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Titre :
L'action nationale
Éditeur :
  • Montréal :Ligue d'action nationale,1933-
Contenu spécifique :
Juin
Genre spécifique :
  • Revues
Fréquence :
chaque mois
Notice détaillée :
Titre porté avant ou après :
    Prédécesseurs :
  • Action canadienne-française, ,
  • Tradition et progrès,
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L'action nationale, 2017-06, Collections de BAnQ.

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[" L \u2019 A C T I O N N A T I O N A L E \u2013 v o l u m e C V I I , n u m é r o s 6 - 7 \u2013 J u i n - S e p t e m b r e 2 0 1 7 volume CVII numéros 6-7 JUIN-SEPTEMBRE 2017 envoi de publication N° de la convention 0040012293 De Gaulle 1967 Vive le Québec libre ! 100 1917-2017 L\u2019Action Juin-Septembre 2017 vol.CVII, nos 6-7 100 1917-2017 L\u2019Action En couverture Frédérique Guichard Liberté Sérigraphie, découpage et collage ; oeuvre en trois dimensions 85 x 66 cm (33 x 26 po.) 2015 Frédérique Guichard travaille et vit à Trois-Rivières, Québec.Elle exploite depuis toujours le jeu en tant qu\u2019élément essentiel du comportement humain.L\u2019univers ludique qui l\u2019habite est animé d\u2019étranges personnages, d\u2019animaux, de jeux de rôle qui se disputent l\u2019avant-scène.Jouer autour d\u2019un thème, construire, découvrir, créer des jeux de rôle, assembler des éléments pour former chaque fois un autre tableau.« Je me nourris du moment présent et de sensations intérieures pour établir des liens intrinsèques avec des souvenirs égarés.Je suis à l\u2019affut de l\u2019image à venir et construis des scénarios où je suis le metteur en scène, l\u2019acteur et l\u2019ultime spectateur.Alors, je dessine, je peins, j\u2019imprime, je maroufle, j\u2019assemble, je vis.» Frédérique Guichard est membre du conseil d\u2019administration et présidente de l\u2019Atelier Presse Papier.Elle a siégé au conseil d\u2019administration de la Corporation de développement culturel de Trois-Rivières et est membre active de Culture Mauricie.Très impliquée dans le milieu culturel de Trois-Rivières, elle est l\u2019instigatrice du projet des micros bibliothèques, elle a travaillé comme artiste en résidence auprès d\u2019organismes comme Ebyon, SANA, la Démarche des premiers quartiers et la Maison des familles du chemin du roi.Commissaire en 2017 pour un projet de création entre des artistes de la Mauricie et des artistes autochtones : « Vague démographique : mouvance des cultures » elle croit que l\u2019art est ce qui rassemble les humains.Frédérique a participé à de nombreuses biennales d\u2019estampe contemporaine ici et à travers le monde.En 2015, elle a été récipiendaire de la biennale de miniature de Ville-Marie en Abitibi-Témiscamingue catégorie estampe et en 2012 récipiendaire du prix Art Excellence pour son exposition « Contes d\u2019enfants pour adultes ».Ses œuvres se retrouvent dans les collections publiques de Loto-Québec, de Bibliothèque et Archives Canada, de Bibliothèque et Archives nationales du Québec, d\u2019Égypte, de Belgique, de Pologne, de Serbie et dans des collections privées en France, en Suisse, au Québec, en Serbie, en Pologne, au Mexique, aux États-Unis, en Argentine, en Belgique.L'Atelier Presse-Papier remettra pour la première fois le prix Francine-Turcotte le 3 août 2017 au centre de diffusion Presse Papier (73, rue Saint-Antoine à Trois-Rivières).Ce prix a pour but de reconnaître, supporter et promouvoir le livre d'artiste comme une œuvre à part entière.Pour information : presse.papier.atelier@cgocable.ca Site web: www.pressepapier.net Les artistes de l'Atelier Presse-Papier sont représentés sur le site. 82, rue Sherbrooke Ouest Montréal (Québec) H2X 1X3 Téléphone : 514 845-8533 Numéro sans frais : 1 866 845-8533 revue@action-nationale.qc.ca www.action-nationale.qc.ca Directeur : Robert Laplante Directeur adjoint : Sylvain Deschênes Comité de rédaction : Mathieu Bock-Côté, sociologue et chroniqueur ; Sylvain Deschênes, rédacteur et infographiste ; Lucia Ferretti, professeure (UQTR) ; Lise Lebrun, animatrice communautaire ; Sylvie Ménard, Centre d\u2019histoire des régulations sociales (UQAM) ; Denis Monière, professeur (Université de Montréal) ; Michel Rioux, journaliste ; Pierre Serré, chercheur.Membres du jury du prix André-Laurendeau : Martin Pâquet (Université Laval), Christian Rioux (correspondant du Devoir à Paris) Membres du jury du prix Richard-Arès : Lucille Beaudry (science politique, UQAM) ; Robert Comeau (histoire, UQAM) ; Simon Langlois (sociologie, Université Laval).Animation du séminaire de lecture : Mathieu Bock-Côté L\u2019Action La vérité, c\u2019est que Le Devoir a besoin de vous.jesoutiens .com SOMMAIRE Éditorial Sans l\u2019audace il n\u2019arrivera jamais rien - Robert Laplante 4 Articles Charte des valeurs : ne touchez pas à l\u2019islam?! - Louise Mailloux 11 Québec solidaire et l\u2019indépendance du Québec - Denis Monière 19 375e de Montréal Hochelaga fantasmé ou historique ?- Jocelyn Duff 26 Le cheval de Troie de la Confédération Un tribunal qui légifère et qui se mêle de politique - Christian Néron 33 Le démantèlement de la nation (chronique 15) - Lucia Ferretti 41 Forum Gaspésie 2017 Sortir des approches défensives - Robert Laplante 73 Dossier «Vive le Québec libre ! » Colloque commémoratif De la grandeur française en Amérique - Me Maxime Laporte 86 De Gaulle en notre temps - Guy Bouthillier 90 Le Québec dans la politique internationale du général de Gaulle - Jean-Paul Bled 101 La vision gaullienne de la nation exprimée lors de sa visite au Québec - Denis Monière 109 De Gaulle, Pearson : l\u2019impossible dialogue - Éric Bédard 120 De Gaulle se souvient de la dette de Louis XV - Gaël Nofri 133 Le voyage du général de Gaulle et l\u2019accélération de la coopération - Samy Mesli 155 France-Québec : la langue, un signe de souveraineté - Philippe de Saint Robert 169 Recensions MATHIEU BOCK-CÔTÉ 186 Le nouveau régime COLLECTIF FAUT QU\u2019ON SE PARLE 194 Ne renonçons à rien RAPHAËL ÉMOND 198 La politique vue du haut de mes 12 ans YVAN LAMONDE 205 Un coin dans la mémoire 4 Éditorial La politique va mal.Elle va mal partout et c\u2019est parce que la démocratie va mal.Des mutations sociales et économiques profondes la travaillent.Des repères culturels basculent et rien de ce qui, hier, pouvait être tenu, sinon pour certain du moins pour une base commune, ne résiste plus au nihilisme marchand ou à la fureur sectaire.Partout les classes politiques vacillent, leur crédibilité fléchit au même rythme que leurs renoncements.Le décrochage civique mine la vie publique et pave la voie aux dérives sectaires.Le monde traverse une passe extrêmement dangereuse.Et notre statut de nation oblitérée fait l\u2019effet d\u2019un amplificateur de ces tendances de fond, accroissant cynisme et désabusement à l\u2019endroit de la chose publique et de sa construction.Pusillanime, la politique de la province de Québec ne tient plus que de la grimace grotesque dans les circonstances.Coincée dans la petite vie, incapable de se situer dans le monde et, du coup, de se définir par et pour elle-même, la politique de notre demi-État ne cesse de tourner à la caricature.Tantôt, c\u2019est Philippe Couillard qui se promène en Israël sans drapeau du Québec et en anglais pour faire sérieux et qui affirme sans rire pouvoir jouer un rôle dans la résolution des problèmes du Moyen-Orient.Tantôt, c\u2019est un quelconque ministre de son gouvernement qui a des états d\u2019âme sur Robert Laplante Sans l\u2019audace il n\u2019arrivera jamais rien 5 L\u2019Action nationale \u2013 Juin-Septembre 2017 Donald Trump et qui pérore sur la renégociation de l\u2019ALENA que le Canada va faire à notre place.C\u2019est la crise du bois d\u2019œuvre et l\u2019on cherche toujours à savoir ce qu\u2019en pense le ministre des Forêts.Et que dire des déclarations convenues de notre ministre de la Culture sur l\u2019exception culturelle ?Rien.Rien que des lamentations sur l\u2019insignifiance qui nous gagne.Des lamentations sur la couleur du Pont de Québec que Régis Labeaume ne peut faire repeindre, car les concierges provinciaux n\u2019ont pas la cote ni au CN ni à Ottawa.Des lamentations sur l\u2019état des urgences, toujours et encore et jusqu\u2019à la fin dernière du dernier des papys boomers.Des lamentations pour donner un écho spectral aux manigances de Québec solidaire et à ses simulacres de combat national.Du lirage sur Bombardier, sur la Banque de l\u2019infrastructure, sur la légalisation de la marijuana.Du lirage pour mieux promettre de remettre à plus tard ce qu\u2019on n\u2019ose entreprendre maintenant.Des lamentations et le contentement de se faire dire que le Manoir Richelieu va recevoir le G7 et qu\u2019il y aura des retombées touristiques.La joie hystérique de se savoir relégué à un élément de décor alors que le Canada se prétendra chez lui, à parler à notre place.Une annonce de G7 et pas le moindre retour critique sur ce que le Québec a l\u2019air dans une telle opération.De la pensée de domestique.Pour des politiciens domestiqués, pour un peuple réduit au statut de figurant dans sa propre maison.La politique provinciale va très bien.L\u2019impuissance s\u2019avoue de plus en plus ouvertement.Le consentement à s\u2019y résigner tient désormais lieu d\u2019évidence pour toute la classe politique.Programme des « vraies affaires » d\u2019un côté, remake de revendications autonomistes 6 L\u2019Action nationale \u2013 Juin-Septembre 2017 par avance tournées en ridicule à Ottawa, désarroi velléitaire chez les souverainistes.Les choses se défont.L\u2019horizon baisse et les tâcherons jouent les visionnaires.Et le scepticisme se répand, la perte de confiance dans les institutions s\u2019accentue sous les manœuvres d\u2019un gouvernement libéral qui ne renonce à rien pour souiller tout ce qu\u2019elles pourraient inspirer de noblesse et de hauteur de vue.Si au moins il y avait la colère.Pour le moment, c\u2019est le cynisme qui l\u2019emporte.Et un mépris de plus en plus ouvert pour la politique et, très souvent, pour les politiciens.Il faut s\u2019en désoler certes, mais on aurait tort de s\u2019imaginer que cela passera.Des attitudes pareilles ne sont pas d\u2019abord affaire de perceptions et d\u2019atmosphère.Ce qui se recompose dans ce qui se défait c\u2019est la politique des vaincus, la politique des démissionnaires.Une politique dure à combattre parce qu\u2019elle est le plus souvent conduite au nom du réalisme et du pragmatisme et qu\u2019elle avance en confortant la résignation devant un ordre des choses dont il faudrait s\u2019accommoder.C\u2019est ainsi une politique qui cherche par tous les moyens à désamorcer ce qui pourrait soulever la colère si manquante.La politique provinciale pave la voie de notre régression minoritaire avec une violence sourde et une efficacité redoutable.Les partis d\u2019opposition qui s\u2019y sont laissés enfermer ne sont plus capables ni de la nommer ni de la défaire.L\u2019ordre canadian, le piétinement du partage des compétences, l\u2019acceptation du cadre financier imposé par Ottawa, tout cela présenté comme la réalité immuable ne peut conduire qu\u2019à la neutralisation de notre demi-État et à la dissolution de toute notion d\u2019intérêt national.En refusant de faire du nécessaire dépassement la base de l\u2019interpellation des citoyens, les souverainistes se sont eux- mêmes déportés dans la rhétorique.Ils continuent certes 7 L\u2019Action nationale \u2013 Juin-Septembre 2017 de faire de temps à autre des appels à la réalisation de notre plein potentiel.Mais ils ne le font qu\u2019en invoquant l\u2019avenir et l\u2019hypothétique pays.C\u2019est pourtant de projets l\u2019incarnant ici et maintenant dont le Québec a besoin.Des projets qui répondent aux urgences du présent et qui donnent une forme concrète à l\u2019intérêt national.Des projets pour lesquels il faudrait se battre sans se perdre dans les fumeuses précautions constitutionnelles.Des projets qu\u2019il faut défendre à leur mérite et non pas selon leur degré d\u2019admissibilité à un ordre qui décidera de leur sort en fonction de critères que définit un État qui nous nie.Il faut rompre avec la politique provinciale et accepter de faire des propositions sans s\u2019enfarger dans les limites du régime.Longtemps après la Révolution tranquille on ne s\u2019imaginerait pas avoir à citer Maurice Duplessis forçant le jeu pour créer l\u2019impôt provincial ou encore Jean Lesage défiant Pearson pour créer la Régie des Rentes.Et pourtant, aucun des partis aspirant au pouvoir n\u2019affiche le début du commencement de pareille détermination.C\u2019est par des propositions mettant de l\u2019avant de véritables projets faisant voir et valoir l\u2019intérêt national qu\u2019on donnera le goût de l\u2019indépendance.Elles remettront le Québec en mouvement.Les programmes des partis provinciaux ne peuvent conduire ailleurs que dans le marécage provincial où nous nous enlisons.Sans l\u2019audace il n\u2019arrivera jamais rien.q Le numéro du centenaire de L\u2019Action nationale aura été et demeure un temps fort de l\u2019aventure intellectuelle particulière que constitue le travail de cette revue dans la culture québécoise.Un travail de symbiose exceptionnel.232 pages, format 8 po X 10 po, couleurs 20 $ taxes et expédition comprises achat à la boutique internet, par la poste, au téléphone coordonnées page 144 Campagne de inancement du centenaire don à partir du site internet de L\u2019Action nationale action-nationale.qc.ca don au téléphone avec votre carte de crédit VISA ou MasterCard 514 845-8533 ou sans frais 1 866 845-8533 Compatriotes, ami(e)s du Québec, 2017 marque le centenaire de la revue L\u2019Action nationale.Fondée par de fervents nationalistes qui voulaient orienter l\u2019action collective par la pensée, la revue a été de tous les combats pour défendre la nation.Elle s\u2019est également voulue un laboratoire d\u2019idées, un lieu de débat et de réflexion proposant chaque mois à ses lecteurs des enquêtes approfondies sur les enjeux et les maux de notre vie nationale.Revue libre au service de la liberté du peuple québécois, L\u2019Action nationale s\u2019est développée sans soutien gouvernemental.Notre revue a survécu grâce au bénévolat de ses collaborateurs et à la générosité de ses donateurs.Pour assurer son avenir, nous voulons profiter de cette année du centenaire pour faire appel encore une fois à votre générosité.Vos dons iront grossir le capital de la Fondation Esdras-Minville et permettront à la revue de publier, mois après mois, des analyses éclairantes sur notre destin national.Vos contributions assureront la pérennité d\u2019une institution intellectuelle indispensable au combat national.Il faut des moyens pour accroître la force des idées.Il faut une pensée forte pour bâtir une nation forte.En soutenant L\u2019Action nationale, vous contribuez à donner puissance et élan à notre peuple.Bernard Landry Ancien premier ministre Président de la campagne de financement du centenaire de L\u2019Action nationale www.fondaction.com DONNER DU SENS À L\u2019ARGENT Fondaction est une institution ?nancière québécoise innovante.Par la collecte d\u2019épargne-retraite et l\u2019investissement dans les entreprises d\u2019ici, Fondaction participe à la création d\u2019une économie plus performante, plus équitable et plus verte.PubFondaction-ActionNationale2015_PubFondaction-ActionNationale2012 2015-03-20 13:24 Page1 11 Articles Louise Mailloux* Charte des valeurs : ne touchez pas à l\u2019islam?! Au Québec, la charte des valeurs marque un point tournant dans l\u2019histoire de la laïcité dont on n\u2019a jamais véritablement pris la mesure, empêtrés que nous sommes dans la honte et la culpabilité.Encore aujourd\u2019hui, bien que l\u2019on ignore toujours tout des motivations réelles d\u2019Alexandre Bissonnette concernant l\u2019attentat à la mosquée de Québec, cet évènement tragique a ramené la charte dans l\u2019actualité, alors qu\u2019on continue bêtement de répéter que ce projet de loi stigmatisait les musulmans, particulièrement les femmes voilées, qu\u2019il était raciste, xénophobe et islamophobe.Mais au-delà de ce bouquet d\u2019insultes habituelles que l\u2019on rencontre partout en Occident à chaque fois qu\u2019un pays veut légiférer en matière de laïcité face à un islam militant, pro-voile et farouchement anti-laïque, le temps est venu de délaisser les invectives pour la réflexion et de préférer l\u2019analyse à l\u2019auto-flagellation.Avant la Charte : exit le christianisme Avec la Révolution tranquille, l\u2019État québécois s\u2019est imposé dans des secteurs autrefois occupés par le clergé catho- www.fondaction.com DONNER DU SENS À L\u2019ARGENT Fondaction est une institution ?nancière québécoise innovante.Par la collecte d\u2019épargne-retraite et l\u2019investissement dans les entreprises d\u2019ici, Fondaction participe à la création d\u2019une économie plus performante, plus équitable et plus verte.PubFondaction-ActionNationale2015_PubFondaction-ActionNationale2012 2015-03-20 13:24 Page1 *  Professeure de philosophie à la retraite du Cégep du Vieux-Montréal et  essayiste. Elle a notamment publié La laïcité ça s\u2019impose ! (Les éditions  du Renouveau québécois). 12 L\u2019Action nationale \u2013 Juin-Septembre 2017 lique, tels l\u2019éducation, la culture, la santé et les services sociaux, conduisant ainsi à la laïcisation de nos institutions publiques.À la fin des années 1960, les collèges classiques ferment pour être remplacés par des cégeps laïques et les universités sont laïcisées.Dans la foulée de Vatican II voulant moderniser l\u2019Église, les enseignants catholiques abandonnent leurs habits religieux sans que le gouvernement ait à légiférer sur cette question.En 1997, les commissions scolaires sont déconfessionnalisées alors qu\u2019en 2005, les écoles publiques mettent fin à l\u2019enseignement religieux.Ces efforts de laïcisation ont été menés, non sans peine, vis-à-vis les catholiques et les protestants sans que l\u2019on crie à la stigmatisation des chrétiens ou à la christianophobie.À cette époque, les syndicats, la gauche, les féministes et les militants laïques communiaient tous à la même table pour écarter la religion du milieu scolaire et il ne serait venu à l\u2019idée de personne de traiter ces militants de racistes, la religion n\u2019étant pas encore devenue une race.La charte des valeurs En 2013, le projet de charte des valeurs provoque une incroyable levée de boucliers chez les politiciens fédéralistes, les intellectuels multiculturalistes, les islamistes, des musulmans, des juifs et des catholiques tout en recevant un fort appui chez les francophones.Une seule proposition de ce projet de loi était contestée ; celle de l\u2019interdiction du port de signes religieux pour les employés de l\u2019État.Imaginez, il a suffi de cette seule proposition pour déclencher un pareil incendie et enflammer toute la classe politique, la classe médiatique et les réseaux sociaux. 13 L\u2019Action nationale \u2013 Juin-Septembre 2017 Bien que concernant toutes les religions, cette interdiction visait principalement à endiguer la prolifération du voile islamique dans les institutions publiques, particulièrement dans les écoles et les CPE.N\u2019eut été de ce voile, cette interdiction n\u2019aurait jamais été proposée, cela va de soi.Ce qu\u2019il est important de retenir ici, c\u2019est que pour la première fois de son histoire, le gouvernement du Québec voulait légiférer face à une religion qui n\u2019était pas la nôtre, et pas n\u2019importe laquelle ; l\u2019islam, pour qui la laïcité demeure une horrible hérésie.Voilà le crime ! Parce que l\u2019on peut bien exiger des chrétiens le respect de la laïcité, mais face aux musulmans, la tâche est nettement plus malaisée même si plusieurs de ceux-ci sont en faveur de la laïcité.Il en est ainsi au Québec et il en est également ainsi en Europe.Pourquoi croyez-vous qu\u2019aujourd\u2019hui ces questions de laïcité soient devenues si difficiles et si sensibles ?Et par quel miracle, les militants laïques qui défendent les mêmes principes que face aux catholiques, deviennent-ils bizarrement des racistes et des xénophobes ?Parce qu\u2019en Occident, l\u2019islam incarne « l\u2019Autre », qu\u2019il en est l\u2019essence la plus significative et qu\u2019à ce titre, il jouit d\u2019une protection dont le christianisme sera toujours privé ; celle de pouvoir confortablement s\u2019adosser au multiculturalisme pour s\u2019opposer à la laïcité.Il est même la seule religion qui soit considérée comme une race.L\u2019islam est devenu une race ! Vous imaginez l\u2019imposture.De propager un tel sophisme est politiquement rentable puisqu\u2019il permet d\u2019accuser les militants laïques de racisme, de transformer les musulmans en victimes, de culpabiliser les Québécois, de moraliser la défense de la laïcité et de rendre évidemment plus difficile toute critique de l\u2019islam. 14 L\u2019Action nationale \u2013 Juin-Septembre 2017 Voilà pourquoi le manque d\u2019ouverture et la peur de l\u2019Autre sont brandis comme un épouvantail aussitôt que l\u2019on s\u2019oppose à la pénétration de l\u2019islam dans nos institutions publiques.La récente volte-face de Charles Taylor sur l\u2019interdiction des signes religieux pour les personnes en situation d\u2019autorité en est d\u2019ailleurs une illustration manifeste.Le voile islamique : un problème mondial Philippe Couillard a récemment déclaré que le voile ne causait aucun problème.C\u2019est faux.Le voile islamique est partout un problème.Dans les pays musulmans, il est à la source de bien des violences à l\u2019égard des femmes.Symbole d\u2019apartheid sexuel, il consacre leur infériorité sociale et juridique et réduit les femmes à n\u2019être que des objets sexuels devant se soustraire au regard des hommes.Que certaines musulmanes disent le porter par choix ne change rien à la signification de ce symbole sexiste.Faut-il s\u2019étonner que pour les islamistes, le port du voile soit une obligation pour les femmes ?Le voile islamique a été exporté en Occident par le régime iranien de Khomeiny à partir des années 1980.Et l\u2019offensive se poursuit depuis ce temps.Il demeure jusqu\u2019à ce jour la meilleure vitrine de l\u2019islam, celle d\u2019un islam politique, ambitieux, prosélyte et conquérant qui instru- mentalise le corps des femmes pour servir ses intérêts politiques.Propager l\u2019islam dans les moindres recoins de l\u2019espace public, voilà pour les islamistes la principale fonction du voile en Occident.Ne rien laisser sans islam et grâce au voilement des femmes, donner à cette religion le maximum de visibilité tout en ouvrant une brèche dans les institutions publiques pour en contester le caractère laïque. 15 L\u2019Action nationale \u2013 Juin-Septembre 2017 S\u2019il est une chose que l\u2019épisode de la charte des valeurs nous aura permis de comprendre, c\u2019est que peu importe le parti, peu importe qu\u2019il soit nationaliste ou non, souve- rainiste ou non, végétarien ou non, l\u2019opposition au port du voile islamique dans les institutions publiques demeure et demeurera toujours un combat rude, coûteux, exigeant et difficile.Ceci est vrai pour le Québec comme pour tous les autres pays occidentaux et même pour les pays musulmans.Alors bien mal avisés sont ceux voulant nous faire croire que la tempête de 2013 est la faute aux méchants péquistes.Saluons plutôt ici leur audace et leur courage d\u2019avoir osé défendre la laïcité face à l\u2019islam alors que les libéraux tergiversent, laissent pourrir la situation et sont impuissants à légiférer sur cette question depuis plus de dix ans.S\u2019il est une chose dans ce dossier que l\u2019on peut reprocher aux péquistes, c\u2019est de n\u2019avoir pas bien compris et d\u2019avoir sous-estimé ce à quoi il s\u2019attaquait ; l\u2019islam et le multicultu- ralisme « canadien ».L\u2019erreur des péquistes n\u2019est pas d\u2019avoir voulu interdire le port de signes religieux qui est une exigence laïque fort légitime, mais plutôt d\u2019être parti en guerre avec un tire-pois.Après la charte : cap sur l\u2019islamophobie et la censure Si le projet de Charte des valeurs est mort au feuilleton avec la défaite électorale du Parti québécois en avril 2014, les opposants à celle-ci n\u2019ont toutefois pas baissé les bras pour autant.Pour ces derniers, la bataille se poursuit dans un but bien précis ; prévenir toute récidive d\u2019un quelconque projet de charte des valeurs qui interdirait le port du voile islamique dans les institutions publiques.L\u2019idée est fort simple, on ne veut pas de rechute.D\u2019autant plus que cela risquerait de s\u2019étendre au reste du Canada. 16 L\u2019Action nationale \u2013 Juin-Septembre 2017 La stratégie développée pour empêcher tout récidive se déclinera donc en deux volets ; le premier étant celui de la propagande idéologique nécessaire pour nous convaincre de l\u2019existence de l\u2019islamophobie et du racisme systémique de la société québécoise.Le second volet sera celui de déplacer le débat sur la laïcité du politique vers le juridique dans le but de limiter la liberté d\u2019expression, de censurer toute critique de l\u2019islam et d\u2019exposer ceux qui s\u2019y risquent à d\u2019éventuelles poursuites devant les tribunaux.Voilà en gros, la réplique structurée et planifiée à laquelle travaillent les opposants à la charte des valeurs.À partir de 2014, on verra donc se multiplier les symposiums, les colloques, les panels universitaires sur l\u2019islamo- phobie et le racisme, sans oublier les nombreuses chaires de recherches du Canada dédiées à ces thèmes, les conférences, les dossiers spéciaux dans des revues spécialisées ou destinées à un plus large public.Les intellectuels qui ravalent la nation québécoise à n\u2019être qu\u2019une majorité ethnoculturelle colonialiste et impérialiste sont particulièrement actifs sur ce terrain.Ils ont pour alliés les féministes pro-voile, les islamo-gau- chistes, les catholiques de gauche souvent présentés comme des experts de l\u2019islam et des représentants de groupes musulmans qui, de leur côté, se constituent en lobby auprès du Parti libéral du Québec de même que celui de Justin Trudeau à Ottawa.Bref, il s\u2019agit pour tous ces gens de fournir un effort soutenu et concerté dans le but d\u2019obtenir de la classe politique une reconnaissance officielle du phénomène de l\u2019islamophobie au Québec et au Canada, d\u2019anéantir définitivement toute volonté de critiquer l\u2019islam et ultimement de légiférer à nouveau sur cette épineuse question du voile. 17 L\u2019Action nationale \u2013 Juin-Septembre 2017 Ainsi dès l\u2019automne 2014, des recommandations ont été faites au gouvernement libéral par la Commission des droits de la personne et de la jeunesse afin, disait son président, « de poursuivre ceux qui critiquent la religion islamique ».Au même moment, le gouvernement Couillard rencontrera de prétendus représentants de la communauté musulmane.Suite à cela, la ministre de la Justice, Stéphanie Vallée, déposera conjointement, en juin 2015, le projet de loi 59 qui, sous prétexte de vouloir lutter contre les discours haineux, faisait la promotion de la censure sur l\u2019islam et le projet de loi 62 se résumant à une ouverture maximale aux religions.Ces deux projets de loi constituent, de l\u2019aveu même de la ministre, l\u2019essentiel de la réponse du Parti libéral au projet de charte des valeurs du Parti québécois.En octobre 2015, une motion condamnant l\u2019islamophobie sera présentée par Françoise David à l\u2019Assemblée nationale et adoptée à l\u2019unanimité.En mai 2016, faisant face à une forte opposition, la ministre Vallée abandonne son projet de loi 59, un projet de loi liberticide auquel était pourtant favorable la majorité des représentants de groupes musulmans qui se sont présentés en commission parlementaire.En septembre 2016, après l\u2019échec du projet de loi 59, Amir Khadir revient à la charge et dépose à l\u2019Assemblée nationale une pétition demandant la mise sur pied d\u2019une commission de consultation sur le racisme systémique.Finalement une motion condamnant toute forme d\u2019islamo- phobie (M-103) a été présentée au Parlement canadien en décembre 2016 par la députée libérale et musulmane Iqra Khalid.Elle a été adoptée par plus des deux tiers des élus présents lors du vote le 23 mars dernier.Cette motion, en plus d\u2019attester de la reconnaissance officielle de la classe 18 L\u2019Action nationale \u2013 Juin-Septembre 2017 politique face à l\u2019islamophobie, est de toute évidence un premier pas indispensable vers une éventuelle législation contre celle-ci, qui ferait barrage à une possible constitution- nalisation de l\u2019interdiction du port de signes religieux dans les institutions publiques au Canada.Tous ces efforts et ces initiatives ont eu lieu avant l\u2019attentat à la mosquée de Québec et elles ont pour point de départ le projet de charte des valeurs.L\u2019attentat à la mosquée de Québec pour lequel, je le répète, nous ignorons toujours tout, n\u2019a fait que légitimer, décomplexer et révéler au grand jour le travail acharné du lobby musulman qui s\u2019affaire dans les coulisses du pouvoir depuis le projet de charte des valeurs.Doit-on s\u2019étonner que dix jours après l\u2019attentat de Québec, une quarantaine de groupes musulmans aient demandé aux trois paliers de gouvernement d\u2019adopter des mesures concrètes pour lutter contre l\u2019islamophobie ?Ne faisons pas l\u2019erreur de penser que le projet de charte est derrière nous et que ce qui se passe aujourd\u2019hui est lié aux récents évènements de Québec.Ce qui se passe aujourd\u2019hui n\u2019est que la suite de la bataille contre la charte des valeurs du PQ.Une bataille où les planètes libérales sont souverainement bien alignées pour définir des orientations tant sur le plan social, politique, économique et juridique pour contrer l\u2019islamophobie, assortis de moyens musclés visant à judiciariser et empêcher tout débat sur l\u2019islam et la laïcité.Aujourd\u2019hui, non seulement la laïcité régresse, mais la défense de celle-ci se transforme en combat pour la liberté d\u2019expression.q 19 Articles Denis Monière* Québec solidaire et l\u2019indépendance du Québec De nombreux indépendantistes s\u2019interrogent sur la position constitutionnelle de Québec solidaire.Ce questionnement est d\u2019autant plus pertinent que ce parti après avoir entretenu une certaine ambiguïté a pris récemment une position favorable à l\u2019indépendance, qu\u2019il attire de plus en plus d\u2019électeurs et qu\u2019il envisage de former une alliance avec le Parti québécois et Option nationale.Il est donc nécessaire de faire un examen attentif de son programme pour évaluer les particularités de son positionnement.Pour faire cette évaluation, il faut principalement se référer aux documents adoptés par les membres de ce parti et ne pas se fier aux déclarations de ses porte-parole qui peuvent être dictées par la conjoncture.Dans cette analyse, j\u2019examinerai trois aspects de la question : le rapport de QS au Canada, le processus d\u2019accession à l\u2019indépendance et enfin les raisons de faire l\u2019indépendance.Le rapport au Canada Lorsqu\u2019on prend la peine de lire le programme de Québec solidaire, on a l\u2019impression de vivre sur une autre planète.Ce sentiment d\u2019étrangeté ne vient pas seulement du caractère utopique de certaines propositions sur la socialisation des moyens de production, mais vient surtout du fait que * Politologue 20 L\u2019Action nationale \u2013 Juin-Septembre 2017 tout est pensé comme si le Canada n\u2019existait pas comme décideur politique.On se représente la politique québécoise comme s\u2019il n\u2019y avait pas de gouvernement canadien et comme si les décisions prises par le Canada n\u2019avaient aucune importance pour le Québec.Le Canada est logé à l\u2019enseigne de l\u2019insignifiance politique.On a tellement intériorisé la séparation juridique des pouvoirs imposée par la constitution canadienne qu\u2019on fait comme si ce qui se passe à Ottawa n\u2019est pas pertinent pour le Québec.Dans les 70 pages du programme, le lecteur attentif ne trouvera que quelques références au Canada : on évoque le Canada pour parler du refus de reconnaître la société distincte, pour dire que le Québec souverain conservera des liens avec le Canada, pour parler du français au Canada et enfin de façon incidente pour situer l\u2019augmentation de la productivité du travail.À l\u2019exception du chapitre sur la question nationale, Québec solidaire ne critique jamais les politiques du gouvernement canadien dans les chapitres consacrés à l\u2019économie, à l\u2019environnement, aux politiques sociales, au transport, etc.On explique par exemple les intentions de QS en matière de logement social, mais on fait comme si le Canada n\u2019était pas un décideur en ce domaine.On attaque la mondialisation, le capitalisme et le libre-échange sans dire un mot de la politique canadienne.Cette occultation est encore plus curieuse en matière d\u2019environnement, de lutte aux changements climatiques, d\u2019assurance-emploi, etc.comme si tout cela relevait uniquement du pouvoir provincial.Le discours de Québec solidaire entretient les illusions de l\u2019autonomisme en se concentrant sur les enjeux de justice sociale qui relèvent essentiellement des compétences provinciales.Cette posture est sans doute utile pour critiquer les autres partis provinciaux, mais elle est inefficace pour faire la pédagogie de l\u2019indépendance parce qu\u2019elle ne s\u2019attaque pas au système canadien dans son ensemble. 21 L\u2019Action nationale \u2013 Juin-Septembre 2017 Québec solidaire n\u2019est-il pas victime d\u2019une forme de nombrilisme, effet pervers du nationalisme qui occulte une partie de la réalité et empêche les Québécois de prendre conscience des rapports de force ?En oubliant que la politique canadienne est une entrave au développement du Québec et en définissant ses adversaires uniquement dans le cadre de la politique provinciale, ce parti participe comme les autres à la provincialisation des esprits.On n\u2019entend pas souvent les porte-parole de QS stigmatiser les partis canadiens.Il est d\u2019ailleurs révélateur de constater que QS ne participe aucunement à la campagne de dénonciation du 150e anniversaire du Canada.Par ce silence complice, ce parti ne contribue pas à la prise de conscience de notre subordination collective.Il ne peut pas être une force de persuasion active pour amener les Québécois à sortir du Canada.Pas étonnant dès lors qu\u2019il n\u2019ait jamais appuyé l\u2019action du Bloc québécois sur la scène fédérale.En fait, Québec solidaire ne propose rien de concret sur ce que sera le Québec indépendant.Il s\u2019en défausse en proposant une éventuelle assemblée constituante dont les membres par un coup de baguette magique seront devenus indépendantistes.Autrement dit, Québec solidaire ne prend aucune responsabilité quant au destin national du Québec.L\u2019accession à l\u2019indépendance Québec solidaire est victime comme le Parti québécois du syndrome de l\u2019ambiguïté sur les modalités d\u2019accession à l\u2019indépendance.Québec solidaire ne propose pas de faire l\u2019indépendance s\u2019il prend le pouvoir.Il s\u2019engage uniquement à convoquer une assemblée constituante qui sera ouverte à toutes les options pour définir le statut politique du Québec.Cette ambiguïté fondamentale a déjà été débattue dans les 22 L\u2019Action nationale \u2013 Juin-Septembre 2017 instances de QS qui a rejeté une proposition pour instituer une constituante avec un mandat indépendantiste.Cette question sera de nouveau à l\u2019ordre du jour au congrès de mai, mais il est probable qu\u2019elle restera lettre morte.C\u2019est probablement Amir Khadir qui a le mieux résumé l\u2019état d\u2019esprit des solidaires sur le mandat de la constituante en soutenant que celle-ci pourrait aboutir à des conclusions qui s\u2019inscriraient dans le cadre constitutionnel canadien : « L\u2019indépendance si nécessaire, mais pas nécessairement l\u2019indépendance ».Sur la base du programme actuel, on ne peut pas soutenir que QS s\u2019engagera sur la route de l\u2019indépendance si jamais il formait un gouvernement.Voici un autre passage caractéristique de l\u2019ambiguïté de QS sur l\u2019accession à l\u2019indépendance : « Tout au long de la démarche d\u2019Assemblée constituante, Québec solidaire défendra son option sur la question nationale ».Le programme ne dit pas que ce sera le gouvernement QS qui fera la promotion de son option, mais bien le Parti.Ce n\u2019est pas innocent.À cet égard, on nous rappelle « qu\u2019il ne faut pas présumer de l\u2019issue des débats » ce qui montre bien que le gouvernement ne fixera pas de mandat à cette constituante sauf en ce qui concerne les valeurs progressistes.C\u2019est une différence fondamentale avec Option nationale dont la démarche d\u2019accession à l\u2019indépendance prévoit que l\u2019Assemblée constituante aura le mandat de définir les institutions du Québec indépendant.QS propose en quelque sorte une autre forme d\u2019étapisme dont la logique n\u2019est pas très différente de celle du Parti québécois.L\u2019élection de Québec solidaire n\u2019implique pas l\u2019accession à l\u2019indépendance.Un vote pour QS n\u2019est pas un vote pour l\u2019indépendance, mais un vote pour un gouvernement progressiste qui gouvernera une province et demandera à une constituante d\u2019élaborer la constitution du Québec qu\u2019il soit indépendant ou pas. 23 L\u2019Action nationale \u2013 Juin-Septembre 2017 L\u2019étapisme n\u2019est pas mort.Tout comme au PQ, on ne demande pas aux électeurs de voter pour amorcer le processus d\u2019accession à l\u2019indépendance, mais de voter pour élire un bon gouvernement progressiste.L\u2019enjeu de l\u2019élection ne sera pas l\u2019indépendance, mais la gestion progressiste d\u2019un État provincial.C\u2019est dans une deuxième étape que se fera le débat sur le statut politique du Québec dans le cadre de l\u2019Assemblée constituante et dans une troisième étape, il y aura un référendum de ratification, quelle que soit la conclusion des travaux de la constituante.Si on pousse le raisonnement à sa limite, on pourrait se retrouver avec un référendum pour ratifier la constitution de 1982.Tout comme cela s\u2019est produit durant les 25 dernières années avec le PQ, le débat sur l\u2019indépendance ne sera pas l\u2019enjeu de la prochaine campagne électorale.Les raisons de faire l\u2019indépendance Un parti indépendantiste doit se fixer comme objectif prioritaire de convaincre les Québécois de rompre avec le régime politique canadien et pour ce faire il doit développer un argumentaire qui expose les raisons de faire l\u2019indépendance.Pour l\u2019instant, le programme de QS évoque deux motifs qui justifient l\u2019indépendance : « l\u2019accession du Québec au statut de pays [\u2026] est nécessaire à la préservation et au développement d\u2019une nation unique par son histoire et sa culture en constante évolution, autour d\u2019une langue commune qu\u2019est le français ».Mais au-delà de cette position convenue et peu développée comme si elle était prise pour une évidence, la raison forte évoquée et qui occupe l\u2019essentiel de l\u2019argumentaire de QS est la réalisation d\u2019un projet de société progressiste : « Si certains changements proposés par Québec solidaire peuvent et devraient d\u2019ores et déjà se faire dans le cadre constitutionnel actuel, l\u2019intégralité de son projet de société ne pourra se réaliser que si le Québec dispose de 24 L\u2019Action nationale \u2013 Juin-Septembre 2017 l\u2019ensemble des pouvoirs aux plans politique, économique et culturel ».Rappelons les grandes lignes de ce projet de société : « un Québec souverain disposera des pouvoirs requis pour mettre en œuvre un projet de société qui se veut égalitaire, féministe, écologiste et solidaire.Il pourra refuser la domination économique et le pillage de nos ressources naturelles.» J\u2019éprouve une certaine perplexité quant à cette logique non pas en ce qui concerne les objectifs de ce projet de société, mais par rapport au lien de causalité que QS établit entre l\u2019indépendance et les objectifs poursuivis par ce parti.Je n\u2019arrive pas à comprendre pourquoi il est nécessaire de faire l\u2019indépendance pour bâtir une société socialiste, féministe, écologique et égalitaire.À ce que je sache, rien n\u2019interdit de construire une société ayant ces caractéristiques dans le cadre canadien.Il y a des partis au Canada qui préconisent la nationalisation des moyens de production.Il y a des partis écologistes qui luttent pour sauver la planète et limiter l\u2019usage des énergies fossiles.Il y a des féministes qui se battent pour la parité homme-femme et contre toutes les formes de discrimination.Il y a des partis qui font la promotion d\u2019une vision diversitaire et multiculturelle de la société.Certes, QS a le mérite de défendre ces causes dans le débat public québécois, mais ce parti n\u2019en a pas l\u2019exclusivité et il me semble paradoxal de proposer de rompre les liens avec le Canada pour établir des politiques qui sont aussi préconisées par les partis canadiens.Je ne saisis pas comment cet argument du projet de société pourra faire avancer la cause de l\u2019indépendance d\u2019autant plus qu\u2019il risque de rebuter ceux qui n\u2019adhèrent pas à ces objectifs et qu\u2019il entretient le « condition- nalisme », cet état d\u2019esprit qui veut que l\u2019indépendance ne se justifie qu\u2019à la condition que le Québec soit progressiste.On ne peut soutenir de façon crédible que la définition d\u2019un projet de société est une condition sine qua non pour accéder à l\u2019indépendance parce que les divergences idéologiques 25 L\u2019Action nationale \u2013 Juin-Septembre 2017 sont au cœur du débat politique dans toutes les sociétés qu\u2019elles soient indépendantes ou pas.Et même lorsque le Québec sera indépendant, on continuera de débattre de ces questions à moins de penser que l\u2019histoire s\u2019arrêtera à ce moment-là et qu\u2019on aura défini ce que le Québec sera pour l\u2019éternité.Enfin, comme QS se veut démocratique, on peut penser que l\u2019alternance droite-gauche se reproduira même si d\u2019aventure QS prenait le pouvoir.Le projet de société est toujours un enjeu ouvert de sorte que cette question est purement accessoire dans l\u2019accession à l\u2019indépendance.Qu\u2019on me comprenne bien, je ne nie pas l\u2019utilité de Québec solidaire qui vient combler les abandons progressistes du Parti québécois et ajouter les voix de la gauche au projet national.Mais je pense qu\u2019il faut garder un esprit critique et ne pas se laisser éblouir par le miroir aux alouettes ou les raccourcis intellectuels.Comme le disait Lenine : « seule la vérité est révolutionnaire ».C\u2019est par l\u2019analyse et la discussion franche qu\u2019on peut clarifier les débats et faire avancer l\u2019idée d\u2019indépendance dans l\u2019espace public.q 26 Articles Le 150e anniversaire de la Confédération canadienne et le 375e anniversaire de la fondation de Ville-Marie sont une occasion de se remémorer des faits, lieux et personnes qui ont façonné notre histoire.Les plaques et monuments sont une façon de le marquer de façon officielle dans l\u2019espace public : ils suscitent l\u2019intérêt des passants et des touristes.Mais ces plaques commémoratives disent-elles toujours la vérité ?On peut en douter quand on connaît l\u2019existence de deux plaques commémoratives du voyage de Jacques Cartier à Hochelaga en 1535 : l\u2019une se trouve au centre-ville sur le terrain de l\u2019université McGill et l\u2019autre sur la façade de l\u2019église de la Visitation dans l\u2019arrondissement Ahuntsic-Cartierville.La première plaque est installée sur une pierre à gauche de l\u2019allée centrale de l\u2019entrée de l\u2019université.Il y est inscrit : Près d\u2019ici était le site d\u2019Hochelaga visitée par Jacques Cartier en 1535 et abandonnée avant 1600.Elle renfermait cinquante grandes maisons logeant chacune plusieurs familles vivant de la culture du sol et de la pêche.Le monument jouit d\u2019une protection officielle du gouvernement du Canada et possède le statut de monument historique d\u2019intérêt national.375e de Montréal Hochelaga fantasmé ou historique ?Jocelyn Duff* * Architecte, Montréal 27 L\u2019Action nationale \u2013 Juin 2017 28 L\u2019Action nationale \u2013 Juin 2017 29 L\u2019Action nationale \u2013 Juin-Septembre 2017 La seconde plaque est une initiative des paroissiens du village de Sault-au-Récollet en 1926.Il y est inscrit : Ici au pied du dernier sault de la rivière des Prairies le 2 octobre 1535 est débarqué Jacques Cartier en route pour Hochelaga.La plaque n\u2019a pas de reconnaissance officielle et le visiteur peut s\u2019étonner que Jacques Cartier ait suivi un itinéraire en contournant le Mont-Royal pour se rendre au village amérindien de Hochelaga situé près de l\u2019université McGill ! Les connaissances actuelles nous indiquent que le village de Hochelaga n\u2019est pas le site près de McGill fouillé par l\u2019équipe de Sir John William Dawson en 1860, car trop petit et non ceint d\u2019une palissade de bois, tel que le décrit Cartier dans son récit de voyage.Les fouilles archéologiques entreprises sur plusieurs sites autour du Mont-Royal n\u2019ont pas permis de localiser avec certitude le mythique village amérindien.Par contre, l\u2019analyse de l\u2019abondante documentation sur Cartier et la lecture attentive de ses récits indiquent qu\u2019il serait effectivement arrivé par la rivière des Prairies.La polémique débuta en 1917 lorsque l\u2019idée de l\u2019arrivée de Cartier par « la rivière aux trois saults » fût avancée par quelques intellectuels dont son plus ardent défenseur : Aristide Beaugrand-Champagne, l\u2019architecte du Chalet du Mont-Royal.En 1924, Henry Percival Biggar publia son ouvrage The Voyage of Jacques Cartier.Le gouvernement fédéral s\u2019empressa en 1925 de consacrer un site approximatif de la visite de la Jacques Cartier à Hochelaga sur le campus de McGill, ce qui attribuait officiellement la découverte prestigieuse des vestiges de Hochelaga à Sir Dawson, directeur de l\u2019institution 65 ans plus tôt.La riposte ne se fit pas attendre, l\u2019année suivante en 1926, lorsque les citoyens de Sault-au- Récollet installèrent à leurs frais la plaque commémorative que l\u2019on peut voir aujourd\u2019hui sur l\u2019église de la Visitation. 30 L\u2019Action nationale \u2013 Juin-Septembre 2017 Il est attesté que le site auprès des rapides du Sault-au- Récollet a vu défiler les premiers explorateurs européens à la recherche du passage du nord-ouest, qui évitaient ainsi les rapides de Lachine.Les grandes puissances européennes rivalisaient à cette époque pour trouver le passage qui ouvrirait une nouvelle route commerciale vers l\u2019Asie.Un personnage illustre de la Nouvelle-France, Samuel de Champlain établit son campement près des rapides du Sault-au-Récollet puisque la rivière des Prairies offrait la voie la plus facile pour se rendre vers l\u2019intérieur du continent.Voie préférée des autochtones, ceux-ci l\u2019appelaient « Skawanoti » ou « la rivière en arrière de l\u2019Ile ».Vers 1696, les Sulpiciens installèrent une mission amérindienne à l\u2019ouest de l\u2019actuelle église de la Visitation : le fort Lorette.Le fort fut abandonné et remplacé par le couvent de la Maison Saint-Janvier, aujourd\u2019hui démoli.Des fouilles archéologiques ont été entreprises en mai sur la minuscule portion du terrain qui n\u2019a pas été avalée par le développement urbain.Espérons que ces travaux permettront d\u2019enrichir nos connaissances historiques du site menacé de disparition par un projet de construction immobilière.L\u2019année 2017 serait l\u2019occasion de mettre à jour certains lieux de mémoire dans l\u2019espace public qui reflètent davantage les connaissances de notre époque.La Commission des lieux et monuments historiques du Canada devrait sérieusement réexaminer le statut du monument historique à l\u2019entrée du campus de l\u2019université McGill parce que son message est aujourd\u2019hui erroné et qu\u2019il n\u2019a pas une importance nationale.L\u2019institution universitaire pourrait par exemple honorer à cet endroit la mémoire de Sir Dawson, qui a mené un des premiers projets de sauvegarde archéologique au Canada sur le site amérindien découvert à l\u2019angle du boulevard de Maisonneuve et de la rue Metcalfe en 1860.Mais toute référence à Jacques Cartier et à l\u2019emplacement de la 31 L\u2019Action nationale \u2013 Juin-Septembre 2017 bourgade de Hochelaga sur le campus universitaire apparaît de nos jours incongrue.Il est grand temps de faire une mise à jour sur quelques-uns de nos monuments historiques et plaques commémoratives qui véhiculent une vision fausse ou dépassée d\u2019événements.L\u2019idée du débarquement de Cartier aux rapides de Sault-au- Récollet a suscité une vive controverse au siècle dernier.Une vague de cartiermanie s\u2019étendit des deux côtés de la Montagne et à l\u2019ensemble de la société : on changea le nom du pont du Havre, tout nouvellement construit, pour celui de Jacques- Cartier.Lionel Groulx examina même la thèse du débarquement à la rivière des Prairies défendue par Beaugrand- Champagne, mais il la rejeta.Il était normal à cette époque d\u2019imaginer le grand navigateur faisant son entrée par le Grand Fleuve.Et pour faire concorder son récit avec la réalité géographique, l\u2019équipage de marins aguerris aurait été incapable de franchir le courant Sainte-Marie.Ou, par des calculs douteux, on a ramené le lieu de débarquement à Longue- Pointe pour faire la distance parcourue jusqu\u2019au sommet du Mont-Royal de 2 lieues et quart (environ 10 km).Il est aujourd\u2019hui plausible que Cartier ait accédé à l\u2019ile de Montréal par la porte d\u2019en arrière, c\u2019est-à-dire la rivière des Prairies, guidé par l\u2019expérience et le sens pratique des Amérindiens sur la voie la plus sûre.Il existe trois manuscrits de ses récits de voyage conservés à la Bibliothèque Nationale de France.Le manuscrit original apparaît comme étant celui précédé de la dédicace au roi François Premier que la Société littéraire et historique de Québec a publié en 1843.Cette version, qui comprend le voyage à Hochelaga en 1535, contient un passage dans lequel Cartier raconte qu\u2019il a « vu » la rivière qui entre au Fleuve « au-dessus » de Hochelaga et qui est le chemin le « plus sûr » pour se rendre par voie d\u2019eau dans les contrées du nord-ouest où 32 L\u2019Action nationale \u2013 Juin-Septembre 2017 se trouve de l\u2019or (Abitibi).Ces précisions de l\u2019auteur sont cependant occultées dans la version des récits de voyage publiée à Paris en 18631.La présence de couches historiques successives issues de la rencontre des cultures autochtone et européenne aux origines de Montréal fait de Sault-au-Récollet un lieu historiquement riche.Cela justifie amplement une reconnaissance fédérale et une protection publique officielle des lieux.Parc Canada devrait songer à aménager un lieu de mémoire accessible au public en bordure du magnifique plan d\u2019eau de la rivière des Prairies à l\u2019ouest de l\u2019église de la Visitation.Il s\u2019agirait d\u2019un leg modeste, mais permanent pour le 150e anniversaire du Canada et du 375e anniversaire de Montréal.Et qui sait, un jour peut-être d\u2019autres générations pourront fouler le sol au point de débarquement sur l\u2019ile de Montréal de grands explorateurs du continent, se rappeler qu\u2019à cet endroit s\u2019est succédé la mission autochtone du fort Lorette, puis le couvent Saint-Janvier et\u2026 nous qui leur aurons légué ce précieux témoignage.q 1 « mais que le droit et bon chemin et plus sûr est par le dit Fleuve jusques au dessus de Hochelaga à une rivière qui descend dudit Saguenay et entre au dit Fleuve, (ce que nous avons veu) et que de là sont une lune à y aller.», Société littéraire et historique de Québec, Williams Cowan et Fils, 1843, page 56.Le même passage dans la version publiée à Paris par la librairie Tross en 1863 omet des détails importants : « mais que le droict & bon chemin didict Saguenay est par le fleuve jusque à Hochelaga, a une rivière qui descend didict Saguenay, & entre audit fleuve, & que de la sont une lieue a y aller.» (page 34).Dans cette dernière citation il y a une erreur de transcription qui fausse la distance à parcourir : une « lune » (30 jours de marche) devient une « lieue » (environ 4 km). 33 Articles Christian Néron* Le cheval de Troie de la Confédération Un tribunal qui légifère et qui se mêle de politique L\u2019origine et la nature des compétences judiciaires de la Cour suprême \u2013 notre tribunal de dernière instance depuis 1949 \u2013 ont toujours été au Québec un sujet de questionnement, une source d\u2019inquiétude, une cause d\u2019irritation et de mécontentement.Les révélations, faites par l\u2019historien Frédéric Bastien, d\u2019ingérence politique en haut lieu par deux de ses membres, lors du coup de force de 1982, nous ont forcés à nous pencher une fois encore sur la « légalité », la « légitimité », la « loyauté », et la « bonne foi » de cette institution dont la fonction officielle est pourtant de « sauvegarder » l\u2019ordre constitutionnel, et non de le « renverser » par des manœuvres clandestines et illégales.Tribunal constitutionnel « de facto » Bien que créée par une loi ordinaire du Parlement fédéral1, la Cour suprême du Canada est bien plus qu\u2019un simple tribunal judiciaire.En tant que tribunal constitutionnel « de facto », elle agit à titre d\u2019organe suprême du pouvoir législatif, de sorte qu\u2019elle peut annuler toute loi fédérale, 1 Acte pour établir une Cour suprême et une cour d\u2019Échiquier pour le Canada, c.11, 1875.* Membre du Barreau du Québec.Constitutionnaliste.Historien du droit et des institutions. 34 L\u2019Action nationale \u2013 Juin-Septembre 2017 provinciale ou municipale.Ainsi, en posant à rebours des normes générales qu\u2019elle substitue à celles du législateur, elle devient une sorte de « législateur négatif de dernière instance », exerçant tous les droits et prérogatives d\u2019un tribunal constitutionnel de dernière instance.C\u2019est elle qui détient l\u2019autorité suprême de « protéger » notre constitution, et ce, indépendamment du fait qu\u2019aucune autorité constituante ne lui ait jamais attribué une telle compétence.Comment une telle imposture a-t-elle pu se produire ?Comment, dans un pays de droit comme le nôtre, la créature a-t-elle pu, en dehors de tout débat public et de toute disposition constitutionnelle, devenir plus puissante que son créateur ?Née dans la controverse en 1875, c\u2019est le Parlement fédéral qui a créé de toutes pièces cette cour de « droit commun et d\u2019équité » à qui on avait attribué un nom qui présageait déjà de sa haute dignité : « La Cour suprême du Canada2 ».C\u2019est cette loi de 1875 qui a, dans un premier temps, défini la composition, le champ de juridiction et les responsabilités de ce tribunal, et qui, comble de l\u2019indécence, a laissé au premier ministre fédéral le pouvoir absolu d\u2019en recruter les membres, en toute discrétion, sans critères connus ni contrepoids constitutionnels.Critères de sélection inconnus Jusqu\u2019à ce jour, les critères de sélection des juges de ce haut tribunal sont restés inconnus, un « mystère » de l\u2019aveu même de juges ayant eux-mêmes été choisis pour y siéger.Une raison de plus de s\u2019inquiéter lorsque l\u2019on se rend compte que ce tribunal, ultime gardien de l\u2019ordre constitutionnel, n\u2019a 2 Ibid.art.1. 35 L\u2019Action nationale \u2013 Juin-Septembre 2017 jamais été en mesure de fournir des garanties minimales de neutralité, d\u2019indépendance, d\u2019objectivité, d\u2019impartialité.Ainsi constituée, et dominée sous certains aspects par son créateur et maître, la plus haute instance judiciaire du Canada laisse l\u2019impression \u2013 et même la conviction pour certains juristes \u2013 de n\u2019être que le bras judiciaire du gouvernement fédéral.En matière de justice, nous le savons tous, les apparences et les perceptions comptent au plus haut degré.Comment un justiciable, raisonnable et bien informé3, peut-il se convaincre qu\u2019un tel tribunal soit en mesure de « protéger » nos droits politiques et d\u2019arbitrer, sans préjugé, les nombreux litiges politiques entre les provinces et le fédéral, entre le Québec et le Canada.Les Pères de la Confédération n\u2019avaient-ils pas insisté, en 1867, pour promettre aux Canadiens français la pleine autonomie de leur province ?Alors qu\u2019en reste-t-il aujourd\u2019hui ?Un précédent historique La question d\u2019indépendance de tout tribunal de justice avait été, historiquement, l\u2019objet de luttes épiques en Angleterre.C\u2019est ainsi qu\u2019un tribunal de haute instance, appelé « Chambre des Estoiles », avait été l\u2019objet de vives récriminations de la part des parlementaires anglais en raison de son manque d\u2019indépendance, de sa proximité avec le gouvernement, de sa partialité dans les litiges opposant le roi à ses sujets.Après des décennies de débats et de tensions politiques, les parlementaires anglais avaient fini par régler la question en obtenant son abolition pure et simple.Au Canada, la Cour suprême ne risque nullement de subir un tel sort puisque, malgré la crise de légitimité qui l\u2019accompagne depuis sa création et le nombre inquiétant de 3 Valente c.La Reine [1985] 2 R.C.S.673 à la p.684. 36 L\u2019Action nationale \u2013 Juin-Septembre 2017 ses décisions cassées en appel par le Comité judiciaire du Conseil privé, elle n\u2019a jamais cessé de croître en prestige et en puissance.Nous l\u2019avons tous constaté de façon alarmante depuis le coup d\u2019État politique et judiciaire de 1982.La honte de l\u2019Empire britannique Jusqu\u2019en 1949, époque jusqu\u2019à laquelle ses jugements pouvaient être portés en appel devant le Comité judiciaire du Conseil privé, la Cour suprême du Canada s\u2019est distinguée pour avoir été le « plus mauvais élève » de tout l\u2019Empire britannique.À titre d\u2019illustration, examinons quelques chiffres d\u2019un palmarès qui laisse bouche bée : les appels en provenance de l\u2019Australie, de la Nouvelle-Zélande, de l\u2019Afrique du Sud et autres colonies étaient cassés dans 25 % des cas, mais ceux de la Cour suprême du Canada l\u2019étaient avec un score étourdissant de 75 %4.Ce record honteux ne tient pas à ce que les juges canadiens aient été des cancres, ou plus cancres que ceux des autres colonies, mais à ce qu\u2019ils étaient plus entêtés, plus tenaces, plus inébranlables, plus dévoués dans leur loyauté à l\u2019endroit des autorités fédérales dans l\u2019interminable combat au service d\u2019une centralisation des pouvoirs, et d\u2019une suprématie sans cesse croissante en faveur du judiciaire.Toujours choisis avec l\u2019intention d\u2019écarter tout candidat susceptible de porter préjudice à une vision monarchiste et centralisatrice de l\u2019État, les juges de la Cour suprême ont toujours bien servi la cause pour laquelle ils avaient été choisis.La vigilance du gouvernement a été, à cet égard, 4 Murray Greenwood, Lord Watson, « Institutionnal self-interest, and the decentralisation of Canadian federalism in the 1890\u2019s » [1774] 9 U.B.C.Law Review, 244, à la p.266. 37 L\u2019Action nationale \u2013 Juin-Septembre 2017 constante et à peine dissimulée.Par exemple, à l\u2019occasion de la sélection d\u2019un nouveau candidat pour représenter les Maritimes, le premier ministre John A.Macdonald s\u2019était permis, dans une lettre à John Thompson, ministre de la Justice, de lui rappeler la dimension politique de son mandat : « Nous devons nous efforcer de trouver un bon candidat qui ne risque pas de compromettre les droits du fédéral5 ».Le coup de force de 1949 Même si les juges ainsi triés sur le volet rendaient des jugements qui ne risquaient pas beaucoup de compromettre la politique monarchiste et centralisatrice du fédéral, les tensions demeuraient vives, étant donné que le Comité judiciaire du Conseil privé \u2013 soucieux de respecter l\u2019esprit et la lettre du pacte de 1867 \u2013 se voyait contraint de casser en appel les trois quarts des jugements de la Cour suprême.D\u2019où les frustrations, les crises, les levées de boucliers, les crises de nationalisme du Canada anglais, particulièrement à partir de 1918, et ce, jusqu\u2019à l\u2019abolition unilatérale des appels à Londres en 1949.En devenant tribunal de dernier ressort par un simple amendement à la loi en 1949, la Cour suprême ne verra plus jamais ses jugements cassés par le plus haut tribunal de l\u2019Empire.Transformée en tribunal de dernière instance au mépris d\u2019une constitution qu\u2019elle était censée protéger, elle a été adoubée du privilège de l\u2019infaillibilité en remerciement de sa sublime incompétence.Sur le plan judiciaire, plus rien ne l\u2019empêchera de mieux servir les intérêts de son créateur et maître, de poursuivre 5 John A.Macdonald à J.S.D.Thompson, 7 août 1888, rapporté par Smell et Vaughan dans The Supreme Court of Canada.History of the Institution, The Osgoode Society by University of Toronto Press, 1985, à la p.46. 38 L\u2019Action nationale \u2013 Juin-Septembre 2017 avec une énergie nouvelle le projet du juge William Gwynne lancé en 1880-81 de créer au Canada un État autoritaire, centralisé, monarchique, quasi impérial.De telle sorte que tout souvenir du pacte « amical, cordial et fraternel conclu entre les descendants des vainqueurs et les descendants des vaincus » en 1867 disparaîtra des moindres recoins de sa mémoire judiciaire.Le coup de force judiciaire et politique de 1982 En 1982, sa participation clandestine à l\u2019adoption de la Charte canadienne des droits et libertés la propulsera au- dessus de la volonté populaire.Elle qui, jusqu\u2019en 1949, était le cancre suprême de l\u2019Empire britannique ; elle dont les jugements se voyaient cassés dans 75 % des pourvois en appel ; elle dont les origines constitutionnelles étaient incertaines, sinon inexistantes, la Cour suprême pourra désormais, poussée au sommet de l\u2019État, décider ultimement de la validité de toute loi.Le pouvoir d\u2019annuler une loi, c\u2019est aussi le pouvoir d\u2019y substituer à rebours toute autre loi.En ce sens, la Cour suprême est la plus vénérable et la plus haute autorité législative au Canada.À la populace elle fait donc la leçon ; à la populace, elle dicte ce qu\u2019elle doit faire ; à la populace, elle ordonne de se taire lorsqu\u2019elle a parlé.Bref, notre inquiétante démocratie se résume à neuf « honorables avocats » qui monopolisent le pouvoir d\u2019imposer leurs valeurs et préjugés de classe à la population tout entière.Les promesses de George-Étienne Cartier À la Conférence de Québec, en octobre 1864, les Pères fondateurs, incapables de s\u2019entendre sur l\u2019établissement d\u2019une Cour suprême, avaient acquiescé à l\u2019idée d\u2019une cour générale d\u2019appel pour le Canada.Mais faute de pouvoir en 39 L\u2019Action nationale \u2013 Juin-Septembre 2017 confier la conception à une véritable autorité constituante, ils en avaient délégué le pouvoir au parlement fédéral.Quelques mois plus tard, lors des débats sur la Confédération, en février et mars 1865, les parlementaires avaient manifesté peu d\u2019intérêt pour ce sujet hypothétique et incertain.L\u2019un des rares parlementaires à avoir abordé le sujet pour s\u2019en inquiéter avait été Joseph Cauchon, député de Montmorency : « Cette cour d\u2019appel, si on l\u2019établit, sera-t-elle un tribunal purement civil, ou constitutionnel ?Si elle est civile, atteindra-t-elle le Bas-Canada6 ?» Parmi les Pères de la Confédération alors présents, aucun n\u2019était disposé à lui répondre, si ce n\u2019est George- Étienne Cartier qui, d\u2019ailleurs, n\u2019avait pas grand\u2019chose à dire non plus : « La question qui m\u2019est posée n\u2019en est pas une à laquelle le gouvernement puisse facilement répondre parce que le pouvoir donné par cet article n\u2019est que celui de la création d\u2019un tribunal d\u2019appel à une époque future7 ».Mais s\u2019il ne peut l\u2019éclairer davantage, Cartier trouve au moins quelques bons mots pour apaiser ses inquiétudes : « Les différentes provinces qui doivent former partie de la confédération ont [aujourd\u2019hui] le même tribunal d\u2019appel en dernier ressort, et aussi longtemps que nous maintiendrons notre connexion avec la mère patrie, nous trouverons toujours un tribunal d\u2019appel de dernier ressort dans le Comité judiciaire du conseil privé de Sa Majesté8 ».Alors, pourquoi s\u2019inquiéter d\u2019un sujet purement théorique ?6 Débats parlementaires sur la Confédération, Québec : Hunter, Rose et Lemieux, Imprimeurs parlementaires, 1865, à la p.581.7 Ibid.8 Ibid. 40 L\u2019Action nationale \u2013 Juin-Septembre 2017 Même si nos « constituants » autoproclamés ne savaient à peu près rien de cet hypothétique tribunal, il ne paraissait pas y avoir matière à craindre en l\u2019avenir puisque les Canadiens avaient obtenu la garantie qu\u2019il y aurait toujours, à Londres, un tribunal neutre, indépendant, objectif, impartial pour les écouter et pour maintenir le pacte « amical, cordial et fraternel » dans lequel ils s\u2019apprêtaient à engager l\u2019avenir politique de leur pays et des générations futures.C.Q.F.D.: En matière constitutionnelle, les promesses et les garanties ne valent rien sans des mécanismes puissants pour les protéger.La Cour suprême du Canada n\u2019a pas hésité à le prouver par des actes répréhensibles, pour ne pas dire scandaleux.Partie de rien, elle est devenue si puissante qu\u2019elle peut aujourd\u2019hui regarder de haut tous les organes de l\u2019État.Dans sa thèse de doctorat publiée sous le titre de La bataille de Londres, l\u2019historien Frédéric Bastien avait bien démontré que nos « honorables conjurés » avaient été, en 1981, actifs et efficaces.q 41 Articles Lucia Ferretti* Le démantèlement de la nation (chronique 15) La période couverte s\u2019étend du 21 février au 22 mai 20171.Cela a fait 35 ans le 17 avril que le Québec vit sous l\u2019empire d\u2019une Constitution canadienne qui lui a été imposée.Aucun gouvernement québécois, y compris celui de Jean Charest, n\u2019a accepté le coup de force perpétré en 1982.Or, le gouvernement de Philippe Couillard a refusé d\u2019accepter un projet de motion réaffirmant que la loi constitutionnelle de 1982 « a eu pour effet de diminuer les pouvoirs et les droits du Québec sans son consentement » (14 avril).Il a même refusé que l\u2019Assemblée nationale en débatte.Mais les faits parlent.Ottawa : un pouvoir colonial Occuper le territoire québécois.Renaud Lapierre fait le bilan : « Maintenant que, sur le territoire québécois, le projet de pipeline d\u2019Endbrige est autorisé, que celui de TransCanada 1 À moins d\u2019indication contraire, toutes les dates font référence à l\u2019édition du jour du journal Le Devoir (format papier).Il suffit d\u2019entrer les mots- clés du propos pour trouver la référence exacte des articles utilisés.* Université du Québec à Trois-Rivières 42 L\u2019Action nationale \u2013 Juin-Septembre 2017 est en processus d\u2019évaluation, que le transport du pétrole sur le Saint-Laurent est effectif et que le transport du pétrole par train a explosé », seul le projet Énergie-Est est encore un enjeu, toutes les autres options de transport du pétrole sale sur le territoire du Québec sont en cours.Tous ces échecs de la société civile et de deux des trois oppositions à l\u2019Assemblée nationale s\u2019expliquent ainsi selon lui : « Ces projets sont de compétence fédérale et le gouvernement [Couillard] les accepte d\u2019emblée » (13 avril).Occuper le territoire québécois.L\u2019Office national de l\u2019énergie n\u2019a plus la confiance des Canadiens pour manque de transparence et soumission aux vœux de l\u2019industrie.Le comité fédéral qui a produit ce rapport estime qu\u2019il faut démanteler l\u2019ONE.Mais seulement après l\u2019évaluation du projet Énergie- Est (16 mai) ! Occuper le territoire québécois.La guerre des drapeaux fait rage à Québec, le Canada plante son unifolié partout où il le peut dans notre capitale (Michel Lessard, 19 mai).Ne pas respecter les lois québécoises.Au moment des consultations à Montréal en vue de l\u2019élaboration du nouveau plan fédéral sur les langues officielles, le président de la Chambre de commerce du Montréal métropolitain, Michel Leblanc, a souligné devant la ministre Mélanie Joly les dangers de l\u2019anglicisation croissante des milieux de travail à Montréal.Mais ni elle ni son gouvernement ne veulent assujettir à la loi 101 les entreprises et organismes fédéraux actifs au Québec (21 mars).Ne pas faire respecter la règlementation québécoise ?Certaines communautés autochtones souhaitent être soustraites de la règlementation provinciale qui encadrera le cannabis lorsqu\u2019il sera légalisé.Que fera Ottawa : confirmer la vali- 43 L\u2019Action nationale \u2013 Juin-Septembre 2017 dité de la règlementation provinciale sur tout le territoire de chaque province ?Ou élaborer avec les Autochtones une règlementation distincte ?Cette option contribuerait à affaiblir encore le niveau provincial de gouvernement tout en créant des motifs de division entre les réserves et les provinces (diviser pour régner) ?(19 avril) Obliger Québec à dépenser sans le consulter.L\u2019exemple de la santé.Ottawa a diminué les transferts inconditionnels.Il n\u2019octroie des budgets supplémentaires qu\u2019en fonction de ses propres priorités.Actuellement, il privilégie les soins à domicile et la santé mentale.C\u2019est fort bien.Mais lorsqu\u2019il choisira d\u2019autres cibles, Québec restera seul et sans moyens suffisants pour soutenir des missions pertinentes qu\u2019il n\u2019aura pas pu organiser à sa façon.Le ministre Gaétan Barrette s\u2019est résigné à une entente que plusieurs jugent très insuffisante ; en outre, les sommes ne seront versées qu\u2019au compte-goutte et en grande partie seulement après les prochaines élections fédérales (8 et 12 mars).Ne vaudrait-il pas mieux que Québec obtienne la capacité fiscale nécessaire à l\u2019exercice de ses compétences constitutionnelles ?Certes, le gouvernement Couillard a une grande part de responsabilité dans la décrépitude du système de santé actuel ; mais les interventions intempestives du fédéral nuisent grandement elles aussi.Obliger Québec à dépenser sans le consulter.L\u2019exemple des infrastructures.Les municipalités ont commencé par se réjouir qu\u2019Ottawa finance leurs infrastructures dégradées.Voilà maintenant qu\u2019elles s\u2019inquiètent.Le fédéral avait promis de payer 50 % de chaque facture ; or, le dernier budget révèle qu\u2019il paiera seulement 40 %, ce qui pourrait faire peser un poids disproportionné sur les épaules des villes.Du coup, celles-ci veulent que le gouvernement du Québec hausse sa propre part de financement (30 avril), sans que celui-ci n\u2019ait participé pleinement à la décision initiale concernant le 44 L\u2019Action nationale \u2013 Juin-Septembre 2017 financement.N\u2019aurait-il pas été plus constitutionnel et plus efficace que les municipalités exigent que le fédéral remette à Québec la capacité fiscale suffisante pour que celui-ci puisse exercer sa juridiction exclusive sur les infrastructures ?Obliger Québec à dépenser sans le consulter, en lui refilant de vieilles infrastructures.Après l\u2019hôpital des anciens combattants à Sainte-Anne-de-Bellevue, c\u2019est le tour des ports fédéraux désuets sur le Saint-Laurent.Ottawa les avait construits en fonction des besoins non du Québec, mais du Canada.Ceux-ci ont changé, le fédéral ne veut plus de ses vieux ports.Voilà Québec contraint de les acheter seulement parce qu\u2019ils maintiennent un peu d\u2019emploi et d\u2019activité économique dans les régions : la perspective en devient une d\u2019assistance sociale et non de stratégie maritime.En plus, Ottawa ne s\u2019engage pas à rénover avant de vendre.Québec devra très certainement consacrer des centaines de millions nécessaires pour restaurer ces infrastructures devenues inutiles d\u2019un point de vue économique (18 et 19 avril).Pendant ce temps, le programme québécois d\u2019aide au transport aérien (PATA) est épuisé depuis 2015, n\u2019a pas été refinancé, et les 38 aéroports régionaux du Québec se détériorent (30 avril).Obliger Québec à dépenser sans le consulter, en le forçant, sans aucune compensation financière en argent ni en points d\u2019impôts, à gérer les conséquences de la légalisation de la marijuana, coûteuses pour la santé, pour la sécurité publique, et pour la prévention ; les provinces devront aussi encadrer la vente et la distribution, ce qui suppose des permis, des inspections, des suivis, et des modifications de zonage.(20 mars, 14 et 15 avril).Il est vrai que les provinces savent depuis longtemps que la légalisation s\u2019en vient, et qu\u2019elles pourront tirer des revenus de cette vente si un monopole public s\u2019en charge.Mais sur ce point, voir plus bas ce qu\u2019a décidé le gouvernement Couillard. 45 L\u2019Action nationale \u2013 Juin-Septembre 2017 S\u2019immiscer dans la compétence québécoise qu\u2019est l\u2019administration de la justice.Certes, il faut améliorer celle-ci.Et, oui, le gouvernement Couillard s\u2019est traîné les pieds là comme ailleurs.Cependant, odieux, le délai d\u2019Ottawa pour nommer des juges dans les postes vacants et odieux, son refus de garantir les huit nouveaux postes que réclame la ministre Vallée.Le fédéral tente de faire porter à Québec toute la responsabilité des délais judiciaires, il exige en outre que nos manières de faire se conforment à celles pratiquées dans les autres provinces (11 et 30 avril, 5 mai).Vers un Canada unitaire Parenthèse sur la gouvernance fédérale actuelle : triomphe de l\u2019autoritarisme Le style de telle ou telle administration fédérale n\u2019est pas un enjeu structurel dans la relation entre Ottawa et les provinces.Mais je souligne ici l\u2019autoritarisme du gouvernement Trudeau, comparable en fin de compte à celui de l\u2019administration Harper.Après l\u2019abandon de la réforme du mode de scrutin parce que celle-ci n\u2019aurait pu s\u2019effectuer selon l\u2019approche privilégiée par les libéraux, voici d\u2019autres exemples récents.Utiliser le bâillon plus fréquemment.Le gouvernement Trudeau aurait voulu modifier la procédure parlementaire de sorte à limiter le temps et le droit de parole de l\u2019opposition (28 mars).Il a reculé devant le tollé tout en avertissant que le recours au bâillon sera employé plus souvent, c\u2019est-à-dire dès qu\u2019il jugera que la machine parlementaire ne tourne pas assez vite à son goût (1er mai).Présenter des projets de loi mammouth.Le projet créant la Banque d\u2019infrastructure du Canada a été inséré dans C-44, 46 L\u2019Action nationale \u2013 Juin-Septembre 2017 qui est un projet de loi omnibus devant être adopté avant l\u2019été.Le comité chargé d\u2019étudier la BIC n\u2019a disposé que de deux heures pour le faire.Il s\u2019agit pourtant d\u2019un projet de 35 milliards $ qui risque de privatiser dans les prochaines années plusieurs nouvelles infrastructures d\u2019intérêt hautement public et dans lesquelles beaucoup d\u2019argent public aussi aura été investi (Manon Cornellier, 23 mai).Abandonner la réforme de la Loi sur l\u2019accès à l\u2019information.Trudeau avait promis plus de transparence.Le voilà qui refuse de soumettre son cabinet et ceux de ses ministres à la loi actuelle.Il renvoie aussi aux calendes grecques, sans explication, la réforme réclamée depuis 2010 par la Commissaire à l\u2019information.Selon la journaliste Manon Cornellier : « l\u2019appétit des libéraux pour le contrôle dépasse même celui de leurs prédécesseurs » (11 avril).Museler le Directeur parlementaire du budget.Encore une autre promesse rompue.Loin de lui octroyer davantage d\u2019indépendance, le gouvernement Trudeau vient de le faire passer « sous l\u2019autorité des présidents du Sénat et de la Chambre des communes », qui pourront contrôler son plan de travail et l\u2019empêcher de conduire des enquêtes (22 avril, 4 mai).Refuser de donner l\u2019information au Vérificateur général, qui y a pourtant droit, sur les subventions gouvernementales aux combustibles fossiles (17 mai).Empiétements du gouvernement fédéral dans les compétences des provinces Ottawa pénètre dans toutes les compétences exclusives des provinces.Son action fait éclater la cohérence des actions qu\u2019un gouvernement québécois soucieux du Québec pourrait entreprendre. 47 L\u2019Action nationale \u2013 Juin-Septembre 2017 Environnement.Il s\u2019agit d\u2019une compétence partagée.Sur la question de la réduction des gaz à effet de serre, le gouvernement Harper ne bougeait pas.Le Québec a pris le leadership.Maintenant le fédéral se réveille et veut reprendre le contrôle.Le Québec n\u2019a pas à subir pour l\u2019instant la nouvelle taxe fédérale sur le carbone, car, comme d\u2019autres provinces, il a son propre plan de réduction des GES (nous participons à une bourse du carbone avec la Californie et bientôt l\u2019Ontario).Mais attention ! Le pouvoir de désaveu du fédéral est loin d\u2019être tombé en désuétude.Si Ottawa juge l\u2019effort québécois insuffisant, il pourrait décider de lui imposer sa taxe en 2020.Encore plus pernicieux : le gouvernement fédéral va lui-même instaurer un système de plafonds et d\u2019échange.Pour inciter les entreprises à y participer plutôt qu\u2019au système provincial, seules celles qui en feront partie pourront s\u2019échanger des crédits.Ainsi, cette nouvelle bourse fédérale pourrait phagocyter celle à laquelle est lié le Québec (19 mai).Formation professionnelle.Ottawa a mis sur pied un plan de 132 millions $ sur 4 ans puis de 40 millions $ par an pour soutenir la formation continue des travailleurs (29 mars).Le gouvernement Trudeau a aussi doublé le budget d\u2019Emplois d\u2019été Canada de manière à financer l\u2019embauche de 70 000 jeunes par été (15 avril).Ces missions sont importantes, mais un Québec qui n\u2019enverrait plus la moitié de ses impôts à Ottawa pourrait les assumer lui-même, comme la constitution le prévoit, et ainsi former la main-d\u2019œuvre jeune ou adulte en fonction de ses propres besoins.Autres investissements fédéraux dans nos compétences exclusives.Comme l\u2019écrit Jean-Robert Sansfaçon dans l\u2019éditorial du 23 mars : « Ottawa prévoit [cette année] investir un milliard dans le logement social et autant pour la garde des enfants, 3 milliards dans le transport en commun et 2,2 milliards dans les infrastructures vertes », à l\u2019échelle du pays bien sûr. 48 L\u2019Action nationale \u2013 Juin-Septembre 2017 Infrastructures.Le fédéral annonce 8 milliards $ de dépenses dans les infrastructures pour 2017, manière d\u2019attirer la gratitude des électeurs.Mais dans les faits, il va en dépenser seulement 5,5 milliards $ (10 mars).Le Québec a de moins en moins la capacité d\u2019orienter ces investissements.Infrastructures.Philippe Couillard est très déçu de la place congrue accordée au Québec dans le récent budget fédéral ; il déplore notamment qu\u2019aucun budget ne soit prévu pour les trois grands projets portés par son gouvernement (REM, prolongement de la ligne bleue du métro de Montréal, et SRB).Le premier ministre Trudeau répond suavement que le fédéral n\u2019a pas à dicter ses priorités au Québec, tout en insistant en coulisses pour que le premier ministre Couillard accepte de faire financer le REM par la nouvelle banque d\u2019infrastructures : ce serait là donner une partie du contrôle du REM au fédéral et aux entreprises privées qui investiront dans cette banque (24 mars).Voter des lois fédérales carrément dans les compétences provinciales Valeurs mobilières.Encore un autre jugement pour confirmer l\u2019inconstitutionnalité du projet fédéral de créer une commission pancanadienne des valeurs mobilières.La Cour d\u2019appel a rappelé l\u2019inconstitutionnalité d\u2019un transfert direct d\u2019un ordre de gouvernement à l\u2019autre.Le fédéral veut remplacer les agences réglementaires des provinces par une seule agence placée sous son autorité (11 mai).Discrimination génétique.En mars, par un vote libre, la Chambre des communes a adopté le projet de loi S-201, qui interdit la discrimination génétique.Contre l\u2019avis du premier ministre Trudeau.Les assureurs ont d\u2019ailleurs aussitôt dénoncé une loi inconstitutionnelle.Car, dans ce 49 L\u2019Action nationale \u2013 Juin-Septembre 2017 cas aussi, il s\u2019agit d\u2019un transfert direct de pouvoir.Le gouvernement fédéral a d\u2019abord annoncé à un renvoi à la Cour suprême (9 et 10 mars), puis annoncé qu\u2019il reportait celui-ci (5 mai).Manifestement, il attend de voir s\u2019il sera poursuivi par les compagnies ou par les provinces.Si ce n\u2019est pas le cas, pourquoi s\u2019en faire ?Et si c\u2019est le cas, la Cour suprême continuera-t-elle de reconnaître la compétence exclusive des provinces sur les assurances et les contrats ?Intérêt mitigé du fédéral pour des secteurs relevant de certaines de ses propres compétences (constitutionnelles ou usurpées) Évasion et évitement fiscaux.Ottawa refuse d\u2019adopter de réelles mesures pour combattre l\u2019évasion fiscale.Il refuse aussi de poursuivre devant les tribunaux les riches contribuables qui ont eu recours aux méthodes douteuses de KPMG pour ne pas payer leurs impôts.En lieu et place ont été signées des ententes à l\u2019amiable et avantageuses pour ces millionnaires.Par ailleurs, le gouvernement fédéral a signé des conventions avec plusieurs paradis fiscaux, tels que le Luxembourg, la Barbade et les Bermudes, entre autres, ce qui facilite l\u2019évitement fiscal des entreprises canadiennes au détriment des particuliers et des entreprises qui paient leur impôt ici (J.-R.Sansfaçon, 8 mars).OTAN.Le Canada est en principe tenu de contribuer à l\u2019OTAN à hauteur de 2 % de son PIB, ce qui n\u2019est pas le cas depuis plusieurs années, et ne le sera pas non plus cette année si l\u2019on en croit le dernier budget fédéral (14 mars).En fait, le premier ministre Trudeau s\u2019est engagé à atteindre 2 % seulement en 2024 (20 mai).Règlementation d\u2019Internet.Alors que, dans le cadre de la renégociation en vue de l\u2019ALENA, le gouvernement Trump 50 L\u2019Action nationale \u2013 Juin-Septembre 2017 vise les entreprises de télécommunications canadiennes et québécoises, la ministre Mélanie Joly a exclu la possibilité de réglementer Internet.Or, selon Robert Dutrisac, le gouvernement fédéral pourrait au moins exiger des multinationales qu\u2019elles paient les mêmes taxes que les entreprises d\u2019ici.Le gouvernement Couillard, quant à lui, n\u2019a pas l\u2019intention d\u2019agir (21 avril).« One country, one nation » La nation québécoise n\u2019existe pas.La Constitution de 1982, qui régit le Québec sans son accord depuis 35 ans, nie absolument l\u2019existence de la nation québécoise, au sens où celle-ci est carrément absente de la définition du Canada.La reconnaissance par le gouvernement Harper, sous le nom de « nation » québécoise de ce qui est en fait le groupe ethnolinguistique canadien-français du Québec, n\u2019a aucune portée juridique (15 et 20 avril 2017).Le peuple québécois n\u2019existe pas non plus.Le gouvernement fédéral s\u2019est associé à Keith Henderson, l\u2019ex-chef de l\u2019ancien Parti Égalité, qui conteste depuis 16 ans la loi 99, adoptée en 2000 par l\u2019Assemblée nationale, loi qui affirme l\u2019existence juridique du peuple québécois et son droit à l\u2019autodétermination.La Cour supérieure a entendu les parties en mars dernier.Pour Keith Henderson, le peuple québécois est hétérogène et en ce sens il n\u2019a pas droit à l\u2019autodétermination comme un groupe ethnolinguistique y aurait éventuellement droit (21 mars).On pourrait demander à monsieur Henderson s\u2019il aurait jugé acceptable un référendum où seulement les Québécois d\u2019origine canadienne-française se seraient prononcés et auraient décidé de sortir du Canada, car après tout, au référendum de 1995, ils furent une majorité à dire OUI. 51 L\u2019Action nationale \u2013 Juin-Septembre 2017 Une appropriation abusive de l\u2019histoire.Jocelyn Duff fait remarquer que la Commission des lieux et monuments historiques du Canada laisse croire, par le monument qu\u2019elle y a installé, que lors de la visite de Jacques Cartier, en 1535, Hochelaga était situé sur ce qui deviendra le campus de l\u2019université McGill.On sait depuis plusieurs décennies que ce n\u2019est pas le cas même si on n\u2019a pas retrouvé le lieu exact de ce village amérindien (18 avril).Une autre appropriation de l\u2019histoire ?Le journal Le Soleil a publié une lettre de deux archéologues inquiets de la volonté d\u2019Ottawa de déménager à Ottawa/Gatineau la collection de millions d\u2019artéfacts issus des fouilles archéologiques menées depuis plusieurs années à Québec et dans les alentours.Or, les usages scientifiques mondialement acceptés recommandent de séparer les artéfacts de leur contexte seulement en situation préventive ou cas de force majeure.Cela ne s\u2019applique pas ici (3 avril).Une solution a été proposée, qui attend sa réponse.Rappelons qu\u2019au XIXe siècle, Londres et Paris, puissances coloniales, ont transporté au British Museum et au Louvre les trésors archéologiques pillés en Égypte et dans leurs autres colonies.The Story of Us.CBC produit une série « historique » en 50 tableaux à l\u2019occasion du 150e anniversaire de la Confédération.Le premier ministre Justin Trudeau ayant accepté de la présenter, il l\u2019a légitimée.Or, cette série est profondément raciste.Elle est en outre mensongère, partiale et partielle.Même le ministre Jean-Marc Fournier s\u2019en est ému, le gouvernement du Québec a exigé des excuses.Qui sont venues du bout des lèvres et n\u2019ont rien changé.Le premier ministre de Nouvelle-Écosse, ainsi que des organismes acadiens, l\u2019Institut d\u2019histoire de l\u2019Amérique française, le sénateur acadien René Cormier et quelques autres critiquent eux aussi la série.Le Canada anglais, une 52 L\u2019Action nationale \u2013 Juin-Septembre 2017 fois de plus, invente l\u2019histoire comme ça lui convient : en niant l\u2019existence des nations minoritaires (plusieurs dates en mars et avril, 16 mai).La ministre Mélanie Joly refuse de commenter.Andrew Potter au Maclean\u2019s.Mais parfois la nation québécoise existe, quand il s\u2019agit de l\u2019insulter.Le directeur de l\u2019Institut d\u2019études canadiennes de McGill, Andrew Potter, a étalé ses « préjugés », et il a été tout surpris d\u2019être sanctionné.Car la brutalité contre le Québec reste habituellement impunie.Mais McGill a quand même besoin de bonnes relations avec le gouvernement Couillard.Et vu les protestations montées de l\u2019Assemblée nationale, y compris du premier ministre, Potter a perdu la direction de l\u2019institut.Mais on ne l\u2019a pas accusé de racisme, et pourtant tel était bien le cas.D\u2019ailleurs, que de prudence dans les médias, que de langue de bois pour éviter de nommer le racisme anti-Québec.Le français recule au Québec.L\u2019anglais, lui, s\u2019est mis à y progresser.Statistique Canada minimise ce double mouvement.C\u2019est l\u2019avis du démographe Charles Castonguay, qui explique comment s\u2019y prend l\u2019organisme fédéral (4 avril).Les minorités francophones.« Éducation.Un décompte défavorable aux francophones ».Le Devoir coiffe ainsi une analyse selon laquelle des statistiques imprécises et incomplètes privent de leur droit à l\u2019école française plusieurs milliers d\u2019enfants au pays (7 mars).Pas de protection pour les productions culturelles en français et les manières québécoises de faire.La ministre du Patrimoine, Mélanie Joly, plaide la diversité culturelle.Mais elle n\u2019impose aucun quota de contenu canadien à Netflix ni aux autres grandes plateformes numériques, et elle ne considère aucunement la spécificité du Québec (9 avril).Au G7 de la 53 L\u2019Action nationale \u2013 Juin-Septembre 2017 culture à Florence, la ministre a fait valoir que la défense de la diversité culturelle ne signifie pas la promotion et la protection des cultures nationales et des petits marchés, mais plutôt la promotion du multiculturalisme dans les contenus numériques (31 mars).Pas de respect pour les Autochtones.De plus en plus, le gouvernement Trudeau apparaît pour ce qu\u2019il est, y compris dans ses relations avec les Autochtones.L\u2019enquête nationale sur les femmes autochtones assassinées ou disparues n\u2019a pas commencé que plusieurs familles de victimes menacent déjà de la boycotter, après l\u2019avoir pourtant attendue pendant une dizaine d\u2019années, sous l\u2019ancien gouvernement : les communautés lui reprochent justement son « état esprit colonial » (24 mai).Le gouvernement fédéral nuit aux fondamentaux de l\u2019économie québécoise Rentable, le fédéralisme ?Banque de l\u2019infrastructure du Canada.Et voilà, elle est créée.C\u2019est une affaire de 35 milliards $.Le siège social est établi à Toronto.Il fallait vraiment être naïf pour espérer qu\u2019il serait autrement, même si une très grande partie de l\u2019expertise est à Montréal (SNC-Lavalin et Caisse de dépôt notamment).Le premier ministre Couillard et les milieux d\u2019affaires québécois sont « déçus » (9 mai).Comme petit prix de consolation (300 millions $), Ottawa ouvre à Montréal un Institut de financement du développement international, qui ne sera d\u2019ailleurs au départ qu\u2019une simple filiale d\u2019Exportation et développement Canada (7 mai).ALENA.La gestion de l\u2019offre pour la volaille et celle pour les produits laitiers sont menacées par l\u2019offensive américaine, 54 L\u2019Action nationale \u2013 Juin-Septembre 2017 au moins partiellement (19 avril).Les producteurs québécois, très inquiets, sont sur leurs gardes : ils craignent que le fédéral laisse tomber la gestion de l\u2019offre.Comment ne seraient-ils pas méfiants ?Ils attendent encore d\u2019Ottawa le contenu du programme de compensation promis pour les indemniser à la suite de l\u2019accord signé avec l\u2019Europe (Canada NewsWire [français], 12 avril).ALENA.Alors que les États-Unis semblent décidés à faire sauter le plus possible les clauses d\u2019exception protégeant les industries culturelles, l\u2019ancienne ministre libérale de la culture, Liza Frulla, s\u2019inquiète « pour le rayonnement de nos produits francophones », et Solange Drouin, directrice générale de l\u2019ADISQ, aimerait savoir où loge la ministre Mélanie Joly : « Ses intentions ne sont toujours pas claires » (13 avril).Bois d\u2019œuvre.L\u2019administration Trump impose désormais des droits compensateurs de 20 % à cette industrie.Ottawa ne s\u2019engage pas sur les garanties de prêts demandés par les producteurs et les gouvernements du Québec et de l\u2019Ontario (17 mars, 26 et 30 avril).60 000 emplois sont menacés au Québec (7 avril).Dans ce dossier, le fédéral aligne sa politique sur les demandes de la Colombie britannique : il envisage des représailles contre le charbon thermique ou contre les industries de l\u2019Orégon (25 avril, 7 mai).Les députés libéraux fédéraux du Québec et le gouvernement Couillard ne font pas le poids.Automobile.Ottawa et l\u2019Ontario vont investir 200 millions $ (31 mars).À quand une aide fédérale comparable pour les secteurs économiques concentrés au Québec ?ALEC.Nouvel accord de libre-échange canadien.Ottawa et les provinces ont signé un nouvel accord commercial pour 55 L\u2019Action nationale \u2013 Juin-Septembre 2017 faire du Canada un marché encore plus unifié.Des exceptions sont maintenues pour les services financiers, mais l\u2019Ontario l\u2019a vivement déploré et on peut craindre qu\u2019elles ne soient que temporaires.De même, pour l\u2019instant, certains contrats d\u2019Hydro-Québec sont protégés ainsi que le commerce des boissons alcoolisées, mais sur ce dernier point les négociations continuent (9 avril).C\u2019est dire que certains des revenus de l\u2019État québécois pourraient être fragilisés, d\u2019autant que la Cour suprême a accepté de se prononcer sur la légalité des restrictions au commerce interprovincial de l\u2019alcool (5 mai).Malheureusement, depuis la signature, personne encore n\u2019a publié d\u2019analyse d\u2019impact de l\u2019ALEC sur les revenus des États provinciaux.Il faut rester sur le qui- vive parce que l\u2019OCDE multiplie les pressions dans le sens d\u2019un marché canadien unifié en s\u2019en prenant notamment à la gestion de l\u2019offre et aux protections provinciales dans le secteur de l\u2019énergie (19 mars).* L\u2019« effet libéral » dans l\u2019économie québécoise Vue générale L\u2019indice économique PwC révèle un essoufflement de l\u2019économie québécoise depuis 2008.Power Corporation et ses experts- conseil se veulent pourtant optimistes.Pour eux, la relance passe par le report de l\u2019âge de la retraite, le recours à l\u2019immigration, l\u2019augmentation de la productivité.Pierre Fortin, économiste indépendant, est le seul à recommander de miser sur l\u2019éducation des jeunes Québécois (10 mai).Personne n\u2019a parlé du coût énorme du fédéralisme pour le Québec.« Le PIB du Québec fait du surplace » (26 avril).C\u2019est le verdict de l\u2019Institut de la statistique du Québec pour janvier 2017. 56 L\u2019Action nationale \u2013 Juin-Septembre 2017 Sur douze mois, le PIB du Québec a crû de 1,9 % contre 2,3 % au Canada.Exportations en baisse.Les exportations ont « fortement » reculé en janvier 2017 et elles ont continué de reculer en février, selon l\u2019Institut de la statistique du Québec (23 mars et 27 avril).Sous-performance en emploi.11 000 emplois ont été perdus en février 2017 au Québec, le taux de chômage y est passé de 6,2 % à 6,4 %.À l\u2019inverse, l\u2019emploi a progressé au Canada durant ce mois (11 mars).Il ne s\u2019est créé au Québec que 37 300 emplois en 2015, et 36 100 en 2016.À ce rythme, calcule Robert Dutrisac avec Statistique Canada, il ne se sera créé que 132 400 emplois de plus entre 2014 et 2019, très loin des 250 000 promis par les Libéraux de Couillard pendant la campagne électorale de 2014 (30 mars).Sous-performance en emploi.On accuse les entreprises québécoises de ne pas embaucher assez d\u2019immigrants.En fait, le Québec en accueille trop pour la capacité de son économie.(Association « Pour les droits des femmes », 8 mai).Système de retraite plus cher et moins protecteur.Consultation insuffisante (4 mai), hausse des cotisations (11 mai), couverture moins généreuse par la Régie des rentes que par le régime public du Canada : la table est mise pour que les Québécois se mettent à désirer être couverts plutôt par le régime canadien\u2026.« En queue de peloton » pour le revenu disponible par habitant, titre Le Devoir du 14 mars.« Parmi les 13 provinces et territoires, le Québec se classe au 11e rang en ce qui a trait au taux de croissance du revenu disponible » en 2015, selon l\u2019Institut de la statistique du Québec (16 mars). 57 L\u2019Action nationale \u2013 Juin-Septembre 2017 Le Plan Nord au point mort.Deux ans après avoir promis le démarrage de Mine Arnaud, rien n\u2019a bougé pour les travailleurs (3 avril).Certes, après quatre années consécutives de recul, les investissements miniers ont progressé de 2,5 % en 2015.L\u2019Association minière du Québec ne voit pourtant là qu\u2019une hausse « marginale », et rappelle que les investissements ont reculé sur la Côte-Nord et le Nord-du-Québec (29 mars).Incapacité d\u2019empêcher la fermeture l\u2019un après l\u2019autre, depuis quelques années, des principaux laboratoires pharmaceutiques.Le gouvernement Couillard a élaboré une stratégie pour tenter d\u2019éviter que cela ne se produise en plus dans les entreprises tournées vers les sciences de la vie.On verra (7 mai).Innovation « peu efficace ».C\u2019est ainsi que le Centre sur la productivité et la prospérité de HEC Montréal qualifie les récentes politiques québécoises en matière d\u2019innovation et de recherche/développement.Celles-ci n\u2019aident que les grandes entreprises alors que l\u2019économie québécoise tourne grâce aux PME.Le Centre déplore aussi les compressions en éducation (21 mars).Vers la privatisation de la SAQ ?Des sondages sont lancés par l\u2019Institut économique de Montréal pour vérifier, voire pour provoquer l\u2019adhésion des Québécois à cette idée (27 avril).Le ministre Leitao n\u2019est pas opposé à ce qui enchanterait les lobbys de la grande distribution.La privatisation rapporterait gros une fois, mais priverait ensuite l\u2019État québécois d\u2019un milliard $ par année en dividendes (CNW en français, 1er avril).Budget : un outil de destruction de l\u2019État et de la société Excédent budgétaire au détriment des missions de l\u2019État.Pendant que le gouvernement Couillard met l\u2019État québécois « sur 58 L\u2019Action nationale \u2013 Juin-Septembre 2017 pause », l\u2019excédent budgétaire a atteint 2,3 milliards $ dans l\u2019année financière 2016-2017 (29 mars).Un budget 2017 pour tenter de calmer la grogne.Les libéraux réinjectent en éducation, en santé et en services sociaux une fraction seulement des milliards de compressions effectuées depuis leur arrivée au pouvoir (29 mars).Ils investissent aussi dans le train en Gaspésie, surtout pour la cimenterie de Port- Daniel ; en fait, ils reconnaissent déjà que les sommes réservées ne suffiront pas pour compléter le projet annoncé, et ils sont restés très flous sur les échéances de réalisation (7 mai).« Québec a les moyens d\u2019indemniser Pétrolia ».Rappelons la belle aventure de Pétrolia à Anticosti.En 2008, alors qu\u2019on pense que le sous-sol de l\u2019île regorge de pétrole, le gouvernement Charest oblige Hydro-Québec à céder ses droits à une compagnie appartenant à des amis libéraux.Puis, le bref gouvernement Marois, voulant récupérer un peu de la manne pour les citoyens, signe des contrats avec Pétrolia et d\u2019autres entreprises.L\u2019intention était bonne, mais ce fut une erreur.Car finalement, une éventuelle exploitation ne sera jamais rentable et en plus, l\u2019île en serait défigurée et polluée.Pétrolia cherche quand même à faire de l\u2019argent.Le gouvernement Couillard cherche le moyen de lui faire faire de l\u2019argent.Plusieurs solutions sont envisagées, y compris celle de se faire volontairement poursuivre pour non-respect d\u2019engagement.Pétrolia réclame 200 millions $ (6 avril).Et n\u2019est-ce pas merveilleux : « Québec a les moyens d\u2019indemniser Pétrolia », dit le ministre Leitao (La Presse +, 7 avril).Du coup, Junex, autre entreprise appartenant à des proches du PLQ, ainsi que Corridor Ressources veulent aussi leur part : encore d\u2019autres millions de dollars : « Nous avons des marges importantes qui nous permettront de faire face à de telles éventualités » a répondu le ministre (19 avril).Le gouvernement Couillard s\u2019apprête donc à verser des millions à des 59 L\u2019Action nationale \u2013 Juin-Septembre 2017 compagnies d\u2019amis alors que l\u2019exploitation n\u2019aurait peut-être jamais eu lieu de toute manière, vu que le gouvernement fédéral n\u2019a pas donné son autorisation nécessaire (24 mai) ! Pendant ce temps : \u2013 Le système de chauffage de la prison Leclerc a été en panne quelques jours en mars pendant la vague de froid (14 mars).\u2013 Une parcelle du plafond s\u2019écroule à la Grande Bibliothèque, les travaux venaient d\u2019être faits (27 avril).\u2013 Garde des enfants.Comme les parents peuvent bénéficier du crédit d\u2019impôt fédéral pour la garde d\u2019enfants, ils grognent moins contre le démantèlement du réseau des CPE, pourtant presque gratuit et de qualité mondiale.Ainsi, le gouvernement Couillard peut renoncer à exercer la compétence exclusive du Québec tout en s\u2019attachant certaines clientèles électorales par la distribution de permis de garderies privées (23 mars).\u2013 Le siège social de la Commission scolaire de Montréal est insalubre, les employés ne peuvent plus y travailler (6 mars).L\u2019école de l\u2019Anse, qui relève de la Commission scolaire des Chic-Chocs doit de nouveau fermer (Radio- Canada Gaspésie, 27 avril).Et je vous passe la liste des autres écoles décrépies partout au Québec.\u2013 Éducation : l\u2019argent promis arrive avec tant de retard que l\u2019année financière est terminée avant qu\u2019on l\u2019ait vu, ce qui empêche de faire les travaux pourtant acceptés (21 mars).Les projets-pilotes de maternelle 4 ans ont été si mal soutenus qu\u2019ils n\u2019ont pas donné les résultats escomptés (3 avril). 60 L\u2019Action nationale \u2013 Juin-Septembre 2017 \u2013 Le gouvernement se déleste beaucoup sur des organismes communautaires mal financés de la responsabilité de développer l\u2019employabilité de personnes éloignées du marché du travail et d\u2019alphabétiser les adultes (19 mars).\u2013 Des sections des autoroutes 13 et 520 ont été bloquées pendant des heures le 13 mars parce que le MTQ ne répond plus, et qu\u2019il s\u2019en remet au secteur privé.Des centaines d\u2019automobilistes ont été immobilisés (17 mars).Le premier ministre Couillard a, à cette occasion, rejeté absolument le principe de la responsabilité ministérielle et refusé de rendre imputables les ministres Martin Coiteux et Laurent Lessard (22 mars).N\u2019empêche que le rapport de Florent Gagné blâme sévèrement le MTQ et la SQ (20 mai).\u2013 Une étude du CIRANO démontre que le réseau de la santé est « rationné » (20 mai).\u2013 L\u2019attente est encore de 15 heures en moyenne dans les urgences des hôpitaux (14 avril).Mieux, les « unités de débordement » imaginées par le ministre de la Santé de l\u2019époque, Philippe Couillard, sont devenues, paraît- il, une solution permanente pour donner l\u2019illusion d\u2019un décongestionnement des urgences ; elles-mêmes étant souvent débordées, d\u2019autres unités déversoir sont désormais créées pour les soulager à leur tour.Parmi les raisons qui expliquent une telle situation : le sous-financement chronique des soins à domicile, la fermeture de lits en CHSLD, la part considérable du salaire des médecins dans le budget de la santé, et la limitation à 3 % de la hausse des transferts fédéraux en santé.Tout le monde se ramène à l\u2019urgence (31 mars, 6 et 22 avril). 61 L\u2019Action nationale \u2013 Juin-Septembre 2017 \u2013 Il n\u2019y a plus de service d\u2019hémodialyse sur la Côte-Nord sauf à Sept-Îles, si bien que les patients doivent faire entre 15 et 20 heures de route par semaine pour se rendre à Saguenay ou à Rimouski (3 mai).Les compressions font que le bel hôpital de La Pocatière offre de moins en moins de services (un groupe de médecins, 9 mai).\u2013 La construction du nouveau Centre hospitalier à Québec va de l\u2019avant.En 2014, un rapport du cabinet du ministre Barrette recommandait lui-même de stopper le projet.Comme l\u2019écrit Louis Germain (2 mai), ce rapport reconnaissait que 70 % des fonds seraient alloués pour de la reconstruction inutile, et que la seule manière d\u2019optimiser le projet serait de réduire « dras- tiquement » l\u2019offre de services de courte durée dans la région (2 mai).\u2013 Mélanie Sarazin, présidente de la Fédération des femmes du Québec, explique que si une femme se présente avec des problèmes de santé mentale ou d\u2019agression sexuelle dans un CLSC ayant atteint son quota, celui-ci la renverra (4 mars).L\u2019IRIS observe de son côté que le transfert des ressources des CLSC vers les groupes de médecine familiale réduit l\u2019accès aux soins de santé de première ligne et nuit à la prévention au profit du curatif, seul payant pour les médecins propriétaires des GMF (18 mai).\u2013 Les CHSLD manquent de personnel, au point que les patients courent des risques croissants (20 mai).\u2013 Le budget de la SODEC est amputé de 2,5 millions $ (30 mars).Pas d\u2019argent frais pour les musées (31 mars) ni pour le théâtre (4 avril).Pas de hausse du budget du 62 L\u2019Action nationale \u2013 Juin-Septembre 2017 Conseil des arts et des lettres du Québec, donc pas de hausse de subventions pour les artistes jusqu\u2019en 2021 (3, 9 et 25 avril).Dans ce dossier, le ministre Fortin était prêt à se contenter de ce que lui laisse son collègue des Finances.Il a fallu une motion présentée par l\u2019opposition officielle pour que les députés libéraux appuient l\u2019idée d\u2019augmenter le budget du CALQ, faisant ainsi pression sur les deux ministres.Mais rien n\u2019est assuré (27 avril).\u2013 Nos aéroports régionaux se détériorent, il faudrait que Québec investisse 50 millions pour la réfection de ces infrastructures essentielles.Voir aussi plus haut (30 avril).Inaction, attentisme et immobilisme Pas de plan québécois en vue de la légalisation de la marijuana.Il est vrai que les provinces pourraient tirer des revenus de la légalisation du cannabis, surtout si c\u2019est un monopole public qui s\u2019en charge.Mais le gouvernement Couillard semble y être réfractaire (20 mars).Toujours décidé à l\u2019inaction, le gouvernement Couillard n\u2019a encore rien entrepris pour gérer le dossier du cannabis alors qu\u2019on sait depuis un an et demi que la légalisation s\u2019en vient (14 avril).Tout ce qu\u2019on sait, c\u2019est que la SAQ n\u2019en vendra pas.D\u2019ailleurs, il n\u2019est pas certain que le gouvernement ne laissera pas cette manne aux pharmacies privées (Journal de Québec, 4 mai).Pas de stratégie gouvernementale en matière d\u2019égalité.Les femmes l\u2019attendent depuis deux ans.Il en a déjà fallu deux pour la politique contre les violences sexuelles (4 mars).Pas de révision des examens théoriques de la Société de l\u2019assurance automobile du Québec.Promise à l\u2019automne 2016, les immigrants l\u2019attendent toujours (13 mars). 63 L\u2019Action nationale \u2013 Juin-Septembre 2017 Pas de mesures concrètes, pourtant déjà bien documentées, pour faciliter l\u2019intégration des immigrants en emploi.À la place, encore une commission, la sixième depuis dix ans, pour en discuter (7 et 15 avril).Pas de politique ni de plan d\u2019action en formation continue ni en formation des adultes, des champs de compétence québécoise exclusive.Les derniers ont expiré en 2007 (19 mars).Pas de leadership dans la transformation en cours du modèle d\u2019exploitation des terres agricoles.Au Québec, le mode dominant est la ferme familiale.Les terres sont chères, la relève a de grandes difficultés à s\u2019installer.« Québec se dit impuissant » à conduire une vaste réflexion sociale et à prendre des mesures pour régler ce problème important (22 avril).Il laisse aller des expériences qui ont en commun de transformer les propriétaires en fermiers.Rappelons ce qu\u2019est un fermier : c\u2019est quelqu\u2019un qui exploite, avec son propre outillage, une terre qui ne lui appartient pas ou peut lui être retirée.Le modèle Pangea/Caisse de dépôt-Fonds de solidarité contient un risque réel de financiarisation des terres ; le modèle UPA/Fondaction de la CSN conduit au fermage de la relève (21 et 29 avril).Pour l\u2019instant, le ministre Laurent Lessard a simplement dit qu\u2019il allait rencontrer la Caisse de dépôt pour se faire expliquer Pangea et voir si cela correspond au « modèle québécois ».Sinon, « on va essayer de voir comment on pourra bloquer la route » (6 mai).Pas encore de politique québécoise en bioalimentaire, malgré neuf consultations depuis 2008 (29 avril).Pas d\u2019action déterminée dans l\u2019administration de la justice.À cause du refus de Québec de recourir à la disposition de dérogation le temps nécessaire pour s\u2019ajuster, plus de 100 causes ont été abandonnées en huit mois en invoquant l\u2019arrêt Jordan 64 L\u2019Action nationale \u2013 Juin-Septembre 2017 (30 mars).Dans 95 % des procès instruits dans le district judiciaire de Montréal, les avocats de la défense brandissent désormais l\u2019arrêt Jordan pour faire arrêter les procédures (28 avril).Les accusations ont été suspendues contre 36 personnes arrêtées en 2014 dans l\u2019opération Clemenza (bien nommée !) (22 mars).Déjà trois meurtriers, en un seul mois, n\u2019auront pas à subir leur procès (La Presse, 19 mai).Pas d\u2019ambition dans le transport électrique ni tellement de moyens non plus.Le gouvernement va investir 4,4 millions $ sur 5 ans une nouvelle grappe industrielle consacrée aux véhicules électriques et intelligents, mais seulement dans les marchés de niche comme le transport scolaire par exemple.« C\u2019est trop peu et beaucoup trop tard » pour penser à concurrencer les géants d\u2019affaires (11 avril).Pas de défense du français, ni du Code civil, ni de la mémoire de nos luttes\u2026 Pas de Bureau de développement de l\u2019industrie langagière.Il n\u2019existe actuellement aucun organisme sectoriel québécois pour exiger l\u2019application des politiques linguistiques, fait remarquer Louis Fortier, président de l\u2019Association canadienne des juristes-traducteurs.Cet organisme a dû batailler très fort pour que soit maintenue l\u2019obligation faite aux entreprises cotées en Bourse de traduire en français les prospectus d\u2019information au public.Un tel Bureau est demandé depuis cinq ans (11 mars).Pas de volonté gouvernementale de franciser les petites entreprises.Celles qui comptent entre 11 et 49 employés ne seront pas soumises à des exigences de francisation, alors même que l\u2019immigration contribue à éroder la place du français et à renforcer celle de l\u2019anglais dans les milieux de travail (Robert Dutrisac, 24 avril). 65 L\u2019Action nationale \u2013 Juin-Septembre 2017 Pas de volonté gouvernementale de faire respecter l\u2019unilinguisme français à Gatineau.La Cour d\u2019appel du Québec institutionnalise le bilinguisme à la Ville de Gatineau, le gouvernement ne s\u2019en émeut pas.Encore une fois, une interprétation restrictive de la loi 101 prévaut et érode le droit de travailler en français (Robert Dutrisac, 12 mars).Pas de diminution des seuils d\u2019immigration même si à peine 64,5 % des immigrants sélectionnés connaissent un peu de français.La cible de la ministre Weil, fixée à 85 %, sera donc abaissée, car ce qu\u2019elle ne veut pas abaisser, c\u2019est le nombre d\u2019immigrants admis (9 mars).Le dernier budget a déçu les organismes actifs auprès des immigrants, car il ne contient rien pour stimuler l\u2019intégration hormis une légère bonification de l\u2019allocation pour les immigrants inscrits à temps complet dans des cours de francisation (30 mars).Pas d\u2019inquiétude du gouvernement devant la diminution des inscriptions dans les cégeps francophones et leur augmentation dans les cégeps anglophones (29 mars).Pas de réforme du code de la famille.Pas de loi sur la neutralité religieuse de l\u2019État et encore moins de loi sur la laïcité de l\u2019État.L\u2019inaction du premier ministre, son laisser-faire sont ici particulièrement vicieux.La procureure générale du Québec, Stéphanie Vallée, a été contrainte par le premier ministre Couillard de laisser attaquer le Code civil au nom de la liberté de religion.Dans le procès qui oppose un baptiste au gouvernement, elle plaide en appel l\u2019inverse de ce qui avait permis au Québec de gagner en Cour supérieure : elle soutient maintenant que le mariage religieux sans enregistrement civil a quand même une portée juridique (14 avril).Rappelons le litige.Le Code civil est clair : c\u2019est l\u2019enregistrement civil d\u2019un mariage religieux qui confère à celui-ci ses protections juri- 66 L\u2019Action nationale \u2013 Juin-Septembre 2017 diques.Ce baptiste a voulu une union religieuse pour avoir des relations sexuelles sans pécher, mais il n\u2019a pas voulu que l\u2019union soit enregistrée et donc devienne un mariage au sens civil pour éviter de contracter des obligations juridiques et financières à l\u2019égard de sa conjointe.La procureure du Québec, Stéphanie Vallée, avait choisi devant la Cour supérieure de maintenir les dispositions du Code civil : l\u2019union religieuse ne compte pour un mariage civil que si elle est enregistrée.Cette position tout à fait logique marque clairement la distinction qui existe depuis des siècles au Québec entre les exigences des Églises et celles de l\u2019État pour reconnaître la même célébration.Devant le tollé (très mal avisé à mon sens) et le désaveu brutal du premier ministre, la ministre Vallée a dû se rétracter (14 et 15 avril 2016 notamment).On l\u2019a accusée de priver le conjoint le plus vulnérable, presque toujours la femme, de la protection que lui réserve le Code civil et d\u2019ouvrir la porte à la polygamie, aux unions forcées ainsi qu\u2019aux unions dont l\u2019homme, comme ce baptiste, veut le beurre sans avoir à payer pour.Or, ce n\u2019est pas la position de la ministre qui crée tous ces dangers, c\u2019est plutôt le refus par les conjoints, l\u2019un d\u2019entre eux, ou le célébrant religieux, d\u2019enregistrer le mariage.Voilà maintenant que Québec va plaider que l\u2019État n\u2019a plus à exiger quoi que ce soit pour valider automatiquement une union religieuse.C\u2019est la fin de la distinction entre les exigences civiles et les exigences religieuses pour reconnaître la validité du mariage, c\u2019est la soumission totale aux conditions religieuses de validité, et c\u2019est aussi prendre le risque que le Code civil, qui exige l\u2019enregistrement pour que l\u2019union soit reconnue par l\u2019État, soit invalidé au nom de la prééminence de la liberté de religion.Pas de drapeau des Patriotes au-dessus de l\u2019édifice du Parlement.Le gouvernement Couillard a refusé de hisser le drapeau le 67 L\u2019Action nationale \u2013 Juin-Septembre 2017 jour des Patriotes soi-disant parce que leur mouvement aurait été « récupéré » par les indépendantistes depuis la Révolution tranquille.Rappelons que les Patriotes se sont battus essentiellement pour obtenir des institutions politiques plus démocratiques au Bas-Canada, ainsi que, pendant un très bref moment, pour que le Bas-Canada s\u2019émancipe de la puissance coloniale britannique (12 et 19 mai).\u2026 Mais action en faveur des amis De nouvelles circonscriptions pour satisfaire la minorité anglo- juive ?On s\u2019est beaucoup émue que la ministre Rita de Santis n\u2019ait pas convoqué la presse de langue française pour annoncer cette nouvelle.Mais c\u2019est bien plutôt cette nouvelle elle-même qui devrait faire bondir.Insatisfaits de la fusion des circonscriptions très parentes de Mont-Royal et d\u2019Outre- mont dans la nouvelle carte électorale, la communauté juive a aussitôt menacé de saisir les tribunaux.Du coup, le gouvernement Couillard juge raisonnable d\u2019augmenter le nombre de comtés à l\u2019Assemblée nationale et d\u2019accroître ainsi le poids politique de cette minorité déjà très bien pourvue de circonscriptions (17 mai).Affaire à suivre.Uber.La compagnie multiplie les infractions, 41 % des chauffeurs contrôlés ne sont pas conformes, mais le premier ministre Couillard ne s\u2019en formalise pas et n\u2019entend pas résilier l\u2019entente (29 mars).La valeur des permis de taxi a chuté de moitié depuis l\u2019arrivée d\u2019Uber.Le gouvernement avait promis une formule de dédommagement : six mois plus tard, rien ne se dessine (27 mars).Il faudrait vraiment scruter les liens entre Couillard et Uber.Bombardier.Bombardier bénéficie d\u2019un investissement de 1,3 milliard $ consenti par l\u2019État québécois, précédé l\u2019an 68 L\u2019Action nationale \u2013 Juin-Septembre 2017 dernier d\u2019une aide de 2 milliards $ par la Caisse de dépôt.On peut remettre cette décision en question, mais ce n\u2019est pas le sujet d\u2019aujourd\u2019hui.Le sujet : 4000 postes seront abolis sur deux ans au Québec tandis que les dirigeants se versent pour 2016 une rémunération en hausse de 50 % (32,6 millions $ pour 5 personnes) (30 et 31 mars).Devant le tollé, tout ce à quoi Bombardier consent, c\u2019est à reporter la moitié de l\u2019augmentation.Le premier ministre Couillard est content, il fait bloquer une motion de l\u2019opposition visant à inciter la direction de Bombardier à abandonner carrément ses augmentations pour 2016 (3, 4 et 6 avril).Pétrolia.Avec le beau dédommagement que va lui verser le gouvernement du Québec pour Anticosti, Pétrolia pourra se concentrer sur ses projets Bourque et Haldimand en Gaspésie, financés d\u2019ailleurs pour 12 millions $ par le gouvernement libéral.Peu importe que la population et de la ville de Gaspé s\u2019y opposent (27 avril).Mieux encore : Pétrolia va bientôt passer sous le contrôle de la pétrolière albertaine Pieirdae Enegy, et le réel contrôle sera exercé depuis l\u2019Alberta (16 mai) ! EACOM.Pour satisfaire cette compagnie forestière et des minières, le ministre Luc Blanchette débarrasse le territoire de l\u2019Abitibi d\u2019une des dernières populations de cerfs forestiers.Ils s\u2019en vont au zoo de Saint-Félicien, qui s\u2019en réjouit ; le zoo est situé dans la circonscription du premier ministre Couillard.Aucun avis d\u2019expertise n\u2019a pu être produit par le gouvernement.Les écologistes se désolent de ce déplacement qui sauve temporairement des individus, mais ne protège en rien l\u2019espèce en voie de disparition ni son habitat (21, 26 avril, 5, 8 et 11 mai). 69 L\u2019Action nationale \u2013 Juin-Septembre 2017 Conflits d\u2019intérêts, fraudes, corruption, et autres manquements à l\u2019éthique élémentaire Immunité libérale ?Brian Myles, le directeur du Devoir, pense qu\u2019elle existe pour le volet 2 de l\u2019enquête Diligence, qui remonte à 2009.Par crainte d\u2019être sanctionnés, les enquêteurs ont préféré interrompre leur investigation sur les relations entre l\u2019ancien premier ministre Jean Charest et de possibles éléments du crime organisé dans le secteur de la construction.Les faits n\u2019ont pas été prouvés, mais Myles juge qu\u2019il y a eu « beaucoup de coïncidences autour d\u2019une seule et même enquête » (20 mars).Marc-Yvan Côté et Philippe Couillard.Pour Michel David, il ne fait « aucun doute » que le premier s\u2019est engagé dans le financement de la campagne à la chefferie du second en 2013, et « qu\u2019il serait étonnant que M.Couillard n\u2019en ait jamais entendu parler » (2 avril).En éditorial, Brian Myles a demandé une commission parlementaire sur le sujet (1er avril).Mais il n\u2019y en aura pas.Côté a été accusé de fraude et d\u2019abus de confiance pour avoir été jusqu\u2019à ces dernières années l\u2019un des principaux responsables du financement illégal du PLQ.Il a admis en 2005 son implication dans le financement illégal du Parti libéral fédéral.Marc Bibeau et le gouvernement Couillard.Le chef de cabinet de Philippe Couillard, Jean-Louis Dufresne, a eu des liens d\u2019affaires avec Marc Bibeau, ex-grand argentier du Parti libéral du Québec, visé par une enquête de l\u2019Unité permanente anticorruption (27 avril).Marc Bibeau et le premier ministre Jean Charest.Après l\u2019avoir durablement et fermement refusé, Philippe Couillard a finalement dû se résigner à demander à la Vérificatrice générale d\u2019examiner les contrats conclus entre l\u2019État québécois et 70 L\u2019Action nationale \u2013 Juin-Septembre 2017 Marc Bibeau (21 et 28 avril).L\u2019enquête sur les liens entre l\u2019ancien premier ministre et l\u2019ancien architecte du financement illégal du PLQ aboutira un jour, dit l\u2019UPAC (5 mai).On a su récemment que celle-ci a été empêchée par le PLQ d\u2019accéder à 65 documents de preuve lors de la perquisition de juin 2014 (10 mai).Mafia italienne, promoteurs immobiliers et deux députés libéraux.Le chef de la Fraternité des policiers et policières de Montréal, Yves Francœur, dénonce : des procureurs de la Directrice des poursuites criminelles et pénales auraient été empêchés depuis cinq ans d\u2019accuser ces deux élus, dont l\u2019un siégerait encore, d\u2019avoir procédé à des « modifications législatives en retour de contributions » de promoteurs immobiliers liés à la mafia.La DCPC, Annick Murphy, nie avoir le dossier en main, mais elle a dû reconnaître qu\u2019elle n\u2019avait pas tout fait pour le trouver (2 et 4 mai).On s\u2019aperçoit de mieux en mieux que l\u2019ex-directrice du financement du PLQ, Violette Trépanier, est loin d\u2019avoir tout dit devant la commission Charbonneau.Combien d\u2019élections encore avant que lumière soit faite sur le financement illégal du PLQ et que les fraudeurs soient accusés et condamnés ?L\u2019enquête sur le blocage sur l\u2019autoroute 13.Le premier ministre Couillard a donné la responsabilité de l\u2019enquête « externe » à un ancien sous-ministre au ministère du Transport sous les libéraux dans les années 1990, un homme qui a aussi défendu l\u2019inaction du MTQ contre la collusion devant la commission Charbonneau (17 mars).Abandon des poursuites contre quatre accusés dans l\u2019affaire de fraude et corruption à Laval sous le maire libéral Gilles Vaillancourt.L\u2019arrêt Jordan est invoqué par la DCPC (4 avril). 71 L\u2019Action nationale \u2013 Juin-Septembre 2017 Parenthèse sur la Caisse de dépôt et de placements Il faudrait vraiment une enquête.La Caisse prend des décisions qui engagent des sommes considérables, et elle le fait parfois à l\u2019encontre des consensus québécois clairs.Notre bas de laine sert de moins en moins à soutenir notre économie ; parfois, il se retourne contre nous.Rien que pour la période couverte ici, quelques dossiers, outre Pangea, attirent notre attention : \u2013 La rémunération au rendement.Bien qu\u2019elle demeure inférieure à celle d\u2019autres gestionnaires de caisses de retraite au Canada, celle des hauts dirigeants de la CDP contient une forte part incitative, qui peut les décourager d\u2019investir dans les régions et dans les secteurs de l\u2019économie québécoise qu\u2019il faudrait revitaliser, mais qui ne donneront pas de rendement à court terme (26 avril).\u2013 La Caisse refuse de s\u2019engager à ne plus investir dans les entreprises qui ont recours aux paradis fiscaux.Michel Sabia veut des rendements avant tout, il l\u2019a dit devant la Commission des finances publiques (3 mai).\u2013 La Caisse investit de plus en plus dans les marchés émergents et les infrastructures, qui génèrent des revenus stables, mais ne contribuent pas à l\u2019essor économique des régions.En effet, l\u2019épargne des régions est siphonnée vers les projets dans les grands centres (7 avril).Certes, la Caisse va créer un fonds de 125 millions $, incluant ses billes dans Pangea, pour soutenir le secteur agroalimentaire québécois (25 avril).Mais elle investit sans commune mesure dans des entreprises à l\u2019étranger (exemple : pour l\u2019achat de parts importantes dans USI Holdings, une compagnie d\u2019assurances américaine évaluée à 4,3 milliards $) (19 mars) 72 L\u2019Action nationale \u2013 Juin-Septembre 2017 \u2013 Selon le mouvement Sortons la Caisse du carbone, entre 2014 et 2016 sa participation dans Enbridge est passée de 286 à 931 millions $ ; dans TransCanada, de 218 à 1 028 millions $.La Caisse a perdu des centaines de millions $ dans le charbon sans compter 7,2 milliards $ entre 2012 et 2015 dans les énergies fossiles (8 mai).\u2013 La Caisse veut investir dans le Réseau électrique métropolitain (REM).Les 6 milliards $ ont été récoltés dans toutes les régions du Québec, mais le projet profitera avant tout au West Island.Il est contesté devant la Cour supérieure par une coalition d\u2019organismes et de citoyens.La requête souligne qu\u2019« il s\u2019agit d\u2019un projet purement privé lourdement subventionné par les fonds publics », qui comporte de grands risques financiers (15 et 24 mars).Le gouvernement reste sourd aux inquiétudes légitimes des Québécois.Il a même déposé un projet de loi pour empêcher les « futurs expropriés » de contester leur expropriation.Il faut aller vite disent les libéraux (12 mai).q 73 Articles Robert Laplante* Forum Gaspésie 2017 Sortir des approches défensives** Je vous remercie de l\u2019occasion que vous me donnez de partager avec vous quelques- unes des perspectives qui s\u2019imposent à tous ceux et celles qui ont à cœur le sort de la Gaspésie.Et, croyez-moi, ce ne sont pas seulement des Gaspésiens et des Gaspésiennes, loin de là : je ne conçois pas l\u2019avenir du Québec sans une Gaspésie prospère.À cet égard, disons-le d\u2019entrée de jeu : s\u2019il reste beaucoup à faire, la région peut compter sur un très fort potentiel.Et je pèse mes mots.Les travaux que nous avons menés dans la région avec mes collaborateurs de l\u2019Institut de recherche en économie contemporaine, les échanges que nous avons eus avec des passionnés, des entrepreneurs en tous genres, justifient cette conviction.Les difficultés ne doivent pas faire écran aux nombreux possibles qui restent ouverts.Des possibles qui peuvent se réaliser si l\u2019on est en mesure de réunir les conditions de succès qui en feront non seulement des réalisations, mais aussi des sources d\u2019inspiration.Il faut le redire, rien n\u2019est plus utile à la construction du pays qu\u2019une culture du succès.* Directeur de l\u2019Institut de recherches en économie contemporaine (IREC).** Conférence d\u2019ouverture du Forum Gaspésie 2017 prononcée à Bonaventure le 18 mai 2017. 74 L\u2019Action nationale \u2013 Juin-Septembre 2017 J\u2019utilise le mot construction à dessein.Car tout est encore à bâtir.La Gaspésie, comme d\u2019autres régions, reste une œuvre ouverte.Une œuvre inachevée que les rêves, les efforts et les espérances de ceux et celles qui l\u2019ont portée jusqu\u2019ici nous font le devoir de continuer, d\u2019enrichir.Il faut d\u2019abord partager une vision pour agir avec efficacité et construire sur du solide.Et cela passe par le débat, par la confrontation des points de vue, par la recherche des voies communes dans un effort sincère pour concilier et faire converger les intérêts particuliers dans une démarche d\u2019élaboration de ce que doit être l\u2019intérêt général.C\u2019est pourquoi j\u2019ai accepté avec joie d\u2019être ici ce matin.Je salue l\u2019initiative des organisateurs de ce Forum.Les turbulences provoquées par les choix gouvernementaux de réduire les instances de développement local et régional, au moment où ceux-là qui s\u2019étaient réjouis de voir abolir ou affaiblir ces mêmes instances commencent à prendre la mesure des conséquences néfastes de ces décisions, il est pertinent et utile de prendre un peu de recul et de se demander comment aborder la suite des choses.Au fond, l\u2019abolition des Centres locaux de développement et de la Conférence régionale des élus, la réduction des budgets et la réforme des programmes de soutien auront marqué la fin d\u2019un cycle.Les outils qui avaient été patiemment construits au cours des années 80 et 90 dans des luttes et mobilisations portées par le mouvement syndical et les groupes communautaires, par certains élus et des militants de plusieurs causes, ces outils ont été jetés aux poubelles de l\u2019Histoire.Il ne s\u2019agit pas de faire de la nostalgie : ils n\u2019étaient pas parfaits, loin de là, mais ils avaient le mérite d\u2019exister.Aujourd\u2019hui, le défi se pose de recommencer.Il faut construire une nouvelle génération d\u2019instruments de dialogue social, de 75 L\u2019Action nationale \u2013 Juin-Septembre 2017 concertation, mais surtout de développement.Il faut le faire en pensant qu\u2019il faudra les construire solides et durables.Ce ne sera pas une mince tâche.Car s\u2019il faut déplorer la réduction des moyens et la disparition de certains outils, il faut avoir la lucidité de reconnaître que les modèles qui les inspiraient ont montré leurs limites.On pourrait penser que c\u2019est ce constat qui a amené le gouvernement Couillard à faire ces choix, mais ce serait une grave erreur de perspective.Les choix gouvernementaux ne relèvent pas d\u2019un retour critique sur les imperfections et les insuffisances de la concertation : ils s\u2019appuient au contraire sur la conviction idéologique qu\u2019ils étaient des entraves au fonctionnement du marché et des obstacles à l\u2019initiative individuelle.Le modèle de référence c\u2019est celui du moins d\u2019État et du primat de l\u2019entreprise privée dans la définition des objectifs de développement.On voit immédiatement en quoi les promoteurs de ce modèle n\u2019ont rien appris de l\u2019histoire.Le modèle à bâtir, ce n\u2019est pas celui-là.Il faut bien réaliser que les efforts qui avaient marqué le développement des outils de concertation n\u2019avaient pas donné les fruits escomptés.Ils n\u2019avaient pas empêché un certain rétrécissement des perspectives, ils n\u2019étaient pas non plus sans susciter des attitudes assez campées dans des approches défensives à l\u2019égard du développement.Malgré les efforts déployés \u2013 et ils ont été considérables, il faut le reconnaître \u2013, ils n\u2019ont rien endigué.Ils n\u2019ont pas stoppé l\u2019érosion des bases sociodémographiques.Ils ne sont pas parvenus à élargir suffisamment et suffisamment rapidement les bases entrepreneuriales nécessaires à la diversification économique et à la consolidation des structures économiques locales et régionales.Ils ont manqué de moyens pour l\u2019accompagnement des initiatives émergentes. 76 L\u2019Action nationale \u2013 Juin-Septembre 2017 Il ne s\u2019agit donc pas aujourd\u2019hui et pour le proche avenir de réfléchir aux meilleurs moyens de revenir à ce qui a existé.Il ne s\u2019agit pas non plus de se complaire à ressasser les problèmes.Ils sont connus.Ce qu\u2019il y a à faire, c\u2019est un effort d\u2019audace et d\u2019imagination.Si le mot n\u2019était pas tant galvaudé, c\u2019est d\u2019innovation dans tous les domaines qu\u2019il faudrait parler.On ne va pas se laisser distraire dans les débats de rhétorique.Il faut les meilleurs moyens pour traduire les bonnes idées en projets, pour donner une forme concrète aux aspirations.Pour commencer dès aujourd\u2019hui à fabriquer l\u2019avenir.Votre présence ici témoigne bien que vous l\u2019abordez avec confiance, cet avenir.Je sais bien que l\u2019inquiétude monte en plusieurs milieux.Je fais le pari avec vous qu\u2019elle peut être un puissant stimulant.Il ne s\u2019agit pas de porter des lunettes roses, mais bien de se retrousser les manches.Pour avoir une idée de l\u2019avenir, il faut avoir de l\u2019avenir dans les idées.On ne fera pas de mystère.L\u2019avenir, c\u2019est d\u2019abord l\u2019éducation.C\u2019est la base, la condition essentielle du développement de toute collectivité.Le discours du tout à l\u2019économie ne doit pas faire écran.On ne construit rien sur l\u2019ignorance.Il faut donc se le dire franchement : c\u2019est d\u2019abord par le rehaussement des taux de persévérance scolaire, par l\u2019amélioration des profils de compétence, par le rehaussement des niveaux de scolarisation que passe le développement.À cet égard, il faut reconnaître que la Gaspésie traine de la patte.Il y a une tâche urgente à entreprendre.Certes, cette tâche ne peut pas être de la seule responsabilité des acteurs régionaux : elle va requérir des actions et des moyens musclés de la part du gouvernement du Québec.Mais il ne sert à rien de se cacher derrière le fétichisme des moyens : c\u2019est d\u2019abord le milieu, le milieu immédiat 77 L\u2019Action nationale \u2013 Juin-Septembre 2017 qui définit les conditions d\u2019efficacité des moyens.Il fait la différence lorsqu\u2019il accorde à la valorisation de l\u2019école, des compétences et de la connaissance une valeur centrale dans la vie publique.En ce sens, c\u2019est bien la culture, le dynamisme culturel qui est au fondement du développement porteur d\u2019une prospérité authentique.La Gaspésie se portera mieux si la connaissance de ses luttes, de ses réalisations imprègne davantage sa vie sociale, si cette connaissance est proposée comme une inspiration à sa jeunesse.Le succès de l\u2019école dépend en bonne partie du climat culturel dans lequel elle baigne.Les bibliothèques, les institutions d\u2019enseignement, les centres de recherche, les centres d\u2019art, les associations de promotion et d\u2019animation de la vie artistique, de la vulgarisation scientifique, tout cela forme une véritable infrastructure de développement.Mais ces équipements ne sont rien sans les pratiques qu\u2019ils nourrissent chez ceux et celles qui les font vivre.C\u2019est la profondeur de leur engagement, l\u2019intensité qu\u2019ils mettent à partager leurs passions qui créent le substrat sur lequel se bâtissent et la confiance, et la capacité de voir le monde autrement que celui que nous impose le présent.C\u2019est donc moins une affaire de moyen que d\u2019initiative et d\u2019attention à ce qui donne l\u2019envie du dépassement.Une Gaspésie plus studieuse, plus curieuse, mieux amoureuse de sa jeunesse aura de l\u2019avenir dans les idées.C\u2019est un travail de longue haleine, j\u2019en conviens.Mais il est essentiel pour donner un sens au court terme.Une autre vision du développement suppose de revenir aux fondamentaux de ce qui fait des communautés fortes : la population, les ressources, le territoire et les moyens de les mettre en phase avec les aspirations.Cela suppose également de recadrer les outils et les usages qu\u2019on en fait. 78 L\u2019Action nationale \u2013 Juin-Septembre 2017 Ainsi, s\u2019il s\u2019agit de se concerter, il importe de bien savoir pourquoi il faut le faire.La solidarité ne tourne pas à vide.L\u2019avenir passe par la jeunesse et l\u2019éducation.Mais il passe aussi par le goût de s\u2019établir, de s\u2019enraciner quelque part et d\u2019y laisser son empreinte.Voilà déjà plusieurs années que les discours et certaines initiatives mobilisent pour freiner l\u2019exode, pour retenir les jeunes.Les statistiques démographiques sont malheureusement cruelles.Le renversement des perspectives qu\u2019il faut opérer, l\u2019abandon des approches défensives obligent à lire autrement ses atouts, à revoir les manières de les jouer.La Gaspésie a tout le potentiel non pas seulement, non pas surtout pour retenir son monde, mais bien pour devenir un centre d\u2019attraction, un lieu d\u2019accueil convoité.Ce n\u2019est pas de la rhétorique, ce n\u2019est pas un vœu pieux.Cela peut être une véritable avenue de développement à la condition d\u2019être abordé comme projet de repeuplement.Formulée ainsi, c\u2019est une proposition qui heurtera, je le sais.Il y a un tel fatalisme dans les discours dominants à l\u2019égard de la vie hors des grands centres et du monde rural qu\u2019il est facile de s\u2019y réfugier.Mais pour peu que l\u2019on regarde les choses avec ouverture et imagination, il saute aux yeux qu\u2019avec autant de terres disponibles, avec autant de ressources forestières, avec des noyaux institutionnels créatifs, avec des collectivités entreprenantes et des porteurs de projets ingénieux, la Gaspésie n\u2019a aucune raison de renoncer à relancer son peuplement.Bien au contraire.On peut voir dans la déprise agricole des dernières décennies autre chose que le malheur qu\u2019elle aura été.Toutes ces terres en friches peuvent constituer un atout et un attrait immense pour le développement d\u2019une autre agriculture.Tous ces lots forestiers, la forêt disponible peuvent être vus comme des matériaux pour 79 L\u2019Action nationale \u2013 Juin-Septembre 2017 jeter les bases d\u2019une autre foresterie.Certes, c\u2019est là faire preuve d\u2019un volontarisme qui pourra paraitre très exigeant, voire utopique.Mais qui peut prétendre que les voies des modèles éprouvés ont donné des fruits abondants ?Que les forces du marché laissées à elles-mêmes ont bien servi la prospérité de la région ?Que les approches productivistes ont permis la préservation des ressources et la pérennité des communautés ?Qui peut honnêtement soutenir que l\u2019industrie des pêches a connu des évolutions favorables aux villages côtiers ?Nous devons apprendre de l\u2019histoire récente.La Gaspésie peut être le territoire d\u2019un autre développement, en phase avec les défis du 21e siècle.Dans un rapport récent que l\u2019IRÉC vient de publier, nous avons défini de grandes voies alternatives qui permettraient de s\u2019y engager dans les secteurs agricole et forestier.Concevoir et implanter de nouveaux outils de développement pour consolider les entreprises actuelles et en créer de nouvelles.Utiliser les productions émergentes dans le domaine végétal (asclépiade, lin, panic érigé, etc.) pour relancer l\u2019agriculture et favoriser la création de centaines de nouvelles fermes.Inscrire ces productions dans la filière des biomatériaux (production de panneaux, d\u2019isolants, etc) en complément de leur potentiel alimentaire.Miser sur l\u2019esprit d\u2019innovation des agriculteurs et maraîchers pour offrir des produits distinctifs.S\u2019engager à fond de train dans le développement de la production acéricole.En faire un exemple d\u2019économie circulaire en favorisant la reconversion énergétique des érablières qui pourraient devenir le premier secteur agroindustriel à s\u2019affranchir du mazout et des énergies fossiles.Tirer parti de la crise du bois d\u2019œuvre et des surplus de résidus forestiers pour jeter les bases d\u2019une industrie de la biomasse et donner de l\u2019envergure aux intéressantes initiatives existantes, dans la Matapédia et ailleurs.La liste pourrait être beaucoup plus longue. 80 L\u2019Action nationale \u2013 Juin-Septembre 2017 Et tout cela sans nommer l\u2019éléphant qui trône au milieu de cette salle.Port Daniel-Gascons accueille le projet industriel qui deviendra le plus gros producteur de gaz à effet de serre de tout le Québec.Il est là pour rester.C\u2019est inutile de gaspiller talents et énergies à se lamenter.Il faut transformer ce passif environnemental en avantage stratégique.Les élus locaux ont entrepris le travail en mettant sur pied un comité de diversification économique.Il faudra qu\u2019ils puissent compter sur un soutien large pour réunir les moyens de tirer tout le potentiel de la situation.Port Daniel-Gascons pourrait être vu et devrait devenir un laboratoire industriel de pointe en matière de captation et de valorisation du carbone.En renversant les perspectives, il est possible de transformer ce rejet polluant en gisement pour des industries de la dépollution, de prendre appui sur lui pour établir une véritable filière industrielle, une grappe d\u2019industries tournées sur les technologies propres et la chimie verte.Les technologies en développement dans le domaine de la captation du carbone permettraient de faire des boucles économiques et énergétiques porteuses avec les deux autres grands secteurs industriels de la Gaspésie : les domaines halieutique et éolien.Les diverses combinaisons technologiques utilisant le carbone comme intrant permettent le développement des industries halieutiques, en particulier dans le domaine de la production d\u2019algues aux fins énergétiques, alimentaires ou pharmaceutiques.Cette production peut elle-même être mise en boucle avec le développement éolien en offrant un débouché à l\u2019électricité produite localement plutôt qu\u2019en soumettant son développement à un hypothétique marché d\u2019exportation.Personne ne soutient que ce serait facile.Mais les compétences existent dans plusieurs de ces domaines. 81 L\u2019Action nationale \u2013 Juin-Septembre 2017 Des projets audacieux pourraient en attirer d\u2019autres.Ils pourraient également soutenir et accélérer le développement des institutions de recherche existantes et, qui sait ?, en favoriser la création de nouvelles.Il ne suffira pas, évidemment, d\u2019en avoir la volonté, il faudra en avoir les moyens.Il faudra très certainement les obtenir de l\u2019État.Des investissements publics vont être nécessaires.Il faudra développer des argumentaires économiques solides et se mobiliser pour les exiger.Mais il faudra aussi se tourner vers d\u2019autres sources de financement, celles où s\u2019accumule l\u2019épargne de centaines de milliers de Québécoises et de Québécois.Le président du Mouvement Desjardins a pris l\u2019engagement d\u2019accroître les investissements dans le développement régional et promis d\u2019y consacrer la somme de cent millions de dollars.Il est resté vague sur le calendrier et les modalités.Il faut l\u2019interpeller.Il n\u2019y aucune raison pour que les possibles que je viens d\u2019évoquer ne fassent pas l\u2019objet de ces investissements.Un fonds de dix millions de dollars pour soutenir un incubateur d\u2019entreprises et l\u2019accompagnement de nouveaux agriculteurs donnerait une impulsion décisive à l\u2019agriculture gaspésienne.Un engagement ferme de Desjardins à soutenir un projet de faire de Port-Daniel/Gascons un laboratoire de développement d\u2019industries de pointe donnerait à la collectivité et à toute la région les moyens d\u2019élargir et diversifier sa base industrielle.Investissement Québec, les Fonds de travailleurs, la Caisse de dépôt pourraient et devraient prendre part à ces initiatives.Il faut les inviter à sortir des sentiers battus et à prendre des initiatives pour susciter l\u2019émergence de projets.Les problèmes de développement de la région ne sont pas des problèmes de capitaux.Les moyens financiers sont là.Les solutions requises supposent qu\u2019on connecte les 82 L\u2019Action nationale \u2013 Juin-Septembre 2017 réservoirs de capitaux sur le milieu, ce qui est loin d\u2019être le cas actuellement.C\u2019est pourtant là que la mobilisation de la société civile pourrait faire la différence.Une attention plus exigeante à l\u2019endroit des investissements locaux et régionaux des caisses de retraite pourrait faire une énorme différence.À combien se chiffrent les placements des caisses de retraite des commissions scolaires, du cegep, de l\u2019UQAR dans la région ?Je vous le donne en mille : à pratiquement rien.L\u2019épargne des Gaspésiens sort de la région, elle ne sert pas son développement.On pourrait en dire autant des investissements des compagnies d\u2019assurances auxquelles les organisations, municipalités et particuliers versent littéralement des milliards chaque année.Il n\u2019y a pas de problème d\u2019argent.C\u2019est une question de canalisation de l\u2019argent : si dans les appels d\u2019offre publics les donneurs d\u2019ordre prenaient le soin de placer des exigences d\u2019investissement local, le visage de bien des localités changerait.C\u2019est possible de le faire tout en respectant les contraintes de gestion des risques des portefeuilles, ou encore des traités de libre-échange.Il faut d\u2019abord le vouloir et ensuite déployer l\u2019imagination et les compétences pour le faire.On pourrait passer des heures à examiner tout le potentiel des circuits courts d\u2019achat local que pourraient déployer les écoles, les CPE, les hôpitaux, les centres d\u2019hébergement.Ce n\u2019est pas vrai que les institutions sont condamnées à rester dans les griffes des multinationales de l\u2019alimentation, des grandes chaînes et des cartels.La société civile pourrait faire toute une différence si dans tous les replis de la vie quotidienne elle faisait preuve de vigilance et d\u2019intérêt pour la construction et le contrôle de son économie.Les solutions peuvent emprunter tout aussi bien les voies de l\u2019économie sociale que de la concertation avec les industries privées.Tout est affaire de détermination et de rigueur dans la conduite des affaires. 83 L\u2019Action nationale \u2013 Juin-Septembre 2017 La prospérité est l\u2019affaire de tous.Ce n\u2019est pas seulement l\u2019affaire des gens d\u2019affaires et de ceux qu\u2019on appelle communément les décideurs.La densification du tissu économique, l\u2019élargissement des possibilités de travailler et s\u2019établir dans des collectivités vivantes peuvent et doivent bénéficier des apports de tous.« Chacun fait selon sa façon » comme dit la chanson de Gilles Vigneault.Les espaces d\u2019initiative sont immenses, et le potentiel l\u2019est tout autant.Je veux bien reconnaître que les marges de manœuvres sont souvent très étroites.Mais c\u2019est justement par la concertation qu\u2019on pourra créer les moyens de les élargir.Le développement de la Gaspésie sera d\u2019autant plus stimulant que la région aura le goût et prendra les moyens de se définir comme une société de projets.Une société capable de prendre des risques, y compris celui de se tromper, parce qu\u2019elle aura réalisé que la culture du succès passe par l\u2019expérimentation et le retour sur ses échecs comme sur ses réalisations.Sur cette base, et sur cette base seulement, la région pourra nouer des alliances stratégiques avec des intervenants du développement au Québec pour se donner les moyens de réussir et concrétiser cette culture du succès.J\u2019espère vous en avoir donné l\u2019appétit.La preuve est faite que le dépassement est possible.J\u2019ai, quant à moi, la certitude que la Gaspésie en est capable.q Xavier Barsalou-Duval Député de Pierre-Boucher\u2014Les Patriotes \u2014Verchères Nr NS: BLOC A PAE 1625, boulevard Lionel-Boulet, bureau 202 Varennes (Québec) J3X 1P7 Téléphone : 450 652-4442 Courriel : xavier barsalou-duval@parl gé ca Gabriel Ste-Marie Député lédéral de Joliette Circonscription 436, rue St-Viateur Joliette (Québec) JéE 3B2 \\ N Tél.: 450 752-1940 Téléc.: 450 752-1719 Sans frais : L 800 265-1940 MICHEL BOUDRIAS Député de Terrebonne parole en nates d'Anci né combattants, de Défense ro onale, de Sécurité publia ¢ et de Séqur rfté nationale Rud Pen Dossier Actes du colloque commémoratif sur les retombées de la visite du général de Gaulle au Québec en juillet 1967 organisé par la Société du patrimoine politique du Québec (SOPPOQ).Intitulé « Vive le Québec libre ! », le colloque s\u2019est tenu les 26 et 27 mai 2017 à la Maison Ludger-Duvernay à Montréal.Dossier «Vive le Québec libre ! » Colloque commémoratif De la grandeur française en Amérique - Me Maxime Laporte 86 De Gaulle en notre temps - Guy Bouthillier 90 Le Québec dans la politique internationale du général de Gaulle - Jean-Paul Bled 101 La vision gaullienne de la nation exprimée lors de sa visite au Québec - Denis Monière 109 De Gaulle, Pearson : l\u2019impossible dialogue - Éric Bédard 120 De Gaulle se souvient de la dette de Louis XV - Gaël Nofri 133 Le voyage du général de Gaulle et l\u2019accélération de la coopération - Samy Mesli 155 France-Québec : la langue, un signe de souveraineté - Philippe de Saint Robert 169 86 Dossier Me Maxime Laporte* De la grandeur française en Amérique Il nous avait compris, le vieux général.Mieux que nous-mêmes, lui savait, voyait, entendait qu\u2019il y avait ici de la grandeur à fabriquer.Refoulée par deux siècles d\u2019anglitude, cette grandeur toute française qui, ayant épousé ce vaste continent, habite au creux de notre âme, cette grandeur était enfin appelée à éclore.Il fallait tirer ce peuple des limbes de l\u2019Histoire, en invitant par la même occasion ses habitants à déguédiner.Il fallait régler notre sort et rendre à la Francophonie ce qui lui appartient.C\u2019est bien ce que de Gaulle voulut faire, un certain mois de juillet 1967, lui qui sans détour, nous reconnut une faculté de liberté et d\u2019envergure et plus encore ; une stature digne d\u2019un authentique statut de Nation et d\u2019État.La plupart adorèrent.Après Jean le Baptiste, l\u2019homme ferait presque figure de nouveau saint patron pour les Français du Canada, eux dont * 80e Président général de la Société Saint-Jean-Baptiste de Montréal L\u2019Action nationale \u2013 Juin-Septembre 2017 87 V I V E L E Q U É B E C L I B R E - C O L L O Q U E C O M M É M O R A T I F les patrons ordinaires, à l\u2019usine et sur les chantiers, n\u2019avaient jamais été que des boss parlant tout autrement\u2026 Jamais n\u2019avions-nous vu un sauveur de si proche, véritable miracle en chair et en os, saluant triomphalement la foule depuis sa Lincoln décapotable, tel un Pape dans sa Papemobile.D\u2019autres abhorrèrent.On cria à l\u2019immixtion dans nos affaires de la part d\u2019un chef d\u2019État étranger \u2013 pourtant pas si étranger que ça.C\u2019était là oublier que nos affaires n\u2019ont jamais été nos affaires.Et les « vraies affaires » encore moins.Comme disait René Lévesque, il s\u2019agit d\u2019un peuple qui, pendant longtemps, s\u2019est contenté, pour ainsi dire, de se faire oublier pour survivre.Depuis le XVIIe siècle, les Canadiens, devenus Canadiens français puis Québécois seront demeurés sans discontinuer les simples sujets de puissances tierces, fussent-elles française, anglaise, vaticane, canadienne, américaine\u2026 Qu\u2019un monarque venu de la vieille mère patrie invite à ce que notre propre voix se fasse verbe en ce pays, voilà qui n\u2019est pas banal.Après trois siècles et demi d\u2019une odyssée prodigieuse à destination de notre terre promise à nous, nous allions enfin arriver à ce qui commence.Pour la première fois de notre histoire, à travers le regard de cette France haute de six pieds quatre pouces, nous nous sentions exister proprement.Il ne nous resterait qu\u2019à faire bon usage de notre personnalité retrouvée\u2026 Décidément, de Gaulle entretenait une certaine idée du Québec.Il avait constaté le caractère artificiel, illégitime et non historique du régime d\u2019Ottawa.Visionnaire, il avait forcément prévu que sur ce sous-continent appelé Canada, des pays naturels, le Québec au premier chef, verraient le jour L\u2019Action nationale \u2013 Juin-Septembre 2017 88 V I V E L E Q U É B E C L I B R E - C O L L O Q U E C O M M É M O R A T I F et s\u2019imposeraient de plus en plus sur l\u2019échiquier politique, économique, international, face à un État central canadien plutôt fragile tout compte fait.Par ailleurs, le général avait évidemment bien saisi la nécessité de renforcer la Francophonie internationale vis-à-vis de la montée en force et en influence du bloc anglo-saxon, auquel il sera toujours de notre devoir de faire contrepoids, ne serait-ce que dans l\u2019intérêt des plus petites puissances et des cultures en proie à cette hégémonie néocoloniale.Avant de mourir, de Gaulle a donc voulu accélérer le pas de l\u2019Histoire, en s\u2019assurant que ce qui devait être dit soit dit et ce qui devait être fait soit fait.Au-delà des logiques de la géographie politique, les peuples ont le pouvoir de se réinventer pour le mieux.C\u2019est ainsi que le président et père de la Ve République transforma littéralement le Chemin du Roy en Chemin de la Libération, notre Libération, réparant partiellement au passage les conséquences malheureuses des quelques négligences de Louis XV à l\u2019endroit de la Nouvelle-France.Quel gâchis que nous n\u2019ayons pas encore emprunté cette voie libératrice qu\u2019il nous a si brillamment ouverte du haut du balcon de l\u2019Hôtel de Ville.Combien d\u2019années, combien de générations perdrons-nous encore à bouder notre salut ?À constater l\u2019état de sclérose qui affecte notre vie sociale et politique, ce n\u2019est pas demain la veille, hélas, que les paroles providentielles du général se traduiront en actes.En 2017, 50 ans après sa venue au Québec, le « Vive le Québec libre ! » de Charles de Gaulle est toujours source de malaises chez les plus domestiqués d\u2019entre nous\u2026 À tel point qu\u2019on peine à obtenir l\u2019assentiment des autorités L\u2019Action nationale \u2013 Juin-Septembre 2017 89 V I V E L E Q U É B E C L I B R E - C O L L O Q U E C O M M É M O R A T I F montréalaises afin d\u2019accéder au fameux balcon d\u2019où nous souhaiterions lui rendre un hommage décent, le temps d\u2019une courte cérémonie le 24 juillet au soir\u2026 C\u2019est bien la preuve que le combat du général reste encore à parachever et se révèle plus que jamais d\u2019actualité.C\u2019est pourquoi la Société Saint-Jean-Baptiste de Montréal, fondée en 1834, foyer du combat patriotique québécois, persistera sans relâche à honorer la mémoire de ce grand parmi les grands.Don de l\u2019éditeur Michel Brûlé, le buste qui s\u2019impose fièrement devant la Maison Ludger-Duvernay, située au 82, rue Sherbrooke Ouest en notre belle métropole française des Amériques, en est certes un témoignage éloquent.Aussi, sous l\u2019impulsion de son ancien Président général, le professeur Guy Bouthillier, la Société a souligné, depuis 1977, chaque grand anniversaire de cet événement historique.Nous remercions encore une fois monsieur Bouthillier pour sa contribution extraordinaire au succès de ces commémorations, lui qui est également l\u2019auteur de l\u2019exposition qui a présentement cours ici même.Surtout, chacune de nos actions eu égard à l\u2019avancement des intérêts de notre peuple et à la défense de ses droits et de son statut s\u2019avère imprégnée de la vision porteuse de De Gaulle.Face aux attaques incessantes de nos adversaires à l\u2019endroit du Québec français, et à la servilité de ceux qui se complaisent dans la médiocrité, nous resterons debout et combattifs afin que vive en nous ce Québec libre auquel nous aspirons si ardemment, et qu\u2019il se réalise.Vive le Québec libre ! Vive la République ! Et vive la France ! q 90 Dossier Guy Bouthillier* De Gaulle en notre temps Mon seul souci en venant chez vous était de vous rendre service\u2026 ce sera à vous, au peuple du Québec, de dire si j\u2019y ai réussi, car la suite vous appartient.Charles de Gaulle, 25 juillet 19671 De Gaulle n\u2019est pas arrivé dans notre histoire comme un cheveu dans la soupe, un beau soir d\u2019été en juillet 1967.Et, pourtant, à écouter les commentaires des uns et les réminiscences des autres, c\u2019est bien ce que pense le grand nombre.Et c\u2019est pour briser cette impression que j\u2019ai pensé faire avec vous aujourd\u2019hui une petite excursion dans notre temps, que je ferai en deux étapes, une première en remontant autour de 1960, une deuxième plus haut encore, vers 1940.Autour de 1960 C\u2019est au cours de quatre automnes successifs, de 1958 à 1961, que les circonstances favorables commencent à s\u2019additionner et les étoiles à s\u2019aligner : l\u2019automne 1958, quand de Gaulle 1 Propos tenus par le général à Jean-Marc Léger après le dîner offert par le gouvernement français au pavillon de la France, le 25 juillet 1967.Cité par l\u2019auteur, in Le temps dissipé, p.340-341.* Professeur honoraire à l\u2019Université de Montréal et ancien président de la Société Saint-Jean-Baptiste L\u2019Action nationale \u2013 Juin-Septembre 2017 91 V I V E L E Q U É B E C L I B R E - C O L L O Q U E C O M M É M O R A T I F fonde sa nouvelle République ; l\u2019automne 1959, quand de Gaulle annonce, le 16 septembre, que la politique de la France à l\u2019égard de l\u2019Algérie sera dorénavant fondée sur le principe du droit des peuples à l\u2019autodétermination ; l\u2019automne 1960, quand, dans la foulée d\u2019un changement politique au Québec, Georges-Émile Lapalme, cherchant de nouveaux horizons, regarde du côté de Paris où on le mettra en contact avec André Malraux, et que de ces conversations sortiront rapidement l\u2019idée d\u2019installer une présence du Québec à Paris, idée qui se concrétisera au cours du quatrième de ces automnes successifs, plus précisément le 5 octobre 1961.Deux indices En même temps que se déroulent ces événements importants, et à un niveau modeste discret, moins sensationnel, on voit apparaître au Québec, très tôt, fin des années 1950, des indices qui montrent que, déjà, de Gaulle ne laisse pas indifférent.Je vous en propose ici deux.La toponymie Un premier indice, tiré de notre toponymie, et plus précisément des noms que l\u2019on donne aux nouvelles villes qui se créent alors autour de Montréal notamment (Ville d\u2019Anjou en 1956, Candiac et Fontainebleau en 1957).Vers la fin des années 1950, de grands promoteurs immobiliers achèvent d\u2019acheter et de regrouper des terres agricoles au nord de Montréal et de l\u2019île Jésus.Ils en amasseront suffisamment pour prétendre en faire la base d\u2019une nouvelle municipalité.Ils s\u2019adressent donc à l\u2019Assemblée législative, plus précisément à son Comité des bills privés.Comme ces promoteurs viennent de Montréal et que ces terres se trouvent dans le voisinage de Rosemère, le projet de loi de création sera introduit sous le nom de Montrose.Et c\u2019est sous ce nom L\u2019Action nationale \u2013 Juin-Septembre 2017 92 V I V E L E Q U É B E C L I B R E - C O L L O Q U E C O M M É M O R A T I F que ce projet cheminait tout bonnement jusqu\u2019au jour où Maurice Duplessis lui-même prit l\u2019affaire en main et décida que la future municipalité porterait le nom de Ville de Lorraine, en souvenir justement, nous dit un auteur2, de la Croix de Lorraine.Et pour être bien sûrs que tout le monde comprenait, les responsables tracèrent sur le plan de leur futur royaume un grand axe auquel ils donnèrent le nom de boulevard de Gaulle, et c\u2019est sur cet axe qu\u2019ils installeront leur futur hôtel de ville (au numéro 33).C\u2019est un premier indice que de Gaulle est déjà présent dans l\u2019esprit de nos dirigeants.Le vocabulaire politique Un deuxième indice, tiré celui-là de notre vocabulaire politique.En effet, on voit apparaître chez certains de nos hommes politiques, lesquels cherchent à se l\u2019approprier (ou à tout le moins à l\u2019apprivoiser) un mot nouveau, proprement gaullien, celui de grandeur.Entre autres, deux de nos hommes politiques qui seront au cours des années 1960 des acteurs agissants, des figures marquantes, et aussi, on le verra, des interlocuteurs directs du général de Gaulle : En 1959 \u2013 j\u2019allais dire « dès 1959 » -, le chef du parti libéral du Québec, dans sa montée vers le haut, publie un livre programmatique, Jean Lesage s\u2019engage, et donne à son chapitre de conclusion le titre suivant : « Vers une politique de grandeur nationale3.» En 1959, toujours, un ancien maire de Montréal, qui va bientôt le redevenir, et pour longtemps, lance un livre programmatique, Jean Drapeau vous parle, dans lequel lui aussi nous parle de grandeur : 2 Fournier, Pierre, Au cœur des gens Ville de Lorraine 1960-2010, éditions Textes et contextes, 2010, voir p.35.3 Jean Lesage s\u2019engage.Libéralisme québécois d\u2019aujourd\u2019hui.Jalon de doctrine par J.Lesage.Présentation de René Paré, 1959). L\u2019Action nationale \u2013 Juin-Septembre 2017 93 V I V E L E Q U É B E C L I B R E - C O L L O Q U E C O M M É M O R A T I F Tout ce qu\u2019il y a aujourd\u2019hui dans cette province de dignité blessée, de liberté frémissante, de volonté de progrès et d\u2019espérance invincible, tout cela doit enfin se traduire dans une politique exaltante où se confondent l\u2019épanouissement de l\u2019homme et la grandeur de l\u2019État (p.72).Et un peu plus loin : Non, il n\u2019est pas vrai que les régimes de petits politiciens véreux que nous avons connus depuis trop longtemps aient réussi à supprimer chez les nôtres ce sens de la grandeur, cette soif de la liberté et ce goût du risque inséparables (chez) tous les peuples qui méritent de vivre et de s\u2019épanouir (p.119)4 Assez naturellement, ce mot trouvera aussi sa place dans le vocabulaire prophétique du mouvement indépendantiste, comme en témoigne, entre autres, l\u2019exhortation finale de Marcel Chaput dans son libre paru en septembre 1961 Pourquoi je suis séparatiste : Canadiens français qui souhaitez la libération de l\u2019homme et la Grandeur française en Amérique, Canadiens français qui vous reconnaissez une parenté spirituelle avec les 25 nations et les 150 millions de parlant français dans le monde, criez, vous aussi, votre soif de Liberté et d\u2019Indépendance.Vous vous le devez à vous-mêmes ; vous le devez à votre peuple ; vous le devez à la Civilisation5.Une première grande réalisation Mais l\u2019homme ne vit pas que de noms de rues ou de villes, ou même de grands mots forts et claironnants.Il lui faut autre chose, et d\u2019abord, un toit, une Maison, idéalement avec des fenêtres qui ouvrent larges sur l\u2019horizon lointain.C\u2019est ainsi qu\u2019après les quatre automnes et les deux indices voici une première grande et belle réalisation, concrète et durable, qui témoigne de la présence de De Gaulle dans notre vie : la 4 Jean Drapeau vous parle 5 Chaput, Marcel : Pourquoi je suis séparatiste, 1961, p.156. L\u2019Action nationale \u2013 Juin-Septembre 2017 94 V I V E L E Q U É B E C L I B R E - C O L L O Q U E C O M M É M O R A T I F « Maison » du Québec, la « Délégation du Québec », dont l\u2019inauguration officielle se fit en octobre 1961 (Cette date est un important marqueur du début des rapports officiels, d\u2019État à État, entre la France et le Québec.Citons ici René Lévesque dans la chronique qu\u2019il publia dans le Dimanche-matin, du 23 juillet 1967, soit le jour même de l\u2019arrivée de De Gaulle au Québec : La France n\u2019a pas besoin de nous.C\u2019est nous qui avons besoin de la France.N\u2019ayons pas peur de le dire.De Gaulle ne le dira pas, mais il le sait.Il y a longtemps qu\u2019il le sait et qu\u2019il le prouve avec une discrète efficacité6.Ou encore, en novembre 1977, devant les députés français rassemblés par Edgar Faure : Dès 1961, le général avait tenu à présider avec le premier ministre Lesage à de véritables retrouvailles entre la France et le Québec.Dès 1961, il se donnait la peine d\u2019étudier le dossier de ce rejeton unique que nous sommes7.Le 5 octobre 1961, ce fut à Paris un beau jour de fête et de fierté.Certes, la population du Québec \u2013 le peuple du Québec, dirait le Général \u2013 n\u2019est pas, n\u2019est pas encore de la fête, en tout cas, il n\u2019y est pas directement.Mais les grands journaux qu\u2019il lisait, eux, sont présents à la fête, et c\u2019est à pleines pages et quatre jours de suite, qu\u2019ils feront participer leurs lecteurs à cette fête.Relisons quelques titres : « Le drapeau du Québec flotte sur Paris » (Le Devoir, 6 octobre), « L\u2019État du Québec s\u2019implante en Europe » (Le Soleil, 5 octobre), « Une ambassade du Québec à Paris » (La Presse, 5 octobre), « L\u2019État du Québec, symbole d\u2019un réveil » (La Presse, 6 octobre), 6 Dimanche-matin, 23 juillet 1967, reproduit dans Le Monde, 25 juillet 1967.7 René Lévesque, « Comment les \u201cCanadiens\u201d de l\u2019Ancien Régime et les Canadiens français de naguère sont devenus les Québécois d\u2019aujourd\u2019hui ».Texte intégral du message de M.Lévesque aux parlementaires français.Le Devoir, 3 novembre 1977. L\u2019Action nationale \u2013 Juin-Septembre 2017 95 V I V E L E Q U É B E C L I B R E - C O L L O Q U E C O M M É M O R A T I F « Réception fastueuse à l\u2019Élysée » (Le Soleil, 6 octobre), titre appuyé d\u2019une photo à la Une du général de Gaulle ayant à ses côtés Jean Lesage, tous deux en habit de gala, accueillant les nombreux et distingués invités.Et quand Jean Lesage n\u2019est pas en tenue de soirée à l\u2019Élysée, il est reçu à l\u2019Académie française, une première pour un chef d\u2019État étranger depuis le tsar de Russie en 1894, ou encore à la Comédie-française où sa présence est soulignée solennellement, comme il est coutume pour des dignitaires de haut rang8.Il est aussi reçu à l\u2019hôtel de ville de Paris, où il lance (mais ce n\u2019est pas du haut du balcon) : « Nous ne voulons pas être le satellite culturel des États-Unis ».Ou encore, comme il dira ailleurs : « Le Québec s\u2019est engagé en quelque sorte dans un processus d\u2019autoréalisation pour lequel il se donne les instruments et les institutions nécessaires et par lequel il entend désormais vivre comme peuple adulte ».Décidément, cette inauguration officielle de la Délégation, cette fastueuse réception à l\u2019Élysée, l\u2019allocution qu\u2019y prononça de Gaulle, rien de tout ça n\u2019était anodin : à Montréal, dans son bureau du Nouveau Journal, Jean-Louis Gagnon, le patron du journal, réfléchissant sur la chose, écrira ceci : « Il est fort possible qu\u2019un jour on tienne (ce voyage) pour la première manifestation publique du réaménagement amorcé de la Confédération canadienne », avant d\u2019ajouter : 8 Pour quelques dignitaires qui y participent, c\u2019est une multitude qui s\u2019en trouve honorée par ces grandes réceptions.En témoigne la lettre que Doris Lussier envoya à Daniel Johnson à l\u2019occasion de la réception qui lui fut faite à Paris en mai 1967 : « Mon cher Daniel,/J\u2019étais tellement fier de mon Québec à la lecture quotidienne des nouvelles de ton voyage à Paris, cela me remplissait d\u2019une telle émotion et d\u2019une telle fierté que je n\u2019ai pu m\u2019empêcher de te le dire.Je sais qu\u2019elle te fera plaisir aussi./Que le premier ministre du Québec soit reçu par le président de la France d\u2019une façon aussi somptueusement brillante et avec une affection aussi ostensible, ça m\u2019a remué.Je t\u2019en félicite de tout mon cœur et je m\u2019associe à toute la joie que tu as dû en ressentir.» (Lettre à Daniel Johnson en date du 18 mai 1967.Encore Doris!.Propos inattendu d\u2019homme de conviction.Stanké) L\u2019Action nationale \u2013 Juin-Septembre 2017 96 V I V E L E Q U É B E C L I B R E - C O L L O Q U E C O M M É M O R A T I F Il est somme toute naturel que certains parmi nous songent aussi à invoquer le droit des peuples à disposer d\u2019eux-mêmes9 » Et pour sa part, dans son bureau du Devoir, le caricaturiste nous montre un de Gaulle le doigt prophétique levé, s\u2019adressant à Jean Lesage, lui disant : « Et je maintiens\u2026 que chez vous\u2026 Canadiens\u2026 il y a aussi un problème d\u2019autodétermination10.» L\u2019ouverture de la Délégation générale fut un grand moment, célébré comme tel.Guy Frégault, l\u2019historien et haut fonctionnaire, en estima ainsi la valeur : « Le sentiment s\u2019imposait à nous que nous sortions d\u2019un enclos et que notre existence prenait une nouvelle dimension.Par le large boulevard que nous ouvrait la France, nous entrions dans le monde francophone.» Que tout cela fut rendu possible par la volonté de De Gaulle, il suffira de lire Claude Morin, lui aussi témoin et acteur de ces événements, pour s\u2019en convaincre : Le rôle qu\u2019ont joué la France et particulièrement de Gaulle dans l\u2019émergence internationale du Québec a été tout à fait déterminant, essentiel même.Cet apport, ou mieux, cette complicité s\u2019est manifestée dès le début, au moment de la mise sur pied de la Délégation générale du Québec à Paris11.Le voyage du Général en avril 1960 « Ville de Lorraine », « Boulevard de Gaulle », « Grandeur », « Grandeur nationale », « Grandeur française », « État du Québec », « Ambassade du Québec », « Autoréalisation du Québec », « autodétermination », tout ça est bien joli.Mais, me direz-vous, si vous avez les yeux rivés sur juillet 1967 et les oreilles bourdonnantes du « Vive le Québec Libre », vous 9 « La Confédération recommencée », Opinions, Jean-Louis Gagnon, Le Nouveau Journal, mardi 10 octobre 1961.10 Le Devoir, 6 octobre 1961.11 Morin, Claude, « L\u2019émergence internationale du Québec.La société québécoise après trente ans de changements », IQRC, 1990. L\u2019Action nationale \u2013 Juin-Septembre 2017 97 V I V E L E Q U É B E C L I B R E - C O L L O Q U E C O M M É M O R A T I F me répondrez que nous sommes encore loin du compte.En apparence, oui.En ces années 1960-1961, il parlait volontiers du Canada français et des Canadiens français, mais pas du Québec (et de son statut) et, en tout, jamais des Québécois.Mais avant de conclure, jetons un regard, non pas sur un automne cette fois, mais sur un printemps, celui de 1960, en avril précisément.Parce que, ce mois-là, de Gaulle est venu au Québec, non pas il est vrai comme le « chef de la mère patrie », le chef de la Francophonie mondiale venu se ressourcer auprès de son rejeton nord-américain (comme il le fera en 1967).Il est venu plutôt dans le cadre d\u2019un voyage qu\u2019il entreprit en tant que chef d\u2019un des « Quatre Grands », comme on disait encore parfois à l\u2019époque, celui des Quatre qui, justement, aurait la charge d\u2019accueillir dans quelques semaines la Conférence au Sommet de Paris, et que, pour bien se préparer à jouer son double rôle d\u2019hôte et de porte- parole du « Monde libre », il fit la tournée des capitales des pays amis.Londres, d\u2019abord, du 5 au 8 avril, Washington et les États-Unis plus tard, du 22 au 29 avril.Entre les deux, il y eut le Canada, pays où il était venu deux fois à l\u2019occasion de la guerre (en juillet 1944 et en août 1945).Il y avait été reçu avec tous les égards par Mackenzie King, et il le sera, cette fois-ci par John Diefenbaker, le 19 avril.Ce voyage d\u2019avril 1960 se situait, pour de Gaulle, sur le plan de la politique étrangère et relevait de la conduite de la diplomatie en ces années de guerre froide et de querelle autour du statut de Berlin, toutes choses qui ne sont pas de la compétence d\u2019une province.Néanmoins, loin de faire l\u2019impasse sur le Québec, de Gaulle choisit d\u2019y consacrer le plus clair de ses heures canadiennes, à Québec d\u2019abord, puis à Montréal.Un choix que ne manquera pas de souligner André Laurendeau, qui en fut touché : L\u2019Action nationale \u2013 Juin-Septembre 2017 98 V I V E L E Q U É B E C L I B R E - C O L L O Q U E C O M M É M O R A T I F Qu\u2019il ait néanmoins décidé de consacrer quelques jours au Canada ; qu\u2019à l\u2019intérieur de ce voyage trop rapide, il ait donné au Canada français le plus clair de son temps et de ses préoccupations : c\u2019est un hommage auquel nous ne pouvons pas ne pas être profondément sensibles [\u2026] Aussi, l\u2019hommage, venant d\u2019un tel homme, acquiert-il un prix inestimable.Nous étions heureux que la France nous rende visite, et comblés qu\u2019elle s\u2019incarne dans de Gaulle12.À Québec, il dit des choses belles et bonnes à entendre, aussi bien à l\u2019Université Laval, où il fut accueilli par Mgr Parent, qu\u2019au Château Frontenac, où il fut reçu par Antonio Barrette et à l\u2019hôtel de ville alors dirigé par Wilfrid Hamel.Belles et bonnes à entendre, parce qu\u2019elles parlaient de nous, non par rapport au passé, mais par rapport à l\u2019avenir13, au rôle que nous étions appelés à jouer en tant qu\u2019entité française sur le continent nord-américain.Écoutons-le au déjeuner offert par la Ville de Montréal au moment où il reprenait, pour les accentuer, ses propos de Québec : Ce que vous êtes est très important, pour le Canada bien entendu, pour la France aussi\u2026 et j\u2019ajoute, pour le monde, car il est essentiel, vous le savez tous, qu\u2019il y ait sur cet immense continent américain, une réalité française vivante, une pensée française, qui dure, qui est indispensable pour que tout ne se confonde pas dans une sorte d\u2019uniformité.Il a fallu qu\u2019il y eût votre flamme, vous l\u2019avez entretenue, elle brûle, je vous félicite.Je vous en remercie aussi pour la France, car elle le sait14.12 Laurendeau, André, « De Gaulle parmi nous », Le Devoir, le 22 avril 1960.13 Cette préférence pour l\u2019avenir sur le passé a été bien mis en lumière par Laurendeau dans ce même éditorial du 22 : « Chaque fois c\u2019est notre avenir qu\u2019il saluait autant que notre passé commun.Il n\u2019est pas de ceux qui se contentent d\u2019honorer les morts : il n\u2019est pas au service d\u2019une grandeur déchue.Son instinct le porte à désirer, non des fidélités nostalgiques, mais les restaurations et les nouveaux départs ».14 Le Devoir, vendredi 22 avril 1960, p.7 L\u2019Action nationale \u2013 Juin-Septembre 2017 99 V I V E L E Q U É B E C L I B R E - C O L L O Q U E C O M M É M O R A T I F Mais, insisterez-vous, il n\u2019a pas parlé du tout du Québec, de son statut d\u2019État, de son avenir.À quoi je répondrai qu\u2019au cours de ce voyage en Amérique du Nord, il a, chaque fois que l\u2019occasion se présentait, parlé du droit des peuples \u2013 de tous les peuples de la terre - à disposer d\u2019eux-mêmes, et notamment là où ça comptait le plus, à Washington, le 25 avril, devant les deux chambres réunies du Congrès, thème qu\u2019il reprendra ensuite à New York, puis à San Francisco : Ce qui a conduit et maintient la France à vos côtés, c\u2019est, avant tout, son âme millénaire, sa tradition qui fait d\u2019elle un champion de la liberté, son idéal qui a pour nom les Droits de l\u2019Homme, sa conviction qu\u2019en fin de compte l\u2019ordre du monde exige la démocratie dans le domaine national et le droit des peuples à disposer d\u2019eux-mêmes sur le plan international15.Or ces propos qu\u2019il avait tenus à Washington et ailleurs aux États-Unis au lendemain de son séjour au Québec, il les avait aussi exprimés à Ottawa devant l\u2019aréopage politique réuni autour de Diefenbaker, la veille de son arrivée chez nous.Écoutons-le parler de la France millénaire, « à qui sa stabilité et sa puissance renaissante ne font que rendre plus clair son devoir universel, plus lumineux son idéal qui consiste à vouloir que les autres disposent librement d\u2019eux- mêmes, comme elle le veut pour sa part16 ».Juste avant d\u2019arriver au Québec, puis juste après en être parti.Et il ne pensait pas à nous ?C\u2019est par diplomatie, par habileté, qu\u2019il n\u2019aura pas voulu nous bousculer \u2013 comme il 15 Discours et messages, tome 3, p.198.Puis, à New York, le 26 avril, reçu par le maire Robert Wagner : « La France cherche à faire en sorte que tous les hommes et tous les peuples de la terre disposent librement d\u2019eux-mêmes, car c\u2019est seulement dans ces conditions qu\u2019ils pourront se trouver au degré voulu de dignité de notre espèce » (à la p.202) 16 Discours et messages, tome 3, p.185. L\u2019Action nationale \u2013 Juin-Septembre 2017 100 V I V E L E Q U É B E C L I B R E - C O L L O Q U E C O M M É M O R A T I F le fera un peu, beaucoup avec nos notables en juillet 196717.Mais il savait que quelque chose ici commençait à lever.Connaissait-il déjà \u2013 il la connaîtra plus tard, c\u2019est sûr \u2013 la célèbre phrase de Jean Drapeau dans son livre précité de 1959 : Ah ! Que s\u2019opère enfin la mobilisation de tous les hommes qui ont gardé le goût de la vérité et la foi en un Québec libre et rayonnant.Ils sauront que le grand combat que nous avons à mener passe par la double voie de l\u2019indépendance économique et politique, l\u2019une et l\u2019autre bases indispensables de notre avenir18.17 Témoignage de Jacques Parizeau : « Je ne peux qu\u2019apporter le témoignage d\u2019un acteur parmi d\u2019autres qui, sur la scène québécoise, fut bousculé, bouleversé, comme tant de Québécois, par une phrase qui, dans un tournant majeur de l\u2019histoire du Québec, fut louée comme un coup de tonnerre et demeure, dans la conscience collective des Québécois, un point de repère de l\u2019histoire et un cri vers l\u2019avenir.» « Une phrase dans la vie d\u2019un peuple », Le Devoir, 22/23 juin 1996.18 Drapeau, Jean, op.cit.p.120. 101 Dossier Le voyage du général de Gaulle au Québec en juillet 1967 doit d\u2019abord se lire comme l\u2019accomplissement d\u2019un devoir de mémoire.Une dimension capitale quand on connaît le rôle de l\u2019histoire comme ressort de sa pensée et de son action.Elle apparaît déjà le 5 octobre 1961 dans le toast à l\u2019adresse de Jean Lesage, le premier ministre du Québec, visite qui marque l\u2019amorce officielle de la relation privilégiée entre la France et le Québec.D\u2019emblée, le Général y observe : « Il n\u2019y a pas de temps écoulé qui ait pu effacer de l\u2019esprit et du cœur de la France la pensée et la nostalgie de ceux de ses enfants qu\u2019elle y avait laissés là-bas voici tantôt deux cents ans1.» À fortiori cette dimension est-elle au cœur du voyage de juillet 1967.Le Général y suit de Québec à Montréal « le chemin du Roy », celui-là même que le roi de France aurait suivi s\u2019il était venu dans la Nouvelle France.Ce chemin, c\u2019est le général de Gaulle, le président de la République française, le monarque républicain, qui l\u2019a remonté le 24 juillet 1967.Mais ce voyage n\u2019est pas seulement un rendez-vous de la Mémoire.Le Général y salue avec un bonheur évident la renaissance québécoise commencée sous le gouvernement 1 Général de Gaulle, Discours et Messages, Paris, Plon, t.3, p.353.Jean-Paul Bled* Le Québec dans la politique internationale du général de Gaulle * Professeur émérite à l\u2019Université de Paris-Sorbonne L\u2019Action nationale \u2013 Juin-Septembre 2017 102 V I V E L E Q U É B E C L I B R E - C O L L O Q U E C O M M É M O R A T I F de Jean Lesage, poursuivie et approfondie sous celui de Daniel Johnson.À travers cette renaissance, il voit s\u2019affirmer « l\u2019avènement d\u2019un peuple », idée-force qui, au terme d\u2019une marche triomphale le long du « Chemin du Roy », culmine dans le fameux discours du balcon de l\u2019hôtel de ville de Montréal.La date de ce voyage n\u2019est pas fortuite.Il n\u2019aurait pu être envisagé avant que ce mouvement de renaissance nationale n\u2019ait plongé des racines profondes dans la conscience du peuple québécois.Mais il est une autre raison au moment choisi par le général de Gaulle pour entreprendre cette visite.Celle-ci doit en effet se comprendre aussi comme un jalon fort dans l\u2019affirmation de sa politique d\u2019indépendance nationale, sa politique d\u2019une France aux mains libres.Dès les origines, l\u2019action du général de Gaulle a été commandée par cette exigence.Son entrée dans l\u2019histoire le 18 juin 1940 n\u2019a pas d\u2019autre sens.Son appel à la résistance est motivé par le refus de l\u2019asservissement de la France à l\u2019Allemagne et donc par la volonté de défendre son indépendance.Cette volonté, il ne l\u2019applique pas seulement à l\u2019ennemi.Elle explique aussi sa vigilance à l\u2019endroit des Alliés qui pourraient être tentés de profiter des circonstances pour porter atteinte aux intérêts, voire à la souveraineté de la France.D\u2019où ses rapports souvent tumultueux avec Churchill.D\u2019où ses relations régulièrement orageuses avec Roosevelt qui l\u2019obligent à se mettre à plusieurs reprises en travers de plans américains.Quand, après avoir quitté le pouvoir en janvier 1946, il reprend, un an plus tard, le combat politique à la tête du Rassemblement du peuple français (RPF), le général de Gaulle pose d\u2019emblée les options qui régiront ses choix en matière de politique étrangère et de défense dès qu\u2019il sera L\u2019Action nationale \u2013 Juin-Septembre 2017 103 V I V E L E Q U É B E C L I B R E - C O L L O Q U E C O M M É M O R A T I F revenu, en juin 1958, en charge des affaires de la France.Pour commencer, si, dans le contexte de la Guerre froide, il approuve l\u2019alliance atlantique, il marque les plus expresses réserves à l\u2019égard de l\u2019OTAN, à la participation de la France à un système miliaire intégré subordonné au commandement américain et donc à la politique des États-Unis.Il se montre pareillement critique à l\u2019endroit de l\u2019orientation prise dans les années 1950 par la construction européenne.S\u2019il s\u2019était montré très tôt favorable à un groupement des nations de l\u2019Europe occidentale, il n\u2019accepte pas que cette organisation prenne la forme d\u2019une structure intégrée dans laquelle les États perdraient leur souveraineté.Ces deux refus se rejoignent dans le combat qu\u2019il mène entre 1952 et 1954 contre le projet de communauté européenne de défense.Au nom du principe d\u2019indépendance nationale, il ne peut que rejeter une armée européenne par ailleurs intégrée à l\u2019OTAN dans laquelle l\u2019armée française serait versée et qui serait, au surplus, dans les faits, un auxiliaire de la politique américaine.Ainsi, lorsqu\u2019il revient au pouvoir en juin 1958, le général de Gaulle est porteur d\u2019un corps de doctrine inspiré par l\u2019exigence d\u2019indépendance nationale.La logique de cette revendication pour la France de la liberté de ses choix en matière de diplomatie et de défense est naturellement appelée à développer des conséquences.Elle ne peut manquer notamment de conduire le président de la Ve République à rejeter le système des blocs \u2013 il dénoncera « les hégémonies » qui se partagent le monde \u2013 et à bâtir une défense fondée sur la possession de l\u2019arme nucléaire qui soutiendra une politique étrangère ordonnée autour du principe d\u2019indépendance nationale.Il est vrai que certaines contraintes et certains freins empêchent le général de Gaulle, dans les premières années de sa présidence, de donner à la politique étrangère toute l\u2019ampleur qu\u2019il aurait souhaitée.Pour l\u2019expliquer, il y a L\u2019Action nationale \u2013 Juin-Septembre 2017 104 V I V E L E Q U É B E C L I B R E - C O L L O Q U E C O M M É M O R A T I F d\u2019abord ce constat très simple que certaines décisions demandent un processus de maturation.Cela est évident pour la sortie de la France de l\u2019OTAN qui ne sera officialisée qu\u2019en mars 1966, mais qui aura été préparée sur plusieurs années par des mesures préliminaires.D\u2019autre part, les années allant de 1958 à 1962 sont accaparées en même temps par la réforme de l\u2019État et par la question algérienne qui tient lieu pour le général de Gaulle de priorité absolue.Aussi longtemps que celle-ci n\u2019aura pas été tranchée, il ne disposera pas de toute la liberté de manœuvre nécessaire au développement d\u2019une grande politique étrangère tous azimuts.Le général de Gaulle n\u2019en met pas moins à profit ces années pour poser déjà des jalons et même prendre des décisions majeures qui engageront l\u2019avenir.Si les temps ne sont pas encore mûrs pour que la France sorte de l\u2019OTAN, il commence à préparer ce retrait.En mars 1959, il retire les forces navales françaises de la Méditerranée de l\u2019OTAN.Le 3 novembre suivant, un autre tournant majeur est pris.Devant le Centre des hautes études militaires, le général de Gaulle annonce la mise sur pied d\u2019une force de dissuasion nucléaire.Celle-ci sera l\u2019instrument de la politique d\u2019indépendance nationale qu\u2019il entend déployer dans toute son ampleur dès que les circonstances le lui permettront.Ce moment arrive avec la fin de la guerre d\u2019Algérie.L\u2019accession de l\u2019Algérie à l\u2019indépendance clôt le mouvement de décolonisation engagé avec l\u2019indépendance des États africains et de Madagascar.Elle lève les entraves qui ont jusqu\u2019alors restreint la liberté de manœuvre de la diplomatie française.Celle-ci va pouvoir maintenant prendre son essor et s\u2019épanouir, qu\u2019elle suive les sillons qui ont commencé à être creusés au cours des quatre années précédentes ou qu\u2019elle ouvre d\u2019autres voies encore inexplorées. L\u2019Action nationale \u2013 Juin-Septembre 2017 105 V I V E L E Q U É B E C L I B R E - C O L L O Q U E C O M M É M O R A T I F La France aux mains libres progresse à pas accélérés dans son entreprise d\u2019émancipation de la tutelle américaine.Sur la plupart des fronts où elle est active, la diplomatie française non seulement marque sa différence, mais souvent s\u2019oppose à la politique des États-Unis.C\u2019est le cas quand, en janvier 1963, le général de Gaulle rejette la proposition du président Kennedy d\u2019une force nucléaire multinationale sous commandement américain, projet dont le véritable objectif est d\u2019empêcher la France de se doter de sa propre force de dissuasion.Ce refus est pour beaucoup dans la position prise par l\u2019Élysée face à la candidature de la Grande- Bretagne à l\u2019adhésion au Marché commun, son veto à cette entrée s\u2019expliquant d\u2019abord par les récents accords de Nassau conclus entre Kennedy et Macmillan par lesquels Londres s\u2019était clairement arrimé à la puissance américaine.Le rejet de la force nucléaire multinationale constitue un jalon supplémentaire sur la voie qui conduit au retrait de la France de l\u2019OTAN.Mais, avant que celui-ci n\u2019intervienne, la liste est longue des initiatives diplomatiques au travers desquelles le chef de l\u2019État accentue sa politique d\u2019indépendance nationale et en élargit le contenu.Cette liberté se manifeste déjà dans la recherche de nouvelles relations avec l\u2019Union soviétique.Choisissant la voie de la détente et de l\u2019entente, le général de Gaulle engage un dialogue direct avec Moscou qui fait rapidement apparaître de nombreux points de convergence entre les deux diplomaties, un rapprochement illustré avec éclat par son voyage en Union soviétique de juin/juillet 1966.Peut-être encore plus spectaculaire est la décision prise à l\u2019automne 1963 de reconnaître la Chine populaire.Cette reconnaissance se fonde sur le constat qu\u2019il est déraisonnable d\u2019ignorer le pays le plus peuplé de la planète, quelque jugement que l\u2019on porte sur son régime.Mais, dans le contexte L\u2019Action nationale \u2013 Juin-Septembre 2017 106 V I V E L E Q U É B E C L I B R E - C O L L O Q U E C O M M É M O R A T I F de l\u2019époque, elle prend des allures de défi aux États-Unis alors engagés dans une politique de confrontation dure avec la Chine de Pékin dans l\u2019Asie du Sud-Est.Ajoutons encore que la France du général de Gaulle fait figure sur ce dossier, comme sur beaucoup d\u2019autres, de franc-tireur au sein du monde occidental, les alliés des États-Unis s\u2019alignant sur la ligne du boycottage de la Chine communiste.À l\u2019intérieur de cette zone, la péninsule indochinoise est un autre théâtre où la France du général de Gaulle se démarque nettement des États-Unis.Alors que Washington soutient le régime de Saigon dans sa lutte contre les nationalistes du Vietcong, le général de Gaulle se prononce, en août 1963, pour la neutralité du Sud-Vietnam.À mesure de l\u2019accroissement de l\u2019engagement militaire américain dans cette guerre bientôt élargie au Nord-Vietnam, sa condamnation se durcit jusqu\u2019au fameux discours de Phnom Penh en septembre 1966 dans lequel il dresse un réquisitoire implacable contre cette politique.Parallèlement il apporte un appui actif à la neutralité du Laos et du Cambodge dans le but de leur éviter d\u2019être entraînés dans le conflit qui déchire le Vietnam voisin.Cet exemple met en valeur un autre point fort de la politique d\u2019indépendance du général de Gaulle.Ce droit à disposer de soi-même, il ne le revendique pas seulement pour la France, il l\u2019étend aux autres peuples de la communauté internationale, ce qui revient à dire que ce principe doit régler les relations entre les États.Il exclut en conséquence toute intervention militaire menée sur le territoire d\u2019un État étranger.C\u2019est au nom de ce principe que le général de Gaulle avait refusé de cautionner l\u2019intervention militaire américaine au Liban en juillet 1958.C\u2019est toujours au nom de ce même principe qu\u2019il se prononce contre l\u2019invasion militaire américaine de la République dominicaine, au risque d\u2019exaspérer L\u2019Action nationale \u2013 Juin-Septembre 2017 107 V I V E L E Q U É B E C L I B R E - C O L L O Q U E C O M M É M O R A T I F Washington, car, cette fois, la diplomatie américaine intervient dans une « chasse gardée » des États-Unis.Au reste, ce risque ne retient pas le général de Gaulle de chercher à renforcer les liens de la France avec l\u2019Amérique latine.Après un premier voyage qui le conduit, au mars 1964, au Mexique, il entreprend, en septembre et octobre 1964, un périple de trois semaines en Amérique du Sud.Dans chacun des pays visités, il invite les peuples à prendre leur destin en main.Et juste un mois avant le voyage au Québec, c\u2019est l\u2019acte fort et emblématique de la politique arabe de la France gaulliste, amorcée après l\u2019accession de l\u2019Algérie à l\u2019indépendance, quand le général de Gaulle non seulement refuse d\u2019avaliser l\u2019attaque israélienne, lors de la guerre des Six Jours, mais décide en outre de placer Tel-Aviv sous embargo militaire.Une décision qui le met une fois de plus en opposition frontale avec les États-Unis.La politique québécoise du général de Gaulle trouve donc sa place dans un ensemble d\u2019actions, ordonnées autour du principe d\u2019indépendance, qui se déploie, au cours des années, aussi bien en Europe qu\u2019en Asie du Sud-Est, en Amérique latine et du Nord qu\u2019au Proche et au Moyen- Orient.Cette analyse nous conduit en conclusion à deux constats essentiels.La logique de la politique d\u2019indépendance nationale détourne le général de Gaulle du système des blocs.De même ne place-t-il jamais son action sous le drapeau de l\u2019Occident, un concept politique régulièrement mis en avant par la puissance américaine.Si la formule du « choc des civilisations » n\u2019a pas été encore été inventée, il en est à l\u2019évidence à mille lieues.L\u2019autre point capital : l\u2019histoire a fait entrer le général de Gaulle dans le personnage du libérateur.Libérateur, il l\u2019a été L\u2019Action nationale \u2013 Juin-Septembre 2017 108 V I V E L E Q U É B E C L I B R E - C O L L O Q U E C O M M É M O R A T I F d\u2019abord pour la France.Mais, à partir de 1958, cette image s\u2019étend bien au-delà des limites de la France.C\u2019est comme « libérateur » qu\u2019il est perçu et salué par les peuples des pays où il se rend et aussi de ceux comme les pays arabes où le temps lui manquera pour s\u2019y rendre.C\u2019est précisément en libérateur qu\u2019il est accueilli et fêté par le peuple québécois en juillet 1967 dans une liesse inégalée.Et lui-même, remué jusqu\u2019au plus profond de son être, en fait la confidence aux Montréalais rassemblés pour l\u2019entendre sur la place de l\u2019Hôtel de Ville.Ces moments uniques le long du Chemin du Roy lui ont rappelé l\u2019enthousiasme du peuple de Paris libéré, le 25 août 1944, quand il descendit la voie triomphale de l\u2019Arc de Triomphe à l\u2019Hôtel de Ville.q 109 Dossier Au fond, nous tous Français que nous soyons du Canada ou de la France.\u2013 De Gaulle, 27 novembre 1967 L\u2019analyse du vocabulaire permet de mettre en lumière des phénomènes idéologiques qui se dissimulent dans les discours ou qui sont difficiles à percevoir à la simple lecture.Lors de sa visite au Québec, du 23 au 27 juillet, le général de Gaulle a prononcé 11 discours, plus une conférence de presse tenue le 27 novembre 1967 à l\u2019Élysée où il traita longuement des suites de son voyage1.De ces allocutions, le « Vive le Québec libre » est sans doute l\u2019expression qui a fait couler le plus d\u2019encre et qui s\u2019est imprimée dans les mémoires.Mais lorsqu\u2019on lit attentivement ses discours, on remarque qu\u2019il y a une autre expression, peut-être plus significative, qui fut employée par le général pour désigner la population du Québec, soit les « Français du 1 Ces discours mobilisent un total de 8291 mots.Ils sont extraits d\u2019une banque des discours des présidents de la République française constituée par Dominique Labbé.Denis Monière* La vision gaullienne de la nation exprimée lors de sa visite au Québec * Professeur honoraire Université de Montréal L\u2019Action nationale \u2013 Juin-Septembre 2017 110 V I V E L E Q U É B E C L I B R E - C O L L O Q U E C O M M É M O R A T I F Canada ».« Vous êtes un morceau du peuple français.Votre peuple canadien-français, français-canadien ne doit dépendre que de lui-même », dit-il à Donnacona ».Grâce à un logiciel lexicomérique, nous avons fait le recensement des vocables identitaires employés par De Gaulle lors de sa visite au Québec en juillet 1967.TABLEAU DES RÉFÉRENCES IDENTITAIRES Français canadiens 8 Français du Canada 4 Français (« Vous êtes des Français ») 4 Français des rives du St-Laurent 2 Français d\u2019ici 2 Français de part et d\u2019autre de l\u2019Atlantique 2 Français que nous soyons du Canada ou bien de France 3 Total 25 Canadien français 2 Québécois 0 De Gaulle ne fut pas le premier Français à qualifier les anciens habitants de la Nouvelle-France de Français.Il reprend ainsi l\u2019appellation utilisée par le père Charlevoix dans son Histoire générale de la Nouvelle-France publiée en 1744 qui parle de l\u2019esprit d\u2019indépendance de ceux qu\u2019il nomme les Français canadiens.Tocqueville utilisa lui aussi cette appellation à la suite de son voyage au Canada en 1831 : « On ne peut contester leur origine, ils sont aussi Français que vous et moi2 ».Cette appellation identitaire, deux siècles après la défaite des Plaines d\u2019Abraham, passa presque inaperçue tant le tapage provoqué par le « Vive le Québec libre » fut assourdissant.Il ne s\u2019agissait pourtant pas dans les discours de De Gaulle d\u2019un accident de parcours ou d\u2019un lapsus si on en juge par 2 Cité par Gilles Dugay, Le triangle Québec, Ottawa, Paris, Québec, Septentrion, 2010, p.43 L\u2019Action nationale \u2013 Juin-Septembre 2017 111 V I V E L E Q U É B E C L I B R E - C O L L O Q U E C O M M É M O R A T I F l\u2019usage intensif qu\u2019il en fit alors qu\u2019il ne se réfère presque pas aux vocables de Québécois ou de Canadien français qui sont les vocables identitaires les plus usités dans le vocabulaire des premiers ministres québécois de l\u2019époque3.Cette appellation « Français canadiens » qu\u2019il substitua à l\u2019habituel Canadien français ne suscita pas autant d\u2019opprobre que sa référence à la libération du Québec, mais elle avait une signification politique beaucoup plus profonde d\u2019autant plus qu\u2019elle émaillait tous ses discours.Seul le journal fédéraliste, Le Soleil, s\u2019en offusqua rappelant à De Gaulle que nous n\u2019étions pas des Français canadiens, mais des Canadiens avant tout.L\u2019éditorialiste qualifia ce vocable de cri de guerre visant à diviser le Canada4.De Gaulle s\u2019inscrit dans la tradition républicaine française en évoquant les droits séculaires de la France au nom de ses actions passées.L\u2019œuvre française ne s\u2019efface pas avec le passage du temps et celui des régimes politiques.Lorsqu\u2019il s\u2019agit de populations qui ont vécu dans le giron de la France, celle-ci conserve un devoir, une responsabilité à travers le temps.De Gaulle subordonne le droit des États à celui des nations même lorsqu\u2019elles ont subi les avanies de l\u2019histoire et se sont retrouvées englobées dans une souveraineté étrangère.Cette conception de la nation sera au cœur du malentendu entre De Gaulle et le gouvernement canadien qui considéra ses propos comme une ingérence inacceptable dans les problèmes constitutionnels du Canada.Il est tout à fait légitime pour le chef de la France de se soucier du sort de son fragment nord-américain puisque c\u2019est la nation qui dispose de la souveraineté primordiale et non pas l\u2019État.Sa logique est en continuité avec l\u2019esprit de la Révolution française qui 3 Voir Dominique Labbé et Denis Monière, Les mots qui nous gouvernement, Montréal, Éditions Monière-Wollank, 2008, p.127-128.4 Le Soleil, 24 juillet 1967 L\u2019Action nationale \u2013 Juin-Septembre 2017 112 V I V E L E Q U É B E C L I B R E - C O L L O Q U E C O M M É M O R A T I F posait la nation comme socle de l\u2019État.Il était donc légitime qu\u2019il prenne fait et cause pour le Québec qui était l\u2019extension de la nation française dans sa lutte d\u2019affirmation contre l\u2019État canadien.Cette logique de l\u2019ancrage historique dans la nation française se manifeste très tôt dans la pensée gaullienne.Elle a été relevée par Isabelle Dasque lorsque de Gaulle sera en poste à Beyrouth de 1929 à 1931 où il a le loisir de rédiger deux ouvrages Le fil de l\u2019épée et Histoire des troupes du Levant5.Dans ce dernier livre, de Gaulle justifie le protectorat que la France exerce au Liban et en Syrie en invoquant son rôle historique qui remonte aux Croisades.Il écrit : « Il est passé beaucoup de siècles depuis que la France et les chrétiens d\u2019Orient ont établi des rapports particuliers.Ces rapports ont toujours duré, durent encore et sont aussi présents que jamais à l\u2019esprit et au cœur de nos compatriotes6 ».Il envisageait déjà à cette époque une communauté de destin entre la métropole et les États du Levant en émergence.De Gaulle a une certaine idée de la France.Il pense la nation dans le temps long au-delà des péripéties et des avanies de l\u2019histoire.L\u2019histoire de la France est une accumulation d\u2019héritages qui s\u2019inscrivent dans une continuité identitaire et qui transcendent les ruptures, les défaites, les capitulations.Autrement dit, les régimes passent, la France reste, à la condition d\u2019avoir le courage de résister, de ne pas se résigner au mauvais sort de l\u2019histoire courte ou du temps présent.De Gaulle transpose ce sens de la résistance qui l\u2019a poussé à l\u2019appel du 18 juin, à ce qu\u2019il voit chez ces Français du Canada 5 Voir Isabelle Dasque, « Le commandant de Gaulle au Levant », dans J.-P.Bled (dir), Le Général de Gaulle et le monde arabe, Beyrouth, Éditions Dar An-Nahar, 2009, p.76.6 Cité Ibid p.77. L\u2019Action nationale \u2013 Juin-Septembre 2017 113 V I V E L E Q U É B E C L I B R E - C O L L O Q U E C O M M É M O R A T I F qui relèvent la tête après la capitulation des Bourbons.La défaite de 1759 n\u2019est qu\u2019un épisode qui n\u2019a rien de définitif.Il veut s\u2019associer au destin de ce fragment de France qui a subi deux siècles de colonisation britannique.Cette conception de la nation historique explique son intérêt pour ces colonies d\u2019ancien régime qui ont provigné en Amérique.La souveraineté française n\u2019avait pas été effacée par la défaite des Plaines d\u2019Abraham, elle n\u2019attendait que le moment d\u2019être reconstituée.Cette logique de la résistance est pleinement assumée dans une note que de Gaulle adresse à François Leduc, ambassadeur de France au Canada : « Il n\u2019est pas question que j\u2019adresse un message au Canada pour célébrer son \u201ccentenaire\u201d.Nous n\u2019avons pas à féliciter ni les Canadiens ni nous-mêmes de la création d\u2019un \u201cÉtat fondé sur notre défaite d\u2019autrefois et sur l\u2019intégration d\u2019une partie du peuple français à un ensemble britannique7\u201d ».Les guillemets qu\u2019il accole aux mots centenaire et État montrent bien qu\u2019il ne reconnaissait pas l\u2019État canadien comme disposant d\u2019une vraie souveraineté.Il le voit comme un produit de la colonisation britannique.Pour De Gaulle, la cession de la Nouvelle-France en 1763 était inacceptable et illégitime, comme le fut l\u2019armistice de 19408.Il ne fallait pas céder à la fatalité historique.On pouvait refaire l\u2019histoire.Il pensait que la France avait des devoirs envers ses nationaux que le sort des armes a détachés de leur mère patrie : Mais étant donné que la France a fondé le Canada, qu\u2019elle l\u2019a seule administré pendant deux siècles et demi, peuplé, mis en valeur, qu\u2019elle y constate l\u2019existence et l\u2019ardente personnalité d\u2019une communauté française comprenant 6 millions et demi d\u2019habitants dont 4 millions et demi dans le Québec, elle ne saurait à coup sûr, 7 Charles de Gaulle, Lettres, notes et carnets, juin 1958 \u2013 novembre 1970, Paris, Robert Lafont, 2010, p.845, cité par Robert Baraton, De Gaulle ou l\u2019hypothèque française sur le Canada, Paris, L\u2019Harmattan, 2013, p.67.8 Voir Edouard Baraton, op.cit, p.85. L\u2019Action nationale \u2013 Juin-Septembre 2017 114 V I V E L E Q U É B E C L I B R E - C O L L O Q U E C O M M É M O R A T I F se désintéresser du sort présent et futur d\u2019une population venue de son propre peuplement fidèle à sa patrie d\u2019origine, ni considérer le Canada comme un pays qui lui serait étranger au même titre que tout autre9.Par la voix de son président, la France ne s\u2019est pas ingérée dans les affaires du Canada, elle a pris fait et cause pour une partie de ses nationaux.De Gaulle comme représentant de la nation française se sentait investi d\u2019une mission de réparation envers ces Français abandonnés en 1763.À titre de fiduciaire de la France, il voulait régler la dette de Louis XV et faire oublier sa lâcheté.Il a voulu effacer deux siècles de subordination et de dépendance.De Gaulle a été constant dans sa vision de la nation française d\u2019Amérique.À son retour en France, il ne s\u2019est pas dédit puisqu\u2019il a réitéré cette conception de la nation incluant les Français d\u2019Amérique dans son message de vœux pour la nouvelle année, qu\u2019il adresse aussi aux Français canadiens : Mais, quand la France réussit, tous ses enfants voient grandir leurs chances.Oui, tous ! c\u2019est-à-dire, ceux de notre métropole, ceux de nos départements et territoires d\u2019outre-mer, ceux qui vivent à l\u2019étranger, enfin, cas très émouvant et qui nous est d\u2019autant plus cher, ceux de la nation française au Canada.De la nation à l\u2019État-nation La transposition politique de cette identité nationale « française » est plus complexe, car de Gaulle ne semble pas avoir eu une conception arrêtée des cadres géopolitiques de cette identité.Lorsqu\u2019il aborde le terrain politique, il se réfère à la fois au Québec et au Canada français.À Trois-Rivières, il lie explicitement les deux « Nous sommes maintenant à l\u2019époque où le Québec, le Canada français devient maître 9 Charles de Gaulle, Lettres, notes et carnets tome 3, p.909. L\u2019Action nationale \u2013 Juin-Septembre 2017 115 V I V E L E Q U É B E C L I B R E - C O L L O Q U E C O M M É M O R A T I F de lui-même.La France\u2026 a le devoir d\u2019aider le Canada français dans son développement10.» De Gaulle est conscient que le Canada français ne se réduit pas au Québec, qu\u2019il y a aussi d\u2019autres Français canadiens qui habitent l\u2019ensemble du Canada et qu\u2019il faut aussi les aider.Le droit des peuples à disposer d\u2019eux-mêmes s\u2019appliquera un jour ou l\u2019autre au Canada français croit-il.Il se réfère même à un éventuel État canadien-français aux frontières à déterminer11.Si on fait foi aux propos rapportés par Alain Peyrefitte, de Gaulle prévoyait l\u2019éclatement de la fédération canadienne qui était une construction artificielle qui maintenait le Canada français dans une situation d\u2019oppression coloniale : « L\u2019avenir du Canada français c\u2019est l\u2019indépendance\u2026 C\u2019est une affaire entre des Français et des Anglais.C\u2019est-à-dire au final entre la France et le mastodonte anglo-saxon.C\u2019est donc notre devoir de nous en mêler, pour empêcher les Français d\u2019être écrasés12.» Pour des raisons stratégiques, il ne souhaitait pas pour autant l\u2019affaiblissement du Canada.Il pensait que la libération du Québec obligerait le Canada anglais à adopter une structure confédérale où les Français et les Anglais pourraient entretenir de meilleurs rapports et mieux se développer.Le Canada est un pays fédéral qui a envie de cesser de l\u2019être.Il y aura sur l\u2019emplacement du Canada une communauté française et une autre qui ne le sera pas.Le Canada qui ne sera plus fédéral, mais confédéral, se concertera pour défendre l\u2019indépendance de l\u2019ensemble.Tout ça s\u2019éclaircira peu à peu, au fur et à mesure que le Canada français ira vers l\u2019indépendance13.10 Cité par Gilles Duguay, op.cit.p.275.11 Voir Alain Peyrefitte, C\u2019était de Gaulle, Paris, Gallimard, 2002 p.1529 12 Ibid, p.1537.13 Ibid, p.1531. L\u2019Action nationale \u2013 Juin-Septembre 2017 116 V I V E L E Q U É B E C L I B R E - C O L L O Q U E C O M M É M O R A T I F De Gaulle se sent en harmonie avec son ami Johnson lorsqu\u2019il proclame son souhait de voir le Québec libre ce qui à ses yeux signifie l\u2019égalité entre les deux peuples fondateurs associés dans une nouvelle structure confédérale.Dès 1963, il avait partagé sa vision des choses avec Alain Peyrefitte : Bien sûr, il est naturel qu\u2019ils forment une Confédération et que cette Confédération règle les problèmes de la vie commune.Mais aucun peuple ne doit être sous la dépendance de l\u2019autre.Je crois bien qu\u2019il y aura une République française du Canada14.De Gaulle savait ce qu\u2019il faisait lorsqu\u2019il a proclamé « Vive le Québec libre » qui s\u2019inscrivait dans une pensée stratégique mûrement réfléchie.Il souhaitait contribuer à la fondation d\u2019un nouvel ordre canadien tout comme il avait contribué à la réconciliation de la France et de l\u2019Allemagne15.Cette logique se retrouve même dans le discours qu\u2019il aurait prononcé s\u2019il s\u2019était rendu à Ottawa comme prévu.De Gaulle avait longuement préparé et muri ce voyage et il avait rédigé à la main avant de quitter la France le discours qu\u2019il voulait prononcer à Ottawa16 dans lequel il reprend l\u2019idée maîtresse du discours du balcon de l\u2019Hôtel de Ville.Il écrit : Le Canada est en complète transformation.En tant qu\u2019État nous le voyons, nonobstant d\u2019anciennes attaches, pratiquer une indépendance de plus en plus accentuée.En même temps, la fraction de ses habitants qui est française d\u2019origine, de caractère et de langue, s\u2019affirme chaque jour davantage comme une entité destinée à disposer d\u2019elle-même17.14 Ibid p.1519.15 Voir à ce sujet Edouard Baraton, op.cit.p.115 16 Voir Denis Monière, « De Gaulle et le Canada », L\u2019Action nationale, avril 2017, p.11-21.17 Ibid, p.17. L\u2019Action nationale \u2013 Juin-Septembre 2017 117 V I V E L E Q U É B E C L I B R E - C O L L O Q U E C O M M É M O R A T I F Ce discours montre bien que de Gaulle avait une pensée cohérente sur le destin du peuple québécois et que sa déclaration n\u2019était pas le fruit d\u2019une improvisation ou d\u2019une impulsion émotive provoquée par l\u2019enthousiasme des foules.De Gaulle savait avant son départ de France ce qu\u2019il voulait laisser comme message aux Québécois qu\u2019il voyait au rang des nations indépendantes.Les réactions de l\u2019opinion publique Plusieurs indicateurs peuvent nous aider à évaluer les réactions de l\u2019opinion publique face aux prises de position du général de Gaulle : les réactions des foules tout au long du parcours rapportées par les médias, les lettres aux journaux et enfin les résultats d\u2019un sondage réalisé par CROP les 7, 8 et 9 août 1967 pour le compte des quotidiens Le Soleil, Le Devoir et Montreal Star et la station Radio-Luxembourg.Les résultats de ce sondage fait dans les règles de l\u2019art reposent sur un échantillon de 663 personnes dont 310 à Montréal, 265 à Québec et 88 aux Trois-Rivières.« De Gaulle triomphe » titre Le Nouvelliste, « Une foule en délire accueille le Général » dit La Presse, « Apothéose de de Gaulle à Montréal » pour Le Soleil, « Une foule océane estimée par la police à 500 000 personnes » estime le Montréal-Matin, tous ces titres publiés le 25 juillet témoignent d\u2019un état d\u2019euphorie et d\u2019exubérance populaire qui se manifesta par exemple à Sainte-Anne de Beaupré par des applaudissements à la fin de l\u2019homélie qui lui manifestaient l\u2019admiration de la foule, ce qui était sans précédent à l\u2019intérieur d\u2019une église au Québec à cette époque.Le Devoir pour sa part rapporte qu\u2019en dix jours, la rédaction a reçu plus de 400 lettres de lecteurs dont la très grande majorité était favorable au président français18.On rapporte aussi que la 18 Pierre-Louis Guertin, Et de Gaulle vint, p.104. L\u2019Action nationale \u2013 Juin-Septembre 2017 118 V I V E L E Q U É B E C L I B R E - C O L L O Q U E C O M M É M O R A T I F Société Saint-Jean-Baptiste reçut 40 000 lettres de remerciements : « Merci mon Général » qui lui furent transmises.Les faits saillants qui ressortent du sondage CROP sont tout aussi éclairants quant à la satisfaction des Québécois à l\u2019endroit des messages de De Gaulle : 59 % des répondants disent ne pas tenir rigueur au général de s\u2019être mêlé des affaires du Canada ; 70 % approuvent sa visite et disent qu\u2019il a bien fait de venir ; 72 % n\u2019ont pas compris le Vive le Québec libre comme un appui à la séparation, mais comme un soutien à l\u2019affirmation de la fierté québécoise ; 50 % disent d\u2019ailleurs que le général a eu raison de dire cela et enfin 59 % jugent que la réaction du gouvernement canadien était exagérée.Dans une analyse détaillée du sondage, le politologue Gérard Bergeron donne une interprétation globale de l\u2019événement : « Tout s\u2019est passé, écrit-il, comme s\u2019il y avait deux États, l\u2019État du Québec, l\u2019hôte principal et pour lequel le voyage s\u2019est fait et l\u2019autre État étranger, même s\u2019il se trouve à englober le premier19.» L\u2019éditorialiste du Nouvelliste résume avec le plus de justesse les sentiments populaires en qualifiant de Gaulle « de grand prêtre de la Francophonie » : « De Gaulle apporte dans cette Nouvelle-France l\u2019espoir.Il a montré aux Canadiens français que la France sera toujours là pour nous aider20.» Conclusion La logique gaullienne se fondait sur l\u2019identité fondamentale ou substantielle de la nation française qui transcende les siècles et les aléas de l\u2019histoire.Comme il l\u2019avait prouvé par ses combats antérieurs, pour De Gaulle, les défaites militaires et les changements de régime n\u2019avaient rien d\u2019irrémédiable et ne changeaient pas le sens de l\u2019appartenance.Ainsi, 19 Le Soleil, 29 août 1967.20 Le Nouvelliste, 25 juillet 1967. L\u2019Action nationale \u2013 Juin-Septembre 2017 119 V I V E L E Q U É B E C L I B R E - C O L L O Q U E C O M M É M O R A T I F pouvait-il penser le Québec moderne comme une partie constituante de la nation française.Cette vision s\u2019incarnait d\u2019ailleurs dans les expressions populaires qui référent à nos cousins les Français ou celle plus récente de peuple frère qui émaille la rhétorique des présidents français.Cette nation française transatlantique supposait que son fragment nord- américain puisse se développer librement en s\u2019émancipant de la tutelle anglo-saxonne et en disposant de la plénitude de la souveraineté politique dans un cadre confédéral.La réalisation de ce grand destin supposait aussi qu\u2019il soit partagé par les Français canadiens.Il fallait que les Québécois veuillent eux-mêmes fonder un État-nation.Il y eut à cet égard un malentendu, car les Canadiens français préférèrent rester Canadiens.Ils ont choisi du moins jusqu\u2019à présent de ratifier eux-mêmes le Traité de Paris de 1763 en adhérant au système de dépendance institué par la défaite de 1759.Le passage du temps et les déceptions ont peut-être après tout un effet dirimant sur la conscience nationale.q 120 Dossier Éric Bédard* De Gaulle, Pearson : l\u2019impossible dialogue Lorsque Charles de Gaulle fait son arrivée à l\u2019Hôtel de Ville de Montréal, en début de soirée, le 24 juillet 1967, le premier ministre canadien Lester B.Pearson regarde l\u2019événement en direct, à la télévision, de sa résidence officielle du 24 Sussex à Ottawa.Dans le troisième tome de ses Mémoires, Pearson raconte sa réaction immédiate1.En criant « Vive le Québec libre ! », de Gaulle reprenait selon lui le slogan des « séparatistes ».Il y voit une « insulte au gouvernement fédéral ».Bien que la formule ait peut-être échappé à De Gaulle, pense Pearson, vu l\u2019enthousiasme de la foule, il n\u2019était pas le genre d\u2019homme à improviser.Ce qui l\u2019irrite le plus dans ce discours, ce qui le rend carrément « furieux », c\u2019est l\u2019évocation de l\u2019atmosphère de libération qui rappelle à De Gaulle le Paris d\u2019août 1944.Pour ce vétéran de la Grande Guerre, grand diplomate de carrière, hostile à tous les totalitarismes, cette comparaison est non seulement blessante, elle est carrément « inacceptable » \u2013 le mot sera repris dans le communiqué du lendemain.Dans les minutes qui suivent le « Vive le Québec libre ! », le téléphone du premier ministre canadien commence à 1 Lester B.Person, Mike.Memoirs, tome 3 \u2013 1958-1968, Toronto, University of Toronto Press, 1975, p.268.* Historien, professeur à la TÉLUQ L\u2019Action nationale \u2013 Juin-Septembre 2017 121 V I V E L E Q U É B E C L I B R E - C O L L O Q U E C O M M É M O R A T I F sonner.Des centaines de télégrammes lui sont envoyés.Une réaction s\u2019impose ! Le lendemain, 25 juillet, un long conseil des ministres fédéraux est tenu.Deux lignes de conduite se présentent à lui.D\u2019une part, la ligne dure.En plus de dénoncer avec virulence ce que tous considèrent comme une grave ingérence dans la politique intérieure d\u2019un pays souverain, il fallait annuler la visite du général dans la capitale fédérale prévue pour le lendemain, rappeler l\u2019ambassadeur du Canada en poste à Paris, peut-être même rompre les relations diplomatiques avec la France.C\u2019est la position défendue par Arthur Laing, un ministre de l\u2019ouest, mais aussi de Pierre Elliott Trudeau et de Jean Chrétien.Le message aurait été extrêmement clair : c\u2019était aux Canadiens de décider de leur avenir, non aux Français.À cette ligne dure, Pearson préfère une autre ligne, plus douce et diplomatique.On convient de dénoncer les propos du général, mais sans plus.Le dîner d\u2019État annoncé pour le lendemain est maintenu, aucunes représailles ne sont prévues.On craint qu\u2019une réaction trop ferme ne jette de l\u2019huile sur le feu et fasse le jeu des indépendantistes.Cette position plus conciliante est défendue par Jean Marchand, Paul Martin ainsi que par Jules Léger, l\u2019ambassadeur à Paris.Pour le premier ministre canadien, il est préférable de temporiser, de gagner du temps, d\u2019éviter les ruptures2.À 18 h, le 25 juillet, lors d\u2019une conférence de presse transmise en direct, Lester B.Pearson lit la déclaration que l\u2019on connaît.Il reproche au président français d\u2019avoir repris la formule d\u2019une « petite minorité » qui s\u2019emploie à détruire le Canada.Des propos « inacceptables pour le peuple canadien et son gouvernement » \u2013 le « peuple canadien », une formule clairement « nationaliste » qui fait fi du caractère fédéral du 2 Dale C.Thompson, De Gaulle et le Québec, Montréal, Éditions du Trécarré, 1990, p.267-269. L\u2019Action nationale \u2013 Juin-Septembre 2017 122 V I V E L E Q U É B E C L I B R E - C O L L O Q U E C O M M É M O R A T I F Canada.« Le peuple canadien est libre.Chaque province du Canada est libre.Les Canadiens n\u2019ont pas besoin d\u2019être libérés [\u2026] Le Canada a toujours eu des relations spéciales avec la France, la patrie d\u2019origine de tant de ses citoyens ; nous attachons la plus grande importance à l\u2019amitié avec le peuple français3 ».Même si la ligne de conduite choisie par le premier ministre canadien est somme toute douce, aux yeux du général, le message est clair : il ne se sent plus le bienvenu dans la capitale fédérale et décide illico d\u2019annuler sa visite à Ottawa.Les autorités fédérales s\u2019attendaient à cette réaction ; plusieurs sont soulagés.La réaction canadienne est ferme, mais elle n\u2019est que « verbale ».Elle est pourtant jugée déplacée, inappropriée, par l\u2019opinion publique québécoise.Jean Drapeau l\u2019aurait trouvée « excessive4 », dans les circonstances.De leur côté, René Lévesque et Claude Ryan reprochent au gouvernement fédéral de faire comme s\u2019il ne s\u2019était rien passé, de balayer le sujet sous le tapis.Lévesque se moque d\u2019une déclaration du jeune Jean Chrétien selon laquelle « d\u2019ici une semaine, tout le monde aura oublié cet incident5 ».Quant à Ryan, il croit qu\u2019il n\u2019y a pas eu, « au Québec, de réaction de masse contre le fond du message du général ».Au lieu de balayer cette déclaration sous le tapis, les dirigeants fédéraux feraient mieux de trouver une « \u201cpaix canadienne\u201d durable6 ».Un sondage CROP, rendu public le 12 août 19677, mené par 3 Cité dans ibid., p.270.4 Ibid., p.273.5 René Lévesque, Chroniques politiques, tome 1 \u2013 1966-1970, Montréal, Hurtubise, 2014, p.330-331.6 Claude Ryan, « Johnson et Lesage : désaccord sur les événements récents, accords sur les grands objectifs de l\u2019avenir », Le Devoir, 31 juillet 1967, p.4.7 Voir les résultats publiés dans Le Devoir du 12 août 1967. L\u2019Action nationale \u2013 Juin-Septembre 2017 123 V I V E L E Q U É B E C L I B R E - C O L L O Q U E C O M M É M O R A T I F Le Devoir, le Montreal Star et Radio-Canada, montre noir sur blanc que les Québécois ont désapprouvé la réaction fédérale.À la question, « Le gouvernement fédéral a-t-il répondu comme il le fallait, trop durement ou pas assez durement aux propos du général de Gaulle ?», 50,5 % des sondés répondent « trop durement », uniquement 5,1 % répondent « Pas assez durement », alors que 22 % considèrent que les autorités fédérales ont répondu comme il le fallait.Le même sondage indiquait qu\u2019aux yeux des Québécois, le général de Gaulle, plutôt que d\u2019encourager une cause bien précise (l\u2019indépendance du Québec), ou de se mêler d\u2019un débat qui ne le regardait pas, n\u2019avait que confirmé l\u2019idée selon laquelle les Québécois étaient maîtres de leur destin.En effet, 66,9 % des sondés se disaient en accord avec la proposition suivante : « Que le Québec est, de fait, libre, mais il doit essayer de le devenir davantage à sa façon, tout en restant au sein du Canada ».« Libre », le Québec ?Absolument\u2026 Les propos du général n\u2019avaient donc rien d\u2019« inacceptable », ils tenaient lieu d\u2019évidence ! Charles de Gaulle et Lester B.Pearson ne se sont donc pas rencontrés, le 26 juillet 1967.Ils ne se sont plus jamais revus d\u2019ailleurs.Un rendez-vous raté.De Gaulle et Pearson, deux destins remarquables, deux hommes de culture et d\u2019esprit.Mais deux personnalités bien différentes, deux trajectoires, deux conceptions de la politique.Les deux hommes étaient nés à la fin du XIXe siècle et avaient pris part à la Grande Guerre.Ni l\u2019un ni l\u2019autre ne s\u2019y étaient distingués : de Gaulle avait été fait prisonnier alors que Pearson, victime d\u2019un malheureux accident à Londres, n\u2019avait pu affronter le feu de l\u2019ennemi.Cette expérience de jeunesse marque les deux hommes, mais de manières complètement différentes.Durant les années 1920 et 1930, de Gaulle continue d\u2019être porté par une conception à fois L\u2019Action nationale \u2013 Juin-Septembre 2017 124 V I V E L E Q U É B E C L I B R E - C O L L O Q U E C O M M É M O R A T I F tragique et romantique de la politique.Il reste attaché à cette haute idée qu\u2019il se fait de son pays, de sa civilisation, de sa vocation.Il craint la revanche de l\u2019Allemagne et une nouvelle stratégie militaire.Dans l\u2019ombre, il enseigne, écrit, attend son heure.Depuis qu\u2019il a choisi la carrière des armes, il est convaincu qu\u2019un jour, il rendra quelque « service signalé ».Pearson, lui, revient de la Grande Guerre désenchanté, désabusé.Comme d\u2019autres, il a le sentiment d\u2019appartenir à une génération sacrifiée.Le jeune Pearson cherche son chemin.Il n\u2019ambitionne pas de sauver son pays de l\u2019abîme, mais de faire carrière.Il travaille dans une entreprise familiale à Chicago, hésite entre l\u2019enseignement et la diplomatie, opte finalement pour le nouveau département canadien des Affaires extérieures.De la politique, il se fait une conception moins prophétique que le futur chef de la France libre.Elle sera pour lui une affaire de compromis, une activité terre- à-terre.Dans le contexte de la guerre froide, les deux hommes, quoique férocement anticommunistes, restent attachés à des conceptions du monde bien différentes.La conception gaullienne du monde était « réaliste ».Le monde était une constellation de nations, toutes jalouses de leur souveraineté et de leur liberté.Après l\u2019indépendance de l\u2019Algérie, l\u2019homme du 18 juin se fait le chantre du droit à l\u2019autodétermination des peuples.Aux yeux de De Gaulle, l\u2019indépendance nationale était le bien le plus précieux.Un bien qui ne se quémandait pas, mais qui se défendait souvent par la force ou la politique du fait accompli.Il se méfiait de toutes les institutions qui restreignaient, encadraient la souveraineté des nations : l\u2019Europe fédérale, l\u2019OTAN.Lester B.Pearson, on le sait, deviendra l\u2019un des champions de l\u2019internationalisme libéral, du multilatéralisme.Avec d\u2019autres hauts fonctionnaires des Affaires extérieures, il convainc les Américains de créer l\u2019OTAN en 1949.Il s\u2019agissait de solida- L\u2019Action nationale \u2013 Juin-Septembre 2017 125 V I V E L E Q U É B E C L I B R E - C O L L O Q U E C O M M É M O R A T I F riser les États-Unis avec les nations de l\u2019Europe de l\u2019Ouest.Il est également un grand promoteur de l\u2019ONU \u2013 il est d\u2019ailleurs pressenti pour en être le premier secrétaire général.En 1956, il est à l\u2019origine des « Casques bleus », ces « forces de la paix » encadrées par l\u2019ONU, une idée qui lui vaudra le prix Nobel de la paix en 1957.À ses yeux, ces grandes institutions internationales forçaient la concertation entre nations, assuraient la sécurité collective, favorisaient la paix.Ce qui valait pour le monde valait pour les nations elles- mêmes.De Gaulle, on le sait, adhérait à une conception unitaire de la nation et croyait en un État fort et centralisé.À ses yeux, les « fédérations » étaient une « manie » des Anglais.À son ministre Alain Peyrefitte, il confie, le 29 septembre 1965 : « [Les Anglais] ont été obligés de lâcher le pouvoir, ou du pouvoir, mais alors ils ont fabriqué ces fédérations à la gomme, de manière à avoir les moyens d\u2019intriguer à l\u2019intérieur, en organisant la zizanie.Toujours, diviser pour régner [\u2026] Mais ça ne marche plus8 ».Les Anglais n\u2019avaient désormais plus la flotte, l\u2019armée et les moyens d\u2019intervenir comme avant.Pour minimiser la portée du « Vive le Québec libre ! », Couve de Murville et l\u2019entourage du président ont plusieurs fois répétées, en coulisses, aux vis-à-vis canadiens et à la presse française, que de Gaulle souhaitait moins l\u2019indépendance du Québec qu\u2019une sorte de souveraineté-association inspirée du modèle austro-hon- grois9.Or la conférence de presse du 27 novembre 1967 et les propos tenus à Peyrefitte montrent noir sur blanc qu\u2019un tel « modèle » comptait moins que l\u2019indépendance et qu\u2019il 8 Alain Peyrefitte, C\u2019était de Gaulle, tome 3, Paris, Édition de Fallois- Fayard, 2000, p.326.9 Thompson, op.cit., p.284 ; Eldon Black, Direct intervention : Canada- France relations, 1967-1974, Ottawa, Carleton University Press, 1996, p.24 et 26. L\u2019Action nationale \u2013 Juin-Septembre 2017 126 V I V E L E Q U É B E C L I B R E - C O L L O Q U E C O M M É M O R A T I F envisageait pour le Québec, le même destin que pour les nations qui s\u2019étaient affranchies du joug colonial.Tout au plus, il envisageait ce qu\u2019il appelait une nouvelle « conjonction organique10 », mais guère plus.À ses yeux, le Canada n\u2019était pas une « Confédération », mais bel et bien une « fédération », dans laquelle une nation dominait l\u2019autre.Le 1er septembre 1967, de Gaulle explique à Peyrefitte : « Dans cette fausse confédération, les provinces ne sont pas souveraines.Le propre d\u2019une confédération, c\u2019est d\u2019être composée d\u2019États souverains, qui peuvent faire sécession.Le vocabulaire du XIXe siècle était encore flou.Ce qui est aujourd\u2019hui souhaitable, c\u2019est que le Québec forme une confédération, au sens moderne du mot, avec les provinces anglophones qui, si elles le souhaitent, pourraient former entre elles ce qu\u2019elles sont déjà, c\u2019est-à-dire une fédération11 ».De son côté, Lester B.Pearson oscillait entre l\u2019idée de « peuple canadien » et de « fédéralisme coopératif12 ».Jeune, il avait adhéré à l\u2019idée de l\u2019Empire, mais il avait vu d\u2019un bon œil que le Canada conquiert son autonomie et son indépendance durant les années 1930.Il avait défendu bec et ongle l\u2019unifolié, le nouvel emblème canadien qui allait remplacer le Red Ensign, et fait adopter de généreux programmes sociaux, dont celui sur la santé.Il aurait aimé rapatrier la constitution, mais faute d\u2019un soutien du Québec sur la formule Fulton-Favreau, son gouvernement dut renoncer à ce projet.Le nationalisme canadien de Pearson était cependant tempéré par une volonté sincère de faire une plus grande place aux Canadiens français.Il avait pris acte 10 Peyrefitte, op.cit., p.317.11 Ibid, p.352-353.12 John English, The Wordly Years.The Life of Lester Pearson, vol.II \u2013 1949- 1972, Toronto, Alfred Knopf, 1992, p.302-303. L\u2019Action nationale \u2013 Juin-Septembre 2017 127 V I V E L E Q U É B E C L I B R E - C O L L O Q U E C O M M É M O R A T I F de l\u2019infériorité économique des Canadiens français, de la Révolution tranquille et de la montée du mouvement indépendantiste.Dans ses mémoires, il évoque « l\u2019émergence d\u2019un nouveau Québec, désireux d\u2019être mieux reconnu par la confédération13 ».Pour y remédier, il comptait sur les propositions de la commission Laurendeau-Dunton sur le « bilinguisme et le biculturalisme » qu\u2019il avait mis sur pied dès son arrivée au pouvoir en 1963.Cette position de Pearson le plaçait entre les conservateurs de vieille extraction (Diefenbaker, Creighton) qui considéraient le Canada comme une nation de culture et de tradition britannique et une nouvelle génération de libéraux (Trudeau, Pelletier, Marchand) qui allait refonder le pays autour d\u2019un bilinguisme strictement individuel et de la Charte canadienne des droits et libertés.Sur le plan de la représentation du monde, de Gaulle et Pearson vivaient donc sur deux planètes bien distinctes.S\u2019ils pouvaient se respecter, ils n\u2019arriveraient jamais, c\u2019est le cas de le dire, à parler la même langue.Pearson croyait que, sur la scène du monde, le Canada ne devait parler que d\u2019une seule voix : « Abandonner ce droit, ce serait la fin de la confédération14\u2026 », croyait-il.Mais il était prêt à donner un peu de lest au Québec, alors considéré comme l\u2019expression politique du Canada français.L\u2019État du Québec pouvait avoir sa propre délégation à Paris, intervenir sur des enjeux qui relevaient de sa juridiction, mais certainement pas signer des traités en bonne et due forme.Pour faire contrepoids à cette présence du Québec en France, le Canada allait déployer des efforts pour se 13 Pearson, op.cit., p.243.14 Ibid., p.259. L\u2019Action nationale \u2013 Juin-Septembre 2017 128 V I V E L E Q U É B E C L I B R E - C O L L O Q U E C O M M É M O R A T I F rapprocher de l\u2019ancienne mère patrie d\u2019un tiers de sa population.C\u2019est dans cet esprit que Pearson entreprend un voyage officiel en France, en janvier 1964.Il est reçu en personne par le premier ministre Pompidou à la descente de son avion et rencontre aussitôt le président de Gaulle à l\u2019Élysée.Le récit qu\u2019il en fait dans ses Mémoires ne manque pas d\u2019intérêt.Le général lui fait une forte impression.Pearson décrit un style très formel, un français pur, clair, facile à comprendre, des considérations philosophiques et historiques élevées sur l\u2019état du monde, notamment sur l\u2019enjeu de la reconnaissance de la Chine communiste.« J\u2019ai trouvé de Gaulle impressionnant et plus sympathique que je m\u2019y attendais, mais très fier, très français15 ».Après cette rencontre de fin d\u2019après-midi, un dîner d\u2019État prend place en soirée.« Je ne me suis jamais senti si royal que dans la République française, ou si loin de mon environnement naturel16 ».Le toast du président est chaleureux.De Gaulle évoque le sang coulé par les Canadiens sur le sol français durant les deux grandes guerres.Le soir du 24 juillet 1967, ces paroles reviennent à son esprit.Le premier ministre canadien sort de cette visite officielle à la fois réjoui et inquiet.Il a le sentiment d\u2019un authentique rapprochement entre le « vrai » Canada \u2013 qui ne se réduit pas au Québec \u2013 et la France.Mais il sent que de Gaulle considère le Canada anglais comme une excroissance des États-Unis, un simple satellite, une communauté dépourvue de personnalité historique propre.En somme, une quantité négligeable.Cette perception est fondée\u2026 De Gaulle comprend bien le 15 Ibid., p.261.16 Ibid. L\u2019Action nationale \u2013 Juin-Septembre 2017 129 V I V E L E Q U É B E C L I B R E - C O L L O Q U E C O M M É M O R A T I F dessein de Pearson, mais il est bien convaincu qu\u2019il ne pourra répondre à ses attentes.À Peyrefitte, il confie, quelques heures après sa rencontre avec Pearson : Dans les rapports du Canada avec la France [Pearson] voudrait à la fois que nous l\u2019aidions dans son équilibre actuel \u2013 qui n\u2019a pas d\u2019avenir ! \u2013, et que nous contrôlions le mouvement propre des Français au Canada, de manière qu\u2019il ne prenne pas un tour violent.Tout ça est contradictoire.Les conversations ont été amicales, mais inévitablement embarrassées [\u2026] Il y a un fait gigantesque, écrasant : c\u2019est la présence des États-Unis [\u2026] La Grande- Bretagne s\u2019efface, les États-Unis resserrent leur étreinte [\u2026] [Le sort du Canada] s\u2019éclaircira peu à peu, au fur et à mesure que le Canada français ira vers l\u2019indépendance17.Durant les trois années qui suivent cette visite officielle, le ciel des relations Canada-France ne cesse de s\u2019assombrir18.Une série de gestes et de décisions approfondissent le fossé entre les deux pays.1.Air Canada, après avoir tergiversé, refuse de faire l\u2019acquisition d\u2019un modèle d\u2019avion fabriqué en France : la Caravelle, produite par l\u2019entreprise Sud-Aviation, ancêtre d\u2019Airbus.2.En 1965, la France signe une entente avec le Québec sur l\u2019éducation, une première pour le Québec.Ottawa est mis devant le fait accompli.3.Le Canada refuse de vendre de l\u2019uranium à des fins militaires.On sait que la France est devenue une puissance nucléaire en 1960.Or le premier ministre canadien subissait d\u2019intenses pressions venant surtout de sa gauche (en contexte de gouvernement minoritaire) pour interdire l\u2019exportation d\u2019uranium.Le compromis trouvé par Pearson : oui à l\u2019exportation, mais à des fins « civiles ».La France n\u2019a donc plus accès à cette ressource convoitée.3.En 1966, de Gaulle se retire de l\u2019OTAN et somme les Américains et les 17 Peyrefitte, op.cit., p.320.18 Voir John English, op.cit., p.320-334. L\u2019Action nationale \u2013 Juin-Septembre 2017 130 V I V E L E Q U É B E C L I B R E - C O L L O Q U E C O M M É M O R A T I F pays membres de cette alliance (dont le Canada) de retirer leurs troupes et de quitter leurs bases militaires.Cette décision unilatérale place le Canada en porte-à-faux.4.En mars 1967, lors des obsèques de Georges Vanier, la France est représentée par des personnages secondaires.La famille de cet ancien ambassadeur du Canada en France, général de l\u2019armée canadienne, soutien à la France libre, y voit un manque d\u2019égards et de respect.Très hostile à la politique québécoise du général de Gaulle, la veuve Paulette Vanier rappellera à l\u2019ancien chef de la France libre que, durant la Seconde Guerre mondiale, les « Canadiens français étaient pétainistes19 ».5.Au printemps 1967, Ottawa commet un grave impair en organisant la commémoration de la bataille de Vimy.La première invitation officielle du gouvernement fédéral est envoyée au prince Philippe plutôt qu\u2019au président français.Pearson téléphone directement à De Gaulle pour s\u2019excuser, et expliquer le protocole, mais rien n\u2019y fait\u2026 Lorsqu\u2019on apprend que de Gaulle accepte finalement l\u2019invitation de Daniel Johnson de venir au Canada durant l\u2019été 1967, Lester B.Person craint donc le pire.Les autorités fédérales prévoient un scénario de visite très précis qui commencerait, protocole oblige, par la capitale fédérale.Selon leur perspective, le général de Gaulle viendrait célébrer le centenaire du Canada.On le sait, pour l\u2019homme du 18 juin, il n\u2019était pas question de fêter un pays fondé sur une défaite française.C\u2019est l\u2019éveil du Canada français qu\u2019il tient à souligner, « deux cents ans de fidélité des Canadiens français à la France20 ».Lorsque le général de Gaulle prononce son célèbre discours, au balcon de l\u2019hôtel de ville, le 24 juillet 1967, on imagine Pearson irrité, furieux, blessé, mais plus ou moins surpris\u2026 19 Peyrefitte, op.cit., p.348.20 Peyrefitte, C\u2019était, p.311. L\u2019Action nationale \u2013 Juin-Septembre 2017 131 V I V E L E Q U É B E C L I B R E - C O L L O Q U E C O M M É M O R A T I F * Quelles seront les conséquences du « Vive le Québec libre ! » sur la politique du Canada à l\u2019égard de la France ?Comme le montre bien le récit du diplomate Eldon Black, en poste à Paris de 1967 à 1974, le gouvernement canadien a évité les vagues, temporiser, minimiser la portée de la geste gaullienne, travailler à la normalisation des relations Canada-France.Si les autorités canadiennes prenaient acte des relations privilégiées entre le Québec et la France, elles cherchaient par tous les moyens à être avisées (si possibles par les autorités françaises) des visites et actions entreprises, de manière à encadrer ou minimiser leurs effets.En somme, faire comme si 1967 n\u2019avait jamais existé\u2026 Ensuite, le Canada n\u2019a cessé d\u2019accroître la présence canadienne en France, en commençant par les effectifs de l\u2019ambassade parisienne de la Montaigne.Parmi les manifestions de cet investissement, on notera la fondation, en avril 1970, d\u2019un centre culturel canadien à Paris et les diverses campagnes de visibilité en France qui permettaient de marteler un message simple : le Canada ne se réduisait pas au Québec ; il y avait une vie française en dehors du Québec.Troisième axe de la politique canadienne, le développement de l\u2019aide humanitaire dans l\u2019Afrique francophone.Ces interventions, espérait- on, permettraient de dissuader ces jeunes États de traiter directement avec le Québec et d\u2019ainsi répéter l\u2019incident du Gabon.Dernier axe, le report d\u2019une francophonie politique qui devait assurer au Québec une voix bien à elle dans le concert des nations.Longtemps, la France gaulliste exigea une participation pleine et entière du Québec, ce que refusait le Canada de Pierre Trudeau.Il fallut attendre l\u2019ère Mulroney-Bourassa pour que ce projet prenne enfin forme. L\u2019Action nationale \u2013 Juin-Septembre 2017 132 V I V E L E Q U É B E C L I B R E - C O L L O Q U E C O M M É M O R A T I F Comme l\u2019ont montré les travaux de Frédéric Bastien et Samy Mesli21, la coopération institutionnelle entre la France et le Québec, héritage du général de Gaulle, a bien traversé le temps.Toutefois, à l\u2019heure où les gouvernements québécois renoncent à leurs ambitions nationales, où la France sert le plus souvent de repoussoir à nos élites22, où les étudiants québécois privilégient les États- Unis à la France, on peut s\u2019interroger sur le sens et l\u2019avenir de cette coopération.Le Canada d\u2019aujourd\u2019hui, ce Canada « postnational » de Justin Trudeau, n\u2019a plus grand-chose à craindre de la France d\u2019Emmanuel Macron dont les élites semblent communier au même univers intellectuel.Lester B.Pearson, malgré son nationalisme canadien, croyait à la dualité nationale du Canada ; Justin Trudeau, héritier de son père, n\u2019y croit plus.Charles de Gaulle croyait que les États-nations étaient l\u2019expression par excellence de la diversité humaine et de la liberté ; Emmanuel Macron, héritier de Jean Monet, ne jure que par l\u2019Europe et la mondialisation.Au sens propre et figuré, Trudeau et Macron parlent la même langue, celle du multiculturalisme et d\u2019un progressisme jovialiste.Pour le Canada et la France, un nouveau cycle peut commencer.q 21 Frédéric Bastien, Le poids de la coopération.Le rapport France-Québec, Montréal, Québec-Amérique, 2006 ; Samy Mesli, La coopération franco- québécoise dans le domaine de l\u2019éducation.De 1965 à nos jours, Québec, Septentrion, 2014.22 Éric Bédard, « La réaction en héritage ?Représentation de la France chez les intellectuels québécois depuis les années 1960 », Vingtième siècle.Revue d\u2019histoire, numéro 129, janvier-mars 2016, p.13-25. 133 Dossier Pour percevoir ce que Charles de Gaulle a voulu faire en juillet 1967 au Québec, et jusqu\u2019au discours demeuré fameux « Vive le Québec libre ! », sans doute convient-il de commencer par le commencement, c\u2019est-à-dire s\u2019interroger sur le « pourquoi ».Or, poser la question du « pourquoi », c\u2019est d\u2019abord s\u2019interroger sur les raisons qui poussent le chef de l\u2019État français à se rendre à l\u2019invitation qui lui est faite de visiter l\u2019Exposition universelle de Montréal de 1967.Nul n\u2019est mieux placé que Charles de Gaulle pour nous parler des motivations véritables de ce voyage.Lui-même s\u2019est posé la question du sens de ce déplacement.Ainsi, le 11 septembre 1966, réagissant à l\u2019invitation officielle d\u2019Ottawa à visiter l\u2019exposition universelle, il s\u2019exclame : « Vous me voyez traverser l\u2019Atlantique pour aller à la foire ?» En effet, personne n\u2019imagine le général de Gaulle traverser l\u2019Atlantique pour aller « à la foire ».Personne, et surtout pas lui.Certains de ses détracteurs ont voulu voir dans cette posture l\u2019expression d\u2019un certain narcissisme, la mégalomanie Gaël Nofri* De Gaulle se souvient de la dette de Louis XV** * Historien ** L\u2019ensemble des citations non sourcées contenues dans ce texte est issu du tome III de C\u2019était de Gaulle d\u2019Alain Peyrefitte, des retranscriptions des discours officiels du général de Gaulle ainsi que des communiqués de presse de l\u2019Élysée. L\u2019Action nationale \u2013 Juin-Septembre 2017 134 V I V E L E Q U É B E C L I B R E - C O L L O Q U E C O M M É M O R A T I F d\u2019un vieil homme abandonné à l\u2019idée qu\u2019il se faisait de lui- même\u2026 Nombreux sont ses adversaires qui ont analysé et dénoncé sa politique à la lumière de cette lecture des choses.Pourtant, cette vision « psychologique » et « égocentrée » ne correspond en rien à la façon dont Charles de Gaulle pense son action politique.Chez lui, la lecture du temps est d\u2019abord et avant tout une lecture du temps long, en d\u2019autres termes son action politique est une action historique, c\u2019est- à-dire que c\u2019est une action qui s\u2019inscrit dans l\u2019Histoire, une action au service de l\u2019Histoire.La meilleure preuve de cela nous est, ici encore, donnée par Charles de Gaulle lui-même.Lorsqu\u2019il exprime les raisons véritables du voyage qu\u2019il va finalement entreprendre au Québec, il ne fait pas mystère du sens qu\u2019il entend lui donner : J\u2019ai reçu trois invitations : l\u2019une du Maire de Montréal, Drapeau ; l\u2019autre du Gouverneur Général Vanier ; la troisième du Premier ministre québécois, Johnson.Je n\u2019aurais sûrement pas accepté les deux premières.Mais il est probable que j\u2019accepterai la troisième.Dans ce cas- là, je n\u2019irai pas au Québec pour faire du tourisme.Si j\u2019y vais, ce sera pour faire de l\u2019Histoire.Faire l\u2019Histoire, un vrai programme gaullien.De Gaulle et le Québec : une approche par l\u2019Histoire C\u2019est cette Histoire qu\u2019il convoque lorsqu\u2019il pense au Québec.Une Histoire qu\u2019il connaît et qui, dans son esprit, fait partie intégrante du destin français.On a trop souvent oublié en effet que Charles de Gaulle, outre d\u2019être un fin connaisseur de l\u2019Histoire lui-même, est le fils d\u2019un professeur d\u2019histoire, enseignant au lycée jésuite Sainte-Geneviève, Henri de Gaulle.Le rôle de celui-ci sera déterminant dans l\u2019enseignement du jeune Charles.Rien d\u2019étonnant dès lors à ce que ce dernier découvre auprès de son père, et probablement dans L\u2019Action nationale \u2013 Juin-Septembre 2017 135 V I V E L E Q U É B E C L I B R E - C O L L O Q U E C O M M É M O R A T I F la bibliothèque familiale, les traces de l\u2019histoire du Canada français, de son peuplement, mais aussi de son abandon.Ce phénomène est encore renforcé par les circonstances : dans les années 1885-1900, de nombreuses publications françaises vont aborder la vie et le destin du marquis de Montcalm1.Des publications auxquelles de Gaulle, de par son milieu, aura évidemment accès.Cet intérêt familial se retrouvera d\u2019ailleurs aussi chez Philippe de Gaulle, le fils du général.Lorsqu\u2019en 1938, le collège Stanislas où il est élève ouvre un établissement au Québec, lui et ses condisciples sont invités à disserter sur « Pourquoi, 200 ans après le traité de Paris, les Canadiens français demeurent attachés à la langue française ?» Philippe de Gaulle recevra le 1er prix ; preuve que chez les de Gaulle, la question du Québec est connue et maîtrisée.Preuve aussi que l\u2019enseignement catholique français, dont sont issus les de Gaulle, a joué un rôle important dans la sensibilisation du futur chef d\u2019État français au sort de cette communauté francophone de l\u2019autre côté de l\u2019Atlantique.Ainsi, lorsqu\u2019en en 1913 le sous-lieutenant Charles de Gaulle est amené à faire une conférence devant ses camarades du 33e Régiment d\u2019infanterie sur la notion de patriotisme, il choisit d\u2019éclairer ce concept à travers trois figures de l\u2019Histoire de France qui forcent son admiration : Jeanne d\u2019Arc évidemment, Bertrand du Guesclin, dont on sait qu\u2019il fut l\u2019un de ses héros d\u2019enfance et\u2026 Montcalm.1 Le grand vaincu \u2013 Dernière campagne du marquis de Montcalm au Canada, Henri Cauvain, 1883 \u2013 Montcalm, Eugène Guénin, Challamel, 1898 \u2013 Le marquis de Montcalm et les dernières années de la colonie française au Canada (1756-1760), Félix Martin, 1888 \u2013 Montcalm devant la postérité : étude historique, Edmond Falgairolle, 1886 \u2013 Montcalm et le Canada français : essai historique, Charles de Bonnechose, 1877.Enfin la Revue des deux mondes publie en 1879 un article de Tibulle Hamon intitulé « Un héros de la guerre de Sept Ans : le marquis Louis de Montcalm ». L\u2019Action nationale \u2013 Juin-Septembre 2017 136 V I V E L E Q U É B E C L I B R E - C O L L O Q U E C O M M É M O R A T I F Toujours au titre de cette approche initiale du destin québécois, un auteur a sans doute influencé la représentation de l\u2019histoire du Canada français du futur chef de l\u2019État : Jacques Bainville.On sait l\u2019importance qu\u2019a jouée cet écrivain dans les analyses historiques et géopolitiques du général de Gaulle.S\u2019il serait abusif de parler de maître à penser pour le général de Gaulle, celui-ci représente au moins une source d\u2019influence réelle.Or, dans son Histoire de France, à l\u2019occasion du chapitre sur « La Régence et Louis XV », l\u2019historien expose avec intérêt et acuité les circonstances qui menèrent à la perte de la Nouvelle-France : À la suite de la paix d\u2019Utrecht, jamais le choix entre la terre et la mer, la mesure à garder entre des intérêts complexes afin de les concilier pour le bien du pays, n\u2019avaient imposé plus de réflexion.Il se trouvait que, par l\u2019initiative de Français entreprenants, qu\u2019avaient approuvés successivement Henri IV, Richelieu, Colbert, nous avions jeté les bases d\u2019un empire colonial qui devait exciter la jalousie de l\u2019Angleterre, gêner son développement, autant que l\u2019empire colonial espagnol.[\u2026] La lutte s\u2019était étendue aux colonies et nous nous défendions de notre mieux au Canada.[\u2026] Trois ministres laborieux, Maurepas, Rouillé, Machault, avaient fait ce qu\u2019ils avaient pu sans réussir à porter remède à notre infériorité navale.Cependant, avec une implacable volonté que personnifia le premier Pitt, le père du grand adversaire de Napoléon, les Anglais, après notre succès de Port-Mahon, redevinrent maîtres de la mer et purent s\u2019emparer de nos colonies, avec lesquelles nos communications étaient coupées.Malgré une glorieuse résistance, Montcalm succomba au Canada, Lally- Tollendal aux Indes.[\u2026] Au traité de Paris, cette leçon fut payée de notre domaine colonial presque entier.Le Canada, la rive gauche du Mississippi, le Sénégal sauf Gorée, l\u2019Inde sauf les quelques comptoirs que nous y possédons encore : le prix de notre défaite était lourd. L\u2019Action nationale \u2013 Juin-Septembre 2017 137 V I V E L E Q U É B E C L I B R E - C O L L O Q U E C O M M É M O R A T I F Comme souvent chez Bainville, cette analyse historique se double d\u2019une appréciation politique et stratégique.Ainsi, lorsqu\u2019il aborde les « plus grands effets du traité de Paris », il évoque immédiatement « le renoncement aux colonies et à la mer ».Car, pour Bainville, la perte du Canada est une faute française : faute politique de nos dirigeants, faute aussi de l\u2019opinion publique et de ses élites intellectuelles.On entra ainsi, en 1741, dans une guerre continentale dont le premier effet fut de nous détourner de la guerre maritime.[\u2026] Les revers de la guerre de Sept Ans allaient tomber sur un mauvais terrain, et cette double guerre contre l\u2019Angleterre et la Prusse, si grave par ses conséquences, qui eût exigé un si grand effort de tous, fut à peine comprise.La littérature témoigne que la portée en échappait aux guides de l\u2019opinion publique.L\u2019état le plus général était tantôt l\u2019indifférence, et tantôt le dénigrement.[\u2026] Le public français prit légèrement la perte de nos colonies.Et l\u2019auteur, d\u2019aller plus loin dans l\u2019explication de ce désintérêt de l\u2019opinion publique et des élites pour le devenir du Canada français : Après le désastre de la Hougue, le public français s\u2019était dégoûté des choses navales.Il se dégoûta des choses coloniales après la faillite « du Système de Law » fondé sur l\u2019exploitation des richesses d\u2019outre-mer, et cet état d\u2019esprit, personne ne l\u2019a mieux exprimé que Voltaire par son mot célèbre sur les arpents de neige du Canada.La condamnation de ce mot terrible de Voltaire nous la retrouverons aussi chez Charles de Gaulle, preuve que, de par son milieu, de par son éducation, ses lectures, de par ses goûts propres aussi, le futur président de la République a été très tôt naturellement porté à nourrir une « certaine idée du Canada français ». L\u2019Action nationale \u2013 Juin-Septembre 2017 138 V I V E L E Q U É B E C L I B R E - C O L L O Q U E C O M M É M O R A T I F De Gaulle et le Québec : une lecture historique Dès lors, la lecture du passé va être chez Charles de Gaulle le point de départ d\u2019une mise en perspective historique du dossier québécois.Ainsi, lorsqu\u2019il le rencontre en 1965, Paul Gérin-Lajoie, ministre de l\u2019Éducation du Québec, notera : Il [de Gaulle] écoute plus qu\u2019il ne parle.La plupart de ses paroles situent les problèmes dans une perspective historique.Présente depuis toujours dans l\u2019esprit et dans le verbe du général, celle-ci va peu à peu s\u2019affirmer, s\u2019affermir, se développer au point de constituer non seulement un tout cohérent, mais au-delà, la base d\u2019une dynamique à l\u2019occasion de la visite de 1967.Pour percevoir ce mouvement, il faut revenir aux premières heures de l\u2019entrée sur la scène historique du général de Gaulle.Dès le 1er août 1940, il enregistre au micro de la BBC un message diffusé sur les ondes de Radio-Canada à l\u2019adresse des Français du Canada.Dès ce message, il place l\u2019Histoire et le passé comme élément central et pérenne des relations présentes entre les Français d\u2019Europe et ceux du Canada : Je n\u2019éprouve aucun embarras à vous parler, car je veux vous parler de la France et je sais que personne au monde ne peut comprendre la chose française mieux que les Canadiens français.[\u2026] Puisque, par vous, un rameau de la vieille souche française est devenu un arbre magnifique, la France, après ses grandes douleurs, la France, après la grande victoire, saura vouloir et saura croire ! Ne nous y trompons pas, ce retour perpétuel au passé n\u2019est pas une nostalgie ou un élément de langage, c\u2019est véritablement pour De Gaulle une donnée réelle, car héritée de l\u2019Histoire, or la politique consiste justement pour lui à prendre les réalités L\u2019Action nationale \u2013 Juin-Septembre 2017 139 V I V E L E Q U É B E C L I B R E - C O L L O Q U E C O M M É M O R A T I F telles qu\u2019elles sont, c\u2019est-à-dire dans toute leur dimension historique.À ses yeux, le Canada français est un fait français qu\u2019il faut prendre tel qu\u2019il est, c\u2019est-à-dire qui désire le rester.Cette primauté de l\u2019Histoire dans l\u2019approche gaullienne du Québec, de Gaulle y fait encore référence dans ses Mémoires de Guerre, revenant sur son voyage de juillet 1944, il écrit : D\u2019abord, rendant visite à la ville de Québec, je m\u2019y sens comme submergé par une vague de fierté française, bientôt recouverte par celle d\u2019une douleur inconsolée, toutes les deux venues du loin de l\u2019Histoire.De façon plus explicite encore, à l\u2019occasion d\u2019un nouveau déplacement au Canada après son retour au pouvoir, il déclare le 19 avril 1960 : La première voix que j\u2019y entends c\u2019est celle de l\u2019Histoire.Toujours la France se fera l\u2019honneur d\u2019avoir apporté sur votre sol, il y a plus de quatre siècles, tout à la fois les germes du progrès civilisateur et le souffle de la spiritualité chrétienne.Tout est ici posé : la primauté de l\u2019Histoire, le rôle de la France dans l\u2019Histoire d\u2019un Canada né il y a 400 ans, la marche en avant d\u2019une civilisation, l\u2019importance du christianisme.Cette conception des choses, Charles de Gaulle va la développer en 1967.À chacune de ses prises de parole, il ne va avoir de cesse de rappeler que ce qui lie le Québec et la France c\u2019est d\u2019abord et avant tout une Histoire.Ainsi dès le 23 juillet, sur le parvis de l\u2019Hôtel de Ville de Québec il s\u2019exclame : Nous sommes liés de part et d\u2019autre de l\u2019Atlantique par un passé aussi grand que possible et que nous n\u2019oublierons jamais. L\u2019Action nationale \u2013 Juin-Septembre 2017 140 V I V E L E Q U É B E C L I B R E - C O L L O Q U E C O M M É M O R A T I F À l\u2019occasion des nombreux arrêts qu\u2019il fait le lendemain sur le Chemin du Roy, les différentes allocutions des élus locaux rappelleront à leur tour l\u2019histoire partagée entre les deux communautés.Pourtant, chaque fois, de Gaulle prendra soin de marteler en réponse une idée essentielle pour lui : il ne s\u2019agit pas seulement d\u2019une histoire partagée, mais bien d\u2019une histoire commune : l\u2019Histoire de France.À Sainte-Anne-de-la-Pérade, répondant au maire et au ministre-député, le chef de l\u2019État français déclare : Ils ont parlé de l\u2019Histoire, ils ont parlé de votre histoire et votre histoire c\u2019est la nôtre, en réalité, c\u2019est l\u2019Histoire de France.Une affirmation reprise à Louiseville : Monsieur le Maire a parlé d\u2019abord d\u2019Histoire et nous savons tous que notre histoire c\u2019est l\u2019Histoire de France.Mais c\u2019est dans le discours prononcé au château Frontenac que le chef de l\u2019État français a développé avec le plus de précisions sa conviction profonde que, de par l\u2019Histoire, les Français du Canada sont un peuple viscéralement et essentiellement français : En dépit du temps, des distances, des vicissitudes de l\u2019Histoire, un morceau de notre peuple est installé, enraciné, rassemblé ici.Oui, un morceau de notre peuple, par le sang qui coule dans ses veines, par la langue qui est la sienne, par la religion qu\u2019il pratique, par l\u2019esprit, les mots, les gestes, les noms, les coutumes, le comportement, de ses familles, de ses hommes, de ses femmes, de ses enfants, enfin par la conscience profonde qu\u2019il a de sa propre communauté.Après qu\u2019eut été arrachée de ce sol, voici 204 années, la souveraineté inconsolable de la France, soixante mille Français y restèrent.Ils sont maintenant plus de 6 millions.Ce fut, sur place, un miracle de fécondité, de volonté et de fidélité.C\u2019est pour tous les Français, où qu\u2019ils soient, une preuve exemplaire de ce dont peut être capable leur puissante vitalité. L\u2019Action nationale \u2013 Juin-Septembre 2017 141 V I V E L E Q U É B E C L I B R E - C O L L O Q U E C O M M É M O R A T I F L\u2019importance des mots qui sont prononcés est d\u2019une clarté évidente : le Peuple auquel il parle appartient à la communauté des peuples français, car il est de par son Histoire intrinsèquement un peuple français.Le 26 juillet encore, à l\u2019occasion de son ultime intervention au Québec, répondant au maire de Montréal, il rappelle le Québec est une entité française, car elle a été fondée par la France : Le passé : oui, c\u2019est bien ici que Jacques Cartier est venu il y a 432 ans pour planter sur le mont Royal, où vous m\u2019avez conduit tout à l\u2019heure, le drapeau du « vieux pays ».C\u2019est bien ici que Maisonneuve fonda la ville Marie.C\u2019est bien ici que de vaillants Français et Françaises qui étaient nos ancêtres, et notamment la glorieuse Jeanne Mance, ont su défendre la cité assiégée pendant vingt ans par des tribus redoutables.C\u2019est ici que gouvernèrent Champlain et ses successeurs.C\u2019est ici qu\u2019il y a un peu plus de deux siècles, au cœur de votre ville, à Sainte-Hélène, malgré les promesses de Montcalm, Lévis et ses soldats livrèrent leur dernier combat dans le dernier bastion contre les conquérants anglais.À l\u2019occasion du communiqué du conseil des ministres du 31 juillet, il résume cette idée en une formule faisant appa- raitre explicitement le concept de « communauté française » : Elle (la France) a fondé le Canada, qu\u2019elle l\u2019a seule, pendant deux siècles et demi, administré, peuplé, mis en valeur [\u2026] elle y constate l\u2019existence et l\u2019ardente personnalité d\u2019une communauté française comprenant six millions et demi d\u2019habitants.Évidemment, cette conception du Canada français correspond chez De Gaulle à une lecture de l\u2019histoire du Canada qui s\u2019oppose frontalement à celle que développe le gouvernement fédéral d\u2019Ottawa.Ce dernier tente d\u2019ailleurs de profiter de l\u2019Exposition universelle de Montréal pour imposer son idée de l\u2019histoire du Canada en en faisant le « centenaire du Canada ». L\u2019Action nationale \u2013 Juin-Septembre 2017 142 V I V E L E Q U É B E C L I B R E - C O L L O Q U E C O M M É M O R A T I F Or, dans l\u2019esprit du général de Gaulle, pour la France, et au regard de son Histoire, le Canada ne peut être né en 1867.Cette volonté lui apparaît comme une réécriture de l\u2019Histoire par les Anglo-saxons et une négation de l\u2019apport de la France dans la fondation du Canada : Le centenaire du Canada, c\u2019est comme si on voulait fêter en 1989 le bicentenaire de la France ! Le Canada a été fondé il y a plus de quatre cent vingt ans, quand Jacques Cartier en a pris possession au nom de François Ier.Après notre défaite en 1759, il y a eu un siècle d\u2019asservissement et, depuis 1867, une subordination institutionnelle.Nous n\u2019allons pas commémorer cette malheureuse date de l\u2019Histoire ! Une dette française Pour autant, il serait faux de croire que de Gaulle ne tire de cette analyse historique que des titres de gloire pour la France et le rôle qui fut le sien.Chez De Gaulle la grandeur est d\u2019abord et avant tout quelque chose qui oblige, qui engage, qui porte en elle des devoirs.Ainsi, en décembre 1966, toujours au sujet de la volonté du gouvernement fédéral de confondre la commémoration de l\u2019institution de la fédération canadienne avec la fondation du Canada, de Gaulle écrit-il en marge d\u2019un télégramme de l\u2019ambassadeur de France à Ottawa : Nous n\u2019avons à féliciter ni les Canadiens ni nous- mêmes, de la création d\u2019un État fondé sur notre défaite d\u2019autrefois et sur l\u2019intégration d\u2019une partie du peuple français dans un ensemble britannique.Au demeurant, cet ensemble est devenu bien précaire.On notera ainsi que Charles de Gaulle, s\u2019il n\u2019entend pas féliciter Ottawa, ce que l\u2019on peut aisément comprendre, rajoute « ni nous-mêmes ».On aurait tort de ne pas accorder suffisamment d\u2019attention à ce « ni nous-mêmes » : celui-ci renferme une grande part de la lecture que se fait Charles de Gaulle de l\u2019histoire du Canada français et de ses liens avec la France. L\u2019Action nationale \u2013 Juin-Septembre 2017 143 V I V E L E Q U É B E C L I B R E - C O L L O Q U E C O M M É M O R A T I F De Gaulle, comme l\u2019avait analysé Bainville, sait que la France a manqué de constance au Québec.Ainsi confit-il, durant la traversée qui le mène au Canada, à son gendre Alain de Boissieu : Je compte frapper un grand coup.Ca bardera, mais il le faut.C\u2019est la dernière occasion de réparer la lâcheté de la France.Cette conception, qui prend dans sa bouche la force d\u2019un impérieux devoir, n\u2019est pas chez lui qu\u2019un vague sentiment, elle est avant tout l\u2019expression de connaissances historiques précises.Il considère que la France a, depuis Louis XV, une dette vis-à-vis des Français du Canada.Ainsi, n\u2019hésite-t-il pas à se faire juge de l\u2019Histoire : Louis XV avait bien les moyens d\u2019envoyer d\u2019autres troupes après la mort de Montcalm, pour permettre à Lévis de l\u2019emporter sur les Anglais.Il a eu la légèreté de céder à la dérision de la Cour, qui se moquait comme Voltaire de « quelques arpents de neige vers le Canada.» Il a abandonné nos soixante mille colons à leur sort.C\u2019est une action peu honorable.Il fallait l\u2019effacer.Et le 29 juillet à l\u2019Élysée, il exprime à Peyrefitte cette même préoccupation : Il y a deux siècles que la France a contracté une dette envers les Français au Canada.Ce que j\u2019ai essayé de leur donner, c\u2019est confiance.Redonner confiance en la France, c\u2019est en effet tout le sens de ce voyage.Chaque mot, mais aussi chaque symbole, semble être une réponse à la dette historique de la France.Ainsi, si le choix d\u2019une traversée de l\u2019Atlantique en bateau s\u2019explique par la volonté du chef de l\u2019État de ne pas atterrir à Ottawa afin de débuter et de concentrer sa visite sur le Québec \u2013 symbole déjà très fort \u2013, le choix de ce mode de transport s\u2019apparente aussi à un pèlerinage.Comme ceux L\u2019Action nationale \u2013 Juin-Septembre 2017 144 V I V E L E Q U É B E C L I B R E - C O L L O Q U E C O M M É M O R A T I F qui ont fondé le Canada, comme ce rameau de France parti vers le Nouveau Monde\u2026 De Gaulle met ses pas dans ceux de Cartier, Champlain et Montcalm.Le symbole toujours, lorsque le Colbert, navire portant le nom d\u2019un des principaux grands hommes de l\u2019Histoire de France qui permit le développement de la Nouvelle-France, débarque le 23 juillet 1967 dans l\u2019anse au Foulon ; là même où le général Wolfe avait débarqué le 13 septembre 1759 pour battre Montcalm et ainsi conquérir le Québec ! Pour cette occasion, le général de Gaulle a revêtu sa tenue de Général de Brigade : certes, les renforts de Louis XV auront mis près de 208 ans à venir, mais ce 23 juillet 1967 ils sont enfin arrivés.En agissant ainsi, de Gaulle entend renouer le fil de l\u2019Histoire.Renouer le fil de l\u2019Histoire aussi, lorsqu\u2019il choisit de rallier Québec à Montréal via le Chemin du Roy qui n\u2019est certes par la voie la plus courte, mais dont la symbolique est forte de par son nom, de par le fait qu\u2019elle ait été construite sous Louis XV grâce à la corvée du Roy par le grand-voyer de la Nouvelle-France.Cette symbolique-là compte chez De Gaulle, elle est de nature à marquer les esprits, à rattraper les années perdues\u2026 quitte à verser dans la légende comme il le fera, non sans humour, à l\u2019occasion de la conférence de presse du 27 novembre 1967 : De Québec jusqu\u2019à Montréal, sur les 250 km de la route longeant le Saint-Laurent et que les Français canadiens appellent le « Chemin du Roy » parce que, jadis, pendant des générations, leurs pères avaient espéré qu\u2019un jour un chef de l\u2019État français viendrait à la parcourir, des millions et des millions d\u2019hommes, de femmes, d\u2019enfants, s\u2019étaient rassemblés pour crier passionnément : « Vive la France ! ».Dans l\u2019avion qui le ramène de Montréal à Paris, alors que le petit monde politico-médiatique ne cesse de se scandaliser des quatre mots fameux lancés par le général de Gaulle au L\u2019Action nationale \u2013 Juin-Septembre 2017 145 V I V E L E Q U É B E C L I B R E - C O L L O Q U E C O M M É M O R A T I F balcon de l\u2019Hôtel de Ville de Montréal le 24 juillet 1967, le chef de l\u2019État français interroge ceux qui l\u2019ont accompagné afin de recueillir leur ressenti sur ce déplacement décidément très spécial.Le mot viendra de Jean-Daniel Jurgensen, Directeur des Amériques au Quai d\u2019Orsay : « Mon Général vous avez payé la dette de Louis XV ».Cette phrase, que si peu de Français auraient compris s\u2019ils l\u2019avaient entendue, cette phrase que bien des dirigeants auraient jugée excessivement emphatique s\u2019ils avaient assisté à la conversation, de Gaulle la fait sienne immédiatement tant elle résume à merveille ce que vient de faire de Gaulle, cet ultime déplacement au Québec.Plus encore, chez De Gaulle, cette volonté de renouer le cours de l\u2019Histoire s\u2019accompagne, outre ses prises de position à la fois symboliques et politiques, d\u2019une volonté de réconciliation.On sait combien l\u2019idée de réconciliation est importante pour lui : s\u2019il connait, aime et réfléchit l\u2019Histoire, il n\u2019est jamais l\u2019homme des rancœurs et des rancunes passées.Lorsque cela est nécessaire, de Gaulle sait aussi raconter l\u2019Histoire qui aurait dû être si elle n\u2019avait pas été détournée par « les fautes des Français, non le génie de la Patrie » comme il l\u2019écrira en ouverture de ses Mémoires de Guerre.N\u2019a-t-il pas, dans un autre contexte, réussi à asseoir la France à la table des puissances vainqueurs de la Seconde Guerre mondiale malgré la défaite de 1940 et la collaboration du Gouvernement de Vichy ?Or, Charles de Gaulle sait que, si l\u2019abandon des Français du Canada par Paris n\u2019est pas à l\u2019honneur de la France, l\u2019oubli pendant tant de temps du destin de ce morceau de la communauté française par la métropole est une faute autrement plus grave.Aussi va-t-il chercher à expliquer cette inaction de la France par les circonstances qu\u2019elle a dû traverser : L\u2019Action nationale \u2013 Juin-Septembre 2017 146 V I V E L E Q U É B E C L I B R E - C O L L O Q U E C O M M É M O R A T I F La France, absorbée qu\u2019elle était par de multiples guerres continentales et par de nombreuses crises politiques, se désintéressait de ses enfants abandonnés et n\u2019entretenait avec eux que des rapports insignifiants.Ce constat d\u2019un abandon des Français du Canada à leur sort, André Malraux le fait aussi.Lui qui sait que la Métropole a oublié depuis deux siècles le Québec et que rares sont les Français qui se préoccupent alors du devenir de celui-ci, voit dans le général de Gaulle une exception plus que l\u2019expression d\u2019une préoccupation populaire retrouvée.Il n\u2019en cache rien à Georges-Émile Lapalme, ministre des Affaires culturelles du Québec, à l\u2019occasion d\u2019un de leurs entretiens en 1960 : Ce serait absolument faux de dire que nous avons toujours pensé à vous, que nous avons toujours reconnu ce que vous avez fait, que nous vous avons toujours suivis des yeux.La vérité est que nous vous avons totalement oubliés et que nous ne nous sommes jamais occupés de vous.Aujourd\u2019hui il se trouve qu\u2019un homme de génie, le général de Gaulle vient d\u2019entrevoir une réalité et un potentiel2.Pourtant, à contre-pied de cette affirmation, de Gaulle ne veut pas que le sort du Québec soit le fait \u2013 la lubie auraient dit certains de ses détracteurs \u2013 d\u2019un seul homme.Il ne se contente pas de racheter la dette de Louis XV, il va plus loin, quitte à réécrire la réalité.Pour lui, si les circonstances ont détourné la métropole du Nouveau-Monde, les Français, eux n\u2019ont jamais cessé de penser aux Français du Canada : Vous êtes le Québec ! Vous êtes les Canadiens français ! Il n\u2019y a pas de temps écoulé qui ait pu effacer du cœur de notre peuple la nostalgie de ceux de ses enfants qu\u2019il avait laissés là-bas voici tantôt deux cents ans.« Je me souviens ! » C\u2019est la devise du Québec.En le voyant en votre personne, la France en dit autant.2 Propos rapportés par Louise Beaudoin dans « France-Québec : les retrouvailles \u2013 Quarante ans d\u2019action politique côte à côte » paru dans Le Figaro du 30 octobre 2001. L\u2019Action nationale \u2013 Juin-Septembre 2017 147 V I V E L E Q U É B E C L I B R E - C O L L O Q U E C O M M É M O R A T I F Une résistance française Cette affirmation d\u2019une permanence de la cause québécoise dans le cœur et dans la mémoire des Français est certes très illusoire, mais elle correspond aussi chez Charles de Gaulle à l\u2019expression d\u2019une réalité.En effet, pour lui, si les Français ont parfois oublié le sort du Québec, la France, elle, ne peut l\u2019avoir ignoré, car, répète-t-il, la cause du Québec est une cause française.C\u2019est ce qu\u2019il faut retenir de la réponse que fait finalement Charles de Gaulle à Robert Bordaz et Pierre-Louis Mallen à cette question qui nous occupe tant « pourquoi aller à Montréal ?» : Nous n\u2019irons pas fêter à Montréal, en 1967, le centenaire de la Confédération canadienne, comme le voudraient les Anglais du Canada et les fédéraux.Si nous y allons, ce sera pour fêter deux cents ans de fidélité des Canadiens français à la France.Alain Peyrefitte verra dans cette formule une interprétation toute partiale : Il a l\u2019art de retourner les situations : en 1763, ce ne sont pas pour lui deux cents ans de lâchage français de ce côté-ci de l\u2019Atlantique qui commencent, mais deux cents ans d\u2019affirmation française en Amérique du Nord.Pourtant, la pensée que traduit le général de Gaulle en annonçant sa volonté de « fêter deux cents ans de fidélité des Canadiens français à la France » est sans doute la plus juste expression de ce qui anime de Gaulle.Le maintien de l\u2019identité française en Amérique du Nord par les Français du Canada est un fait qu\u2019il convient de prendre en compte et qu\u2019il veut exposer à la face du monde.Pour lui cette fidélité, par sa durée, par son intensité, par ce qu\u2019elle porte en elle et l\u2019écho qu\u2019elle est au passé représente une donnée tout à fait exceptionnelle. L\u2019Action nationale \u2013 Juin-Septembre 2017 148 V I V E L E Q U É B E C L I B R E - C O L L O Q U E C O M M É M O R A T I F En vérité, ce que le peuple français a commencé de faire au Canada quand, il y a quatre siècles et demi, Jacques Cartier y abordait au nom du roi François 1er ; ce que ce peuple y a poursuivi sous l\u2019impulsion de Champlain, gouverneur nommé par Henri IV, et de ceux qui vinrent après lui ; ce qui y fut maintenu depuis lors avec une persévérance inouïe par une fraction française grandissante.Cet extrait permet de percevoir ce qu\u2019est, dans l\u2019esprit gaullien, la fidélité des Français du Canada à la France : c\u2019est un héritage historique à l\u2019égard duquel la France a contracté une dette, mais c\u2019est aussi une réalité présente et vivace à laquelle la France se doit de faire écho.Dès avril 1960, il parle d\u2019une « pensée française qui dure ».Le 23 octobre 1963, il poursuit : Le Canada français, il faut le prendre comme il est, c\u2019est- à-dire pour une réalité qui veut rester française.Le 23 juillet 1967, à l\u2019Hôtel de Ville de Québec, il ne dit pas autre chose : Tout se simplifie parce que vous êtes restés constants, fidèles depuis longtemps, mais sans défaillance.Cette fidélité, cette constance, aujourd\u2019hui, elles refleurissent ! On aurait tort de minimiser ce que signifie, pour lui, cette notion de fidélité : c\u2019est la survivance même de la communauté québécoise qui dépend de la vivacité et de la pérennité de cette fidélité à l\u2019Histoire et à l\u2019identité.Lors du discours prononcé au château Frontenac, de Gaulle insiste sur cette notion : Une autre donnée de la situation où vous, Français canadiens, vous trouvez par rapport à vous-mêmes et par rapport aux autres, tient à ceci que votre résolution de survivre en tant qu\u2019inébranlable et compacte collectivité, après avoir longtemps revêtu le caractère d\u2019une sorte de résistance passive opposée à tout ce qui risquait de com- L\u2019Action nationale \u2013 Juin-Septembre 2017 149 V I V E L E Q U É B E C L I B R E - C O L L O Q U E C O M M É M O R A T I F promettre votre cohésion, a pris maintenant une vigueur active en devenant l\u2019ambition de vous saisir de tous les moyens d\u2019affranchissement et de développement que l\u2019époque moderne offre à un peuple fort et entreprenant.Le mot résistance n\u2019est évidemment pas neutre.En témoigne l\u2019incompréhension de nombreuses personnes face aux quatre mots demeurés fameux « Vive le Québec libre » prononcés à l\u2019Hôtel de Ville de Montréal le 24 juillet.De même, lorsque Charles de Gaulle parle peu avant, dans le même discours, d\u2019une « atmosphère comparable à celle de la Libération », certains feindront de voir là une comparaison avec l\u2019occupation allemande en France, on dénoncera le parallèle fait par l\u2019Homme du 18 juin avec le nazisme\u2026 Évidemment, il n\u2019en est rien.En réalité, c\u2019est à bon escient que de Gaulle fait allusion au mot de résistance ; non de résistance face à tel ou tel régime politique évidemment, mais une résistance plus intérieure, plus intime, une résistance pour la survie de ce que l\u2019on est, de ce que l\u2019on entend ne pas cesser d\u2019être.Le Canada français meurt s\u2019il se rend.Il vivra s\u2019il refuse de se rendre.Par ces mots, l\u2019Homme du 18 juin témoigne de sa conviction profonde que le Canada français est une cause qui ne peut cesser de lutter pour elle-même, qui ne peut pas douter d\u2019elle-même, sans risquer de disparaître.Son combat est un combat pour sa survie, pour le maintien de ce qu\u2019il est face à ceux qui tentent de le nier, de l\u2019occulter et donc de le faire disparaître\u2026 c\u2019est à ce titre qu\u2019il est une résistance.C\u2019est ce qu\u2019il explique au conseil des ministres du 31 juillet 1967.Revenant sur l\u2019Histoire et témoignant de ce qu\u2019il a vu, il justifie son discours de Montréal par la volonté de résistance rencontrée au Canada : L\u2019Action nationale \u2013 Juin-Septembre 2017 150 V I V E L E Q U É B E C L I B R E - C O L L O Q U E C O M M É M O R A T I F Le général de Gaulle a constaté l\u2019immense ferveur française manifestée partout à son passage.Il a noté, chez les Français canadiens, la conviction unanime qu\u2019après le siècle d\u2019oppression qui suivit pour eux la conquête anglaise, un second siècle écoulé sous le système défini par « l\u2019Acte de l\u2019Amérique du Nord britannique » de 1867, ne leur avait pas assuré, dans leur propre pays, la liberté, l\u2019égalité et la fraternité.Ayant exposé tour à tour que les Canadiens français sont de par l\u2019Histoire une partie du peuple français, qu\u2019ils ont par leur résistance témoigné de leur volonté de demeurer ce qu\u2019ils sont, comment la France de Charles de Gaulle aurait- elle pu ne pas être de leur côté au rendez-vous de l\u2019Histoire ?C\u2019est ainsi que le président de la République conclut ses propos sur le Québec à l\u2019occasion de la conférence de presse du 27 novembre 1967 : Pour eux, surtout pour eux, la France doit être la France.Ainsi, la dette française de Louis XV au Québec est pour lui autant la dette de l\u2019abandon d\u2019alors, qu\u2019une dette morale à l\u2019égard d\u2019un Peuple qui, par ce qu\u2019il est au fond de lui-même et au regard de l\u2019Histoire, incarne une résistance française jamais démentie.Pour preuve, le 26 juillet, il déclare au maire de Montréal : On aurait pu croire que, ce passé ayant été marqué d\u2019une telle douleur, Montréal aurait perdu son âme française dans le doute et dans l\u2019effacement.Miracle ! Il n\u2019en a rien été.Le mot miracle, simple expression de langage, n\u2019est pourtant pas neutre.Cette idée de fidélité d\u2019un Peuple, d\u2019affirmation de soi par une résistance, se retrouve en effet dans un élément qui joue un rôle aussi important que l\u2019Histoire dans le logiciel gaullien, dans un élément dont l\u2019attachement lui est presque aussi naturel que celui qui le lie à la France : la religion catholique.Incontestablement, son éducation n\u2019a pu que le familiariser avec le rôle essentiel de la religion L\u2019Action nationale \u2013 Juin-Septembre 2017 151 V I V E L E Q U É B E C L I B R E - C O L L O Q U E C O M M É M O R A T I F catholique dans l\u2019identité des Français du Canada, avec cette détermination à demeurer fidèles à leur Église.C\u2019est au général Catroux que Charles de Gaulle exprimera le lien intime qui existe dans son esprit entre résistance dans l\u2019Histoire, foi et fidélité à la France : Je suis touché par l\u2019entreprise d\u2019un homme qui confond dans le même geste sa foi de chrétien et son amour pour la France.Cet homme, comment douter que de Gaulle le retrouve dans l\u2019âme du Québec au point de faire de la religion une composante presque aussi importante que la langue française et les origines ?Ainsi, après s\u2019être inquiété de la défaite électorale du premier ministre Jean Lesage et de la victoire de Daniel Johnson, un homme au nom si anglais, le président français pourra déclarer, rassuré : « Daniel Johnson, dont le père est irlandais et catholique, est tout à fait Canadien français ».Cette résistance canadienne faite d\u2019un mélange d\u2019attachement à l\u2019Histoire, de fidélité à la France et d\u2019une âme catholique ne peut que parler à l\u2019idéal gaullien.Cela, nul ne l\u2019aura sans doute mieux résumé que monseigneur Maurice Roy, archevêque de Québec et primat du Canada, qui salue à travers le chef de l\u2019État français « l\u2019héritage de foi, de fidélité et de courage du peuple français dont nous sommes tous sortis ».Le parallèle que fit l\u2019archevêque, à l\u2019occasion de son discours du 23 juillet, entre la fidélité des Français du Canada et le rôle historique qu\u2019avait pu jouer le général de Gaulle ne fut pas neutre dans l\u2019esprit de celui-ci, en témoigne sa réponse : Laissez-moi vous dire qu\u2019il n\u2019y a rien qui peut être plus émouvant pour celui qui vous parle, que le rapprochement que vous venez de faire entre cette volonté française qui a été manifestée ici d\u2019une manière si pénible et en même temps si magnifique pendant tant de temps, au milieu de tant de difficultés, au prix de tant de mérites et L\u2019Action nationale \u2013 Juin-Septembre 2017 152 V I V E L E Q U É B E C L I B R E - C O L L O Q U E C O M M É M O R A T I F grâce à tant d\u2019effort : entre cette œuvre française-là et celle qui a consisté à rassembler les premiers éléments de la résistance aux pires moments de la vie de notre patrie.Il n\u2019y a rien aussi qui soit plus réconfortant, car cela indique que pour nous Français, où que nous soyons, à quelque époque que nous soyons, pour peu que nous le voulions, nous pouvons survivre, nous pouvons même donner l\u2019exemple et rien ne le montre mieux que ce que je vois et ce que je sais du Québec.Ici, en effet, entre Français que vous êtes et voulant le rester, comme vous le dites si bien, Éminence, ici vous donnez l\u2019exemple \u2013 vous donnez l\u2019exemple d\u2019abord d\u2019une personnalité bien affirmée, d\u2019une cohésion certaine, d\u2019une grande capacité populaire, car c\u2019est cela qui frappe chez vous.Ce que vous valez vous vient de la base et c\u2019est sur cette base sur laquelle vous vous êtes construits, que s\u2019élève maintenant votre Église.Et de même que l\u2019Église a été essentielle dans le maintien de cette personnalité dont je vous parle, de même joue- t-elle un rôle capital aujourd\u2019hui pour former l\u2019élite dont vous avez besoin et qui se crée.Ce lien, de Gaulle va tenir à l\u2019illustrer par un acte fort et rare dans l\u2019histoire de la pratique gaulliste de la diplomatie : le jour même de son arrivée, de Gaulle choisit de communier à la basilique Sainte-Anne-de-Beaupré ; un haut lieu du catholicisme québécois marqué par le souvenir des marins bretons et la dévotion à Sainte-Anne patronne du Québec.C\u2019est la seconde fois seulement que le président de la République communie en public à l\u2019occasion d\u2019une cérémonie officielle, c\u2019est la première fois qu\u2019il le fait volontairement.En 1966 à Leningrad, il avait été placé devant le fait accompli.Au contraire, en choisissant de se présenter à genoux devant le recteur de la basilique ainsi que devant l\u2019archevêque de Québec, de Gaulle fait une démarche volontaire appelée à faire sens.De Gaulle choisit un acte fort3.Ainsi, entend-il 3 Il ne réitérera un tel acte que deux fois : en Pologne le 10 septembre suivant, témoignant du rôle historique et fondateur du catholicisme dans l\u2019identité et la résistance polonaise ; le 27 octobre 1968 à Saint- Louis des Français d\u2019Istanbul, rappelant la mission de protecteur des chrétiens d\u2019Orient que tient la France depuis 1535. L\u2019Action nationale \u2013 Juin-Septembre 2017 153 V I V E L E Q U É B E C L I B R E - C O L L O Q U E C O M M É M O R A T I F témoigner de cette part de catholicisme qu\u2019il y a dans l\u2019identité des Français du Canada, de cette fidélité partagée, de ce souvenir aussi des premiers missionnaires qui ont travaillé à fonder cette terre, lui apportant les rameaux de la civilisation française.Plus que l\u2019Histoire, c\u2019est donc l\u2019histoire toujours présente, c\u2019est-à-dire la Mémoire que de Gaulle convoque au Québec.Cette mémoire qui, depuis saint Augustin, n\u2019appartient pas au passé, mais au présent du passé.C\u2019est donc à un Québec immuable que de Gaulle s\u2019adresse : le Québec présent du passé vivace dans son identité, le Québec présent du présent dans son réveil et sa révolution tranquille ; le Québec présent de l\u2019avenir dans la liberté et l\u2019affranchissement que laissent à espérer les élites en formation auxquelles il se réfère souvent.Cette vision d\u2019une « chose française » qui a été, est et a vocation à être, vision toute gaullienne qui embrasse les concepts de pérennité, de résistance et de liberté ; « les choses étant ce qu\u2019elles sont, la France étant la France et Fécamp un port de pêche qui entend bien le rester » pour reprendre une expression chère au général de Gaulle ; qui pouvait alors la comprendre ?Sans doute pas Georges Pompidou qui s\u2019exclamera goguenard après le discours de Montréal : « On va se faire engueuler ! ».Exclamation à la fois étonnante de la part d\u2019un premier ministre, mais aussi terriblement révélatrice de la relative incompréhension d\u2019une classe politique et diplomatique hermétique au sens profond et à la lecture historique.Si, si peu de ses contemporains perçurent l\u2019aspect profondément et totalement gaullien de ces événements, c\u2019est que beaucoup ne comprenaient pas que, chez De Gaulle, le choix de l\u2019Histoire n\u2019est pas une posture politique, mais le commandement de l\u2019essentiel.Cette idée, c\u2019est André Malraux qui l\u2019avait déjà résumée avec justesse dans un discours prononcé deux ans auparavant pour la présidentielle de L\u2019Action nationale \u2013 Juin-Septembre 2017 154 V I V E L E Q U É B E C L I B R E - C O L L O Q U E C O M M É M O R A T I F 1965.L\u2019auteur de La condition humaine était alors revenu sur un autre déplacement du général de Gaulle, celui réalisé à Mexico en 1964 \u2013 à l\u2019occasion duquel le chef de l\u2019État avait prononcé un discours non moins fameux « Marchamos la mano en la mano » \u2013.Il avait alors évoqué cet « instituteur de Puebla » qui était venu à Mexico pour entendre le général de Gaulle et qui n\u2019y serait pas allé pour un autre homme politique français « car il s\u2019agissait de significations historiques et que pour l\u2019Histoire conquérir la Liberté ne se conjugue pas au conditionnel ».Dans l\u2019avion qui le ramène, en guise de conclusion à son périple, de Gaulle ne dit pas autre chose : Il y a le [\u2026] pauvre homme de Gaulle et puis il y a le de Gaulle dont on attend l\u2019Histoire\u2026 qu\u2019importe si l\u2019homme de Gaulle va prendre des coups.Le devoir, vous m\u2019entendez, le devoir du de Gaulle qui va mourir bientôt, c\u2019était de prononcer cette phrase.Je n\u2019aurais pas été de Gaulle si je ne l\u2019avais pas fait.De Gaulle à Montréal, c\u2019est l\u2019Histoire parlant de liberté.q 155 Dossier Cinquante ans après la disparition de Hector Fabre, qui avait occupé le poste d\u2019agent général de la Province de Québec en France, de sa nomination en 1882 à sa mort en 1910, l\u2019ouverture de la Délégation générale du Québec à Paris, à l\u2019initiative de Georges- Émile Lapalme, a permis de renouer les liens politiques entre les deux gouvernements1.Lors de son séjour à Paris pour présider à l\u2019inauguration de la représentation québécoise en octobre 1961, le premier ministre Lesage est reçu à l\u2019Élysée, où de Gaulle lui fait part de son désir de renforcer les relations dans tous les domaines avec le Québec2.Comme le démontre cet article, la coopération franco-québé- coise, qui s\u2019amorce en 1965 avec la signature des premières ententes bilatérales dans le domaine de l\u2019éducation et de la culture, va connaître une accélération importante après la visite du général de Gaulle au Québec en 1967.1 Michel Sarra-Bournet, « La naissance de la Délégation générale du Québec à Paris », Bulletin d\u2019histoire politique, vol.20, n° 2, 2011, p.190- 199.2 Jacques Lacoursière, Histoire populaire du Québec.1960-1970, t.5, Sillery, Septention, 2008, p.160-161.Samy Mesli* Le voyage du général de Gaulle et l\u2019accélération de la coopération * Docteur en histoire L\u2019Action nationale \u2013 Juin-Septembre 2017 156 V I V E L E Q U É B E C L I B R E - C O L L O Q U E C O M M É M O R A T I F La signature des premières ententes de coopération en 1965 De part et d\u2019autre de l\u2019Atlantique, la volonté commune affichée par les gouvernements d\u2019accroître leurs échanges permet l\u2019élaboration des premiers programmes de coopération.En novembre 1963, André Malraux effectue un voyage au Québec, pour visiter l\u2019Exposition industrielle et commerciale française.Pendant ses entretiens avec les membres du gouvernement québécois, Malraux évoque l\u2019organisation d\u2019échanges culturels entre les deux États3.Dans le domaine de l\u2019éducation, le ministre Paul Gérin- Lajoie entend également solliciter l\u2019aide de l\u2019Hexagone.Dans un système scolaire en pleine refonte « où les lacunes, notamment quant aux techniques étaient criantes, la collaboration de la France pouvait faire épargner des années d\u2019efforts au Québec.Celle-ci pouvait, par exemple, lui envoyer tout de suite des spécialistes qui manquaient encore ici », se souvient Claude Morin4.Des discussions s\u2019amorcent en juin 1964, à l\u2019initiative de l\u2019ambassadeur Bousquet, pour élaborer un accord gouvernemental de coopération.Au terme de huit mois de négociations, l\u2019Entente entre le Québec et la France sur un programme d\u2019échanges et de coopération dans le domaine de l\u2019éducation est signée à Paris, le 27 février 19655.Aux côtés du ministre de l\u2019Éducation nationale, Christian Fouchet, et de Jean Basdevant, directeur général des Affaires culturelles et techniques du Quai d\u2019Orsay, Paul Gérin-Lajoie et le sous-ministre des Affaires fédérales-provinciales, Claude Morin, paraphaient la première entente internationale conclue par le gouvernement du Québec.3 Guy Frégault, Chronique des années perdues, Montréal, Leméac, 1976, p.85.4 Claude Morin, L\u2019art de l\u2019impossible.La diplomatie québécoise depuis 1960, Montréal, Boréal, 1987, p.37.5 Samy Mesli, La coopération franco-québécoise dans le domaine de l\u2019éducation, de 1965 à nos jours, Québec, Septentrion, 2014, p.41-64. L\u2019Action nationale \u2013 Juin-Septembre 2017 157 V I V E L E Q U É B E C L I B R E - C O L L O Q U E C O M M É M O R A T I F Dans le cadre de cette entente, les gouvernements s\u2019engagent à développer aussi largement que possible les échanges d\u2019étudiants et de professeurs d\u2019université, grâce à l\u2019octroi de bourses ou de missions de recherche.Dans le domaine de l\u2019enseignement technique, il est prévu que 25 professeurs québécois bénéficient d\u2019un stage de perfectionnement dans l\u2019Hexagone.Une vingtaine d\u2019experts français viendront au Québec pour des missions de courte ou de moyenne durée, notamment pour collaborer avec les comités de planification du MEQ et l\u2019École normale de l\u2019enseignement technique du Québec.Il est également convenu que 25 professeurs québécois enseignant dans des écoles normales seront accueillis pour un stage de neuf mois dans des établissements français.Enfin, pour veiller à l\u2019application de ces mesures, le dernier point de l\u2019accord annonçait l\u2019instauration de rencontres régulières, organisées tantôt à Paris, tantôt à Québec, dans le cadre d\u2019une commission permanente de coopération franco-québécoise.Saluée par la presse au Québec, la signature de l\u2019entente en éducation donne lieu aux premières frictions avec Ottawa.Le 12 avril 1965, Paul Gérin-Lajoie prononce un discours devant le corps consulaire de Montréal et affirme que dans tous les domaines relevant complètement ou partiellement de sa compétence, le Québec entendait désormais jouer « un rôle direct, conforme à sa personnalité et à la mesure de ses droits » sur la scène internationale.En dépit des tensions croissantes avec le gouvernement fédéral, soucieux d\u2019affirmer sa primauté dans le domaine des relations internationales, le Québec et la France concluent un nouvel accord, dans le domaine de la culture.Le 24 novembre 1965, Pierre Laporte reçoit à Québec l\u2019ambassadeur Leduc pour parapher l\u2019Entente sur la coopération culturelle entre le gouvernement de la République française et du gouvernement du Québec.Les deux gouvernements, « conscients des liens historiques que leur communauté d\u2019origine, de langue et de culture a L\u2019Action nationale \u2013 Juin-Septembre 2017 158 V I V E L E Q U É B E C L I B R E - C O L L O Q U E C O M M É M O R A T I F créés », proclamaient leur désir de promouvoir la langue française et de développer leurs relations culturelles par la multiplication des échanges intellectuels, littéraires, artistiques et scientifiques.La coopération, une priorité pour De Gaulle Dès son élection, en juin 1966, le premier ministre Daniel Johnson fait part de son désir de poursuivre les échanges entrepris avec la France.En juillet, il délègue deux de ses conseillers, Paul Gros d\u2019Aillon et Jean Loiselle, à Paris pour signifier aux autorités françaises sa volonté d\u2019accentuer et d\u2019étendre la coopération6.Dans les semaines qui suivent, Christian Fouchet puis Maurice Couve de Murville effectuent un séjour au Québec, et s\u2019entretiennent avec le premier ministre.En mai 1967, Johnson se rend dans l\u2019Hexagone.Accueilli avec les honneurs traditionnellement réservés aux chefs d\u2019État, le premier ministre s\u2019entretient avec les principaux membres du gouvernement français.À l\u2019Élysée, il réitère sa volonté d\u2019intensifier la coopération franco-québécoise, notamment dans le domaine économique.Ces rencontres, qui s\u2019effectuent dans un climat particulièrement chaleureux, donnent lieu à l\u2019annonce de plusieurs mesures.Des fonctionnaires québécois auront ainsi la possibilité d\u2019observer les travaux des organismes français chargés de la planification économique, et des stages seront offerts à des ingénieurs au Centre nucléaire de Saclay.Réciproquement, des techniciens français seront invités dans des centres de recherche d\u2019Hydro-Québec.L\u2019ouverture d\u2019un institut culturel et technique du Québec à Paris est également évoquée7.6 Dale C.Thomson, De Gaulle et le Québec, Saint-Laurent, Éditions du Trécarré, 1990, p.224.7 Samy Mesli, op.cit., p.71-72. L\u2019Action nationale \u2013 Juin-Septembre 2017 159 V I V E L E Q U É B E C L I B R E - C O L L O Q U E C O M M É M O R A T I F Pendant son voyage au Québec, en juillet 1967, de Gaulle fait de la coopération un thème central de ses allocutions.Aux yeux du président de la République, l\u2019aspiration à la modernité et le développement économique que connaît le Québec constituent les prémisses de son émancipation politique.À l\u2019hôtel de ville de Québec, le 23 juillet, de Gaulle déclare ainsi qu\u2019il « s\u2019affirme une élite française canadienne, de jour en jour plus active, plus efficace, mieux connue.C\u2019est la base de tout, c\u2019est l\u2019essentiel.Tout le reste suivra ».Le soir, lors du dîner officiel, de Gaulle se félicite de la coopération instaurée avec le Québec : N\u2019est-il pas, par exemple, aussi encourageant que possible que les universités de Québec, de Montréal, de Sherbrooke, et les universités de France soient en relations régulières et que nous échangions en nombre croissant des professeurs, des ingénieurs, des techniciens, des étudiants ?N\u2019est-il pas caractéristique que l\u2019Hydro-Québec, votre puissante entreprise nationale, collabore directement avec l\u2019Électricité de France, qu\u2019il s\u2019agisse de recherches, ou bien de l\u2019utilisation des hautes tensions où vous êtes passés maîtres, ou bien de l\u2019emploi de l\u2019énergie atomique pour produire l\u2019électricité, ou bien de la construction du gigantesque barrage de la Manicouagan ?N\u2019est-il pas significatif que nous ayons décidé d\u2019établir bientôt entre nous par le moyen d\u2019un satellite spatial, un réseau français de communications, de radio, de télévision ?Dans les domaines culturel, économique, technique, scientifique, comme dans l\u2019ordre politique, l\u2019action menée en France par la délégation générale du Québec, les contacts fréquents entre les gouvernements, mes entretiens avec vous même, Monsieur le Premier Ministre, hier à Paris, aujourd\u2019hui ici, organisent notre effort commun d\u2019une manière chaque jour plus étroite et plus fraternelle8.8 Discours du général de Gaulle à Québec, 23 juillet 1967. L\u2019Action nationale \u2013 Juin-Septembre 2017 160 V I V E L E Q U É B E C L I B R E - C O L L O Q U E C O M M É M O R A T I F Les mêmes thèmes sont repris par De Gaulle le lendemain, lors des allocutions tout au long du Chemin du Roy.À Donnacona notamment, de Gaulle affirme ainsi que pour soutenir « le développement, d\u2019ailleurs magnifique, de tout le Québec, vous pouvez être sûrs que le vieux pays, que la vieille France apporte et apportera à la Nouvelle-France tout son concours fraternel ».Face à la foule massée devant l\u2019Hôtel de Ville de Montréal, de Gaulle souligne « l\u2019immense effort de progrès, de développement, et par conséquent d\u2019affranchissement vous accomplissez ici et c\u2019est à Montréal qu\u2019il faut que je le dise, parce que, s\u2019il y a au monde une ville exemplaire par ses réussites modernes, c\u2019est la vôtre.Je dis c\u2019est la vôtre et je me permets d\u2019ajouter c\u2019est la nôtre ».Il continue : Si vous saviez à quel point [la France] se sent obligée à concourir à votre marche en avant, à votre progrès ! C\u2019est pourquoi elle a conclu avec le gouvernement du Québec, avec celui de mon ami Johnson, des accords, pour que les Français de part et d\u2019autre de l\u2019Atlantique travaillent ensemble à une même œuvre française.Et, d\u2019ailleurs, le concours que la France va, tous les jours un peu plus, prêter ici, elle sait bien que vous le lui rendrez, parce que vous êtes en train de vous constituer des élites, des usines, des entreprises, des laboratoires, qui feront l\u2019étonnement de tous et qui, un jour, j\u2019en suis sûr, vous permettront d\u2019aider la France9.Et de Gaulle de conclure son discours par « Vive le Québec libre ! ».Dès son retour dans l\u2019Hexagone, et malgré le tollé qu\u2019il a provoqué, de Gaulle fait de la politique de coopération avec le Québec une priorité.L\u2019action de la France doit être « d\u2019envergure », affirme-t-il à ses conseillers, et doit concerner tous les secteurs d\u2019activité, en particulier dans le domaine des 9 Discours du général de Gaulle à Montréal, 24 juillet 1967. L\u2019Action nationale \u2013 Juin-Septembre 2017 161 V I V E L E Q U É B E C L I B R E - C O L L O Q U E C O M M É M O R A T I F technologies de pointe \u2013 spatiale, atomique, électronique10.Le 29 juillet, le président convoque Alain Peyrefitte, devenu quelques mois plus tôt ministre de l\u2019Éducation nationale, et lui donne ses instructions : Il faudrait que dans les quinze jours ou trois semaines vous vous rendiez au Québec.Nous avons fait une percée.Maintenant, il faut occuper le terrain.Je vous en charge.Les Québécois ont besoin de professeurs, d\u2019instituteurs, de puéricultrices.Il faut qu\u2019ils se remettent dans le circuit du français universel.Ils le souhaitent, mais ils n\u2019en ont pas les moyens par eux-mêmes.Les ententes que nous avons signées avec eux ces dernières années vont dans le bon sens, mais c\u2019est encore très insuffisant.Il faut leur prêter massivement nos enseignants, accueillir massivement leurs étudiants.C\u2019est votre affaire.Il faut tout couvrir, l\u2019éducation, la culture, la technique, la recherche scientifique, la jeunesse, la télévision.Et quand ce programme sera prêt, vous irez le présenter à Johnson11.Ainsi mandaté par De Gaulle, Peyrefitte s\u2019attelle à la préparation de ce nouvel accord de coopération avec Bernard Dorin, nommé conseiller diplomatique au ministère de l\u2019Éducation nationale.Ardent partisan de la coopération avec le Québec, Dorin se voit confier la tâche d\u2019élaborer des propositions qu\u2019ils pourraient soumettre ensemble au gouvernement Johnson dès le mois de septembre : « Les Québécois auront réfléchi de leur côté et, en confrontant nos deux points de vue, nous arriverons à monter une coopération qui est voulue par les deux parties » lui déclara Peyrefitte12.Pendant l\u2019été, Dorin élabore un programme ambitieux, comprenant une vingtaine de mesures, principalement dans le domaine 10 Cité par Maurice Vaïsse, La grandeur, Paris, Fayard, 1998, p.665.11 Alain Peyrefitte, De Gaulle et le Québec, Montréal, Stanké, 2000, p.68.12 Cité par Paul-André Comeau, Jean-Paul Fournier, Le lobby du Québec à Paris.Les précurseurs du général de Gaulle, Montréal, Québec Amérique, 2002, p.68. L\u2019Action nationale \u2013 Juin-Septembre 2017 162 V I V E L E Q U É B E C L I B R E - C O L L O Q U E C O M M É M O R A T I F de l\u2019éducation.Désireux d\u2019insuffler « une mutation véritable dans le rythme de croissance et le volume des échanges », Dorin propose d\u2019augmenter le nombre des coopérants militaires et des cadres pédagogiques détachés en mission d\u2019enseignement au Québec.Outre l\u2019ÉNA, il demande d\u2019élargir la présence de stagiaires québécois dans les grandes écoles, comme Centrale, Polytechnique, les Écoles des Mines, des Ponts et Chaussées ou l\u2019École supérieure d\u2019Agronomie.Il suggère l\u2019octroi de 500 bourses à des étudiants québécois, avançant même l\u2019idée que cette mesure soit étendue à 500 élèves de l\u2019enseignement secondaire.Dorin propose également d\u2019instaurer des jumelages entre des établissements scolaires français et québécois, afin d\u2019entamer des échanges de professeurs du secondaire et de l\u2019enseignement technique.Cette mesure devait permettre, selon lui, de maintenir « un flux permanent d\u2019enseignants français pour assurer un certain \u201cbrassage\u201d des deux populations », et instaurer un contact entre les formateurs des deux pays, propice à « une collaboration scientifique et technique, bénéfique autant aux uns qu\u2019aux autres13 ».Sur la base de ces propositions, un projet d\u2019accord est rédigé et transmis aux autres ministères concernés.Le 23 août, Maurice Couve de Murville dresse devant le conseil des ministres un bilan des échanges en cours avec le Québec.À l\u2019issue de cet exposé, de Gaulle réaffirme sa ligne de conduite : « Nous ne pouvons pas coopérer avec le Québec comme avec n\u2019importe quel autre pays ; ce cas unique doit être privilégié.En plus, il nous faut aider les Québécois à se constituer un État et une fonction publique ».Outre l\u2019éducation, le président français appelle au développement de liens dans les secteurs de l\u2019énergie atomique, de l\u2019électronique, de l\u2019informatique, de l\u2019indus- 13 Le programme préparé par Bernard Dorin est reproduit en annexe de l\u2019ouvrage d\u2019Alain Peyrefitte, De Gaulle et le Québec, p.130-163. L\u2019Action nationale \u2013 Juin-Septembre 2017 163 V I V E L E Q U É B E C L I B R E - C O L L O Q U E C O M M É M O R A T I F trie aérospatiale.Le ministre de la Recherche scientifique, Maurice Schuman, propose d\u2019intégrer le Québec parmi les utilisateurs du futur satellite européen de télécommunication Symphonie.Edgar Faure suggère d\u2019établir une coopération dans le domaine de l\u2019agronomie14.Dans les jours qui suivent, vingt-cinq propositions sont adoptées et chiffrées.Le texte est entériné lors d\u2019un conseil restreint, le 1er septembre 1967.À l\u2019issue de la réunion, de Gaulle confirme à Peyrefitte qu\u2019il dispose des pleins pouvoirs pour conclure de nouvelles ententes avec le gouvernement québécois.La signature des accords Peyrefitte-Johnson Le 10 septembre, la délégation conduite par Peyrefitte entame son séjour au Québec.Accueilli par le ministre d\u2019État à l\u2019Éducation, Marcel Masse, Peyrefitte est conduit auprès du premier ministre Johnson, en convalescence après une attaque cardiaque.Pendant leur discussion, Peyrefitte commence par évoquer deux propositions formulées par De Gaulle.Celui-ci voulait, tout d\u2019abord, offrir l\u2019opportunité au Québec de participer à la Conférence des ministres de l\u2019Éducation francophones, la CONFEMEN, qui devait avoir lieu en février 1968 à Libreville, au Gabon.De Gaulle comptait à cet effet demander aux autorités gabonaises de faire parvenir une invitation au gouvernement du Québec afin que celui-ci puisse officiellement prendre part à la conférence et ainsi « mettre le pied à l\u2019étrier pour une existence internationale » selon ses termes.Le président français souhaitait également instaurer des rencontres annuelles entre les deux gouvernements.À l\u2019image des rapports franco-allemands, il proposait qu\u2019une fois par an, le premier ministre et les principaux ministres québécois viennent à Paris, et que, six mois plus tard, le président et le premier ministre français, avec les principaux ministres, rendent la visite au Québec.Cette idée 14 Cité par Dale C.Thomson, op.cit., p.309. L\u2019Action nationale \u2013 Juin-Septembre 2017 164 V I V E L E Q U É B E C L I B R E - C O L L O Q U E C O M M É M O R A T I F fut rejetée par Daniel Johnson.« Le président va trop vite pour nous\u2026 il brûle les étapes, déclara-t-il à Peyrefitte.L\u2019heure n\u2019est pas à l\u2019aventure, mais aux atermoiements15 ».Le premier ministre pria également Peyrefitte de garder cette proposition confidentielle : « Ne parlez de ça à personne ! À aucun de mes ministres ! Ils ne savent pas garder un secret.Les uns s\u2019emballeraient, d\u2019autres s\u2019indigneraient, Ottawa en profiterait pour faire un drame16 ! » Pendant leur discussion, Peyrefitte exposa ensuite les différents projets de coopération proposés par son gouvernement, auxquels Johnson donna son accord.Le lendemain, la délégation française est reçue à Québec par les principaux membres du gouvernement.La rencontre est présidée par le vice-premier ministre et ministre de l\u2019Éducation, Jean-Jacques Bertrand, autour duquel siègent Jean-Noël Tremblay, ministre des Affaires culturelles, Claude Morin, Marcel Masse et son sous-ministre Arthur Tremblay.Après des débuts attentistes, chacune de deux délégations souhaitant, par délicatesse, que l\u2019autre lui fasse part de ses projets, se souvient Claude Morin, les discussions s\u2019engagent véritablement et se soldent par un succès17.Le 14 septembre 1967, Daniel Johnson et Alain Peyrefitte signent un procès-verbal officialisant les vingt-cinq mesures adoptées18.Dans ce nouvel accord, le gouvernement français fait part de son intention de multiplier par huit sa contribution financière dans le cadre d\u2019un vaste programme 15 Cité par Pierre Godin, Daniel Johnson : la difficile recherche de l\u2019égalité, 1964-1968, Montréal, Éditions de l\u2019Homme, 1980, p.255.16 Cité par Alain Peyrefitte, op.cit., p.100.17 Claude Morin, op.cit., p.82-83.18 Procès-verbal des décisions arrêtées entre MM.Daniel Johnson et M.Alain Peyrefitte, ministre de l\u2019Éducation nationale, représentant le gouvernement français, Québec, 14 septembre 1967. L\u2019Action nationale \u2013 Juin-Septembre 2017 165 V I V E L E Q U É B E C L I B R E - C O L L O Q U E C O M M É M O R A T I F triennal : de 5 millions de francs en 1967, les crédits engagés passeront à 24,8 millions francs dès l\u2019année suivante, pour atteindre 40 millions de francs en 1970.Dans le domaine de l\u2019éducation, la France s\u2019engage à dépêcher, dans les trois ans, jusqu\u2019à un millier de professeurs dans les écoles québécoises, dans la mesure où des demandes lui seraient adressées.Pour encourager l\u2019échange de fonctionnaires, il est décidé que des professeurs et des administrateurs québécois pourront bénéficier de stages au sein de l\u2019Institut national d\u2019administration scolaire et de l\u2019Inspection générale de l\u2019Éducation nationale.Des organismes de coopération sont également instaurés.Le Centre franco-québécois de développement pédagogique (CEDEP) est créé afin de coordonner des échanges d\u2019enseignants et d\u2019organiser des expériences conjointes dans le domaine de la pédagogie, de la formation des maîtres ou des manuels scolaires.On fonde, sur le même modèle, un Centre franco-québécois de développement de l\u2019enseignement technologique19.Dans l\u2019enseignement supérieur, le procès-verbal annonce que le nombre de bourses accordées par la France aux étudiants québécois sera porté à un millier en 1970.Réciproquement, le gouvernement québécois s\u2019engageait à accroître le nombre de bourses offertes à des étudiants français.Le procès-verbal mentionne l\u2019ouverture de chaires de littérature et de civilisation canadienne-française dans l\u2019Hexagone pour accueillir des universitaires québécois invités en qualité de professeurs associés.Les autorités françaises s\u2019engageaient également à accroître la place réservée à la connaissance de l\u2019histoire, de la géographie, de la littérature et de la civilisation du Canada français dans les programmes d\u2019enseignement ainsi que dans les concours du CAPES et de l\u2019agrégation.19 S.Mesli, op.cit., p.85-90. L\u2019Action nationale \u2013 Juin-Septembre 2017 166 V I V E L E Q U É B E C L I B R E - C O L L O Q U E C O M M É M O R A T I F Parmi les autres mesures adoptées figurent la création d\u2019un organisme pour les échanges de jeunes, le futur Office fran- co-québécois pour la jeunesse (OFQJ) ainsi que d\u2019un Centre franco-québécois de recherche scientifique et technique pour faciliter les échanges d\u2019informations entre les deux communautés scientifiques et augmenter la mobilité des chercheurs.Pour accroître la fourniture de programmes de radiodiffusion et de télévision, la France annonce l\u2019ouverture d\u2019un bureau de l\u2019ORTF à Montréal.Il est également prévu de favoriser l\u2019envoi et la distribution des livres et des films français outre-Atlantique, ainsi que les dons réciproques de fonds de bibliothèques.Le dernier point du procès-verbal stipule, enfin, que les deux gouvernements s\u2019engagent à favoriser les initiatives ayant pour objet de promouvoir l\u2019universalité et l\u2019unité de la langue française.L\u2019accélération de la coopération franco-québécoise Résolument ambitieux, les accords Peyrefitte-Johnson traduisent la volonté des dirigeants d\u2019instaurer des échanges à une plus large échelle.Grâce à ce volontarisme politique et au soutien des financiers des gouvernements, qui se poursuivent sous la présidence de Georges Pompidou, élu en 1969 après la démission du général de Gaulle, les échanges franco-québécois connaissent un âge d\u2019or au début de la décennie suivante, impliquant chaque année des milliers de participants de part et d\u2019autre de l\u2019Atlantique.Dans le seul domaine de l\u2019éducation, plusieurs actions de grande ampleur sont menées, avec des résultats tangibles.Après l\u2019arrivée des premiers coopérants militaires français à l\u2019été 1965, quelque 1500 d\u2019entre eux se sont succédé au Québec jusqu\u2019en 1974, pour enseigner dans les différentes universités.L\u2019instauration des programmes de bourses permet à des milliers d\u2019étudiants québécois de venir faire L\u2019Action nationale \u2013 Juin-Septembre 2017 167 V I V E L E Q U É B E C L I B R E - C O L L O Q U E C O M M É M O R A T I F leur doctorat en France, on en recense près de 5 000 dans l\u2019Hexagone au début des années 1970.Par le biais des programmes financés par la Commission permanente, plus de 5000 chercheurs universitaires ont été impliqués dans des activités scientifiques conjointes jusqu\u2019au début des années 1980.Sous l\u2019égide du CEDEP, une opération unique en son genre est menée entre 1969 et 1982, permettant à plus de 1500 professeurs québécois du primaire et du secondaire d\u2019aller enseigner une année dans une école française20.Réciproquement, des instituteurs français venaient au Québec pourvoir leur poste dans les établissements scolaires.Dans le domaine de l\u2019enseignement technique, les accords de coopération signés en 1974 par les premiers ministres Robert Bourassa et Jacques Chirac permettent d\u2019instaurer un programme de stage pour des professeurs québécois de l\u2019enseignement technique, qui vont passer un séjour d\u2019un mois dans l\u2019Hexagone, afin de se familiariser avec l\u2019usage du français en milieu industriel.En cinq ans, quelque 1600 enseignants ont bénéficié de cette mesure, ce qui représente 20 % du corps professoral du secteur technique21.Conclusion Comme en attestent ces chiffres, la visite du général de Gaulle en 1967 et les accords Peyrefitte-Johnson ont donné une impulsion majeure à la coopération bilatérale amorcée deux ans plus tôt.Grâce au soutien massif des gouvernements, et grâce à l\u2019institutionnalisation de la coopération et la création d\u2019organismes bilatéraux, comme l\u2019OFQJ, encore en activité aujourd\u2019hui, des échanges de grande ampleur 20 Samy Mesli, op.cit., p.143-215.21 Ibid., p.225-232. L\u2019Action nationale \u2013 Juin-Septembre 2017 168 V I V E L E Q U É B E C L I B R E - C O L L O Q U E C O M M É M O R A T I F ont été mis sur pied et réalisés pendant les années 1970.Les liens entre les deux gouvernements, originellement concentrés à l\u2019éducation et à la culture, se sont élargis à de nombreux secteurs d\u2019activité et n\u2019ont cessé de se renforcer par la suite.Si les retombées politiques du voyage du général de Gaulle, et notamment l\u2019intégration du Québec à la Francophonie naissante, sont généralement mieux connues, il convient également se souligner l\u2019important concours de la France, par le biais de la coopération, aux grandes réformes menées durant la Révolution tranquille, notamment dans le domaine de l\u2019éducation.q 169 Dossier Puisqu\u2019on me propose de vous parler de la langue comme signe de souveraineté, je pense qu\u2019il nous faut d\u2019abord s\u2019interroger sur cette idée de souveraineté appliquée à l\u2019appartenance à une langue, à l\u2019enracinement linguistique, donc culturel.La langue est une patrie, disait Camus.Elle est à la fois l\u2019ultime patrie des pauvres, l\u2019ultime patrie de ceux qui n\u2019en ont plus aucune autre, le lien naturel de l\u2019homme avec les autres hommes qu\u2019elle constitue en peuple, en nation, en libre souveraineté juridique parfois ; sauf que la langue est aussi praticable comme instrument de domination par les puissants et les riches, puisqu\u2019en fin de compte ils n\u2019ont jamais de triomphe parfait que lorsqu\u2019ils ont imposé leur langage, c\u2019est-à-dire leur façon de penser, puis leur langue, aux hommes et aux peuples qu\u2019ils ont su rendre tributaires.La langue devient alors, non plus un vecteur de liberté, mais un vecteur de for- matage des esprits et des comportements au service d\u2019une organisation exclusive du monde.Ce monde dans lequel nous vivons est en proie à toutes sortes de dominations \u2013 dépendances achevées pour les unes, encore réversibles pour d\u2019autres.On connaît les dominations militaires : elles asservissent les corps, les Philippe de Saint Robert* France-Québec : la langue, un signe de souveraineté * Écrivain L\u2019Action nationale \u2013 Juin-Septembre 2017 170 V I V E L E Q U É B E C L I B R E - C O L L O Q U E C O M M É M O R A T I F États, mais plus difficilement les âmes, et l\u2019on voit presque toujours les peuples ainsi soumis résister étonnamment en préservant, en approfondissant même parfois, leurs personnalités culturelles.Les dominations économiques sont plus subtiles.Car au lieu d\u2019asservir d\u2019une manière immédiatement douloureuse à quoi l\u2019on puisse réagir, elles corrompent, elles savent se faire des complices, conscients ou inconscients, de ceux-là mêmes \u2013 hommes et peuples \u2013 qu\u2019elles dépossèdent en secret.Or, avec le temps, et après avoir habilement marginalisé les résistances intellectuelles, les dominations économiques changent en profondeur les structures de comportement, puis de pensée, puis d\u2019expression des peuples qu\u2019elles dépossèdent d\u2019abord, qu\u2019elles désintègrent ensuite.Elles ont tort, d\u2019ailleurs, mais d\u2019ordinaire ces dominations économiques sont myopes, uniquement éprises du court terme, du profit immédiat.En effet, à trop rêver d\u2019un marché unique où des consommateurs se ressemblant tous se verraient proposer des produits également identiques et interchangeables, elles rendent tôt ou tard tout échange, donc toute création, donc en fin de compte le marché même dont elles se nourrissent, impossibles.Permettez-moi de citer ici les analyses si perspicaces du professeur Henri Gobard, au demeurant angliciste distingué, auteur de deux ouvrages \u2013 L\u2019aliénation linguistique (1976) et La guerre culturelle (1979) \u2013 qui a magistralement renversé les apparentes fatalités à prétention scientifique dont le conformisme contemporain nous accable : « La politique au service de l\u2019économie, a-t-il montré, c\u2019est la destruction de la culture, et par là même, la subordination du politique à l\u2019argent\u2026 L\u2019analyse exclusivement économique aboutit à la suppression de toutes les cultures.» Et voilà ensuite, telle qu\u2019il la décrit, la logique du désastre : L\u2019Action nationale \u2013 Juin-Septembre 2017 171 V I V E L E Q U É B E C L I B R E - C O L L O Q U E C O M M É M O R A T I F On s\u2019aperçoit alors que l\u2019économie est antinomique du culturel : plus l\u2019économie se développe, plus la culture se décompose [j\u2019ajouterai : ou se folklorise, car il y a encore là quelques petits bénéfices à faire].Mais quand la culture est détruite, l\u2019économique est bloqué, car c\u2019est comme une machine thermique qui ne peut fonctionner qu\u2019à partir d\u2019une source de chaleur.Alors, la pseudo-civilisation unidimensionnelle, née de l\u2019illusion du progrès indéfini d\u2019une économie ne se nourrissant que d\u2019elle-même, est vouée à la mort, victime de la prolifération d\u2019une cellule unique ; et, à cet égard, le laxisme passionnel de notre société d\u2019aujourd\u2019hui n\u2019est que l\u2019envers de son puritanisme d\u2019hier, au même titre que la théorie de Marx a été l\u2019inséparable envers de celle de Ricardo, au dix-neuvième siècle.Et c\u2019est sans doute par là qu\u2019en premier lieu notre civilisation est en crise : crise d\u2019identité, car crise d\u2019universalité \u2013 l\u2019erreur fondamentale de notre Occident étant de croire que ce qu\u2019il est convenu d\u2019appeler le mondialisme a quelque chose à voir avec l\u2019universel, qu\u2019il en soit une figure véritable ou approchante, alors qu\u2019il en est la contrefaçon, et bientôt la mort ; alors qu\u2019il est aussi factice et impérieux que l\u2019internationalisme idéologique, dont nous savons qu\u2019il abolit la liberté de l\u2019homme au nom d\u2019une idée scientifique de son bonheur.C\u2019est pourquoi j\u2019ai à vous dire que les droits des peuples sont aussi essentiels, dans le monde antagoniste où nous vivons, que les droits de l\u2019homme ; et que le premier des droits de l\u2019homme, c\u2019est d\u2019appartenir à un peuple, ou de se constituer en nation.En nous ramenant à l\u2019idée de culture, dont la langue est la donnée primordiale, Henri Gobard réintroduit dans notre réflexion les éléments fondamentaux évoqués par Jean-Paul II lors de son célèbre discours du 2 juin 1980 à l\u2019UNESCO où il avait si parfaitement défini la souveraineté de l\u2019homme telle qu\u2019elle s\u2019exprime et s\u2019impose par la culture. L\u2019Action nationale \u2013 Juin-Septembre 2017 172 V I V E L E Q U É B E C L I B R E - C O L L O Q U E C O M M É M O R A T I F L\u2019homme, y a-t-il dit, vit toujours selon une culture qui lui est propre, et qui, à son tour, crée entre les hommes un lien qui lui est propre lui aussi, en déterminant le caractère interhumain et social de l\u2019existence humaine.Dans l\u2019unité de la culture comme mode propre de l\u2019existence humaine, s\u2019enracine en même temps la pluralité des cultures au seuil de laquelle l\u2019homme vit.Dans cette pluralité, l\u2019homme se développe sans perdre cependant le contact essentiel avec l\u2019unité de la culture en tant que dimension fondamentale et essentielle de son existence et de son être.Mais allant au fond des choses et étayant ainsi notre propos, le Souverain Pontife développait cette idée que la culture est la manifestation fondamentale de la souveraineté de toute société humaine : La nation, dit en effet Jean-Paul II, est la grande communauté des hommes qui sont unis par des liens divers, mais surtout, précisément par la culture.La nation existe par la culture et pour la culture, et elle est donc la grande éducatrice des hommes pour qu\u2019ils puissent être davantage dans la communauté.Elle est cette communauté qui possède une histoire dépassant l\u2019histoire de l\u2019individu et de la famille [\u2026] Je suis fils d\u2019une nation qui a vécu les plus grandes expériences de l\u2019histoire, que ses voisins ont condamnée à mort à plusieurs reprises, mais qui a survécu et qui est restée elle- même.Elle a conservé son identité, et elle a conservé, malgré les partitions et les occupations étrangères, sa souveraineté nationale, non en s\u2019appuyant sur les ressources de la force physique, mais uniquement en s\u2019appuyant sur sa culture [\u2026].Ce que je dis là concernant le droit de la nation au fondement de sa culture et de son avenir n\u2019est donc l\u2019écho d\u2019aucun nationalisme, mais il s\u2019agit toujours d\u2019un élément stable de l\u2019expérience humaine et des perspectives humanistes du développement de l\u2019homme.Il existe une souveraineté fondamentale de la société qui se manifeste dans la culture de la nation.Il s\u2019agit de la souveraineté par laquelle, en même temps, l\u2019homme est suprêmement souverain [\u2026] Cette souveraineté qui existe et qui tire son origine de la culture propre de la nation et de la société [\u2026] doit rester le critère fondamental dans la manière de traiter L\u2019Action nationale \u2013 Juin-Septembre 2017 173 V I V E L E Q U É B E C L I B R E - C O L L O Q U E C O M M É M O R A T I F ce problème important pour l\u2019humanité d\u2019aujourd\u2019hui qu\u2019est le problème des moyens de communication sociale (de l\u2019information qui leur est liée, et aussi de ce qu\u2019on appelle la culture de masse).Vu que ces moyens sont les moyens sociaux de la communication, ils ne peuvent être des moyens de domination sur les autres, de la part des agents du pouvoir politique comme de celle des puissances financières qui imposent leur programme et leur modèle.Ils doivent devenir le moyen d\u2019expression de cette société qui se sert d\u2019eux, et qui en assure aussi l\u2019existence.Ils doivent tenir compte des vrais besoins de cette société.Ils doivent tenir compte de la culture, de la nation, de son histoire.Aux yeux du général de Gaulle, le rôle international du français était une chose qui allait de soi et le destin des communautés de langue maternelle française, souvent minoritaires et abandonnées à elles-mêmes dans leurs pays respectifs, en était une autre, qui lui paraissait alors plus menacée.Le général n\u2019avait certainement pas une conception ethnique de la francité, mais il était sensible aux appartenances historiques, et plus encore à la dette de la France à l\u2019égard de ceux qui, en Nouvelle-France et en Acadie notamment, avaient été laissés à leur sort à l\u2019issue de combats et de traités malheureux.C\u2019est dans l\u2019affaire du Québec que sa démarche fut la plus retentissante.Il n\u2019est que de renvoyer à sa conférence de presse du 27 novembre 1967, où il décrit en termes lyriques et historiques sa remontée du « Chemin du Roy » pour comprendre que, bien que porté par l\u2019enthousiasme de la population, rien dans cette affaire ne fut improvisé.Le sort de la Nouvelle-France le hantait de longue date.Philippe de Gaulle, dans ses Mémoires1, en témoigne : 1 Philippe de Gaulle, De Gaulle mon père, entretiens avec Michel Tauriac, Plon, 2004. L\u2019Action nationale \u2013 Juin-Septembre 2017 174 V I V E L E Q U É B E C L I B R E - C O L L O Q U E C O M M É M O R A T I F Comme beaucoup de Français de sa génération, il avait lu Maria Chapdelaine, le roman fétiche de Louis Hémon paru en 1921, qui raconte l\u2019histoire malheureuse de ce peuple poussé à l\u2019exil après avoir été abandonné par la France.Un livre qu\u2019il m\u2019avait mis entre les mains dans mon enfance.Evidemment, ce n\u2019était pas là-dessus que se fondaient sa dilection et son intérêt pour ce pays.C\u2019étaient les aspirations de ces gens acharnés à défendre leur patrimoine linguistique, à « sauver leur âme », dira- t-il plus tard, qui le tourmentaient.Philippe de Gaulle raconte qu\u2019en avril 1965, se rendant à Colombey, il découvre son père en compagnie d\u2019un aide de camp ou d\u2019un visiteur s\u2019entretenant d\u2019un livre récemment reçu : c\u2019était Égalité ou indépendance de Daniel Johnson qui, en tant que premier ministre du Québec, le recevra deux ans plus tard à Montréal.Philippe de Gaulle trouve son père véhément : « Ils ont raison, insiste-t-il, en parlant des Québécois.On les brime, on les réduit.Ils ont le droit de s\u2019insurger.À leur place n\u2019en ferions-nous pas autant ?» Et le général de s\u2019interroger à haute voix : « Que vais-je pouvoir faire pour les conforter ?Il faut que je fasse quelque chose de moral et d\u2019historique afin de rappeler qu\u2019ils font partie de notre monde et de notre rayonnement.» Et, évoquant cette période, il dira au colonel d\u2019Escrienne, son aide de camp : Ah, si vous aviez vu cet enthousiasme, ces Français qui attendaient depuis si longtemps un geste, un mot, un appui de la France pour les aider à sortir d\u2019une condition inadmissible\u2026 Non, je n\u2019avais pas le droit de les décevoir ! J\u2019ai donc déclenché le contact et je pense que les choses, maintenant, feront leur chemin ! En fait, il se peut que cela ait été un peu prématuré : mais, je suis vieux, c\u2019était l\u2019occasion ou jamais, et je l\u2019ai saisie.Qui d\u2019autre, après moi, aurait pu se permettre de dire cela, si je ne l\u2019avais dit ?Or, il fallait que ce fût dit2 ! » 2 Jean d\u2019Escrienne, De Gaulle m\u2019a dit (1966-1970), Plon, 1973. L\u2019Action nationale \u2013 Juin-Septembre 2017 175 V I V E L E Q U É B E C L I B R E - C O L L O Q U E C O M M É M O R A T I F L\u2019exclamation du balcon de l\u2019Hôtel de Ville de Montréal ne fut aucunement improvisée, contrairement à la rumeur répandue par quelques esprits contrariés.On a trop peu remarqué, en effet, précédant le « Vive le Québec libre ! » du 24 juillet, le toast prononcé la veille au château Frontenac à Québec, en réponse à celui de Daniel Johnson : Après qu\u2019eut été arrachée de ce sol, voici deux cent quatre années, la souveraineté inconsolable de la France, soixante mille Français y restèrent.Ils sont maintenant plus de six millions.[\u2026] Votre résolution de survivre en tant qu\u2019inébranlable et compacte collectivité, après avoir longtemps revêtu le caractère d\u2019une sorte de résistance passive opposée à tout ce qui risquait de compromettre votre cohésion, a pris maintenant une vigueur active en devenant l\u2019ambition de vous saisir de tous les moyens d\u2019affranchissement et de développement que l\u2019époque moderne offre à un peuple fort et entreprenant.[\u2026] On assiste ici, comme en maintes régions du monde, à l\u2019avènement d\u2019un peuple qui, dans tous les domaines, veut disposer de lui-même et prendre en main ses destinées.Qui donc pourrait s\u2019étonner ou s\u2019alarmer d\u2019un mouvement aussi conforme aux conditions modernes de l\u2019équilibre de notre univers, et à l\u2019esprit de notre temps3 ?Premier acte politique d\u2019une francophonie agissante, des accords furent signés au lendemain de ce voyage historique entre la France et le Québec, connus sous le nom d\u2019accords Peyrefitte-Johnson.Ils établissaient une coopération dans tous les domaines \u2013 mais tout particulièrement dans ceux de l\u2019éducation et de la jeunesse \u2013 ainsi que des visites croisées des premiers ministres à un rythme biannuel, lequel fut malheureusement interrompu par Robert Bourassa dont l\u2019attachement au fédéralisme canadien est bien connu.Dès le lendemain du voyage de 1967, le Général annoncera son souci d\u2019associer l\u2019ensemble des Canadiens français à ce 3 Cf.Discours et messages, tome V, Plon, 1970. L\u2019Action nationale \u2013 Juin-Septembre 2017 176 V I V E L E Q U É B E C L I B R E - C O L L O Q U E C O M M É M O R A T I F qu\u2019il avait décidé d\u2019entreprendre avec le Québec : « À cette œuvre, devront d\u2019ailleurs participer, dans des conditions qui seront à déterminer, tous les Français du Canada qui ne résident pas au Québec et qui sont un million et demi.» Cette relation du général de Gaulle avec le destin de la langue française sera évoquée en novembre 1990 lors du colloque consacré à « De Gaulle en son siècle », sous la rubrique « De Gaulle et la culture ».Ce qui nous montre que la conception qu\u2019avait le général des communautés de langue originelle française fut d\u2019abord, sinon strictement politique, du moins politiquement historique.C\u2019est que le français, comme le souligna Mme Renée Balibar dans sa contribution, n\u2019est pas seulement une langue de culture, mais depuis des siècles « une langue d\u2019État » : « La perspective que l\u2019on va proposer ici, faisait-elle ressortir, tente de situer Charles de Gaulle, y compris ses silences sur la politique de la langue, dans la longue histoire de la langue française.» Dans sa communication à ce colloque, Michel Fichet, l\u2019un des meilleurs spécialistes des communautés de langue maternelle française, après avoir établi une clarification entre « langue maternelle, d\u2019unité et d\u2019identité, pour la nation française et pour les communautés qui en sont issues ou qui en ont été séparées par les aléas de l\u2019histoire », puis « langue de communication héritée de la colonisation, parfois langue d\u2019unité, souvent, pour ne pas dire toujours, en conflit avec l\u2019identité culturelle autochtone pour tous les peuples qui ont subi les dominations française et belge », enfin « langue étrangère pour tous ceux qui font le choix de l\u2019apprendre et de la pratiquer », le dit très clairement : « Ce sont des notions de langue et de culture constitutives de l\u2019âme française que le général de Gaulle utilisait le plus fréquemment de préférence à la notion de francophonie dont la fortune a grandi d\u2019ailleurs en même temps que son contenu se brouillait.» Il L\u2019Action nationale \u2013 Juin-Septembre 2017 177 V I V E L E Q U É B E C L I B R E - C O L L O Q U E C O M M É M O R A T I F est exact que les institutions qui concrétisèrent l\u2019entreprise de la francophonie ne se développèrent qu\u2019après le départ du général de Gaulle du pouvoir, mais, comme l\u2019a souligné Jean-Marc Léger, haut fonctionnaire québécois et inlassable artisan, dès l\u2019origine, de l\u2019organisation institutionnelle de la francophonie, « la francophonie non gouvernementale a trouvé à Paris, dès le départ, une ardente sympathie et un soutien actif, permanent, qui n\u2019auraient pas été possibles sans le parfait accord de l\u2019Élysée.» Le débat actuel autour de la place et de l\u2019avenir du français, ainsi que de son rôle, est à replacer au sein de la crise générale de la civilisation et des échanges, que nous subissons.Milan Kundera4 s\u2019était livré naguère à une analyse de l\u2019agressivité qui se manifeste, jusqu\u2019en France même, contre notre langue : « Il s\u2019agit, disait-il, d\u2019un courant de pensée, d\u2019une attitude, de comportements qui consistent à critiquer et à fustiger la constitution d\u2019une communauté francophone internationale et surtout à tourner en dérision la volonté des francophones de se doter de législation linguistique et de défendre leur identité culturelle dans le libre échange des marchandises ».Il ajoutait que « ce conformisme ultralibé- ral, mondialiste et unificateur, est partagé par une partie de la presse française, qui reproduit avec application le moindre article anti-francophone de la presse anglo-saxonne.» Le général de Gaulle était conscient des menaces qui pesaient sur la langue française, puisqu\u2019il avait adressé à l\u2019Institut de France, le 23 mars 1965, à travers Robert Courrier et Louis de Broglie, une lettre qui se voulait, au-delà d\u2019un constat déjà évident, mobilisatrice des volontés qui déjà flanchaient, même et surtout dans les milieux scientifiques.Le général écrivait : 4 Cf.Rapport du Haut Conseil de la francophonie, La documentation française, 1994. L\u2019Action nationale \u2013 Juin-Septembre 2017 178 V I V E L E Q U É B E C L I B R E - C O L L O Q U E C O M M É M O R A T I F Il est, en effet, déplorable que la langue française, si remarquablement adaptée par sa clarté et sa précision à l\u2019expression de la pensée scientifique, soit trop souvent trahie par ceux-là mêmes auxquels il incombe d\u2019en maintenir l\u2019usage.[\u2026] Il est, en effet, d\u2019intérêt national que savants et techniciens s\u2019inspirent dans l\u2019emploi de notre langue du respect que la science se doit à elle-même5.Georges Pompidou mis à part, qui fut à la hauteur de l\u2019enjeu, on eut aimé que les successeurs du général à l\u2019Élysée affichent plus souvent les mêmes préoccupations.J\u2019ai vu François Mitterrand \u2013 qui avait dit : « Un peuple qui perd ses mots n\u2019est entendu de personne » \u2013 après m\u2019avoir encouragé puis chargé de prendre en main ce « Commissariat de la langue française » qui traduisait une conviction réelle, j\u2019ai vu, dis-je, François Mitterrand se laisser peu à peu impressionner par des conseillers malvenus qui lui représentaient que c\u2019était, sans doute, un combat d\u2019un autre âge.De son temps même, Michel Rocard n\u2019eut de cesse de déconstruire cette entreprise au motif qu\u2019il croyait le mot « commissariat » lié à l\u2019idée de police : quand les hommes politiques intègreront-ils dans leur jugement le caractère polysémique des mots qui les dérangent ?Beaucoup plus tard, lorsque je tâchais de renouer le souci de cette préoccupation avec l\u2019éphémère François Hollande, il me fit dire qu\u2019il avait autre chose à faire.Au quinquennat précédent, on avait inauguré l\u2019enseignement en anglais dans les grandes écoles, mesure qui fut ensuite étendue aux universités.Ce fut l\u2019œuvre de deux ministres de l\u2019Enseignement supérieur successives, l\u2019une de droite et l\u2019autre de gauche.Le combat que nous menons ne doit pas se laisser enfermer dans une feinte querelle de préséance entre la langue anglaise, ou anglo-américaine, et la langue française, même 5 Lettres, notes et carnets, mai 1969 \u2013 novembre 1970 ; Compléments 1908- 1968, Ed.Plon, 1988. L\u2019Action nationale \u2013 Juin-Septembre 2017 179 V I V E L E Q U É B E C L I B R E - C O L L O Q U E C O M M É M O R A T I F s\u2019il est vrai qu\u2019existent des différences profondes, qui sont parfois des divergences, entre la conception du monde dont notre langue est porteuse, et celle dont l\u2019anglo-américain tente actuellement d\u2019assurer la suprématie dans le monde \u2013 et même en Europe.Rappelons les propos que tint le président Pompidou au Soir de Bruxelles, le 19 mai 1971 : Je dis que si demain l\u2019Angleterre étant entrée dans le Marché commun, il arrivait que le français ne reste pas ce qu\u2019il est actuellement, la première langue de travail de l\u2019Europe, alors l\u2019Europe ne sera jamais tout à fait européenne.Car l\u2019anglais n\u2019est plus la langue de la seule Angleterre, il est avant tout, pour le monde entier, la langue de l\u2019Amérique.De notre côté, une fois de plus, l\u2019intendance n\u2019a pas suivi.À chaque élection présidentielle, la question de l\u2019avenir de la langue française est posée aux impétrants qui répondent par des « éléments de langage » \u2013 ou pas du tout.Emmanuel Macron, dans un entretien accordé en avril 2017 à la revue Causeur, dit que la langue française n\u2019a pas besoin d\u2019être protégée au motif qu\u2019elle est la troisième langue la plus parlée dans le monde, ce qui est étonnant de la part d\u2019un homme politique aussi impliqué qu\u2019il l\u2019est dans ce qu\u2019il est convenu d\u2019appeler la mondialisation, que l\u2019anglo- américain s\u2019approprie sans mesure.Ne va-t-il pas lui-même s\u2019exprimer en anglais en Allemagne ?Emmanuel Macron insiste pourtant dans cet entretien sur ce que « la France n\u2019a jamais été et ne sera jamais une nation multiculturelle ».Le génie français, insiste-t-il, n\u2019est pas dans ce culte rétréci d\u2019une identité idéalisée [\u2026] Le génie français, c\u2019est un imaginaire partagé.Cet imaginaire s\u2019ancre dans notre langue commune.C\u2019est notre premier enracinement.Il s\u2019ancre dans une histoire, des territoires, des L\u2019Action nationale \u2013 Juin-Septembre 2017 180 V I V E L E Q U É B E C L I B R E - C O L L O Q U E C O M M É M O R A T I F paysages.C\u2019est notre second enracinement.Mais notre langue, notre histoire, nos paysages ne sont pas univoques.Ils ne sont pas une serge brute ni un patchwork mal cousu.La culture française est une moire.Avant d\u2019être un moyen de communication, la langue est un moyen d\u2019existence.Je vous pose la question : peuples de langue française, dont les uns s\u2019appartiennent, dont d\u2019autres se trouvent plus ou moins intégrés, plus ou moins minorisés dans divers ensembles, existons-nous encore ?Existerons-nous encore ?La formulation de la question est déjà l\u2019écho d\u2019une rumeur pessimiste ; je ne ferai rien ici pour l\u2019amplifier.Le français, personne ne lui contestera cela, est bien sûr une grande langue de culture.Il a été et demeure davantage, car c\u2019est ainsi que le français a, pour lui et contre lui, d\u2019être et d\u2019avoir été dans l\u2019histoire, également, une grande langue de civilisation.Cela rend sa position fragile, si ce moment de gloire est vraiment passé ; cela rend aussi sa position intéressante et forte si nous savons l\u2019utiliser pour métamorphoser, pour réinventer l\u2019histoire dont cette civilisation a été porteuse jusqu\u2019au moment déjà avancé du siècle industriel.Reste à affronter ce siècle numérique.Vous autres, Canadiens français \u2013 c\u2019était l\u2019appellation préférée du général de Gaulle \u2013, il me semble que vous pouvez vous approprier cette vision de notre problème commun.N\u2019oublions jamais que, comme le général le disait lui-même « le souvenir n\u2019est pas seulement un pieux hommage aux morts, mais le ferment toujours à l\u2019œuvre dans l\u2019action des vivants ! » q La Caisse d\u2019économie solidaire est l\u2019institution ?nancière des entreprises collectives et des citoyens engagés pour une économie sociale et durable.Gérald Larose Président 1 877 647-1527 caissesolidaire.coop ARTS VISUELS CIEL VARIABLE ESPACE ESSE ETC MEDIA INTER LE SABORD TICARTTOC VIE DES ARTS ZONE OCCUPÉE CINÉMA 24 IMAGES CINE-BULLES CINEMAS SEQUENCES CREATION LITTERAIRE CONTRE-JOUR ENTREVOUS ESTUAIRE EXIT LES ÉCRITS MŒBIUS XYZ.LA REVUE DE LA NOUVELLE CULTURE ET SOCIÉTÉ À BÂBORD! L'ACTION NATIONALE LIBERTÉ L'INCONVÉNIENT NOUVEAU PROJET NOUVEAUX CAHIERS DU SOCIALISME RECHERCHES SOCIOGRAPHIQUES RELATIONS HISTOIRE ET PATRIMOINE CAP-AUX-DIAMANTS CONTINUITÉ HISTOIRE QUÉBEC MAGAZINE GASPÉSIE LITTÉRATURE LES CAHIERS DE LECTURE LETTRES QUÉBÉCOISES LURELU NUIT BLANCHE SPIRALE THÉÂTRE ET MUSIQUE CIRCUIT JEU REVUE DE THÉÂTRE LES CAHIERS DE LA SGRM THEORIES ET ANALYSES ANNALES D'HISTOIRE DE L\u2019ART CANADIEN ÉTUDES LITTÉRAIRES INTERMÉDIALITÉS TANGENCE VOIX ET IMAGES À GULIU EN REVUES LES CULTURELLES QUEBECOISES ociété de développement SODEP.QC.CA frei ulturels québécois Design graphique © www.grisgrisdesign.com expo virtuelle 100e.action-nationale.qc.ca 100 1917-2017 L\u2019Action Nous vous invitons à visiter l\u2019exposition virtuelle consacrée à l\u2019histoire de L\u2019Action nationale.Cette exposition a été créée afin de commémorer le centième anniversaire de la revue.Elle rappelle les grands combats qu\u2019elle a menés et met en valeur les intellectuels qui mois après mois ont produit des analyses fouillées de la société québécoise et proposé des orientations sur les enjeux fondamentaux de notre avenir collectif. 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Recensions MATHIEU BOCK-CÔTÉ 186 Le nouveau régime COLLECTIF FAUT QU\u2019ON SE PARLE 194 Ne renonçons à rien RAPHAËL ÉMOND 198 La politique vue du haut de mes 12 ans YVAN LAMONDE 205 Un coin dans la mémoire Recensions 186 Recensions MATHIEU BOCK-CÔTÉ Le nouveau régime.Essais sur les enjeux démocratiques actuels, Boréal, 2017, 320 pages Le sociologue Mathieu Bock-Côté est un auteur prolifique.Quelques mois après la publication d\u2019un ouvrage salué par la critique, Le multiculturalisme comme religion politique, il récidive en publiant Le nouveau régime.Essais sur les enjeux démocratiques actuels.Rassemblant différents essais parus ces derniers temps, il poursuit le combat de sa vie : la critique du multiculturalisme.Si, comme Bock-Côté l\u2019avance, le multiculturalisme est la religion du XXIe siècle, il n\u2019est pas exagéré de dire que le sociologue est à notre époque ce qu\u2019Arthur Buies a été à la sienne.Les deux sont d\u2019une ténacité et d\u2019une énergie à toute épreuve.Mais le sociologue a réussi là où le « chroniqueur éternel » a échoué, soit à attirer l\u2019attention du milieu intellectuel de la mère patrie.L\u2019ouvrage est divisé en quatre parties, elles-mêmes divisées en dix-neuf chapitres ; il se termine par un savoureux épilogue au sujet de l\u2019amitié.On le sait, Bock-Côté embrasse large et ses thèmes de prédilection sont complexes.Ses critiques ne se résument cependant pas seulement au mul- ticulturalisme.Il en profite aussi pour évaluer d\u2019autres idées qu\u2019il juge aberrantes, voire dangereuses.Le choix de diviser ce livre en plusieurs parties est donc judicieux, l\u2019ouvrage 187 L\u2019Action nationale \u2013 Juin-Septembre 2017 étant de ce fait plus accessible au lecteur peu familier avec des thèmes du type : « La nouvelle question anthropologique : l\u2019humanité indifférenciée ».Mais la qualité d\u2019un livre tient moins à sa structure qu\u2019à la qualité de la langue de celui qui l\u2019écrit.De ce point de vue, les nombreux lecteurs de Bock-Côté reconnaîtront sa plume élégante et vigoureuse.La thèse principale de Mathieu Bock-Côté est qu\u2019un nouveau régime s\u2019est imposé dans la plupart des pays occidentaux.Il est intéressant de constater que ce nouveau régime n\u2019est pas apparu à la faveur d\u2019une évolution des institutions politiques traditionnelles, mais plutôt grâce à une révolution idéologique.C\u2019est pourquoi il s\u2019est imposé lentement, discrètement, comme sur la pointe des pieds.C\u2019est la définition même d\u2019une révolution venue « d\u2019en haut ».Selon Bock-Côté, les fondements de ce nouveau régime sont limpides : « Il s\u2019agirait, pour le dire succinctement, du fondamentalisme des droits de l\u2019homme conjugué au culte de la diversité et à l\u2019économie de marché » (p.12).On le reconnaît aussi par sa passion destructrice.En effet, il n\u2019a de cesse de « déconstruire tout ce qui rappelle le monde ancien ou témoigne de sa persistance dans le nouveau » (p.13).Si les fondements du nouveau régime sont clairs, son objectif l\u2019est tout autant : « l\u2019humanité, écrit Bock-Côté, est engagée dans une phase d\u2019émancipation sans précédent.L\u2019homme se délivre de vieilles entraves, il s\u2019affranchit du poids du passé, il peut enfin naître à une liberté pleine et entière grâce à la liquidation de tous les préjugés » (p.14).N\u2019est-ce pas formidable ?Ne sommes-nous pas privilégiés de vivre à une époque qui s\u2019apparente à un conte de fées ?L\u2019avènement de ce nouveau régime ne signifie-t-il pas que le paradis sur terre serait enfin à notre portée ?Mathieu Bock- Côté répond que non.Il démontre que derrière de belles et généreuses valeurs, le nouveau régime cache une réalité qui 188 L\u2019Action nationale \u2013 Juin-Septembre 2017 n\u2019est pas aussi merveilleuse que ses adeptes veulent bien le laisser croire.L\u2019auteur n\u2019y va d\u2019ailleurs pas par quatre chemins.Dès l\u2019introduction, il annonce ses couleurs : « Nous sommes devant un nouveau principe de légitimité qui fonde un nouveau régime.Il prétend accomplir la démocratie, mais, en fait, il la trahit.Il faut le décrypter » (p.15).Sa démonstration se résume à ce présage : la démocratie est en péril.Cette menace tient à plusieurs éléments.Le premier est la conception singulière de l\u2019homme propagée par le nouveau régime.Pendant des siècles, il était généralement reconnu que l\u2019homme était, de par sa nature, complexe, insaisissable, inconstant, bref, capable du meilleur comme du pire.Le nouveau régime ne croit pas que l\u2019homme soit aussi complexe.En fait, il conteste l\u2019idée même de « nature humaine », car l\u2019attachement au groupe et aux coutumes civilisatrices qui l\u2019invitent à contrôler ses passions ne serait qu\u2019une construction sociale cherchant à le réduire à l\u2019esclavage.Le nouveau régime estime que l\u2019homme est malléable et qu\u2019il lui suffirait d\u2019un peu de bonne volonté pour qu\u2019il accède à la perfection.Et le sociologue de s\u2019interroger : De ce point de vue, la modernité ne porte-t-elle pas fondamentalement en elle la tentation de l\u2019homme nouveau, dont on connaît le potentiel totalitaire ?L\u2019homme qui ne se pense plus comme limité et comme héritier (ou autrement dit, qui ne reconnaît plus une nature à respecter) ne risque-t-il pas d\u2019être soumis à toutes les manipulations idéologiques, à tous les fantasmes relevant de l\u2019ingénierie sociale, comme si on pouvait fabriquer en laboratoire un homme idéal (p.83) ?L\u2019un des objectifs de la démocratie est de permettre les débats civilisés entre différents points de vue.Les adeptes du multiculturalisme, l\u2019une des idées fondatrices du nouveau régime, n\u2019acceptent pas cette définition, car ils ne souffrent aucune remise en question.C\u2019est ce que souligne Bock-Côté 189 L\u2019Action nationale \u2013 Juin-Septembre 2017 quand il écrit qu\u2019« il n\u2019est pas permis de remettre en question la révélation multiculturaliste et le dogme qui le consigne politiquement.Ceux qui le feront seront considérés comme de dangereux personnages, animés par des sentiments condamnables » (p.28).Le moins qu\u2019on puisse dire, c\u2019est que ce type de comportement n\u2019est pas très respectueux de la liberté d\u2019expression, l\u2019un des fondements de la démocratie.Qui dit démocratie, dit aussi politique.Selon le sociologue, le nouveau régime a usé de son ascendance pour vider la politique de son sens.Traditionnellement, la responsabilité de décider des grandes orientations politiques et sociales incombait aux élus du peuple.Or, depuis quelques années, ces derniers ont abandonné ce rôle.Par exemple, Bock-Côté s\u2019étonne du fait que, lors du débat sur l\u2019euthanasie, nombre de commentateurs et d\u2019élus n\u2019ont pas tant insisté sur la nature très complexe de ce débat que sur le fait qu\u2019il fallait se féliciter qu\u2019il n\u2019y en ait pas eu.En lieu et place d\u2019un débat vigoureux, nous avons eu droit à « un exercice de pédagogie collective, mené par la frange la plus éclairée de notre société à l\u2019intention de sa frange la plus conservatrice, qui n\u2019entendait toutefois pas renverser la tendance, mais seulement, au mieux, freiner ses ardeurs » (p.137).Avec la complicité active ou tacite des élus, le nouveau régime a étouffé la charge émotive, conflictuelle, voire existentielle de la politique.Or, lorsque les élus admettent leur impuissance face à des forces qu\u2019ils ne peuvent contrôler, c\u2019est la démocratie qui s\u2019affaiblit.C\u2019est du moins ce qu\u2019écrit Bock-Côté dans ce qui est peut-être l\u2019une de ses thèses les plus fulgurantes : Le politique comme « adaptation » à la mondialisation, à la transformation du marché du travail, à la recomposition de la famille et à la diversification de la société ne prétend plus orienter la société à partir d\u2019un projet : il a seulement pour fonction d\u2019ajuster les règles politiques et administratives aux réalités toujours changeantes de la société civile et du marché (p.187). 190 L\u2019Action nationale \u2013 Juin-Septembre 2017 J\u2019ajoute que, aux dires du sociologue, l\u2019avènement du nouveau régime tient moins à son propre génie qu\u2019à l\u2019apathie des peuples occidentaux.Et, de ce point de vue, Bock-Côté se fait le disciple de George Orwell quand il écrit : « C\u2019est peut- être ce qui arrive dans une civilisation qui ne croit plus à la réalité des choses, mais seulement aux discours qu\u2019on tient sur celles-ci, comme si on pouvait se contenter de les imaginer autrement pour les transformer en profondeur » (p.38).Lisant cela, comment ne pas faire un rapprochement avec le président des États-Unis, Barack Obama, qui, lorsqu\u2019il dénonçait le terrorisme, évitait soigneusement de faire référence au « terrorisme islamique » comme si, en négligeant de la nommer, la réalité allait disparaître.Or, le refus de nommer les choses révèle une régression démocratique qui ne dit pas son nom.En le lisant, certains seront tentés de penser que Mathieu Bock-Côté exagère et que les idées qu\u2019il dénonce sont à ce point radicales qu\u2019elles ne peuvent qu\u2019être marginales.Je le dis respectueusement : les gens qui pensent ainsi ont tort.Bock-Côté n\u2019invente pas le radicalisme sur lequel se fonde le nouveau régime.Il suffit de prendre l\u2019exemple de la théorie du genre qui s\u2019impose d\u2019ores et déjà dans les médias, et qui va bientôt s\u2019imposer, si ce n\u2019est déjà fait, dans les écoles.Peut-on lui donner tort quand il écrit ceci au sujet des partisans de cette théorie : Leur perspective ne peut être nuancée : c\u2019est la lutte du bien contre le mal, le bien de l\u2019utopie postsexuelle, le mal de l\u2019histoire sexuée.Pourquoi feraient-ils des compromis avec les défenseurs du vieil ordre sexué, « hétérosexiste » et « patriarcal » qu\u2019ils se sont donné pour mission d\u2019abattre à tout prix afin que naisse enfin ce nouveau monde qui rendra possible un homme nouveau, sans sexe ni préjugés et, ajoutons-le, sans patrie ni histoire, seulement occupé à porter son identité du jour avant d\u2019en changer le lendemain (p.127-128) ? 191 L\u2019Action nationale \u2013 Juin-Septembre 2017 La lecture de cet ouvrage est indispensable ne serait-ce que pour saisir ceci : le nouveau régime risque de s\u2019écrouler sous le poids de ses « contradictions internes ».Ne s\u2019est-il pas édifié grâce à l\u2019alliance contre nature entre les partisans du libéralisme mondialisé et ceux du libéralisme social ?Ne promeut-il pas la diversité tout en imposant l\u2019uniformité ?Ne travaille-t-il pas à l\u2019émancipation individuelle, mais n\u2019exige-t-il pas en contrepartie la soumission ?Le nouveau régime célèbre, à la fois, le pluralisme et le conformisme ; il use constamment du mot de « liberté », mais décrète la censure ; il profite de la dépolitisation des grandes questions de notre temps pour mieux politiser les rapports sociaux les plus intimes ; il vomit la chrétienté pour mieux entourer l\u2019islam de sa sollicitude ; il combat les anciens préjugés pour mieux en imposer de nouveaux.Mathieu Bock-Côté a donc raison quand il écrit : « Si le nouveau régime se montre particulièrement autoritaire envers ceux qui le remettent en question, c\u2019est peut-être qu\u2019il se sait fragile \u2013 à tout le moins, il voit le peuple comme une bête inquiétante qu\u2019il faut domestiquer, car ses mauvaises pulsions ne seraient jamais complètement endormies » (p.290).Ce sont probablement ces « mauvaises pulsions » qui sont à l\u2019œuvre en Europe et aux États-Unis\u2026 Je partage l\u2019analyse de Mathieu Bock-Côté, soit que le nouveau régime aime la démocratie à la condition qu\u2019elle lui soit assujettie.Je ne peux toutefois m\u2019empêcher de penser qu\u2019il a su profiter de l\u2019inaptitude des peuples occidentaux à se défendre.Il y a bien eu ici ou là quelques soubresauts, mais de façon générale, le nouveau régime a pu s\u2019installer confortablement sans être réellement contesté.Cette indolence généralisée constitue d\u2019ailleurs l\u2019angle mort de la thèse de Bock-Côté.J\u2019aurais en effet apprécié qu\u2019il affirme sans détour que la contestation du nouveau régime et la défense de la démocratie, des valeurs et de l\u2019histoire occi- 192 L\u2019Action nationale \u2013 Juin-Septembre 2017 dentales ne relèvent pas uniquement du travail de quelques intellectuels, si valeureux et talentueux soient-ils, mais aussi des citoyens.Je veux bien croire que le nouveau régime s\u2019est imposé en détruisant tout sur son passage, qu\u2019il s\u2019est appuyé sur des idées plus ou moins extravagantes et d\u2019un radicalisme à faire frémir les plus flegmatiques, que ses adeptes ne sont pas aussi attachés à la démocratie et à la liberté qu\u2019ils ne le disent, il demeure que le nouveau régime a réussi à imposer ses idées et à s\u2019implanter aux quatre coins de l\u2019Occident.Le rôle des intellectuels est de remarquer les erreurs et les faiblesses, mais aussi de placer les citoyens face à leurs responsabilités.Cette apathie des peuples est d\u2019autant plus incompréhensible qu\u2019ils peuvent compter sur la présence d\u2019intellectuels de grands talents.Dans la quatrième partie intitulée « Admirables dissidents », l\u2019auteur dresse justement le portrait de quelques-uns de ces intellectuels qui n\u2019ont pas hésité, malgré les risques personnels et professionnels, à remettre en question les dogmes du nouveau régime.Ce sont pour nous tous de belles leçons de courage, car le nouveau régime est aussi brutal envers ses opposants qu\u2019il est généreux envers ses adeptes.Si la servilité n\u2019est pas héroïque, elle est au moins confortable.Dans son œuvre, Raymond Aron ne faisait pas de différence entre le totalitarisme de droite et de gauche.Ce faisant, il s\u2019est fait beaucoup d\u2019ennemis à une époque où « Les intellectuels de gauche dépensèrent des énergies immenses pour déculpabiliser le marxisme, pour l\u2019innocenter, plutôt que de chercher à comprendre pourquoi les mêmes idées donnaient partout les mêmes résultats » (p.222).Julien Freund, le « penseur du conflit », a pour sa part dénoncé « un certain progressisme [qui] préfère voir l\u2019Occident se détruire plutôt que d\u2019accepter qu\u2019une civilisation ou une cité n\u2019aient pas une vocation angélique » (p.235).Un autre « admirable dissident » se nomme 193 L\u2019Action nationale \u2013 Juin-Septembre 2017 Alain Finkielkraut.Ce dernier déplore « le refus qu\u2019exprime notre civilisation de se reconnaître un patrimoine culturel à transmettre » (p.247).Le romancier Michel Houellebecq, pour sa part, a pris note que : « L\u2019Europe trouve enfin dans sa soumission volontaire à l\u2019islam la délivrance d\u2019elle-même qu\u2019elle avait tant cherchée » (p.251).Enfin, le dernier de ces « admirables dissidents » est nul autre qu\u2019Éric Zemmour que l\u2019auteur qualifie « d\u2019ennemi public » : « Zemmour parle.C\u2019est déjà grave.On l\u2019écoute, ce l\u2019est encore plus.Le lectorat le plébiscite : les bons esprits sentent venir une révolte contre eux, d\u2019autant qu\u2019elle gronde effectivement, en Europe » (p.258).En conclusion, si tous les dissidents du nouveau régime ont en commun une même volonté implacable de liberté, de vigilance et de lucidité, on peut d\u2019ores et déjà ajouter à cette liste le nom de Mathieu Bock-Côté.Martin Lemay Ex-député et essayiste 194 L\u2019Action nationale \u2013 Juin-Septembre 2017 JEAN-MARTIN AUSSANT, CLAIRE BOLDUC, VÉRONIQUE COTÉ, MAÏTÉE LABRECQUE-SAGANASH, AURÉLIE LANCTÔT, KAREL MAYRAND, GABRIEL NADEAU- DUBOIS, WILL PROSPER ET ALAIN VADEBONCOEUR Ne renonçons à rien, Lux, 2017, 219 pages Même si la tournée « Faut qu\u2019on se parle » a eu beaucoup plus d\u2019échos que le livre qui en est ressorti, Ne renonçons à rien, il vaut la peine de s\u2019attarder à ce dernier en raison de l\u2019attention accordée à cette tournée.Le concept est simple : des personnalités plus ou moins connues, essentiellement issues de la gauche montréalaise, ont fait le tour des régions du Québec pour ensuite nous présenter des idées qu\u2019ils auraient entendues au cours de cette tournée et qui, étrangement, ressemblent souvent aux idées qu\u2019ils avaient avant d\u2019entreprendre cette démarche.Cela donne un concentré d\u2019idées fort intéressantes actuellement en vogue au sein de cette gauche, mais cette fois appuyées par des témoignages de simples citoyens.Cela va de l\u2019importance de l\u2019économie sociale et de l\u2019achat local à la réforme du mode de scrutin en passant par l\u2019élargissement de la couverture de l\u2019assurance maladie aux problèmes de santé mentale, la priorité à l\u2019éducation, la critique de la montréalisation de l\u2019information (à laquelle le livre contribue pourtant), la défense des CPE, la dénonciation des discriminations à l\u2019encontre des immigrants, l\u2019opposition aux oléoducs, la promotion des transports en commun, etc.Une autre partie du livre est composée d\u2019une série de brèves nouvelles, au sens littéraire, où il est question d\u2019une journée dans la vie d\u2019un citoyen vivant dans le pays écolo-progressiste imaginé par les auteurs du livre.En gros, il s\u2019agit de citoyens se déplaçant en transport durable dans le but d\u2019aller bénéficier d\u2019interventions de l\u2019État et de services publics ou encore 195 L\u2019Action nationale \u2013 Juin-Septembre 2017 d\u2019en offrir.Certains cas sont plus originaux, comme celui de cette femme dont le chum « enseigne le yoga dans l\u2019ancien presbytère » et « vend du linge entièrement fait au Québec dans du tissu fait à 80 % de bouteilles recyclées ».S\u2019en suit une partie intitulée « Huit priorités » qui reprend sous forme programmatique des idées contenues dans la première partie.Enfin, l\u2019ouvrage se conclut par un carnet de tournée comprenant un court texte plus personnel de chaque auteur.Qu\u2019en est-il de la démarche « Faut qu\u2019on se parle » et du livre Ne renonçons à rien pour ce qui est des questions intéressant particulièrement les lecteurs de L\u2019Action nationale ?Sur le projet souverainiste, on ne peut que déplorer l\u2019approche consistant à caricaturer pour mieux rejeter son volet iden- titaire et à tout miser sur son volet progressiste.Comme si le mouvement souverainiste était dans une position de force telle qu\u2019il pouvait se permettre de trier entre les bons souverainistes inclusifs, qu\u2019il conviendrait de mobiliser, et les mauvais souverainistes nationalistes, qui mériteraient d\u2019être stigmatisés.Eu égard à la question nationale plus largement, les auteurs hésitent entre anti-nationalisme modéré et nationalisme très modéré.Si la langue est mentionnée à quelques reprises, ce n\u2019est pas pour proposer des mesures structurantes ou en faire une priorité.Et à aucun moment il ne vient à l\u2019idée des auteurs que les discriminations touchant les immigrants en général et les Magrébins en particulier, qui elle constitue une priorité, est très souvent causée par les exigences excessives d\u2019employeurs en matière de connaissance de l\u2019anglais.Un tel angle leur aurait permis de tenir un discours anti-discriminatoire pouvant unir plutôt que de diviser en pointant du doigt implicitement toujours le même groupe, la majorité francophone (quand ce n\u2019est pas explicitement, puisqu\u2019ils parlent des discriminations subies par les Traoré et les Bensaïd au profit des Tremblay et des Bélanger\u2026 pas de danger qu\u2019un des deux patronymes 196 L\u2019Action nationale \u2013 Juin-Septembre 2017 de non-immigrants cités soit anglophone).Même chose au sujet de l\u2019histoire.Les auteurs se prononcent pour une meilleure compréhension de l\u2019histoire nationale par les enfants, avant de confondre histoire nationale et histoire sociale en précisant que l\u2019histoire nationale inclut « celle des groupes dont on a moins raconté l\u2019histoire, justement : les Autochtones d\u2019abord, mais aussi les femmes, les immigrants, les anglophones ».Par chance, les auteurs précisent que l\u2019histoire nationale inclut aussi « l\u2019histoire du Québec ».Nous voilà rassurés ! Si les auteurs n\u2019ont pas pu échapper complètement à ce piège qui attend souvent la gauche, celui d\u2019un certain anti- nationalisme, en revanche ils ne tombent pas dans celui de proposer des investissements publics massifs sans jamais dire d\u2019où pourrait provenir l\u2019argent.Ils tombent plutôt dans le piège inverse : celui de proposer un alourdissement de diverses taxes qui affecteraient au moins indirectement la classe moyenne.À un moment donné, au moins quatre taxes sont proposées en à peine cinq pages, ce qui fait une moyenne de près d\u2019une taxe par page.Un propos général sur l\u2019importance d\u2019une plus grande justice fiscale, et donc sur une contribution venant des classes aisées plutôt que des classes moyennes, aurait été préférable.Il n\u2019est pas clair si les auteurs ont compris à quel point les succès de la gauche politique dépend d\u2019une alliance entre les électeurs des classes populaires et ceux des classes moyennes, puisque, seuls, les premiers ne forment pas une majorité.C\u2019est comme s\u2019il leur manquait une dose supplémentaire de pragmatisme.Et pourtant, ils n\u2019ont pas l\u2019excuse d\u2019avoir voulu faire rêver avec ce livre.Tout au plus s\u2019agit-il pour eux de conserver le modèle québécois que nous avons et de l\u2019améliorer sans le révolutionner, comme l\u2019illustrent le titre de l\u2019ouvrage et leur façon de traiter divers sujets tels les CPE et la protection du territoire agricole. 197 L\u2019Action nationale \u2013 Juin-Septembre 2017 Ces derniers exemples sont particulièrement pertinents puisque, étant des réalisations du PQ, ils illustrent que plusieurs des auteurs, et à plus forte raison les gens qu\u2019ils ont consultés, semblent se positionner à peine plus à gauche que le PQ sur les questions sociales, économiques ou environnementales.Leurs différences se situent donc davantage sur la question nationale et dans une moindre mesure sur celle des régions, le thème de la décentralisation ressortant bizarrement peu considérant son omniprésence dans les discours citoyens des régions éloignées de Montréal sensées avoir été entendues (Gabriel Nadeau-Dubois croyant même que c\u2019est l\u2019État qui ramasse les poubelles, alors que ce sont bien évidemment les municipalités, et refusant de croire les nombreux citoyens qui lui ont dit que leurs régions vivent des problèmes particuliers).Reste à voir si une mouvance politique reprenant les idées des auteurs de ce livre pourrait se constituer, par exemple autour de QS et d\u2019ON, et ensuite aspirer à prendre le pouvoir.Malheureusement pour eux, l\u2019histoire du Québec, de Mercier à Lévesque en passant par Lesage, nous apprend que, seuls, les progressistes montréalais ne peuvent prendre le pouvoir.Ils ont besoin de gens de la capitale nationale, pratiquement absents de tout le livre, de gens des régions et, surtout, des nationalistes de tout le Québec.Guillaume Rousseau Professeur de droit, Université de Sherbrooke 198 L\u2019Action nationale \u2013 Juin-Septembre 2017 RAPHAËL ÉMOND La politique vue du haut de mes 12 ans, Chicoutimi, Éditions JCL, 220 pages Il y a étrangement, dans certaines conceptions irrationnelles de la jouvence, une métaphore de la pureté.Il ne suffirait que d\u2019ouvrir son cœur et ses oreilles à la candeur de l\u2019enfant pour recevoir l\u2019ablution complète décrottant le pire des impies de la boue tapissant son âme souillée.Une fois le baptême reçu on pourrait, dès lors, comprendre la profondeur proverbiale dérivée de la réflexion platonicienne : « La vérité sort de la bouche des enfants ».C\u2019est la bonne nouvelle que la maison d\u2019édition JCL, qui, Raphaël Émond, souhaite nous enfoncer dans le crâne, en cette rentrée littéraire de 2017 en publiant les réflexions du petit enfant-roi-philosophe.D\u2019entrée de jeu, la préface du journaliste inconnu Bertrand Tremblay nous alertera immédiatement afin que nous portions la plus grande attention à la pensée politique « aussi originale [sic] qu\u2019étonnante [sic] » du jeune Émond : « Retenez le nom du plus jeune écrivain de l\u2019épopée JCL.Il ira loin\u2026 si les contraintes de la réalité quotidienne du pouvoir n\u2019altèrent pas le bel idéal qui anime ses jeunes années.» Bien évidemment, on devinera que dans la préconception axiologique du monde où l\u2019Homme nait bon, il n\u2019y a point de crimes plus odieux que de corrompre la jeunesse, parlez-en à Socrate ! L\u2019appétit décomplexé de ce jeune têtard du politique qui se croit destiné à passer directement de la suce au 24 Sussex serait rendu possible grâce à un pseudo don de virtuosité intellectuelle.C\u2019est armé de l\u2019autorité d\u2019une citation de Corneille que l\u2019Éditeur, dans son avant-propos, nous rassurera de la pertinence de l\u2019exercice, car supposément « aux âmes bien nées, la valeur n\u2019attend point le nombre d\u2019années ».Se posant lui-même la question à savoir si un enfant de 12 ans peut avoir des connaissances politiques aussi approfondies 199 L\u2019Action nationale \u2013 Juin-Septembre 2017 qu\u2019un adulte, l\u2019éditeur Jean-Claude Larouche nous offre son témoignage en guise de preuve anecdotique.On nous assura que Raphaël est capable de s\u2019intéresser à plusieurs sujets et faire des liens entre eux.Le débat se clôt immédiatement lorsque l\u2019on apprend qu\u2019à l\u2019âge de 3 ou 4 ans Raphaël était capable de prendre des photos mentales de tous les logos d\u2019automobiles « pour mieux les reconnaître quand il les voyait sur la route.Idem pour les vingt-six lettres de l\u2019alphabet qu\u2019il a emmagasinées rapidement pour mieux les repérer quand il ouvre un livre ».À partir de là, cette version de rat de bibliothèque du petit Jérémie n\u2019avait que quelques pas à franchir pour devenir l\u2019égal révolutionnaire d\u2019Engels et Marx.Le pari que tente l\u2019éditeur dans ce petit livre de 220 pages est de conserver la forme originelle un peu mignonne et naïve du message, afin de donner une certaine personnalité au livre.Or, même si l\u2019opinion politique d\u2019un enfant de 12 ans intéressait quelqu\u2019un, force est d\u2019admettre que le refus de travailler la forme du texte pour en préserver l\u2019authenticité est une excuse bidon de l\u2019éditeur pour se décharger de sa tâche.En effet, le résultat est tout à fait inégal, grossissant de la sorte la difformité congénitale du livre.Certains chapitres s\u2019étalent sur à peine deux pages et demie, comme celui sur l\u2019indépendance du Québec, et d\u2019autres sur une quarantaine de pages, comme celui abordant la Défense nationale.Il y a pire encore.Tout lecteur ayant le courage, pour une raison qui nous échapperait, d\u2019ouvrir ce livre se heurtera à une confusion significative des thèmes, démontrant l\u2019incapacité du prépubère en question à reproduire une pensée vivante, viable et minimalement structurée.On retrouvera quelques fausses transitions boiteuses telles que : « Revenons au sujet de la nationalisation des banques », ou encore « sur toutes ces spéculations je vais maintenant passer à un autre thème », témoignant d\u2019une absence totale de fil conducteur, le cordon ombilical ayant été coupé prématurément, à plusieurs égards. 200 L\u2019Action nationale \u2013 Juin-Septembre 2017 Et sur le fond on se lassera encore plus vite de La politique vue du haut de mes 12 ans puisque la répétition plus que rébarbative des idées ainsi que les changements de thèmes inopinés rendent la lecture exaspérante.Partant, par exemple, de la question autochtone, la réflexion bifurquespontanément, à peine deux paragraphes plus loin, sur la question de l\u2019éducation universitaire, du tiers monde, de l\u2019altermondialisme, et ce, dans une sous-section consacrée à l\u2019histoire du Canada.Un peu plus loin, alors que l\u2019auteur pleurniche au sujet de la Charte des valeurs, il enchaîne sur ses états d\u2019âme concernant l\u2019instabilité du ministère de l\u2019Éducation dans le gouvernement Couillard.Ajoutons à cette liste de coq à l\u2019âne le fait de parler de la lutte contre le tabagisme dans une sous-section sur le droit à l\u2019avortement, ou encore une tentative ratée de coller ensemble l\u2019idolâtrie de l\u2019auteur pour Jack Layton dans une sous-section sur les égoportraits de Justin Trudeau.On retrouvera dans presque chacune des pages du livre, l\u2019idée que Raphaël soutient la défense de l\u2019environnement, le NPD ou le socialisme, sans manquer de nous rappeler sporadiquement, ici et là, que la Charte des valeurs était un projet politique raciste et que l\u2019indépendance du Québec ne se réalisera jamais, car il serait bien connu qu\u2019« on ne laisse pas sa patrie pour fonder un pays imaginaire ».Très malheureusement, bien qu\u2019on nous vante les mérites prodigieux d\u2019un esprit aiguisé, ce soi-disant Mozart québécois peine à convaincre qui que ce soit.Effectivement, le jeune Émond est le Ronald McDonald de la philosophie politique, c\u2019est-à-dire la mascotte du prêt-à-penser et de la réflexion pré- mâchée qu\u2019il nous régurgitera textuellement : « les Canadiens aiment les vagues politiques, tous les partis fédéraux ayant eu leur vague politique, ce serait inévitablement au tour d\u2019Élisabeth May du Parti Vert de connaître du succès, elle qui pourrait changer le cours de l\u2019histoire canadienne ».Ou encore il faudrait, selon lui, une réduction draconienne du 201 L\u2019Action nationale \u2013 Juin-Septembre 2017 budget militaire pour investir en santé parce qu\u2019il vaut mieux sauver des vies que d\u2019en tuer.Bien sûr, il suffirait de quelques vaccins contre la varicelle pour éradiquer l\u2019État islamique.On sera aussi heureux d\u2019apprendre qu\u2019il est un écosocialiste.Et que l\u2019intégrité des partis est cruciale en politique : « Nous sommes en 2016, et le gouvernement aussi, à ce que je sache.Si, un jour, je suis élu député les choses vont changer » nous assure-t-il, parce que les gens sont fatigués de se faire voler.Admirons la profondeur de la réflexion.On lira entre les lignes que c\u2019est l\u2019écosocialisme et le multiculturalisme radical qui le feront élire, car « les politiciens néo-démocrates sont entièrement intègres et ne sont pas du tout corrompus ».Au moment où celui-ci écrivait ces lignes, une enquête sur les adjoints parlementaires du NPD qui effectuaient des tâches partisanes était toujours en cours\u2026 Pour Raphaël Émond la finalité de l\u2019Odyssée humaine sur cette terre est de rompre avec l\u2019histoire pour s\u2019abandonner au gouvernement mondial.Il faudra, entretemps, « lutter activement contre le racisme de la part des Québécois d\u2019ascendance européenne », notamment selon lui envers les autochtones.Pourtant, si notre mini-Einstein avait une connaissance un peu plus étoffée de l\u2019histoire du Québec, il pourrait, à tout le moins, être en paix avec l\u2019historique de nos relations avec ces peuples.L\u2019épopée québécoise en Amérique est celle de la Grande Paix, celle des villages métissés comme Sainte-Marie-des-Hurons et celle que décrivait Tocqueville dans son voyage en Amérique où les mots français et amérindiens rimaient jusqu\u2019à amener à la vie les paroles d\u2019une pionnière de l\u2019Amérique française, Marie de l\u2019Incarnation, qui disait « il est beaucoup plus facile de faire d\u2019un Français un Autochtone qu\u2019un Autochtone un Français ».Sans parler des révoltes de Pontiac réclamant le retour du roi de France ou des métis de Louis Riel.Il serait complètement fallacieux de prêter au peuple français 202 L\u2019Action nationale \u2013 Juin-Septembre 2017 d\u2019Amérique les crimes des empires coloniaux britanniques, espagnols ou portugais.Décidément, avec son expression « Québécois d\u2019ascendance européenne » il ne s\u2019attarde pas à ces distinctions qui gomment les différences fondamentales de la sociologie du Nouveau-Monde.Selon Émond, la société idéale est celle où toutes les cultures se mélangent, contrairement à ce qu\u2019en penseraient les xénophobes.De surcroît, il nous apprendra que « réduire le nombre maximal d\u2019immigrants par année équivaut à réduire la capacité de développement de notre nation » ce qui l\u2019amènera à dire que « la grandeur d\u2019une nation se mesure par son nombre d\u2019immigrants ».Ce serait aussi le rôle des Québécois de s\u2019adapter aux immigrants laissant ceux-ci s\u2019agglomérer afin qu\u2019ils puissent reproduire leur culture.Il faudrait acclimater la communautarisation.Ultimement, selon lui, les immigrants en viendront à surpasser les citoyens d\u2019anciennes souches en nombre et les frontières tomberont de même que l\u2019attachement des individus pour leur pays.Ainsi, en fonction de cette logique débilitante, le Canada serait comme il aime le citer dans son livre « le plus meilleur pays du monde » alors que les pays non occidentaux, voyant leurs citoyens s\u2019exiler, seraient, par extension, des pays pauvres et minables.Il s\u2019agit somme toute d\u2019une vision profondément méprisante pour les pays d\u2019émigrations, mais la pétition de principe n\u2019est pas étrangère à Émond.Au contraire, elle est probablement ce qu\u2019il sait le mieux faire.Particulièrement lorsqu\u2019il est question d\u2019argumenter contre l\u2019indépendance du Québec.Derrière les aspirations indépendantistes du Parti québécois et le sentiment de fierté nationale se cacherait un racisme latent.Celui des votes ethniques et de la Charte de Marois.Conséquemment, l\u2019idée d\u2019indépendance devrait être sabordée.De toute façon, selon Raphaël, les immigrants deviendront tellement nombreux que la simple idée de faire un troisième référendum se discréditera d\u2019elle-même, ces 203 L\u2019Action nationale \u2013 Juin-Septembre 2017 derniers, massivement contre, tueront le projet dans l\u2019œuf.Une logique, nous le dénotons, qui s\u2019apparente à celle du discours de Parizeau, mais appliqué à contrario.Celle que Émond aura lui-même si virulemment pourfendue dans son livre.De toute évidence, le très petit Raphaël n\u2019a pas encore terminé sa phase du non.Nous pourrions continuer de multiplier les exemples fourmillants dans ce livre rempli de sophismes, de faux-argu- ments et de démonstrations avortées avant même d\u2019être enfantées.Mais, il convient de terminer sur des notes plus sérieuses, en se posant d\u2019abord la question comment le monde de l\u2019édition peut produire un tel gâchis littéraire construit d\u2019A à Z sur des réflexions puériles et embryonnaires ?Cette fausse couche de la maïeutique témoigne de l\u2019infantilisation égocentrique de la pensée milléniale.Comment épargner de cette réflexion les parents qui, avant tous les autres, ont échappé de leurs mains un tel cas, acceptant sous leurs yeux la réalisation d\u2019un projet si exécrable et gênant qu\u2019il freinera sans aucun doute, le gamin plus tard dans ses aspirations professionnelles à la vie publique ?L\u2019importance d\u2019une éducation décente n\u2019est jamais à négliger.Pourtant, nul besoin d\u2019être un génie pour comprendre qu\u2019on ne jette pas un enfant excité sur la place publique.Ce dernier chausse des pointures trop grandes pour lui, mais s\u2019expose aussi, au même titre que n\u2019importe quel auteur, à la déconstruction et la critique qui fracasse parfois à coup de désillusion la porcelaine frêle de rêves candidement gonflés.La lucidité et la sagesse normalement attendue d\u2019un adulte responsable devraient suffire pour prendre conscience du danger de s\u2019embarquer prématurément dans ce monde et de façon aussi démunie que l\u2019a fait notre ami Raphaël.Le bambin a été ainsi vilement instrumentalisé par un éditeur aux motivations douteuses.Celui-ci aura fière- 204 L\u2019Action nationale \u2013 Juin-Septembre 2017 ment présenté dans son chapiteau du cirque fédéraliste un numéro bourgeois-bohème de son nouveau petit singe de poche.Raphaël Émond n\u2019est rien d\u2019autre qu\u2019une silhouette éphémère destinée au lèche-vitrine d\u2019une caste politique qui bave devant cette parade intellectuelle nuptiale et juvénile.L\u2019intelligentsia « canadian » trudeauiste, plus largement, post soixante-huitarde, s\u2019émoustillera et s\u2019excitera devant les ronronnements séduisants d\u2019une génération montante d\u2019enfants endoctrinés au multiculturalisme apatride.On assurera, de la sorte, pour maintes et maintes années à venir, le règne de la gouvernance idéologique libérale affranchie de sa dissidence historique québécoise.Cette bouffonnerie n\u2019est pas sans rappeler, dans cette société du spectacle, les concours plus débilitants de talents de « mini-miss » où les enfants servent de bêtes de foires au plus grand plaisir d\u2019un public instantanément galvanisé à la vue de chérubins en prestation d\u2019un soi-disant don.Même si Raphaël est probablement un bon petit garçon, il n\u2019est aujourd\u2019hui, en en juger par son livre, ni un génie, ni à lui seul l\u2019avenir politique ou intellectuel du pays, tel qu\u2019on nous le présente.Il serait plus judicieux pour lui de terminer sa première année du secondaire, ainsi que toutes les autres à venir, plus quelques années universitaires, s\u2019il s\u2019y rend (on lui souhaite), avant de sauter dans l\u2019arène.D\u2019ici là, il aura suffisamment le temps de cheminer personnellement pour réaliser l\u2019insignifiance viscérale de son navet littéraire.Malgré tout, au travers de cette pénible lecture, s\u2019il y a bien une chose que ce livre nous permettra d\u2019apprendre c\u2019est que, même un siècle après la mort de Lénine, le gauchisme est toujours la maladie infantile du socialisme.Nicolas Proulx Candidat à la maîtrise en droit, Université de Sherbrooke 205 L\u2019Action nationale \u2013 Juin-Septembre 2017 YVAN LAMONDE Un coin dans la mémoire, Montréal, Leméac Éditeur, 2017, 118 pages Dans les premières pages de son essai Un coin dans la mémoire : l\u2019hiver de notre mécontentement, l\u2019historien Yvan Lamonde confesse son « attirance » pour la psychanalyse.Malgré ce penchant, il aura résisté longtemps aux sirènes de l\u2019analyse des phénomènes historiques par la soi- disant « mentalité » d\u2019un groupe donné.« Je suis le premier à détester la fausse explication d\u2019une psychologie collective à cinq sous », nous confie-t-il.Ce n\u2019est que maintenant, après quarante-cinq années passées à étudier l\u2019histoire des idées au Québec, qu\u2019il délaisse la neutralité et l\u2019objectivité propres à sa profession pour convier le sujet québécois à s\u2019allonger sur le divan.En 107 pages bien tassées, Lamonde s\u2019« essaye », comme il le dit lui-même, à comprendre les multiples blocages qui affligent notre société.En chemin, il identifie leur origine : une profonde division au cœur même de la conscience politique du Québec.Cette division, enfoncée dans l\u2019identité et la mémoire comme un coin dans une bûche, puise ses origines dans la politique instaurée par le conquérant après 1760.Suivant les préceptes du Divide and Rule, le schème du colonisateur se déclina de diverses manières : ménager l\u2019Église catholique en échange de son soutien ; promettre des réformes, même si elles sont systématiquement remises au lendemain ; amadouer les ambitieux, au moyen du patronage, c\u2019est-à-dire la distribution de pensions, de privilèges, et autres nominations.Cette habile stratégie eut pour effet de provoquer à la fois confusion et anesthésie chez les colonisés, neutralisant leurs désirs de résistance.Elle eut aussi une seconde conséquence : le développement, dès les années 1840, de deux visions concurrentes pour l\u2019avenir du Canada français.D\u2019un 206 L\u2019Action nationale \u2013 Juin-Septembre 2017 côté, un nationalisme de nature politique, dit d\u2019« émancipation », incarné par Papineau ; de l\u2019autre, un nationalisme culturel, « de conservation », qui garde l\u2019espoir de voir le régime se réformer, avec Étienne Parent comme principale figure.Le temps a passé, le contexte a évolué, mais les effets fractionnels de l\u2019approche coloniale se font encore sentir aujourd\u2019hui : le « coin » est encore profondément encastré dans le subconscient québécois, et le blocage perdure.Les diverses formes du blocage Dans le plus long chapitre de l\u2019ouvrage, Lamonde examine les effets multiformes de cette division, ces « blocages » explorés depuis près d\u2019un siècle par les essayistes « les plus perspicaces et les plus profonds de la littérature québécoise ».Le premier de ces traits de culture, c\u2019est la pauvreté culturelle, d\u2019abord nommée par le poète Hector de Saint-Denis Garneau.Viennent ensuite la fatigue culturelle d\u2019après Hubert Aquin, le dédoublement de la personnalité selon Jean Bouthillette, puis l\u2019ambivalence façon Jocelyn Létourneau, envers qui Lamonde se montre particulièrement critique.L\u2019auteur souscrit davantage à la vision de la fatigue politique d\u2019un Daniel Jacques, pour qui les Québécois demeurent toujours inaptes à penser la politique comme « première », avant la culture.Le tour d\u2019horizon des suites néfastes de la division se poursuit par une courte référence au concept d\u2019inachèvement, avancé par Jonathan Livernois (collaborateur régulier de Lamonde, notamment pour leur Papineau : erreur sur la personne, Boréal, 2012) avant de se conclure avec un dernier regard sur la fatigue et l\u2019ambivalence vues par Jacques Beauchemin.Lamonde ne se contente pas d\u2019exposer les conclusions de chacun de ces observateurs de la psyché québécoise ; il prend parti, alternant entre le reproche ou l\u2019encensement, dans une prose hachurée et parfois exaltée, bien éloignée de celle 207 L\u2019Action nationale \u2013 Juin-Septembre 2017 qu\u2019on lui connaît.Le propos principal se trouve toutefois ailleurs : en invoquant ces multiples interprétations, l\u2019auteur cherche à démontrer qu\u2019elles se fondent toutes, à des degrés divers, sur la fameuse division du cerveau politique québécois, cette « bipolarité », selon le mot de Beauchemin.L\u2019analyse est convaincante, le diagnostic crédible : il y a bel et bien un « nœud » dans la conscience du Québec.Une fois cet état de fait reconnu, une question s\u2019impose d\u2019elle- même : que faire ?Lamonde propose à ce sujet quelques pistes de réflexion.Rapailler ou retirer le coin C\u2019est un de ses mérites, Lamonde ne rechigne pas à se référer aux écrits de romanciers ou de poètes pour mieux saisir les profondeurs de l\u2019âme québécoise.Bien souvent, ce sont les artistes du verbe qui savent le mieux dépeindre l\u2019abstraction qu\u2019est la conscience collective.Lamonde se tourne ainsi vers Gaston Miron.L\u2019homme avait conscience de la « pauvreté de pensée » de son milieu d\u2019origine, mais a fait le choix de l\u2019assumer et surtout, de « revendiquer à partir d\u2019elle ».À force d\u2019esprit critique et d\u2019un travail de « décolonisation mentale », il a su sortir du cercle de la fatigue et de l\u2019apitoiement.Miron a vu les effets de la division, il a compris que la solution passait par une suture entre le culturel et le politique : en affirmant sa culture, l\u2019homme s\u2019émancipe.Pour échapper à l\u2019aliénation, le Canadien français doit se rapailler et devenir Québécois.Après ce bref détour du côté de Miron, Lamonde expose de façon plus détaillée comment le Québec pourrait recoudre la déchirure, autre manière de retirer le coin enfoncé dans 208 L\u2019Action nationale \u2013 Juin-Septembre 2017 sa mémoire.Cela passe d\u2019abord par une remise en question de notre rapport au passé, en nous éloignant de cette vision du « paradis perdu » évoquée par notre devise.Nous nous souvenons de quoi exactement ?Qu\u2019il fut une époque où nous n\u2019étions pas divisés ?Sacraliser cette mémoire, à la manière d\u2019un Lionel Groulx, portait le risque de nous faire glisser en dehors de l\u2019histoire, à l\u2019abri de la modernité.L\u2019autre extrême, celui d\u2019un rejet complet de la tradition à la manière d\u2019un refus global, n\u2019est pas souhaitable non plus.Il faut plutôt choisir ce que l\u2019on veut conserver du passé et faire le deuil de ce paradis.Pour Lamonde, nous aurions tout intérêt à consacrer nos énergies à nous émanciper plutôt qu\u2019à nous obstiner dans une conservation tous azimuts du passé.Mais ce ne sera pas tâche facile, et l\u2019auteur est conscient de la difficulté, pour le sujet québécois, d\u2019accéder à l\u2019émancipation en cette époque de pluralisme et de pluriethnicité, où les revendications de la majorité sont vues comme suspectes.Pour éviter cet écueil, pense Lamonde, il faudra se présenter avec des principes autant que des valeurs.Être Québécois, rappelle-t-il, c\u2019est avant tout être citoyen ; c\u2019est sur la base de cette référence universelle qu\u2019on pourra faire comprendre la nécessité de la souveraineté aux Québécois comme aux nouveaux arrivants.Pour ce faire, il faudra certes intensifier l\u2019éducation civique et développer l\u2019embryon de culture républicaine qui existe ici.Il faudra aussi décrire dans un « document » les éléments de notre culture publique commune (aussi connus sous le vocable des « règles du vivre-ensemble ») : souveraineté populaire, démocratie, état de droit, égalité homme-femme, laïcité, français langue commune et Charte québécoise des droits et libertés.Lamonde reste volontairement flou sur la forme que prendrait ce « document ».Serait-ce une constitution, une charte, un livre blanc ? 209 L\u2019Action nationale \u2013 Juin-Septembre 2017 Après l\u2019hiver, le printemps Il émane de ce petit livre un parfum d\u2019espérance.La saison de notre mécontentement aura été longue, mais le printemps ne succède-t-il pas toujours à l\u2019hiver ?Lamonde connaît bien le sujet québécois et a longuement étudié l\u2019évolution de sa condition ; qu\u2019il puisse entrevoir de manière somme toute optimiste l\u2019avenir de son patient, malgré sa profonde blessure psychique, a de quoi rassurer.Cela dit, on ne saurait nier que si la thèse centrale de cet essai reste convaincante, son application à la spécificité des individus et des partis s\u2019avère un exercice plus ardu qu\u2019il n\u2019y paraît.Les deux familles de nationalistes sont- elles si distinctes l\u2019une de l\u2019autre ?Les « culturels » ont-ils si peu en commun avec les « émancipateurs » ?Et peut-on appartenir à la fois à l\u2019un et l\u2019autre groupe ?Dans sa conclusion, Lamonde nous sert quelques exemples qui laissent plutôt perplexe : ainsi, un indépendantiste notoire comme Mathieu Bock-Côté se retrouve associé aux nationalistes culturels.Il n\u2019y a pas à dire, l\u2019ennui avec les explications dichotomiques, c\u2019est qu\u2019elles s\u2019accordent parfois mal avec les nuances de la réalité.Une seconde critique peut être formulée à propos du constat de l\u2019auteur.Il faudrait « choisir » ce que nous voulons préserver du vieux fond canadien-français, et oublier le reste.Fort bien, mais que choisir, et comment ?Lamonde se contente d\u2019effleurer le sujet, comme s\u2019il n\u2019avait pas osé pousser sa réflexion jusqu\u2019au bout, provoquant du coup un certain sentiment de frustration chez le lecteur.À tout prendre, l\u2019auteur aura fait œuvre utile en faisant le procès d\u2019un nationalisme culturel qui s\u2019imagine pouvoir se dispenser de la nécessité de se fonder sur une indépendance 210 L\u2019Action nationale \u2013 Juin-Septembre 2017 politique.En ce sens, ce ne sont pas que les Étienne Parent, Louis-Hippolyte Lafontaine et autres Charles Taylor qui nous mènent dans l\u2019impasse ; ce sont aussi ces souverai- nistes qui s\u2019évertuent à espérer qu\u2019un projet de changement aussi radical que l\u2019indépendance puisse aboutir en utilisant les moyens du réformisme traditionnel.On citera en exemple l\u2019approche du « bon gouvernement » qui aggrave notre confusion collective en faisant comme si nous pouvions nous accommoder de n\u2019être toujours qu\u2019une province.Abandonner ces réflexes, c\u2019est aussi une manière de nous délester de certains éléments de notre passé.C\u2019est ce travail de deuil, conclut Lamonde, qui peut mener à un acte souverain, « capable de créer un événement qui ouvre sur une nouvelle histoire ».Mathieu Thomas » Rassemblement pourun PAYS Souverain VA y Québec notre seule patrie www.rps.quebec Souveraineté du Québec i Langue française Fête nationale Assurance-vie -g Le, 7 Société \\ V ; | \\ 4 Ww 7 Saint-Jean-Baptiste N # = = & dels MAURICIE = Wap À Tuer een.ie Nye\u201d ar EE 375-4881 1-800-821-4331 Recomptage ! Cette étude vise à déterminer la viabilité des finances publiques d\u2019un Québec indépendant.Elle estime l\u2019ensemble des revenus qu\u2019un Québec indépendant percevrait et l\u2019ensemble des charges additionnelles qu\u2019il assumerait, en partant de l\u2019hypothèse qu\u2019il fournirait les mêmes services à ses citoyens que ceux présentement offerts sans devoir chercher de nouvelles sources de revenus.18 $ taxe et expédition comprises achat à la boutique internet, par la poste, au téléphone coordonnées page 144 213 Livres reçus LUC-NORMAND TELLIER L\u2019Émergence de Montréal dans le système urbain nord-américain.1642-1776 Québec, Éditions du Septentrion, 2017, 528 pages ISABELLE BOISCLAIR, CHRISTINA CHUNG, JOËLLE PAPILLON ET KARINE ROSSO Nelly Arcand.Trajectoires fulgurantes Montréal, Éditions du Remue-ménage, 2017, 308 pages JACQUELINE CARDINAL Jean-Guy Desjardins, le phénix de la finance.Une biographie Québec, Presses de l\u2019Université du Québec, Collection Leaders d\u2019ici et d\u2019ailleurs, 2017, 230 pages NICOLAS ZORN Le 1 % le plus riche.L\u2019exception québécoise Montréal, Les Presses de l\u2019Université de Montréal, 2017, 202 pages SERGE DUPUIS Le Canada français devant la Francophonie mondiale.L\u2019expérience du mouvement Richelieu pendant la deuxième moitié du XXe siècle Québec, Éditions du Septentrion, 2017, 290 pages 214 L\u2019Action nationale \u2013 Juin-Septembre 2017 CHARLES BRONFMAN ET HOWARD GREEN Appelez-moi Charles.Une histoire de famille, d\u2019empire, de baseball et de philanthropie Montréal, Éditions Hurtubise, 2017, 360 pages JEAN-FRED BOURQUIN Paul Buissonneau, en mouvement Montréal, Les éditions du Boréal, 2017, 340 pages Quelques reproductions de l\u2019oeuvre du centenaire sont encore disponibles Achat à la boutique internet, par la poste, au téléphone coordonnées page 144 Inscrivez la « Ligue d\u2019action nationale » parmi vos fournisseurs avec votre numéro d\u2019abonné et payez directement votre renouvellement d\u2019abonnement de votre compte bancaire.Chez Desjardins et dans les institutions inancières participantes Votre date d\u2019échéance est indiquée sur votre feuillet d\u2019adressage Prévenez le coût ! 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grande importance puisqu\u2019ils permettent d\u2019offrir à nos abonnés une revue de qualité, et ce, sans s\u2019éloigner, même avec près d\u2019un siècle d\u2019existence, de sa mission.Qu\u2019est-ce qu\u2019un don planifié ?Les dons immédiats, ceux qui sont mis à la disposition de la Ligue d\u2019Action nationale dès qu\u2019ils sont faits et les dons différés, dons destinés à être remis à la Ligue d\u2019Action nationale à une date ultérieure (ex.: dons testamentaires, d\u2019assurance-vie, fiducie testamentaire, etc.) Vous avez peut-être une police d\u2019assurance-vie de quelques milliers de dollars que vous avez souscrite il y a plusieurs décennies et qui pourrait être cédée à L\u2019Action nationale sous forme de don planifié et contribuer ainsi à la pérennité de la revue.Les dons planifiés font partie intégrante de la planification financière et successorale.Ils peuvent prendre diverses formes, et l\u2019avis d\u2019un planificateur financier professionnel pourra vous aider à choisir l\u2019option la plus avantageuse pour vous.Si dans votre testament vous nommez la Ligue d\u2019Action nationale comme bénéficiaire, faites-le-nous savoir afin que nous puissions vous manifester notre reconnaissance.Si vous désirez effectuer un don planifié à la Ligue, nous pourrons vous remettre un reçu pour dons.Contactez-nous si vous avez besoin des conseils du planificateur financier professionnel de la Ligue d\u2019Action nationale.Ligue d\u2019Action nationale \u2013 Programme de dons planifiés a/s de Jacques Martin 82, rue Sherbrooke Ouest Montréal (Québec) H2X 1X3 819 397-4920 gfb@tlb.sympatico.ca MEMBRES BÂTISSEURS de 5000 $ à 24 999 $ Dominique Bédard \u2020 Bernard Lamarre \u2020 Jacques C.Martin Paul Mainville \u2020 Cécile Vanier \u2020 MEMBRES GRANDS BÂTISSEURS de 25 000 $ à 49 999 $ Hector Roy \u2020 MEMBRES BÂTISSEURS ÉMÉRITES plus de 50 000 $ TABLEAU D\u2019HONNEUR DES DONATEURS ET LÉGATAIRES DE LA LIGUE D\u2019ACTION NATIONALE Plusieurs personnes nous ont laissé des legs ou des dons qui permettent d\u2019assurer la pérennité de la revue L\u2019Action nationale depuis maintenant 100 ans.C\u2019est la Fondation Esdras-Minville qui gère le patrimoine dédié à la revue, mais pour l\u2019obtention d\u2019un reçu pour fins fiscales, il faut libeller les dons et les legs à la Ligue d\u2019action nationale.Nous exprimons notre gratitude à nos généreux mécènes par une mention à perpétuité à ce tableau d\u2019honneur qui fait état du cumul des dons et des legs.François Beaudoin Gaston Beaudry \u2020 André Véronneau Fernand Allard Patrick Allen \u2020 François-Albert Angers \u2020 Gaston-A.Archambault \u2020 Jean-Paul Auclair \u2020 Paul Banville Yvan Bédard \u2020 Jacqueline Claire Binette Henri Blanc Gilles Blondeau Charles Eugène Blier David Boardman Marcelle Brisson Henri Brun Jean-Paul Champagne Jean-Charles Claveau Roch Cloutier Robert Comeau Normand Cossette George Coulombe Louis-J.Coulombe Gérard Deguire André Dubuc Bob Dufour Yves Duhaime Marcel Fafard Nicole Forest Raymond Gagnier Léopold Gagnon Romain Gaudreault Henri-F.Gautrin \u2020 Claude Ghanimé Paul Grenier \u2020 Michel Grimard Isabelle Lamarche Lucie Lafortune \u2020 Anna Lagacé-Normand \u2020 Denis Lazure \u2020 Richard Leclerc Jacques Libersan Clément Martel Yvon Martineau \u2020 Marcel Masse \u2020 Roger Masson Daniel Miroux Louis Morache Rosaire Morin \u2020 Gilbert Paquette Jacques Parizeau \u2020 Hubert Payne Fernand Potvin Arthur Prévost \u2020 Ghislaine Raymond-Roy René Ricard René Richard \u2020 Dominique Richard \u2020 Jacques Rivest Jean-Denis Robillard Ginette Simard Michel Taillefer Claudette Thériault Serge Therrien Marcel Trottier \u2020 Réal Trudel Denis Vaugeois Claude-P.Vigeant Madeleine Voora CLUB DES 100 ASSOCIÉS 1000 $ à 1499 $ MEMBRES BIENFAITEURS de 1500 $ à 4999 $ Robert Ascah André Baillargeon Jean-François Barbe Luc Bertrand Antoinette Brassard Charles Castonguay Jacques Cardinal Bernard Courteau Guy Cormier Richard Côté Harold Dumoulin Lucia Ferretti Yvon Groulx Marcel Henry Benoît Houde Gérard N Houle Marcel et Hélène Jacob Henri Joli-Cœur Bryan L\u2019Archevêque Marc Labelle Bernard Landry Isabelle Laporte Isabelle Le Breton Maurice Leboeuf Laurent Mailhot Pauline Marois Michel Moisan Estelle Monette \u2020 Lucie Monette Réjean Néron Reginald O\u2019Donnell Pierre Karl Péladeau Gilles Pelletier Réal Pilon Richard Rainville Ivan Roy Paul-Émile Roy Rita Tardif Robert G.Tessier \u2020 André Watier Liberté d\u2019expression L\u2019Action nationale ouvre ses pages à tous ceux et à toutes celles que la question nationale intéresse.Respectueuse de la liberté d\u2019expression, elle admet les différences qui ne compromettent pas l\u2019avenir de la nation.La rédaction assume la responsabilité de tous les titres d\u2019articles, mais les auteurs restent responsables du contenu de leurs textes.Rédaction Un article soumis sans entente préalable peut varier de 1500 à 3000 mots alors que le compte rendu d\u2019un livre compte généralement de 1000 à 1500 mots.Les textes sont reçus par internet.Le texte vulgarisé est la forme d\u2019écriture souhaitée.Index Les articles de la revue sont répertoriés et indexés dans « L\u2019index des périodiques canadiens » (1948-2002), dans « Périodex » depuis 1984, dans « Repères » publié par SDM Inc.et à la Bibliothèque nationale du Québec depuis 1985.Les numéros de L\u2019Action française (1917-1929) et de L\u2019Action nationale jusqu\u2019à 2013 sont numérisés et accessibles dans le site de la BAnQ.Reproduction La traduction et la reproduction des textes publiés dans L\u2019Action nationale sont autorisées à condition que la source soit mentionnée.Mise en page Sylvain Deschênes Impression Marquis imprimeur Octobre 2009 vol.XCIX no 1 L\u2019Action 223 Ligue d\u2019action nationale Président Denis Monière Vice-président Christian Gagnon Secrétaire Michel Sarra-Bournet Trésorier Robert Ladouceur Conseillers Isabelle Le Breton Anne-Michèle Meggs Simon-Pierre Savard-Tremblay Ex Officio Robert Laplante Membres Djemila Benhabib André Binette Mathieu Bock-Côté Robert Comeau Charles-Philippe Courtois Myriam D\u2019Arcy Catherine Fournier Henri Laberge Jacques Martin Danic Parenteau Mélissa Pilon Guillaume Rousseau Patrick Sabourin Pierre-Paul Sénéchal Pierre Serré Gilles Toupin Membres honoraires Christiane Bérubé, Nicole Boudreau, Guy Bouthillier, Jacques Brousseau, Hélène Chénier, Lucia Ferretti, Yvon Groulx, Léo Jacques, Delmas Lévesque, Yves Michaud, Pierre Noreau, Roméo Paquette, Hélène Pelletier-Baillargeon Membres émérites René Blanchard, Jean-Charles Claveau, Jacques-Yvan Morin, Paul-Émile Roy Mission La Ligue d\u2019action nationale est l\u2019éditrice de la revue L\u2019Action nationale.Sa mission est d\u2019être un carrefour souverainiste où se débattent les aspirations de la nation québécoise comme collectivité de langue française suivant une tradition de réflexion critique, d\u2019indépendance et d\u2019engagement, à partir des situations d\u2019actualité qui renvoient aux enjeux fondamentaux de notre avenir collectif. Tarifs 2017 L\u2019Action nationale 82, rue Sherbrooke Ouest Montréal (Québec) H2X 1X3 Téléphone : 514 845-8533 sans frais, 1 866 845-8533 Pour nous joindre par courriel revue@action-nationale.qc.ca www.action-nationale.qc.ca ISSN-0001-7469 Dépôt légal : Bibliothèque nationale du Québec Périodicité : 10 numéros par an L\u2019Action nationale est membre de la SODEP www.sodep.qc.ca Paiement par chèque ou carte de crédit VISA ou MASTERCARD \u2022 paiement internet sécurisé dans notre site \u2022 par la poste \u2022 par téléphone Paiement de votre compte bancaire (renouvellement d\u2019abonnement) \u2022 chez Desjardins et dans les institutions financières participantes Version numérique 1 an 2 ans 10 numéros 20 numéros Abonnement 85 $ 145 $ (73,93 $ + taxes) (126,11 $ + taxes) Abonnement de soutien 175 $ 300 $ Étudiant 50 $ 85 $ (43,49 $ + taxes) (73,93 $ + taxes) Institution 145 $ 240 $ ((126,11 $ + taxes (208,74 $ + taxes) Autres pays 150 $ 275 $ Abonnement PDF 60 $ 100 $ (52,18 $ + taxes) (86,97 $ + taxes) TVQ 1012563392 TQ0002 TPS 11901 9545 "]
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