent ainsi à aborder la nation de manière sociologique a?n d\u2019éviter le double écueil de «?l\u2019universalisme abstrait propre à la pensée libérale » et du nationalisme qui a tendance RELATIONS 797 JUILLET-AOÛT 2018 47 RecensionS \u2022 livres à fétichiser la nation comme une identité ?xe aux caractères préétablis et trans - historiques.selon eux, la nation est un ensemble de rapports sociaux déterminés, «?une forme de vie construite et conquise à travers certaines pratiques?».Dans cette perspective, l\u2019internationalisme, propre au socialisme, consiste moins à ignorer ou à éliminer le «?pluriel des nations?» qu\u2019à proposer de nouvelles solidarités entre celles-ci a?n d\u2019éviter le repli sur soi.D\u2019où la formule paradoxale que «?l\u2019internationalisme, pris au sens propre et littéral, est l\u2019axe de restauration de l\u2019idée nationale contre le nationalisme?».Karsenti et Lemieux considèrent par ailleurs que la large di?usion du libéralisme a pro?té de la prédominance, sur le plan épistémologique, de la science économique, de la psychologie, du droit et de l\u2019individualisme méthodologique qui évacuent l\u2019analyse sociologique.C\u2019est pourquoi ils proposent de mener une «?lutte dans la théorie?» a?n de déconstruire la double hégémonie du libéralisme et du nationalisme qui se renforcent mutuellement par leur tendance à réi?er soit l\u2019individu (comme être asocial), soit la nation (comme essence chosi?ée), en formant tous deux «?un seul et même système de pensée dominant, dont le propre est de rendre la nation impensable sociologiquement?».or, si leur argument en faveur d\u2019une réhabilitation d\u2019un «?socialisme scienti- ?que?» qui ne rejette pas la nation en bloc et qui s\u2019appuie sur un haut degré de «?ré?exivité sociologique?» semble prometteur sur le plan méthodologique, leur projet politique semble beaucoup plus abstrait, voire idéaliste.Par exemple, ils plaident pour une politique égalitariste d\u2019universalisation de l\u2019accès à l\u2019éducation pour permettre à tous une «?participation égale à la ré?exion et à l\u2019élaboration des règles auxquelles la vie économique doit prioritairement être soumise?», ce qui est certes souhaitable, mais très général.Par ailleurs, le but du socialisme ne serait pas d\u2019abolir la propriété privée et le marché, mais de les réguler et de «?réencas- trer?» l\u2019économie dans la société a?n de promouvoir «?le pouvoir collectivement émancipateur de l\u2019accès universel au savoir, à l\u2019esprit d\u2019examen?», «?l\u2019éloge de la pensée critique?» et «?la capacité de ré?échir sur les normes, et par là de s\u2019extraire par la pensée d\u2019une condition sociale assignée?».en?n, si les auteurs critiquent l\u2019incapacité du libéralisme à construire une europe politique, leur analyse des conditions d\u2019un renouveau européen par des « politiques éducatives productives d\u2019autonomie?», la montée de l\u2019écologisme et l\u2019émergence d\u2019une «?nation européenne?» aux contours encore ?ous n\u2019est pas tout à fait convaincante.tout se passe comme si l\u2019accent mis sur la dimension ré?exive et scienti?que du socialisme évacuait l\u2019analyse concrète des rapports de forces et l\u2019aspect stratégique du projet d\u2019émancipation.somme toute, bien que les perspectives pratiques de dépassement du capitalisme restent encore à dé?nir, l\u2019ouvrage de Karsenti et Lemieux nous invite à ancrer la pensée socialiste, par- delà la contestation des mouvements sociaux et les luttes partisanes, sur une approche sociologique digne de ce nom.Jonathan Durand Folco 48 RELATIONS 797 JUILLET-AOÛT 2018 RecensionS \u2022 livres Roxham Une création de Michel Huneault, avec Maude Thibodeau et Chantal Dumas Production : ONF, en collaboration avec Le Devoir, le Centre Phi et Dpt.2018 hangerez-vous d\u2019avis au sujet des frontières et des personnes qui les traversent, au contact de cette magni- ?que œuvre de l\u2019artiste et photographe Michel Huneault?ou serez-vous confortés dans vos convictions?C\u2019est sous cet angle que nous avons choisi d\u2019aborder l\u2019expérience immersive que propose Roxham, qui a fait l\u2019objet de nombreuses recensions depuis la ?n mars.si toutes déplient très justement le dossier de presse, peu s\u2019attardent à la ?nalité sous-jacente?: démontrer l\u2019absurdité des frontières dans un monde d\u2019identités diasporiques.Pour Huneault, il s\u2019agit plus précisément de mettre en lumière le choc entre la «?responsabilité internationale d\u2019accueillir les demandeurs d\u2019asile?» et «?le devoir de protéger un territoire national?».Car cette dichotomie ?ge le débat plutôt que de nous amener à l\u2019élargir pour penser la notion de frontière de manière plus ?uide.traçons d\u2019abord les contours du récit multiplateforme?: une carte interactive sur le site de l\u2019o?ce national du ?lm (onF), où l\u2019on peut cliquer sur di?érentes photos pour entendre les altercations entre demandeurs d\u2019asile et agents de la Gendarmerie royale du Canada (GrC).interpellé par les sirènes de l\u2019actualité, Michel Huneault s\u2019est rendu à 16 reprises, entre février et août 2017, dans le rang roxham, situé entre les villes de Champlain, aux états-Unis, et de saint-Bernard-de-La- colle, au Québec.souvent évoqué par les politiciens et objet de nombreux reportages ces derniers mois, il s\u2019agit du point d\u2019entrée irrégulière le plus emprunté au Québec par les demandeurs d\u2019asile.en plus de l\u2019expérience interactive sur le Web, les 180 tentatives de passage auxquelles assiste Huneault sont documentées dans plusieurs autres formats?: articles de fond dans Le Devoir et expo - sition mêlant photo, son et réalité virtuelle au Centre Phi, à Montréal.sur la plateforme créée par l\u2019onF, le chemin roxham nous est présenté comme un paysage gris et rocailleux qui n\u2019est pas sans rappeler la frontière entre les états-Unis et le Mexique.Pourtant, il y a de la végétation dans le rang roxham, comme en témoignent les photos de Huneault.Les sons agressifs de l\u2019appareil photo et les avertissements lancés par les agents de la GrC supplantent les voix touchantes des demandeurs d\u2019asile.La narration du photographe rend toutefois compte de la di?culté de l\u2019acte de traverser (laisser tout derrière, risquer l\u2019arrestation)\u2026 comme un saut dans le vide.Cela dit, on se demande en quoi la réalité virtuelle et le projet en ligne servent davantage le propos qu\u2019un travail journalistique «?traditionnel?».À preuve, les articles de sophie Man- gado et sarah r.Champagne dans Le Devoir relatent de manière beaucoup plus complète les parcours des demandeurs d\u2019asile, suscitant l\u2019empathie et la compréhension immédiates.Les photos de Huneault où se découpent en silhouettes composites les demandeurs d\u2019asile dont l\u2019identité a été préservée grâce à la superposition d\u2019images de tissus provenant de la crise migratoire de 2015 en europe peinent quant à elles à atteindre nos cœurs.remarquable idée cependant de la part du photographe d\u2019utiliser ces matières textiles pour marquer une trame historique similaire et préserver l\u2019anonymat, même si certains découpages perdent de leur force comparés aux images puissantes des photos de presse des mêmes événe- ments.sur une des images, par exemple, difficile de discerner la petite fille soulevée par un agent de la GrC, qui semble plutôt porter dans ses bras une couette usée\u2026 Dans tous les projets que met en œu- vre Michel Huneault, on sent la noblesse de son ambition.Pensons seulement à son travail documentaire Occident Express, sur la vague de migrants en europe, réalisé en 2015, et à la photo de cette maman en larmes avec son nouveau-né, dans un train en direction de Munich.Dans Roxham, il se place de nouveau dans cette posture d\u2019observateur sensible et discret.si les déclinaisons technologiques nous invitent à nous mettre dans ce même état, elles ne parviennent pas à rendre l\u2019insaisissable pour ceux qui voient l\u2019entrée des demandeurs d\u2019asile comme une «?intrusion?» dans un territoire national.Aborder le drame des migrants et des réfugiés pour poser le problème des frontières est une avenue souvent empruntée.Cela témoigne de réelles intentions humanistes, mais écarte en même temps une ré?exion profonde sur cette limite à la fois abstraite et concrète.sans critiquer la pertinence de témoigner de la trajectoire poignante des demandeurs d\u2019asile, force est de constater que ces récits bouleversent surtout ceux qui sont déjà sensibles à leurs sou?rances.Dans les pires cas, ces comptes rendus artistiques et/ou journalistiques exacerbent parfois les discours xénophobes et agitent la novlangue politicienne qui véhicule ses propres conceptions de la frontière.C\u2019est tout le contraire de ce que souhaitent des témoins aussi pertinents que Michel Huneault.Sophie Chartier et Marie-Pier Frappier RELATIONS 797 JUILLET-AOÛT 2018 49 RecensionS \u2022 Photo-docuMentaIre iNteractIf 50 RELATIONS 797 JUILLET-AOÛT 2018 hiver qui s\u2019en était retourné revient.Les mains enfouies dans les poches de ma parka, je prends le sentier qui mène à la pinède, la tête chamboulée encore par des songes industrieux et impénétrables.La nuit, la cervelle se détraque, régurgite le mal avenu, l\u2019inavoué, l\u2019inavouable, vous convie à croire que votre temps est achevé, votre limite dépassée, que la mort est à votre porte.De quoi faire un trou dans la glace et m\u2019y laisser glisser dans un bel accident silencieux et dé?nitif.Mais, il y a les autres, il y a les livres et il y a l\u2019espérance qui vous incitent à la tolérance, à la mansuétude, réclament pour vous la grâce, l\u2019amnistie, le pardon, l\u2019acquittement.il faut mettre ?amberge au vent, disait mon père.C\u2019est-à-dire être prêt à se battre, avoir l\u2019épée à la main.Maximes, sentences et proverbes s\u2019entendent pour faire la preuve que les mots sont porteurs de plus d\u2019un sens.ratatiner le langage, comme d\u2019aucuns le proposent, ne nous conduira pas à davantage de communion, mais nous fera chuter corps et biens dans le piège du lieu commun.et, un jour, un mauvais jour, on ne saura plus ce qu\u2019il nous faudrait entendre en lisant?: «?Le poème est l\u2019amour réalisé du désir demeuré désir?» rené CHAr ou encore?: «?et mon corps de galet mangeant poisson mangeant colombes et sommeils le sucre du mot Brésil au fond du marécage?» AiMé CésAire il neige.Le temps revient sur ses pas.Pâques est derrière nous et noël est tout proche.Une vingtaine de merles sautillent sur la pelouse enfarinée, je n\u2019en ai jamais vus autant et si tôt arrivés.Pauvres picosseux, quelle pâture espérez- vous donc dénicher dans notre champ de diamants?Chienne et chats comme moi sont ahuris, ont le caquet bas, les poils du fessier tapés à force d\u2019à cœur de jour s\u2019asseoir et d\u2019en vain patienter.tout de même, je déplie une chaise, m\u2019y laisse tomber comme un fusillé, ferme les yeux et facilement convoque pissenlits et chardonnerets, lilas et colibris, soif et pichet d\u2019eau fraîche.Je refourre dans la grande poche de ma parka couchée à mes pieds les deux plaquettes de poésie qui n\u2019y tiennent pas plus de place que deux minces tablettes de chocolat.et voilà que, sans que je m\u2019aperçoive de la métamorphose et comme si mes amis poètes avaient fait miracle, nous passons de mars à juin.Le soleil me cuit visage et bras.Ma chenille d\u2019automne est de nouveau en chrysalide au bout de la branche la plus basse du chêne.Collant l\u2019oreille au cocon j\u2019entends pétiller les élytres du futur papillon.entre chien et loup, remuant de ma fourche ce qui reste de mon feu de branches d\u2019hier soir, j\u2019aperçois de grandes villes de braise qui s\u2019e?ondrent dans une nuit de cendre.Levant la tête et pinçant les paupières, je distingue tout au fond du ?rmament d\u2019autres cités ignées qui s\u2019éboulent dans la grande nuit stellaire.La moindre étoile se tord comme une rue qui tourne et disparaît.«?Un seul mot me rend vivant, celui que j\u2019écris à l\u2019instant et qui invente le suivant.Dans un seul mot, il y a des nuées de planètes, de constellations.il y a l\u2019émotion\u2026 J\u2019entre dans un mot et c\u2019est moi que je découvre dans des régions qui apparaissent, comme lorsqu\u2019on avance en écartant le brouillard.?» C\u2019est mon frère provençal, rené Frégni qui me chuchote ça à l\u2019oreille.Je rentre dormir, après avoir jeté un dernier regard au lac qui fume comme mon feu qui meurt.* * * Au matin, le févier bourdonne comme un escadron en chasse \u2013?les abeilles raf - folent de ses ?eurs soûlantes.Les queues-de-poêlon dorment dans l\u2019eau tiède de la petite anse.Leurs amours déjà commencées, les carouges se chamaillent dans l\u2019herbe neuve de la rive.J\u2019entre dans l\u2019eau jusqu\u2019aux cuisses.trois salamandres fuient devant mon ino?en- sive blancheur de ressuscité.Au large, la tortue coule comme un gros caillou.Les libellules m\u2019auréolent, j\u2019écoute longtemps le cliquetis de leurs ailes \u2013?on dirait le frottement de deux lamelles de plastique entre les doigts d\u2019un enfant.Je patauge dans le fond vaseux, foulant l\u2019humus glacé encore du haut-fond.J\u2019avance, tranquille comme l\u2019algue qui ne sait ni d\u2019où elle vient ni où elle va.Je n\u2019ai plus de honte, plus d\u2019orgueil, plus de désir, plus de regrets, ma cuirasse d\u2019hiver est une épave échouée, trente pieds sous moi.* * * À la toute dernière page de Sur l\u2019eau, peut-être le plus beau de ses livres, Maupassant écrit?: «?on me demande de publier ces pages sans suite, sans composition, sans art, qui vont l\u2019une derrière l\u2019autre sans raison et ?nissent brusquement, sans motif, parce qu\u2019un coup de vent a terminé mon voyage.?» sans le vouloir ni le savoir, Maupassant intronise l\u2019auteur du carnet littéraire, ce narrateur vagabond qui associe, compare, pèse et soupèse, y regarde à deux fois avant de faire sa phrase où son moi indé?nissable apparaît pour aussitôt s\u2019e?acer, histoire de laisser la place à cet autre lui-même, buissonnier, abondant et libre, qui se vide et se remplit le cœur dans une même foulée, espérant que le lecteur va respirer l\u2019aube avec lui, s\u2019agenouiller à ses côtés pour boire à la source, lever la tête et tenter de déchi?rer à son tour le parcours des astres dont le secret est notre immense tourment.C\u2019est ma modeste entreprise, ici.Dire ce qui m\u2019engourdit et me promène.Chronique d\u2019un embusqué Dernier temps Le carnet Robert Lalonde L\u2019 Chemins de libération, horizons d\u2019espérance Une anthologie de L\u2019Entraide missionnaire Pour commander ce livre, visitez le site Web du Centre justice et foi : ou communiquez avec Christiane Leguen : 514-387-2541 poste 274 / cleguen@cjf.qc.ca Cette anthologie qui souligne les 60 ans de L\u2019Entraide missionnaire a été dirigée par Étienne Lapointe, candidat à la maîtrise en histoire à l\u2019UQAM, en collaboration avec Catherine Foisy, professeure au Département de sciences des religions de l\u2019UQAM.Elle offre un échantillon des trésors que l\u2019on trouve dans les archives de L\u2019Entraide missionnaire (EMI), reflétant ses préoccupations sociales, politiques et spirituelles en constante évolution.L\u2019essentiel de ces 60 textes compilés sont des conférences prononcées lors du Congrès annuel de l\u2019EMI \u2013 véritable lieu de rassemblement, d\u2019échanges, de réflexions et de critiques sociales.Dans ces contri - butions, toujours en dialogue avec le présent, attentives aux signes des temps, on découvre une continuité dans l\u2019engagement profond et réfléchi qui exige de l\u2019audace, de l\u2019indignation face à l\u2019injustice et de l\u2019espérance pour la transformation du monde.Un bilan qui permet la transmission d\u2019un riche héritage. pluS de 75 anS d'engagement pour la juStice Sociale à découvrir danS notre anthologie Cette anthologie de la revue Relations o?re un panorama de plus de 75 ans d\u2019engagement pour la justice sociale en même temps qu\u2019un regard sur l\u2019évolution de la société québécoise.Préfacée par le sociologue Jean-Philippe Warren, elle regroupe une quarantaine de textes témoignant de l\u2019ancrage de Relations dans l\u2019actualité de son époque, et ce, à quatre étapes distinctes présentées par Suzanne Clavette (de 1941 à 1959), Albert Beaudry (de 1960 à 1979), Suzanne Loiselle (de 1980 à 1999) et Jean-Claude Ravet (de 2000 à 2016).en librairies ReNSeIgNemeNtS : RevueReLAtIoNS.qC.CA | RevueReLAtIoNS | RevueReLAtIoNS "]
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