Relations, 1 mai 2019, Mai - Juin 2019, No 802
[" NUMÉRO 802 JUIN 2019 Artiste invitée : JOCELYN ANN CAMPBELL P P C O N V E N T I O N : 4 0 0 1 2 1 6 9 7,00 $ Quand nos repères sont bousculés DÉCOLONIALISATION, MIGRATIONS, CRISE ÉCOLOGIQUE Une relectUre de LAUDATO SI\u2019, trois ans après les gilets jaUnes en débat Fondée en 1941 La revue Relations est publiée par le Centre justice et foi, un centre d\u2019analyse sociale progressiste fondé et soutenu par les Jésuites du Québec.Depuis plus de 75 ans, Relations œuvre à la promotion d\u2019une société juste et solidaire en prenant parti pour les exclus et les appauvris.Libre et indépendante, elle pose un regard critique sur les enjeux sociaux, écono miques, politiques, environnementaux et religieux de notre époque.NUMÉRO 802 MAI-JUIN 2019 5 ÉDITORIAL UNE SORTIE DE CRISE EST-ELLE POSSIBLE?Jean-Claude Ravet ACTUALITÉS 6 LE ROYALMOUNT, UN PROJET POUR QUI?Youssef Benzouine 7 UN GÉANT S\u2019EST ÉTEINT François L\u2019Italien 8 CONFLITS EN TERRITOIRE WET\u2019SUWET\u2019EN Julie Depelteau 10 POUR UNE RÉFORME LAÏQUE DE L\u2019ÉGLISE Hervi Lara Bravo 12 DÉBAT LES GILETS JAUNES : ÉCHEC OU OCCASION POUR LA GAUCHE FRANÇAISE?Jonathan Durand Folco et Thomas Coutrot 31 AILLEURS NICARAGUA : DES ÉVÊQUES SOLIDAIRES DU PEUPLE Ovide Bastien REGARD 34 LES VISAGES DE L\u2019INÉGALITÉ DANS PARC-EXTENSION Ariane Beck, Emanuel Guay et Lily Paulson 36 UN MONDE VIVANT.UNE LECTURE DE LAUDATO SI\u2019 DEPUIS LA CLAMEUR DE LA TERRE Déborah Danowski 41 SUR LES PAS D\u2019IGNACE DES JÉSUITES AUX CÔTÉS DES ABORIGÈNES TAYAL À TAÏWAN Olivier Lardinois 42 CHRONIQUE POÉTIQUE d\u2019Olivia Tapiero APRÈS 44 QUESTIONS DE SENS, par Anne Fortin DU MAL DU PAYS AU MAL DE VIVRE RECENSIONS 45 LIVRES 49 DOCUMENTAIRE 50 LE CARNET de Marc Chabot LE DÉSIR EST UN MANQUE DIRECTRICE Élisabeth Garant RÉDACTEUR EN CHEF Jean-Claude Ravet RÉDACTRICE EN CHEF ADJOINTE Catherine Caron SECRÉTAIRE DE RÉDACTION Emiliano Arpin-Simonetti DIRECTION ARTISTIQUE Mathilde Hébert ILLUSTRATIONS Jacques Goldstyn, Léa Trudel RÉVISION/CORRECTION Éric Massé COMITÉ DE RÉDACTION Frédéric Barriault, Gilles Bibeau, Mélanie Chabot, Eve-Lyne Couturier, Dario De Facendis, Claire Doran, Céline Dubé, Jonathan Durand Folco, Lorraine Guay, Mouloud Idir, Alexandra Pierre, Rolande Pinard, Louis Rousseau, Michaël Séguin, Julien Simard COLLABORATEURS Gregory Baum?, André Beauchamp, Jean-Marc Biron, Dominique Boisvert, Marc Chabot, Amélie Descheneau-Guay, Anne Fortin, Olivia Tapiero, Marco Veilleux IMPRESSION HLN sur du papier recyclé contenant 100 % de fibres post-consommation.DISTRIBUTION Disticor Magazine Distribution Services ENVOI POSTAL Citéposte CFG Relations est membre de la SODEP et de l\u2019AMéCO.Ses articles sont réper toriés dans Érudit, Repère, EBSCO et dans l\u2019Index de pério di ques canadiens.SERVICE D\u2019ABONNEMENT SODEP (Revue Relations) C.P.160, succ.Place-d\u2019Armes Montréal (Québec) H2Y 3E9 514-397-8670 abonnement@sodep.qc.ca ABONNEMENT EN LIGNE www.revuerelations.qc.ca TPS: R119003952 TVQ: 1006003784 Dépôt légal Bibliothèque et Archives nationales du Québec: ISSN 0034-3781 ISSN (version numérique) : 1929-3097 ISBN (version imprimée) : 978-2-924346-46-4 ISBN (version PDF) : 978-2-924346-47-1 BUREAUX 25, rue Jarry Ouest Montréal (Québec) H2P 1S6 tél.: 514-387-2541, poste 279 relations@cjf.qc.ca www.revuerelations.qc.ca 8 2 RELATIONS 802 MAI-JUIN 2019 RELATIONS 802 MAI-JUIN 2019 3 14 Quand nos repères sont bousculés \u2013 décolonisation, Migrations, crise écologiQue Emiliano Arpin-Simonetti 17 oser un féMinisMe décolonial Alexa Conradi 19 un centre Qui se laisse décentrer Élisabeth Garant 20 la subversion des vies précaires et Migrantes Entrevue avec Guillaume le Blanc réalisée par Jean-Claude Ravet 23 Quand le pluralisMe force les églises à se repenser Martin Bellerose 24 décoloniser notre regard Table ronde avec Catherine Larochelle, Melissa Mollen-Dupuis et Philippe Néméh-Nombré 28 le grand bousculeMent écologiQue Yves-Marie Abraham ARTISTE INVITÉE La démarche artistique de Jocelyn Ann Campbell est nourrie par son expérience professionnelle et son intérêt pour les questions sociales, politiques et économiques.L\u2019art est pour elle un lieu d\u2019expression qui lui permet d\u2019être solidaire avec les autres.Avec la peinture acrylique et le collage, elle transforme la matière pour construire un nouvel univers, morceau par morceau, couche après couche.Elle peint directement sur la toile ou sur le papier qu\u2019elle déchire avant de le coller.Déchirer, pour elle, est un acte volontaire de destruction, et coller, un geste de reconstruction.Sa dernière exposition Quand le monde s\u2019obscurcit (2018) posait un regard archéologique sur un monde en clair-obscur.Avec Climats et fractures (2017), elle a créé des environnements qui évoquent des territoires et des communautés disloqués, sous la pression climatique, entre tension et incertitude, sur fond d\u2019espoir\u2026 Au-delà des frontières (2016) proposait un regard sur le parcours géopolitique des réfugiés, de la mer Égée et de la Méditerranée jusqu\u2019à l\u2019espace Schengen.Elle a aussi collaboré avec L\u2019Action nationale et Droits et libertés.< jocelynanncampbell.wordpress.com > .DOSSIER 28 Jocelyn Ann Campbell Œuvre de la couverture : Quand le monde s\u2019obscurcit, fresque-5, 2018, acrylique et collage, 61 x 61 cm Jeunes voix engagées CONCOURS D\u2019ÉCRITURE Vous étudiez à l\u2019université ?Vous avez entre 18 et 30 ans ?La revue Relations vous invite à participer à son 3e concours d\u2019écriture étudiant.Courez la chance de gagner une bourse de 500 $ en plus d\u2019être publié dans nos pages ! Date limite de soumission des textes : le 15 juin 2019 Détails : revuerelations.qc.ca RevueRelations Thème : LA TRANSITION ÉCOLOGIQUE ort de sa majorité à l\u2019Assemblée nationale, le gouvernement caquiste se montre intraitable au sujet du projet de loi 21 sur la laïcité, estimant qu\u2019il est le fruit d\u2019un large consensus défini par le rapport Bouchard-Taylor.Or, en élargissant l\u2019interdiction du port de signes religieux aux agents de l\u2019État en position d\u2019autorité, il fausse l\u2019esprit de ce rapport.Celui-ci réservait cette interdiction aux seuls agents ayant un pouvoir coercitif \u2013 juges, policiers, gardiens de prison \u2013 pour des raisons d\u2019apparence d\u2019impartialité nécessaire à leur fonction.Le bât blesse d\u2019autant plus que parmi les agents do - rénavant visés, on retrouve les enseignants \u2013 et surtout, en pratique, les enseignantes \u2013 qui n\u2019ont jamais été identifiés à des « représentants de l\u2019État » dans la culture politique québécoise.Dans son adresse à la nation d\u2019un peu plus de deux minutes, le 31 mars dernier, François Legault écartait tout compromis : son projet est le bon « parce qu\u2019au Québec, c\u2019est comme ça qu\u2019on vit».Qu\u2019on se le tienne donc pour dit : ceux et celles qui, d\u2019aventure, voudraient vivre autrement sont des étrangers ou se comportent comme tels.Le pouvoir politique a l\u2019autorité d\u2019instituer des normes qui régissent le vivre- ensemble, ce qui peut aller jusqu\u2019à restreindre des droits individuels quand la défense du bien commun et de la collectivité dans son ensemble l\u2019exige.Encore faut-il que cette exigence soit fondée et justifiée.Or, c\u2019est loin d\u2019être le cas ici.Les nouvelles normes, si elles sont instituées, n\u2019auront d\u2019autre effet que de discriminer une minorité \u2013 en particulier des enseignantes de confession musulmane \u2013 et de brimer ses droits fondamentaux, et ce, au nom d\u2019une vision de la laïcité qui est loin de faire l\u2019unanimité1.Il est à cet égard navrant d\u2019entendre de nombreux commentateurs politiques exprimer leur malaise face à cette discrimination, avouant même préférer le compromis Bouchard-Taylor, mais se rallier néanmoins au gouvernement par lassitude, pour passer à autre chose.Cette nonchalance n\u2019est probablement pas étrangère à la mémoire trouble que bon nombre de Québécois et de Québécoises partagent à l\u2019égard du rôle qu\u2019a joué la religion catholique dans notre histoire, caractérisé par l\u2019emprise d\u2019une hiérarchie cléricale imposant un moralisme répressif à la société.Heureusement, la Révolution tranquille \u2013 dont de nombreux artisans étaient d\u2019ailleurs catholiques \u2013, notamment grâce au mouvement féministe, y a mis un terme.Le retour à une emprise religieuse sur l\u2019État n\u2019est plus possible.La laïcité, en cela, est acquise.S\u2019appuyer sur cette mémoire, certes encore douloureuse pour certaines personnes, pour justifier l\u2019interdiction du port du hijab par des enseignantes musulmanes, par exemple, c\u2019est l\u2019instru- mentaliser et jeter le discrédit sur l\u2019expérience religieuse comme telle.À cela s\u2019ajoutent d\u2019autres non-dits dans le projet de loi 21 : une inquiétude identitaire muée en peur de l\u2019autre ; le transfert sur l\u2019islam et l\u2019ensemble de la population musulmane de l\u2019indignation devant les régimes obscurantistes se réclamant de l\u2019islam; sans parler du refus de certains, au nom du passé catholique, de voir «apparaître» d\u2019autres religions.Un État ne peut conforter de telles dérives par une loi les prenant comme sous-texte, essen - tialisant ainsi la religion et associant tout port de signe religieux, en soi polysémique, à une mouvance intégriste ou à une forme de prosélytisme.On peut et on doit critiquer les religions comme toute idéologie et tout pouvoir.La laïcité n\u2019est certainement pas là pour l\u2019interdire.Mais c\u2019est avoir une compréhension bien réductrice de celle-ci que d\u2019user de cette critique pour reléguer les croyantes et les croyants à un statut de citoyens de seconde zone, comme s\u2019ils étaient citoyens malgré leur foi.C\u2019est favoriser du même coup une citoyenneté uniformisée, devant masquer sinon effacer toute singularité dans l\u2019ordre du politique, et par là, la pluralité humaine qui lui est inhérente.Le rapport Bouchard-Taylor évitait ces différents écueils, tout en ouvrant un espace de compromis entre des conceptions divergentes de la laïcité.Le projet de loi 21 y fait écho en voulant inscrire noir sur blanc « la laïcité » dans la Charte québécoise des droits et libertés de la personne et retirer, avec raison, le crucifix de l\u2019Assemblée nationale.Par contre, le recours à une clause de droit acquis pour les « agents » de l\u2019État témoigne de l\u2019imbroglio que risque de provoquer le projet de loi s\u2019il est adopté dans sa forme actuelle et du climat malsain qu\u2019il génèrera, confirmant que nous sommes bien devant une fausse solution.S\u2019il veut aboutir à un véritable compromis politique, le gouvernement ne peut faire l\u2019économie d\u2019un profond travail de conversation publique, comme celui qui s\u2019est fait en pleine période d\u2019escalade de tensions minant le vivre-ensemble et qui a abouti au «compromis Bouchard-Taylor», en 2008, car il risque sinon d\u2019entériner une vision de la laïcité qui divise plutôt qu\u2019elle ne rallie.Jean-Claude Ravet 1.Voir J.-C.Ravet, « Laïcité : la dérive caquiste », blogue de Relations, 5 octobre 2018.RELATIONS 802 MAI-JUIN 2019 5 Une sortie de crise est-elle possible?F ÉDITORIAL Jocelyn Ann Campbell, Miratovac, 2016, acrylique et collage, 30 x 46 cm RevueRelations le royalmoUnt, Un projet poUr qUi?Le mégaprojet fait fi des besoins des résidents du secteur.Youssef Benzouine L\u2019auteur est organisateur communautaire au Projet Genèse Beaucoup a été dit sur le Royal- mount, ce mégaprojet controversé de centre commercial et de divertissement.Son promoteur, Carbonleo, souhaite le construire sur un terrain de Ville Mont-Royal, proche de l\u2019intersection des autoroutes 15 et 40, dans le nord-ouest de l\u2019île de Montréal.Le projet comporterait aussi une dimension résidentielle \u2013 on évoque entre 5000 et 8000 logements éventuels.Jusqu\u2019ici, les questions relatives à la gestion de la circulation automobile, au transit et à l\u2019impact économique et écologique du projet ont monopolisé l\u2019attention, occultant d\u2019autres perspectives, notamment les besoins des résidents du quartier Côte-des-Neiges.Or, la proximité géographique de ce quartier avec le site prévu pour le Royalmount fait en sorte que ses résidents (et, par extension, ceux de tout Montréal) subiront inévitablement les conséquences d\u2019un projet d\u2019une telle envergure.Pour rappel, 80 % des résidents de Côte-des-Neiges sont locataires, dont 40% consacrent plus de 30 % de leurs revenus aux dépenses de logement1.De plus, 30 % de cette population vit sous le seuil de faible revenu selon Statistique Canada.Le profil du quartier démontre clairement qu\u2019il y a d\u2019importants besoins en logements sociaux et abordables \u2013 les retards de construction de ces derniers s\u2019accumulant, comme l\u2019a maintes fois dénoncé le Front d\u2019action populaire en réaménagement urbain.Il faudrait compter au moins 40 % de logements sociaux et abordables dans le projet Royalmount.C\u2019est dire que ce projet devrait offrir une gamme de loyers se situant autour de 920$ par mois \u2013 une offre qu\u2019il faudrait compléter avec des subventions au loyer pour les plus démunis.Selon la Société canadienne d\u2019hypothèques et de logement, un logement est abordable s\u2019il coûte moins de 30% du revenu avant impôt du ménage.Le promoteur du Royalmount serait-il prêt à offrir une telle gamme de prix alors que des condominiums seraient bien plus lucratifs ?Rien ne l\u2019indique pour l\u2019instant.Le Projet Genèse et d\u2019autres organismes ont soulevé ces enjeux lors des consultations publiques tenues par la Commission sur le développement économique et urbain et l\u2019habitation concernant le Royalmount2.L\u2019organisme craint un développement centré sur des condominiums de luxe qui ne répondrait pas aux besoins de la population locale et qui 6 RELATIONS 802 MAI-JUIN 2019 Le Roundup dans le collimateur la multinationale Monsanto (rachetée par bayer) continue d\u2019être sur la sellette alors qu\u2019un jury américain a jugé, en mars dernier, que le roundup, son désherbant à base de glypho- sate, a contribué au cancer d\u2019un septuagénaire.déjà condamnée à verser 289?millions de dollars (somme réduite à 78,5 millions par la suite) à une autre victime, dewayne «?lee?» johnson, l\u2019entreprise faisait face cette fois à un procès mené au niveau fédéral, qui devait déterminer si elle connaissait les risques liés à son produit et si elle les a sciemment cachés.s\u2019il est probable que la multinationale ne cessera sans doute pas de contester tout jugement, l\u2019étau se resserre tout de même, car en europe, un jugement du tribunal de l\u2019Union européenne a con?rmé que les études con?dentielles des fabricants de pesticides sur la toxicité du glyphosate doivent être rendues publiques.de plus, le tribunal administratif de lyon, en France, a annulé l\u2019autorisation de mise en marché du roundup pro 360 en janvier dernier, l\u2019estimant potentiellement cancérigène sur la base des études du centre international de recherche sur le cancer.Un jugement qui risque d\u2019avoir d\u2019importantes répercussions.Apple, paie tes impôts ! le 13 avril dernier, pendant la période de préparation des déclarations de revenus au Québec, des militants et des militantes rassemblés par attac-Québec au centre-ville de Montréal ont sommé quatre multinationales de payer leur juste part d\u2019impôt.apple, starbucks, google et couche-tard ont ainsi été ciblées en tant qu\u2019exemples forts de ces multinationales qui recourent à des paradis ?scaux et à des stratégies d\u2019évitement ?scal, privant le trésor public de sommes nécessaires au fonctionnement de nos services publics et à la mise en œuvre de la transition écologique.d\u2019énormes « post-it » ont entre autres été utilisés pour rap peler leur devoir ?scal à ces entreprises?; la chorale du peuple appuyait le message par ses chansons?; les passants, de même que les clients de ces entreprises, ont été sensibilisés à cet enjeu.des alliés du collectif échec aux paradis ?scaux \u2013?avec qui attac fait pression sur les partis politiques à l\u2019approche de la campagne électorale fédérale?\u2013 ont aussi participé à l\u2019action.source?: . pourrait même envenimer la situation en entraînant des hausses de loyer dans les quartiers limitrophes.À cet égard, le cas du Triangle, un secteur de Côte-des- Neiges faisant face aux terrains prévus pour le Royalmount, peut être éclairant puisque 570 ménages y ont vu la cons - truction de quelque 2000 condominiums en 10 ans.Ces condominiums n\u2019ont pas profité aux résidents dont les revenus ne correspondaient pas au profil type recherché et qui ont fini par se sentir dépossédés de leur propre quartier.Le Royalmount risque de reproduire ce problème à plus grande échelle.Le secteur du Royalmount s\u2019intègre dans un ensemble plus vaste en pleine transformation urbanistique, l\u2019axe Dé ca - rie, qui comprend le centre commercial SmartCenters, le Triangle, le Square Déca- rie et l\u2019ancien hippodrome Blue Bonnets.Le mégaprojet envisagé risque donc d\u2019ag - graver le morcellement de la planification urbaine des secteurs limitrophes.Ce manque de cohésion donne l\u2019impression que la vision de développement du Royal- mount a été élaborée en silo, sans tenir compte des effets sur les secteurs avoisinants en matière d\u2019emploi, d\u2019activités commerciales, de transport et de développement résidentiel.L\u2019administration Plante et le gouvernement Legault refusent de suspendre le projet pour l\u2019instant, et ce, malgré la recommandation allant dans ce sens de la Commission sur le développement économique et urbain et l\u2019habitation, sans oublier les réticences exprimées par divers organismes.Ils ont plutôt opté pour la création d\u2019un comité de travail sur la mobilité dans le secteur Namur-De la Savane.Cela indique que l\u2019axe technique de la mobilité est privilégié au détriment d\u2019une réflexion plus globale et inclusive.Or, si le projet Royalmount veut mieux correspondre aux besoins des résidents, il doit proposer une vision d\u2019ensemble allant au-delà d\u2019un simple projet commercial \u2013 surtout si l\u2019on considère ses effets sur l\u2019urbanisme, la circu - lation, les revenus fiscaux, mais aussi l\u2019activité économique.Ce dont les familles du secteur ont besoin, ce sont des logements sociaux et abordables, des écoles de proximité, des épiceries à la portée de leur porte-monnaie, un réseau de transports efficace et accessible.Pour l\u2019instant, le promoteur du Royalmount n\u2019offre rien de cela.1.Données obtenues par le Front d\u2019action populaire en réaménagement urbain auprès de Statistique Canada.2.Projet Genèse, « Pour un développement qui répond aux besoins des Montréalais et Mont- réalaises », décembre 2018.Un géant s\u2019est éteint Léonard Otis a marqué l\u2019histoire des luttes rurales au Québec et plaidé toute sa vie pour un autre modèle de développement.François L\u2019Italien L\u2019auteur, sociologue, est chercheur à l\u2019Institut de recherche en économie contemporaine (IRÉC) Léonard Otis est décédé à 95 ans le 18 mars dernier, au tout début du temps des sucres.Celui que l\u2019on a surnommé « le jardinier de la forêt » ne pouvait trouver meilleur moment pour se retirer.Léonard Otis n\u2019a jamais cessé de dire que les arbres étaient davantage que de la matière ligneuse.Que le Québec, pays de forêts, avait tout ce qu\u2019il fallait pour être un modèle dans l\u2019usage inventif et respectueux de cette richesse naturelle.Qu\u2019il était possible de vivre du territoire et d\u2019y être chez soi.Son décès est l\u2019occasion de rappeler que la lutte contre l\u2019extractivisme n\u2019est pas nouvelle au Québec.Né en 1924 dans le Bas-Saint-Laurent, Léonard Otis a été de toutes les mobilisations populaires en milieu rural contre le pillage des ressources et la dévitalisation des milieux.Participant activement au syndicalisme agricole et forestier naissant à partir des années 1940, il a lié le destin des producteurs à celui des communautés rurales, l\u2019activité économique à l\u2019habitation du territoire.L\u2019approche qu\u2019il défendait, à la fois combative et généreuse, a donné au syndicalisme agricole régional ses lettres de noblesse.Il a aussi été l\u2019une des figures emblématiques de la résistance à la fermeture des « paroisses marginales », ces villages situés dans l\u2019arrière-pays condamnés par le Bureau d\u2019aménagement de l\u2019Est du Québec (BAEQ) dans les années 1960.Au départ administrateur du BAEQ, Otis réalise rapidement qu\u2019il s\u2019agit d\u2019une opé - ration de rationalisation du territoire.Il conteste, avec d\u2019autres, cette approche technocratique du développement et contribue à l\u2019élaboration d\u2019une riposte populaire.Cette riposte prendra le nom d\u2019Opérations Dignité et s\u2019étirera sur plusieurs années, faisant de la « question régio - nale » un enjeu politique concernant tout le Québec.Loin d\u2019être l\u2019expression d\u2019un simple refus, les Opérations Dignité ont avancé des propositions audacieuses, destinées à concrétiser un autre modèle de développement au Québec1.L\u2019une des propositions phares de ce modèle était la formule de la ferme forestière.Léonard Otis a été le plus ardent promoteur de ce modèle et l\u2019a expé - rimenté lui-même toute sa vie.La ferme forestière se voulait une solution de rechange à l\u2019exploitation forestière standard, qui appauvrissait aussi bien la forêt que les villages.Il s\u2019agissait de créer des fermes familiales viables à partir d\u2019un usage économique polyvalent de la forêt.En établissant des centaines de fermes familiales sur le territoire et en accordant aux localités des leviers de développement efficaces, Otis pensait qu\u2019une autre économie de la forêt pouvait naître.Cette économie, reposant sur les limites écologiques des forêts et les formes RELATIONS 802 MAI-JUIN 2019 7 décentralisées de production et de transformation, aurait pu constituer le cœur d\u2019une politique québécoise du bois d\u2019œu- vre.Organisant des missions exploratoires dans les pays scandinaves, où se pratiquait une telle foresterie, il voulait montrer qu\u2019une appropriation sociale de la forêt était une condition à la souveraineté du pays réel et de ses habitants.Cette « utopie réaliste » adaptée aux spécificités naturelles et socioéconomiques est certainement l\u2019une des grandes contributions de Léonard Otis à l\u2019avenir du Québec.Car si le bois est appelé à jouer un rôle déterminant dans la transition écologique au Québec, la reprise et l\u2019actualisation du modèle des fermes forestières pourrait faire en sorte d\u2019éviter les ornières d\u2019un nouvel extracti- visme forestier.Dans sa préface du livre Une forêt pour vivre de Léonard Otis (Pleine Lune, 2001), Richard Desjardins a écrit : « Il faut généraliser à l\u2019ensemble du pays l\u2019approche respectueuse qu\u2019ont développée des hommes comme Léonard Otis vis-à-vis de la forêt.» Il faut écouter le poète car, à n\u2019en pas douter, il s\u2019agit d\u2019un élément de programme politique pour ce siècle.1.Voir F.L\u2019Italien, « Défendre l\u2019appartenance au territoire », Relations, no 786, octobre 2016.conflits en territoire wet\u2019sUwet\u2019en La construction du pipeline Coastal GasLink révèle le caractère illégitime de la souveraineté coloniale canadienne sur les territoires autochtones.Julie Depelteau L\u2019auteure enseigne la science politique à l\u2019Institution Kiuna à Odanak En février dernier, l\u2019intervention brutale de la Gendarmerie royale du Canada (GRC) contre des membres de la Première Nation Wet\u2019suwet\u2019en en Colombie-Britannique, qui s\u2019opposent à la construction du pipeline Coastal Gas- Link sur leur territoire, est venue rappeler l\u2019existence de plusieurs conflits entre la souveraineté coloniale canadienne et celle des Wet\u2019suwet\u2019en.Le premier de ces conflits tient au fait que les Wet\u2019suwet\u2019en n\u2019ont jamais cédé leurs territoires au gouvernement du Canada, pas plus qu\u2019à celui de la Colombie- Britannique.Dans les années 1980 et 1990, leurs chefs héréditaires (avec les Gitxsan) sont allés devant les tribunaux canadiens pour faire comprendre aux gouvernements coloniaux qu\u2019ils n\u2019ont pas d\u2019autorité sur leurs territoires.En preuve, ils ont présenté leurs chants, leurs histoires et l\u2019Anuk Nu\u2019at\u2019en (loi wet\u2019su- wet\u2019en), que des juges ont rejetée parce que relevant de la tradition orale.En 1997, dans l\u2019arrêt Delgamuukw, la Cour suprême du Canada a ordonné un nouveau procès, jugeant que ces preuves étaient bel et bien admissibles, que les arguments de la Couronne quant à l\u2019extinction du titre des Wet\u2019suwet\u2019en n\u2019étaient pas valides, et que leurs droits sur leurs territoires n\u2019ont jamais été abolis.Dans un éventuel procès, ces trois points devraient permettre de faire enfin reconnaître le titre wet\u2019suwet\u2019en.Un deuxième conflit tient à l\u2019orga - nisation politique de la nation Wet\u2019su- wet\u2019en.Celle-ci est composée de 5 clans et 13 maisons, chacune dotée d\u2019un chef héréditaire nommé par son clan (et pouvant être destitué par celui-ci).Ce chef a la responsabilité de veiller sur le territoire de sa maison, suivant l\u2019Anuk Nu\u2019at\u2019en.8 RELATIONS 802 MAI-JUIN 2019 e s p o i r LES CALOTTES SONT CUITES AUX ARBRES CITOYENS L\u2019HOMME NE COURT PAS À SA PERTE, IL Y VA EN CHAR LÂCHE TA JOB LA TERRE T\u2019APPELLE QUAND C\u2019EST FONDU C\u2019EST FOUTU ARRÊTE DE NIQUER TA MER NOUS N\u2019AVONS PAS CHOISI D\u2019ÊTRE NÉS SUR UNE TERRE MALADE Or, avec l\u2019instauration de la Loi sur les Indiens en 1876, six conseils de bande ont été imposés pour gouverner les Wet\u2019suwet\u2019en, dans le but de remplacer le système de gouvernance héréditaire et de faciliter la saisie des territoires des Premières Nations.Le conflit entre les deux systèmes est le fait et l\u2019objectif du gouvernement colonial.Malgré cela, le système traditionnel s\u2019est maintenu et les 13 chefs héréditaires ont catégoriquement rejeté la construction de pipelines sur leur territoire.Toutefois, cinq des six conseils de bande ont signé des contrats avec Coastal GasLink pour la construction et l\u2019exploitation d\u2019un gazoduc d\u2019en - viron 200 km en territoire wet\u2019suwet\u2019en, en échange de différents avantages financiers.Cette offre était attrayante compte tenu du financement insuffisant accordé aux com - munautés autochtones, contrôlé par le fédéral, et des maigres possibilités d\u2019autofinancement permises par la Loi sur les Indiens.Les signatures des chefs de bande servent désormais de sceau légal pour présenter l\u2019action des chefs héréditaires comme radicale, hors-la-loi, voire illégitime.Ce qui est embêtant pour la Couronne, c\u2019est que la Loi sur les Indiens, n\u2019ayant pas prévu la persistance des territoires et des systèmes de gouvernance traditionnels, a limité les pouvoirs des conseils de bande aux seules terres des réserves.Or, le projet de Coastal GasLink est entièrement situé à l\u2019extérieur de celles-ci.L\u2019autorité des conseils de bande pour signer ces contrats est donc contestable, ce qui a été soulevé à plusieurs reprises par les chefs héréditaires wet\u2019su- wet\u2019en, sans effet.Ce qui nous mène à la confrontation qui a culminé en février dernier.Depuis 2010, des membres d\u2019Unist\u2019ot\u2019en, l\u2019une des 13 maisons wet\u2019suwet\u2019en, ont bâti un « camp » barrant la route à six projets de pipelines (dont il ne reste aujourd\u2019hui que Coastal GasLink et Pacific Trails Pipeline).Ce « camp » est en fait un complexe de quelques bâtiments, dont un centre de RELATIONS 802 MAI-JUIN 2019 9 Résister, c\u2019est créer Une déferlante de pancartes a?chant des slogans originaux et percutants accompagnait les quelque 100 000 étudiantes et étudiants mobilisés à Montréal le 15 mars dernier, dans le cadre de la journée de grève mondiale pour le climat proposée par la jeune suédoise de 16 ans, greta thunberg.leur créativité a décuplé l\u2019e?et de foule déjà impressionnant, rappelant son importance pour réaliser des changements politiques et sociaux aussi cruciaux que ceux imposés par la crise écologique.la créativité sera au cœur des mobilisations de ce printemps et de celles à venir et nous avons bien hâte de la voir aussi à l\u2019œuvre dans les textes et les propositions que nous recevrons dans le cadre de notre concours d\u2019écriture étudiant, dont le thème est la transition écologique (voir p.4) ! Photo : André Querry Photo : SubMedia.tv guérison.La guérison est ici un mode de résistance à l\u2019extraction et au transport d\u2019énergies fossiles et, pour les Wet\u2019su- wet\u2019en, une énième affirmation en actes de leur autorité sur leurs territoires.Ce site est occupé par la maison Unist\u2019ot\u2019en depuis longtemps avant l\u2019arrivée des premiers colons.Sur la route forestière qui y mène, une barrière a aussi été érigée.Pour la franchir, les visiteurs doivent répondre de manière satisfaisante à cinq questions sur leur identité et leurs intentions.En appui au camp Unist\u2019ot\u2019en et pour le protéger d\u2019interventions policières, Gidimt\u2019en, l\u2019un des cinq clans wet\u2019suwet\u2019en, a établi une autre barrière plus bas sur la même route.Le consortium Coastal GasLink, formé de plusieurs entreprises pétrolières et gazières, a donc demandé une injonction pour faire lever ces barrières bloquant l\u2019accès des travailleurs au site de construction de son gazoduc.L\u2019intervention des forces tactiques de la GRC, en février dernier, visait à faire appliquer cette injonction.Quatorze personnes ont été arrêtées à la barrière de Gidimt\u2019en.Sous la menace d\u2019un second raid par les forces policières, celle d\u2019Unist\u2019ot\u2019en a été levée.Or, un peu comme si les ancêtres wet\u2019suwet\u2019en étaient intervenus pour répliquer à ce coup de force colonial, des pointes de flèches anciennes ont été déterrées sur un site de construction.Conformément à la loi provinciale, qui prévoit que les sites datés d\u2019avant 1846 (année de la « déclaration de la souveraineté britannique ») doivent être laissés intacts, les travaux ont été suspendus.Mais il ne s\u2019agit là que d\u2019un nouvel exemple du fait que sur les territoires des Wet\u2019suwet\u2019en, les gouvernements et les entreprises ne se conforment qu\u2019aux lois coloniales, au mépris de l\u2019Anuk Nu\u2019at\u2019en.poUr Une réforme laïqUe de l\u2019église Un synode laïque s\u2019est réuni au Chili en janvier dernier pour chercher une sortie à la crise que traverse l\u2019Église catholique.Hervi Lara Bravo* L\u2019auteur est professeur de philosophie à l\u2019Université Alberto Hurtado de Santiago au Chili La première Assemblée nationale des laïques du Chili, appelée aussi Synode laïque, s\u2019est réunie au Sanctuaire San Alberto Hurtado de Santiago, du 5 au 6 janvier 2019.Plus de 350 catholiques provenant de toutes les régions du pays y ont participé.L\u2019objectif était d\u2019initier la reconstruction de l\u2019Église catholique du Chili, dévastée par les crimes sexuels commis « par ceux qui avaient pourtant pour mission de veiller sur le peuple de Dieu », comme le soulignait la convocation officielle, dont le titre était Cheminons ensemble de la douleur à l\u2019espérance.On y faisait aussi allusion à la Lettre au peuple de Dieu en marche au Chili, écrite le 31 mai 2018 par le pape François, qui s\u2019adressait ainsi aux laïques : « Avec vous, nous pouvons générer la transformation qui, plus que nécessaire, devient impérative.Sans vous, rien ne peut être fait.» 10 RELATIONS 802 MAI-JUIN 2019 VENEZUELA Échec à la guerre la position du canada dans la crise politique et humanitaire qui secoue le Venezuela fait le jeu d\u2019une tentative de « changement de régime » orchestrée par les états-Unis.c\u2019est ce que dénonce le collectif échec à la guerre dans une déclaration appuyée par plus de 320 personnes et une trentaine de groupes, dont le centre justice et foi.le canada et la majorité des pays membres du groupe de lima se sont o?cielle- ment prononcés contre une intervention militaire extérieure pour renverser le gouvernement de nicolás Maduro, mais ils appuient le président auto-proclamé juan guaidó.ils s\u2019alignent ce faisant sur la position des états-Unis, qui ont proféré à répétition des menaces d\u2019intervention militaire contre le Venezuela.le collectif échec à la guerre invite donc le canada à respecter la souveraineté vénézuélienne et le droit international en renonçant entre autres à toute prise de position en faveur d\u2019un camp ou l\u2019autre, en s\u2019opposant à toute sanction économique contre le pays et en soutenant activement les e?orts impartiaux de médiation comme le Mécanisme de Montevideo, proposé par le Mexique, l\u2019Uruguay et le caricoM.la déclaration peut être signée au : . Privilégiant un processus participatif d\u2019écoute et de dialogue, le Synode laïque a attribué les causes de la crise au cléricalisme, à l\u2019abus de pouvoir, à la négligence et à l\u2019absence d\u2019esprit critique des laïques.Au terme de ce processus de discernement communautaire, le Synode laïque s\u2019est engagé à transformer les structures de pouvoir dans l\u2019Église en intégrant les laïques aux processus décisionnels, en mettant l\u2019accent sur la participation des femmes aux instances de responsabilité et en renforçant et renouvelant les processus de formation des catholiques.Il entend aussi éradiquer la culture d\u2019abus de pouvoir, exiger justice et réparation pour les victimes d\u2019abus sexuels, et enfin, créer un environnement sain et sécu - ritaire pour toutes et tous au sein des diverses instances ecclésiales.Ce synode a aussi fourni l\u2019occasion de rêver « d\u2019une Église constituée de communautés de base, orantes, prophétiques et libératrices, recherchant la justice », comme il est dit dans la déclaration de clôture.Une Église non cléricale et non autoritaire, distante du pouvoir et de la richesse.Le document final faisant état des différentes orientations et résolutions du Synode laïque, qui sera disponible dans quelques mois, servira de base au travail pastoral dans les différents milieux ecclésiaux.Un tel synode laïque constitue une nouveauté dans l\u2019Église, car ce genre d\u2019assemblée délibérante sur les problèmes de l\u2019Église n\u2019est réservé qu\u2019aux seuls ecclésiastiques depuis que le concile de Nicée, au IVe siècle, en a exclu les laïques.Les clercs (évêques et prêtres) se sont placés «en haut » d\u2019une structure devenue pyramidale, les laïques étant « en bas », au point où on en est venu à associer l\u2019Église à la hiérarchie.Il a fallu 17 siècles pour que l\u2019Église entreprenne un retour aux sources avec le concile Vatican II, convoqué par le pape Jean XXIII, qui a défini l\u2019Église de nouveau comme « peuple de Dieu » (Lumen Gentium, no 19).Ce changement de cap reste malheureusement inachevé à cause de « l\u2019hiver ecclésial » qui lui a succédé, caractérisé par un retour à une conception précon- ciliaire de l\u2019Église, verticale et autoritaire, et par la nomination de nombreux évêques coupés du peuple.Proches des élites économiques, ceux-ci tendent à réprimer toute dis cordance et dissidence, étouffant les consciences et se montrant obsédés par une morale sexuelle étrangère au développement de la psychologie et de la sociologie.En 2018, en raison de l\u2019ampleur du scandale des abus sexuels dans l\u2019Église chilienne, le pape François appela tous les évêques du Chili à Rome pour qu\u2019ils lui remettent leur démission \u2013 à la suite de quoi, il accepta celle de trois d\u2019entre eux.Malgré cela, de retour au pays, la plupart des autres ont continué d\u2019exercer leur charge comme avant, ne comprenant toujours pas que l\u2019Église est « peuple de Dieu » et au service de l\u2019humanité.Le pape François a réitéré à plusieurs reprises que le cléricalisme est « une perversion de l\u2019Église » et que, pour cette raison, une « profonde rénovation spirituelle » est urgente.C\u2019est ce qu\u2019a voulu dire à sa manière le Synode laïque, en mettant l\u2019accent sur un retour aux sources.Car revenir à l\u2019Évangile, c\u2019est passer d\u2019une Église puissante et distante à une Église pauvre, accueillante, proche des gens ; d\u2019une Église moraliste à une Église qui annonce, en paroles et en actes, la bonne nouvelle de Jésus ; d\u2019une Église tournée sur elle-même à une Église pré - occupée par la souffrance, luttant contre les rapports de violence et de pouvoir ; d\u2019une Église qui discrimine ceux et celles qui ne pensent pas comme elle à une Église respectueuse et en dialogue avec les autres.Une Église, finalement, en phase avec le coup de barre entrepris lors de Vatican II.* Traduit de l\u2019espagnol par Jean-Claude Ravet.RELATIONS 802 MAI-JUIN 2019 11 CONFÉRENCES Le Centre justice et foi en vidéo le site Web du centre justice et foi propose une soixantaine de vidéos de conférences qui ont été organisées par le centre, principalement à Montréal.Faciles à partager sur les médias sociaux, ces vidéos permettent à un plus grand nombre de personnes de béné?cier du regard de divers conférenciers, sur di?érents sujets.Une multitude de thèmes sont abordés \u2013?extractivisme, développement régional, féminisme, transhumanisme, santé, pluralisme, etc.?\u2013, certains en lien direct avec des dossiers de Relations.consulter?: .Printemps des revues le printemps des revues, organisé par la société de développement des périodiques culturels (sodep) \u2013?qui célèbre cette année ses 40 ans?\u2013, a proposé ses activités aux quatre coins du Québec pour une 9e année consécutive, du 20 mars au 7 avril dernier.Une centaine de bibliothèques publiques et collégiales ont mis en valeur les revues culturelles québécoises, et la sodep elle-même a tenu des portes ouvertes et organisé un concours.les revues ont aussi proposé des textes considérés comme marquants dans leur parcours depuis 1971, qui sont à découvrir en ligne sur le site Web .la sélection vaut le détour.on peut entre autres y lire des contributions publiées dans Relations, signées jean pichette et bernard émond.Une trousse de solidarité si elles rencontrent encore souvent de fortes résistances, les luttes des peuples autochtones suscitent également de plus en plus de sympathie et d\u2019enthousiasme chez les non- autochtones au Québec et au canada.cela en conduit plusieurs à vouloir a?cher leur solidarité avec ces luttes, sans toujours bien connaître leur pluralité ni leur complexité, ni la réalité des di?érents peuples qui les mènent.le réseau autochtone de Montréal a donc développé une Trousse d\u2019outils pour les alliés aux luttes autochtones, qui vise à informer et à sensibiliser les personnes au rôle qu\u2019elles peuvent jouer pour soutenir activement les luttes collectives des premiers peuples.la trousse est disponible en ligne ou peut être commandée en version papier sur le site du réseau à l\u2019adresse suivante?: . La gauche française peine à traduire politiquement les aspirations des Gilets jaunes.Jonathan Durand Folco L\u2019auteur est professeur adjoint à l\u2019École d\u2019innovation sociale de l\u2019Université Saint-Paul La mobilisation des Gilets jaunes pose un réel problème pour la gau - che française.Si ce mouvement social inédit constitue une opportunité inouïe pour délégitimer le gouvernement Macron, ramener la question sociale au premier plan et porter de nouvelles revendications au centre du débat public (refonte des institutions politiques, justice fiscale, augmentation des salaires, arrêt des privatisations.), la traduction politique de ce mouvement protéiforme ne va pas de soi.un mouvement qui déjoue le cadre partisan D\u2019un côté, la France insoumise (FI) semble être le relais naturel de ce mouvement sur le plan programmatique et idéologique.Rappelons que les Gilets jaunes et la FI portent tous deux un discours inspiré du populisme de gauche, qui oppose le peuple à l\u2019élite, la démocratie à l\u2019oli - garchie, les classes populaires et la France périphérique à la figure de Macron et des gagnants de la mondialisation néoli - bérale.Or, la forte personnification de la FI par Jean-Luc Mélenchon ainsi que le caractère relativement vertical de cette formation politique ne semblent pas pouvoir accueillir un mouvement pluriel qui a comme point commun de rejeter la classe politique, les partis et la démocratie représentative en général.Lorsqu\u2019on se penche sur les stratégies d\u2019auto-organisation du mouvement, avec l\u2019appel des Gilets jaunes de Commercy (petite commune de 5000 habitants dans le département de la Meuse, en Lorraine), on voit en effet une tentative de former une « Assemblée des assemblées », une «Commune des communes », bref, une fédération basée sur les principes de la démocratie directe, du mandat impératif (auquel les délégués d\u2019un groupe, par exemple, ne peuvent déroger) et même du municipalisme libertaire revendiqué par plusieurs.Dès lors, la structure verticale de la FI apparaît difficilement compatible avec l\u2019horizontalité revendiquée par les Gilets jaunes, bien que les deux mouvements se rejoignent beaucoup sur le plan des revendications, du discours et des valeurs.D\u2019un autre côté, le reste de la gauche française s\u2019est montré extrêmement divisé à l\u2019approche des élections européennes de mai 2019.Si on met de côté les partis de la gauche radicale qui restent dans l\u2019ombre de la FI (le Parti communiste, le Nouveau parti anticapitaliste, Lutte ouvrière, etc.), les formations social- démocrates comme le Parti socialiste, Géné ration.s, Europe Écologie Les Verts et le nouveau parti Place Publique semblent beaucoup plus inconfortables avec le mouvement des Gilets jaunes.Ces formations se méfient en effet du populisme et de mécanismes comme le référendum d\u2019initiative citoyenne (RIC), l\u2019une des revendications clés du mouvement.La crainte exprimée, qui n\u2019est pas sans fondement, est que les RIC puissent être ins- trumentalisés de façon démagogique et réactionnaire et mener à l\u2019adoption de lois anti-progressistes \u2013 contre le mariage pour tous, l\u2019immigration, les droits des minorités, etc.Dans un contexte où le Rassemblement national (RN) de Marine Le Pen essaie aussi de récupérer le mouvement, et où des propos xénophobes et antisémites se font entendre parmi certaines franges des Gilets jaunes, la méfiance à l\u2019égard d\u2019une démocratie trop directe et populiste éloigne les sociaux-démocrates de ce mouvement.Si on ajoute le fait que cette mobilisation transversale ne possède pas une grande unité idéologique, qu\u2019elle rejette la démocratie représen - tative et prétend même dépasser le clivage gauche/droite, on sent bien que la gauche française en général ne sera pas la grande bénéficiaire de ce mouvement.une gauche divisée Les forces politiques qui risquent le plus de recueillir les voix des Gilets jaunes seront donc celles qui sont le plus opposées au macronisme : le populisme de gauche de la FI, le populisme d\u2019extrême droite du RN et les tendances libertaires/ anarchistes de la gauche radicale qui rejettent en bloc la politique électorale.Les courants eurosceptiques et souve - rainistes, incarnés par diverses figures intellectuelles comme Étienne Chouard, Frédéric Lordon et Jacques Sapir, entre autres, trouvent aussi un écho parti - culier au sein du mouvement des Gilets jaunes, entre autres avec des idées comme le Frexit (la sortie de la France de l\u2019Union européenne), la convocation d\u2019une assem blée constituante et la volonté de récupérer la souveraineté populaire et nationale pour sortir du système.Bref, nous sommes bel et bien entrés dans un moment populiste de la politique française, où la gauche se retrouve embêtée face à un mouvement qui couvre l\u2019ensemble du spectre politique, de l\u2019extrême gauche à l\u2019extrême droite.Dans cette situation hautement explosive, il est bien possible que la gauche ne parvienne pas à tirer son épingle du jeu et reste divisée sur une série de questions clés : les RIC, la stratégie populiste de gauche, la sortie de l\u2019Union européenne, la place de la démocratie directe, etc.Mais au final, l\u2019intérêt du mouvement des Gilets jaunes consiste à démontrer en pratique les limites du carcan partisan, ce qui pousse à réactiver l\u2019imagination politique.12 RELATIONS 802 MAI-JUIN 2019 Depuis novembre dernier, le mouvement des Gilets jaunes, en France, tient le gouvernement Macron en échec.Mouvement social inclassable, il met de l\u2019avant plusieurs préoccupations chères à la gauche sans pour autant qu\u2019un parti politique de gauche ne semble réellement bénéficier de ce soulèvement populaire.Comment l\u2019expliquer ?Et comment la gauche française pourrait-elle traduire politiquement les propositions des Gilets jaunes?Nos auteurs invités en débattent. RELATIONS 802 MAI-JUIN 2019 13 les gilets jaUnes : échec oU occasion poUr la gaUche française ?Les Gilets jaunes ouvrent la voie vers un renouveau démocratique.Thomas Coutrot L\u2019auteur est économiste, cofondateur des Économistes atterrés et ancien porte-parole d\u2019Attac France Le soulèvement des Gilets jaunes fait l\u2019objet d\u2019une bataille d\u2019interprétation.C\u2019est bien naturel, s\u2019agissant d\u2019un mouvement spontané et dénué de représentants légitimes qui pourraient eux-mêmes en dégager le sens.La droite y voit le rejet de l\u2019impôt ; l\u2019extrême droite, le rejet du mondialisme ; Emmanuel Macron, une foule haineuse et antisémite.Mais les observations de terrain \u2013 dont certaines fort documentées \u2013 sur la composition sociale et les aspirations des manifestants, tout comme les trois principales revendications mises de l\u2019avant par le mou - vement \u2013 la justice fiscale, le référendum d\u2019initiative citoyenne (RIC) et la remise en cause des privilèges de la classe politique \u2013, permettent d\u2019écarter ces lectures conservatrices.Si la gauche a fini en général par reconnaître le caractère social et démo - cratique du mouvement, la bataille d\u2019interprétation sur sa signification politique précise fait rage.Lutte contre la vie chère ?Bien sûr, quand un petit salaire \u2013 sans parler du revenu minimum \u2013 ne permet plus de faire face au coût du logement et du transport.Exigence de justice?Sans aucun doute, contre la politique fiscale obscènement inégalitaire de Macron.Demande de respect ?Évidemment, face au mépris présidentiel des « gens qui ne sont rien », qui redouble la maltraitance infligée dans le travail par un management bureaucratique et autoritaire.Aspiration à une « économie morale » ?Certainement, à l\u2019heure de ce «nouveau monde » guidé par l\u2019ivresse du profit à tout prix.Mais parmi toutes ces lectures, peu d\u2019acteurs ont pris au sérieux la demande de démocratie directe portée par le mouvement, qui constitue une occasion à saisir pour la gauche.radicaliser la démocratie Comme les mouvements des places, les Indignés et Occupy, celui des Gilets jaunes crie à la face des dirigeants élus «vous ne nous représentez pas ».Une de ses avancées les plus inattendues est ainsi la mise en débat, à l\u2019échelle de la société française, de propositions innovantes pour radicaliser la démocratie.Le RIC pourrait fournir, à certaines conditions, un outil émancipateur face au pouvoir de la finance, mais aussi face aux logiques populistes-autoritaires ; il constituerait alors un appui fort précieux pour une politique de redistribution des pouvoirs et des richesses.Certes, les leaders de l\u2019extrême droite, Le Pen ou Dupont- Aignan, y voient un instrument plébiscitaire au service de politiques autoritaires et xénophobes.Le référendum peut servir une stratégie populiste de mobilisation des passions et des haines et, dans la tradition du plébiscite, de glorification d\u2019un chef supposé incarner le peuple.La démocratie étant le régime de l\u2019au- tolimitation, comme le soulignait le philosophe Cornelius Castoriadis, avancer vers la démocratie réelle suppose donc de se prémunir contre la démesure.L\u2019autoli- mitation de la souveraineté populaire ne doit pas passer par une restriction a priori des thèmes pouvant être soumis à un référendum citoyen \u2013 comme l\u2019Italie qui en exclut la fiscalité \u2013 mais par la qualité de la délibération : « la décision légitime n\u2019est pas la volonté de tous, mais celle qui résulte de la délibération de tous1».Ainsi, la mobilisation d\u2019assemblées de citoyens et de citoyennes tirés au sort pourrait créer les conditions d\u2019une information pluraliste et d\u2019un vote éclairé.L\u2019assemblée délibère sur la recevabilité du thème, sur la formulation de la question référendaire et sur l\u2019information à fournir au public.On connaît les conditions de succès de ce genre d\u2019exercice : tirage au sort équilibré, durée suffisamment longue de la formation et de la délibération, information de qualité, animation sans parti pris, audition de groupes et d\u2019experts défendant des positions opposées sur la question, alternance de séances plénières et de discussions en groupes restreints, etc.L\u2019expérience montre invariablement que les avis ou décisions ainsi produits écartent la démagogie et les arguments d\u2019autorité et se tournent vers le bien commun.vers un «?ric délibératif?» La France renâcle à s\u2019engager sur la voie de la démocratie délibérative.Dans le logiciel républicain, il appartient exclusivement aux partis et à la classe politique de mettre en forme les choix proposés aux électeurs ; dans le logiciel marxiste, l\u2019idée d\u2019un espace politique en partie auto nome par rapport aux logiques de domination sociale semble inconcevable (c\u2019est ainsi que la proposition de loi sur le RIC déposée par la France Insoumise en janvier 2019 ne contient aucun mécanisme de délibération préalable).Or, la démocratie délibérative repose sur des postulats inverses : celui de la compétence citoyenne pour discerner et formuler les enjeux des décisions politiques, et celui de la viabilité de procédures rigoureuses visant à compenser au moins en partie les inégalités sociales entre les personnes participant à la délibération.Des postulats évidemment inacceptables pour Emmanuel Macron, qui ne donnera aucune suite à cette demande.Mais à terme, le « RIC délibératif » s\u2019imposera probablement comme une avancée démocratique incontournable.1.Bernard Manin, « Volonté générale ou délibération ?Esquisse d\u2019une théorie de la délibération politique », Le Débat, n° 33, 1985/1. 14 RELATIONS 802 MAI-JUIN 2019 DOSSIER La transition vers un monde multipolaire dans lequel l\u2019Occident ne détient plus une position hégémonique ébranle ses prétentions à l\u2019universalisme.Sa culture, sa vision du monde, bref, son modèle civilisationnel se voient en quelque sorte relativisés, pour ne pas dire «provincialisés», pour reprendre le terme de l\u2019historien indien Dipesh Chakrabarty.Ce décentrement force des remises en question parfois anxiogènes, mais nécessaires et potentiellement salutaires dans nos sociétés et nos institutions.Entendons-nous les voix qui nous appellent à abandonner les formes de domination qui se sont cristallisées dans notre histoire coloniale et capitaliste?Quels chemins emprunter pour décoloniser notre culture, nos luttes et transformer nos rapports avec les groupes et les peuples infériorisés ainsi qu\u2019avec la nature?tation environnementale nous rappelle que notre mode de production et de consommation engendre la pire menace que l\u2019humanité n\u2019ait jamais eu à affronter.Et ce qu\u2019on a appelé la « crise migratoire » pousse un nombre croissant d\u2019États à se retrancher dans une forteresse dressant ses murs tantôt physiques, tantôt policiers, administratifs ou législatifs, renonçant progressivement au devoir d\u2019accueil et d\u2019hospitalité que commande pourtant ce supplément d\u2019âme de la modernité occidentale que constitue (ou constituait ?) l\u2019universalisme des « droits de l\u2019Homme ».S\u2019il peut être hasardeux de chercher des corrélations directes entre ce décentrement du monde et certains phénomènes sociaux plus circonscrits liés à l\u2019identité, difficile de penser que les transformations en cours à l\u2019échelle géopolitique n\u2019ont aucun effet sur la vie sociale et politique des différentes nations occidentales.Ne serait-ce que sous la forme du déclinisme nostalgique qui s\u2019exprime sous la plume de plusieurs de nos intellectuels médiatiques et autres chroniqueurs-militants, ou encore dans un slogan comme « Make America Great Again», on peut sentir que l\u2019imaginaire de la toute-puissance occidentale est atteint, et que sa blessure d\u2019orgueil est porteuse des germes d\u2019une violence de moins en moins retenue.Que cette réaction (c\u2019est le mot) prenne en grande partie pour cible les personnes et les groupes qui ont historiquement été dominés dans le cadre de l\u2019entreprise coloniale occidentale Emiliano Arpin-Simonetti e n\u2019est pas d\u2019hier que l\u2019hégémonie occidentale sur le monde est contestée, que ce soit sur le plan géopolitique, économique ou culturel.Dès les années 1960-1970, les multiples mouvements de décolo - nisation et de libération entament une profonde remise en question de la domination coloniale et des présupposés universalistes de la modernité occidentale, incluant dans le domaine des savoirs et de la connaissance.Depuis quelques décennies, la fin de l\u2019hégémonie étasunienne se confirme de plus en plus, annonçant un monde multipolaire dans lequel l\u2019Occident voit relativisées ses prétentions à incarner l\u2019uni versel.Ce n\u2019est pas d\u2019hier, non plus, que Relations se penche sur ces questions, qui suscitent réflexions et analyses dans nos pages depuis les années 1970.Plus récemment, notre dossier intitulé « Un monde qui vacille » (no 770, janvier-février 2014) prenait d\u2019ailleurs de front les aspects géopolitiques de ce qu\u2019on peut concevoir comme un « décentrement » du monde.Sur le plan de l\u2019imaginaire, cette réalité bouscule toutefois de plus en plus les représentations que nous avons de nos sociétés occidentales et de l\u2019Occident en général.Ce qui explique sans doute en partie ce sentiment d\u2019insécurité, de peur, d\u2019inconfort, qui semble s\u2019amplifier ces dernières années.Chaque nouveau tweet ubues - que du président des États-Unis \u2013 sans oublier l\u2019explosion des mouvements politiques d\u2019extrême droite \u2013 exposent à quel point la supériorité qu\u2019aurait conférée à l\u2019Occident sa modernité et son système économique et politique libéral s\u2019émiette de jour en jour.Chaque nouvelle sur l\u2019étendue de la dévas - C Quand nos repères DÉCOLONIALISATION, MIGRATIONS, CRISE ÉCOLOGIQUE \u2013 Autochtones, minorités racisées, femmes, etc.\u2013 ne devrait pas nous surprendre.Ces groupes, et surtout les mouvements sociaux et politiques qui continuent de porter leurs demandes d\u2019égalité, mettent en effet au jour une crise profonde dans l\u2019identité blanche.Celle-ci est indissociable des représentations individuelles et collectives qui se sont forgées à travers un processus historique ayant instauré un ordre mondial au sommet duquel trône l\u2019Occident.Cette modernité a conféré aux Occidentaux une capacité de maîtrise et de contrôle sur le monde, la nature et les populations (par la technique, entre autres) afin d\u2019en extraire une valeur procurant un certain confort matériel, social ou symbolique auquel d\u2019autres n\u2019ont pas accès.Être blanc, c\u2019est donc consciemment ou non regarder le monde et la place qu\u2019on y occupe depuis le sommet d\u2019une hiérarchie instaurée par le colonialisme.Ce sommet a évidemment une topographie variable \u2013 il y a des degrés de « blanchité » \u2013, mais lorsqu\u2019on s\u2019y trouve, il est toujours difficile de voir ceux et celles qui sont en bas.Or, ce que révèle la crise actuelle de ce rapport au monde, c\u2019est justement le sentiment de perte d\u2019une certaine maîtrise sur le monde et d\u2019effritement d\u2019une situation privilégiée, entre autres parce que les luttes des dernières décennies ont permis à certaines minorités d\u2019améliorer leur sort et parce que l\u2019essor des pays dits émergents \u2013 notamment la Chine \u2013 est perçu comme une menace.Par ailleurs, la crise écologique remet en question les fondements mêmes d\u2019un rapport au monde fondé sur la maîtrise et l\u2019exploitation de la nature \u2013 que ce soit en vue d\u2019une accumulation infinie de profit ou d\u2019une redistribution visant à soutenir la surconsommation de masse et la croissance économique.On voit dès lors à quel point certains repères et aspects centraux de la vision du monde façonnée par la tradition politique et philosophique de la modernité occidentale sont bousculés plus que jamais, et ce, tant à droite qu\u2019à gauche du spectre idéologique.C\u2019est palpable, on le sait, au Québec comme ailleurs.Les luttes auto chtones et les mouvements migratoires, par exemple, remettent en question la conception moderne de la citoyenneté et de la souveraineté étatique sur le territoire.Un certain universalisme, relativement uniformisant et conçu à partir des repères culturels (naturalisés) de la majorité, est RELATIONS 802 MAI-JUIN 2019 15 Jocelyn Ann Campbell, Quand le monde s\u2019obscurcit, fresque-5, 2018, acrylique et collage, 61 x 61 cm sont bousculés également battu en brèche, que ce soit dans sa version libérale, socialiste ou féministe.Et que dire de l\u2019idéologie du progrès, indissociable d\u2019une mainmise technique sur le monde et d\u2019un certain productivisme\u2026 Les défis que posent ces « décentrements » se manifestent de différentes manières un peu partout en Occident, qui est bien sûr loin d\u2019être un bloc homogène et au sein duquel existent des hiérarchies et des dominations, même entre Blancs.Le cas du Québec est assez particulier en ce sens.Issue du projet colonial français puis conquise par l\u2019empire britannique et dominée au sein de la confédération canadienne, la société canadienne- française a longtemps revendiqué son inscription dans la civilisation et la modernité européennes avant de s\u2019identifier aux peuples colonisés (à l\u2019exclusion des Premières Nations), au tournant des années 1960.La construction de l\u2019État québécois moderne qui a suivi, incarnée par le slogan « maîtres chez nous», a donc été vécue comme un moment d\u2019émancipation \u2013 voire de décolonisation \u2013 pour une majorité historiquement dominée.Mais ce moment, en particulier la construction des grands complexes hydroélectriques dans le nord, a été vécu comme une invasion et une dépossession par certains peuples autochtones.Le récent ouvrage Contre le colonialisme dopé aux stéroïdes de Zebedee Nungak (Boréal, 2019), qui a été un des négociateurs inuit de la Convention de la Baie-James, expose cette perspective qui commence à peine à pouvoir être entendue du grand public tant elle heurte les poncifs du récit identi- taire de notre modernité triomphante.Ce seul exemple illustre aussi à quel point il est difficile de voir et d\u2019accepter que même ce que l\u2019on identifie comme étant progressiste peut s\u2019inscrire \u2013 à notre corps défendant \u2013 dans un rapport au monde fondé sur la domination qu\u2019il importe de transformer.Vouloir décoloniser notre modernité pour entendre l\u2019interpellation des groupes qui sont toujours victimes de colonialisme ne revient pas pour autant à vouloir faire table rase de notre histoire complexe en ce qui a trait au fait colonial, ni faire preuve d\u2019une xénophilie pathologique qui n\u2019arrive à voir beauté et grandeur que dans « l\u2019autre » non blanc.Cela ne veut pas dire, non plus, rêver d\u2019un retour à une ère prémoderne fantasmée, mais bien sauver d\u2019elle-même la tradition moderne et l\u2019idéal d\u2019émancipation qu\u2019elle porte.Il s\u2019agit en somme de trouver des terrains communs avec ceux et celles qui sont exclus ou victimes de nos institutions et de notre rapport au monde afin d\u2019élargir nos conceptions du commun.Et, à partir de la solidarité des luttes innombrables pour l\u2019égalité, la démocratie et la sauvegarde de notre maison commune, construire de nouvelles formes, pluralistes, de modernité et d\u2019universalisme \u2013 que d\u2019autres appellent pluriversalisme1.Ces nouvelles formes seront forcément différentes de celles que nous connaissons.Elles redé finiront sans doute la façon dont nous nous représentons comme peuple \u2013 tant au Québec qu\u2019ailleurs en Occident \u2013 et exigeront des débats difficiles pendant encore plusieurs années.Mais c\u2019est ce genre de travail, parfois fastidieux et harassant, que requiert la voie démocratique, la seule capable d\u2019accoucher d\u2019une solution véritablement juste aux chambardements de notre époque.1.Voir Fatima Hurtado López, «Universalisme ou pluriversa- lisme?», Tumultes, vol.1, no 48, 2017.16 RELATIONS 802 MAI-JUIN 2019 DOSSIER Jocelyn Ann Campbell, Climats et fractures G, 2017, acrylique et collage, 76 x 152 cm « Quoi qu\u2019il en soit, le déclin des capacités d\u2019intégration des États occidentaux fait du conformisme politique une issue peu vraisemblable.Il me semble plutôt que la tension irrésolue entre universalisme et particularisme ouvre la voie à un éloignement de l\u2019européo- centrisme occidental par le biais de ce qu\u2019on pourrait appeler un décentrement systématique de l\u2019Ouest.» ERNESTO LACLAU, LA GUERRE DES IDENTITÉS Alexa Conradi L\u2019auteure, ex-présidente de la Fédération des femmes du Québec (2009-2015), a publié Les angles morts.Perspectives sur le Québec actuel (Remue-ménage, 2017) u Québec, les luttes féministes et de gauche ont souvent été traversées par une conception républicaine de l\u2019universalisme selon laquelle des principes tels que l\u2019égalité, la solidarité et la liberté s\u2019appliquent de manière universelle.Or, de nombreux mouvements politiques et intellectuels historiquement marginalisés bousculent de plus en plus cette manière de penser, faisant place à des conceptions plus situées et contradictoires de la vie bonne, vivable ou juste.Ce qui était tenu jusqu\u2019ici pour vrai fait dé - sormais l\u2019objet de débats.Avec raison.Comme l\u2019écrit la philosophe Judith Butler, « Je ne saurais affirmer ma propre vie sans évaluer de manière critique ces structures qui évaluent différemment la vie elle-même1.» la décolonisation En 2004, avec l\u2019adoption d\u2019un protocole de solidarité entre Femmes autochtones du Québec et la Fédération des femmes du Québec (FFQ), le mouvement féministe québécois a amorcé un virage décolonial.Ce changement d\u2019analyse et d\u2019approche s\u2019est approfondi lors des États généraux de l\u2019action et de l\u2019analyse féministes, en 2013, avec l\u2019adoption de plusieurs propositions visant à bâtir la solidarité sur de nouvelles bases.En 2014, en préparation de la Marche mondiale des femmes, les féministes sont passées de la parole aux actes en se joignant aux vigiles organisées par les femmes autochtones partout au Québec pour réclamer une enquête publique sur la disparition et l\u2019assassinat de nombreuses Autochtones.Une étape majeure dans la prise de conscience du présent colonial était franchie.L\u2019enjeu du développement fait aussi partie d\u2019une approche féministe décoloniale.Alors que le gouvernement du Québec dirigé par la Coalition Avenir Québec (CAQ) annonce son intention de réactiver le Plan Nord \u2013 sans parler des projets d\u2019exploration et d\u2019extraction des énergies fossiles \u2013, il serait temps de mieux organiser le soutien aux peuples autochtones qui s\u2019opposent à de tels projets sur leurs territoires et de repenser notre rapport aux ressources naturelles.Pour deux raisons.Premièrement, au nom d\u2019une solidarité à bâtir : les peuples autochtones possèdent le droit de décider de l\u2019usage de leurs territoires et le droit à l\u2019autodétermination.Ce sont des droits reconnus à l\u2019échelle internationale qui doivent devenir effectifs, quitte à avoir un système plurijuridique dans lequel différents systèmes de droit cohabitent sur un même territoire.Le principe qui pourrait nous guider : le droit reconnu des peuples autochtones au consentement préalable, libre et éclairé.S\u2019il y a un principe incontournable du féminisme, c\u2019est bien le droit au consentement.Deuxièmement, nous partageons un défi commun : survivre au chaos climatique qui s\u2019en vient.Plusieurs communautés affirment vouloir se développer sur d\u2019autres bases que la logi - que capitaliste et extractiviste qui prédomine actuellement.Récemment, des grands-mères mi\u2019kmaq en Nouvelle-Écosse se sont opposées à un projet minier au nom de la protection de l\u2019eau.Elles considèrent ce geste comme leur devoir sacré envers les enfants des générations futures et les animaux, qui n\u2019ont pas voix au chapitre.Plusieurs féministes ressentent un lien profond avec ces femmes qui osent s\u2019opposer à de grands pouvoirs économiques, comme Ellen Gabriel, protectrice des terres ancestrales des Kanien kehá ka ; la popularité du livre Faire partie du monde.Réflexions écoféministes (Remue-ménage, 2017) en témoigne aussi.Selon la philosophe Émilie Hache, les femmes ont depuis toujours été plus actives dans leur volonté de protéger l\u2019environnement parce qu\u2019elles « sont les premières touchées : elles font partie des personnes les plus pauvres, ce sont elles qui s\u2019occupent des personnes les plus vulnérables, comme les enfants et les personnes âgées, elles forment le gros des agriculteurs dans le monde, etc.Outre ces raisons matérielles, il y a une dimension culturelle à cela : les femmes sont socialisées différemment des hommes.L\u2019envers positif de notre identification avec la nature est peut-être que nous sommes moins coupées du monde naturel, ou du moins que nous n\u2019avons pas honte de le reconnaître2».Les femmes autochtones, inspirées par leurs traditions ancestrales, pourraient nous indiquer la direction à suivre pour sortir des rapports d\u2019exploitation qui caractérisent notre société.Nos gouvernements échouent actuellement à baliser l\u2019exploitation des terres.Il faut trouver des façons d\u2019articuler nos luttes, car nous ne livrons pas une bataille à armes égales.Une lutte pour le droit à l\u2019autodétermination et pour une autre forme de développement pourrait être la base de nouvelles alliances.Devant l\u2019ampleur de la crise, nous sommes toutes et tous appelés à élargir la définition même de ce qu\u2019est l\u2019exploitation et à la remplacer par la reconnaissance de l\u2019interdé - pendance du vivant.RELATIONS 802 MAI-JUIN 2019 17 DOSSIER oser Un féminisme décolonial Les approches décoloniales peuvent nous aider à repenser les luttes féministes et celles de la gauche.Le mouvement des femmes au Québec en fait de plus en plus l\u2019expérience dans ses analyses et ses pratiques.A Une perspective féministe décoloniale mise sur un travail avec les féministes qui ne veulent ni du patriarcat, ni du colonialisme. le postcolonialisme Sur un autre front, en 2009, lors de la prise de position de la FFQ sur les signes religieux appuyant le principe du « ni-ni » (ni obligation, ni interdiction), les organisations féministes se sont lancées \u2013 peut-être sans le savoir \u2013 dans une autre « ronde de décolonisation ».Le débat sur le hijab plonge en effet les féministes dans une réflexion sur la colonisation, les relations entre l\u2019Occident et le monde musulman, et aussi le rapport des femmes à tous les intégrismes religieux.Lors de la colonisation des pays musulmans, l\u2019Europe s\u2019est permis de réglementer la sexualité et l\u2019habillement des femmes.La résistance à l\u2019arrogance européenne a entre autres pris la forme d\u2019un refus de se soumettre aux lois imposées.Pour certaines, le port de signes religieux est alors devenu un signe (parmi d\u2019autres) de résistance au colonialisme.Plus récemment, avec la guerre menée contre le monde musulman depuis les attentats du 11 septembre 2001, s\u2019identifier publiquement comme musulman ou musulmane est tout autant un acte de résistance \u2013 certes instrumentalisé par les salafistes, mais qui résonne chez plusieurs jeunes musulmanes n\u2019ayant aucun rapport avec ces rétrogrades dangereux.Soyons claires : les femmes musulmanes sont prises entre deux idéologies.Selon la médecin et essayiste marocaine Asma Lamrabet, « La focalisation obsessive autour du hijab semble être à nos yeux très révélatrice de l\u2019approche binaire véhiculée tout autant par la vision néo-orientaliste hégémonique que par celle de la rhétorique identitaire du discours islamique3.» Une perspective féministe décoloniale mise sur un travail avec les féministes musulmanes qui ne veulent ni du patriarcat, ni du colonialisme, y compris au Québec.En tant que victime du colonialisme britannique, puis canadien, le Québec échappe souvent aux critiques postcolo- niales très présentes, avec raison, en France et au Royaume- Uni.Il ne se perçoit pas comme un acteur de l\u2019Occident portant un regard orientaliste.Or, le désir du gouvernement du Québec de réglementer le port de signes religieux \u2013 dans un contexte de peur et de racisme anti-musulman \u2013 témoigne de son adhésion à la vision néo-orientaliste hégémonique.Au nom d\u2019une idée de l\u2019égalité posée comme universelle, l\u2019État enfreint le droit de femmes musulmanes au travail et à la liberté de conscience.Ce faisant, il renforce non seulement le discours identitaire des islamistes, mais il oblige les féministes musulmanes à utiliser toutes leurs énergies pour se défendre au lieu de poursuivre leur action en faveur de l\u2019égalité au sein de leurs communautés et de la société.Toujours est-il qu\u2019au fil du temps et à travers les débats générés par les femmes musulmanes, les normes sur la base desquelles le mouvement féministe \u2013 dans toute sa complexité \u2013 prend des décisions, se transforment.Ce qui se définit comme normal, naturel et nécessaire ne va plus de soi.Le voile n\u2019est plus seulement vu comme un signe du contrôle de la sexualité tentatrice \u2013 comme les femmes occidentales l\u2019ont généralement appris : il s\u2019inscrit dans quelque chose d\u2019infi - niment plus complexe.Le mouvement féministe blanc perd tranquillement l\u2019assurance qu\u2019il est le seul en mesure de définir ce qu\u2019est le bien.Les féministes noires et autochtones en Amérique du Nord, tout comme celles venant de pays autrefois colonisés jouent un rôle important dans ces changements.Pour mieux comprendre le Québec et agir sans négliger trop d\u2019angles morts, le mouvement féministe doit situer son analyse dans une lecture des rapports de force géopolitiques, historiques et actuels.Il est temps de partager le pouvoir de définition.C\u2019est exigeant, mais possible.Car les femmes ayant ces connaissances sont présentes et actives.Il s\u2019agit de s\u2019intéresser à leurs idées et de se laisser transformer par elles.oser penser Repenser les luttes féministes, tout comme celles de la gauche, est plus que nécessaire alors que la crise climatique comme celles du capitalisme ou de la démocratie partout s\u2019accentuent et s\u2019accompagnent de l\u2019effondrement de la social-démocratie et d\u2019un ressac antiféministe, raciste et homophobe.Sans être complètes ou parfaites, les approches décoloniales peuvent y contribuer, elles qui reposent sur une logique féministe de base : cette idée que ce qui est dans la sphère privée est aussi politique.Elles nous appellent à repenser les rapports intimes et sociaux ainsi que les rapports économiques et politiques.Elles nous offrent des voies d\u2019avenir lorsqu\u2019on veut penser un monde visant l\u2019émancipation face aux rapports de domination.1.J.Butler, Qu\u2019est-ce qu\u2019une vie bonne ?, Paris, Payot, 2014, p.68.2.Citée dans Margaux Lacroux, « Les femmes ont toujours été plus nombreuses que les hommes à se battre pour l\u2019environnement », Libération, 12 mars 2019.3.A.Lambaret, « Voile ou hijab des femmes musulmanes entre l\u2019idéologie coloniale et l\u2019idéologie islamique traditionaliste : une vision déco- loniale », juin 2013, en ligne sur son blogue .18 RELATIONS 802 MAI-JUIN 2019 DOSSIER Jocelyn Ann Campbell, Quand le monde s\u2019obscurcit, fresque-1, 2018, acrylique et collage, 61 x 61 cm Un centre qUi se laisse décentrer Élisabeth Garant L\u2019auteure est directrice du Centre justice et foi La création du Centre justice et foi (CJF) en 1983, par des jésuites désireux d\u2019apporter leur contribution à une analyse sociale contextualisée pour le Québec, a ouvert un espace inédit de réflexion, de dialogue et d\u2019engagement.Au sein de cet espace, une approche particulière a été privilégiée et réitérée au fil des ans : porter une attention prioritaire aux questions venant de la marge de la société et de l\u2019Église en étant solidaires des personnes confinées aux périphéries.Ce vaste chantier a entraîné d\u2019importantes remises en question dans la pratique même d\u2019analyse sociale du CJF.La premier « décentrement » auquel a été confronté le Centre a été celui de l\u2019inclusion de femmes \u2013 et en premier lieu de celles qui faisaient partie de l\u2019équipe \u2013 et de la prise en compte audacieuse de leurs aspirations à sortir des dynamiques qui les reléguaient à la non-reconnaissance sociale et ecclésiale.Il a fallu accepter que les enjeux touchant les femmes cessent d\u2019être une thématique parmi d\u2019autres et que l\u2019analyse féministe devienne une pratique transversale dans notre action.Cette démarche nous a progressivement permis d\u2019être attentifs et attentives aux dominations que le patriarcat avait institutionnalisés et de rendre audibles des narrations différentes de la réalité, approfondissant ainsi notre compréhension du monde.Ce parti pris féministe n\u2019est jamais acquis.Il continue de nous inciter à davantage de cohérence.Il se heurte toujours à une structure ecclésiale qui refuse la pleine participation des femmes et à la menace de représailles venant des courants conservateurs qui étouffent toute remise en question théologique ou doctrinale surgissant de l\u2019expérience des femmes, et qui fustigent toute pratique transformatrice.Or, pour être conséquent, le féminisme et la solidarité avec les femmes exigeraient de traiter avec plus d\u2019audace les questions de morale sexuelle et de dénoncer avec plus de vigueur les mécanismes du patriarcat toujours puissant dans l\u2019Église.Le deuxième « test de décentrement » a été celui d\u2019être un centre d\u2019analyse d\u2019inspiration chrétienne et ignatienne dans le contexte séculier québécois.Dès le départ, le choix a été fait de partir d\u2019abord des interpellations sociales et des propositions de transformation issues des mouvements sociaux.En choi s is - sant de constituer une équipe dont les membres ne partageaient pas tous la foi chrétienne, il a été possible d\u2019apprendre à mettre de l\u2019avant une conception de l\u2019humain et de sa dignité qui interpelle l\u2019ensemble de la société.Dans ce contexte pluraliste et séculier, le discernement \u2013 un aspect important de la spiritualité ignatienne \u2013 est pratiqué comme une façon de se mettre à l\u2019écoute de diverses expressions de l\u2019humanisme, de la transcendance et de l\u2019espoir qui maintiennent nos luttes riches et vivantes.Une plus grande ouverture aux mouvements de fond qui traversent la société et le monde en découle.Le troisième « test de décentrement » qui se pose aujourd\u2019hui à nous et avec toujours plus d\u2019acuité vient d\u2019une autre option majeure du Centre : celle de porter une attention particulière aux enjeux liés à l\u2019immigration, à l\u2019inclusion et au pluralisme.L\u2019intuition que c\u2019était là un enjeu crucial pour l\u2019avenir du Québec et que cela devait amener des changements dans les institutions publiques a certainement été prophétique.D\u2019où notre engagement, dès les années 1990, dans le processus de déconfessionnalisation scolaire, avec le souci de trouver des propositions novatrices permettant aux jeunes de s\u2019ouvrir et de se former ensemble aux défis du pluralisme.C\u2019est dans cet esprit que nous avons soutenu, notamment, la création du cours d\u2019éthique et de culture religieuse en remplacement d\u2019une approche confessionnelle de l\u2019enseignement religieux qui prévalait jusque-là.L\u2019inclusion au sein de notre équipe de travail de personnes qui ont vécu l\u2019expérience de la migration, capables d\u2019aborder la réalité du pluralisme dans la perspective des groupes minoritaires, nous a confrontés aux limites de notre compréhension de ces enjeux.Bien qu\u2019encore imparfaitement et insuffisamment, notre travail d\u2019analyse sociale essaie de rendre compte de la sensibilité, de l\u2019expérience et des réflexions de personnes issues d\u2019autres univers culturels.Nous n\u2019aurions pas choisi, en 2013, de travailler le thème de l\u2019islamophobie, par exemple, si nous n\u2019avions pas entrepris aussi des dialogues, fondés sur le principe de parité, avec des personnes de culture et de foi musulmanes.C\u2019est cette expérience fondamentale de rencontre et de cheminement qui a été expérimentée sur le temps long par l\u2019équipe de création de l\u2019exposition « QuébécoisEs, musulmanEs\u2026 et après ?» Elle nous a permis de changer notre regard sur l\u2019autre.C\u2019est aussi ce principe de parité qui constitue la particularité et la force du groupe de dialogue féministe Maria\u2019M, qui nous ouvre à un féminisme pluriel où l\u2019on apprend à composer avec des réalités qui étaient jusqu\u2019alors maintenues invisibles ou à la marge de notre engagement.Le décentrement exige de se mettre à l\u2019écoute d\u2019expériences différentes des nôtres, d\u2019auteurs et d\u2019auteures ignorés, de reven - dications qui nous déstabilisent et nous obligent à nous ouvrir à une réalité qui nous échapperait autrement, en lui offrant la possibilité de devenir audible.Pour un centre d\u2019analyse sociale fondé sur la spiritualité ignatienne, cette interpellation est essentielle car elle fait écho à une de ses intuitions fondamentales : « Pour Ignace, c\u2019est cette sortie de soi, cette dépossession des savoirs et des affects du moi qui produit le cheminement spirituel1.» 1.Christian Grondin, La spiritualité du peuple de Dieu, Namur, Lessius, 2017, p.77.RELATIONS 802 MAI-JUIN 2019 19 DOSSIER Philosophe, professeur de philosophie à l\u2019Université Paris Diderot et membre du comité de rédaction de la revue Esprit, Guillaume le Blanc est l\u2019auteur, entre autres, de Vaincre nos peurs et tendre la main.Mobilisons-nous pour les exclus (2018) et, avec Fabienne Brugère, de La fin de l\u2019hospitalité (2017), parus chez Flammarion.Il porte ces dernières années une attention particulière à la dimension éthique et politique de l\u2019hospitalité et à la citoyenneté dans un monde où les flux migratoires vont croissants.omment pouvons-nous comprendre la place centrale qu\u2019occupent les migrants et les réfugiés, peut-être même à leur corps défendant, dans ce qu\u2019on appelle le décentrement de l\u2019Occident qui perd sa prétention d\u2019incarner l\u2019universel ?Guillaume le Blanc : Je dirais d\u2019abord que la prétention de l\u2019Occident d\u2019incarner l\u2019universel est morte depuis un certain temps.Sur le plan épistémologique, nombreux sont les travaux qui témoignent d\u2019un décentrement philosophique et d\u2019une régionalisation de l\u2019Occident.La perspective postcoloniale et les études subalternes, portant sur les groupes sociaux bâillonnés ou sans voix, nous ont alertés sur la nécessité de proposer une discussion sur les « universaux », comme la démocratie, les droits humains, notre théorie de la modernité.L\u2019ouvrage de l\u2019historien indien Dipesh Chakrabarty, Provincialiser l\u2019Europe, publié en 2000, a marqué une rupture forte de ce point de vue.En affirmant que l\u2019Europe n\u2019est qu\u2019une province du monde \u2013 et non son centre \u2013, il y soutient que les catégories politiques et épistémologiques qui y sont utilisées pour rendre compte de sa réalité, et en creux comme par défaut du reste du monde, ne sont pas aussi universelles qu\u2019elles en ont l\u2019air.Elles sont situées dans des aires géographiques données et, à ce titre, dépendent de formes d\u2019énonciation culturelles lesquelles renvoient à des modèles anthropologiques particuliers.Le recours systématique aux droits humains, par exemple, repose sur une conception de la valeur de la vie à défendre rapportée à un individu qui est, en droit, détachable de toute collectivité.Il privilégie de plus une conception de l\u2019individu autonome qui renvoie à la « fabrication » d\u2019un individu sans attache, à la manière (néo)libérale, qui prévaut en Occident.L\u2019enjeu aujourd\u2019hui n\u2019est donc plus tellement de critiquer la soi-disant neutralité des universaux, mais de s\u2019interroger en retour sur l\u2019Occident comme lieu de formulation d\u2019un certain nombre d\u2019entre eux.Car la prétention hégémonique de l\u2019Occident n\u2019est absolument pas disparue et elle est même plus violente que jamais.C\u2019est à travers cette prétention que se formule désormais l\u2019universel et c\u2019est bien pourquoi elle doit faire l\u2019objet d\u2019une analyse critique.Cette hégémonie, souvent confondue avec ce qui s\u2019appelle le néolibéralisme mondialisé, doit, d\u2019un côté, être ramenée aux frontières nationales qui la soutiennent et la sous-tendent, mais, de l\u2019autre côté, elle doit également être « pluralisée ».Il est certain que l\u2019Occident aujourd\u2019hui, ce n\u2019est plus seulement l\u2019Amérique et l\u2019Europe ; en fusionnant avec la mondialisation capitaliste, il passe aussi par l\u2019Asie.Ainsi, il ne suffit pas d\u2019en appeler au décentrement salvateur à l\u2019égard de l\u2019Occident en se réclamant d\u2019autres expériences anthropo - logiques et culturelles.Il faut prendre acte que l\u2019Occident n\u2019a aujourd\u2019hui pas de centre déterminé, mais qu\u2019il se recycle, se réinvente dans des formes hybrides en Chine, au Japon, en Corée du Sud et même dans ce qu\u2019on appelle de manière injuste les pays du tiers-monde.Ces formes ne sont pas qu\u2019une simple extension de l\u2019Occident, même si elles assimilent des normes occidentales.L\u2019erreur serait d\u2019analyser l\u2019Occident uniquement en fonction de ses aires géographiques « premières ».Dans cette perspective, prendre en considération la vie migrante, c\u2019est accéder à d\u2019autres récits, d\u2019autres narrations et aussi à une autre lecture de la mobilité humaine que celle soutenue par l\u2019hégémonie « occidentale » qui accrédite les vies mobiles des puissants et discrédite les vies mobiles des subalternes, sauf lorsqu\u2019il s\u2019agit de les employer à titre de main-d\u2019œuvre.Encore faut-il ne pas faire la philosophie des migrants dans leur dos, mais plutôt interrompre nos récits pour laisser leurs propres récits advenir.Il ne faut pas non plus plaquer une grille d\u2019analyse préconçue dans laquelle le Sud migrant cherche à remonter vers le Nord puissant.Il faut se rendre attentif à la multiplicité des pôles de récits qui vont du Sud vers le Sud, du Sud vers le Nord, mais aussi du Nord vers le Sud, et affirmer en retour que nous sommes entrés, comme le soutenaient déjà Édouard Glissant et Patrick Chamoiseau, dans l\u2019ère de la relation.Les déplacements migratoires \u2013 vus comme des pathologies par plusieurs populations majoritairement sédentaires \u2013 subvertissent les rôles, remettent en cause la normalité des frontières et, de ce fait, sont déstabilisants pour plusieurs.20 RELATIONS 802 MAI-JUIN 2019 DOSSIER la subversion des vies précaires et migrantes ENTREVUE AVEC GUILLAUME LE BLANC C Les déplacements migratoires subvertissent les rôles, remettent en cause la normalité des frontières. Quel lien faites-vous entre la question migratoire et la précarisation croissante non seulement des travailleurs, mais de la société dans son ensemble, provoquée par la mondialisation capitaliste ?G.l.B.: La question migratoire s\u2019inscrit d\u2019emblée dans la question sociale.Elle la bouleverse et la reconfigure.Traditionnellement, il existait un partage entre les précaires nationaux et les étrangers.Dans la conceptualisation « glorieuse » de la nation héritée du XIXe siècle et que l\u2019on retrouve chez des sociologues comme Durkheim, il existe un trait d\u2019union fort entre le travailleur, le citoyen et le sujet de la nation.Il s\u2019agit moins d\u2019un jeu de poupées russes s\u2019emboîtant les unes dans les autres que de la même déclinaison de l\u2019« ethos » social.Au fond, l\u2019idée s\u2019est imposée, légitimée et en quelque sorte naturalisée par la sociologie du XIXe siècle, qu\u2019être un sujet social, c\u2019est être un travailleur membre de la nation et être à ce titre un citoyen.Cette solidité du citoyen-national-travailleur a volé en éclats depuis que les nations ont fait appel à d\u2019autres pays pour importer leur main-d\u2019œuvre.Ce processus était certes déjà à l\u2019œuvre à la fin du XIXe siècle et dans la première moitié du XXe siècle, si l\u2019on pense aux États-Unis par exemple, mais il trouvait place dans une nation en cours de constitution et qui se formait en tant que nation dans et par l\u2019immigration au prix d\u2019un patriotisme nouveau qui était finalement celui de la «conversion ».Aujourd\u2019hui que la question sociale est relancée par diverses formes de précarisation de l\u2019emploi que de nombreux pays connaissent de manière structurelle, un conflit entre les précaires « d\u2019ici » et les étrangers de « là-bas » tend à émerger, au point où certains partis extrémistes ou nationalistes à outrance s\u2019emploient à dramatiser ce conflit en en appelant implicitement à une nouvelle guerre sociale entre les uns et les autres et en propageant une peur de l\u2019étranger chez les plus démunis.C\u2019est dans ce contexte que les migrants et les réfugiés sont devenus la « part inutile » des sociétés occidentales contre laquelle une idéologie de la « légitimation » nationale se redé- veloppe sur les bases strictes d\u2019une division entre « amis nationaux » et « ennemis étrangers ».Ce redéploiement du référent national pour signifier la nation sur les bases d\u2019une idéologie de la frontière évacue ainsi les conflits de classe, légitime les expulsions et précarise encore davantage les vies étrangères.On risque ainsi d\u2019invisibiliser à la fois les étrangers \u2013 pour les exploiter ou les rendre superflus \u2013 et les précaires nationaux \u2013 qui sont eux aussi rendus invisibles pour être exploités.Le récent livre de la journaliste américaine Jessica Bruder, Nomad- land (Globe, 2019), démontre à quel point le marché mondial tend à engendrer de nouveaux nomades vivant d\u2019emplois saisonniers, au plus près des immenses entrepôts de multinationales.En 2017, par exemple, l\u2019entreprise Amazon, qui employait 541 000 personnes, prévoyait embaucher 120 000 travailleuses et travailleurs saisonniers pour ses entrepôts et augmenter la surface de ces derniers de 30 % pour cette seule année.Il est intéressant de remarquer que précaires et étrangers tendent à se rejoindre dans une même figure d\u2019exploitation mais aussi de résistance, de résilience et de vie alternative dont il faut prendre la pleine mesure également sur le plan utopique.Cette utopie est largement à construire et elle ne pourra l\u2019être sans les précaires.On a vu récemment un ensemble d\u2019analyses stimulantes s\u2019employant à redessiner les contours de l\u2019assemblée des précaires contemporains et en appeler à des alliances.Que ce soit Judith Butler dans Rassemblement (Fayard, 2016) ou Michaël Hardt et Toni Negri dans Assembly (Oxford University Press, 2017), on assiste à une même tentative théorique d\u2019accompagner les mouvements sociaux contemporains et les protestations émeutières actuelles sur la base d\u2019une alliance entre les « déclassés » que sont les précaires et les « sans-classe » que sont les étrangers clandestins, sans papiers ou sans statut.De telles alliances, cependant, ne se décrètent pas du haut de la théorie mais d\u2019en bas, à l\u2019intérieur des mouvements eux- mêmes.Ce sont eux qui affirment le contre-empire de la multitude précaire qu\u2019ils opposent à la logique policière de contrôle, mais aussi à la logique politique d\u2019invisibilisation des précaires.À ce titre, l\u2019apparition de la question migrante sur la scène dépolitisée de nos sociétés néolibérales n\u2019a-t-elle pas le potentiel de raviver le politique là où il est neutralisé, confisqué ?G.l.B.: Je ne pense pas que nos sociétés soient dépolitisées.Bien au contraire, on assiste à des formes de repolitisation très intéressantes qui prennent pour objet le néolibéralisme lui- même.Là où certains soutenaient que l\u2019économie allait avoir raison de la politique, c\u2019est au contraire la politique qui se reformule contre une vision de l\u2019homo œconomicus intégral que RELATIONS 802 MAI-JUIN 2019 21 Jocelyn Ann Campbell, Isola de Lampedusa, 2016, acrylique et collage, 61 x 76 cm dessine et amplifie le néolibéralisme.Le problème est que cette repolitisation n\u2019est pas portée par tout le monde, que beaucoup aujourd\u2019hui se sentent exclus des formes classiques de la politique représentative mais aussi des formes alternatives qui s\u2019emploient à refaire la politique autrement.Il existe donc, d\u2019un côté, une inégalité dans l\u2019accès à la vie politique instituée qui prend la forme classique de l\u2019abstention, du désintéressement vis-à-vis d\u2019un monde jugé refermé sur lui-même ; et de l\u2019autre, une inégalité d\u2019accès à la vie politique cherchant à s\u2019instituer (par exemple dans les mouvements sociaux), qui peut prendre la forme de la résignation pure et simple, de l\u2019acceptation de l\u2019invisibilité, mais aussi des formes plus violentes.Dans ce contexte de repolitisation, la part « étrangère » se révèle en effet cruciale pour plusieurs raisons.D\u2019abord parce qu\u2019elle pose la question fondamentale de la désirabilité de l\u2019autre en régime démocratique.La « pulsion de mur » à laquelle nous assistons et que nous avons décrite avec Fabienne Brugère dans La fin de l\u2019hospitalité est à mettre au compte d\u2019une indési- rabilité de l\u2019autre préoccupante pour la démocratie \u2013 qui n\u2019est pas que pouvoir donné au peuple mais bien également constitution d\u2019un peuple en émergence.Ensuite, la question migrante est cruciale parce que les vies étrangères sont porteuses de fictions théoriques, politiques et pratiques qui ne peuvent manquer d\u2019hybrider notre monde national réduit le plus souvent à la caricature d\u2019une identité famélique.Enfin, elle est un enjeu parce que par-delà la distinction étrangers/sujets nationaux, un trait d\u2019union a été inventé qui a pris pour nom de code « hospitalité ».Or, l\u2019hospitalité est une valeur à la fois éthique, politique et juridique fondamentalement « impure » qui nous oblige à nous questionner sur la forme politique que doit prendre le rapport à l\u2019autre.L\u2019hospitalité n\u2019est ni purement morale \u2013 car elle pose à terme la question politique de la place faite à l\u2019autre dans la société d\u2019accueil et des droits à lui conférer \u2013, ni purement politique \u2013 car elle est initiée par un raisonnement éthique sur l\u2019obligation de venir en aide à l\u2019autre vulnérable.En fait, les pratiques d\u2019hospitalité ébranlent les frontières de la morale et de la politique en construisant un continuum dans un parcours par - ticulièrement intéressant que j\u2019ai résumé selon trois verbes \u2013secourir, accueillir et appartenir \u2013 dans mon livre Vaincre nos peurs et tendre la main.C\u2019est pourquoi il existe une durée de l\u2019hospitalité dont le commencement est l\u2019injonction morale à secourir autrui ; qui comprend un centre de gravité qui est la nécessité éthico-politique d\u2019accueillir autrui en lui faisant une place provisoire dans un dispositif qui peut être privé (l\u2019accueil chez soi) ou public (l\u2019accueil dans une institution de solidarité) ; et qui prend fin avec la possibilité juridico-politique d\u2019imaginer son appartenance nouvelle à la société d\u2019accueil, quand les anciennes formes d\u2019appartenance à son pays d\u2019origine ne sont plus praticables.L\u2019hospitalité comme accueil se situe ainsi entre l\u2019impulsion éthique du secours de la vie malmenée et l\u2019appartenance politique à laquelle a droit toute vie.Ce raisonnement, qui place l\u2019hospitalité au milieu du gué, est fondamental parce qu\u2019il dessine une philosophie des appartenances qui doit demeurer l\u2019horizon de toute société.Pour le dire autrement, l\u2019hospitalité est à la fois une clinique \u2013 un prendre-soin \u2013 et une critique.Elle est un prendre-soin des vies fragilisées par les conditions sociales, économiques et politiques précaires qu\u2019elles subissent.Ce prendre-soin passe par la création d\u2019un dispositif qui vise à réinscrire une personne privée de lieu dans un lieu, une maison ou une institution où elle pourra trouver refuge, au sens fort.Mais l\u2019hospitalité est aussi dans le même temps une critique du cadre national qui sous-tend et légitime les pratiques d\u2019expulsion, naturalise les frontières, invisibilise les vies de l\u2019autre côté des murs.Elle est en ce sens une politique « alternative » aux schémas de contrôle des dominants par une prise en considération des besoins, des attentes et des philosophies des dominés.Entrevue réalisée par Jean-Claude Ravet DOSSIER Précaires et étrangers tendent à se rejoindre dans une même figure d\u2019exploitation, mais aussi de résistance.Jocelyn Ann Campbell, Climats et fractures J, 2017, acrylique et collage, 92 x 152 cm 22 qUand le plUralisme force les églises à se repenser Martin Bellerose L\u2019auteur, théologien, est directeur de l\u2019Institut de pastorale des Dominicains Même si on sait très bien que l\u2019Église n\u2019est homogène ni sur le plan culturel, ni sur le plan des dénominations, il semble que l\u2019imaginaire collectif n\u2019ait pas tout à fait assimilé cette pluralité.Lors de nombreuses conversations récentes avec des non- croyants, j\u2019ai constaté que ces derniers sont insatisfaits de mes réponses lorsqu\u2019ils me demandent quelle est la position du christianisme sur tel ou tel sujet.Or, il est très difficile de répondre à ces questions sans faire de nuances, car les réponses sont généralement à la fois subjectives et plurielles.Souvent, on me rétorque « Pourquoi es-tu si évasif ?Le pape a pourtant une position ferme et claire là-dessus.» Je suis toujours surpris par de telles répliques, car le pape ne représente pas le christianisme ; c\u2019est le chef de l\u2019une des nombreuses dénominations, certes importante, mais il faut faire attention aux amalgames.Ce genre de réaction est très symptomatique d\u2019une culture religieuse québécoise qu\u2019on a voulu uniformiser.L\u2019image qui nous vient à l\u2019esprit lorsqu\u2019on parle de foi chrétienne est celle de la bonne vieille paroisse catholique canadienne-française d\u2019autrefois, avec ses chants liturgiques lancinants et ses représentants qui roulent leur « r » en essayant de bien « perler ».Au- jourd\u2019hui, la réalité est tout autre.Chez les catholiques, dans la grande région de Montréal, les personnes participant aux différentes liturgies sont souvent issues de l\u2019immigration.Cela se voit au premier coup d\u2019œil.Les diocèses s\u2019ouvrent à cette pluralité, du moins en apparence, en faisant venir des prêtres d\u2019ailleurs, en affirmant parfois : « avant c\u2019était nous qui allions en mission dans leur pays, maintenant ce sont eux qui viennent en mission ici ».La réflexion est trop simpliste pour ne pas nous inquiéter.Bien sûr, l\u2019idée d\u2019avoir un clergé qui corresponde à la diversité culturelle des laïques catholiques est louable.Mais ce changement masque un enjeu : si on fait venir des prêtres d\u2019ailleurs, c\u2019est parce qu\u2019il n\u2019y en a plus ici.N\u2019est-ce pas aussi une façon d\u2019éviter que les laïques prennent leur église en mains ?La question mérite d\u2019être posée car, sous des apparences d\u2019ouverture à la pluralité, certaines autorités catholiques au Québec ne sont- elles pas en train de conserver des structures hiérarchiques en résistant coûte que coûte à leur implosion ?La pluralité culturelle des paroisses pourrait être l\u2019occasion rêvée de repenser le catholicisme d\u2019ici, tout en tenant compte de son passé, mais on semble plutôt en train d\u2019étouffer ce dynamisme, en cherchant à maintenir un vieil appareil sacerdotal.En ce qui concerne les Églises issues du mouvement de la Réforme, on assiste depuis quelques années à un phénomène nouveau : elles se francisent.Les protestants anglophones de jadis seraient-ils en train de se convertir au français ?Pas si sûr.Observerait-on plutôt un mouvement de conversion de masse chez les Québécois d\u2019origine canadienne-française du catho - licisme au protestantisme ?Évidemment pas.Une transfor - mation très intéressante est en train de se produire : des protestants francophones venus d\u2019Afrique forment et trans - forment des communautés.La francisation du protestantisme réformé au Québec coïncide en quelque sorte avec son africanisation.Concrètement, si un francophone né au Québec veut pratiquer « sa » foi réformée dans sa langue maternelle à Montréal, il devra le faire dans une église composée essentiellement de croyants d\u2019origine africaine.Dès lors, cette « africanisation» de la foi chrétienne ne pourrait-elle pas avoir un rôle à jouer dans la sauvegarde du français au Québec et la consolidation de la culture québécoise qui ne pourra plus faire fi de son afri- canité ?Ce sont des nouvelles questions qui émergent.Quant aux familles d\u2019Églises évangéliques et pentecôtistes, la diversité culturelle ne s\u2019y observe généralement pas à l\u2019intérieur d\u2019une même communauté, mais plutôt dans la variété des églises dites ethniques, qu\u2019il serait plus juste d\u2019appeler « iso - culturelles », c\u2019est-à-dire des communautés ecclésiales dans lesquelles les membres se regroupent suivant des points communs qui les distinguent des membres de la société d\u2019accueil, et qui se réunissent dans une langue qui leur est commune.Chose certaine, les croyants nés ici et appartenant à des traditions ecclésiales « ancestrales » perdent leurs repères dans les églises pluriculturelles d\u2019aujourd\u2019hui.Un lâcher-prise s\u2019impose, car non seulement les églises deviennent-elles des lieux où s\u2019expérimentent de nouvelles manières de vivre ensemble, mais elles ont la chance aussi de devenir, contre toute attente, un exemple pour la société séculière, en ouvrant la voie d\u2019un nouveau modèle de présence de la foi religieuse dans la sphère publique.RELATIONS 802 MAI-JUIN 2019 23 DOSSIER Avec: Catherine Larochelle, membre du comité éditorial d\u2019HistoireEngagée.ca et professeure au Département d\u2019histoire de l\u2019Université de Montréal ; Melissa Mollen-Dupuis, militante innue, cofondatrice de Idle No More Québec ; Philippe Néméh-Nombré, doctorant en sociologie à l\u2019Université de Montréal et membre du comité éditorial d\u2019HistoireEngagée.ca.elon vous, quelles sont les particularités du fait colonial au Québec qui constituent des angles morts dans le regard que pose la majorité sur les peuples et les groupes qui subissent le colonialisme et le racisme ?Melissa Mollen-Dupuis : Il y a d\u2019abord cette idée très tenace selon laquelle il y aurait eu les « gentils colonisateurs » (les Français) et les « méchants colonisateurs » (les Anglais).S\u2019il est vrai que les relations historiques entre les Premières Nations et les colons français ont été un peu moins violentes qu\u2019avec les Anglais, c\u2019est surtout parce que les Français n\u2019ont pas eu l\u2019occasion d\u2019aller jusqu\u2019au bout de leur logique coloniale \u2013 comme ils l\u2019ont fait dans les Antilles, en Asie du Sud-Est ou en Afrique, par exemple.Mais le système colonial canadien qui s\u2019est instauré au XIXe siècle \u2013 les pensionnats, la Loi sur les Indiens, etc.\u2013 n\u2019a pas été le fait uniquement des Anglais : l\u2019élite canadienne-française et l\u2019Église notamment, y ont participé et les effets ont été les mêmes.Dire que l\u2019un a été plus méchant que l\u2019autre ne mène à rien : il faut plutôt résister à la tentation du déni de l\u2019histoire et admettre que c\u2019est le même système, qu\u2019il a eu et qu\u2019il continue d\u2019avoir des effets.L\u2019idéologie coloniale à l\u2019origine de la colonisation française n\u2019a pas cessé d\u2019exister parce qu\u2019il y a eu la Conquête et que « l\u2019arroseur s\u2019est retrouvé arrosé».Catherine Larochelle : Au Québec, quand on pense au gouvernement fédéral, on l\u2019associe aux anglophones.Et comme c\u2019est le fédéral qui a créé la Loi sur les Indiens et mis en place les pensionnats, on a tendance à s\u2019en laver les mains en se disant que ce n\u2019était pas nous, parce nous aussi on s\u2019estime victimes du fédéral et des Anglais.Mais quand les pensionnats sont créés, ce sont souvent des missionnaires canadiens-français \u2013 voire carrément français \u2013 qui les gèrent, et ce, tant dans l\u2019Ouest canadien qu\u2019au Québec.Il s\u2019agit là d\u2019un impensé de l\u2019histoire québécoise, car on se pense comme un peuple colonisé, surtout depuis la deuxième moitié du XXe siècle, période où cette lecture de l\u2019histoire s\u2019est cristallisée.Ce discours n\u2019était pas présent au XIXe siècle : à cette époque les Canadiens français se pensent d\u2019abord en tant que Blancs, civilisés, catholiques.C\u2019est d\u2019ailleurs ce qu\u2019on retrouve dans les manuels scolaires de cette période.Ils s\u2019inscrivent dans cette logique de supériorité.L\u2019idée d\u2019une identité de colonisé est récente et circonscrite dans le temps, mais elle finit par effacer tout le reste.Le problème est surtout qu\u2019aujourd\u2019hui, on plaque à rebours cette identité de colonisés à une histoire beaucoup plus longue.Comme si le Québec s\u2019était toujours vu comme étant né pour un petit pain, qu\u2019au XIXe siècle on était si fermés sur le monde et si dominés par l\u2019Église et les Anglais qu\u2019on n\u2019aurait pas pu participer à la colonisation.On ne pense pas l\u2019accaparement du territoire québécois aux XIXe et XXe siècles comme étant une coloni sation, et ce, même si c\u2019est le terme qu\u2019on utilisait à l\u2019époque.Les colons qui sont allés s\u2019établir au Saguenay, en Abitibi, dans les « pays d\u2019en haut », on les a intégrés au récit national québécois sans aucune connotation colonialiste.Évidemment, ça ne veut pas dire qu\u2019il faut nier la domi - nation économique et culturelle vécue par une majorité de Canadiens français à cette époque.Celle-ci est par ailleurs très souvent rappelée dans les manuels d\u2019histoire \u2013 parfois en la mettant sur le même pied que la réalité des pensionnats autochtones, ce qui est problématique.M.M.-D.: En effet, ce passé fait en sorte que c\u2019est difficile pour plusieurs Québécois d\u2019accepter de reconnaître les privilèges qu\u2019ils ont pu acquérir avec le temps, sans toujours s\u2019en rendre compte.C\u2019est compréhensible de ne pas vouloir se sentir coupable pour des gestes qu\u2019on n\u2019a pas commis soi-même et sur lesquels on n\u2019a pas l\u2019impression d\u2019avoir une prise, même si on en bénéficie encore aujourd\u2019hui.D\u2019autant plus que ces gestes ont fini par ériger un système encore agissant dont on a l\u2019impression qu\u2019il constitue la normalité.Ça demande donc beaucoup d\u2019effort, pour les Québécois, d\u2019entendre d\u2019autres peuples qu\u2019ils ont invisibilisés et coupés de leur histoire \u2013 mais qui sont restés fiers de leur identité \u2013 leur dire que s\u2019ils ont pu se défricher une terre, ou aller travailler dans les mines à Val-d\u2019Or ou sur les chantiers d\u2019Hydro-Québec dans le grand Nord, même s\u2019il s\u2019agissait là d\u2019emplois de « cols bleus », c\u2019est parce que des territoires et des ressources ont été pris à d\u2019autres.Les Québécois n\u2019ont pas vraiment eu à y réfléchir jusqu\u2019à maintenant.24 RELATIONS 802 MAI-JUIN 2019 DOSSIER décoloniser notre regard TABLE RONDE La société québécoise est marquée par l\u2019héritage de deux empires coloniaux.Cette réalité se traduit entre autres dans le rapport ambigu au fait colonial tel qu\u2019il est pensé et raconté dans notre récit national moderne, dans lequel nous tenons à la fois le rôle de colonisateurs et de colonisés.Cette situation nous empêcherait-elle d\u2019entendre l\u2019interpellation des peuples autochtones et des minorités racisées qui réclament l\u2019égalité ?Comment jeter un regard sans complaisance sur notre histoire en acceptant de se laisser décentrer grâce au miroir tendu par ceux et celles qui subissent le colonialisme et le racisme ?S Philippe Néméh-Nombré: C\u2019est d\u2019autant plus le cas que la façon dont les Québécois se pensent collectivement s\u2019est grandement transformée dans les années 1960-1970.La publication de Nègres blancs d\u2019Amérique de Pierre Vallières en 1968, entre autres, a marqué un tournant à cet égard.Parce qu\u2019ils traduisaient des sentiments réels chez la population québécoise, les propos de Vallières ont été reçus comme une enquête his - torique et une analyse sociologique, et ce, même s\u2019il indique clairement que ce n\u2019est pas son intention.En définitive, l\u2019utilisation répétée du terme Autochtones pour désigner les Canadiens français et de la métaphore du nègre et de l\u2019esclave pour parler de leur condition a fini par changer le sens de ces termes, par les rendre « inadéquats » pour parler de ce qu\u2019ils désignaient au départ.Ça rend d\u2019autant plus difficile \u2013 voire menaçante pour l\u2019identité franco-québécoise \u2013 toute utilisation de ces mots dans un sens différent de celui de Vallières, c\u2019est-à-dire pour parler des relations entre les Autochtones, les Noirs et la majorité blanche.C.L.: De fait, certaines personnes me disent que comme le mot autochtone désigne les personnes nées ici, alors elles aussi sont autochtones et qu\u2019il faudrait trouver un autre mot, etc.Cela dit, ne serait-il pas temps de désigner les Premières Nations avec les noms qu\u2019elles se donnent elles-mêmes ?M.M.-D.: Tout à fait ! Dans les faits on est des Innus, des Cris, des Naskapis, etc.« Autochtones », c\u2019est un terme fourre- tout qui permet de ne pas faire l\u2019effort de réapprendre où se trouvaient historiquement ces peuples et quelles relations complexes ils entretenaient entre eux.Cela dit, même si on utilise les bons mots, nos réalités n\u2019en resteront pas moins distinctes.La langue peut induire certains types de relations.Sur des sujets comme les rapports sociaux ou le territoire, on peut com - prendre des choses très différentes selon qu\u2019on parle en français ou en innu, par exemple, qui porte une tout autre conception du monde.La décolonisation passe aussi par là.Dans nos langues, les mots décrivent en effet une relation à quelque chose ou à quelqu\u2019un.L\u2019univers ne peut pas exister sans la relation à l\u2019autre.Pour donner un exemple, le terme kukum est souvent utilisé en français pour décrire une grand-mère chez les Innus, mais ce terme n\u2019est pas vraiment utilisé par plusieurs communautés.Dans les faits on inclut presque toujours un préfixe qui créé la relation : nukum, tshukum, ukuma (« ma RELATIONS 802 MAI-JUIN 2019 25 Jocelyn Ann Campbell, Quand le monde s\u2019obscurcit, fresque-4, 2018, acrylique et collage, 61 x 61 cm grand-mère », « ta grand-mère », « sa grand-mère »), etc.Une grand-mère ne peut pas vraiment exister sans sa relation à ceux qu\u2019elle a mis au monde, et la relation est inscrite dans le mot.Il en va de même quand on parle du territoire, et ainsi de suite.Pour parler plus spécifiquement du rapport avec les personnes racisées, le Québec n\u2019ayant pas été une puissance coloniale mondiale comme la France, peut-on parler d\u2019un rapport colonial avec les Afrodescen- dants ou les personnes issues du monde arabo-musulman, par exemple ?P.N.-N.: D\u2019abord, je suis d\u2019avis que le racisme ne peut pas être compris à l\u2019extérieur de la structuration coloniale euro-moderne du monde.Ensuite, s\u2019il y a certes des différences entre le Québec et la France, il faut aussi souligner les continuités, dans la longue durée, des effets de la colonisation et du colonialisme.Même s\u2019il y a eu des changements dans certains mécanismes ou encore certaines intentions spécifiques, il n\u2019y a pas eu, à mon avis, de rupture proprement dite qui s\u2019est opérée depuis la Nouvelle- France dans les rapports entre Euro-descendants et peuples autochtones d\u2019une part, et entre Euro- descendants et populations noires et racisées \u2013 selon des modalités bien sûr différentes \u2013, d\u2019autre part.Autrement dit, les changements qu\u2019on observe dans le temps n\u2019ont rien d\u2019une dislocation des logiques et structures coloniales, mais relèvent plutôt de la capacité de celles-ci à s\u2019adapter.La question devient donc la suivante : comment les logiques coloniales se déploient-elles aujourd\u2019hui au Québec, entre autres celles héritées de l\u2019histoire coloniale et de l\u2019impérialisme français ?Si on accepte cette lecture de l\u2019histoire et l\u2019héritage français (qu\u2019on n\u2019a par ailleurs aucune difficulté à accepter pour des éléments culturels comme la langue ou la religion), on peut difficilement penser les politiques migratoires actuelles, les représentations médiatiques, les instruments de contrôle étatique, les activités économiques de type extractiviste, etc., en dehors des logiques coloniales, et ce, qu\u2019elles se déploient à l\u2019intérieur ou à l\u2019extérieur des frontières québécoises.C\u2019est ainsi, selon moi, que l\u2019on peut penser et mesurer les effets de différentes formes de colonialisme \u2013 de peuplement ou encore d\u2019exploitation \u2013 dans leur continuité historique.C.L.: Dans une perspective historique, le Québec était déjà une nation coloniale au XIXe siècle et l\u2019a été tout au long du XXe.On pense le colonialisme surtout comme un phénomène étatique, comme le fait de puissances impériales qui envoient des troupes s\u2019installer un peu partout dans le monde.Mais on peut aussi participer à l\u2019entreprise coloniale par le biais du missionnariat, ce qu\u2019a fait le Québec que ce soit dans l\u2019Ouest canadien ou à l\u2019étranger.L\u2019imaginaire missionnaire colonial était extrêmement fort.J\u2019ai trouvé par exemple des pièces de théâtre qu\u2019on faisait jouer au milieu du XXe siècle à des enfants québécois, dans lesquelles on leur disait qu\u2019on allait « laver les petits nègres par le baptême pour qu\u2019ils deviennent blancs ».On peut bien s\u2019en détacher en disant que c\u2019était le fait de la « méchante » Église qui nous a aussi dominés, comme si elle était extérieure à nous.Mais c\u2019est une autre façon commode de se dédouaner.P.N.-N.: Dans le cas de l\u2019esclavage, la société québécoise et canadienne a un atout presque inégalable, c\u2019est le fait d\u2019avoir un contre-exemple juste à côté : celui des États-Unis ! Ce qui permet vraiment de se décharger de ce passé encombrant, car on a l\u2019impression que la seule forme d\u2019esclavage noir transatlantique qui ait existé est celle, terrible, qui s\u2019est structurée 26 RELATIONS 802 MAI-JUIN 2019 DOSSIER Jocelyn Ann Campbell, Climats et fractures C, 2017, acrylique et collage, 76 x 152 cm autour des plantations.Or, ce qui est particulier avec l\u2019esclavage transatlantique, ce n\u2019est pas exclusivement la servitude et la dimension économique, qui ont existé dans différents contextes historiques à travers les siècles, mais leur ampleur inégalée de même que la déshumanisation racialisée d\u2019un groupe entier qu\u2019elles mettent en œuvre.Donc, ce n\u2019est pas parce qu\u2019il n\u2019y avait pas de plantations au Québec qu\u2019il n\u2019y a pas eu d\u2019esclavage, de logique esclavagiste et de déshumanisation systémique et systématique des personnes noires.Car même si le nombre d\u2019esclaves noirs était effectivement plus bas ici, entre le XVIIe et le XIXe siècle \u2013 environ 4000 esclaves recensés dans l\u2019histoire du Québec, dont près de 1500 étaient des Noirs et le reste des Autochtones \u2013, ce qu\u2019on oublie c\u2019est qu\u2019il y a eu des demandes répétées pour en avoir plus dans l\u2019intention de les substituer aux esclaves autochtones, qui n\u2019étaient pas considérés comme étant « esclavables » par « nature », contrairement aux Noirs.Si on ne les a pas obtenus, c\u2019est parce que les compagnies de traite, à cause de contraintes économiques, ne voulaient pas venir jusqu\u2019ici ! Et donc, c\u2019est ce qui demeure agissant encore aujourd\u2019hui dans notre société: les structures de déshumanisation.Alors comment changer la façon dont les rapports sociaux coloniaux sont structurés ?Sur le plan des actions politiques à mener, quels sont les chantiers prioritaires ?M.M.-D.: Avec Idle No More, l\u2019affirmation des Premières Nations a été présentée comme étant beaucoup moins « menaçante » (je mets ici des gros guillemets !) par les grands médias que l\u2019affirmation exprimée lors des mobilisations autour de la pièce SLAV de Robert Lepage, par exemple.Ces deux luttes ont alors été classées en vertu des préférences de la société dominante, très différentes dans les deux cas.Cela évoluera peut-être avec le temps, mais ça montre que le message d\u2019affirmation de soi est très difficile à faire passer quand il ne flatte pas la société dans le sens du poil.P.N.-N.: Je pense que la décolonisation, les luttes contre le racisme et celles liées aux questions de classe et de sexe ne peuvent se mener ni aboutir sans entraîner une perte de privilèges pour certains, ce qui implique presque nécessairement une forme de violence.Pas forcément une violence physique, évidemment, mais certainement matérielle : perdre quelque chose, un privilège, sera toujours perçu comme une attaque, une violence (et ce l\u2019est), et je ne crois pas que les changements viendront sans la construction de rapports qui forcent cette perte de privilèges.M.M.-D.: Il faut mettre les choses en contexte.On est quand même dans un pays qui nous permet d\u2019avoir ce genre de conversation, sur des sujets parfois très désagréables, sans que les contrecoups de cette conversation ne se fassent sentir physiquement, par une répression violente.Ou en tout cas, pas autant qu\u2019on peut le voir aux États-Unis par exemple.Mais il est vrai que ces droits, cette liberté de parole, sont des acquis récents et demeurent très fragiles.Présentement, on cherche à obtenir notre égalité à l\u2019usure, en convainquant le groupe dominant.Mais à partir du moment où, comme aux États-Unis, la réaction de la part de certains groupes privilégiés devient brutale, ce que certains voient comme une réponse violente à l\u2019injustice vécue, moi je l\u2019appellerais simplement de la résistance légitime.Il s\u2019agit de protéger des acquis et de pouvoir continuer à avancer pour en faire bénéficier la société dans son ensemble et tendre vers plus d\u2019égalité.C.L.: Comme historiquement, la construction de l\u2019identité nationale a beaucoup passé par l\u2019école, il faut vraiment s\u2019at - tarder au système scolaire.À cet égard, je suis extrêmement découragée par ce que je vois dans les manuels d\u2019histoire de mes filles qui sont en 3e année du primaire.On commence avec une anthropologie anhistorique des Premières Nations \u2013 on raconte comment elles vivaient, le type de maisons qu\u2019elles habitaient, etc.\u2013, puis on enchaîne avec l\u2019arrivée des Français et c\u2019est là qu\u2019on entre dans l\u2019histoire.Ça fait 150 ans qu\u2019on enseigne aux enfants le récit national à peu près de cette façon.Le colonialisme a été quelque chose d\u2019extrêmement violent et « révolutionnaire » ; si on veut décoloniser, il faut peut-être aussi être révolutionnaire en quelque sorte et abandonner complètement cette trame narrative.On pourrait par exemple commencer par la situation contem poraine des différentes nations qui existent aujourd\u2019hui, qui ont leur nom propre et qui vivent sur le territoire qu\u2019on nomme le Québec.Ça permettrait aux enfants d\u2019être beaucoup plus outillés pour comprendre ce qu\u2019est l\u2019histoire, en la reliant à leur existence contemporaine.Car l\u2019histoire s\u2019énonce toujours en écho au présent.Quand elle a été écrite au XIXe siècle, elle s\u2019inscrivait dans le présent de la construction nationale, et on s\u2019appuyait alors sur le récit de l\u2019âge d\u2019or de la Nouvelle-France.Alors oui, une histoire décoloniale serait aussi tournée vers le présent, comme c\u2019est toujours le cas.M.M.-D.: Je voudrais terminer sur l\u2019importance des solidarités entre nos groupes.Depuis leur situation respective en marge de la société dominante, les Premières Nations et les minorités dites racisées ont établi des contacts, ont commencé à comparer leurs histoires, à identifier des points communs.Cette situation, en faisant apparaître les rapports coloniaux généralisés, a eu pour effet de renforcer les discours colonialistes et le déni de l\u2019histoire, notamment celle des solidarités entre les Premières Nations et les Noirs, qui ont une histoire bien plus longue et complexe dans ce pays qu\u2019on ne veut l\u2019admettre.Ces solidarités sont importantes, surtout dans un contexte où toute dissension au sein de nos groupes \u2013 dissensions après tout normales \u2013 est souvent instrumentalisée par certains groupes et médias de la société dominante pour faire taire les voix plus revendicatrices, dérangeantes, et nier au passage nos revendications.Car, il faut le dire, pour sortir de l\u2019invisibilité dans laquelle on nous a maintenus, on ne nous a pas fait de cadeaux : il a fallu qu\u2019on prenne notre place.Propos recueillis par Emiliano Arpin-Simonetti RELATIONS 802 MAI-JUIN 2019 27 DOSSIER Yves-Marie Abraham L\u2019auteur, sociologue, est professeur à HEC Montréal e constat est implacable : l\u2019épuisement des « ressources naturelles » planétaires et la production de déchets inassimilables par les écosystèmes ont atteint de telles proportions que notre civilisation est semble-t-il menacée d\u2019effondrement à brève échéance.L\u2019éventualité d\u2019un sixième épisode d\u2019extinction massive d\u2019espèces vivantes apparaît même de plus en plus probable.L\u2019humanité pourrait alors faire partie des victimes : en effet, aucun animal de plus de 25 kg n\u2019a survécu au précédent épisode du même genre, célèbre pour avoir emporté les dinosaures (non aviens).Mais cette fois, ne sont en cause ni des éruptions volcaniques de grande ampleur, ni la chute intempestive d\u2019un gros astéroïde.Ce désastre est la conséquence d\u2019une très forte croissance de la quantité de biens et de services produits par une population humaine elle-même en expansion.Des études estiment que le produit mondial brut (somme des PIB) en 1700 se situait autour de 100 milliards de dollars (d\u2019aujourd\u2019hui) pour une population de 600 millions de personnes, contre 80 000 milliards de dollars, pour une population de 7,5 milliards, en 2017.Cet impressionnant « décollage » s\u2019est d\u2019abord produit en Europe occidentale, puis en Amérique du Nord.Ces indices incitent à penser que notre civilisation, qualifiée par certains de « thermo- industrielle », porte une très large part de responsabilité dans la catastrophe en cours.Si l\u2019on accorde quelque valeur à la vie, il apparaît donc urgent d\u2019opérer une rupture avec ce modèle.Malheureusement, ce n\u2019est pas du tout ce que nous proposent les discours dominants au sujet du péril écologique.Ces discours ont pour noms « développement durable », « économie circulaire », « économie symbiotique » ou, tout récemment, «Green New Deal».Aucun d\u2019eux ne remet en question la nécessité de soutenir la croissance économique.Tous nous assurent qu\u2019il est possible, simplement à l\u2019aide d\u2019innovations techniques et d\u2019incitatifs économiques, d\u2019orienter cette croissance de sorte qu\u2019elle cesse de se traduire par une aggravation de la situation sur le plan écologique.Bref, il s\u2019agit d\u2019ajuster à la marge le mode de fonctionnement de nos sociétés, mais certainement pas d\u2019en remettre en question les fondements.La seule efficacité de ces discours a été de faire taire pendant un temps les critiques les plus radicales de nos « sociétés de croissance ».Mais à mesure que les signes de dépassement des limites biophysiques planétaires deviennent plus manifestes, ces « belles » promesses parviennent de moins en moins à convaincre les populations auxquelles elles s\u2019adressent.L\u2019inquiétude qui grandit actuellement tend à se traduire par quantité de revendications, qui sont encore autant de manières de ne pas mettre en cause notre civilisation.C\u2019est le cas en particulier de ces appels de plus en plus pressants à une intervention autoritaire des États pour nous replacer dans le « droit chemin écologique » ou pour exercer un contrôle démographique sur les populations dont le taux de natalité est le plus élevé.l\u2019entreprise, point aveugle de la critique de l\u2019occident Pour espérer se sortir de ce piège, il faut en comprendre le mécanisme.Nombre de recherches en sciences sociales et en philosophie suggèrent que l\u2019origine de la crise écologique s\u2019inscrit dans un certain rapport au monde qui s\u2019est institué en Occident à partir de la fin du Moyen-Âge.Sont ainsi mis en cause des phénomènes tels que l\u2019individualisme, le naturalisme, le rationalisme, l\u2019universalisme, le capitalisme, le colonialisme, etc.Ces thèses sont intellectuellement convaincantes et contribuent certainement à « provincialiser l\u2019Europe », comme l\u2019a opportunément réclamé Dipesh Chakrabarty, c\u2019est-à-dire à situer son essor dans une histoire mondiale plus complexe et non comme le fruit de quelque « destinée manifeste ».Cependant, elles tendent à laisser dans l\u2019ombre une organisation humaine très particulière, dont les formes primitives ont émergé à l\u2019abri des remparts de grandes cités médiévales européennes : l\u2019entreprise.Créée à l\u2019origine par des marchands, cette organisation a pour raison d\u2019être d\u2019accumuler de l\u2019argent en produisant et en vendant des marchandises.Elle a acquis au cours des derniers siècles une place centrale dans nos sociétés, à la faveur entre autres du fameux mouvement des enclosures, de la colonisation européenne, des « révolutions bourgeoises » des XVIIe et XVIIIe siècles ou, plus récemment, de la « mondialisation » néolibérale et de « la chute du mur ».Désormais, l\u2019entreprise est implantée partout sur la planète \u2013 fait unique dans l\u2019histoire de l\u2019humanité \u2013 et elle tisse étroitement la trame de nos vies quotidiennes.Une part sans cesse croissante de l\u2019humanité est ainsi contrainte d\u2019assurer sa subsistance en consommant des marchandises achetées à des entreprises avec de l\u2019argent gagné dans des entreprises, en produisant d\u2019autres marchandises, et ainsi de suite.Quant aux États, ils se financent en percevant une partie de l\u2019argent généré par ce vaste chantier planétaire de fabrication et de vente de marchandises.C\u2019est pourquoi le sociologue Andreu Solé propose de nommer notre civilisation l\u2019« Entreprise-monde » et soutient qu\u2019elle est le fruit d\u2019un processus d\u2019« entreprisation du monde » encore à l\u2019œuvre1.Le problème, du point de vue écologique, est que l\u2019on ne peut produire toujours plus de marchandises sans dégrader toujours plus de matière et d\u2019énergie et sans générer toujours plus de déchets.L\u2019histoire des derniers siècles le prouve à l\u2019envi et les techniques dont nous disposons actuellement ne nous per- 28 RELATIONS 802 MAI-JUIN 2019 DOSSIER le grand bousculement écologiqUe La crise écologique, en nous imposant le plus grand bouleversement qui soit, nécessite que nous remettions en question les fondements de nos sociétés et, notamment, le rôle qu\u2019y joue l\u2019entreprise.L mettent pas d\u2019espérer qu\u2019il en soit autrement dans un avenir proche.L\u2019entreprise est donc dans son principe une « machine» à détruire ce que nous appelons la nature.Cependant, son emprise est telle, y compris sur nos esprits, que nous continuons à parier sur cette organisation pour tenter de résoudre ses effets pervers.Au consommateur, on suggère d\u2019acheter mieux, mais d\u2019acheter toujours.Au producteur, on réclame de rendre son activité plus responsable, plus verte, plus équitable, mais pas de produire moins.Ce faisant, l\u2019entreprise conforte sa domination sur notre monde et la destruction de la vie se poursuit de plus belle, en Occident comme ailleurs.abolir l\u2019entreprise, bâtir des communs Si l\u2019on tient vraiment à défendre la vie sur Terre, la seule attitude responsable que l\u2019on puisse adopter est de lutter contre l\u2019entreprise, non pas pour la rendre moins néfaste, mais pour l\u2019abolir.Dans cette perspective, il est urgent de renouer avec une critique radicale de cette organisation, en s\u2019opposant notamment à la possibilité d\u2019accumuler de l\u2019argent sans limite, ce qui implique de restreindre la propriété privée, bien qu\u2019elle soit considérée comme l\u2019un des droits humains les plus fon - damentaux.Au moins trois autres conditions de possibilité de l\u2019entreprise doivent être remises en question, soit le fait de pouvoir traiter comme des marchandises le travail, la terre et la monnaie.Ainsi que l\u2019a montré l\u2019économiste Karl Polanyi, le bon fonctionnement de l\u2019entreprise requiert que celle-ci puisse acheter aussi librement que possible ces trois « facteurs de production », comme disent les économistes2.Or, cela suppose en quelque sorte de faire comme si le travail humain était sépa - rable de la personne qui le déploie, comme si la terre (la nature) n\u2019était pas avant tout notre milieu de vie et comme si la monnaie ne constituait pas d\u2019abord un moyen d\u2019échange essentiel entre les humains.Pour Polanyi, une telle opération était à ce point « contre nature » qu\u2019elle ne pouvait que susciter une violente réaction de rejet de la part des sociétés auxquelles on tenterait de l\u2019imposer.C\u2019est ainsi qu\u2019il interprétait la montée du fascisme et du national-socialisme en Europe au cours des années 1930.La suite de l\u2019histoire a montré que l\u2019« Entreprise-monde » a survécu à ces crises, moyennant quelques aménagements dans la manière de « marchandiser » le travail (compromis fordien) et la monnaie (régulation du marché financier).Pire, l\u2019« en - treprisation » du monde n\u2019a cessé de progresser depuis la Deuxième Guerre mondiale, sous couvert notamment des programmes « d\u2019aide au développement » lancés par les États occidentaux, puis à la faveur des politiques de dérégulation et de mondialisation de l\u2019économie.Et, bien que le travail et la monnaie soient plus que jamais traités comme de pures marchandises aujourd\u2019hui, nos sociétés n\u2019explosent pas.Pas encore du moins.Toutefois, comme on l\u2019a souligné au départ, la crise pourrait cette fois être provoquée par la marchandisation de la nature, et finalement donner raison à Polanyi.Dans l\u2019espoir d\u2019atténuer la violence du choc qui vient, il faut lutter contre la poursuite de cette marchandisation.La nature doit cesser d\u2019être soumise au droit d\u2019abusus (disposer d\u2019une chose), cette troisième composante qui caractérise le droit de propriété occidental, avec l\u2019usus (usage) et le fructus (jouissance).La solution n\u2019est pas de la soumettre à l\u2019imperium étatique, qui n\u2019est pas moins destructeur comme en ont fait la démonstration, entre autres, les expériences socialistes du siècle dernier.Elle se situe du côté de l\u2019instauration de communs, ces formes d\u2019utilisation collective de nos moyens d\u2019existence visant l\u2019autoproduction, régulée démocratiquement, dans un souci de justice et de durabilité, comme il en émerge de plus en plus actuellement \u2013 et qui ont continué d\u2019exister dans bien des cultures du monde en dépit de la colonisation européenne3.Sur ce terrain, les luttes paysannes et celles des populations autochtones pour la défense de leurs territoires ancestraux \u2013 cet « écologisme des pauvres », comme dit l\u2019économiste Joan Martinez-Alier4 \u2013 peuvent nous aider à concevoir et à opérer un véritable « décentrement » par rapport à l\u2019Entreprise-monde.1.Voir A.Solé, « L\u2019entreprisation du monde », dans J.Chaize et F.Torres (dir.), Repenser l\u2019entreprise, Paris, Le Cherche-midi, 2008.2.K.Polanyi, La Grande Transformation.Aux origines politiques et économiques de notre temps, Paris, Gallimard, 1983.3.Voir « La redécouverte du partage des communs en Afrique.Entrevue avec Étienne Le Roy », Relations, no 785, août 2016.4.J.Martinez-Alier, L\u2019écologisme des pauvres.Une étude des conflits environnementaux dans le monde, Paris, Les Petits matins, 2014.RELATIONS 802 MAI-JUIN 2019 29 DOSSIER Jocelyn Ann Campbell, Quand le monde s\u2019obscurcit, fresque-5, 2018, acrylique et collage, 61 x 61 cm poUr prolonger la réflexion consultez nos suggestions de lectures, de ?lms, de vidéos et de sites Web en lien avec le dossier au www.revuerelations.qc.ca 30 RELATIONS 802 MAI-JUIN 2019 PROCHAIN NUMÉRO Notre numéro de juillet-août sera en kiosques et en librairies le 12 juillet.Pensez à réserver votre exemplaire ! Il comprendra notamment un dossier sur la marche Promenades, ?âneries, randonnées, pèlerinages, manifestations de rue, pour ne nommer que ces quelques formes et expressions courantes de la marche, occupent une place centrale dans l\u2019existence humaine.On pourrait aller jusqu\u2019à dire que la marche est, en quelque sorte, une métaphore de la condition humaine et que l\u2019Homo sapiens est un Homo caminans.Dans ce dossier, nous explorerons plusieurs de ses facettes : son rôle dans les liens sociaux et la création artistique, sa présence dans la littérature et l\u2019action politique, son importance dans l\u2019expérience religieuse et chez les peuples autochtones, sa signi?cation pour les multitudes de migrants et de réfugiés jetés sur les routes, etc.AUSSI DANS CE NUMÉRO : \u2022 un débat sur l\u2019interdiction d\u2019Airbnb ; \u2022 une analyse de la situation politique en Algérie ; \u2022 un regard sur la violence structurelle ; \u2022 le dernier Carnet de Marc Chabot, la dernière chronique poétique d\u2019Olivia Tapiero et la chronique Questions de sens signée pour la dernière fois par Anne Fortin ; \u2022 les œuvres de notre artiste invité, Yayo.Recevez notre infolettre par courriel, peu avant chaque parution.Inscrivez-vous à notre liste d\u2019envoi sur la page d\u2019accueil de notre site Web : .Yayo, 2019 L\u2019auteur, co-fondateur des Études Nord-Sud du Collège Dawson, programme qui comporte un stage annuel au Nicaragua, a publié à compte d\u2019auteur Racines de la crise.Nicaragua 2018 a répression brutale du soulèvement populaire d\u2019avril 2018 au Nicaragua par la police et les paramilitaires pro-Ortega a rapidement été condamnée sur le plan international.Elle a fait 325 morts, 2000 blessés, 600 prisonniers politiques et 70 000 réfugiés1.Cependant, une partie de la gauche soutient le récit du président Ortega, qui ne voit dans cet évènement qu\u2019une tentative de déstabilisation, voire de coup d\u2019État fomenté par la droite en Amérique latine \u2013 à l\u2019image de ce qui s\u2019est passé au Honduras, au Brésil, au Venezuela.C\u2019est le cas de l\u2019ex-rédacteur en chef du Monde diplomatique Maurice Lemoine2, qui défend farouchement le régime de Daniel Ortega et s\u2019oppose à l\u2019interprétation de « l\u2019immense majorité de la noble caste médiatique » qui ne rapporterait, à ses yeux, que ce qui reflète ses « dogmes » et ses « choix ».Comme Ortega, il accuse notamment les évêques nicara- guayens d\u2019appuyer cette tentative de coup de force.Or, si Lemoine avait pris la peine de s\u2019informer davantage sur la situation concrète au Nicaragua, au lieu de tout voir à travers le prisme de la montée de la droite en Amérique latine appuyée et instrumentalisée par les États-Unis, il se serait rendu compte non seulement que la révolte populaire ne peut être assimilée à une tentative de déstabilisation orchestrée par la droite et les États-Unis, mais aussi que les leaders de l\u2019Église catholique au Nicaragua ont soutenu courageusement les revendications populaires.Quelques faits permettront d\u2019avoir une idée claire du régime Ortega.la situation au nicaragua Il y a d\u2019abord la douloureuse défaite électorale du Front san - diniste de libération nationale (FSLN), en 1990, qui a mis un terme à 11 ans de pouvoir ininterrompu et à son projet révolutionnaire amorcé avec le renversement de la dictature de Somoza en 1979.Ce fut l\u2019occasion d\u2019une profonde réflexion au sein du parti sur son orientation future.La plupart de ses leaders historiques sont d\u2019avis que le FSLN, qui a toujours fonctionné de manière autoritaire \u2013 ce qui pouvait se justifier dans le contexte d\u2019une révolution armée et de la guerre des Contras \u2013, doit se démocratiser.Daniel Ortega, président du parti, s\u2019y objectant, la plupart des leaders historiques du FSLN, dont Sergio Ramírez et Ernesto Cardenal, quittent alors le parti et fondent le Mouvement rénovateur sandiniste, parti présentement dirigé par Dora María Téllez.Sous Ortega, le FSLN non seulement se vide peu à peu de son caractère progressiste et révolutionnaire, mais il se transforme en simple outil d\u2019une dynastie familiale, comme l\u2019avait été la dictature de Somoza.Le couple que forme Ortega avec Rosario Murillo, son épouse et la vice-présidente du pays, contrôle présentement la Cour suprême, le Conseil électoral suprême, l\u2019armée et la police.Mobilisant parfois des paramilitaires, il réprime ceux qui s\u2019opposent au gouvernement.Plus d\u2019une centaine de manifestations paysannes contre le projet d\u2019un canal interocéanique, qui devait être financé par des sociétés chinoises, ont par exemple été systématiquement réprimées.Par ailleurs, humilié par l\u2019accusation publique faite par sa belle-fille Zoilamérica en 1998 \u2013 dont il aurait abusé sexuel - lement dès l\u2019âge de 11 ans durant la révolution \u2013, Ortega a concocté un pacte avec l\u2019ex-président de droite, Arnoldo Ale- mán, accusé d\u2019avoir empoché une partie substantielle de l\u2019aide interna tionale après les ravages causés par l\u2019ouragan Mitch.Ce pacte, signé en 1999, leur assure un siège à l\u2019Assemblée nationale pour les deux prochains mandats et leur confère l\u2019immunité parlementaire ; Alemán échappe ainsi à 20 ans de prison et Ortega aux poursuites judiciaires de Zoilamérica.De plus, en faisant passer le seuil nécessaire pour remporter les élections au premier tour de 45 % à 35 % des suffrages, le pacte facilite l\u2019élection du FSLN en 2006, élu avec 37 % des voix.Notons que quelques semaines avant les élections, Ortega avait conclu un second pacte, purement électoraliste cette fois, avec l\u2019Église catholique nicaraguayenne.Observant que la campagne de l\u2019Église contre l\u2019avortement attirait 200 000 manifestants à Managua \u2013 alors que la manifestation en faveur n\u2019en avait attiré que quelques centaines \u2013, il appuie un projet de loi interdisant tout avortement, même thérapeutique, alors que celui-ci était permis depuis 130 ans, prévoyant une peine de RELATIONS 802 MAI-JUIN 2019 31 AILLEURS nicaragua : des évêqUes solidaires dU peUple Qualifier les récentes révoltes populaires et leur soutien par des évêques de tentatives de coup d\u2019État de la droite, comme le fait le régime Ortega, ne tient pas la route.Ovide Bastien L Sous Ortega, le FSLN non seulement se vide peu à peu de son caractère progressiste et révolutionnaire, mais il se transforme en simple outil d\u2019une dynastie familiale. 6 à 30 ans de prison pour toute femme qui interrompt sa grossesse et tout médecin qui y collabore.Enfin, le régime Ortega a reçu, pendant plusieurs années, environ 500 millions de dollars US par année du Venezuela.Cependant, cette aide massive, versée sous forme de pétrole vendu à bas prix, n\u2019a pas été administrée par le gouvernement.Privatisée et exclue de la comptabilité nationale, elle allait directement au FSLN.S\u2019il est vrai que 40 % de cette aide a permis de financer des programmes sociaux louables \u2013 ce qui a fortifié le soutien politique au FSLN, surtout en milieu rural \u2013, l\u2019autre 60 %, par contre, a directement enrichi le couple Ortega, qui est devenu en quelques années, avec ses nombreux enfants et leurs conjoints, propriétaire de grandes entreprises, incluant la plupart des médias du Nicaragua.l\u2019église dans la mire du gouvernement Pour démontrer le caractère putschiste des évêques, Maurice Lemoine se réfère dans son article à l\u2019enregistrement audio3 d\u2019une conversation privée qu\u2019a eue l\u2019évêque auxiliaire de l\u2019ar- chidiocèse de Managua, Mgr Silvio Báez, avec des dirigeants paysans.L\u2019enregistrement a été rendu public le 23 octobre 2018 par la communauté chrétienne Saint-Paul apôtre de Managua, connue pour être proche du régime.Mais Lemoine ne dit rien du fait qu\u2019il a été manipulé, comme l\u2019affirme Mgr Báez, et qu\u2019à la suite de sa publication, celui-ci a reçu de nombreuses menaces, même de mort, et que des paramilitaires se promenaient en moto autour de sa maison la nuit.Il ne mentionne pas non plus, évidemment, que Daniel Ortega est connu pour utiliser systématiquement, et ce, depuis longtemps, des campagnes de salissage ressemblant à celle-ci pour écraser ses opposants et toute personne qui dénonce ses travers.Lorsque, par exemple, Sofia Montenegro, une féministe de renom au Nicaragua, dénonce l\u2019impunité d\u2019Ortega dans l\u2019affaire Zoilamé- rica, il l\u2019accuse d\u2019être une agente de la CIA.Lorsque Carlos Chamorro dénonce, dans son émission de télévision « Esta Semana», une affaire de corruption impliquant Ortega, il l\u2019accuse, sur la télévision d\u2019État, de trafic de drogue.Ainsi, dès le lendemain de la publication de l\u2019extrait audio « compromettant », le Canal 4, propriété de la famille Ortega, a fait un reportage de 17 minutes ayant pour titre « Silvio Báez et ses conspirations putschistes et criminelles contre le peuple du Nicaragua ».Il débute ainsi : « Silvio Báez a confirmé sa participation active aux activités terroristes et au coup d\u2019État contre le peuple du Nicaragua.» Accusé d\u2019être un meurtrier responsable de centaines de morts et de milliers de blessés, à la suite de la répression d\u2019avril 2018, il n\u2019est pas étonnant qu\u2019Ortega, fidèle à sa vieille habitude, trouve un bouc émissaire et attaque l\u2019Église.Celle-ci a en effet le malheur de s\u2019être montrée solidaire des revendications des centaines de milliers de manifestants et se voit ainsi accusée de porter la responsabilité de cette « tentative sanglante de coup d\u2019État ».Ortega vise en particulier celui qu\u2019il reconnaît comme un leader dans cette solidarité, Mgr Báez.La solidarité de Mgr Báez avec le peuple nicaraguayen n\u2019est pas récente.Il avait déjà joué un rôle de leadership dans la dénonciation de la répression des retraités qui avaient organisé d\u2019importantes manifestations, en 2013, pour réclamer une retraite minimalement décente.Ils ont subi une répression brutale de la part de la Jeunesse sandiniste 19 juillet, et ce, en présence d\u2019une police complice : « À l\u2019aube du 22 juin 2013, à 4 heures du matin, le camp des manifestants est attaqué par environ 300 jeunes hommes liés à la Jeunesse sandiniste 19 juillet, cagoulés et portant des armes à feu.En présence d\u2019au moins 30 membres de la police nationale qui surveillent le bâtiment de l\u2019INSS [Institut nicaraguayen de sécurité sociale], ces jeunes hommes, arrivés sur les lieux dans quatre camions du maire de Managua, répandent de l\u2019essence sur le camp, menacent de mort et de viol, dévêtent et agressent, avec des bâtons, des marteaux, des machettes et des armes à feu, plus de 50 jeunes et 35 personnes âgées4.» Aussitôt, l\u2019évêque auxiliaire de Managua avait qualifié la répression gouvernementale de « terrorisme d\u2019État ».Mgr Báez a assumé un leadership encore plus marquant en avril 2018, « d\u2019abord, pour encourager ses compatriotes à parler librement », comme l\u2019écrit le journaliste José Manuel Vidal dans le webzine Religión digital.« Ensuite, pour leur demander de ne pas entrer dans la dynamique perverse de la violence et de la mort propre au régime Ortega, même après l\u2019effusion de sang de jeunes étudiants innocents, dont le seul crime était d\u2019exiger démocratie et liberté5.» Mais il est loin d\u2019être le seul 32 RELATIONS 802 MAI-JUIN 2019 AILLEURS évêque à s\u2019être solidarisé avec le peuple.Lors du Dialogue national entre les manifestants et le gouvernement qui a débuté le mois suivant, en mai 2018, l\u2019évêque d\u2019Estelí, Mgr Abe- lardo Mata, est intervenu au nom de la Conférence des évêques du Nicaragua avec beaucoup d\u2019émotion : « Monsieur le Président, [.] et c\u2019est avec douleur que je le dis, une révolution sans armes a commencé.Ici, il n\u2019y a pas une armée contre une autre armée.C\u2019est une population qui exprime toutes ses doléances à votre égard et que nous, évêques, avons recueillies depuis de nombreuses années et que nous avons eu l\u2019occasion de vous présenter le 21 mai 2014.Si vous voulez démanteler la révolution, ce n\u2019est pas par la force de balles en caoutchouc et en plomb, ni par les forces paramilitaires, que vous devez le faire.C\u2019est en écoutant la population et les jeunes.Il s\u2019agit d\u2019une demande, d\u2019une exigence6.» Que disait ce document des évêques daté du 21 mai 2014 et intitulé En busqueda de nuevos horizontes para una Nicaragua mejor, auquel fait réfé rence Mgr Mata ?Les évêques y critiquent le fait que la police nationale demeure souvent les bras croisés pendant que des paramilitaires pro-Ortega attaquent vio - lemment des manifestants pacifiques.Ils y déplorent aussi le « traitement inhumain cruel et dégradant » auquel les pri - sonniers \u2013 des citoyens nationaux et étrangers \u2013 sont soumis, notamment dans les prisons d\u2019El Chipote, demandant leur fermeture.Ils y reprochent au gouvernement sa politique d\u2019emploi, qui favorise uniquement ses sympathisants et qui force parfois les employés de l\u2019État, qu\u2019ils soient sandinistes ou pas, à verser une partie de leur salaire au FSLN et à participer aux activités partisanes du FSLN, au risque de perdre leur emploi s\u2019ils ne le font pas.Les évêques y font aussi état des nombreuses plaintes qu\u2019ils reçoivent régulièrement des populations autochtones vivant près des réserves naturelles comme Indio Maíz, qui sont livrées à l\u2019exploitation d\u2019entreprises ou de particuliers proches du gouvernement, et cela de façon prédatrice et au mépris total des lois environnementales, avec « la protection des autorités municipales et nationales corrompues».Sont aussi dénoncés la concentration croissante du pouvoir, la soumission de tous les pouvoirs de l\u2019État à la volonté de l\u2019exécutif, la confusion entre le parti et l\u2019État, la fraude électorale et le trafic d\u2019influence.C\u2019est sans parler de « la monopolisation croissante des médias» entre les mains de la famille Ortega et de l\u2019usage des valeurs et des signes religieux dans les discours gouvernementaux dans lesquels on « identifie le parti au pouvoir au Dieu providence » et présente « un parti politique et son idéologie comme s\u2019il s\u2019agissait du \u201cculte de Dieu\u201d ».Sur ce point, il faut souligner le rôle de la vice-présidente Rosario Murillo.Dans ses discours quotidiens à la nation diffusés à la télévision, elle fait preuve d\u2019un fanatisme religieux où l\u2019amour chrétien pour le prochain fait bon ménage avec le dénigrement systématique des manifestants, dépeints comme des putschistes, des terroristes et des forces du mal.C\u2019est donc la solidarité des évêques avec le peuple qui explique la hargne d\u2019Ortega à leur égard et qui leur confère une très grande crédibilité dans la population, contrairement au gouvernement dont la crédibilité, comme l\u2019économie, chute de jour en jour.1.Roselyne Gagnon, « Nicaragua : une révolte annoncée », Relations, no 798, octobre 2018.2.M.Lemoine, « Quand on veut noyer l\u2019ALBA, on l\u2019accuse d\u2019avoir la rage », Mémoire des luttes, 18 janvier 2019 [en ligne ].3.Voir « Audio conspirativo del obispo Silvio Báez, presentado esta mañana por la Comunidad Cristiana» sur YouTube.4.Luciana Chamorro, Emilia Yang, « #OcupaInss, un precedente de Terro- rismo de Estado», Confidencial, 22 juin 2018 [en ligne].5.J.M.Vidal, « Silvio Báez, el obispo que hizo frente al \u201ccomandante\u201d Ortega», Religión Digital, 5 mai 2018.6.« Así habló en el diálogo Juan Abelardo Mata, obispo de Estelí», en ligne sur YouTube.RELATIONS 802 MAI-JUIN 2019 33 Le cardinal Leopoldo Brenes et Mgr Silvio Báez mobilisés pour faire libérer des personnes assiégées par des forces progouvernementales à l\u2019intérieur de la basilique San Sebastian à Diriamba, le 9 juillet 2018.Photo : PC/Jorge Torres Les auteurs sont respectivement instructrice en anglais langue seconde, doctorant en sociologie à l\u2019Université du Québec à Montréal et étudiante au baccalauréat en sociologie à l\u2019Université McGill a question des inégalités sociales et économiques a souvent été mise sous les projecteurs et dénoncée au Québec au cours des dernières années \u2013 on peut penser à la grève étudiante du printemps 2012 ou encore aux campagnes étudiantes et syndicales contre l\u2019austérité, en 2015.Pour comprendre plus en finesse les inégalités aujourd\u2019hui, il importe de se situer à une échelle locale, car la pauvreté et l\u2019exclusion sociale tendent effectivement à se concentrer dans des régions et des quartiers spécifiques.Le cas de Parc-Extension, un quartier situé au nord-ouest de Montréal, est emblématique de certaines inégalités qui méritent d\u2019être combattues et discutées plus régulièrement dans l\u2019espace public.une population appauvrie Situé dans l\u2019arrondissement Villeray\u2013Saint-Michel\u2013Parc- Extension, bordé à l\u2019est par l\u2019avenue Casgrain et à l\u2019ouest par le boulevard l\u2019Acadie, Parc-Extension est l\u2019un des quartiers les plus diversifiés et les plus densément peuplés de Montréal.Plus d\u2019une centaine de communautés ethniques différentes s\u2019y côtoient et on y compte 21 125 habitants au kilomètre carré, comparativement à une moyenne de 4662 habitants au kilomètre carré dans l\u2019ensemble de Montréal en 2016.« Parc-Ex » est également l\u2019un des quartiers les plus pauvres au Canada : en 2016, 43,5 % des résidents étaient considérés comme à faible revenu, 79,2 % des ménages étaient locataires et le taux de chômage frôlait 15 %.Cette situation s\u2019explique entre autres par l\u2019importante concentration de personnes dont les revenus annuels de travail ne leur permettent pas de dépasser le seuil de faible revenu, qui composaient 30,7 % de la population active du quartier en 2012.Il faut toutefois noter que la population active sur le marché du travail ne correspond jamais à la totalité de la population dans un quartier donné.Une analyse plus fine des inégalités doit prendre en compte d\u2019autres dimensions telles que les difficultés d\u2019accès à un logement décent et les taux de décrochage scolaire, deux réalités auxquelles une part importante des résidents de Parc-Extension est confrontée.difficultés d\u2019accès à un logement décent Entre 2001 et 2014, le prix moyen des loyers mensuels à Montréal a augmenté de 31 % pour les logements avec deux chambres à coucher et de 38 % pour les logements avec trois chambres et plus \u2013 une tendance qui s\u2019est maintenue depuis.La proportion de ménages consacrant 30 % ou plus de leurs revenus au logement dans Parc-Extension s\u2019élevait pour sa part à 39,7 % en 2016.De plus, près du tiers des ménages montréa- lais ont fait face à au moins un problème de salubrité dans leur logement en 2015 (plomberie défectueuse, moisissures apparentes, infiltrations d\u2019eau), les locataires étant proportionnellement plus concernés que les propriétaires.Parc-Extension figure parmi les quartiers les plus touchés par ce problème directement lié au prix élevé des loyers, une réalité qui, depuis les années 2000 à Montréal, oblige de nombreux ménages à demeurer dans des logements détériorés ou insalubres.De plus, les ménages qui consacrent une trop grande part de leurs revenus au logement peinent souvent à couvrir leurs autres besoins, notamment en nourriture et en médicaments, ce qui contribue en retour à la détérioration de leur santé.34 RELATIONS 802 MAI-JUIN 2019 REGARD les visages de l\u2019inégalité dans parc-extension Le manque d\u2019accès à un logement décent et le faible taux de persévérance scolaire sont révélateurs de quelques-unes des inégalités à combattre dans ce quartier montréalais, l\u2019un des plus diversifiés et densément peuplés au Québec.Ariane Beck, Emanuel Guay et Lily Paulson L De nombreux obstacles peuvent empêcher les locataires d\u2019exercer pleinement leurs droits, notamment pour contester des augmentations de loyer ou pour exiger la salubrité des logements.Lors d\u2019une consultation publique organisée dans Parc-Extension par le collectif Montréal Populaire en mars 2018, des résidents issus de l\u2019immigration récente, très nombreux dans le quartier, ont souligné que leur famille se heurtait régulièrement à un déséquilibre de pouvoir face à leur propriétaire, ce déséquilibre étant lié à la crainte d\u2019être expulsés, à un réseau social limité et à une connaissance minimale des lois et procédures du Québec relatives au logement.Les immigrants récents peuvent aussi avoir des difficultés en raison de la barrière de la langue, d\u2019une situation d\u2019emploi instable et de leur statut d\u2019immigration.Dans un quartier comme Parc-Extension, où la grande majorité de la population est locataire et 60,5 % des résidents sont issus de l\u2019immigration, ces obstacles contribuent à maintenir un grand nombre de personnes dans la pauvreté et à dégrader leurs conditions de vie.Dans ce contexte, le travail de sensibilisation sur les droits des locataires et sur les manières de s\u2019organiser pour revendiquer une amélioration des conditions de logement constitue une activité politique importante.Il importe également que l\u2019information sur les services destinés aux locataires sans statut légal au Canada, ou encore à ceux ayant un casier judiciaire ou un mauvais crédit, circule plus largement.l\u2019enjeu du décrochage scolaire De nombreuses recherches ont montré les liens entre pauvreté et faibles niveaux de réussite scolaire.Ainsi, il n\u2019est pas étonnant que le taux d\u2019abandon des élèves du secondaire, sans diplôme ni qualification, s\u2019élève à 49,2 % dans Parc-Extension, ce qui suppose qu\u2019un élève sur deux n\u2019obtient pas son diplôme d\u2019études secondaires dans les délais habituels.Lors de la consultation organisée par Montréal Populaire, des résidents du quartier ont mentionné plusieurs facteurs qui limitent l\u2019engagement scolaire des jeunes : de mauvaises conditions de logement qui empêchent les élèves de compléter leurs études sans stress ; la conscience des contraintes financières familiales qui les incitent à entrer rapidement sur le marché du travail plutôt que de compléter leurs études ; la pression parentale pour s\u2019inscrire à des programmes techniques malgré les préférences et les intérêts personnels, ainsi que les difficultés linguistiques.Les inégalités dans la persévérance scolaire chez les jeunes sont un phénomène collectif et multidimensionnel : la pauvreté et la précarité, l\u2019appartenance ethnoculturelle et le statut d\u2019immigration, l\u2019influence du voisinage et la situation familiale, tout cela entre en jeu.Il y a cependant un risque que les jeunes interprètent ce phénomène comme un problème individuel, ce qui contribue à un sentiment d\u2019échec personnel et à une faible estime de soi.Les organisations et les mouvements intéressés par ces enjeux doivent ainsi mettre en lumière la nature structurelle et collective des difficultés scolaires vécues par les jeunes de Parc-Extension.Les résidents du quartier ont notamment proposé la tenue de séances d\u2019information et d\u2019ateliers sur la confiance en soi, l\u2019éducation civique et les possibilités d\u2019emploi sur le marché du travail dont ils pourraient bénéficier.Ils et elles ont également souligné l\u2019importance d\u2019un soutien et d\u2019une prise en charge des besoins de base à l\u2019école, tels que des repas réguliers à prix abordable ainsi qu\u2019une collaboration étroite entre les parents, les enseignants et les groupes voués à la persévérance scolaire.pousser la recherche Plusieurs formes d\u2019inégalité ont bénéficié d\u2019une attention académique et médiatique soutenue au cours de la dernière décennie, entre autres grâce au travail de terrain mené par des organisations politiques et des mouvements sociaux.Ainsi a-t-on pu observer une augmentation des inégalités économiques causée par les politiques d\u2019austérité \u2013 compressions dans l\u2019aide sociale, dans les services publics, etc.\u2013 et des iné - galités ethnoculturelles face au système de justice pénale.Si des études récentes indiquent que ces deux réalités sont bien présentes au Québec1, on peut espérer que d\u2019autres travaux nous aideront à mieux cerner les multiples contours des inégalités sociales dans la province.La recherche et l\u2019action communautaires ont un rôle important à jouer à cet égard, notamment pour les inégalités touchant le droit au logement et la persévérance scolaire.C\u2019est en tenant compte, tant dans nos analyses que dans nos actions, des nombreux visages de l\u2019inégalité que nous saurons affronter cette dernière efficacement, dans Parc-Extension et ailleurs.1.Voir Eve-Lyne Couturier et Simon Tremblay-Pepin, « Les mesures d\u2019austérité et les femmes : analyse des documents budgétaires depuis novembre 2008 », IRIS, février 2015, et Rafik Bentabbel et Emanuel Guay, « Le système de justice contre les personnes racisées », Relations, no 793, décembre 2017.RELATIONS 802 MAI-JUIN 2019 35 REGARD Un boulevard, une clôture et d\u2019importants écarts de richesse séparent Parc-Extension (à gauche) de Ville Mont-Royal.Photo : Hubert Hayaud L\u2019auteure est professeure de philosophie à la Pontifícia Universidade Católica do Rio de Janeiro (PUC-Rio) au Brésil a situation écologique actuelle est si grave pour les humains ainsi que pour presque tous les autres vivants qui habitent cette Terre2 que nous ne pouvons nous permettre de ne pas écouter avec beaucoup d\u2019attention ce que nous dit l\u2019encyclique Laudato Si\u2019 du pape François, même si nous ne faisons pas partie du lectorat habituel des encycliques papales.Car ce document, produit par une institution si conservatrice à bien des égards, est politiquement beaucoup plus avancé que les propositions provenant des courants dominants, y compris de la gauche, toujours attachés au diktat de la croissance économique et de l\u2019exploitation des ressources matérielles comme solution à la crise.Je voudrais proposer ici une lecture de Laudato Si\u2019 comme un appel à un profond changement des pratiques et des modes de vie qui prédominent aujourd\u2019hui.* * * Un des grands mérites de cette encyclique est d\u2019abord qu\u2019elle lie étroitement les causes de la dégradation de l\u2019environnement, le souci de la Terre et l\u2019oppression, l\u2019exclusion, l\u2019inégalité et la pauvreté résultant du processus de mondialisation capitaliste actuel : « Ces situations provoquent les gémissements de sœur Terre, qui se joignent au gémissement des abandonnés du monde, dans une clameur exigeant de nous une autre direction » (§ 53).Le sociologue Bruno Latour souligne l\u2019importance de ce passage : « le lien de l\u2019écologie avec l\u2019injustice » et « la reconnaissance de la puissance d\u2019agir et de pâtir de la Terre même » sont deux innovations majeures «associées à l\u2019étrange mot de \u201cclameur\u201d dont François se fait le relais, l\u2019amplificateur et l\u2019interprète [\u2026].Une vraie approche écologique se transforme toujours en une approche sociale, qui doit intégrer la justice dans les discussions sur l\u2019environnement, pour écouter tant la clameur de la terre que la clameur des pauvres3».Par ailleurs, le texte réitère l\u2019importance des connaissances scientifiques sur le changement climatique d\u2019origine humaine et, plus largement, sur la dégradation écologique de « notre maison commune ».Il attire l\u2019attention sur la nécessité d\u2019écouter et de prendre en considération, dans le but de répondre à la « clameur de la Terre », les populations locales avec leurs savoirs, leurs connaissances et leurs cultures propres.Il souligne aussi l\u2019importance du principe de précaution et reconnaît la valeur des innovations technologiques, tout en remettant en question l\u2019absolutisation du « paradigme technoéconomique » (§ 53) et « technocratique » (§ 101), ainsi que le mythe du progrès invincible, inéluctable et unidirectionnel (§ 60).Ce dernier point est celui qui est le plus critiqué par ceux qui prétendent reconnaître la gravité de la crise écologique sans pour autant vouloir renoncer à notre modèle de civilisation \u2013 le capitalisme techno-industriel mondialisé et son projet de modernisation intégrale de toutes les sociétés de la planète \u2013, en tant que voie historique unique non seulement possible, mais souhaitable pour toute l\u2019humanité.Lors de la parution de Laudato Si\u2019, par exemple, Mark Lynas, Ted Nordhaus et Michael Shellenberger ont écrit un article largement diffusé, intitulé « A Pope Against Progress4».Lynas est un politologue et journaliste britannique voué depuis quelques années à la cause de l\u2019environnement, auteur d\u2019un livre qui a connu un vif succès, Six Degrees : Our future on a hotter planet (National Geographic, 2015).Nordhaus et Shellenberger sont quant à eux les deux fondateurs du Breakthrough Institute en Californie, et auteurs du livre Break Through : Why We Can\u2019t Leave Saving the Planet to Environmentalists (Mariner Books, 2009).Les trois ainsi que plusieurs autres auteurs ont écrit le Manifeste écomoderniste5 en avril 2015, qui, à bien des égards, est l\u2019exact opposé de l\u2019encyclique de François.Ils y plaident en faveur d\u2019un « capitalisme postindustriel et dynamique » et mettent leur espoir dans les solutions technologiques centralisées pour régler la crise écologique globale, impliquant un investissement matériel et énergétique colossal, telles que le fractionnement hydraulique pour extraire des combustibles fossiles, l\u2019expansion et l\u2019amélioration de centrales nucléaires, les grands projets hydroélectriques (par exemple, les barrages sur les grands fleuves du bassin amazonien), la généralisation des monocultures de plantes transgéniques, la géo-ingénierie environnementale, etc.36 RELATIONS 802 MAI-JUIN 2019 REGARD un monde vivant UNE LECTURE DE LAUDATO SI\u2019 DEPUIS LA CLAMEUR DE LA TERRE Publiée en mai 2015, l\u2019encyclique du pape François sur l\u2019écologie demeure une référence incontournable pour lutter contre le processus de destruction de la Terre et du vivant mené au nom du progrès et de la croissance, et dont les pauvres sont les premières victimes.Déborah Danowski1 L Le Manifeste écomoderniste est, à bien des égards, l\u2019exact opposé de l\u2019encyclique de François. Là où l\u2019encyclique propose « un retour à la simplicité [\u2026], une croissance par la sobriété, et une capacité de jouir avec peu» (§ 222) par opposition au consumérisme et à l\u2019injonction de la « croissance infinie ou illimitée » (§ 106) \u2013 en somme « la conviction que \u201cmoins est plus\u201d » (§ 222) \u2013, les auteurs du Mani - feste écrivent que « Big is beautiful».Plutôt que de réduire, ils prétendent que nous devons croître encore plus, produire, innover et prospérer, sans culpabilité ni honte : « Alors que la culpabilité nous mène à nier notre prospérité, la gratitude nous pousse à la partager » (p.250).La gratitude envers le « don » ou le « prêt » de notre Terre commune, comme le propose l\u2019encyclique, est une chose, mais la gratitude pour les privilèges sociaux et financiers dont jouissent les auteurs du Manifeste et les intérêts qu\u2019ils représentent en est une autre.Ces derniers ne mentionnent pas, bien sûr, que cette société dont ils admirent les « conquêtes » \u2013 la prospérité, la liberté et la sécurité de quelques-uns \u2013 a été et continue d\u2019être construite au prix de la misère et de la soumission d\u2019une multitude.L\u2019encyclique parle plutôt des dangers de considérer le développement technologique et la croissance économique comme « un paradigme homogène et unidimensionnel » (§ 106) et insiste, à l\u2019unisson avec les climatologues, sur l\u2019importance du principe de précaution.Elle nous rappelle que la planète, ou plutôt la vie sur la planète, a des limites physiques, chimiques et biologiques, et qu\u2019il faut donc mettre un frein radical aux pratiques écologiquement irresponsables qui permettent d\u2019accumuler des profits énormes au prix de la destruction de cultures entières et des écosystèmes, de l\u2019empoisonnement de l\u2019air, des riviè - res, des mers et des sols, allant jusqu\u2019à modifier l\u2019équilibre thermodynamique de notre « maison commune » et à saper nos conditions mêmes d\u2019existence (§ 34).Or, les auteurs du Manifeste éco- moderniste disent tout le contraire : modernisons la modernisation et nous n\u2019aurons plus rien à craindre, si du moins nous n\u2019abandonnons pas à mi- chemin ; car la technologie qui nous empoisonne aujourd\u2019hui saura corriger (c\u2019est là un acte de foi) ses effets indé - sirables, finissant par guérir et nourrir les dix milliards de personnes qui peupleront le monde d\u2019ici le milieu du siècle.Ainsi, et seulement ainsi, nous pourrons garantir un « bon » et même un « grand Anthropocène », dans lequel nous pourrons continuer de vivre exactement comme aujourd\u2019hui, mais avec plus et mieux en vertu d\u2019un capitalisme 2.0.Bien entendu, ils ne parlent pas du travail forcé des esclaves ou semi-esclaves modernes, ni de ceux et celles qui n\u2019ont d\u2019autre choix que de gagner (et perdre) leur vie en pulvérisant du poison sur de vastes plantations de produits transgéniques.Ils ne disent pas non plus que, selon les données de l\u2019ONU, 70% de la nourriture produite dans le monde ne provient pas de ces énormes monocultures et des « déserts verts », mais de la petite agriculture familiale, qui perd de plus en plus de terrain partout dans le monde, y compris au Brésil.Là où l\u2019encyclique reconnaît qu\u2019il existe une immense variété de cultures, RELATIONS 802 MAI-JUIN 2019 37 Enfants tarianos au bord d\u2019un ruisseau dans la région d\u2019Iauaretê en Amazonie.Photo : Eduardo Viveiros de Castro de formes de vie et de pensées dans le monde, les écomo - dernistes n\u2019envisagent qu\u2019une solution pour tous.La seule direction envisageable et souhaitable à leurs yeux est celle qui mène du « négatif » au « positif » : du moins au plus, des petites possessions aux grandes propriétés, de la « technique de subsistance » à la « technologie de pointe », des nomades paléolithiques aux citoyens cosmopolites modernes, des Indigènes aux travailleurs civilisés, des mondes sauvages aux paysages domestiqués.Et pourtant, comme le dit Laudato Si\u2019, « même la notion de qualité de vie ne peut être imposée, mais elle doit se concevoir à l\u2019intérieur du monde des symboles et des habitudes propres à chaque groupe humain » (§ 144).Que diraient les écomodernistes à un Indigène de l\u2019Ama - zonie dans son village ou au riverain qui a vécu toute sa vie sur le bord du fleuve Xingu dans une cabane avec sa famille, pêchant et plantant ses légumes, et qui préférerait mille fois, si on lui donnait le choix, continuer à vivre sans électricité plutôt que de ne plus avoir d\u2019eau potable ni de poissons à pêcher ?C\u2019est ce qui est arrivé, par exemple, quand la grande centrale hydroélectrique de Belo Monte, construite pour alimenter en énergie le Sud-Est brésilien, les sociétés minières et les grandes usines d\u2019aluminium, a asséché le fleuve et tué les poissons.Maintenant, cet homme devra acheter de la nourriture de qualité médiocre au supermarché, à moins de quitter sa maison et de s\u2019installer dans un bidonville d\u2019Altamira, s\u2019il a les moyens d\u2019acheter ou de louer une maison sur place avec le peu d\u2019argent qu\u2019il recevra en indemnisation pour le passage du « progrès » à travers ses terres.Enfin, tandis que l\u2019encyclique répète à plusieurs reprises que tout ce qui existe dans la nature a une valeur intrinsèque (rien n\u2019est méprisable et rien ne peut être vu comme une simple ressource), en même temps que tout est lié (comme dirait Leibniz) et donc que rien n\u2019a de valeur absolue, les auteurs du Manifeste écomoderniste, pour leur part, affirment que la technologie (à savoir celle déployée à grande échelle, liée aux technosciences et financée par les gouvernements ou les multinationales) atteindra bientôt un niveau optimal, où elle aura presque complètement annulé ses coûts matériels et ses impacts environnementaux.Le rêve anthropique des modernes serait enfin réalisé, celui d\u2019un post-environnementalisme où l\u2019être humain ne sera entouré et soutenu que par lui-même, puisque de toute façon l\u2019humain n\u2019a pas à être relié à la nature ; seule suffit la technologie.On n\u2019explique pas, bien sûr, comment seront stockés les déchets nucléaires, ni ce qu\u2019on fera lorsqu\u2019il n\u2019y aura plus de poissons dans les mers, lorsque la sécheresse et les inondations auront dévasté des régions ou des pays entiers et que des incendies d\u2019une ampleur inimaginable ravageront la forêt ama- zonienne progressivement transformée en savane.* * * Il n\u2019est pas surprenant que ces auteurs aient accusé François d\u2019être « un pape contre le progrès ».Vers la fin de l\u2019article mentionné plus haut, ils déclarent : « Laudato Si\u2019 est très pertinente pour le mouvement écomoderniste, car elle rend explicite l\u2019ascétisme, le romantisme et le paternalisme réactionnaire inhérents, sur bien des aspects, à la pensée écologiste traditionnelle.Elle fait aussi utilement ressortir la nature religieuse des récits qui sous-tendent divers thèmes écologiques, tels le péché/ rédemption et le catastrophisme apocalyptique, sur des questions comme le changement climatique.» Difficile de comprendre en quoi l\u2019auteur d\u2019une encyclique qui reprend les connaissances qui font consensus dans le monde scientifique \u2013 à propos du plus grand défi (pour ne pas dire danger) auquel l\u2019humanité n\u2019ait jamais été confrontée \u2013 peut être qualifié de « pape contre le progrès ».À moins, bien sûr, que le « progrès » ne soit compris précisément comme le comprennent les écomodernistes, à savoir comme le maintien des privilèges et de l\u2019exploitation qui nous ont conduits jusqu\u2019ici.Si ce manifeste doit nous préoccuper, c\u2019est qu\u2019il exprime des idées beaucoup plus répandues qu\u2019on ne le pense.Au Brésil, 38 RELATIONS 802 MAI-JUIN 2019 Le Rio Negro en Amazonie.Photo : Eduardo Viveiros de Castro par exemple, il y a à peine quelques scientifiques « néga - tionnistes » qui répètent ad nauseam, malgré toutes les preuves documentées et abondamment référencées, que la Terre se refroidit et que « le CO2 est un aliment pour les plantes ».Mais il y a de plus en plus (surtout depuis l\u2019élection d\u2019un gouvernement d\u2019extrême droite) d\u2019hommes politiques et de médias qui préfèrent donner l\u2019écho à ces discours excentriques plutôt qu\u2019à ce qu\u2019écrivent la quasi-totalité des scientifiques du climat, avec toujours plus d\u2019inquiétude et même de désespoir.Ils relaient aussi ceux qui pensent encore et toujours que la qualité de vie et le bonheur sont indissociables de l\u2019accélération de la croissance économique, fondée sur des technologies de plus en plus coûteuses, centralisées et imposées arbitrairement.Peu importe que ceux et celles qui vont subir le plus les conséquences de cette croissance et de cette homogénéisation des cultures et des écosystèmes soient encore une fois ceux et celles qui en ont le plus souffert auparavant.Et pourtant, il n\u2019est pas si difficile de comprendre l\u2019urgence d\u2019un changement radical de direction.Il suffit de regarder autour de soi.C\u2019est précisément ce que Laudato Si\u2019 appelle à faire, et c\u2019est pourquoi c\u2019est un texte si important, car il arrive à une période critique, comme lorsque des scientifiques et des philosophes \u2013 parmi lesquels Albert Einstein et Bertrand Russell \u2013 ont écrit un manifeste contre les armes atomiques, en pleine Guerre froide.Même si elle est encore loin d\u2019une vision pleinement éco - centrique et n\u2019approche même pas de ce que nous pourrions appeler « une cosmopolitique », l\u2019encyclique appelle l\u2019ensemble de la société à une « conversion écologique » large et profonde, qui doit nécessairement toucher et impliquer le monde humain et le monde non humain dans lequel le premier est inséré, de même que des enjeux philosophiques, politiques, économiques, sociaux et spirituels.Laudato Si\u2019 est un appel pressant à faire face à la catastrophe aux multiples facettes à laquelle nous sommes confrontés non pas avec tristesse, dépression ou paralysie, mais avec le courage de ceux et celles qui font de leur mieux pour changer de cap et éviter que, dans les nouvelles guerres pour les « ressources » restantes \u2013 qui ont déjà commencé \u2013, tout soit accaparé et concentré de nouveau entre quelques mains.Et puisque j\u2019ai parlé très peu des « autres créatures », cette lignée presque infinie d\u2019autres êtres qui partagent le monde actuel avec nous (à l\u2019extérieur comme à l\u2019intérieur de notre propre corps), et du fait que nous approchons de l\u2019abîme de la sixième grande extinction de masse de l\u2019histoire de la vie sur «notre sœur, mère Terre », je voudrais terminer par un court poème tiré d\u2019un roman de science-fiction de l\u2019écrivaine afro- américaine Octavia E.Butler, La parabole du semeur.Il nous rappelle toute l\u2019importance de se tenir à l\u2019écart du « péché d\u2019indifférence » et d\u2019être attentifs à la clameur et aux « gémissements de la création » (comme il est dit dans la prière qui conclut l\u2019encyclique), sachant, comme le dit si bien Bruno Latour, qu\u2019une « clameur.c\u2019est quelque chose qui se trouve entre le cri, le signal, la rumeur, le bruit et l\u2019alarme, quelque chose, en tous cas, qui rend attentif et qui, en effet, exige qu\u2019on écoute ce qui vient d\u2019\u201dune autre direction\u201d.Par définition, une clameur, c\u2019est un bruit immense qui alerte et pour lequel on n\u2019a pas de décodeur.La clameur ne dit rien : elle fait tourner la tête6»: Il n\u2019y a pas de fin À ce qu\u2019un monde vivant Exigera de vous 1.Version modifiée d\u2019une communication au Centro de Teologia e Ciências Humanas de la PUC-Rio en août 2015.Traduit du portugais par Jean-Claude Ravet.2.Voir D.Danowski et E.Videiros de Castro, « L\u2019arrêt du monde », dans É.Hache (dir.) De l\u2019univers clos au monde infini, Bellevaux, éd.Dehors, 2014.3.B.Latour, « La grande clameur relayée par le pape François », dans Collectif Laudato Si\u2019, Paris, Parole et silence, 2015.4.En ligne dans le blogue , 20 juin 2015.5.En ligne à .6.B.Latour, op.cit.RELATIONS 802 MAI-JUIN 2019 39 REGARD L\u2019encyclique appelle l\u2019ensemble de la société à une « conversion écologique » large et profonde, qui doit nécessairement toucher et impliquer le monde humain et le monde non humain. 40 RELATIONS 802 MAI-JUIN 2019 RELATIONS 802 MAI-JUIN 2019 41 Olivier Lardinois L\u2019auteur, jésuite belge, vit à Taïwan et a publié Civilisation chinoise et minorités ethniques.L\u2019émancipation des aborigènes de Taïwan.Un modèle ?(L\u2019Harmattan, 2012) aïwan est une île à peine plus grande que la Belgique, géographiquement liée au continent asiatique dont elle n\u2019est distante que de 160 km.L\u2019île a été pendant des millénaires le carrefour de plusieurs vagues migratoires entre ce continent et les îles du sud-est asiatique et du Paci?que.Les aborigènes de taïwan, qui forment 15 groupes ethniques, représentent aujourd\u2019hui à peine 3?% de la population totale, soit un peu plus d\u2019un demi-million de personnes sur un total de plus de 24 millions d\u2019habitants.ils sont les héritiers de nombreuses vagues migratoires que l\u2019île a connues bien avant les premiers migrants de culture chinoise arrivés au Xviie siècle à la suite du déclin de la dynastie Ming.Durant la colonisation des basses terres fertiles de l\u2019est et du bassin du ?euve Danshui dans le nord, d\u2019abord par la Compagnie hollandaise des indes orientales (1624-1662), ensuite par l\u2019empire Qing (Xviiie-XiXe siècles), les populations aborigènes des plaines occidentales de taïwan ont été lentement assimilées à la population chinoise immigrée.C\u2019est avec la colonisation de l\u2019île par l\u2019empire nippon, entre 1895 et 1945, que les groupes ethniques peuplant la cordillère centrale taïwanaise et la côte Paci?que ont été forcés d\u2019entrer dans la modernité.Cela a signi?é l\u2019accès gratuit à l\u2019éducation et à une médecine de type occidental de base, mais aussi l\u2019intégration dans une structure étatique visant à mettre cette main-d\u2019œuvre bon marché au service d\u2019une économie coloniale capitaliste, notamment pour l\u2019exploitation des forêts de cyprès formosiens millénaires, dans la montagne, et la culture intensive de la canne à sucre, dans les plaines.Durant la période coloniale japonaise, l\u2019accès à la plupart des territoires habités par les aborigènes était étroitement contrôlé et totalement interdit aux missionnaires étrangers.Cela explique pourquoi, avant 1945, seules quelques communautés aborigènes de la plaine, déjà presque entièrement assimilées, se sont converties au christianisme.Mais par la suite, entre 1950 et 1970, plus de 85?% d\u2019entre elles se sont converties à la foi chrétienne, principalement au sein des églises catholique et presbytérienne, constituant la majorité de la population chrétienne qui, elle, représente moins de 5?% de la population taïwanaise.Cette conversion massive et rapide fut en grande partie favorisée par le travail social et éducatif réalisé à l\u2019époque par les missions chrétiennes auprès de populations qui étaient alors encore très pauvres.Mais la conscience, chez les aborigènes de l\u2019époque, d\u2019une menace réelle de génocide culturel et leur volonté de trouver un moyen pour y faire face est aussi à prendre en compte.en e?et, dans l\u2019immédiat après-guerre, une part importante de la culture et de la religiosité traditionnelles des ethnies aborigènes taïwanaises avait déjà été fortement ébranlée par les 50 années du protectorat japonais et par le gouvernement chinois de tchang Kaï-Chek (Kuomintang), qui prit le relais et mit en action une politique de sinisation à outrance.Plus ou moins consciemment, les leaders aborigènes auraient pressenti que la conversion à la religion chrétienne constituait un réel rempart contre une assimilation de leurs communautés par la population dominante.De fait, entre 1950 et 1980, le régime nationaliste du Kuomintang a interdit l\u2019usage des langues autochtones dans tout l\u2019espace public.Les seuls espaces communautaires où ces langues continuèrent à être librement parlées (et mises par écrit en caractères romans) furent les lieux de culte catholiques et protestants.Les églises locales sauvèrent ainsi d\u2019une mort presque certaine un riche patrimoine lié à la grande famille linguistique malayso-polynésienne.Une autre caractéristique de l\u2019histoire des aborigènes de taïwan fut l\u2019industrialisation massive de l\u2019île à partir des années 1970, qui poussa une grande partie d\u2019entre eux à émigrer vers les centres urbains, vidant les villages d\u2019une partie de leur jeunesse.Actuellement, au moins la moitié de la population aborigène active de l\u2019île vit et travaille en ville, principalement dans les secteurs de la construction et du transport routier.Bon nombre de femmes sont aides-soignantes ou employées dans le secteur de l\u2019entretien ménager.Les aborigènes en milieu rural vivent de l\u2019agriculture (légumes, vergers, champignons), du tourisme ou comme ouvriers saisonniers.en outre, une part non négligeable des foyers aborigènes dépendent de l\u2019aide sociale.ne s\u2019adaptant pas au monde moderne, trop de pères de famille sombrent dans l\u2019alcoolisme, voire dans la violence familiale.Par ailleurs, le nombre de suicides est anormalement élevé parmi les autochtones, tant chez les hommes que chez les femmes, et cela nuit gravement à l\u2019éducation des enfants.Aujourd\u2019hui, quatre jésuites (deux Belges, un Américain et un Français) travaillent au service de communautés catholiques de l\u2019ethnie tayal dans le diocèse de Xinzhu.ils sont tous curés de paroisse (un en ville, trois dans la montagne), mais ils sont aussi engagés dans d\u2019autres types de missions?: programmes d\u2019assistance scolaire après la classe, projet de promotion de l\u2019écotourisme et des produits de la montagne, formation de leaders pastoraux laïques, art chrétien inculturé, étude anthropologique, échanges interculturels sino- aborigènes, etc.Ces di?érents engagements, qui mobilisent aussi des collaborateurs salariés ou bénévoles non jésuites, visent tous à aider les communautés locales à être à la fois plus autonomes et mieux intégrées dans le monde actuel, tout en vivant au quotidien le message de l\u2019évangile.Ce témoignage quotidien se fait à travers une attention aux besoins de chaque famille, particulièrement les plus blessées par la vie?; la visite régulière des personnes malades et isolées?; des évènements communautaires (célébrations liturgiques, repas, camps, voyages et autres fêtes) où tout le monde se sent accueilli sans jugement et, surtout, une grande ouverture à l\u2019écoute et au soutien moral des personnes.Des actions tout compte fait assez simples, mais insu?ées par l\u2019évangile.Des jésuites aux côtés des aborigènes Tayal à Taïwan Sur lEs pas d\u2019Ignace 42 RELATIONS 802 MAI-JUIN 2019 ObserVationS à la fRontièrE \u2022 ChroNique poéTique Obsidianus, 2011, impression chromogénique RELATIONS 802 MAI-JUIN 2019 43 après l\u2019hésitation, l\u2019intuition d\u2019une singularité complexe après l\u2019appétit, les promesses les premières fois et les dernières après s\u2019être retrouvés dans une géométrie secrète de corridors, d\u2019itinéraires, de cérémonies minuscules le pouce glissé sur l\u2019horizon la solitude meublée sans trop de tracas un coup d\u2019œil pour prendre le pouls des heures blafardes parfois une pièce imbibée de mémoire de désirs sans actes de noms au bout de la langue après avoir compris qu\u2019il n\u2019y aura pas de tribunal que les comptes ne seront pas réglés que l\u2019on n\u2019aura pas pu dire grand-chose, ?nalement, de ce que l\u2019on était que déjà nos mains se fanent et qu\u2019on cherche les mots nous resterons troués la matricule souriante à l\u2019a?ût de ce qui pourrait nous reconnaître nous chanterons la migration des bernaches un enfant mort sur le sable une musique de vacances, une tumeur en nuage un changement législatif sans amertume nous attendrons l\u2019essou?ement du siècle l\u2019archive grasse à s\u2019en briser le crâne nous nous féliciterons de ?gurer sur une liste de témoins d\u2019organiser des déjeuners-béné?ce pour rendre leur visage aux noyés après avoir pleuré nos morts nous rirons des famines eugéniques des grammaires obsolètes en accusant pour les malheurs qui persistent l\u2019époque où nous étions humains, a?olés, surpeuplés et ine?caces nous déclarerons l\u2019heure d\u2019une morale nouvelle, les toxicités se verront expulsées à la frontière des corps des consciences des nations, rassurés nous pavanerons nos imperfections fructueuses, nos marchandises sincères nos vulnérabilités algorithmiques nous récupérerons le plastique le carton les combats tous les hommes s\u2019empresseront de se dire féministes antifascistes pansexuels androphobes pour s\u2019enfoncer la graine dans une chair milléniale nous serons mé?ants sans être cyniques, informés jusqu\u2019aux dents farcis d\u2019un repentir colonial et juste assez de self-care pour plaider l\u2019innocence après texte?:Olivia Tapiero photo?: Léa Trudel 44 RELATIONS 802 MAI-JUIN 2019 L\u2019auteure est théologienne e plus court chemin entre deux points est la ligne droite.nous avons appris cela très jeunes à l\u2019école.toute la vision du monde occidental tient dans cet énoncé.et cela fonctionne très bien jusqu\u2019au jour où l\u2019on rencontre «?l\u2019autre?».Par le simple fait qu\u2019il vienne d\u2019ailleurs, que ce soit d\u2019Abitibi ou d\u2019Asie, l\u2019autre interrompt le parcours rectiligne de nos certitudes.sa seule présence ébranle nos consensus tacites.et même lorsque nous nous accrochons à la ligne droite de notre imaginaire, quelque chose «?d\u2019autre?» se dit et ébranle le socle de nos croyances.il y a comme de la friture sur nos ondes.Mais nous résistons.nous ne nous laissons pas toucher, car cette parole di?érente ne rejoint pas notre conception du monde et de la vie.C\u2019est comme si nous ne partagions pas une même humanité \u2013?comme si notre humanité se limitait à notre culture.«?et pourtant, elle tourne?»\u2026 et malgré toutes nos tentatives pour l\u2019ignorer, l\u2019autre est là.Dans les meilleurs des cas, on échafaude des «?dialogues?» interculturels, interreligieux ou interspirituels pour démontrer notre bonne volonté.L\u2019étape préalable consisterait toutefois peut-être à se taire et à écouter comment le monde se dit d\u2019un autre point de vue.entendre qu\u2019un sou?e di?érent traverse la parole de l\u2019autre serait le véritable dia-logue \u2013?saisir «?ce qui passe à travers?» (ce qui est le sens du mot dia en grec) les paroles (logos) culturelles, religieuses et croyantes qui nous dérangent.si le dialogue n\u2019est pas de l\u2019ordre d\u2019une révolution copernicienne, ce n\u2019en est pas vraiment un.Par conséquent, une légère contrariété s\u2019immisce au milieu de notre bonne volonté.en e?et, le monde de l\u2019autre prend du temps à se dire.il peut nous sembler que des détours et des chemins de traverses interminables font dérailler le droit chemin entre deux points.On a envie de dire?: «?allez aux faits?» devant le foisonnement des récits des mille et une vies qui ont dû quitter leur pays.Le mal du pays et l\u2019espérance d\u2019un nouveau chez-soi cohabitent, se nouent et se court-circuitent.Le temps ne s\u2019écoule plus alors en ligne droite.Comme des contes des mille et une nuits, jour après jour, mois après mois, année après année, les témoignages des déracinés de leurs «?paysages enchanteurs?» peuvent arriver à éroder nos visions idéa - lisées de l\u2019Orient.ils arrachent un à un nos rêves d\u2019«?orientalisme?».Les réfugiés sont venus d\u2019Orient vers l\u2019Occident pour vivre \u2013?et non en quête d\u2019«?occidentalisme?».À force de les écouter, l\u2019on comprend que le dépaysement est un luxe occidental.L\u2019écoute de leurs récits peut arriver à briser la ligne droite de nos préjugés.«?Partir?» fait partie de nos listes des choses à faire.Pour le touriste, partir c\u2019est aussi revenir chez lui après s\u2019être reposé au loin.Alors que pour le réfugié, il n\u2019y a ni retour ni repos.Pour le déraciné, l\u2019Orient ou le sud ne sont pas des souvenirs exotiques que l\u2019on ramène dans ses valises.C\u2019est une mémoire blessée.Le touriste pourra raconter son voyage à son retour, mais le réfugié n\u2019a nul interlocuteur pour dire son mal du pays.À la descente de l\u2019avion, le touriste relate ses excursions en turquie à un chau?eur de taxi turc qui, lui, n\u2019y retournera jamais.La descente de l\u2019avion est une tristesse in?nie mêlée de crainte pour celui ou celle qui débarque pour la première fois dans un pays qui s\u2019appelle l\u2019hiver.écouter les récits des exilés, c\u2019est aussi prêter l\u2019oreille à l\u2019évocation de leur terre où ils ne remettront peut-être jamais les pieds.Leurs récits nous révèlent que la terre natale des Palestiniens, des Libanais ou des syriens n\u2019est ni le «?Proche Orient?» ni le «?Moyen Orient?».Ces noms ont été forgés en Occident pour qui le «?moyen?» était localisé entre l\u2019europe et l\u2019«?extrême?» Orient.Les appellations sont ainsi elles-mêmes teintées du lieu d\u2019où l\u2019on parle.Les Palestiniens désignent leur terre à partir de l\u2019est \u2013?et non à partir de l\u2019europe.ils diront de leur pays qu\u2019il s\u2019étend de la rivière du Jourdain jusqu\u2019à la mer Méditerranée, d\u2019est en ouest, tel le parcours du patriarche Abraham de sa terre ancestrale vers l\u2019égypte.Par contre, le parcours vers cette terre se déploie de l\u2019ouest vers l\u2019est pour ceux qui sont venus d\u2019europe par la Méditerranée aux XiXe et XXe siècles.Ces derniers parleront du même coin de pays en disant?: de la mer à la rivière.Ainsi, une terre n\u2019est pas un objet statique.elle est mouvante au ?l des périples minés où la mort peut frapper à chaque pas.La seule véritable question des migrants est la suivante?: où se trouve la terre où il sera possible de vivre?il n\u2019y a plus de centre du monde.il n\u2019y a plus que des enjeux de vie et de mort.et entre la vie et la mort, il y a le mal du pays comme une blessure permanente.L\u2019expatrié a un pied dans le mal du pays passé et l\u2019autre dans le mal-être du pays présent.entre la terre parcourue hier et la terre à parcourir aujourd\u2019hui, le chemin ne peut être droit.Le chemin cherche une terre pour la vie.Quelle terre saura accueillir le mal incurable du pays et l\u2019écouter?Le centre du monde sera celui où la vie sera possible.questions de sens L Anne Fortin Du mal du pays au mal de vivre La seule véritable question des migrants est la suivante : où se trouve la terre où il sera possible de vivre ?Il n\u2019y a plus de centre du monde.Il n\u2019y a plus que des enjeux de vie et de mort. SERGE BOUCHARD ET MARIE-CHRISTINE LÉVESQUE Le peuple rieur Hommage à mes amis innus Montréal, Lux, 2018, 316 p.e parcours littéraire de serge Bouchard est long et riche, depuis ses premières chroniques avec son collègue Bernard Arcand, trop tôt décédé (Quinze lieux communs), jusqu\u2019à ses derniers ouvrages, C\u2019était au temps des mammouths laineux et Les yeux tristes de mon camion, opus qui lui a valu le prix littéraire du Gouverneur général, en 2017.Bouchard allie la ?nesse de l\u2019observation de l\u2019anthropologue à l\u2019art subtil du raconteur, avec toujours une pointe d\u2019ironie, une admiration pour les gens humbles, une colère contre le système et parfois, dans sa faconde, un élan épique.Chez lui l\u2019ordinaire sort de l\u2019ordinaire.Le peuple rieur, écrit en collabo - ration avec sa collègue et compagne de vie, l\u2019historienne Marie-Christine Lévesque (avec qui il a écrit deux livres sur De remarquables oubliés de notre histoire), raconte essentiellement l\u2019expérience de l\u2019auteur avec le peuple innu dont le territoire s\u2019étend au nord-est du saint-Laurent.À sa première visite en 1970, serge Bouchard, jeune anthropologue accueilli dans une famille innue (Michel Mollen et son épouse Adèle), est littéralement dévoré par les mouches noires.Quand sa femme vient le visiter, il a passé quatre mois sans se laver \u2013?ou si peu.elle le traîne à la rivière et le nettoie de fond en comble.ils se croyaient seuls «?mais bientôt des rires se ?rent entendre, des rires étou?és, au creux de la forêt, comme si les épinettes chuchotaient entre elles.en fait, une bonne partie des femmes du village nous avaient suivis.Cachées dans le bois, elles assistaient à ce spectacle hautement comique?: une femme de la ville décrottant minutieusement son anthropologue comme si elle avait a?aire à un artefact?!?» (p.?72-73) Le livre raconte ainsi la vie du peuple innu, son histoire, ses drames, sa résilience, son humeur.il décrit la vie quotidienne, la chasse, la pêche, le commerce des fourrures, les déplacements sur le territoire, les bateaux, les pensionnats.Cela peut sembler anecdotique, mais en ?ligrane, c\u2019est une fresque tragique couplée à un hymne d\u2019amour qui s\u2019o?re à nous?! «?ils seront là demain, les innus.et moi qui fus un ami, un porte-parole, un farouche défenseur pendant un demi-siècle [\u2026] je termine à présent ma course.Kanishtut [le nom innu de serge Bouchard] s\u2019assoit parmi les aînés, il regarde vers la mer, il regarde vers la terre, il contemple l\u2019immensité des rêves ancestraux, au beau milieu d\u2019un cercle habité par l\u2019esprit de tous les animaux et par les images de demain.Les jeunes ont bien en main le bâton de parole, ils sauront s\u2019en servir?» (p.299).L\u2019auteur signe son essai le 27 juillet 2017, jour de son 70e anniversaire.signi?e-t-il par ce geste qu\u2019il considère ce texte comme son testament spirituel?Peut-être.en tout cas, le raconteur hors pair qu\u2019est serge Bouchard m\u2019a semblé donner à son récit une forme plus fouillée, plus ré?exive que d\u2019habitude.Mais il se peut bien que ce soit-là la touche de Marie- Christine Lévesque, coauteure, car les essais de Bouchard, ces dernières années, ont tous été fortement marqués par celle qu\u2019il décrit comme «?l\u2019oiseau-mouche sur le museau d\u2019un ours?».La biographie courte mais rigoureuse qui conclut l\u2019ouvrage montre bien la solidité du travail.La question autochtone est de plus en plus à l\u2019ordre du jour dans la société québécoise.Ce livre contribuera à faire tomber bien des préjugés et à nous faire cheminer vers plus d\u2019humilité.André Beauchamp FRANCIS BOUCHER La grande déception Dialogue avec les exclus de l\u2019indépendance Préface de Jean Dorion Montréal, Somme Toute, 2018, 141 pa diversité des vagues d\u2019immigration des 40 dernières années a profondément changé le paysage sociopolitique du Québec, et ce, de manière irréversible.Pourtant, le mouvement indépendantiste \u2013?du moins le courant dominant incarné par le Parti québécois?\u2013 semble ?gé dans sa propre dimension, un microcosme factice dans lequel triomphent actuellement le repli identitaire et la promotion d\u2019un projet de pays dont les fondations reposent désormais sur des éléments qui nous rappellent les pires aspects d\u2019un duplessisme dans lequel le péril rouge (la peur du communisme) prend un teint plutôt vert (la peur de l\u2019islam).C\u2019est dans cette mouvance qu\u2019est mort-né le projet de «?Charte des valeurs?» québécoises, qui s\u2019est réincarné, sous le gouvernement de François Legault, en projet de test des valeurs pour nouveaux arrivants.ébranlé dans ses convictions par l\u2019épisode de la Charte, le militant indépen - dantiste Francis Boucher s\u2019est donc penché sur une question laissée de côté par le courant souverainiste dominant?: que pensent les gens issus de l\u2019immigration et des peuples autochtones de ce projet d\u2019indépendance du Québec?Avec La grande déception, Boucher joint sa voix à celle d\u2019essayistes tels éric Martin (Un pays en commun, écosociété, 2017) et simon-Pierre savard-tremblay (Le souverainisme de province, Boréal, 2014) qui cherchent à renouveler la pensée indépendantiste, l\u2019un dans une perspective de gauche, l\u2019autre sous l\u2019angle d\u2019un nationalisme économique.ils s\u2019inscrivent dans une RELATIONS 802 MAI-JUIN 2019 45 RecensionS \u2022 livres démarche qui tente de retourner aux sources et de remettre des écrits tels ceux d\u2019André d\u2019Allemagne et des «?trois Pierre?» (vallières, vadeboncoeur, Bourgault) au goût du jour.À mi-chemin entre l\u2019enquête et l\u2019essai, le livre de Boucher s\u2019intéresse à la question de la diversité culturelle qui serait, selon le courant nationaliste-conservateur, un obstacle au projet de souveraineté du Québec.Plutôt que d\u2019y aller de suppositions à partir de son bureau, l\u2019auteur se rend sur le terrain pour aborder la question de l\u2019indépendance avec une quinzaine d\u2019interlocuteurs provenant de di?érents milieux sociaux et culturels.Les propos illustrent la diversité des origines de ces hommes et de ces femmes qui se considèrent Québécois et Québécoises à juste titre, mais qui partagent une inquiétude qui n\u2019a rien de rassurant pour le mouvement sou- verainiste.ils expriment en e?et leur sentiment d\u2019avoir été échaudés par le projet de Charte des valeurs et par la résurgence d\u2019un nationalisme ethnique qui alimente l\u2019émergence de groupes politiques d\u2019extrême droite.C\u2019est aussi de manière unanime qu\u2019ils et elles partagent leurs souvenirs du discours de défaite de Jacques Parizeau à l\u2019issue du référendum de 1995, décrivant les paroles de l\u2019ancien premier ministre au mieux comme une déception, au pire comme une trahison.«?nous sommes cent peuples venus de loin pour vous dire que vous n\u2019êtes pas seuls», écrivait en 1989 l\u2019auteur italo-québécois Marco Micone dans son poème Speak what.Un vers qui, cité en avant-propos, donne le ton à cet ouvrage qui, même si son auteur rejette les étiquettes de «?pamphlet?» et de «?procès?», demeure tout de même un essai critique du mouvement souverainiste à travers l\u2019argumentaire qui se dégage naturel - lement des propos des intervenantes et intervenants.Boucher, par le truchement des nombreuses entrevues qu\u2019il a conduites, en appelle à l\u2019unité des indépendantistes, tous credo culturels confondus.La Grande déception, ?nalement, se veut le cri du cœur d\u2019un militant indépendantiste écorché qui tend une branche d\u2019olivier à ses concitoyens issus des communautés culturelles minoritaires, avec qui il partage une amertume tout en se refusant au cynisme et à la signature de l\u2019arrêt de mort du projet d\u2019indépendance du Québec.Martin Forgues DAVID GRAEBER Bullshit Jobs Traduit de l\u2019anglais par Élise Roy Paris, Les Liens qui Libèrent, 2018, 416 p.avid Graeber, auteur proli?que et professeur d\u2019anthropologie à la prestigieuse London school of economics, est maintenant largement connu comme l\u2019un des intellectuels les plus en vue de sa génération.seulement trois ans après la parution de son dernier livre, Bureaucratie, l\u2019utopie des règles, l\u2019auteur publie Bullshit Jobs, prolongeant son exploration anthropologique des institutions occidentales, cette fois dans le monde du travail.toutefois, l\u2019origine de ce dernier ouvrage est particulière.en 2013, Graeber publiait un court essai sur le site Web de la revue britannique Strike?!, qui sera traduit peu après en français par le magazine Slate.«?sur le phénomène des jobs à la con?» pose ainsi le problème de l\u2019inutilité profonde d\u2019une variété d\u2019emplois dans les sociétés contemporaines et les raisons de leur constante prolifération.L\u2019article fut viral et Graeber se mit à recevoir, par courriel, des témoignages d\u2019employés de bureau, de ?nanciers ou d\u2019administrateurs de partout dans le monde, étalant avec moult détails la futilité de leur travail.Qu\u2019est-ce que des «?jobs à la con?» (qui traduit l\u2019expression anglaise bullshit jobs conservée pour le titre)?selon la dé?nition de l\u2019auteur, ce sont «?des tâches que leur titulaire juge inutiles, super?ues, voire néfastes.Ces jobs se caractérisent aussi par le fait que leur disparition ne ferait absolument aucune di?érence.et, surtout, ceux qui les occupent eux-mêmes pensent qu\u2019ils ne méritent pas d\u2019exister?» (p.31).en classant et en analysant l\u2019importante quantité de témoignages qu\u2019il a reçue, Grae- ber distingue cinq grands types de jobs à la con?: les larbins, les porte-?ingue, les ra?s- toleurs, les cocheurs de cases et les petits chefs.Ces types d\u2019emploi, bien que di?érents, ont notamment en commun le rôle de justi?er l\u2019existence d\u2019échelons hiérarchiques sans utilité patente ou celui de façonner l\u2019image d\u2019une entreprise donnée.Lorsque ces employés critiquent le fait qu\u2019ils ne font pas grand-chose, on leur demande immanquablement, de manière plus ou moins formelle, «?de faire semblant de bosser?» (p.167).Pour l\u2019auteur, l\u2019existence massive de ces « jobs à la con » prouverait, en soi, l\u2019ine?ca- cité du néolibéralisme.en e?et, la droite ressasse inlassablement son argument selon lequel le secteur public n\u2019est bon qu\u2019à produire de l\u2019ine?cacité, qu\u2019il engendre une perte de valeur massive en raison de sa lourdeur bureaucratique et que le privé demeure la meilleure solution pour allouer e?cace- ment les ressources.Mais l\u2019étude de Graeber prouve que ce problème est loin d\u2019être l\u2019apanage du secteur public et se retrouve abon- 46 RELATIONS 802 MAI-JUIN 2019 RecensionS \u2022 livres damment dans le privé.De toute manière, il est di?cile de distinguer précisément ces deux domaines, tant ils sont imbriqués par le biais de la sous-traitance et des multiples réformes des 30 dernières années.Graeber cherche ainsi à prouver que le néoli- béralisme, loin d\u2019être un projet économique \u2013 ne fonctionnant visiblement pas?\u2013 est plutôt un projet politique et moral.Face à l\u2019ampleur du phénomène, pourquoi ne fait-on rien pour stopper «?ce gaspillage humain?», se demande-t-il?Graeber nous rappelle que l\u2019injonction au travail constant est récente historiquement et qu\u2019elle trouve ses racines dans l\u2019esclavage.Mieux valait occuper les esclaves à des tâches sans importance durant les temps morts que de les laisser s\u2019organiser et se révolter.À l\u2019âge d\u2019or du secteur tertiaire, la fonction du management contemporain pourrait donc être la même?: maintenir les salariés «?actifs?» et donc contraints.L\u2019endettement jouerait un rôle similaire.Bref, ce livre est une chronique de l\u2019absurde dans laquelle la réalité dépasse la ?ction, une ethnographie de la «?violence spirituelle?» (p.113) qui a?ige les cadres intermédiaires, notamment.Dans les nombreux témoignages, la détresse psychologique des travailleurs, palpable, côtoie leur irrévérence et leur désir d\u2019émancipation.il s\u2019agit d\u2019un ouvrage rafraîchissant, autant politiquement qu\u2019humainement.il permet de ridiculiser l\u2019ensemble des chantres du néo- libéralisme et leur foi aveugle dans l\u2019e?cacité du privé, en démontrant par des faits empiriques que le capitalisme échoue à remplir sa principale promesse, soit l\u2019allocation optimale des ressources.si l\u2019on veut se débarrasser de ce système, il faudra d\u2019abord et avant tout s\u2019attaquer à ce que Graeber nomme la «?féodalité managériale?» (p.345).Un bémol, la traduction française sou?re de quelques lourdeurs syntaxiques.en voulant trop conserver le ton léger et humoristique de Graeber et les jurons présents dans les témoignages, on se retrouve avec un texte qui sonne parfois faux, engourdi de superlatifs mal placés.La force du propos fait toutefois rapidement oublier ce léger défaut.Julien Simard LEANNE BETASAMOSAKE SIMPSON Danser sur le dos de notre tortue La nouvelle émergence des Nishnaabeg Traduit de l\u2019anglais par Anne-Marie Regimbald Montréal, Varia, 2018, 216 pa grand-mère de l\u2019auteure, sa nokomis, ne pouvait croire que ses petits-enfants puissent être ?ers d\u2019eux-mêmes, que, pour eux, «?c\u2019était correct d\u2019être indiens?».entre le RELATIONS 802 MAI-JUIN 2019 47 RecensionS \u2022 livres e x T r a i t GEORGE ORWELL 1984 Traduction de l\u2019anglais et postface de Celia Izoard Montréal, Éd.de la rue Dorion, 2019 www.ruedorion.ca «?sur le télécran, l\u2019avalanche de statistiques fabuleuses déferlait.Comparativement à l\u2019année précédente, il y avait plus de nourriture, plus de vêtements, plus de logements, plus de meubles, plus de marmites, plus de fuel, plus de bateaux, plus d\u2019hélicoptères, plus de livres, plus de bébés \u2013 plus de tout, en dehors des malades, des criminels et des psychotiques.D\u2019année en année, de minute en minute, tout semblait ?ler à toute allure vers les sommets.Comme syme venait de le faire, Winston avait pris sa cuiller et barbotait dans la sauce pâle qui avait bavé sur la table, étirant une longue strie pour en faire un dessin.il méditait avec amertume sur la texture matérielle de la vie.Les choses avaient-elles toujours été ainsi ?La nourriture avait-elle toujours eu ce goût ?il parcourut le réfectoire du regard.Une salle archipleine aux plafonds bas, aux murs rendus crasseux par le contact d\u2019innombrables corps ; des tables et des chaises métalliques cabossées, si proches les unes des autres qu\u2019on se gênait aux coudes ; cuillers tordues, plateaux ébréchés, grossiers mugs blancs ; de la graisse sur toutes les surfaces, de la crasse dans toutes les fentes ; et une odeur aigrelette où se mêlaient le mauvais gin, le mauvais café, le ragoût ferrugineux et le linge sale.toujours, dans l\u2019estomac ou sur la peau, vous ressentiez une sorte de révolte, le sentiment d\u2019avoir été ?oué de quelque chose à quoi vous aviez droit.Certes, Winston ne se rappelait pas avoir connu une situation très di?érente.À toutes les époques dont il gardait un souvenir précis, il n\u2019y avait jamais eu tout à fait assez à manger, les chaussettes et les sous-vêtements étaient forcément pleins de trous, les meubles avaient toujours été cabossés et bancals, les pièces mal chau?ées, les rames de métro bondées, les maisons délabrées, le pain noir, le thé introuvable, le café infect, les cigarettes insu?- santes \u2013 rien en abondance et à prix abordable, sauf le gin synthétique.et même si, évidemment, on en sou?rait plus en vieillissant, n\u2019était-ce pas le signe que l\u2019ordre naturel des choses était vicié si l\u2019on avait le cœur retourné par l\u2019inconfort, la saleté et la pénurie, les hivers interminables, les chaussettes poisseuses de crasse, les ascenseurs toujours en panne, l\u2019eau froide, le savon râpeux, les cigarettes qui partaient en poussière, les aliments frelatés aux arrière-goûts inquiétants ?Comment pouvait-on avoir la sensation que c\u2019était intolérable, sinon parce qu\u2019on gardait comme le souvenir ancestral d\u2019un monde di?érent ?» PREMIÈRE PARTIE, CHAPITRE 5, P.102-104 passé de cette octogénaire et la résurgence identitaire nishnaabe actuelle \u2013?le peuple nishnaabe inclut les nations Chippewa, Michi saagiig (Mississauga), Odawa (Ottawa), Ojibwée, Omamiwinini (Algonquique), Potawatomi et saulteaux?\u2013 il y a un abîme de douleurs, d\u2019oppression et de violences physique, morale, culturelle et spirituelle creusé par l\u2019empreinte «?civilisatrice?» des Blancs.et pourtant, une résistance et un désir de survivance tenaces ont su perdurer dans le cœur des Autochtones.C\u2019est à cette source enfouie dans les récits et les traditions que puisent dorénavant les nouvelles générations pour «?renaître?».Ainsi, cet essai de Leanne Betasamosake simpson est un puissant appel à découvrir les multiples dimensions de la culture nishnaabe, par la mise en valeur des langues d\u2019origine, des récits fondateurs, des modes de vie, des concepts, des visions du monde, des traditions, des valeurs et de la spiritualité, éléments dont le livre fait largement état de façon captivante.si l\u2019auteure dénonce les a?res du colonialisme, son objectif n\u2019est pas tant de contester le passé que de contribuer à décoloniser les esprits, ceux des nishnaabeg eux-mêmes, mais aussi ceux des colonisateurs \u2013?entendre par là la société et l\u2019état canadiens.elle pose une condition, cependant?: que les nishnaa- beg s\u2019engagent dans un processus d\u2019autodétermination actif à partir de l\u2019intérieur de leur culture, à leur rythme et selon leurs façons de faire et de voir, sans attendre quoi que ce soit de la société dominante.Plus qu\u2019un processus de réconciliation pour panser les plaies des victimes et donner bonne conscience à la société et à l\u2019état, il s\u2019agit, pour eux, de s\u2019engager personnellement et collectivement dans l\u2019a?rmation identitaire et la réappro- priation de leur culture a?n de prévenir toute forme de soumission coloniale ou d\u2019assimilation («?zhaaganashiiyaadizi »).On peut dire, paraphrasant Marshall McLuhan, que ce livre est ce message?: il incarne cette réappropriation culturelle à laquelle il appelle.L\u2019emploi fréquent de termes en langue nishnaabe, par exemple, force la lectrice ou le lecteur allochtone à se référer aux notes en bas de page ou en ?n d\u2019ouvrage, ce qui rend la lecture parfois ardue, mais oblige à sortir de son cadre de référence habituel.Les nishnaabeg y trouvent cependant leur compte et leur ?erté?! Les traductions fournies dévoilent la portée holistique des concepts véhiculés par les mots qui, chargés de sens, de références culturelles et porteurs d\u2019une vision du monde ancestrale, induisent des attitudes et une éthique spéci- ?ques.Le chapitre sept sur l\u2019éducation des enfants est particulièrement révélateur de cette appréhension globale de la réalité, de cet art de vivre nishnaabe dans lequel tout est interrelié.La réappropriation par l\u2019auteure de sa culture s\u2019observe aussi dans l\u2019attention qu\u2019elle porte aux enseignements des aînés et des experts issus de la communauté, femmes et hommes auxquels elle se réfère, identi?ant avec minutie le lieu et le moment de leur rencontre ou l\u2019ouvrage cité.il s\u2019agit, certes, de faire preuve de rigueur intellectuelle, comme l\u2019exige le travail universitaire dont l\u2019auteure maîtrise parfaitement les paramètres \u2013 la pertinence de son argumentaire et la clarté de son propos l\u2019indiquent.Mais il s\u2019agit aussi \u2013?et peut-être surtout, pour elle?\u2013 d\u2019honorer l\u2019héritage de la communauté dont elle est issue et vis-à-vis de laquelle elle se sait redevable, même quand elle ne partage pas l\u2019avis des personnes interviewées ou citées.Ce livre s\u2019adresse aux nishnaabeg eux- mêmes, invités à emprunter courageusement le long parcours de la résurgence et de l\u2019autodétermination et à se tenir debout ?ère- ment.Pour y parvenir, l\u2019auteure minimise parfois les faiblesses de sa culture, en mettant surtout de l\u2019avant les terribles crimes de la société dominante.Mais l\u2019essentiel n\u2019est pas là?: le livre s\u2019adresse à toute personne intéressée à comprendre, de l\u2019intérieur, les nishnaabeg.Comme si, au-delà des conditionnements culturels subis par les uns et des préjugés entretenus par les autres, on pouvait espérer amorcer un dialogue d\u2019égal à égal entre Autochtones et allochtones.Un livre à lire et à ruminer\u2026 patiemment, en acceptant d\u2019être déstabilisé, voire bouleversé.Christine Cadrin-Pelletier 48 RELATIONS 802 MAI-JUIN 2019 RecensionS \u2022 livres Pédagogues de l\u2019espoir Réalisation : Pauline Voisard Productions du Triangle Canada, 2018 est connu?: le monde dans lequel les jeunes d\u2019aujourd\u2019hui et de demain sont appelés à grandir est en piteux état.entre changements climatiques, crises migratoires, montée des fascismes et croissance des clivages socioéconomiques, il n\u2019est pas facile de faire preuve d\u2019optimisme et d\u2019espérance.L\u2019inaction de nos élites économiques et politiques et, plus largement, une certaine inertie \u2013?voire démobilisation?\u2013 collective, peuvent en e?et être des vecteurs de cynisme, de défaitisme et d\u2019aliénation.Prenant acte de cet horizon de désespérance dans lequel les jeunes sont contraints d\u2019évoluer, di?érents acteurs des milieux de l\u2019éducation et de la solidarité internationale font la promotion d\u2019une pédagogie de l\u2019espoir depuis déjà quelques décennies.Plongeant ses racines dans la pensée du pédagogue brésilien Paolo Freire, cette pédagogie de l\u2019espoir s\u2019e?orce de conscientiser les jeunes à propos des injustices économiques et sociales, tout en tâchant de libérer leur capacité d\u2019action et de transformation sociale, a?n qu\u2019un autre monde puisse advenir.Documentariste bien connue dans les régions de la Mauricie et du Centre-du-Québec, Pauline voisard (Petites et grandes histoires d\u2019un homme libre, 2014?; Femmes de Lumière, 2017) consacre son plus récent ?lm à ce sujet, braquant sa caméra sur des éducateurs de cette région qui se donnent pour mission d\u2019être des vecteurs de changement social.On y fait d\u2019abord la rencontre de richard Grenier, de Javier escamilla et d\u2019Anick Michaud du Comité de solidarité de trois-rivières, puis de François Malouin, enseignant à l\u2019école secondaire Jean-nicolet.Ceux-ci nous présentent non seulement leur trajectoire d\u2019engagement et de solidarité, mais aussi les projets auxquels ils sont associés.en compagnie d\u2019Anick, le ?lm nous fait découvrir un groupe de jeunes de l\u2019école secondaire Les seigneuries qui mettent en place un système de compostage et d\u2019éducation environnementale.richard et Javier nous amènent à la rencontre d\u2019un groupe d\u2019artistes en herbe du collège notre-Dame-de-l\u2019Assomption dans leur processus de création d\u2019œuvres visuelles et solidaires.Puis, avec richard et François, on accompagne un groupe de jeunes de l\u2019école secondaire Jean-nicolet se préparant à accomplir un voyage de solidarité internationale au nicaragua.Ce ?lm donne aussi et surtout l\u2019occasion de découvrir des adolescents passionnés et engagés qui, à leur manière, déconstruisent les clichés trop souvent colportés à l\u2019égard des jeunes.en amont comme en aval de ces projets, on les voit grandir (au sens propre et au ?guré), mûrir, s\u2019épanouir, s\u2019en gager et parfois même se transformer profondément, pour devenir des agents de transformation sociale, chacun à leur modeste échelle.évitant de sombrer dans le ton didactique qui est trop souvent le lot de ce genre de documentaire, Pauline voisard parvient à donner du sou?e à son ?lm en montrant la profondeur et l\u2019humanité des éducateurs, des animateurs et des jeunes ayant accepté de s\u2019exposer devant sa caméra.L\u2019émotion et l\u2019espoir sont donc au rendez-vous.Le ?lm a aussi le mérite de brosser un portrait réaliste de ces pédagogues de l\u2019espoir, sans les mettre sur un piédestal, révélant autant leurs succès que leurs échecs face à des jeunes parfois rébarbatifs, sinon hostiles à la démarche de solidarité qui leur est proposée.Coup de chapeau à Pauline voisard pour la très belle métaphore visuelle qui ouvre et ferme le documentaire?: le ?lm débute avec une timide volée d\u2019oiseaux migrateurs, mais se conclut par un raz-de-marée de canards, d\u2019oies et de bernaches faisant un tintamarre assourdissant.Des oiseaux migrateurs voyageant du sud au nord et du nord au sud.et qui lentement se transforment, se transmuent en lame de fond, symbolisant la déferlante d\u2019un mouvement social.C\u2019est un peu ce qu\u2019il advient des jeunes dans ce documentaire?: timides et hésitants au départ, ils se transforment en agents multiplicateurs, en vecteurs de changement social \u2013?tant ici qu\u2019à l\u2019échelle internationale.Frédéric Barriault RELATIONS 802 MAI-JUIN 2019 49 RecensionS \u2022 DocumEntaiRe 50 RELATIONS 802 MAI-JUIN 2019 L\u2019auteur est écrivain et parolier l y a des choses qu\u2019on imagine mal, même si elles sont possibles.L\u2019histoire est là pour nous rappeler tout aussi bien le beau que le pire et l\u2019insigni?ant.en 1851, Louis-napoléon Bonaparte, alors président de la république française, désire la totalité du pouvoir.Pour empêcher de nouvelles élections, il dissout la Constitution \u2013?un scénario auquel on assiste encore aujourd\u2019hui dans plusieurs pays du monde.en Provence, on se soulève, surtout dans les villages.La répression sera rapide et sauvage.Les soldats de Bonaparte vident les villages des Basses-Alpes de tous les hommes.Assassinats, déportations, emprisonnements.Le pouvoir de Bonaparte ne fait pas dans la dentelle.violette Ailhaud voit son père partir pour la prison.elle a 16 ans.Martin, son amoureux, est tué.Pendant deux ans, toutes les femmes de son village vivront sans les hommes.en 1919, violette, qui a alors 70 ans, écrira le récit de cette absence1 : le village, pour la deuxième fois de son histoire, vient de voir tous les hommes partir pour la guerre.tout cela pourrait être une fable, une légende, un conte.Je ne sais pas.J\u2019ai lu ce tout petit livre parce qu\u2019en l\u2019ouvrant, au milieu de la page de garde, il est écrit?: «?Collection main de femme?: des livres à ne pas mettre entre les mains de tous les hommes?».Je ne suis pas tous les hommes, je n\u2019en suis qu\u2019un seul et j\u2019avoue ne pas me sentir solidaire de toutes les grossièretés masculines.Dans le village, les femmes s\u2019organisent.On imagine mal aujourd\u2019hui?: pas de télé, pas de radio, pas de médias sociaux.tout un village de femmes demeurent pendant des mois sans nouvelle aucune.violette écrit?: «?nous attendions surtout cette moitié de notre humanité qui avait été arrachée à notre terre, à nos murs, à nos cœurs?» (p.13).On peut vivre sans les hommes.On peut même choisir de vivre sans les hommes.Mais ce n\u2019est pas de cela qu\u2019il s\u2019agit ici.C\u2019est le pouvoir qui impose la disparition de tous les hommes du village2.«?nous ne savions rien.nous ne savions pas si les hommes emportés étaient encore en vie.Personne ne venait vers nous.nous ne sommes pas allées vers les autres non plus, par peur, par crainte de découvrir que, au-delà de l\u2019horizon de nos terres, il n\u2019y avait peut-être rien d\u2019autre que le silence et la mort?» (p.14).Pendant deux années, les femmes apprennent à vivre \u2013?on pourrait aussi dire à survivre \u2013 sans les hommes.On se refait une vie.On a 16 ans et on se dit qu\u2019il y a encore du temps devant soi.On travaille aux champs avec les autres femmes.On pense à son amoureux qui n\u2019est plus.On s\u2019enferme dans sa tristesse.L\u2019autre moitié de l\u2019humanité est un souvenir.Puis, sans avertissement, vient un homme dans le village.il est seul.il ne sait rien.il n\u2019apporte aucune nouvelle.il est là.violette écrit?: «?Mais nous étions d\u2019accord?: un jour un homme viendrait \u2013?s\u2019il en restait?\u2013 et nous devrions le partager, pour la vie de nos ventres?» (p.19).Un seul homme.violette est amoureuse.Comme beaucoup d\u2019autres femmes du village.Mais l\u2019amour est un sentiment qu\u2019il faut écarter, qu\u2019il faut repenser.L\u2019homme est là, mais sa solitude est tout aussi étou?ante que celle des femmes du village.On peut vivre sans les hommes, mais comment vivre avec un seul?il est la semence avant d\u2019être un homme.«?notre première rencontre physique va durer des heures.Jusqu\u2019au matin il va me caresser et m\u2019aimer de mille façons avant de me laisser pantelante et émerveillée?» (p.?33).* * * Le désir est toujours un manque.il ne peut en être autrement.Ce que l\u2019on veut (ce qui n\u2019est pas toujours limpide), nous ne l\u2019avons pas.On attend avec un rêve au bout des yeux, un rire dans la tête, des mots sur du papier.On se raconte une histoire.Le désir a toujours quelque chose à voir avec l\u2019amour.Une jeune femme attend un homme.il est là.il y a des signes.violette lit, ce n\u2019est pas évident en 1851.ils se rejoignent avec des mots.Le désir est un langage à plusieurs formes.Le désir est toujours un manque.violette Ailhaud écrit un texte sur ce manque, parce que le désir est ce qui nous fait sortir de l\u2019indi?érence.Le désir est le contraire de l\u2019indi?érence.en écrivant sur ce désir, sur l\u2019absence des hommes, sur l\u2019ennui de vivre au pays du même ou de la similitude, cette femme reprend courage.C\u2019est bien avant l\u2019heure de notre société de l\u2019assouvissement des désirs ou de leur consommation.* * * De la naissance d\u2019un désir à son accomplissement, il peut se passer beaucoup de temps.Cette idée peut sembler incongrue dans une société de consommation et pourtant elle demeure belle et nécessaire.vivre dans le manque n\u2019est pas toujours une peine.il faudrait lire et relire Le Banquet de Platon, ce grand texte sur l\u2019amour.Cette jeune femme seule dans un village sans hommes, c\u2019est le symbole du désir.L\u2019idée de l\u2019autre fait son chemin en elle.elle ne fait pas que rêver, elle attend l\u2019homme tout en le fabriquant.elle attend l\u2019homme en l\u2019inventant.Après tout, que vaut ce que l\u2019on n\u2019a pas pris le temps d\u2019inventer?1.v.Ailhaud, L\u2019homme semence, Bauduen, éd.Parole, Coll.main de femme, 2015, 46 p.2.Pour ceux et celles que le sujet intéresse, voir le ?lm Le semeur, 2017, réalisé par Marine Francen.I Le désir est un manque Le carnet Marc Chabot TL ' J ~~ .Ag 3) | i Sa ' Bre > iy * Ar 1 ve gob Pau £9 = = ne 0 3 \"2 7er I = ol dae ,* » rh \u201cod \u201c a 4 > wv: \u20ac 4 bé, 2 = sa a bd \u201c se ~ .TSN ry\u201c mn, LE JOURNALISTE KARL RETTINO-PARAZELLI PHOT: JACQUES NADEAU, LE Ae) ou of iN?Recevez gratuitement I'édition papier du samedi pendant 4 semaines! It CEDEVOIR \u201cHC NE 40 [ am.SEE , = '.d -f evue* PSS _ RE ) culturelles** SAS = québécoises 4 : ARTS VISUELS CIEL VARIABLE ESPACÉSESSE, Wits LE SABORD VIE DES ARTS ZONE-OCCUPÉE CINÉMA - 24 Mages ce \", x CINÉ-BULLES CINÉMAS SÉQUENCES CRÉATION LITTÉRAIRE CONTRE-JOUR_ENTREVOUS ESTUAIRE- EXIT.ls ÉCRITS - «Temp \u201c _MŒBIUS XYZ, LA REVUE DE LA NOUVELLE- CULTURE ET SOCIÉTÉ À-BÂBORD! L'ACTION NATIONALE LIBERTÉ k= , LINCONMENIENT, NOUVEAU PROJET, NQUVEAUX CAHIERS DU SOCIALISME RECHERCHES SOCJOGRAPHIQUES-RELATONS Fa * TICARTTOC.HISTOIRE ET PATRIMOINE CAP-AUX-DIAMANTS CONTINUITE HISTOIRE QUEBEC MAGAZINE GASPESIE, .LITTERATURE LES CAHIERS DE LECTURE \u201cLETTRES QUÉBÉCOISES LURELU NUIT BLANCHE SPIRALE \u201cTHÉÂTRE ET MUSIQUE * > - CIRCUIT- JEU REVUE DE THÉÂTRE LES CAHIERS DE LA SORM THÉORIES ET ANALYSES \"ANNALES D'HISTOIRE.BEd'ART $_* ae - CANADIEN, ÉT ÉTUDES LITTÉRAIRES INTERMEDIALITES TANGENCE voix ET IMAGES 5 Toa - Es »+ fr \" wre oF ' gl AER x Cr COUBEE = "]
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