L'action nationale, 1 septembre 2015, Septembre
[" L \u2019 A C T I O N N A T I O N A L E \u2013 v o l u m e C V n u m é r o s 7 - 8 \u2013 S e p t e m b r e - O c t o b r e 2 0 1 5 volume CV numéros 7-8 SEPTEMBRE-OCTOBRE 2015 envoi de publication N° de la convention 0040012293 L\u2019Action L\u2019Action Septembre-Octobre 2015 vol.cv, nos 7-8 L\u2019Acte d\u2019Union La deuxième conquête En couverture Henri Julien Le Vieux de '37, 40 x 48 cm, gouache sur papier brun, 1904 Ce tableau maintenant fort connu a été fait pour Georges Aimé Simard, ami et client assidu du peintre à qui il a commandé plusieurs toiles.C'est à l'instigation de Georges-Aimé Simard que fut élevé au Pied-du- Courant le monument aux Patriotes.Le collectionneur utilisait d'ailleurs chez lui (maison bicentenaire démolie pour faire place à l'autoroute de la Rive Sud) la vieille porte de la prison des Patriotes.Henri Julien est né à Québec le 14 mai 1852.En 1860, à l\u2019âge de 8 ans, il commence à étudier le dessin à Montréal puis la lithographie aux ateliers de Georges-Édouard Desbarats.En 1874, à titre d\u2019artiste- reporter, il part vers le Nord-Ouest canadien.De ce voyage naissent une série de dessins qui sont publiés dans l\u2019Opinion publique et qui lui valent la reconnaissance publique.Il réalise ensuite de nombreux dessins, caricatures et illustrations.En 1888, il est nommé directeur artistique du Montreal Daily Star, poste qu\u2019il occupe jusqu'à sa mort.Il devient de ce fait le premier caricaturiste à temps plein au Québec et au Canada.Son œuvre rayonne outre frontière, notamment à New York (Harper's), Londres (The Graphic) et Paris (Le Monde illustré).Sa grande facilité d'exécution lui permettait de saisir d'un trait incisif l'essentiel d'un facies ou d'un geste.Henri Julien est aussi artiste peintre, mais ses toiles sont plutôt rares.En effet, le temps lui manque.Peut-être parce que, outre ses nombreuses occupations, il est père de 18 enfants.Cependant, ses œuvres marquent l\u2019art québécois de la fin du XIXe siècle et du début du XXe siècle.Il est ainsi le premier à produire des scènes paysannes sur les Canadiens français.Il a, entre autres, illustré La légende d'un peuple de Louis Fréchette et sa célèbre Chasse-galerie est conservée au Musée national des beaux-arts du Québec.Il est décédé en 1908.On lui a rendu hommage le 29 mai 1911 en nommant une rue en son nom, l'avenue Henri-Julien à Montréal.En octobre 1970, l'œuvre en couverture, tirée d\u2019une série sur la rébellion de 1837, connaît une notoriété soudaine et plutôt inusitée : il se retrouve sur les messages que le Front de libération du Québec fait parvenir aux médias ! 82, rue Sherbrooke Ouest Montréal (Québec) H2X 1X3 Téléphone : 514-845-8533 Numéro sans frais : 1-866-845-8533 revue@action-nationale.qc.ca www.action-nationale.qc.ca Directeur : Robert Laplante Directeur adjoint : Sylvain Deschênes Comité de rédaction : Mathieu Bock-Côté, sociologue et chroniqueur ; Sylvain Deschênes ; Lucia Ferretti, professeure (UQTR) ; Lise Lebrun, animatrice communautaire ; Sylvie Ménard, Centre d\u2019histoire des régulations sociales (UQAM) ; Denis Monière, professeur (Université de Montréal) ; Michel Rioux, journaliste ; Patrick Sabourin, doctorant INRS\u2013Urbanisation Culture Société, Pierre Serré, chercheur.Membres du jury du prix André-Laurendeau : Martin Pâquet (Université Laval), Christian Rioux (correspondant du Devoir à Paris) Membres du jury du prix Richard-Arès : Lucille Beaudry (science politique, UQAM) ; Robert Comeau (histoire, UQAM) ; Simon Langlois, (sociologie, Université Laval) Animation du séminaire de lecture : Mathieu Bock-Côté L\u2019Action POUR LE TEXTE ET LE CONTEXTE ENCOURAGER LA ISCUSSION SOMMAIRE Éditorial Le seul résultat qui comptera - Robert Laplante 4 Articles Nation to Colony Le démantèlement de la nation (chronique 8) - Lucia Ferretti 11 Élection fédérale Dilemme cornélien, ou faux dilemme ?- X.H.Rioux 37 Dossier L\u2019Acte d\u2019Union : La deuxième conquête Présentation du dossier 62 Les historiens québécois et l\u2019Union de 1840 - Josiane Lavallée 66 Vers un Royaume-Désuni ?- André Poulin 80 La jonction du discours radical tory montréalais avec l\u2019impérialisme libéral anglais - François Deschamps 92 La consommation de la rupture avec le siècle - Mylène Bédard 110 La pensée nationaliste et libérale d\u2019Étienne Parent - Lucille Beaudry 123 L\u2019Union de 1840 et notre provincialisation - Robert Comeau 137 Une réponse impériale au projet républicain - Danic Parenteau 150 L\u2019assimilation, Durham et le séparatisme anglais - Stéphane Kelly 170 Les effets politiques de l\u2019Acte d\u2019Union - Denis Monière 186 Une date peut en cacher une autre - Guy Bouthillier 197 Lire 208 4 ÉDITORIAL Robert Laplante Tout est toujours à recommencer.Quand fléchit la volonté, quand s\u2019érode le courage, quand la lassitude prend le dessus, le bruit des choses mortes vient couvrir la parole, la retourner contre l\u2019intelligence.Plus que toutes celles qui l\u2019ont précédée, la campagne électorale est encombrée par les discours fossilisés.Pour un peu et l\u2019on penserait que ce sont des revenants qui nous les servent tant les lieux communs qu\u2019ils nous assènent nous semblent tout droit sortis des épisodes les plus médiocres d\u2019une histoire qui bégaie.C\u2019est pitié de voir une toute nouvelle cohorte de bonnen- tistes se ranger derrière les vieux routiers de la résignation béate.Quiconque a la moindre mémoire et un minimum de culture politique ne peut que se trouver partagé entre le bâillement d\u2019ennui ou le sanglot de désolation devant la résurgence des mêmes thèmes, des mêmes figures de rhétorique des praticiens de la restriction mentale et du double langage.La campagne nous offre en effet une palette exceptionnelle de conduites de diversion à laquelle sont condamnés les fantassins québécois de la politique canadian.S\u2019y révèlent plusieurs archétypes du minoritaire qui tient son rang : le carriériste sans scrupule, le candide qui confond la rhétorique et ses idéaux, le pseudo-pragmatique travesti en réformiste.La liste pourrait sans doute s\u2019allonger si l\u2019on prenait la peine d\u2019éplucher les justificatifs des candidats des LE SEUL RÉSULTAT QUI COMPTERA 5 L\u2019Action nationale \u2013 Septembre-Octobre 2015 partis « nationaux » où ils tiennent des rôles de Qué-Can.Les plus à plaindre, évidemment, sont les sincères, drapés dans leur conviction, mais tout nus devant la vérité du régime.On en trouve beaucoup au NPD.Il n\u2019y en a plus un seul de ces candidats canadian \u2013 de quelque province qu\u2019il vienne \u2013 qui ne sache pourtant que son parti n\u2019a plus rien à proposer au Québec et aux Québécois.La piétaille politicienne qui s\u2019active dans les rangs québécois des partis canadian n\u2019a plus la moindre gêne à s\u2019y définir dans le consentement à la minorisation de notre peuple.Les plus en vue ne cessent de se faire du capital partisan en plastronnant pour revendiquer leur compétence à en faire de la pâte à compromis, à le représenter comme un matériau utile à la construction de la politique des autres.À présenter son instrumentalisation comme un excellent moyen de faire évoluer le Canada.Quitte à cautionner la confiscation de son territoire et à piétiner son droit de choisir lui-même ce qu\u2019il entend faire de son milieu de vie.Tout est toujours à recommencer.Voilà des semaines que sont rejouées les cassettes sur les avantages pour le Québec à se laisser barguigner.Comme si jamais cela n\u2019avait été dit, mille fois répété et des millions de fois démenti par les faits.La propagande est forte, certes.Mais son efficacité n\u2019est jamais si bien servie que lorsque les sparages politiciens en occultent les fondements.Minoritaires dans la démographie et minorisés dans la dynamique institutionnelle du régime, les Québécois ont longtemps tourné en rond.Les choses évoluent cependant : plus il montre patte blanche et plus rapidement le Québec est précipité en dehors du cercle de son indécision pour se retrouver dans une spirale descendante, dans une logique de régression qui l\u2019entraîne à consentir à laisser détruire les acquis sur lesquels il avait tenté de s\u2019appuyer pour vaincre son inachèvement. 6 L\u2019Action nationale \u2013 Septembre-Octobre 2015 Les politiciens Qué-Can, à Ottawa comme à Québec tirent désormais gloriole à liquider toute manifestation d\u2019une quelconque existence nationale.Ils peuvent le faire avec d\u2019autant plus de frénésie que le consensus est désormais universel au Canada pour que plus jamais l\u2019aspiration à l\u2019indépendance ne puisse se trouver en phase avec une quelconque formulation de l\u2019existence d\u2019intérêts spécifiques.La normalisation de la province de Québec est en cours et c\u2019est le seul horizon acceptable par les partis et la seule posture tolérée chez ceux qui s\u2019y activent.Les indépendantistes ont perdu la maigre part d\u2019initiative que cinquante ans de militantisme et de mobilisation leur avaient permis d\u2019acquérir.Ils ont commis des erreurs stratégiques désastreuses, gaspillé une conjoncture au lendemain de 1995 qui a laissé à Ottawa toute la lattitude voulue pour entreprendre de casser notre cohésion sociale.Le régime n\u2019a pas seulement déployé les commandites.L\u2019État canadian s\u2019est donné les moyens de remodeler la culture politique et d\u2019y créer les conditions d\u2019adhésion à ce consensus ferme sur la question du Québec.Le Canada n\u2019est pas resté paralysé par la peur.Il s\u2019est soudé sur un désir d\u2019en finir une fois pour toutes.Il va nous oblitérer avec une force et une constance que seuls les insouciants et les somnambules nieront.Tous les partis fédéraux carburent plus ou moins ouvertement au même fantasme éradicateur : aucune concession ne sera plus jamais faite qui puisse entrer en résonnance avec la moindre caractéristique nationale du Québec.Tous les politiciens québécois fédéralistes sont désormais tenus de répondre à l\u2019injonction de loyauté : Canadian first and foremost.Du pétrole plein la bouche et un pipeline pour leur tenir lieu de colonne vertébrale en position couchée\u2026 C\u2019est une injonction qui les transforme eux-mêmes en agent actif de minorisation.La démonisation de Stephen 7 L\u2019Action nationale \u2013 Septembre-Octobre 2015 Harper, les appels au progressisme, les propos lénifiants des francophones de service trop heureux de jouer les smart guys, les rôles et les répliques peuvent varier.Mais la logique fondamentale est celle de l\u2019enfermement.Le Canada nous tient dans une définition de la situation dans laquelle nous engluent ces intermédiaires que sont les politiciens fédéraux, les spins doctors et autres bonimenteurs médiatiques qui font semblant de croire que la minorisation constitue une véritable avenue de développement pour notre peuple.Voilà que nous aurions la mission providentielle de faire advenir le progressisme sur la morne colline ! Passagers clandestins du train canadian, vivant sous l\u2019empire d\u2019une constitution imposée, ligotés par la carte électorale, nous serions bien servis par des politiciens qui pourraient chuchoter à l\u2019oreille des puissants qu\u2019ils peuvent compter sur eux pour tirer quelque chose des segments de clientèle qu\u2019ils ont aidé à planquer dans la cambuse.Aucune figure du discours politique qui tient l\u2019ordre politique canadian pour légitime ne peut fournir les clés de compréhension de ce qui se joue dans la sinistre tragi- comédie de cette campagne électorale.La culture politique indépendantiste est malheureusement trop désarticulée pour offrir une riposte efficace à cette infernale logique de servitude volontaire parfaitement instrumentalisée par les forces canadian.Le Québec s\u2019est fait déporter à la périphérie de lui-même et s\u2019y laisse ballotter dans l\u2019air du temps.Il lui faut réapprendre à se lire et se projeter dans l\u2019Histoire.Il est de moins en moins en phase avec ses propres forces, dispersant ses énergies vitales en se contentant de la pensée molle et des refuges oniriques.Voilà trop longtemps que ses pratiques militantes marinent dans une rhétorique velléitaire qui l\u2019a tenu éloigné des lieux et des couches sociales où se forgent le goût de la liberté et les instruments pour casser les chaînes enrobées par le consentement et la soumission. 8 L\u2019Action nationale \u2013 Septembre-Octobre 2015 Seule une doctrine de l\u2019intérêt national placée au cœur de la culture politique pourrait permettre de le faire.Elle seule peut éclairer les choses de l\u2019extérieur de la cage, d\u2019en dehors du régime.Cette doctrine, elle reste à construire.Pour reprendre l\u2019initiative historique, les indépendantistes vont devoir la formuler, la diffuser, la faire partager.Il faut souhaiter que les efforts du Bloc québécois remettent l\u2019entreprise en branle.C\u2019est le seul véritable résultat électoral qui comptera.Il faut travailler pour que le plus grand nombre possible de députés puissent y contribuer.q Chaque année, L\u2019Action nationale convie ses lecteurs et amis à un souper-conférence au cabaret Le Lion d\u2019or au bénéfice de la revue.C\u2019est l\u2019occasion d\u2019un bilan de l\u2019année passée et d\u2019une réflexion sur le cours des choses par une personnalité en vue du mouvement indépendantiste.Nous recevons cette année Martine Ouellet, militante indépendantiste particulièrement engagée dans les questions énergétiques, un domaine où elle a été ministre et qui s\u2019avère crucial pour l\u2019avenir du Québec.Sur le prix du billet de 125$ du souper-conférence de L\u2019Action nationale, un montant de 75$ est considéré comme un don à un organisme d\u2019éducation politique (OEP/002) donnant droit à un reçu pour fins fiscales au Québec.Le coût du billet couvre le prix du repas gastronomique du Petit Extra, les taxes, le vin et le service.le vendredi 30 octobre 2015 18h au cabaret Le Lion d\u2019Or 1676, rue Ontario Est à Montréal billets en vente à la boutique internet, par la poste et par téléphone (voir carton d\u2019invitation) « Il faut terminer ce que Monsieur Parizeau a commencé » www.fondaction.com DONNER DU SENS À L\u2019ARGENT Fondaction est une institution ?nancière québécoise innovante.Par la collecte d\u2019épargne-retraite et l\u2019investissement dans les entreprises d\u2019ici, Fondaction participe à la création d\u2019une économie plus performante, plus équitable et plus verte.PubFondaction-ActionNationale2015_PubFondaction-ActionNationale2012 2015-03-20 13:24 Page1 11 ARTICLES Lucia Ferretti* LE DÉMANTÈLEMENT DE LA NATION (CHRONIQUE 8) Nation to Colony La période couverte s\u2019étend du 5 juin au 23 août (environ deux mois et demi)1.En 1946, Arthur M.R.Lower publiait Colony to Nation, qui devint immédiatement un classique.L\u2019universitaire ontarien y proposait de lire l\u2019histoire du Canada comme celle d\u2019un territoire passé progressivement de colonie à nation.Une seule nation, bien sûr.Au mieux, pour lui, les Canadiens français étaient-ils une « nationalité », au sens de groupe ethnique2.Le système politique canadien accréditait pourtant alors l\u2019idée des deux nations, ou des deux « peuples fondateurs » ; après tout, en 1867, les Canadiens français n\u2019avaient-ils pas réussi à obtenir un État provincial ?C\u2019est ainsi que deux nations au sens de deux peuples pouvaient alors cohabiter politiquement, quoiqu\u2019inégalement, dans une seule nation au sens d\u2019État souverain.1 À moins d\u2019indication contraire, toutes les dates font référence à l\u2019édition du jour du journal Le Devoir (format papier).2 Gordon O.Rothney, « Arthur R.M.Lower, Colony to Nation », Revue d\u2019histoire de l\u2019Amérique française, 1, 1, 1947, 143-147.* Université du Québec à Trois-Rivières 12 L\u2019Action nationale \u2013 Septembre-Octobre 2015 En 2006, la Chambre des communes s\u2019est souvenue d\u2019Arthur Lower moyennant un accommodement de vocabulaire ; elle a adopté une motion selon laquelle « les Québécois forment une nation au sein d\u2019un Canada uni ».Ici, le mot « nation » n\u2019est employé ni au sens d\u2019État ni même au sens de peuple ; plutôt au sens de groupe ethnique, pour parler des « francophones de souche ».Cette interprétation ethnique du mot « Québécois », en français même dans la version anglaise, a été confirmée à l\u2019époque par le ministre Lawrence Cannon.Simultanément, avec une détermination que rien ne freine plus, Ottawa délégitime et contourne ce qui reste de pouvoir provincial.Il semble donc que le Québec est en voie rapide de passer, dans le système politique canadien, de nation à colonie.D\u2019autant que le gouvernement Couillard, on le voit de mieux en mieux, a furieusement entrepris de mettre cet outil collectif qu\u2019est l\u2019État québécois hors d\u2019état de servir notre intérêt national.Ce qui reste de ses ressources et de celles des institutions publiques ou parapubliques est mis ouvertement à la disposition des proches.Notre État et nos institutions ressemblent à un immeuble dont la façade, encore relativement intacte, masque mal l\u2019éventrement.Les compressions libérales sont une véritable déclaration de guerre contre les fragiles acquis des femmes.Véronique de Sève, de la CSN, fait la synthèse des attaques répétées contre celles-ci (26 juin).Les compressions jettent les pauvres dans la misère (la réforme de l\u2019aide sociale, 28 juin), accentuent la fracture politique et sociale, anémient notre vie nationale et nous laissent sans bouclier contre l\u2019impérialisme fédéral.Il faut le dire et le répéter.Néanmoins, dans cette chronique, je vais plutôt désormais repérer la violence de la domination qu\u2019exerce Ottawa sur le Québec.Parallèlement, chaque fois que les 13 L\u2019Action nationale \u2013 Septembre-Octobre 2015 journaux le permettront, je montrerai aussi que la frénésie de saccage qui possède le gouvernement Couillard épargne le plus souvent les municipalités, établissements de santé, établissements d\u2019éducation et autres institutions anglophones.Il serait vraiment temps d\u2019accorder aux réalités actuelles nos représentations de la place que le Canada consent au Québec ; et de celle que le gouvernement libéral provincial est prêt à laisser à la majorité francophone.Une logique d\u2019occupation Enfermer le Québec.Au premier débat, organisé en anglais par Maclean\u2019s et auquel ne fut pas convié Gilles Duceppe, chacun des chefs fédéraux s\u2019est employé à démontrer qu\u2019il était le mieux placé pour mater les Québécois et les empêcher de sortir du Canada même en cas de décision majoritaire (21 juillet ; www.macleans.ca/national-leaders-debate/).Avoir le pouvoir de déterminer nos frontières.« Le Québec a quelque chose d\u2019assez particulier en Amérique, c\u2019est le seul État dont la majorité des frontières n\u2019est pas établie », rappelle le géographe Henri Dorion, récipiendaire du Prix Léon- Gérin 2004 (26 juillet) et auteur avec Jean-Paul Lacasse de Le Québec : territoire incertain (Septentrion, 2011).80 % des frontières du Québec sont floues.Le Conseil privé de Londres a amputé notre territoire en 1927 pour en donner une partie à Terre-Neuve ; depuis 2011, le gouvernement fédéral s\u2019est imposé comme arbitre dans la délimitation de la frontière avec Terre-Neuve dans le golfe du Saint-Laurent ; la frontière entre le Québec et le Nunavut a été établie par le fédéral et dépend des marées.Un territoire dont les frontières sont définies par un pouvoir qui s\u2019exerce au-delà de lui-même est un territoire colonial. 14 L\u2019Action nationale \u2013 Septembre-Octobre 2015 Imposer le passage du pétrole albertain.Tom Mulcair a réaffirmé son appui au développement du pétrole des sables bitumineux et à leur transport par oléoduc, par train et par bateau à travers le Québec ; les spécialistes estiment que les conditions qu\u2019il y met sont loin d\u2019assurer la sécurité de nos terres et de nos eaux (10 et 15 août).Les partis fédéraux, sauf le Bloc, veulent faire du Québec une voie de passage.Les chefs rappellent que la décision appartient exclusivement à l\u2019État fédéral (14 août).Le Québec n\u2019a de pouvoir de réglementation ni sur le transbordement depuis les ports, qui appartiennent au fédéral, ni sur le transport ferroviaire interprovincial (Claude Bariteau, 25 juillet ; 14 août).Se désintéresser de la sécurité environnementale du Québec.L\u2019Office national de l\u2019énergie a demandé des essais hydrostatiques pour tester la sécurité de l\u2019oléoduc 9B, mais en excluant 90 % de la portion québécoise du tuyau (19 juin).La Coalition vigilance oléoducs fait pression pour que l\u2019ONE exige des essais sur l\u2019ensemble des installations d\u2019Enbridge.Québec solidaire demande au gouvernement Couillard de faire pression lui aussi sur l\u2019ONE (Radio-Canada, 21 août).Silence de ce côté pour l\u2019instant.Refiler aux provinces, dont le Québec, des infrastructures vétustes.Après avoir laissé se détériorer ses quais, ponts et certains ports, le gouvernement fédéral est prêt à nous les vendre tels quels, sans réfection préalable.À noter que ces infrastructures ont été installées parfois pour répondre à des besoins qui n\u2019étaient pas les nôtres (ex.la hauteur du pont Champlain a entraîné un surcoût, alors qu\u2019elle était nécessaire seulement pour que les gros navires puissent se faire décharger en Ontario plutôt qu\u2019à Montréal) (7 août).Imposer son programme d\u2019infrastructures.Les investissements réservés en prévision du 150e de la Confédération sont déter- 15 L\u2019Action nationale \u2013 Septembre-Octobre 2015 minés sans considérer les priorités du Québec.Le ministre Jean-Marc Fournier s\u2019avoue « extrêmement déçu » (30 juin).Faire fi des consensus québécois.Le nouveau pont Champlain coûtera 4,2 milliards $ et il y aura un péage.Ainsi en a décidé le gouvernement fédéral contre les avis unanimes de l\u2019Assemblée nationale, de Montréal et des banlieues, des milieux du transport et des autres voix économiques québécoises.Le pont sera exploité par une entreprise privée pendant 30 ans, puis le gouvernement fédéral en prendra possession (21 juin).Rappelons qu\u2019il a fallu une mobilisation générale de longue haleine, simplement pour empêcher Ottawa de changer unilatéralement le nom de ce pont.Faire fi des consensus québécois.« Ottawa n\u2019accommodera pas Québec » sur la question des travailleurs étrangers temporaires (7 juillet).Tant pis pour l\u2019unanimité de l\u2019Assemblée nationale, qui demande de tenir compte de la réalité particulière de notre économie ; tant pis pour les ministres Kathleen Weil et Sam Hamad, qui craignent pour les secteurs de la transformation alimentaire, des technologies de l\u2019information et des jeux vidéo notamment.Le journaliste écrit que le ministre Pierre Poilievre n\u2019est prêt à « aucune concession » et que la ministre Weil est sortie « résignée » de sa rencontre avec lui (8 juillet).Faire fi de l\u2019esprit de la Charte des droits et libertés de la personne du Québec.Dans un article de la page Idées, le professeur Louis-Philippe Lampron montre que la Cour suprême impose le filtre du multiculturalisme même dans des litiges qui ne concernent que la Charte québécoise.« L\u2019interculturalisme, écrit-il, n\u2019a aucune existence juridique réelle et ne pourra pas en avoir tant que les règles découlant de la Charte canadienne s\u2019imposeront pour réguler la mise en œuvre de la Charte québécoise » (3 juillet). 16 L\u2019Action nationale \u2013 Septembre-Octobre 2015 Faire fi des pouvoirs locaux.Le geste controversé du maire Coderre, qui a brisé au marteau-piqueur une dalle coulée par Postes-Canada, ne devrait pas faire oublier que cette société de la Couronne a décidé d\u2019installer ses boîtes à lettres sur des terrains appartenant aux municipalités sans consulter celles-ci ni leur demander d\u2019autorisation (14 août).Faire fi de la Loi 101.Les banques à charte sont de juridiction fédérale, alors pourquoi s\u2019encombrer de respecter une simple loi provinciale ?Le bilinguisme fait un retour en force à l\u2019intérieur de plusieurs succursales bancaires, note Louis Guénette (9 juillet).Faire fi de l\u2019esprit de la loi 101.Le Conseil canadien du commerce de détail crie victoire : le gouvernement Couillard reconnaît pleinement que les marques de commerce sont de compétence fédérale.Il se contentera donc de faire ajouter une petite décoration en français aux grandes raisons sociales comme Best Buy et autres Toys « \u2019R »\u2019Us plutôt que d\u2019exiger leur francisation.Fini le temps où des géants comme Staples avaient la délicatesse ou la pression de se franciser en Bureau en gros (18 juin).Faire fi d\u2019autres lois québécoises.Chaleur Terminals ne veut rien savoir d\u2019une évaluation environnementale québécoise même si son projet suppose le passage chaque jour de 220 wagons chargés de brut sur des centaines de kilomètres à travers notre territoire habité.Le transport ferroviaire étant de juridiction fédérale, la compagnie estime ne pas avoir à se soumettre aux lois québécoises (6 juin).Du coup, le gouvernement libéral courbe l\u2019échine : il n\u2019y aura aucune consultation au Québec sur le projet de Belledune (17 juillet). 17 L\u2019Action nationale \u2013 Septembre-Octobre 2015 Le Canada, un pays multinational qui refuse de se reconnaître comme tel et prend les moyens pour ne plus l\u2019être Les Québécois, une simple ethnie, et de plus en plus négligeable (certaines mentions s\u2019appliquent aussi aux Francophones hors Québec).Le Canada compte désormais 338 circonscriptions, dont 78 au Québec, soit 23 %.C\u2019est conforme au poids démographique de la province, en déclin continu.Un gouvernement majoritaire peut être élu à Ottawa même sans aucun député québécois ou presque, comme on l\u2019a vu en 2011.Voici quelques conséquences de notre présence de plus en plus minoritaire dans ce pays : \u2022 Les gros bras d\u2019Ottawa contre la Russie ont entraîné une inévitable riposte.Or, 40 % du commerce canado-russe est un commerce québéco-russe : chute vertigineuse des exportations de porc et des ventes dans le secteur aérospatial, voilà ce que le Québec et les entrepreneurs francophones, y compris Bombardier, ont récolté pour la volonté du gouvernement Harper de consolider ses votes dans la communauté ukrainienne, particulièrement présente dans l\u2019Ouest du pays (22 août).\u2022 Il en aura fallu du temps et des discussions pour que finalement, un second débat en français soit prévu pendant la campagne électorale fédérale (11 août).Tous les autres se sont déroulés et se dérouleront en anglais.\u2022 Le retour des timbres unilingues anglais.Dans le volet 3 de la belle série « 150 ans de photographie », les timbres sont tous unilingues anglais.Par exemple Conrad Poirier, « Friends and Family and Trips in front of Simpsons, 1936 », ou Sam Tata, « Angels, Saint-Jean- Baptiste Day, Montreal, Quebec, 1962 ».\u2022 Une lectrice, madame Sylvie Potvin, fait remarquer que le site de Tom Mulcair et la correspondance du NPD 18 L\u2019Action nationale \u2013 Septembre-Octobre 2015 avec les électeurs utilisent outrageusement l\u2019anglais, y compris au Québec (22 août) \u2022 Bien que je traite surtout ici des actions d\u2019Ottawa, des partis fédéraux, des sociétés de la Couronne et des médias canadiens-anglais, notons la détermination du gouvernement Couillard d\u2019imposer aux Québécois une immigration de plus en plus nombreuse, de moins en moins francophone et à qui l\u2019on coupe les cours de francisation (16, 20 et 25 juin).Serons-nous bientôt un simple groupe ethnique dans la ville et la grande région de Montréal ?\u2022 Un traitement différencié.Côté francophone, le ministre de l\u2019Éducation, François Blais évoque l\u2019abolition des commissions scolaires francophones, l\u2019abolition des élections scolaires et l\u2019instauration de conseils d\u2019administration privés dont il nommera lui-même les membres.Aucune consultation avec la Fédération des commissions scolaires du Québec.La présidente de celle-ci, Josée Bouchard, regrette la « fermeture » du ministre (Journal de Montréal, 22 août).Côté anglophone, le ministre souhaite recevoir des propositions de la part des anglophones sur la gouvernance scolaire.Il a même mis sur pied un comité de travail présidé par l\u2019ancienne députée libérale Marlene Jennings pour étudier différents scénarios (Métro Montréal, 11 juin).Volonté d\u2019assimilation des minorités francophones tant par le fédéral que par les provinces et les municipalités ; discrimination assez systématique par les partis politiques.On ne refera pas ici l\u2019histoire des luttes continuelles et tellement ardues qu\u2019ont dû et doivent encore mener les Francophones hors Québec pour leur survivance.Après la saga de l\u2019école Rose-des-Vents à Vancouver, qui a duré cinq ans et s\u2019est conclue au printemps sur une victoire déjà menacée, d\u2019autres événements 19 L\u2019Action nationale \u2013 Septembre-Octobre 2015 rappellent l\u2019implacable détermination du Canada anglais à assimiler les Canadiens français et les Acadiens.\u2022 Une cause semblable à celle de l\u2019école vancouvéroise oppose actuellement en Cour suprême la Colombie- Britannique et le Conseil scolaire francophone de Victoria.Voilà où on en est encore plus de 30 ans après l\u2019adoption de l\u2019article 23 de la Charte canadienne des droits.\u2022 La Ville de Halifax a présenté des excuses pour les années durant lesquelles les Acadiens ont payé une surtaxe scolaire dont le produit était en totalité reversé aux écoles anglophones.Près de 20 ans et une poursuite devant les tribunaux ont été nécessaires avant que la municipalité et la province remettent aux écoles françaises leur part de cette surtaxe que payaient tous les propriétaires fonciers (site de Radio-Canada, 15 août).\u2022 « Une université franco-ontarienne, oui, mais quand les finances publiques de l\u2019Ontario le permettront » a dit la ministre déléguée aux Affaires francophones de cette province en juin (28 juin).Les droits des francophones hors Québec dépendent toujours du bon vouloir des pouvoirs provinciaux.\u2022 Élections Canada n\u2019est pas assez bilingue, selon Graham Fraser, commissaire aux langues officielles.Le Directeur général des élections du Canada considère quant à lui que le bilinguisme « n\u2019est ni raisonnablement possible ni nécessaire » (2 août).\u2022 Anecdotique, mais révélateur : le NPD espérait payer moins cher ses travailleurs d\u2019élection francophones, notamment en Colombie-Britannique.Il a dû être pris deux fois en défaut pour ramener leurs salaires au niveau de celui offert aux anglophones (12 août). 20 L\u2019Action nationale \u2013 Septembre-Octobre 2015 Volonté d\u2019effacement des Premières Nations \u2022 En août, la juge Chantal Masse, de la Cour supérieure du Québec, a de nouveau jugé discriminatoires envers les femmes, et contraires au droit à l\u2019égalité inscrit dans la Charte canadienne des droits, les règles de reconnaissance du statut d\u2019Indien (7 août).\u2022 C\u2019est en 1851 que furent créées les réserves et que le gouvernement du Canada-Uni s\u2019est arrogé le droit de déterminer qui pouvait bénéficier du statut d\u2019Indien : le moins possible de personnes.1.Perte du statut d\u2019Indienne pour les femmes épousant un non-Indien et pour leurs enfants ; cela a duré jusqu\u2019en 1985.On estime que, sur ces 135 ans, cela a entraîné la non- reconnaissance du statut d\u2019Indien pour des « centaines de milliers » d\u2019Autochtones3.2.Une loi de 1857 stipule que tout Amérindien instruit, de bonnes mœurs et libre de dettes pourra demander son émancipation, c\u2019est-à- dire la perte de son statut d\u2019Indien ; les lois de 1876 et 1884 précisent que l\u2019épouse et les enfants d\u2019un Indien émancipé ne sont pas reconnus comme Indiens.De 1876 à 1974, 21 000 Autochtones ont perdu leur statut par ces trois lois.3.Par une loi de 1880, tout Indien titulaire d\u2019un diplôme universitaire est automatiquement émancipé même s\u2019il ne le demande pas4.4.En 1969, le gouvernement Trudeau propose l\u2019élimination 3 Wendy Moss et Elaine Gardner-O\u2019Toole, Les Autochtones : historique des lois discriminatoires à leur endroit, Gouvernement fédéral, Division du droit et du gouvernement, Novembre 1987, révisé en novembre 1991, http ://publications.gc.ca/Collection-R/LoPBdP/BP/bp175-f.htm 4 Élections Canada, L\u2019histoire du vote au Canada, Ottawa, Groupe Communication Canada 1997, 115 p.; Valérie Knowles, Les artisans de notre patrimoine.La citoyenneté et l\u2019immigration au Canada de 1900 à 1977, Citoyenneté et immigration Canada, 1977. 21 L\u2019Action nationale \u2013 Septembre-Octobre 2015 des réserves et la suppression de toute distinction légale entre Indiens et autres Canadiens.Le tollé est tel devant ce projet d\u2019effacement total des Premières Nations que Trudeau doit battre en retraite.5.La lutte prend ensuite le chemin de la contestation en vertu de l\u2019article 15 de la Charte canadienne des droits.Mais depuis 30 ans, les victoires des femmes autochtones pour conserver et transmettre leur statut d\u2019Indiennes sont constamment partielles parce qu\u2019interprétées le plus étroitement possible.D\u2019où la nécessité de nouvelles poursuites : en 1989 en Colombie-Britannique et en 2009 au Québec.\u2022 Quant aux Métis, le fédéral s\u2019est démené tant qu\u2019il a pu pour leur refuser tout statut.Après plus de 100 ans d\u2019assimilation forcée et une guérilla judiciaire qui a duré 15 ans, la Cour d\u2019appel fédérale a finalement débouté le fédéral en avril 2014 et jugé que les Métis aussi ont le statut d\u2019Indien.Mais cette reconnaissance n\u2019entraîne pas d\u2019obligation fiduciaire pour Ottawa.De plus, les Indiens non inscrits ne sont pas reconnus comme Indiens.Je rappelle cette réalité que le Canada est un pays qui a constamment combattu sa réalité multinationale pour éviter que nous nous bercions d\u2019illusions : notre poids démographique en déclin commence déjà à nous valoir des rebuffades, et celles-ci se feront de plus en plus nombreuses.Le Canada, un État fédéral qui s\u2019en va plus résolument que jamais vers un État unitaire Prolégomènes à l\u2019ouverture de la Constitution \u2022 Le Sénat.Ces dernières années, le gouvernement fédéral a cherché à le réformer unilatéralement.La Cour suprême a dû lui rappeler qu\u2019il ne peut le faire sans 22 L\u2019Action nationale \u2013 Septembre-Octobre 2015 l\u2019aval unanime des Provinces.Or, le Québec est dans le chemin.Le premier ministre conservateur a donc décidé de ne plus nommer de sénateurs (25 juillet).\u2022 Mais le plus intéressant est certainement la position du NPD.Celle-ci montre que la réforme du Sénat n\u2019est pas une simple toquade conservatrice : elle révèle le rapport de totale domination auquel rêve désormais Ottawa dans son rapport avec Québec.Tom Mulcair a en effet déjà bien averti son ancien collègue Philippe Couillard que notre province serait très malvenue de chercher à troquer la satisfaction de quelque revendication que ce soit contre l\u2019abolition du Sénat.Le Québec devra abdiquer sans condition, a prévenu le député torontois Craig Scott (6 juin ; aussi 11 juin ; et X.Hubert Rioux, 24 juillet).Fiscalité.Ottawa décide unilatéralement de baisser les impôts et d\u2019augmenter le plafond des contributions au CELI.Disposant de moins de ressources fiscales, il diminue tout aussi unilatéralement ses paiements de péréquation et ses transferts aux provinces.Les conséquences sont multiples : trous profonds dans les budgets provinciaux, et harmonisation quasi inévitable.Ainsi, le gouvernement Couillard a annoncé qu\u2019il montait lui aussi le plafond des CELI (18 juin, à partir d\u2019une étude produite par l\u2019IREC ; 19 juin).L\u2019État québécois se prive ainsi de moyens pour agir dans notre intérêt collectif.Justice criminelle.Le droit criminel est une compétence fédérale exclusive, c\u2019est entendu.Mais criminaliser un nombre toujours plus grand d\u2019infractions, comme le fait l\u2019État fédéral depuis une dizaine d\u2019années, n\u2019est pas sans incidence sur les pouvoirs des provinces ni sur leurs finances publiques.Par exemple, criminaliser la délinquance juvénile, c\u2019est la faire tomber sous juridiction fédérale, tandis 23 L\u2019Action nationale \u2013 Septembre-Octobre 2015 que la traiter comme un problème social, c\u2019est la laisser sous compétence des services sociaux provinciaux.Autre exemple, augmenter le nombre d\u2019infractions criminelles et la durée des peines signifie accroître la population carcérale y compris dans les prisons provinciales\u2026 sans que le budget suive.Rien qu\u2019entre 2012 et 2014, la population carcérale du Québec a augmenté de 11 % (22 août).Encore un exemple : il a fallu que le Québec aille devant les tribunaux pour faire valoir son droit d\u2019accès aux données du registre fédéral, aboli, de manière à pouvoir créer le sien (22 août).L\u2019État fédéral, dans ses champs de compétence, agit absolument seul sans considération pour l\u2019impact probable pour les provinces.Agriculture.Selon la Constitution, l\u2019agriculture est une compétence partagée.Sans aucune volonté de concertation, Ottawa traite la gestion de l\u2019offre dans le cadre des négociations du Partenariat transpacifique comme s\u2019il avait compétence exclusive.Après les fromagers québécois dont les intérêts ont été troqués contre ceux des producteurs de bœuf de l\u2019Ouest dans l\u2019entente de libre-échange avec l\u2019Union européenne, c\u2019est au tour des producteurs de lait, d\u2019œufs et de volaille d\u2019être inquiets.Car cette fois encore, ce sont les producteurs de bœufs et de céréales de l\u2019Ouest qu\u2019Ottawa est décidé à protéger en priorité.À noter que 42 % des recettes agricoles du Québec proviennent des secteurs sous gestion de l\u2019offre (Marcel Groleau et Bruno Letendre, 17 juillet ; aussi http ://ici.radio-canada.ca/ nouvelles/politique/2015/07/29/005-partenariat-transpaci- fique-campagne-electorale-ottawa-elections-partis.shtml) Enfance.La protection de l\u2019enfance est une compétence provinciale exclusive.Mais le Québec des Couillard et Coiteux s\u2019en occupe de plus en plus mal.Cela ouvre toute grande la porte à l\u2019intervention fédérale. 24 L\u2019Action nationale \u2013 Septembre-Octobre 2015 \u2022 Les compressions budgétaires provinciales ont entraîné très rapidement une hausse des signalements à la DPJ (16 juin).Tout pour légitimer le candidat libéral dans Notre-Dame-de-Grâce-Westmount, Marc Garneau, de vouloir créer un Commissariat fédéral à l\u2019enfance et à l\u2019adolescence (3 août).\u2022 Le NPD pour sa part veut créer un programme fédéral de services de garde.S\u2019il gagne l\u2019élection, il aura la partie d\u2019autant plus facile que le gouvernement Couillard a coupé 74 millions dans les garderies (20 juin).On peut gager que les libéraux provinciaux ne s\u2019opposeront pas à l\u2019intrusion fédérale dans ce domaine.Municipalités.Le programme du NPD prévoit la création d\u2019un ministère fédéral des municipalités.Or, les municipalités sont une compétence provinciale exclusive.L\u2019Assemblée nationale l\u2019a rappelé récemment à l\u2019unanimité.Logement social.Voilà une autre compétence provinciale exclusive que veut investir le NPD (28 juin).Santé et infrastructures.Le gouvernement fédéral a refusé net les demandes des provinces pour une bonification des transferts en santé et dans les infrastructures (13 et 15 juillet).C\u2019est très bien, car il s\u2019agit là de compétences provinciales exclusives.Mais alors, l\u2019État fédéral doit céder des points d\u2019impôt.Autrement, il étouffe les provinces et se donne les moyens d\u2019imposer unilatéralement les conditions de sa contribution.Valeurs mobilières.De nouveau, Québec est forcé de s\u2019adresser aux tribunaux, cette fois pour faire tester la validité constitutionnelle du projet fédéral de créer un organisme pancanadien de réglementation des marchés de capitaux 25 L\u2019Action nationale \u2013 Septembre-Octobre 2015 (8 juillet).Il est si rare que le gouvernement Couillard réagisse aux empiétements fédéraux qu\u2019un ambassadeur du fédéral a été envoyé à Québec pour lui faire entendre raison (19 août) ! Itinérance.Ottawa n\u2019accepte pas que son programme « Logement d\u2019abord » soit jugé par tous les experts québécois nettement insuffisant et trop simpliste pour venir à bout d\u2019un phénomène aussi complexe que l\u2019itinérance.Ottawa impose son programme ou sinon, pas d\u2019argent, et ce dans un domaine de compétence provinciale exclusive (Étienne Boudou-Laforce, 14 juillet).L\u2019action des groupes de pression.Dans le processus qui conduit à toujours plus de centralisation fédérale en santé, il ne faut pas négliger l\u2019action des associations « nationales » (pancanadiennes).Déjà en 1917, l\u2019Association médicale canadienne réclamait la création d\u2019un ministère fédéral de la Santé, une compétence pourtant clairement provinciale.\u2022 Des parents commencent à réclamer que le fédéral élabore une « stratégie nationale » contre l\u2019autisme sous le prétexte qu\u2019on note des différences entre les programmes des provinces.(10 août).\u2022 L\u2019Institut de recherche en politiques publiques, du moins par la directrice de recherche de l\u2019un de ses programmes, souhaite une « stratégie nationale » pour les travailleurs proches aidants (3 juillet).\u2022 L\u2019Union des consommateurs souhaite que le Québec se joigne à un éventuel régime public canadien d\u2019assu- rance-médicaments (15 juillet). 26 L\u2019Action nationale \u2013 Septembre-Octobre 2015 Gouvernement Couillard : les pouvoirs du Québec, nos fonds publics et notre histoire livrés sur un plateau Port de Québec.Le gouvernement Couillard a décidé de ne pas tenir de BAPE sur le projet d\u2019agrandissement du port.L\u2019État québécois renonce ainsi volontairement à son pouvoir de décision.Il se contentera plutôt d\u2019un simple statut d\u2019intervenant dans le processus conduit par l\u2019Agence canadienne d\u2019évaluation environnementale.C\u2019est le ministre Heurtel lui-même qui l\u2019a dit (12 et 13 août).\u2022 Selon Jean-Marie Desgagné et Michel Leclerc, la rénovation des ports fédéraux à l\u2019aide des fonds provinciaux a plutôt l\u2019air d\u2019un cadeau de 9 milliards $ donné à Ottawa (5 juillet) [5 milliards d\u2019investissements publics et 4 milliards espérés de fonds privés].\u2022 Ainsi du port de Cacouna.Celui-ci est devenu très encombrant depuis que les bélugas sont dignes de considération, car on ne peut plus faire grand développement portuaire par-là et c\u2019est heureux.Du coup, Québec a laissé entendre qu\u2019il pourrait l\u2019acheter même si le ministre délégué aux transports, Jean d\u2019Amour, a été bien incapable de dire ce qu\u2019il en ferait (2 juillet).\u2022 Ainsi également du port de Montréal.Le fédéral a promis seulement 44 millions $ pour accroître la capacité de ce port qui lui appartient, alors que le projet nécessite des investissements de 130 millions $ ; le reste sera payé en partie par Québec.En outre, Ottawa n\u2019a pas confirmé qu\u2019il paierait pour la réfection du quai et de la jetée qui en ont besoin (30 juin).Pétrole.L\u2019entente intervenue au Conseil de la fédération canadienne signe la victoire de l\u2019industrie pétrolière, selon Bernard Descôteaux (21 juillet).Philippe Couillard a donné 27 L\u2019Action nationale \u2013 Septembre-Octobre 2015 son adhésion à la stratégie canadienne de l\u2019énergie et à « l\u2019objectif commun voulant que le Canada soit reconnu comme un chef de file mondial de la production, de l\u2019approvisionnement et du transport » du pétrole, dixit l\u2019entente.Le Québec est livré sans même rien réclamer (Samuel Pagé-Plouffe, 20 juillet).Le forage et les levées sismiques prévues par TransCanada vont même commencer avant les travaux du BAPE (17 juillet).Dans le projet de Chaleurs Terminal, il n\u2019y aura carrément pas de BAPE ; belle occasion ratée de s\u2019associer aux Micmacs, aux Innus et aux Malécites, qui s\u2019adressent désormais aux tribunaux pour faire protéger le Saint-Laurent (7 et 9 juillet).Pétrole.Le gouvernement Couillard a déposé au début de juillet un projet de loi qui, s\u2019il est adopté, concrétisera la « gestion conjointe » du pétrole québécois avec le gouvernement fédéral (9 juillet).Or, les ressources naturelles sont une compétence exclusive des provinces.De plus, on en revient à la question des frontières : contrairement à tous ses prédécesseurs, Couillard est en train d\u2019accepter que l\u2019État fédéral ait un mot à dire sur le territoire québécois dans le golfe du Saint-Laurent.Assurance-emploi.Le gouvernement Couillard a complètement écarté toute revendication auprès du fédéral pour améliorer ce programme que l\u2019Institut de recherche sur les politiques publiques, un groupe de réflexion (think tank) canadien, a décrit récemment comme discriminatoire, confus et le plus complexe de tous les pays développés (23 juillet).Enseignement de l\u2019histoire.Le premier ministre Couillard veut que nos jeunes apprennent davantage « notre » histoire, à savoir celle du Canada, qui contient « de si beaux moments » (13 juin). 28 L\u2019Action nationale \u2013 Septembre-Octobre 2015 L\u2019« effet libéral » dans l\u2019économie québécoise Certes, le manque de tonus de notre économie est loin de dépendre seulement de l\u2019action du gouvernement du Québec.Tout de même, puisque les Libéraux s\u2019estiment si compétents en ce domaine, il vaut la peine d\u2019aller voir de plus près.Les chiffres parlent.L\u2019Institut de la statistique du Québec note un recul de 0,4 % du PIB du Québec en avril, contre 0.1 % à l\u2019échelle canadienne (19 juillet).Statistique Canada note la création de 21 700 emplois au Québec en juillet, dont 18 000 cependant, soit 83 %, ne sont qu\u2019à temps partiel.C\u2019est le meilleur mois depuis longtemps, précise l\u2019agence fédérale.Et pourtant, il ne compense pas la perte de 33 000 emplois essentiellement à temps partiel en juin (11 juillet ; 8 août).Les experts se prononcent.L\u2019économie du Québec est « vulnérable » juge l\u2019agence torontoise DBRS : « L\u2019équilibre budgétaire arrive cette année et le poids de la dette \u201csemble avoir atteint son sommet\u201d, mais cela ne signifie pas que le Québec serait particulièrement bien pourvu face à une nouvelle crise économique » (2 juillet).Les experts se prononcent.L\u2019éphémère crédit d\u2019impôt LogiRenov instauré et aboli par le gouvernement Couillard n\u2019a pas eu l\u2019effet escompté selon Robert Sawyer, président et chef de la direction de Rona.Pour expliquer le fait, il relève que l\u2019économie québécoise tarde à reprendre du poil de la bête (12 août).Les experts se prononcent.Ce diagnostic posé par Robert Sawyer est confirmé par la Société canadienne d\u2019hypothèque et de logement, qui note la faiblesse de l\u2019activité économique au Québec.C\u2019est même la raison pour laquelle, elle évalue faible le risque de surévaluation immobilière ici, contrairement à d\u2019autres régions du Canada (14 août). 29 L\u2019Action nationale \u2013 Septembre-Octobre 2015 Les experts se prononcent.Dans le même sens, le Mouvement Desjardins a affirmé qu\u2019il lui faudrait peut-être revoir à la baisse sa prévision du taux de croissance au Québec, en le ramenant à 1,5 % pour l\u2019année 2015 (30 juillet).« La hausse de 11,8 % des exportations en juin devra être suivie d\u2019autres gains mensuels afin de dissiper les doutes concernant la contribution du commerce extérieur à la croissance économique du Québec », a ajouté l\u2019économiste Hélène Bégin (20 août).Les experts se prononcent.Dans le magazine L\u2019Actualité du mois d\u2019août, l\u2019économiste réputé Pierre Fortin explique que l\u2019obsession du gouvernement pour l\u2019austérité ne correspond à aucune urgence de nature économique et que, loin d\u2019améliorer les choses, elle risque plutôt d\u2019entraîner des effets négatifs sur la croissance de notre économie.Gérard Filion a interrogé Pierre Fortin à ce propos : http ://ici.radio-canada.ca/audio-video/media-7330271/la-croissance-en-danger-au- quebec (18 août).Mines.Trois compagnies minières devant 41 millions $ au ministère de l\u2019Énergie et des Ressources naturelles ont fait faillite avant de verser la garantie financière exigée pour le fonds de remise en état des sites miniers.La loi québécoise permet en effet aux compagnies de verser leur garantie jusqu\u2019à deux ans après avoir commencé leurs activités, contrairement aux lois terre-neuvienne et manitobaine correspondantes, qui exigent la totalité de la somme avant le début des travaux.Après 12 ans de gestion libérale quasi ininterrompue, le MERN a inscrit 1,152 milliard $ au volet « minier » du passif environnemental du Québec (13 août).Ce sont les Québécois qui devront payer les dégâts des minières.Mines.Depuis l\u2019élection de Jean Charest en 2003, les compagnies minières ont extrait pour 44 milliards $ de valeur brute.Et le Québec n\u2019a retiré que 540 millions en 30 L\u2019Action nationale \u2013 Septembre-Octobre 2015 recettes fiscales de l\u2019industrie minière.Même en ajoutant 1,2 milliard au titre de l\u2019impôt sur le revenu des travailleurs, on arrive à seulement 1,7 milliard $ de revenus nets pour Québec en 12 ans (23 juillet).Mines.Québec n\u2019a pas encore trouvé d\u2019entreprises pour exploiter la Mine Arnaud sur la Côte-Nord, pourtant le projet phare (et très controversé) du Plan Nord (8 juillet).D\u2019ailleurs, les investissements miniers ont diminué déjà en 2014, particulièrement dans cette région (23 juillet).Stratégie maritime.Le gouvernement Couillard espère que le privé participera à sa stratégie maritime, mais il n\u2019a pu confirmer aucune annonce au moment de la dévoiler (30 juin).Forêts.La crise forestière sur la Côte-Nord montre que le gouvernement Couillard n\u2019est pas à la hauteur des attentes des régions pour lesquelles la forêt est une activité économique capitale ; même la cellule de crise créée dans l\u2019urgence n\u2019a réussi à apaiser ni les entrepreneurs ni les travailleurs qui se sentent floués par la méthode de calcul utilisée par le gouvernement pour déterminer les coûts réels d\u2019approvisionnement en bois et la valeur de la fibre contaminée.Sans doute les entrepreneurs cherchent-ils à tirer le maximum de leurs négociations avec Québec (22 août).Ces dernières années, sous la gouverne libérale, le secteur forestier a perdu 30 000 emplois (23 juin, 5 et 18 juillet, 19 août).Aluminium.En fait, la seule région que le gouvernement libéral chérit un peu, c\u2019est le Saguenay-Lac-Saint-Jean, où se trouve la circonscription du premier ministre.La stratégie de l\u2019aluminium annoncée dans le dernier budget vise essentiellement cette région (19 juin).Du coup, la Conférence régionale des élus du coin, du temps où elle existait, a refusé 31 L\u2019Action nationale \u2013 Septembre-Octobre 2015 d\u2019adhérer au grand mouvement citoyen « Touche pas à ma région ».Malgré tout, l\u2019emploi en arrache là aussi : en juillet, la cartonnerie Graphic Packaging y a fermé ses portes sans préavis (15 juillet).Hydro-Québec.Notre entreprise publique a un mandat de soutien à l\u2019économie régionale et locale.Or, le gouvernement Couillard est prêt à accepter la décision d\u2019HQ de lancer un appel d\u2019offres à l\u2019étranger pour des pylônes que nous pouvons parfaitement fabriquer ici.Les coûts directs seraient trop élevés au Québec, soutient la société d\u2019État, qui ne tient pas compte de l\u2019emploi créé et de l\u2019expertise développée en faisant appel à des manufacturiers québécois (26 juillet et 7 août).Aéronautique.CAE va retrancher 350 emplois d\u2019ici un an, principalement à Montréal (13 août).Chantier naval.Le fédéral a donné une commande de 16 millions $ au chantier naval Davie, une annonce faite à la veille des élections (8 juillet).Les libéraux, pratiquement toujours au pouvoir à Québec depuis 2003, n\u2019ont durant tout ce temps jamais obtenu pour nos chantiers navals une part équitable des contrats fédéraux.Rappelons que, seulement en 2011, des contrats totalisant plus de 30 milliards $ ont été octroyés à d\u2019autres chantiers au Canada sans que Chantier Davie soit considéré.Transports.Dans un article percutant, Réal Pelletier fait remarquer que les seuls développements commerciaux réellement profitables prévus dans la stratégie maritime libérale se feront vers Vaudreuil-Soulanges, dans une partie du Québec fortement anglophone et libérale.Cela s\u2019ajoute aux décisions concernant le transport urbain, qui se développe essentiellement à l\u2019ouest de Montréal (6 juillet).Le train de l\u2019ouest, 32 L\u2019Action nationale \u2013 Septembre-Octobre 2015 dont le principal lobbyiste est l\u2019ancien ministre libéral Clifford Lincoln est une promesse que les Libéraux ont bien l\u2019intention de tenir.Les développements du métro à Laval passent avant le prolongement de la ligne bleue dans l\u2019est de la ville, tandis qu\u2019il n\u2019y a toujours rien pour celui de la ligne jaune sur la Rive-Sud.Industries culturelles et tourisme.Les régions sont très affectées par la disparition des conférences régionales des élus, le déclin voire la fin du soutien financier aux festivals, ainsi que par la baisse des investissements du ministère du Tourisme (18 juin et 5 juillet).La SODEC devait couper jusqu\u2019à 12 % de l\u2019aide accordée à des gros festivals, mais finalement, les compressions ont été moins drastiques que prévu (10 et 12 juillet).Par ailleurs, les coupes de 2,5 millions $ au Conseil des arts et des lettres du Québec (30 juin), les compressions dans les conseils régionaux de la culture, le transfert des responsabilités des conférences régionales des élus aux municipalités régionales de comtés entraînent un manque à gagner considérable pour toutes les régions.Dans la seule Montérégie, près de 2 millions $ disparaîtront de l\u2019économie régionale d\u2019ici 2017 (8 juillet).L\u2019éventrement de l\u2019État québécois Asphyxier la Fête nationale.Des compressions de 20 % sont décrétées pour 2016 (16 juin).Attaquer notre mémoire et notre histoire.Bibliothèque et Archives nationales du Québec subit des compressions de 5 millions $, d\u2019où la disparition de dizaines de postes (25 juin et 23 juillet).Refuser d\u2019exercer le pouvoir de l\u2019État.Le Règlement sur le prélèvement des eaux et leur protection est tellement 33 L\u2019Action nationale \u2013 Septembre-Octobre 2015 insuffisant que, dans une fronde sans précédent, près de 300 municipalités réclament que l\u2019État québécois cède moins aux intérêts des compagnies d\u2019hydrocarbures (toutes sont proches du PLQ) (11 août).Fermer les centres de documentation des ministères.En raison des compressions, plusieurs sont contraints de fermer leurs portes, tel celui du ministère de la Santé et des Services sociaux.Depuis la première élection d\u2019un gouvernement libéral, en 2003, 17 centres de documentation des ministères québécois ont cessé leurs activités (16 août).Remettre aux calendes grecques la construction de l\u2019édifice de Revenu Québec dans l\u2019îlot Voyageur (9 juillet).D\u2019ailleurs, il a été suggéré par Françoise Bertrand, PDG de la Fédération des chambres de commerce du Québec, que le gouvernement québécois renonce à percevoir son propre impôt et demande plutôt à l\u2019Agence de revenu du Canada de le faire à sa place\u2026 (Journal de Montréal, 1er juin).À surveiller.Saccager le système de santé et de services sociaux pour favoriser sa privatisation.\u2022 Médecine familiale.Défenseurs et adversaires du système public sont d\u2019accord au moins sur un point : le gouvernement Couillard est en train de mettre en place les mesures destinées à la privatisation de la médecine familiale sur un horizon de dix ans.Il le fait par le projet de loi 20, par les compressions, et en normalisant l\u2019imposition de frais accessoires (17 juin).Tout ceci pousse hors du réseau public un nombre de plus en plus significatif de médecins et d\u2019infirmières (2 et 21 juillet ; 2 août).Selon le Conseil des Canadiens, avec la Colombie-Britannique, le Québec est actuellement le champion de la privatisation en santé (13 juillet). 34 L\u2019Action nationale \u2013 Septembre-Octobre 2015 \u2022 Spécialistes.Les contraintes prévues à l\u2019origine dans le projet de loi 20 seront allégées.Les spécialistes ne seront pas obligés de répondre dans un délai rapide à une demande de consultation à l\u2019urgence, et ils ne seront pas obligés de servir les patients dans un délai de six mois (19 juin).\u2022 Services sociaux.On pourrait multiplier les exemples.Quand il faut attendre quatre ans des services publics pour son enfant autiste, tout parent est prêt à beaucoup de sacrifices pour obtenir des services rapides au privé (7 juillet).Désarticuler le système scolaire public.Le ministre François Blais en entrevue au Devoir, le 22 août.Il dit : 1.le Québec n\u2019a pas les moyens de couper les subventions aux écoles privées, car « on n\u2019a pas d\u2019argent pour accueillir cette clientèle-là » à savoir les écoliers que les parents n\u2019auraient plus les moyens d\u2019envoyer dans des écoles moins, ou pas du tout, subventionnées.Je rappelle que certaines écoles privées subventionnées sont en fait des écoles très religieuses qui se fichent éperdument des exigences du Programme de formation à l\u2019école québécoise ainsi que des exigences du ministère pour l\u2019embauche des enseignants.2.Le ministre veut « décentraliser la gestion des effectifs et des ressources ».La suite du cahier spécial du Devoir montre que : les personnels autres que les enseignants (professionnels, soutiens, cadres) sont en forte baisse et leurs services aussi, forcément.Même les bénévoles à l\u2019aide aux devoirs sont remerciés, par souci d\u2019économiser le salaire de l\u2019employé chargé de fermer les lumières et les portes à la fin de la période d\u2019étude.(Cette info m\u2019a été communiquée de vive voix à Trois-Rivières).Le transport scolaire diminue.Il n\u2019y aura donc bientôt plus grand-chose à décentraliser comme effectifs et comme ressources ! 3.Des coupes sombres affectent les cégeps et les universités. 35 L\u2019Action nationale \u2013 Septembre-Octobre 2015 Réduire la capacité de l\u2019Observatoire de la culture et des communications du Québec en lui imposant des compressions de près de 500 000 $.L\u2019Observatoire est une branche de l\u2019Institut de la statistique du Québec fondé en 2000 sous un gouvernement du Parti Québécois.Il a comme mission « de regrouper en un seul guichet des données fiables et récurrentes pour les secteurs de la culture et des communications ».Il est réputé au niveau international pour l\u2019excellence de son expertise en statistiques culturelles (Claude Martin et Serge Bernier, 10 juillet).Continuer à laisser planer l\u2019idée de privatiser la Société des alcools (La Presse, 8 juillet).Laisser la Caisse de dépôt se placer dans une position potentiellement ruineuse.Selon Pierre Gouin, économiste et gestionnaire de fonds à la Caisse de dépôt et placement jusqu\u2019en 2009, la Caisse est en train de se placer en position difficile en recherchant trop systématiquement des rendements de plus de 10 %, ce qui la conduit à investir dans des secteurs fortement spéculatifs.Or, à la différence des grandes institutions financières, qui jouent avec l\u2019argent des autres et peuvent même se faire renflouer par les États comme on l\u2019a vu en 2008, c\u2019est notre argent que risque la Caisse (24 juillet).Et\u2026 faire servir ce qui reste de l\u2019État aux libéraux et à leurs amis.\u2022 La procréation assistée.Le ministre de la Santé a décidé d\u2019imposer des restrictions draconiennes à ce programme public.Or, comme par hasard, l\u2019empire Desmarais est aux premières loges pour profiter de la privatisation.Aux États-Unis, une des compagnies de cet empire, IntegraMed, offre en effet aux couples infertiles des prêts pour qu\u2019ils puissent payer les pro- 36 L\u2019Action nationale \u2013 Septembre-Octobre 2015 grammes privés de procréation assistée ; elle les dirige aussi vers le réseau de cliniques qui appartient à son réseau Attain Fertility.C\u2019est ce modèle que Desmarais cherche à implanter au Québec (4 août et 22 août).\u2022 Même si les enseignants et de nombreux experts concluent à l\u2019échec pédagogique des tableaux interactifs, le premier ministre Couillard continue à vouloir en équiper toutes les salles de classe du Québec.Il faut dire que la compagnie qui fabrique les TBI dispose d\u2019un lobbyiste, Martin Daraîche, qui a été membre du cabinet de Jean Charest (15 juillet).\u2022 WSP, anciennement Genivar, empoche le contrat de 200 000 $ pour le pétrole d\u2019Anticosti après avoir assez grassement contribué au financement du PLQ (8 mai).\u2022 Les anciennes ministres Lisa Frulla et Françoise Gauthier ont été placées, l\u2019une à la tête de l\u2019Institut de tourisme et d\u2019hôtellerie (15 juillet) et l\u2019autre, à celle de la Commission québécoise des libérations conditionnelles (23 août).\u2022 Nicolas Girard a été dégommé de l\u2019AMT et remplacé par Paul Côté (19 août) ; Côté était le bras droit de Joël Gauthier, ancien président du PLQ chez qui l\u2019UPAC est allé perquisitionner grâce à Nicolas Girard.\u2022 On attend de voir quel libéral sera placé au poste de président du conseil d\u2019administration de la Société des alcools du Québec en remplacement de Sylvain Simard, qui vient d\u2019être éjecté deux ans et demi avant la fin de son mandat (20 août).(à suivre) 37 ARTICLES X.H.Rioux* Élection fédérale DILEMME CORNÉLIEN, OU FAUX DILEMME ?Que faire ?« En votant pour un parti ne représentant qu\u2019une portion du pays et n\u2019aspirant qu\u2019à un rôle d\u2019opposition, vous vous excluez du pouvoir.Par ce nationalisme d\u2019ailleurs, et bien qu\u2019elle représente en fait les valeurs dont vous êtes porteurs, vous priverez la gauche de l\u2019appui dont elle a besoin, contribuant de fait à la réélection des conservateurs.Qui plus est, vous ne commettrez par-là qu\u2019une erreur stratégique de plus, l\u2019indépendance politique ne pouvant être promue efficacement qu\u2019à l\u2019échelle de ses requérants ; pire encore, vous ne pourrez que vous éloigner de ce but en participant à légitimer un système que vous aspirez à quitter.» Ces arguments sont évidemment familiers : ce sont les plaidoyers qu\u2019entendent en boucle les Québécois depuis plus de vingt ans et encore une fois, dans le cadre de la campagne en cours.Or c\u2019est aussi, pratiquement mot pour mot, ce que l\u2019establishment unioniste a servi aux Écossais le printemps dernier, dans les semaines ayant précédé cet extraordinaire pied de nez qu\u2019aura été l\u2019élection de 56 députés nationalistes (SNP) sur une possibilité de 59 lors des élections britanniques du 7 mai.Il se sera agi d\u2019un véritable coup de tonnerre : bien qu\u2019y participant depuis les années 1930, le SNP * Doctorant, politiques publiques comparées, Université McMaster 38 L\u2019Action nationale \u2013 Septembre-Octobre 2015 n\u2019y avait auparavant jamais récolté plus d\u2019une dizaine de sièges.À l\u2019évidence, nationalistes et progressistes n\u2019auront pas été dupes des logiques fallacieuses de ceux qui, il y a un an à peine lors du référendum, leur reprochaient de toute façon déjà d\u2019agir à l\u2019échelle écossaise.Tous ces arguments ont d\u2019ailleurs été démentis depuis, certains le soir même du scrutin, les autres au cours des cent premiers jours d\u2019activité de la nouvelle députation écossaise.En transférant par exemple les 56 sièges remportés par le SNP aux travaillistes, ceux-ci n\u2019en auraient obtenu au total que 288 à l\u2019échelle britannique, bien moins que les conservateurs de David Cameron qui en avaient glané 330, mais un seul au-delà du mur d\u2019Hadrien.Le message a été à ce point brutal que l\u2019ex-premier ministre Alex Salmond s\u2019est permis de s\u2019en moquer en soulignant qu\u2019il y a désormais autant de pandas géants au zoo d\u2019Édimbourg qu\u2019il y a de travaillistes et de conservateurs écossais à Westminster.Pour ce qui est de la division du vote « progressiste », il faudra repasser.D\u2019autant plus que, beaucoup s\u2019entendent pour le dire en Écosse, les travaillistes écossais l\u2019ont bien cherché en se campant à la droite du SNP depuis des années.Évidemment, ces dernières élections britanniques ont eu lieu dans un contexte particulier.Elles ont porté en partie sur les réformes constitutionnelles proposées par la « commission Smith » établie au lendemain du référendum, qui accorderaient à l\u2019Écosse une autonomie relativement substantielle, mais demeurant bien à court de ce que les trois quarts des Écossais souhaitent.De la perspective des nationalistes, elles auront également servi à préparer le terrain en vue des élections écossaises de mai prochain, alors que le SNP accroîtra selon toute vraisemblance sa majorité à Holyrood.Malgré tout, ce résultat et le travail parlementaire effectué par le contingent écossais depuis sont poten- 39 L\u2019Action nationale \u2013 Septembre-Octobre 2015 tiellement riches en enseignements, alors que le Québec s\u2019apprête à emprunter la voie inverse et que beaucoup de souverainistes se demandent si cela est, ou non, une mauvaise nouvelle.Plusieurs sondages consécutifs ont confirmé cette tendance, visiblement assez lourde : au Québec, le NPD bénéficierait de l\u2019appui d\u2019entre 40 % et 50 % des électeurs, contre seulement de 15 % à 25 % pour le Bloc québécois.Déjà largement majoritaire au Québec, le NPD peut ainsi espérer y remporter entre 55 et 70 sièges en octobre, ce qui lui permettrait probablement de former un gouvernement minoritaire.Cela pourrait-il même le faire accéder à la majorité ?À l\u2019heure actuelle, en plus des 125 à 140 sièges que les projections lui accordent, une dizaine de comtés additionnels semblent « prenables » pour le NPD dans l\u2019ouest du pays, de même qu\u2019une dizaine en Ontario et au moins 5 dans les Maritimes.Or, avec de 150 à 165 députés, le NPD demeurerait à court du nombre magique : 170.Conséquemment, une majorité néodémocrate apparaît improbable même en comptant sur une députation québécoise record et en présumant que les mouvements d\u2019opinion favorisent le NPD partout au pays d\u2019ici au jour J.Puisque près de la moitié des sièges néodémocrates risquent d\u2019être situés au Québec au lendemain du 19 octobre, s\u2019il advenait que le Bloc en dérobe à l\u2019inverse une dizaine ou plus, l\u2019avènement d\u2019un gouvernement minoritaire du NPD serait possiblement mis en péril.Voici le choix devant lequel les Québécois, et les souverainistes en particulier, semblent donc placés : en votant massivement en faveur du NPD, ils favoriseront l\u2019avènement d\u2019un gouvernement néodémocrate minoritaire, mais aussi d\u2019une opposition composée d\u2019une députation québécoise minime, divisée et donc insignifiante.Or, s\u2019ils retournent au Bloc en nombre suffisant, ils 40 L\u2019Action nationale \u2013 Septembre-Octobre 2015 pourraient se retrouver face à un gouvernement conservateur, mais constitueront une part importante de l\u2019opposition par l\u2019entremise de deux partis aux positions à plusieurs égards relativement compatibles.Alors, que faire ?La question du vote « stratégique » Pour répondre à cette question, il faut bien voir qu\u2019il existe en fait une troisième possibilité, qui devrait constituer le cœur d\u2019une éventuelle stratégie nationaliste et progressiste : il n\u2019est pas exclu, en effet, que l\u2019élection de dix à quinze bloquistes et d\u2019une cinquantaine de néodémocrates ou plus permette tout de même la formation d\u2019un gouvernement minoritaire du NPD.Non seulement cela permettrait-il au Bloc de renaître, ce qui n\u2019est pas négligeable dans un contexte où sa dissolution est une possibilité réelle, mais une telle députation lui accorderait un poids médiatique et par conséquent une influence politique raisonnables, peut-être même jusqu\u2019à la balance du pouvoir.Le nouveau gouvernement « progressiste » n\u2019aurait ainsi le plus souvent d\u2019autre choix que de s\u2019assurer de respecter les exigences du Québec afin d\u2019obtenir le soutien parlementaire nécessaire à la mise en œuvre de son programme, ce qu\u2019une partie importante des députés libéraux lui refuserait sans doute fréquemment.Même en tenant compte de la division du vote à l\u2019extérieur du Québec, un tel résultat demeure possible.Outre le fait qu\u2019il s\u2019agisse de l\u2019éventualité la plus souhaitable, la raison principale pour laquelle cela devrait être l\u2019objectif d\u2019un vote stratégique consiste en ce qu\u2019un tel objectif n\u2019est incompatible ni avec la première possibilité susmentionnée, peut- être préférable d\u2019un point de vue « progressiste », ni avec la seconde, probablement plus désirable pour une majorité de nationalistes.Une telle stratégie favoriserait quelque peu 41 L\u2019Action nationale \u2013 Septembre-Octobre 2015 la deuxième, mais n\u2019exclurait absolument pas la première.Comment cette stratégie sortirait-elle les souverainistes du dilemme auquel ils font face ?En fait, l\u2019avance du NPD dans beaucoup d\u2019endroits au Québec est telle que la réponse est simple : une telle stratégie permettrait de voter massivement Bloc à peu près partout \u2013 et en particulier là où il a de raisonnables chances \u2013 sauf dans les quelques comtés où la course NPD/PLC/PCC s\u2019annonce serrée.Concrètement, cela signifie que tous les souverainistes puissent continuer à appuyer le Bloc de façon tout à fait rationnelle, en particulier dans les comtés où une victoire n\u2019est pas exclue : Avignon, Beauport-Charlevoix, Bécancour, Berthier, Chicoutimi, Gaspésie, Joliette, Laurentides, Laurier, Verchères, Richmond, Sherbrooke, Saint-Maurice, Pointe- de-l\u2019Île, Montarville, Rimouski, St-Jean et Salaberry, par exemple.En revanche, nous reconnaîtrons que des victoires libérales et conservatrices ne serviraient les intérêts ni du mouvement souverainiste ni du Québec.Par conséquent, là où les néodémocrates font bonne figure, un vote concerté en faveur du NPD semble indiqué : on peut penser aux Alfred- Pellan, Bellechasse, Brome-Missisquoi, Dorval, Honoré- Mercier, Jonquière, Lac St-Jean, Lévis, Louis-St-Laurent, Montmagny, Pontiac, Ville-Marie et Vimy.Les souverainistes favoriseraient ainsi l\u2019avènement de ce qui semble être, dans la mesure de ce qui apparaît possible, le dénouement le plus attrayant : l\u2019élection de 10 à 15 bloquistes et de 50 à 60 néo- démocrates.Or, si on se fie aux sondages et à la situation prévalant à l\u2019extérieur du Québec, cette possibilité apparaît être la moins probable des trois : pour que cela se produise, non seulement le vote bloquiste dans les circonscriptions mentionnées devra-t-il connaître un rebond important \u2013 ce qui est toujours possible advenant une bonne performance de 42 L\u2019Action nationale \u2013 Septembre-Octobre 2015 Gilles Duceppe lors des débats à venir \u2013, mais les néodémo- crates devront qui plus est rapatrier une bonne partie des voix libérales ailleurs au Canada, ce qui n\u2019est cependant pas à exclure en raison du nombre d\u2019indécis et de la proportion d\u2019électeurs libéraux identifiant le NPD comme deuxième choix.Qu\u2019une majorité de souverainistes et un certain nombre de « progressistes » décident d\u2019adopter la stratégie élaborée ici pourrait donc ne rien changer à l\u2019affaire : cette année, la grande vague orange balayera probablement le Québec avant même Halloween.Il demeure qu\u2019un vote bloquiste plus robuste que prévu dans quelques régions clefs pourrait effectivement favoriser la seconde possibilité et priver les néodémocrates d\u2019une minorité.Reste donc à expliquer en quoi la formation d\u2019un gouvernement néodémocrate minoritaire composé d\u2019un grand nombre de députés québécois n\u2019est pas nécessairement la plus attrayante des éventualités.Pour ce faire, rien de mieux que de reprendre un à un les arguments fédéralistes classiques, qui n\u2019ont d\u2019ailleurs jamais été renouvelés.Autrement dit, il faut bien savoir expliquer, en tant que nationalistes, en quoi le passage d\u2019une minorité néodémo- crate au pouvoir, toute québécoise qu\u2019elle soit, ne pourra en définitive que décevoir amèrement.La question du « pouvoir » En votant pour le Bloc depuis plus de vingt ans, les Québécois se sont-ils exclus de l\u2019exercice du pouvoir ?C\u2019est une question sérieuse, mais qui a quelques contreparties auxquelles ceux qui la posent n\u2019ont jamais répondu : compte tenu des forces structurelles liées à l\u2019économie canadienne, des dynamiques propres au fédéralisme, de leur relative périphérisation culturelle et du fonctionnement réel du parlementarisme britannique, les Québécois ont-ils déjà 43 L\u2019Action nationale \u2013 Septembre-Octobre 2015 exercé un réel pouvoir décisionnel au niveau fédéral ?De façon plus immédiate, accéderaient-ils un à tel pouvoir s\u2019ils composaient une portion significative d\u2019un éventuel caucus néodémocrate ?À toutes ces questions, la réponse est la même, et ce pour différentes raisons : non.Y répondre par l\u2019affirmative trahit une compréhension bien limitée de la signification du « pouvoir » et de la réalité de son exercice au Canada.Les Écossais l\u2019ont pour leur part compris : dans une démocratie multinationale comme le Royaume-Uni ou le Canada, où la majorité culturelle jouit d\u2019un avantage démographique énorme, mieux vaut effectivement, presque toujours, se cantonner dans l\u2019opposition et y défendre ses valeurs et ses intérêts que d\u2019accéder au pouvoir pour être un témoin plus ou moins passif de leur dilution progressive au profit de la réélection du parti qu\u2019on a contribué à y porter.Cela est d\u2019autant plus vrai qu\u2019en raison de ce décalage démographique, un vote pour un parti « national » ne garantit absolument rien : lors des élections de 1979, 1983, 1987, 1992 et 2010, les Écossais ont toujours appuyé les travaillistes, en vain, se retrouvant chaque fois aux prises avec des gouvernements conservateurs.C\u2019est également ce qui s\u2019est produit au Québec il y a quatre ans, et rien ne garantit que cela ne se reproduise le 19 octobre.Les Écossais, y compris les générations X et Y, sont plus que jamais conscients du fait que leur participation aux gouvernements Blair et Brown ne leur aura finalement apporté rien de bon : mise à part la dévolution parlementaire de 1998-99, qui aura elle-même révélé la ruse des élites londoniennes consistant à transférer une pléiade de pouvoirs à l\u2019Écosse sans lui octroyer les outils fiscaux nécessaires à leur plein exercice, la décennie travailliste aura préparé le terrain pour les conservateurs en accélérant la financiarisation de 44 L\u2019Action nationale \u2013 Septembre-Octobre 2015 l\u2019économie britannique et en normalisant la restriction budgétaire.Pire : après treize ans de gouvernance travailliste au Royaume-Uni, l\u2019un des plus grands producteurs de la planète, partageant les réserves de la mer du Nord avec l\u2019exemplaire Norvège, se retrouvait toujours en 2010 sans fonds souverain pétrolier, à l\u2019image de l\u2019Alberta.C\u2019est encore le cas.Mais la raison principale pour laquelle la participation au cabinet fédéral, tant pour les Écossais que pour les Québécois, n\u2019est pas synonyme de l\u2019exercice du pouvoir renvoie à l\u2019immense concentration de ce pouvoir en régime parlementaire britannique.Il y a fort longtemps que ni le caucus en général ni le cabinet en particulier n\u2019ont plus de réelle influence sur les décisions gouvernementales majeures.Comme l\u2019a bien montré l\u2019Acadien Donald J.Savoie, le pouvoir décisionnel au Canada n\u2019appartient plus désormais qu\u2019à une poignée de joueurs : essentiellement, quelques haut placés du Bureau du Conseil privé, le ministre des Finances, le président du Conseil du trésor et, dans une plus large mesure, le premier ministre.C\u2019est pour cette raison qu\u2019il est tout à fait naïf de penser que la participation de 50 Québécois à un caucus néodémocrate servirait le Québec de manière significative.C\u2019est pour cette même raison qu\u2019il est également justifié et utile de s\u2019intéresser à la personne de Thomas Mulcair et à son entourage.D\u2019abord, il est désormais établi que le ministre des Finances d\u2019un gouvernement néodémocrate ne serait pas Guy Caron, mais bien le nouveau venu Andrew Thomson, ex-ministre des Finances de la Saskatchewan.Il fallait entendre M.Mulcair se « péter les bretelles » pour s\u2019en convaincre : « Andrew Thomson a présenté plus de budgets équilibrés que Joe Oliver : c\u2019est aussi simple que ça ».Pour ce qui est du Conseil du trésor, il serait surprenant que sa présidence soit confiée au critique actuel, Mathieu Ravignat, 45 L\u2019Action nationale \u2013 Septembre-Octobre 2015 associé de trop près au mouvement syndical et n\u2019ayant aucune formation économique ; le poste irait presque certainement au Britanno-Colombien Nathan Cullen, actuel critique aux finances.Les néodémocrates québécois influents, les Turmel, Boivin, Boulerice, Caron, Laverdière, Marotte, Saganash, Lagacé Dowson et compagnie, seraient donc, au mieux, affectés à des portefeuilles en grande partie soumis au bon vouloir des Thomson, Cullen et Mulcair.Ce qui nous amène au vif du sujet : plus on en apprend sur ce dernier, moins on se fait d\u2019illusions.Voilà un homme qui, jusqu\u2019au milieu des années 2000, s\u2019est battu bec et ongles contre toute volonté d\u2019affirmation linguistique, constitutionnelle et économique du Québec.Les néodémocrates québécois eux-mêmes en ont un peu honte, visiblement : la section québécoise du site web du NPD, par exemple, offre une biographie de Mulcair dans laquelle on relate son engagement politique québécois sans jamais que les mots « Alliance Québec », « référendum » et « Parti libéral du Québec » n\u2019apparaissent.Alors rafraîchissons-nous la mémoire.De 1983 à 1985, Mulcair dirige effectivement les « affaires juridiques » d\u2019Alliance Québec, alors présidée par Me Eric Maldoff, qui deviendra par la suite proche collaborateur de Jean Chrétien.C\u2019est sous la direction de Mulcair et avec le soutien financier d\u2019Alliance Québec que l\u2019affichage unilingue français sera juridiquement invalidé, décision confirmée par la Cour suprême du Canada en 1988 (Ford c.Québec).En 1994, Mulcair deviendra député du PLQ et laissera alors libre cours à son antisyndicalisme primaire en reprochant sournoisement au PQ ses liens avec le monde syndical, qui dénature à son avis la démocratie québécoise.On ne sera donc guère surpris de le voir ensuite s\u2019opposer farouchement à la volonté de tout ce que le Québec comptait 46 L\u2019Action nationale \u2013 Septembre-Octobre 2015 alors de mouvements progressistes, lors du référendum de 1995.Il aurait toutefois pu s\u2019abstenir ensuite de colporter durant des années de ridicules accusations à l\u2019endroit du camp du Oui, mais passons\u2026 Ce qui devrait être plus difficile à avaler est son association enthousiaste au virage conservateur balayant le PLQ à partir de 1998, sous l\u2019impulsion de son allié de longue date Jean Charest, puis de Monique Jérôme-Forget.Dès 2000, les réformes néolibérales à venir avaient été clairement annoncées, et M.Mulcair a continué de porter fièrement les couleurs de ce parti.Voici pourquoi, admirateur de Margaret Thatcher, Mulcair abhorrait « l\u2019interventionnisme » du gouvernement Landry : [\u2026] parce qu\u2019on a un gouvernement interventionniste dans le marché privé, on est les gens les plus taxés en Amérique du Nord.[\u2026] On a trop de programmes, puis trop de fonctionnaires, puis trop de bureaucrates, puis trop de taxes.[\u2026] On se croirait en Union soviétique circa 1950.C\u2019est ça, le gouvernement du Parti québécois.[\u2026] Pour nous, le Parti libéral du Québec, c\u2019est le marché libre qui est le maître d\u2019œuvre de l\u2019économie.Soit dit en passant, une chose est passée inaperçue dans cette « affaire Thatcher » : M.Mulcair ne s\u2019embarrassait alors même pas de la différence entre Angleterre et Royaume- Uni.Cela n\u2019augure rien de bon.Or, Mulcair n\u2019a-t-il pas effectivement quitté le PLQ en 2007, en raison de son opposition aux positions environnementales du parti ?En fait, il l\u2019aura quitté en raison du remaniement ministériel de 2006, mais là n\u2019est pas le point.Le point est le suivant : entretemps, de 2003 à 2006, M.Mulcair n\u2019a eu aucun problème avec le Plan de modernisation 2004-2007, les coupes massives dans le secteur public, la multiplication des PPP et de la sous-traitance privée, les modifications au Code du travail, la grève étudiante de 2005, la réforme 47 L\u2019Action nationale \u2013 Septembre-Octobre 2015 des sociétés d\u2019État, la disparition des lieux de concertation socioéconomique, etc.S\u2019il en a eu, il ne l\u2019a jamais fait savoir ; ni alors ni depuis.Si seuls les fous ne changent pas d\u2019idée, voici où le bât blesse : M.Mulcair ne semble pas avoir cheminé intellectuellement, puisqu\u2019il a de nouveau fièrement appuyé l\u2019austérité libérale il y a à peine 500 jours, lors des élections provinciales.À cela, on nous répond invariablement qu\u2019en fait, cette austérité n\u2019avait pas été annoncée par Philippe Couillard et ne constituait donc pas un enjeu de la dernière campagne.Un instant ! D\u2019abord, la candidature d\u2019économistes néolibéraux de la trempe des Leitao et Coiteux a-t-elle inquiété à peu près tout le monde sauf M.Mulcair ?Il semble que oui, puisque deuxièmement, l\u2019approche du PLQ avait bel et bien été révélée, en toutes lettres.Dans son cadre financier électoral, on pouvait lire : Un gouvernement du Parti libéral du Québec fera du retour à l\u2019équilibre budgétaire une priorité.[\u2026] Nous appliquerons une gestion très rigoureuse des dépenses gouvernementales.Des compressions de 1,3 milliard sur 2 ans seront réalisées en début de mandat à la suite d\u2019une révision exhaustive des programmes gouvernementaux.[\u2026] Toute nouvelle initiative de dépense non prévue devra nécessairement être financée par des économies dans les dépenses de programmes.Nous imposerons ainsi ce que l\u2019on appelle un « cran d\u2019arrêt » aux dépenses publiques.[\u2026] La réalisation de surplus budgétaires est prévue dès 2015-2016.Les surplus budgétaires seront alloués à 50 % aux réductions d\u2019impôt et à 50 % à la réduction du poids de la dette.Que le citoyen lambda n\u2019ait pas lu les engagements ou le cadre financier du PLQ est compréhensible.Mais qu\u2019un chef de parti comme M.Mulcair prétende ne pas l\u2019avoir fait est révélateur : ou bien cette approche lui a plu sans qu\u2019il puisse maintenant l\u2019avouer, ou bien il aura voté les yeux fermés, tel un irresponsable. 48 L\u2019Action nationale \u2013 Septembre-Octobre 2015 La vérité est que Tom Mulcair est incomparablement moins « progressiste » que son propre parti prétend l\u2019être.Or, ce sera lui qui en tiendra les rênes advenant une victoire, en particulier s\u2019il s\u2019agit d\u2019un gouvernement minoritaire.Dans ce cas, la concentration du pouvoir s\u2019accroît d\u2019autant plus, car l\u2019enjeu pour le parti gouvernemental est d\u2019élargir sa base afin d\u2019accéder à la majorité.Pour ce faire, il doit se recentrer et faire montre d\u2019une gestion budgétaire relativement conservatrice.Cela requiert évidemment du PM qu\u2019il tienne son cabinet bien en laisse, afin de renier certains des éléments les plus ambitieux du programme.En favorisant l\u2019élection d\u2019un gouvernement néodémocrate minoritaire, les Québécois n\u2019accéderont pas au pouvoir et n\u2019y porteront pas la gauche : ils y assoiront en particulier un homme que l\u2019on peut qualifier au mieux de libéral de centre droit.Pour toutes ces raisons, l\u2019élection d\u2019un gouvernement minoritaire du NPD et d\u2019une opposition à peu près dénuée de Québécois serait peut-être une plus mauvaise nouvelle que celle d\u2019un gouvernement conservateur minoritaire et d\u2019une opposition québécoise influente, partagée entre NPD et Bloc.Il n\u2019y a qu\u2019à regarder du côté de Westminster : les Écossais n\u2019y ont jamais eu autant d\u2019influence que depuis mai dernier, grâce au travail du SNP et à la collaboration ponctuelle entre SNP et travaillistes.Au cours des 100 premiers jours ayant suivi l\u2019élection, la pression exercée par les Écossais a fait reculer le gouvernement Cameron à plusieurs reprises : le référendum prévu sur l\u2019adhésion du Royaume- Uni à l\u2019Union européenne n\u2019aura finalement pas lieu le jour même des prochaines élections écossaises, ce qui aurait été scandaleux ; le « Human Rights Act » ne sera pas aboli pour être remplacé par une charte des « droits britanniques » ; la chasse au renard, relique aristocratique, ne sera pas légalisée de nouveau ; et les députés écossais pourront continuer de 49 L\u2019Action nationale \u2013 Septembre-Octobre 2015 voter pour ou contre des projets de loi affectant principalement l\u2019Angleterre, mais indirectement l\u2019Écosse.Fort bien, mais le Bloc, lui, a-t-il jamais été responsable de quelconques gains pour le Québec ?Voilà une question posée à l\u2019occasion de chaque élection fédérale.Or, tous les Québécois munis d\u2019une mémoire politique de plus d\u2019une semaine se souviendront : enquêtes dévoilant le scandale des commandites, plus de trois ans avant que Sheila Fraser n\u2019en confirme l\u2019existence ; loi sur le crime organisé ; défense acharnée de la position québécoise face à l\u2019éventualité d\u2019une intervention en Irak ; loi sur le financement des partis politiques fédéraux ; reconnaissance de la nation québécoise ; reconnaissance partielle du déséquilibre fiscal, transfert de 700 millions $ au Québec et réduction de 2 % sur la TPS par les conservateurs entre 2006 et 2008, opportunité historique détournée par Jean Charest au profit d\u2019intérêts électoralistes minables ; respect du Code civil au sein de la Loi sur le Programme de protection des salariés ; etc.C\u2019est sans compter la pléiade de motions et de projets de loi déposés par le Bloc, défaits en raison de l\u2019opposition des partis fédéraux, y compris du NPD, sur des questions comme le pouvoir fédéral de dépenser ou les congés parentaux, par exemple.La question de la « gauche » La signification réelle du « pouvoir » et les craintes légitimes liées à une réélection éventuelle des conservateurs soulèvent par ailleurs l\u2019argument de la division du vote « progressiste ».Mis à part le fait que le pouvoir décisionnel au sein d\u2019un gouvernement néodémocrate minoritaire serait forcément concentré entre les mains d\u2019un homme qui s\u2019est toujours révélé beaucoup moins progressiste qu\u2019il ne s\u2019en vante aujourd\u2019hui, mentionnons d\u2019abord que quiconque lira 50 L\u2019Action nationale \u2013 Septembre-Octobre 2015 le programme du Bloc constatera qu\u2019il campe clairement à la gauche du NPD, sur à peu près n\u2019importe quel enjeu.Les raisons pour lesquelles ce dernier semble être perçu comme une alternative progressiste au Bloc reposent donc forcément sur une mauvaise compréhension de la façon dont le pouvoir s\u2019exerce au Canada, ou sur un simple rejet de l\u2019option indépendantiste.Il faut de plus le réitérer : si le NPD est actuellement à gauche de la droite conservatrice, il n\u2019aura d\u2019autre choix, d\u2019autant plus s\u2019il forme un gouvernement minoritaire, que de se repositionner à droite de la gauche.Le système canadien favorise le centre du spectre politique, tout comme le fédéralisme favorise les partis ayant une base électorale assez concentrée géographiquement pour convertir un vote minoritaire en une majorité de sièges, comme c\u2019est le cas du PCC, ou les partis déplaisant le moins possible à un large éventail d\u2019intérêts régionaux, comme cela a longtemps été le cas du PLC.Or, le NPD est à cheval entre ces deux réalités : ses appuis massifs au Québec ne suffiront presque certainement pas à lui obtenir une majorité, et possiblement même pas à lui garantir une victoire.Cela pousse donc le NPD à courtiser le Québec durant la campagne électorale, mais l\u2019inciterait inévitablement à se recentrer et à favoriser les intérêts d\u2019autres régions une fois au pouvoir.Les signes d\u2019un tel recentrage sont déjà visibles.L\u2019une des pièces maîtresses du programme néodémocrate, l\u2019établissement d\u2019un système national de garderies subventionnées, ne vise évidemment pas les électeurs québécois.Cela constituerait un progrès pour le Canada, mais le Québec devrait continuer à se battre contre le gouvernement provincial actuel, soutenu par M.Mulcair et ayant entamé une privatisation en douce du programme québécois.Autre position clef du NPD : le rétablissement d\u2019un salaire minimum de 15 $ 51 L\u2019Action nationale \u2013 Septembre-Octobre 2015 l\u2019heure dans les entreprises à charte fédérale.Cela semble bien progressiste, mais les études sérieuses et objectives disponibles montrent que cela ne toucherait qu\u2019entre 25 000 et 50 000 travailleurs canadiens ; au mieux, donc, entre 5000 et 10 000 Québécois.Pour l\u2019avènement d\u2019une société plus juste, au Québec comme ailleurs, il faudra repasser.Deux promesses bénéficieraient toutefois directement au Québec : l\u2019indexation annuelle à 6 % de la croissance des transferts fédéraux en santé, puis le rétablissement du crédit d\u2019impôt fédéral accordé au Fondaction CSN et au Fonds de solidarité FTQ.Le retour de ce crédit d\u2019impôt, dont l\u2019abolition d\u2019ici 2017 a été décriée par toute l\u2019industrie québécoise, permettrait aux fonds d\u2019amortir une partie du choc lié au vieillissement de la population et donc aux sorties de capitaux croissantes à venir, en plus d\u2019éviter un retour à des stratégies d\u2019investissement plus conservatrices.En ce sens, l\u2019appui officieux des centrales syndicales au NPD est compréhensible.Ceci dit, l\u2019abolition graduelle de ce crédit aura au moins forcé le gouvernement québécois à prendre ses responsabilités en matière de développement économique.Dans son dernier budget, le gouvernement Couillard a donc, en réaction, haussé à 20 % le crédit d\u2019impôt provincial accordé au Fondaction et aboli le plafond d\u2019émission d\u2019actions des deux fonds, en plus de les forcer à accroître leurs investissements en équité dans les PME québécoises.Ce qu\u2019il faudrait en retenir est donc d\u2019abord que le Québec pourrait s\u2019occuper lui-même de son développement s\u2019il en avait tous les moyens.Cela s\u2019applique évidemment à l\u2019indexation des transferts en santé : d\u2019abord, il ne s\u2019agirait pas d\u2019un gain pour le Québec, mais d\u2019un retour de ce dont le fédéral a unilatéralement décidé de le priver.Plus important encore, cette mesure n\u2019apporterait qu\u2019une solution temporaire aux problèmes structurels que sont le coût des 52 L\u2019Action nationale \u2013 Septembre-Octobre 2015 médicaments et le perpétuel déséquilibre fiscal canadien.Il y a maintenant plus de dix ans, la commission Séguin recommandait le transfert complet de la TPS au Québec.Voilà le type de réforme requis, d\u2019une perspective fédéraliste : une réorganisation fiscale majeure, basée à la fois sur la reconnaissance de l\u2019autonomie provinciale et sur la prise en compte de la nature des responsabilités budgétaires québécoises.Ce n\u2019est pas ce que le NPD propose, et ce qu\u2019il propose pourrait très bien être renversé, unilatéralement, par un futur gouvernement.Par ailleurs, le NPD s\u2019engage à retrancher jusqu\u2019à 2 % au taux d\u2019imposition fédéral des PME, espérant ainsi relancer l\u2019investissement privé.En cela, l\u2019approche des néodé- mocrates ne se distingue pas tellement de celle de leurs adversaires : c\u2019est la course vers le bas.Or, voici la question qui tue : comment mettre en place le système national de garderies subventionnées, rétablir le crédit d\u2019impôt pour les fonds de travailleurs, réindexer les transferts fédéraux en santé au taux annuel de 6 % et réduire les impôts de l\u2019immense majorité des entreprises canadiennes à coût nul ?La réponse : augmenter en contrepartie le fardeau fiscal des grandes entreprises.Si le NPD obtient une minorité de sièges, il ne reste qu\u2019à lui souhaiter bonne chance, sourire sceptique en coin.Mais même advenant une majorité, cette hausse serait légère et graduelle, puis le taux d\u2019imposition demeurerait à terme inférieur à la moyenne atteinte depuis 2006 : 17,5 %.Une telle hausse serait très insuffisante pour couvrir le coût du programme néodémocrate.Alors, quelle promesse sera brisée ?S\u2019il joue déjà les timides, on imagine bien que le NPD n\u2019entend pas non plus se mettre à dos la grappe industrielle pétrolière, dont le centre névralgique se situe dans les régions du pays où le NPD devra accroître son bassin d\u2019élec- 53 L\u2019Action nationale \u2013 Septembre-Octobre 2015 teurs.La question est donc sur toutes les lèvres : le NPD et son chef appuient-ils Énergie Est ?Établissons d\u2019abord une chose : il est de plus en plus évident que ce pipeline, peu importe la couleur du gouvernement en place à Ottawa, ne passera pas par le Québec si les Québécois refusent qu\u2019il y passe.Le « pouvoir d\u2019agir » et la « souveraineté » du Québec, cela ne relève pas que des instances représentatives ; la mobilisation populaire pourrait bien faire toute la différence.Ainsi, lorsqu\u2019on nous dit qu\u2019il ne vaut pas la peine de contribuer à réélire un parti dont on sait qu\u2019il appuie ce projet simplement parce qu\u2019on ne sait plus très bien ce que le NPD soutient, il n\u2019est pas interdit de répondre qu\u2019il ne vaut non plus la peine d\u2019élire un parti qui souffle le chaud et le froid alors que nous sommes en mesure d\u2019agir par nous-mêmes.Ceci dit, les positions du chef néodémocrate sont intéressantes, puisqu\u2019elles révèlent comment M.Mulcair est prêt à dire une chose et son contraire en fonction du contexte et de l\u2019auditoire.Officiellement, ce dernier laisse entendre qu\u2019en l\u2019état actuel de la réglementation environnementale, il est impossible d\u2019établir le niveau d\u2019acceptabilité d\u2019Énergie Est.Pourtant, les experts sont formels : la réglementation environnementale la plus ambitieuse ne changerait rien au fait que l\u2019augmentation de la capacité de transport vise précisément à soutenir la croissance de l\u2019extraction et donc de la consommation pétrolière, qu\u2019il faut pourtant réduire au plus vite.L\u2019opposition à ce projet ne devrait donc en aucun cas être relative ; elle devrait être absolue, d\u2019autant plus qu\u2019il est évident que les retombées économiques de ce projet, pour le Québec, seraient, au mieux, temporaires et négligeables, au pire, négatives et permanentes.Aujourd\u2019hui, T.Mulcair adopte un discours prudent parce que les circonstances et les Québécois l\u2019y poussent.Mais 54 L\u2019Action nationale \u2013 Septembre-Octobre 2015 hier, le chef du NPD ne se gênait pas pour courtiser la bourgeoisie canadienne et lui faire miroiter une croissance plus rapide et à plus long terme de l\u2019industrie pétrolière.Devant le Canadian Club, à Toronto : Contrairement aux attentes de plusieurs, le NPD a donné son appui aux propositions visant à augmenter la capacité de l\u2019oléoduc ouest-est.C\u2019est une initiative de l\u2019industrie qui a l\u2019avantage de générer des retombées dans toutes les régions du pays : de nouveaux marchés pour les producteurs de l\u2019Ouest, des emplois à valeur ajoutée qui sont bien payés, et de l\u2019énergie moins chère dans l\u2019Est.C\u2019est le genre de solutions pleines de bons sens que nous voulons : des solutions gagnantes pour le milieu des affaires, qui créent de l\u2019emploi tout en renforçant la sécurité énergétique de notre pays.Puis devant l\u2019Economic Club, à Ottawa : Les ressources naturelles du Canada sont une véritable bénédiction, et notre secteur énergétique est le moteur de l\u2019économie canadienne.Le NPD veut miser sur ces avantages uniques.Pour créer des emplois de qualité pour la classe moyenne.Pour tirer parti du plein potentiel de nos richesses naturelles.Et pour accroître les retombées du développement pour tous les Canadiens.Ce développement est crucial pour notre économie et pour notre pays.[\u2026] Plus tôt cette année, le PDG de TransCanada Russ Girling a été d\u2019une candeur rafraîchissante en soulignant comment les préoccupations sociales et environnementales font maintenant partie des réalités du monde des affaires.[\u2026] Le NPD, ainsi que l\u2019industrie, réclament une meilleure capacité de transport par pipeline de l\u2019ouest à l\u2019est.Tout le monde y gagne.De meilleurs prix pour les producteurs avec une hausse des redevances pour les provinces.Plus d\u2019emplois dans le raffinage et la transformation du pétrole pour nos travailleurs.Et une meilleure sécurité énergétique pour l\u2019ensemble des Canadiens.Ces discours, pour le chef d\u2019un parti fédéral cherchant à élargir ses appuis, sont dans l\u2019ordre des choses.Pour les semaines à venir, nous n\u2019entendrons plus, au Québec du moins, un Mulcair si enthousiaste à l\u2019idée de pérenniser la filière des sables bitumineux.Mais une fois l\u2019élection 55 L\u2019Action nationale \u2013 Septembre-Octobre 2015 passée, ce sera une autre paire de manches.Un « progressiste » autoproclamé applaudissant un homme comme Russ Girling pour ses préoccupations écologiques et sociales, est- ce vraiment ce qui manquait au Québec depuis 1993 ?Pour conclure : la question « nationale » La pertinence d\u2019une représentation souverainiste au parlement fédéral pourrait faire l\u2019objet d\u2019un article complet.Néanmoins, les arguments fréquemment utilisés afin de la nier peuvent être rejetés en deux temps, trois mouvements.D\u2019abord, s\u2019il est vrai que l\u2019indépendance doit être promue à l\u2019échelle québécoise, cela n\u2019exclut en rien l\u2019élection de souverainistes au niveau fédéral, d\u2019autant plus que le fait de n\u2019y envoyer que des fédéralistes, à l\u2019inverse, nuit certainement à sa promotion au Québec comme ailleurs.En 2018 et, advenant une victoire, au cours d\u2019un premier mandat post-PLQ, le mouvement souverainiste serait-il mieux placé si ses vis-à-vis fédéraux partageaient son objectif, ou pas ?Poser la question, c\u2019est y répondre.Qu\u2019un éventuel caucus du NPD compterait un certain nombre de souverainistes est par ailleurs un secret de polichinelle.Alors il faudrait bien leur demander : et vous, considérez-vous donner un coup de pouce au mouvement en vous engageant au sein d\u2019un parti qui, le moment venu et à plusieurs occasions en chemin, ne pourra qu\u2019utiliser tous les leviers du pouvoir pour lui nuire ?Pour ce qui est de l\u2019argument de la « contradiction » que représente la participation de souverainistes au parlementarisme fédéral, c\u2019est à se demander comment des êtres dotés de raison peuvent ne pas s\u2019apercevoir de son abyssale stupidité.L\u2019une des variantes les plus communes de cet argument va comme suit : « envoyer des représentants souverainistes à Ottawa justifie le fédéralisme aux yeux des Québécois ».Outre le fait qu\u2019un tel lien de cause à effet n\u2019ait 56 L\u2019Action nationale \u2013 Septembre-Octobre 2015 jamais été démontré, faudrait-il présumer que de n\u2019envoyer à Ottawa que des fédéralistes n\u2019a pas le même effet ?Cela serait évidemment ridicule, mais ce n\u2019est même pas l\u2019aspect le plus bête de l\u2019argument.Un raisonnement qui omet le fait que les politiques budgétaires, économiques, commerciales, diplomatiques, sociales et culturelles adoptées au niveau fédéral affectent les capacités présentes et futures du Québec à opérer la transition vers l\u2019indépendance, lui, frôle carrément la déficience intellectuelle.D\u2019autres diront que le NPD est sensible aux revendications québécoises, en voulant pour preuves la « déclaration de Sherbrooke » et le projet de loi C-315.La première promet une approche asymétrique du fédéralisme.Or, on a promis cela aux Québécois à d\u2019innombrables reprises, et le NPD y contrevient déjà en promettant l\u2019abolition du Sénat indépendamment de la volonté de l\u2019Assemblée nationale.Pour ce qui est de C-315, qui tient toujours lieu, au NPD, de position officielle, prétendre que cela reviendrait à appliquer la loi 101 aux entreprises à charte fédérale est mensonger.D\u2019abord, le principe crucial évoqué au paragraphe 46 de la loi 1011 est tout simplement absent de C-315.Cela implique qu\u2019en réalité, alors que la loi 101 protège tous les francophones, le NPD protégerait surtout les francophones bilingues.Nuance importante.Mais de plus, C-315 prévoit tout bonnement que « le gouverneur en conseil peut, par règlement, exempter une entreprise fédérale ».Voilà qui est commode.1 «Il est interdit à un employeur d\u2019exiger pour l\u2019accès à un emploi ou à un poste la connaissance ou un niveau de connaissance spécifique d\u2019une langue autre que la langue officielle, à moins que l\u2019accomplissement de la tâche ne nécessite une telle connaissance.[\u2026] Il incombe à l\u2019employeur de démontrer à la Commission ou à l\u2019arbitre que l\u2019accomplissement de la tâche nécessite la connaissance ou un niveau de connaissance spécifique d\u2019une langue autre que le français.» 57 L\u2019Action nationale \u2013 Septembre-Octobre 2015 En définitive toutefois, il faudrait bien rappeler à tous que, si le Bloc est évidemment un parti souverainiste, son rôle concret à l\u2019échelle fédérale en fait d\u2019abord et avant tout un parti nationaliste, qui contrairement à tous les partis fédéraux est en mesure de prioriser en permanence les intérêts du Québec, puis de défendre à Ottawa les consensus parlementaires et populaires québécois.Au sein d\u2019une fédération dysfonctionnelle où, contrairement à ce qui se fait à peu près partout ailleurs, les provinces ne jouissent d\u2019aucune représentation formelle au niveau central, voilà la réelle utilité du Bloc : porter à Ottawa la voix du Québec et de lui seul, et ce nonobstant l\u2019allégeance du parti au pouvoir à Québec.C\u2019est également le cas du SNP désormais, auquel les Écossais ont accordé le mandat de promouvoir et de protéger les intérêts de l\u2019Écosse au sein d\u2019un système qui, constatent-ils, est structuré de manière à favoriser constamment, indépendamment de l\u2019idéologie du parti au pouvoir, à la fois une minorité de ploutocrates et une majorité culturelle jouissant d\u2019un avantage démographique énorme.Je ne doute pas que ce constat puisse s\u2019appliquer ici, et vous ?q U chronie.Ce mot mystérieux est rarement utilisé, mais le procédé est courant.Que serait-il arrivé si tel évènement n\u2019avait pas eu lieu ou si telle personne n\u2019avait pas été là ?Est-il possible qu\u2019une revue à elle seule puisse changer le cours de l\u2019histoire ?Si L\u2019Action nationale n\u2019avait pas existé, où serait rendu le Québec ?Quand je revois les noms des directeurs que j\u2019ai connus, je ne peux m\u2019empêcher de réfléchir sérieusement à la question.Qu\u2019aurait été le Québec sans François-Albert Angers, Patrick Allen, Jean Genest, Rosaire Morin ?Chacun paraissait irremplaçable.Nous ne savions rien d\u2019eux, ou bien peu.Mais leur propos nous inspirait, meublait nos discussions et motivait notre action chacun dans notre milieu.Les uns après les autres, ils devenaient tellement immenses que chaque départ jetait l\u2019alarme.Le Québec, c\u2019est un éternel combat.C\u2019est ainsi que naissent des combattants et des penseurs.Quand Rosaire Morin est mort, nous étions effondrés.L\u2019homme était d\u2019une telle stature que la relève cette fois était vraiment impossible.Robert Laplante a prouvé le contraire.Derrière la revue, il y a bien sûr une équipe.Il faudrait les nommer tous.En fait, ce sont des centaines de personnes qui font cette revue, laquelle accueille des collaborateurs qui sont certains d\u2019y trouver une tribune pour s\u2019exprimer.Il faut convenir que nous n\u2019avons jamais eu autant besoin d\u2019une telle revue de combat.Les abonnements et la publicité ne suffisent pas.Il nous faut aussi témoigner de notre attachement.À vrai dire, ce n\u2019est pas tellement la Ligue qui est dans le besoin, mais le Québec, comme jamais.Vous pouvez faire votre don (chèque, VISA ou MasterCard) \u2022 par la poste 82, rue Sherbrooke Ouest, Montréal (Québec) H2X 1X3 \u2022 à partir du site internet action-nationale.qc.ca \u2022 au téléphone 514 845-8533 ou sans frais 1 866 845-8533 2015 campagne de financement de L\u2019Action nationale sous la présidence d\u2019honneur de Denis Vaugeois historien et éditeur (photo: Louise Leblanc) À quoi sert mon argent ?PLACEMENT A RENDEMENT SOCIAL + sir ét garanti argent Invest sal i Anerson part du Cêles des CPE, des pr ufingm bélier, des Eola ives of SEE of Tustin chan, te pull Ler varie, dus commerces dquilabdes, dés St MS of Sabon dul brava, das, that de robin SOE, ol.La choix de Laure Waridel Be Courts a di pat 1527 Jol wr 1) bu, vn-2132 Léfunabrres 450 FAITES www.pliicemenl.eoop ARTS VISUELS CINEMA CRÉATION LITTÉRAIRE CULTURE ET SOCIÉTÉ HISTOIRE ET PATRIMOINE LITTÉRATURE THÉÂTRE ET MUSIQUE THEORIES ET ANALYSES , U ART LE SABORD | CIEL VARIABLE | ESPACE | ESSE | ETC MEDIA | INTER | VIE DES ARTS | ZONE OCCUPEE - 24 IMAGES | CINE-BULLES | CINEMAS | SEQUENCES BREVES LITTERAIRES | CONTRE-JOUR | ESTUAIRE | EXIT | JET D'ENCRE | LES ÉCRITS | MŒBIUS | VIRAGES | XYZ.LA REVUE DE LA NOUVELLE A BABORD! | L'ACTION NATIONALE | LIBERTÉ | L'INCONVÉNIENT | NOUVEAU PROJET | NOUVEAUX CAHIERS DU SOCIALISME | QUÉBEC FRANÇAIS | RELATIONS CAP-AUX-DIAMANTS | CONTINUITÉ | HISTOIRE QUÉBEC | MAGAZINE GASPÉSIE LES CAHIERS DE LECTURE | LETTRES QUÉBÉCOISES | LIVRE D\u2019ICI | LURELU | NUIT BLANCHE | SPIRALE CIRCUIT | JEU REVUE DE THEATRE | LES CAHIERS DE LA SQRM ANNALES D'HISTOIRE DE L'ART CANADIEN | ÉTUDES LITTÉRAIRES | INTERMÉDIALITÉS | TANGENCE | VOIX ET IMAGES \u2026\u2026 Sodep CULTURELLES QUÉBÉCOISES Sonate ne nr avatap nement SODEPQC.CA +\u2014\u2014;a. Dossier L\u2019Acte d\u2019Union : La deuxième conquête UN RAPPEL NÉCESSAIRE À NOTRE MÉMOIRE COLLECTIVE Présentation du dossier 62 Les historiens québécois et l\u2019Union de 1840 - Josiane Lavallée 66 Vers un Royaume-Désuni ?- André Poulin 80 La jonction du discours radical tory montréalais avec l\u2019impérialisme libéral anglais - François Deschamps 92 La correspondance de Julie Bruneau- Papineau dans les années 1840 La consommation de la rupture avec le siècle - Mylène Bédard 110 La pensée nationaliste et libérale d\u2019Étienne Parent - Lucille Beaudry 123 L\u2019Union de 1840 et notre provincialisation - Robert Comeau 137 L\u2019Acte d\u2019Union de 1840 Une réponse impériale au projet républicain - Danic Parenteau 150 L\u2019assimilation, Durham et le séparatisme anglais - Stéphane Kelly 170 Les effets politiques de l\u2019Acte d\u2019Union - Denis Monière 186 10 février 1841 Une date peut en cacher une autre - Guy Bouthillier 197 DOSSIER L\u2019ACTE D\u2019UNION : LA DEUXIÈME CONQUÊTE 62 DOSSIER Présentation du dossier L\u2019UNION DE 1840 : UN RAPPEL NÉCESSAIRE À NOTRE MÉMOIRE COLLECTIVE Pourquoi avoir voulu commémorer la constitution qui nous a mis en minorité, il y a de cela 175 ans, par un colloque d\u2019une journée à la Société Saint-Jean-Baptiste de Montréal ?À priori, bien que cet événement fût traumatisant dans notre histoire collective, il était tout à fait indispensable, pour nous, de rappeler à notre mémoire ce pan de notre parcours historique qui façonna pour toujours notre identité en tant que peuple.Certains diront que c\u2019est au lendemain de l\u2019Union de 1840 que commença la dualité linguistique et religieuse au Canada, tandis que pour d\u2019autres 1840 concrétisa la mainmise de l\u2019Église sur le peuple canadien-français et le début du nationalisme culturel pour plus d\u2019un siècle.Enfin, d\u2019autres prétendront que ce fut le commencement de notre ambivalence identi- taire qui se poursuit jusqu\u2019à ce jour.Nous devons, par ailleurs, indiquer que l\u2019idée de ce colloque sur l\u2019Acte d\u2019Union de 1840 qui germait depuis un an dans nos têtes est venue se concrétiser lorsque nous avons pris connaissance, en novembre 2014, de l\u2019image de l\u2019exposition qui avait cours au Musée canadien de l\u2019histoire à Gatineau sur laquelle était indiquée : 1867 \u2013 Rébellion et confédération.À notre grand étonnement, on avait tout simplement décidé d\u2019occulter l\u2019Union de 1840 dans le titre et l\u2019illustration de cette exposition.Ainsi, on préféra mettre 63 L\u2019Action nationale Septembre-Octobre 2015 L\u2019ACTE D\u2019UNION LA DEUXIÈME CONQUÊTE en image l\u2019incendie du Parlement de 1849 et la Conférence de Charlottetown de 1864 pour présenter l\u2019exposition sur cette période de l\u2019histoire canadienne.Par conséquent, après avoir pris connaissance de cette représentation historique que le gouvernement canadien souhaitait faire de l\u2019après 1840, je n\u2019ai plus eu aucune hésitation et convainquit rapidement le reste du conseil général de la SSJB de Montréal de soutenir ce projet.D\u2019une part, nous nous devions de réaliser ce colloque sur l\u2019Acte d\u2019Union de 1840 afin de nous rappeler à nous-mêmes qu\u2019il y a plus de 175 ans nous avons été provincialisés et annexés en tant que nation minoritaire à une nation étrangère.D\u2019autre part, nous souhaitions, également, réunir : historiens, politologues et sociologues pour approfondir les recherches sur cette période du régime britannique qui a été trop souvent délaissée par les historiens québécois des dernières décennies.Pourtant, 1840 et les années subséquentes représentent une période charnière de notre histoire qui modifia à jamais le chemin historique des Canadiens français condamnés à une provincialisation qui ira irrémédiablement en s\u2019accentuant avec la Fédération de 1867 et encore davantage quand le Canada se constituera en dix provinces en 1949.Et n\u2019oublions pas que cette constitution de 1840 fut la première étape à l\u2019édification de l\u2019union fédérale où les principaux pouvoirs législatifs se retrouvèrent dans les mains du gouvernement central au détriment des gouvernements locaux.Pour toutes ces raisons, ce colloque d\u2019une journée devenait essentiel, à nos yeux, pour se souvenir de cette page sombre de notre histoire, mais nous souhaitions, aussi, réfléchir tous ensemble sur les conséquences à long terme de cette constitution sur le devenir de la nation québécoise, 175 ans 64 L\u2019Action nationale Septembre-Octobre 2015 L\u2019ACTE D\u2019UNION LA DEUXIÈME CONQUÊTE plus tard.Il fut, par ailleurs, particulièrement réjouissant de constater l\u2019intérêt qu\u2019a suscité ce colloque auprès des historiens, politologues et sociologues sollicités pour venir faire une communication, mais également auprès des membres de la Société Saint-Jean-Baptiste de Montréal et de la population qui sont venus avec enthousiasme assister au colloque le 5 juin dernier à la Maison Ludger-Duvernay.Des quinze conférenciers qui sont venus faire des présentations dans le cadre du colloque, neuf ont décidé de soumettre un texte pour les Actes du colloque.Je vous les présente brièvement.Tout d\u2019abord, l\u2019historienne Josiane Lavallée nous présente les différentes interprétations des historiens québécois en ce qui a trait à l\u2019Union de 1840.Nous avons, ensuite, l\u2019historien André Poulin qui s\u2019intéresse depuis plusieurs années aux différents actes d\u2019Union qui ont eu cours au Pays de Galles, en Écosse et en Irlande.Par la suite, l\u2019historien François Deschamps nous explique comment l\u2019Acte d\u2019Union de 1840 a contribué à la jonction du discours radical tory montréalais avec l\u2019impérialisme libéral anglais et Mylène Bédard nous explique quels furent les impacts de l\u2019échec des Rébellions et de l\u2019instauration de l\u2019Union sur la pratique épistolaire ainsi que sur le rapport que Julie Bruneau-Papineau entretenait avec la sphère politique après 1840.Par ailleurs, la politologue Lucille Beaudry nous présente la pensée politique d\u2019Étienne Parent : une pensée nationaliste et libérale.Quant à l\u2019historien Robert Comeau, à partir de l\u2019interprétation néonationaliste de Maurice Séguin, il analyse et critique l\u2019idéologie nationaliste-fédéraliste des réformistes post-union, tels Étienne Parent et La Fontaine, ainsi que les travaux de l\u2019historien Éric Bédard sur les réformistes.Le politologue Danic Parenteau nous explique comment l\u2019Acte d\u2019Union de 1840 fut une réponse du pouvoir impérial 65 L\u2019Action nationale Septembre-Octobre 2015 L\u2019ACTE D\u2019UNION LA DEUXIÈME CONQUÊTE britannique au projet républicain des Patriotes.Enfin, le sociologue Stéphane Kelly analyse comment lord Durham, en proposant l\u2019assimilation des Canadiens en 1839, adoptait une solution contraire à la philosophie coloniale britannique qui préconisait la ségrégation plutôt que l\u2019assimilation des peuples conquis.Finalement, le politologue Denis Monière s\u2019attarde aux effets politiques de l\u2019Acte d\u2019Union de 1840, tandis que Guy Bouthillier nous explique pourquoi lord Sydenham a choisi le 10 février 1841, comme date officielle de l\u2019entrée en vigueur de la nouvelle constitution de l\u2019Union au Canada.q 66 DOSSIER Josiane Lavallée* LES HISTORIENS QUÉBÉCOIS ET L\u2019UNION DE 1840 A priori, je tiens à préciser que je ne parlerai ici que des historiens québécois à partir de Lionel Groulx qui ont écrit spécifiquement sur l\u2019Union de 1840.Ainsi, l\u2019espace restreint ne me permettra pas de m\u2019attarder aux historiens Brian Young, John Dickinson, Yvan Lamonde, Louis-Georges Harvey, Donald Fyson qui se sont intéressés à la période pré et post-union, mais davantage sous l\u2019angle de l\u2019histoire sociale ou encore qui n\u2019ont pas abordé spécifiquement l\u2019Union de 1840 dans leurs ouvrages respectifs.Malheureusement, je ne pourrai traiter ici des politolo- gues et sociologues qui se sont penchés sur la question de l\u2019Union.Je pense ici entre autres à Fernand Dumont, Jacques Beauchemin et Stéphane Kelly qui ont écrit sur le sujet.Lionel Groulx Si on débute avec Lionel Groulx, chez lui, l\u2019Union de 1840 est vue comme un affront fait au peuple canadien-français du Bas-Canada qui n\u2019a pas été consulté sur cette dernière.Bien entendu, comme tous les historiens de sa génération, il constate que cette constitution a mis en minorité les Canadiens français au sein du Canada-Uni et de la nouvelle chambre d\u2019assemblée.À ce sujet, il écrira : * Historienne.Coordonnatrice du colloque « L\u2019Acte d\u2019Union de 1840 : 175 ans de provincialisation » 67 L\u2019Action nationale Septembre-Octobre 2015 L\u2019ACTE D\u2019UNION LA DEUXIÈME CONQUÊTE [\u2026] du point de vue politique, notre pays était contraint d\u2019abdiquer sa personnalité pour former avec le Haut-Canada, une seule province dans un État unitaire [\u2026] L\u2019intention du législateur n\u2019est pas difficile à saisir : le Haut-Canada élira quarante-deux députés de langue anglaise ; la minorité britannique du Bas-Canada en élira quelques-uns.Dans le futur parlement, le groupe de langue anglaise détiendra, sans doute possible, une large majorité1 .Groulx dénonce également le fait que la langue française sera proscrite avec l\u2019article 41 de la constitution qui décrète que la langue anglaise sera la seule langue officielle et aussi que le Bas-Canada héritera de la moitié de la dette du Haut- Canada évaluée à 1 200 000 louis.Toutefois, s\u2019il dénonce les visées de l\u2019Acte d\u2019Union à ses débuts, il se réjouit rapidement de voir que l\u2019alliance des réformistes du Haut et du Bas-Canada assortie de l\u2019élection du gouvernement de La Fontaine-Baldwin en 1842 et de l\u2019obtention du gouvernement responsable en 1848 sont venues contrecarrer les visées assimilatrices de Durham.Pour Groulx, 1842 et 1848 représentent à coup sûr des victoires pour le peuple canadien-français.Si 1842 représente l\u2019émancipation politique et nationale de son peuple opprimé, 1848 est « une année mémorable qui apporta au pays l\u2019autonomie politique : triomphe définitif du gouvernement responsable, lien d\u2019importance tranché avec le siège de l\u2019empire2 ».À ses yeux, ces victoires nous les devons aux chefs clairvoyants de la nation qui « ont hâté, dans l\u2019histoire de notre pays, cette maîtresse étape de son évolution politique ; et ce sont eux qui ont arraché à la servitude et peut-être à la mort leur nationalité3 ».Et le principal chef, pour le chanoine, est évi- 1 Lionel Groulx, L\u2019idée d\u2019indépendance du Canada, L\u2019Action nationale, 1949, p.100 et 102.2 Ibid ; p.135.3 Ibid ;p.127 68 L\u2019Action nationale Septembre-Octobre 2015 L\u2019ACTE D\u2019UNION LA DEUXIÈME CONQUÊTE demment La Fontaine qui le définit comme un homme de droiture, de justesse d\u2019esprit, de hauteur de la conscience qui commande la confiance et le respect.À l\u2019instar de ses collègues de Québec dont Thomas Chapais, Groulx ne voit pas du tout que le gouvernement responsable de 1848 a été octroyé à la majorité anglaise de la Chambre d\u2019assemblée et non à la députation de la nation canadienne-française toujours en minorité au plan politique et démographique.Cet aveuglement fera dire à Groulx que les Canadiens français sont devenus en droits les égaux politiques des Canadiens anglais au sein du Canada-Uni.Maurice Séguin Il faudra attendre la nouvelle interprétation de l\u2019historien Maurice Séguin pour voir ce mythe de l\u2019égalité politique des deux nations battu en brèche.Et force est d\u2019admettre que Séguin ne mettra pas de gants blancs pour dénoncer cette « illusion progressiste » entretenue par les fédéralistes-opti- mistes qui consiste « à croire que l\u2019Union n\u2019a fait que juxtaposer deux colonies qui, par la conquête en commun du self-government, demeurent libres de s\u2019administrer chacune dans sa zone4 », d\u2019où leur croyance à une égalité politique des deux nations.À leur égard, Séguin sera particulièrement cinglant, mais tout à fait lucide.En parlant, de La Fontaine et de ses collègues, il écrira : Cette seule solution (L\u2019Union), que personne ne pouvait refuser, La Fontaine et ses successeurs l\u2019accepteront très facilement.Ils l\u2019accepteront avec un certain enthousiasme même, puisqu\u2019ils y trouvent l\u2019application du principe fédéraliste qui, pour eux, ne comporte pas d\u2019inconvénients majeurs.La capitulation de Vaudreuil avait mené infailliblement à la capitulation incons- 4 Maurice Séguin, L\u2019idée d\u2019indépendance au Québec, Genèse historique, Boréal express, 1968, p.38. 69 L\u2019Action nationale Septembre-Octobre 2015 L\u2019ACTE D\u2019UNION LA DEUXIÈME CONQUÊTE ciente de La Fontaine, capitulation nécessaire, explicable même, mais qui n\u2019en demeure pas moins une capitulation.Tout un peuple est forcé de vivre et accepte de vivre en minorité, sous une majorité étrangère, sans pouvoir mesurer la gravité de la situation5.Il poursuit ainsi : L\u2019union de 1840 confirmait, dans une infériorité politique d\u2019abord, et économique ensuite, le résidu minoritaire d\u2019une colonisation française manquée.Elle est commandée par les intérêts supérieurs de la colonisation anglaise.Elle n\u2019est pas un caprice, un châtiment pour une faute temporaire de déloyauté [\u2026] Elle est la seule solution logique imposée par la force des choses.Le Canada anglais ne pouvait s\u2019édifier, se développer, sans ruiner, sans provincialiser le Canada français6.Cette interprétation séguiniste sur l\u2019Union de 1840 deviendra l\u2019interprétation néonationaliste endossée par toute une génération d\u2019intellectuels y compris par les historiens Guy Frégault et Michel Brunet, collègues de Séguin à l\u2019Université de Montréal.Cette interprétation sera également reprise par plusieurs de ses anciens étudiants.Les historiens de l\u2019École de Québec Les historiens de l\u2019Université Laval (Marcel Trudel, Jean Hamelin et Fernand Ouellet) n\u2019endosseront pas du tout l\u2019interprétation de leur collègue de Montréal.Marcel Trudel, même s\u2019il admet la mise en minorité des Canadiens français en 1840, parle rapidement de « pseudo- union » des deux Canadas puisque chaque partie du Canada- Uni a sa propre structure ministérielle, avec à sa tête un ministre qui représente son groupe ethnique majoritaire et qui remplit la fonction de premier ministre comme dans 5 Ibid ; p.35-36.6 Ibid ; p.34 et 37. 70 L\u2019Action nationale Septembre-Octobre 2015 L\u2019ACTE D\u2019UNION LA DEUXIÈME CONQUÊTE le cas du gouvernement Baldwin-La Fontaine en 1842.Par ailleurs, chaque section a un secrétaire provincial et un procureur général et plusieurs postes administratifs en double.Ce qui fera dire à Trudel que « dès 1841, ce n\u2019est ni une fusion ni une union, c\u2019est une simple fédération de deux provinces\u2026 dans laquelle le Québec conserve son identité propre7 ».Pour Trudel, 1840 et les années subséquentes représentent un progrès pour la démocratie qui culminera en 1848 avec l\u2019obtention de la responsabilité ministérielle et la reconnaissance officielle de la langue française au Parlement.Il s\u2019agit aussi d\u2019un progrès au niveau économique et culturel avec notamment le développement du système municipal et de l\u2019instruction publique pour les francophones.Enfin, pour Trudel et ses collègues, l\u2019après 1840 représente le couronnement de l\u2019institution ecclésiastique, une ascension qu\u2019elle n\u2019avait jamais connue auparavant.Quant à Jean Hamelin, il reconnaît qu\u2019il y avait plusieurs clauses vexatoires dans la constitution de 1840 dont l\u2019égalité de représentation pour les deux sections du Canada-Uni dans la nouvelle chambre d\u2019assemblée qui selon lui est « un accroc au principe démocratique », sans compter les dépenses de l\u2019administration de 75 000 livres par année qui échappe complètement au contrôle des députés.Toutefois, à l\u2019instar de Trudel, Hamelin soutient que le péril pour les Canadiens français fut de courte durée, notamment grâce à Louis- Hyppolyte La Fontaine qui, à ses yeux, « se révèle l\u2019homme de la situation [\u2026] qui peut le mieux assumer le leadership politique de la population francophone8 ».À son sujet, il écrira : « en homme politique pragmatique », La Fontaine 7 Marcel Trudel, Mythes et réalités dans l\u2019histoire du Québec, Hurtubise, 2009, p.96-97.8 Jean Hamelin, Brève histoire du Québec, Boréal, 1997, p.58 et Histoire du Québec, p.352. 71 L\u2019Action nationale Septembre-Octobre 2015 L\u2019ACTE D\u2019UNION LA DEUXIÈME CONQUÊTE invite ses compatriotes « à accepter l\u2019union comme un fait accompli tout en dénonçant les injustices qu\u2019elle comportait et à s\u2019allier aux réformistes du Haut-Canada pour revendiquer l\u2019autonomie en politique intérieure, autonomie par laquelle ils pourraient préserver leur originalité culturelle9 ».Enfin, pour Hamelin, cette collaboration entre réformistes a aussi permis de moderniser l\u2019économie du Canada-Uni et de réformer les institutions de l\u2019ancien Bas-Canada longtemps victimes de blocage de la société d\u2019avant 1840.Pour sa part, Fernand Ouellet soutient que « l\u2019Union a non seulement pour but de réunir ce qui avait été artificiellement séparé en 1791, mais de briser la résistance des Canadiens français aux réformes économiques et institutionnelles ».Pour lui, « l\u2019Union a davantage son fondement dans les considérations économiques que dans les motivations d\u2019ordre culturel [\u2026] elle reflète les vues de la bourgeoisie marchande anglophone qui voit les deux Canadas en fonction d\u2019un espace économique unifié par le St-Laurent10 ».L\u2019homme de la situation pour Ouellet est également La Fontaine qu\u2019il représente comme un modéré et un réaliste.Homme de pouvoir et de compromis, « son acceptation de l\u2019union suppose un rejet de la pensée indépendantiste ou, tout au moins, se fonde sur le sentiment d\u2019impuissance dans les circonstances11 ».Il est également intéressant de constater que pour Ouellet, il n\u2019est pas question d\u2019égalité politique entre les deux nations, mais de partage de pouvoir à l\u2019échelle d\u2019un territoire plus vaste.9 Ibid ; p.352.10 Fernand Ouellet, Le Bas-Canada, 1791-1840 : changements structuraux et crise, 1976, p.514.11 Ibid ; p.515. 72 L\u2019Action nationale Septembre-Octobre 2015 L\u2019ACTE D\u2019UNION LA DEUXIÈME CONQUÊTE Chez la génération suivante d\u2019historiens québécois, il n\u2019y aura pas vraiment de successeurs pour souscrire à l\u2019interprétation historique de l\u2019école de Québec en ce qui a trait à 1840.On peut dire que les historiens de cette génération s\u2019intéresseront davantage à l\u2019histoire sociale et au XXe siècle québécois.Ainsi, ils délaisseront de leurs recherches pour la très grande majorité le passé bas-cana- dien et l\u2019après 1840.Il y a néanmoins une exception et il s\u2019agit de l\u2019historien Jocelyn Létourneau qui s\u2019est penché sur l\u2019Union de 1840 dans certains écrits.On peut dire qu\u2019à certains égards, il y a une certaine parenté d\u2019interprétation avec celle de l\u2019école de Québec.Pour Létourneau, la période post-union représente une étape où les réformistes feront preuve d\u2019audace en adoptant une « stratégie du beau risque » et en y allant de compromis et d\u2019alliances pour construire une nouvelle « canadianité modérée » afin de « permettre aux Canadiens de poursuivre leur évolution comme nationalité interdépendante et non en tant que nation indépendante ou simple communauté dépendante12 ».Par conséquent, pour Létourneau, 1840 n\u2019est aucunement une tragédie pour les Canadiens français, puisque grâce au réformisme de La Fontaine, ces derniers ont pu consolider et moderniser leur identité distincte et leur désir de citoyenneté égalitaire.Les historiens successeurs de Séguin L\u2019école de Montréal aura, quant à elle, ses successeurs pour transmettre la pensée de Séguin sur l\u2019Union 1840.Toutefois, plusieurs d\u2019entre eux ne publieront pas de monographies sur cette question au cours de leur carrière universitaire, je pense ici aux historiens Pierre Tousignant, André Lefebvre 12 Jocelyn Létourneau, Que veulent vraiment les Québécois ?, Boréal, 2006, p.48. 73 L\u2019Action nationale Septembre-Octobre 2015 L\u2019ACTE D\u2019UNION LA DEUXIÈME CONQUÊTE et Robert Comeau.Toutefois, à l\u2019image de Séguin, ils profiteront de leur enseignement à l\u2019université pour éveiller la jeune génération à l\u2019interprétation néonationaliste.Par ailleurs, quatre anciens étudiants de Séguin publieront des ouvrages sur la période bas-canadienne et l\u2019Union.Il s\u2019agit bien entendu de Denis Vaugeois, Jean-Pierre Wallot, Jean-Paul Bernard et Noël Vallerand.Il revient à Denis Vaugeois d\u2019avoir publié un livre sur L\u2019union des deux Canadas, nouvelle conquête.Dans cet ouvrage de 1962, on peut sentir toute l\u2019influence de la pensée de Séguin sur l\u2019auteur.Dès la première page, Vaugeois écrira qu\u2019il souhaite avec cette étude faire un peu de lumière sur la période 1791-1840 et aussi répondre à l\u2019appel lancé dernièrement par le Dr Maurice Séguin de : [\u2026] dénoncer l\u2019aliénation fondamentale essentielle dont souffre le Canada français.De démasquer l\u2019imposture de la tradition La Fontaine-Étienne Parent, ce bon vieux mythe d\u2019une égalité possible entre les deux nationalités ou mieux de la possibilité pour les Canadiens français d\u2019être maîtres dans un Québec qui demeurerait à l\u2019intérieur de la Confédération13 .Tout au long de l\u2019étude, Vaugeois tentera de démontrer que les marchands britanniques sont très conscients que seule l\u2019Union des deux Canadas permettra d\u2019asseoir leur majorité en tant que nation au Canada.Solution, qu\u2019ils envisageront sérieusement dès 1810 voyant clairement que les Canadiens français souhaitent s\u2019ériger en nation indépendante au Bas-Canada.Vaugeois illustre très bien que les Canadiens français ne vont pas mesurer l\u2019importance de leur mise en minorité en 1840 et la perte de la majorité législative en 1841 et que l\u2019obtention du gouvernement responsable sera 13 Denis Vaugeois, L\u2019Union des deux Canadas.Nouvelle conquête, Édition du Bien public, 1962, p.XVI 74 L\u2019Action nationale Septembre-Octobre 2015 L\u2019ACTE D\u2019UNION LA DEUXIÈME CONQUÊTE donnée non pas à eux, mais à la majorité anglaise en 1848.Vaugeois, à l\u2019instar de Séguin déplore que les Canadiens français de l\u2019époque refusent de constater leur subordination politique en s\u2019illusionnant être les égaux en droits des Canadiens anglais au niveau politique.Quant à l\u2019historien Jean-Pierre Wallot, « unir, c\u2019est éliminer la menace des Canadiens, les réduire à l\u2019état de minorité d\u2019abord artificielle, puis bientôt réelle ; c\u2019est assurer aux Anglais la maîtrise de la vallée du Saint-Laurent et ainsi leur permettre d\u2019accéder sans danger au self-government14 ».Avec l\u2019Union 1840, les dirigeants britanniques comprirent qu\u2019il serait plus réalisable de subordonner et de provincialiser les Canadiens que de les assimiler.Par la même occasion, ils décidèrent d\u2019utiliser le particularisme canadien-français comme rempart contre l\u2019influence américaine.Wallot est aussi conscient que le gouvernement responsable de 1848 échoua dans les mains de la majorité britannique et non dans celles de la minorité canadienne-française.Pour Jean-Paul Bernard, spécialiste des Patriotes qui publia un ouvrage sur les Rouges, « la nature même de l\u2019Union, l\u2019intention même des recommandations de Durham, n\u2019était- elle pas, en faisant des Canadiens français une minorité, de rendre impossible après 1840 la coïncidence peuple-nation ?Avant 1840, le combat pour le peuple du Bas-Canada ou pour la majorité est en même temps affirmation du Canada français.Après 1840, peuple ou majorité, et nation canadienne-française ne peuvent coïncider dans la colonie majoritairement britannique15 ».Plus précisément, ce que 14 Jean-Pierre Wallot, Le Bas-Canada sous l\u2019administration de Craig, 1807- 1811, doctorat histoire, Université de Montréal, 1965, p.510.15 Jean-Paul Bernard, Les Rouges, Presses de l\u2019université du Québec, 1971, p.40. 75 L\u2019Action nationale Septembre-Octobre 2015 L\u2019ACTE D\u2019UNION LA DEUXIÈME CONQUÊTE Jean-Paul Bernard veut dire c\u2019est qu\u2019après 1840, il n\u2019est plus possible pour le peuple canadien-français d\u2019aspirer à un état national qui serait dirigé intégralement par eux-mêmes dans le cadre fédéral.Ils se contenteront d\u2019administrer les affaires internes de la colonie avec la majorité anglophone, sans même s\u2019apercevoir de leur perte de pouvoir politique.Et à l\u2019image de Séguin, Bernard ne peut que constater l\u2019inconscience des réformistes à cet égard.Enfin, l\u2019historien Noël Vallerand, qui publia un ouvrage sur l\u2019Histoire de l\u2019Amérique du Nord britannique, reprend principalement l\u2019interprétation séguiniste à savoir que [\u2026] l\u2019obtention de la responsabilité ministérielle revêtait, pour les Canadiens français, une signification différente de celle que se plurent à voir la majorité d\u2019entre eux [\u2026] les leaders cana- diens-français se glorifièrent volontiers d\u2019être des partenaires égaux des Anglo-saxons ; ils étaient plutôt les collaborateurs de leaders anglo-saxons qui consentiraient à respecter les traits fondamentaux de la collectivité française pourvu qu\u2019elle ne cherche plus à contrecarrer les objectifs politiques et économiques de la majorité anglaise16.La nouvelle génération d\u2019historiens et l\u2019Union Mais passons, maintenant, à l\u2019autre génération d\u2019historiens née aux cours des années 1960 et 1970.À l\u2019instar de la génération précédente, peu d\u2019historiens en histoire politique consacreront leurs recherches au XIXe siècle pré et post-union.Il y a cependant des exceptions, je pense ici aux historiens Gilles Laporte et Éric Bédard qui sont véritablement passionnés par cette période de notre histoire.Il faut maintenant ajouter à cette liste François Deschamps qui vient tout juste de publier son livre sur le Montreal Herald dans lequel il soutient que, 16 Noël Vallerand, 1760-1867, L\u2019Amérique du Nord Britannique, HMH, 1980, p.230. 76 L\u2019Action nationale Septembre-Octobre 2015 L\u2019ACTE D\u2019UNION LA DEUXIÈME CONQUÊTE pour les tories, 1840 n\u2019est « rien de moins qu\u2019une seconde conquête », soit « la refondation par les armes des institutions politiques canadiennes dont le premier article consistait dans l\u2019englobement de la communauté nationale canadienne par la communauté britannique en gestation17 ».En ce qui a trait à Gilles Laporte, on peut noter chez lui une similitude avec l\u2019interprétation néonationaliste.Dans son récent livre sur les Patriotes, il reconnaît la subordination politique des Canadiens français après 1840 au Parlement et constate que le peuple est « incapable désormais de prendre la mesure de son asservissement national et renonce progressivement à la voie politique pour incarner son destin collectif et va s\u2019en remettre à l\u2019Église catholique afin d\u2019assurer son unité et sa cohésion nationale18 ».Pour Gilles Laporte, bien que l\u2019octroi du gouvernement responsable en 1848 puisse paraître comme un gain qui « répond aussi en partie aux revendications historiques des patriotes en permettant à des francophones d\u2019entrer au gouvernement, [il] relègue aux oubliettes le rêve de voir naître une république patrie des Canadiens français19 ».De plus, il note qu\u2019après 1848 l\u2019alliance des réformistes « perd du coup son principal cheval de bataille et va vite se dissoudre », maintenant que les anglophones sont majoritaires au gouvernement.L\u2019historien Éric Bédard, dans ses Réformistes, soutient que même si l\u2019Union de 1840 a mis les Canadiens français dans un état de minorité, les réformistes tels La Fontaine et Étienne Parent ont su tirer leur épingle du jeu malgré tout pour « sau- 17 François Deschamps, La Rébellion de 1837 à travers le prisme du Montreal Herald, PUL, 2015, p.243.18 Gilles Laporte, Brève histoire des Patriotes, Septentrion, 2015, p.313-314.19 Ibid ; p.312. 77 L\u2019Action nationale Septembre-Octobre 2015 L\u2019ACTE D\u2019UNION LA DEUXIÈME CONQUÊTE ver la nationalité du gouffre » et la « prémunir contre d\u2019éventuels reculs politiques, voire sa disparition [\u2026] Si l\u2019horizon n\u2019est plus l\u2019indépendance ou la république \u2013 visées jugées utopiques en ces temps difficiles \u2013, mais la préservation et la conservation de la nationalité \u2013 les seules vraies finalités du politique20 ».Ainsi, dans cette optique réformiste, la primauté est donnée à la cause nationale qui, par conséquent, transcende tout le reste y compris le régime politique.Par ailleurs, un peu à l\u2019image de l\u2019interprétation groulxiste, l\u2019historien Éric Bédard considère l\u2019obtention du gouvernement responsable en 1848 comme un acquis « [\u2026] ce droit à la représentation politique constituait, pour la classe politique canadienne- française [\u2026] un acquis incontestable [\u2026] qui reconnaissait aux Canadiens français des droits équivalents à ceux des autres nationalités de l\u2019Empire britannique21 ».Dans son ouvrage, Bédard ne fait malheureusement pas la critique du nationalisme-fédéraliste des réformistes et ne mentionne jamais que le gouvernement responsable fut octroyé à la colonie par Londres lorsque la minorité cana- dienne-française n\u2019était plus une menace pour la majorité anglophone au sein du gouvernement.Par ailleurs, il ne critique jamais le fait que les réformistes croient de bonne foi que le contrôle interne des affaires de la colonie est suffisant dans les circonstances, étant donné que l\u2019essentiel a été préservé dans la tourmente post-union, c\u2019est-à-dire la langue, la foi et les lois civiles françaises.Devant cette interprétation de 1840 et de 1848, on est forcé d\u2019admettre qu\u2019Éric Bédard se rapproche davantage de la pensée groulxiste que de celle de Maurice Séguin où l\u2019État-nation doit absolument détenir son autonomie interne et externe pour être libre comme peuple.20 Éric Bédard, Les Réformistes, Une génération canadienne-française au milieu du XIXe siècle, Boréal, 2009, p.95.21 Ibid ; p.24. 78 L\u2019Action nationale Septembre-Octobre 2015 L\u2019ACTE D\u2019UNION LA DEUXIÈME CONQUÊTE Enfin, il ne faudrait pas oublier l\u2019historien Charles-Philippe Courtois qui a publié récemment un article fort intéressant dans lequel il analyse la période post-union.Aux yeux de Courtois, cette période représente la marginalisation de l\u2019indépendantisme, et ce tant du côté de Papineau qui choisira comme option l\u2019annexion aux États-Unis que de celui de La Fontaine qui propose en définitive la survivance avec la préservation de la langue, de la culture et des traditions.Courtois tente d\u2019expliquer cette marginalisation de l\u2019indépendance en montrant qu\u2019après 1840, à la suite du traumatisme de l\u2019échec de 1837, les Canadiens français intègrent facilement dans leur schème de pensée la perspective du minoritaire où le rêve d\u2019indépendance devient impossible à leurs yeux.À partir de ce moment-là, « ils intègrent le jeu politique national à la recherche de gains limités en même temps que leur réussite individuelle s\u2019y trouve rattachée22 ».Pour Courtois, il est clair que « la conscience minoritaire des Canadiens français intègre les préférences de la majorité anglophone et on craint les mesures qui pourraient la mécontenter.On veut se montrer bon élève en repoussant toute idée de contestation23 ».Enfin, pour ces Canadiens français, 1848 et 1867 représenteraient « le couronnement des luttes politiques canadiennes-françaises du passé.Le combat ÅpolitiqueÅ serait donc terminé24 ».Bref, Courtois, tout en reconnaissant les gains politiques des Canadiens français en 1848, est tout à fait conscient que le Parlement du Canada-Uni et son gouvernement vont travailler avant tout à l\u2019avancement politique et économique des Canadiens anglais comme on pourra le voir avec la piètre présence des 22 Charles-Philippe Courtois, « L\u2019histoire hésitante de l\u2019indépendantisme québécois », dans Indépendance, les conditions du renouveau, VLB éditeur, 2014, p.169.23 Ibid ; p.170-171.24 Ibid ; p.172. 79 L\u2019Action nationale Septembre-Octobre 2015 L\u2019ACTE D\u2019UNION LA DEUXIÈME CONQUÊTE Canadiens français dans le développement économique du Canada et leur exode aux États-Unis pour un bon nombre d\u2019entre eux.En guise de conclusion, nous pouvons dire que depuis une vingtaine d\u2019années, l\u2019historiographie québécoise autour de l\u2019Union de 1840 s\u2019est seulement partiellement renouvelée, car on est bien forcé d\u2019admettre que la nouvelle génération d\u2019historiens demeure toujours imprégnée par les interprétations des historiens Lionel Groulx et Maurice Séguin sur cette question et qu\u2019ils demeurent peu nombreux à s\u2019y intéresser.q 80 DOSSIER André Poulin* VERS UN ROYAUME-DÉSUNI ?En 1977, Tom Nairn, poli- tologue et historien, prédisait dans The Break-up of Britain l\u2019éclatement inévitable du Royaume-Uni1.À l\u2019époque, cette thèse fut accueillie avec beaucoup de scepticisme.Aujourd\u2019hui, cependant, comme le souligne Keith Dixon « avec le recul, il est difficile de résister aux conclusions de Nairn2.» En effet, le Royaume-Uni, qui découle d\u2019un long processus de conquête et d\u2019intégration des différentes nations des Îles britanniques au Royaume d\u2019Angleterre, est maintenant confronté à un effritement du pouvoir central au profit de pouvoirs régionaux toujours à la recherche d\u2019une autonomie de plus en plus grande.Encadrées par les actes d\u2019Union liant le Pays de Galles (1536), l\u2019Écosse (1707) et l\u2019Irlande (1801) à l\u2019Angleterre, les relations centre/périphérie ont connu, au fil des siècles, une évolution contrastée dans les différentes régions constituant le Royaume-Uni.Ces relations, construites au gré du contexte historique et de la nature des traités scellant l\u2019union des dif- 1 Nairn, Tom (1977).The Break-up of Britain : Crisis in neo-nationalism, Londres, New Left Books, 368 p.2 Dixon, Keith (2007).« Identités britanniques.Éclatement de la Grande- Bretagne », Savoir/Agir, 2,2, p.71.* Histoire.Université de Sherbrooke 81 L\u2019Action nationale Septembre-Octobre 2015 L\u2019ACTE D\u2019UNION LA DEUXIÈME CONQUÊTE férents « royaumes », méritent une attention particulière, si nous voulons comprendre pourquoi elles sont en profonde mutation depuis le troisième quart du XXe siècle.L\u2019Irlande, comme nous le verrons, fait figure d\u2019exception.La guerre d\u2019indépendance menée au lendemain de la Première Guerre mondiale et l\u2019établissement de la République en 1949 rompirent tous les liens constitutionnels entre l\u2019Irlande et le Royaume-Uni, à l\u2019exception de certains comtés de l\u2019Ulster en l\u2019Irlande du Nord.Peuplés majoritairement par des protestants, ces comtés sont demeurés au sein du Royaume-Uni à la suite du traité de Londres signé le 6 décembre 19213.Le Pays de Galles Le processus d\u2019unification des différentes nations des îles britanniques débuta avec l\u2019incorporation du Pays de Galles au Royaume d\u2019Angleterre.Établi en 15364, cet acte d\u2019union peut être, en quelque sorte, considéré comme le prélude à l\u2019union avec l\u2019Écosse et l\u2019Irlande.Cette Union survint, d\u2019ailleurs, à un moment particulier dans l\u2019histoire de l\u2019Angleterre.Sous l\u2019impulsion de la réforme protestante, la politique anglaise fut guidée par un désir centralisateur qui se traduisit par la construction d\u2019un état unitaire et l\u2019élimination des particularismes féodaux.En somme, Londres voulait soumettre les Îles britanniques au contrôle d\u2019un roi anglais, d\u2019un empire anglais, et d\u2019une église anglaise5.Le pays de Galles, conquis par Édouard 1er et soumis au Statut de Rhuddlan, était depuis 1284 en grande partie 3 Ce traité mettait fin à la guerre d\u2019indépendance.4 En fait, l\u2019Acte d\u2019Union entre le Pays de Galles est constitué de différentes lois votées entre 1536 et 1542.Voir à ce sujet : David Williams (1951).A History of Modern Wales, Londres, John Murray, p.33 5 Jackson, Alvin (2012).The Two Unions.Ireland, Scotland, and the Survival of the United Kingdom, 1707-2007, Oxford, OUP, p.338. 82 L\u2019Action nationale Septembre-Octobre 2015 L\u2019ACTE D\u2019UNION LA DEUXIÈME CONQUÊTE incorporé au fief personnel de Sa Majesté.Malgré ces liens étroits avec la couronne anglaise, le Pays de Galles demeurait divisé sur les plans politiques, juridiques et administratifs.Au début du XVIe siècle, il était toujours composé de trois régions distinctes : la Principauté de Galles, la plus grande de ces entités politiques6, les marches galloises, dont les seigneurs étaient devenus au fil des ans des sujets du souverain anglais, et quelques fiefs seigneuriaux indépendants existaient toujours7.Dans ses trois entités, principalement dans les marches et les fiefs indépendants, subsistaient de nombreuses coutumes locales et une administration de la justice qui différaient à bien des égards à la common law anglaise.Londres tolérait mal que sa justice n\u2019ait aucune prise sur ces régions et les accusait d\u2019abriter tous les criminels du royaume.Pour remédier à cette situation, mais aussi pour s\u2019assurer du contrôle des régions côtières, afin de protéger le Royaume d\u2019une invasion, Henri VIII considérait comme vitale l\u2019union du Pays de Galles à l\u2019Angleterre8.Pour faciliter l\u2019incorporation du Pays de Galles au Royaume d\u2019Angleterre, Londres adopta différentes politiques, dont plusieurs conciliantes.Ces politiques, qui dans le fait constituent l\u2019Acte d\u2019Union, sont composées de différentes mesures adoptées entre 1536 et 1543.Parmi ces mesures, on peut y lire que les Gallois bénéficient désormais des mêmes droits et privilèges que les Anglais, qu\u2019ils ont droit de se gouverner eux-mêmes par l\u2019entremise de leurs représentants au parlement et qu\u2019ils sont soumis à la common law et au système anglais de l\u2019administration de la justice.6 Depuis 1301, pour affirmer l\u2019autorité de la couronne britannique sur cette Principauté, l\u2019héritier au trône britannique reçoit le titre de « Prince De Galles ».7 Jenkins, Philip (1992).A History of Modern Wales 1536-1990, Londres, Longman, p.86.8 D.Williams, op.cit.pp.33-34. 83 L\u2019Action nationale Septembre-Octobre 2015 L\u2019ACTE D\u2019UNION LA DEUXIÈME CONQUÊTE Mais toutes les mesures n\u2019étaient pas conciliantes.Pour que le Pays de Galles devienne anglais, il fallait faire disparaître les spécificités politiques juridiques et administratives du Pays de Galles et bannir la langue, la culture, les traditions et les coutumes galloises de la sphère publique.Avec l\u2019Acte d\u2019Union, la Principauté, les marches et les fiefs indépendants disparaissaient et furent remplacés par 13 comtés dont les frontières demeurèrent plus ou moins les mêmes jusqu\u2019en 1974.Ainsi, le Pays de Galles n\u2019existait plus comme entité autonome comme en fait foi la loi de « l\u2019Uniformité » votée par le parlement de Londres en 1663.Cette loi stipulait que du point de vue administratif, le Pays de Galles faisait partie de l\u2019Angleterre9.Les premières éditions de l\u2019Encyclopaedia britannica traduisaient bien cette réalité.On pouvait y lire sous l\u2019entrée « Pays de Galles » voir Angleterre10.Les visées assimilationnistes de l\u2019Acte d\u2019Union étaient beaucoup plus claires en ce qui concerne la langue.L\u2019anglais devenait la langue officielle, comme on peut le lire dans une des différentes mesures adoptées : « L\u2019anglais est la langue de la justice, tout serment doit être prononcé en anglais, tout locuteur gallois ne peut occuper aucun office dans le Royaume d\u2019Angleterre, à moins qu\u2019il utilise l\u2019anglais11.» Cette mesure eut pour conséquence l\u2019anglicisation rapide des élites galloises, désireuses de préserver leurs privilèges, mais eut peu d\u2019impact sur le reste de la population.Le peuple gallois qui vivait majoritairement dans de petites communautés rurales, non intégrées au marché 9 K.Dixon, op.cit., p.73.10 K.Morgan (1971), « Welsh Nationalism : the Historical Background », Journal of contemporary History, 1, 6, p.153.11 Cité dans D.Williams, op.cit., p.38 84 L\u2019Action nationale Septembre-Octobre 2015 L\u2019ACTE D\u2019UNION LA DEUXIÈME CONQUÊTE économique anglais et isolées des locuteurs anglais par une géographie capricieuse, réussit à préserver et faire vivre la langue et la culture galloises.L\u2019industrialisation rapide du sud du Pays de Galles dans la seconde moitié du XIXe siècle bouleversa cet état de fait.L\u2019industrialisation fut synonyme d\u2019anglicisation12, éveillant ainsi un nationalisme culturel, au XIXe siècle, puis politique, au XXe siècle, dans lequel la langue et la culture s\u2019exprimaient comme marqueurs identitaires13.L\u2019Écosse L\u2019union de l\u2019Angleterre et de l\u2019Écosse survient dans un contexte différent.L\u2019Écosse était, au début du XVIIIe siècle, toujours indépendante.Elle possédait son propre parlement, mais partageait le même souverain que l\u2019Angleterre depuis 1603, année où Jacques VI, fils de Marie Stuart, hérita de la couronne d\u2019Angleterre à la mort d\u2019Élisabeth 1re 14 .Ce règlement constitutionnel ne satisfaisait ni l\u2019Angleterre ni l\u2019Écosse.Les Anglais voyaient d\u2019un mauvais œil le désir d\u2019émancipation du parlement écossais depuis la révolte jacobite durant la Glorieuse Révolution et les Écossais, de leur côté, toléraient de moins en moins l\u2019ingérence anglaise dans les affaires écossaises.L\u2019Acte d\u2019Union de 1707 mit fin à ces tensions.12 Pour comprendre le processus d\u2019anglicisation voir : A.Poulin (2002).« Industrialisation, migration et anglicisation dans une communauté minière du sud du Pays de Galles : Treherbert, vallée de la Rhondda 1861-1891 », Canadian journal of history/Annales canadiennes d\u2019Histoire, XXXVII, août, p.229-251.13 Sur le nationalisme gallois, voir : A.Poulin, « Le Pays de Galles au XIXe et XXe siècle : renaissance d\u2019une nation » Bulletin d\u2019histoire politique, 21, 1, p.43-56.14 Élizabeth 1re n\u2019ayant pas eu d\u2019enfant, la couronne revint à Jacques IV qui était le plus proche parent de la défunte souveraine. 85 L\u2019Action nationale Septembre-Octobre 2015 L\u2019ACTE D\u2019UNION LA DEUXIÈME CONQUÊTE Au début du XVIIIe siècle, l\u2019Écosse était aux prises avec de graves problèmes financiers en raison de la faillite de l\u2019expédition coloniale de Panama.La promesse de liquider les dettes faite par les Anglais si l\u2019union était acceptée par le parlement écossais joua un rôle important dans la prise de décision des parlementaires.Ce qui fit dire à l\u2019historien nationaliste écossais, William Fergusson, que : L\u2019Acte d\u2019Union n\u2019était pas inévitable.Il n\u2019est pas non plus l\u2019aboutissement d\u2019un travail d\u2019hommes politiques altruistes ayant le bien de l\u2019Écosse à Cœur.L\u2019Acte d\u2019Union reflète plutôt les intérêts immédiats et cupides d\u2019une classe politique corrompue.[C\u2019est pour lui donc] la plus grande opération de corruption politique du XVIIIe siècle15.L\u2019Acte d\u2019Union fut adopté malgré de nombreuses manifestations hostiles.Contrairement à celle du Pays de Galles et de l\u2019Angleterre, l\u2019Union de l\u2019Écosse et de l\u2019Angleterre, donnant naissance à la Grande-Bretagne, ne fut pas une simple et pure incorporation de l\u2019Écosse à l\u2019Angleterre.Même si le sort de l\u2019Écosse fût désormais lié au Parlement de Westminster, l\u2019Acte d\u2019Union de 1707 garantissait le maintien et l\u2019indépendance de l\u2019église presbytérienne et des systèmes scolaire et judiciaire écossais.Ces institutions devinrent des marqueurs identitaires plus importants que la langue.Il ne faut pas oublier qu\u2019il y a non pas une, mais deux langues vernaculaires en Écosse : le gaélique parlé par une très faible minorité habitant les Highlands, et le scots majoritaire dans les Lowlands.L\u2019opposition à l\u2019Acte d\u2019Union s\u2019effrita rapidement cependant.Les Écossais trouvèrent leur compte dans l\u2019Empire britannique ; nombreux sont ceux qui participèrent à l\u2019aventure coloniale comme colons, missionnaires, soldats et 15 Y.Deschamps (2012), « Résistances écossaises à L\u2019Union de 1707 : Essai historiographique », Dix-Huitième Siècle, 44, p.610. 86 L\u2019Action nationale Septembre-Octobre 2015 L\u2019ACTE D\u2019UNION LA DEUXIÈME CONQUÊTE administrateurs.Entre 1815 et 1920, on évalue à plus d\u2019un million le nombre d\u2019Écossais parti vivre dans les colonies britanniques16.L\u2019enthousiasme des Écossais à l\u2019endroit de l\u2019Empire britannique ne se démentit pas jusqu\u2019à l\u2019avènement du Commonwealth comme en témoignent les louanges de Charles Dilkes, homme politique libéral de la fin du XIXe siècle et inventeur de l\u2019expression Greater Britain, à la participation des Écossais dans cette aventure coloniale.Dans les colonies britanniques du Canada jusqu\u2019au Ceylan, de Dundin à Bombay, pour chaque Anglais qui fait fortune seul, on compte dix Écossais.Il est étrange, à vrai dire, que l\u2019Écosse ne soit pas devenue le nom qui désigne le Royaume- Uni17.La fin de l\u2019Empire modifia, cependant, l\u2019adhésion des nombreux Écossais au Royaume-Uni.Après la Seconde Guerre mondiale se développa un nationalisme politique qui prit de l\u2019ampleur dans les années 1970 et poursuivit son ascension jusqu\u2019à aujourd\u2019hui.Irlande Le dernier des actes d\u2019Union, celui de l\u2019Irlande prendra une tournure plus dramatique que les deux autres, tant en raison du contexte de sa signature que de l\u2019évolution des relations entre l\u2019Irlande et Westminster.La présence anglaise en Irlande remonte au XIIe siècle.Lors de cette première invasion, les Anglais ne réussirent qu\u2019à contrôler quelques régions côtières, « the Pale », principalement Dublin et ses environs.La vraie conquête de l\u2019Irlande, débutée seulement 16 G.Vaughan (2010), « Un empire écossais ?: L\u2019Écosse et le monde 1815- 1931 », Histoire @Politique, 2, 11, p.1.17 Ibid 87 L\u2019Action nationale Septembre-Octobre 2015 L\u2019ACTE D\u2019UNION LA DEUXIÈME CONQUÊTE après la réforme protestante, visait à soumettre l\u2019Irlande demeurée catholique.Lancée au début du XVIIe siècle, cette deuxième conquête fut marquée par l\u2019implantation de colons protestants dans la province de l\u2019Ulster et la mise en place d\u2019un système de discrimination systémique à l\u2019endroit des catholiques18.À partir de ce moment, l\u2019évolution de l\u2019Irlande allait se faire au rythme des affrontements entre catholiques et protestants.Les nouveaux colons protestants, bien qu\u2019ils jouissaient de privilèges en Irlande, ne bénéficiaient pas des mêmes avantages économiques que les Anglais et étaient considérés comme des citoyens de seconde zone par ceux-ci.Ces rapports inégalitaires firent naître un nationalisme protestant parmi cette nouvelle élite coloniale.Ce nationalisme s\u2019exprima par les représentants du parlement de Dublin qui désiraient accroître leur autonomie à l\u2019endroit de Londres.S\u2019ils s\u2019entendaient tous pour mettre fin aux inégalités entre eux et les Anglais, ils étaient fortement divisés sur la question de l\u2019émancipation des catholiques.Certains la souhaitaient, d\u2019autres la refusaient au nom du maintien de leurs privilèges.En raison du climat politique qui régnait en Irlande, les idées de la Révolution française furent bien accueillies.Inspiré par les idées républicaines, Theobalt Wolfe Tone, jeune avocat protestant, fonda la société des Irlandais unis.Wolfe Tone constitua cette société : 18 Les mesures discriminatoires (lois pénales) interdisaient aux catholiques « de siéger au Parlement de Dublin, puis suppression du droit de vote ; exclusion de l\u2019armée, de la marine, de l\u2019administration, du barreau et des autres professions libérales ; interdiction de porter l\u2019épée, d\u2019avoir un cheval de plus de cinq livres, d\u2019acquérir même par dons ou héritages des terre ayant appartenu à un protestant, d\u2019enseigner dans des écoles ou chez des particuliers, d\u2019envoyer leurs enfants s\u2019instruire à l\u2019étranger\u2026 » J.Guiffan (1989), La question d\u2019Irlande, Bruxelles, Complexe, p.27. 88 L\u2019Action nationale Septembre-Octobre 2015 L\u2019ACTE D\u2019UNION LA DEUXIÈME CONQUÊTE [\u2026] dans le but de promouvoir la fraternité d\u2019affection, une communion de droits et une union des énergies entre les Irlandais de toutes confessions religieuses, de manière à obtenir une complète réforme de la législature, fondée sur le principe de la liberté civile, politique et religieuse19.Les Irlandais unis préconisaient l\u2019indépendance de l\u2019Irlande.Comme le soulignait Wolfe Tone, il fallait se libérer de l\u2019Angleterre, la « source intarissable de tous les maux de l\u2019Irlande20.» D\u2019abord réformiste, cette société se radicalisera lorsqu\u2019elle fut interdite après l\u2019entrée en guerre de l\u2019Angleterre contre la France révolutionnaire.La révolution était maintenant à l\u2019ordre du jour.En 1798, après avoir obtenu l\u2019assurance que la France révolutionnaire leur viendrait en aide, les Irlandais unis, appuyés par une large section de la population catholique, prirent les armes.Réprimé dans le sang, ce soulèvement fut l\u2019un des épisodes les plus sombres de l\u2019histoire de l\u2019Irlande.Plus 30 000 personnes y trouvèrent la mort, dont Wolfe Tone, qui s\u2019enleva la vie en captivité après qu\u2019on lui ait refusé le privilège de porter l\u2019uniforme militaire devant le peloton d\u2019exécution.Au lendemain du soulèvement des Irlandais unis, le parlement de Dublin avait perdu toute crédibilité aux yeux de Londres.Il s\u2019était montré incapable d\u2019apaiser les tensions entre les deux communautés.L\u2019Union de l\u2019Irlande et la Grande-Bretagne était maintenant à l\u2019ordre du jour.Pour William Pitt, premier ministre de la Grande-Bretagne, l\u2019acte d\u2019Union avait comme objectif, en ces temps de guerres, de pacifier la population, d\u2019étendre et de renforcer la nation 19 Cité dans P.Joannon (2006), Histoire de l\u2019Irlande et des Irlandais, Paris, Tempus, p.215 20 J.Guiffan, op.cit.p.33. 89 L\u2019Action nationale Septembre-Octobre 2015 L\u2019ACTE D\u2019UNION LA DEUXIÈME CONQUÊTE tout en consolidant l\u2019Empire.Mais pour y arriver, il fallait, selon lui, que l\u2019Union ne soit pas rejetée par la majorité de la population ou qu\u2019elle ne l\u2019exclue pas.Ainsi donc, pour Pitt, la réussite de l\u2019Union était liée à la question de l\u2019émancipation des catholiques21.Les idées de Pitt reçurent une forte opposition au sein du parlement de Dublin.L\u2019Union fut d\u2019ailleurs battue lors d\u2019un premier vote en 1799.L\u2019année suivante, voulant éviter un second échec, Londres décida d\u2019acheter les votes en utilisant, entre autres, illégalement des fonds en provenance des services secrets.Cette fois-ci, l\u2019Union triompha et prit effet le 1er janvier 1801, donnant ainsi naissance au Royaume-Uni.L\u2019Irlande souhaitée par Pitt ne se réalisera cependant pas.George III s\u2019opposa catégoriquement à l\u2019émancipation des catholiques.En raison de ce refus, l\u2019Union n\u2019en était plus une entre l\u2019Irlande et la Grande-Bretagne, mais une entre la Grande-Bretagne et l\u2019élite protestante d\u2019Irlande22.Le rejet de l\u2019émancipation des catholiques donna naissance au nationalisme catholique.Ce nationalisme s\u2019articula à travers deux tendances, l\u2019une constitutionnelle, l\u2019autre révolutionnaire.La voie constitutionnelle fut empruntée dans la première moitié du XIXe siècle par Daniel O\u2019Connell à travers ses campagnes pour l\u2019émancipation et l\u2019abrogation de l\u2019Acte d\u2019Union, et dans le troisième quart du XIXe siècle, par Charles Parnell, à la tête du Parti du Home Rule, revendiquant l\u2019autonomie interne.De son côté, la voie révolutionnaire, dessinée dans le sillage de Wolfe Tone, fut suivie par Robert Emmet, le mouvement Jeune-Irlande, les fenians (aussi connus sous le nom de Irish Republican Brotherhood) et l\u2019Armée républicaine 21 P.Bew (2007) Ireland.The Politics of Enmity 1789-2006, Oxford, OUP, p.53-54.22 A.Jackson (2001), « The Irish Act of Union 1801-2001 », History Today, 51, 1. 90 L\u2019Action nationale Septembre-Octobre 2015 L\u2019ACTE D\u2019UNION LA DEUXIÈME CONQUÊTE irlandaise (IRA).C\u2019est cette deuxième voie qui réalisa l\u2019indépendance de l\u2019Irlande du Sud en 1921, donnant naissance, du même coup, à la question de l\u2019Irlande du Nord.De la fin de Seconde Guerre mondiale à nos jours La fin de l\u2019Empire britannique, la décolonisation, les mouvements de libération nationale eurent des échos favorables dans les différentes régions du Royaume-Uni.En Irlande du Nord, le désir d\u2019émancipation de la population catholique, qui était victime de nombreuses discriminations, provoqua le retour des armes.De la fin des années 1960 à 1998, un conflit meurtrier, qui coûta la vie à plus 3600 personnes, déchira la société nord-irlandaise23.Les Accords du Vendredi saint, qui y mirent fin, furent négociés entre Londres, Dublin et des représentants des communautés catholique et protestante d\u2019Irlande du Nord.Pour arriver à cet accord, Londres dut donc reconnaître que la question d\u2019Irlande du Nord ne pouvait se résoudre sans la participation de la République d\u2019Irlande.Le partage de la gestion de cette province avec un état indépendance remet en question la nature des relations centre/périphérie établies depuis l\u2019accord de Londres.Comme en Irlande du Nord, la contestation de l\u2019Union avec l\u2019Angleterre en Écosse et au Pays de Galles prit son envol dans les années 1960.Après la Seconde Guerre mondiale, l\u2019état providence avait su, pour un temps, remplacer l\u2019Empire comme moteur de l\u2019adhésion de l\u2019Écosse et du Pays de Galles au Royaume-Uni.En effet, la social-démocratie anglaise avait réduit les inégalités sociales et économiques entre les régions et le centre.Cependant, la crise économique et sociale qui secoua le Royaume-Uni dans les 23 Pour connaître les origines de ce conflit voir A.Poulin (2011), « Les années 1960 en Irlande du Nord : de la lutte pour les droits civiques à la lutte armée », Bulletin d\u2019histoire politique, 19, 3, p.170-180. 91 L\u2019Action nationale Septembre-Octobre 2015 L\u2019ACTE D\u2019UNION LA DEUXIÈME CONQUÊTE années 1970 transforma en profondeur le paysage politique anglais et favorisa la contestation de l\u2019Union.L\u2019avènement au pouvoir de Thatcher, symbole fort de cette reconfiguration du paysage politique britannique, marqua un tournant décisif dans l\u2019émergence des forces souverainistes.La destruction de l\u2019État providence et la lutte menée contre les syndicats par la Dame de fer furent perçues comme une attaque en règle contre les régions, bastions des industries traditionnelles fortement syndiquées.Les effets néfastes des politiques thatchériennes en Écosse et au Pays de Galles permirent au Scottish National Party (SNP) et au Plaid Cymru, parti nationaliste gallois, de poursuivre leur ascension.En Écosse, cette ascension fut beaucoup plus rapide qu\u2019au Pays de Galles, en raison de la découverte du pétrole et du gaz naturel en mer du Nord.Pour les nationalistes, le pétrole et le gaz naturel appartiennent aux Écossais et leur permettront d\u2019établir une société à la hauteur de leurs ambitions.La décentralisation des pouvoirs n\u2019apporta pas les effets voulus par Londres.L\u2019établissement de parlements régionaux au Pays de Galles et en Écosse à la fin des années 1990, au contraire de satisfaire les appétits autonomistes, les développèrent.Les résultats des dernières élections législatives britanniques en Écosse le démontrent, malgré l\u2019échec du camp du « oui » au référendum de 2014 sur l\u2019indépendance24.Même si toutes les nations composant le Royaume-Uni ne sont pas rendues à la même étape dans leur marche vers l\u2019indépendance ou vers une plus grande autonomie, le Royaume-Uni, tel que le prédisait Tom Nairn est condamné à se transformer s\u2019il ne veut pas disparaître.q 24 Lors des élections législatives de 2105, le SNP a remporté 56 des 59 sièges écossais.Lors du Référendum de 2014, le « non » le remporta par 55,4 % des voix. 92 DOSSIER François Deschamps* Le British North America Act de 1840 LA JONCTION DU DISCOURS RADICAL TORY MONTRÉALAIS AVEC L\u2019IMPÉRIALISME LIBÉRAL ANGLAIS Deux postulats de base de l\u2019interprétation standard à propos de 1840 Pourquoi devrait-on s\u2019intéresser au British North America Act de 1840 dont on souligne cette année le 175e anniversaire ?En dépit du fait qu\u2019elle soit une mesure tâtonnante, expérimentale et dilatoire, l\u2019union législative de 1840 du Haut et du Bas-Canada (l\u2019Ontario et le Québec actuels) est fondamentale, car en plus d\u2019instaurer le prototype d\u2019union générale de toutes les colonies du British North America dont la confédération de 1867 sera la réalisation partielle, cette union visait à établir, dans l\u2019optique même de Durham, son concepteur réputé d\u2019après Immigration Canada1, quelque chose comme une nouvelle nationalité britannique en Amérique du Nord en mesure de résister à l\u2019attraction puissante du voisin américain tout en matant les aspirations républicaines du parti patriote majoritaire.Cette interprétation grand public repose sur deux postulats : la croyance, d\u2019une part, que la fusion de 1840 est sortie toute casquée de la tête de lord Durham lors de son passage en 1 Découvrir le Canada.Les droits et responsabilités liés à la citoyenneté.Document publié par Citoyenneté et Immigration Canada, [En ligne] [http ://www.cic.gc.ca/francais/pdf/pub/decouvrir.pdf ], p.17-18.* Historien, auteur de La « rébellion de 1837 » à travers le prisme du Montreal Herald, PUL, 2015 93 L\u2019Action nationale Septembre-Octobre 2015 L\u2019ACTE D\u2019UNION LA DEUXIÈME CONQUÊTE coup de vent en 1838 ; l\u2019idée, d\u2019autre part, qu\u2019elle a été imposée unilatéralement par le parlement impérial à Londres comme mesure palliative aux insurrections populaires de 1837 et de 1838 en attendant le grand jour d\u2019une union consensuelle de type fédéral que Durham, dans ses vues larges et éclairées, appelait de tous ses vœux2.Pour ce qui est du premier postulat, il s\u2019inscrit dans le cadre impérial plus général de la formation des Dominions blancs (Canada, Australie et Nouvelle-Zélande) par l\u2019attribution notamment de la responsabilité ministérielle.Ian Mckay en constitue l\u2019un des derniers porte-flambeaux et l\u2019infléchit dans le sens d\u2019une authentique « révolution libérale canadienne » : « [f ]ormant un seul moment, écrit- il, les rébellions de 1837, le rapport Durham et la loi de l\u2019Union de 1841 pourraient être interprétés comme le point culminant marquant la défaite des adversaires du libéralisme humaniste et civique [\u2026]3 ».C\u2019est là faire peu de cas du point de vue des libéraux radicaux anglais, J.S.Mill en tête4.Une lecture bien faite du Montreal Herald (1835-1840) et des principaux manifestes de l\u2019Association constitutionnelle de Montréal pendant cette période permet de porter un jugement un peu plus nuancé sur cette interprétation soporifique.Prenant appui sur cette base documentaire négligée, ma thèse est que, loin de détenir un rôle de premier plan, Durham apparaît plutôt comme 2 C.P.Lucas, Lord Durham\u2019s Report on the Affairs of British North America, 3 volumes, Oxford, Clarendon Press, 1912, 2, p.303-329.3 McKay, Ian, « The Liberal Order Framework : A Prospectus for a Reconnaissance of Canadian History », Canadian Historical Review, vol.81, no.4, 2000, p.632.L\u2019article est reproduit dans Jean-François Constant et Michel Ducharme (dir.), Liberalism and Hegemony.Debating the Canadian Liberal Revolution, Toronto : University of Toronto Press, 2009.4 Mill, 1838, [en ligne], http ://english.republiquelibre.org/Radical_Party_ and_Canada :_Lord_Durham_and _the_Canadians. 94 L\u2019Action nationale Septembre-Octobre 2015 L\u2019ACTE D\u2019UNION LA DEUXIÈME CONQUÊTE un simple commissionnaire du puissant lobby montréa- lais, sinon un bouc émissaire dépêché en catastrophe pour calmer les ardeurs de ses dirigeants engagés dans une lutte à mort contre les radicaux du parti adverse5.L\u2019un des buts que je me propose est de montrer à ce sujet que les deux principales recommandations du rapport Durham \u2013 union législative du Haut et du Bas-Canada visant à imprégner de manière indélébile le caractère national anglais à la colonie bas-canadienne et assimilation des Canadiens d\u2019origine française \u2013 proviennent des milieux tories de Montréal non seulement depuis 1835, mais découlent en ligne droite de James Stuart, leur porte-parole lors de la crise de l\u2019union de 1822.Quant au deuxième postulat de base de l\u2019interprétation libérale dominante, Eugénie Brouillet mentionne par exemple, dans une publication récente, qu\u2019à l\u2019encontre de la constitution de 1867, dont le contenu a été élaboré par les représentants politiques des colonies elles-mêmes, « les constitutions antérieures leur avaient été imposées par la métropole britannique6 ».L\u2019idée implicite ici est que 1867 est un projet enraciné qui part de la base, 5 Notons que l\u2019alliance des deux colonies canadiennes avait déjà été préconisée par les réformateurs patriotes, dont Papineau lui-même : « L\u2019agitation bat son plein.Ils [les réformateurs du Haut-Canada] ont l\u2019intention d\u2019envoyer une délégation de sept membres à la Convention ou, comme ils l\u2019appellent, le Congrès des deux provinces, au cours de laquelle seront jetées les bases d\u2019une constitution purement démocratique, et l\u2019Angleterre sera informée que c\u2019est uniquement selon les principes de cette Constitution que nous allons maintenir la connexion avec elle, à défaut de quoi, si elle ne nous le concède pas, nous obtiendrons justice indépendamment d\u2019elle » ; voir François Deschamps, La \u201crébellion de 1837\u201d à travers le prisme du Montreal Herald.La refondation par les armes des institutions politiques canadiennes, Québec, Presses de l\u2019Université Laval, 2015, p.241.6 Voir Eugénie Brouillet, « 1er juillet 1867.L\u2019Acte de l\u2019Amérique du Nord britannique », dans Pierre Graveline, (dir.) avec la collaboration de Myriam d\u2019Arcy, Dix journées qui ont fait le Québec, Montréal, VLB, 2013, p.113. 95 L\u2019Action nationale Septembre-Octobre 2015 L\u2019ACTE D\u2019UNION LA DEUXIÈME CONQUÊTE alors que les constitutions de 1791 et de 1840 auraient été imposées de manière unilatérale du haut vers le bas.Si, de fait, en 1840 et 1841, le changement de constitution a été effectué sans le consentement de la Chambre d\u2019assemblée du Bas-Canada \u2013 suspendue temporairement en février 1838, celle-ci, comme on sait, ne ressortira des limbes que trente ans plus tard satellisée dans le nouveau cadre fédéral \u2013, en contrepartie, on ne peut passer sous silence, dans le cas de la loi constitutionnelle de 1791, les pressions locales sur les autorités impériales afin de doter le Bas-Canada d\u2019une Chambre représentative élue, comme on le constate à Montréal dès les années 17807.Et en ce qui a trait au British North America Act voté par le parlement impérial en 1840, on ne peut ignorer non plus qu\u2019il répondait au Bas-Canada aux vœux ardents des magistrats, des marchands et des banquiers ultra-tories regroupés dans l\u2019Association constitutionnelle, les brigades volontaires ou la police semi-clandestine du Doric Club dont le Montreal Herald se vantait d\u2019être l\u2019organe exclusif de diffusion.On sait, par ailleurs, que le British North America Act de 1840 a été entériné conjointement par la Chambre d\u2019assemblée du Haut-Canada et le Conseil spécial mis en place dans le district de Montréal dans le cadre de la loi martiale de décembre 1837 et de novembre 18388.7 Voir Murray F.Greenwood, Legacies of Fear : Laws and Politics in Quebec in the Era of the French Revolution, Toronto, The Osgoode Society, 1993.8 Voir de Steven Watt, Authoritarianism, Constitutionalism and the Special Council of Lower Canada, 1838-1841, MA (History), McGill University, 1997, ainsi que « State Trials by Legislature : The Special Council of Lower Canada, 1838-1841 », dans Murray F.Greenwood, et Barry Wright (dir.), Canadian States Trials, II, Rebellion and Invasion in the Canadas, 1837-1839, Toronto ; London, Buffalo, The Osgood University of Toronto Press, 2002, p.248-278 ; Maurice Séguin, Histoire des deux nationalismes au Canada, Montréal, Guérin, 1997.Watt, 1997 et 2002, p.248-278 ; Séguin, 1997, p.305-321. 96 L\u2019Action nationale Septembre-Octobre 2015 L\u2019ACTE D\u2019UNION LA DEUXIÈME CONQUÊTE L\u2019apport décisif du discours radical tory au libéralisme impérial Dans ce qui suit, je me concentrerai uniquement sur l\u2019interprétation libérale revampée qui a cours depuis une vingtaine d\u2019années.Le discours radical tory de Montréal s\u2019y trouve pour ainsi dire dilué dans la mouvance de ce que Jennifer Pitts et Catherine Hall appellent l\u2019« impérialisme libéral » aux teintes philanthropique et progressiste9.Mais ce faisant, l\u2019insistance sur la neutralité axiologique de l\u2019État encadrant l\u2019épanouissement des libertés individuelles est amputée de deux membres encombrants : le discours martial ultra-tory qui préconisait sans fausse pudeur, en cas de nécessité, le changement de constitution par les agressions physiques et la violence armée, ainsi que ce que j\u2019appelle la britannicité exacerbée de ces mêmes tories vis-à-vis non seulement les Canadiens en général, mais face aussi aux dirigeants de la coalition whig-radicale au parlement impérial.L\u2019incendie criminel du parlement canadien et le manifeste annexionniste de 1849 laissent bien voir, du reste, comment ces deux éléments du radicalisme tory demeuraient bien vivaces à Montréal au cours des années 184010.Mon objectif consiste donc à problématiser sous ce rapport la jonction supposée du discours radical tory avec l\u2019impérialisme libéral, humaniste ou civique.À vrai dire, l\u2019apport décisif de ce discours dans les années 1830 à l\u2019impérialisme 9 Voir Jennifer Pitts, Naissance de la bonne conscience coloniale.Les libéraux français et britanniques et la question impériale, 1770-1870, Paris, Les Éditions de l\u2019atelier, [2005], 2008 (la traduction française de ce livre est une approximation de l\u2019original qui se lit : A Turn to Empire.The Rise of Imperial Liberalism in Britain and France ; Catherine Hall, Macaulay and Son.Architects of Imperial Britain, New Haven et Londres, Yale University Press, 2012.10 Voir François Deschamps, « L\u2019incendie du parlement et le manifeste annexionniste : la face cachée du toriesme montréalais », Bulletin d\u2019histoire politique, vol.22, n° 1, 2013, p.28-57. 97 L\u2019Action nationale Septembre-Octobre 2015 L\u2019ACTE D\u2019UNION LA DEUXIÈME CONQUÊTE libéral anglais avec lequel il a fini par se fondre a trait à deux composantes essentielles et indissolubles : le caractère ethnique et martial de l\u2019expansionnisme anglais au XIXe siècle soutenu par une immigration massive11 dont la marine et l\u2019armée constituaient les fers de lance.Si, à l\u2019échelle de l\u2019empire, ces deux éléments coexistent avec des éléments mieux connus de la configuration générale du libéralisme \u2013 conversion avec le Reform Bill de 1832 de la cinquantaine de « rotten borroughs » dévolus jusque-là en partie à la « représentation coloniale » aux Communes des lobbies liés au commerce impérial au profit de la députation irlandaise et des milieux urbains émergents (Birmingham, Liverpool, etc.)12, abolition de l\u2019esclavage en 1833, promotion de l\u2019idée d\u2019égalité des droits, credo libre-échangiste à saveur humaniste et pacifiste qui tend à dissocier les liens entre commerce et empire, etc.\u2013 force est de reconnaître toutefois que dans l\u2019historiographie récente au Canada ils ont été discrètement relégués à l\u2019arrière-plan13.Cette mise en sourdine des dimensions ethnique et militaire de l\u2019expansionnisme anglais a permis cependant de mettre en valeur la posture avant-gardiste des élites canadiennes- françaises recyclées dans la marche victorieuse vers le trop fameux « gouvernement responsable ».11 « Pour la période 1815-1850, autour de 600 000 Anglais, Écossais et Gallois quittèrent la Grande-Bretagne [tandis que] 2 millions d\u2019Irlandais quittent le Royaume-Uni [\u2026] » ; voir Géraldine Vaughan et al., Le monde britannique, 1815-1931, historiographie, bibliographie, enjeux, Paris, Éditions Belin, Capes Agrégation, 2010, p.118.12 Sur ce point, voir Montgomery Martin, Colonial Policy of the British Empire, Part 1 (Government), Londres, Gilbert & Rivington, 1837, p.52 et suivantes.13 On commence doucement à lever le voile sur ces aspects ; voir par exemple Brian Young, Patrician Families and the Making of Quebec.The Tachereaus and McCords, Montréal et Kingston, McGill-Queen\u2019s University Press, 2014.p.205-222. 98 L\u2019Action nationale Septembre-Octobre 2015 L\u2019ACTE D\u2019UNION LA DEUXIÈME CONQUÊTE Il ne faut donc pas craindre de le souligner à gros traits : à rebours de l\u2019idée reçue, le projet d\u2019union législative au Bas- Canada a été imposé par la base militante de l\u2019oligarchie tory de Montréal contre le statu quo officiel des autorités impériales au moment de la commission Gosford, Grey et Gipps (1835-1836)14.Les menées contre-insurrectionnelles bien comprises des brigades volontaires en 1837 et 1838 auront pour effet de bonifier le programme politique des tories.Une analyse approfondie du Montreal Herald sur la période 1835-1840 laisse même voir à l\u2019envi que les principales recommandations contenues dans le rapport Durham (principalement la mise au ban de l\u2019organe représentatif des Canadiens, la Chambre d\u2019assemblée de Québec), loin d\u2019être des productions de son propre cru, ne sont que des transcriptions de leur programme politique15.Qui plus est, élaboré ici dès 1810, puis 1822, le projet d\u2019union législative a été constamment l\u2019objet de sollicitations privées au Colonial Office dans les années 1830 par un groupe de pression métropolitain, la North American Colonial Association, avant d\u2019être réactivé publiquement en 1835 par l\u2019Association constitutionnelle à la suite de la publication, la même année, d\u2019une attaque en règle contre les procédés tyranniques de la majorité patriote à la Chambre d\u2019assemblée16.La mise en perspective permettra de ramener le rôle de Durham à la dimension plus modeste de simple messager17.14 Voir Bruce Curtis, « Redécouper le Bas-Canada dans les années 1830 : essai sur la gouvernementalité coloniale », Revue d\u2019histoire de l\u2019Amérique française, 2004, 17/1 : 27-66 ; « La commission d\u2019enquête comme réflexivité gouvernementale », Bulletin d\u2019histoire politique, vol.23, no.3, printemps-été 2015, p.21-37.15 Deschamps, 2015, p.25-82.16 Voir « The Canada Question », Blackwoods\u2019 Edinburgh Magazine, n° 236, vol.37, January-June 1835, p.909-927.Ci-après, CQ.17 Je ne tiens compte ici que des tories montréalais, mais il est clair qu\u2019un degré de concertation élevé existait entre eux et la branche ultra-tory de Toronto.Voir, Henry Sherwood, Report of a Select Committee, of the House of Assembly, on the Political State of the Provinces of Upper and Lower Canada, Toronto, R.Stanton, 1838. 99 L\u2019Action nationale Septembre-Octobre 2015 L\u2019ACTE D\u2019UNION LA DEUXIÈME CONQUÊTE Durham, représentant émérite du libéralisme impérial anglais Durham n\u2019en demeure pas moins pour autant un représentant émérite de l\u2019impérialisme libéral anglais.Dans le contexte de formation du British North America en Dominion canadien, la meilleure définition de l\u2019alliage de l\u2019impérialisme libéral avec l\u2019ethnocentrisme anglo-saxon se trouve au tout début de son rapport : Le pays qui a fondé et maintenu ces colonies à grands coûts de sang et d\u2019argent, peut justement attendre sa rétribution en transformant leurs ressources non développées au profit de sa propre population excédentaire ; ces colonies sont le patrimoine légitime du peuple anglais, l\u2019ample apanage que Dieu et la Nature ont mis de côté dans le Nouveau Monde à l\u2019intention de ceux dont le sort leur a attribué dans l\u2019Ancien une part insuffisante18.Force est de reconnaître toutefois, en se plaçant au point de vue même de Durham, qu\u2019à la fin des années 1830 prédominait dans les colonies du British North America \u2013 en comparaison de la République fédérale américaine et en raison même d\u2019« un attachement profond envers la mère patrie » \u2013, l\u2019atonie d\u2019un sentiment national distinct19.Durham 18 Lucas, 1912, p.13.Plus loin, Durham précise que les seuls domaines où s\u2019exerce la gouvernance impériale sont les relations extérieures, le commerce, ainsi que la gestion des terres de la Couronne (p.282), si bien que « ce ne sont pas dans la terreur de la loi ou la puissance de nos armées » assure-t-il, qu\u2019il faut chercher « le lien honorable et sécurisant » qui rattache les colonies à la métropole.On le trouve « dans l\u2019influence bénéfique des institutions britanniques qui allient le développement le plus achevé des libertés et de la civilisation [occidentale] avec l\u2019autorité stable d\u2019une monarchie héréditaire » (p.263-264).19 C\u2019est en ce sens que Hugh Murray évoque encore en 1839, grâce au progrès spectaculaire en matière de navigation à vapeur, la possibilité « pour un peuple ayant une origine, une langue et des manières en commun, de former une nation, bien que répandu aux extrémités du globe » ; voir An historical and descriptive account of British America comprehending Canada Upper and Lower, Nova Scotia, New Brunswick, Newfoundland, Prince Edward Island, the Bermudas and the fur countries, their history\u2026 to which is added a full detail of the principles and best modes of emigration, vol.III, Edinburgh, Oliver & Boyd, 1839, p.205.Dans The Expansion of England (1883), J.R.Seeley créera dans cette optique l\u2019expression « Greater Britain ». 100 L\u2019Action nationale Septembre-Octobre 2015 L\u2019ACTE D\u2019UNION LA DEUXIÈME CONQUÊTE l\u2019attribue au « communautarisme étroit et subordonné » des colons britanniques éparpillés en Amérique du Nord autant que des Canadiens proprement dit20.C\u2019est l\u2019une des raisons fondamentales qui expliquerait le caractère prématuré d\u2019une union fédérale généralisée en 1840 à l\u2019ensemble du British North America en regard des autres options qui s\u2019offraient aux législateurs impériaux : découpage du Bas-Canada en plusieurs districts, incluant l\u2019annexion de Montréal et de la péninsule de Vaudreuil au Haut-Canada ou de la Gaspésie au Nouveau-Brunswick, représentation directe des colons britanniques au parlement impérial dont l\u2019un des premiers instigateurs fut Benjamin Franklin21.Vue sous cet angle, l\u2019union apparaît ainsi comme une mesure dilatoire.Plusieurs raisons s\u2019opposaient à l\u2019adoption d\u2019une telle réforme des institutions, comme en témoigne la brochure du juge Haliburton publiée en 1839 : L\u2019union fédérale que propose Sa Seigneurie a ouvert un large champ spéculatif, orientant les esprits vers des changements théoriques, offrant aux jeunes démagogues à l\u2019esprit fertile matière à agitation, et nous incite à croire que notre constitution risque d\u2019être renversée.Bien des gens pensent et tous les hommes réfléchis savent que cette mesure va précipiter en moins de dix ans les colonies dans une indépendance prématurée ; et qui, demanderais-je, attaché à la mère patrie et désirant vivre 20 Lucas, 1912, p.310-311.21 B.Franklin, The Interest of England Considered with Regard to Her Colonies and the Acquisition of Canada and Guadeloupe, London, T.Becket, 1760.Sur la plaidoirie en faveur de la représentation directe au parlement impérial depuis les années 1750 et les différents projets de reconfiguration, voir Curtis, 2004 et 2015, L.-G.Harvey, « Une Constitution pour l\u2019Empire : sur les origines de l\u2019idée fédérale au Québec, 1765-1815 », Les cahiers des dix, n° 66 (2012), p.25-54, D.Armitage, « Greater Britain : A Useful Category of Historical Analysis ?», The American Historical Review, 104, 1999, p.427- 445, E.H.Gould, « A Virtual Nation : Greater Britain and the Imperial Legacy of the American Revolution », The American Historical Review, vol.104, n° 2 (Apr.1999), p.476-489 et A.Lefebvre, La Montreal Gazette et le nationalisme canadien (1835-1842), Montréal, Guérin, 1970, p.80-128. 101 L\u2019Action nationale Septembre-Octobre 2015 L\u2019ACTE D\u2019UNION LA DEUXIÈME CONQUÊTE sous une forme monarchique de gouvernement peut envisager sans frayeur un plan qui comporte de si nombreux dangers22 ?Plaidoyer en faveur de l\u2019union législative du Haut et du Bas- Canada, James Stuart 1824 Au moment de la suspension de l\u2019habeas corpus et de l\u2019imposition de la loi martiale dans le district de Montréal qui permettait finalement aux civils d\u2019origine britannique de s\u2019armer, Robert Weir, le propriétaire du Montreal Herald, lance dans l\u2019édition hebdomadaire du 2 décembre 1837 une adresse comminatoire au vice-roi Gosford où est enchâssé le mot d\u2019ordre qui deviendra, selon lui, le cri de ralliement des forces loyales au cours des années à venir : « let Canada be a British Province, no longer French23 ».Et de fait l\u2019expression « faire du Bas-Canada une colonie britannique \u201cin fact as well as in name\u201d » sera martelée régulièrement dans les colonnes du journal jusqu\u2019à l\u2019union.Mais loin d\u2019être original, ce mot d\u2019ordre n\u2019est qu\u2019un palimpseste de ce qu\u2019écrivait treize ans plus tôt l\u2019ancien procureur général James Stuart, selon qui « [\u2026] the adoption or rejection of the union will determine whether this province is to be in fact, as well as in name, a British province24 ».Le talon d\u2019Achille des tories depuis le début du siècle portait sur leur minorisation inéluctable à la Chambre d\u2019assemblée de Québec et leur besoin subséquent de neu- 22 T.C.Haliburton, Bubbles of Canada.By the Author of \u201cSam Slick,\u2019 \u201cThe Clockmaker,\u201d &c.&c., Philadelphia, Lea & Blanchard, 1839, p.253.23 Herald Abstract, 2 décembre 1837 (BAnQ), ci-après HA.La traduction partielle du passage donne : « Le verdict est déjà écrit en lettres de sang.Il pourrait s\u2019écrire en lettres de feu par l\u2019incendie de villages et de villes, la clémence par conséquent exige l\u2019exécution immédiate du verdict, et ce verdict est, \u2013 « Que le Canada ne soit plus une province française, mais une province britannique ».24 Voir J.Stuart, Observations on the proposed Union of the Provinces of Upper and Lower Canada, under one Legislature, respectfully submitted to His Majesty\u2019s Government, by the Agent of the Petitioners for that Measure, London, William Clowes, Northumberland-Court, 1824, p.93-94. 102 L\u2019Action nationale Septembre-Octobre 2015 L\u2019ACTE D\u2019UNION LA DEUXIÈME CONQUÊTE traliser l\u2019écrasante majorité des Canadiens.En outre, seule l\u2019union législative du Haut et du Bas-Canada allait permettre leur assimilation graduelle aux us et coutumes britanniques.On peut parler ici de radicalisme dans la mesure où l\u2019union nécessitait la suppression de la Chambre d\u2019assemblée et le recours éventuel à la violence en cas de résistance25.Le thème de l\u2019assimilation est omniprésent dans le texte de Stuart.Or, fait intéressant, ce n\u2019est pas celle des conquis canadiens par les conquérants qui est soulignée, mais, au grand scandale des tories, l\u2019assimilation des conquérants par les conquis, si bien que « ce n\u2019est pas sans raison que les Canadiens français se désignent eux-mêmes comme la Nation Canadienne, en prévision du caractère national futur dont ils seront empreints et aux hautes destinées qui les attendent en tant que peuple séparé et indépendant26 ».Mais cela n\u2019arrivera pas sans violence, avertit Stuart dans une proposition hypothético-déductive : [\u2026] si les populations des deux provinces ne sont pas graduellement assimilées et rendues semblables dans leurs intérêts par une union, les différences entre elles, compte tenu des causes à l\u2019œuvre actuellement et des collisions qu\u2019elles susciteront, auront pour effet de fondre les habitants de chacune des colonies en deux peuples séparés et distincts, animés des sentiments les plus hostiles l\u2019un envers l\u2019autre ne requérant qu\u2019une occasion propice pour les pousser à recourir à des agressions directes.Envisageant le cours des choses menant à cette conclusion, les habitants du Haut-Canada seraient insensiblement conduits à s\u2019allier avec leurs voisins américains27.25 Le caput Nili de tout l\u2019argumentaire tory contre la « séparation » de la grande Province of Quebec se trouve dans la plaidoirie d\u2019Adam Lymburner à la barre des Communes en 1791 contre le principe même de la « séparation » du Canada en deux entités distinctes que consacre la loi constitutionnelle de 1791 ; voir Deschamps, 2013, note 32.26 Voir Stuart, 1824, p.26.27 Voir Stuart, 1824, p.96.L\u2019auteur n\u2019en revient pas moins à plusieurs reprises sur l\u2019idée que cette union politique n\u2019affectera pas les lois, coutumes, langues, etc.des Canadiens français. 103 L\u2019Action nationale Septembre-Octobre 2015 L\u2019ACTE D\u2019UNION LA DEUXIÈME CONQUÊTE La correspondance privée de la North American Colonial Association au Colonial Office On trouve dans la correspondance privée de la North American Colonial Association sous la signature de Nathaniel Gould et Robert Gillespie un grand nombre de mémos tout au long des années 1830 pour l\u2019union législative du Haut et du Bas-Canada qui assurerait aux tories montréalais d\u2019établir finalement une « ascendance britannique fixe ».En voici deux exemples.Le 22 décembre 1832, Gould « [p] laide une union du Haut et du Bas-Canada en opposition à la proposition d\u2019annexer Montréal à la province d\u2019en haut28 ».Autre exemple : dans une lettre du 19 novembre 1833 à Lord Stanley au Colonial Office, R.Gillespie dit espérer « qu\u2019il sera apporté remède au malheureux état des affaires dans le Bas-Canada, que les renseignements qu\u2019il envoie seront mis à profit avant que la violence ne soit employée, et qu\u2019on adoptera une mesure par laquelle la population loyale pourra être unie à celle de la province d\u2019en haut ».Inclus dans cette lettre un extrait d\u2019une lettre de Montréal où il est mentionné que « [s] on auteur préfère l\u2019annexion de Montréal au Haut-Canada à l\u2019union des deux provinces » ; « Les affaires, ajoute-t-il, ne peuvent sans grand danger rester en l\u2019état où elles sont dans le Bas-Canada, et si l\u2019on décide pour l\u2019union, pourquoi serait-elle retardée au-delà du temps nécessaire à l\u2019étude des détails29 ?».L\u2019article brûlot du Blackwood\u2019s Magazine (juin 1835) Cet article réactualise dans l\u2019opinion publique la question de l\u2019union législative du Haut et du Bas-Canada laissée en suspens par la crise non résolue de 1822.Il est temps que le gouvernement impérial intervienne, mentionne son 28 Papiers d\u2019État.Bas-Canada, 1900, p.760.29 Papiers d\u2019État.Bas-Canada, 1900, p.811. 104 L\u2019Action nationale Septembre-Octobre 2015 L\u2019ACTE D\u2019UNION LA DEUXIÈME CONQUÊTE auteur anonyme, étant donné que sa « suprématie découle du droit de conquête30 ».Et le rédacteur de conclure à l\u2019intention de la clique à Papineau : « ceux qui se targuent d\u2019être les leaders d\u2019une seule origine [ethnique] rendent impossible toute relation de confiance.Il n\u2019est pas habituel dans le nouveau monde comme dans l\u2019ancien, nous présumons, de choisir comme gardiens les incendiaires qui planifient de mettre le feu à la bâtisse31 ».Le magazine va encore plus loin.« [I] l est grand temps de fermer pour toujours le règne d\u2019une telle Assemblée et de remodeler la constitution qui a pu engendrer un tel phénomène d\u2019ignorance, d\u2019absurdité et de corruption32 ».La situation a pris un tour si aberrant au Bas-Canada que le constitution- nalisme anglais dans un cadre colonial, qui devrait être le grand rempart des droits et des libertés, peut être accommodé aux vues étroites et partisanes d\u2019un parti \u2013 réduisant ainsi « la population britannique, les vrais seigneurs de la terre, à la condition de serfs et de subordonnés ».Et l\u2019auteur de conclure : Le catalogue de ses crimes et de ses outrances est assez copieux pour justifier, non seulement la fermeture définitive de l\u2019Assemblée, mais la condamnation de ses principaux meneurs.[\u2026] Nous sommes persuadés, toutefois, que ses jours sont comptés, et qu\u2019on n\u2019en parlera plus bientôt que comme d\u2019une chose seulement qui fut33.30 CQ, p.921.31 Ibid.32 CQ, p.923.33 CQ, p.923. 105 L\u2019Action nationale Septembre-Octobre 2015 L\u2019ACTE D\u2019UNION LA DEUXIÈME CONQUÊTE Les modulations du thème de l\u2019union législative par la violence à l\u2019Association constitutionnelle de Montréal et au Doric Club On trouve un écho à l\u2019article du Blackwood\u2019s Magazine dans un manifeste de l\u2019Association constitutionnelle de Montréal de novembre 1836 à la situation géopolitique du Haut-Canada.S\u2019adressant aux membres de la Chambre d\u2019assemblée de cette colonie, les auteurs écrivent en faveur de l\u2019union : Est-il dans votre intérêt qu\u2019un pays qui contrôle vos relations avec l\u2019Angleterre soit dirigé par un parti hostile aux intérêts anglais, aux sentiments anglais et aux noms anglais ?Est-il dans votre intérêt qu\u2019un pays qui administre votre accès à l\u2019océan soit gouverné par un parti qui n\u2019entend nullement améliorer la navigation sur le Saint-Laurent ni permettre au secteur privé de faciliter les échanges commerciaux entre les provinces au moyen des voies ferrées ?Dans le but de réaliser l\u2019objectif de l\u2019union législative, les auteurs n\u2019écartent pas le recours éventuel à la violence ; aussi exhortent-ils les membres de la communauté anglophone à se serrer les coudes, à mettre de côté leurs divergences et à enterrer toute jalousie.L\u2019appel prend volontiers une teinte ethnique.C\u2019est le « sang anglais » qui fait sentir l\u2019oppression, ce sera par le « sang anglais » que les torts subis seront réparés.Et en conclusion : Messieurs, si vous vous soumettez maintenant aux dictats insolents (du parti canadien-français), avant longtemps vous serez forcés d\u2019étendre la sphère de rayonnement de la civilisation commerciale non pas avec des pioches et des bêches, mais avec des baïonnettes et l\u2019épée34.Quelques mois plus tôt, lors d\u2019une réunion publique, le groupe paramilitaire et semi-clandestin du Doric Club sous la signature de son secrétaire Thomas Walter Jones avait 34 Deschamps, 2015, p.41-45. 106 L\u2019Action nationale Septembre-Octobre 2015 L\u2019ACTE D\u2019UNION LA DEUXIÈME CONQUÊTE publié des résolutions dont l\u2019une portait sur « l\u2019absolue nécessité d\u2019une union des provinces du Haut et du Bas- Canada moyennant laquelle uniquement [nos concitoyens insultés et opprimés à travers la province] peuvent espérer jouir d\u2019une participation dans la branche représentative du gouvernement provincial ».Ici aussi le recours à la violence est explicitement évoqué dans une proposition hypothético- déductive : si nous sommes abandonnés par le gouvernement et le peuple britannique, plutôt que de nous soumettre au statut dégradant de sujets d\u2019une république canadienne-française, nous sommes résolus à œuvrer, armes en main, à notre délivrance de cette tyrannie irritante ; et en appui à cette résolution, avec une confiance à toute épreuve envers la protection de la Providence divine, nous mettons mutuellement nos vies, nos fortunes et notre honneur sacré en gage35.L\u2019assimilation par l\u2019union législative et les « horreurs d\u2019une guerre civile » sont également évoquées dans un autre manifeste de la CAM de mars 1837 signé par le tandem Moffatt\u2013Badgley : La coexistence de ces deux races entièrement différentes [britannique et canadienne] a généré un sentiment croissant d\u2019irritation si profond entre elles que, si on n\u2019y met pas un frein par leur assimilation totale, elle doit mener, sous peu, à une haine invétérée qui ne pourra être jugulée que dans les horreurs d\u2019une guerre civile36.En Septembre-Octobre 1837, le tandem McGill-Badgley signe au nom de l\u2019Association constitutionnelle une lettre circulaire pour l\u2019union législative dans laquelle il est mentionné, entre autres, que « des concessions supplémentaires [envers le parti patriote] équivaudraient à la reconnaissance 35 Deschamps, 2013, p.33.36 Deschamps, 2015, p.53. 107 L\u2019Action nationale Septembre-Octobre 2015 L\u2019ACTE D\u2019UNION LA DEUXIÈME CONQUÊTE virtuelle de l\u2019indépendance canadienne-française ».McGill et Badgley récidivent le 13 décembre 1837 et réclament la suppression de l\u2019organe représentatif des Canadiens : L\u2019histoire de la Chambre d\u2019assemblée dans sa composition, ses travaux législatifs, son esprit et ses principes montrent de manière convaincante le but que ses membres ont constamment eu en tête : le développement et l\u2019expansion de la population d\u2019origine française au détriment de celle d\u2019origine britannique, comme en témoigne le plaidoyer de D.B.Viger à la Chambre des communes en 1828 devant le Canada Committee37.Après les batailles de Saint-Denis et de Saint-Charles, Adam Thom stigmatise de son côté la députation de « la grande nation canadienne » en assimilant la résistance populaire à « la rébellion de l\u2019Assemblée38 ».Au même moment, Robert Weir récupère l\u2019extrait d\u2019un éditorial du Morning Courier défendant la résistance paysanne armée et l\u2019assujettit lui aussi à une proposition hypothético-déductive pour en prononcer l\u2019arrêt de mort : « Si le gouvernement constitutionnel du Bas-Canada devait être considéré comme le droit imprescriptible de la postérité française », il n\u2019en va plus de même, car le crime de rébellion en est un qui se paye39.Dépêché à Londres pour défendre devant Durham la cause de la communauté anglophone, le tandem Moffatt\u2013Badgley plaide la cause de l\u2019abrogation « d\u2019un gouvernement français séparé » le 5 avril 1838 : Alors que nous croyons que l\u2019existence d\u2019un Gouvernement français séparé ne serait pas tolérée sur le continent nord- américain, nous devons dire avec candeur à Votre Seigneurie [Durham] notre conviction inébranlable, que les habitants provinciaux d\u2019origine britannique au Bas-Canada sont résolus à ne plus se soumettre plus longtemps qu\u2019il pourrait y être forcés 37 Deschamps, 2015, p.67.38 HA, 15 décembre 1837.39 HA, 9 décembre 1837. 108 L\u2019Action nationale Septembre-Octobre 2015 L\u2019ACTE D\u2019UNION LA DEUXIÈME CONQUÊTE au pouvoir prédominant de l\u2019ascendance canadienne-française en raison de laquelle les ressources de la Province ont été souillées et sa progression sur l\u2019échelle de la croissance coloniale, retardée [\u2026]40 ».Dans le rapport annuel de l\u2019Association constitutionnelle de décembre 1838, Peter McGill et William Badgley souligneront enfin que la communauté anglophone ne tolérera pas d\u2019être subordonnée à une majorité francophone même dans une législature provinciale satellisée dans un système fédéral.Conclusion L\u2019accent mis sur le caractère ethnique et le rôle dévolu aux baïonnettes dans l\u2019expansion de la nation anglaise aux quatre coins du globe font indubitablement partie du legs de l\u2019idéologie radicale tory de Montréal à ce qui deviendra dans la deuxième moitié du XIXe siècle l\u2019impérialisme libéral anglais.Ici on peut parler à la fois de jonction effective du radicalisme tory de Montréal avec l\u2019impérialisme libéral et de renversement des rôles où la figure emblématique de Durham prend l\u2019aspect plus modeste de simple commissionnaire.Et c\u2019est en ce sens aussi qu\u2019on peut parler de la violence fondatrice des institutions politiques canadiennes, violence naturellement toujours recouverte d\u2019un voile pudique.Cette coloration ethnique de l\u2019impérialisme libéral anglais est omniprésente dans la mémoire culturelle anglaise au moins jusqu\u2019à la fin de la Deuxième Guerre mondiale.On la retrouve par exemple quarante ans plus tard après Durham dans The Expansion of England de R.Seeley.Si je me suis limité à deux composantes, il en existe cependant une pléthore qui permettrait de dresser un tableau comparatif où apparaîtraient les points de divergence entre le discours 40 Lefebvre, 1970, p.155, note 128. 109 L\u2019Action nationale Septembre-Octobre 2015 L\u2019ACTE D\u2019UNION LA DEUXIÈME CONQUÊTE radical tory à l\u2019Association constitutionnelle de Montréal dans le Herald et l\u2019impérialisme libéral : outre la promotion d\u2019un type d\u2019union législative du Haut et du Bas-Canada de 1822 à 1837, il y a la suppression des droits électoraux dans les comtés francophones rebelles ; la criminalisation des prisonniers politiques en 1837 et 183841, le mode indirect libre d\u2019assimilation des Canadiens [-français] \u2013 des élites à la masse réfractaire et illettrée du peuple maintenu dans l\u2019intervalle sous tutelle cléricale ; l\u2019abolition du régime seigneurial à Montréal ; le caractère prétendument stationnaire de la société québécoise ; la question centrale de l\u2019immigration en provenance de l\u2019archipel britannique ; la responsabilité ministérielle ; le double discours at home et abroad au sujet de l\u2019Ordre d\u2019Orange florissant dans les colonies, etc.\u2013 toutes choses requérant un certain effort de décentrement par rapport aux crispations identitaires héritées.q 41 Macaulay écrit à ce sujet en décembre 1838 : « Je crains que la caste victorieuse ne sera pas satisfaite sans châtiments d\u2019une sévérité telle qu\u2019ils déshonoreront le gouvernement anglais auprès de toute l\u2019Europe et à nos propres yeux dans dix ans.Je souhaite que les ministres se rappellent que ceux qui maintenant braillent pour des exécutions en masse seront les premiers à en abuser par la cruauté quand cette excitation sera passée.[.] Dix ou douze exemples bien choisis serait tout à fait suffisant, sans compter le carnage et les incendies qui ont déjà eu lieu.[.] La langue barbare de certains des journaux au Canada et à Londres me fait douter si nous sommes aussi éloignés et au-dessus des Carlistes et de Christine d\u2019Espagne que je l\u2019avais espéré ».Voir William Thomas (dir.), The Journals of Thomas Babington Macaulay, vol.1, 2008, p.112-113 et Catherine Hall, 2012, p.327. 110 DOSSIER Mylène Bédard* La correspondance de Julie Bruneau-Papineau dans les années 1840 LA CONSOMMATION DE LA RUPTURE AVEC LE SIÈCLE Les lettres qu\u2019adresse Julie Bruneau-Papineau à son mari, Louis-Joseph Papineau, orateur à la Chambre d\u2019assemblée et chef du Parti patriote, ou à ses proches dans les années 1830 sont marquées par la présence d\u2019une pensée politique radicale et d\u2019une volonté d\u2019action dans le mouvement d\u2019émancipation nationale.L\u2019un des principaux objectifs que cette épistolière alloue à sa correspondance conjugale consiste à obtenir des informations privilégiées de la part de son époux qui la mettront plus au fait de la situation politique du Bas-Canada.Exclue de l\u2019activité parlementaire, cette femme patriote paraît combattre sa mise à l\u2019écart par un accès efficace à l\u2019information.Pour accéder au portrait le plus complet et le plus à jour de l\u2019actualité, cette épistolière passionnée de politique multiplie les sources ; elle lit La Minerve, Le Canadien, L\u2019Écho du pays, le Quebec Mercury, le Herald et le Vindicator.Pendant la période insurrectionnelle, Julie Bruneau-Papineau compensera son incapacité d\u2019agir par la plume en s\u2019investissant par l\u2019écriture dans la sphère qui lui est interdite.L\u2019épistolière patriote profite de l\u2019espace épistolaire pour se jeter dans l\u2019arène politique, rendant compte des débats qu\u2019elle lit dans les journaux, prodiguant des conseils et allant même jusqu\u2019à * Littérature.Université Laval 111 L\u2019Action nationale Septembre-Octobre 2015 L\u2019ACTE D\u2019UNION LA DEUXIÈME CONQUÊTE appeler les Bas-Canadiens à prendre les armes, et ce, dès février 1836 : « j\u2019espère que vous allez forcer le gouverneur à agir ou bien il faut que les Canadiens se préparent à une guerre civile1 ».Les jugements qu\u2019elle porte sur ses contemporains et la radicalité de sa pensée tranchent singulièrement avec l\u2019action politique de son mari.Dans ces conditions, que signifie pour cette femme patriote l\u2019Acte d\u2019Union de 1840 ?Quels sont les impacts de l\u2019échec des Rébellions et de l\u2019instauration de l\u2019Union sur la pratique épistolaire ainsi que sur le rapport que Bruneau-Papineau entretient avec la sphère politique ?On sait que la décennie 1840 constitue une période de recul pour les femmes, mais comment cette perte de pouvoir est-elle vécue à hauteur d\u2019individu par une bourgeoise étroitement liée à la politique canadienne ?Les convictions patriotiques et l\u2019espoir mis dans le projet national des Canadiens paraissent toujours aussi fermes chez Julie Bruneau-Papineau après l\u2019échec des soulèvements de 1837 et de 1838.En mars 1839, elle écrit à sa belle- sœur, Rosalie Papineau-Dessaulles : J\u2019ai toujours espéré, et à un point qui m\u2019en a presque tenu lieu de conviction.Et, en effet, notre position était meilleure que l\u2019an dernier, sans cette malheureuse expédition de l\u2019automne dernier, qui vous a plongés pis que l\u2019an passé, dans un sens, puisque cela a fait tant de victimes, et en voir, ce semble, ce ne laisse pas que d\u2019avancer la cause, mais qui aurait avancé sans ces nouveaux malheurs.Néanmoins il faut se garder de blâmer ceux qui ont cru bien faire : les motifs qui les ont fait agir étaient louables, et ils ne sont que trop malheureux pour être censurés.Ils se sont dévoués et ont tout sacrifié à la cause de leur pays.(1er mars 1839, p.174) 1 J.Bruneau-Papineau, 8 février 1836, p.115.Les citations de la correspondance de Julie Bruneau-Papineau proviennent de l\u2019édition établie et annotée par Renée Blanchet, Une femme patriote.Correspondance 1823-1862, Québec, Septentrion, 1997.Dans cet article, les références n\u2019indiqueront que la date de la missive, lorsque celle-ci n\u2019est pas inscrite dans le corps du texte, et le numéro de la page, entre parenthèses. 112 L\u2019Action nationale Septembre-Octobre 2015 L\u2019ACTE D\u2019UNION LA DEUXIÈME CONQUÊTE Or, au début de l\u2019année 1841, l\u2019épistolière, déçue de ne plus trouver chez ses compatriotes l\u2019esprit de sacrifice, se replie sur elle-même et sur sa famille.Dans son discours, le pronom « nous » ne désigne plus l\u2019ensemble des Canadiens, n\u2019est plus utilisé pour se projeter dans l\u2019espace politique ni pour s\u2019unir à la cause nationale comme c\u2019était le cas auparavant.La lettre du 28 février 1841 qu\u2019elle adresse à Amédée, son fils aîné, témoigne de cette rupture entre l\u2019épistolière et ses compatriotes : Nous recevons les Canadiens, nous y voyons de belles choses ! C\u2019est pitoyable d\u2019entendre et de voir leur ineptie.Ils n\u2019ont pas un homme d\u2019énergie.C\u2019est une bien pénible perspective pour notre malheureux pays : s\u2019il demeure longtemps sous le joug, ils seront tout à fait dégénérés.Ce sont de pénibles réflexions, mais qui sont vraies.Et où y a-t-il de l\u2019énergie et de la vertu patriotique dans ce siècle ?Je ne la vois nulle part mise en pratique ; l\u2019égoïsme est à l\u2019ordre du jour.Il faut attendre voir où cela conduira ; en attendant, faisons notre devoir, résignons-nous.Nous n\u2019avons pas de reproches à nous faire : nous souffrons pour une bonne cause et avec courage, encouragés par ton exemple (p.228).Dans ce passage, on sent l\u2019inquiétude de l\u2019épistolière envers l\u2019avenir du pays, qui découle du comportement égoïste2 et faible de ses compatriotes.Pour Julie Bruneau-Papineau, les exemples et les modèles à suivre ne se situent plus dans le mouvement politique, mais à l\u2019intérieur de la famille qui se compose de véritables patriotes n\u2019ayant jamais cessé de se sacrifier pour la cause de la patrie.Une seconde occurrence à cette rupture avec l\u2019esprit du siècle survient dans une 2 Pour cette épistolière, l\u2019égoïsme semble s\u2019opposer au patriotisme comme en témoigne cet autre extrait tiré d\u2019une lettre adressée à Amédée alors qu\u2019il revient de son premier séjour au Canada depuis sa fuite en 1837 : « Ainsi, pour nous dédommager de l\u2019ennui et de la privation des jouissances que tu as éprouvées au sein de la patrie et des parents et amis, fais-nous part de ce que l\u2019on y dit, l\u2019on y pense, l\u2019on y fait, qui est le plus ou moins patriote, le plus ou moins égoïste » (27 octobre 1841, p.234). 113 L\u2019Action nationale Septembre-Octobre 2015 L\u2019ACTE D\u2019UNION LA DEUXIÈME CONQUÊTE autre lettre à Amédée écrite quelques mois plus tard, soit le 16 novembre 1841 : « Nous ne sommes pas de ce siècle sous ce rapport : l\u2019égoïsme et l\u2019ambition l\u2019emportent sur tout sentiment de parenté et d\u2019amitié, mais nos cœurs et notre croyance ne peuvent se façonner à cette manière de voir les choses » (p.237).La passion pour la politique et le constat de la défection des représentants du peuple suscitent chez cette épistolière un véritable conflit entre l\u2019engagement impossible et le repli sur soi.L\u2019échec de la mission politique de Louis-Joseph Papineau auprès des gouvernements européens de même que le refus de ce dernier de rentrer au pays et de s\u2019impliquer dans la politique accentuent ce déchirement et la déception de l\u2019épistolière patriote.À tel point que Julie Bruneau-Papineau va jusqu\u2019à le tenir responsable de la dégradation de la situation politique du Canada : Si tu fusses revenu aussitôt après la résignation du ministère, le pays ne serait pas plongé où il est, car La Fontaine et son parti n\u2019auraient eu aucune influence sur le pauvre peuple et même sur quelques-uns de tes amis mêmes qu\u2019il a dupés, car il y en a certainement dans son parti qui étaient de bonne foi.[.], mais je te le répète, si tu étais venu au temps où M.Viger te demandait, le pays ne serait pas où il en est, à sa honte et à la gloire de nos ennemis (28 octobre 1844, p.297-298).En prolongeant son séjour en Europe, Louis-Joseph Papineau scelle, en quelque sorte, la rupture entre son épouse et la sphère politique.En effet, l\u2019éloignement et le désintéressement de son mari ne permettent plus à Julie Bruneau-Papineau de se projeter dans l\u2019arène parlementaire, ne lui permettent plus de vivre par procuration l\u2019activité politique dont elle est privée en raison de son sexe.Elle écrira d\u2019ailleurs en avril 1845, dans une ultime tentative de convaincre Papineau de rentrer au pays : « Tu ne saurais croire ce que tu aurais à souffrir : je ne suis qu\u2019une femme, mais je ne puis les entendre ni voir agir.Il n\u2019y avait que toi qui avais pu les former.Et leur présomption fait qu\u2019ils se 114 L\u2019Action nationale Septembre-Octobre 2015 L\u2019ACTE D\u2019UNION LA DEUXIÈME CONQUÊTE croient de grands hommes » (p.308).Or, non seulement Papineau retarde son retour, mais il ne tolère plus la politique dans l\u2019espace épistolaire3, comme en témoigne ce passage de la lettre du 25 novembre 1844 qu\u2019adresse Julie Bruneau-Papineau à son mari : « la Chambre n\u2019est plus rien à mon avis, mais je m\u2019oublie toujours : tu m\u2019as défendu de te parler politique » (p.301).S\u2019exprime dans cet extrait une double nostalgie : celle de l\u2019activité parlementaire des années 1830 dans laquelle son mari jouait un rôle de premier ordre et celle de discuter de la politique dans la correspondance conjugale.Le lien qui unissait Julie Bruneau-Papineau à la politique étant rompu, l\u2019épistolière se rabat sur la lecture des journaux français et des Mémoires de la duchesse d\u2019Abrantès, qui décrivent la vie d\u2019une femme de lettres cultivée ayant côtoyé les grands noms de son époque, dont Napoléon Bonaparte, Balzac, Musset, Vigny et Dumas.En lisant ces mémoires, peut-être Julie Bruneau-Papineau retrouve-t- elle, par identification, ce contact brûlant avec l\u2019histoire, sentiment qu\u2019éprouvent les individus dont le sort est lié à la vie politique de leur temps.Or, paradoxalement, ces lectures françaises tendent à confirmer la rupture de Julie Bruneau-Papineau avec le présent et les contemporains canadiens-français.3 Dans sa lettre du 15 novembre 1844, par exemple, Louis-Joseph Papineau commande de manière explicite les sujets à privilégier dans la correspondance conjugale : « Parle-moi au long des chers enfants, surtout des deux petites et de Gustave.Les grands sont en état de parler pour eux, s\u2019ils ne sont pas honteusement paresseux.Et de toi, chère amie, et de ta santé dont je te sollicite depuis si longtemps d\u2019avoir des détails sans avoir eu un mot qui, pourtant, m\u2019intéresse bien plus que tout ce que vous m\u2019avez dit d\u2019inutile sur la politique.» (L.-J.Papineau, Lettres à Julie, p.525) 115 L\u2019Action nationale Septembre-Octobre 2015 L\u2019ACTE D\u2019UNION LA DEUXIÈME CONQUÊTE Repli religieux Devant cette perte de confiance généralisée et l\u2019accès moins privilégié à l\u2019action politique, l\u2019épistolière se replie dans la dévotion et les sentiments religieux.Avant l\u2019Acte d\u2019Union, le discours épistolaire de Julie Bruneau-Papineau oscillait entre ses devoirs religieux et ses convictions politiques.Or, à partir de 1840 et dans les décennies suivantes, la tension entre la politique et la religion paraît être renversée, suivant le mouvement de retour en force du contrôle religieux qui se manifeste plus particulièrement à l\u2019égard des femmes puisque « les prédicateurs firent [alors] rimer féminité avec piété.[.] cette insistance croissante fut notamment favorisée par l\u2019essor de la piété ultramontaine, appuyée sur une imagerie exaltant le quotidien féminin et l\u2019univers familial4 » comme le souligne Christine Hudon.Plus encore que dans la décennie précédente, les Bas-Canadiennes et leur dévotion constituent une préoccupation importante du clergé qui ne cesse d\u2019insister sur les devoirs religieux des femmes au sein de la famille et de la société en général.Ses aspirations politiques déçues, Julie Bruneau-Papineau paraît plus sensible à l\u2019ascendant du clergé, celui-ci étant proportionnel « aux autres ouvertures sociales5 » qui s\u2019offrent aux femmes selon Dominique Godineau.Le déclassement de la politique au profit de la religion module l\u2019image de soi que se construit l\u2019épistolière dans sa pratique d\u2019écriture.L\u2019autoreprésentation de femme patriote que donnait à lire Bruneau-Papineau dans ses lettres des années 1830 fait place, dans les années 1840, à celles de « mère chrétienne » ou de « mère de douleur et d\u2019afflictions ».Un sentiment de 4 Christine Hudon, « Des dames chrétiennes.La spiritualité des catholiques québécoises au XIXe siècle », Revue d\u2019histoire de l\u2019Amérique française, vol.49, no.2 (1995), p.173.5 Dominique Godineau, Citoyennes tricoteuses.Les femmes du peuple à Paris pendant la Révolution française, Aix-en-Provence, Alinéa, 1988, p.261. 116 L\u2019Action nationale Septembre-Octobre 2015 L\u2019ACTE D\u2019UNION LA DEUXIÈME CONQUÊTE culpabilité semble d\u2019ailleurs envahir l\u2019épistolière qui regrette d\u2019avoir sacrifié sa famille pour une cause que ses compatriotes abandonnent les uns après les autres sans remords.C\u2019est pourquoi elle reporte les espoirs de salut qu\u2019elle entretenait par rapport au projet politique d\u2019émancipation nationale vers la Providence.En novembre 1841, elle écrit à son fils Amédée : J\u2019ai tant de confiance dans la Providence, qui nous a tant protégés d\u2019une manière si visible, dans le temps où les hommes nous ont persécutés d\u2019une manière si atroce, que j\u2019ai acquis de plus en plus la conviction qu\u2019il n\u2019y a pas d\u2019autres de qui nous devons espérer protection, dans ce monde (16 novembre 1841, p.236).Encore en 1843, elle remet son sort entre les mains de Dieu : [\u2026] tu sais que je mets ma confiance dans la Providence qui ne nous a pas abandonnés pendant que les hommes nous ont persécutés.Et, ainsi, j\u2019arriverai à la fin de ma vie dans cet abandon à l\u2019espérance d\u2019une meilleure vie (17 Septembre-Octobre 1843, p.251).Le rapport d\u2019abandon à la Providence ainsi que le ressasse- ment du discours constituent deux autres manifestations de la scission entre cette femme patriote et le monde qui nuit à l\u2019inscription de l\u2019épistolière dans le présent et accentue son mal-être.La rupture avec le siècle et avec les contemporains qui survient au début des années 1840 de même que la résignation à ne plus connaître le bonheur terrestre empêchent Julie Bruneau-Papineau d\u2019habiter le temps présent.Concevant la vie comme une « vallée de larmes » et se plaignant « d\u2019une fatalité qui les poursuit », l\u2019épistolière ne peut pas non plus se projeter dans l\u2019avenir, car celui-ci ne paraît plus porteur d\u2019espoir : « Enfin, on est condamné à souffrir, sans espoir d\u2019en voir terminer la lutte que dans un avenir incertain : il n\u2019y a pas un état plus pénible » (25 février 1840, p.219).La pénétration de l\u2019idéologie ultramontaine dans les années 1840 117 L\u2019Action nationale Septembre-Octobre 2015 L\u2019ACTE D\u2019UNION LA DEUXIÈME CONQUÊTE n\u2019affecte pas que les pratiques culturelles et politiques, mais influe également sur la capacité de rêver et de croire en l\u2019avenir.Selon Chantal Legault et Marie-Paule Rémillard : Cette incapacité qui caractérise le « mal du siècle » se serait traduite, dans la littérature canadienne-française, par une incapacité à rêver.Cette inaptitude au rêve relèverait, selon nous, des croyances religieuses qui imprégnaient toute la société canadienne à cette époque et allaient, au fil des ans, s\u2019ancrer solidement dans les mentalités, au point de tout contrôler, de tout régenter pendant un bon siècle.Influencés par la religion, les Canadiens français ont remis leur destinée entre les mains de la Providence, ils ont tourné leur fol espoir de liberté et de bonheur vers Dieu, vers l\u2019Au-delà, vers la mort.Ils ont valorisé la mort au détriment de la vie, suivant en cela la pensée judéo- chrétienne qui affirme que l\u2019Enfer se vit sur terre et que le Paradis se trouve à la fin de nos jours6.À la mélancolie transitive qui, dans les décennies 1820- 1830, agit comme une stratégie d\u2019écriture visant à orienter l\u2019échange épistolaire vers la politique, seule source de plaisir, succède, dans les années 1840 et celles qui suivront, une mélancolie intransitive, liée à la perte de contact avec les affaires publiques et l\u2019actualité.En effet, alors qu\u2019elle écrivait en 1834 à son mari : « Tes lettres sont si intéressantes et m\u2019apprennent des choses que je ne serais pas à même d\u2019apprendre par d\u2019autres voies, et qui m\u2019intéressent tant, que c\u2019est, tu le sais, le seul délassement à l\u2019ennui et au besoin que j\u2019ai de ta présence » (18 janvier 1834, p.81), en 1843 elle écrira à Amédée : « Il n\u2019y a personne de plus sensible que je le suis, la première impression de peine m\u2019abat au point de me rendre malade et il n\u2019y a que mes sentiments religieux qui me relèvent » (22 octobre 1843, p.260).La mélancolie de l\u2019épistolière, que rien ne parvient plus à distraire, est étroitement liée au retrait progressif de la vie politique de son mari, 6 Chantal Legault et Marie-Claude Rémillard, « Le romantisme canadien : entre le repli et l\u2019action », dans Micheline Cambron (dir.), Le journal Le Canadien, Montréal, Fides, 1999, p.390-391. 118 L\u2019Action nationale Septembre-Octobre 2015 L\u2019ACTE D\u2019UNION LA DEUXIÈME CONQUÊTE qui préfère désormais jardiner à son manoir de Montebello.En juillet 1849, elle écrit à propos de son époux : « Il ne désire ni journaux ni nouvelles, et moi, cela m\u2019ennuie à la mort, surtout avec tous les sujets de chagrins qui m\u2019obsèdent.[.] Ainsi, cher enfant, tu vois que je suis aussi mal informée ici que toi, ne voyant ni personne, ni journaux » (14 [juillet] 1849, p.359-360).D\u2019une part, on constate que Bruneau- Papineau fait sien « le discours doloriste et sentimental des prêtres7 ».De l\u2019autre, on voit qu\u2019en raison de l\u2019isolement et de l\u2019incapacité à lire les journaux du jour, l\u2019épistolière n\u2019a plus le sentiment d\u2019être au monde, de participer au cours des choses, ce qui provoque, chez elle, un étirement du temps.Le journal lui permet de sortir de la temporalité cyclique du quotidien domestique pour la relier à la temporalité plus ouverte de l\u2019action politique.De Montebello, l\u2019épistolière ne bénéficie plus de la multitude de sources d\u2019informations par laquelle elle définissait sa relation au politique.Rupture dans le ton de l\u2019écriture Les déceptions politiques et le repli religieux entraînent également une rupture dans le ton de l\u2019écriture.La correspondance de Julie Bruneau-Papineau se poursuit jusqu\u2019à sa mort en 1862, mais on ne retrouve plus le souffle qui caractérisait les lettres écrites en période insurrectionnelle.L\u2019épistolière semble perdre le goût de l\u2019écriture et cette perte de plaisir d\u2019écrire coïncide avec l\u2019effacement de sujets relatifs à l\u2019actualité politique.Ce qui tend à confirmer que l\u2019épis- tolière écrivait autant par affection pour l\u2019autre absent que par intérêt pour la vie politique dans les années 1830.Bien que Louis-Joseph Papineau se soit toujours montré relativement indifférent au discours et aux opinions politiques de son épouse, il consacrait néanmoins plusieurs lignes de 7 Christine Hudon, « Des dames chrétiennes.», p.187. 119 L\u2019Action nationale Septembre-Octobre 2015 L\u2019ACTE D\u2019UNION LA DEUXIÈME CONQUÊTE sa correspondance conjugale aux affaires publiques, ce qui permettait à Julie Bruneau-Papineau d\u2019aborder ces questions en retour.Or, après l\u2019échec des Rébellions et après l\u2019Union, Louis-Joseph Papineau se détache de la politique, et s\u2019il retourne siéger en Chambre ce n\u2019est qu\u2019à reculons.Les époux Papineau sont isolés à la Petite-Nation et sont par conséquent relativement coupés de leur réseau de sociabilité.Les références à la presse, très présentes pendant la décennie insurrectionnelle, se feront bien plus rares à partir des années 1840.L\u2019éloignement à la Petite-Nation ne fournit pas de matière pour entretenir une correspondance vivante, susceptible d\u2019intéresser le destinataire et l\u2019épistolière elle- même.Comme l\u2019observe Marie-Claire Grassi à propos d\u2019un corpus de lettres nobiliaires écrites entre 1700 et 1860 : « Le milieu rural est bien sûr moins enclin à la critique politique ».Elle ajoute : « La lettre fonctionne comme un miroir sociologique.Vivre à la ville ou à la campagne n\u2019est pas sans conséquence sur le discours épistolaire8.» Même si la lettre, en tant que document daté, porte la marque du temps présent, elle semble, elle aussi, confirmer le rapport discordant qu\u2019entretient Julie Bruneau-Papineau avec la temporalité.L\u2019effacement des références à la presse, objet du temps présent par excellence, dans la correspondance s\u2019accompagne d\u2019un changement plus global de la relation de la lettre à la temporalité.Celle-ci ne se caractérise plus, comme dans les années de crise insurrectionnelle, par une sensibilité à l\u2019actualité qui se manifeste par des effets d\u2019immédiateté et d\u2019accélération dans la réception et la diffusion des nouvelles, mais plutôt par un regard nostalgique porté sur un passé révolu.En somme, la lettre consomme le divorce avec le présent en évacuant pour une bonne part tout 8 Marie-Claire Grassi, « La lettre en archives : approche méthodologique », dans Anne-Marie Sohn (dir.), La correspondance, un document pour l\u2019histoire, Rouen, Publications de l\u2019Université de Rouen, 2002, p.77-78. 120 L\u2019Action nationale Septembre-Octobre 2015 L\u2019ACTE D\u2019UNION LA DEUXIÈME CONQUÊTE ce qui rattache l\u2019épistolière à l\u2019actualité pour se faire bilan.En décembre 1855, dans une lettre qui contient les vœux de Nouvel An, Julie Bruneau-Papineau écrit à son mari : Notre jeunesse a été heureuse, entourée et chérie d\u2019un grand nombre de bons parents ; d\u2019une société d\u2019amis sincères comme était celle du pays.Alors quel changement depuis ce temps ! Tout cela a disparu et puis, de plus, nos peines personnelles n\u2019ont pas été d\u2019une nature ordinaire.Depuis 37, nous avons été éprouvés de toutes manières, l\u2019une à [sic] succédé à l\u2019autre, et de plus en plus poignantes.Il faut donc se soumettre et désirer la patience de continuer notre sacrifice jusqu\u2019à la fin : Dieu le veut (28 décembre 1855, p.424).L\u2019arrivée de la nouvelle année ne constitue pas, pour l\u2019épisto- lière, une occasion de formuler des vœux pour l\u2019avenir, mais sert de prétexte à la valorisation du passé9.Cet extrait rend compte de « l\u2019appauvrissement du présent » et montre que l\u2019épistolière ne parvient plus « à faire que le présent se saisisse à nouveau comme présent, c\u2019est-à-dire comme lieu d\u2019initiative et d\u2019action10 » pour reprendre les termes de Jean-François Hamel.Le changement de cadre temporel est intelligible par les variations des réflexions de la patriote en ce qui a trait à l\u2019identité du peuple canadien.En effet, au « que pouvons-nous devenir », qui témoignait de l\u2019espoir d\u2019un avenir meilleur pour le Bas-Canada et de l\u2019ouverture des possibles, succède au début de la décennie l\u2019interrogation « que sommes-nous devenus », laquelle fait place à la fin des années 1840 à l\u2019affirmation « nous avons été ».9 C\u2019est aussi le cas dans la lettre du 10 avril 1851 adressée à Amédée : « Dis à ma chère Marie que je l\u2019embrasse de tout cœur et que je prends part à vos tourments qui ne peuvent pourtant qu\u2019être passagers.Il faudra que la justice prévale à la fin, mais elle est jeune et je n\u2019aime pas qu\u2019elle ait des revers.C\u2019est le temps de la vie où l\u2019on peut jouir ; plus tard, les peines se succèdent tellement que l\u2019on ne trouve plus rien qu\u2019amertume dans cette vie [.].» Plus loin, elle ajoute : « je me rappelle qu\u2019à votre âge j\u2019étais heureuse.» (p.378) 10 Jean-François Hamel, Revenances de l\u2019histoire.Répétition, narrativité, modernité, Paris, Minuit, 2006, p.40. 121 L\u2019Action nationale Septembre-Octobre 2015 L\u2019ACTE D\u2019UNION LA DEUXIÈME CONQUÊTE Conclusion Bien qu\u2019il ne soit évoqué qu\u2019à une seule occasion dans la correspondance de Julie Bruneau-Papineau, l\u2019Acte d\u2019Union paraît avoir des effets majeurs et durables sur le rapport que l\u2019épistolière entretient avec la politique, la religion et l\u2019écriture.L\u2019Acte d\u2019Union, entériné en juillet 1840 et mis en application le 10 février 1841, coïncide avec la rupture de l\u2019épistolière avec son siècle, qui se manifeste de façon explicite, je le rappelle, dans la lettre du 28 février 1841 qu\u2019elle adresse à Amédée.L\u2019analyse des lettres de Julie Bruneau-Papineau confirme ce qu\u2019avancent Cécile Dauphin et Danièle Poublan à savoir que « [l]es correspondances sont un observatoire privilégié des manières d\u2019entrelacer calendriers privés et publics, parcours biographiques et histoire, mouvements de repli sur soi et d\u2019ouverture au monde.Les formes varient selon les personnalités et les contextes historiques11.» La déception qui mène l\u2019épistolière à rompre avec son siècle et ses contemporains ne découle pas seulement du contexte politique de l\u2019Acte d\u2019Union, qui met un terme aux aspirations nationales des patriotes, mais également du contexte privé et plus particulièrement du comportement du mari qui, en refusant de s\u2019investir dans la politique au début des années 1840, ne joue plus son rôle de liaison, de médiation, entre son épouse et les sphères politique et médiatique.L\u2019absence de référence à la perte du droit de vote des femmes dans la correspondance de Bruneau-Papineau renforce l\u2019hypothèse du divorce de l\u2019épistolière avec le présent et l\u2019actualité qui s\u2019amorce dès le début des années 1840.Le repli de l\u2019épistolière dans la sphère familiale et la religion 11 Cécile Dauphin et Danièle Poublan, « \u2018\u2018L\u2019éloignement rapproche\u2019\u2019.Rhétorique de l\u2019espace et du temps dans une correspondance familiale au XIXe siècle », dans Jean-François Chauvard et Christine Lebeau (dir.), Éloignement géographique et cohésion familiale (XVe-XXe siècles), Strasbourg, Presses universitaires de Strasbourg, 2006, p.177. 122 L\u2019Action nationale Septembre-Octobre 2015 L\u2019ACTE D\u2019UNION LA DEUXIÈME CONQUÊTE ne sera toutefois pas exempt de lutte.Si le recul politique des femmes ne soulève pas de manifestation de colère chez Julie Bruneau-Papineau, il n\u2019en demeure pas moins qu\u2019elle s\u2019indignera du sort réservé à ses filles.Vers la fin de sa vie, elle semble en effet se battre davantage pour le salut de ses filles que pour elle-même.Dans une lettre adressée à Amédée, elle se fait la porte-parole des femmes de la famille et défend ses filles pour assurer un partage équitable du revenu familial et non pas un simple legs du père au fils : Je suis des plus étonnées de la demande que tu fais à ton père de t\u2019aider à acheter ton établissement avec l\u2019indemnité que ton père doit recevoir.Cela passe tout ce que l\u2019on peut penser d\u2019un tel égoïsme, de ne pas plus penser à tes malheureuses sœurs.Ton père dit qu\u2019il ne peut aider à Azélie pour l\u2019établir, et elle aime un jeune homme sage, religieux et d\u2019esprit et de talents qui pourront par la suite la faire vivre.[\u2026] Ainsi, sois assuré que je ferai mon possible pour garder ces arrérages pour aider à Azélie (4 juillet 1857, p.432).Voyant qu\u2019elle ne peut plus exercer d\u2019influence \u2013 même indirecte \u2013 dans la sphère politique par l\u2019intermédiaire de son mari, Julie Bruneau-Papineau use de son autorité dans la sphère domestique afin que ses filles jouissent d\u2019un meilleur sort.Même si elle semble avoir perdu espoir en l\u2019avenir pour elle-même, ce souci d\u2019assurer la transmission du patrimoine indique qu\u2019elle projette sur ses descendantes un horizon plus égalitaire.q 123 DOSSIER Lucille Beaudry* LA PENSÉE NATIONALISTE ET LIBÉRALE D\u2019ÉTIENNE PARENT L\u2019Acte d\u2019Union de 1840 adopté en représailles à l\u2019insurrection des Patriotes (1837-1838) met fin à l\u2019ordre politique établi par l\u2019Acte constitutionnel de 1791 et partant à l\u2019existence politique du Bas-Canada.Il énonce clairement la volonté politique d\u2019assimilation des Canadiens français et amorce le processus de mise en minorité de cette population de langue et de culture françaises sous l\u2019égide du Canada-Uni.Cet ordre nouveau politique modifie aussi la configuration des courants d\u2019idées politiques en présence.Désormais, s\u2019exprimera un nationalisme conservateur inquiet de la survie des Canadiens français, qui sera l\u2019objet de la prédication du clergé catholique ; il s\u2019agit d\u2019un nationalisme sociologique et culturel dissocié de tout projet politique.Alors que la pensée radicale, libérale-républicaine des Patriotes se déploiera dans le cadre des activités culturelles et intellectuelles (conférences, séminaires, publications\u2026) de l\u2019Institut Canadien (1844-1869).Même si l\u2019histoire des idées politiques a retenu de cette période l\u2019affrontement doctrinal entre les libéraux et les ultramontains, le clergé catholique qui se revendique des enseignements du Pape (Philippe Sylvain, 1967), plusieurs intellectuels seront à la fois nationalistes et libéraux.Parmi * Science politique.Université du Québec à Montréal 124 L\u2019Action nationale Septembre-Octobre 2015 L\u2019ACTE D\u2019UNION LA DEUXIÈME CONQUÊTE ceux-ci, il faut compter Étienne Parent (1802-1874) dont les contributions ont marqué à plus d\u2019un titre l\u2019histoire politique du Canada français, tout comme le Québec encore aux prises avec la question nationale sous la gouverne des institutions politiques libérales.La pensée politique d\u2019Étienne Parent, « notre premier intellectuel » (G.Bergeron, 1994) se déploie de 1822 à 1852, soit la période politique la plus agitée du Bas-Canada.Elle est tributaire des événements politiques de l\u2019époque : le mouvement des Patriotes, l\u2019insurrection de 1837-1838, la répression et l\u2019Acte d\u2019Union de 1840.D\u2019abord et avant tout préoccupée de la survie de la nationalité canadienne, cette pensée qu\u2019il exprime dans le journal Le Canadien jusqu\u2019en 1842 prend tout ce qu\u2019offrent les institutions du libéralisme politique anglais ; et de 1844 à 1852, c\u2019est en tant qu\u2019essayiste-conférencier en quête de prospérité matérielle, morale et intellectuelle qu\u2019il expose son adhésion aux préceptes de l\u2019économie politique et du libéralisme économique.Nationalité et libéralisme politique Journaliste, homme politique essayiste-conférencier, toutes les activités d\u2019Étienne Parent sont motivées par la défense de la nationalité canadienne-française au sein du nouveau Canada-Uni ; nationalité qu\u2019il définit par la langue française, les lois civiles et les institutions religieuses.La nationalité, c\u2019est « la conservation de ce qui nous constitue comme peuple et qu\u2019il ne faut en aucun cas sacrifier », écrit-il dans Le Canadien 30 août 1837.Même s\u2019il participe à plusieurs activités de l\u2019Institut canadien, il ne partagera pas la notion de nation comme étant la réunion de tous les habitants d\u2019un même pays, quelles que soient la langue et la religion (J-P Bernard p.259). 125 L\u2019Action nationale Septembre-Octobre 2015 L\u2019ACTE D\u2019UNION LA DEUXIÈME CONQUÊTE Il n\u2019adhère pas non plus au principe des nationalités du droit des peuples à disposer d\u2019eux-mêmes (Le Canadien, 7 mai 1831).Loyaliste et pacifiste, il reconnaît la valeur des institutions du parlementarisme britannique et il souscrit à la conception du droit naturel qu\u2019ont les peuples de réaliser leur destin ; conception inspirée de Bossuet selon lequel Dieu « a créé les nationalités pour qu\u2019elles vivent » et il invoque aussi l\u2019antériorité historique des établissements français en cette Amérique nordique (Bergeron p.77).D\u2019ailleurs jusqu\u2019à sa défection des rangs patriotes en 1836 (Harvey 2005), en raison de son appréhension de l\u2019évolution du mouvement vers l\u2019insurrection armée, il aura appuyé les demandes de la Chambre d\u2019assemblée du Bas-Canada formulées dans le document-manifeste des 92 résolutions (Le Canadien, 26 février 1834).Opposé à la stratégie d\u2019affrontement militaire, il sera néanmoins emprisonné quatre mois à Québec sans recours en vertu de l\u2019application de la loi martiale au Québec (Fecteau, 1986).Incarcéré le 26 décembre 1838, il sera libéré le 12 avril 1839 en vertu de l\u2019« habeas corpus ».Ainsi, bien avant l\u2019insurrection, sa répression et l\u2019Acte d\u2019Union imposé, il a misé sur les institutions du libéralisme politique anglais pour sauvegarder la nationalité.D\u2019abord journaliste, il se fait le plus ardent défenseur de la liberté de presse, essentielle à conquérir dans un régime colonial, essentielle à la liberté des peuples.La presse est, pour lui, une entreprise patriotique apte à « satisfaire l\u2019attente d\u2019un public libéral » (E.P.« Adresse au public canadien » Le Canadien, 7 mai 1831).C\u2019est la « seule bibliothèque du peuple » pour une opinion publique éclairée.Son adhésion au libéralisme politique traverse les pages des nombreux articles où il revendique notamment l\u2019instauration d\u2019un Conseil législatif électif et le gouvernement responsable (Le Canadien, 7 novembre 1832).Déjà, il écrit en 1831 : 126 L\u2019Action nationale Septembre-Octobre 2015 L\u2019ACTE D\u2019UNION LA DEUXIÈME CONQUÊTE Car c\u2019est le sort du peuple Canadien d\u2019avoir non seulement à conserver la liberté civile, mais aussi à lutter pour son existence comme peuple.[\u2026] Point de milieu, si nous ne nous gouvernons pas, nous serons gouvernés [\u2026], notre politique, notre but, nos sentiments, nos vœux et nos désirs, c\u2019est de maintenir tout ce qui parmi nous constitue notre existence comme peuple, et comme moyen d\u2019obtenir cette fin de maintenir tous les droits civils qui sont l\u2019apanage d\u2019un pays anglais (Le Canadien, 7 mai 1831, cité dans Lamonde, Corbo, 1999, p.87).Et c\u2019est Étienne Parent qui traduit et publie le rapport Durham dans Le Canadien entre le 8 avril et le 8 mai 1839.Et en plein désarroi, la mort dans l\u2019âme, il persiste et écrit le 13 mai 1839 : Nous invitons nos compatriotes à faire de nécessité vertu, à ne point lutter follement contre le cours inflexible des événements [\u2026] Nous avons toujours considéré que notre « nationalité » ne pouvait se maintenir qu\u2019avec l\u2019assistance active de la Grande- Bretagne ; mais voici qu\u2019on nous annonce que bien loin de nous aider à conserver notre nationalité, on va travailler ouvertement à l\u2019extirper de ce pays [\u2026] à nous Canadiens français [\u2026] de montrer [\u2026] que nous sommes disposés à apporter dans l\u2019Union proposée toute la bonne disposition nécessaire pour rendre l\u2019alliance aussi profitable, aussi heureuse que possible, nous attendant à la réciprocité de la part de la partie conjointe.Nous nous attendons\u2026 à ce qu\u2019on ne nous fera pas un sort pire que celui de nos anciens compatriotes de la Louisiane ; nous comptons sur l\u2019égalité dans la représentation ; sur la révision, non sur la destruction de nos lois, sur l\u2019usage libre de notre langue à la tribune et au barreau, et dans les actes législatifs et judiciaires jusqu\u2019à ce que la langue anglaise soit devenue familière parmi le peuple ; enfin sur la conservation de nos institutions religieuses (13 mai 1839).Élu comme anti-unioniste député de Saguenay en 1841, il se rallie avec d\u2019autres élus canadiens-français (L-H.La Fontaine, Augustin-Norbert Morin, Wolfred Nelson et le jeune George- Étienne Cartier) aux institutions politiques libérales imposées en vertu de l\u2019Acte d\u2019Union de 1840.En acceptant ce nouveau régime politique et constitutionnel, il accepte la règle décrétée de l\u2019« égalité » de représentation malgré la prépondérance 127 L\u2019Action nationale Septembre-Octobre 2015 L\u2019ACTE D\u2019UNION LA DEUXIÈME CONQUÊTE démographique des Canadiens français en considérant cette « égalité » comme garante de la place avantageuse qu\u2019elle promet advenant un éventuel renversement de la démographie, renversement qui sera porté par l\u2019immigration anglaise.Pour lui, le parlementarisme et la démocratie représentative doivent permettre de revendiquer et d\u2019obtenir la responsabilité ministérielle et de travailler à obtenir la conservation des droits du français.Ce groupe d\u2019élus canadiens-français qui mise sur les institutions politiques libérales anglaises se dissocie de L-J Papineau et de ses disciples, notamment ceux du journal L\u2019Avenir qui eux sont persuadés du succès de la politique d\u2019assimilation promulguée par l\u2019Union de 1840, ils préconiseront le rappel de l\u2019Union et l\u2019annexion aux États-Unis régis sous un régime républicain.L\u2019Avenir (13 octobre 1849) publie le manifeste annexionniste de 1849 et présente l\u2019annexion à la grande République américaine comme un gage de prospérité et de jouissance des libertés individuelles (J-P.Bernard, p.65, p.71) ; alors que Papineau ne croit pas la responsabilité ministérielle possible sous la gouverne de la puissance coloniale anglaise (Lamonde, Livernois, 2012).Aucun argument ne convaincra Étienne Parent de la possibilité de survie des Canadiens français dans le grand tout américain, dût-il être républicain.Pour lui, l\u2019annexion aux États-Unis eût signifié l\u2019absorption de la nationalité, de « nos institutions, notre langue, nos lois » dans ce grand pays comme en fait foi l\u2019exemple de la Louisiane.Sa nomination en 1842 comme greffier du Conseil exécutif (Kelly, 1997) entérine sa démission comme député et met fin à la carrière du journaliste qu\u2019il a été (1822-1842) pendant vingt ans1.Néanmoins c\u2019est dans le texte « Notre 1 En 1847, il sera nommé sous-secrétaire de la Province du Canada ayant comme homologue anglais Edmund Allen Meredith ; en 1867, il sera nommé sous-secrétaire d\u2019État à Ottawa lors de l\u2019adoption de la nouvelle constitution le 1er juillet 1867, poste qu\u2019il occupe jusqu\u2019en 1872.Voir Stéphane Kelly, 1997. 128 L\u2019Action nationale Septembre-Octobre 2015 L\u2019ACTE D\u2019UNION LA DEUXIÈME CONQUÊTE position en 1844 » qu\u2019il fait paraître dans Le Canadien (18 novembre 1844) qu\u2019il se fait le plus ardent partisan d\u2019une coalition avec les Réformistes du Haut-Canada pour l\u2019obtention du gouvernement responsable ; lequel sera accordé en 1848 et sera interprété comme une « grande victoire libérale » dans le contexte répressif de l\u2019après- révolte de 1837-1838.Le gouvernement de coalition, celui de Baldwin/La Fontaine sera en effet l\u2019initiateur de diverses réformes (E.Bédard, 2009) et en particulier celle de la réhabilitation du français dans les institutions politiques.La politique réformiste du gouvernement de coalition conforte Étienne Parent qui a si souvent écrit « qu\u2019il vaudrait mieux que nous grandissions sous la protection de l\u2019Angleterre jusqu\u2019au temps où nous pourrions prendre place parmi les nations de ce continent » (Le Canadien, 2 février 1838).Cette position de confiance, il ne s\u2019en départira pas, quels que soient les événements.Elle tient de l\u2019admiration qu\u2019il a pour les institutions politiques anglaises, elle est conforme à ses auteurs libéraux de référence : Locke, Montesquieu, Condorcet\u2026 ; et surtout elle renvoie aux « arrangements sociaux », c\u2019est l\u2019expression qu\u2019il emploie, à propos de la langue, des lois civiles et de la religion, issus de l\u2019Acte de Québec (1774) et de l\u2019Acte constitutionnel (1791), ces « arrangements sociaux » qu\u2019il veut avant tout perpétuer avec le gouvernement responsable du régime unioniste.Tout se passe comme si, conformément à la pensée de E.Parent, La Fontaine et ses partisans élus canadiens- français entendaient montrer qu\u2019il est possible d\u2019assurer l\u2019existence de la nation canadienne-française et le triomphe du libéralisme anglais.Mieux, pensent-ils « seul le libéralisme des modérés peut assurer le salut de la nation », 129 L\u2019Action nationale Septembre-Octobre 2015 L\u2019ACTE D\u2019UNION LA DEUXIÈME CONQUÊTE relate J-P Bernard (p.24).Il va sans dire que cette conciliation nationalisme/libéralisme se conçoit parce que dès cette période (post-insurrection) la nation est définie en termes exclusivement sociologiques et culturels et surtout qu\u2019il s\u2019agit d\u2019un nationalisme sans véritable projet politique autre que celui de la survie des Canadiens français dans cet ordre politique et constitutionnel imposé.Cette situation résultant de la coalition réformiste inaugure l\u2019expression du nationalisme canadien-français traditionnel, celui que l\u2019historiographie a qualifié de nationalisme de « survivance », lequel sera dominant jusqu\u2019à l\u2019orée de la Révolution tranquille (Seguin, p.43), alors qu\u2019il s\u2019agit en réalité bel et bien d\u2019un nationalisme de résistance à toutes les politiques d\u2019assimilation.Sans cette résistance héroïque des Canadiens français, on peut s\u2019interroger sur la validité de la célèbre libéralité anglaise.Nationalité et prospérité Lorsqu\u2019en 1842, Étienne Parent est nommé greffier du Conseil exécutif et qu\u2019il cesse d\u2019être journaliste et député (il n\u2019aura été député qu\u2019une année), sa pensée politique se déploie dans le cadre de ses activités d\u2019essayiste-conférencier de 1844 à 18522.Dans ses conférences, il tente d\u2019abord et avant tout d\u2019illustrer comment la « nationalité » canadienne-française doit non seulement survivre, mais s\u2019affirmer et progresser.Il veut convaincre de l\u2019importance de l\u2019objectif de la prospérité et surtout qu\u2019elle doit être à la fois matérielle, morale et intellectuelle.Dans la perspective de cette pré- 2 La série de conférences est inaugurée à Montréal avec un texte sur « La Presse » en 1844.Il prononcera en tout dix conférences publiques, six à Montréal et quatre à Québec.Voir J-C.Falardeau, Étienne Parent, 1975. 130 L\u2019Action nationale Septembre-Octobre 2015 L\u2019ACTE D\u2019UNION LA DEUXIÈME CONQUÊTE occupation : passer de la survie à la prospérité pour le salut collectif des Canadiens français, il aborde des sujets aussi variés que l\u2019industrie, le commerce, l\u2019étude de l\u2019économie politique, le travail, l\u2019intelligence et la religion.Pour ce faire, il fait appel à ce qu\u2019offre d\u2019optimisme la pensée des Lumières.Lecteur de Jean-Jacques Rousseau, mais aussi de Condorcet, il est convaincu comme eux de la perfectibilité de l\u2019être humain et de la société.Dans un esprit individualiste libéral, il s\u2019instruit par lui-même des travaux d\u2019Adam Smith, de François Quesnay, de Jean- Baptiste Say, il se fait disciple des physiocrates et le messager de la nouvelle économie politique dont il ne cesse d\u2019affirmer l\u2019importance.Il connaît aussi les travaux des socialistes français de l\u2019époque : Saint-Simon, Fourier, Louis Blanc et Buchez de sorte qu\u2019une étude attentive de ses conférences montrerait aisément l\u2019influence de l\u2019idéal « utopiste ».Aussi s\u2019intéresse-t-il non seulement au commerce et à l\u2019industrie, mais il apporte également des « Considérations sur le sort des classes ouvrières » comme l\u2019indique le litre de sa dernière conférence, prononcée le 15 avril 1852 devant la Chambre de lecture de Saint-Roch, le quartier ouvrier de la vieille Capitale.Il va sans dire que ses considérations sur les classes ouvrières sont empreintes de providentialisme et de paternalisme et non pas de l\u2019idéal socialiste (Bergeron p.240).En premier lieu, Étienne Parent attribue l\u2019infériorité économique des Canadiens français non pas aux Anglais, mais « à la négligence de l\u2019élite au lendemain de la conquête, à l\u2019oisiveté des seigneurs et à l\u2019ignorance de l\u2019économie politique » écrit-il dans sa conférence intitulée « Du travail chez l\u2019homme » prononcée le 23 septembre 1847.Mais c\u2019est surtout dans la conférence intitulée « L\u2019importance de l\u2019étude de l\u2019économie politique » prononcée le 19 novembre 1846 qu\u2019il a précisé sa pensée : 131 L\u2019Action nationale Septembre-Octobre 2015 L\u2019ACTE D\u2019UNION LA DEUXIÈME CONQUÊTE Messieurs de la jeune génération [\u2026] au prix des longs et rudes travaux de vos aînés, vous voilà entrés dans la terre promise ; ils ont fait leur tâche, à vous maintenant de faire la vôtre, ils ont sacrifié leur temps, leur énergie, leur intelligence à cette grande conquête, à vous maintenant de la faire profiter.Ils ont dû être tribuns, soyez hommes d\u2019état, économistes éclairés.De cette manière, vous vous présenterez sur l\u2019arène avec l\u2019armure convenable, et vous pourrez y lutter sans désavantage, avec des concurrents qui [\u2026] sont pour le présent mieux préparés que vous.Il est persuadé que c\u2019est en apprenant les lois de l\u2019exploitation des ressources de la nature et de l\u2019acquisition de la richesse matérielle, c\u2019est en créant eux-mêmes des institutions économiques dont ils seront les maîtres que les Canadiens français pourront devenir des concurrents de leurs compatriotes anglais sur un pied d\u2019égalité.Cette pensée fera école avec Errol Bouchette, Édouard Montpetit et ceux qui vont fonder au XXe siècle l\u2019école des Hautes Études commerciales.Déjà, dans sa conférence sur « L\u2019industrie considérée comme moyen de conserver notre nationalité » prononcée le 22 janvier 1846, il avait invité ses compatriotes à « honorer l\u2019industrie par nos actes sinon la masse du peuple livrée à l\u2019influence et à l\u2019action dénationalisatrice des chefs d\u2019industrie de la race rivale perdra avec le temps son caractère national ».À cette incitation à l\u2019entrepreneuriat comme on dirait aujourd\u2019hui, il ajoute le commerce, complément nécessaire de l\u2019industrie ; à ce sujet, il est un adepte du libre-échangisme ainsi dans son texte « de l\u2019importance et des devoirs du commerce » (1852), il écrit comme un tenant du libéralisme économique intégral en ces termes : Il s\u2019est fait et se fait encore de beaux rêves sur la fraternité humaine, sur les moyens d\u2019en arriver à la fraternisation universelle.Le plus sûr de ces moyens, nous l\u2019avons dans le commerce, dans le commerce libre.Le commerce a besoin de toutes les libertés, comme de toutes les énergies ; il lui faut des hommes libres et industrieux.Aussi toutes les grandes nations commerciales ont-elles été des nations libres.Si elles n\u2019ont pas toujours et toutes été libérales, elles le seront désormais. 132 L\u2019Action nationale Septembre-Octobre 2015 L\u2019ACTE D\u2019UNION LA DEUXIÈME CONQUÊTE Le commerce est aussi pour lui non seulement un agent de prospérité, mais le grand pacificateur entre les nations (cité dans G.Bergeron, 1994, p.164).Préoccupé de l\u2019avancement matériel et intellectuel de ses compatriotes, il préconisera d\u2019ailleurs l\u2019instruction obligatoire et gratuite dans ses « Considérations sur notre système d\u2019éducation populaire, sur l\u2019éducation en général et les moyens législatifs d\u2019y pourvoir », conférence prononcée le 19 février 1848.C\u2019est dans cet ordre de préoccupation, l\u2019éducation du peuple, qu\u2019il a formulé dans sa première conférence sur la presse en 1844, le souhait que les journaux « le livre du peuple » traitent des questions économiques et de tous les sujets dont la connaissance est nécessaire à une vie sociale éclairée.(« La Presse » 1844) Cette opinion publique éclairée est d\u2019autant plus importante qu\u2019elle souscrit à sa conception de la démocratie représentative, une démocratie qui renvoie à ce qu\u2019il appelle l\u2019aristocratie de l\u2019intelligence ; et celle-ci a lieu quand « on laisse au peuple le droit de désigner parmi les hautes intelligences, celles qui seront plus spécialement chargées du gouvernement de la société, ce n\u2019est certes pas moi qui m\u2019y objecterai [\u2026] si c\u2019est là ce qu\u2019on appelle souveraineté du peuple », écrit-il le 22 janvier 1852 dans « De l\u2019intelligence dans ses rapports avec la Société, première partie (1852) » (cité dans Bergeron, p.186).Par conséquent, c\u2019est du point de vue des capacités intellectuelles qu\u2019il s\u2019oppose au régime héréditaire de la monarchie tout autant qu\u2019à celui de la démocratie directe.Dans cette démocratie « représentative », celle de l\u2019aristocratie de l\u2019intelligence, il met à contribution le clergé catholique et ses institutions nationales ; cette position, il l\u2019exprime de la façon suivante : « Oh ! Qu\u2019il se forme donc entre notre clergé et la partie active de notre peuple une sainte et patriotique alliance, ayant pour objet notre avancement politique 133 L\u2019Action nationale Septembre-Octobre 2015 L\u2019ACTE D\u2019UNION LA DEUXIÈME CONQUÊTE et national » (cité, Bergeron p.230).La position qu\u2019il a sur l\u2019importance sociale de la religion qu\u2019il expose dans la conférence « Du prêtre et du spiritualisme dans leurs rapports avec la société » prononcée le 17 décembre 1848 n\u2019est pas sans rappeler celle que défendent Alexis de Tocqueville et Frédéric Le Play pour la France de la même époque, elle correspond à un certain esprit libéral du XIXe siècle ; un esprit libéral et national qui, pour Étienne Parent, doit maintenir ce qui nous constitue comme peuple « Nos institutions, notre Langue, nos Lois ».Conclusion Ce bref survol de la pensée politique d\u2019Étienne Parent consignée dans vingt ans de journalisme et dans ses conférences qui totalisent plusieurs centaines de pages ne rend pas justice à la richesse de la pensée.Nous n\u2019avons retenu que des fragments de sa pensée permettant d\u2019illustrer sa façon d\u2019être à la fois libéral et nationaliste.En considérant la doctrine libérale comme étant essentiellement axée sur l\u2019individu et ses droits, et le nationalisme qui a pour sujet politique la nation, nous savons à quel point, ces deux sujets politiques, l\u2019individu et la nation peuvent s\u2019opposer comme le font les droits individuels et les droits collectifs ; malgré cela et avec peu de moyens, Étienne Parent réussit néanmoins en ce milieu de XIXe siècle à présenter une pensée à la fois libérale et nationaliste en utilisant dans le libéralisme tout ce qui peut servir la nationalité canadienne-française.Encore faut-il admettre que « notre premier intellectuel », selon l\u2019expression de Bergeron, est un libéral conservateur sur le plan constitutionnel et politique et un libéral progressiste en matière économique, sociale et culturelle ; deux composantes du libéralisme mises au service du maintien de la nationalité canadienne- française. 134 L\u2019Action nationale Septembre-Octobre 2015 L\u2019ACTE D\u2019UNION LA DEUXIÈME CONQUÊTE Aussi dans une perspective d\u2019histoire des idées politiques, ces fragments de la pensée et le parcours intellectuel et politique d\u2019Étienne Parent mettent en lumière des enjeux auxquels sont encore confrontés nos contemporains ; des enjeux issus du dilemme nationalisme/libéralisme.En effet, dans le contexte actuel de la mondialisation des échanges économiques, des mouvements migratoires et du métissage des cultures, la question de l\u2019identité collective définie par E.Parent, notre langue, nos lois, nos institutions, se pose avec une plus vive acuité.Si une certaine conjugaison du nationalisme et du libéralisme politique et économique a constitué le message, l\u2019héritage de la pensée d\u2019Étienne Parent, ce message n\u2019est pas resté lettre morte.En effet, le nationalisme ou l\u2019effort de conserver l\u2019identité collective distincte en Amérique du Nord a motivé presque toutes les grandes réformes libérales qui ont accompagné le développement et la modernisation du Québec.Admettons toutefois avec Maurice Séguin que l\u2019héritage important de l\u2019œuvre d\u2019Étienne Parent aura été surtout d\u2019avoir formulé le credo du nationalisme canadien-français traditionnel.Il écrit en 1971.Cette pensée progressiste de 1846 devient le credo national, la doctrine traditionnelle \u2013 aujourd\u2019hui plus que centenaire \u2013 de l\u2019immense majorité de ceux qui, se croyant à l\u2019avant-garde, prétendent que le Canada français a obtenu une autonomie politique suffisante pour parfaire, s\u2019il le veut, son autonomie économique, sociale et culturelle.Il faudra près de 90 ans à la pensée adverse, à la pensée indépendantiste pour ébranler ce vieux credo national » (Séguin, 1971, p.43).Un credo qui persiste encore aujourd\u2019hui.Aussi, faut-il attribuer la persistance de ce credo à la force de la pensée libérale qui, elle, rendrait compte en partie de la pérennité même du Parti libéral dans l\u2019histoire politique 135 L\u2019Action nationale Septembre-Octobre 2015 L\u2019ACTE D\u2019UNION LA DEUXIÈME CONQUÊTE du Québec (M.Lévesque, 2013).Non seulement le Parti libéral a occupé une place enviable dans le bipartisme, mais il a toujours dû affronter un parti adverse formé de dissidents libéraux sur la question nationale (L\u2019Action libérale nationale de Paul Gouin devenue, en alliance avec le Parti conservateur provincial, l\u2019Union nationale, le Mouvement Souveraineté-Association\u2013Parti québécois, l\u2019Action démocratique du Québec et la Coalition Avenir Québec).Tout se passe comme si la force du libéralisme, son caractère irréfutable, constituait l\u2019obstacle majeur au règlement de la question nationale toujours en passe d\u2019être associée à de l\u2019ethnicisme, voire du racisme.Faut-il, à l\u2019instar d\u2019Étienne Parent, associer nationalisme et libéralisme et constamment montrer qu\u2019un Québec indépendant sera celui d\u2019une société essentiellement libérale ?Considérons-le comme le passage obligé vers la souveraineté pleine et entière.q Références Bédard, Éric, Les réformistes, une génération canadienne-fran- çaise au milieu du XIXe siècle, Montréal, Boréal, 2009 Bergeron, Gérard, Lire Étienne Parent.Notre premier intellectuel (1802-1874), Ste-Foy, Les Presses de l\u2019Université Laval, Laval, 1994, 300 p.Bernard, Jean-Paul, Les Rouges.Libéralisme nationalisme et anticléricalisme au milieu du XIXe siècle, Les Presses de l\u2019Université du Québec, 1971.Falardeau, J.C.(biographie, textes et bibliographie présentés par) Étienne Parent 1802-1874, Montréal, Éditions La Presse, 1975. 136 L\u2019Action nationale Septembre-Octobre 2015 L\u2019ACTE D\u2019UNION LA DEUXIÈME CONQUÊTE Fecteau, Jean-Marie, « Mesure d\u2019exception et règle de droit : les conditions d\u2019application de la loi martiale au Québec lors des Rébellions de 1837-1838 », McGill Law Journal, vol.32, 1986-1987, p.465-495.Harvey, Louis-Georges, Le printemps de l\u2019Amérique française Américanité, anticolonialisme et républicanisme dans le discours politique québécois 1805-1837, Montréal, Boréal, 2005.Kelly, Stéphane, La petite loterie, Comment la Couronne a obtenu la collaboration des Canadiens français après 1837, Montréal, Boréal, 1997.Lamonde, Yvan et Claude Corbo (choix de textes et présentation par), Le rouge et le bleu, Une Anthologie de la pensée politique du Québec de la Conquête à la Révolution tranquille, Montréal, P.U.M., 1999.Lamonde, Yvan et Jonathan Livernois, Papineau erreur sur la personne, Boréal, 2012.Lévesque, Michel, Histoire du Parti libéral du Québec, La nébuleuse politique, 1867-1960, Québec, Éditions Septentrion, 2013.Seguin, Maurice, L\u2019idée d\u2019indépendance au Québec genèse et historique, Trois-Rivières, Les éditions Boréal Express, 1971, 66 p.Sylvain, Philippe, « Quelques aspects de l\u2019antagonisme libéral- ultramontain », Recherches sociographiques, vol.8, no.3, 1967, p.275-299. 137 DOSSIER Robert Comeau* L\u2019UNION DE 1840 ET NOTRE PROVINCIALISATION 1840 : l\u2019angle mort de notre histoire Tout récemment encore le premier ministre libéral du Québec, Philippe Couillard, vantait la coopération entre Louis-Hyppolyte La Fontaine et Robert Baldwin dans le gouvernement d\u2019Union de 1840.Et il faut s\u2019attendre, d\u2019ici 2017, date du 150e anniversaire du Canada, à ce que les autorités fédéralistes célèbrent la collaboration de George-Étienne Cartier avec le conservateur John A.Macdonald en vue de la Grande Coalition entre ce dernier et le chef du parti libéral de l\u2019Ontario, George Brown, pour élargir l\u2019Union de 1840 à quatre colonies.Brown, francophobe notoire, en viendra à accepter cette alliance paradoxale en 1854 dans l\u2019intérêt supérieur du British North America.Dès 1839, Durham avait souhaité mettre en place une grande Union fédérale de toutes les colonies du British North America disposant de gouvernements provinciaux.Mais l\u2019oligarchie tory du British Montreal voulait imposer d\u2019abord une Union législative du Bas et du Haut-Canada, sans parlement séparé, ce qui devait, pensaient-ils, favoriser l\u2019assimilation rapide des Canadiens français.Le British North America * Histoire.Université du Québec à Montréal 138 L\u2019Action nationale Septembre-Octobre 2015 L\u2019ACTE D\u2019UNION LA DEUXIÈME CONQUÊTE Act est le nom que le gouvernement a donné plus tard à l\u2019Acte d\u2019Union de 1840, entré en vigueur le 10 février 1841.Il est important de souligner que cette Union fut imposée au peuple du Bas-Canada, à la suite de la répression militaire de Colborne lorsqu\u2019un double soulèvement s\u2019exprima au Bas-Canada.Ce fut le début d\u2019une guerre civile entre un peuple hostile au colonialisme britannique et une oligarchie britannique montréalaise ultraconservatrice décidée à en finir avec la constitution de 1791.Le Conseil spécial répondait aux vœux de cette oligarchie britannique tory de Montréal.Et c\u2019est cette même oligarchie britannique, formée de marchands et de juristes qui imposera sa solution à l\u2019enquêteur Durham.On oubliera de nous rappeler qu\u2019avant l\u2019alliance Baldwin/La Fontaine, il a d\u2019abord fallu que l\u2019armée impériale abolisse la constitution de 1791 et fasse disparaître notre parlement.Ces marchands anglais de Montréal avaient compris que seule la solution militaire pouvait entraîner l\u2019abolition du parlement du Bas-Canada et permettre une réorganisation politique en profondeur de l\u2019Amérique du Nord britannique par la mise en minorité politique des Canadiens français dans une Union forcée, ce qui constitue la provincialisation du Québec francophone.En 2015, nous avons rappelé justement le 175e anniversaire de notre mise en minorité politique, notamment lors d\u2019une table ronde de la Société historique de Montréal en février et d\u2019un colloque sur l\u2019Acte d\u2019Union à la Société Saint-Jean- Baptiste de Montréal en juin dernier.L\u2019Union de 1840 marque cette seconde conquête politique, rendue possible par la conquête militaire de 1760.En 1967, un macaron du Rassemblement pour l\u2019indépendance nationale affichait : « 1867- 1967 : 100 ans d\u2019injustice ».L\u2019historien Maurice Séguin nous avait expliqué que le macaron aurait dû inscrire : « 1840- 1967 : 127 ans d\u2019injustice », rappelant que : 139 L\u2019Action nationale Septembre-Octobre 2015 L\u2019ACTE D\u2019UNION LA DEUXIÈME CONQUÊTE [\u2026] les séparatistes ne parviennent pas toujours à se libérer de l\u2019attitude de fédéralistes dépités, attitude qui consiste à s\u2019imaginer que la fédération de 1867 aurait pu bien fonctionner et qu\u2019il faut la rejeter parce qu\u2019elle a abouti à un échec accidentel, mais irréparable.Cependant les séparatistes actuels, ?écrivait-il en 1962, ?font pénétrer dans la conscience canadienne-française le concept de la nécessité de l\u2019indépendance sur le plan politique d\u2019abord.Par là, ils rendent au Canada français le plus grand des services, celui de démasquer l\u2019imposture de la tradition La Fontaine-Etienne Parent, ce bon vieux mythe d\u2019une égalité possible entre deux nationalités ou mieux la possibilité pour les Canadiens français d\u2019être maîtres dans un Québec qui demeurerait à l\u2019intérieur de la Confédération.Le plus grand devoir, dans l\u2019ordre des idées, est de dénoncer l\u2019aliénation fondamentale, essentielle, dont souffre le Canada français.Mais c\u2019est là un travail de sape de longue haleine (L\u2019idée d\u2019indépendance au Québec, Boréal, 1968, p.65).Il aura fallu cette mise en commun des ressources des deux Canadas en 1840 pour favoriser la révolution des transports (construction des canaux, puis des chemins de fer) et le développement de la bourgeoisie canadian qui pourra s\u2019appuyer sur un État national et le soutien de sa métropole britannique.De plus, cette bourgeoisie pourra compter, la paix étant revenue, sur la collaboration de leaders de la province française.Le Parlement du Canada-Uni sera appelé à devenir le centre du développement économique sans la nuisance que représentait le nationalisme politique de Papineau.Le rêve d\u2019indépendance d\u2019une République française au coeur du Canada britannique durablement écarté, le nouveau nationalisme culturel de La Fontaine ne porte pas atteinte au développement du Canada britannique.Cette collaboration politique des Réformistes permettra d\u2019obtenir une certaine tolérance à l\u2019endroit des caractéristiques culturelles du peuple qui se désignera alors comme « canadien-français ».Le conservatisme, le loyalisme britannique et l\u2019expansion de l\u2019Église catholique purent se déployer dans le cadre du libéralisme anglo-saxon. 140 L\u2019Action nationale Septembre-Octobre 2015 L\u2019ACTE D\u2019UNION LA DEUXIÈME CONQUÊTE L\u2019historiographie québécoise et 1840 Il y a peu d\u2019ouvrages d\u2019historiens québécois rédigés en français et portant spécifiquement sur l\u2019Union de 1840.L\u2019histoire politique de la conquête britannique à l\u2019Union (1760-1840), période où s\u2019est jouée la question de l\u2019affrontement des deux nationalismes, fut longtemps éclipsée au profit d\u2019une histoire mettant l\u2019accent sur le développement industriel du XIXe siècle et les débuts de la société québécoise de la période post-1867.L\u2019histoire moderniste mise en place vers 1980 s\u2019est détournée de cette période sombre pour se consacrer au développement du Québec moderne dans le cadre provincial, jusqu\u2019à la Révolution tranquille annonçant un avenir radieux.Par conséquent, l\u2019explication historique de l\u2019historien Maurice Séguin, dont le cours Histoire de deux nationalismes au Canada fut pourtant publié en 1997, a été ignorée, voire caricaturée.En général, sur la période qui fait suite à l\u2019échec des Patriotes, les historiens ne s\u2019arrêtent pas longuement sur les conséquences négatives à long terme et permanentes de l\u2019Union.On reprend les injustices dénoncées à l\u2019époque comme la représentation égale dans le parlement du Canada-Uni alors que les habitants du Bas-Canada étaient plus nombreux ou la mise en commun des dépenses alors que le Haut-Canada était plus endetté, ou encore l\u2019interdiction du français au Parlement.Nous pouvons dire que jusqu\u2019à Maurice Séguin qui, lui, a démasqué l\u2019illusion progressiste des Réformistes au lendemain de l\u2019Union, l\u2019historiographie nationaliste traditionnelle préfère reprendre et endosser le récit des Réformistes qui affirment, eux, que 1848 est leur victoire et qu\u2019ils sont maintenant libres et égaux dans ce Canada-Uni.Ainsi, encore aujourd\u2019hui, certains historiens comme Éric Bédard dans son étude sur Les Réformistes reprend tel quel leur point de vue sans s\u2019en démar- 141 L\u2019Action nationale Septembre-Octobre 2015 L\u2019ACTE D\u2019UNION LA DEUXIÈME CONQUÊTE quer : « Avec les Réformistes au pouvoir, les Canadiens français ont obtenu gain de cause [sic].Conséquence : le champ du politique devient celui de l\u2019administration courante.Le grand défi de la nationalité est désormais économique, pensent les Réformistes » (Les Réformistes, p.166).Nous y reviendrons plus tard dans une section ultérieure.L\u2019idéologie nationaliste-fédéraliste des Réformistes Depuis 1840 et jusqu\u2019à ce jour, le récit national traditionnel et fédéraliste se réjouit de la victoire de La Fontaine.Il considère que l\u2019obtention du gouvernement responsable en 1848 est une victoire canadienne-française.On souligne également la victoire de la reconnaissance du français au Parlement et on croit par la suite que l\u2019Union fédérale de 1867 vient totalement corriger les injustices de 1840 en accordant ce que l\u2019Union législative n\u2019accordait pas : un gouvernement provincial.On ne saisit pas les effets de la provincialisation et les limitations d\u2019un cadre provincial.Ainsi, La Fontaine, qui se voyait proposer l\u2019Union sacrée des forces progressistes de tout le Canada, était ce modéré sur lequel pouvaient compter les Réformistes du Canada \u2013 Ouest pour rallier la clientèle du Parti patriote.Réaliste, La Fontaine demandait dans son manifeste aux électeurs de Terrebonne « de ne plus considérer la vallée du Saint-Laurent comme leur patrie exclusive, les enjoignant implicitement à renoncer à l\u2019objectif fondamental des Patriotes, à savoir la formation ?à moyen ou à long terme ?d\u2019une République francophone ».En collaborant, La Fontaine croyait que « les Canadiens français seraient en mesure d\u2019exiger de leurs partenaires, comme prix de leur indispensable collaboration, l\u2019assurance que les droits essentiels de la nationalité canadienne-française furent respectés » (L\u2019Amérique du Nord Britannique, HMH, 1980, p.218).L\u2019historien Noël Vallerand 142 L\u2019Action nationale Septembre-Octobre 2015 L\u2019ACTE D\u2019UNION LA DEUXIÈME CONQUÊTE écrit à propos du choix de La Fontaine dans L\u2019Amérique du Nord britannique, 1760-1867 : Le calcul était bon ; grâce à leur alliance avec les Réformistes du Haut-Canada, les leaders canadiens-français éviteront l\u2019écueil de l\u2019assimilation totale prévue par Durham [\u2026] ils parviendront à sauver l\u2019essentiel de leur organisation communautaire [\u2026] Faute d\u2019une république française d\u2019Amérique, il y aura donc une Province de Québec, sorte de réserve culturelle aussi incapable de rayonner a mari usque ad mare que de s\u2019anéantir (p.218-219).Bref, les Canadiens français ont préféré continuer d\u2019exister dans le cadre d\u2019une province subordonnée.Plus récemment, les auteurs d\u2019un collectif de politologues et juristes portant sur l\u2019analyse de nos diverses constitutions du pays, présentent le point de vue de J.M.Careless concernant l\u2019Acte de 1840 : Quelles qu\u2019aient été les volontés de Durham et les intentions des constituants, la situation changea aussi bien au Canada- Ouest qu\u2019au Canada-Est.Ce sera l\u2019axe Baldwin-La Fontaine qui changea tout.[\u2026] L\u2019alliance des Réformistes scella dans les esprits [sic] une certaine approche dualiste du Canada (Laforest, Gagnon, Brouillet, Tanguay, Ces constitutions qui nous ont façonnés, PUL, 2014, p.18).En fait, les ex-patriotes du Bas-Canada, devenus Réformistes, se réjouissent d\u2019avoir permis aux libéraux du Haut-Canada d\u2019obtenir le gouvernement responsable.Ils sont fiers d\u2019avoir contribué à ce que la majorité britannique du parlement du Canada-Uni puisse profiter du gouvernement responsable.Il faut reconnaître que Londres n\u2019aurait jamais accordé le gouvernement responsable au Parti canadien du Bas- Canada d\u2019avant 1838.La bataille des Réformistes du Bas- Canada n\u2019est plus celle qu\u2019ils revendiquaient à l\u2019époque avec Papineau, à savoir la demande d\u2019un conseil législatif électif au Bas-Canada, ce qui aurait donné le pouvoir à la majorité patriote du parlement du Bas-Canada. 143 L\u2019Action nationale Septembre-Octobre 2015 L\u2019ACTE D\u2019UNION LA DEUXIÈME CONQUÊTE En 1848, l\u2019obtention du gouvernement responsable devient cet épisode joyeux partagé avec les Réformistes libéraux du Haut-Canada qui permet de faire oublier les objectifs poursuivis par les radicaux tory du Bas-Canada quelques années plus tôt.Maintenant que la prépondérance britannique était assurée, il fallait tourner la page aux yeux des Réformistes.Les Canadiens français ne pouvaient plus espérer une indépendance à court terme.Là-dessus, je partage entièrement le point de vue d\u2019Éric Bédard exposé à la table \u2013 ronde de février dernier de la Société historique de Montréal, c\u2019est-à-dire qu\u2019il n\u2019y avait en 1840 que deux choix, pas trois.Demander le retrait de l\u2019Union ou bien l\u2019accepter, s\u2019y résigner et tenter d\u2019y tirer le meilleur parti.C\u2019est ce que feront les Réformistes du Canada-Est en participant au pouvoir avec les Réformistes du Canada- Ouest dans le but de revendiquer ensemble le principe de gouvernement responsable qu\u2019ils obtiendront en 1848.Par ailleurs, ils vont accepter des postes dans l\u2019administration et créer un système à double majorité et pour certains champs de compétence, ils vont conserver une certaine autonomie qui sera, par ailleurs, plus officialisée avec la Fédération de 1867.Contrairement à ce qu\u2019a laissé entendre Éric Bédard, l\u2019historien Maurice Séguin n\u2019a jamais écrit qu\u2019il y en avait une troisième possibilité après la répression militaire de Colborne.Par contre, Séguin a montré que les ex-patriotes devenus Réformistes se sont illusionnés lorsqu\u2019ils ont cru que la maîtrise politique leur était acquise en 1848 avec l\u2019obtention du gouvernement responsable.Bref, pour Séguin, au lendemain de 1848 le problème politique n\u2019est pas du tout réglé pour les Canadiens français qui détiendront certes une certaine autonomie politique au plan interne, mais sans l\u2019obtenir au plan externe.Cette sujétion au niveau politique, les Réformistes ne la voient pas du tout, tout heureux d\u2019avoir 144 L\u2019Action nationale Septembre-Octobre 2015 L\u2019ACTE D\u2019UNION LA DEUXIÈME CONQUÊTE participé à l\u2019obtention du gouvernement responsable, mais dorénavant contrôlé par une majorité britannique ! On peut comprendre que la génération des Réformistes ne pouvait rester fixée sur la défaite de 1837-1838 et qu\u2019elle devait travailler à préserver l\u2019avenir de la nation canadienne-française, mais fallait-il pour autant qu\u2019ils s\u2019illusionnent en se croyant les égaux politiques des Canadiens anglais ?N\u2019aurait-il pas été préférable qu\u2019ils analysent leur situation de nation minoritaire en toute lucidité pour l\u2019avenir de leur peuple ?C\u2019est ce que Séguin dénoncera, d\u2019ailleurs, dans son analyse des Réformistes en développant le concept de l\u2019illusion progressiste des fédéralistes-optimistes qui marquera son interprétation néonationaliste.Ainsi, selon Séguin : [\u2026] on peut soutenir que, vers 1846, la pensée ou l\u2019illusion progressiste est complètement formulée.Pour cette école, le problème d\u2019émancipation politique est réglé.Grâce au fédéralisme, il y a égalité politique avec le Canada anglais.Un grave problème économique subsiste, dangereux au point de menacer d\u2019assimilation.Cependant, tout peut être réparé, si les Canadiens français veulent bien se servir de leurs talents.Cette pensée progressiste de 1846 devient le credo national, la doctrine traditionnelle \u2013 aujourd\u2019hui plus que centenaire \u2013 de l\u2019immense majorité de ceux qui, se croyant à l\u2019avant-garde, prétendent que le Canada français a obtenu une autonomie politique suffisante pour parfaire, s\u2019il le veut, son autonomie économique, sociale et culturelle (L\u2019idée d\u2019indépendance, p.43).En conséquence, Séguin déplore que les Réformistes ne voient pas que leur acceptation de leur annexion et de leur subordination politique, qui était le principal objectif des partisans de l\u2019Union depuis 1810, ne leur permettra plus de détenir leur autonomie externe au plan politique au sein du Canada-Uni.Avec l\u2019Union, le Canada anglais pourra faire fonctionner le régime parlementaire à son avantage et sans encombre de la part des Canadiens français.Il est désor- 145 L\u2019Action nationale Septembre-Octobre 2015 L\u2019ACTE D\u2019UNION LA DEUXIÈME CONQUÊTE mais en majorité partout.Les Britanniques sont 550 000 (400 000 au Haut-Canada, 150 000 au Bas-Canada) alors que les Canadiens français sont 450 000.L\u2019écart est appelé à augmenter, les Britanniques favorisant une immigration britannique.Pour Séguin, « le Canada anglais ne pouvait s\u2019édifier, se développer sans provincialiser le Canada français » (L\u2019idée d\u2019indépendance au Québec, p.37).Ainsi, 1840 c\u2019est le veto du British Montreal à l\u2019indépendance du Québec.Si la question de l\u2019interdiction du français au Parlement a pu être corrigée, l\u2019effet à long terme de la mise en minorité politique n\u2019a pu être corrigé.Et quant à l\u2019assimilation, elle s\u2019est poursuivie inévitablement à un rythme constant, le Québec ne disposant pas de l\u2019ensemble des moyens politiques pour intervenir même dans ce domaine.Les politiques fédérales du multiculturalisme et la Cour suprême du Canada chargée de l\u2019interpréter ont disposé de moyens pour contrer certaines lois du Québec.Devenu section ou province du pays, le Québec aura de la difficulté à utiliser cette simple autonomie locale.Cette autonomie est bien incapable de mener les Canadiens français à une maîtrise suffisante de la vie économique dans l\u2019État provincial.La culture aussi est liée à la vie économique et politique.L\u2019inévitable infériorité politique et l\u2019inévitable infériorité économique s\u2019aggravent par une infériorité culturelle.La Fontaine et Papineau : deux visions d\u2019un fédéralisme Si Maurice Séguin a été critique envers le nationalisme- fédéraliste des Réformistes, nous devons reconnaître qu\u2019il l\u2019a été également envers celui de Louis-Joseph Papineau.Donc, Séguin ne blâme pas La Fontaine pour mettre en valeur Papineau.Pour lui, étant donné que : 146 L\u2019Action nationale Septembre-Octobre 2015 L\u2019ACTE D\u2019UNION LA DEUXIÈME CONQUÊTE Papineau imagine une indépendance du Canada français dans l\u2019Union fédérale des USA.Il est rongé par la philosophie fédéraliste [\u2026] Papineau, comme Étienne Parent, ne pouvait mesurer le degré d\u2019annexion, de provincialisation, de limitation que représente la situation d\u2019un État local dans une union fédérale.Le fédéralisme de Papineau débouche sur l\u2019annexion aux États-Unis ; celui d\u2019Étienne Parent sur l\u2019annexion au British North America (Séguin, Histoire de deux nationalismes au Canada, p.307).Dans son analyse des tendances politiques, voici comment Séguin décrit la réaction de Papineau à son retour d\u2019exil, Le duel entre les deux chefs canadiens-français [Papineau et La Fontaine] est en réalité une lutte entre deux hommes politiques fédéralistes.Les jeunes démocrates de L\u2019Avenir et Papineau sont incapables de faire éclater au grand jour la faiblesse de la position fédéraliste des partisans de La Fontaine, parce qu\u2019ils sont eux aussi, rongés par le même mal.Papineau, dès 1839, en réponse au rapport Durham, s\u2019est prononcé en faveur de l\u2019indépendance du Bas-Canada, mais d\u2019un Bas-Canada qui entrerait dans la grande fédération des États (États-Unis) avec individualité pour chaque État souverain, sous la protection du congrès, qui ne pouvait être tyran [\u2026] ne possédant d\u2019attributs que dans les questions de paix ou de guerre avec l\u2019étranger et de commerce extérieur (Séguin, Histoire de deux nationalismes au Canada, p.343-344).Et La Fontaine répond à Papineau que « l\u2019Acte d\u2019Union n\u2019a pas fondu les deux Canadas en une seule et même province, mais n\u2019a fait que réunir sous l\u2019action d\u2019une seule législature deux provinces qui jusqu\u2019alors étaient distinctes et séparées et qui devaient continuer de l\u2019être pour toute autre fin quelconque.En un mot, il y a eu, l\u2019exemple de nos voisins, une Confédération de deux provinces, de deux États ?» .Et c\u2019est en se fondant « sur ce principe de ne voir dans l\u2019Acte d\u2019Union qu\u2019une Confédération de deux provinces ?» que La Fontaine proclame qu\u2019en se servant de l\u2019Union, il sera possible aux Canadiens français « quoique placés en minorité ?» \u2013 et La Fontaine le sait \u2013 de faire produire à cette constitution « un résultat bien différent de celui qu\u2019attendaient ses auteurs ?».(Séguin, Histoire de deux nationalismes au Canada, p.344). 147 L\u2019Action nationale Septembre-Octobre 2015 L\u2019ACTE D\u2019UNION LA DEUXIÈME CONQUÊTE Les Réformistes et l`historien Éric Bédard Plus de quarante ans après la publication de l\u2019analyse ségui- niste au sujet de l\u2019illusion progressiste des Réformistes, comment se fait-il que des historiens, aujourd\u2019hui spécialistes du régime britannique, qui reconnaissent l\u2019existence du problème national québécois et son oppression nationale, n\u2019aient pas vu ou voulu expliquer ou critiquer cette illusion progressiste d\u2019égalité politique que nous retrouvons chez les fédéra- listes-optimistes, comme La Fontaine et Etienne Parent ?Dans son ouvrage, Recours aux sources, Éric Bédard critique, dans son chapitre « L\u2019héritage impossible », l\u2019interprétation séguiniste lorsqu\u2019il écrit : « à la différence de Maurice Séguin, Groulx refusait d\u2019y voir la cause d\u2019une sorte de déclin fatal consommé par l\u2019Acte d\u2019Union de 1840 et la Confédération de 1867 ».(Recours aux sources, Boréal, 2011, p.57).En conséquence à l\u2019instar de Groulx, Bédard sous- estime les effets négatifs permanents de l\u2019Union de 1840 et considère l\u2019interprétation de Séguin trop déterministe et pessimiste, car il estime que « l\u2019homme peut changer le cours de l\u2019histoire » (p.57).C\u2019est oublier que l\u2019historien Séguin, qui donnait des conférences sur les raisons fondamentales de l\u2019indépendance aux militants du RIN et qui a adhéré au Parti québécois, a toujours gardé l\u2019espoir de l\u2019indépendance.En 1977, il écrivait : L\u2019idée d\u2019indépendance, naguère presque complètement ensevelie sous le revers de l\u2019histoire, séduit près du tiers des Québécois francophones\u2026 Sera-t-il permis au Québec de transformer ses relations de dépendance en relations d\u2019égalité dans l\u2019interdépendance ?Ou sera-t-il possible au Québec de corriger deux siècles d\u2019histoire ?L\u2019Amérique anglaise lui a dit non en 1760 par la conquête.Le Canada anglais lui a dit non en 1840 par l\u2019union législative et en 1867 par l\u2019union fédérale.Quelle réponse réserve le vingtième siècle ?(Une histoire du Québec, Éditions du Burin, 1977, p.210). 148 L\u2019Action nationale Septembre-Octobre 2015 L\u2019ACTE D\u2019UNION LA DEUXIÈME CONQUÊTE Sans perdre espoir, il n\u2019en demeure pas moins que pour Séguin les indépendantistes d\u2019aujourd\u2019hui comme les Réformistes d\u2019hier ne peuvent se dispenser de dresser le plus lucidement l\u2019état des lieux de notre situation politique.Par ailleurs, dans son ouvrage Les Réformistes, au chapitre 3, Éric Bédard décrit les points de vue des Réformistes qui constatent leur infériorité économique sans la mettre en rapport avec leur situation politique.Bédard reprend l\u2019idée des Réformistes, lorsqu\u2019il écrit : « forte de conquêtes politiques importantes, la nouvelle génération canadienne doit s\u2019atteler à ce défi majeur, l\u2019économie ».Faut-il comprendre que Bédard partage le point de vue de La Fontaine et Parent à savoir que 1848 est une victoire politique pour la nationalité canadienne-française et ne voit pas ce qui a été perdu avec l\u2019Union de 1840 ?Ainsi, il écrit que les Réformistes sont « préoccupés par la nécessité de faire passer la nationalité canadienne du politique à l\u2019économique » (Les Réformistes, p.140), la question politique étant réglée.En conséquence, Bédard sous-évalue les effets de l\u2019état de sujétion des Canadiens français et pense comme Groulx que 1848 et 1867 « ont permis au Québec d\u2019obtenir certains pouvoirs », ce qui aurait permis « l\u2019égalité entre nations distinctes » (Recours aux sources, p.59).Cela méritait bien entendu une explication de la part d\u2019Éric Bédard.On peut penser que, comme Groulx, Bédard croit que l\u2019union fédérale de 1867 a corrigé pour l\u2019essentiel la perte de la maîtrise politique des Canadiens français de 1840 en leur redonnant cette fois un Parlement provincial au Québec.Manifestement, Bédard ne semble pas voir la nécessité de se démarquer dans son analyse des réflexions politiques et économiques des Réformistes, ainsi que de l\u2019interprétation nationaliste-fédéraliste qui s\u2019est développée à partir de 1842 et qui s\u2019est maintenue jusqu\u2019à aujourd\u2019hui. 149 L\u2019Action nationale Septembre-Octobre 2015 L\u2019ACTE D\u2019UNION LA DEUXIÈME CONQUÊTE Certes, il aurait été intéressant que l\u2019historien Bédard critique la vision des Réformistes au sujet de l\u2019Union et du gouvernement responsable ce qui lui aurait permis d\u2019avoir un regard plus distancié face à ses Réformistes.L\u2019empathie de l\u2019historien n\u2019exige pas de se départir de tout esprit critique.Le cours de Séguin sur la période du régime anglais n\u2019apparaît même pas dans sa bibliographie des Réformistes.Et, fait étonnant, l\u2019année 1840 \u2013 pas plus que le 10 février 1841, date de la mise en application de la nouvelle constitution \u2013 n\u2019apparaît pas dans la chronologie des grandes dates de notre histoire figurant à la fin de son Histoire du Québec pour les nuls.q 150 DOSSIER Danic Parenteau* L\u2019Acte d\u2019Union de 1840 UNE RÉPONSE IMPÉRIALE AU PROJET RÉPUBLICAIN Le postulat de départ de la présente réflexion est que tout effort d\u2019interprétation de l\u2019Acte d\u2019Union de 1840 exige de s\u2019attarder aux Patriotes.Cette constitution politique imposée au Bas-Canada par le régime impérial britannique s\u2019entend comme une réponse à la rébellion avortée de 1837-1838.Car sans ces événements politiques, on peut penser que l\u2019Acte constitutionnel de 1791 aurait été préservé au Bas-Canada.La nouvelle constitution forçant l\u2019union du Haut et du Bas-Canada et les événe- ments des Patriotes forment en quelque sorte un ensemble politique doté d\u2019une cohérence interne.Aussi, ce constat implique-t-il que toute lecture de l\u2019Acte d\u2019Union, c\u2019est-à-dire tout effort de compréhension de sa véritable signification politique, est conditionnée par notre lecture même de l\u2019action des Patriotes.Or, trois principales interprétations dominent l\u2019historiographie sur les Patriotes.La première est celle défendue par l\u2019Église catholique.Si elle est aujourd\u2019hui marginale, cette lecture très critique de ce mouvement jouissait en quelque sorte jusqu\u2019au début du XXe siècle au Québec d\u2019un statut de « lecture officielle ».La deuxième est celle nationaliste.Cette lecture plus positive voit dans l\u2019action des Patriotes * Science politique.Collège militaire royal de Saint-Jean 151 L\u2019Action nationale Septembre-Octobre 2015 L\u2019ACTE D\u2019UNION LA DEUXIÈME CONQUÊTE l\u2019expression d\u2019un combat national légitime contre le pouvoir britannique.Aujourd\u2019hui dominante chez les indépendantistes et les nationalistes, cette lecture entre généralement en concurrence avec la troisième \u2013 même s\u2019il existe bien sûr certains points de jonction entre ces deux lectures, lesquelles présentent certaines comptabilités \u2013 : la « libérale- démocrate ».Cette lecture met de l\u2019avant la contribution des Patriotes au développement des droits politiques et à l\u2019avènement de la démocratie au Québec (et au Canada).Plus récente, cette interprétation est aujourd\u2019hui largement dominante, en ce qu\u2019elle est celle qui fait le plus consensus parmi la classe politique au Québec.Selon nous, ces trois principales lectures conduisent \u2013 ou ont conduit, dans le cas de la première \u2013, à occulter la nature éminemment « républicaine » de l\u2019engagement politique des Patriotes et, conséquemment, à une mauvaise saisie de la grande stratégie politique déployée par le pouvoir impérial britannique au Canada en réponse aux événements de 1837- 1838 et dont l\u2019Acte d\u2019Union constitue un élément central.Notre hypothèse est que le principal objectif politique recherché par cette grande stratégie était d\u2019amener les Canadiens, qui étaient nombreux à cette époque à soutenir les Patriotes, à se détourner des idéaux républicains défendus par ces derniers1.Comment ?Par le biais d\u2019une stratégie visant à « attiser » leur fibre nationaliste.Ce procédé, qui tient d\u2019une forme de « provocation délibérée », devait conduire les Canadiens à s\u2019éloigner de ces idéaux qui partout au sud du continent et en Europe ébranlaient alors l\u2019ordre établi.Cette stratégie astucieuse se laisse saisir non pas tellement dans l\u2019acte constitutionnel lui-même, mais dans le discours 1 Dans le présent texte, et conformément à l\u2019usage à l\u2019époque, nous entendons bien sûr par Canadiens, ceux que l\u2019on nomme aujourd\u2019hui Québécois et Canadiens français dans les provinces canadiennes. 152 L\u2019Action nationale Septembre-Octobre 2015 L\u2019ACTE D\u2019UNION LA DEUXIÈME CONQUÊTE qui a servi de principales sources d\u2019inspiration à cette stratégie, à savoir le fameux Rapport sur les affaires de l\u2019Amérique du Nord Britannique (1839), rédigé par John George Lambton, 1er comte de Durham, envoyé spécial du Parlement de Londres au Canada en 1838.Ma prétention n\u2019est pas d\u2019offrir ici une thèse décisive, étayée par une démonstration complète et appuyée par des sources historiques et historiographiques nombreuses, mais plutôt d\u2019esquisser une hypothèse pour éclairer l\u2019Acte d\u2019Union de 1840, dont notre compréhension reste encore largement partielle et développée à l\u2019aide de grilles interprétatives insuffisantes, incapables de correctement saisir la nature du combat politique des Patriotes.Avant de développer cette hypothèse, je passerai d\u2019abord brièvement en revue ces trois lectures des Patriotes.Trois lectures des Patriotes et de l\u2019Acte d\u2019Union 1\u2013 Lecture de « l\u2019Église » L\u2019interprétation de l\u2019Église est très critique de l\u2019action des Patriotes.Celle-ci voit dans leur action des aspirations séditieuses contraires au maintien de l\u2019ordre social.Cette lecture est principalement celle à laquelle souscrivent les représentants du haut clergé.En revanche, certains curés de campagne ont pu être assez proches des Patriotes durant les Rébellions, tels que le curé de Saint-Benoît, l\u2019abbé Étienne Chartier ou le curé de Saint-Charles, Augustin-Magloire Blanchet.Cette interprétation de l\u2019Église de l\u2019action des Patriotes est par exemple celle de Monseigneur Jean-Jacques Lartigue (1777- 1840), premier évêque de Montréal qui, le 24 octobre 1837, 153 L\u2019Action nationale Septembre-Octobre 2015 L\u2019ACTE D\u2019UNION LA DEUXIÈME CONQUÊTE dans un mandement célèbre2 condamne vigoureusement l\u2019action séditieuse des Patriotes en des termes on ne peut plus clairs : Ne vous laissez donc pas séduire, si quelqu\u2019un voulait vous engager à la rébellion contre le Gouvernement établi, sous prétexte que vous faites partie du Peuple Souverain : la trop fameuse convention Nationale de France, quoique forcée d\u2019admettre la souveraineté du Peuple puisqu\u2019elle lui devait son existence, eut bien soin de condamner elle-même les insurrections populaires, en insérant dans la Déclaration des droits en tête de la Constitution de 1795, que la souveraineté réside, non dans une partie ni même dans la majorité du Peuple, mais dans l\u2019universalité des Citoyens ; ajoutant que nul individu, nulle réunion partielle des Citoyens, ne peut s\u2019attribuer la Souveraineté.[\u2026] Avez-vous réfléchi que, presque sans exception, toute Révolution populaire est une œuvre sanguinaire, comme le prouve l\u2019expérience ; et que le Philosophe de Genève, l\u2019auteur du Contrat Social, le grand fauteur de la souveraineté du Peuple, dit quelque part qu\u2019une Révolution serait achetée trop cher, si elle coûtait une seule goutte de sang ?Nous laissons à vos sentiments d\u2019humanité et de Christianisme ces importantes considérations3.Il cite également dans ce discours prononcé en chaire l\u2019Épître aux Romains de Saint Paul pour justifier l\u2019obéissance des Canadiens au pouvoir impérial britannique en place : Rendez honneur à tous, aimez vos frères, craignez Dieu, honorez le Roi.Serviteurs, soyez soumis et respectueux envers vos Maîtres, non seulement à l\u2019égard de ceux qui sont bons et doux, mais aussi envers ceux qui sont bizarres et fâcheux ; car c\u2019est un effet de la grâce, si en vue de Dieu, l\u2019on souffre avec patience d\u2019injustes traitements4.2 Soit un mois avant la Bataille de Saint-Denis et au lendemain de la première journée de l\u2019Assemblée des Six-comtés.3 Charles-Philippe Courtois et Danic Parenteau (dir.), « Mandement à l\u2019occasion des troubles », Les 50 discours qui ont marqué le Québec, Montréal, Éditions CEC, 2011, p.72.4 Ibid.p.69-70. 154 L\u2019Action nationale Septembre-Octobre 2015 L\u2019ACTE D\u2019UNION LA DEUXIÈME CONQUÊTE Cette critique virulente de l\u2019action des Patriotes va par la suite se transformer naturellement en un appui pratiquement inconditionnel de l\u2019Église envers le régime politique britannique.Aussi, l\u2019Acte d\u2019Union de 1840 viendra-t-il en quelque sort sceller le « pacte » tacite entre l\u2019Église catholique au Canada et le pouvoir en place.En échange de sa loyauté et de son appel à la soumission de ses fidèles à l\u2019égard de leurs nouveaux maîtres politiques, l\u2019Église catholique pourra alors bénéficier d\u2019un statut politique renouvelé.Elle avait dès lors la voie libre pour exercer un plus grand contrôle sur de nombreux pans de la vie sociale des Canadiens, notamment en matière d\u2019instruction publique.Ce pacte va tenir jusqu\u2019au milieu du XXe siècle, soit jusqu\u2019au moment de la Révolution tranquille.2\u2013 La lecture « nationaliste » La lecture nationaliste est évidemment beaucoup plus favorable aux Patriotes.On la doit à certains historiens, tels que Laurent-Olivier David, qui fait paraître en 1884, l\u2019un des premiers, sinon le premier, ouvrage consacré à ce mouvement, Les Patriotes de 1837-18385, ou celui de Louis Fréchette, Légendes d\u2019un peuple (1888)6, ou même, dans une moindre mesure celui de Gérard Filteau, Histoire des Patriotes (1942)7.Suivant cette perspective, l\u2019œuvre politique des Patriotes était essentiellement animée de « patriotisme » ou de « nationalisme », c\u2019est-à-dire qu\u2019elle visait la défense, la sauvegarde et la promotion de la nation canadienne, face au pouvoir britannique, au nom de l\u2019identité nationale canadienne.5 Nouvelle édition revue et corrigée, Montréal, Lux, 2007.6 Trois-Rivières, Les Écrits des forges, 1989.7 Montréal, Septentrion, 2003. 155 L\u2019Action nationale Septembre-Octobre 2015 L\u2019ACTE D\u2019UNION LA DEUXIÈME CONQUÊTE De ce point de vue, force est de constater combien l\u2019Acte d\u2019Union représente un cuisant revers.Cette nouvelle constitution, qui entraîne « l\u2019annexion » du Bas au Haut-Canada, pour reprendre le jugement de Lionel Groulx, marque ainsi la fin d\u2019une certaine autonomie politique garantie par le pouvoir britannique aux Canadiens à la suite de la Conquête.Qui plus est, si on se fie à la volonté exprimée par le comte de Durham dans son rapport de 1839, celle-ci devait à terme, cela est bien connu, favoriser l\u2019assimilation de ce peuple « sans histoire et sans littérature8 », à la culture anglaise.C\u2019est ainsi que l\u2019on peut comprendre la proscription établie par l\u2019Acte d\u2019Union de faire usage du français (article XLI9) dans tous les documents officiels produits par le nouveau parlement.8 Rapport sur les affaires de l\u2019Amérique du Nord britannique (1839), trad.D.Bertrand et A.Desbiens, Montréal, Éditions de l\u2019Hexagone, 1990.9 « En quelle langue seront les Records de la Législature XLI.Et qu\u2019il soit statué, que depuis et après la Réunion des dites deux Provinces, tous Brefs, Proclamations, Instruments pour mander et convoquer le Conseil Législatif et l\u2019Assemblée Législative de la Province du Canada, et pour les proroger et les dissoudre, et tous les Brefs pour les élections et tous Brefs et Instruments publics quelconques ayant rapport au Conseil Législatif et à l\u2019Assemblée Législative ou à aucun de ces corps, et tous Rapports à tels Brefs et Instruments, et tous journaux, entrées et procédés écrits ou imprimes, de toute nature, du Conseil Législatif et de l\u2019Assemblée Législative, et d\u2019aucun de ces corps respectivement, et tous procédés écrits ou imprimes et Rapports de Comités du dit Conseil Législatif et de la dite Assemblée Législative, respectivement, ne seront que dans la langue Anglaise : Pourvu toujours, que la présente disposition ne s\u2019entendra pas pour empêcher que des copies traduites d\u2019aucuns tels documents ne soient faites, mais aucune telle copie ne sera gardée parmi les Records du Conseil Législatif ou de l\u2019Assemblée Législative, ni ne sera censée avoir en aucun cas l\u2019authenticité d\u2019un Record Original.» Cette traduction est disponible sur le portail de la Chaire pour le développement de la recherche sur la culture d\u2019expression française en Amérique du Nord de l\u2019Université Laval : http ://www.axl.cefan.ulaval.ca/amnord/ cndconst1840.htm (page consultée le 1er juillet 2015). 156 L\u2019Action nationale Septembre-Octobre 2015 L\u2019ACTE D\u2019UNION LA DEUXIÈME CONQUÊTE Si cette lecture est évidemment très critique de l\u2019Acte d\u2019Union, elle a aussi permis, avec le temps, l\u2019expression de ce que l\u2019on peut nommer une « lecture de consolation ».On retrouve ici certainement l\u2019un des réflexes politiques typiques des peuples conquis de continuellement chercher à minimiser les effets délétères de certains événements de leur histoire sur leur devenir national en développant des lectures de consolation qui s\u2019articulent sous la forme de « c\u2019aurait pu être pire » ou « au moins on a eu ça ».Ainsi, bien que l\u2019Acte d\u2019Union établisse l\u2019anglais comme seule langue officielle du parlement, proscrivant du coup le français, on se rappelle que certains parlementaires du Canada- Est ont rapidement tôt fait de se mobiliser pour contester cette disposition.Ce sera notamment le cas bien connu de Louis-Hyppolite La Fontaine qui, faisant fi de ce règlement, va continuer de s\u2019exprimer en français en chambre, ce que feront par la suite d\u2019autres députés dès 1842.Ainsi, on se conforte à l\u2019idée que c\u2019est dans le cadre des institutions politiques de l\u2019Union que la langue française a finalement pu être reconnue au parlement, ce qui ne sera dorénavant plus remis en question par le pouvoir impérial britannique dans les différents ordres politiques qui suivront au Canada.Il s\u2019agit bien sûr d\u2019une piètre consolation pour un peuple qui vient de perdre l\u2019autonomie politique\u2026 Cette lecture nationaliste des Patriotes va être placée en concurrence à partir du milieu du XXe siècle par la lecture libérale-démocrate.3\u2013 La lecture « libérale-démocrate » La lecture « libérale-démocrate » émerge dans les années 1960 dans le contexte de la Révolution tranquille.Cette lecture est assurément aujourd\u2019hui la plus « consen- suelle » des trois et jouit d\u2019une grande influence auprès de la classe politique et médiatique. 157 L\u2019Action nationale Septembre-Octobre 2015 L\u2019ACTE D\u2019UNION LA DEUXIÈME CONQUÊTE Selon cette perspective, l\u2019engagement des Patriotes a contribué à l\u2019émergence ou au développement de la démocratie au Québec (et au Canada), ainsi qu\u2019à l\u2019extension des droits politiques.Cette contribution en est une bien sûr indirecte, puisque leurs actions politiques se sont soldées en 1838 par un échec politique complet.Les leaders patriotes seront tous arrêtés, une cinquantaine seront déportés jusqu\u2019en Tasmanie et 12 d\u2019entre eux seront condamnés à la peine capitale.Mais dans le long parcours historique du peuple québécois (ou canadien), leurs actions auront néanmoins contribué au développement de la démocratie et des droits de l\u2019homme.Cette lecture est celle par exemple de l\u2019historien Marcel Trudel, dans L\u2019influence de Voltaire au Canada10 (ouvrage qui date toutefois de 1945) ou d\u2019un Fernand Ouellet par exemple, dans son ouvrage Le Bas-Canada 1791- 1840 \u2013 Changements structuraux et crise (1976)11.Ces deux auteurs minimisent le rôle de la question nationale pour comprendre l\u2019action des Patriotes, en mettant plutôt l\u2019accent sur la question sociale ou celle des droits politiques.Si cette lecture est de nos jours la plus consensuelle, c\u2019est qu\u2019elle rejoint autant les indépendantistes, que les autonomistes et même certains fédéralistes au Québec.C\u2019est notamment pareille lecture qui s\u2019est imposée lorsque fût instaurée en 2002 la Journée nationale des Patriotes, en remplacement de la Fête consacrée à Dollard des Ormeaux (ou à la Reine Victoria auparavant).Voici comment le Gouvernement du Québec justifiait l\u2019instauration de cette fête le 27 novembre 2001 : « Pour souligner l\u2019importance de la lutte des Patriotes de 1837-1838 pour la reconnaissance de leur nation, pour sa liberté politique et pour l\u2019établissement d\u2019un gouvernement démocratique ».10 Montréal, Fides, 1945.11 Ottawa, Éd.de l\u2019Université d\u2019Ottawa, 1976. 158 L\u2019Action nationale Septembre-Octobre 2015 L\u2019ACTE D\u2019UNION LA DEUXIÈME CONQUÊTE Ajoutons aussi, la déclaration du premier ministre de l\u2019époque, Bernard Landry, à cette occasion : Le mouvement patriote a été, dans une large mesure, une coalition d\u2019intérêts divers : une coalition d\u2019agriculteurs, de marchands et de membres de professions libérales, mais aussi de citoyens d\u2019origines anglaise, irlandaise et écossaise.En somme, Monsieur le Président, les Patriotes n\u2019ont pas été les aventuriers qu\u2019une certaine tradition folklorique tente, encore aujourd\u2019hui, de décrire.Les Patriotes ont été, d\u2019abord et avant tout, des gens animés d\u2019idéaux de liberté et de démocratie12.Suivant cette perspective, il va de soi que l\u2019Acte d\u2019Union n\u2019a pas été à la hauteur de cette quête de démocratie.Mais là encore, cette lecture libérale-démocrate permet également d\u2019imaginer une lecture de consolation.On souligne alors que c\u2019est peu de temps après l\u2019entrée en vigueur de l\u2019union et dans le cadre des institutions politiques créées dans la foulée, que sera établi le principe de la responsabilité des ministres devant la chambre d\u2019assemblée \u2013 une recommandation paradoxalement contenue dans le rapport Durham, mais à laquelle le gouvernement impérial britannique ne donna pas suite dans l\u2019immédiat puisqu\u2019il fallut attendre 1848 avait que cette pratique ne soit établie.A posteriori, il est dès lors possible d\u2019affirmer que c\u2019est en fin de compte l\u2019Acte d\u2019Union qui a donné aux Canadiens le « gouvernement responsable », ce qui constitue là encore une pauvre consolation pour ce peuple désormais placé en minorité au sein des Provinces-Unies du Canada.Mais cette lecture de l\u2019action des Patriotes, de même que les deux précédentes se méprennent sur le véritable sens de l\u2019engagement politique des Patriotes et, du coup, sont 12 Journal des débats de l\u2019Assemblée nationale : http ://www.assnat.qc.ca/fr/travaux-parlementaires/assemblee-nationale/36-2/journal- debats/20011127/9563.html#_Toc531611066 (page consultée le 1er juillet 2015 ; nous soulignons) 159 L\u2019Action nationale Septembre-Octobre 2015 L\u2019ACTE D\u2019UNION LA DEUXIÈME CONQUÊTE incapables de bien saisir la grande stratégie politique déployée par le pouvoir britannique au Canada de l\u2019époque à la suite des événements de 1837-1838, stratégie destinée à contrecarrer l\u2019influence des idéaux républicains chez les Canadiens.Pour une lecture républicaine des Patriotes et de l\u2019Acte d\u2019Union de 1840 Ces trois lectures de l\u2019action des Patriotes sont à nos yeux incomplètes et incapables de saisir la véritable nature républicaine de leur projet politique.En fait, les lectures nationaliste et libérale-démocrate ne sont pas en soi erronées \u2013 quant à la première, celle de l\u2019Église, elle a perdu toute pertinence avec la rupture du pacte tacite entre cette institution et le pouvoir impérial britannique au moment de la Révolution tranquille.Le problème tient plutôt au fait qu\u2019elles sont incomplètes, car elles passent à côté de l\u2019essentiel.Si le combat politique des Patriotes pouvait certes être animé de revendications nationalistes et en faveur de plus grandes libertés politiques pour les Canadiens, celui-ci ne se réduisait toutefois pas à ces deux enjeux, aussi importants soient-ils.Le programme politique des Patriotes reposait sur un projet politique plus complet et englobant, et dont le nationalisme et le libéralisme ne constituaient que des aspects.La vision politique des Patriotes reposait fondamentalement sur le principe républicain de la souveraineté populaire, lequel s\u2019alimente d\u2019une certaine conception du pouvoir politique, de l\u2019économie et d\u2019une vision des institutions politiques les plus aptes à traduire les ambitions collectives des Canadiens de l\u2019époque.Pour le dire simplement, les Patriotes n\u2019étaient pas que des nationalistes ou des démocrates, ils étaient plus que cela, car ils étaient d\u2019abord et avant tout des républicains. 160 L\u2019Action nationale Septembre-Octobre 2015 L\u2019ACTE D\u2019UNION LA DEUXIÈME CONQUÊTE Le chef du parti Patriotes, Louis-Joseph Papineau, avait lu Aristote et ses Politiques et connaissait sa typologie des régimes politiques.Il savait ce qu\u2019était une « ?» ou ce que l\u2019on traduit généralement par « république ».Pour le politologue Marc Chevrier, il faut en effet voir dans le penseur stagirite les origines de la doctrine politique des Patriotes13.Qui plus est, celui dont la tête sera mise à prix par le pouvoir anglais en novembre 1837 avait une très bonne connaissance des événements politiques qui se déroulaient alors en Amérique du Sud et en Europe et des idées républicaines qui inspiraient les acteurs de ces changements.Faute d\u2019espace, mon ambition n\u2019est pas ici d\u2019exposer l\u2019étendue du républicanisme des Patriotes, mais d\u2019illustrer par une citation importante combien le principe de la souveraineté populaire14 était bien au cœur de leur programme politique.Celle-ci est tirée de l\u2019exorde de la fameuse Adresse de la Confédération des six-comtés prononcée par Papineau le 23 octobre 1837 à Saint-Charles-sur-Richelieu : Concitoyens, Quand un peuple se trouve invariablement en butte à une suite d\u2019oppressions systématiques, malgré ses vœux exprimés de toutes les manières reconnus par l\u2019usage constitutionnel, par des assemblées populaires et par ses représentants en parlement après mûre délibération ; quand ses gouvernants, au lieu de redresser les maux divers qu\u2019ils ont eux-mêmes produits par leur mauvais gouvernement, ont solennelle- 13 « Aristote, Papineau, le Léviathan canadien et la politeia bas- canadienne », in J.Guyot et C.-P.Courtois, La culture des Patriotes, 2012, chapitre 9, p.191.14 Nous nous permettons ici de renvoyer le lecteur au premier chapitre de notre dernier essai pour une exposition succincte du modèle politique républicain : L\u2019Indépendance par la République.De la souveraineté du peuple à celle de l\u2019État, Montréal, Fides, 2015. 161 L\u2019Action nationale Septembre-Octobre 2015 L\u2019ACTE D\u2019UNION LA DEUXIÈME CONQUÊTE ment enregistré et proclamé leur coupable détermination de saper et de renverser jusqu\u2019aux fondations de la liberté civile, il devient impérieusement du devoir du peuple de se livrer sérieusement à la considération de sa malheureuse position, \u2013 des dangers qui l\u2019environnent, \u2013 et, par une organisation bien combinée, de faire les arrangements nécessaires pour conserver intacts leurs droits de citoyens et leur dignité d\u2019hommes libres.En commun avec les diverses nations de l\u2019Amérique du Nord et du Sud qui ont adopté les principes contenus dans cette Déclaration, nous regardons les doctrines qu\u2019elle renferme comme sacrées et évidentes : Que Dieu ne créa aucune distinction artificielle entre l\u2019homme et l\u2019homme ; que le gouvernement n\u2019est qu\u2019une simple institution humaine formée par ceux qui doivent être sujets à son action bonne ou mauvaise ; et consacrée pour l\u2019avantage de tous ceux qui consentiront à venir ou à rester sous sa protection et sous son contrôle, et que conséquemment la forme en peut être changée dès qu\u2019elle cesse d\u2019accomplir les fins pour lesquelles ce gouvernement fut établi ; que les autorités publiques et les hommes au pouvoir ne sont que les exécuteurs des vœux légitimement exprimés de la communauté ; honorés quand ils possèdent la confiance publique, et respectée aussi longtemps qu\u2019ils jouissent de l\u2019estime publique, et qui doivent être déplacés du pouvoir dès qu\u2019ils cessent de donner satisfaction au peuple, seule source légitime de tout pouvoir15.Ainsi, même si le discours des Patriotes pouvait en partie faire place à des revendications politiques qui appartiennent bien au registre du nationalisme ou du libéralisme, le fondement de leur doctrine politique reposait quant à lui clairement sur ce principe qui établit que le peuple est un acteur politique maître de son destin, puisque détenteur de la souveraineté politique que nul pouvoir politique ne peut usurper.En ce sens, les Patriotes étaient d\u2019authentiques républicains.15 Discours tiré de Charles-Philippe Courtois et Danic Parenteau (dir.), Les 50 discours qui ont marqué le Québec, Montréal, Les Éditions CEC, 2010, p.60 et 61 ; nous soulignons. 162 L\u2019Action nationale Septembre-Octobre 2015 L\u2019ACTE D\u2019UNION LA DEUXIÈME CONQUÊTE L\u2019Acte d\u2019Union : une voie astucieuse pour détourner l\u2019attention des Canadiens des idéaux républicains En réaction aux Rébellions de 1837-1838, le pouvoir impérial britannique va suspendre la constitution du Bas-Canada le 10 février 1838.Investi des fonctions de gouverneur général de l\u2019ensemble des colonies britanniques de l\u2019Amérique du Nord16, le comte de Durham est alors envoyé à Québec où il séjournera pendant cinq mois (du 27 mai au 1er novembre 1838) pour faire la lumière sur ces événements et pour émettre des recommandations afin d\u2019éviter qu\u2019ils ne se reproduisent.Il fait paraître à Londres en février de l\u2019année suivante son fameux Rapport sur les affaires de l\u2019Amérique du Nord britannique.Inspiré par ce rapport, le pouvoir impérial britannique va alors déployer une stratégie astucieuse pour amener les Canadiens à délaisser les idéaux républicains défendus par les Patriotes, idéaux qui représentaient une menace politique sérieuse à l\u2019ordre établi.Cette stratégie consistait à « attiser » la fibre nationaliste des Canadiens par un discours délibérément provocateur, de sorte qu\u2019ils se détournent du républicanisme.On pouvait ainsi espérer qu\u2019occupés à se mobiliser pour défendre leur identité nationale diffamée, ils laisseront alors certainement plus facilement tomber leur aspiration en faveur de la souveraineté populaire.Autrement dit, ils seront certainement plus enclins à délaisser leurs aspirations plus spécifiquement politiques, lesquelles s\u2019alimentaient directement des idéaux républicains, pour se tourner vers une lutte identi- taire relevant davantage de la sphère culturelle.Telle était, soumettons-nous comme hypothèse, la logique derrière la 16 Ce qui comprend les provinces du Haut et du Bas-Canada, le Nouveau- Brunswick, la Nouvelle-Écosse, L\u2019Île-du-Prince-Édouard, Terre-Neuve et le vaste territoire de la Terre de Rupert (sous contrôle de la Compagnie de la Baie d\u2019Hudson). 163 L\u2019Action nationale Septembre-Octobre 2015 L\u2019ACTE D\u2019UNION LA DEUXIÈME CONQUÊTE grande stratégie politique britannique déployée au Canada en réponse aux Rébellions des Patriotes, une logique dont on peut saisir les contours dans le rapport Durham.Pour le nouveau gouverneur britannique en Amérique du Nord, la source première des troubles ayant secoué le Bas- Canada en 1837-1838 est à trouver dans un conflit de « nationalités » entre les descendants des colons français et les nouveaux arrivants d\u2019origine britannique.Parmi les passages les plus connus de ce rapport, on note celui précisément où son auteur expose clairement cette idée : « Je m\u2019attendais à trouver un conflit entre un gouvernement et un peuple ; je trouvai deux nations en guerre au sein d\u2019un même État17 ».Cette idée est fondamentale et conditionne l\u2019ensemble de l\u2019analyse et des recommandations qui s\u2019en suivent.Durham précise ailleurs sa pensée sur cette question : Nous sommes portés à croire que le vrai motif de la querelle est autre chose, et que la différence raciale a seulement légèrement et occasionnellement accentué les rivalités attribuées à une autre cause plus habituelle.L\u2019expérience d\u2019une société aussi malheureusement divisée que celle du Bas-Canada conduit à une opinion exactement contraire.La haine des nationalités tombe sur les sens mêmes, d\u2019une manière irrésistible et palpable, comme l\u2019origine et l\u2019essence de toute la querelle qui divise la société.On s\u2019aperçoit vite que les rivalités qui paraissaient avoir une autre origine ne sont que les modalités de cette perpétuelle et envahissante querelle et que toute dispute est à l\u2019origine entre Français et Anglais ou le devient avant d\u2019avoir touché son terme18.Plus loin, il ajoute qu\u2019 : [à] la racine du désordre du Bas-Canada, on trouve le conflit des deux races qui composent sa population.Jusqu\u2019à ce que ce problème soit résolu, aucun bon gouvernement n\u2019est possible, car, 17 p.58.18 p.58-59, nous soulignons. 164 L\u2019Action nationale Septembre-Octobre 2015 L\u2019ACTE D\u2019UNION LA DEUXIÈME CONQUÊTE que les institutions politiques soient réformées ou demeurent inchangées, que les pouvoirs du gouvernement soient confiés à la majorité ou à la minorité, nous pouvons être assurés que, tant que durera l\u2019hostilité entre les races, quelle que soit celle qui soit revêtue du pouvoir, cette race se servira de ce pouvoir pour des fins partiales19.Une fois ce constat admis, le comte de Durham va formuler tout le long de son rapport long de 300 pages de nombreux jugements très sévères sur les Canadiens, un peuple, à ses yeux, « sans histoire et sans littérature20 ».Les Canadiens sont un « peuple ignare, apathique et rétrograde », dont la « nationalité [est] insignifiante et chimérique ».Il précise encore ailleurs que les Canadiens forment : « [u]ne population sans éducation aucune et singulièrement amorphe, obéissant aveuglément à des chefs qui la gouvernent au moyen d\u2019une confiance aveugle et d\u2019étroits préjugés nationaux21».En contrepartie de ce discours méprisant à l\u2019égard des Canadiens, il exalte en plusieurs endroits le caractère supérieur des Britanniques, dont on « ne peut pas un seul instant contester la supériorité de leur sagesse politique et pratique22 ».En revanche, la question des revendications républicaines des Patriotes apparaît complètement évacuée de l\u2019analyse de Durham.Les seuls endroits où il les évoque, c\u2019est pour en négliger l\u2019importance ou pour les tourner en dérision.Ainsi, écrit-il en parlant des Canadiens : « L\u2019orgueil national, qui est un élément remarquable de leur psychologie, en induit beaucoup à se flatter de l\u2019idée d\u2019une république 19 p.103-104.20 p.237, p.66 et p.215.21 p.63.22 p.80. 165 L\u2019Action nationale Septembre-Octobre 2015 L\u2019ACTE D\u2019UNION LA DEUXIÈME CONQUÊTE canadienne23.» Ailleurs, le discours des Patriotes en faveur des idées républicaines tenait à ses yeux davantage à une stratégie discursive pour cacher la véritable nature de leur programme bassement nationaliste, qu\u2019à une adhésion réelle à ce modèle politique : Les Canadiens français ont essayé de dissimuler leur hostilité aux conséquences de l\u2019immigration britannique et à l\u2019introduction des institutions anglaises sous les apparences d\u2019une guerre contre le gouvernement et contre ceux qui l\u2019appuyaient.Ils représentaient ces derniers comme une coterie de protégé corrompus et insolents.Majoritaires, ils ont évoqué les principes du contrôle populaire et de la démocratie24.Enfin, nous savons que l\u2019une des principales recommandations de ce rapport comme solution aux maux affligeant le Bas-Canada, à côté de celle prônant l\u2019instauration de la responsabilité ministérielle, est celle de l\u2019assimilation des Canadiens à la culture anglaise.Cette recommandation se voit formulée explicitement par le comte de Durham qui écrit : Je n\u2019entretiens aucun doute au sujet du caractère national qui doit être donné au Bas-Canada : ce doit être celui de l\u2019Empire britannique, celui de la majorité de la population de l\u2019Amérique britannique, celui de la grande race qui doit, à une époque prochaine, être prédominante sur tout le continent de l\u2019Amérique du Nord25.Il poursuit plus loin en précisant que : [\u2026] l\u2019intention première et ferme du gouvernement britannique doit à l\u2019avenir consister à établir dans la province une population anglaise avec des lois et la langue anglaise, et à ne confier le gouvernement de cette province qu\u2019à une Assemblée décidément anglaise26.23 p.91.24 p.61.25 p.229-230.26 p.230. 166 L\u2019Action nationale Septembre-Octobre 2015 L\u2019ACTE D\u2019UNION LA DEUXIÈME CONQUÊTE Ce survol très sommaire du rapport Durham complété, comment comprendre cet accent mis sur la dimension « nationale » du conflit qui opposa les Patriotes au régime britannique du Bas-Canada et à l\u2019opposé, cette attitude consistant à passer sous silence leurs programmes républicains ?Quand bien même l\u2019on admettait que l\u2019origine du conflit au Bas- Canada en était un de nationalités incompatibles, à quoi pourrait servir un tel dénigrement des Canadiens et cette exaltation de la supériorité de la race anglaise, si ce n\u2019est qu\u2019à « provoquer » une réaction des Canadiens ?Pareillement, quel sens donner à ce projet assimilationniste ?Il est à nos yeux difficile d\u2019imaginer que cette posture écartant de l\u2019analyse la nature républicaine de l\u2019engagement politique des Patriotes ne tienne qu\u2019à une simple négligence de la part de l\u2019auteur de ce rapport.Cette posture participe plutôt, nous pensons, d\u2019une stratégie politique délibérée, astucieuse, mais subtile.Considérant tout l\u2019esprit de stratégie et de ruse politique que le comte de Durham dû déployer pour parvenir à ses fins lors de la conférence de Londres qui permis, à l\u2019été 1831, l\u2019accession du prince Léopold de Saxe-Cobourg-Saalfeld au trône du nouveau Royaume de Belgique ou lors de la mission diplomatique qu\u2019il dirigea à Constantinople et à Saint-Pétersbourg pour garantir l\u2019indépendance de la Grèce l\u2019année suivante, de même que comme ambassadeur de Grande-Bretagne en Russie en 1832 pour trouver une solution à la guerre russo-polonaise de 1830, il est difficile de penser que tout cela a été purement fortuit ou non intentionnel.En ce sens, force est de constater à la lecture de la section conclusive du rapport consacrée aux recommandations que l\u2019intention d\u2019assimilation apparaît en réalité bien peu ferme.Les moyens auxquels il appelle pour parvenir à cette fin apparaissent en effet nettement insuffisants.Cette absence 167 L\u2019Action nationale Septembre-Octobre 2015 L\u2019ACTE D\u2019UNION LA DEUXIÈME CONQUÊTE apparente de résolution à mettre en œuvre cette politique s\u2019explique par le fait qu\u2019en réalité, cet appel à l\u2019assimilation des Canadiens poursuivait un autre but politique que celui ouvertement avoué.Cet appel et les jugements condescendants à l\u2019égard des Canadiens qui l\u2019accompagnent avaient pour effet d\u2019attiser le sentiment nationaliste des Canadiens, qui ne pourraient alors que s\u2019en trouver outré.La réaction des Canadiens était assurée.Ceux-ci ne tardent d\u2019ailleurs pas à prendre connaissance du rapport Durham et de cette recommandation les visant, alors qu\u2019une première traduction paraît par sections entre le 8 mars et le 8 avril 1839 dans les pages du journal Le Canadien, et ce, seulement un mois après la publication de nombreux extraits dans les quotidiens de Londres27.Ce projet assimilationniste et les jugements sévères du comte de Durham à l\u2019égard des Canadiens devaient être rapidement connus d\u2019eux.Sa diffusion était essentielle au succès de cette stratégie politique.En fait, le pouvoir impérial britannique au Canada de la première moitié du XIXe siècle craignait davantage la puissance des idéaux républicains, lesquels se déployaient avec vigueur partout sur le Nouveau Continent, notamment en Amérique du Sud à l\u2019occasion des Guerres d\u2019indépendance hispano-américaines (1810-1825), de même que sur le nouveau continent, idéaux qui seront derrière les mouvements politiques qui culmineront au Printemps des peuples en 1848, que celle des revendications nationalistes, lesquelles pouvaient d\u2019ailleurs très bien continuer à s\u2019exprimer à l\u2019intérieur du nouveau régime sous une forme essentiellement culturelle, assurément moins menaçante.Autrement dit, l\u2019affirmation nationale des Canadiens constituait une 27 On peut consulter cette traduction dans la Collection numérique de la Bibliothèque et Archives nationales du Québec disponible sur son portail à l\u2019adresse suivante : http ://collections.banq.qc.ca/ ark :/52327/1907147# (page consultée le 1er juillet 2015). 168 L\u2019Action nationale Septembre-Octobre 2015 L\u2019ACTE D\u2019UNION LA DEUXIÈME CONQUÊTE menace bien moindre aux yeux du pouvoir impérial britannique que toute revendication éminemment politique pour la souveraineté populaire, laquelle impliquait par définition une contestation de front des principes politiques au cœur du parlementarisme britannique \u2013 principes politiques qui sont d\u2019ailleurs toujours largement ceux derrière le régime politique de la fédération canadienne actuelle.Ainsi, pour contrer le danger que représente le républicanisme chez les Canadiens, le plus simple était de les amener à se détourner de ce modèle.En ce sens, paradoxalement, la lecture de l\u2019Église des troubles de 1837-1838 livrée par monseigneur Lartigue dans son mandement évoqué plus haut apparaît plus juste.L\u2019Église avait assez bien saisi la nature républicaine de l\u2019engagement politique des Patriotes et leur appel au principe de la souveraineté populaire, pour mieux bien sûr le condamner.Conclusion En somme, l\u2019hypothèse que nous avons soutenue dans ces pages est que le républicanisme a occupé une place beaucoup plus grande dans les événements de 1837-1838 que ce qui est généralement admis.L\u2019historiographie actuelle, laquelle est dominée par les lectures nationalistes ou libé- rale-démocrate, reconnaît habituellement que le combat des Patriotes était inspiré par le modèle républicain.Mais on est en général incapable de saisir correctement en quoi consistait ce républicanisme, si ce n\u2019est pour souligner l\u2019opposition des Patriotes au régime monarchique britannique.Leur républicanisme impliquait beaucoup plus qu\u2019une telle critique et impliquait à la fois certaines revendications nationalistes et d\u2019autres en faveur de plus grands droits politiques.Ensuite, cette hypothèse nous a permis d\u2019éclairer sous un 169 L\u2019Action nationale Septembre-Octobre 2015 L\u2019ACTE D\u2019UNION LA DEUXIÈME CONQUÊTE nouveau jour la grande stratégie politique déployée par le pouvoir impérial britannique en réponse aux Rébellions des Patriotes, qui nous éloigne des « lectures de consolation » sur lesquelles débouchent les interprétations nationaliste ou libérale-démocrate habituelles.Cela dit, pour être pleinement étayée, cette hypothèse explicative mériterait assurément une analyse plus poussée que celle offerte ici dans ces quelques pages.q 170 DOSSIER 170 DOSSIER Stéphane Kelly* L\u2019ASSIMILATION, DURHAM ET LE SÉPARATISME ANGLAIS Lord Durham est sans contredit une figure importante de la période de l\u2019Union.Dans nos universités, peu d\u2019étudiants, de chercheurs ou de professeurs s\u2019attardent à revenir sur le personnage et sur l\u2019intrigue dans laquelle il joua.Pourtant, quand on parle de Durham, dans les milieux cultivés, une nouvelle doxa s\u2019est imposée.Le Québec l\u2019aurait jugé trop sévèrement.C\u2019est par exemple l\u2019opinion de l\u2019historien Brian Young, exprimée dans la série Épopée en Amérique : Lord Durham était probablement l\u2019un des hommes les plus importants et les plus fascinants que l\u2019Angleterre eut jamais envoyés au Canada.Il avait joué un rôle important dans le mouvement de réforme en Angleterre.Après, il est allé à Saint Petersburg en Russie, comme ambassadeur.L\u2019envoyer au Canada, c\u2019était une marque par l\u2019Angleterre, par le Colonial Office, de son importance, de l\u2019importance de la crise au Canada.Durham voulait une société progressiste, une société industrielle ; il voulait une société où les gens seraient unis par une langue, évidemment, c\u2019était la langue anglaise.Il avait toutes sortes d\u2019idées progressistes1[\u2026] Le cinéaste et historien Denys Arcand reprenait la même opinion récemment reprochant aux lettrés québécois 1 In Gilles Carle et Jacques Lacoursière, Épopée en Amérique : une histoire populaire du Québec, épisode 8, Union et désunion (1840-1867), Saint- Laurent, Imavision Distribution, 2005.* Sociologie.Cégep de Saint-Jérôme 171 L\u2019Action nationale Septembre-Octobre 2015 L\u2019ACTE D\u2019UNION LA DEUXIÈME CONQUÊTE d\u2019ignorer ou de détester Durham.Il avouait ne pas comprendre cette haine : Il fut un des principaux architectes du Great Reform Act de 1832.Ambassadeur en Russie, il demeura toute sa vie un libéral et un progressiste.Son célèbre rapport, avec lequel on peut bien sûr n\u2019être pas d\u2019accord, était pourtant motivé par un désir sincère d\u2019améliorer la condition des Canadiens français2.Ce type d\u2019opinion fait abstraction d\u2019un fait pourtant élémentaire dans l\u2019histoire de l\u2019Empire britannique.Les hommes d\u2019État libéraux ou progressistes n\u2019étaient pas plus compréhensifs que les conservateurs à l\u2019égard des peuples conquis.Avant d\u2019être libéraux, progressistes ou conservateurs, les membres de l\u2019élite impériale étaient pénétrés d\u2019une vision impérialiste.Unifier la planète sous le bienveillant patronage de la Reine Victoria ne suffisait même pas.Le désir d\u2019expansion de l\u2019empire était illimité.Cecil Rhodes, qui se rendit célèbre en Afrique, à l\u2019occasion de la guerre des Boers, a bien exprimé leur rêve : « Si je le pouvais j\u2019annexerais la planète3 ».Durham prétendait savoir ce que les habitants des colonies ignoraient : dans quel sens le vent de l\u2019histoire soufflait.Cette conviction traverse le rapport Durham, tel un long trait rouge.Le fonctionnaire de l\u2019empire avait une foi candide dans le progrès.Et il pensait que le plus fort détenait la raison.Les peuplades arriérées, qu\u2019elle soit française, africaine, asiatique, devaient accepter l\u2019anglicisation du monde.Si on veut faire preuve de charité chrétienne, et je veux bien jouer le jeu, on peut pardonner à Durham d\u2019avoir adhéré aux 2 In Carl Bergeron, Un cynique chez les lyriques, Montréal, Boréal, 2012, p.115-116.3 Cité in Hannah Arendt, L\u2019Impérialisme, Paris, Fayard, 1982, p.17 ; sur l\u2019esprit impérialiste, lire les pages 155 à 178. 172 L\u2019Action nationale Septembre-Octobre 2015 L\u2019ACTE D\u2019UNION LA DEUXIÈME CONQUÊTE préjugés de son époque, et surtout, de sa caste, qui dirigeait l\u2019Empire britannique à l\u2019époque.Mon propos ici ne vise pas à le blâmer.Je veux plutôt jeter le doute sur la façon dont on a interprété la stratégie coloniale adoptée après les rébellions.Je compte d\u2019abord revenir sur la thèse développée dans mon livre, La petite loterie4.Cet essai cherchait à comprendre l\u2019évolution idéologique de l\u2019élite du Canada français sous la période de l\u2019Union.Vingt ans plus tard, je vois la naissance de l\u2019union fédérale sensiblement à partir du même schéma d\u2019interprétation.Cependant, j\u2019analyse différemment le débat sur l\u2019assimilation et l\u2019indirect rule.Dans La petite loterie, j\u2019ai montré comment l\u2019élite coloniale anglaise avait obtenu la collaboration d\u2019anciens rebelles patriotes : Étienne Parent, Louis-Hippolyte La Fontaine, George-Étienne Cartier.S\u2019inspirant d\u2019une stratégie élaborée par Adam Smith, lord Durham suggérait au Colonial Office de satisfaire l\u2019ambition et la vanité des politiciens coloniaux, en créant une petite loterie coloniale, loterie offrant emplois, sinécures, argent, certes, mais surtout prestige.La théorie de Pareto Au tournant des années 2000, j\u2019ai ajouté une pierre à cette interprétation, en exploitant la théorie des élites de Vilfredo Pareto5.Cette théorie permet d\u2019apporter un éclairage au processus de conversion politique des anciens rebelles durant la période de l\u2019Union.Le sociologue a élaboré son point de vue à partir d\u2019une critique du concept de la lutte des classes de Karl Marx.Comme le penseur allemand, Pareto était d\u2019avis 4 Stéphane Kelly, La petite loterie.Comment la Couronne a obtenu la collaboration du Canada français après 1837, Montréal, Boréal, 1997.5 Vilfredo Pareto, Traité de sociologie générale, (1916), Paris, Payot, 1968. 173 L\u2019Action nationale Septembre-Octobre 2015 L\u2019ACTE D\u2019UNION LA DEUXIÈME CONQUÊTE que le moteur de l\u2019histoire humaine était la lutte des classes.Il était cependant plus pessimiste que l\u2019auteur du Manifeste du parti communiste.Pareto prédisait que cette lutte n\u2019aurait jamais de fin.Dans toute société, il existe en permanence un conflit entre la masse et l\u2019élite.Au sommet de la hiérarchie sociale, cette dernière gouverne la masse au moyen de deux méthodes : la force (armée, police, pouvoir économique) ; la ruse (culture, science, information).En empruntant la métaphore animalière de Machiavel, il soulignait que l\u2019élite est composée de deux types de leaders.Certains sont des lions.Ils sont reconnus pour leur courage, leur force, voire leur brutalité.D\u2019autres sont des renards.Ils sont réputés pour leur intelligence, leur subtilité et leur ruse.On pourrait dire, par exemple, que Robert Bourassa était un renard, et que Duplessis, lui, était un lion.Selon Pareto, une élite reste en place généralement pendant deux ou trois générations.Mais elle finit, un jour, par être remplacée.Comment cela se passe-t-il ?Au début de son règne, on l\u2019a dit, l\u2019élite se compose d\u2019un mélange équilibré de lions et de renards.Mais au bout d\u2019un certain, elle s\u2019essouffle, s\u2019amollit, perd de sa vitalité ; les renards surclassant les lions, elle hésite de plus en plus à utiliser la force pour garder son hégémonie sur la masse.Pourquoi ?Les enfants de l\u2019élite ont tendance à être rusés, subtils, cérébraux ; moins courageux, ils sont moins portés à l\u2019action.Plus l\u2019élite se tempère et s\u2019adoucit, plus elle s\u2019affaiblit ; elle est bientôt détrônée par un mouvement révolutionnaire, issu de la masse.Nous voilà avec une nouvelle élite.« L\u2019histoire, disait Pareto, est un cimetière d\u2019aristocraties6 ».Pareto avançait l\u2019idée que l\u2019élite n\u2019est jamais stable : des individus circulent au sein de l\u2019élite ; certains y accèdent ; d\u2019autres perdent leur place.Pourquoi ?C\u2019est qu\u2019il n\u2019y a pas 6 Vilfredo Pareto, op.cit., alinéa 2053. 174 L\u2019Action nationale Septembre-Octobre 2015 L\u2019ACTE D\u2019UNION LA DEUXIÈME CONQUÊTE d\u2019harmonie entre les dons des individus et les positions sociales occupées.Certains membres de l\u2019élite sont lâches et idiots, pendant que des individus de la masse sont courageux et intelligents.En somme, à chaque époque, il y a des enfants de l\u2019élite qui ne méritent pas de faire partie de l\u2019élite et\u2026 il y a des enfants de la masse qui ont les talents pour appartenir à l\u2019élite.Inévitablement, cela crée une instabilité, des frustrations, des frictions entre l\u2019élite et la masse.Pour contrer cette instabilité, et ainsi neutraliser les éléments révoltés de la masse, l\u2019élite a deux possibilités.Primo, elle peut éliminer les candidats à l\u2019élite : par l\u2019exil, par la mise à mort, ou par l\u2019emprisonnement.Deuzio, l\u2019élite peut absorber les mécontents par la cooptation, la promotion et la corruption.Après avoir décrit ces deux procédés, dans Les étapes de la pensée sociologique, Raymond Aron enchaîne en parlant de l\u2019Empire britannique : Toute élite qui trouve en face d\u2019elle, dans la masse, une minorité qui serait digne d\u2019appartenir au petit nombre des dirigeants, a le choix entre deux procédés, qu\u2019elle peut employer simultanément, en des proportions variables : éliminer les candidats à l\u2019élite, qui sont normalement des révolutionnaires, ou les absorber [\u2026] L\u2019élite qui a déployé le plus de virtuosité dans la méthode d\u2019absorption des révolutionnaires potentiels est l\u2019élite anglaise qui depuis plusieurs siècles a ouvert ses portes à quelques-uns des plus doués de ceux qui n\u2019étaient pas nés dans la classe privilégiée7.À l\u2019évidence, le schéma de Pareto permet de comprendre la politique coloniale britannique au Bas-Canada dans les années 1830 et 1840.En gros, le premier procédé a été exécuté en 1837, 1838, 1839.Le second procédé a été déployé dans les années 1840.Il s\u2019est en effet trouvé quelques rebelles qui brûlaient d\u2019envie de se faire coopter par l\u2019élite britannique.7 Raymond Aron, Les étapes de la pensée sociologique, Paris, Gallimard, 1967, p.467. 175 L\u2019Action nationale Septembre-Octobre 2015 L\u2019ACTE D\u2019UNION LA DEUXIÈME CONQUÊTE Il reste cependant des choses à élucider au sujet de la stratégie de l\u2019élite coloniale.Commençons par cerner les différences entre les philosophies coloniales britanniques et françaises.Une structure coloniale différentialiste Dans son livre Le destin des immigrés, Emmanuel Todd éclaire les fondements de la structure coloniale britannique8.Dans l\u2019histoire des empires, il est possible d\u2019opposer deux philosophies coloniales différentes : l\u2019une est universaliste ; l\u2019autre est différentialiste.La philosophie universaliste a pris forme, à l\u2019origine, dans le colonialisme de la Rome antique.Sous ce colonialisme, l\u2019équivalence des hommes est affirmée ; cette vision du monde considère qu\u2019il existe une essence humaine universelle ; il y a la croyance en l\u2019unité du genre humain.À l\u2019inverse, la philosophie différentialiste considère que tel ou tel peuple revendique une essence unique, inimitable ; cette philosophie manifeste aussi une hostilité aux idées mêmes d\u2019équivalence des hommes et de fusion des peuples.Dans l\u2019histoire des empires, c\u2019est le colonialisme grec (Athènes), qui a le premier établi ce mode de gouvernement.Précisons que les peuples différentialistes n\u2019affirment pas nécessairement leur différence d\u2019une façon violente comme l\u2019ont fait les Japonais ou les Allemands durant la Seconde Guerre mondiale.Le différentialisme des Anglais, ou celui des Américains se contentent généralement de limiter le mélange ethnique et racial dans la vie quotidienne.Il n\u2019en demeure pas moins que les croyances différentialistes affirment que tous les peuples sont différents par essence.8 Emmanuel Todd, Le destin des immigrés.Assimilation et ségrégation dans les démocraties occidentales, Paris, Seuil, 1994.Voir le chapitre 1 : « Universalisme et différentialisme : symétrie et asymétrie dans les structures mentales », p.17-45. 176 L\u2019Action nationale Septembre-Octobre 2015 L\u2019ACTE D\u2019UNION LA DEUXIÈME CONQUÊTE Les lecteurs de Hannah Arendt ont sans doute reconnu cette distinction cruciale entre ces deux catégories de colonialisme9.Elle l\u2019avait proposé dès 1951 dans son livre L\u2019impérialisme.Elle expliquait que lorsque l\u2019Empire britannique s\u2019emparait d\u2019un territoire, après une victoire militaire, il gouvernait à distance le peuple conquis.En d\u2019autres termes, les Britanniques intégraient au moyen de la ségrégation.Adeptes d\u2019une philosophie différentialiste, ils livraient à eux-mêmes les peuples conquis tant qu\u2019il s\u2019agissait de la culture, de la religion et du droit.Ils demeuraient à distance des conquis ; ils s\u2019interdisaient de répandre la loi et la culture britannique.La nation anglaise se révéla experte, non à pratiquer l\u2019art des bâtisseurs d\u2019empires romains, mais bien à suivre le modèle de la colonisation grecque.Ce mode de gouvernement des conquis, on l\u2019appelle l\u2019indirect rule.Au Québec, l\u2019Acte de Québec de 1774 inaugure cette philosophie de cohabitation interethnique.Afin d\u2019atténuer les frictions, de prévenir les conflits violents entre Anglais et Français, une ségrégation institutionnelle a été introduite en matière de santé, d\u2019éducation, de vie de quartiers, de loisir, ou de charité10.L\u2019Empire britannique, en somme, achetait la paix sociale au moyen de la ségrégation.Gouverner à distance possède cependant un envers ; l\u2019Anglais est peu porté au mélange et au métissage.Séparatiste, il multiplie les stratégies d\u2019évitement, pour minimiser les interactions avec les conquis.L\u2019empire français, lui, déployait une philosophie inverse : en échange de certains droits, il exigeait l\u2019assimilation11.« À 9 Hannah Arendt, L\u2019impérialisme, Paris, Fayard, 1982.10 Hubert Guindon, Tradition, modernité et aspirations nationales de la société québécoise, Montréal, Éd.Saint-Martin, 1990.11 Ernest Barker, Ideas and Ideals of the British Empire, Cambridge, Cambridge University Press, 1941. 177 L\u2019Action nationale Septembre-Octobre 2015 L\u2019ACTE D\u2019UNION LA DEUXIÈME CONQUÊTE Rome, fais comme les Romains\u2026 » Cette façon de faire, écrit Arendt, plus rude, plus carrée, ne manquait pas de faire naître des mouvements sécessionnistes.Les Anglais, eux, établissaient plus facilement la paix sociale.La méthode britannique En Amérique du Nord, les Canadiens français ne sont pas les seuls à avoir été soumis à l\u2019indirect rule.Les spécialistes des questions amérindiennes Denys Delage et Jean Sawaya ont montré que l\u2019Empire britannique a privilégié l\u2019indirect rule pour construire des alliances avec les nations amérindiennes.Dans son livre Alliance et dépendance, Jean-Pierre Sawaya explique comment le pouvoir colonial britannique a raffiné son système d\u2019alliance après la Conquête anglaise : Comment la Couronne a-t-elle obtenu la collaboration des Amérindiens entre 1760 et 1774 ?Les Iroquois de Kahnawake furent des privilégiés du régime britannique.Ce sont eux que les Anglais choisirent d\u2019élever au-dessus des autres Indiens de la province de Québec afin de gouverner les Sept-Nations du Canada.C\u2019est chez eux qu\u2019on instaura l\u2019autorité du « grand conseil ».Cela s\u2019inscrivait dans la logique de l\u2019indirect rule, le gouvernement indirect, caractéristique de la stratégie britannique d\u2019association des conquis au pouvoir12.Deux facteurs clés ont incité les colons français à vivre à proximité des nations amérindiennes.Le premier facteur est démographique.On le sait, l\u2019immigration anglaise était le fait de dissidents religieux.Des villages entiers ont quitté l\u2019Angleterre pour fonder en Amérique des communautés 12 Jean-Pierre Sawaya, Alliance et dépendance.Comment la Couronne britannique a obtenu la collaboration des Indiens de la Vallée du Saint- Laurent entre 1760 et 1774, Québec Septentrion, 2002, p.12. 178 L\u2019Action nationale Septembre-Octobre 2015 L\u2019ACTE D\u2019UNION LA DEUXIÈME CONQUÊTE nouvelles.Ces dernières étaient largement autarciques et endogames.La plupart de ses membres n\u2019avaient pas besoin de trouver des partenaires maritaux chez les Amérindiens.Chez les colons français, on constate le phénomène inverse.L\u2019immigration est individuelle, et non communautaire ; aussi, elle est masculine.Un jeune immigré français, pour se trouver une épouse, se tournait souvent vers une Amérindienne.Le deuxième facteur est politique.Le roi français, en position de monarchie absolue, avait tendance à régner sur ses sujets sans intermédiaires autorisés à parler au nom des autres.La politique française en Nouvelle-France consistait à placer des représentants du roi directement parmi les nations amérindiennes.Cette façon de nouer des interactions avec ces dernières impliquait la proximité, la rencontre et, souvent, le métissage.Au contraire, le modèle anglais est celui de l\u2019indirect rule.Selon la tradition constitutionnelle britannique, le roi ne commande pas directement à ses sujets ; par conséquent, le roi ne disposait pas de fonctionnaires le représentant personnellement partout dans le royaume.Les nations amérindiennes, écrit Delâge, n\u2019étaient pas autorisées à entrer directement en contact avec les Anglais13.Elles devaient emprunter une autre voie : passer par l\u2019intermédiaire de la nation amérindienne au-dessus d\u2019elles, soit la nation des Iroquois.C\u2019était elle qui avait le statut de porte-parole auprès du représentant du roi.En d\u2019autres termes, l\u2019empire français intègre, assimile.L\u2019empire anglais, au contraire, interagit avec les autres peuples en cultivant une certaine distance ; il noue des alliances au moyen de la ségrégation.Je cite ici le sociologue Denys Delâge : « En somme, tout en reconnaissant que tous 13 Denys Delâge, « Modèles coloniaux, métaphores familiales et logiques d\u2019empire en Amérique du Nord aux XVIIe et XVIIIe siècles », Bulletin d\u2019histoire politique, vol.18, no 1, 2003, p.110-111. 179 L\u2019Action nationale Septembre-Octobre 2015 L\u2019ACTE D\u2019UNION LA DEUXIÈME CONQUÊTE les projets coloniaux visent la domination, le modèle colonial français se caractérise par l\u2019intégration et le métissage, tandis que les modèles néerlandais et anglais conduisent davantage à la ségrégation14.» Certains lecteurs se demandent peut-être à quoi sert ce long développement sur les structures coloniales françaises et britanniques.Voici la question qui m\u2019obsède : en proposant l\u2019assimilation des Canadiens, en 1839, lord Durham ne proposait-il pas une solution contraire à la philosophie coloniale britannique ?J\u2019avoue n\u2019avoir pas une réponse ferme à cette question.Je vais néanmoins revenir sur quelques jalons du débat sur l\u2019assimilation.Je vais ensuite conclure avec deux hypothèses.Assimilation et métissage Dans les années 1830, le projet d\u2019anglicisation est souvent préconisé dans la presse anglophone du Bas-Canada et du Haut-Canada.La lutte armée de 1837 donne de l\u2019importance à cette avenue politique.Le ton adopté dans la presse anglophone devient encore plus virulent.En réaction à ces opinions, le journaliste du journal Le Canadien, Étienne Parent, décide d\u2019en discuter les vertus et les limites.Le 18 octobre 1838, Parent précise que le projet d\u2019assimilation serait envisageable s\u2019il respectait certaines conditions.Il devrait être implanté graduellement, et sans coercition : Cette opération politique, toute délicate qu\u2019elle soit, ne demande qu\u2019à être faite par des mains habiles et prudentes pour réussir [\u2026] Ne rien brusquer, suivre, aider, activer, si l\u2019on veut, le cours des choses, et laisser le reste au temps, voilà tout le secret15.14 Denys Delâge, « Modèles coloniaux, métaphores familiales et logiques d\u2019empire en Amérique du Nord aux XVIIe et XVIIIe siècles », Bulletin d\u2019histoire politique, vol.18, no 1, 2003, p.115.15 Le Canadien, 18 octobre 1838. 180 L\u2019Action nationale Septembre-Octobre 2015 L\u2019ACTE D\u2019UNION LA DEUXIÈME CONQUÊTE La semaine suivante, le 24 octobre 1838, Parent s\u2019arrête sur le cas de la Louisiane.Il s\u2019agit d\u2019une expérience réussie, à ses yeux : Une amalgation [entre l\u2019élément anglais et français] s\u2019est produite aussitôt et se continue, mais sans secousse, mais sans animosité, mais sans déchirement, et sans plainte de part et d\u2019autre [\u2026] Les deux origines [anglaise, française] s\u2019y donnent la main pour travailler à l\u2019avancement de leur commune patrie, au lieu de travailler à leur destruction réciproque16.Il revient une nouvelle fois sur l\u2019exemple de la Louisiane, un peu avant Noël.Il suggère que l\u2019adoption du gouvernement responsable faciliterait l\u2019anglicisation : Le secret des États-Unis a été d\u2019introduire le système électif à la Louisiane, et de laisser faire ; faites-en autant dans le Bas-Canada, et dans cinq ans, vous n\u2019entendrez plus parler des distinctions et de querelles nationales ; nous oserions même prédire que l\u2019anglicisation, que l\u2019on ne réussira jamais à introduire par la coercition, marcherait grand train sous le nouveau système17.Étienne Parent est emprisonné quelques jours plus tard, le 26 décembre 1838.Il y reste jusqu\u2019au 12 avril 1839.À sa sortie de prison, dans plusieurs textes, il discute encore le projet d\u2019anglicisation.Ces textes sont sombres, pessimistes et fatalistes.Le 13 mai 1839, il concède que ses compatriotes doivent accepter l\u2019assimilation.Ils doivent même la favoriser.Que reste-t-il donc à faire aux Canadiens français, dans leur propre intérêt et dans celui de leurs enfants, si ce n\u2019est de travailler eux-mêmes de toutes leurs forces à amener une assimilation qui brise la barrière qui sépare des populations qui les environnent de toutes parts18 .16 Le Canadien, 24 octobre 1838.17 Le Canadien, 21 décembre 1838.18 Le Canadien, 13 mai 1839. 181 L\u2019Action nationale Septembre-Octobre 2015 L\u2019ACTE D\u2019UNION LA DEUXIÈME CONQUÊTE L\u2019assimilation, à ses yeux, va dans le sens de l\u2019histoire.C\u2019est un phénomène contre lequel il ne faut pas s\u2019entêter à résister.Il est irréversible : Nous inviterons nos compatriotes à faire de nécessité vertu, à ne point lutter follement contre le cours inflexible des événements, dans l\u2019espérance que les peuples voisins ne rendront ni trop durs ni trop précipités les sacrifices que nous aurons à faire [\u2026] L\u2019assimilation, sous le nouvel état de choses, se fera graduellement et sans secousse, et sera d\u2019autant plus prompte qu\u2019on la laissera à son cours naturel, et que les Canadiens français y seront conduits par leur propre intérêt, sans que leur amour- propre en soit trop blessé19.Parent constate que la perte de la nationalité est assurée.Le 23 octobre 1839, il souligne que l\u2019élément anglais est plus vivace que l\u2019élément français.Le plus faible doit s\u2019incliner devant le plus fort.Le destin a parlé : il s\u2019agit aujourd\u2019hui de poser les fondements d\u2019un grand édifice social sur les bords du Saint-Laurent, de composer avec tous les éléments sociaux, épars sur les rives de ce grand fleuve, une grande et puissante nation.De tous les éléments sociaux, il faut choisir le plus vivace et les autres devront s\u2019incorporer à lui par l\u2019assimilation20.Il faut préciser que, dans les années qui suivent, Parent change plusieurs fois d\u2019opinion au sujet de l\u2019assimilation et de la pertinence de l\u2019union du Bas et du Haut-Canada.Il déchante à l\u2019occasion en constatant l\u2019absence de fair-play de l\u2019élément anglais dans les débats politiques.Lorsque l\u2019Acte d\u2019Union est adopté, il campe une position proche de celle de La Fontaine.Il accepte le principe de l\u2019union, mais affirme lutter contre les pires aspects du nouveau régime.Il reste que la pensée de Parent reste vacillante durant toutes ses années.Par exemple, le 1er août 1842, il pardonne les Anglais de vouloir l\u2019anglicisation : 19 Le Canadien, 13 mai 1839.20 Le Canadien, 23 octobre 1839. 182 L\u2019Action nationale Septembre-Octobre 2015 L\u2019ACTE D\u2019UNION LA DEUXIÈME CONQUÊTE Gardons-nous de blâmer le sentiment qui fait désirer à la population anglaise du Bas-Canada l\u2019établissement d\u2019une nationalité unie et homogène sur les bords du Saint-Laurent : ce sentiment, c\u2019est Dieu même qui l\u2019a déposé au cœur de l\u2019homme ; c\u2019est le moyen dont se sert la Providence pour propager les idées de progrès, les usages et les institutions les plus favorables à l\u2019avancement et au bien-être de l\u2019humanité [\u2026] C\u2019est à ce sentiment, à ce besoin d\u2019assimilation et d\u2019expansion que l\u2019on doit la civilisation du monde21.Avec le recul, on s\u2019étonne de voir Parent vouloir s\u2019incliner devant « l\u2019élément le plus vivace », l\u2019anglais.La France n\u2019est-elle pas une grande civilisation à cette époque ?N\u2019estelle pas la patrie des droits de l\u2019homme ?Le foyer du républicanisme ?On s\u2019étonne d\u2019observer que Parent accepte l\u2019accusation selon laquelle les Canadiens sont hostiles à l\u2019élément anglais.Depuis quelques générations, après tout, l\u2019élite politique et économique de la nation canadienne a incorporé une bonne partie des symboles anglais et des valeurs anglaises.Une bonne partie des luttes politiques des années 1830 vise à implanter les coutumes parlementaires qui prévalent à Londres.Il y a un point plus intrigant encore dans le débat sur l\u2019assimilation.C\u2019est le fait que le terme assimilation renvoie, nous l\u2019avons vu, à une autre philosophie coloniale que celle prévalant au sein de l\u2019Empire britannique.Ce dernier mène ses colonies, gouverne les « races conquises », au moyen de la ségrégation.L\u2019assimilation, au contraire, exige un effort de part et d\u2019autre ; elle demande, valorise le mélange, la rencontre et le métissage22.On cherche dans le rapport Durham une telle 21 Le Canadien, 1er août 1842.22 Michèle Tribalat, L\u2019assimilation.La fin du modèle français, Paris, Toucan, 2013. 183 L\u2019Action nationale Septembre-Octobre 2015 L\u2019ACTE D\u2019UNION LA DEUXIÈME CONQUÊTE préoccupation.On n\u2019en trouve guère.On lit le rapport et on le relit ; même résultat.Durham semble résigné face au séparatisme qui divise francophones et anglophones : « La différence des usages dans les deux races rend presque impossibles les relations communes en société23 ».Le chauvinisme national, écrit-il, a produit un effet pernicieux ; il isole davantage les deux races dans les rares occasions où elles pouvaient se rencontrer : On ne se réunit à peu près jamais dans les cafés des villes.Les hôtels n\u2019ont que des hôtes anglais ou des voyageurs étrangers.Les Français, quant à eux, se voient d\u2019ordinaire les uns chez les autres ou dans des auberges où il se rencontre peu d\u2019Anglais.Leurs loisirs ne les mettent pas davantage en contact.Il n\u2019a jamais existé de vie sociale entre les deux races, si ce n\u2019est dans les hautes classes ; elle est maintenant presque disparue24.Pourtant, parmi les mesures suggérées dans le rapport, on ne trouve aucune proposition concrète qui aurait incité les Canadiens et les Anglais à se rencontrer.Durham savait trop bien que l\u2019Anglais, aux quatre coins de l\u2019empire, évite le conquis.Il pratique le séparatisme culturel, multipliant avec ingéniosité les stratégies d\u2019évitement.Allez à Westmount, ou dans le Mile-End, ça n\u2019a guère changé.On ne se mêle pas aux parias francophones.Dans Destins immigrés, Emmanuel Todd décrit ce type de stratégie dans la société américaine.Selon le démographe, l\u2019identité nationale américaine est différentialiste.Elle se structure par rapport à un groupe paria : les Noirs américains.Todd souligne que les Noirs ont fait des progrès au niveau de la scolarisation, du succès professionnel et de la 23 Lord Durham, Le rapport Durham, présenté, traduit et annoté par Marcel-Pierre Hamel, Montréal, Aux Éditions du Québec, 1948, p.94.24 Lord Durham, op.cit., p.92. 184 L\u2019Action nationale Septembre-Octobre 2015 L\u2019ACTE D\u2019UNION LA DEUXIÈME CONQUÊTE vie politique.Par contre, la majorité anglo-protestante continue à se tenir à distance des Noirs dans les trois domaines suivants : la vie de quartier ; le choix de l\u2019école ; la vie conjugale.Une femme noire, par exemple, possède 2 à 3 % de probabilité de marier un homme blanc\u2026 Une intrigue mercantile Je reviens à la question formulée plus haut.En proposant l\u2019assimilation des Canadiens, en 1839, lord Durham ne proposait-il pas une solution contraire à la philosophie coloniale britannique ?Manifestement, la réponse est oui.Pourquoi fit-il cela ?J\u2019aimerais soulever deux hypothèses ici.La première voudrait que l\u2019empire ait effectivement voulu effectuer un virage dans sa politique coloniale en Amérique du Nord.Cette réorientation radicale aurait finalement été contrée par le succès de l\u2019alliance Baldwin-La Fontaine à partir du milieu des années 1840.Je ne crois pas que cette hypothèse tienne la route.Dès l\u2019arrivée du nouveau gouverneur Charles Bagot, en janvier 1842, l\u2019empire met un sérieux frein à sa politique d\u2019anglicisation forcée25.D\u2019abord, le gouverneur nomma Jean-Baptiste Meilleur au poste de surintendant à l\u2019éducation ; or, Meilleur était un catholique très lié au clergé catholique ; ensuite, Bagot empêcha la réorganisation des tribunaux selon les principes de la common law.Alors, comment interpréter tout ce débat sur l\u2019assimilation, si on mit fin assez rapidement au projet d\u2019anglicisation forcée ?Je crois qu\u2019on doit sérieusement examiner l\u2019explication suivante.La tenue du débat sur l\u2019assimilation avait deux fonctions.La première, c\u2019était de créer une diversion par 25 Jacques Monet, La première révolution tranquille.Le nationalisme canadien-français (1837-1850), Montréal, Fides, 1981.Consulter en particulier le chapitre 6. 185 L\u2019Action nationale Septembre-Octobre 2015 L\u2019ACTE D\u2019UNION LA DEUXIÈME CONQUÊTE rapport à l\u2019enjeu essentiel : empêcher la nation canadienne de s\u2019emparer des leviers économiques et politiques.D\u2019un côté, l\u2019union du Bas-Canada et du Haut-Canada amènerait rapidement la minorisation politique de l\u2019élément français ; de l\u2019autre, la fusion des deux dettes renforcerait la loyauté du Haut-Canada vis-à-vis Londres et elle rassurerait la maison Baring Brothers, très nerveuse à l\u2019époque face à ses investissements au Canada.Dans les dernières pages de son Histoire du Canada, François-Xavier Garneau écrit : L\u2019aristocratie anglaise ne vota pour la mesure qu\u2019à contre-cœur et parce que le parti marchand qui a toujours eu une grande influence sur la politique coloniale, la demandait.Le Haut- Canada devait un million à la maison Baring de Londres, et se trouvait à la veille de faillir à ses obligations.Cette maison puissante fit tous ses efforts pour engager le Parlement à consentir à l\u2019union afin d\u2019assurer sa créance.Beaucoup de commerçants, de capitalistes et peut-être de membres du parlement, y étaient intéressés.Contre tous ces personnels, ajoutés aux préjugés nationaux, la cause des Canadiens français devait succomber26.Pour donner une idée de l\u2019influence économique et politique de la maison Baring Brothers, un diplomate français souligna un jour qu\u2019il y avait six grandes puissances en Europe : « L\u2019Angleterre, la France, la Prusse, l\u2019Autriche et Baring Brothers27 » .Quand on célèbre le triomphe du gouvernement au Canada, on vante le courage de Robert Baldwin et Louis-Hippolyte La Fontaine.Par souci de rigueur historique, on devrait parler un peu plus de la contribution de l\u2019illustre famille Baring\u2026q 26 François-Xavier Garneau, Histoire du Canada, Montréal, Éditions de l\u2019Arbre, 1946, p.137-138.27 Philip Ziegler, The Six Great Powers, Barings, 1762-1829, Londres, Collins, 1988, p.10. 186 DOSSIER Denis Monière* LES EFFETS POLITIQUES DE L\u2019ACTE D\u2019UNION Afin de mieux saisir les effets politiques de l\u2019Acte d\u2019Union, nous désirons rappeler quelques principes élémentaires de polémologie qui sont généralement admis, mais qu\u2019on a tendance à oublier.1.L\u2019invasion et la conquête militaire d\u2019un territoire par une puissance étrangère ne peuvent être durables et profitables que si elles s\u2019accompagnent de la soumission de ceux qui l\u2019habitent.2.En conséquence, tout conquérant cherchera à convertir le pouvoir des armes en pouvoir politique afin de faire accepter son autorité comme légitime et bénéfique pour ceux qu\u2019il soumet.Il pérennise ainsi son pouvoir.3.Les constitutions et les institutions qui en résultent produisent donc le consentement du peuple conquis à sa subordination et à sa dépendance.4.Ce consentement est facilité par la collaboration de l\u2019élite du peuple conquis et son intégration dans le jeu institutionnel imposé par le conquérant.* Science politique.Université de Montréal 187 L\u2019Action nationale Septembre-Octobre 2015 L\u2019ACTE D\u2019UNION LA DEUXIÈME CONQUÊTE 5.Cette soumission volontaire s\u2019accompagne d\u2019une reconfiguration de l\u2019identité et de la marginalisation de la contestation.Toute conquête impose donc un ordre constitutionnel et juridique étranger à la société conquise, cet ordre devant préserver les intérêts stratégiques du conquérant.Cette logique décrit de façon succincte les effets politiques de l\u2019Acte d\u2019Union de 1840 qui fut parachevé par l\u2019Acte de l\u2019Amérique britannique du nord de 1867.En 1840, le Bas-Canada fut victime d\u2019une seconde conquête puisque c\u2019est par la force des armes que le pouvoir colonial écrasa la révolte populaire et la volonté d\u2019instituer un régime politique démocratique, libéré des entraves du colonialisme britannique.Pour les vaincus de 1760, l\u2019échec de 1837-1838 renforçait toutes les tendances inhérentes à la situation de domination coloniale imposée par les armes en 1760.Subordination, spoliation et minorisation seront les principaux effets de l\u2019Acte d\u2019Union Le projet d\u2019unir les colonies britanniques était caressé depuis longtemps par la bourgeoisie marchande anglaise qui s\u2019accommodait mal de la constitution de 1791 qui, pour des raisons de conjonctures stratégiques à la suite de la guerre d\u2019indépendance américaine, avait séparé le Haut et le Bas-Canada et permis à la majorité canadienne du Bas-Canada de contrôler l\u2019Assemblée législative.Pour la bourgeoisie marchande, cette constitution était dysfonc- tionnelle parce que le peuple conquis pouvait contrôler l\u2019appareil législatif et qu\u2019il l\u2019utilisait pour bloquer la volonté d\u2019expansion commerciale des marchands anglais en refusant par exemple d\u2019utiliser les fonds publics pour financer 188 L\u2019Action nationale Septembre-Octobre 2015 L\u2019ACTE D\u2019UNION LA DEUXIÈME CONQUÊTE la construction des canaux.Ils estimaient qu\u2019à moyen terme cette constitution ne pouvait que conférer l\u2019indépendance aux Canadiens ce qui était une menace directe à leurs intérêts mercantiles.Dans un tel contexte politique, leur projet de faire disparaître la nation canadienne par l\u2019immigration et l\u2019assimilation s\u2019avérait irréalisable.Tant que la majorité de la population serait canadienne, ils ne pouvaient revendiquer l\u2019obtention de la démocratie de représentation qui sert normalement les intérêts de la bourgeoisie.Pour arriver à cette fin, ils avaient déjà exigé sans succès, en 1822, l\u2019union du Haut et du Bas Canada.Lord Durham sera sensible à leurs réclamations et recommandera l\u2019adoption d\u2019une nouvelle constitution favorisant l\u2019assimilation des Canadiens français et qui leur enlèverait le contrôle de l\u2019assemblée représentative.« La fin première et ferme du Gouvernement britannique, écrit-il dans son rapport, doit à l\u2019avenir consister à établir dans la province une population de lois et de langues anglaises, et de n\u2019en confier le gouvernement qu\u2019à une assemblée décidément anglaise » (p.203).Les Canadiens, comme ils se désignaient à l\u2019époque, ne furent pas consultés sur le projet d\u2019union législative.Ce fut un conseil spécial, nommé par Colborne et composé surtout d\u2019administrateurs et de marchands anglais, qui approuva l\u2019Union.Dans le Haut-Canada, le « Family Compact » et les marchands de Toronto exigèrent, avant de donner leur accord, une représentation inférieure pour le Bas-Canada, la proclamation de l\u2019anglais seule langue officielle et la localisation de la capitale dans le Haut-Canada.Le Parlement impérial vota l\u2019Union Act le 23 juillet 1840 et l\u2019Union fut proclamée le 10 février 1841.L\u2019Acte d\u2019Union réunissait les deux Canadas en une seule province et établissait un conseil législatif nommé à vie, une assemblée élue composée de 42 membres représentant le 189 L\u2019Action nationale Septembre-Octobre 2015 L\u2019ACTE D\u2019UNION LA DEUXIÈME CONQUÊTE Bas-Canada et de 42 pour le Haut-Canada, l\u2019anglais, seule langue officielle à l\u2019Assemblée, la restriction des droits démocratiques en exigeant la possession d\u2019une propriété de 500 livres pour être député et la suppression du droit de vote des femmes.Le contrôle des revenus et des budgets est accordé à l\u2019assemblée, sauf une somme de 45 000 livres sterling, servant à payer le salaire du gouverneur et des juges et 30 000 livres pour les salaires des principaux fonctionnaires.Le gouverneur a un droit de veto, la reine peut bloquer un projet de loi pendant un maximum de deux ans, le gouverneur se réserve enfin le droit de créer des comtés et d\u2019y nommer des représentants.Cette nouvelle constitution n\u2019est pas des plus démocratique.C\u2019est une démocratie faite à la mesure d\u2019un pouvoir colonial qui veut dominer un peuple colonisé.L\u2019Acte d\u2019Union instaure la minorisation et la subordination politique des Canadiens français en accordant une représentation supérieure au Haut-Canada, dont la population était moins nombreuse que celle du Bas-Canada qui dispose de 42 représentants pour 650 000 habitants comparativement aux 42 représentants pour les 450 000 habitants du Haut- Canada.Dans le nouveau système politique, les représentants de la nation canadienne seront définitivement mis en minorité, puisque sur le plan linguistique cette apparente égalité est fausse.En effet parmi les 42 représentants du Bas-Canada élus le 8 avril 1841, il avait 18 députés anglophones conservateurs1.Ainsi, sur un total de 84 députés 1 Voir http ://fr.wikipedia.org/wiki/Premier_parlement_de_la_province_ du_Canada Comme il n\u2019y avait pas de recensement officiel en 1841, il est impossible d\u2019identifier les circonscriptions majoritairement francophones et anglophones.Nous nous utilisons faute de mieux le patronyme et l\u2019affiliation partisane pour identifier les députés favorables à l\u2019Union et représentants le Canada-est.Voir Pierre Drouilly, Atlas des élections au Québec, http ://atlas.fondationlionelgroulx.org/f/pdf/canada-uni.pdf 190 L\u2019Action nationale Septembre-Octobre 2015 L\u2019ACTE D\u2019UNION LA DEUXIÈME CONQUÊTE élus en 1841, il n\u2019y en avait que 22 qui représentaient les intérêts de la population francophone.La même distorsion se répéta au Conseil législatif où sur les 12 représentants du Bas-Canada, 5 étaient des anglophones2.Le tour était joué : la majorité francophone était sous-représentée et la minorité britannique du Bas-Canada était surreprésentée.Fini la résistance canadienne aux volontés hégémoniques du colonisateur britannique.L\u2019Acte d\u2019Union est aussi une entreprise de spoliation.Elle force les Canadiens français à payer les dettes du Haut- Canada.La banque Baring Brothers, qui avait souscrit la presque totalité des emprunts du Haut-Canada, a fait pression sur le cabinet londonien pour faire porter le fardeau de la banque route du Haut-Canada sur les épaules du Bas-Canada, par la fusion des dettes.Le revenu du Haut- Canada, en 1840, ne suffisait même pas à payer les intérêts de la dette de 1 200 000 livres, alors que celle du Bas-Canada n\u2019était que de 95 000 livres.L\u2019Union permettait d\u2019obtenir les crédits nécessaires à l\u2019achèvement des canaux qui ouvraient les marchés du Bas-Canada et de l\u2019Angleterre aux commerçants du Haut-Canada.Autre exemple de spoliation : la restitution des biens des Jésuites qui avaient été confisqués par le pouvoir colonial en 1800.Les Patriotes revendiquaient l\u2019utilisation de ces ressources pour financer un système d\u2019éducation public et laïc.Mais le pouvoir colonial refusait la rétrocession.Le gouvernement avait décidé de verser ces propriétés et leurs revenus au fond consolidé de la colonie et de s\u2019en servir pour financer les écoles protestantes.Après l\u2019Acte d\u2019Union, le gouvernement colonial proposa de faire servir cet argent au financement des institutions scolaires dans le Haut et le Bas-Canada alors que 2 Adam Ferrie, Paul Holland Knowlton, Peter McGill, Gorge Pemberton, John Fraser. 191 L\u2019Action nationale Septembre-Octobre 2015 L\u2019ACTE D\u2019UNION LA DEUXIÈME CONQUÊTE ces fonds appartenaient au Bas-Canada.Même avec le retour des Jésuites en 1841, ces biens restèrent la propriété du gouvernement du Canada-Uni.En 1843, monseigneur Bourget fit une demande officielle de restitution à l\u2019Église catholique afin de fonder une université.Après le rejet systématique de plusieurs propositions des députés du Canada-Est, P-J-O Chauveau dénoncera en ces termes cette injustice : Pour tout homme qui comprend que deux et deux font quatre, n\u2019est-il pas clair que le résultat de cette opération est le même que si l\u2019on prenait les Biens des Jésuites et si on les jetait dans le fonds consolidé, et à quoi servent-ils alors si ce n\u2019est à payer ces allocations pour l\u2019éducation dans le Haut-Canada ?Dans tous les cas on sait ce que veut dire le fonds consolidé.Le fonds consolidé, c\u2019est la dette du Haut-Canada, c\u2019est le canal Welland, ce sont les améliorations publiques dans le Haut-Canada.Je demande en quoi l\u2019éducation dans le Bas-Canada se trouve plus avancée3.Cette question ne se réglera qu\u2019en 1867 et pour respecter la logique canadienne, la restitution des biens servit à financer à la fois les institutions catholiques et protestantes de la province de Québec.Le colonisateur avait tout fait pendant des décennies pour entraver le développement éducationnel du Bas-Canada et cherchait en plus à culpabiliser les Canadiens en les rendant responsables de leur manque de culture, comme le soulignait lord Durham qui qualifiait les Canadiens de peuple sans histoire et sans culture.Intériorisant le regard du colonisateur, les nationalistes canadiens-français se donneront pour mission pendant des décennies de rattraper leur retard culturel en occultant le fait que cette situation était un effet structurel de la domination britannique.Ils en viendront à oublier les rapports de forces politiques et relégueront aux oubliettes la conquête de leur indépendance.3 Cité par Louis-Philippe Audet, « Les biens des Jésuites et les projets d\u2019université de 1843 », Les Cahiers des dix, no 40, 1975, p.159 192 L\u2019Action nationale Septembre-Octobre 2015 L\u2019ACTE D\u2019UNION LA DEUXIÈME CONQUÊTE Les effets sur la structure sociale canadienne-française L\u2019échec de la Rébellion a entraîné une modification du rapport entre les forces sociales du Bas-Canada.Comme nous venons de le voir, elle signifie tout d\u2019abord la victoire de la bourgeoisie marchande anglaise sur la petite bourgeoisie professionnelle.Le mouve ment des Patriotes menaçait les assises économiques de cette bourgeoisie et la frustrait du pouvoir politique nécessaire à son développement.Désormais, les intérêts économiques du capitalisme commercial seront favorisés sans entrave par l\u2019État colonial.La bourgeoisie marchande pourra dès lors exercer son hégémonie et, privilégiée par les nouvelles dispositions constitutionnelles, elle pourra se faire la propagandiste de l\u2019idéal démocratique.Il n\u2019y a plus d\u2019obstacle pour elle à l\u2019établissement du gouvernement responsable dans le cadre du Canada-Uni puisque les Canadiens sont désormais minoritaires et impuissants à contrôler l\u2019Assemblée et à décider de l\u2019utilisation des fonds publics.L\u2019échec des Patriotes a donc permis la résolution de la contradiction entre ses aspirations démo-libérales et sa situation de domination coloniale.Pour la petite bourgeoisie proprement dite, cet échec signifiait la perte de son rôle hégémonique.Elle ne pouvait plus seule prendre la responsabilité de la direction de cette société canadienne-française.Elle devait passer la main à une autre fraction de l\u2019élite et se contenter de jouer un rôle secondaire d\u2019appui et de collaboration.Ceux qui aspiraient encore à jouer un rôle politique devront se soumettre au contrôle du clergé et du pouvoir colonial et abandonner leur radicalisme politique.Les éléments modérés de la petite bourgeoisie acceptèrent la tutelle de l\u2019Église et leur insertion dans un jeu d\u2019alliances qui consacre sa dépendance politique.Désormais, cette petite-bourgeoisie s\u2019alliera aux capitalistes canadiens-anglais monnayant son appui poli- 193 L\u2019Action nationale Septembre-Octobre 2015 L\u2019ACTE D\u2019UNION LA DEUXIÈME CONQUÊTE tique en échange de postes honorifiques et de quelques bénéfices marginaux.Sa soumission lui vaudra une nouvelle assise économique : la fonction publique, lui permettant de délaisser son alliance avec le peuple.Elle reléguera aux oubliettes la défense des intérêts du peuple, s\u2019accommodant de nombreuses compromissions et préférant un pragmatisme rémunérateur.L\u2019échec de la Rébellion opère donc une coupure entre l\u2019élite et la masse et force un renversement des alliances.La petite bourgeoisie lie maintenant son sort au développement du capitalisme et abandonne le projet d\u2019établir une république indépendante et laïque sur les rives du Saint-Laurent.Elle inscrit sa pensée et ses ambitions dans une double subordination : elle s\u2019inféode à la majorité canadienne-anglaise dans un jeu d\u2019alliance où sa marge de manœuvre est réduite et elle se met à la remorque de l\u2019autorité de l\u2019Église qui fixe les normes et les balises de son action.Cette prise de contrôle de l\u2019élite cléricale est bien illustrée par la construction d\u2019un nationalisme de conservation axée sur la défense de la religion et de la culture.Le politique n\u2019était plus le lieu de l\u2019ambition collective.Le projet national fut détourné vers des espoirs célestes.L\u2019idéologie de la collaboration pouvait se développer.Elle était présentée comme la seule solution possible pour la survie des Canadiens français.Le natio nalisme, de dynamique et progressiste qu\u2019il était, deviendra défensif et conser vateur.Les principaux leitmotive de cette idéologie sont « l\u2019essentiel, c\u2019est le ciel », « nous sommes pauvres, catholiques et français », « l\u2019anglais exerce sur nous un pouvoir économique écrasant ».Nous avions hérité d\u2019une mission providentielle : faire rayonner le foyer lumineux de la religion plutôt que celui des usines.Notre ambition devait se restreindre aux palmes de l\u2019apostolat.Ce nationalisme est essentiellement 194 L\u2019Action nationale Septembre-Octobre 2015 L\u2019ACTE D\u2019UNION LA DEUXIÈME CONQUÊTE négatif, tourné vers le passé.Il propose une stratégie irréaliste comme la revanche des berceaux.Il refuse le recours à l\u2019État pour affirmer le destin de la nation.Après l\u2019Action d\u2019Union, nous devions collectivement assumer une double identité et devenir des Canadiens français.Être Canadien français signifie accepter d\u2019être minoritaire et de ne jamais être maître de son destin.La pensée canadienne-française postule que la survie et le progrès de la nation dépendent d\u2019une puissance extérieure : soit la Grande-Bretagne au XIXe siècle, soit le pouvoir fédéral aujourd\u2019hui.La politique du minoritaire consiste à conclure un pacte où il obtient la survie culturelle en échange de sa soumission politique à cette puissance extérieure.L\u2019essentiel de la pensée canadienne-française est d\u2019assumer et d\u2019intérioriser la nécessité de la dépendance politique.Le fardeau de la double identité En plus des effets institutionnels que nous venons de décrire, l\u2019Acte d\u2019Union induit aussi des effets psychologiques qui affectent les consciences individuelles.Même si la relation n\u2019est pas toujours directe et systématique, la situation collective a des impacts sur les représentations que les individus se font d\u2019eux-mêmes.Il faut donc analyser les implications du statut de peuple minoritaire imposé par l\u2019union du Bas et du Haut-Canada qui a institué la minori- sation politique.Appartenir à un peuple minoritaire implique que l\u2019individu doit assumer une double identité : celle de son peuple et celle d\u2019un autre peuple qui le subjugue et l\u2019englobe.L\u2019individu qui appartient à une collectivité minoritaire vit une division intérieure, une cassure d\u2019avec lui-même.Il est forcé d\u2019intérioriser le regard de l\u2019autre qui le domine politiquement et 195 L\u2019Action nationale Septembre-Octobre 2015 L\u2019ACTE D\u2019UNION LA DEUXIÈME CONQUÊTE qui s\u2019impose dans la représentation qu\u2019il a de lui-même.Ce dédoublement identitaire s\u2019est surtout manifesté à partir de la création de la fédération en 1867 qui a produit une dissociation entre langue et identité politique et nous a forcés à assumer une identité culturelle dans la dépendance politique à un autre peuple.Nous avons donc développé une double identité, un double système d\u2019allégeance qui engendre une ambivalence politique chronique.Ce phénomène a été brillamment démontré par Jean Bouthillette dans Le Canadien français et son double où il décrit comment le Canadien français ne peut se voir et se représenter qu\u2019avec les yeux de l\u2019autre nation.Il ne peut se penser comme une entité en soi.Il ne peut être sa propre référence puisque son identité dépend de la volonté d\u2019une autre nation.Le fédéralisme a engendré une dépossession de soi et un transfert identitaire sur une totalité abstraite qui ne nous ressemble pas sur le plan linguistique et sur le plan culturel.L\u2019identité canadienne est une aliénation, elle nous rend étrangers à nous-mêmes parce qu\u2019elle nous impose des normes culturelles que nous n\u2019avons pas choisies.Notre système de référence nous est imposé de l\u2019extérieur et nous nous jugeons, nous nous évaluons, nous nous pensons en fonction de critères définis par et pour une autre nation.Le Canada habite nos cerveaux, il s\u2019est emparé de nos systèmes de représentation et nous enferme dans une autre identité que la nôtre.Ainsi, nous avons accepté et intériorisé une appartenance à une totalité abstraite et juridique où notre existence collective est marginalisée et contrôlée par une autre nation.Les axes de la culture politique du minoritaire sont la modération dans les revendications et la résignation devant l\u2019adversité.Il faut accepter son sort, s\u2019accommoder des décisions de la majorité, faire, contre mauvaise fortune, 196 L\u2019Action nationale Septembre-Octobre 2015 L\u2019ACTE D\u2019UNION LA DEUXIÈME CONQUÊTE bon cœur, borner le champ des possibles aux volontés de l\u2019autre et toujours trouver des interprétations favorables aux situations et aux projets désavantageux.Fuir le conflit ou l\u2019affrontement est le mot d\u2019ordre du minoritaire.Il tentera plutôt de retarder les échéances et obtenir les bonnes grâces de la puissance tutélaire.Que vaut ce pacte imaginaire pour le dominant qui sait que la valeur fondamentale du minoritaire est le refus d\u2019aller jusqu\u2019à la rupture ?Que peut faire le minoritaire lorsque le dominant ne respecte pas ses intérêts ?Rien, sinon compenser son impuissance par l\u2019espoir de jours meilleurs.Il se bercera dans les illusions de la dernière chance.Ainsi, écartelé entre deux appartenances, le Canadien français érige l\u2019ambiguïté en système de valeur et pousse la duplicité au sublime en en faisant un trait fondamental de son identité.q 197 DOSSIER Guy Bouthillier* 10 février 1841 UNE DATE PEUT EN CACHER UNE AUTRE Pour situer l\u2019origine de l\u2019Acte d\u2019Union, on indique généralement l\u2019une des deux dates suivantes, et souvent même les deux : le 23 juillet 1840, jour de la sanction royale donnée à Londres au texte sorti des Chambres parlementaires ; le 10 février 1841, jour de la proclamation faite à Montréal par le gouverneur général, annonçant officiellement l\u2019entrée en vigueur de ce qui devenait ainsi le nouvel ordre politique national.La première de ces deux dates n\u2019appelle ici aucun commentaire.En revanche, la seconde, celle du 10 février, mérite une attention particulière, car cette date, qui fut choisie en 1841, reprend celle du traité franco-anglais de 1763 qui consacrait la défaite de la France et la victoire de l\u2019Angleterre à la suite des prises de Québec et de Montréal.C\u2019est en effet le 10 février 1763 que fut signé à Paris le traité qui ouvrit notre territoire à la souveraineté britannique.Quand je fais remarquer cette identité de dates, je me heurte presque toujours au scepticisme de mes interlocuteurs qui, par bonhomie envers « les Anglais » ou retenue envers eux-mêmes, m\u2019opposent machinalement l\u2019hypo- * Science politique.Université de Montréal.Ex président de la Société Saint-Jean-Baptiste 198 L\u2019Action nationale Septembre-Octobre 2015 L\u2019ACTE D\u2019UNION LA DEUXIÈME CONQUÊTE thèse de « la pure coïncidence ».Pour en avoir le cœur net, j\u2019ai donc décidé d\u2019aller lire certains textes de l\u2019époque.J\u2019en ai tiré les constats suivants que je présente ici autour de trois questions et de leurs trois réponses affirmatives.Le choix de cette date en 1841 a-t-il été fait délibérément en raison de l\u2019identité avec la date du Traité de Paris de 1763 ?Si oui, ce fait était-il connu à l\u2019époque ?En particulier, a-t-il été remarqué par les Canadiens français ?Un choix délibéré C\u2019est lord Sydenham lui-même qui nous l\u2019apprend.Gouverneur général, et, à ce titre, seul chargé de choisir la date, il exposa ses raisons dans une lettre datée du 16 février 1841 à son patron, lord Russell, le secrétaire aux Colonies.Après avoir rappelé un fait de l\u2019actualité immédiate \u2013 le premier anniversaire du mariage de Victoria célébré le 10 février 1840 \u2013, il indiqua les deux faits de l\u2019histoire du Canada, « peculiarly remarkable » précise-t-il, qui guidèrent son choix : le Traité de Paris du 10 février 1763 qui signait notre défaite, et l\u2019abolition de notre constitution le 10 février 1838, qui signait celle des Patriotes.En voici le texte original : The considerations which induced me to select the 10th February as the day on which the Union should be brought into operation will readily occur to your Lordship.It is the anniversary of the marriage of our Sovereign ; it is also peculiarly remarkable in Canadian history, as the anniversary of the conclusion at Paris of the definitive treaty of peace, by which Canada was surrendered to the British Crown ; and as the day on which, three years ago, the Act of the British Parliament for the suspension of the constitution of Lower Canada received the Royal assent.It was moreover the day in which the Legislature of Upper Canada was last year proroged and on 199 L\u2019Action nationale Septembre-Octobre 2015 L\u2019ACTE D\u2019UNION LA DEUXIÈME CONQUÊTE which, therefore, had the Act of the 31st Geo.III, remained in force, it would have been necessary that that Legislature should again have come together1.Connu du public à l\u2019époque Sydenham mourut en septembre 1841 des suites d\u2019une chute de cheval.Dès 1843, son frère, député à la Chambre des communes, G.Poulett Scrope, fit paraître de premiers éléments biographiques sur l\u2019ex-gouverneur général.À la page 202, on peut lire le texte suivant qui reprend fidèlement2 la lettre à lord Russell du 16 février, et qui lui ajoute une intéressante remarque sur ce qui se disait et s\u2019écrivait \u2013 « the public voice » \u2013 à l\u2019époque sur ce point : It is not difficult to understand the reasons which pointed out this day as peculiarly appropriate.The anniversary of the marriage of our Sovereign, it was also the anniversary of the conclusion of the treaty which in 1763 ceded Canada to the British Crown ; and of the assent to the Act of the Imperial Parliament which in 1838 had deprived Lower Canada of its former Constitution.The public voice had already designated it as the day best adapted for the solemnity of the Official Proclamation3.1 Ce texte a été reproduit en annexe de sa thèse de maîtrise par Claude Touchette, L\u2019Administration de Lord Sydenham, 1839-1841, d\u2019après sa correspondance officielle avec Lord Russell.Thèse de maîtrise sous la direction de Maurice Séguin, Faculté des Lettres, Université de Montréal, 25 juillet 1965.Voir p.268.Voir aussi Letters from Lord Sydenham, Governor-General of Canada, 1839-1841, to Lord Russell, édité par Paul Knaplund, paru à Londres en 1931.2 On relèvera tout de même qu\u2019alors que Sydenham employa le mot « surrendered », Scrope se contenta du mot « ceded ».Simple atténuation diplomatique ?3 Memoir of the life of the Right Honorable Charles, Lord Sydenham, G.C.B., Baron Charles Edward Poulett Thomson Sydenham, with a narrative of his administration in Canada.Edited by his brother G.Poulett Scrope, Londres, John Murray ( 2e édition, 1844). 200 L\u2019Action nationale Septembre-Octobre 2015 L\u2019ACTE D\u2019UNION LA DEUXIÈME CONQUÊTE Notamment par les Canadiens français Napoléon Aubin était un écrivain et journaliste bien connu, proche des Patriotes, hostile à l\u2019Acte d\u2019Union.Il avait à l\u2019époque un journal, Le Fantasque, qui parut à dates irrégulières entre 1837 et 1849.Voici en quels termes ironiques, dans son numéro daté du 11 février 1841, il dénonça ce qui lui parut une perfidie : Le jour choisi pour nous installer dans l\u2019union est un mercredi.Les érudits vous diront que ce mot signifie : jour de Mercure ; or Mercure est le dieu des marchands et des voleurs.Singulière coïncidence, pas vrai lecteur ?Je n\u2019en dirai pas davantage, crainte de fâcheuses allusions.Le 10 février est d\u2019abord l\u2019anniversaire de la cession du Canada par la France ! La loi de l\u2019union serait- elle un autre commencement de cession ?Qu\u2019en dites-vous, les finassiers4 ?Le 10 février est l\u2019anniversaire du mariage de la reine.Il y aurait foule de jolies choses à dire là-dessus ; mais, tais-toi, ma langue : respect au sexe avant tout.Le 10 février sera l\u2019anniversaire du baptême de la princesse royale.Pour cela, je ne sais qu\u2019en dire, et cette célébration n\u2019aura rien que de fort innocent ; puisse-t-on en dire autant par la suite de celle de l\u2019union.Le 10 février est aussi l\u2019anniversaire de la suspension de notre constitution.Grand coup de (ca)non pour celui-là.Nos sangsues ne le donneraient pas pour une bonne pinte de brandy.Conclusion : il s\u2019agit bien d\u2019un choix délibéré, connu du public lettré dès l\u2019époque, et accessible depuis à tous ceux qui s\u2019intéressent à l\u2019Acte d\u2019Union.Les auteurs et historiens de langue anglaise En évoquant les plus hauts faits de la mémoire historique de son peuple, comme il le fit dans sa lettre à lord Russell, Sydenham rattachait symboliquement le texte de 1841 au 4 On peut rapprocher ce texte d\u2019Aubin de celui de P.-J.-O.Chauveau, « L\u2019Union des Canadas ou La Fête des Banquiers », reproduit dans Le Répertoire national de John Huston paru en 1848 chez Lovell, réédité par Robert Melançon chez vlb éditeur en 1982. 201 L\u2019Action nationale Septembre-Octobre 2015 L\u2019ACTE D\u2019UNION LA DEUXIÈME CONQUÊTE triomphe de 1763, nul doute le plus marquant de l\u2019histoire de l\u2019expansion impériale britannique5.En même temps qu\u2019il exprimait ainsi sa détermination à assurer le maintien et l\u2019expansion du monde britannique sur cette partie du globe qui s\u2019appelait déjà le British North America (entité géopolitique dont il était le gouverneur, selon le titre officiel de governor-in-chief of British North America, qui lui fut donné en septembre 1839), il faisait appel à la fierté, à l\u2019ardeur et à l\u2019orgueil national des Britanniques.Mais pour que cet appel fût entendu des générations à venir, il fallut que la trace de l\u2019esprit qu\u2019il manifesta ainsi ne restât pas enfouie dans les archives ministérielles ou les souvenirs passagers des seuls contemporains de l\u2019événement.Il fallut donc qu\u2019historiens et auteurs en assurent la pérennité grâce à leurs écrits.C\u2019est ainsi qu\u2019après avoir répondu aux trois questions posées plus haut, j\u2019ai voulu savoir comment ce fait de l\u2019identité des dates avait été traité par des auteurs britanniques et canadiens-anglais.De tous les auteurs que j\u2019ai consultés à ce jour, j\u2019en ai trouvé quatre qui, au long d\u2019une période qui s\u2019étend de 1881 à 1991, ont embouché à leur tour la trompette triomphante de Sydenham.Je les présente ici par ordre chronologique.5 Non seulement dans la réalité des choses mais également dans la mémoire des hommes, comme l\u2019exprima avec le plus grand lyrisme possible l\u2019historien britannique Thomas Babington Macaulay dans son Essay sur William Pitt écrit en 1834, c\u2019est-à-dire à l\u2019époque même où vécut Sydenham : « The ardour of (Pitt\u2019s) soul set the whole kingdom on fire.It inflamed every soldier who dragged the canon up the heights of Quebec, and every sailor who boarded the French ships among the rocks of Brittany.The Minister [\u2026] had imparted to the commanders whom he employed his own impetuous, adventurous, and defying character.[\u2026] Our enemies [c\u2019est-à-dire la France] soon considered it as a settled thing that they were always to be beaten.Thus victory begot victory ; till, at last, wherever the forces of the two nations met, they met with disdainful confidence on the one side, and with a craven fear on the other ».Macaulay\u2019s Essays on William Pitt, Earl of Chatham.Édité par R.F.Winch, Londres, Macmillan, 1898.Voir à la page 48. 202 L\u2019Action nationale Septembre-Octobre 2015 L\u2019ACTE D\u2019UNION LA DEUXIÈME CONQUÊTE Les deux premiers, Charles Dent en 1881 et Adam Shortt en 19086, sont connus pour avoir contribué au récit officiel de l\u2019histoire du Canada.Dent dont le livre The Last Forty Years fut longtemps le seul ouvrage en anglais sur cette période, et Shortt qui eut la tâche d\u2019écrire le livre de la collection The Makers of Canada sur Sydenham.Tous les deux reprennent pour l\u2019essentiel la narration des faits qu\u2019en fit Sydenham lui-même.William L.Grant appartenait à une grande famille d\u2019éducateurs et d\u2019intellectuels canadiens-anglais établis en Ontario.Son père, George M.Grant, ministre de l\u2019église presbytérienne, membre fondateur de la Royal Society of Canada et chaud partisan de l\u2019Imperial Federation League, avait occupé la fonction de principal de la faculté d\u2019études religieuses de l\u2019université Queen\u2019s.Lui-même enseigna l\u2019histoire coloniale à Oxford, puis à Queen\u2019s, avant d\u2019accéder à la fonction de principal du Upper Canada College, poste qu\u2019il occupa de 1915 à sa mort en 19357.Ce Grant est connu entre autres pour être l\u2019auteur d\u2019un manuel d\u2019histoire du Canada paru en 1914 qui reçut l\u2019imprimatur du ministère ontarien de l\u2019Éducation et qui fut en usage dans les High Schools de l\u2019Ontario et sans doute aussi d\u2019autres provinces8.Dans son manuel d\u2019histoire, c\u2019est d\u2019une phrase lapidaire qu\u2019il traite du sujet qui nous intéresse 6 Dent, John Charles : The Last Forty Years.Canada since the Union of 1841, Toronto, G.Virtue, 1881 ; Shortt, Adam : The Makers of Canada.Volume XV.Lord Sydenham , Toronto, Morang & Co., 1908.7 Son fils George est l\u2019auteur du célèbre Lament for a Nation : the Defeat of Canadian Nationalism paru chez McClelland and Stewart en 1965.8 Grant, William Lawson, Ontario High School.History of Canada (1914).Mais non toutefois en Colombie-Britannique où il fut interdit des écoles en raison de son caractère trop peu philobritannique et de son attitude insuffisamment hostile aux French Canadians.Voir Humphries, Charles W., « The Banning of a Book in British Columbia », BC Studies, no.1, Hiver 1968-69.Ce texte se trouve aussi sur Internet sous ce même titre. 203 L\u2019Action nationale Septembre-Octobre 2015 L\u2019ACTE D\u2019UNION LA DEUXIÈME CONQUÊTE ici, ne soulignant de tous les souvenirs que l\u2019on peut rattacher à la date du 10 février, que celui du traité de 1763 : « In 1840 the bill passed through the British Parliament ; on February 10th, 1841, the anniversary of the cession of Canada to Great Britain, it came into force » (voir son manuel, p.213).Last but not least.Beaucoup plus près de nous, Eric Ross, dans un livre qu\u2019il consacre à la naissance de l\u2019Acte d\u2019Union, Full of Hope and Promise.The Canadas in 18419,aborde notre sujet en prenant la peine, contrairement aux autres auteurs, de bien montrer les deux faces que présente cette date du 10 février 1841 ; face de réjouissance et de festivités pour les Anglais, et pour les Canadiens français, face sombre et menaçante, lourde de mauvais présages \u2013 « ominous », « car le 10 février était aussi la date où le Canada en 1763 fut cédé officiellement aux Anglais ».En voici le texte original : On 10 February 1841 Upper and Lower Canada were united to form the Province of Canada.For those who favored the union the date was a happy choice, since it also marked the first anniversary of the union in marriage of Queen Victoria and her beloved Prince Albert.For many French Canadians who were opposed to the union the date must have seemed more ominous, since 10 February was also the date when Canada had been officially handed over to the British in 1763.En plaçant ce propos dans les toutes premières lignes de l\u2019Introduction à son livre, Ross ne nous dit-il pas toute la valeur qu\u2019il reconnaît aujourd\u2019hui encore aux références historiques dont est chargée la date du 10 février, à la fois dans l\u2019histoire britannique et dans celle du Canada10 ?9 Ross, Eric.Full of Hope and Promise.The Canadas in 1841.McGill/ Queen\u2019s.Montréal et Kingston.1991.10 Ross n\u2019est du reste pas le seul de notre époque à faire écho à la référence sydenhamienne au Traité de Paris : Voir l\u2019article de Phillip Buckner sur Lord Sydenham paru dans le Dictionary of Canadian Biography, texte daté de 1988. 204 L\u2019Action nationale Septembre-Octobre 2015 L\u2019ACTE D\u2019UNION LA DEUXIÈME CONQUÊTE Les historiens canadiens-français Faut-il s\u2019en étonner, ceux-ci sont restés muets sur le sujet précis qui nous intéresse ici11, y compris ceux qui sont critiques envers l\u2019ensemble de l\u2019Acte lui-même.Certes, et à l\u2019exception de Lionel Groulx qui ne prit même pas la peine d\u2019évoquer l\u2019étape du 10 février dans la narration qu\u2019il fit du processus d\u2019adoption de l\u2019Acte d\u2019Union12, tous les auteurs étudiés13 mentionnent la date de la proclamation de Sydenham.Mais ils l\u2019ont fait en restant à la surface des choses, en présentant simplement cette date du 10 février 1841 comme l\u2019ultime étape du processus d\u2019adoption de la constitution, et toujours en prenant grand soin de ne pas évoquer le rapprochement qu\u2019avait fait Sydenham avec 1763, un peu à la manière d\u2019un notaire qui enregistrerait une pièce officielle (contrat de mariage, acte de décès, testament\u2026) en la dépouillant de tout contenu symbolique ou affectif.Que ce rappel de 1763 rouvrait une plaie toujours vive chez bien des Canadiens français suffirait à expliquer ce silence.Mais sans doute certains historiens voulurent-ils aussi 11 Sauf Antoine Gérin-Lajoie : « Ce jour, le 10 février, fut ainsi choisi parce qu\u2019il était l\u2019anniversaire du mariage de la Reine, celui de la conclusion du traité de 1763 par lequel la France céda le Canada à la Grande- Bretagne, et aussi l\u2019anniversaire de la passation de l\u2019acte impérial suspendant la constitution du Bas-Canada en 1838.» Dix ans au Canada de 1840 à 1850.Histoire de l\u2019établissement du Gouvernement Responsable.Paru à titre posthume en 1888.Voir p.73.12 Groulx, Lionel : Histoire du Canada depuis la découverte (1960) 13 Par ordre alphabétique : Jean Bruchési, Histoire du Canada (1951), Leblond de Brumath, Histoire populaire de Montréal depuis ses origines (1926), Thomas Chapais, Cours d\u2019histoire du Canada (1919-1934), Laurent-Olivier David, L\u2019Union des deux Canadas (1898), François-Xavier Garneau, Histoire du Canada depuis sa découverte jusqu\u2019à nos jours (1859), Jacques Monet, The Last Cannon Shot (1969), Louis-Philippe Turcotte, Le Canada sous l\u2019Union 1841-1867 (1882), Denis Vaugeois, L\u2019Union des deux Canadas.Nouvelle Conquête ?(1962), Noël Vallerand et Robert Lahaise, L\u2019Amérique du Nord britannique 1760-1867 (1980). 205 L\u2019Action nationale Septembre-Octobre 2015 L\u2019ACTE D\u2019UNION LA DEUXIÈME CONQUÊTE éviter d\u2019entretenir la suspicion des Canadiens français sur la portée de l\u2019Acte d\u2019Union, ce précurseur du BNA Act.On signalera ici à titre d\u2019exemple le comportement de l\u2019historien et jésuite Jacques Monet, grand défenseur de l\u2019unité nationale canadienne et pourfendeur du nationalisme québécois.Dans son Last Cannon Shot, paru en 1969, le bon père cite le texte de Napoléon Aubin (voir supra), mais il n\u2019en reprend que la première et bien anodine partie sur le jour de Mercure, prenant grand soin de cacher ce qui se rapportait au Traité de Paris \u2013 qui, rappelons-le, se lisait ainsi : « Le 10 février est d\u2019abord l\u2019anniversaire de la cession du Canada par la France ! La loi de l\u2019union serait-elle un autre commencement de cession ?» q 30 $ par année 50 $ pour deux ans taxes et expédition co`mprises 3 parutions par année Commande par la poste : L'Action nationale 82, rue Sherbrooke Ouest Montréal (Québec) H2X 1X3 Téléphone : (514) 845-8533 sans frais, (866) 845-8533 À la boutique internet action-nationale.qc.ca Les Cahiers de lecture de L'Action nationale La pensée québécoise en essais Pour savoir ce qui se produit dans le monde des essais au Québec, il faut s\u2019abonner aux Cahiers de lecture de L\u2019Action nationale, un périodique entièrement consacré aux recensions des essais québécois.D\u2019un format journal agréable, Les Cahiers paraîssent trois fois l\u2019an et font un survol de l\u2019actualité éditoriale québécoise comme il ne s\u2019en fait nulle part ailleurs.Des comptes-rendus, des analyses critiques, des notes de lecture, 40 pages qui vous permettent de partager le point de vue de collaborateurs aguerris sur les essais publiés durant l\u2019année. Lire Primeur Mon désir de révolution - Andrée Ferretti 206 Lire les essais CLAUDE CARDINAL Une histoire du RIN , Montréal, VLB, 2015, 504 pages 213 FRANCK M.GUTTMAN Le diable de Saint-Hyacinthe.Télesphore-Damien Bouchard , Hurtubise, 2013, 514 pages 217 Livres reçus 223 LIRE 208 PRIMEUR MON DÉSIR DE RÉVOLUTION Andrée Ferretti extrait de l\u2019ouvrage à paraître chez XYZ en octobre 2015 209 Mon désir de révolution \u2013 Andrée Ferretti C\u2019est une longue histoire que la mienne, c\u2019est l\u2019histoire d\u2019un incessant désir de révolution, tissé à même les violentes émotions du refus de l\u2019intolérable.Comme ils sont nombreux à le découvrir à leur tour, par d\u2019autres voies et pour des raisons nouvelles qui s\u2019ajoutent aux miennes, mon histoire séculaire est aussi celle des jeunes Québécoises et Québécois, quel que soit l\u2019âge de leurs racines, quelle que soit leur illusion de vivre dans un monde tellement changé que la question nationale serait devenu désuète, que les libertés collectives ne seraient plus la source de leur liberté individuelle.Il suffit pourtant de poser un regard attentif et critique sur l\u2019état des sociétés occidentales, pour ne parler que de celles-ci, pour constater que les inégalités de richesse se creusent entre les peuples et entre les individus, que les mesures de sécurité déployées pour protéger les nantis restreignent gravement toutes les libertés individuelles, en augmentant la surveillance de chaque citoyen, en contrôlant ses utilisations du Web, ses échanges virtuels et ses réels déplacements.Ici comme ailleurs, en dépit de ses formes nouvelles, la domination et l\u2019exploitation produisent les mêmes effets destructeurs, le même assujettissement, malheureusement trop souvent consenti.C\u2019est une longue histoire que la mienne.C\u2019est l\u2019histoire d\u2019une lutte fondamentale pour la liberté nationale de s\u2019autogouverner, une lutte toujours à recommencer, aucune victoire décisive ne l\u2019ayant encore couronnée.Ce pourrait être, si mes jeunes compatriotes la prennent à bras-le-corps, l\u2019histoire d\u2019une révolution qu\u2019ils auraient accomplie, plus vitale, parce que source de transformations significatives, que les révoltes sporadiques qui finalement les mènent trop souvent dans l\u2019impasse et qui ne 210 L\u2019Action nationale \u2013 Septembre-Octobre 2015 contribuent jamais à un changement radical de l\u2019état de la société.Ce pourrait être l\u2019histoire d\u2019un projet unique, d\u2019une possibilité tangible, d\u2019une action à la fois résolue et pacifique ayant pour résultat prodigieux la naissance d\u2019un Québec libre, indépendant, souverain, la naissance d\u2019un pays bien à eux, à vivifier selon leurs objectifs concrets et leurs rêves démesurés.la naissance d\u2019un pays riche d\u2019une humanité aux qualités particulières autant qu\u2019universelles.Quelle jeunesse a aujourd\u2019hui dans le monde occidental le pouvoir et la puissance de façonner un pays selon sa vision du monde et ses valeurs, à même un immense territoire, une langue internationale, une culture originale et créatrice d\u2019œuvres fortes appréciées dans le monde ; à même une dynamique sociétale démocratique, riche de solides institutions politiques et culturelles, de quelques institutions économiques importantes ?Quelle jeunesse a aujourd\u2019hui les moyens de s\u2019approprier autant de richesses, historiquement et actuellement aux mains de puissances collectives et individuelles étrangères ?Quelle jeunesse a la chance d\u2019avoir grandi dans une société capable d\u2019accueillir des milliers de gens venus d\u2019ailleurs, souvent malgré eux, et d\u2019avoir reçu en héritage des valeurs d\u2019ouverture pour leur tendre la main ?C\u2019est à l\u2019évidence la seule et unique jeunesse québécoise, étudiante, travailleuse, entrepreneuriale.La révolution est exceptionnelle, je le sais.Je sais aussi que le fait le plus inattendu et en apparence insignifiant peut la déclencher, qu\u2019il suffit d\u2019une étincelle révélatrice de la dépossession de son pouvoir d\u2019orienter et de contrôler son destin pour éveiller la conscience d\u2019un peuple et le 211 Mon désir de révolution \u2013 Andrée Ferretti soulever.Soulèvement qui suscite joie et enthousiasme, mystère de l\u2019ébranlement soudain du désir de libération.Prise de conscience néanmoins difficile dans une société comme la société québécoise où la majorité de la population vit dans une relative aisance matérielle qui l\u2019arc-boute sur le lénifiant discours dominant pour n\u2019avoir pas à se confronter aux réalités négatives de son existence nationale.Profonde aliénation défavorable à toute prise de conscience de soi dans son unité et son indivisibilité.Seule par conséquent la connaissance de ses causes historiques, lointaines et proches, peut révéler au peuple québécois les effets néfastes, pour ne pas dire funestes, de son impuissance séculaire à s\u2019autogouverner selon ses propres conceptions du bien commun, notamment aujourd\u2019hui en matières de culture, de communication et d\u2019environnement.Partout et depuis toujours, ici et maintenant, la connaissance de l\u2019histoire est l\u2019assise principale de tout désir de révolution, son fer de lance le plus efficace.Je ne m\u2019étonne donc pas que notre histoire nationale soit très peu et mal enseignée dans nos écoles, l\u2019intérêt bien senti du système dominant l\u2019interdisant.Je suis née Canadienne française à Montréal, en 1935.Une bonne fée, penchée sur mon berceau, me gratifia du désir et du sens de la liberté.Objectif de toutes mes luttes, personnelles et collectives, depuis quatre-vingts ans.J\u2019éprouve une immense fierté de n\u2019avoir jamais, pas même un instant, déshonoré la valeur de ce don et l\u2019exigence qui accompagne son respect.Obligation de dignité qui m\u2019a permis, comme Québécoise, de sentir dès mon enfance que j\u2019étais d\u2019une nation dominée et exploitée par un État étranger dont tous les 212 L\u2019Action nationale \u2013 Septembre-Octobre 2015 gouvernements légiféraient en vue des seuls intérêts politiques, économiques et sociaux du Canada anglais, tous contraires aux besoins et aspirations de mon peuple, et de le refuser.Obligation de dignité qui m\u2019a fait éprouver avec souffrance dans toutes les fibres de mon être le mépris de ma langue et de ma culture par la population anglaise et anglicisée du Canada et du Québec.Population arrogante qui me demandait de « Speak white », jusque dans les rues à balayer, les chiottes à nettoyer, emplois qui m\u2019étaient réservés.Ordre de « Speak white », effet oppressif entre tous de la domination et de l\u2019exploitation.Il est à l\u2019origine de ma résistance à toutes formes et manifestations de dénégation du droit et du pouvoir de ma nation de s\u2019auto- gouverner de même qu\u2019aux empiétements toujours plus nombreux sur ses juridictions exclusives, souvent avec la complicité du gouvernement québécois, comme c\u2019est le cas actuellement avec le gouvernement Couillard dans son entreprise de démantèlement de la nation, comme l\u2019historienne Lucia Ferretti le montre de façon détaillée dans tous les numéros de L\u2019Action nationale parus depuis décembre 2014 Je connais depuis longtemps la multitude des déterminations profondes et durables, d\u2019ordre politique, économique et juridique qui, dans les différents cadres constitutionnels canadiens, ont marqué le destin de la nation québécoise d\u2019une constante fragilité.En revanche, il y a à peine une trentaine d\u2019années que je vois et comprends comment la société québécoise, à l\u2019égal des autres sociétés occidentales, est en outre assujettie au processus galopant de la mondialisation. 213 Mon désir de révolution \u2013 Andrée Ferretti Je vois opérer les mécanismes que ses gestionnaires mettent en place pour contrer les interventions de l\u2019État dans l\u2019économie nationale et nuire à l\u2019action collective des mouvements politiques et sociaux.Je détecte tous les efforts qu\u2019ils investissent dans la fabrication et la multiplication des intérêts particuliers, les opposant les uns aux autres, dans le déploiement de l\u2019étendard des libertés individuelles.L\u2019objectif de la mondialisation, système non seulement totalisant mais totalitaire, étant la destruction de l\u2019État national, son arme est la désagrégation de la spécificité de chaque culture, cet ancrage immémorial des peuples dans leur réalité particulière.D\u2019où les efforts de virtualisation du monde.Il est en effet et paradoxalement plus facile d\u2019imposer l\u2019impérialisme de la mondialisation du monde dans un monde qui a perdu le monde de vue.Ce déni du réel est essentiellement le déni de la diversité des cultures puisque chacune est la plus puissante force d\u2019intégration de toutes les formes et de toutes les fonctions de la vie sociale.Michel Freitag en a donné une définition que je partage : « La culture, c\u2019est la synthèse de toute l\u2019expérience humaine d\u2019une société dans l\u2019intégration et l\u2019harmonisation de ses diverses expressions à travers les médiations d\u2019une langue commune1 ».La culture, c\u2019est en effet la création continue de la polyphonie des expressions de l\u2019être d\u2019un peuple, création toujours fondée sur l\u2019exigence de sens qui ne peut naître que d\u2019une expé- 1 Michel Freitag, « Transformation de la société et mutation de la culture », numéros 2 et 3 de la revue Conjoncture, éditons coopératives Albert Saint-Martin, 1983. 214 L\u2019Action nationale \u2013 Septembre-Octobre 2015 rience partagée, médiatisée par le recours à des références communes et spécifiques.Chaque nation a la sienne ; elle est le sein dans lequel naissent, se développent et s\u2019épanouissent les multiples modes de vie, les savoirs et les savoir-faire, les arts et la littérature propres à chacune.Déni de la diversité des cultures à combattre, en renforçant l\u2019État national, dernier rempart contre l\u2019uniformisation de l\u2019humanité.Ce qui explique que l\u2019objectif majeur de la mondialisation soit la destruction de l\u2019État national.La souveraineté de chacun est dès lors menacée.Plusieurs nations en prennent aujourd\u2019hui conscience et luttent pour la défendre.Au Québec, nous devons encore l\u2019acquérir.Obligation d\u2019autant plus inévitable qu\u2019elle s\u2019inscrit dans le devoir de solidarité qu\u2019ont désormais tous les peuples les uns envers les autres.Chaque lutte victorieuse d\u2019une société nationale contre la mondialisation désagrégeante de son État est un facteur de libération pour toutes les autres.Bref, l\u2019enjeu primordial de nos luttes, quel que soit le front sur lequel nous engageons le combat, demeure aujourd\u2019hui l\u2019accession du Québec à l\u2019indépendance politique et du peuple à la souveraineté nationale.Il n\u2019y a aucun autre moyen d\u2019assurer notre existence sur notre territoire et notre présence originale sur la scène mondiale.Ce que je sais de science intime depuis mon enfance.Comme je sais que la révolution est possible.Elle dépend de la force de notre désir de renverser le mauvais cours du monde. 215 LIRE LES ESSAIS CLAUDE CARDINAL Une histoire du RIN, Montréal, VLB, 2015, 504 pages Claude Cardinal a réalisé une biographie institutionnelle captivante du Rassemblement pour l\u2019indépendance nationale.Il y relate de façon rigoureuse les péripéties du premier parti indépendantiste moderne en s\u2019appuyant sur des sources premières.Il a le mérite d\u2019avoir fouillé les archives de ce parti de façon minutieuse et construit sa trame narrative en s\u2019appuyant sur l\u2019analyse des procès-verbaux, des rapports financiers et des lettres des militants.Il a adopté une démarche chronologique qui nous permet de suivre le développement de ce parti avec ses problèmes organisationnels, ses conflits internes et ses débats idéologiques.Ayant été lui-même militant de ce parti, il a connu de l\u2019intérieur ses forces et ses faiblesses qu\u2019il nous décrit sans complaisance.Cardinal se fait toutefois discret sur ses propres faits d\u2019armes ne les évoquant que rarement comme à la page 344 lorsqu\u2019il confronta publiquement Jean Marchand.Le livre de Cardinal est éclairant et utile non seulement pour la connaissance du passé, mais aussi parce qu\u2019il identifie les problèmes qui seront récurrents jusqu\u2019à nos jours.Le RIN a été en quelque sorte l\u2019incubateur de toutes les problématiques et des débats qui animeront l\u2019histoire du mouvement indépendantiste comme l\u2019articulation entre l\u2019indépendance 216 L\u2019Action nationale \u2013 Septembre-Octobre 2015 et le projet de société, le rapport entre le chef et sa base, le rôle des militants, le positionnement à adopter dans les élections fédérales, le rapport entre Montréal et les régions, les relations avec les organisations de la société civile, l\u2019union des forces indépendantistes, etc.Les questions non résolues du passé pèsent toujours sur les acteurs d\u2019aujourd\u2019hui.Cardinal ne cache pas une certaine sympathie envers Marcel Chaput qui avait sacrifié sa carrière scientifique pour la cause.Il tente de lui rendre justice pour son travail de propagandiste et sa volonté de créer un parti indépendantiste alors que les dirigeants du RIN-mouvement tergiversaient et entretenaient une ambiguïté militante en refusant de faire de l\u2019action électorale ce qui autorisait les doubles allégeances.On pouvait se dire indépendantiste tout en votant pour des partis fédéralistes ou autonomistes.Chaput fut le premier à comprendre les effets pervers de cette incohérence qu\u2019il a voulu corriger en créant le Parti républicain du Québec, forçant ainsi le RIN à se transformer en parti politique en 1963.Chaput expliquait ainsi sa position : « Les indépendantistes ne pourront plus jouer sur deux tableaux en étant à la fois membres d\u2019un mouvement d\u2019indépendance et supporteurs [sic] d\u2019un parti fédéraliste » (p.111).La création d\u2019un parti indépendantiste devait être un facteur d\u2019unification des indépendantistes.Il dédouane aussi Chaput des accusations de mauvaise gestion à la présidence du RIN que distillaient ses adversaires au sein du mouvement puisque l\u2019administration du parti n\u2019était pas de son ressort, mais relevait plutôt d\u2019une direction collégiale qui était déficiente (p.107).Après la scission du PRQ, une autre scission vint perturber le mouvement indépendantiste, celle des militants de la région de Québec qui fondèrent le Regroupement national 217 L\u2019Action nationale \u2013 Septembre-Octobre 2015 avec Jean Garon et René Jutras.Ce parti voulait mieux refléter les intérêts des régions et les valeurs traditionnelles du Québec profond et se dissocier les idées laïques et socialisantes du RIN.Le conflit gauche-droite menait à la division des forces indépendantistes.L\u2019auteur met tout particulièrement en évidence les difficultés de financement de ce parti qui, selon lui, expliqueraient sa disparition.On peut y suivre l\u2019évolution de l\u2019effectif, celui des abonnements au journal L\u2019indépendance, les hauts et les bas des finances du parti.Tous ces détails sont révélateurs des difficultés organisationnelles du RIN qui, en 1965, avait 3644 membres.L\u2019absence de caisse électorale et le manque d\u2019organisations électorales dans les comtés expliquent aussi la performance décevante du RIN aux élections de 1966 où seul Pierre Bourgault réussit à se classer deuxième et à « sauver son dépôt ».Avec 73 candidats, le parti avait récolté 7,8 % des votes.On estima que la présence des candidats du RIN avait causé la défaite de 14 candidats du Parti libéral.Le RIN s\u2019était fait connaître, il s\u2019était imposé comme parti sérieux et crédible et avait fait pencher la balance électorale du côté de l\u2019Union nationale.Autre motif de satisfaction, le RIN sortait de cette campagne électorale avec un surplus de 2363 $ et plus de 5000 membres.Mais Cardinal nous rappelle que, quelques mois plus tard, 50 % de ces adhérents n\u2019avaient pas renouvelé leur carte de membre ce qui fragilisait les finances du parti.Il est à cet égard très élogieux envers Pierre Renaud qui contre vents et marées tentait de maintenir le parti à flot sur le plan financier.Sans ce militant discret et efficace, le parti aurait sombré beaucoup plus rapidement.Cardinal explique le sabordement du RIN à la fois par des facteurs internes et externes.Le saut de René Lévesque et la fondation du MSA changeaient la donne et exerçaient 218 L\u2019Action nationale \u2013 Septembre-Octobre 2015 une forte attraction sur l\u2019ensemble des indépendantistes, ce que Bourgault reconnaissait d\u2019emblée.Il fut lui-même convaincu de la nécessité de l\u2019union de tous les indépendantistes par les querelles internes entre la gauche et la droite qui tendaient à paralyser l\u2019action du RIN.Après des tractations infructueuses avec le MSA, la dissolution du RIN fut consommée le 26 octobre 1968.Quel bilan peut-on faire de l\u2019existence du RIN ?Quel a été l\u2019impact de ce tiers parti sur l\u2019évolution de la politique québécoise ?Le RIN a contribué à la démocratisation des mœurs électorales au Québec en adoptant des structures décisionnelles qui donnaient aux membres le pouvoir d\u2019élire les dirigeants, de choisir les candidats et de définir les orientations du programme du parti.Il a été le premier parti à être financé par les contributions de ses membres et sympathisants.Il a développé de nouvelles pratiques politiques pour se faire connaître et élargir son soutien en manifestant dans les rues, en soutenant les ouvriers en grèves, en organisant la formation politique de ses membres pour en faire des porteurs de messages dans leur milieu.Il s\u2019est associé aux grands mouvements de contestation de l\u2019époque comme la lutte des Noirs américains, la révolution cubaine, la lutte anti-impérialiste des Vietnamiens, la lutte contre les armes atomiques.Il a aussi propagé de nouvelles idées comme le républicanisme, le mode de scrutin proportionnel, la planification étatique, la laïcité.Mais sa plus grande contribution a été de forcer les autres partis à se positionner sur le statut politique du Québec et sur la question linguistique en prônant l\u2019indépendance et l\u2019unilinguisme français.Il a aiguillonné le débat politique et a normalisé des idées qui étaient jusque là perçues comme 219 L\u2019Action nationale \u2013 Septembre-Octobre 2015 marginales.Il a offert une alternative aux partis traditionnels et a permis la différenciation entre le nationalisme et l\u2019indépendantisme.Pour toutes ses raisons, l\u2019histoire du RIN méritait une étude exhaustive même s\u2019il a été récemment l\u2019objet d\u2019un colloque organisé par la Société du patrimoine politique du Québec dont les actes ont été publiés dans le Bulletin d\u2019histoire politique, vol 22, no 3, 2014.S\u2019il y a une lacune à déplorer dans ce livre, c\u2019est le peu de cas qui est fait du contexte international.Le Québec ne vivait pas en vase clos et l\u2019agitation politique et intellectuelle en Amérique latine, en Europe, en Afrique et en Chine exerçait une grande influence sur les jeunes Québécois qui s\u2019ouvraient au monde.On trouve là les raisons de certains débats sur le parti révolutionnaire, sur le culte de la personnalité ou sur la lutte des classes qui ont marqué l\u2019histoire du RIN.Mais cette réserve n\u2019affecte en rien les qualités de l\u2019ouvrage.Cardinal est, à mon avis, trop modeste lorsqu\u2019il utilise dans son titre l\u2019article indéfini « Une » histoire, il aurait pu écrire L\u2019Histoire du RIN car ce livre sera l\u2019ouvrage de référence sur ce parti.Denis Monière Politologue FRANCK M.GUTTMAN Le diable de Saint-Hyacinthe.Télesphore-Damien Bouchard, Hurtubise, 2013, 514 pages La biographie de Télesphore-Damien Bouchard par Franck M.Guttman, parue en version française traduite chez Hurtubise, tient davantage de l\u2019hagiographie que de la contribution scientifique.Il faut dire que l\u2019auteur cite abon- 220 L\u2019Action nationale \u2013 Septembre-Octobre 2015 damment les mémoires de son héros qui pense incarner un style littéraire constituant « une fusion des styles de Victor Hugo et de Léon Tolstoï » ! Certes, l\u2019homme fort de Saint-Hyacinthe a des mérites.Né d\u2019une famille modeste, il n\u2019en deviendra pas moins maire, député, ministre et même chef parlementaire de l\u2019opposition officielle.Et il aura mis de l\u2019avant des idées progressistes : séparation de l\u2019Église et de l\u2019État, droit de vote des femmes, nationalisation de l\u2019électricité, etc.Mais ses quelques bons coups ne sauraient compenser la part funeste de son œuvre, soit un antinationalisme primaire et, par suite logique, son appui à différentes décisions et à divers régimes de triste mémoire.Ainsi, il appuya la participation du Canada à la Première Guerre mondiale, s\u2019opposa tant à l\u2019autonomie provinciale qu\u2019à l\u2019adoption d\u2019un drapeau québécois, et fut un collaborateur de premier plan au sein des gouvernements Taschereau et Godbout, respectivement reconnus pour leur extrême corruption et leur soumission totale au pouvoir anglo-saxon.Pourtant, T-D Bouchard fut lui-même victime de cette logique de soumission, lorsque sa possible nomination par Godbout à titre de trésorier fut bloquée par le veto d\u2019Ernest Lapointe, lieutenant québécois du premier ministre fédéral, pour qui « les milieux financiers seraient moins confiants si un Canadien français occupait ce poste ».À noter que l\u2019auteur, très prompt à dénoncer l\u2019intolérance touchant les autres groupes ethniques, ne semble nullement choqué par cette pratique, puisqu\u2019il y voit un fait révélateur « de l\u2019étroite relation entre les libéraux fédéraux et provinciaux » et non du racisme systémique visant les Canadiens français.Cette indifférence de l\u2019auteur face à ce racisme explique sans doute comment il a pu en venir à se servir de son livre pour salir le nationalisme canadien-français et commettre au pas- 221 L\u2019Action nationale \u2013 Septembre-Octobre 2015 sage nombre d\u2019exagérations et d\u2019erreurs.Ainsi, il associe le Bloc populaire à la droite, alors qu\u2019il était plutôt progressiste, et affirme que « Oscar Drouin fut l\u2019unique représentant de la défunte ALN à entrer au nouveau cabinet » Duplessis en 1936, alors que plusieurs anciens de l\u2019ALN, dont Johnny Bourque, y ont accédé.Guttman est particulièrement non convaincant lorsqu\u2019il affirme que les élites nationalistes de l\u2019époque étaient fascistes\u2026 et donne pour seul exemple Pierre Trudeau qui, déguisé en nazi, allait narguer les Juifs en allemand.Les passages les plus déplorables concernent toutefois l\u2019Ordre de Jacques-Cartier.Commentant un discours de T-D Bouchard au Sénat, prononcé en faveur de l\u2019idée d\u2019Atha- nase David de produire un manuel d\u2019histoire du Canada uniforme, l\u2019auteur en appuie le contenu pourtant unanimement condamné à l\u2019époque, sauf au Canada anglais où il trouva grâce particulièrement chez les orangistes.Dans ce discours, T-D Bouchard reprit l\u2019accusation de Jean-Charles Harvey selon qui l\u2019Ordre de Jacques-Cartier était « le Klu Klux Klan du Canada français ».Pire encore, l\u2019annexe de la biographie qui clôt l\u2019ouvrage débute par cette accusation et se termine par une association entre l\u2019Ordre de Jacques- Cartier et le PQ qui, tout aussi « raciste » et « xénophobe », en serait l\u2019héritier, au même titre que Pierre Falardeau « l\u2019ultranationaliste extrémiste ».Il est sidérant de constater qu\u2019un citoyen québécois comme Guttman qui vit au Québec depuis longtemps, voire depuis toujours, peut en avoir une compréhension si déformée par des préjugés et autres a priori politiques aveuglants.Tout comme il est sidérant qu\u2019un éditeur, Hurtubise, et un directeur de collection, Dominique Garand, aient accepté que cette annexe soit publiée.Par contre, il est compréhensible que le traducteur de l\u2019ouvrage ait préféré que son nom ne paraisse nulle part\u2026 222 L\u2019Action nationale \u2013 Septembre-Octobre 2015 Dans ce contexte, il est difficile d\u2019accorder beaucoup de crédibilité à ce livre, même s\u2019il contient une foule de faits intéressants.Ou peut-être que, justement, il faut s\u2019en tenir aux faits et oublier les interprétations ainsi que les conclusions, toutes plus discutables les unes que les autres.Par exemple, comment croire l\u2019auteur lorsqu\u2019il affirme que T-D Bouchard fut un précurseur de la Révolution tranquille ?Au contraire, il incarna ce qui a empêché qu\u2019elle n\u2019advienne plus tôt.Car cette révolution a été rendue possible par une alliance entre progressistes et nationalistes, alors qu\u2019en son temps T-D Bouchard a toujours refusé une telle alliance, même lorsqu\u2019il aurait pu prendre la tête de l\u2019ALN, selon son biographe.Autre exemple, comment croire sérieusement que l\u2019importance de T-D Bouchard peut être comparée à celle de Wilfrid Laurier ?Certainement pas en nous référant à la liste de ses réalisations compilée par l\u2019auteur et qui débute par une « piscine municipale extérieure » ! Toutefois, en un sens on peut situer T-D Bouchard dans la lignée de Laurier, celle des politiciens québécois dont la carrière fut rendue possible par une volonté de combattre les intérêts du Québec.Franck M.Guttman ne se sera donc pas trompé sur au moins une chose, le choix de l\u2019auteur de la préface de la version française : Jean Chrétien.Guillaume Rousseau Professeur de droit, Université de Sherbrooke PIERRE DESPRÉS (DIR.) L\u2019enseignement de la philosophie au cégep.Histoire et débats Les Presses de l\u2019Université Laval, Collection Kairos, 2015, 408 pages MARIA MATEONIU La mémoire refuge.L\u2019orthodoxie et le communisme au monastère Saint-Nicolas Les Presses de l\u2019Université Laval, Collection Intercultures, 2015, 318 pages MARC CHEVRIER, YVES COUTURE ET STÉPHANE VIBERT (DIR.) Démocratie et modernité Presses universitaires de Rennes, Collection Res Publica, 2015, 294 pages JACQUES MARTINEAU Du lac Saint-Pierre aux îles de Mingan.Carnet d\u2019archipels Éditions du Septentrion, 2015, 76 pages J.ANDRÉ FORTIN, CHRISTIAN PLENCHETTE, YVES PICHÉ Les mycorhizes.L\u2019essor de la nouvelle révolution verte Multimondes, 2015, 180 pages THOMAS MULCAIR Le courage de ses convictions Michelle Tyssere Éditeur, 2015, 240 pages 223 LIVRES REÇUS or ee 0 b + + +4 w # \u201c.9.v.9.9 26 E MA UL2R£tT \u2014 À Martine Ouellet Dépaitée di Vachon NS TL: AVES np Cri rmoucthet co «Massemblement ?A pour un fPAUS SOUVErair Gk Québec notre seule patrie Seuvergirmété du Québec Langue française Fee nationale Asjurantévié th 424 Société nC SV Saint-Jean-Baptiste + ei MAURICE 7 -r um Fr we Akl .5sjbmauricie.qc.ca yy : 3 Pr FL po TT PEA VA nani Votre date d'échéance est indiquée sur votre feuillet d'adressage Prévenez le coût ! 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Fernand Allard Patrick Allen \u2020 François-Albert Angers \u2020 Gaston-A.Archambault \u2020 Robert Ascah Jean-Paul Auclair \u2020 Paul Banville Yvan Bédard \u2020 Jacqueline Claire Binette Henri Blanc Gilles Blondeau David Boardman Marcelle Brisson Henri Brun Jacques Cardinal Jean-Paul Champagne Jean-Charles Claveau Roch Cloutier Robert Comeau Normand Cossette Louis-J.Coulombe Gérard Deguire Bob Dufour Yves Duhaime Harold Dumoulin Marcel Fafard Nicole Forest Raymond Gagnier Léopold Gagnon Henri-F.Gautrin \u2020 Claude Ghanimé Paul Grenier Michel Grimard Henri Joli-Cœur Bryan L\u2019Archevêque Marc Labelle Isabelle Lamarche Lucie Lafortune \u2020 Anna Lagacé-Normand \u2020 Denis Lazure \u2020 Richard Leclerc Jacques Libersan Clément Martel Yvon Martineau Marcel Masse \u2020 Roger Masson Daniel Miroux Louis Morache Rosaire Morin \u2020 Reginald O\u2019Donnell Jacques Parizeau \u2020 Hubert Payne Arthur Prévost \u2020 Ghislaine Raymond-Roy René Ricard René Richard \u2020 Dominique Richard \u2020 Jacques Rivest Jean-Denis Robillard Ivan Roy Michel Taillefer Claudette Thériault Serge Therrien Marcel Trottier \u2020 Réal Trudel Claude-P.Vigeant Madeleine Voora André Watier C L U B D E S 1 0 0 A S S O C I É S 1 0 0 0 $ à 1 4 9 9 $ M E M B R E S B I E N F A I T E U R S d e 1 5 0 0 $ à 4 9 9 9 $ André Baillargeon Jean-François Barbe Luc Bertrand Antoinette Brassard Guy Cormier Charles Castonguay Richard Côté Bernard Courteau Lucia Ferretti Yvon Groulx Marcel Henry Benoît Houde Gérard N Houle Marcel et Hélène Jacob Bernard Landry Isabelle Laporte Laurent Mailhot Pauline Marois Michel Moisan Estelle Monette \u2020 Lucie Monette Réjean Néron Gilles Pelletier Réal Pilon Richard Rainville Paul-Émile Roy Rita Tardif Robert G.Tessier 819-397-4920 gfb@tlb.sympatico.ca Liberté d\u2019expression L\u2019Action nationale ouvre ses pages à tous ceux et à toutes celles que la question nationale intéresse.Respectueuse de la liberté d\u2019expression, elle admet les différences qui ne compromettent pas l\u2019avenir de la nation.La rédaction assume la responsabilité de tous les titres d\u2019articles, mais les auteurs restent responsables du contenu de leurs textes.Rédaction Un article soumis sans entente préalable peut varier de 1500 à 3000 mots alors que le compte rendu d\u2019un livre compte généralement de 1000 à 1500 mots.Les textes sont reçus par internet.Le texte vulgarisé est la forme d\u2019écriture souhaitée.Index Les articles de la revue sont répertoriés et indexés dans « L\u2019index des périodiques canadiens » (1948-2002), dans « Périodex » depuis 1984, dans « Repères » publié par SDM Inc.et à la Bibliothèque nationale du Québec depuis 1985.Les numéros de L\u2019Action française (1917-1929) et de L\u2019Action nationale jusqu\u2019à 2005 sont numérisés et accessibles dans le site de la BAnQ.Reproduction La traduction et la reproduction des textes publiés dans L\u2019Action nationale sont autorisées à condition que la source soit mentionnée.Mise en page Sylvain Deschênes Impression Marquis imprimeur mai-juin 2009 vol.XCIX no 1 L\u2019Action 231 ARTICLES Président Denis Monière Vice-président Christian Gagnon Secrétaire Michel Sarra-Bournet Trésorier Robert Ladouceur Conseillers Isabelle Le Breton Jacques Martin Anne-Michèle Meggs Ex Officio Robert Laplante Membres André Binette Mathieu Bock-Côté Robert Comeau Charles-Philippe Courtois Myriam D\u2019Arcy Catherine Fournier Henri Laberge Lucie Laurier Tania Longpré Danic Parenteau Mélissa Pilon Guillaume Rousseau Patrick Sabourin Simon-Pierre Savard-Tremblay Pierre-Paul Sénéchal Pierre Serré Gilles Toupin Membres honoraires Christiane Bérubé, Nicole Boudreau, Guy Bouthillier, Jacques Brousseau, Hélène Chénier, Pierre de Bellefeuille, Lucia Ferretti, Yvon Groulx, Léo Jacques, Delmas Lévesque, Yves Michaud, Pierre Noreau, Roméo Paquette, Hélène Pelletier-Baillargeon Membres émérites René Blanchard, Jean-Charles Claveau, Jacques-Yvan Morin, Gilles Rhéaume \u2020, Paul-Émile Roy Mission La Ligue d'action nationale est l'éditrice de la revue L'Action nationale.Sa mission est d'être un carrefour souverainiste où se débattent les aspirations de la nation québécoise comme collectivité de langue française suivant une tradition de réflexion critique, d\u2019indépendance et d\u2019engagement, à partir des situations d\u2019actualité qui renvoient aux enjeux fondamentaux de notre avenir collectif.LA LIGUE D\u2019ACTION NATIONALE L'Action nationale 82, rue Sherbrooke Ouest Montréal (Québec) H2X 1X3 Téléphone : 514-845-8533 sans frais, 1-866-845-8533 Pour nous joindre par courriel : revue@action-nationale.qc.ca www.action-nationale.qc.ca Envoi de Poste-Publications\u2013Enregistrement N° 09113 ISSN-0001-7469 Dépôt légal : Bibliothèque nationale du Québec Périodicité : 10 numéros par an L\u2019Action nationale est membre de la SODEP www.sodep.qc.ca Tarifs 2015 Paiement par chèque ou carte de crédit VISA ou MASTERCARD \u2022 paiement internet sécurisé dans notre site 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