L'action nationale, 1 mars 2019, Mars
[" 82, rue Sherbrooke Ouest Montréal (Québec) H2X 1X3 Téléphone : 514 845-8533 Numéro sans frais : 1 866 845-8533 revue@action-nationale.qc.ca www.action-nationale.qc.ca Directeur : Robert Laplante Directeur adjoint : Sylvain Deschênes Comité de rédaction : Mathieu Bock-Côté, sociologue et chroniqueur ; Nicolas Bourdon, professeur de français, cégep Bois-de-Boulogne ; Sylvain Deschênes, rédacteur et infographiste ; François-Olivier Dorais, professeur (UQAC) ; Lucia Ferretti, professeure (UQTR) ; Sylvie Ménard, Centre d\u2019histoire des régulations sociales (UQAM) ; Denis Monière, professeur (Université de Montréal) ; Hubert Rioux, Ph.D.ÉNAP-Montréal ; Michel Rioux, journaliste ; Pierre Serré, chercheur.Membres du jury du prix Richard-Arès : Lucille Beaudry (science politique, UQAM) ; Robert Comeau (histoire, UQAM) ; Simon Langlois (sociologie, Université Laval).Animation du séminaire de lecture : Mathieu Bock-Côté L\u2019Action www.fondaction.com DONNER DU SENS À L\u2019ARGENT Fondaction est une institution ?nancière québécoise innovante.Par la collecte d\u2019épargne-retraite et l\u2019investissement dans les entreprises d\u2019ici, Fondaction participe à la création d\u2019une économie plus performante, plus équitable et plus verte.PubFondaction-ActionNationale2015_PubFondaction-ActionNationale2012 2015-03-20 13:24 Page1 Mesdames, Messieurs, C\u2019est un honneur que je partage avec vous de participer à la campagne de financement 2019 de L\u2019Action nationale.Je crois en la nécessité de cette revue de haut calibre qui participe à la vitalité du débat sur la route à prendre pour favoriser l\u2019indépendance nationale.Depuis plus d\u2019un siècle, L\u2019Action nationale réussit l\u2019exploit de confronter des points de vue et d\u2019animer, au fil des générations, une réflexion ancrée sur les combats à livrer pour permettre au peuple québécois de s\u2019épanouir.Dans la grande tradition pamphlétaire, la revue insuffle une vigueur intellectuelle aux analyses qui animent nos débats de société.Sans conteste, L\u2019Action nationale mérite notre considération et notre soutien.Alors que le financement devient critique pour toute publication, la revue se finance, sans soutien de programmes d\u2019aide à l\u2019édition, uniquement par ses abonnements, la générosité de ses rédacteurs.et les contributions comme celle que je sollicite auprès de vous.Il en va de notre honneur d\u2019offrir à L\u2019Action nationale les conditions propices à la poursuite de son existence au service du Québec.Louise Harel MAN 1981-2008 Présidente de l\u2019Assemblée nationale campagne de financement de L\u2019Action nationale 2019 L\u2019Action nationale remet des reçus pour iscaux à titre d\u2019organisme d\u2019éducation politique reconnu par le gouvernement du Québec (no OEP/002).à partir du site internet de L\u2019Action nationale action-nationale.qc.ca au téléphone avec votre carte de crédit VISA ou MasterCard 514 845-8533 ou sans frais 1 866 845-8533 Vous pouvez également faire votre don PE) Avec des mots qui font images et des images qui laissent sans mots, La Fabrique culturelle ne manufacture pas la culture, mais nous fait découvrir 1a vraie nature de nos richesses culturelles.Engagée envers les créateurs d\u2019ici, lafabriqueculturelie.tv est numérique afin de mieux parler du Québec d'aujourd'hui dans toute sa diversité.Voilà ce que fabrique La Fabrique.| | LA XB raBRique CULTURELLE Webster al Soprie Cadeaux Ambassadéurs #LA ABaae 5 Éditorial Robert Laplante Un mandat pédagogique Voilà vingt-cinq ans que les inconditionnels du Canada mènent le bal.Cela n\u2019aura pas été sans conséquence.C\u2019est de ce constat qu\u2019il faut partir pour comprendre quelque chose à ce qui est en train de se passer.La domination marque.Elle marque d\u2019autant plus profondément que les charges qu\u2019elle mène ne sont ni bien nommées ni bien évaluées.Ayant cédé l\u2019initiative et s\u2019étant affalé devant une offensive qu\u2019il a renoncé à combattre avec les moyens que la conjoncture exigeait, le Parti québécois s\u2019est retrouvé littéralement enfermé dans la cage à homard que ses adversaires lui avaient reproché de bricoler.L\u2019asphyxie financière et la déstabilisation des finances de la province, le Clarity Bill et l\u2019offensive de guerre psychologique lancée à coups de centaines de millions et de banditisme commandité ont sapé les bases du souverainisme en tant que combat sans adversaire.Le péquisme n\u2019a pas survécu au bonne-ententisme technocratique qui lui tenait lieu de doctrine politique.Devant la déstabilisation du Québec, il s\u2019est replié dans ses fantasmes d\u2019intendance, s\u2019imaginant que la bonne gestion provinciale allait compenser le combat politique qu\u2019il n\u2019osait ni nommer ni conduire.Quelques réalisations provinciales ont achevé de le convaincre que cela suffirait à lui assurer une pertinence à défaut de lui donner la force nécessaire au combat. 6 L\u2019Action nationale \u2013 Mars-Avril 2019 Les libéraux de Jean Charest ont parfaitement joué leurs cartes.Se faisant le relais et le complément de l\u2019offensive canadian, ils pouvaient profiter de l\u2019incompétence stratégique héritée du bouchardisme pour remplir le mandat qu\u2019Ottawa voulait leur faire exécuter : en finir avec les souve- rainistes, certes, mais surtout en finir avec l\u2019aspiration nationale du Québec.Il leur aura suffi de présenter le résultat de la manœuvre d\u2019étranglement financier comme une carence provinciale pour se donner des airs de grands gestionnaires et pousser dans le sens du vent.Le discours et la politique austéritaires couplés aux fantasmes idéologiques du tout au marché ont fait le reste : fournir un formidable terreau pour faire converger la corruption et le démantèlement de l\u2019architecture institutionnelle de l\u2019État.Sûr de son fait et convaincu que le coup fatal avait été porté par les cliques surexcitées du clan Charest, le gouvernement Couillard s\u2019est lancé dans les manœuvres terminales avec une arrogance inédite et une ambition jusque-là jamais aussi clairement affirmée : il fallait finir de normaliser la province, achever de casser sa capacité de cohésion nationale et aligner sa gouverne sur les paramètres dictés et imposés par Ottawa.Il l\u2019aura fait avec une violence symbolique et une brutalité politique qui ont fait des dégâts majeurs.Sur le plan de la représentation collective d\u2019abord, en culpabilisant les Québécois de se considérer comme une nation, en dévoyant les repères symboliques au point de les contaminer par les thèmes toxiques du multiculturalisme canadian et du racisme inhérent au régime qu\u2019il glorifie.Sur le plan économique et financier ensuite, en faisant tous les efforts pour intégrer le Québec dans le modèle extractiviste canadian, d\u2019une part, et, d\u2019autre part, en prenant tous les moyens pour faire croire que le Québec doit renoncer à des ambitions dont il n\u2019aurait pas les moyens. 7 L\u2019Action nationale \u2013 Mars-Avril 2019 Pendant quinze ans, le Québec aura vécu sous le tir croisé de la vindicte fédérale et d\u2019une politique provinciale tout entière animée par la production et la multiplication des mythes dépresseurs.Parmi ceux-ci celui d\u2019un Québec assisté, dépendant des largesses d\u2019Ottawa et d\u2019un marché devant lequel il ne se prosterne jamais assez bas, aura servi à anéantir tout débat sérieux sur les finances publiques et sur le modèle de développement.Il s\u2019agissait de consentir au rapetissement tout en produisant les écrans idéologiques et les mesures de diversion pour masquer ce qui était réellement en train de se passer : le démantèlement de la nation.Dans les pages de la revue, Lucia Ferretti aura documenté avec une rigueur implacable le déploiement des manœuvres.Les décisions d\u2019Ottawa répondant tout autant de son nation building que d\u2019une stratégie d\u2019assujettissement ont fonctionné.Les finances de la province sont bel et bien celles que son statut lui mérite.Dans le cadre fédéral, le Québec n\u2019a plus les moyens financiers de ses responsabilités.C\u2019est le constat qui s\u2019impose.Il aura été affaibli au point de ne plus se voir et se penser autrement que dépendant de la péréquation.Il faut le reconnaitre, c\u2019est un grand succès de propagande, car il s\u2019agit d\u2019une inversion complète des causes et des conséquences.Cette thématique est désormais incrustée dans l\u2019espace politique et charpente les débats.La CAQ s\u2019en est fait un véritable projet de reconquête.L\u2019ambition est noble, mais mal cadrée.Le gouvernement Legault comme l\u2019ensemble des Québécois devra réaliser, dossier après dossier, enjeu sur enjeu, qu\u2019Ottawa dira non en nous faisant chanter avec nos propres impôts.Le refus et l\u2019incapacité du PQ d\u2019assumer une critique indépendantiste en prise sur les manœuvres de dépouillement auront servi à consolider une façon de voir qui inverse les paramètres de la question nationale.La régression politique que cela a provoquée ne pouvait conduire ailleurs que là où le Québec actuel se retrouve. 8 L\u2019Action nationale \u2013 Mars-Avril 2019 Ce qu\u2019il faut retenir pour l\u2019instant, c\u2019est que ce projet de reconquête témoigne d\u2019une chose essentielle : il exprime et se nourrit d\u2019une volonté de renverser l\u2019ordre de soumission et de résignation qui a défini l\u2019horizon politique depuis au moins vingt-cinq ans.L\u2019élection de l\u2019automne dernier a certes témoigné d\u2019une certaine résilience, d\u2019un sursaut pour chercher à affirmer une cohésion nationale qui ne trouvait plus à s\u2019exprimer comme telle.À cet égard, il faut bien saisir la nature du nationalisme que ce gouvernement a placé au cœur de son action : il s\u2019agit \u2013 du moins pour l\u2019instant \u2013 d\u2019un nationalisme de rattrapage.Son projet politique se situe dans l\u2019espace de la mitigation de dégâts.Avec courage et conviction, il faut le reconnaitre, les caquistes entendent recouvrer le terrain perdu.Les domaines de compétence provinciale que les libéraux ont abandonnés ou laissés piétiner, les dysfonctions systémiques qu\u2019ils ont savamment orchestrées pour nourrir et renforcer l\u2019autodénigrement et le mépris de soi en condamnant les services publics à la médiocrité, les multiples thématiques de culpabilisation collective pour induire le consentement à la minorisation, tout cela lui dresse d\u2019immenses chantiers.Des chantiers devant lesquels les indépendantistes ne peuvent rester indifférents.Ce gouvernement n\u2019aura pas terminé sa première année de mandat qu\u2019il se trouvera confronté à tellement de refus de la part d\u2019Ottawa qu\u2019il lui faudra refaire \u2013 se donner, diront plusieurs \u2013 une doctrine politique qui ira au-delà du nationalisme de rattrapage.Rien de substantiel et de portée structurante ne sera possible : la dynamique du Canada unitaire se déploie à un rythme que rien dans la politique provinciale ne ralentira.Pour l\u2019instant, ce gouvernement et un très grand nombre de Québécois abordent les problèmes dans la logique inversée que la domination canadian a imposée et espèrent que le redressement pourra s\u2019effectuer par un reca- 9 L\u2019Action nationale \u2013 Mars-Avril 2019 drage gestionnaire plus sensible aux réalités et aspirations de la nation.Cette façon de voir ne mènera pas là où il faudrait aller.Elle ne sera sans doute pas stérile, elle permettra quelques gains, mais seulement des demi-mesures.Pour les indépendantistes comme pour l\u2019ensemble des Québécois, ce mandat Legault pourrait avoir le mérite et les vertus d\u2019une formidable démonstration.La bonne foi, l\u2019intégrité et la détermination dont il fait déjà preuve vont fournir une matière et des occasions précieuses de faire voir que la bonne volonté ne suffit pas, que le Canada ne tolèrera rien de ce qui peut ressembler à une aspiration nationale.Le capital de sympathie dont bénéficie ce gouvernement dans l\u2019opinion sera dilapidé dans les justificatifs invoqués pour accepter et se résigner à ces refus répétés ou bien il devin- dra un véritable investissement pour étayer la nécessaire critique du régime.La CAQ le pourra-t-elle par elle-même et pour elle-même ?C\u2019est à voir.Une chose est certaine cependant : sa gestion confèrera à ce gouvernement un rôle et une force de dévoilement des contradictions et limitations du régime canadian.Sur les enjeux qui pointeront il y aura nécessité de faire l\u2019unité ou, à tout le moins, convergence des forces, au nom de l\u2019intérêt supérieur de la nation.Les péquistes et autres indépendantistes qui s\u2019imaginent encore faire avancer le projet d\u2019indépendance en comptant le nombre de fois où le mot devrait être prononcé seront mieux avisés de faire ce contre quoi le Parti québécois, en particulier, s\u2019est arc-bouté depuis tant d\u2019années : élaborer une doctrine de l\u2019intérêt national et s\u2019en servir pour dévoiler et faire voir dans tous les domaines de la vie collective ce que doit être la conduite pour soi-même et par soi-même.S\u2019il peut surmonter son immense déficit de crédibilité, s\u2019il a encore un avenir, ce parti n\u2019aura d\u2019autre choix que d\u2019élaborer et proposer une doctrine d\u2019État capable 10 L\u2019Action nationale \u2013 Mars-Avril 2019 d\u2019accueillir et canaliser les aspirations nationales dans une proposition de reconfiguration globale \u2013 républicaine \u2013 des institutions.Pour que l\u2019indépendance devienne un projet politique réel, l\u2019indépendantisme doit présenter un cadre d\u2019analyse et d\u2019interprétation visant à montrer que servir l\u2019intérêt national c\u2019est de combattre pour restructurer tous les aspects de la vie de la nation, de la représentation des athlètes dans une délégation nationale à l\u2019architecture des institutions de l\u2019État, en passant par ce que devrait être la gouverne et une politique municipale conduites en fonction des intérêts nationaux, etc.Ce cadre il faudra le construire à même la politique réelle, celle que les enjeux que soulèvera la gouverne caquiste et des embûches que le régime canadian lui imposera.Les Québécois ne sont même plus en mesure de faire la part des choses entre ce qui relève des compétences du Québec, de ce qui tient de la pratique d\u2019usurpation des pouvoirs de l\u2019Assemblée nationale.La propagande fédérale et l\u2019invasion sans vergogne de tous ces champs par Ottawa sont à ce point généralisés et omniprésents, qu\u2019il est devenu extrêmement difficile de faire voir ce qui relève de l\u2019action librement décidée de ce qui est induit par la dépendance imposée.Il faut redonner à l\u2019ensemble des citoyens le minimum de compétences civiques sans lesquelles il sera impossible de rehausser le niveau de conscience nationale requis pour les luttes essentielles.Nulle part ailleurs que dans le domaine des luttes entourant l\u2019ordre pétrolier canadian le besoin se fera-t-il sentir de bien départager ce qui relève des débats environnementaux de ce qui tient de l\u2019asservissement politique.La question des pipelines et gazoducs et celle du traffic ferroviaire au cœur 11 L\u2019Action nationale \u2013 Mars-Avril 2019 du complexe extractiviste canadian vont s\u2019imposer avec une force que ne soupçonnent pas encore les Québécois.Les limites de l\u2019action environnementaliste apolitique vont apparaître avec une violence symbolique que la campagne électorale fédérale permettra d\u2019entrevoir.Les modèles de développement du Québec et du Canada sont radicalement incompatibles.L\u2019action économique du gouvernement Legault, les préoccupations écologiques des Québécois comme les autres volets (laicité, transport collectif, infrastructures vertes, etc.) de son programme de gouvernement vont se télescoper dans un prévisible carambolage.Le Canada est un pays pétrolier, son intérêt et son projet national lui dicteront de procéder d\u2019autorité et avec tous les moyens que sa puissance lui permettra de mobiliser.La période qui s\u2019ouvre placera le Québec devant des choix radicaux qui poseront les dilemmes politiques avec acuité dans des paramètres simples : ou bien la régression politique s\u2019accélèrera par les réflexes minoritaires de l\u2019éternelle minimisation des pertes ou bien les forces politiques nationales trouveront les voies de convergence et de ralliement autour d\u2019une doctrine de l\u2019intérêt national susceptible de nourrir, par-delà la partisannerie, les alliances essentielles.En ce sens il faut bien comprendre que le mandat du gouvernement Legault ne sera pas un mandat provincial comme les autres.Reprenant une posture nationaliste au terme de deux décennies de résignation politique, il en dévoilera les limites bien davantage que le potentiel.Il fera, pour toute la nation, la démonstration qu\u2019il n\u2019y a pas de continuité entre la gestion provinciale et l\u2019indépendance.Reste à savoir s\u2019il en tirera les conséquences et si la mobilisation des forces politiques et de la société civile sauront dessiner des voies devant lesquelles ni lui, ni la nation ne sauront se défiler sans se déshonorer.L\u2019autonomie fantasmée par l\u2019affirmation nationale ne conduit pas à la liberté politique.La bonne ges- 12 L\u2019Action nationale \u2013 Mars-Avril 2019 tion provinciale ne conduit pas à l\u2019indépendance.Comme l\u2019a écrit et démontré Maurice Séguin, tout ce qu\u2019elle peut permettre d\u2019espérer c\u2019est d\u2019être « un peu moins pas maîtres » chez nous.Le mandat du gouvernement Legault offrira au Québec une conjoncture politique comme il n\u2019en a pas eu depuis longtemps.Il faudra s\u2019assurer de la saisir avec des instruments politiques et non pas avec des artifices rhétoriques.Les péquistes devront là lutter contre leur plus puissant démon.Les caquistes seront confrontés à la nécessité de pousser à son terme l\u2019ambition que porte en creux leur attachement au Québec.Quant aux autres, il leur faudra faire une démonstration de loyauté qui ne laissera plus le moindre espace pour tergiverser.Des choix existentiels se révéleront avec une clarté qu\u2019ils auront le choix de combattre ou de nommer pour ce qu\u2019elle est.À n\u2019en pas douter, le gouvernement portera un mandat pédagogique.q Éditorial Un mandat pédagogique - Robert Laplante 5 Dossier La rupture épistémologique de Maurice Séguin Penser le fédéralisme comme système d\u2019oppression nationale - Denis Monière 14 Qu\u2019est-ce qu\u2019une nation normale ?- Jean Lamarre 17 L\u2019abbé Lionel Groulx : quel nationalisme, quelle indépendance ?- Yvan Lamonde 35 Maurice Séguin, un critique radical de l\u2019interprétation historique de Lionel Groulx - Robert Comeau 79 Qu\u2019est-ce que la Grande Histoire selon Maurice Séguin ?- Bruno Deshaies 95 De Lionel Groulx à Maurice Séguin et à l\u2019école de Montréal : une nécessaire filiation - Félix Bouvier 109 L\u2019indépendantisme est-il une affaire de perdants ?- Robert Laplante 123 Les historiens de la génération X face à Maurice Séguin - Josiane Lavallée 146 De « l\u2019idée séparatiste au Canada français » à l\u2019idée d\u2019indépendance au Québec - Nino Gabrielli 158 La Grande Illusion, principal obstacle à l\u2019Indépendance - Martine Ouellet 176 Lectures Recensions Rodrigue Tremblay 198 La régression tranquille du Québec : 1980-2018 Jean-François Lisée 207 Qui veut la peau du Parti québécois Jean-Yves Duthel 210 Québec solidaire\u2026 À vendre\u2026 Vendu Dossier Actes du colloque commémorant le 100e anniversaire de naissance de l\u2019historien Maurice Séguin le 7 décembre 2018 à la Société Saint-Jean-Baptiste La Société du patrimoine politique du Québec (SOPPOQ) a contribué à la publication des actes de ce colloque 14 Colloque Maurice-Séguin Denis Monière* La rupture épistémologique de Maurice Séguin Penser le fédéralisme comme système d\u2019oppression nationale** Ce colloque est destiné à commémorer l\u2019œuvre de l\u2019historien Maurice Séguin qui n\u2019a pas connu la postérité rayonnante qu\u2019il aurait méritée.Certains pourtant considèrent qu\u2019il a joué sur le plan des représentations nationales un rôle aussi important que Borduas et son Refus global dans la mise en cause des mythes qui ont habié l\u2019imaginaire collectif québécois.Il a fondé théoriquement ce qu\u2019on a appelé le néonationalisme québécois en pensant le Québec comme une totalité, en montrant comment les interactions entre les dimensions économiques, politiques et culturelles structuraient le destin national.Je suis un séguiniste qui s\u2019igorait jusqu\u2019en 2007 date où j\u2019ai commencé à fréquenter ses œuvres.J\u2019y ai découvert une forte parenté intellectuelle parce que son cadre d\u2019analyse intégrait les préceptes de l\u2019analyse systémique et de l\u2019analyse marxiste.Il analysait l\u2019histoire du Québec à travers les concepts d\u2019impérialisme, de domination, de subordination, de rapports de forces et d\u2019intérêts.Il a proposé une vision matérialiste de l\u2019histoire qui s\u2019opposait à la vision idéaliste fondée sur la divine providence et le rôle des grands hommes.* Politologue.** Allocution d\u2019ouverture au Colloque Maurice-Séguin le 7 décembre 2018 à la Société Saint-Jean-Baptiste de Montréal. L\u2019Action nationale \u2013 Mars-Avril 2019 15 C o l l o q u e M a r u i c e - S é g u i n À mes yeux, la principale contribution de Maurice Séguin est d\u2019avoir opéré une rupture épistémologique dans le nationlisme en pensant le fédéralisme comme système d\u2019oppression nationale.Contrairement aux intellectuels nationalistes de son époque, il n\u2019idéalise pas le fédéralisme comme solution politique aux problèmes du Québec.Il a plutôt montré comment le fédéralisme produit une forme d\u2019oppression nationale en raison même de sa logique de la division des pouvoirs.Il soutenait qu\u2019il était illusoire de penser qu\u2019un peuple minoritaire puisse obtenir un statut d\u2019égalité politique dans un système fédéral : « Il n\u2019y a pas d\u2019égalité possible entre la nationalité majoritaire et la nationalité minoritaire dans toute vraie union fédérale1.» Il pense que dans un système fédéral, l\u2019autonomie provinciale demeure toujours une forme de subordination parce que la nationalité majoritaire peut agir sur tous les plans alors que la nationalité minoritaire ne peut agir que sur le plan provincial ou local.Il montre que la réforme de la constitution ou encore l\u2019autonomie culturelle ne sont que des illusions parce que la souveraineté est un tout qui ne se divise pas : « Même si la nation minoritaire maîtrise absolument ses institutions culturelles, il n\u2019y a jamais autonomie clturelle car la culture est liée au politique et à l\u2019économique2 » En raison de la loi de l\u2019interdépendance entre les divers champs de l\u2019activité humaine, l\u2019autonomie ou l\u2019indépendance pour être réelle doit s\u2019appliquer simultanément aux sphères économiques, politiques et culturelles.On ne peut diviser les pouvoirs.Le contrôle de tous les pouvoirs est essentiel à une nation qui veut exister.L\u2019indépendance politique est nécessaire à l\u2019indépendance économique et les deux sont indissociables de l\u2019indépendance culturelle.1 Robert Comeau (editeur), Maurice Séguin historien du pays québécois, Montréal VLB, 1987, p 158.2 Ibid p.161 L\u2019Action nationale \u2013 Mars-Avril 2019 16 C o l l o q u e M a u r i c e - S é g u i n Le postulat qui fonde son édifice théorique est le principe de l\u2019agir par soi-même qui peut seul mener à la liberté et à l\u2019épanouissement.C\u2019est la normalité pour toute nation réellement existante.Le contraire de cette liberté est l\u2019oppression qui implique une superposition de volonté, c\u2019est-à-dire qu\u2019un autre décide pour moi.Cette subordination constitue une perte de la capacité d\u2019agir et un appauvrissement de l\u2019être.L\u2019autre prend possession de moi, m\u2019annexe à ses intérêts, me sépare des miens et m\u2019empêche d\u2019être moi-même.C\u2019est ce qu\u2019il appelle l\u2019oppression essentielle qui engendre une privation du rapport direct avec les réalités de l\u2019existence et une incapacité foncière d\u2019agir par nous-mêmes pour répondre aux changements.Cette subordination représente un appauvrissement parce qu\u2019elle atrophie l\u2019expérience du monde et limite les capacités d\u2019initiative.Si, agir c\u2019est vivre, ne pas être capable d\u2019agir par soi-même, c\u2019est végéter et se confiner à la médiocrité.Le fédéralisme est un obstacle à l\u2019émancipation nationale, il nous dépossède de la capacité de faire notre histoire, il occulte nos intérêts fondamentaux et nous mystifie en laissant croire à des avantages imaginaires.Il permet ainsi à la nation annexée et subordonnée d\u2019organiser elle-même le « supplice de la survivance » et de retarder l\u2019échéance inéluctable de l\u2019assimilation.Devant ce dignostic implacable, quel est le remède ?Que doit faire la nation annexée ?Elle est face à l\u2019alternative suivante : la liberté ou la disparition.Et pour éviter de dépérir Séguin suggère que le chemin de la liberté politique passe par l\u2019interparlementarisme.Il faut sortir de la division institutionnelle et réunir tous les indépendantistes dans une organisation politique qui transcende la division des pouvoirs et qui dans ses positions agit en intégrant la totalité des pouvoirs comme si le Québec était un État indépendant.Agir par soi-même veut dire agir politiquement.q 17 Colloque Maurice-Séguin Jean Lamarre* Qu\u2019est-ce qu\u2019une nation normale ?** J\u2019ai le plaisir d\u2019être avec vous aujourd\u2019hui pour célébrer le centième anniversaire de naissance de Maurice Séguin.Pour le faire dignement, j\u2019ai intitulé cette conférence d\u2019un titre qui, de prime abord, apparaît ambitieux : « Qu\u2019est-ce qu\u2019une nation normale ?».En fait, cette interrogation provient d\u2019un conseil que m\u2019a prodigué Fernand Dumont à l\u2019époque où il était mon directeur de thèse de doctorat.Je venais de terminer l\u2019analyse de l\u2019œuvre de Guy Frégault et de Michel Brunet pour aborder Maurice Séguin.Il m\u2019a tout simplement dit : « Portez attention à ce qu\u2019il veut dire par nation normale ».Malheureusement, je n\u2019ai pas répondu directement à cette invitation dans ma thèse ni dans le livre qui a suivi.Je pense aujourd\u2019hui que le moment est venu de le faire.C\u2019est dire que je suis sociologue de formation et non pas historien.Mon angle de lecture est celui d\u2019une sociologie de la connaissance de l\u2019historiographie.Une telle approche s\u2019intéresse davantage au lieu social d\u2019un historien qu\u2019à l\u2019objet d\u2019étude ou à la méthode.Porter attention au lieu social de l\u2019historien, c\u2019est mettre à jour les influences principales qui font en sorte qu\u2019il va interpréter le monde d\u2019une manière plutôt qu\u2019une autre.* Historien.** Conférence d'ouverture du Colloque Maurice-Séguin L\u2019Action nationale \u2013 Mars-Avril 2019 18 C o l l o q u e M a u r i c e - S é g u i n Du point de vue sociologique, l\u2019historiographie, comme n\u2019importe quelle autre connaissance, n\u2019apparaît pas dans un champ libre de représentations préalables.Pour le dire d\u2019une manière un peu plus savante, et en paraphrasant Paul Ricœur, la question du lieu social présuppose que si le processus historique peut être représenté par l\u2019historien, c\u2019est que des significations qui s\u2019attachent au déroulement même de l\u2019expérience temporelle sont déjà préfigurées, de manière implicite, dans le champ culturel.C\u2019est à la fois ce qui permet la naissance de l\u2019œuvre et sa réception par un auditoire parce qu\u2019elle s\u2019inscrit à l\u2019intérieur de ce qui apparaît comme « croyable » pour une époque.Par exemple, Karl Marx va puiser dans les tensions qui animent la société de son temps, l\u2019idée que la lutte des classes constitue le moteur central de l\u2019histoire.Et Lionel Groulx, qui est d\u2019abord un prêtre, donnera un rôle éminent à la Providence.En un mot, l\u2019écriture de l\u2019histoire fait elle-même l\u2019expérience de l\u2019historicité.Je me propose de cerner les influences principales qui ont permis à Séguin de développer une conception originale concernant la nature des moteurs de l\u2019action historique \u2013 le tout alimenté par une approche systémique.J\u2019en distingue quatre principales.« L\u2019Agir consiste dans l\u2019usage libre [\u2026] de nos facultés.» La première influence provient de la notion d\u2019agir développée par le philosophe français Jacques Maritain.Séguin a-t-il pris connaissance des écrits de Maritain grâce au père Rodolphe Dubé, mieux connu sous son nom de plume, François Hertel ?Difficile à dire, mais c\u2019est fort probable.On sait que ce jésuite a été influencé de manière centrale par Maritain puisqu\u2019il le reconnaissait comme son « maître ».Hertel avait pris Maurice Séguin sous son aile, comme il L\u2019Action nationale \u2013 Mars-Avril 2019 19 C o l l o q u e M a u r i c e - S é g u i n l\u2019avait fait pour Gérard Pelletier, Pierre de Grandpré, Pierre- Elliot Trudeau et sûrement bien d\u2019autres.Il leur proposait un programme de lecture hors norme, sans toujours se préoccuper de l\u2019index.C\u2019est dans un des livres de Jacques Maritain, intitulé Arts et scolastique, que Séguin a pris connaissance de la notion d\u2019Agir, notion qui va jouer un rôle central dans la construction de son modèle théorique de la nation.Dans le résumé manuscrit qu\u2019en a fait Séguin, on peut lire : L\u2019ordre pratique s\u2019oppose à l\u2019ordre spéculatif parce que l\u2019homme y tend à autre chose que le seul connaître.L\u2019ordre pratique lui-même se divise en deux domaines parfaitement distincts.Le domaine de l\u2019Agir et le domaine du Faire.[\u2026] L\u2019Agir consiste dans l\u2019usage libre [\u2026] de nos facultés1.Il faut savoir qu\u2019avant de devenir historien, Maurice Séguin s\u2019est intéressé à la pédagogie et que cette dimension constitue un trait central de sa personnalité.Dans le Fonds Maurice Séguin, on retrouve quelques documents écrits de sa main à ce sujet.Dans l\u2019un d\u2019eux, il y compare l\u2019approche pédagogique américaine à l\u2019approche française.Il constate que la première donne trop d\u2019importance au sport et que la seconde cherche surtout à développer la culture générale : aucune des deux, selon lui, ne prédispose l\u2019élève à penser par lui-même.Il propose donc de réconcilier ces méthodes d\u2019éducation par une « pédagogie active ».Selon Séguin : 1 Fonds Maurice-Séguin, P221, boîte 2455.À moins d\u2019avis contraire, les citations qui suivent proviennent de la même source. L\u2019Action nationale \u2013 Mars-Avril 2019 20 C o l l o q u e M a u r i c e - S é g u i n En éducation \u2013 apprendre à un enfant à vivre c\u2019est lui apprendre à se conduire.Donc : faire agir l\u2019enfant et non pas agir à sa place.Tant qu\u2019on n\u2019a pas fait aimer, désirer, collaborer, tant qu\u2019on n\u2019a pas déclenché un mécanisme qui permettra d\u2019agir par soi-même \u2013 on n\u2019a rien fait en éducation.Pour assurer le plein développement de la personne et maintenir un équilibre général entre l\u2019esprit et le corps, il faut faire appel à toutes les facultés et à la collaboration.Ces « activités \u201ctotales, intégrales\u201d [\u2026] exigent le fonctionnement harmonieux, équilibré de toutes les puissances de l\u2019homme dans une intime compénétration ».N\u2019est-ce pas là l\u2019essentiel de ce que l\u2019on retrouvera dans son modèle théorique de la nation qu\u2019il présentera dans son recueil pédagogique qu\u2019il intitulait Les Normes ?L\u2019apport des sciences sociales La deuxième influence qui va nourrir sa représentation de l\u2019homme et de la société est un trait d\u2019époque.Elle est le résultat du rapprochement qui s\u2019est effectué entre l\u2019histoire et les sciences sociales dans la première moitié du XXe siècle, en particulier avec la géographie et l\u2019économie.Il faut dire qu\u2019au moment où Séguin rédige sa thèse de doctorat, ce rapprochement est déjà intervenu tant en France, aux États-Unis qu\u2019au Canada anglais.En France, il se manifeste à travers la naissance de l\u2019école des Annales qui s\u2019oppose à l\u2019approche événementielle en histoire.Pour l\u2019école des Annales, l\u2019histoire événementielle était incapable de rendre intelligibles les récentes mutations du monde parce qu\u2019elle n\u2019avait pas de critère pour déterminer un fait historique.D\u2019où le rapprochement que cette école effectuera avec les sciences sociales.Aux États-Unis, le courant dominant en histoire dans la première moitié du XXe siècle est celui de l\u2019hypothèse de la frontière qui repose sur un rapprochement entre l\u2019histoire et la géographie. L\u2019Action nationale \u2013 Mars-Avril 2019 21 C o l l o q u e M a u r i c e - S é g u i n Rien ne permet de croire que Maurice Séguin ait été influencé par l\u2019école des Annales ou par l\u2019hypothèse de la frontière.L\u2019important, c\u2019est de voir qu\u2019il y a eu, à cette époque, un mouvement d\u2019ensemble des historiens vers les sciences sociales motivé par une interpellation du présent.Si l\u2019on veut trouver une filiation directe, il faut plutôt chercher du côté de la nouvelle historiographie qui voit le jour au Canada anglais dans les années trente.Là également, une nouvelle génération d\u2019historiens se rapproche des sciences sociales.Jusqu\u2019alors, le Canada était représenté comme l\u2019aboutissement d\u2019un lent processus d\u2019évolution, à l\u2019intérieur du cadre impérial, qui l\u2019a fait passer du stade de colonie à celui de nation autonome.Dans les années trente, ce lien impérial est devenu beaucoup moins palpable.Se reconnaissant de plus en plus comme des habitants de l\u2019Amérique du Nord, les Canadiens anglais ne pouvaient éviter de se demander ce qui les différenciait de leurs anciens compatriotes devenus Américains, mais qui étaient à l\u2019origine des British Americans comme ils l\u2019avaient été eux-mêmes.Pour répondre à cette question, l\u2019attention s\u2019est déplacée du politique vers la géographie et l\u2019économie.Harold Innis, par exemple, soutiendra que l\u2019apparition de la nation canadienne est liée à l\u2019établissement d\u2019une relation commerciale stable qui s\u2019est instituée entre la colonie et la métropole anglaise.Cette stabilité repose sur la disponibilité d\u2019un produit d\u2019exportation principal dont le développement économique de la colonie va dépendre.Celle-ci va exploiter et développer ce produit d\u2019exportation en fonction du double impératif que lui imposent la géographie du territoire et la persistance de la demande métropolitaine pour ce produit.Selon cette perspective, le Canada, comme réalité politique, devient une résultante de la géographie et de l\u2019économie. L\u2019Action nationale \u2013 Mars-Avril 2019 22 C o l l o q u e M a u r i c e - S é g u i n Il ne faut donc pas s\u2019étonner du fait que Séguin, dans sa thèse de doctorat, commence par mettre en relief l\u2019importance des « impératifs géographiques » qui ont conditionné l\u2019orientation générale du développement économique de la colonie à l\u2019époque de la Nouvelle- France.Il mentionnera également que ce qui motivait cette pénétration commerciale, c\u2019est l\u2019importance que revêt pour la métropole la disponibilité d\u2019un produit principal d\u2019exportation.« La société obéit à des lois dont on peut retracer certains éléments permanents » La troisième influence est liée au fait que Maurice Séguin a lu et analysé les grands ouvrages d\u2019histoire économique de son temps.En particulier, la découverte des lois de l\u2019économie progressive, que présente de manière convaincante l\u2019économiste Doreen Warriner, va exercer une influence centrale sur sa pensée.Il ressort de cette lecture qu\u2019il existe des forces qui s\u2019expriment selon une logique propre de développement qui provient de l\u2019économie elle-même.Ces forces exercent leur influence dans la longue durée sur la société entière et ne relèvent pas directement de décisions individuelles ou politiques.Les lois de l\u2019économie progressive expliquent, par exemple, comment naissent les métropoles.Ainsi, avec le développement des échanges commerciaux et l\u2019accumulation primitive du capital, on assiste à une division de plus en plus poussée du travail.Sous cette impulsion, une société est amenée à se diversifier et à traverser divers stades de développement.Des villages deviennent des villes qui, au fil des décennies ou même des siècles, peuvent en venir à briguer le statut de métropole.Même l\u2019exode rural devient un phénomène normal qui obéit aux lois de l\u2019économie progressive.L\u2019industrialisation aussi. L\u2019Action nationale \u2013 Mars-Avril 2019 23 C o l l o q u e M a u r i c e - S é g u i n Entre cette représentation des lois de l\u2019économie progressive, celle de l\u2019agir par soi-même, ainsi que du rôle des échanges commerciaux entre une métropole et sa colonie, il y a continuité manifeste : sous la poussée de ces forces, les activités d\u2019une société se diversifient et l\u2019amènent à passer d\u2019un stade de développement à un autre.Pour Maurice Séguin, ce qui apparaît valable pour l\u2019individu l\u2019est tout autant pour une société.C\u2019est sur cette fusion des perspectives que repose la représentation des moteurs de l\u2019action historique chez Maurice Séguin.Dans Les Normes, il précisera qu\u2019il « ne s\u2019agit pas de faire de la société [\u2026] un être réel comme l\u2019individu ».Il observe toutefois qu\u2019une société exprime « quelque chose de plus que la vie individuelle.Il y a telle réalité que \u201cla vie en société\u201d2.» Mais l\u2019économie, pour Séguin, n\u2019est que l\u2019un des trois principaux aspects qui constituent une société.Le politique et le culturel sont les deux autres.Et le politique est de loin le facteur le plus important parce que c\u2019est du politique que découlent les orientations générales d\u2019une société.Il écrira dans ses Normes : « La FORCE POLITIQUE, pour une société ou collectivité, c\u2019est la TÊTE capable de penser, de VOULOIR, de commander, de déclencher l\u2019action3.» Et qui commande en politique ?« C\u2019est toujours une minorité, une oligarchie.» Et en économique ?C\u2019est la même chose : « C\u2019est nécessairement une minorité4 ».2 Maurice Séguin, Les Normes, dans Robert Comeau, dir., Maurice Séguin, historien du pays québécois vu par ses contemporains, Montréal, VLB éditeur, 1987, p.106.3 Ibid., p.125.4 Ibid., p.126 ; 124. L\u2019Action nationale \u2013 Mars-Avril 2019 24 C o l l o q u e M a u r i c e - S é g u i n Surtout, il n\u2019y a pas selon lui que l\u2019économie qui évolue sous la gouverne des lois progressives.Il existe également une politique et une culture progressives.Ces trois aspects sont en interaction.Chacun de ces aspects « peut être considéré comme une FORCE à côté d\u2019autres forces.[\u2026] comme un FACTEUR agissant sur les autres FORCES en les modifiant5.» Cette interaction fait en sorte que « si l\u2019un des facteurs progresse ou faiblit, l\u2019ensemble s\u2019en ressent.» Même que « cette interaction est cumulative, \u201cen spirale\u201d et à dose variable6.» Comme on le voit, le développement d\u2019une nation, ses processus internes de même que les relations qu\u2019elle entretient avec d\u2019autres nations sont de nature systémique.Il y a ici un angle de lecture des phénomènes historiques qui est d\u2019une originalité et d\u2019une portée heuristique certaine ; surtout qu\u2019une telle approche \u2013 et même le concept \u2013 n\u2019existait pas encore dans les années cinquante ou soixante.Les sociétés sont d\u2019abord semblables entre elles Maurice Séguin, en développant un modèle théorique des principales forces qui animent une société, cherche à définir en quoi les sociétés sont d\u2019abord semblables entre elles, avant de se livrer à l\u2019étude des diverses circonstances historiques qui ont amené une société particulière à se différencier d\u2019une autre.D\u2019où le titre, en apparence énigmatique, de son recueil pédagogique intitulé Les Normes.Selon la définition du dictionnaire, une norme c\u2019est ce qui représente « l\u2019état habituel des choses, ce qui est conforme à la majorité des cas.» À 5 Ibid., p.122 ; 128.6 Ibid., p.130. L\u2019Action nationale \u2013 Mars-Avril 2019 25 C o l l o q u e M a u r i c e - S é g u i n mon avis, il ne faut pas chercher plus loin la signification du titre de ce manuel pédagogique dont l\u2019objectif est d\u2019illustrer ce que représente le normal, c\u2019est-à-dire « cet état habituel des choses, ce qui est conforme à la majorité des cas.» Il l\u2019explique lui-même dans son introduction.« Les normes sont le fruit d\u2019observations et de synthèses multiples.Elles sont comme des lois de l\u2019agir humain, tirées de l\u2019observation des faits7.» Il ajoute que ces normes proviennent également « des conceptions que lui fourniront les sciences politiques, économiques, sociales, la géographie8.» D\u2019ailleurs, il est significatif que, dans ses Normes, Séguin commence par poser le « postulat-clef de l\u2019AGIR (par soi) COLLECTIF dans la COLLABORATION ».Un tel postulat repose sur la métaphore de la VIE et évoque une analogie entre la vie individuelle et la vie collective.Il en donne la définition suivante, que j\u2019ai ramenée ici à ses traits essentiels : L\u2019agir (par soi) collectif est l\u2019action concertée et organisée d\u2019un certain nombre d\u2019individus amenés à se grouper en société, à former équipe [\u2026] et qui trouvent la liberté et les moyens d\u2019exécuter [\u2026] dans leurs propres cadres, sous leur direction, grâce à leur initiative, les multiples activités qui constituent la fin de cette société9.Maurice Séguin, à l\u2019exemple de Lionel Groulx, s\u2019entend à reconnaître que l\u2019existence de l\u2019homme repose sur une nécessaire hiérarchie des valeurs.Par contre, l\u2019un et l\u2019autre diffèrent complètement sur la question de la finalité de 7 Ibid., p.94.8 Ibid., p.92.9 Ibid., p.107. L\u2019Action nationale \u2013 Mars-Avril 2019 26 C o l l o q u e M a u r i c e - S é g u i n la vie individuelle ou collective.Pour Lionel Groulx, il s\u2019agit d\u2019être conforme à un idéal, conçu comme antérieur, et d\u2019en respecter l\u2019architecture initiale tandis que, pour Maurice Séguin, la vie est une expérience qui, si elle se déroule librement et de manière équilibrée, aboutit à l\u2019enrichissement et à l\u2019épanouissement.Aussi est-ce dans la manière de concevoir la finalité de la vie individuelle ou collective que l\u2019écart s\u2019insinue entre Séguin et Groulx : entre un idéal à préserver et un épanouissement normal à réaliser basé sur l\u2019expérience, il y a toute une différence qui témoigne de la transformation radicale qui s\u2019est produite dans les aspirations profondes qui structurent la vision du monde, non seulement de Séguin, mais de toute une génération.Et il ne faut pas perdre de vue que Lionel Groulx est d\u2019abord un prêtre.À la conformité et au principe d\u2019autorité, on préfère maintenant faire confiance aux potentialités que la vie recèle.La colonisation de peuplement comme matrice de nations nouvelles Selon Séguin, deux processus principaux président à la formation des nations.« Une nation peut se former par lente évolution, comme l\u2019Angleterre, la France, l\u2019Espagne, ou par colonisation, comme l\u2019Argentine, l\u2019Australie et les États- Unis10 », processus qui nous intéresse plus directement ici.Dans ses Normes, Séguin établit d\u2019abord une distinction entre une colonie d\u2019exploitation et une colonie de peuplement.La colonie de peuplement offre ceci de particulier qu\u2019elle induit un phénomène graduel de structuration qui mène \u2013 en théorie \u2013 à l\u2019émergence d\u2019une nation nouvelle.Il distingue trois moments principaux dans ce processus.10 Fonds Maurice-Séguin, P221, boîte 2452. L\u2019Action nationale \u2013 Mars-Avril 2019 27 C o l l o q u e M a u r i c e - S é g u i n Le premier est celui où la métropole est l\u2019unique agent de colonisation.Toutefois, dès ce moment, on peut déceler un commencement de lutte entre les métropolitains et les coloniaux.Un tout début d\u2019agir (par soi) collectif commence à se manifester parce que l\u2019intérêt des coloniaux n\u2019est pas toujours le même que celui que poursuit l\u2019activité métropolitaine.Le deuxième moment est celui où la colonisation est l\u2019œuvre conjointe des métropolitains et des coloniaux.À cette étape, les coloniaux « considèrent nécessairement la colonie comme leur patrie11 ».C\u2019est pourquoi ce stade de colonisation donne lieu à des crises inévitables dues aux pressions exercées par des « coloniaux pour plus d\u2019autonomie et à la contre-offensive des métropolitains en place pour conserver le pouvoir12.» Enfin, le troisième moment est celui où une colonie devient une nation nouvelle.Pour Séguin, « l\u2019indépendance d\u2019une colonie qui se soustrait à sa métropole est le plus beau témoignage du succès de la métropole.[\u2026] Ce besoin, cette nécessité surgissent de la nature même de toute société coloniale et valent pour tous les peuples13.» En un mot, ce processus d\u2019émancipation est un processus normal conforme à « l\u2019état habituel des choses, à la majorité des cas.» Quant à l\u2019agir (par soi) collectif, il constitue le moteur de l\u2019action historique de cette évolution.La question nationale Quatrième influence, on s\u2019en doute, il s\u2019agit de la question nationale.Cette dernière influence n\u2019obéit pas à un ordre d\u2019importance en particulier.Elle n\u2019est ni première, ni dernière : son apport est transversal.11 Maurice Séguin, Les Normes, op.cit., p.193.12 Ibid.13 Ibid., p.194. L\u2019Action nationale \u2013 Mars-Avril 2019 28 C o l l o q u e M a u r i c e - S é g u i n À l\u2019exemple de l\u2019école des Annales ou de la nouvelle génération d\u2019historiens anglophones au cours des années trente, il y a dans le Québec de l\u2019après-guerre comme une interpellation du présent.Ainsi, au moment où Maurice Séguin amorce son métier d\u2019historien, la société québécoise se retrouve à un point de bascule entre un monde ancien et un monde nouveau.La représentation que celle-ci se fait d\u2019elle-même et de son passé sera soumise à une interrogation d\u2019ensemble par une nouvelle intelligentsia, ce qui aura pour effet de multiplier les angles de lecture possibles de la situation.En plus de l\u2019apparition soudaine de ce monde nouveau, il y a aussi le contexte plus général des luttes qui opposeront le fédéral et le provincial.Depuis le milieu des années quarante, ces deux entités s\u2019affrontent sur la question du bien- fondé de la centralisation des pouvoirs à Ottawa, et le nationalisme n\u2019a pas bonne presse au lendemain de la Deuxième Guerre mondiale.Il faut voir aussi que le mythe de l\u2019égalité politique entre deux peuples fondateurs commence à perdre de la crédibilité.Maurice Séguin ne se satisfait plus de l\u2019interprétation de l\u2019histoire politique dominante : celle de Chapais et celle de Groulx.Séguin, dès 1946-1947, ne croit plus que, sous le régime de l\u2019Union, les Canadiens français aient reconquis leur égalité politique.Il ne croit pas non plus qu\u2019avec la Confédération et la création d\u2019un État provincial, ils aient entre leurs mains tous les pouvoirs nécessaires à leur épanouissement.Lionel Groulx pouvait même affirmer que « maître d\u2019un État provincial, nous pouvions très bien devenir, au point de vue économique, au point de vue culturel, dans tous les domaines maîtres chez nous14.» Et, par la 14 Fonds Maurice-Séguin, P221, boîte 2453. L\u2019Action nationale \u2013 Mars-Avril 2019 29 C o l l o q u e M a u r i c e - S é g u i n suite, les intellectuels de Cité libre comme Pierre Trudeau et Gérard Pelletier pouvaient renchérir en disant que si, avec tous les pouvoirs politiques, les Canadiens français n\u2019étaient pas un peuple d\u2019avant-garde, c\u2019était bien de leur faute.Ce contexte plus général permet de comprendre ce qui a amené Maurice Séguin à privilégier une approche nationale de l\u2019histoire alors qu\u2019elle était déjà remise en question à cette époque.Dans son dernier article, il y va d\u2019un aveu : J\u2019aurais aimé avoir le temps de me consacrer également à des recherches dans le domaine de l\u2019économie et des mentalités, mais, par la force même des circonstances, dans la région montréalaise nous sentons davantage notre situation15.C\u2019est pourquoi il va prendre le contrepied de ce qu\u2019il appelait « l\u2019illusion progressiste ».Il proposera plutôt à ses contemporains, une réinterprétation d\u2019ensemble de l\u2019histoire du Québec un peu plus noire, un peu plus pessimiste, peut- être, mais qui se veut plus conforme à la réalité.En voici les lignes essentielles.La conquête met fin à la possibilité de devenir une nation autonome pour les Canadiens À l\u2019époque de la Nouvelle-France, nous sommes en présence d\u2019une colonie de peuplement dont les activités sont diversifiées et à l\u2019image de sa métropole.Ce n\u2019était pas une société agricole, même si les agriculteurs formaient la majorité de la population, comme toutes les sociétés de cette époque.En ce sens, les Canadiens d\u2019avant la conquête constituaient une société coloniale normale.15 Ibid . L\u2019Action nationale \u2013 Mars-Avril 2019 30 C o l l o q u e M a u r i c e - S é g u i n Lors de la conquête, la Nouvelle-France était loin de posséder tous les atouts pour devenir une nation nouvelle.Elle avait encore besoin, et sûrement pour longtemps encore, des liens avec la métropole française.Mais cette colonie avait le privilège de participer à un processus d\u2019ensemble qui pouvait mener éventuellement à la création d\u2019une nation nouvelle.Au lendemain de la conquête, cette éventualité devient une impossibilité parce que « c\u2019est maintenant la projection et la protection par la Grande-Bretagne qui enfante, nourrit et défend un deuxième Canada16.» Les Canadiens n\u2019ont eu alors d\u2019autres choix que de se replier dans l\u2019agriculture.Mais, puisque les principales forces qui composent une société ne sont contrôlées que par un petit groupe d\u2019individus, Séguin peut affirmer que les Canadiens n\u2019ont pas été soumis à un « monopole absolu des Britanniques ».Ils ont plutôt été amenés à subir « la prépondérance marquée d\u2019une élite parmi les Britanniques17.» Compte tenu de l\u2019interaction des facteurs, cette prépondérance a fait en sorte que la Conquête a légué aux Canadiens une conception diminuée de la vie économique et de la vie en général.Pendant le premier siècle qui a suivi la conquête, on assiste, selon l\u2019expression de lord Durham, à une « guerre de races » pour l\u2019indépendance nationale alors que les Canadiens constituaient la majorité de la population.Dans ce contexte, la seule solution envisageable par les Britanniques était de procéder à leur annexion.Cette solution fut appliquée en 1840 avec l\u2019Union, puis reprise avec la Confédération et la création de la province de Québec en 1867.16 Maurice Séguin, « Le Québec », Québec-Canada, Paris, Éd.du Burin, Coll.« L\u2019Humanité en marche », 1973, p.49.17 Maurice Séguin, « La Conquête et la vie économique des Canadiens », L\u2019Action nationale, 28, 4 (décembre 1946), p.321. L\u2019Action nationale \u2013 Mars-Avril 2019 31 C o l l o q u e M a u r i c e - S é g u i n Deux siècles après la conquête, on se retrouve ainsi devant « UN CANADA ANGLAIS NATION et UN CANADA FRANÇAIS PROVINCE, un peuple majeur indépendant et un peuple mineur annexé18.» L\u2019emploi des mots n\u2019est jamais innocent chez Maurice Séguin.S\u2019il existe un peuple majeur et un peuple mineur, c\u2019est que le premier peut agir par lui-même comme majorité dans le cadre d\u2019une nation indépendante, choix qui développent, enrichissent, épanouissent.Quant au second, en tant que nation annexée, provincialisée, il lui faut assumer le fait qu\u2019une autre nation agit à sa place.Ce remplacement, cette « oppression essentielle », fait en sorte que « l\u2019inaction, l\u2019absence, le remplacement et la subordination paralysent, appauvrissent19 ».C\u2019est donc dire qu\u2019à partir de 1840, jusqu\u2019à aujourd\u2019hui, « le Canada français est littéralement annexé, provincialisé au politique et en économique, transformé en un appendice français accroché à une nation britannique20.» Nation indépendante et nation annexée Dans ses Normes, il développe davantage ce qu\u2019est une nation indépendante et une nation annexée.Pour lui, une nation indépendante est une nation qui « maîtrise comme majorité un État souverain21.» Il écrit : 18 Maurice Séguin, « La notion d\u2019indépendance dans l\u2019histoire du Canada », La Société historique du Canada, Rapport de l\u2019Assemblée annuelle/Canadian Historical Association Report, Ottawa, 1956, p.84.19 Maurice Séguin, Les Normes, op.cit., p.108.20 Maurice Séguin, « Le Québec », op.cit., p.142.21 Maurice Séguin, Les Normes, op.cit., p.146. L\u2019Action nationale \u2013 Mars-Avril 2019 32 C o l l o q u e M a u r i c e - S é g u i n Le résultat normal d\u2019une colonisation (réussie) serait une NATION indépendante (au sens restreint) : une nation ayant son autonomie interne et externe, gérant elle-même ses relations avec les autres nations, sujette comme toute nation à l\u2019infériorité ou à la subordination de voisinage ; ayant comme toute nation ses crises, ses problèmes22.Il ajoute : « La réussite \u201cnormale\u201d consiste à être suffisamment maître chez soi.[\u2026] Mais le succès est rare [\u2026] Le \u201cNORMAL\u201d est donc \u201cEXCEPTIONNEL\u201d ! » Inversement, « l\u2019annexion est la destinée de la plupart des nationalités23, » destin normal s\u2019il en est un.Le paradoxe ici n\u2019est qu\u2019apparent.Les processus qui donnent naissance aux nations nouvelles obéissent à des lois universelles de développement.Mais, la plupart du temps, ce développement normal est entravé par l\u2019interaction qui s\u2019institue avec d\u2019autres nations.Autrement dit, les deux situations relèvent de « l\u2019état habituel des choses, de ce qui est conforme à la majorité des cas ».Pour Séguin : Être un peuple minoritaire dans une fédération, c\u2019est être un peuple annexé.L\u2019État n\u2019est pas la nation, mais l\u2019État est le principal instrument de l\u2019épanouissement national.Il n\u2019y a pas d\u2019égalité politique entre le peuple majoritaire et le peuple minoritaire dans n\u2019importe quelle fédération24.22 Ibid., p.195.23 Ibid., p.145 ; 151.24 Maurice Séguin, titre L\u2019idée d\u2019indépendance au Québec : Genèse et historique, Boréal Express, 1968, 1977, p.10. L\u2019Action nationale \u2013 Mars-Avril 2019 33 C o l l o q u e M a u r i c e - S é g u i n C\u2019est pourquoi, selon lui, la revendication d\u2019un État par les nations minoritaires ou annexées, n\u2019est qu\u2019une autre façon de revendiquer la liberté de l\u2019agir.Le nationalisme comme volonté d\u2019être maître chez soi En conclusion, il est maintenant possible de tenter de répondre à la question qui coiffe cette présentation : Qu\u2019est qu\u2019une nation normale selon Maurice Séguin ?Pour lui, il n\u2019existe pas de dichotomie : nation normale, nation anormale.Une nation existe dès qu\u2019un groupe humain a le sentiment d\u2019être distinct et que trouve à se manifester un agir (par soi) collectif qui vise à réaliser les fins propres de ce groupe.Ces fins peuvent être progressistes ou conservatrices, de gauche ou de droite.C\u2019est pourquoi Séguin pouvait écrire que « la MAÎTRISE de l\u2019agir collectif l\u2019emporte en valeur sur la MANIÈRE d\u2019agir : la liberté et les moyens d\u2019agir sont bien plus important que le style de l\u2019agir25.» Nous sommes loin de Lionel Groulx.Pour Maurice Séguin, une nation normale est une nation où l\u2019agir (par soi) collectif trouve à se manifester.La distinction qui intervient entre les divers types de nations en est une de degré.Tant que survit cette conscience d\u2019être distinct, nous sommes en présence d\u2019une nation normale parce que le nationalisme trouve à se manifester.Ramené à sa plus simple expression, le nationalisme pour Maurice Séguin représente « la volonté [\u2026] d\u2019être maître chez soi26 ».Il distingue trois degrés au nationalisme.25 Maurice Séguin, Les Normes, op.cit., p.141.26 Maurice Séguin, Ibid., p.143. L\u2019Action nationale \u2013 Mars-Avril 2019 34 C o l l o q u e M a u r i c e - S é g u i n Au niveau le plus primaire, on trouve un nationalisme fait de « sentiments irraisonnés » qui s\u2019apparente le plus souvent à de la « xénophobie ».Au deuxième degré, on retrouve des conflits qui sont liés à des éléments plus objectifs, par exemple institutionnels, politiques ou culturels, « points très précis » qui peuvent alors « se retracer et se détailler » facilement.Enfin, c\u2019est au troisième degré que le nationalisme prend son expression véritable : Le troisième degré concerne la lutte pour la prépondérance, la lutte pour être la majorité dans un État séparé, la lutte pour être indépendant, pour être vraiment maître chez soi.[\u2026] On se bat pour conserver la majorité ou pour devenir la majorité dans l\u2019État27.Et c\u2019est dans cette lutte pour, soit conserver, soit s\u2019assurer la maîtrise de la liberté de l\u2019agir, que repose à mon sens la signification profonde de ce qu\u2019est une nation normale pour Maurice Séguin.q 27 Maurice Séguin, « Le Québec », op.cit., p.92-93. 35 Colloque Maurice-Séguin La vie et la pensée de l\u2019abbé Lionel Groulx (13 janvier 1878-23 mai 1967) traversent la fin du XIXe et la première moitié du XXe siècle ; cet état de fait exige qu\u2019on analyse sa pensée sur la longue durée pour en voir les variables, la persistance, la cohérence, l\u2019évolution1.1 Groulx a été avec le père Georges-Henri Lévesque, André Laurendeau, Gérard Pelletier et Pierre Vadeboncoeur l\u2019une des figures centrales de mes travaux sur l\u2019histoire des idées au Québec de 1896 à 1965.Les études sur le sujet, par ordre chronologique de publication : Jean-Pierre Gaboury, « L\u2019État français ou Lionel Groulx et la souveraineté du Québec », L\u2019Action nationale, LVII, 10 (juin 1968) : 948-963 ; Stéphane Pigeon, « Lionel Groulx, critique de la Révolution tranquille », mémoire de maîtrise en Histoire, Université de Montréal, 1999 ; Sylvie Beaudreau, « Déconstruire le rêve de nation : Lionel Groulx et la Révolution tranquille », Revue d\u2019histoire de l\u2019Amérique française, 56, 1 (été 2002) : 29-61 ; Simon Giguère, « La pensée politique de Lionel Groulx : 1935-1939 », M.A.(Histoire), Université du Québec à Montréal, 2005 ; Michel Bock, « Apogée et déclin du projet national groulxiste.Quelques réflexions autour de Directives (1937) », dans Yvan Lamonde et Denis Saint-Jacques (dir.), 1937 : un tournant culturel, Québec, Les Presses de l\u2019Université Laval, « Cultures québécoises », 2009, 28-38 ; Mathieu Noël, Lionel Groulx et le réseau indépendantiste des années 1930, Montréal, VLB éditeur, 2011 ; Éric Bédard, « \u201cL\u2019État français\u2019 sans la jeunesse : Lionel Groulx et la Révolution tranquille », Mens, XVI, 2 (printemps 2016) : 37-63 ; Mathieu Bock-Côté, « Du groulxisme comme nationalisme historique », L\u2019Action nationale, CVII, 1-1 (janvier-février 2017) : 33-44 ; Charles-Philippe Courtois, Lionel Groulx.Le penseur le plus influent de l\u2019histoire du Québec, Montréal, Les Éditions de l\u2019Homme, 2017.Yvan Lamonde* L\u2019abbé Lionel Groulx : quel nationalisme, quelle indépendance ?** * Université McGill.** Dans la section du colloque intitulé « Maurice Séguin et la rupture avec le nationalisme culturel de Lionel Groulx », l'auteur s'est concentré sur la pensée du prédécesseur de Maurice Séguin, Lionel Groulx. L\u2019Action nationale \u2013 Mars-Avril 2019 36 C o l l o q u e M a u r i c e - S é g u i n Trois constantes de vie : religion, patrie, jeunesse L\u2019identification de trois convictions de Groulx permet de formuler les prérequis à la compréhension de sa pensée sur quelque sujet que ce soit.La religion d\u2019abord.Il écrit en 1907 que « l\u2019âme de la nationalité canadienne-française est faite avant tout de catholicisme2 ».Sans que l\u2019on parle d\u2019ultramontanisme à un moment où le courant s\u2019est estompé, Groulx adhère à l\u2019idée hiérarchique et structurante du catholique d\u2019abord.Pourquoi ne pas affirmer d\u2019entrée de jeu que pour cette seule raison, il n\u2019allait pas pouvoir adhérer au credo du « Politique d\u2019abord » de L\u2019Action française de Paris ?La patrie ensuite.Dix ans plutôt, au moment où il s\u2019interroge sur sa vocation, il consigne dans son journal : « La Religion et la Patrie : tels seront les deux amours constants de ma vie.[\u2026] Ma vie n\u2019est plus à moi ; elle est à celui qui me l\u2019a donnée ; elle est ensuite à mon pays3 ».La jeunesse enfin.Le jeune lecteur de Montalembert qui se donne comme ambition de « montalembertiser la jeunesse » sera l\u2019un des plus convaincus animateurs et de l\u2019action catholique et de l\u2019action nationale, conjuguant du coup ses deux convictions fondamentales.C\u2019est à la lumière de ces « constantes de vie » que j\u2019entends répondre ici aux deux questions directrices suivantes : le nationalisme de Groulx s\u2019est-il traduit en option pour le séparatisme, en promotion claire de l\u2019indépendance du Québec, et pourquoi la ligne de sa pensée sur cette question est-elle discontinue, masquée, ambivalente ?2 Énonciation de cette conviction dans un titre on ne peut plus explicite, « Catholique d\u2019abord », Le Semeur (avril 1907) : 229.3 Lionel Groulx, Journal, 1895-1911, tome 1, édition critique par Giselle Huot et Réjean Bergeron, Montréal, Les Presses de l\u2019Université de Montréal, 1984, 341. L\u2019Action nationale \u2013 Mars-Avril 2019 37 C o l l o q u e M a u r i c e - S é g u i n À l\u2019enseigne de Tardivel : un État catholique et français indépendant Groulx a trois ans lorsque Tardivel lance La Vérité en 1881 ; il en aura 27 à son décès en 1905.Il a 17 ans lorsque le journaliste ultramontain ultramonté publie Pour la patrie en 1895, roman de science-fiction dirait-on, où s\u2019esquisse un Canada français théocratique et indépendant à la manière de l\u2019Équateur de Gabriel Garcia Moreno.Tardivel persiste et signe.Au moment de la renaissance nationaliste du tournant du XXe siècle, il précise à Bourassa son nationalisme providentiel dans La Vérité du premier avril 1904 : [\u2026] le nationalisme de la Ligue [nationaliste] n\u2019est pas notre nationalisme à nous.Notre nationalisme à nous est le nationalisme canadien-français.Nous travaillons, depuis 23 ans, au développement du sentiment national canadien-français ; ce que nous voulons voir fleurir, c\u2019est le patriotisme canadien-français ; les nôtres, pour nous, sont les Canadiens français ; la Patrie pour nous, nous ne dirons pas que c\u2019est précisément la province de Québec, mais c\u2019est le Canada français ; la nation que nous voulons voir se fonder, à l\u2019heure marquée par la divine Providence, c\u2019est la nation canadienne-française.Indépendance du Canada français et de minorités francophones hors Québec et marqueur providentialiste.Deux jours plus tard, Bourassa réplique dans Le Nationaliste : Notre nationalisme à nous est le nationalisme canadien, fondé sur la dualité des races et sur les traditions particulières que cette dualité comporte.Nous travaillons au développement du patriotisme canadien, qui est à nos yeux la meilleure garantie de l\u2019existence des deux races et du respect mutuel qu\u2019elles se doivent.Les nôtres, pour nous comme pour M.Tardivel, sont les Canadiens français ; mais les Anglo-Canadiens ne sont pas des étrangers, et nous regardons comme des alliés tous ceux d\u2019entre L\u2019Action nationale \u2013 Mars-Avril 2019 38 C o l l o q u e M a u r i c e - S é g u i n eux qui nous respectent et qui veulent comme nous le maintien intégral de l\u2019autonomie canadienne.La Patrie pour nous, c\u2019est le Canada tout entier, c\u2019est-à-dire une fédération de races distinctes et de provinces autonomes.Un Canada à la dualité de races ou de nations et de provinces autonomes.Groulx a alors 26 ans.L\u2019année même de son décès en 1905, Tardivel revient à la charge, cette fois contre Israël Tarte qui avait qualifié de « rêve » l\u2019idée d\u2019un « État français indépendant ».L\u2019irrédentiste journaliste catholique persiste à croire « que l\u2019élément canadien-français a une mission spéciale sur ce continent, et qu\u2019il ne pourra pleinement la réaliser que s\u2019il forme une entité distincte, compacte ».Reprenant un mot de Bourassa selon lequel la Confédération est « une absurdité géographique » et estimant que « la rupture est fatale », Tardivel prédit que « dans cinquante ou soixante ans il y aura, dans le Nord-Est du continent, quelques millions d\u2019hommes de race française4 ».Le lexique s\u2019installe : mission continentale, rupture fatale de la Confédération.L\u2019année du décès de Tardivel, Groulx, professeur au Séminaire de Valleyfield, a inscrit dans le texte manuscrit de son « Manuel d\u2019histoire » : Des patriotes clairvoyants ont aussi vu dans cette conservation miraculeuse, le dessein de la Providence de nous faire constituer un jour un État français indépendant sur les bords du Saint-Laurent.Il faut convenir que ce pourrait bien être après tout la seule explication logique de notre histoire5.4 J.-P.Tardivel, « Notre avenir », La Vérité, 1er janvier 1905 ; « L\u2019avenir des Canadiens-Français », Le Nationaliste, 2 et 16 juillet, 27 août, 3, 10, 17, 24 septembre, 1er et 8 octobre 1905.5 Cité dans Jean-Pierre Gaboury, « L\u2019État français ou Lionel Groulx et la souveraineté du Québec », L\u2019Action nationale, LVII, 10 (juin 1968) : 958. L\u2019Action nationale \u2013 Mars-Avril 2019 39 C o l l o q u e M a u r i c e - S é g u i n Sa vision d\u2019un « État français indépendant sur les bords du Saint-Laurent » a pris forme.Le jeune abbé décrit à Omer Héroux le « Veuillot canadien » comme « un des très rares hommes que l\u2019on pouvait citer, à peu près sans réserve, en exemple à la jeunesse6 ».On remarque un absent dans la filiation nationaliste de Groulx : Honoré Mercier.Tardivel n\u2019avait pas pu lui transmettre l\u2019héritage « autonomiste » de Mercier, car tout admiratif qu\u2019il fût de l\u2019homme qui avait pensé une politique nationale au moment de l\u2019affaire Riel, Tardivel voyait trop en lui un libéral plus ou moins masqué pour lui faire confiance.Mercier en avait appelé depuis 1884 à une « autonomie des provinces » et avait même convoqué à Québec le 20 octobre 1887 une conférence interprovin- ciale que son collègue et appui ontarien Mowatt avait présidée.Mais il s\u2019agissait toujours d\u2019autonomie des provinces dans la Confédération et d\u2019indépendance du Canada dans son fameux discours au parc Sohmer le 4 avril 1893.Henri Bourassa prendra le relais de Mercier7.Groulx n\u2019a que six ans lorsque Mercier lance l\u2019idée de l\u2019autonomie des provinces.Ni dans son journal, ni dans sa correspondance, ni dans ses mémoires, Groulx ne parle de façon significative de Mercier.En 1952, il retiendra comme Tardivel la politique nationale : 6 L.à O.Héroux, 25 avril 1905, dans Correspondance de Lionel Groulx, édition par Giselle Huot, Juliette Lalonde-Rémillard et Pierre Trépanier, Montréal, Fides, 1989, I : 1095.7 Réal Bélanger, « Le nationalisme ultramontain : le cas de Jules- Paul Tardivel », dans Nive Voisine et Jean Hamelin (dir.), Ultramontains canadiens-français, Montréal, Boréal, 1985, 295-295 ; pour les discours de Mercier sur le sujet : Honoré Mercier.Discours 1873-1893, sélection, édition et présentation de Claude Corbo, Montréal, Del Busso éditeur, 2015, 128-130, 130-140, 144-150, 235-237, 257-269, 380-422. L\u2019Action nationale \u2013 Mars-Avril 2019 40 C o l l o q u e M a u r i c e - S é g u i n Pendant ces cinq années de gouvernement national, l\u2019atmosphère de la province s\u2019était singulièrement haussée.Le pays québécois avait repris confiance en son destin.À la voix de cet homme qui avait les pieds si solidement posés sur le sol et qui savait penser et sentir collectivement, la nation s\u2019était sentie reliée aux meilleures constantes de son histoire, aux plus robustes de ses lignes de force8.Une conception du fédéralisme canadien Depuis le début du siècle, Groulx a pu engager ses convictions dans l\u2019Association catholique de la jeunesse cana- dienne-française (ACJC).Religion, patrie, jeunesse y sont conjuguées.Faisant en 1912 le bilan de cette action catholique et de cette action nationale dans ce qu\u2019il nommera une « croisade » d\u2019adolescents, il rappelle le projet d\u2019une nation indépendante : « La fin ultime de l\u2019œuvre, disaient les constitutions, c\u2019est : 1° le progrès de la religion catholique ; 2° l\u2019édification d\u2019une nation française distincte et indépendante sur cette terre d\u2019Amérique9 ».L\u2019idée avait essaimé dans la jeunesse.Y avait aussi circulé l\u2019idée de « l\u2019extrême fragilité de l\u2019édifice national saboté par les hommes de 1867 ».On avait « juxtaposé et sans ciment, des pierres de toute nature et de toute forme, et à cette construction bizarre, l\u2019on a osé promettre l\u2019immortalité ».Il profite de ce bilan pour décrire la nationalité et « l\u2019ordre des choses » qui s\u2019en suit : Et alors, si dans ce vaste chaos de peuples, il se trouve un groupe dont le territoire possède l\u2019unité géographique ; un groupe assez riche d\u2019organes essentiels et de richesses matérielles pour s\u2019organiser une vie propre ; un groupe homogène qui, par le sang, la foi, les mœurs, 8 Cité dans Louis Cornellier, « La leçon d\u2019Honoré Mercier », Le Devoir, 16 juillet 2016.9 L.Groulx, Une croisade d\u2019adolescents, Québec, imprimerie de L\u2019Action sociale, 1912, 8. L\u2019Action nationale \u2013 Mars-Avril 2019 41 C o l l o q u e M a u r i c e - S é g u i n se trouve en opposition absolue avec les races qui l\u2019entourent ; un groupe qui a pour lui toutes les forces du catholicisme, qui a plus d\u2019attachement au sol et plus de traditions que tous ses rivaux, [\u2026] n\u2019est-il pas dans l\u2019ordre des choses nécessaires que ce groupe ethnique surnage à la débâcle générale, intègre, indéfectible, et plus que tous les autres, n\u2019a-t-il pas le droit d\u2019entretenir dans son âme, des rêves de liberté et d\u2019indépendance10 ?Il s\u2019agissait bien d\u2019action nationale, nationaliste dans la mesure où Groulx prend la peine de préciser ce qu\u2019est un système fédératif pour lui.C\u2019est plus qu\u2019une définition, c\u2019est le moment de nommer les complexités auxquelles Groulx et le Canada français font face : Système fédératif veut dire status politique organisé par de petits peuples, trop fiers de leur sang pour consentir à la fusion, trop faibles pour courir les risques de l\u2019indépendance et dont l\u2019union artificielle a pour principal lien, leur protection à tous contre l\u2019attaque du dehors, mais, pour première condition, l\u2019autonomie de toutes les nationalités fédérées11.Il précise deux ans plus tard que ce sont les compétences des provinces qui le convainquent de leur autonomie : Surtout la nouvelle charte [1867] faisait de la Province de Québec un État pratiquement autonome.Les Canadiens français seraient maîtres chez eux : leur législature aurait la surveillance de tous les intérêts et comportait tous les éléments qui assurent la vie d\u2019une race.En fait, depuis 1867, la lutte est finie pour la conquête de nos droits nationaux ; nous n\u2019avons plus qu\u2019à les défendre12.10 Ibid., 161.11 Ibid.12 L.Groulx, « La constitution fédérative », La Revue canadienne (1914) : 394. L\u2019Action nationale \u2013 Mars-Avril 2019 42 C o l l o q u e M a u r i c e - S é g u i n Quelques années plus tard, il fera remonter à 1760 la manifestation des signes de cette nationalité, réitérant la primauté de la religion : Le petit peuple de 1760 possédait tous les éléments d\u2019une nationalité : il avait une patrie à lui, il avait l\u2019unité ethnique, l\u2019unité linguistique, il avait une histoire et des traditions, mais surtout il avait l\u2019unité religieuse, l\u2019unité de la vraie foi, et, avec elle, l\u2019équilibre social et la promesse de l\u2019avenir13.L\u2019enquête de 1922 : un État indépendant si\u2026 Groulx est de l\u2019aventure de la revue L\u2019Action française de Montréal dès 1917 même s\u2019il n\u2019en prend la direction qu\u2019en 1920.Les périodiques montréalais commencent à pratiquer le genre de l\u2019enquête qui permet de fouiller une question.Lors de l\u2019enquête de L\u2019Action française de 1921 sur l\u2019économie, Groulx trouve à nouveau dans le constitutionnel les garanties de ses positions : pour lui, l\u2019Acte de Québec de 1774 rappelle la réalité d\u2019un « État français qu\u2019il faut reconnaître en théorie comme en fait14 ».Le moment même du déclenchement de l\u2019enquête de 1922 sur « Notre avenir politique » importe tout autant que son contenu.Un quart de siècle plus tôt, Edmond de Nevers avait publié une réflexion importante sur L\u2019avenir du peuple canadien-français (1896), tout juste avant que s\u2019opère au tournant du siècle la renaissance du nationalisme de Bourassa, d\u2019Asselin, de Fournier avec leurs journaux, Le Nationaliste, L\u2019Action, Le Devoir.Cette renaissance s\u2019était opérée à la 13 La Naissance d\u2019une race, Montréal, L\u2019action française, 1919, 293, cité dans J.\u2013 P.Gaboury, « L\u2019État français ou Lionel Groulx et la souveraineté du Québec » : 953.14 L.Groulx, « Conclusions ».L\u2019Action française (décembre 1921) : 720-722. L\u2019Action nationale \u2013 Mars-Avril 2019 43 C o l l o q u e M a u r i c e - S é g u i n suite de crises successives du fédéralisme canadien : affaire Riel en 1885, crises scolaires et linguistiques au Manitoba (1890), en Saskatchewan (1905) et en Alberta (1905), en Ontario (1912), débat sur l\u2019engagement du Canada dans les guerres de l\u2019Empire britannique (1899), cinquantenaire de la Confédération (1917) accompagné d\u2019une crise de conscription lors de la guerre et de la menace de séparation contenue dans la motion Francoeur au Parlement de Québec.Une escalade de rebuffades, de frustrations, de déceptions, de désillusions.En 1917, au moment du cinquantenaire de la Confédération et au moment où le sénateur Landry, ex-président du Sénat et leader du combat franco-ontarien, se demande si 1867 fut un pacte d\u2019honneur ou une infamie, Groulx affirme « l\u2019avortement de l\u2019œuvre politique de 1867 » : « Moins de cinquante ans ont suffi à miner leur illusion.Nous allons léguer à l\u2019histoire l\u2019exemple de l\u2019une des plus lamentables banqueroutes qui peuvent atteindre les unions fédératives ».Alors que « toutes les minorités françaises au Canada se tiennent sur la défensive », Groulx avoue : « Aujourd\u2019hui le mal est profond, incurable, et la situation nous paraît sans issue15 ».Chez Groulx, des idées de fond ont fait leur chemin.Tardivel a mis en place le scénario d\u2019une mission spéciale du Canada français, d\u2019une action providentielle, d\u2019un État français indépendant, d\u2019une rupture « fatale » de la Confédération.De l\u2019opposition de Bourassa à Tardivel, Groulx a retenu la notion de deux « races » ou nations au Canada et celle de l\u2019autonomie des provinces.Depuis 1905, il a formulé pour lui-même cette « seule explication logique 15 L.Groulx, « Ce cinquantenaire », L\u2019Action française (juillet 1917) : 232- 237. L\u2019Action nationale \u2013 Mars-Avril 2019 44 C o l l o q u e M a u r i c e - S é g u i n de notre histoire » : un État indépendant français, mais catholique d\u2019abord, qui est dans le dessein de la Providence et dans une Confédération dont il lit la Constitution d\u2019une certaine façon.En janvier 1922, Groulx lance l\u2019enquête sur « Notre avenir politique » dont les textes seront repris à la fin de l\u2019année en un volume portant le même titre.Le directeur de la revue analyse la situation internationale, soulignant la fracture de l\u2019Empire britannique en Irlande, aux Indes et en Égypte et la fin de la « vieille suprématie des îles britanniques » au profit d\u2019une évolution « vers une sorte de consortium économique et moral et vers une solidarité continentale qui se dessine, qui demain peut opérer contre nous ».Groulx estime qu\u2019il faut « indiquer ce qu\u2019il importe de mettre à la place de ce qui va crouler », car il lui apparaît risqué de « continuer d\u2019organiser notre avenir dans un cadre périmé ».Le cadre nouveau qu\u2019il entrevoit est celui d\u2019une destinée dans le schéma d\u2019une « action providentielle », « un État catholique et français » \u2013 dans cette séquence identitaire \u2013 pour le « seul peuple catholique de l\u2019Amérique au nord de la frontière mexicaine ».Il convient donc de « constituer, aussitôt que le voudra la Providence, un État français indépendant », réalisant du coup « les formes politiques où s\u2019achemine toute nationalité qui veut être maîtresse absolue de sa vie ».Il faut donc « s\u2019organiser en État » qui prendrait la forme d\u2019un État français dans le Canada oriental.Groulx alimente sa réflexion à l\u2019ouvrage de René Johannet, Le principe des nationalités, tout en avouant paradoxalement ne pas fonder sa vision sur le droit des peuples à disposer d\u2019eux-mêmes : « C\u2019est de la constance du péril suspendu sur notre existence française qu\u2019a vécu la constance de notre rêve d\u2019indépendance politique ».C\u2019est la survivance L\u2019Action nationale \u2013 Mars-Avril 2019 45 C o l l o q u e M a u r i c e - S é g u i n qui justifie le « rêve » d\u2019indépendance et non pas le principe libéral des nationalités.De toute façon, les signes viendront de la Providence pour remplir la mission spéciale du « seul peuple catholique de l\u2019Amérique au nord de la frontière mexicaine16 ».Des philosophes (l\u2019abbé Arthur Robert, le dominicain Ceslas Forest) établissent les fondements philosophiques du projet ; l\u2019abbé Philippe Perrier et l\u2019avocat Louis Durand décrivent les limites géographiques de cet État qui irait des provinces maritimes à un certain point à l\u2019ouest du Québec ; d\u2019autres collaborateurs explorent les rapports de ce futur État avec l\u2019Amérique latine (Émile Bruchesi), avec les États-Unis (Anatole Vanier et Georges Pelletier) et avec les « étrangers » (Joseph Bruchard, possible pseudonyme).Enfin en juillet, le jeune oblat Rodrigue-Marie Villeneuve prend en compte « nos frères de la dispersion ».Il est celui qui explicite le plus clairement l\u2019attitude passive de cet indépendantisme de 1922 : si « la Confédération n\u2019a été en ce qui concerne nos intérêts nationaux qu\u2019une banqueroute lamentable, qu\u2019une déception humiliante et amère », répète-t-il, « nous ne courons au-devant d\u2019aucune séparation ; nous n\u2019accepterons que celles-là seules que nous imposeront la nécessité et les hasards de l\u2019histoire, et contre lesquelles par conséquent ni les uns ni les autres ne pourrions quelque chose17 ».16 L.Groulx, « Notre avenir politique », L\u2019Action française (janvier 1922), repris en volume Notre avenir politique, Montréal, Bibliothèque d\u2019Action française, 1923, 7-30.; Groulx affirmera en 1926 que le droit à l\u2019indépendance ne se fonde point sur « le principe des nationalités », principe issu de l\u2019idéologie libérale qu\u2019il ne partage pas : « Cette formule de notre avenir politique, on nous fera cette justice de le penser, ne se fonde point sur le principe des nationalités, sur le droit des peuples à disposer d\u2019eux-mêmes.Nous revendiquons seulement le droit élémentaire de ne subir la loi de personne », Dix ans d\u2019Action française, Montréal, L\u2019Action française, 1926, 160, cité dans J.\u2013 P.Gaboury, « L\u2019État français ou Lionel Groulx et la souveraineté du Québec » : 957.17 Notre avenir politique, 113-139. L\u2019Action nationale \u2013 Mars-Avril 2019 46 C o l l o q u e M a u r i c e - S é g u i n C\u2019est Groulx, le directeur de la revue, qui conclut l\u2019enquête en décembre 1922.Celui-là même qui parle « de tous les malaises et de tous les malheurs des mariages mixtes » et qui, dans L\u2019appel de la race, publié deux mois plus tôt, avait écrit : « Plusieurs n\u2019avaient pu s\u2019empêcher d\u2019y voir, dans la lutte des races, en pleine guerre, quelque chose comme les premiers craquements de la Confédération ».Pour Groulx, 1867 fut une erreur et « la crise de la boussole a entraîné celle du gouvernail ».Le Québec devient « un État cosmopolite, ouvert à tout venant, comme les Plaines de l\u2019Ouest ».Il prévient : « Mais la destruction est commencée par d\u2019autres que par nous et nous refusons d\u2019asseoir notre avenir à l\u2019ombre d\u2019une muraille en ruine ».Dans cette Action française dont la devise est celle du héros Dollard Des Ormeaux, « Jusqu\u2019au bout », le directeur conclut : « l\u2019idéal d\u2019un État français va correspondre de plus en plus parmi nous à une sorte d\u2019impulsion vitale18 ».Trois facteurs jouent donc sur ce « rêve » d\u2019indépendance : l\u2019action de la Providence, la poussée des crises constitutionnelles successives, l\u2019échec possible sinon probable du système fédéral canadien.Soixante ans (1927) de Confédération : des « germes de dissolution » Le double numéro de L\u2019Action française de mai et juin 1927, mis aussi en brochure comme l\u2019enquête sur « Notre avenir politique » et portant sur les 60 ans de la Confédération, alimente toujours le dossier des « griefs et déceptions » des Canadiens français à l\u2019égard de leur situation politique et constitutionnelle, mais n\u2019aborde plus la question de l\u2019État catholique et français indépendant.Le numéro spécial, qui se veut un inventaire de la contribution des Canadiens français « à l\u2019œuvre commune », avait été néanmoins précédé 18 L.Groulx, « Conclusions », Ibid, 233-250. L\u2019Action nationale \u2013 Mars-Avril 2019 47 C o l l o q u e M a u r i c e - S é g u i n d\u2019une consigne dans le numéro d\u2019avril à propos des fêtes du 1er juillet : « Un peuple qui a le sens de la dignité devrait savoir à quelle hauteur, le 1er juillet prochain, ne pas hisser ses drapeaux19 ».La contribution de Groulx sur « Les Canadiens français et l\u2019établissement de la Confédération » est un bel exemple des variations de la vision d\u2019un phénomène chez un historien.L\u2019homme qui avait écrit en 1914 que la Constitution de 1867 « faisait de la Province de Québec un État pratiquement autonome » où « les Canadiens français seraient maîtres chez eux », évalue en 1927 que « Le système fédératif, simple \u201cfaute de mieux\u201d, ne représente nullement pour les peuples l\u2019état politique parfait : la libre disposition de soi-même dans la pleine indépendance ».Le directeur de la revue maintient néanmoins son évaluation d\u2019un risque de dissolution du régime constitutionnel canadien : « L\u2019on convient qu\u2019après plus d\u2019un demi-siècle d\u2019existence, la Confédération canadienne reste encore un géant anémique, porteur de maints germes de dissolution20 ».La poussée des années 1930 1905 : un « État français indépendant » inscrit dans le « Manuel d\u2019histoire » de Groulx.1912 : une « croisade d\u2019adolescents », une association catholique et nationale de la jeunesse promouvant « l\u2019édification d\u2019une nation française distincte et indépendante sur cette terre d\u2019Amérique ».1917 : « l\u2019avortement politique de l\u2019œuvre politique de 1867 ».1922 : « l\u2019impulsion vitale » de « l\u2019idéal d\u2019un État français ».1927 : 19 La Direction, « Mot d\u2019ordre : ce soixantenaire », L\u2019Action française (avril 1927) : 194.20 L.Groulx, « Les Canadien français et l\u2019établissement de la Confédération », L\u2019Action française (mai-juin 1927) : 286-301.1927 L\u2019Action nationale \u2013 Mars-Avril 2019 48 C o l l o q u e M a u r i c e - S é g u i n 1867 : des « germes de dissolution ».À suivre d\u2019au plus près les positionnements de Groulx, le fil d\u2019Ariane du « rêve » de l\u2019indépendantisme est continu et visible.L\u2019idée connaît une poussée remarquable durant la Crise des années 1930 en même temps que son apogée chez Groulx.À nouveau, l\u2019impulsion vient des mouvements de jeunesse (Jeune-Canada, Vivre, La Nation, Jeunesses patriotes) et de circonstances (élection de Maurice Duplessis, Deuxième Congrès de la langue française).En décembre 1932, le jeune André Laurendeau, qui a connu Groulx au Semeur de l\u2019ACJC, travaille à la mise au point de la « doctrine » des Jeune-Canada ; il lit l\u2019enquête de L\u2019Action française de 1922 sur « Notre avenir politique » et écrit à l\u2019abbé Groulx : Cela m\u2019a ouvert toutes sortes de perspectives.Cette idée [l\u2019indépendance politique] m\u2019était déjà chère.Je me demande si sa vitalisation ne pourrait pas être notre œuvre.Au moment où vous étudiez cette question, vous vous contentiez de voir venir les évènements.C\u2019était juste, alors.Votre position était inattaquable.Ne vau- drait-il pas mieux, maintenant, aider les évènements ?Laurendeau met toutefois un bémol : Nous ne sommes pas encore prêts à lancer un tel mouvement.Nous n\u2019avons ni l\u2019expérience ni les compétences qu\u2019exigerait une pareille action.Il nous suffirait, à l\u2019heure actuelle, d\u2019étudier les problèmes nationaux à ce point de vue précis, et d\u2019aller de l\u2019avant, sans divulguer tout de suite nos ambitions.[\u2026].C\u2019est le dernier moment de l\u2019adolescence : nous crèverons de rachitisme, ou nous deviendrons une nation adulte.Reconnaissant les « heureuses transformations » que Groulx a apportées à leur manifeste, Laurendeau n\u2019en L\u2019Action nationale \u2013 Mars-Avril 2019 49 C o l l o q u e M a u r i c e - S é g u i n prend pas moins la mesure de la situation en mettant le doigt sur une réalité qui permet de comprendre les positions et évolutions de la pensée de Groulx : Et, à l\u2019heure actuelle, si j\u2019écrivais à M.Lionel Groulx et non à M.l\u2019abbé Groulx, la jeunesse ne jetterait pas les yeux de tous côtés en appelant un chef absent.Ce chef, elle l\u2019aurait.Mais vous [êtes] prêtre21.La question du chef se pose dans un cahier des Jeune- Canada intitulé « Qui sauvera Québec ?» et elle se posera de façon récurrente.Laurendeau est manifestement confronté à sa nouvelle prise de conscience à ce sujet : « Qui nous donnera de nous-mêmes une conception nette et fournira à nos énergies la vigoureuse orientation sans quoi elles se perdraient ?».Il a beau « scruter l\u2019horizon », « ce sauveur de la nation », il ne le voit pas, ne le voit plus22.Groulx est aussi proche de la revue Vivre (15 mai 1934- 15 mai 1935) de Québec qui écrira aimer « la doctrine de Groulx, les sourires d\u2019Asselin et les gestes larges et pleins de LaVergne23 ».Groulx est toutefois prudent et avant de donner son aval publiquement au projet, il s\u2019informe auprès de son ami René Chaloult qui lui précise : Leurs idées, parfois personnelles, sont généralement empruntées à Maurras, Daudet et, chez nous, à Asselin.Jeunes et insuffisamment pourvus de sens critique, ils se laissent facilement séduire par toutes les doctrines de leurs idoles.Vaguement partisans d\u2019une laïcisation générale, ils sont de L\u2019Ordre sans réserves.Au reste je 21 A.Laurendeau à l\u2019abbé Lionel Groulx, 22 décembre 1932, BAnQ, fonds Lionel Groulx, P1/A, 2143.22 A.Laurendeau, « Qui sauvera Québec », Qui sauvera Québec ?, 3 décembre 1934, Montréal, Les Cahiers des Jeune-Canada, III, 1935, 52.23 La Direction, « Vivre », Vivre, I, 5 (décembre 1934). L\u2019Action nationale \u2013 Mars-Avril 2019 50 C o l l o q u e M a u r i c e - S é g u i n les crois catholiques sincères et pratiquants.Comme Asselin qu\u2019ils visitent, ils admirent vivement votre carrière d\u2019historien et d\u2019éveilleur national.Je crois toutefois que votre rôle d\u2019apôtre catholique ne les frappe guère24 .L\u2019audace pointe davantage que chez les Jeune-Canada.Groulx, cet « éveilleur national », qui se dit admiratif de leur initiative, écrira, rétrospectivement dans ses Mémoires : « Je me montrai encourageant pour Vivre au-delà de ce qu\u2019il convenait.Un mot du cardinal Villeneuve me rassura ; j\u2019avais fait les réserves opportunes25 ».Les réserves portaient vraisemblablement sur le fait que le national était dissocié du religieux.Signe prémonitoire pour qui connaît la suite de l\u2019histoire.L\u2019homme qui se dit admiratif des jeunes persiste et signe.Il écrit en 1935 : « Dieu ne peut vouloir notre déchéance nationale, parce qu\u2019il ne saurait entrer dans le plan providentiel qu\u2019un peuple catholique, si petit soit-il, meure ni perde la moindre de ses valeurs spirituelles26 ».Mais des vents adverses soufflent la même année sur Groulx et les mouvements de jeunesse, d\u2019action catholique et d\u2019action nationale.Le jeune dominicain Georges-Henri Lévesque, qui voit évoluer la politique en Europe et dans ce Québec des scandales du gouvernement Taschereau estime qu\u2019il faut distinguer le catholique et le national de façon à ce que le premier ne risque pas de connaître le sort négatif de quelque idée ou de quelque parti.Lévesque calcule qu\u2019il ne faut pas mettre la religion à risque.24 R.Chaloult à l\u2019abbé L.Groulx, 12 octobre 1934, lettre reproduite dans L.Groulx, Mes mémoires, Montréal, Fides, 1972, III, 290.25 Ibid., 291.26 L.Groulx, « Pour qu\u2019on vive », Orientations, Montréal, Éditions du Zodiaque, 1935, 223. L\u2019Action nationale \u2013 Mars-Avril 2019 51 C o l l o q u e M a u r i c e - S é g u i n Le débat entre les deux hommes est respectueux, mais il entame une conviction fondamentale de Groulx, la jeunesse qu\u2019il a toujours vue catholique et patriotique.L\u2019abbé, maître de tant de jeunes, écrit au père Lévesque : Quant à moi, je vous l\u2019avoue, je suis comme un homme qui aurait à redresser l\u2019axe de sa vie.Tant que les deux actions, catholique et nationale, ont paru, à l\u2019esprit de notre peuple, parfaitement imbriquées, compénétrées l\u2019une par l\u2019autre, je n\u2019ai pas ressenti de scrupules à faire ce que j\u2019ai fait.Cette vérité nouvelle sera aussi bousculante pour les Canadiens français : « Maintenant que les deux actions évolueront en des cadres dissociés, vous ne pourrez faire qu\u2019en l\u2019esprit de notre peuple, elles n\u2019apparaissent très profondément dissociées ».Le récent professeur d\u2019histoire du Canada à l\u2019Université de Montréal songe même à une forme de redressement de sa vie : « Peut-être aurais-je enfin trouvé l\u2019occasion que j\u2019ai bien souvent souhaitée : celle de me retirer de toute vie active pour me confiner à mes travaux d\u2019histoire ».Groulx explicite à Lévesque les conséquences d\u2019une telle distinction sinon de séparation : Nos laïcs ne sont pas préparés et n\u2019ont pas été préparés à se charger eux seuls de leurs intérêts nationaux.Les cadres n\u2019existent point, surtout dans les milieux de jeunesse.Et ces cadres, nos éducateurs ne sont pas enclins à les former.Reste la Providence, mais rien qu\u2019Elle27.L\u2019impréparation de la jeunesse lui paraît lourde de conséquences, tout comme à Laurendeau en 1932.Et puis, après Vivre, l\u2019idée de dissociation du catholique et du national ou politique fait son chemin.27 L.Groulx à G.-H.Lévesque, 24 novembre 1935, lettre reproduite dans Les cahiers d\u2019histoire du Québec au XXe siècle [CHQVS], 2 (été 1994) : 97-98. L\u2019Action nationale \u2013 Mars-Avril 2019 52 C o l l o q u e M a u r i c e - S é g u i n L\u2019expérience de La Nation de Paul Bouchard (15 février 1936- 1er août 1939) fut un révélateur des positions de Groulx à propos d\u2019un État indépendant.Avant même le lancement de la revue, Groulx propose à l\u2019un des futurs rédacteurs une politique pour l\u2019équipe : Proposons-leur la création d\u2019un Canada français indépendant.Une lutte persévérante autour de cet objectif rétablira rapidement notre vie sur son fondement rationnel et elle redressera notre situation politique à Ottawa et à Québec.Et alors, ou la Confédération sera devenue un cadre acceptable ; ou ce cadre nous l\u2019aurons fait éclater par la vigueur même de nos aspirations28.On voit mieux ici comment l\u2019objectif d\u2019un Canada français (et non du Québec) indépendant est un moyen de redressement de la situation politique à Ottawa ET à Québec.C\u2019est la porte par laquelle il faut d\u2019abord passer.Demander plus pour obtenir moins.Puis Groulx prend la peine de rappeler l\u2019esprit de l\u2019enquête de 1922 pour qu\u2019on ne se méprenne point.Il précise que « la Confédération s\u2019en allait se rompant elle-même et que rien ne la peut faire échapper à son sort fatal », mais insiste-t-il, il n\u2019était pas question alors « de provoquer cette dislocation ».Il ouvre toujours la porte à la possibilité d\u2019un redressement autre que le séparatisme : « Je refuse de le provoquer ou de le précipiter ».Reprenant le propos de sa lettre à Pierre Chaloult, il dit miser plutôt sur une « renaissance spirituelle » d\u2019une génération de Canadiens français qui « replaceront à Ottawa et à Québec notre vie politique sur sa base normale » et, ce faisant, « nous aurons déjà créé à notre province tous les organismes d\u2019un État normal ».Alors la Confédération se 28 L.Groulx à Pierre Chaloult, 8 octobre 1935, cité dans Robert Comeau, « Lionel Groulx, les indépendantistes de La Nation et le séparatisme (1936-1938), » Revue d\u2019histoire de l\u2019Amérique française, XXVI, 1 (juin 1972) : 90 ; du même au même, 8 novembre 1935, lettre reproduite dans La Nation du 22 février 1936. L\u2019Action nationale \u2013 Mars-Avril 2019 53 C o l l o q u e M a u r i c e - S é g u i n révèlera viable ou les Canadiens français en feront éclater le cadre « par la vigueur même de [leurs] aspirations ».Il prend aussi la peine de préciser que le cardinal Villeneuve, qui plus jeune avait collaboré à l\u2019enquête de L\u2019Action française de 1922, laisse cela « à vos libres discussions29 ».Le 17 août 1936, Maurice Duplessis est porté au pouvoir après des soubresauts politiques et partisans typiques de la crise démocratique de ces années.Groulx confie à René Chaloult : Cette victoire a eu hélas, son lendemain.Je m\u2019en attriste profondément sans en être trop surpris.Je n\u2019ai jamais pu partager, sur votre chef, à aucun moment ni la confiance optimiste du Dr Hamel, ni la confiance enthousiaste de M.Oscar Drouin à qui il plaisait d\u2019en faire « le plus grand national ».Non, cet homme m\u2019a toujours paru vieux-jeu, vieux monde.Il est resté de la génération des hommes de soixante ans, avec tous les bobards de la bonne-entente et de la coopération entre les deux grandes races.Il lui avoue s\u2019attendre à quelques réformes administratives, mais il nous faut « faire notre deuil de la grande politique nationale que nous avions rêvée.[\u2026] Oui, c\u2019est un grand désenchantement30 ».Groulx se dit « profondément désenchanté et profondément écoeuré par ce début de régime qui se met à l\u2019œuvre sous le signe d\u2019une royale cochonnerie, je garde cependant toute ma foi en l\u2019avenir.Le Bon Dieu a trop fait pour éveiller notre petit peuple depuis deux ans : il ne laissera pas la tâche inachevée31 ».Au moment de la 29 L.Groulx à P.Chaloult, lettre publiée dans La Nation du 22 février 1936.30 L.Groulx à R.Chaloult, 1er septembre 1936, cité dans Donald Thomas, « La carrière politique de René Chaloult, de 1936 à 1952 », M.A.(Histoire), Université de Montréal, 1980, 23.31 Du même au même, autre partie de la même lettre est citée dans Simon Giguère, « La pensée politique de Lionel Groulx : 1935-1939 », M.A.(Histoire), Université du Québec à Montréal, 2005, 106. L\u2019Action nationale \u2013 Mars-Avril 2019 54 C o l l o q u e M a u r i c e - S é g u i n rédaction de ses mémoires vers 1960, Groulx évoquera « les espérances naufragées en 1936 », le « programme si odieusement trahi », « l\u2019affreux marché de dupes de 1936 », le « goût de cendre » laissé par l\u2019élection de M.Duplessis : Et oui, nous nous sentions, aux environs de 1935, si près de la chance suprême, de l\u2019unique chance peut-être de remonter la dure côte des malheurs accumulés depuis 1760.Et ce sont toutes ces espérances qu\u2019il nous fallut rentrer, les ailes broyées.Qui n\u2019a pas vécu notre déception de ces années-là ne peut se figurer le goût de cendre qu\u2019elle nous a laissé32.À plus forte raison, faut-il encourager La Nation à restaurer la situation politique.Mais pas inconditionnellement comme l\u2019explique Groulx à Laurendeau : Vais-je vous surprendre si je vous affirme que nous sommes aussi tout à fait d\u2019accord au sujet de La Nation ?Je n\u2019aime ni leur fascisme à l\u2019italienne, ni leur haine de l\u2019Anglais et de l\u2019Angleterre, ni leurs habituels procédés de polémique.Ils entendent secouer toutes les servitudes, se donner pour des esprits libres.Cependant je ne partage point votre opinion sur l\u2019opportunité d\u2019une polémique doctrinale entreprise publiquement contre les jeunes rédacteurs de La Nation.Ce ne ferait qu\u2019ajouter à nos querelles, à nos divisions déjà si amères et si infécondes.Ce fut l\u2019un des torts de notre passé, je crois, que d\u2019affirmer publiquement nos moindres dissidences quand sur tant de points, il y avait possibilité d\u2019entente.Je n\u2019oublie point que l\u2019équipe de La Nation vient presque en droite ligne de l\u2019ancienne revue Vivre et que la plupart de ces jeunes intellectuels inclinaient fortement vers un farouche anticléricalisme33.32 L.Groulx, Mes mémoires, Montréal, Fides, 1974, tome IV, 118-121 et 327.33 A.Laurendeau à Lionel Groulx, 15 mai 1936 et L.Groulx à A.Laurendeau, 2 septembre 1936, lettre reproduite dans « \u201cL\u2019esprit des années trente\u201d.Une correspondance Lionel Groulx-André Laurendeau (1936) », CHQVS, 3 (hiver 1995) : 92-93. L\u2019Action nationale \u2013 Mars-Avril 2019 55 C o l l o q u e M a u r i c e - S é g u i n L\u2019audace de la jeunesse à nouveau, le risque à nouveau de dissociation du catholique et du national, mais contenu par Groulx.« L\u2019éveilleur national » est au même moment présent sur un autre front de la jeunesse, les Jeunesses Patriotes, aux congrès desquels il prend la parole en septembre 1936.Groulx affirme que « les Canadiens français constituent une nationalité » et à son habitude il métabolise les notions nouvelles qui circulent dans les milieux intellectuels catholiques, dont celles de Jacques Maritain avec lesquelles son disciple André Laurendeau est aussi familier.Il importe de dédouaner le nationalisme en explicitant la conjugaison du national à l\u2019international ou à l\u2019universel : Pour qu\u2019il fût légitime et possible de se limiter au national, il faudrait que le national eût le privilège de contenir tout le bien humain.Or la littérature, l\u2019art, la science, ne sont pas que d\u2019une nationalité, pas plus qu\u2019ils n\u2019empruntent une forme unique d\u2019expression.Habile à ajuster son lexique, il ouvre une fenêtre : La solution, quelle est-elle ?D\u2019un mot : s\u2019approprier, s\u2019assimiler toute la portion possible de la vérité humaine, de la beauté humaine, tout en restant soi-même en son fond.En d\u2019autres termes : assimiler sans être assimilé.Il reprend pour son jeune auditoire la formule de Maritain : « Toujours néanmoins faut-il revenir à la vérité initiale : pour créer une littérature, un art, une civilisation personnaliste et originale, les recettes ne suffisent pas : il faut être d\u2019abord ».À sa façon, Groulx dédouane le nationalisme local en le référant à des valeurs universelles : Nous possèderons un art, une littérature, le jour où notre éducation, par une prise de possession vigoureuse, L\u2019Action nationale \u2013 Mars-Avril 2019 56 C o l l o q u e M a u r i c e - S é g u i n résolue, de notre culture, de toute notre culture, nous aurons cessé d\u2019être une ombre de peuple, une ombre de Français, une ombre humaine, pour devenir puissamment de grands Canadiens français, c\u2019est-à-dire de grands humains34.Le moment ne semble pas être venu, ni pour les Canadiens français ni pour la Providence.Comme à chaque occasion, il lui importe de préciser sa conception d\u2019un État français ; il l\u2019avait reformulée l\u2019année précédente en parlant de 1867 comme de « la résurrection politique, à l\u2019état de province autonome, du Québec et de notre Canada français », comme de « notre émancipation la plus complète ».Il précisait alors : « nous croyons à l\u2019égalité juridique des deux nationalités devant la constitution fédérative35 ».La formule cette fois était la suivante : c\u2019est le peuple canadien-français qui avait repoussé « l\u2019état unique ou unitaire pour se rallier à un régime de provinces autonomes sous un gouvernement central36 ».1867 était « la reconnaissance de notre autonomie ethnique et linguistique, le droit de continuer notre histoire à notre guise37 ».34 « Labeurs de demain », Directives (1937), Saint-Hyacinthe, Éditions Alerte, 1959 ; dans l\u2019ordre des citations : p.89, 91, 92, 96, 97-98 ; Michel Bock, « Apogée et déclin du projet groulxiste : Quelques réflexions autour de Directives (1937), dans Y.Lamonde et Denis Saint-Jacques (dir.), 1937 : un tournant culturel, Québec, Les Presses de l\u2019Université Laval (\u201cCultures québécoises\u201d), 2009, 27-38.35 L.Groulx, « Nos positions », dans Orientations, 245 et 247 ; le mémoire de Simon Giguère « La pensée politique de Lionel Groulx (1935-1939) », Université du Québec à Montréal, 2005, chapitre IV, m\u2019a permis de compléter l\u2019histoire de la pensée de Groulx sur cette question du fameux « État français indépendant ».36 L.Groulx, « L\u2019éducation nationale à l\u2019École primaire » (1935), ibidem, 121.37 L.Groulx, « L\u2019éducation nationale et les Écoles normales » (1935), ibid., 176. L\u2019Action nationale \u2013 Mars-Avril 2019 57 C o l l o q u e M a u r i c e - S é g u i n Devant divers publics, il réitère, reformule sa conception de la Constitution de 1867 : Or, en 1867, je vous le rappelle après tant de fois, il fut décidé, il fut accepté par tous que cette province serait un État français.C\u2019était là l\u2019idéal organisateur, la pensée directrice et souveraine qui devait inspirer, gouverner notre vie économique, orienter, ramener à l\u2019unité toutes nos énergies38.Au reste, précise-t-il, « le postulat n\u2019est plus un postulat.L\u2019État français dans la province de Québec est devenu, depuis 1867, de droit positif, constitutionnel ».Puis, une incise, qui pique sans doute la curiosité de la salle, mais qui a l\u2019avantage d\u2019être cristalline : « Quand nous parlons, en effet, d\u2019État français, nous n\u2019exigeons par là nul bouleversement constitutionnel.Nul besoin, pour créer cet État, de changer un iota aux constitutions qui nous régissent ».Un État français dans la Confédération ; voilà l\u2019État « normal » de Groulx.Se demandant ensuite si la Confédération a « des chances de durée », l\u2019homme de l\u2019enquête de L\u2019Action française de 1922 sur « Notre avenir politique » lui applique l\u2019idée que le père Doncoeur avait, pour les lecteurs de La Relève, appliquée au catholicisme canadien-français : « Quoi donc aurait manqué jusqu\u2019à ce jour à la Confédération canadienne ?Il lui a manqué la grande épreuve, la souffrance en commun qui cimente ces sortes d\u2019unions39 ».Devant les jeunes patriotes, Groulx laisse tomber deux phrases énigmatiques : la première formule que Papineau et Parent avaient fait leur vers 1837 alors que commençait à se formuler le principe des nationalités : « Nulle institution politique n\u2019a 38 L.Groulx, « L\u2019économique et le national » (février 1936), dans Directives, Montréal, Éditions du Zodiaque, 1935, 79 et 90.39 « Labeurs de demain », Directives, 108 et 109. L\u2019Action nationale \u2013 Mars-Avril 2019 58 C o l l o q u e M a u r i c e - S é g u i n le droit d\u2019empêcher un groupe humain d\u2019obtenir son bien propre.Nulle province, nulle nationalité n\u2019est tenue d\u2019accepter d\u2019être gouvernée contre soi-même ».La formule amendée, recomposée est acceptable pour Groulx qui récuse par ailleurs le principe des nationalités.La seconde, inspirée de Salazar, qui ouvre une autre fenêtre, cette fois sur la question des minorités francophones hors Québec : « Quand on ne peut tout sauver, on sauve ce que l\u2019on peut.Et rien ne servirait de périr tous ensemble sous prétexte de s\u2019entraider40 ».Tout reste ouvert ; à témoin sa demande qu\u2019on lui fasse la preuve de deux choses : \u2013 d\u2019une impossible ressaisie fédéraliste : [\u2026] j\u2019admets, dis-je, que la Confédération ne peut être que mortelle à notre nationalité.En serait-il de même avec une race nouvelle, je veux dire une race revigorée par une éducation nationale intensive, et qui aurait recouvré un indéfectible attachement à son trésor culturel, un sens élevé de son destin ?L\u2019impossibilité d\u2019une ressaisie, j\u2019aimerais qu\u2019on nous la démontrât de façon plus péremptoire.\u2013 ; puis de la faisabilité de l\u2019indépendance : [\u2026] serions-nous un État viable ?Incapables de vaincre les obstacles réels ou prétendus du pouvoir central à notre réalisation nationale, serions-nous de taille à assumer les risques nombreux et formidables de l\u2019Indépendance ?Serions-nous en demeure de nous suffire, de procurer à nos nationaux leur bien humain, mieux qu\u2019il ne nous est loisible de le faire dans la Confédération ?Il se peut que oui, mais cela aussi, j\u2019aimerais qu\u2019on nous le démontrât de façon irréfutable.40 Ibid., 117 et 118 ; à reprocher de ce mot de Salazar \u2013 « Nous avons le devoir de tout sacrifier pour tous, mais nous ne devons pas nous sacrifier tous pour quelques-uns » \u2013 cité dans Dostaler O\u2019Leary, Séparatisme, doctrine constructive, Montréal, les Éditions des Jeunesses Patriotes, [avril 1937], 182. L\u2019Action nationale \u2013 Mars-Avril 2019 59 C o l l o q u e M a u r i c e - S é g u i n L\u2019impréparation le travaille encore et toujours.Puis Groulx laisse tomber une formule qui ne décourage pas, qui réouvre tous les possibles, aujourd\u2019hui et après-demain : Le devoir certain, où il n\u2019y a pas de risque de se tromper, ni de perdre son effort, c\u2019est de travailler à la création d\u2019un État français dans le Québec, dans la Confédération si possible, en dehors de la Confédération si impossible41.Il y a ici une menace, une mise en demeure à l\u2019égard du fédéralisme.La formule, on le sait téléologiquement, a de l\u2019avenir.Le Parti québécois annulera l\u2019hésitation de Daniel Johnson père qui avait fait sienne à l\u2019élection de 1966 cette formule de Groulx.Groulx voit clair dans le jeu des opposants des années 1930, répétition de ce qu\u2019il verra chez les cité libristes 20 ans plus tard : Ne vous en laissez pas imposer, enfin, par quelques grands esprits de chez nous qui trouvent petits, mesquins, ces soucis, ces rêves provincialistes et qui prétendent y substituer leur rêve transcendant de centra- listes.Depuis quand mesure-t-on les œuvres humaines, selon le mètre des latitudes et des longitudes42 !.Six mois plus tard, le 5 décembre 1936, devant les Instituteurs catholiques de Montréal, Groulx prend ses distances d\u2019avec les mouvements qui prônent l\u2019indépendance et atténue la portée de sa formule d\u2019un État français dans ou hors de la Confédération : 41 Ibid., 119-122.42 Ibid., 122-124. L\u2019Action nationale \u2013 Mars-Avril 2019 60 C o l l o q u e M a u r i c e - S é g u i n Notez-le bien : je ne demande pas, comme le font quelques- uns de mes jeunes amis, de constituer cet État en dehors de la Confédération.Je demande la simple exécution du pacte de 1867, la réalisation de nos propres desiderata, de notre propre volonté d\u2019il y a soixante-neuf ans.Pour lui, cet État, « aussi longtemps que nous vivrons en Confédération, collaborera loyalement avec Ottawa, mais [\u2026] saura rappeler à Ottawa que nous vivrons en Confédération, et qu\u2019il y a une telle chose que l\u2019autonomie provinciale43 ».Autonomie et association.La Nation est toujours publiée au moment où, le 29 juin 1937, Groulx fait ce qui est devenu son discours mythique, prophétique devant les participants au Deuxième Congrès de la langue française à Québec.Le propos est connu, mais fort diversement interprété lorsqu\u2019il est cité hors texte et surtout hors contexte : Qu\u2019on le veuille où qu\u2019on ne le veuille pas, notre État français, nous l\u2019aurons ; nous l\u2019aurons jeune, fort, rayonnant et beau, foyer spirituel et pôle dynamique pour toute l\u2019Amérique française.Nous aurons aussi un pays français, un pays qui portera son âme dans son visage.Et à ceux qui savent entendre et lire, il prendra la peine de préciser que ce discours n\u2019avait rien d\u2019une diatribe « séparatiste44 ».Un État français dans une Confédération dans laquelle les hommes politiques du Québec se tiendraient debout.43 L.Groulx, « L\u2019éducation nationale » (5 décembre 1936), dans Directives, 131 et 183.44 « L\u2019Histoire, gardienne des traditions vivantes » (29 juin 1937), ibid., 242 et « Pour ceux-là seulement qui savent lire », ibid., 12 ; sur le contexte et la polarisation intellectuelle du Congrès, Karim Larose, « \u201cLes fous d\u2019espoir\u2019.Autour du Deuxième Congrès de la langue française au Canada », dans Y.Lamonde et D.Saint-Jacques (dir.), 1937 : un tournant culturel, 15-26. L\u2019Action nationale \u2013 Mars-Avril 2019 61 C o l l o q u e M a u r i c e - S é g u i n Paul Bouchard et La Nation n\u2019ont pas de superlatif assez fort pour célébrer son discours au Deuxième Congrès de la langue française : « le messie providentiel de notre délivrance future » qui « replace la nation dans sa ligne d\u2019évolution historique la plus exacte et la plus sûre », le « seul homme depuis Papineau qui a su donner une orientation à la nation ».Son discours est « notre Marseillaise à nous, notre chant du Départ vers la liberté et les plus hautes aspirations » et il est l\u2019oraison funèbre de « la dernière génération des morts45 ».Roger Vézina tire audacieusement Groulx du côté des séparatistes en expliquant que pour lui l\u2019État français n\u2019est pas que politique, mais aussi une manière de vivre et d\u2019être : « à la suite de Maurras il refuse à la politique la première place dans l\u2019ordre de la dignité, il lui concède manifestement dans l\u2019ordre du temps », mais « l\u2019état français (politique) d\u2019abord pour mieux réaliser notre état de Français ensuite46 ».Mais, depuis le congrès des Jeunesses Patriotes en septembre 1936, Groulx ne manque pas l\u2019occasion de faire valoir qu\u2019il n\u2019est pas un séparatiste de la mouvance de La Nation47, qu\u2019il n\u2019est pas un séparatiste : « Quand je dis État français, je parle d\u2019un État fédératif.Je reste dans la ligne de l\u2019histoire.Nous ne sommes pas entrés dans la Confédération pour en sortir, mais pour nous épanouir48 ».45 P.Bouchard, « La foule vibre », La Nation, 1er juillet 1937 ; du même, « Apothéose à l\u2019abbé Groulx », La Nation, 1er juillet 1937 et « Le congrès de la langue française et de la bonne entente », La Nation, 1er juillet 1937.46 « L\u2019État français d\u2019abord », La Nation, 5 mai 1938.47 L.Groulx à P.Bouchard, 14 mai 1937, BAnQ, fonds Groulx, P443/A5, 1, 7.48 « Mise au point de l\u2019abbé Groulx », Le Franc-parleur, 12 août 1937 ; de façon inédite et non sans rappeler la position de Papineau et de certains « rouges », Groulx écrit dans un texte resté manuscrit et qui éclaire sa conception de l\u2019État : « Cependant nous vivons à côté des États-Unis : on devrait savoir ce que peut être un État autonome dans une fédération », cité dans R.Comeau, « Lionel Groulx, les indépendantistes de La Nation\u2026 » : 94. L\u2019Action nationale \u2013 Mars-Avril 2019 62 C o l l o q u e M a u r i c e - S é g u i n L\u2019adhésion nouvelle de La Nation à l\u2019idée d\u2019autonomie provinciale est claire en septembre 1937 : contre la dénationalisation de Bourassa, Groulx « nous replaça dans la ligne de notre évolution historique la plus droite, la plus sûre, la plus ascensionnelle : la lutte pour l\u2019autonomie [\u2026].Voilà désormais notre raison de vivre.Groulx retrouvait Papineau49 ».Et le vieil éveilleur de conscience et compagnon de route de tant de jeunes et de mouvements, qui regarde alors La Nation dans le rétroviseur, avoue dans ses Mémoires : « Quand on relit les dernières pages du petit journal, on pense, malgré soi, à ces soirs de batailles perdues, où des blessés, laissés sur le sol, pris de cauchemars, tirent à tout hasard leurs dernières cartouches50 ».Les Jeunesses Patriotes publient en 1939 une brochure du très original franciscain Carmel Brouillard dans laquelle celui-ci formule la perception que les jeunes contemporains avaient eue de l\u2019abbé Groulx.Il écrivait : Que le théoricien de l\u2019État français en Amérique répudie le séparatisme, il a ses raisons que nous comprenons et respectons.Mais rien n\u2019empêchera ses livres et ses conférences d\u2019affirmer ce qu\u2019ils affirment.La jeunesse qui marche derrière lui ne se trompe pas.Elle sait choisir ses maîtres et son instinct d\u2019héroïsme l\u2019éloigne des mandarins galonnés, rassis, dont la pensée a sombré dans l\u2019eau saumâtre des honneurs51.Brouillard a compris que Groulx avait ses raisons de pro- crastiner.49 La Nation, 2 septembre 1937, cité dans L.Groulx, Mes mémoires, Montréal, Fides, 1972, tome III (1926-1939), 293-294.50 Ibid., 294 et 296.51 C.Brouillard, Le séparatisme ne doit pas mourir.Opinions, Montréal, Éditions des Jeunesses Patriotes, [février] 1939, p.3-4 et 6. L\u2019Action nationale \u2013 Mars-Avril 2019 63 C o l l o q u e M a u r i c e - S é g u i n « Le mal suprême des années 1950 » Au sortir de la guerre, Groulx qui enseigne l\u2019histoire à l\u2019Université de Montréal, s\u2019investit dans la tâche d\u2019éveiller à l\u2019histoire professionnelle ses jeunes disciples.Il assure une relève à l\u2019Université de Montréal qui crée un Institut d\u2019histoire en 1947, il fonde à l\u2019extérieur de l\u2019Université l\u2019Institut d\u2019histoire de l\u2019Amérique française (1946) puis lance la Revue d\u2019Histoire de l\u2019Amérique française (1947) qu\u2019il dirige.Il a connu l\u2019apogée de sa reconnaissance comme éveilleur national auprès des jeunes dans la décennie 1930 et il a alors formulé l\u2019essentiel de son projet d\u2019État catholique et indépendant et de sa conception du fédéralisme canadien.Dès le début des années 1950, Groulx et ce à quoi il fait référence sont objet de critique.Un collaborateur de la revue Cité libre entreprend une critique radicale de « notre psychologie collective » et de l\u2019irréalisme de la culture canadienne- française.Conseiller juridique dans le milieu syndical, Pierre Vadeboncoeur amorce la critique d\u2019un « irréalisme profond » qui est « vraiment passé dans notre psychologie » : « Nous nourrissons des mystiques, des idéaux, dont la référence au réel ne se fait plus que vaguement : c\u2019est là le trait le plus irritant de notre culture.» Cet idéalisme, qui fait des Canadiens français des « antimodernes au possible », trouve sa source dans la pensée de l\u2019abbé Groulx : « La tradition, que nous honorons tant, est le lieu de notre irréalisme.[\u2026], la faute du groulxisme52 ».Ironique, sinon caustique, l\u2019écrivain-médecin Jacques Ferron voit l\u2019abbé Groulx comme quelqu\u2019un qui avait « vécu le derrière à l\u2019avenir », « penché sur le passé ».Pour lui, le tenant de « Notre maître le 52 P.Vadeboncoeur, « L\u2019irréalisme de notre culture », Cité libre (décembre 1951), repris dans Y.Lamonde (dir.) en collaboration avec Gérard Pelletier, Cité libre : une anthologie, Montréal, Stanké, 1991, 222- 227. L\u2019Action nationale \u2013 Mars-Avril 2019 64 C o l l o q u e M a u r i c e - S é g u i n passé », est « ce fossoyeur devant sa collection de crânes sans mâchoires et de fémurs blanchis ! », celui qui avait retenu les Canadiens français « dans la préhistoire53 ».Groulx lui-même voit aussi que les choses ont changé, y compris dans la compréhension du national.Il écrit l\u2019année suivante à son ami économiste à l\u2019École des hautes études commerciales, François-Albert Angers, près de la revue L\u2019Action nationale : Je ne vous cacherai pas qu\u2019avec plusieurs aînés, je suis fort inquiet au sujet de notre Action nationale.[\u2026] La tournure d\u2019esprit en ce camp-là ne me paraît guère rassurante.Ce n\u2019est pas avec de l\u2019anticléricalisme qu\u2019on peut assurer l\u2019avenir d\u2019une Revue dont la bonne moitié des abonnés sont gens d\u2019Église.Je ne crois pas, non plus, que le temps soit venu où un mouvement nationaliste ait chance de réussir au Canada français, en affichant des sentiments anticléricaux plus ou moins camouflés.Quand ce jour-là sera venu, du reste, je n\u2019ai pas besoin de vous dire que je ne serai plus du côté nationaliste54.Si le catholique avait été dissocié du national au milieu des années 1930, le national commence au début des années 1950 à être dissocié du catholique.Il est clair pour Groulx qu\u2019au Canada français le mouvement nationaliste ne peut être entaché de « sentiments anticléricaux ».La crise du nationalisme est évidente pour Laurendeau qui en expose les tenants et aboutissants dans L\u2019Action nationale de décembre 1952.La crise intérieure du nationalisme s\u2019amplifie.Le mouvement semble à Groulx « profond » et il dit ne plus comprendre la jeune génération qui lui « paraît 53 J.Ferron, « Sur l\u2019abbé Groulx », Le Haut-Parleur, 6 octobre 1951, repris dans Lettres aux journaux, Montréal, VLB éditeur, 1985, 73.54 L.Groulx à F.-A.Angers, 20 octobre 1952, BAnQ, Fonds Lionel Groulx, P1/A, 58. L\u2019Action nationale \u2013 Mars-Avril 2019 65 C o l l o q u e M a u r i c e - S é g u i n prise d\u2019une rage furieuse de faire table rase du passé et de tourner le dos à ses aînés ».S\u2019il a encore des alliés au Devoir et à L\u2019Action nationale, le nationalisme qui est sien ne connaît que des figures qu\u2019il abhorre.Il confie à Anatole Vanier : « Non, quelqu\u2019imparfaits qu\u2019ils soient, je ne sacrifierais ni Le Devoir, ni L\u2019Action nationale à M.Duplessis » ; « je ne les sacrifierais pas davantage à M.Rumilly55 ».Il se demande si « le nationalisme est effectivement la caricature qu\u2019en offre tel groupe » alors qu\u2019il n\u2019a « jamais considéré le nationalisme comme une forme de conservatisme, mais comme un humanisme dynamique.Rien de plus injuste et de plus faux que de vouloir le réduire à un refus de l\u2019époque, à une stérile nostalgie du passé ».Il estime que « la jeunesse paraît désaxée et le peuple entier en plein désarroi », lui qui « cherche confusément des chefs qu\u2019il n\u2019arrive pas à trouver56 ».Et ce depuis 1932, depuis que Laurendeau avait vu que Groulx ne pouvait le vouloir.Groulx pouvait être un maître ; un chef, non.En décembre 1958, le gouffre se creuse entre les générations et Groulx explique pourquoi il ne peut plus être une caution : Je ne vois pas ce que j\u2019irais faire dans une Action nationale qui ne peut se réorganiser, si elle le peut, que par une nouvelle et jeune équipe.Je me demande, en effet, si nous, les aînés, nous rendons bien compte du fossé apparemment infranchissable qui nous sépare des générations qui nous suivent [\u2026].Le constat vaut aussi pour la nouvelle génération d\u2019historiens de Montréal : 55 L.Groulx à A.Vanier, 16 août 1956, BAnQ, fonds Anatole Vanier, P29/K, 380.56 Jean-Marc Léger, « Le chanoine Groulx et nos problèmes actuels », L\u2019Action nationale, 46, 8-9 (avril-mai 1957) : 571-577. L\u2019Action nationale \u2013 Mars-Avril 2019 66 C o l l o q u e M a u r i c e - S é g u i n Je ne reproche pas à la jeune génération son interprétation de notre histoire.Elle prétend l\u2019appuyer sur des faits.Et je la crois d\u2019absolue bonne foi.Tout au plus lui reprocherais-je de ne pas oser tirer les ultimes conséquences de sa philosophie de l\u2019histoire.Mais voilà qui me rend impossible toute collaboration à une revue qui est essentiellement une œuvre d\u2019action patriotique où il faut d\u2019abord s\u2019entendre sur les problèmes de fond.Puis la rupture se fait avec ceux qui ne sont plus les siens : « Vous voudrez donc considérer cette lettre comme ma démission à L\u2019Action nationale.En ma vie, je n\u2019ai pas donné beaucoup de démissions57.» Dans ses Mémoires, il écrira avoir appréhendé que ce soit « cette rupture des générations qui sera le mal suprême des années 195058 ».En novembre 1961, La Laurentie, organe de L\u2019Alliance lauren- tienne de Raymond Barbeau, repique du Devoir du 27 mai le texte d\u2019une entrevue de Groulx où il affirme ne pas être « séparatiste » ; et égal à lui-même : sans être de ceux qui jettent la pierre à ceux qui le sont.Ne parlant « ni en historien, encore moins en prophète », l\u2019infatigable espérant développe un scénario d\u2019avenir du Québec en Amérique dans 40 ans, notant au passage la résistance de Fidel Castro59.On n\u2019en est plus au passé comme maître, plutôt au projet d\u2019une cité libre et cette évolution l\u2019inquiète : « nos petits désespérés à la Sartre ou à la Camus60 » n\u2019ont plus foi « qu\u2019à je ne 57 L.Groulx à F.\u2013 A.Angers, 8 décembre 1958, BAnQ, fonds Lionel Groulx, P1A58, cité dans Pascale Ryan, Penser la nation.La Ligue d\u2019Action nationale (1917-1960), Montréal, Leméac, 2006, 289.58 L.Groulx, Mes mémoires, Montréal, Fides, 1971, tome II (1920-1928), 79.59 « Lettre de M.le Chanoine Groulx », La Laurentie, 102 (novembre 1957) : 85-86 ; « L\u2019indépendance du Québec, solution de l\u2019avenir ?», Le Devoir, 27 mai 1961, repris dans La Laurentie, 114 (septembre 1961).60 « Lionel Groulx, \u201cCrise de la fidélité française\u201d, 23 juin 1952, reproduit dans Pour bâtir, Montréal, L\u2019Action nationale, 1953, 75. L\u2019Action nationale \u2013 Mars-Avril 2019 67 C o l l o q u e M a u r i c e - S é g u i n sais quel internationalisme où seraient dépassées et démodées ces notions archéologiques de patrie, de nation, de culture nationale61 ».En appelant à une relève, il demande : « Allez-vous tourner le dos à ce passé ?».Peut-être même son fédéralisme avoué est-il renforcé par la crainte d\u2019un séparatisme laïque : « libres, nous, dans notre État provincial, maîtres de nous gouverner comme nous l\u2019entendons », comme il l\u2019entend.« Appliqué loyalement », le régime fédéraliste est « le plus humain des régimes62 ».Il réitère son credo catholique et nationaliste en 1953 : « Nous serons catholiques ou nous ne serons rien63.» Groulx vient de s\u2019isoler davantage ; il est devenu désenchanté : tous les 25 ans \u2013 pense-t-il à 1935 ?\u2013, on voit la relève « fracasser les idoles régnantes » comme si c\u2019était une règle « qu\u2019en histoire chaque génération s\u2019érige en Cour de Cassation64 ».Face aux « jeunes internationalistes » de Cité libre, il ironise en se demandant s\u2019il faut « sous le prétexte de tendre à l\u2019universel » courir « le risque de n\u2019atteindre qu\u2019à l\u2019impersonnel ».Ce barrésien impénitent trouve chez les Canadiens français « tous les symptômes d\u2019un peuple qui manque de boussole intérieure, qui a perdu foi en son destin » ; dans ce milieu où on a « galvaudé [\u2026] la notion de nationalisme », « la plus dangereuse espèce d\u2019hommes qui soit, [ce sont] les déracinés65 ».Et comme c\u2019est le cas chez lui, « le Québec a charge d\u2019âmes » et les éducateurs de demain « qui voient clair devront se souvenir que le plus dur, dans la vie d\u2019un 61 L.Groulx, Survivre ou vivre ?», allocution devant le Conseil de la vie française, 14 septembre 1953, dans Pour bâtir, 146 et 148.62 L.Groulx, « Pour une relève », 3e Congrès de la langue française, 21 juin 1952, dans Pour bâtir, 49-50, 54, 58-59.63 L.Groulx, « Où allons-nous ?», conférences du Devoir au Plateau, Le Devoir, 26 mars 1953.64 L.Groulx, « Foi en l\u2019avenir d\u2019un Canada français », Le Devoir, 30 avril 1957.65 L.Groulx, Le rôle s\u2019une société nationale en 1958, allocution devant la Société Saint Jean Baptiste de Valleyfield, 19 octobre 1958, [Montréal, sans éditeur, 1958], 4, 9, 11. L\u2019Action nationale \u2013 Mars-Avril 2019 68 C o l l o q u e M a u r i c e - S é g u i n peuple, c\u2019est de se racheter d\u2019une génération d\u2019insouciants et de défaitistes66.» Des insouciants, de « petits Messieurs imberbes ou barbons [\u2026] qui se feraient coller à un examen élémentaire d\u2019histoire canadienne », se ruent, furieux, « contre le héros de 1660 », Dollard des Ormeaux, que Groulx présente comme un héros là où il n\u2019y en a pas ou il n\u2019y en a plus.C\u2019est là le « phénomène hélas d\u2019un peuple décadent que cet acharnement à salir son lit et à détruire sa propre histoire67.» Le désenchantement est profond.Rien ne va plus.Groulx a le sentiment que les historiens nationalistes de l\u2019Université de Montréal, dont Maurice Séguin, minent sa vision.Il s\u2019est retenu publiquement non sans leur dire privément ce qu\u2019il pensait de leur thèse sur la Conquête, de « ce refoulé qui ne pourra jamais secréter qu\u2019un pessimisme foncier et total68 ».L\u2019heure est au noir, « à l\u2019heure de la philosophie noire, du roman noir, de la poésie noire, de l\u2019histoire noire69 ».Le ciel est sombre : dix ans avant son décès, Groulx confie à son ami dominicain Benoît Lacroix : « Vous êtes bien aimable et surtout très charitable de vous occuper d\u2019un vieillard qui n\u2019a pas même su disparaître à temps.Le Bon Dieu me réservait, sans doute, l\u2019humiliation d\u2019assister à la faillite de ma vie70.» Les mots sont de plomb.66 L.Groulx à A.Laurendeau, octobre 1959, lettre publiée dans Le Devoir, 24 janvier 1960.67 L.Groulx, Dollard est-il un mythe ?, Montréal, Fides, 1960, 7-8.68 L.Groulx à Michel Brunet, 20 août 1958, cité dans Stéphane Pigeon, « Lionel Groulx, critique de la Révolution tranquille (1956-1967) », M.A.(Histoire), Université de Montréal, 1999, 31.69 L.Groulx, devant la Fédération des Sociétés Saint Jean Baptiste du Québec, 30 mai 1959, Le Devoir, 5 et 6 juin 1959.70 L.Groulx à B.Lacroix, 20 septembre 1958, cité dans S.Pigeon, « Lionel Groulx, critique de la Révolution tranquille », 92. L\u2019Action nationale \u2013 Mars-Avril 2019 69 C o l l o q u e M a u r i c e - S é g u i n L\u2019homme garde le cap encore et toujours.Sa conception de l\u2019État ne correspond pas à l\u2019État que ses contemporains sont à construire.Il le conçoit ainsi en 1960 dans son Histoire du Canada : La province est proprement un État, un type supérieur de personne juridique et morale [.] [elle] reste propriétaire de son territoire.[.] [Elle] possède une autorité organique, avec pouvoirs exécutifs, législatifs et judiciaires.[.] Dans les limites de l\u2019article 92, la province canadienne est un État souverain, nullement subordonné à l\u2019autorité centrale, aussi indépendant dans sa sphère que le pouvoir central peut l\u2019être dans la sienne.[.] La langue, le droit civil, la justice, l\u2019enseignement, la colonisation, le mariage, les institutions familiales, municipales, sociales, tout cet ensemble de biens ou de réalités sociologiques et culturelles qui constituent l\u2019essence d\u2019une nation et l\u2019armature d\u2019un État, les Pères de la Confédération non sans calcul assurément, l\u2019ont abandonné à la compétence et à la garde des provinces71.Dans une entrevue à Maintenant, en 1963, il réitère son credo : En résumé, notre nationalisme doit être catholique d\u2019abord.Notre milieu national est d\u2019atmosphère et d\u2019essence catholiques.[\u2026] Ou bien nous accomplirons notre mission comme peuple canadien-français catholique (nous nous conserverons et grandirons) ou bien nous sommes voués à déchoir72.Il persiste aussi dans son encouragement envers les indépendantistes ; il estime que dans 40, 30 ans, l\u2019indépen- 71 L.Groulx, Histoire du Canada, Montréal, Fides, 1960, tome II, 191-192, cité dans Gaboury, « L\u2019État français ou Lionel Groulx et la souveraineté du Québec » : 951.72 Maintenant (juillet-août 1963), cité dans Martin Roy, Une réforme dans la fidélité.La revue Maintenant (1962-1974) et la « mise à jour » du catholicisme québécois, Québec, Les Presses de l\u2019Université Laval, « Cultures québécoises », 2012, 194. L\u2019Action nationale \u2013 Mars-Avril 2019 70 C o l l o q u e M a u r i c e - S é g u i n dance « deviendra l\u2019inévitable solution ».Mais les vieux démons rôdent toujours ; il confie à Raymond Barbeau : « Ce qui m\u2019arrête et me conseille la prudence, c\u2019est notre maigre préparation à la suprême échéance ».Il n\u2019y a pas de conscience nationale, pas de solidarité, pas « l\u2019équipe de vrais politiques ».Irrédentiste, il suggère de recréer « notre ancienne ACJC.[\u2026] Son programme d\u2019autrefois menait tout droit à une solution comme la vôtre », c\u2019est-à-dire à soulever la jeune génération au nom de la libération économique73.Dans un tel programme, la religion serait sauve.Si, depuis 1950, Groulx est intellectuellement sous respiration artificielle, son sort est symboliquement réglé lorsque Pierre Vadeboncoeur met en exergue à son fameux essai de 1963, La ligne du risque, le « notre maître le passé » de Groulx et le « Nous sommes toujours quittes envers le passé » de Borduas.L\u2019histoire intellectuelle du Québec tombait en place.Groulx n\u2019accepte pas qu\u2019à Parti pris vraisemblablement, les champions de la liberté en Algérie « se montrent plus que tièdes à l\u2019égard de la libération de leur province » et que des articles de journaux étudiants soient des « bravades de petits anticléricaux qu\u2019on dirait d\u2019une Cité libre junior ».Avec la radio et la télévision qui remplacent l\u2019autorité morale et spirituelle du prêtre, le passé n\u2019est plus le maître de l\u2019avenir74.Le vieil homme a globalement « l\u2019impression d\u2019avoir assisté au démantèlement de la jeunesse75 ».Démantèlement de la religion, du national, de la jeunesse.73 L.Groulx à R.Barbeau, 4 janvier 1962, BAnQ, fonds Lionel Groulx, P1/D, 76.74 L.Groulx, « Le phénomène canadien-français », octobre 1964, Chemins de l\u2019avenir, Montréal, Fides, 1964, 19-20, 22, 44.75 Pierre Léger, « Notre jeunesse se détruit\u2026 », Photo-Journal, 6 au 13 mai 1965. L\u2019Action nationale \u2013 Mars-Avril 2019 71 C o l l o q u e M a u r i c e - S é g u i n Groulx qui a toujours eu un sens profond de sa vie voit au terme de cette vie ses fondements mêmes ébranlés.Dans le quatrième et dernier tome de ses Mémoires, Groulx décrira ainsi ce « séisme de l\u2019esprit » que fut pour lui la Révolution tranquille : Tous les reniements à la fois : reniement de l\u2019histoire, des traditions, le dos tourné au passé ; l\u2019attaque plus que sournoise contre tous les éléments constitutifs de l\u2019homme canadien-français, des fondements mêmes où il avait jusqu\u2019alors assis sa vie76.À deux semaines de son décès le 23 mai 1967, le chanoine accorde une entrevue à une jeune étudiante en histoire77.Interrogé sur l\u2019enquête de 1922, Groulx rappelle alors qu\u2019il se prononce « pour une idée à laquelle je resterai fidèle toute ma vie, qui n\u2019est pas le séparatisme, mais qui est l\u2019État français ».Il estime que « l\u2019État du Québec, n\u2019est-ce pas, a une nationalité et qu\u2019il doit gouverner pour cette nationalité, sans préjudice des droits de la majo., de la minorité ».Il fait alors une place à l\u2019État qu\u2019il ne faisait pas dans les années 1930 : [\u2026] je dis à la jeunesse, dans ma conclusion, vous retrouverez ça là, [seulement] je l\u2019ai [redécouvert l\u2019autre jour], j\u2019avais oublié ces choses-là, je dis : si la jeunesse veut obtenir des résultats un tant soit peu tangibles, elle devra faire en sorte que l\u2019État du Québec se reconnaisse une nationalité.Parce que dès lors, je prévoyais que 76 L.Groulx, Mes mémoires, Montréal, Fides, 1974, tome IV (1940-1967), 298 ; Sylvie Beaudreau, « Déconstruire le rêve de nation : Lionel Groulx et la Révolution tranquille », Revue d\u2019histoire de l\u2019Amérique française, 56, 1 (2002) : 29-61.77 Entrevue avec Marie-Lise Brunel, 25 mars 1967, Université de Montréal, Division de la gestion de documents et des archives, fonds D5, Services audiovisuels, document RAU 583, https://calypso.bib.umontreal.ca/ digital/collection/_groulx/id/26/rec/7.Document aimablement porté à ma connaissance par Robert Comeau L\u2019Action nationale \u2013 Mars-Avril 2019 72 C o l l o q u e M a u r i c e - S é g u i n sans l\u2019appui de l\u2019État, il était pratiquement impossible, quoi, de conquérir l\u2019émancipation économique, puis surtout l\u2019émancipation politique.Mais il faudra attendre jusqu\u2019à 1960.Le chanoine, qui s\u2019étonne des positions nationalistes du « centralisateur » Jean Lesage, maintient sa conception de la Confédération : [\u2026] si nous avons voulu la Confédération : pourquoi ?C\u2019est parce que nous voulions nous gouverner nous- mêmes ! Par conséquent, nous reconnaissions par là que l\u2019État français devait exister dans la province de Québec.Alors, c\u2019est ça que moi, je me suis toujours, j\u2019ai jamais été un séparatiste, carrément.Pas carrément : Groulx persiste et signe dans sa prudence calculée.Il rappelle aussi les conséquences de sa vocation de prêtre : Parce que vous savez, qu\u2019est-ce que vous voulez, d\u2019abord, je ne crois pas, vous savez, qu\u2019un jour où ce qu\u2019un, comment dirais-je.qu\u2019un prêtre \u2013 je ne blâme pas ceux de mes confrères qui vont plus loin \u2013 doive donner des directives politiques.Ça, c\u2019est chose des laïcs.Et aussi, je ne blâme pas les laïcs qui vont jusqu\u2019au séparatisme et au-delà.Je ne les blâme pas, c\u2019est leur affaire.Mais je crois qu\u2019un prêtre ne doit pas aller jusque-là.Comme historien, la politique m\u2019appartient, mais la politique du passé.Je ne crois pas que je doive me mêler \u2013 ou mêler \u2013 à l\u2019actuel sur ce problème-là.Parle-t-il de « la politique du passé » dans ce passage : « Non, je suis resté à l\u2019État français.Et je crois que l\u2019État français, en développant, vous savez, ses principes, peut aboutir, je ne sais pas à quel moment, mais pourra probablement aboutir à l\u2019indépendance ».L\u2019impréparation réitérée depuis les années 1920 prévaut toujours : « Pour le moment, qu\u2019est-ce que vous voulez, nous n\u2019avons pas les moyens de se payer ce L\u2019Action nationale \u2013 Mars-Avril 2019 73 C o l l o q u e M a u r i c e - S é g u i n luxe-là.J\u2019estime que c\u2019est une espèce de luxe.Et nous n\u2019avons pas les moyens de nous payer ça.[Pas le moindre du monde.] Il faut attendre.».Il n\u2019en a pas moins encouragé son voisin Raymond Barbeau de L\u2019Alliance laurentienne de 1957 : [\u2026] je lui ai dit un bon jour : mais préparez la génération de l\u2019indépendance ! Préparez-là ! J\u2019ai dit : à l\u2019heure qu\u2019il est, qu\u2019est-ce que vous voulez, sur qui peut-on compter ?Puis [pareil] même : si vous avez une équipe de politiciens, de politiques actuellement capables, notamment, de conduire le destin du Canada, nous faire passer à travers toutes les difficultés que l\u2019indépendance va fatalement susciter.Nos intellectuels, maintenant.Dans tous les pays du monde où les jeunes nationalités se sont éveillées, ils ont accédé à l\u2019indépendance par leurs intellectuels.Mais au Québec, « Nos intellectuels ne sont pas de notre pays ».Ou sa vision de la nationalité n\u2019est pas celle des intellectuels.Tel nationalisme, telle autonomie Au terme de ce parcours au plus près de la pensée de Groulx, deux constats globaux.Même s\u2019il n\u2019a énoncé cette position qu\u2019une seule fois, en 1922, Groulx a sans cesse parlé d\u2019un État français indépendant en taisant qu\u2019il s\u2019agissait d\u2019abord d\u2019un État catholique et français indépendant.Ses convictions sont demeurées à ce propos inébranlables, son refus de l\u2019indépendantisme des années 1960 confirmant la hiérarchie de ses valeurs.Une patrie autre d\u2019une jeunesse autre.Autre constat global : la primauté absolue de la religion ne pouvait lui permettre d\u2019adhérer au « Politique d\u2019abord » de Maurras et de L\u2019Action française de Paris et pas davantage au principe libéral des nationalités.Telle est la ligne de partage des idées chez Groulx. L\u2019Action nationale \u2013 Mars-Avril 2019 74 C o l l o q u e M a u r i c e - S é g u i n Sa position sur la question de l\u2019État français indépendant surgit à deux sources.De Tardivel, il a retenu trois axes : le Canada français et non le Québec indépendant comme État français, l\u2019État catholique puis francophone, enfin le rôle déterminant de la Providence, acteur non historique premier du projet historique qui ne peut permettre la déchéance nationale du Canada français et qui ne peut laisser tomber son « petit peuple ».De Bourassa, il hérite de la conception des « deux races », des deux peuples fondateurs, et de la conscience des minorités francophones hors Québec.Il diffère de Bourassa quant à la stratégie : le jeune abbé joue plus fortement l\u2019idée de l\u2019autonomie des provinces dans la Confédération se souciant moins de l\u2019autonomie du Canada dans l\u2019Empire britannique.Mais on remarquera qu\u2019en fin de compte, Groulx n\u2019ira pas plus loin que Bourassa : il ira jusqu\u2019à l\u2019autonomie, mais une autonomie plus martelée, plus aguerrie dans le champ des batailles indépendantistes de 1922, de 1936 et de 1960.L\u2019idée de cet État français indépendant est énoncée pour la première fois en 1905 dans son manuel manuscrit d\u2019Histoire du Canada et reprise publiquement dans le cadre de l\u2019ACJC en 1912.En 1921, Groulx estime que depuis 1774, cet État français existe « en théorie comme en fait » et il le présente en 1922 comme une « impulsion vitale ».Le grand débat autour du progrès de l\u2019idée aura lieu dans les années 1930, les années de Crise tandis que les années 1950 seront pour lui péniblement crépusculaires.La conception de Groulx du régime confédératif canadien de 1867 est déterminante pour comprendre sa position sur « l\u2019État » français « indépendant ».Et elle est la marque de l\u2019évolution de sa pensée et du paradoxe qui la traverse : d\u2019une part, la prise de conscience des déceptions du régime jusqu\u2019à la décennie 1930 et, d\u2019autre part, sa conviction ferme L\u2019Action nationale \u2013 Mars-Avril 2019 75 C o l l o q u e M a u r i c e - S é g u i n que la Confédération canadienne est acceptable et durable à deux conditions : si le principe des deux peuples fondateurs est reconnu et si, secondairement, le Québec réussit enfin à y déléguer des représentants qui se tiennent debout plutôt que de plier à l\u2019habitude de la partisanerie.Ainsi, en 1912, la Confédération est un « édifice saboté ».Cinq ans plus tard, Groulx parle de « l\u2019avortement de l\u2019œuvre politique de 1867 », diagnostiqué d\u2019un « mal incurable ».En 1922, « la crise de boussole » est devenue crise de gouvernail.Lors du 60e anniversaire de la Confédération, Groulx persiste en parlant de « germes de dissolution ».Durant les années 1930 alors que soufflent des vents d\u2019indépendance singulièrement plus forts, il prend la peine de préciser qu\u2019il n\u2019a jamais voulu provoquer quelque dislocation.En 1936, il estime qu\u2019en 1867, il avait été accepté par tous que le Québec serait un État français indépendant ; « Nul besoin, écrit-il, pour créer cet État, de changer un iota aux constitutions qui nous régissent ».Une Confédération acceptable lui paraît toujours faisable, mais avec « une race nouvelle » d\u2019hommes ».En 1952, le système de 1867 est « le plus humain des régimes ».Quant à la question des minorités francophones hors Québec, le mot de Salazar peut-il être en 1936 sa ligne directrice : « Quand on ne peut tout sauver, on sauve ce que l\u2019on peut.Et rien ne servirait de périr tous ensemble sous prétexte de s\u2019entraider » ?Les limites de cet État catholique et français sautent aux yeux lorsqu\u2019on porte attention aux raisons de Groulx de ne point recourir au principe des nationalités.Le Canada français, écrit-il dès 1919, disposait dès 1760 de « tous les éléments d\u2019une nationalité » et surtout de « l\u2019unité religieuse ».L\u2019existence d\u2019un « groupe homogène » et le « péril L\u2019Action nationale \u2013 Mars-Avril 2019 76 C o l l o q u e M a u r i c e - S é g u i n suspendu » de la survivance sont les principes de la possible émancipation de la nationalité canadienne-française ; la revendication se limite à cette vision.On comprend bien sa conception de l\u2019État, enfin, lorsqu\u2019il adapte en 1936 une des premières formulations minimalistes du principe des nationalités que Papineau et Parent avaient fait leur : « Nulle province, nulle nationalité n\u2019est tenue d\u2019accepter d\u2019être gouvernée contre soi-même ».Nulle province.En un sens, Groulx vieillit intellectuellement et spirituellement avec les années 1930.Il a 60 ans en 1938.Dès 1932, ses jeunes disciples voient que « l\u2019abbé » Groulx ne peut être leur leader, leur chef.Leur maître, au mieux, sans que ces disciples voient quelque autre « sauveur de la nation ».Sans porter de jugement démobilisateur, Groulx, qui a tant prêché et pratiqué l\u2019éducation nationale, constate l\u2019impréparation de la jeunesse.Il le dit à Laurendeau, au père Lévesque, aux Jeunesses Patriotes.Et puis, déjà avec Vivre et irrémédiablement avec le père Lévesque s\u2019amorce la dissociation entre la religion et la nationalité, se révèlent les partages de la jeunesse.Groulx axe alors son discours sur l\u2019autonomie provinciale, sur l\u2019autonomisme dont il convainc les têtes fortes indépendantistes de La Nation.Lui qui voit le « deuil de la grande politique nationale » avec l\u2019élection de M.Duplessis en 1936, qui ravale ses espérances, verra « le chef » de l\u2019Union nationale emprunter l\u2019idée de l\u2019autonomie provinciale, la rendre un moment porteuse avant qu\u2019elle ne devienne une scie électorale.On aura beau en certains quartiers le tirer du côté séparatiste, Groulx fait son fameux discours de 1937 qui n\u2019a rien d\u2019une « diatribe séparatiste ».1867 avait été la reconnaissance de « notre autonomie ethnique et linguistique ».Demeurait toutefois pour les fédéralistes l\u2019épée de Damoclès de la création d\u2019un État français indépendant « dans la L\u2019Action nationale \u2013 Mars-Avril 2019 77 C o l l o q u e M a u r i c e - S é g u i n Confédération si possible, en dehors de la Confédération si impossible ».Cette pensée et cette stratégie allaient pour une dernière fois en 1966 alimenter le programme de l\u2019Union nationale de Daniel Johnson père.Mais la page avait été tournée par le Rassemblement pour l\u2019indépendance nationale depuis 1960 et l\u2019Union nationale était sur le point de disparaître.En 1958, Groulx a 80 ans.La crise du nationalisme, flagrante en 1956, finit de séparer la nationalité de la religion.Un nationalisme anticlérical ne dit rien de bon à Groulx.Pas plus que l\u2019universalisme impersonnel des « petits désespérés », des « déracinés » de Cité libre.Lorsque Pierre Vadeboncoeur met face à face les bustes de Groulx et de Borduas en exergue à son essai La ligne du risque, les choses ont basculé.Lorsque Groulx qualifiera avec raison et lucidité « la rupture des générations » de « mal suprême des années 1950 », lorsqu\u2019il verra que les jeunes ont tourné le dos aux aînés, le fossé sera devenu « infranchissable ».Parce qu\u2019il persiste à croire au « catholique ou rien », à un nationalisme catholique d\u2019abord, à une province qui est un État.La jeunesse lui semble à ce point impréparé à un État (catholique) français indépendant qu\u2019il croit même en la résurrection de l\u2019ACJC.Il dira avoir connu tous les reniements et parlera en 1958 de « faillite de ma vie ».Groulx a cru à la primauté de la religion.Cette conviction commençait à ne plus cadrer avec la patrie et avec la jeunesse au milieu des années 1930, ne cadrait plus en 1960.Il aura été un autonomiste dans la Confédération, mais en martelant sans cesse que ce pourrait être autre chose, quelque chose de plus.Question de maintenir la pression, l\u2019exigence nationale, ce qu\u2019un prêtre pouvait faire de mieux en la matière.Eût-il franchi le pas qu\u2019il se serait retrouvé en Corse ou ailleurs comme le fran- L\u2019Action nationale \u2013 Mars-Avril 2019 78 C o l l o q u e M a u r i c e - S é g u i n ciscain Brouillard.L\u2019indépendantisme des années 1960 et le souverainisme des années 1970 se sont délestés du nationalisme religieux de Groulx, mais ils ont continué à miser sur la nation et la jeunesse.Mais Groulx a vécu si longtemps et si intensément qu\u2019on s\u2019est mépris sur son propos à force de le tirer à soi politiquement de tous côtés.On ne cherche pas à tirer à soi les mièvres.Et Papineau et Groulx en sont des exemples.q 79 Colloque Maurice-Séguin Robert Comeau* Maurice Séguin, un critique radical de l\u2019interprétation historique de Lionel Groulx D\u2019emblée, soulignons que nous n\u2019avons pas eu souvent l\u2019occasion de discuter de l\u2019apport de l\u2019historien Maurice Séguin à l\u2019historiographie québécoise et de débattre de son rapport à l\u2019historien Lionel Groulx qui a dominé toute la première partie du vingtième siècle1.L\u2019historien Charles-Philippe Courtois, dans sa récente biographie de Groulx, aborde secondairement l\u2019interprétation de l\u2019histoire du Canada/Québec de Maurice Séguin, son successeur à l\u2019Université de Montréal, dans un chapitre intitulé « Rupture », rupture qu\u2019il évoque sans l\u2019expliquer pour autant.Ce qui a fait dire à Jean Lamarre : « Le montage auquel [Courtois] se livre pour nous présenter la pensée de Maurice Séguin, en quelques lignes, relève de la mauvaise foi manifeste2 ».1 Sur le même sujet, voir Robert Comeau, « Maurice Séguin et sa critique de l\u2019optique nationaliste-fédéraliste de Lionel Groulx », p.64-71, dans R.Comeau et J Lavallée, éd.L\u2019historien Maurice Séguin, théoricien de l\u2019indépendance et penseur de la modernité québécoise, Septentrion, 2006 ainsi que R.Comeau, « Lionel Groulx, un maître à dépasser » dans Montréal en tête, no 69, automne 2018, p.5-7.2 Jean Lamarre, Maurice Séguin, historien du Québec d\u2019hier et d\u2019aujourd\u2019hui, Septentrion, 2018, p.13, * Historien et éditeur, professeur de l\u2019UQAM à la retraite. L\u2019Action nationale \u2013 Mars-Avril 2019 80 C o l l o q u e M a u r i c e - S é g u i n Par ailleurs, dans un article paru dans L\u2019Action nationale en 2017, le sociologue Mathieu Bock-Coté écrit que : « Séguin [\u2026] a moins rompu avec Groulx qu\u2019il ne l\u2019a radicalisé ».Il existerait, selon lui, une plus grande continuité qu\u2019on ne l\u2019a traditionnellement reconnu entre le nationalisme de Groulx et celui des historiens de l\u2019École de Montréal.Groulx et Séguin sont deux penseurs de l\u2019agir par soi collectif3.Je tenterai de vous expliquer que si ces deux historiens méritent tous les deux notre admiration, leurs interprétations respectives de l\u2019histoire canadienne et québécoise diffèrent considérablement.Il y a bien eu un changement de paradigme après la Deuxième Guerre mondiale.Cette période est marquée par une crise dans le mouvement nationaliste : Bock-Côté a négligé l\u2019apport théorique spécifique de Séguin, même si nous pouvons dégager des continuités entre les interprétations des deux historiens.Groulx, un clerc d\u2019origine rurale né au XIXe siècle ; Séguin un urbain qui aborde l\u2019analyse avec une approche non plus religieuse, mais s\u2019appuyant sur des fondements laïques et scientifiques.Face au traditionalisme, l\u2019École de Montréal s\u2019inscrivait dans la modernité.Dans un premier temps, je présenterai la conception du nationalisme culturel de Groulx, sa conception de l\u2019autonomie et de la souveraineté et son interprétation de notre histoire.Je ne m\u2019étendrai pas longtemps, après l\u2019exposé magistral d\u2019une grande clarté que l\u2019on vient d\u2019entendre du professeur Yvan Lamonde.Il a montré l\u2019approche idéaliste de Groulx, j\u2019insisterai sur le réalisme de Séguin.3 Mathieu Bock-Coté, « Du groulxisme comme nationalisme historique », L\u2019Action nationale, numéro du centenaire, 1917-2017, p.39. L\u2019Action nationale \u2013 Mars-Avril 2019 81 C o l l o q u e M a u r i c e - S é g u i n Dans un deuxième temps, je montrerai comment Séguin critique radicalement les fondements du nationalisme autonomiste et culturel de Groulx qui s\u2019appuie sur une conception fédéraliste.Ce nationalisme autonomiste de Groulx se démarque d\u2019un nationalisme indépendantiste pour qui l\u2019indépendance politique complète est absolument nécessaire comme moyen irremplaçable pour assurer une maitrise suffisante de la vie économique et culturelle, pour reprendre la définition de Séguin.Groulx et l\u2019autonomisme Je reconnais le rôle exceptionnel joué par Groulx comme éveilleur de conscience nationale.Il est exact que Groulx a donné droit de cité au rêve de l\u2019indépendance, particulièrement en 1921.Mais cela n\u2019en fait pas pour autant un penseur indépendantiste, encore moins un « séparatiste moderne », car Groulx a toujours cru qu\u2019un État français dans la Confédération possède l\u2019autonomie politique suffisante pour parfaire son autonomie économique et culturelle.Aux instituteurs laïques, le 5 décembre 1936, Groulx dira : Notez-le bien : je ne demande pas, comme le font quelques-uns de mes jeunes amis, de constituer cet État en dehors de la Confédération.Je demande la simple exécution du pacte [sic] de 1867, la réalisation de nos propres desiderata, de notre propre volonté d\u2019il y a 69 ans.Et quand il lancera en 1936 « l\u2019État français nous l\u2019aurons », c\u2019est toujours avec la mention, « dans ou en dehors de la Confédération ». L\u2019Action nationale \u2013 Mars-Avril 2019 82 C o l l o q u e M a u r i c e - S é g u i n J\u2019ai déploré que cette récente biographie hagiographique de Charles Courtois4 n\u2019évoque pas sur cette question les nombreux travaux, depuis ceux de Guy Frégault, de Pierre Trépanier, de Michel Bock et d\u2019Yvan Lamonde et autres, qui montrent que Groulx n\u2019était pas séparatiste.Lamonde en a encore fait la démonstration ici.En effet, Lamonde a bien montré, au chapitre du fédéralisme, que Groulx affirmait en 1917, que « le Québec était un État pratiquement autonome dans le Canada », et qu\u2019il existait un « pacte entre deux peuples » \u2013 Groulx étant tributaire de Henri Bourassa à cet égard \u2013 alors que c\u2019est une loi du Parlement de Londres, comme le démontrera la Cour suprême en 1982.René Lévesque, s\u2019appuyant sur l\u2019interprétation erronée de Groulx, sera confronté à la réalité : nous n\u2019avions pas de droit de véto sur le changement de constitution.Il faut rappeler que 1867 ne fut pas une adhésion d\u2019un peuple à un pacte, mais une annexion.En 1922, Groulx juge que la Confédération a échoué parce que le pacte a échoué.Il évoque la possibilité qu\u2019un jour l\u2019Empire s\u2019écroule et que le Canada français puisse devenir indépendant, la Providence créant les conditions favorables ! C\u2019est une attitude attentiste : cette attitude des élites clérico- nationalistes se maintiendra pendant un siècle : le peuple doit attendre les conditions gagnantes.Groulx repoussera toujours le moment de promouvoir l\u2019indépendance du Québec, prétextant qu\u2019il faut d\u2019abord se préparer pendant quelques décennies en attendant qu\u2019elle se fasse d\u2019elle- même.On nage en plein idéalisme.Pendant ce temps, on diffuse le credo national, ce mythe de l\u2019égalité des deux peuples au sein du Canada ! 4 Charles-Philippe Courtois, Lionel Groulx, Le penseur le plus influent de l\u2019histoire du Québec, Éditions de l\u2019homme, 2017, 564 p. L\u2019Action nationale \u2013 Mars-Avril 2019 83 C o l l o q u e M a u r i c e - S é g u i n Cette pensée magique, cet irréalisme ne tient pas compte des rapports de force et ignore les intérêts de ceux qui ont conquis l\u2019Amérique du Nord, devenue britannique, qui veulent la coloniser et qui vont lutter pour en faire un pays à leur image.Cet irréalisme suscitera des critiques contre notre psychologie collective et je dirais de notre « culture politique » qui s\u2019inscrit dans l\u2019attente du sauveur et des conditions gagnantes et dans l\u2019acceptation passive de notre situation politique.Obligés de lutter pour la survivance, les Canadiens français reprendront les mêmes combats pendant plus de 100 ans, sans entrevoir le lien avec notre statut minoritaire en politique qui nous prive de moyens, et sans entreprendre une lutte pour y mettre un terme.Ce nationalisme culturel mis en place après 1840, clérical et conservateur, défendait d\u2019abord la religion et la langue, la culture avec comme seul objectif : la survivance.S\u2019ajouteront des objectifs économiques, que l\u2019on pensera atteindre avec les pouvoirs cédés par la constitution pour l\u2019essentiel au gouvernement central.Séguin analysera à fond les limites de ce nationalisme culturel et cette « illusion progressiste » qui prend forme avec Étienne Parent et Louis H.La Fontaine qui consiste à affirmer que les Canadiens français ont obtenu leur égalité politique dès l\u2019origine de l\u2019union législative avec la majorité canadienne-anglaise5.Le fait d\u2019être gouverné par des représentants du peuple majoritaire, d\u2019être mis en minorité politique ne constitue pas pour Groulx un obstacle majeur.Groulx ne conteste jamais le par- 5 Maurice Séguin, L\u2019idée d\u2019indépendance au Québec, genèse et historique, Les éditions Boréal express, 1968, chapitre 15.« L\u2019illusion progressiste au lendemain de l\u2019Union », p.38 et p.39. L\u2019Action nationale \u2013 Mars-Avril 2019 84 C o l l o q u e M a u r i c e - S é g u i n tage des pouvoirs de la constitution de 1867.Le Québec a suffisamment de pouvoir, croit-il, pour assurer son développement économique et culturel.Tout ce qui lui manque, ce sont des hommes politiques courageux, car pour lui « le mal est en nous ».La mise en minorité politique qui a débuté avec l\u2019Union de 1840 ne constitue nullement pour lui une oppression permanente.Groulx sera toujours très explicite : « Quand nous parlons, en effet, d\u2019État français, nous n\u2019exigeons par là nul bouleversement constitutionnel ».Yvan Lamonde a d\u2019ailleurs conclu son étude, au colloque sur l\u2019année 1937 ainsi : « un État français dans la Confédération : voilà l\u2019État normal de Groulx ».Groulx, croit que l\u2019injustice de 1840 a été corrigée par 1867 qui a accordé aux Québécois un gouvernement provincial pour ses affaires locales : il y voit « la résurrection politique, l\u2019état de province autonome du Québec et de notre Canada français » bref, nous sommes déjà émancipés, puisque la langue française et la religion catholique semblaient garanties.Groulx croit, sans aucun fondement, qu\u2019il y a l\u2019égalité juridique des deux nationalités devant la Constitution.Après les envolées de 1921 et de 1937, Groulx devient encore plus clairement fédéraliste.La question de l\u2019indépendance du Canada face à la Grande-Bretagne devient prioritaire.Dans son Histoire du Canada français publié chez Fides en 1960, il soulignera que « la province de Québec est un État souverain, nullement subordonné à l\u2019autorité centrale, aussi indépendant dans sa sphère que le pouvoir central peut l\u2019être.» Groulx a pris ses rêves pour la réalité.Et cet enseignement rassurant ne fut pas sans conséquences négatives pour le peuple québécois.À partir d\u2019un constat erroné, on a construit des scénarios irréalistes.Il y a 50 ans, en me plongeant dans la correspondance de Groulx avec les séparatistes de 1936-1937 du journal L\u2019Action nationale \u2013 Mars-Avril 2019 85 C o l l o q u e M a u r i c e - S é g u i n La Nation de Québec, j\u2019ai pu vérifier que Groulx refusait non seulement de suivre ces disciples radicaux, mais il les encourageait à changer leur position et les incitait à adopter la voie de l\u2019autonomie provinciale, qui ne remet pas en cause le statu quo constitutionnel.Et quand il souffle sur le mouvement séparatiste, c\u2019est avec l\u2019idée de faire peur, pour obtenir un peu plus d\u2019autonomie.stratégie qui sera reprise jusqu\u2019à René Lévesque.Groulx pense que si les élus canadiens- français se tiennent debout, l\u2019Union fédérale nous rendra justice6.Cette stratégie des nationalistes autonomistes qui n\u2019ont jamais tenu un langage clair sur la nécessité pour un peuple de se gouverner soi-même a retardé le moment de notre émancipation politique.Sur la question du séparatisme de Groulx, concluons que non seulement ce rêve est-il discontinu et ambivalent, mais il sera abandonné après la Deuxième Guerre.Groulx écrira en 1949 un ouvrage sur l\u2019indépendance du Canada et, dans sa grande œuvre de synthèse de 1960, s\u2019intéressera à la marche vers l\u2019autonomie non pas du Québec, mais du Canada.La critique de Groulx par Maurice Séguin Avant d\u2019aborder sa « grande histoire », comme l\u2019exprimait Gilles Bourque, Séguin élabore une théorie, une « sociologie du national », « qui contribuera de façon décisive à la réécriture de l\u2019histoire du Québec et l\u2019hégémonie d\u2019une conception de l\u2019historicité qui dominera dans toutes les sciences sociales, des années 1950 à la fin des années 1970.» Et pour rendre compte de la rupture que contribuent à produire ses travaux en sciences sociales québécoises après la 6 C\u2019est ce même rêve que André Laurendeau, disciple de Groulx, entretiendra.Voir a ce sujet la très intéressante étude de Valerie Lapointe Gagnon : Panser le Canada, une histoire intellectuelle de la commission Laurendeau-Dunton, Boréal, 2018. L\u2019Action nationale \u2013 Mars-Avril 2019 86 C o l l o q u e M a u r i c e - S é g u i n Deuxième Guerre mondiale, il importe de rendre compte de l\u2019ensemble de l\u2019architecture conceptuelle pensée dans Les Normes7.Bref, il faut y revenir pour saisir sa conception de l\u2019histoire, ce que le sociologue Jean Lamarre a bien décrit dans ses publications8.Pour Séguin, toute reconstruction historique est une interprétation, laquelle s\u2019appuie sur des normes, qu\u2019il rend explicites.En les rendant explicites, il permet au lecteur de les critiquer.Séguin est très loin de la vision théologique de Groulx.Il se démarque de Groulx lorsqu\u2019il explique dans ses Normes que « l\u2019attitude de l\u2019historien diffère de celle du moraliste, légiste ou théologien ».Il prend la défense d\u2019une histoire des structures aussi légitime que l\u2019histoire événementielle.Et c\u2019est la grande histoire qui l\u2019intéresse, pas celle des faits secondaires.Bourque explique comment son approche normative de l\u2019histoire est en nette rupture avec la problématique de la survivance.Son analyse s\u2019inspire à la fois d\u2019une approche structurale liée à l\u2019interaction des trois facteurs : le politique, l\u2019économique et le culturel qui s\u2019influencent mutuellement et une conception organiciste de la société, où l\u2019agir par soi est indispensable9.Tout empêchement de le faire, pour un individu comme pour un peuple, sous l\u2019effet des rapports de force et de domination condamnera à l\u2019oppression essentielle.C\u2019est le remplacement qui cause l\u2019oppression, car il empêche la possibilité d\u2019acquérir de l\u2019expérience et l\u2019opportunité d\u2019acquérir de l\u2019initiative et de développer des habitudes d\u2019agir et de penser, pour un individu comme pour une nation.7 Gilles Bourque, « La nation et l\u2019historicité chez Maurice Séguin, dans R.Comeau et J.Lavallée, L\u2019historien Maurice Séguin.p.74 8 La publication la plus récente : Jean Lamarre, Maurice Séguin, historien du Québec d\u2019hier et d\u2019aujourd\u2019hui, Septentrion, 2018, 160 p.9 Gilles Bourque, ibidem L\u2019Action nationale \u2013 Mars-Avril 2019 87 C o l l o q u e M a u r i c e - S é g u i n Dans la sociologie du national de Séguin, il est question du Québec et non du Canada français.Le Québec est analysé comme société globale.Le sujet national n\u2019est plus la nation canadienne-française, mais une « société-nation » comme le rappelle Bourque.Chez Séguin, il s\u2019agit plus « d\u2019expliquer jusqu\u2019où et pourquoi notre peuple n\u2019a pas la capacité d\u2019agir par soi », comparant notre nation avec les modèles de nations qu\u2019il décrit : soit indépendantes, soit satellites, soit annexées et les ex-nations assimilées.Ainsi, ce que fait Séguin, selon Gilles Bourque, c\u2019est « de procéder à la radioscopie la plus précise possible de son « essence » à la lumière de sa capacité à « agir par soi ».À ce titre, Maurice Séguin sera l\u2019un des principaux fondateurs de ce que Bourque appelle « l\u2019historicité du manque10 ».\u2013 Pourquoi sommes-nous une nation handicapée ?\u2014 Quelles sont les causes de sa déficience ?\u2014 Qu\u2019est-ce qui a fait problème dans le développement normal du processus économique ?Pourquoi ne participons-nous pas pleinement au concert des nations et avec la possibilité de faire notre histoire en toute liberté ?Pourquoi acceptons-nous un statut de province, ce qu\u2019il appelle « nation annexée » ?Séguin a été obsédé par ce manque constitutif de notre nation.Il s\u2019agit toujours de mesurer l\u2019écart entièrement négatif entre ce qui fut l\u2019histoire effective de la nation canadienne-française et celle qui aurait dû être.Ce qui faisait dire de Séguin qu\u2019il était un pessimiste chronique.En fait, il expose lucidement la situation, en travaillant à éveiller ses compatriotes à un combat de chaque jour, et non à les conforter par des mythes consolateurs et en les culpabilisant ensuite de se comporter en colonisés.Chez Séguin, le problème ne réside pas dans le comportement des élites trop lâches ou du peuple trop peu nationaliste.L\u2019approche est structurelle.Trois facteurs sont indissociables : le politique, l\u2019économique et le culturel.On ne peut progresser dans un secteur, si les autres sont déficients.10 Gilles Bourque, op.cit.p.81 L\u2019Action nationale \u2013 Mars-Avril 2019 88 C o l l o q u e M a u r i c e - S é g u i n Il n\u2019est pas un moraliste comme Groulx.Séguin n\u2019est pas non plus un déterministe.Il s\u2019explique là-dessus dans ses Normes.Il voit les rapports de force et de domination, il a une approche dialectique.Il ne néglige jamais, pour comprendre un conflit, d\u2019étudier les intérêts des classes dominantes des deux nations, analysant en profondeur les écrits des gouverneurs et enquêteurs britanniques comme Durham, ou des porte-parole des colonisateurs britanniques comme Adam Thom du Montreal Herald pour y déceler leurs intentions et leurs projets et comprendre le rapport avec les Canadiens français.Et ce qui compte ce n\u2019est pas que la volonté des acteurs dominés, ou l\u2019influence des grands hommes, mais davantage la structuration des rapports sociaux.Le mouvement révisionniste qui s\u2019affirma ici après 1980 marginalisera à l\u2019université l\u2019enseignement de Séguin.À ce moment, la question nationale québécoise perdit de son intérêt au profit de l\u2019histoire sociale qui était un chantier encore neuf à développer, puis l\u2019intérêt se porta sur l\u2019étude des identités multiples et de la valorisation des groupes négligés ou marginaux.En 1987, j\u2019écrivais dans l\u2019ouvrage collectif pour rendre hommage à Maurice Séguin : La vision tragique du sort de la nation canadienne- française conquise, annexée et la mieux entretenue du monde que décrivait Maurice Séguin ne semble plus partagée par ceux-là mêmes qui ont cru que nous pouvions accéder un jour à l\u2019indépendance.À lire l\u2019histoire officielle du Québec contemporain, on peut même se demander si le drame du peuple québécois a déjà existé11.11 En quatrième de couverture de l\u2019ouvrage Maurice Séguin, historien du pays québécois, VLB, 1987. L\u2019Action nationale \u2013 Mars-Avril 2019 89 C o l l o q u e M a u r i c e - S é g u i n Je visais alors le révisionnisme, particulièrement présent dans un certain manuel qui deviendra la nouvelle référence, manuel qui fait débuter notre histoire en 1867, évacuant la période fondamentale qui précède sur laquelle Séguin s\u2019est penché, soit de la conquête britannique à l\u2019Union.On n\u2019y explique pas l\u2019abolition de la première Assemblée législative, l\u2019Union imposée et pourquoi l\u2019État québécois de 1867 est un État provincialisé et fédéré.Pour moi, l\u2019intervention de Séguin a été pour l\u2019histoire du Québec aussi percutante que celle du Refus global.Sa conception de l\u2019histoire doit peu à ses proches collègues, encore moins à Groulx.Jean Lamarre a raison de soutenir qu\u2019on chercherait en vain un quelconque apport intellectuel de Groulx dans son cours intitulé « Les Normes ».Une lecture attentive de ces notes de cours, mis en forme en 1965, montre qu\u2019il se démarque de Groulx, clairement, mais sans le nommer.Séguin n\u2019a jamais voulu l\u2019affronter ouvertement pour plusieurs raisons que Jean Lamarre a expliquées.Groulx voyait son jeune collègue indépendantiste Maurice Séguin comme son ennemi, il était plutôt le critique radical d\u2019une histoire idéaliste et foncièrement religieuse.Séguin a élaboré une interprétation matérialiste, et scientifique dans ce nouveau contexte, de la fin de la Deuxième Guerre.Les fondements du nationalisme religieux de Groulx ne répondaient plus à l\u2019époque.En effet, au moment où Séguin remplace l\u2019abbé Groulx à l\u2019Université de Montreal, le monde a changé.Une nouvelle élite tente de jeter un regard plus objectif sur l\u2019histoire.Cette nouvelle élite affronte Duplessis qui a repris l\u2019idée d\u2019autonomie provinciale que Groulx proposait aux jeunes séparatistes de 1936-1937.Et face au marginal séparatisme laurentien des années 1950 qui tente de s\u2019exprimer avec Raymond Barbeau, Groulx persiste à voir l\u2019État catholique et français à l\u2019intérieur de la Confédération et L\u2019Action nationale \u2013 Mars-Avril 2019 90 C o l l o q u e M a u r i c e - S é g u i n à concevoir le séparatisme politique comme une « chimère et une absurdité », pour reprendre les mots de Lamonde.Que dit précisément Séguin du séparatisme de Groulx et des militants séparatistes de L\u2019Action française en 1921-1922 ?Ce sont, dit-il dans L\u2019idée d\u2019indépendance, des « séparatistes d\u2019occasion [\u2026] qui ne fondent pas leur option sur le principe du droit des peuples à disposer d\u2019eux-mêmes ».Décrivant la perspective religieuse de Groulx, il cite un article de L\u2019Action française qui précise qu\u2019il n\u2019y a pas de droit immédiat, prochain, de se soustraire au gouvernement d\u2019un État, pour la seule raison que celui-ci est étranger.Séguin décrit cette conception de l\u2019indépendance chez Groulx en 1921, comme une « séparation-cadeau » qui n\u2019est pas recherchée, mais qui provient d\u2019une séparation fortuite, « qui risque de se produire à la suite du retrait de l\u2019Irlande ».Bref, si l\u2019indépendance survenait, « cette situation fortuite nous conviendrait, mais nous ne ferions rien pour y contribuer, même si, selon Groulx, nous souffrons de tous les malaises et de tous les malheurs du mariage mixte contracté par notre race », peut-on lire dans la conclusion de l\u2019enquête de L\u2019Action française publiée le 9 décembre 1922.Et Séguin raconte : Les séparatistes de 1922 attendent quatre ou cinq ans les désastres prédits.Mais comme l\u2019Empire, les États-Unis et le Dominion persistent, ils se font une raison et ils retournent allègrement au bon vieux credo national : Québec, État français quasi souverain dans la Confédération possédant l\u2019autonomie politique suffisante pour parfaire son autonomie économique, sociale et culturelle12.Maurice Séguin analyse ensuite le courant des indépendantistes de 1936-1937.Il juge ces indépendantistes 12 Maurice Séguin, L\u2019idée d\u2019indépendance, p.60 L\u2019Action nationale \u2013 Mars-Avril 2019 91 C o l l o q u e M a u r i c e - S é g u i n de 1936 qui répondaient aux ex-séparatistes de 1922 plus intéressants.Il n\u2019évoque pas le nom de Groulx lorsqu\u2019il parle de « ces ex-séparatistes réconciliés avec la confédération », mais c\u2019est bien de Groulx qu\u2019il est question.Séguin montre que ces séparatistes de 1936-37 se démarquaient de l\u2019attitude de « fédéralistes dépités », attitude qui consiste à s\u2019imaginer que la fédération de 1867 aurait pu bien fonctionner et que son échec est accidentel.Séguin se démarque ici clairement de Groulx qui prétend en février 1936 que nous avons été vaincus, non pas tant par la supériorité de nos rivaux que par « notre anarchie intérieure ».Séguin rejette ces explications psychologisantes de Groulx affirmant que « le mal est en nous ».Séguin ne considérera jamais 1867 comme un pacte, mais comme la poursuite et l\u2019aggravation de la mise en minorité qui a débuté en 1841 ! Sans indépendance, le peuple minoritaire est condamné à la survivance.Cette affirmation est lancée comme invitation à réagir et à lutter pour obtenir la pleine maitrise politique.Son langage n\u2019est pas celui d\u2019un défaitiste.Il lancera dans sa conférence télévisée : « Le plus grand devoir, dans l\u2019ordre des idées, est de dénoncer l\u2019aliénation fondamentale, essentielle, dont souffre le Canada français.Mais c\u2019est là un travail de sape de longue haleine13 ».Je pense que c\u2019est toujours une voie incontournable.Séguin présente sa nouvelle interprétation, qualifiée d\u2019histoire pessimiste, ou histoire enseignée depuis 1946 à l\u2019Université de Montréal, comme n\u2019étant pas étrangère aux idées de 1936.« Cette histoire prétend que, de la conquête de 1760, indépendamment de ses modalités, découlent pour le vaincu non assimilé une inévitable infériorité politique et une inévitable infériorité économique.» 13 Maurice Séguin, L\u2019idée d\u2019indépendance, p.65 L\u2019Action nationale \u2013 Mars-Avril 2019 92 C o l l o q u e M a u r i c e - S é g u i n Aux militants indépendantistes pressés, croyant plus utile d\u2019escamoter certains faits accablants pour servir la cause, il lance : « même l\u2019action sera mieux servie par la vérité14 ».À ceux qui l\u2019accusent de pessimisme, il répondra encore qu\u2019il ne faut pas craindre d\u2019exposer « l\u2019entière vérité, l\u2019exacte situation, sans ménagement, sans emphase, sans sous- entendu trompeur ».Il diverge ici encore avec l\u2019attitude de Groulx qui voulait d\u2019abord encourager la flamme nationaliste, éviter le découragement.Il est convaincu que la vérité même pénible se révélera plus profitable aux hommes d\u2019action pour élaborer la stratégie globale et organiser les forces de la collectivité.Indépendantiste lucide, il savait que l\u2019indépendance ne tomberait jamais comme un fruit mûr.Il avait une explication qui tenait compte des intérêts des adversaires.Il considérait qu\u2019il fallait mener un travail de contestation systématique et constant des effets structurels du fédéralisme si on voulait s\u2019extirper de notre situation anormale.Il fallait montrer à l\u2019ensemble des citoyens du futur pays que la situation de nation minoritaire dans l\u2019union fédérale ne permettait pas aux membres de la nation minoritaire de faire voter des lois à l\u2019avantage du peuple français.Dans le cadre fédéral, la nation minoritaire ne peut agir de façon cohérente pour son propre intérêt national.Séguin dans ses Normes donne le conseil d\u2019éviter « d\u2019entretenir des illusions, taire des difficultés pour faciliter l\u2019action immédiate ».Je cite encore ses Normes : Devant une perte irréparable (ou non réparée) par exemple, notre mise en minorité politique, refuser de voir clair, c\u2019est se mettre dans l\u2019impossibilité de comprendre d\u2019une manière réaliste la situation actuelle.Les conséquences d\u2019un pareil aveuglement : accroitre les dangers de démission chez la masse, en préparant un dur et tardif réveil.14 Maurice Séguin, Les Normes, dans édition de vlb éditeur de 1997, p.97. L\u2019Action nationale \u2013 Mars-Avril 2019 93 C o l l o q u e M a u r i c e - S é g u i n Après 50 ans, à voir l\u2019attitude de la direction du Parti québécois marginaliser les indépendantistes qualifiés de « purs et durs », il n\u2019apparait pas évident qu\u2019il y a une urgente nécessité de faire l\u2019indépendance.Les élus ne partagent plus ce sentiment d\u2019urgence en attendant les conditions gagnantes.On s\u2019est détourné et enlisé dans la gestion des affaires provinciales, délaissant la raison première de la création de ce parti en 1968.Séguin ajoutera que la lucidité sur le passé et le présent peut être une source de changement et que par conséquent pour un intellectuel, il est ridicule de refuser telle analyse, telle conclusion, parce qu\u2019elles sont « pessimistes15 » il répondait directement à Groulx et à ses autres détracteurs.Ainsi, pour Séguin, si vivre c\u2019est agir, avoir cette liberté d\u2019agir est une exigence pour un individu comme pour un peuple.Il expliquera par maints exemples cette exigence de « l\u2019agir par soi ».L\u2019indépendance n\u2019est pas facultative ou quelque chose qu\u2019un peuple peut mériter.C\u2019est la base d\u2019une société normale.Il dénonçait l\u2019utopie de la « suffisante autonomie provinciale » que la CAQ ressort aujourd\u2019hui comme « nationalisme rassembleur », en laissant croire que l\u2019indépendance ne peut gagner une majorité d\u2019électeurs et polariser l\u2019opinion.Séguin dénonçait aussi « l\u2019utopie de la prometteuse école » qui peut, à elle seule, transformer les structures économiques sans que l\u2019État dispose d\u2019une autonomie politique suffisante.Il s\u2019en prenait au provincialisme de ceux qui croient qu\u2019une nation peut se développer et défendre son intérêt national en se contentant d\u2019un statut de province dans une fédération.15 Maurice Séguin, Les Normes, Montréal, VLB, 1987, p.99 L\u2019Action nationale \u2013 Mars-Avril 2019 94 C o l l o q u e M a u r i c e - S é g u i n C\u2019est en abordant les fondements du nationalisme de Groulx, en explicitant l\u2019échelle des valeurs des deux historiens et leur conception du nationalisme, que l\u2019on peut constater l\u2019ampleur du changement de paradigme apporté par Maurice Séguin.q 95 Colloque Maurice-Séguin Bruno Deshaies* Qu\u2019est-ce que la Grande Histoire selon Maurice Séguin ?Ce problème de rupture entre Maurice Séguin et Lionel Groulx me laisse dans l\u2019embarras.Je n\u2019ai pas le sentiment que monsieur Séguin désirait se mettre en « rupture » ni avec l\u2019Abbé Groulx ni avec quelqu\u2019un d\u2019autres.Toutefois, je vois ici deux individus qui cherchent à s\u2019expliquer leur passé pour mieux choisir leur avenir collectif.Sur ce plan, ces deux Canadiens français auraient suivi le même cheminement hérité du passé.Du passé, que faut-il en faire ?Cette question m\u2019a entraîné préalablement à une mise en garde d\u2019ordre général concernant le phénomène de la transmission culturelle.À cet égard, Maurice Séguin a posé le problème à partir de la notion de « culture progressive ».Dans Les Normes, il expose son point de vue sur le rôle de « la volonté et l\u2019intelligence » dans l\u2019élaboration et la transmission de la culture.Il s\u2019explique : « Dans l\u2019élaboration et la transmission de la culture, le rôle primordial semble revenir à la vie et un rôle secondaire, à la recherche et à l\u2019enseignement.» (Les Normes, 2.1.2.6-7.8) Puis, il précise et ajoute cette nuance : « Incapables d\u2019arrêter ce mouvement général, la volonté et l\u2019intelligence paraissent ici avoir plus de liberté qu\u2019ailleurs pour intervenir.mais * Historien L\u2019Action nationale \u2013 Mars-Avril 2019 96 C o l l o q u e M a u r i c e - S é g u i n les démarrages et les résultats sérieux exigent du temps » (Les Normes, 2.1.2.6-7.10).Il est conscient que les pressions de « la VIE passée » s\u2019exercent sur « la VIE présente » qui à son tour peut entraîner « l\u2019INDIVIDU en vue de la VIE qui vient\u2026 » (Consulter le graphique dans Les Normes, 2.1.2.6-7.8 a).Séguin présente plusieurs facteurs en interaction qui affectent « l\u2019élaboration et la transmission de la culture ».Il insiste sur « le rôle primordial [qui] semble revenir à la vie » (Ibid.).Il en est de même pour la collectivité.Chaque collectivité, rappelle Séguin, possède donc « sa culture » plus ou moins avancée, fruit de sa propre expérience, compte tenu des influences étrangères plus ou moins assimilées (Les Normes, 2.1.2.6-7.7).Sur quoi comparer les deux hommes Pour comprendre le rapport de Maurice Séguin envers Lionel Groulx, mon premier réflexe fut de comparer ces historiens en tant qu\u2019individus.J\u2019ai donc pu constater que le premier trait fut le suivant : Maurice Séguin est un vrai laïc alors que Lionel Groulx est un fervent clerc.Pourtant, il s\u2019agit de deux personnes qui appartiennent à la même tradition et à la même culture classique.Aussi, deux historiens qui désirent comprendre la réalité de leur propre trajectoire personnelle comme membres d\u2019une collectivité nationale canadienne de civilisation française de leur époque et dans un deuxième Canada \u2013 une colonie anglaise après la « défaite fondamentale1 » des Canadiens dans l\u2019empire français.Ce premier passé les a fait naître.1 « Le terme \u201cdéfaite\u201d prend tout son sens quand la nation vaincue ne peut plus, dans son ensemble ou dans sa majeure partie, retrouver la maîtrise de sa vie (pour toujours ?) ».Dans Les Normes, 3.5.16. L\u2019Action nationale \u2013 Mars-Avril 2019 97 C o l l o q u e M a u r i c e - S é g u i n Ces deux historiens savent qu\u2019ils habitent un Canada issu d\u2019une colonie de la France.Ces deux historiens savent qu\u2019ils vivent dans un autre Canada où l\u2019égalité entre les deux peuples après la cession de la colonie canadienne-française à l\u2019Angleterre a entraîné un changement de métropole.Dorénavant, Londres gouverne politiquement l\u2019ex-colonie française.Pour les « Canadiens », les liens sont rompus avec la France.Les premiers cours d\u2019histoire du Canada de Maurice Séguin Nous savons que ce jeune professeur d\u2019histoire au collège Sainte-Marie avait déjà constaté la lenteur de la colonisation française en Nouvelle-France et la chute brutale, en 1760, du Canada par la perte de sa mère-patrie et de sa métropole naturelle.Il présente schématiquement l\u2019évolution de cette colonisation française entre 1532 et 1760.Ce graphique illustre la longue période de 225 ans depuis Jacques Cartier sous le titre de « Découverte et abandon » \u2013 dont 150 ans divisés en trois phases : (1) 1608 à 1663 : « Naissance laborieuse », (2) 1663 à 1672 : « Essor prodigieux » et (3) 1672- 1760 : « Écroulement ».N\u2019est-ce pas un mot très juste pour caractériser la fin du Canada de la Nouvelle-France ?En effet, c\u2019est la fin de la colonisation française2.Première épreuve : la soutenance de thèse Déjà, à 26 ans, il démontre son esprit de synthèse.Deux années plus tard, il dépose sa thèse de doctorat.La distance entre Groulx et Séguin commence en 1946 avec la présentation des résultats de ses recherches au doctorat.C\u2019est, en 1946, la première thèse déposée à l\u2019Institut 2 Voir.http://www.rond-point.qc.ca/rond-point/histoire/Séguin/courbe- de-levolution-de-la-colonisation-francaise-au-canada-vision-de-1944/] L\u2019Action nationale \u2013 Mars-Avril 2019 98 C o l l o q u e M a u r i c e - S é g u i n d\u2019histoire.Elle soulève des problèmes.Par conséquent, des tractations à l\u2019interne entre les membres du jury et la Faculté des lettres retardent son adoption immédiate.Il obtient finalement, en avril 1947, son doctorat en histoire du Canada malgré les divergences de points de vue.Ce serait grâce à l\u2019appui du chanoine Lionel Groulx.Ce dernier le défendra aussi pour qu\u2019il occupe le poste de professeur d\u2019histoire du régime britannique au Canada.Pour sa part, Guy Frégault lui demandera, en 1946, la publication d\u2019un article sur sa thèse pour la revue L\u2019Action nationale.Au sujet de cette controverse, Maurice Séguin a répété moult fois qu\u2019il devait au chanoine Groulx son poste de professeur au département et qu\u2019il n\u2019avait rien d\u2019autre à dire.Il s\u2019est donc consacré à « L\u2019explication historique : synthèse de l\u2019évolution politique et économique des deux Canadas ».Ce qu\u2019il avait en tête visait à « marquer les répercussions les plus générales de l\u2019histoire politique sur l\u2019évolution économique et culturelle des deux Canadas » sans sous-estimer « les liens entre la Grande Histoire [\u2026} politique et la Grande Histoire sociale.» (Les Normes, 0,0 [3e]).Deuxième épreuve : conférencier à la Chaire de civilisation canadienne-française L\u2019événement s\u2019est produit en septembre 1953.À l\u2019invitation de Lionel Groulx et d\u2019Esdras Minville, Maurice Séguin accepte d\u2019assumer les conférences publiques de la Chaire de civilisation canadienne-française pour la période du régime britannique de l\u2019histoire du Canada.Les conférences étaient données les lundis soirs dans le grand amphithéâtre du pavillon central de l\u2019Université de Montréal.Groulx et Minville étaient présents ainsi que des personnalités religieuses et d\u2019autres personnes de l\u2019élite canadienne-fran- çaise.Un public nombreux était aussi présent. L\u2019Action nationale \u2013 Mars-Avril 2019 99 C o l l o q u e M a u r i c e - S é g u i n Monsieur Séguin fit une première présentation le 21 septembre 1953, puis une seconde le 28 septembre à raison de deux cours par soir.Pour chacune de ses conférences, il avait remis un résumé de ces cours sous le titre : « Évolution économique, sociale et politique du Canada français (1760 à nos jours) ».Première conférence : « Changement d\u2019empire » ; seconde conférence : « La 15e colonie anglaise ».Lors de la première soirée, il déclare d\u2019emblée : « Dans le processus de la formation d\u2019une nation par la colonisation, la Métropole joue un rôle dont on ne saurait exagérer l\u2019importance.» Pour finir la seconde soirée, il déclare en conclusion : « En 1763, on avait temporairement oublié qu\u2019il y avait des Canadiens.En 1774, on a voulu ignorer qu\u2019il commençait à y avoir des Canadians.» Ces cours annonçaient les normes qu\u2019il formulerait définitivement une douzaine d\u2019années plus tard.Déjà, il commençait à mettre en œuvre une connaissance historique contrôlée par des normes explicites qui visaient les fondements de la Grande Histoire des deux Canadas.(J\u2019ai assisté personnellement à ces deux conférences du lundi de Maurice Séguin.Les résumés de ces deux conférences se trouvent sur le site Le Rond-Point des sciences humaines3.Malheureusement, les conférences du professeur Séguin durent être interrompues pour cause de maladie.Guy Frégault fut invité à le remplacer pour offrir des cours sur l\u2019histoire de la littérature cana- dienne-française.Monsieur Séguin ne baissa pas les bras.De son expérience de professeur d\u2019histoire depuis 1944, il continua malgré 3 Cf.http://www.rond-point.qc.ca/rond-point/histoire/rond-point- histoire-15/ Sur la Chaire, voir : http://www.rond-point.qc.ca/rond- point/histoire/chaire-de-civilisation-canadienne-francaise-1953-1956-7/ L\u2019Action nationale \u2013 Mars-Avril 2019 100 C o l l o q u e M a u r i c e - S é g u i n tout à approfondir une façon de penser l\u2019histoire contrôlée par des normes \u2013 de préférences explicites si le récit l\u2019exige (Les Normes, 0.4.8.3).Il n\u2019y a pas que les événements qu\u2019il faut décrire, mais comprendre et expliquer les grands phénomènes primordiaux historiques (Les Normes, 0.1.2).C\u2019est pourquoi il va peaufiner minutieusement et méthodiquement les premières ébauches des « normes ».Dans les années 1950, il a surtout travaillé sur le phénomène de la colonisation.Puis, il a achevé les chapitres de ses « normes » en y intégrant un autre chapitre « Le NATIONAL et le SOCIAL » qui manquait pour compléter le chapitre central où il traitait de la « Sociologie du national ».Deux chapitres clés de la Grande Histoire ainsi que du concept de l\u2019indépendance dans l\u2019histoire des deux Canadas.Troisième épreuve : communication devant la Société historique du Canada à Montréal (1956).Les Normes, 10.0 Voici les deux grands thèmes de son résumé de communication : I \u2013 La notion d\u2019indépendance dans l\u2019histoire du Canada \u2013 Le concept d\u2019indépendance d\u2019une collectivité II \u2013 La courbe historique de l\u2019indépendance des deux Canadas.Seul un journaliste anonyme de La Presse en a donné un compte rendu détaillé.Le problème fondamental concerne le fait d\u2019une colonie française annexée à une Amérique anglaise.Deux questions se posent : « Comment faut-il concevoir, pour une collectivité de nationalité française, cette transformation ?» « Quel essor la \u201csociété canadienne\u201d de la Nouvelle-France pourrait-elle vivre sous l\u2019occupation britannique ?» L\u2019Action nationale \u2013 Mars-Avril 2019 101 C o l l o q u e M a u r i c e - S é g u i n Voici la synthèse des répercussions globales pour la nation québécoise : Deux nations anglaises, une province française ; ou plus exactement : une province semi-française (Les Normes, 10.2.4.1).Un peuple majeur indépendant et un peuple mineur annexé (Ibid., 10.2.4.2).Le drame des deux impossibles et de l\u2019inévitable survivance (Ibid.10.2.4.3).\u2014 impossible indépendance.\u2014 impossible disparition.L\u2019historien Séguin fonde cette conclusion sur l\u2019idée qu\u2019il se fait de la Grande Histoire.Il nous prévient : « Ce genre d\u2019histoire peut avoir l\u2019inconvénient de paraître abstrait, cérébral.» (Les Normes, 0.2.6) Cela dit, il connaissait ses adversaires ! 1962 : « Fédéralisme et indépendantisme » À l\u2019émission Conférence de Radio-Canada au début de 1962, Maurice Séguin expose librement son approche de la Grande Histoire des deux Canadas sous le titre suivant : « Genèse et historique de l\u2019idée séparatiste au Québec ».Dans l\u2019optique indépendantiste, la situation du Canada, dans l\u2019empire français, se trouve non pas idéalisée, mais revalorisée.C\u2019est la seule époque de son histoire où le séparatisme s\u2019enracine dans la réalité.Pendant plus de 100 ans, les Canadiens d\u2019origine française vivent seuls dans un État séparé.D\u2019entrée de jeu, il pose le problème clairement : « Fédéralisme et indépendantisme.» Devant le sens à donner à l\u2019histoire du Canada français, les esprits adoptent deux attitudes.Première attitude La position la plus répandue depuis 1840 [\u2026] se rattache à l\u2019idéologie fédéraliste.[\u2026] C\u2019est la thèse des autonomistes qui croient pouvoir se contenter d\u2019une fraction d\u2019indépendance. L\u2019Action nationale \u2013 Mars-Avril 2019 102 C o l l o q u e M a u r i c e - S é g u i n Seconde attitude L\u2019autre attitude, très peu répandue après 1840 [\u2026], pousse jusqu\u2019à ses conclusions logiques la notion d\u2019autonomie [\u2026] entre le peuple majoritaire et le peuple minoritaire dans n\u2019importe quelle fédération.[\u2026] Le peuple minoritaire ne peut mettre à son service qu\u2019une autonomie interne.Conclusion « L\u2019indépendance complète est absolument nécessaire4 ».L\u2019annexion politique, dans une économie moderne et dynamique, entraîne inévitablement la subordination économique.L\u2019infériorité politique et l\u2019infériorité économique se conjuguent en s\u2019aggravant.La culture elle- même, au sens le plus général du terme, intimement liée aux réalités politiques et économiques, est fortement perturbée au point qu\u2019on ne peut même pas parler, pour le peuple minoritaire, de véritable autonomie culturelle.Pour cette école indépendantiste, l\u2019indépendance complète est absolument nécessaire.Elle est à rechercher en elle-même comme un bien et elle est considérée comme un moyen irremplaçable pour assurer une maîtrise suffisante de la vie économique et culturelle.1963-1964 : Cours universitaire sur le réseau de Radio-Canada Il s\u2019agit du cours « Précis d\u2019histoire du Canada » en 17 leçons5.4 Bruno Deshaies, « Indépendance du Québec 363.Fédéralisme ou indépendantisme ?» Les normes en histoire.Chronique supplémentaire no 23).Chronique du jeudi 30 avril 2009, Dans Vigile.Québec.Source : http://vigile.quebec/Les-normes-en-histoire-Chronique-19509 5 Édité sous le titre Histoire de deux nationalismes au Canada.Guérin, 1997, xxvii + 452 p.Préface de Bruno Deshaies.Texte établi, présenté et annoté par Bruno Deshaies.« Bibliothèque d\u2019histoire » sous la direction d\u2019André Lefebvre.Malheureusement, l\u2019édition est présentement épuisée. L\u2019Action nationale \u2013 Mars-Avril 2019 103 C o l l o q u e M a u r i c e - S é g u i n Comme en 1962, il établit dès la leçon I les balises du cours.Il entend aborder la signification des termes de nationalisme, de fédéralisme, d\u2019indépendance et de colonisation de peuplement.Puis, il esquisse la synthèse historique du Canada français entre le conflit et la cession du premier Canada.Il signale que dans un régime fédéral, « la nation minoritaire est une nation annexée ».Autrement dit, c\u2019est le remplacement par la nation dominante qui « de ce fait en soi comporte une privation d\u2019agir, une perte d\u2019habitude, d\u2019expérience et d\u2019initiative [et] en lui-même, constitue une oppression essentielle » (p.9).1965-1966 : LES NORMES (Université de Montréal, Annuaire, HC.480).Tapuscrit de Maurice Séguin.Polycopié de 65 p.(format lettre).Version finale.L\u2019auteur n\u2019a pas cru nécessaire de modifier cette version pour le reste de sa carrière jusqu\u2019en 1984.Depuis, deux éditions des Normes ont été publiées.· 1970 : Maurice Séguin, « La conquête et la vie économique des Canadiens ».Publication par Robert Comeau, Montréal, Presses de l\u2019Université du Québec dans Les Cahiers de l\u2019Université du Québec.Il s\u2019agit d\u2019une version révisée d\u2019un article paru initialement en décembre 1946.Robert Comeau a collaboré avec Maurice Séguin pour la présentation de cette nouvelle version.· 1970 : La « nation canadienne » et l\u2019agriculture (1760- 1850) : Essai d\u2019histoire économique.Après le décès de Lionel Groulx, Séguin a accepté de publier sa thèse de doctorat chez Boréal dirigé par Denis Vaugeois.· 1973 : « Le Québec » (Maurice Séguin) L\u2019ouvrage a d\u2019abord paru chez Édition du Burin en 1973 sous le L\u2019Action nationale \u2013 Mars-Avril 2019 104 C o l l o q u e M a u r i c e - S é g u i n titre : « Québec » dans la collection « L\u2019Humanité en marche », p.41-165.Il a été réédité avec certaines corrections en 1995 sous le titre : Histoire du Québec.Vision d\u2019un prophète, Présentation de Denis Vaugeois dans la Bibliothèque d\u2019histoire sous la direction d\u2019André Lefebvre, Montréal, Guérin, 1995, vii + 215 p.· 1987 : Robert Comeau fait paraître le texte des Normes dans la Coll.« Études québécoises », Montréal, VLB.· 1999 : André Lefebvre fait paraître le texte des Normes dans la Coll.« Bibliothèque d\u2019histoire », Montréal, Guérin.· 2015 : Les normes.Bruno Deshaies termine la mise en forme d\u2019une édition savante.Cette édition comprend dix chapitres.Elle est accompagnée d\u2019une table des matières détaillées d\u2019après le système décimal, un index, un lexique ainsi que des notes.Celles-ci comprennent des notes personnelles inédites des cours de Maurice Séguin en 1958-1960.Cette édition savante pourrait donner des réponses à bien de nos incompréhensions nationales.Conclusion Pour être bien compris, il faut rappeler ce que Maurice Séguin écrit au sujet des concepts du « National et du Social » au chapitre quatrième dans Les Normes.Il débute le chapitre sur l\u2019idée fondamentale que ce sont deux aspects nécessaires de la vie d\u2019une même communauté.Voici comment il définit les termes : le national se rapportant aux relations avec les autres collectivités ; le social concernant surtout [1] le sort des personnes et [2] la répartition des biens à l\u2019intérieur d\u2019une société (Les Normes, 4,1). L\u2019Action nationale \u2013 Mars-Avril 2019 105 C o l l o q u e M a u r i c e - S é g u i n Maurice Séguin juge ces deux aspects nécessaires à la vie d\u2019une nation.Du même coup, il sous-entend que le national fait partie de la Grande Histoire.D\u2019où l\u2019importance du chapitre troisième intitulé « Sociologie du national » qu\u2019il considère « le plus long et le plus important des Normes ».Cependant, les tenants du sociologisme ont la dent dure.Les adeptes de l\u2019histoire sociale parmi les historiens ou les juristes en histoire constitutionnelle et des institutions ainsi que les sociologues, les philosophes et les spécialistes en science politique ont encore beaucoup de difficultés à entreprendre une démarche objective devant la contribution de Maurice Séguin à la connaissance de notre réalité historique hic et nunc \u2013 indissociable de son passé et de son futur en tant que nation.Pour ne pas vouloir faire le débat, il reste une solution bien simpliste à adopter.Disons que l\u2019histoire sociale englobe tout de la société.Pour se donner bonne conscience, des historiens et autres spécialistes des sciences humaines se répètent et blâment sans nuance Maurice Séguin de n\u2019avoir pas assez écrit.Si ce n\u2019est pas cela, on trouve d\u2019autres raisons.C\u2019est qu\u2019il est trop pessimiste (et peut-être même un peu dérangé).Le problème n\u2019est pas là.Pourquoi ?Parce que tous ces gens oublient que les Canadiens français ne sont plus seuls au Canada depuis 258 ans.Pourtant, c\u2019est bien un fait historique avec des répercussions graves.Ce que les citoyens voudraient comprendre c\u2019est ce qui affecte le présent et leur futur national.Maurice Séguin nous présente sa vision dans Les Normes et aussi dans son Histoire de deux nationalismes au Canada a contrario de l\u2019histoire sociale qui occulte le national comme réalité historique. L\u2019Action nationale \u2013 Mars-Avril 2019 106 C o l l o q u e M a u r i c e - S é g u i n Les réponses au sort du peuple canadien-français ont pris depuis longtemps des directions divergentes.Par exemple, Groulx défendra le patriotisme canadien-français tandis que Séguin cherchera à comprendre la nature du nationalisme des Canadiens français6.Il s\u2019explique dans Les Normes au sujet du patriotisme et du nationalisme.Pour faire face aux débats entre les Québécois-Français, Séguin distingue d\u2019abord entre « le patriotisme : une vertu » et « le nationalisme : une volonté » (Les Normes, 3.2.4.c.résume 11) Il s\u2019explique sur le patriotisme en ces termes : Le patriotisme (amour de la patrie, du pays où l\u2019on est né, de sa communauté ethnique) est fait surtout d\u2019attachement, de vénération pour son coin de terre, [pour] les ancêtres, [pour] les valeurs de leur civilisation (Les Normes, 3.2.4, c.11-1).Il ajoute la nuance suivante : C\u2019est au point de départ une vertu qui admire (et qui pourrait mener au nationalisme) (Ibid).Différemment, le nationalisme serait une volonté.Il le définit ainsi : Le nationalisme dit plus que le patriotisme : c\u2019est la volonté d\u2019affirmer, d\u2019épanouir, de défendre l\u2019héritage ancestral et le territoire habité par des compatriotes.Il est plus rationnel, plus dur\u2026 (Les Normes, 3.2.4.c.11-2) 6 Dans Histoire de deux nationalismes au Canada, Montréal, Guérin Éditeur, 1997, xxvii + 370 p.Coll.Bibliothèque d\u2019histoire.Œuvres complètes de Maurice Séguin).Aussi dans Les Normes, deuxième partie : « Synthèse de l\u2019évolution politique (et économique) des deux Canadas ».Chapitre septième : « Avant 1760 : un seul Canada » ; chapitre huitième : « 1763.Début du Canada Anglais ».À la fin : « La notion d\u2019indépendance dans l\u2019histoire du Canada (1956).» Réédition : 1965-66.HC.480 L\u2019Action nationale \u2013 Mars-Avril 2019 107 C o l l o q u e M a u r i c e - S é g u i n Dans l\u2019introduction du chapitre troisième consacré à la « Sociologie du national », il se donne le programme qui suit : On y étudiera, dans leurs divers degrés, les phénomènes 1 o d\u2019indépendance, 2 o d\u2019annexion et 3 o d\u2019assimilation.Et surtout, on essaiera de débrouiller les notions contradictoires que recèle le fédéralisme (Ibid., 3,0).Donc, au-delà de la comparaison entre le patriotisme et le nationalisme, le gros du travail de Maurice Séguin a consisté à exposer sa vision de l\u2019histoire d\u2019un Canada anglais nation versus un Canada français province.Finalement, il vise surtout à expliquer le phénomène de deux nationalismes au Canada qui serait l\u2019« Histoire du conflit politique, économique et culturel » (Cf.Annuaire de l\u2019Université de Montréal, 1980-1984.[Voir Les Normes, 3.2.4.c) « Le nationalisme.» et 3,4 et 3,5 qui précèdent la division 3.8 : « Le fédéralisme ».]) Au fond, c\u2019est une question de conception de l\u2019histoire qui est en cause.Il est inacceptable pour que le public soit privé d\u2019un accès à une édition savante de ce savoir en sciences humaines.Pour le définir, je dirais qu\u2019il se révèle être un très grand penseur en histoire et en sciences humaines.J\u2019aimerais signaler son « Exposé et discussion des normes » en avant-propos à la Première partie où il nous avertis sur ses intentions.Il parle de « considérations » sur les six premiers chapitres.Par exemple, pour le premier chapitre, il nous propose huit thèmes fondamentaux qu\u2019il considère « comme des postulats dans la manière de concevoir l\u2019histoire » (Les Normes, 1.0.1).Ce chapitre consacré à « Vie et condition de vie » du tandem Individu/Société est d\u2019une exceptionnelle hauteur d\u2019esprit.Nous sommes très loin du L\u2019Action nationale \u2013 Mars-Avril 2019 108 C o l l o q u e M a u r i c e - S é g u i n raisonnement binaire.Cette dialectique rejoint le rapport au temps (passé, présent et futur) du métier d\u2019historien.Dans ce cas, si « l\u2019histoire, comme le pensait Raymond Aron, est la reconstitution par et pour les vivants de la vie des morts7 », alors la Grande Histoire correspond à cette intentionnalité.Monsieur Séguin en était très conscient.C\u2019est en ce sens que son enseignement était révolutionnaire.q 7 Paris, Plon, 1961, p.6.Coll.Recherches en sciences humaines.Aussi dans la collection Les Belles Lettres, 2011, 304 p.Cf.https://www.lesbelleslettres.com/livre/511-dimensions-de-la-conscience-historique 109 Colloque Maurice-Séguin Le titre même de l\u2019excellente biographie de Charles-Philippe Courtois sur Lionel Groulx1 : Lionel Groulx, le penseur le plus influent de l\u2019histoire du Québec2 évoque avec justesse combien ce dernier a une place importante dans l\u2019historiographie québécoise.Toujours en 2018, une autre biographie probante est parue, cette fois-ci de Damien-Claude Bélanger sur Thomas Chapais (Presses de l\u2019Université d\u2019Ottawa)3.Entre autres, le loyalisme et le bonne-ententisme avec le Canada anglais dont faisait preuve Chapais mettent en évidence le rôle majeur d\u2019éveilleur et de bâtisseur de fierté nationale qui est celui de Groulx au moment de son émergence au début du vingtième siècle et par la suite, pendant deux bonnes générations, en particulier jusqu\u2019aux années 1940.1 Courtois, Charles-Philippe (2017).Lionel Groulx, le penseur le plus influent de l\u2019histoire du Québec, Les éditions de l\u2019Homme, Montréal, 575 p.2 Voir à ce sujet Bouvier, Félix (2018).Résumé de lecture du livre de C.-P.Courtois (2017).« Lionel Groulx, le penseur », op.cit., dans L\u2019Action nationale, vol.CVIII, no 4, p.108-122.3 Un résumé de lecture de cet ouvrage devrait normalement être publié en 2019 dans la Revue d\u2019histoire de l\u2019éducation/Historical Studies in Education.Félix Bouvier* De Lionel Groulx à Maurice Séguin et à l\u2019école de Montréal : une nécessaire filiation * Professeur titulaire, UQTR, historien et didacticien et collaboration de Michel Allard, historien et didacticien, professeur associé à l\u2019UQAM. L\u2019Action nationale \u2013 Mars-Avril 2019 110 C o l l o q u e M a u r i c e - S é g u i n Au tournant des années 1950, Maurice Séguin, Guy Frégault et Michel Brunet, protégés et disciples de Groulx au départ, apparaissent dans le paysage des historiens canadiens-fran- çais \u2013 disait-on encore \u2013 ou québécois marquants de notre panthéon nationaliste.Ils formeront ce que l\u2019on identifie comme l\u2019école de Montréal, alors en opposition idéologique avec l\u2019école de Québec, d\u2019obédience bonne-ententiste, héritière de Chapais et d\u2019Arthur Maheux qui, comme Groulx à l\u2019Université de Montréal, fonde en 1947 un département d\u2019histoire à l\u2019Université Laval.L\u2019objet de ce texte est de réfléchir et chercher à mettre en lumière des fils conducteurs importants qui tissent les tenants et aboutissants de l\u2019historiographie nationaliste.Pour ce faire, nous jetterons un œil et analyserons d\u2019abord quelques fondements de la pensée de Lionel Groulx, l\u2019intellectuel et donc l\u2019historien de loin le plus prolifique de notre histoire (Bouchard, 2003), en cherchant ensuite à mettre en lumière la filiation qui en découle avec la pensée souvent définie comme néonationaliste de Frégault et Brunet, puis surtout de Maurice Séguin, le penseur et théoricien du trio, a-t-on souvent répété.Le nationalisme canadien, devenu canadien-français de Lionel Groulx Lionel Groulx est un précurseur chez les historiens quant à la posture idéologique nationaliste menant à l\u2019indépendantisme québécois, si l\u2019on tient compte évidemment à ce chapitre du travail indispensable de défricheur de François- Xavier Garneau quelques décennies auparavant4.Groulx est aussi en 1915, « le premier professeur d\u2019histoire du Canada à 4 Garneau, François-Xavier (1856).Abrégé de l\u2019histoire du Canada depuis sa découverte jusqu\u2019à 1856, Augustin Côté, Québec, 247 p. L\u2019Action nationale \u2013 Mars-Avril 2019 111 C o l l o q u e M a u r i c e - S é g u i n l\u2019Université Laval de Montréal5 ».Dès 1918, il écrit à ce sujet de l\u2019indépendantisme : « Nous occupons un imprenable pied-à-terre dans la province de Québec ; nous occupons un territoire qui a l\u2019unité géographique ; nous avons [\u2026] toutes les ressources qui assurent la force et l\u2019indépendance d\u2019une nation6 ».Dès après la Première Guerre mondiale donc, Lionel Groulx, dans un contexte où le loyalisme et le bon ententisme en découlant sont encore dominants chez les élites cana- diennes-françaises, met de l\u2019avant une théorisation de l\u2019indépendantisme où la Conquête de 1760 prend jusqu\u2019à un certain point toute l\u2019importance structurelle que Séguin, Frégault et Brunet lui donneront une génération plus tard.Pour qui connait bien l\u2019œuvre de Séguin d\u2019ailleurs ou, mieux, a suivi ses cours, on croirait par moments entendre ce dernier.Ainsi, Courtois nous met en évidence ce qu\u2019en pense Groulx dans les années 1920 : Loin d\u2019être un cadeau providentiel, la Conquête est une « catastrophe », une blessure grave qui frappe la jeune nation canadienne « en plein cœur de la période critique de la première croissance7 ».La Conquête entraîna le démantèlement de la Nouvelle-France, la subordination à une élite étrangère qui accapara tous les postes du gouvernement, de même que les commandes de l\u2019économie.Ce n\u2019est pas le fait d\u2019une méchanceté des Britanniques insiste Groulx, mais les conséquences défavorables qu\u2019induit la conquête étrangère.[\u2026] 5 Courtois, C.-P., op.cit., p.147.6 Groulx, Lionel (1977/1918).La confédération canadienne.Ses origines, Montréal, Stanké, p.243.Cité dans Courtois, C.-P., ibid., p.187.7 Groulx, Lionel (1977).Lendemains de conquête, Stanké, Montréal, p.35.Cité dans Courtois, C.-P., ibid., p.200. L\u2019Action nationale \u2013 Mars-Avril 2019 112 C o l l o q u e M a u r i c e - S é g u i n Groulx innove en mettant l\u2019accent sur les conséquences structurelles de la Conquête.La reconstruction se fit, mais l\u2019appauvrissement fut durable, surtout combiné à l\u2019exclusion qui découle du Serment du test et, surtout, de la situation coloniale.L\u2019annexion par le vainqueur de la guerre de Sept Ans fit reculer la colonie sur le plan de l\u2019émancipation : ses élites furent largement exclues du pouvoir et des rouages de l\u2019économie.Les nouveaux contacts commerciaux et financiers, nécessaires dans la nouvelle métropole, échappaient aux Canadiens.Groulx met ici à profit son apprentissage de l\u2019histoire économique, développé par son enseignement aux HEC.[\u2026] L\u2019originalité de l\u2019historien est aussi d\u2019étudier les effets de la Conquête à travers une approche globale de la société, non pas seulement constitutionnelle ou politique.[\u2026] Dans Lendemains de Conquête, il ne s\u2019agit donc pas de blâmer les Britanniques, mais de saisir les conséquences d\u2019une nouvelle donne.Il s\u2019agit de porter un regard lucide sur les réalités historiques, pas de cultiver des préjugés ou des haines8.Au sujet de Lionel Groulx, on peut argumenter que son indépendantisme est parfois en demi-teinte ou semble défaillant au cours de la génération qui suit, ce qui peut être contesté ou avalisé, tant son impressionnante productivité intellectuelle et son analyse amène souvent le chercheur-historien à pouvoir y trouver une ligne directrice, des nuances à ce sujet et parfois son contraire, tel que démontré à plusieurs égards par Gérard Bouchard en 20039.Entre autres, Charles- Philippe Courtois souligne que cet indépendantisme devient plus obscur pendant la période de censure et découle donc, nécessairement, dans le contexte canadien, de l\u2019oppression 8 8\u2013 Courtois, C.-P., ibid., p.200-201.Cité dans Bouvier, F., (2018).Résumé de lecture de Courtois, C.-P., ibid., L\u2019Action nationale, avril, vol.CVIII, no 4, p.112.9 Bouchard, Gérard (2003).Les deux chanoines, Boréal, Montréal, 313 p. L\u2019Action nationale \u2013 Mars-Avril 2019 113 C o l l o q u e M a u r i c e - S é g u i n entre autres intellectuelle de la libre expression des Canadiens français qui a cours au long de la Deuxième Guerre mondiale.Comme on le sait, celle-ci culmine avec une conscription en 1944 et son plébiscite à la clé de 1942, une entorse majeure à la bonne entente, justement, entre le Québec tout particulièrement et le Canada anglais.Homme de son temps comme nous tous, Lionel Groulx ne pouvait pas ne pas tenir compte de ce contexte, fut-il comme toujours profondément nationaliste, voire indépendantiste.C\u2019est dans ce contexte que, peu après, l\u2019école de Montréal dite néonationaliste émerge.Maurice Séguin Maurice Séguin fut un authentique maître à penser, plusieurs l\u2019ont dit ou écrit10.La base de son raisonnement historique est que la Conquête de 1760 constitue une défaite fondamentale qui met fin à un processus de colonisation normal d\u2019une colonie française en Amérique du Nord.Il vaut de porter attention à la synthèse qu\u2019il en fait : Ce Canada, qui étend son emprise commerciale et politique sur une immense partie du territoire nord-américain, du golfe du Saint-Laurent au golfe du Mexique, et surtout sur une partie importante du territoire au sud des Grands Lacs, est un obstacle à l\u2019expansion des colonies britanniques.Une des plus faibles colonisations entre en conflit avec la plus dynamique des colonisations d\u2019Amérique.Mal défendu par sa métropole, le Canada succombe finalement aux attaques concertées des colonies anglo-américaines et de la Grande-Bretagne.Pour ceux qui savent apprécier à sa juste valeur l\u2019indépendance nationale, cette conquête anglo-américaine est un désastre majeur dans l\u2019histoire du Canada français, une catastrophe qui arrache cette jeune colonie à son milieu protecteur et nourricier et l\u2019atteint dans son organisation comme peuple.Le Canada français ne sera plus seul.10 Bouvier, Félix (1997).\u201cInvitation à lire ou à relire Maurice Séguin\u201d, Bulletin d\u2019histoire politique, vol.5, no 3, p.94\u2013100. L\u2019Action nationale \u2013 Mars-Avril 2019 114 C o l l o q u e M a u r i c e - S é g u i n Sur le même territoire, dans ce Québec même, naît un deuxième Canada, une autre colonisation, anglaise cette fois, colonisation qui s\u2019imposera dès le début par sa suprématie politique et économique et qui, finalement, consolidera par le nombre cette suprématie en devenant majorité11.Comme on peut le constater à la lumière comparative des écrits évoqués de Groulx sur la Conquête de 1760, les positions de l\u2019un et l\u2019autre de nos historiens marquants de l\u2019historiographie québécoise que sont Lionel Groulx et Maurice Séguin ne sont pas si éloignées quant aux faits.C\u2019est d\u2019abord en ce sens que nous suggérons ici une filiation de base parce que pour l\u2019un comme pour l\u2019autre, la Conquête, ou plutôt la Défaite de 1760 a des effets structurants aux niveaux politique et économique, mais aussi social, voire culturel pour la suite de l\u2019histoire, de façon plus immédiate après 1760 pour Groulx et de manière davantage inéluctable pour Séguin.C\u2019est d\u2019ailleurs en ce qui touche la théorisation de ce que Groulx a produit de façon souvent empirique et très productive depuis les archives en faisant office d\u2019historien éveilleur de nationalisme sain et porteur que Séguin a laissé lui aussi sa marque à ce chapitre.Dès les études doctorales et la thèse qui en découle de Séguin, le lien avec Groulx et l\u2019analyse théorique amorcée ressortent, nous dit Jean Lamarre : Bien que Séguin ait rectifié, à l\u2019aide du facteur marché, les causes principales que Groulx avançaient pour expliquer « la déchéance incessante de notre classe paysanne » il n\u2019en rejoint pas moins la même conclusion essentielle.S\u2019il est normal que l\u2019exode rural, consécutif au développement de l\u2019économie, entraîne la prolétarisa- 11 Séguin, Maurice (1962/1968/1977).L\u2019idée d\u2019indépendance au Québec, genèse et historique, Boréal express, Trois-Rivières, p.12-13. L\u2019Action nationale \u2013 Mars-Avril 2019 115 C o l l o q u e M a u r i c e - S é g u i n tion d\u2019un secteur de la nation, il est par contre anormal que cette prolétarisation soit le lot de toute une nation.Arrivé à ce point, Séguin peut délaisser les phénomènes accessoires, et mettre en relief la cause centrale de l\u2019infériorité économique des Canadiens : « La cause profonde, persistante, inévitable du servage réside dans l\u2019Occupation britannique, en elle-même, indépendamment des modalités de celle-ci12.Ce prélude mène bientôt Séguin à rédiger ses fameuses Normes13 au fil de la décennie suivante surtout.Conçues afin d\u2019expliciter la thèse bientôt identifiée comme néona- tionaliste de leur auteur, les normes cherchent d\u2019abord à démontrer que la force d\u2019une collectivité se retrouve dans les possibilités qu\u2019elle a, dès l\u2019origine et tout au cours de son développement, d\u2019exprimer son agir (par soi) collectif qui est source majeure d\u2019épanouissement et d\u2019enrichissement.Advenant le cas où l\u2019agir (par soi) collectif est brimé, Séguin traite alors d\u2019oppression essentielle appauvrissante.En ce sens, une collectivité indépendante au sens plein du mot est maître d\u2019exprimer son agir (par soi) collectif surtout dans les domaines politique, économique et culturel, mais aussi social.Il n\u2019en va pas de même pour une nationalité satellite et, à plus forte raison, pour une nationalité annexée qui subit, à des degrés divers, des oppressions essentielles dans ces domaines.Ces oppressions sont soit directes, soit 12 Lamarre, Jean (1993).Le devenir de la nation québécoise selon Maurice Séguin, Guy Frégault et Michel Brunet (1944-1969), Septentrion, Sillery, p.129.Lamarre cite ici la thèse de Maurice Séguin La nation canadienne et l\u2019agriculture, soutenue en 1947, dans sa version originale, p.248.13 Pour une reproduction intégrale des Normes de Maurice Séguin, voir Comeau, Robert (dir.), (1987).Maurice Séguin, historien du pays québécois, VLB, Montréal, p.81-220 ; voir aussi Tousignant, Pierre et Madeleine Dionne-Tousignant (dir.), (1999).Les normes de Maurice Séguin, le théoricien du néo-nationalisme, Guérin, Montréal, 270 p. L\u2019Action nationale \u2013 Mars-Avril 2019 116 C o l l o q u e M a u r i c e - S é g u i n indirectes (et peuvent alors être considérées par Séguin comme des oppressions accidentelles), mais interfèrent inévitablement sur les autres aspects de la vie collective par l\u2019interaction continuelle intervenant entre ces différents volets.Malgré le fil conducteur important noté quant à l\u2019importance de la Défaite de 1760 entre Groulx et lui-même, Séguin n\u2019en rompt pas moins jusqu\u2019à un certain point avec l\u2019historiographie en général et Groulx en particulier en mettant l\u2019accent non pas sur les hommes, mais sur les structures d\u2019une société donnée afin d\u2019expliquer et interpréter les événements de l\u2019histoire ; en utilisant en quelque sorte une grille explicative.Pour Séguin, l\u2019autodétermination d\u2019une société est le bien suprême de ce qui peut alors véritablement être considéré comme une nation.L\u2019absence de cette autodétermination, ou de cette indépendance, est un mal absolument radical.Quant à l\u2019indépendance à deux, c\u2019est une impossibilité et être annexé à un peuple indépendant n\u2019est pas être indépendant, car l\u2019annexion provoque la médiocrité générale collective14.De cela découle entre autres chez Séguin une analyse en profondeur du nationalisme qui est « la volonté [\u2026] d\u2019être maître chez soi15 », ce qui découle fondamentalement de « cette tendance générale de toute société [\u2026] de maîtriser et de réussir sa vie collective selon sa fin propre16 ».Ainsi, Séguin nous enseigne que dans une relation fédéraliste, on ne peut occulter que l\u2019on retrouve un groupe majoritaire (le Canada anglais) et un groupe minoritaire (le Canada fran- 14 Les normes de Maurice Séguin sont ici reproduites et interprétées par Jean Lamarre, op.cit., p.157.15 Ibid., p.159.16 Les normes de Maurice Séguin dans Tousignant, P.et M.Dionne- Tousignant, op.cit., p.162. L\u2019Action nationale \u2013 Mars-Avril 2019 117 C o l l o q u e M a u r i c e - S é g u i n çais ou le Québec), ce qui conduit à l\u2019oppression essentielle du second.Tout cela amène Séguin à noter qu\u2019il s\u2019agit là du « drame des deux impossibles et de l\u2019inévitable survivance dans la médiocrité17 ».À notre avis, ce dernier passage est bien évocateur d\u2019un pan important de la pensée de Maurice Séguin qui a beaucoup marqué à la fois son œuvre et ce que ses disciples en ont perçu et relayé par la suite.En fait, c\u2019est tellement pessimiste en effet que cela, en soi, rehausse l\u2019œuvre d\u2019ensemble de Groulx qui, dès les années 1920, se voulait un visionnaire plus juste de l\u2019avenir du Québec, vu de 2018, en prônant par exemple l\u2019interventionnisme de l\u2019État québécois pour préparer entre autres le volet économique à cette indépendance nationale prévue dans un demi-siècle18.Quoi qu\u2019il en soit, il n\u2019en demeure pas moins que Séguin saura convaincre les historiens Guy Frégault et Michel Brunet, puis bien d\u2019autres observateurs de la justesse de ses analyses : ce sera l\u2019école dite de Montréal.Guy Frégault, Michel Brunet et l\u2019école de Montréal Dès le début de sa carrière dans les années 1940 et au tournant des années 1950, Frégault est prêt, si on peut le dire ainsi, à s\u2019opposer à plusieurs interprétations bonne-enten- tistes de l\u2019histoire du Canada, d\u2019une part et à rencontrer intellectuellement les normes de Maurice Séguin peu après, d\u2019autre part.Voyons cette prémisse : « Aux anciens historiens, souvent satisfaits de l\u2019éloquence et de la littérature, il importe maintenant d\u2019opposer une réaction résolument intellectuelle.C\u2019est là le seul moyen qui reste à l\u2019ouvrier de 17 Passage tirés des archives de Maurice Séguin dans Lamarre, J., op.cit., p.414 et 440.18 Courtois, C.-P., op.cit., p.212 à 215. L\u2019Action nationale \u2013 Mars-Avril 2019 118 C o l l o q u e M a u r i c e - S é g u i n l\u2019histoire, quel qu\u2019il soit, d\u2019être égal à sa tâche et de travailler efficacement pour la culture19 ».Aussi, en 1944, dans La Civilisation de la Nouvelle-France20 Frégault a déjà bien compris ce qu\u2019est 1760 : « La Conquête, fut, on doit le dire, la pire aventure que nous ayons subie.Ce qu\u2019il y a de providentiel, c\u2019est que la nation ne soit pas morte [\u2026] en 1760, nous étions défaits, c\u2019est-à-dire brisés, désorbités et désaxés.La conquête n\u2019a rien créé chez nous.Elle a défait21 ».Comme on peut le constater, le lien entre Groulx (providentiel) et Séguin (la Conquête, une défaite fondamentale) est bel et bien présent ici.Toutefois, sous l\u2019influence de Séguin, Frégault chemine et ils en viennent à heurter Groulx.Voyons une analyse qui l\u2019illustre : Alors qu\u2019une définition culturelle de la nation permettrait de représenter le devenir de la nation sous le sceau de la continuité, une représentation structurelle la place sous le signe d\u2019une discontinuité radicale : de normale qu\u2019elle était à l\u2019origine, la nation canadienne est devenue anormale au moment où, à la suite de la Conquête, elle a perdu la maîtrise de ses cadres politiques et économiques.D\u2019instrument d\u2019épanouissement, l\u2019histoire est devenue une source de lucidité.Pour Groulx et les tenants de l\u2019histoire éclatante, pour qui l\u2019histoire est une fidélité, cette entreprise d\u2019objectivité, qui débouche sur un élargissement et un approfondissement de la réalité nationale, sera perçue comme une tentative incompréhensible d\u2019avilir notre passé22.En somme, en adhérant à l\u2019interprétation de Séguin qui affirme que la Conquête a fait des Canadiens deve- 19 Texte « peu connu » de Frégault, reproduit dans Lamarre, J., op.cit., p.239.20 Frégault, Guy (1944).La Civilisation de la Nouvelle-France (1713-1744), Pascal, Montréal, 285 p.21 Ibid., reproduit dans Lamarre, J., op.cit., p.257.22 Ibid., p.279. L\u2019Action nationale \u2013 Mars-Avril 2019 119 C o l l o q u e M a u r i c e - S é g u i n nus Canadiens français, une société anormale, Frégault démontre qu\u2019avant cette conquête, la société canadienne est une nation normale, certes encore une colonie, mais de plus en plus différente de la française.Elle aurait été naturellement en mesure, à l\u2019image des treize colonies devenues les États-Unis par rapport à la Grande-Bretagne, de s\u2019en séparer et de devenir une nation distincte.À cet égard, Séguin et Frégault se complètent mutuellement.Pour sa part, l\u2019historien Michel Brunet, spécialiste au départ de l\u2019histoire des États-Unis et conscient de ce fait du « rôle d\u2019une métropole nourricière dans l\u2019organisation d\u2019une société coloniale », puis insatisfait « des explications fournies par les historiens, les sociologues et les économistes » était prêt, de son aveu même, « à recevoir le message de Maurice Séguin23 » et à ainsi compléter une équipe avec lui.Par la suite, Brunet se fera le porte-parole de Séguin.Dorénavant, Brunet s\u2019évertue à expliquer sur nombre de tribunes (journaux, radio, conférences universitaires et autres) la pensée économique de Séguin, celle-ci découlant conséquemment sur les aspects politique, social et culturel, tel que vu.De cette façon, l\u2019indéniable infériorité économique des Canadiens français des années 1950 est « une conséquence directe de la Conquête, [tout] en faisant ressortir que celle-ci les a amenés à développer une conception tronquée de la vie économique et à entretenir d\u2019étranges illusions sur eux-mêmes24 ».Cependant, Brunet se détache de Séguin, pour qui le sort politique du Canada français est scellé en 1840 avec l\u2019Acte d\u2019union et se rapproche ainsi de Groulx en considérant que la création du gouvernement du Québec en 1867 constitue le fait le plus marquant depuis la Conquête, 23 Texte de Michel Brunet relatant une rencontre Séguin-Brunet à l\u2019automne 1949, dans Lamarre, J., ibid., p.381.24 Ibid., p.382. L\u2019Action nationale \u2013 Mars-Avril 2019 120 C o l l o q u e M a u r i c e - S é g u i n compte tenu de l\u2019importance que l\u2019état a pris dans le monde moderne.Toutefois, Brunet déplore que le gouvernement du Québec « n\u2019a jamais pris ses responsabilités en tant que gouvernement national des Canadiens français25 ».Par ailleurs, le « pessimisme » de Maurice Séguin et ce qu\u2019en relaie Frégault dans ses écrits ont fait en sorte de les éloigner du vieux maître, Lionel Groulx, au long des années 1950.Michel Brunet conserve plus longtemps que les deux autres une relation cordiale avec Groulx26.Toutefois, les critiques de Brunet envers le nationalisme traditionnel se font de plus en plus virulentes et visent, sans le nommer, le prêtre-histo- rien en traitant des « Trois illusions de la pensée canadienne- française qui a connu deux moutures, la première fustigeant l\u2019agriculturisme, l\u2019anti-impérialisme et le canadianisme en 1954 puis l\u2019agriculturisme, l\u2019antiétatisme et le messianisme trois ans plus tard27.» Dans la même foulée, Brunet va plus loin et attaque directement Groulx puis son nationalisme de fond et de cœur : Leurs conceptions économicosociales ont été fausses ou tronquées [\u2026] parce qu\u2019ils étaient membres d\u2019une nation démolie et asservie et non pas parce qu\u2019ils étaient nationalistes.[\u2026] l\u2019émotion nationaliste les a trompés.Ils se sont imaginé que les Canadiens français avaient puisé dans leur foi catholique et dans leur innéité françaises la force de triompher contre leur malheureux destin de peuple subjugué28.25 Ibid., p.405.26 26\u2013 Courtois, C.-P., op.cit., chapitre 35, p.515 à 540.27 Ibid., p.531.Courtois cite ici Michel Brunet, « Trois dominantes de la pensée canadienne-française, l\u2019agriculturisme, l\u2019antiétatisme et le messianisme », dans La présence anglaise et les Québécois, Les Intouchables, Montréal, 2009, p.128-129, note 270.28 Idem. L\u2019Action nationale \u2013 Mars-Avril 2019 121 C o l l o q u e M a u r i c e - S é g u i n Conclusion Par-delà le fait, ou par-dessous, c\u2019est selon, que la ferveur religieuse est en baisse accélérée dans le Québec des années 1950 puis surtout 1960 et que cela marque nettement les relations et ce qu\u2019en percevront leurs contemporains entre Groulx et ses anciens disciples Séguin, Frégault et Brunet, il demeure que ce sont les conséquences inéluctables de la Conquête, ou Défaite disions-nous, de 1760 pour ces derniers qui irritent le plus Lionel Groulx conceptuel- lement.C\u2019est particulièrement vrai pour les suites de cette Défaite ; voyons ce qu\u2019il en est : Je crois ne m\u2019être jamais caché les terribles méfaits de la catastrophe de 1760.[\u2026] Mais j\u2019ai toujours cru à une certaine grandeur de notre histoire, après comme avant la suprême défaite.Je me suis appuyé là-dessus pour inculquer, si possible, à notre petit peuple, un peu de fierté et le débarrasser de son esprit de vaincu29.Cela étant, le trio Séguin, Frégault, Brunet a été perçu comme ayant amené une profonde rupture avec l\u2019historiographie traditionnelle.Ils apportent certes, en particulier Maurice Séguin, une analyse structurelle de la Défaite de 1760 et de ses conséquences.Les Canadiens, devenus Canadiens-français, puis Québécois sont une nation minoritaire qui ne peut agir à sa pleine mesure collectivement par elle-même, ce que seule l\u2019indépendance pourrait résoudre en effet.Néanmoins, cela ne nous soustrairait pas au danger que le Québec, « une fois souverain, [devienne] une nation satellite, à l\u2019exemple d\u2019ailleurs du Canada actuel vis-à-vis des États-Unis.Mais cette nation nouvelle aurait au moins l\u2019immense avantage d\u2019être dotée de l\u2019autonomie interne 29 Ibid., p.526, Courtois cite ici Groulx, Lionel (1970).Mes mémoires, Tome IV, Fides, Montréal, p.356 et 357. L\u2019Action nationale \u2013 Mars-Avril 2019 122 C o l l o q u e M a u r i c e - S é g u i n et externe et d\u2019être présente par elle-même au monde30 », tel que le conclue avec justesse l\u2019œuvre importante de Jean Lamarre (1993).Tout cela n\u2019aurait sans doute pas été possible, et à bien des niveaux, sans le travail préalable et les décennies de labeur amoureux de son peuple du grand animateur de fierté nationale que fut Lionel Groulx.Ce que le Québec est devenu, malgré l\u2019indéniable oppression essentielle vécue, dans une foule de domaines (en particulier culturel, économique et social) n\u2019eut sans doute pas été possible non plus sans son travail de pionnier.En fait, concluons en disant qu\u2019en définitive, ces quatre historiens sont les indispensables piliers de cette école de Montréal si importante à l\u2019historiographie québécoise nationaliste.Ce faisant, une saine et nécessaire filiation se retrouve en harmonie.q 30 Lamarre, Jean, op.cit., p.490.Lamarre cite ici Lafleur, Bruno, « Introduction », Lionel Groulx, L\u2019appel de la race, Montréal, Fides, (1922), 1956, p.14-15. 123 Colloque Maurice-Séguin De prime abord et en se laissant porter par l\u2019air du temps, il serait facile et tentant d\u2019expédier la thématique du colloque et de régler le sort de l\u2019œuvre de Maurice Séguin.À l\u2019heure où l\u2019indépendantisme semble battre de l\u2019aile et que son destin peut paraître lié à celui du Parti québécois qui, après en avoir absorbé les premières moutures modernes (RIN), s\u2019est montré incapable de l\u2019assumer, la thèse de Maurice Séguin ayant l\u2019air non seulement fondée, mais indépassable.L\u2019impuissance serait notre lot.La vie politique tiendrait depuis la Conquête du parcours d\u2019un Sisyphe tantôt inquiet, tantôt naïf quand il n\u2019est pas résigné.On connaît le verdict : l\u2019indépendance est nécessaire, mais impossible, les Anglais sont nos maîtres.Vue, nommée et regardée en face froidement par un historien dont la stature évoque davantage celle du volcan endormi que de l\u2019icône souffreteuse, la domination au fondement du régime et déterminant notre existence nationale depuis 1760 serait en quelque sorte un horizon non seulement politique, mais intellectuel.Du fait à la norme, une continuité se serait formée et donnerait à notre histoire sa trame événementielle et son intelligibilité.La lecture séguiniste, dès ses premières formulations, a été accueillie sur le fond d\u2019une polémique Robert Laplante* L\u2019indépendantisme est-il une affaire de perdants ?* Sociologue, directeur de L\u2019Action nationale. L\u2019Action nationale \u2013 Mars-Avril 2019 124 C o l l o q u e M a u r i c e - S é g u i n pour ainsi dire fondamentale, opposant les interprétations volontaristes aux penchants défaitistes, non seulement des protagonistes de notre histoire, mais encore, et surtout, de ses interprètes.On connaît les jugements de Groulx sur le défaitisme et le pessimisme de celui qu\u2019il voyait gagner en influence dans un milieu et des institutions qu\u2019il avait appelé de tous ses vœux, les voyant comme autant de jalons dans la longue quête de l\u2019existence nationale.Cette opposition renvoie, on s\u2019en doute bien, à des positions théoriques aussi bien qu\u2019éthiques sur la nature et la place du volontarisme en histoire, sur le poids des déterminations et les limites de l\u2019action.Séguin lui-même, pour peu qu\u2019on le lise et lui concède une ironie dont les contemporains le savaient capable, est sans doute resté partagé entre les diverses combinaisons possibles des figures de cette opposition.Affirmant au moins autant que concluant, au terme d\u2019une démonstration accablante, que le Canada avait fait du peuple du Saint-Laurent la nation annexée la mieux entretenue du monde, Séguin, on le sait, craignait autant qu\u2019il constatait que l\u2019horizon culturel et politique risquait de se caractériser par le consentement à la médiocrité provinciale.Selon qu\u2019on le lise avec des lunettes volontaristes ou plus déterministes, son interprétation du destin national fera l\u2019effet d\u2019un aiguillon douloureux ou celui d\u2019un soporifique efficace à produire l\u2019engourdissement collectif et la résignation.Cette ambivalence serait autant le fait de la grille séguiniste elle-même qu\u2019un trait fondamental de la culture politique qu\u2019il tente de cerner.D\u2019une certaine manière, on peut dire que la tension dramatique au fondement de l\u2019œuvre de Séguin est tout entière exprimée dans un effort éperdu pour comprendre et neutraliser les ravages de l\u2019impuissance consentie.Séguin veut bien croire à l\u2019action des hommes, mais il refuse de L\u2019Action nationale \u2013 Mars-Avril 2019 125 C o l l o q u e M a u r i c e - S é g u i n toutes ses forces de céder aux sirènes de l\u2019idéalisme, il ne veut pas céder aux pulsions qui pourraient conduire au prophétisme un peuple déjà si sensible à la puissance symbolique des utopies compensatoires.Cette tension aura été extrêmement difficile à soutenir et nombreux sont ceux de ses épigones qui ont été incapables de la maintenir comme moteur de la pensée.On pense en particulier à ce qu\u2019en aura donné la lecture d\u2019un Denys Arcand se complaisant dans la joie mauvaise de constater que le confort l\u2019emporte sur le dépassement, que son moelleux engourdissement suffit à convaincre tout un peuple de mariner dans la petitesse du rêve consumériste.On pense aussi à cette lecture bon chic bon genre d\u2019un François Ricard, rentier mcgillien, si heureux de l\u2019existence de province1, de la vie en mode mineur qui aide à s\u2019imaginer délesté de soi-même et du poids du monde.Et pourtant, même décrété, le congé de tragique n\u2019en fait pas disparaître le poids et la charge érosive.Malgré son évidente adhésion à une certaine posture séguiniste, celle qui penche du côté des déterminismes et qui a les allures du défaitisme, un Arcand, par exemple, ne parvient pas toujours à réprimer un ressentiment épisodique que lui inspire le fait d\u2019être né et de pratiquer son art dans une société trop petite, qui limite l\u2019expression de son talent et l\u2019oblige à se dépatouiller avec un localisme qui l\u2019englue.Il ne sera pas le dernier à déplorer que son peuple ne l\u2019ait pas mérité.Lucien Bouchard aussi trouvait récemment2 que son peuple ne lui avait pas donné l\u2019occasion d\u2019être un grand homme.1 François Ricard, Mœurs de province.Montréal, Boréal, 2014.2 http://mi.lapresse.ca/screens/bd7899a7-3529-470b-903a- b9eafeec2eaa__7C___0.html L\u2019Action nationale \u2013 Mars-Avril 2019 126 C o l l o q u e M a u r i c e - S é g u i n Le défaitisme n\u2019est pas tant une caractéristique de l\u2019œuvre de Séguin et, jusqu\u2019à un certain point, son héritage dans l\u2019histoire de la pensée, qu\u2019un résultat de ce qu\u2019aura laissé dans la vie intellectuelle le caractère inachevé et fragmentaire de son œuvre.Plus que tout autre avant lui, il aura tenté de cerner le caractère et le rôle fondamental de la domination dans la formation de la représentation de soi-même et de l\u2019action, y compris de l\u2019action volontaire cherchant à y échapper.Jacques Ferron, son contemporain, aura lui aussi exploré ces avenues de pensée, tentant, de contes en historiettes à déceler ce qu\u2019il pouvait y avoir de subversif à tirer du fait d\u2019avoir grandi sous la botte du Conquérant.Mais dans un cas comme dans l\u2019autre, l\u2019ambivalence pour ainsi dire consubstantielle à une vision du monde cherchant à penser dans un ordre perçu comme enfermement rend difficile son dépassement alors même que la réalité politique semble non seulement lui faire écho, mais bien la confirmer.C\u2019est pourtant la tâche à laquelle nous sommes pour ainsi dire « condamnés » pour peu que nous tentions de penser l\u2019avenir autrement qu\u2019en éternel recommencement.Et Séguin peut nous aider à dépasser Séguin, à la condition expresse de nous efforcer de le penser dans ce qu\u2019il y a de fécond dans son ambivalence et non pas en tentant de la réduire.Volontaire et défaitiste, confiant et pessimiste, Séguin l\u2019est simultanément et tout à la fois.Pour cela, il faut distinguer deux registres d\u2019interprétation et situer la portée des concepts séguinistes dans chacun de ceux-là.Ils ont beau être reliés et renvoyer l\u2019un à l\u2019autre, chez Séguin, le registre théorique et le registre politique ne sont pas traités avec le même degré d\u2019ambivalence, si l\u2019on peut dire.Les découpages théoriques clairs ne sont pas nécessairement suivis d\u2019une programmatique univoque, comme le voudrait une approche volontariste.Pour penser la domination, Séguin parvient à s\u2019arracher à la représentation ambivalente que s\u2019en L\u2019Action nationale \u2013 Mars-Avril 2019 127 C o l l o q u e M a u r i c e - S é g u i n sont faite les acteurs historiques du Canada français.Leur ambivalence, pour réelle qu\u2019elle soit, n\u2019est pas un fait causal, mais bien un résultat.La Conquête est un fait dur et Séguin constate que l\u2019historiographie aussi bien que les acteurs ont tenté de l\u2019adoucir par une représentation de leur action qui n\u2019appartenait pas tant à leur capacité d\u2019initiative qu\u2019à la marge de manœuvre qui leur était consentie par le régime et ce qu\u2019il tolérait non seulement comme gestes, mais encore et surtout comme modèles d\u2019action recevables.Dans cette perspective, les gains et progrès ne peuvent être interprétés du seul point de vue du sujet historique canadien-français.C\u2019est là le point de départ du travail théorique de Séguin.Pour nourrir une compréhension globale de la situation historique de la nation il lui faut en saisir la dynamique de développement en dégageant ce qui, dans chacun de ses moments et à chacune de ses transformations, redéfinit la relation dominant-dominé et modifie en retour l\u2019action historique telle qu\u2019elle est représentée et pratiquée par chacun des deux protagonistes.C\u2019est la notion fondamentale de « l\u2019agir par soi » qui lui fournira la clé de lecture pour rendre compte, sur le plan théorique, de la dynamique d\u2019évolution de la situation historique de la nation, et sur le plan politique, d\u2019en comprendre et déchiffrer la traduction programmatique par les acteurs eux-mêmes.C\u2019est faute d\u2019établir le rôle fondamental de l\u2019aspiration à l\u2019agir par soi dans le fonctionnement de la dynamique historique que les historiens, aussi bien que les acteurs, peuvent être amenés à confondre causes et effets et à se laisser en quelque sorte « berner » par une lecture téléologique de l\u2019histoire nationale.Sur le pan politique cette confusion a entrainé une lecture « continuiste » et linéaire du régime et des luttes qui s\u2019y sont déployées, hypertrophiant, de fait, la « lutte pour les droits », en faisant la trame du récit historique et la clé de compréhension de la dynamique politique. L\u2019Action nationale \u2013 Mars-Avril 2019 128 C o l l o q u e M a u r i c e - S é g u i n Refusant tout exceptionnalisme et toute linéarité dans la lecture du parcours de la nation, Séguin pose l\u2019agir par soi comme une caractéristique fondamentale de toute société « normale ».La notion apparaît chez lui à la fois comme une « aspiration » inhérente à l\u2019existence nationale et comme un concept explicatif pour comprendre sa dynamique évolutive.C\u2019est en recourant à certains concepts de la sociologie politique récente qu\u2019on peut mieux saisir à la fois l\u2019ambition théorique de Séguin et l\u2019originalité de sa contribution à l\u2019histoire de la pensée aussi bien qu\u2019à la connaissance de l\u2019histoire nationale.On peut trouver avec ces concepts les outils pour mieux comprendre l\u2019ambition de Séguin et pour le dépasser en assumant les acquis de sa démarche.L\u2019agir par soi, on le sait, fournit à Séguin un principe explicatif fondamental.Il y voit une caractéristique inhérente à toute société normale.À toute société, pourrait-on dire en recourant au concept d\u2019auto institutionnalisation.Car l\u2019agir par soi chez Séguin, renvoie non pas à une espèce de téléologie qui en ferait le vecteur de développement (une recherche tendue vers le plein épanouissement), mais bien à une force systémique.Vue avec les outils de la sociologie politique, l\u2019agir par soi, ce n\u2019est, ni plus ni moins, que la force motrice d\u2019une société vue comme système ouvert, comme un principe organisateur des moyens et finalités mobilisés pour se construire, s\u2019adapter, voire se reconstruire.Dans cette perspective, pas étonnant que la privation de l\u2019agir par soi représente pour Séguin, l\u2019oppression essentielle.Elle renvoie à une entrave majeure qui joue un rôle fondamental dans le devenir.Cette entrave empêche ou fausse la capacité pour la nation de se définir et se construire comme elle l\u2019entend, c\u2019est-à-dire en contrôlant les ressources à sa disposition pour se situer et s\u2019inscrire dans le monde, en l\u2019occurrence ici, pour définir ses rapports avec le Canada, avec le régime qu\u2019il impose et les filtres qu\u2019il dresse entre la nation canadienne-française et le monde. L\u2019Action nationale \u2013 Mars-Avril 2019 129 C o l l o q u e M a u r i c e - S é g u i n En toute logique, cette entrave pervertit la capacité de reproduction sociale, elle enraye la capacité de socialisation.La nation ne peut se projeter et se reproduire lorsqu\u2019elle est privée des moyens de réaliser une socialisation intégrale, une socialisation où elle est à elle-même la référence et où ses codes sont ceux-là qui organisent la représentation du devenir et des possibles.C\u2019est le fondement de la logique de consentement à la minorisation.La privation de l\u2019agir par soi impose donc une représentation clivée de soi-même.Elle provoque la distorsion du politique qu\u2019elle ramène à un univers hétéronome avec lequel la nation doit composer.Sa dynamique évolutive ne repose pas d\u2019abord sur ses choix propres, sur ce qu\u2019elle peut décider en pleine autonomie, mais bien sur la manière et la capacité qu\u2019elle a de composer avec ce qui, de l\u2019extérieur, conditionne et détermine ses choix, la majorité étrangère.Tel est le sens et la portée de la notion d\u2019annexion.C\u2019est une forme de domination particulièrement insidieuse, car elle fonctionne par détournement de sens, par logique de diversion.La nation annexée est en quelque sorte piégée dans une représentation d\u2019elle-même qui la force à intérioriser ses contraintes, à ne plus les percevoir comme telles.Pis encore, cette intériorisation l\u2019amène à se représenter elle-même et ses moyens d\u2019action dans une logique qui la détermine de l\u2019extérieur.La rhétorique politique de la décolonisation aura désigné cette action politique hétéronome comme expression d\u2019une nation qui se voit avec le regard de l\u2019Autre.Le passage de Canadien français à Québécois a désigné une tentative de se définir par soi-même et non pas par rapport à un autre, le Canadian qui, lui, ne se dédouble pas.Le glissement qui s\u2019est lentement effectué du Québécois vers le Québécois francophone pour désigner le noyau majoritaire qui a tenté de s\u2019arracher à ce dédoublement est un révélateur puissant de la régression nationale.Voilà désormais que l\u2019aspiration à L\u2019Action nationale \u2013 Mars-Avril 2019 130 C o l l o q u e M a u r i c e - S é g u i n se poser comme sujet unifié se dilue dans la représentation dédoublée.Le retour au statut explicite de minoritaire et, pis encore, l\u2019effort pour le présenter comme projet politique ne peut signifier que le consentement à une représentation de l\u2019action diminuée, un renoncement à l\u2019aspiration à l\u2019agir par soi.Dans la dynamique politique actuelle, prôner cette désignation ou celle du retour à Canadien français, cela revient à se faire promoteur d\u2019un consentement à vivre selon des finalités imposées, à composer avec un ordre plutôt qu\u2019à le combattre3.Séguin a consacré des pages remarquables à la déconstruc- tion de cette logique tordue de l\u2019action hétérodéterminée, du politique qui tente de penser la nation en faisant l\u2019impasse sur la privation de l\u2019agir par soi.Toujours, sa démonstration repose sur la conjugaison de deux registres, celui des faits et celui des représentations.L\u2019oppression essentielle renvoie chez lui d\u2019abord à la réalité objective de ce qui détermine les conditions matérielles d\u2019existence de la nation : le nombre, la richesse, la propriété, bref ce qui constitue l\u2019infrastructure.Elle renvoie aussi et presque simultanément \u2013 dans une boucle de rétroaction \u2013 à l\u2019univers symbolique.L\u2019oppression essentielle, pour Séguin, est aussi un fait de représentation.Ce fait, dira-t-il, a conduit à une mésinterprétation du régime, du fédéralisme, à une analyse erronée de sa nature et de son fonctionnement.Ce qui a été conçu et vécu sur le plan politique comme une programmatique de la quête d\u2019autonomie y apparaît, à la lumière d\u2019une analyse basée sur la notion 3 Yvan Lamonde a insisté avec raison, dans une intervention récente dans Le Devoir, pour souligner que le changement de désignation renvoie nécessairement à un projet politique.Ce projet ne peut être que celui de l\u2019adhésion au multiculturalisme puisque la désignation ramènerait la nation oblitérée au statut de communauté clivée en lutte pour se tailler une place dans le processus de socialisation canadian.Sa reproduction sociale ne relève plus de sa propre capacité d\u2019auto- institutionnalisation, elle reste déterminée par ce que le dispositif auto-instituant du Canada autorise et tolère, comme le révèle déjà la position sur la laïcité et sur les règles d\u2019immigration. L\u2019Action nationale \u2013 Mars-Avril 2019 131 C o l l o q u e M a u r i c e - S é g u i n d\u2019oppression essentielle, comme le contraire de ce qu\u2019en ont pensé et en pensent les acteurs.Les indépendantistes s\u2019agitent dans une cage dont ils ne perçoivent pas les barreaux.En négligeant, par intention ou aveuglement, de placer l\u2019agir par soi au fondement de l\u2019analyse, le mouvement national se laisse entrainer dans une confusion qui est le produit même de ce qu\u2019il cherche à expliquer.Dans l\u2019analyse séguiniste, la privation de l\u2019agir par soi produit une confusion qui charpente l\u2019agir des acteurs et cette confusion c\u2019est celle qui fait paraître pour une quête de la liberté ce qui relève, en fait, des variations de la marge de manœuvre accordée par le régime et acceptée ou contestée par la nation annexée.La représentation de l\u2019action véhiculée par les analyses historiques reste, à ses yeux, prisonnière des points de vue des acteurs en ce qu\u2019elle repose plus ou moins implicitement sur un schéma linéaire qui définirait le parcours historique comme une progression vers toujours plus d\u2019autonomie, progression qui, à terme, conduirait à la pleine émancipation.C\u2019est pour avoir dévoilé cette illusion que l\u2019analyse de Maurice Séguin s\u2019est méritée l\u2019étiquette de vision pessimiste de l\u2019histoire nationale.Confondre l\u2019autonomie et la liberté n\u2019est possible qu\u2019à la condition de gommer la différence fondamentale dans la représentation de l\u2019action.Pour le dire avec une brutalité dans les termes qui n\u2019aurait sans doute pas déplu à Séguin, on peut dire que son analyse amène à considérer la quête d\u2019autonomie comme une quête autorisée.Elle ne sape pas les bases du régime, elle en conforte et la légitimité et le fonctionnement.Le nationalisme qu\u2019elle nourrit ne peut conduire à la plénitude d\u2019une société normale.Il perpétue une privation essentielle, celle du contrôle sur les finalités ultimes et, du coup, il nourrit une définition de soi qui, portée et relayée dans la socialisation, conduit à une représentation diminuée de l\u2019existence collective, nationale. L\u2019Action nationale \u2013 Mars-Avril 2019 132 C o l l o q u e M a u r i c e - S é g u i n Le dévoilement analytique, faut-il dire, reste lui-même dans l\u2019univers de la représentation et à lui seul ne suffit pas à faire disparaître la réalité objective, les entraves matérielles que dresse le régime pour contenir l\u2019agir par soi.L\u2019analyse séguiniste, si elle a pointé les enjeux de la représentation de soi et nourri ce qui deviendra le néonationalisme, ce courant idéologique qui a remis en cause le consentement à la minorisation, n\u2019est pas parvenu à en saper le schéma de base de la représentation de l\u2019action.Pointant la rupture dans la nécessité de penser la nation comme une majorité subjuguée, l\u2019analyse séguiniste a certainement contribué au renouvellement du nationalisme.Mais ce gain dans la représentation ne s\u2019est pas accompagné du renouvellement du schéma de représentation de l\u2019action.Le politique est resté à demi-englué dans le symbolique.Les enjeux relatifs aux transformations des conditions matérielles d\u2019existence et de fonctionnement du régime fédéral n\u2019ont pas été abordés avec un modèle d\u2019action centré sur l\u2019agir par soi.Le néonationa- lisme est resté prisonnier du modèle linéaire, il a pensé le combat national comme progression de l\u2019autonomie, comme élargissement de la marge de manœuvre et non comme redéfinition de l\u2019action et redécoupage de l\u2019espace politique.Pour commencer à comprendre comment cela a pu se produire alors même qu\u2019on attribue un rôle fondateur aux analyses séguinistes, il faut revenir à ce qui a déclenché chez lui le travail théorique.C\u2019est en revenant à ses premières analyses sur le statut de l\u2019agriculture et à l\u2019influence des travaux d\u2019Esdras Minville que peut être mieux abordée et comprise la dérive logique et politique qui a défini la matrice politique du mouvement national s\u2019en inspirant.Le citant sans toutefois trop s\u2019en réclamer, Séguin, réfléchissant sur le rôle de l\u2019agriculture, entreprend de l\u2019aborder sous son angle le plus élémentaire, celui dans lequel elle s\u2019est donnée pour la société canadienne : la colonisation.En pays neuf sur L\u2019Action nationale \u2013 Mars-Avril 2019 133 C o l l o q u e M a u r i c e - S é g u i n lequel il a fallu faire de la terre, l\u2019agriculture en Nouvelle- France signifie jeter les bases d\u2019un système économique.La mise en valeur du sol ne fait pas seulement qu\u2019assurer des moyens de subsistance, elle donne forme et assise à une structure de peuplement et à un circuit d\u2019échanges.En ce sens, la colonisation telle qu\u2019elle s\u2019élabore vise la construction d\u2019une société complète, le développement complet du pays à faire.Minville la désigne comme la colonisation intégrale.Il l\u2019oppose à la colonisation « diminuée » qu\u2019il présente comme un résultat de la Conquête.Pour Minville, l\u2019agriculture est alors devenue une voie de relégation dans laquelle les colons ont été refoulés.Il ajoutera que ce refoulement s\u2019est également accompagné d\u2019une vision pour ainsi dire ratatinée de l\u2019agriculture elle-même, une vision centrée et pratiquement réduite à la seule subsistance.Pour lui, l\u2019infériorité économique des Canadiens français ne tient pas d\u2019abord à un fait de mentalité \u2013 une quelconque prédilection pour la vocation agricole \u2013 mais bien à un fait de structure.On reconnaîtra là l\u2019armature essentielle du travail qu\u2019amorce Séguin.Alors que ce dernier plongera dans l\u2019analyse des conséquences historiques \u2013 aussi bien dans l\u2019ordre du réel que dans le domaine de la pensée \u2013, Minville n\u2019aura de cesse de chercher à comprendre les causes de l\u2019infériorité par un travail de théorisation tout en s\u2019efforçant de le garder rivé sur une programmatique d\u2019émancipation.Il sait et démontre, raisonnement économique à l\u2019appui, que la colonisation diminuée \u2013 qui a condamné les Canadiens français à essaimer de terre en terre pour absorber leur démographie et à toujours tenter de gagner sur la forêt des terres qu\u2019ils n\u2019ont pas de moyens de mettre en valeur \u2013 est une impasse.Il cherche une voie de développement qui pourrait conduire à la colonisation intégrale.Dans les termes de Séguin, cette recherche se désigne comme tentative pour échapper à l\u2019oppression essentielle. L\u2019Action nationale \u2013 Mars-Avril 2019 134 C o l l o q u e M a u r i c e - S é g u i n Hormis la référence du départ et l\u2019amorce du travail par une réflexion sur le statut et le rôle de l\u2019agriculture, assez curieusement, le travail des deux hommes n\u2019a pas connu de convergence, chacun poursuivant sa démarche sans pratiquement jamais plus citer les travaux de l\u2019autre.Une première comparaison des deux démarches ouvre pourtant sur une lecture particulièrement éclairante.Elle permet de bien saisir le rôle et la portée des représentations de l\u2019action dans le destin ultérieur des œuvres de l\u2019un et de l\u2019autre.Ces représentations ont littéralement défini les deux pôles autour desquels s\u2019est organisé la programmatique du néonationa- lisme : un pôle économique cherchant les voies d\u2019émancipation par l\u2019élaboration d\u2019un modèle de développement pour venir à bout de l\u2019infériorité et de la dépossession ; un pôle politique pour cerner les conséquences du statut de nation annexée et, éventuellement, comprendre et contrer la centralisation inhérente à l\u2019exercice de l\u2019oppression essentielle.À la recherche d\u2019une doctrine économique qui permettrait de concevoir des voies de sortie de la pauvreté et de l\u2019infériorité économique, Minville refuse les points de vue \u2013 fort répandus encore à l\u2019époque \u2013 de la vocation agricole du Canada français.Tout en reconnaissant le rôle économique essentiel de l\u2019agriculture dans une économie nationale, il lui apparait illusoire de chercher à s\u2019en faire un horizon du développement.Pour des raisons matérielles d\u2019abord : le terroir québécois est trop restreint, à peine 2 % du territoire, ce qui reste trop congru pour s\u2019imaginer en faire le centre de gravité d\u2019une économie nationale.Pour des raisons idéologiques et culturelles ensuite.La colonisation diminuée a engendré une vision rabougrie de l\u2019agriculture et il lui apparaît essentiel d\u2019en redéfinir la conception et le cadre de développement pour s\u2019en faire un moyen de prospérité.Il reconnaît néanmoins que l\u2019agriculture constitue, à toutes fins utiles, le seul domaine économique où les Canadiens français exercent L\u2019Action nationale \u2013 Mars-Avril 2019 135 C o l l o q u e M a u r i c e - S é g u i n une présence assez forte pour peser sur l\u2019organisation du territoire et qu\u2019ils contrôlent quelques moyens mobilisables pour se donner une voie vers une plus grande prospérité.Mais pour que cela devienne possible et efficace, il lui apparaît essentiel de s\u2019arracher à cette vision diminuée de la colonisation et de considérer l\u2019expansion territoriale \u2013 il ne faut pas oublier que la colonisation, l\u2019ouverture de terres neuves et la fondation de paroisse perdureront jusqu\u2019à la fin des années 1940 \u2013 dans une perspective de construction de l\u2019économie nationale sous contrôle canadien-français, Minville n\u2019est en aucune manière un agriculturiste.Disciple de Groulx dont il reprend la thèse de la prolétarisation en campagne des Canadiens français \u2013 par la mainmise sur les ressources naturelles et sur la forêt en particulier \u2013 Minville va donc chercher à théoriser un modèle de développement économique qui visera à inscrire l\u2019agriculture, la colonisation et plus généralement les milieux ruraux, dans un cadre plus global.De là ses grands efforts pour décrire et analyser les potentiels des ressources naturelles et qui donneront lieu à la célèbre série d\u2019étude sur Notre milieu.De là également son intérêt pour les enjeux de mise en valeur de ces dernières et les possibilités de les mettre au service de l\u2019économie canadienne-française plutôt que de les laisser sous le contrôle et l\u2019accaparement du grand capital étranger.Faisant explicitement référence au curé Labelle et à ses ambitions de reconquête économique, Minville ambitionne donc et se fait promoteur d\u2019une colonisation complète.Il vise à déjouer un ordre qui prive le Canada français de son agir par soi.Le mot déjouer ici est important : Minville estime que la dépossession est trop complète, que l\u2019indigence ne laisse que trop peu de moyens pour espérer triompher à court terme des entraves à cette capacité d\u2019agir.Il cherchera à proposer un mode d\u2019action qui permettra aux Canadiens français de ruser avec un ordre qu\u2019ils ne peuvent renverser. L\u2019Action nationale \u2013 Mars-Avril 2019 136 C o l l o q u e M a u r i c e - S é g u i n En bon économiste Minville soutient que le manque de capitaux et l\u2019absence de contrôle sur les moyens d\u2019en générer constituent les obstacles dont il faut disposer pour espérer donner quelque chance de succès au modèle de développement qu\u2019il cherche et dont il voit l\u2019absolue nécessité pour sortir le Canada français d\u2019une infériorité économique qui risque d\u2019être fatale à l\u2019existence même de la nation.Sa stratégie : prendre appui sur le sol pour élargir peu à peu la capacité d\u2019agir.Développer une agriculture dynamique pour faire des villages prospères, accumuler des richesses pour créer des petites entreprises en lien d\u2019abord avec cette agriculture (beurreries, conserveries, etc.) puis se répandant de proche en proche aux divers secteurs industriels en visant, au premier chef, ceux-là qui touchent à l\u2019exploitation des ressources naturelles, à la forêt surtout, qui domine le territoire des régions et colonies et où sont réduits à la misère bûcherons et habitants qui montent aux chantiers.Et ce continuum, Minville le voit sur toute la chaîne économique, de l\u2019artisanat à la grande entreprise en passant par la PME et les petits producteurs.Conscient qu\u2019il s\u2019agit là d\u2019un processus et d\u2019une démarche de long terme, Minville déploiera des efforts considérables pour trouver les moyens d\u2019accélérer le rythme de l\u2019accumulation.Il évoquera comme plusieurs autres nationalistes, en particulier ceux-là qui s\u2019étaient regroupés à L\u2019Action française dans les années 1920, le rôle clé de l\u2019État, mais ce ne sera pas le principal objectif de son approche.Après avoir exploré quelque peu le corporatisme, c\u2019est beaucoup vers les potentiels de la coopération qu\u2019il concentrera son attention, ce qui ne l\u2019empêchera pas, par ailleurs, de consacrer beaucoup d\u2019énergie à élaborer, en bon directeur de l\u2019École des hautes études commerciales, une doctrine de l\u2019entrepreneuriat pour les Canadiens français.L\u2019armature de ce qui deviendra le cœur de la doctrine économique du néonationalisme et qui inspirera l\u2019action L\u2019Action nationale \u2013 Mars-Avril 2019 137 C o l l o q u e M a u r i c e - S é g u i n de l\u2019élite économique au point de devenir le centre de gravité du modèle québécois si cher à la Révolution tranquille trouve là sa première formulation de synthèse.Minville envisage la reconquête économique comme un continuum sur lequel se déploie un processus cumulatif.La création d\u2019une force économique bien encastrée dans son milieu, dans sa culture et sa foi, dira-t-il, lui apparaît le vecteur du redressement national qu\u2019il entrevoit, en particulier au cours des années 1930.S\u2019il avait envisagé l\u2019indépendance comme un aboutissement naturel, Minville ne la voyait qu\u2019à très long terme.Objectif mais surtout idéal, la quête qu\u2019il propose reste entièrement définie sur la conviction que l\u2019état d\u2019infériorité des Canadiens français les laisse dans une trop grande faiblesse pour en faire un projet réalisable même à moyen terme.La position autonomiste qui découle de ce constat et de l\u2019approche théorique et stratégique qui la fonde en est une de longue patience.D\u2019abord conquérir et occuper tout l\u2019espace provincial, s\u2019assurer de pouvoir gagner la maîtrise de tout ce que définit le partage des compétences et ensuite, cette force acquise, viser davantage et plus haut.Sous couvert de pragmatisme, l\u2019approche minvillienne trouvera un écho favorable dans l\u2019ensemble des milieux nationalistes.Elle inspirera aussi bien le Programme de restauration sociale que celui de l\u2019Action libérale nationale et ce qu\u2019en fera l\u2019Union nationale de Maurice Duplessis.Ce nationalisme économique restera la matrice du néonationa- lisme, en particulier celui que pratiquera le Parti québécois du premier mandat, surtout.Cette approche de la progression par expansion continue connaîtra diverses modulations au fil des décennies, modulations qui seront largement déterminées par les actions inspirées, elles, d\u2019une influence séguiniste plus marquée.Ce sont les débats sur la centralisation à Ottawa, les ripostes imaginées par la mobilisation des moyens accessibles dans le registre des compétences L\u2019Action nationale \u2013 Mars-Avril 2019 138 C o l l o q u e M a u r i c e - S é g u i n provinciales qui resteront largement inspirées des analyses nourries de la thèse séguiniste de la nation annexée.C\u2019est en effet la question du statut politique du Québec qui dominera le renouveau nationaliste.La représentation de ce statut, on le sait, glissera assez rapidement de la revendication de la pleine indépendance vers celle de la souveraineté-associa- tion.S\u2019il fallait une illustration de la justesse de l\u2019analyse de Séguin, c\u2019est l\u2019absorption du RIN par le PQ qui l\u2019aura illustrée.La problématique politique du souverainisme s\u2019est déployée dans le registre de la mitigation des contraintes de l\u2019annexion.Séguin l\u2019avait bien deviné, comme en témoigne l\u2019anecdote, maintes fois reprise, de sa réaction en classe, au lendemain de l\u2019élection de 19764.Aux étudiants qui voyaient dans l\u2019événement le triomphe de ses thèses, Séguin signifiait une réserve et un scepticisme qui apparaîtront, dans la suite des choses, comme fondés, sinon prémonitoires.Le péquisme aura été porté par une représentation de l\u2019action politique entièrement engluée dans la logique de l\u2019annexion.Séduites par les rationalités bureaucratiques, les élites nationalistes voient le changement de statut comme une condition essentielle à la construction de l\u2019État fort dont le Québec, pensent-elles, a besoin pour son plein épanouissement.Le changement et, plus fondamentalement, l\u2019action pour le changement restent dominés par une représentation qui évacue la rupture dans le régime d\u2019annexion, les ramenant plutôt dans le registre de la reconfiguration.La souveraineté y est alors représentée comme le changement de capitale bien davantage que par le changement d\u2019État, dans la mesure où la reconfiguration des institutions est, à toutes fins utiles, restée un impensé.Changement de statut 4 Lucia Ferretti, « Mardi 16 novembre 1976 » dans Robert Comeau (dir.) Maurice Séguin, historien du pays québécois vu par ses contemporains, Montréal, VLB Éditeur, 1987. L\u2019Action nationale \u2013 Mars-Avril 2019 139 C o l l o q u e M a u r i c e - S é g u i n et indépendance ont été posés comme synonyme, comme des équivalences, le plaidoyer pour le premier accordant pour ainsi dire une vertu intrinsèque aux actions qui en découleraient.Tellement pétries d\u2019une représentation de l\u2019action dominée par le schéma de la progression continue, les élites nationalistes ont imaginé l\u2019accession à l\u2019indépendance comme un processus plutôt qu\u2019un rapport de forces.Le combat n\u2019était plus un combat, mais un plaidoyer.Le maître n\u2019était plus le dominant, mais le partenaire invité au fair play.La continuité l\u2019emportait sur la rupture dans la façon d\u2019envisager le cheminement vers l\u2019indépendance.Tel est le ressort profond de la stratégie du bon gouvernement : l\u2019indépendance, loin d\u2019être présentée et conçue comme la mise à mort de la logique provinciale, y était plutôt vue comme son aboutissement.L\u2019évolution historique a donné raison à Maurice Séguin, le statut de nation annexée a si profondément marqué la représentation de l\u2019agir par soi que le combat pour l\u2019émancipation en a été conçu et mené dans une représentation tordue et pervertie.En fixant ses objectifs sur le changement de statut sans déployer ses actions pour casser les institutions du régime le souverainisme ne pouvait conduire qu\u2019à une pro- grammatique politique dépendante, annexée.C\u2019est ainsi que les gouvernements péquistes successifs se sont soumis aux divers jugements de la Cour suprême et qu\u2019ils ont respecté la constitution de 1982 sans déployer les moindres mesures de ripostes institutionnelles ou politiques.La reproduction \u2013 pis encore, le respect scrupuleux \u2013 du dualisme institutionnel qui consacre le dualisme linguistique dans le dédoublement des institutions des systèmes de santé et d\u2019éducation, dans le domaine universitaire ou de la recherche n\u2019en sont que les exemples les plus patents.D\u2019un côté ce nationalisme se recroquevillait autour des versions toujours plus mutilées de la loi 101 et de l\u2019autre, il maintenait le surfinancement L\u2019Action nationale \u2013 Mars-Avril 2019 140 C o l l o q u e M a u r i c e - S é g u i n des universités anglophones, accordait à l\u2019anglosphère un CUSM qui avalait 50 % de l\u2019enveloppe budgétaire, sans aucun égard au poids démographique de la minorité, etc.C\u2019est une telle représentation rabougrie de l\u2019action politique \u2013 un simulacre de l\u2019agir par soi \u2013 qui explique en grande partie que cinquante ans de souverainisme n\u2019aient pratiquement rien apporté à la conception de ce que devrait être la république du Québec.C\u2019est aussi elle qui explique que les forces politiques soient restées déployées selon des lignes partisanes tout entières dessinées dans les formes prescrites de la logique provinciale.Les contraintes du régime sont intériorisées, subies avec fatalisme et résignation, qu\u2019il s\u2019agisse du contrôle des ports, du démantèlement des voies ferrées ou de tout autre sujet qui sert à affirmer les prérogatives d\u2019Ottawa et son pouvoir d\u2019imposer ses finalités, même au détriment des volontés exprimées avec force dans des protestations sans effet\u2026 L\u2019idée de saper l\u2019ordre canadien par un travail de déconstruc- tion des institutions et par un effort pour créer une alternative de régime a été refoulée, voire inhibée, une représentation de l\u2019action politique centrée sur la quête exclusive du statut.L\u2019action politique ne pouvant déboucher sur le conflit des légitimités, les revendications nationalistes sont restées enfermées dans les catégories de ce qui est défini comme acceptable et conciliable avec le régime.À cet égard, on peut sans doute affirmer que la pensée séguiniste n\u2019a pas été conduite à tous ses aboutissants.La logique d\u2019annexion n\u2019est pas un système clos, l\u2019agir par soi, la puissance d\u2019auto-institutionna- lisation de la nation peut s\u2019exprimer par la subversion d\u2019un ordre imposé.C\u2019est cette possibilité de retournement qui est resté un angle mort dans l\u2019accueil de l\u2019œuvre de Séguin et dans l\u2019action politique, qu\u2019elle s\u2019en soit réclamé ou non. L\u2019Action nationale \u2013 Mars-Avril 2019 141 C o l l o q u e M a u r i c e - S é g u i n Autant l\u2019accent mis sur le changement de statut a-t-il conforté une conception de l\u2019action politique menée selon les règles en vigueur, autant la conception de la reconquête économique a continué de renforcer l\u2019idée d\u2019indépendance comme processus plutôt que rupture.Minville, Angers et la plupart de leurs héritiers étaient fermement convaincus que les conquêtes \u2013 les avancées \u2013 pouvaient s\u2019additionner, se cumuler et conduire à un état d\u2019indépendance de facto5.L\u2019économisme qui a occupé une si large place dans le souve- rainisme et l\u2019autonomisme participe d\u2019une même conception atrophiée de l\u2019agir par soi.De fait, c\u2019est cette représentation qui a servi à conforter l\u2019idée que tout ne deviendrait qu\u2019une affaire de statut \u2013 une formalité, serait-on tenté d\u2019ironiser.L\u2019étapisme, à cet égard, a fonctionné comme un formidable voile idéologique.Légitimant le paradigme de la continuité, il cadrait parfaitement avec une programmatique qui, sous des allures du pragmatisme, ne servait qu\u2019à désamorcer la portée subversive d\u2019une action qui aurait visé l\u2019auto-institutionnali- sation, une action qui aurait été ancrée dans des paramètres relevant de la nation seule et de son devenir et non pas dans les normes définissant sa place dans le régime.La représentation rabougrie de l\u2019agir par soi n\u2019a donc rien à voir avec quelques considérations morales qu\u2019on pourrait être tenté d\u2019invoquer pour expliquer les égarements du sou- verainisme.C\u2019est un effet de socialisation.Un effet qui ne peut être dévoilé et, du coup, combattu que par le conflit de légitimité.Tant que l\u2019autorité, réelle et symbolique, n\u2019est pas dénoncée et contestée pour ce qu\u2019elle induit dans les façons de penser et d\u2019agir, la logique d\u2019annexion ne cesse de se ren- 5 Cette idée renvoie au phantasme de l\u2019indépendance sans heurt.Commentant la montée d\u2019un Québec inc.plutôt satisfait de lui-même, Pierre Péladeau l\u2019avait subodoré en affirmant que c\u2019était vrai que les Québécois avaient pris leur place en économie, mais qu\u2019il n\u2019y avait pas à pavoiser, car ils n\u2019avaient encore pris la place de personne. L\u2019Action nationale \u2013 Mars-Avril 2019 142 C o l l o q u e M a u r i c e - S é g u i n forcer dans l\u2019expansion même des débats qu\u2019elle entretient.On en aura eu une affligeante démonstration dans le débat sur la défunte charte des valeurs \u2013 et sur celle qui s\u2019annonce \u2013 où le gouvernement péquiste lui-même insistait pour la présenter comme parfaitement conforme aux dispositions de la Charte canadienne des droits, un instrument pourtant conçu et utilisé pour diminuer et contenir les pouvoirs de l\u2019Assemblée nationale.C\u2019est ainsi qu\u2019on peut comprendre par quel tour ironique les efforts d\u2019affirmation tels ceux de la loi 101 et de la francisation ont fini par se retourner contre le Québec lui-même.Ils ont été d\u2019autant plus faciles à instrumentaliser par Ottawa que les souverainistes s\u2019efforçaient de désamorcer eux-mêmes les effets de dévoilement qu\u2019auraient pu avoir leurs initiatives.Encaissant sans riposte les jugements de la Cour suprême, insistant \u2013 souvent même par avance \u2013, pour affirmer que nombre de leurs propositions restaient compatibles avec la Charte canadienne, les conflits et tensions qu\u2019ils ont provoqués ont contribué à améliorer et renforcer la capacité instituante des institutions canadiennes plutôt qu\u2019à conquérir une plus grande capacité d\u2019auto-institutionnalisation de la nation québécoise.C\u2019est ainsi que l\u2019attachement à la loi 101 finit par s\u2019inscrire dans une logique tordue qui fait dire à Stéphane Dion qu\u2019il s\u2019agit d\u2019une grande loi canadienne et qu\u2019au même moment les souverainistes se cramponnent pour tenter d\u2019en sauvegarder les lambeaux qui n\u2019ont plus grand-chose à voir avec les ambitions de départ.À défaut d\u2019avoir entrepris de déconstruire les institutions provinciales, ces instruments du régime pour définir les représentations et paramètres de l\u2019action, le souverainisme s\u2019est enfoncé dans la logique d\u2019annexion.S\u2019il avait assorti son mouvement et sa programmatique d\u2019une doctrine de L\u2019Action nationale \u2013 Mars-Avril 2019 143 C o l l o q u e M a u r i c e - S é g u i n l\u2019intérêt national, il aurait pu sortir de la logique défensive \u2013 celle de la revendication qui, au mieux, ne lui vaut que des demi-victoires ou des reculs relatifs toujours interprétables dans le réflexe minoritaire de minimisation des pertes \u2013 et élargir son espace d\u2019initiative.Cette doctrine, jamais formalisée et, du coup, écartée des appels à la mobilisation, n\u2019a pu servir à l\u2019élaboration d\u2019une définition de la situation qui aurait justifié et légitimé des gestes d\u2019État.Elle aurait dû inspirer des propositions et nourrir des projets mobilisateurs incarnant ce que signifie agir par soi et pour soi.Multipliant les objets d\u2019affrontement, ces gestes auraient certes provoqué de vives réactions à Ottawa qui ne se serait pas retenu pour en dénoncer l\u2019illégitimité et pour déployer tour son arsenal de domination.Cela aurait très certainement fait craquer la logique d\u2019annexion et entraîné les relations dans des rapports de domination plus clairement affirmés et plus ou moins explicitement conduits comme des injonctions à la soumission.Il n\u2019est pas interdit de penser que cela puisse se produire même en l\u2019absence de cette doctrine clairement exprimée dans le cadre du débat sur les pipelines.Les attitudes et positions québécoises, même peu et maladroitement exprimées dans une rhétorique de l\u2019intérêt national, heurtant frontalement les intérêts nationaux du pétro-État canadien sont susceptibles de faire bouger la forme de la domination et de faire muter la logique de l\u2019annexion vers celle de l\u2019intégration forcée.Dans cette éventualité, les positions québécoises pro-pétrole seront certainement instrumentalisées et retourner contre l\u2019intérêt du Québec, certes, mais surtout contre la possibilité de les définir en dehors de la référence canadienne.Il serait candide, dès lors, de s\u2019imaginer que les arguments environnementalistes ne servent pas de paravent.Il est d\u2019ores et déjà fréquent d\u2019entendre des appels à une version modernisée de la mission providentielle du L\u2019Action nationale \u2013 Mars-Avril 2019 144 C o l l o q u e M a u r i c e - S é g u i n Québec qui pourrait permettre au Canada d\u2019être plus vert et de l\u2019aider à sauver la planète.Les conditions de possibilité et d\u2019efficacité de ce discours tiennent tout entière dans une acceptation de l\u2019agir hétéronome.Les instruments conceptuels élaborés par Maurice Séguin ne sont donc pas périmés.Ils permettent de comprendre comment et en quoi le souverainisme a fini par dériver d\u2019une revendication de l\u2019indépendance à une program- matique satisfaite de rendre la nation « un peu moins pas maître » de sa destinée, pour paraphraser l\u2019historien.C\u2019est à défaut de ne pas raffiner l\u2019analyse et de faire l\u2019impasse sur les conséquences d\u2019un modèle d\u2019action défaillant que la portée politique de l\u2019analyse de Séguin peut être confondue avec le défaitisme.C\u2019est cette confusion qui en entraine plus d\u2019un à penser que le Québec a raté son indépendance alors qu\u2019en vérité c\u2019est la rhétorique souverainiste qui a perdu la joute argumentative telle qu\u2019elle est formatée dans la logique d\u2019annexion, dans la pensée annexée.En la poussant plus loin, l\u2019analyse de Maurice Séguin peut servir à montrer comment et en quoi, il est possible de subvertir la logique d\u2019annexion par la pratique du conflit de légitimité appuyé et nourri par une représentation de l\u2019action bien consciente que l\u2019agir par soi suppose de considérer le développement de la nation comme un processus ouvert et centré sur une doctrine de l\u2019intérêt national.Pour briser la logique d\u2019annexion, il faut la force \u2013 et Séguin n\u2019était pas certain que le Québec l\u2019ait \u2013 mais il faut aussi, dit-il, les circonstances.Ces circonstances, il ne les voyait guère venir alors que sévissait sous ses yeux le consumérisme triomphant.S\u2019il y a du pessimisme chez Séguin, c\u2019est bien dans cette appréciation qu\u2019il faut le voir \u2013 et c\u2019est là une affaire de tempérament plus que d\u2019analyse.Son cadre conceptuel peut servir à penser le rôle du conflit des légitimités pour créer ces circonstances, pour forcer le jeu. L\u2019Action nationale \u2013 Mars-Avril 2019 145 C o l l o q u e M a u r i c e - S é g u i n Une représentation plus étoffée d\u2019une programmatique de l\u2019action autocentrée, autoréférentielle peut permettre de mobiliser la force pour profiter des circonstances.Le devenir de la nation, tel que l\u2019analyse séguiniste peut permettre de l\u2019aborder, peut être autre chose qu\u2019un éternel dépit oscillant entre le nécessaire et l\u2019impossible.Son œuvre ne nourrit pas le défaitisme, elle l\u2019éclaire.q 146 Colloque Maurice-Séguin Dans le cadre de cette communication, je traiterai des historiens nationalistes de ma génération, c\u2019est-à-dire la génération X, par rapport à l\u2019œuvre de Maurice Séguin.Dans un premier temps, je dois dire que j\u2019aurais bien aimé que les historiens de ma génération s\u2019intéressent davantage à Maurice Séguin et à son œuvre.À mon grand désarroi, je suis encore, à ce jour, la seule à avoir fait un mémoire de maîtrise en histoire sur Maurice Séguin toutes générations confondues.Il y a, bien entendu, le sociologue Jean Lamarre qui a fait une excellente thèse de doctorat sur l\u2019école de Montréal dont le tiers était consacré à Maurice Séguin.Toutefois, en histoire, il n\u2019y a eu aucune thèse de doctorat consacré à son œuvre.Personnellement, j\u2019ai eu la chance de découvrir la magnifique œuvre de Maurice Séguin grâce au cours que l\u2019historien Robert Comeau donnait à l\u2019UQAM sur l\u2019histoire du nationalisme québécois en 1994.Je dois dire que dès les premiers cours où il nous a enseigné les Normes de Maurice Séguin et son interprétation de l\u2019histoire des deux Canadas, j\u2019ai été littéralement séduite par cette synthèse historique d\u2019une lucidité hors du commun.Une fois la session terminée, je suis allée me procurer à la librairie le livre hommage Josiane Lavallée* Les historiens de la génération X face à Maurice Séguin * Historienne. L\u2019Action nationale \u2013 Mars-Avril 2019 147 C o l l o q u e M a u r i c e - S é g u i n que Robert Comeau avait publié en 1987 dans lequel nous retrouvions les Normes de Maurice Séguin.À ce moment-là, je savais que, si un jour je faisais un mémoire de maîtrise, ça serait sur Maurice Séguin, ce qui se réalisa en 2002.Pour ce qui est des autres historiens nationalistes de ma génération qui ont commenté et écrit sur l\u2019œuvre de Maurice Séguin dans leur ouvrage respectif, j\u2019ai décidé d\u2019en retenir trois pour les fins de cette communication.L\u2019historien Éric Bédard Tout d\u2019abord, il y a l\u2019historien Éric Bédard, né à Montréal en 1969 et professeur à la TELUQ de l\u2019UQAM, qui est un des historiens de la génération X les plus présents dans les médias.Éric Bédard est un historien nationaliste conservateur qui a fait une thèse de doctorat sur les Réformistes du milieu du XIXe siècle et qui est très critique de l\u2019œuvre de Séguin.Toutefois, il serait faux de dire qu\u2019il ne connaît pas bien les Normes.On peut constater qu\u2019il les a lues attentivement, notamment dans Recours aux sources, où il écrit : Séguin est l\u2019un des premiers penseurs à donner un contenu positif à l\u2019affirmation québécoise.Comme d\u2019autres intellectuels de sa génération, il tourne le dos à l\u2019optique de la survivance défendue par Groulx.Défendre et promouvoir le Québec, ce n\u2019est plus seulement protéger une culture ou des traditions, ce n\u2019est plus seulement survivre, c\u2019est souhaiter agir par soi, c\u2019est-à-dire être collectivement libre de ses décisions.Pour Séguin, cette volonté d\u2019agir par soi, présente chez les nations autant que chez les individus, est un bien en soi ; elle correspond à un instinct profond.Agir par soi étant l\u2019aspiration légitime et normale de tous les peuples, en être privé est une oppression essentielle, même dans un régime fédéral où les souverainetés sont censées être partagées1.1 Éric Bédard, Recours aux sources, Essais sur notre rapport au passé, Montréal, Boréal, 2011, p.72. L\u2019Action nationale \u2013 Mars-Avril 2019 148 C o l l o q u e M a u r i c e - S é g u i n Toutefois, pour Séguin, si l\u2019agir par soi collectif est nécessaire à toute nation pour être normale, elle est pratiquement impossible à acquérir pour une petite nation annexée comme le Québec.Notamment, à cause des forces politique, économique et sociale présentes dans toute société et qui déterminent en grande partie le devenir des nations.Au Canada, les forces structurantes qui influent sur l\u2019histoire seront pratiquement toujours à l\u2019avantage de la nation Canadian aux yeux de Séguin.Il faut le dire, c\u2019est principalement ce pessimisme et ce déterminisme historique très présent chez Séguin que Bédard rejette dans son œuvre.Historien volontariste, un peu à l\u2019image de Groulx, Bédard croit énormément que les grands hommes peuvent changer le cours de l\u2019histoire comme l\u2019aurait fait, selon lui, La Fontaine en contrecarrant dans une certaine mesure les effets de l\u2019Action d\u2019Union sur le peuple canadien-français après 1840.On sait que Séguin fut très critique à l\u2019endroit de La Fontaine et ses collègues.Pour lui, ces hommes avaient adopté une illusion progressiste au lendemain de 1840 en croyant naïvement être les égaux politiques des Canadiens anglais.Sur le plan politique, grâce à l\u2019idéologie fédéraliste, les chefs canadiens-français, politiciens comme La Fontaine ou journalistes comme Étienne Parent, en arrivent rapidement à croire que l\u2019Union n\u2019a fait que juxtaposer deux colonies qui, par la conquête en commun du gouvernement responsable, demeurent libres de s\u2019administrer chacune sur son propre territoire.Certes, Éric Bédard est conscient que les Canadiens français sont mis en minorité en 1840 et que l\u2019Union va avantager politiquement les Canadiens anglais à la Chambre d\u2019assemblée du Canada-Uni.Toutefois, il croit que La Fontaine et ses collègues ont eu raison de collaborer avec les politiciens du L\u2019Action nationale \u2013 Mars-Avril 2019 149 C o l l o q u e M a u r i c e - S é g u i n Canada Ouest (l\u2019Ontario) pour tenter d\u2019amoindrir les effets de l\u2019Union de 1840 et que grâce à leur ténacité et à leur bonne volonté, ils ont pu faire des gains pour les Canadiens français, notamment au niveau de la reconnaissance du français à la Chambre du Canada-Uni.Par conséquent, dans son livre sur les Réformistes, Bédard endosse l\u2019illusion progressiste des politiciens canadiens-français optimistes lorsqu\u2019il affirme que : « les Réformistes canadiens vont jouer un rôle important » en convaincant « leurs compatriotes d\u2019accepter l\u2019Union des deux Canadas », tout en obtenant, « avec le concours des réformistes du Haut-Canada, le gouvernement responsable, dans lequel ils joueront un rôle clé\u2026 Les réformes qu\u2019ils feront adopter seront nombreuses et déterminantes sur le plan économique et social, qu\u2019on pense à l\u2019abolition du régime seigneurial à la création des premières écoles normales, à la réforme de la justice et du droit civil2 ».Bédard soutient également que : « Reconnue sur le plan politique grâce à l\u2019obtention du gouvernement responsable, la nationalité devait désormais passer à l\u2019économique, relever le défi de la prospérité.Le développement, sinon la survie de la nationalité ne passait plus par la politique querelleuse, mais par l\u2019enrichissement économique3 ».Cela ressemble beaucoup à certains écrits de Lionel Groulx.À l\u2019instar des politiciens canadiens-français optimistes de l\u2019époque, Bédard refuse de voir que le gouvernement responsable a été octroyé en 1848 au profit de la nation canadienne-anglaise qui avait la majorité à la Chambre du Canada-Uni.Il ne semble pas conscient que les députés canadiens-français minoritaires en Chambre devaient obligatoirement avoir l\u2019assentiment des députés cana- 2 Éric Bédard, Les Réformistes, Une génération canadienne-française au milieu du XIXe siècle, Montréal, Boréal, 2009, p.318.3 Ibid., p.323. L\u2019Action nationale \u2013 Mars-Avril 2019 150 C o l l o q u e M a u r i c e - S é g u i n diens-anglais pour pouvoir voter des lois au bénéfice des Canadiens français.Ces derniers n\u2019étaient plus libres de s\u2019administrer politiquement au sein de leur territoire et ce tant au plan interne, qu\u2019externe.Et contrairement à Bédard, Maurice Séguin a eu la lucidité de bien comprendre cette dure réalité des choses.Autre point de divergence entre Séguin et Éric Bédard, c\u2019est au niveau de la survivance.Pendant que Séguin la dévalorise en parlant de survivance médiocre, Bédard affirme, positivement, que la survivance témoigne d\u2019un entêtement et d\u2019une volonté de durer de la part des Canadiens français.À ses yeux, l\u2019élite canadienne-française après 1840 a su rebondir afin de préserver les acquis culturels et obtenir le gouvernement responsable.Pour réussir cet exploit, selon Bédard, la nation canadienne-française se devait d\u2019avoir une unité de pensée et d\u2019action dans le but de former un bloc compact.Cette unité fut possible grâce au leadership de La Fontaine comme chef de la nation.Un autre reproche que Bédard fait à Séguin, c\u2019est de ne pas avoir accordé dans sa synthèse historique des deux Canadas une place de choix aux événements et aux grands personnages qui ont eu une influence marquante sur le cours de l\u2019histoire.Pour Bédard, l\u2019histoire telle que conçue par Séguin est « une mécanique froide mue par des rapports de domination\u2026 les hommes subissent l\u2019histoire au lieu de la faire ; face aux grandes lois de la sociologie du national, ils ne font tout simplement pas le poids4 ».Certes, cette vision déterministe de l\u2019histoire chez Séguin, Bédard ne peut tout simplement pas l\u2019endosser puisqu\u2019il croit sincèrement que les évènements et les grands personnages influents considérablement sur le devenir d\u2019une nation, d\u2019une société.4 Éric Bédard, Recours aux sources, p.61-62. L\u2019Action nationale \u2013 Mars-Avril 2019 151 C o l l o q u e M a u r i c e - S é g u i n Enfin, au cours des dernières années, Bédard a beaucoup critiqué le fait que Séguin n\u2019a pas beaucoup publié de son vivant.S\u2019il est vrai que la plupart de ses écrits manuscrits ont été publiés par ces disciples après sa mort, il serait par contre malencontreux de dire que la richesse d\u2019une œuvre d\u2019un historien ou de tout autre intellectuel se mesure uniquement au nombre de livres publiés.Bref, même si l\u2019œuvre écrite de Séguin ne remplit pas une bibliothèque, elle demeure encore, à ce jour, d\u2019une très grande richesse au plan historique et sociologique pour comprendre le devenir de la nation québécoise qui, ne l\u2019oublions pas, est toujours dépendante et annexée au Canada comme l\u2019avait prédit Séguin.L\u2019historien Charles-Philippe Courtois En qui a trait à l\u2019historien Charles-Philippe Courtois, né en 1972 et professeur d\u2019histoire au Collège militaire de Saint- Jean, il a lui aussi beaucoup de difficulté avec le pessimisme de Séguin.Dans sa biographie sur Lionel Groulx, parue l\u2019année dernière, Courtois déplore que le pessimisme de Séguin ait contribué à la rupture avec Groulx.Il est évident que Groulx, l\u2019optimiste, ne pouvait endosser l\u2019interprétation historique implacable de Séguin au sujet de l\u2019Union de 1840 qui réduisait le sort de la nation canadienne-française annexée à une survivance médiocre, mais indestructible.Comme le note Courtois, pareil pessimisme devient du défaitisme aux yeux de Groulx.On sent chez Courtois qu\u2019il aurait bien aimé que maître et disciple se mettent d\u2019accord sur bien des questions politiques, comme la stratégie de miser sur l\u2019État provincial.S\u2019il croit que certains consensus auraient été possibles entre Groulx, Brunet et Frégault, notamment sur l\u2019autonomie provinciale, ils sont devenus impossible lorsque Séguin, en 1951-52, a réussi à convertir ses collègues à son pessimisme intégral dans le cadre d\u2019un séminaire qu\u2019il donnait avec eux. L\u2019Action nationale \u2013 Mars-Avril 2019 152 C o l l o q u e M a u r i c e - S é g u i n D\u2019ailleurs, dans sa biographie, Courtois relate les moments où Groulx à tenter d\u2019éloigner Brunet et Frégault des théories pessimistes de Séguin, mais sans succès.Tout au long de la lecture, on constate que Courtois partage la critique de Groulx envers la vision pessimiste de l\u2019histoire chez Séguin.Dans un passage très révélateur de sa pensée, Courtois écrit que « si La Fontaine n\u2019est qu\u2019un nabot aux yeux de l\u2019école de Montréal, c\u2019est aussi parce que la survivance de la culture canadienne-française, source de fierté pour Groulx, est presque une tare pour certains parmi la jeune génération étant donné l\u2019état de médiocrité et de subordination des Canadiens français.À cet égard, l\u2019école de Montréal partage un certain dégoût avec les cité-libristes5 » de la condition québécoise.Je dois dire que quand j\u2019ai lu ce passage de Courtois, j\u2019ai été un peu stupéfaite, car je ne crois pas que l\u2019interprétation que fait Séguin de l\u2019Union se résume, chez lui, à un dégoût de ce qu\u2019est devenue la nation canadienne- française après 1840.Par ailleurs, Courtois insiste beaucoup dans sa biographie pour dire que Groulx ne pouvait accepter le mépris de l\u2019école de Montréal pour la culture et l\u2019histoire canadienne-française.Encore là, analyser lucidement le devenir d\u2019une nation, comme l\u2019a fait Séguin, ne signifie pas pour autant qu\u2019on la méprise.Courtois, à l\u2019instar de Bédard, reproche également à Séguin et à ses collègues d\u2019avoir été particulièrement dur envers les actions de Louis-Hyppolite La Fontaine.Selon lui, Séguin et ses collègues en dénonçant l\u2019imposture de La Fontaine « nie toute valeur à son action.Elle n\u2019y voit que la fondation d\u2019une illusion, celle d\u2019un partenariat possible au Canada, alors que seule la subordination l\u2019est6 ».Tout comme Bédard, Courtois 5 Charles-Philippe Courtois, Lionel Groulx, Le penseur le plus influent de l\u2019histoire du Québec, Montréal Les Éditions de l\u2019Homme, 2017, p.529.6 Ibid; p.528. L\u2019Action nationale \u2013 Mars-Avril 2019 153 C o l l o q u e M a u r i c e - S é g u i n croit que devant l\u2019impossible indépendance après 1840, la vision collaboratrice de La Fontaine avec le Canada anglais était préférable à celle de Papineau qui préférait l\u2019annexion aux États-Unis.Il tient aussi à souligner l\u2019importance du rôle de La Fontaine dans la lutte pour la reconnaissance du français à la Chambre d\u2019assemblée du Canada-Uni.Toutefois, contrairement à Éric Bédard, Charles-Philippe Courtois est bien conscient que le gouvernement responsable en 1848 ne profite pas à la minorité de politiciens canadiens-français.Ainsi, dans son anthologie de la Conquête publié en 2009, il note « qu\u2019il n\u2019était pas question d\u2019accorder le gouvernement responsable à une assemblée canadienne ; l\u2019Union permettait d\u2019assurer qu\u2019une majorité de députés canadiens-anglais représentent les Britanniques du Canada7 ».À ce sujet, il écrit : « L\u2019Acte d\u2019Union avait privé les Canadiens d\u2019un cadre politique propre et les annexait à une colonie anglophone, formant le Canda-Uni, où leur organisation distincte reposait sur des entités socio-culturelles8 ».Tout comme Séguin, il admet que les attributs de la souveraineté (défense, diplomatie, monnaie), c\u2019est-à- dire l\u2019autonomie externe, ont toujours échappé à la nation canadienne-française et québécoise.Par conséquent, les Québécois n\u2019ont jamais pu être maître des pouvoirs externes qui les régissent à tous les jours.Par contre, lorsque nous arrivons à la fédération de 1867, Courtois, dans une étude portant sur le programme d\u2019histoire de 3e secondaire de 2006, critique le fait que le contenu de programme parle de la Fédération canadienne et non de la Confédération et qu\u2019il occulte l\u2019importance de la restaura- 7 Charles-Philippe Courtois, La Conquête, Une anthologie, Montréal, Typo, 2009, p.48.8 Ibid; p.13. L\u2019Action nationale \u2013 Mars-Avril 2019 154 C o l l o q u e M a u r i c e - S é g u i n tion négociée d\u2019une autonomie québécoise en 1867.Comme si Courtois croyait qu\u2019il y avait eu un pacte négocié entre la nation canadienne-anglaise et la nation canadienne-fran- çaise en 1867.On sait à quel point Maurice Séguin a battu en brèche ce mythe du pacte entre deux peuples fondateurs dans sa synthèse historique et ce bien avant le rapatriement de la constitution de 1982.Également dans son anthologie de la Conquête, Courtois soutient que le peuple québécois n\u2019est plus un peuple conquis puisqu\u2019il a pris possession du pouvoir provincial qui était à leur disposition depuis 1867.Contrairement à Séguin qui disait que « les Canadiens français subsistent comme peuple chambreur dans une des pièces les plus importantes de la maison construite et possédée par une autre nation », Courtois ne voit pas que 1867 consolide 1840 puisque la mise en minorité est encore plus grande pour la nation canadienne-française.De deux provinces en 1840, ils passent à quatre dans la Fédération canadienne ; et où trois provinces sur quatre détiennent une majorité anglaise où la langue française n\u2019est pas reconnue officiellement.Par ailleurs, même si les Canadiens français retrouvent en 1867 un Parlement distinct du reste du Canada, l\u2019autonomie externe leur échappe toujours.Cependant, je dirais que ce pouvoir provincial, octroyé en 1867 dans les domaines de l\u2019autonomie interne, qui préoccupent à tous les jours les Québécois rend difficile, pour eux, de voir l\u2019oppression nationale qu\u2019il subisse du fédéral à tout moment.Bref, les champs de compétences du fédéral ne sont pas les principales préoccupations des Québécois, à part l\u2019assurance chômage, l\u2019immigration et l\u2019environnement ces dernières années.Cela dit, même nos historiens nationalistes comme Bédard et Courtois ont beaucoup de difficulté à admettre L\u2019Action nationale \u2013 Mars-Avril 2019 155 C o l l o q u e M a u r i c e - S é g u i n que la Constitution de 1867 incarne une union fédérale centralisée où les pouvoirs de dépenser et résiduaire se retrouvent dans les mains du fédéral.En 1867, il n\u2019est pas question de pacte ou d\u2019entente négociée entre deux nations de bon foi comme semble le croire Courtois dans son étude sur le programme d\u2019histoire, mais une simple loi constitutionnelle votée par le Parlement de Londres.L\u2019historien Julien Goyette Maintenant, passons à notre troisième historien qui s\u2019est penché brièvement sur l\u2019œuvre de Maurice Séguin dans certains écrits.Il s\u2019agit de l\u2019historien Julien Goyette, né en 1973 et professeur d\u2019histoire à l\u2019Université du Québec à Rimouski.Au sujet de Maurice Séguin, il participait en 2005 à un colloque sur son œuvre que j\u2019avais organisé avec l\u2019historien Robert Comeau pour le compte de la Chaire Hector-Fabre de l\u2019UQAM.Dans son texte du colloque, Goyette saisit très bien le pessimisme de Séguin.Selon lui, le pessimisme de Séguin « ne doit pas être envisagée comme la négation de l\u2019agir humain ou une quelconque invitation au fatalisme ».Mais « bien plus à une mise en garde contre le danger de se laisser bercer d\u2019illusion9 ».Comme il le note, la posture intellectuelle chez Séguin « implique d\u2019accepter d\u2019abord les différentes déterminations qui pèsent sur soi et d\u2019inscrire ensuite son agir dans les limites fixées par ces déterminations.Ainsi entendu, le pessimisme devient un principe d\u2019action, mais dans un champ du possible extrêmement limité et contraignant10 ».9 Julien Goyette, « Pessimisme et optimisme historiques chez Maurice Séguin et Fernand Dumont » dans Robert Comeau et Josiane Lavallée, dir., L\u2019Historien Maurice Séguin, Théoricien de l\u2019indépendance et penseur de la modernité québécoise, Montréal, Vlb éditeur, 2006, p.148.10 Ibid; p.148. L\u2019Action nationale \u2013 Mars-Avril 2019 156 C o l l o q u e M a u r i c e - S é g u i n Donc, on peut dire que Goyette a très bien compris que le pessimisme de Séguin ne veut pas dire, pour autant, qu\u2019il méprise le devenir de sa nation comme semble le prétendre Courtois.Julien Goyette dit plutôt que « l\u2019œuvre de Séguin invite à une forme de dépassement11 » à travers l\u2019idée d\u2019indépendance, car chez Séguin il y a toujours l\u2019espoir que, peut-être, une occasion se présentera où les Québécois auront, pour un moment, le rapport de force nécessaire pour faire leur indépendance.Il a d\u2019ailleurs écrit dans ses Normes : « Attendre l\u2019occasion\u2026 si jamais ».D\u2019ici là, Séguin nous disait de continuer à dénoncer le mythe qui consiste à croire que les Québécois pourraient être les maîtres de leur destinée en demeurant à l\u2019intérieur du Canada.Mais c\u2019est là un travail de longue haleine, qui comme on peut le constater n\u2019est pas aisé à faire, y compris chez nos historiens nationalistes.Mais si nous revenons à Julien Goyette, je dirais que le seul reproche qu\u2019il fait à Séguin c\u2019est d\u2019avoir trop insisté sur les structures ce qui a eu « pour effet de déposséder les citoyens de leur histoire et de décourager à l\u2019avance tout forme de participation12 ».Bref, pour Goyette, le néonationalisme « pour avoir voulu être une doctrine neuve, un commencement absolu, pour s\u2019être affranchi du passé, doit payer le prix du déracinement\u2026 À la recherche de la liberté et l\u2019authenticité, le néonationalisme a condamné la seule route qui y menait : le passé13 ».11 Ibid; p.149.12 Ibid; p.152.13 Ibid; p.153. L\u2019Action nationale \u2013 Mars-Avril 2019 157 C o l l o q u e M a u r i c e - S é g u i n En conclusion Je crois qu\u2019on peut dire que nos trois historiens nationalistes de la génération X s\u2019entendent pour dire que l\u2019œuvre de Séguin rompt de façon évidente avec l\u2019histoire tradition- naliste défendue par Groulx et ses prédécesseurs.Enfin, je dirais que le principal reproche qu\u2019ils font à l\u2019œuvre de Séguin, outre son pessimisme, s\u2019est d\u2019avoir mis la hache dans le passé mémoriel des Québécois où une grande place était réservée aux prouesses des grands personnages cana- diens-français qui avaient su déjouer habilement, grâce à leur volonté, les visées assimilatrices des Canadiens anglais vis-à-vis la nation québécoise à l\u2019intérieur du Canada.Certes, il n\u2019est pas surprenant que l\u2019œuvre de Séguin, avec son implacable lucidité sur le devenir de la nation québécoise, n\u2019a pu séduire nos trois historiens nationalistes davantage en phase avec l\u2019œuvre volontariste et optimiste de Groulx où le rêve d\u2019un réveil national pour sa petite nation était tout à fait possible, et ce à l\u2019intérieur même du Canada.q 158 Colloque Maurice-Séguin Les archives des conférences « Genèse et historique de l\u2019idée séparatiste au Canada français », diffusées à Radio-Canada en 1962 et conservées au Centre d\u2019archives Gaston-Miron1 (CAGM) de l\u2019Université de Montréal, permettent de jeter une lumière nouvelle sur un des seuls livres publiés du vivant de Maurice Séguin.Nous verrons dans ce texte que l\u2019analyse de leur dimension médiatique permet notamment de revenir sur le contexte de la production de ces conférences, mais également sur leur réception et l\u2019histoire de leur publication.1 Possédant plus de 5000 documents radiophoniques et télévisuels sur la littérature, la culture et la politique québécoise, acquis pour l\u2019essentiel auprès de la Société Radio-Canada et dont les plus anciens remontent aux années trente et quarante, le CAGM est susceptible d\u2019intéresser tout historien du XXe siècle québécois.Nino Gabrielli* De « l\u2019idée séparatiste au Canada français » à l\u2019idée d\u2019indépendance au Québec** * Membre associé, Centre de recherche interuniversitaire sur la littérature et la culture québécoises (CRILCQ), UdeM.** Ce texte est une version revue et augmentée de la présentation lue à la demi-journée d\u2019étude sur Maurice Séguin du Centre de recherche interuniversitaire sur la littérature et la culture québécoises (CRILCQ) qui s\u2019est tenue à l\u2019Université de Montréal le 15 janvier 2019 à la suite du colloque commémorant le centenaire de la naissance de l\u2019historien.Cette présentation fut suivie d\u2019une table ronde avec Denis Vaugeois, Jean Lamarre et Jean-François Nadeau. L\u2019Action nationale \u2013 Mars-Avril 2019 159 C o l l o q u e M a u r i c e - S é g u i n Présentation Un article de La Presse, publié en décembre 1961, nous informe qu\u2019un sondage effectué par une équipe du professeur J.E.Havel de la Faculté des sciences sociales de l\u2019Université de Montréal auprès de 756 répondants de la région de Montréal montrerait que « Près de la moitié de la population est favorable à l\u2019activité séparatiste2 ».Le 24 janvier 1962, dans un article au sujet du refus du premier ministre John Diefenbaker de tenir une enquête sur le bilinguisme au Canada, André Laurendeau s\u2019empare de la nouvelle : La réponse de M.Diefenbaker est claire.À la suggestion d\u2019une enquête sur le bilinguisme au Canada, il répond : non.C\u2019est court.C\u2019est surtout très rapide.[\u2026] Au surplus, il se passe, des choses dans le Québec.Le séparatisme y a acquis une importance qu\u2019il n\u2019a jamais eue auparavant.D\u2019après un sondage récent, dans la région montréalaise, de cinq Canadiens français qu\u2019on interroge et qui ont entendu parler du séparatisme : \u2022 un se déclare indépendantiste ; \u2022 deux voudraient une Confédération réformée dans le sens d\u2019une plus grande autonomie québécoise ; \u2022 un se déclare favorable au statu quo ; \u2022 le dernier n\u2019a pas d\u2019opinion3.2 Guy Ferland, « Près de la moitié de la population est favorable à l\u2019activité séparatiste », La Presse, 16 décembre 1961, cahier 3, p.31.Ce sondage a été effectué par une équipe de 42 étudiants dans la semaine du 13 au 19 novembre 1961.Les questions étaient les suivantes : « (1) Avez-vous entendu parler des indépendantistes ou des séparatistes ?(2) Pensez-vous que leur activité soit bonne ou mauvaise ?(3) Quels doivent être les rapports du Québec avec le reste du Canada ?» La nouvelle est reprise dans Le Devoir, qui donne les résultats détaillés du sondage : Jean Tainturier, « Un montréalais sur cinq se prononce pour l\u2019indépendance du Québec », Le Devoir, 16 décembre 1961, p.16.3 André Laurendeau, « M.Diefenbaker, pourquoi : non ?», Le Devoir, 24 janvier 1962, p.1 et 6. L\u2019Action nationale \u2013 Mars-Avril 2019 160 C o l l o q u e M a u r i c e - S é g u i n Quelques semaines plus tard, le 10 mars 1962, le magazine La Semaine à Radio-Canada annonce dans ses pages la diffusion prochaine de deux singulières émissions.Nous pouvons lire dans un entrefilet qui n\u2019est pas sans rappeler le propos d\u2019André Laurendeau : Le séparatisme a pris une telle ampleur dans le Québec, ces derniers temps, que le réalisateur de Conférence4 a jugé bon de lui consacrer deux émissions consécutives.Les téléspectateurs pourront donc se familiariser davantage avec cette idéologie en écoutant, les dimanches 18 et 25 mars, M.Maurice Séguin parler de la genèse et de l\u2019historique de l\u2019idée séparatiste au Canada français5.Un article plus consistant, publié la seconde semaine de mars dans la revue de Radio-Canada, nous éclaire sur le contexte ayant mené à la diffusion de ces émissions et sur le choix de Maurice Séguin comme conférencier : Docteur ès lettres de l\u2019Université de Montréal, titulaire de la chaire d\u2019histoire de la même université depuis quatorze ans6, M.Maurice Séguin se caractérise par le souci du travail bien fait et par une modestie qui lui a fait se refuser jusqu\u2019ici à toute publicité.Considérant à tort ou à raison qu\u2019il n\u2019était pas prêt à dire ce qu\u2019il avait à dire et que les cadres d\u2019une émission de radio ou de télévision étaient trop étroits, de durée trop limitée pour transmettre clairement sa pensée, Maurice Séguin avait éludé systématiquement toutes les invitations qui lui avaient été faites jusqu\u2019à aujourd\u2019hui de se produire en public.4 Le réalisateur de l\u2019émission est Guy Parent.5 « Nouvelles pour demain », La Semaine à Radio-Canada, vol.XII, no 24, 10 au 16 mars 1962, p.7.6 Maurice Séguin enseigne bel et bien à l\u2019Université de Montréal depuis quatorze ans (1948), mais n\u2019est titulaire de la chaire Lionel-Groulx que depuis 1959 (soit moins de trois ans) contrairement à ce qui est affirmé ici. L\u2019Action nationale \u2013 Mars-Avril 2019 161 C o l l o q u e M a u r i c e - S é g u i n Mais, sur les ins[is]tances de Radio-Canada7, Maurice Séguin a consenti à donner deux Conférences consécutives à la télévision, les dimanches 18 et 25 mars à 11 h.30 du soir8.Il faut ici émettre deux commentaires.Notons premièrement que le texte des émissions du professeur Séguin a été publié pour la première fois en juin 1962 dans Laurentie, la revue de l\u2019Alliance laurentienne, découpé en trois conférences9.Sans entrer dans le détail, il importe de préciser qu\u2019il y a bel et bien eu trois émissions de Maurice Séguin diffusées à Radio-Canada, mais en réalité, seulement deux conférences10.En effet, la troisième émission, diffusée le 1er avril 1962, bien que présentée (faussement) par l\u2019annonceur comme la « la troisième d\u2019une série de trois conférences11 » n\u2019est qu\u2019une 7 C\u2019est Marc Thibault, alors directeur du Service des émissions éducatives et d\u2019affaires publiques à Radio-Canada qui aurait été l\u2019instigateur du projet et qui aurait invité Séguin à la télévision.8 « Conférence sur le séparatisme », La Semaine à Radio-Canada, vol.XII, no 25, 17 au 23 mars 1962, p.4.9 Voir Laurentie, no 119, juin 1962, p.964, 981, 989.Il a été souvent rapporté que le texte aurait été transcrit par Raymond Barbeau lui-même, mais nous n\u2019avons à ce jour pas pu trouver de preuves formelles (témoignages ou traces écrites) de cette information.10 Les écrits de la presse à propos des conférences portent à confusion.Nous pouvons en effet lire dans les divers articles de journaux qui évoquent ces émissions des informations contradictoires, à savoir qu\u2019il y aurait eu, selon les textes, deux ou trois conférences.L\u2019horaire du 1er avril 1962 publié dans La Semaine à Radio-Canada (31 mars au 6 avril 1962, vol.XII, no 27, p.8) ne manque pas d\u2019ajouter au mystère en proposant le même jour deux émissions : l\u2019une diffusée à 11 h 35, à CBFT (« 3e partie ») et l\u2019autre diffusée à 11 h 37 à CBOFT (« 2e partie »).Il faut toutefois savoir que ces horaires comprenaient la programmation combinée de Montréal (CBFT), Ottawa (CBOFT) et Moncton (CBAFT) et qu\u2019ainsi, la troisième émission, erronément présentée comme troisième partie, était ce jour-là diffusée à Montréal et que la deuxième partie, également deuxième émission , était quant à elle diffusée sur le réseau d\u2019Ottawa.11 « À l\u2019émission Conférence, nous vous présentons la troisième d\u2019une série de trois conférences sur la genèse et l\u2019évolution de l\u2019idée L\u2019Action nationale \u2013 Mars-Avril 2019 162 C o l l o q u e M a u r i c e - S é g u i n rediffusion de la deuxième partie de la deuxième conférence (soit celle qui traite « de Tardivel en 1905 jusqu\u2019à nos jours »).Il y a donc eu à la télévision trois émissions, mais seulement deux tournages qui correspondent à deux conférences, contrairement à l\u2019information véhiculée depuis 1962 en raison de la transcription fautive de Laurentie.Si la transcription de l\u2019Alliance laurentienne avait en effet pris soin d\u2019inclure le texte de présentation de l\u2019annonceur de la première émission, le lecteur aurait tout de suite eu la puce à l\u2019oreille quant au découpage fautif de la revue : « Nous avons le très grand plaisir d\u2019accueillir ce soir pour la première fois à la télévision canadienne l\u2019un de nos plus éminents historiens qui a bien voulu accepter de présenter deux conférences sur les origines et l\u2019évolution du séparatisme au Canada français12.» En suivant le découpage en trois émissions, la revue Laurentie a donc artificiellement scindé la seconde conférence en deux, ne présentant que la moitié du texte qui a effectivement été diffusé à la télévision le 25 mars 1962 et en attribuant l\u2019autre moitié à une autre conférence.Une seconde observation, à partir du texte de La Semaine à Radio-Canada cité plus haut, peut aider à expliquer à la fois le peu de réception des conférences à leur diffusion, mais également ce qui pourrait avoir convaincu le professeur Séguin d\u2019accepter « sur les ins [is] tances de Radio-Canada » une pre- séparatiste au Canada français.Ce soir, M.Maurice Séguin retracera l\u2019histoire du séparatisme depuis l\u2019avènement de Tardivel en 1905 jusqu\u2019à nos jours.» (Transcription du texte lu par l\u2019annonceur de Conférence, « Genèse et historique de l\u2019idée séparatiste au Canada français », 1er avril 1962, Médiathèque et Archives, Radio-Canada.) Vérification faite auprès de Nathalie Lemay, spécialiste du secteur de la Gestion de documents (Médiathèque et Archives) de Radio-Canada, aucun tapuscrit des conférences n\u2019aurait été conservé à la SRC.12 Transcription du texte lu par l\u2019annonceur de Conférence, « Genèse et historique de l\u2019idée séparatiste au Canada français », 18 mars 1962, Centre d\u2019archives Gaston-Miron, Université de Montréal.(Nous soulignons.) L\u2019Action nationale \u2013 Mars-Avril 2019 163 C o l l o q u e M a u r i c e - S é g u i n mière sortie potentiellement scandaleuse (à plusieurs niveaux) sur les ondes de la télé radio-canadienne : « 11 h.30 du soir », un dimanche, case horaire discrète où le chanoine dormait vraisemblablement, ce n\u2019est pas exactement la meilleure case horaire de la semaine\u2026 Ajoutons à cela le caractère très éphémère des diffusions télévisuelles de l\u2019époque13 et il est plus facile de comprendre ce qui a pu faire sortir Maurice Séguin de sa « modestie qui lui a fait se refuser jusqu\u2019ici à toute publicité » : cette bien mauvaise heure de télédiffusion lui permettait de se dévoiler sans nécessairement trop s\u2019exposer.La Semaine à Radio-Canada poursuit ainsi (nous soulignons) : Partisan de l\u2019histoire vivante, convaincu que l\u2019histoire n\u2019est pas une relique de musée, un monceau de poussières qu\u2019on remue à l\u2019occasion, mais, au contraire, qu\u2019elle s\u2019écrit quotidiennement sous nos yeux, Maurice Séguin, initiateur de la jeune école d\u2019histoire canadienne-fran- çaise, a choisi de traiter à Conférence un sujet brûlant d\u2019actualité.Sa causerie s\u2019intitule : « Genèse et historique de l\u2019idée séparatiste au Canada français14 ».La revue souligne finalement la nouveauté, en 1962, de l\u2019approche de l\u2019historien : « Maurice Séguin soulignera une 13 Jusqu\u2019au début des années 1960, les caméras utilisées par la télévision ne permettaient pas d\u2019enregistrer les émissions filmées, mais seulement de les diffuser en direct.À Radio-Canada, des cinégrammes (copies d\u2019archivage ou pour diffusion subséquentes) étaient parfois effectués à l\u2019aide d\u2019un kinescope (ou « téléciné »), mais jamais de manière systématique.Ainsi, seule une partie des émissions télévisuelles régulières de l\u2019époque ont pu être fixées sur pellicule lors de leur production, réduisant ainsi considérablement la probabilité que ces émissions soient rediffusées ou encore conservées comme archive.14 « Conférence sur le séparatisme », La Semaine à Radio-Canada, op.cit.Notons ici la différence entre le titre des conférences de 1962 (« Genèse et historique de l\u2019idée séparatiste au Canada français », titre reproduit dans la transcription de Laurentie) et celui et du texte publié en 1968 au Boréal Express (L\u2019idée d\u2019indépendance au Québec : genèse et historique). L\u2019Action nationale \u2013 Mars-Avril 2019 164 C o l l o q u e M a u r i c e - S é g u i n facette du problème à laquelle peu de gens ont pensé avant lui : le séparatisme est né en 176015.» Le mouvement indépendantiste dans l\u2019histoire longue L\u2019idée que le désir de se séparer \u2013 le désir d\u2019indépendance \u2013 est né avec la perte de cette même indépendance à la conquête est certainement un des enseignements les plus importants des conférences diffusées à Radio-Canada.À une époque où l\u2019on fait trop souvent remonter ex nihilo l\u2019indépendantisme à la révolution tranquille et où l\u2019on se demande, avec tout le sérieux du monde, si le mouvement ne serait pas l\u2019affaire d\u2019une seule génération16, cette idée du professeur Séguin gagnerait à être rappelée plus souvent dans le discours public, non pas par militantisme, mais par souci d\u2019objectivité et de véracité historique.La grande originalité du père de l\u2019École historique de Montréal, c\u2019est justement d\u2019avoir été un des premiers \u2013 sinon le premier \u2013 à ancrer le mouvement indépendantiste dans l\u2019histoire longue ; pour citer Robert Comeau, à le placer dans une suite chro- 15 Ibid.16 En entrevue avec Fatima Houda-Pépin, Michel Gauthier, ancien chef du Bloc québécois ayant décidé en 2018 de tourner le dos au mouvement indépendantiste et d\u2019appuyer le Parti conservateur aux élections de 2019, nous donne un bon exemple de ce genre de discours : « [F.H.-P.:] Avez-vous abandonné la souveraineté ?[M.G.:] C\u2019est la souveraineté qui nous a abandonnés.J\u2019ai vécu à une époque où on militait pour gagner des appuis à la souveraineté.On en a gagné jusqu\u2019à 50 %, au dernier référendum.Mais depuis ce temps-là, que s\u2019est-il passé ?L\u2019appui à la souveraineté a constamment baissé, c\u2019est la faute à qui ?Je ne le sais pas.Mais c\u2019est un fait, c\u2019est rendu à 32-34 %, aujourd\u2019hui.[\u2026] [F.H.-P.:] Vous êtes donc en train de crédibiliser la thèse de ceux qui pensent que la souveraineté, c\u2019est l\u2019affaire d\u2019une génération ?[M.G.:] Disons que je me suis beaucoup laissé flirter par cette idée, puis je considère que c\u2019est probablement le cas, selon les indications que nous avons en ce moment.Je ne sais pas ce qui se passera après, mais pour maintenant, oui.» (« Michel Gauthier : l\u2019apôtre du réalisme politique », Le Journal de Montréal, Opinions, 14 mai 2018, p.24.) L\u2019Action nationale \u2013 Mars-Avril 2019 165 C o l l o q u e M a u r i c e - S é g u i n nologique et à tenir en même temps un discours critique sur les différents mouvements qui le composent17.Sur les ondes mêmes de la télé publique de l\u2019État dont il démonte (et démontre) l\u2019annexionnisme en pièces, Séguin livre un narratif, une genèse au mouvement indépendantiste jusqu\u2019alors inédits.Lorsque l\u2019article de La semaine à Radio-Canada dit que Maurice Séguin est convaincu que l\u2019histoire « s\u2019écrit quotidiennement sous nos yeux », c\u2019est exactement ce qui se produit à la diffusion des émissions : ce que fait le professeur, qui brise par ailleurs son « vœu de silence » envers Lionel Groulx qui est toujours vivant18, est en quelque sorte un performatif : non seulement donne-t-il une leçon d\u2019his- 17 Entrevue avec Robert Comeau, 28 décembre 2018.Évoquant des figures comme celles de Dostaler O\u2019Leary et Paul Bouchard, Jean Lamarre rappelle quant à lui l\u2019influence toute particulière que les séparatistes de 1936-37 ont pu avoir sur le professeur de l\u2019Université de Montréal : « Selon Séguin, ce ne sera qu\u2019en 1936-37, au cœur de la crise économique, qu\u2019on redécouvrira, à l\u2019intérieur de l\u2019un des divers groupements séparatistes qui émergent à cette époque, ce qu\u2019est véritablement la pensée indépendantiste en remettant en question le credo national de l\u2019égalité politique depuis l\u2019Union et la Confédération tout en soulevant l\u2019impossibilité d\u2019être vraiment soi-même à l\u2019intérieur d\u2019une fédération.Et c\u2019est dans le prolongement de ce mouvement indépendantiste que Séguin situe ensuite sa propre contribution [\u2026].» (Jean Lamarre, Maurice Séguin, historien du Québec d\u2019hier et d\u2019aujourd\u2019hui, Québec, Les éditions du Septentrion, p.145.) 18 Citons à cet effet une célèbre déclaration de Maurice Séguin : « Je n\u2019entreprendrai jamais de polémique avec [Lionel Groulx] parce qu\u2019il m\u2019a initié à l\u2019histoire, qu\u2019il m\u2019a donné le goût de l\u2019histoire.Puis je lui dois personnellement ma carrière à l\u2019Université de Montréal.» (Dans Michel Lapalme, « Le nouveau chanoine Groulx s\u2019appelle Séguin », Le Magazine Maclean, vol.6, no 4, avril 1966, p.16.) De fait, « Genèse et historique de l\u2019idée séparatiste au Canada français » ne sera pas d\u2019abord publié par son auteur, mais presque clandestinement par les responsables de la revue Laurentie qui, n\u2019ayant pas pu accéder à un manuscrit des textes, ont tout simplement décidé d\u2019effectuer une transcription à partir des enregistrements conservés à Radio-Canada.En ce qui concerne L\u2019idée d\u2019indépendance : genèse et historique, l\u2019initiative de sa publication reviendrait à Denis Vaugeois et André Lefebvre.Le texte ne sera publié que le 12 décembre 1968, un an et demi après la mort de Lionel Groulx, au Centre social de l\u2019Université de Montréal. L\u2019Action nationale \u2013 Mars-Avril 2019 166 C o l l o q u e M a u r i c e - S é g u i n toire magistrale et novatrice, mais la présentation qu\u2019il fait est elle-même aussi un moment historique en soi.Pour une première fois, l\u2019expression historique du système des Normes allait être entendue dans l\u2019espace public19.Tard, deux dimanches soirs de mars 1962 \u2013 et même s\u2019il n\u2019est entendu que par relativement peu de gens \u2013, un sourd tonnerre résonne dans le ciel du Québec : désormais, pour paraphraser Michèle Lalonde, la nouvelle génération d\u2019indépendantistes savait qu\u2019elle n\u2019était plus seule dans l\u2019histoire et, comme le dit l\u2019article de La Semaine à Radio-Canada dans la droite ligne de Séguin, qu\u2019elle pouvait maintenant considérer que « [l] e séparatisme actuel serait donc l\u2019aboutissement normal d\u2019une idéologie qu\u2019on retrouve aux sources mêmes de notre 19 L\u2019absence de Maurice Séguin dans l\u2019espace public a été bien réelle, mais gagnerait à être relativisée, du moins en ce qui concerne le début des années 1960.« Genèse et historique de l\u2019idée séparatiste au Canada français » marque en effet chez lui le début d\u2019une courte, mais intense période médiatique.À l\u2019automne 1963, il participa en effet à neuf émissions de L\u2019histoire à quatre voix animée par Fernand Séguin : « Quatre professeurs d\u2019université, quatre historiens nous donnent, chaque vendredi soir à 8 heures au réseau français de radio, leur opinion sur un moment ou un aspect important de l\u2019histoire du Canada.[\u2026] À partir d\u2019un texte publié par quelques-uns de nos meilleurs historiens, ces quatre voix de professeurs nous donnent leur opinion sur les évènements dont il est question et essaient d\u2019en dégager le sens.[\u2026] À cette deuxième série qui traite du Régime anglais, les professeurs invités sont M.Maurice Seguin, de l\u2019Institut d\u2019histoire de l\u2019Université de Montréal et titulaire de la chaire, le chanoine Lionel Groulx, MM.Fernand Ouellet et Jean Hamelin, tous deux de l\u2019Institut d\u2019histoire de l\u2019Université Laval, ainsi que Laurier LaPierre, professeur d\u2019histoire de la civilisation canadienne-française à l\u2019Université McGill.» (« L\u2019histoire du régime anglais au Canada », La Semaine à Radio-Canada, vol.XIV, no 6, 2 au 8 novembre 1963, p.20.) Sous le titre Précis d\u2019histoire du Canada, Maurice Séguin donnera également à Radio-Canada, du 23 novembre 1963 au 18 avril 1964, dix-sept cours télévisés de 45 minutes.(Voir « Les cours télévisés de l\u2019Université Laval et de l\u2019Université de Montréal », La Semaine à Radio- Canada, vol.XIII, no 52, 21 au 27 septembre, p.6.Dix-huit cours sont au programme, mais un de ceux-ci sera rediffusé, portant le total des leçons originales à dix-sept.Jean Blain assurera les huit premiers cours de la série, du 28 septembre au 16 novembre 1963.) L\u2019Action nationale \u2013 Mars-Avril 2019 167 C o l l o q u e M a u r i c e - S é g u i n histoire20 ».L\u2019enthousiasme qu\u2019ont pu ressentir certains indépendantistes reste certes paradoxal (car l\u2019histoire et les perspectives que présente Séguin sont en réalité fort noires), mais il ne faut cependant pas oublier la dimension de provocation contenue dans cette synthèse télévisée de deux cents ans d\u2019histoire en 104 minutes : « \u201cNotre maître, le passé\u201d est une expression très juste.Mais pour nous, depuis deux siècles, le passé a un nom propre.Et nos maîtres, les Anglais, ne seraient pas dignes d\u2019avoir été nos maîtres pendant deux siècles s\u2019ils se laissaient démolir facilement21.» Il y a, en effet, dans le discours de Maurice Séguin, des phrases comme de réels coups de tonnerre, voire des coups de fusil.Citons par exemple la deuxième conférence qui s\u2019ouvre avec un constat terrible et sans détour : « Dès qu\u2019il s\u2019installe dans la vallée du Saint-Laurent, le Canada anglais ruine fondamentalement la colonie française22.» Par l\u2019analyse révolutionnaire déployée, mais également par le vocabulaire utilisé à la télévision d\u2019État, ces conférences avaient quelque chose de fort provocateur en leur temps.Les archives audiovisuelles conservées par le Centre d\u2019archives Gaston-Miron nous permettent aujourd\u2019hui, cinquante-sept ans après leur diffusion initiale, d\u2019examiner ces conférences comme des objets culturels médiatiques.Car en réalité, même si elles sont demeurées relativement ignorées jusqu\u2019à leur publication 20 « Conférence sur le séparatisme », La Semaine à Radio-Canada, op.cit.21 L\u2019idée d\u2019indépendance : genèse et historique, op.cit., p.65.Notons l\u2019emploi de la deuxième personne du pluriel, qui n\u2019est pas employée ici pour marquer la neutralité : Séguin parle bel et bien au nom de la nation québécoise.Une telle chute explosive, commentaire éditorial inattendu marquant à la fois une continuité et une rupture avec l\u2019œuvre de Lionel Groulx, ne pouvait manquer de provoquer les consciences à l\u2019intérieur des mouvements séparatistes de l\u2019époque, ne serait-ce que du côté de l\u2019Alliance laurentienne ou des révolutionnaires du Rassemblement pour l\u2019indépendance nationale.22 Ibid, p.37. L\u2019Action nationale \u2013 Mars-Avril 2019 168 C o l l o q u e M a u r i c e - S é g u i n en 1968, les conférences télédiffusées de Maurice Séguin pourraient vraisemblablement être qualifiées, au même titre que Speak White, le Refus global ou encore le Manifeste du FLQ, de textes-événements fondateurs en termes d\u2019importance historique ou si nous les considérons comme des œuvres qui se sont aussi révélées être des actes historiques.Le visionnement de ces archives nous révèle par ailleurs un détail important quant à l\u2019écriture de Maurice Séguin.Il y a dans la version publiée des conférences 136 citations différentes intégrées au texte : celles-ci ont été identifiées par l\u2019historien André Lefebvre sous la supervision de Séguin lui-même qui, comme nous l\u2019apprend la préface du livre, n\u2019avait pas cru bon d\u2019en consigner les références étant donné que le texte était destiné à une simple présentation télévisée.Maurice Séguin pratique pour ainsi dire dans ses conférences l\u2019intertextualité avant l\u2019heure : il est en effet très difficile, pour quelqu\u2019un qui n\u2019aurait pas le texte de 1968 dans les mains (et qui, ce faisant, pourrait bien voir l\u2019ouverture et la fermeture des guillemets) de reconnaître ce qui relève d\u2019une citation et ce qui relève du discours du professeur lui-même.Il arrive parfois que le téléspectateur ne sache pas clairement qui parle dans ces conférences, mais en d\u2019autres moments, Maurice Séguin compose son discours en concaténant différentes citations historiques de manière tout à fait imperceptible pour l\u2019auditeur.En ce sens, l\u2019expérience des émissions et celle du texte publié sont fort différentes : « Genèse et historique de l\u2019idée séparatiste au Canada français », texte choral\u2026 La réception Peut-être en raison de leur diffusion dans une bien mauvaise case horaire, les conférences de Maurice Séguin n\u2019ont en quelque sorte pas eu de réception médiatique.Dans l\u2019état de nos recherches, la seule personnalité qui L\u2019Action nationale \u2013 Mars-Avril 2019 169 C o l l o q u e M a u r i c e - S é g u i n aurait parlé des conférences de Séguin à leur diffusion \u2013 de manière respectueuse, mais aussi bien indirectement \u2013, c\u2019est André Laurendeau, dans un éditorial du Devoir à propos du numéro spécial de la revue Liberté sur le séparatisme23.Soulignant que ceux qui ont le plus à dire sur le sujet dans ce numéro sont les historiens Fernand Ouellet et Jean Blain, Laurendeau fait une divagation en apparence étrange sur la première conférence de Séguin.Commentant la revue, il écrit : « La longue étude de Fernand Ouellet, la réflexion plus dense de Jean Blain : voilà ce que je retiens surtout.Rajoutez-y une conférence remarquablement claire de Maurice Séguin à CBFT dimanche soir dernier, qui sera complétée dimanche soir prochain par un second exposé (ici je sors du numéro spécial de Liberté)24.» Laurendeau caractérise ainsi sommairement la pensée de Séguin : « Je n\u2019ai pas en main le texte de M.Séguin, et je craindrais de le trahir en le résumant de mémoire.Il m\u2019a paru fonder l\u2019histoire sur la nation, et la nation, dans une large mesure, sur l\u2019État.Si l\u2019État rêvé par les Patriotes de 1837 avait été possible, sans doute, dans cette optique, eût-il été un bienfait25.» 23 « Le séparatisme », Liberté, vol.4, no 21, mars 1962, p.66-189.Ce numéro, préparé par Hubert Aquin, venait, au moment de la diffusion des conférences de Séguin, tout juste d\u2019être publié.Aquin, alors membre du RIN, y publie l\u2019article « L\u2019existence politique », texte aux accents séguinistes provenant d\u2019un discours prononcé au colloque « L\u2019indépendance nationale, une fin et un moyen » tenu à l\u2019Hôtel Windsor les 17 et 18 février 1962 à Montréal.Inscrit à une maîtrise en histoire à l\u2019Université de Montréal qu\u2019il ne complètera pas, Hubert Aquin suivit en septembre 1957 les cours de Maurice Séguin, Michel Brunet et Guy Frégault.(Voir la présentation de Jacinthe Martel de « La fatigue culturelle du Canada français » dans Hubert Aquin, Mélanges littéraires II, Bibliothèque québécoise, 1995, p.53 [note 23].) 24 André Laurendeau, « La \u201cfoi\u201d séparatiste », Le Devoir, 22 mars 1962, p.4.Le titre de cet article fait référence au texte d\u2019Hubert Aquin : « La foi séparatiste, au fond, quel Canadien français ne la ressent pas, ne serait-ce que dans un moment d\u2019abandon ou de lucidité : qui de nous oserait dire que le séparatisme est mauvais en soi ?» (« L\u2019existence politique », dans Liberté, op.cit.) 25 « La \u201cfoi\u201d séparatiste », op.cit. L\u2019Action nationale \u2013 Mars-Avril 2019 170 C o l l o q u e M a u r i c e - S é g u i n Laurendeau remarque ensuite : « Nous sommes, particulièrement avec MM.Ouellet et Séguin, en présence de deux écoles historiques26.» Ce commentaire allait de soi, mais le rédacteur en chef ne pouvait probablement pas mieux résumer l\u2019abîme qui séparait les deux écoles qu\u2019avec l\u2019extrait du texte de Fernand Ouellet qu\u2019il met ensuite en contraste avec la pensée de Maurice Séguin : « Finalement, qu\u2019auraient valu en 1837 l\u2019indépendance et la démocratie pour une population illettrée, sans bourgeoisie d\u2019affaires, encadrée par des institutions à caractère médiéval et, au surplus, vivant d\u2019une agriculture déficitaire et cela en raison de ses techniques arriérées 27?».Qui plus est, Ouellet avait justement devancé Séguin en intitulant son article « Les fondements historiques de l\u2019option séparatiste dans le Québec28 ».Les conférences télévisées de Maurice Séguin ont rapidement rejoint les milieux politiques : Le Devoir du 14 avril 1962 rapporte en effet que Me Cécilien Pelchat de l\u2019Alliance laurentienne aurait « analysé la magistrale conférence de Maurice Séguin sur le Canada français » à une réunion du club Laurentie-Montréal qui se tenait la veille à la salle Saint-Stanislas29.Nous trouvons par ailleurs dans cet article du Devoir de longs extraits d\u2019un discours donné par Raymond Barbeau dans le cadre de cette soirée et dans lequel point une influence séguiniste certaine : 26 Ibid.27 Fernand Ouellet, « Les fondements historiques de l\u2019option séparatiste dans le Québec », Liberté, op.cit., p.101.28 Bien que le titre de ce texte fasse immédiatement penser à celui de Maurice Séguin, nul besoin de rappeler au lecteur, à l\u2019instar d\u2019André Laurendeau, que celui-ci s\u2019inscrit dans une tout autre démarche que celle du professeur de l\u2019Université de Montréal.29 « \u201cOn ne peut plus prêcher la servilité à un peuple devenu adulte\u201d, déclare Raymond Barbeau », Le Devoir, 14 avril 1962, p.3 et 17. L\u2019Action nationale \u2013 Mars-Avril 2019 171 C o l l o q u e M a u r i c e - S é g u i n Désormais, l\u2019unique question est la suivante : l\u2019État du Québec possède-t-il assez de pouvoirs pour assurer le bien de ses citoyens, quels qu\u2019ils soient ?C\u2019est à l\u2019État que les juristes et les moralistes reconnaissent des droits et des devoirs.Avec le droit à la vie, les autorités les plus compétentes affirment comme une vérité fondamentale de droit naturel le droit à l\u2019indépendance des États.L\u2019État du Québec doit prendre les mesures nécessaires pour assurer le bien commun de ses ressortissants.Seule la souveraineté nationale pourra lui donner les pouvoirs politiques, économiques et culturels qui répondront aux besoins urgents de la population québécoise.[\u2026] Ce que les Laurentiens soutiennent c\u2019est que là où il y a nation authentique, il y a en même temps nécessité et présence d\u2019un État ; plus que la nation, c\u2019est l\u2019État qui peut se prévaloir du droit à l\u2019indépendance.L\u2019État du Québec, annexé par Ottawa, tenu en tutelle par un État étranger, ne peut permettre le développement normal de ses citoyens.L\u2019indépendance s\u2019impose [et] se justifie pleinement30.* Le mois suivant la parution du texte dans Laurentie, André Laurendeau réagit à la publication dans le style qu\u2019on lui connaît.Un an jour pour jour avant l\u2019institution officielle de la Commission royale d\u2019enquête sur le bilinguisme et le biculturalisme, il écrit : Autant que nous sachions, c\u2019est la première synthèse faite par un historien sur ce thème.Elle est réalisée dans des perspectives évidemment séparatistes, par un esprit rigoureux qui connaît bien les époques qu\u2019il évoque.C\u2019est un document à méditer.[\u2026] Il n\u2019emporte pas mon adhésion : je le crois fondé sur le postulat quasi absolu qu\u2019une nation ne vit pleinement que dans l\u2019indépendance politique.Mais cet exposé clair et solide dénonce l\u2019illusion du vieux fédéralisme où deux nations trouveraient aisément et comme spontanément leur équilibre : M.Séguin mord à pleines dents dans ce mensonge.Il rappelle à ses lecteurs, y compris ceux qui ne le suivent 30 Ibid. L\u2019Action nationale \u2013 Mars-Avril 2019 172 C o l l o q u e M a u r i c e - S é g u i n pas jusqu\u2019au bout et sentent à diverses reprises le besoin de discuter, à quel point l\u2019avenir est fragile, à quel point les Canadiens français doivent tenter de conquérir un nouveau fédéralisme, qui serait vécu31.La « genèse » de Maurice Séguin, révélée entretemps aux mouvements séparatistes du Québec par la publication du texte de Laurentie32, semble avoir gagné le Rassemblement pour l\u2019indépendance nationale, qui l\u2019invite à son « école de formation politique ».Ainsi, le professeur redonnera en trois séances (les 21 et 28 octobre ainsi que le 4 novembre) ses conférences, toujours sous le titre de « Genèse et historique de l\u2019idée séparatiste au Canada français33 ».Le texte de Laurentie pénétrera rapidement au Canada anglais : deux ans à peine après sa diffusion à la télévision canadienne- française, les conférences seront en effet traduites en anglais \u2013 avec la permission de Maurice Séguin lui-même \u2013 pour le département d\u2019histoire de l\u2019Université de Waterloo par un certain Paul Franklin34.31 André Laurendeau, « Une petite histoire du séparatisme », Le Devoir, 19 juillet 1962, p.4.32 Dépouillé de ses références historiques dans cette version, il est probable que le texte de Maurice Séguin ait, pour certains militants, pris la forme d\u2019un véritable manifeste pour l\u2019indépendance du Québec rédigé, qui plus est, par un professeur de l\u2019Université de Montréal\u2026 33 Voir « École de formation politique.Programme en cours.», L\u2019Indépendance, novembre-décembre 1963, p.2.Le programme des deux semaines suivantes présente par ailleurs deux figures bien connues du RIN : « 11 nov.Colonialisme par : Hubert Aquin écrivain et cinéaste » ; « 18 nov.L\u2019Indépendance et la Révolution par : Pierre Bourgault rédacteur de l\u2019INDÉPENDANCE ».34 Maurice Séguin, Origin and Historical Record of the Separatist Idea in French Canada, Paul Franklin (trad.), University of Waterloo, 1964.Huit bibliothèques posséderaient toujours ce document, dont sept au Canada et une aux États-Unis (Yale University Library). L\u2019Action nationale \u2013 Mars-Avril 2019 173 C o l l o q u e M a u r i c e - S é g u i n Conclusion Comme nous pouvons le constater, les archives des conférences « Genèse et historique de l\u2019idée séparatiste au Canada français » du Centre d\u2019archives Gaston-Miron jettent un tout nouvel éclairage sur L\u2019idée d\u2019indépendance au Québec : genèse et historique.Près de six décennies après la présentation initiale de ces émissions, le contexte médiatique de diffusion permet des réflexions inédites sur ce texte, notamment par l\u2019analyse de la présentation faite par La Semaine à Radio- Canada ou encore par celle de la réception médiatique et politique qui sera la sienne.Ces conférences, par lesquelles Maurice Séguin inaugure une période soutenue d\u2019activités médiatiques et politiques où il élargit l\u2019auditoire de son enseignement à travers le médium de la télévision et des Captation de la conférence « Genèse et historique de l\u2019idée séparatiste au Canada français » du 25 mars 1962 diffusée à Radio-Canada et conservée au Centre d\u2019archives Gaston-Miron L\u2019Action nationale \u2013 Mars-Avril 2019 174 C o l l o q u e M a u r i c e - S é g u i n formations militantes au RIN, permettront peut-être également, à travers ces engagements, de rediscuter le pessimisme réel de l\u2019homme au début des années 1960 au-delà de ce que certains écrits plus anciens ou certaines idées qui ont été transmises à partir de ceux-ci ont pu jusqu\u2019à maintenant laisser croire.Le professeur Séguin de « Genèse et historique de l\u2019idée séparatiste au Canada français » croyait-il intégralement à l\u2019« impossible indépendance » énoncée en 1956 dans La notion d\u2019indépendance dans l\u2019histoire du Canada ?Si c\u2019est le cas, ses engagements du début des années 1960 nous apparaissent pour le moins contradictoires.Il faut se rappeler que pour l\u2019auteur des Normes, l\u2019irréparable, c\u2019est aussi le « non réparé » et que de la même manière, l\u2019obstacle insurmontable n\u2019est toujours qu\u2019un obstacle « non surmonté35 » ; dans cette perspective, l\u2019impossible apparaît simplement comme ce qui n\u2019a pas encore été rendu possible.N\u2019oublions pas non plus l\u2019injonction au « travail de sape de longue haleine » auquel nous convie l\u2019historien à la fin de ses conférences : « Le plus grand devoir, dans l\u2019ordre des idées, est de dénoncer l\u2019aliénation fondamentale, essentielle, dont souffre le Canada français36.» Face au drame de ce qu\u2019il concevait encore au milieu des années cinquante comme 35 Voir Maurice Séguin, Les Normes de Maurice Séguin.Le théoricien du néonationalisme, ouvrage préparé par Pierre Tousignant et Madeleine Dionne-Tousignant, Montréal, Guérin, p.118.Citant Tardivel dans la dernière partie de L\u2019idée d\u2019indépendance : genèse et historique, Maurice Séguin écrit dans le même sens : « On dira peut-être que la sortie de la province de Québec de la confédération est aujourd\u2019hui impossible.C\u2019est très difficile, nous l\u2019admettons [\u2026] ; mais difficile, très difficile n\u2019est pas synonyme d\u2019impossible.» (Jules-Paul Tardivel, La vérité, 18 mars 1893, dans L\u2019idée d\u2019indépendance : genèse et historique, op.cit., p.55.) Ainsi pouvons-nous repenser avec Tardivel le propos avec lequel Séguin conclut ses conférences : si la « démolition » de nos maîtres n\u2019est certes pas chose facile, elle n\u2019est certes pas impossible.36 Ibid., p.65. L\u2019Action nationale \u2013 Mars-Avril 2019 175 C o l l o q u e M a u r i c e - S é g u i n « deux impossibles et [\u2026] l\u2019inévitable survivance37 », Séguin répondait, 21 ans après « Genèse et historique de l\u2019idée séparatiste au Canada français » par une série de questions et des perspectives d\u2019avenir : Serait-il permis au Québec de transformer ses relations de dépendance en relations d\u2019égalité dans l\u2019interdépendance ?Ou sera-t-il possible au Québec de corriger deux siècles d\u2019histoire ?L\u2019Amérique anglaise lui a dit non en 1760 par la conquête.Le Canada anglais lui a dit non : en 1840 par l\u2019union législative et en 1867 par l\u2019union fédérale.Quelle réponse réserve le vingtième siècle 38?Et maintenant, que nous réservera le vingt-et-unième siècle ?Le Québec seul devra se poser les questions inévitables quant à son existence politique et trouver leur réponse.La survivance dans la médiocrité, c\u2019est le contraire de l\u2019autodétermination.q 37 Maurice Séguin, « La notion d\u2019indépendance dans l\u2019histoire du Canada », Rapports annuels de la Société historique du Canada/Report of the Annual Meeting, vol.35, no 1, p.84.38 Maurice Séguin, « Le Québec », dans Québec-Canada, Paris, Éditions du Burin, 1973, p.165. 176 Colloque Maurice-Séguin Merci aux organisateurs, Josiane Lavallée, Denis Monière et Robert Comeau, pour l\u2019organisation de ce colloque.Je dois vous avouer d\u2019emblée que je ne suis pas historienne de formation.Il y a deux ans, je ne connaissais pas Maurice Séguin.J\u2019ai entendu Josiane en glisser un mot lors d\u2019une conférence et c\u2019est avec bonheur que je me suis immergée dans ses écrits.Je voudrais rappeler, pour ceux qui ne le savent pas, que j\u2019ai une formation scientifique.Je suis ingénieur mécanique de formation et toute mon expérience professionnelle a été dans le développement énergétique et industriel.Donc, quand je me suis mise à lire Maurice Séguin, qui a développé une analyse basée sur des faits et non sur des opinions et des croyances, son approche a tout de suite rejoint ma formation scientifique et mon expérience de développement économique.Le mythe des deux peuples fondateurs Depuis un certain nombre de mois, par la force des choses, j\u2019ai fait et je continue de faire une réflexion sur l\u2019état du mouvement souverainiste-indépendantiste au Québec.La lecture de Maurice Séguin m\u2019a beaucoup aidé à démystifier les discours ambiants et leurs origines, en particulier le Martine Ouellet* La Grande Illusion, principal obstacle à l\u2019Indépendance** * Ex-députée de Vachon (Parti québécois) et ex-ministre des Ressources naturelles dans le gouvernement Marois.** Transcription de l'allocution de clôture du Colloque Maurice-Séguin. L\u2019Action nationale \u2013 Mars-Avril 2019 177 C o l l o q u e M a u r i c e - S é g u i n mythe des deux peuples fondateurs.J\u2019ai été plus de 30 ans au Parti québécois, et croyez-le ou non, je n\u2019ai à peu près jamais entendu parler de la Conquête dans les discours.Il faut se le dire une fois pour toutes : on a été conquis.Je pense que c\u2019est important parce que tout découle de là et je vais lire certains extraits de Maurice Séguin ; il écrit : [les séparatistes] rendent au Canada français le plus grand des services, celui de démasquer l\u2019imposture de la tradition La Fontaine \u2013 Étienne-Parent, ce bon vieux mythe d\u2019une égalité possible entre les deux nationalités, ou mieux, de la possibilité pour les Canadiens français d\u2019être maîtres dans un Québec qui demeurerait à l\u2019intérieur de la confédération.Le plus grand devoir dans l\u2019ordre des idées est de dénoncer l\u2019aliénation fondamentale, essentielle dont souffre le Canada français.On a été conquis et, en fait, il n\u2019y a pas deux peuples fondateurs, il y a deux peuples conquis : les Canadiens (comme ils s\u2019appelaient à l\u2019époque) et les Autochtones.D\u2019ailleurs aux États-Unis, ils appellent la conquête « the French and Indian War ».Avant d\u2019aborder la conquête de 1760, permettez-moi de faire un petit détour.On entend souvent qu\u2019on est un peuple de colonisés.Colonisés ?Pourtant, la conquête était la prolongation d\u2019une guerre entre la France et l\u2019Angleterre et, à ce que je sache, la France et l\u2019Angleterre étaient deux puissances mondiales ! On a été donc été conquis ! Pas colonisé ! Les Français ont colonisé le territoire, puis, après la conquête, les Britanniques ont, d\u2019une façon bien différente, colonisé aussi le territoire.Et il faut le dire, ce n\u2019est pas du tout la même sorte de colonisation.Et cette différence est très importante pour la suite des choses.Samuel de Champlain est arrivé sur le territoire avec une vision de partenariat avec les nations autochtones.Il a conclu une alliance militaire et commerciale où les colons français appuyaient les L\u2019Action nationale \u2013 Mars-Avril 2019 178 C o l l o q u e M a u r i c e - S é g u i n Montagnais (Innus), les Algonquins (Anichinabés) et les Etchemins (Malécites) et ensuite les Hurons (Wendats) pour la protection de leur territoire contre les attaques iroquoises.Les Autochtones, de leur côté, accompagnaient les colons français dans leur adaptation au climat et au territoire ainsi que, bien sûr, pour le commerce des fourrures.Il y avait beaucoup de métissage.Avec les Britanniques, c\u2019est une tout autre approche, une approche complètement différente.C\u2019est de l\u2019apartheid avec Macdonald qui a fait adopter sa Loi sur les Indiens, qui a créé les « réserves d\u2019indiens ».C\u2019est carrément du racisme.Et du racisme, Macdonald en a fait preuve aussi contre les Canadiens français, mais comme ils étaient trop nombreux pour l\u2019assimilation, il a manœuvré autrement.Voilà pour le détour.Revenons donc à la Conquête.Je pense que c\u2019est important, parce qu\u2019avec la défaite de 1760, il y a eu premièrement la conquête économique.Maurice Séguin explique très bien pourquoi les Canadiens français ont été éliminés du commerce des fourrures et ont dû se replier sur l\u2019agriculture.Avant 1760, on était dans tous les domaines.On était dans le commerce des fourrures, dans le transport, dans l\u2019importation, on était dans tout.Mais après 1760, la métropole, c\u2019est devenu Londres, ce n\u2019était plus Paris.Et les Canadiens, Canadiens français qui sont devenus des Québécois aujourd\u2019hui, n\u2019avaient plus accès au marché.Ils ont donc été complètement exclus des volets économiques.Donc 1760 : conquête économique ! En 1840, l\u2019Union est venue compléter la conquête militaire et économique par la conquête politique.Cette union nous a été imposée ! Et vous me permettrez de lire ce passage de Séguin : « en 1840 la nation canadienne, déjà déclassée économiquement, devient annexée politiquement et une décennie plus tard, minoritaire sur le plan démographique.Toutefois il demeure impossible de l\u2019assimiler ». L\u2019Action nationale \u2013 Mars-Avril 2019 179 C o l l o q u e M a u r i c e - S é g u i n Et c\u2019est ça notre chance.Ce n\u2019est pas parce que les Britanniques ont été gentils avec nous.C\u2019est parce qu\u2019ils n\u2019étaient pas capables de nous assimiler ! Il faut arrêter de penser qu\u2019ils ont été gentils.Ce mythe-là, des deux peuples fondateurs, intoxique notre imaginaire.Il nous fait croire à l\u2019appartenance au Canada.Et il est difficile de se défaire de cette illusion, c\u2019est dur émotivement.Il n\u2019y a jamais eu deux peuples fondateurs.Cette union, consacrée en 1867 avec l\u2019adoption de la constitution canadienne, et peu importe le type d\u2019union (que ce soit une union fédérale autre chose), c\u2019est une union qui résulte de la Conquête.Vous savez, les mots ont de l\u2019importance.Depuis un certain nombre d\u2019années, je ressens un malaise lorsqu\u2019on appelle ceux qui sont contre l\u2019indépendance des fédéralistes.Parce que le mot fédéraliste réfère à un type de système très abstrait et théorique.Que le régime soit fédéral ou non, ce n\u2019est pas le problème.Le problème, c\u2019est la Conquête et ses conséquences.Ceux qui se disent, et qu\u2019on nomme, fédéralistes sont d\u2019abord et avant tout pour le Canada peu importe le système.Nous devrions donc les nommer en conséquence.Plusieurs alternatives sont possibles : des unionistes, des canadiannistes, etc.J\u2019ai opté pour canadian- niste.Je trouve que c\u2019est l\u2019expression qui est la plus claire et la plus exacte.La Grande Illusion Je pense que c\u2019est à partir de 1840 qu\u2019est née la Grande Illusion.Moi, je l\u2019appelle la Grande Illusion, Séguin, lui, l\u2019appelle l\u2019illusion progressiste.Je le cite : « Ainsi les Canadiens français, dès 1846, commencent à nourrir des illusions sur leur situation réelle à l\u2019intérieur du Canada.On assiste alors à la formation de l\u2019illusion progressiste ».J\u2019aime mieux l\u2019appeler la Grande Illusion, c\u2019est plus accessible. L\u2019Action nationale \u2013 Mars-Avril 2019 180 C o l l o q u e M a u r i c e - S é g u i n Les Canadiens français en viennent à croire qu\u2019ils sont politiquement libres d\u2019administrer le Bas-Canada à leur guise et, après 1867, la province de Québec.Sur le plan économique, ils commencent à penser qu\u2019ils sont eux- mêmes responsables de leur infériorité économique et que le développement de l\u2019industrie et du commerce n\u2019est qu\u2019affaire de volonté individuelle.Cette illusion va devenir, pour un siècle, le credo national des Canadiens français.Cette illusion est basée sur le mythe des deux peuples fondateurs qui, selon la logique du mythe, auraient négocié d\u2019égal à égal.Voyons donc ! On a été conquis ! Conquis économiquement et conquis politiquement.Nous n\u2019avons jamais été égaux.Nous étions subordonnés aux conquérants britanniques.Et cette Grande Illusion, qu\u2019a-t-elle de si malsain ?Elle fait croire aux Canadiens français que c\u2019est de leur faute s\u2019ils ne réussissent pas à se développer économiquement.Elle engendre de la culpabilisation, de l\u2019autodénigrement.Séguin disait qu\u2019il n\u2019est pas possible de vraiment se développer économiquement, car tous les leviers économiques appartenaient à l\u2019État canadien, à l\u2019État fédéral donc aux Britanniques ! Que ce soit les douanes, le commerce international, le transport ferroviaire, les voies navigables, l\u2019immigration tous ces leviers appartiennent toujours au gouvernement canadien.Certes, on a, de peine et de misère, réussi à créer quelques leviers, mais je peux vous dire que dès qu\u2019ils deviennent performants, les Canadiens anglo-saxons les laissent partir à l\u2019étranger ou ont l\u2019œil dessus et veulent les accaparer.On a qu\u2019à penser à l\u2019exode de plusieurs sièges sociaux du Québec inc.et, tout récemment, à la Banque de l\u2019infrastructure du Canada créée par Justin Trudeau, localisée à Toronto, qui vise à utiliser notre Caisse de dépôt et placement du Québec.Aujourd\u2019hui, ils lorgnent même Hydro- Québec directement ou indirectement avec le transport interprovincial d\u2019électricité ! L\u2019Action nationale \u2013 Mars-Avril 2019 181 C o l l o q u e M a u r i c e - S é g u i n La Grande Illusion et le développement économique : l\u2019exemple des sièges sociaux Ce mythe des deux peuples fondateurs est extrêmement puissant et toxique.Il est important de le déboulonner, car il fait encore partie du discours politique.Je vous lis un extrait du discours inaugural de François Legault.Je prône un nationalisme rassembleur dont l\u2019objectif est d\u2019assurer le développement économique de la nation québécoise à l\u2019intérieur du Canada ; tout en défendant avec fierté son autonomie, sa langue et sa valeur et sa culture.C\u2019est exactement une reproduction de la Grande Illusion que dénonçait Maurice Séguin qui a démontré qu\u2019il était impossible de faire le développement économique de la province de Québec à l\u2019intérieur du Canada, car les leviers les plus importants appartiennent au Canada.Je vais vous donner juste un exemple : les sièges sociaux.Je travaillais chez Hydro-Québec lorsque notre client, l\u2019aluminerie Alcan, a été acheté par Rio Tinto.Les impacts sur la relation commerciale ont été très importants, mais le déménagement du siège social semblait inévitable.J\u2019ai longtemps pensé qu\u2019à cause du libre marché, l\u2019État ne pouvait intervenir pour empêcher l\u2019exode de nos sièges sociaux.C\u2019est ce qui était répété tout le temps : le libre marché, vous ne pouvez pas intervenir parce que ce sont les actionnaires sur toute la planète qui décident.Il fallait jouer le jeu du marché.Alcan, Rona, Bombardier ! Et bien tous ces beaux fleurons on les a perdus l\u2019un après l\u2019autre, pas à cause du libre-marché Tout-Puissant, mais parce qu\u2019on ne dispose que d\u2019un État provincial ! Il en existe pourtant un pouvoir étatique qui permet de faire autrement.Je l\u2019ai découvert quand je suis allée à Ottawa. L\u2019Action nationale \u2013 Mars-Avril 2019 182 C o l l o q u e M a u r i c e - S é g u i n C\u2019est un pouvoir qui existe pour favoriser le développement économique canadien.C\u2019est le pouvoir d\u2019autoriser, ou non, chaque transaction importante impliquant une entreprise étrangère selon son impact sur le pays, donc sur le Canada.Ce pouvoir permet d\u2019empêcher l\u2019exode d\u2019un siège social.D\u2019ailleurs, le gouvernement canadien l\u2019a utilisé pour Potash Corp.À l\u2019époque je m\u2019étais demandé comment ils avaient fait pour empêcher Potash Corp de passer sous contrôle étranger.Eh bien , facile, il suffisait de refuser l\u2019achat de Potash Corp.par une compagnie étrangère.Facile, mais le gouvernement canadien n\u2019a pas utilisé ce pouvoir pour protéger Alcan, il ne l\u2019a pas utilisé pour protéger RONA ni pour protéger Bombardier.Bizarre non ?Eh bien non, pas bizarre, car le gouvernement canadien ne voit aucun avantage à protéger le développement économique du Québec.Et si le Québec avait été un pays, on aurait pu utiliser ce pouvoir pour d\u2019autres transactions.Par exemple, pour protéger Provigo qui a été acheté par Loblaws dont le siège social est en banlieue de Toronto.Ce déménagement de siège social a eu un impact négatif important sur nos agriculteurs et sur toute notre chaîne alimentaire.Il est donc illusoire de penser pouvoir faire du développement économique avec seulement des outils provinciaux.François Legault n\u2019arrête pas de nous comparer à l\u2019Ontario en soutenant qu\u2019on est moins bon sans nous dire que l\u2019État canadien a toujours favorisé l\u2019Ontario et toujours défavorisé le Québec.Ça, c\u2019est complètement absent de son discours ! Et on se culpabilise et on se sent impuissant parce qu\u2019il nous manque le meilleur outil ! Le Québec, une province, une nation annexée pas encore une nation indépendante Maurice Séguin nous dit qu\u2019il y a trois possibilités pour qu\u2019une nation vive : il faut qu\u2019elle soit indépendante, il faut qu\u2019elle puisse prendre toutes ses déci- L\u2019Action nationale \u2013 Mars-Avril 2019 183 C o l l o q u e M a u r i c e - S é g u i n sions et qu\u2019elle ait tous ses outils.Sans cela, elle est condamnée à végéter, c\u2019est une nation annexée, ou à mourir, et là c\u2019est l\u2019assimilation totale.C\u2019est arrivé à quelques nations.Selon Séguin, le Québec se retrouve dans la deuxième situation comme peuple annexé.L\u2019annexion impose une logique de survivance parce que la nation ne peut se développer par elle-même.Il explique que lorsqu\u2019une nation est annexée, elle n\u2019a pas tous les pouvoirs nécessaires à son développement, elle est une nation incomplète qui, au lieu de se développer et de s\u2019améliorer, ne peut que régresser vers la médiocrité.Et si on accepte de voir la réalité en face, nous pouvons constater l\u2019exactitude de ses théories.Les décisions du gouvernement canadien nous font reculer décision après décision.On a beau être dans le déni, on a beau se mettre la tête dans le sable, on est en train de reculer.Il faut se réveiller et arrêter d\u2019embellir la réalité.C\u2019est normal de constater les problèmes si on veut faire un changement.Si la situation n\u2019est pas problématique, on n\u2019a pas besoin de faire un changement et l\u2019indépendance c\u2019est un grand changement ; mais c\u2019est un grand changement pour le mieux.Parce qu\u2019actuellement on est annexé et on est réduit à la survivance même qualifiée de médiocre par Séguin.On n\u2019aime pas entendre ça ! Comme on n\u2019aime pas le mot province ! Mais si on était un pays, on n\u2019aurait pas besoin de faire l\u2019indépendance.Ce qui nous empêche de faire l\u2019indépendance c\u2019est le mythe des deux peuples fondateurs qu\u2019a bien analysé Maurice Séguin.Son analyse a inspiré la renaissance du mouvement indépendantiste dans les années 50 et 60 qui a abouti à la presque victoire de 1995.Mais depuis 1995, on est retombé dans cette Grande Illusion engendrée par le mythe des deux peuples fondateurs, qui nous amène à croire qu\u2019on L\u2019Action nationale \u2013 Mars-Avril 2019 184 C o l l o q u e M a u r i c e - S é g u i n peut améliorer la place du Québec à l\u2019intérieur du Canada, qu\u2019avant de faire l\u2019indépendance, il faut faire le déficit zéro, qu\u2019il faut régler tous les problèmes sociaux.Ce n\u2019est pas vrai, on ne peut pas faire cela sans les outils d\u2019un pays ! On est donc retombé dans le mythe et malheureusement on a une élite, même souverainiste, qui alimente le mythe.Et un mythe, c\u2019est quoi ?Un mythe c\u2019est une histoire inventée ! Et ceux qui inventent des histoires, on les appelle des mythomanes et la mythomanie c\u2019est une pathologie ! C\u2019est d\u2019inventer des histoires, fuir une réalité qu\u2019on ne peut accepter.Il faut donc sortir de ce mythe des deux peuples fondateurs.parce que tant qu\u2019on va croire que c\u2019est possible de réformer le Canada, tant qu\u2019on va travailler à améliorer les lois canadiennes, tant qu\u2019on acceptera de se limiter à travailler à l\u2019amélioration du gouvernement du Québec, donc de l\u2019État provincial, on travaillera à améliorer le Québec à l\u2019intérieur du Canada.Ce n\u2019est pas du tout la même chose que de travailler à l\u2019indépendance.Ce sont deux projets complètement différents.Et pour moi, il est clair que d\u2019améliorer le Québec à l\u2019intérieur du Canada, outre marginalement et temporairement, c\u2019est impossible fondamentalement, d\u2019où la Grande Illusion.Nationalisme provincialiste et nationalisme indépendantiste Ma deuxième réflexion, plus récente, porte sur le nationalisme.Elle découle de la dernière campagne électorale pendant laquelle on a dit et répété à satiété que François Legault incarnait le nationalisme ; nationalisme qu\u2019il a lui-même qualifié de rassembleur dans son discours inaugural.Le nationalisme est utilisé à toutes les sauces et tout le monde se réclame du nationalisme même ceux qui ne veulent pas faire de pays.François Legault, il ne veut pas faire de pays ; il l\u2019a déjà voulu, mais il ne le veut plus. L\u2019Action nationale \u2013 Mars-Avril 2019 185 C o l l o q u e M a u r i c e - S é g u i n Maurice Séguin parle de nationalisme complet et de nationalisme incomplet.Selon lui, le nationalisme complet existait avant 1760 et aussi après tant qu\u2019on n\u2019avait pas perdu nos leviers politiques.Un nationalisme complet c\u2019est un nationalisme qui s\u2019incarne dans toutes les sphères économiques.Mais après 1840, c\u2019est devenu un nationalisme incomplet qui s\u2019incarnait surtout dans une seule sphère, l\u2019agriculture, là où les Canadiens français étaient confinés.Une forme d\u2019autonomie pour améliorer l\u2019état provincial.J\u2019appellerais cela du nationalisme provincialiste.Il faut distinguer entre les nationalistes qui veulent faire l\u2019indépendance et les nationalistes qui ne veulent pas faire l\u2019indépendance.D\u2019ailleurs Maurice Séguin disait que tout nationalisme complet est séparatiste.C\u2019est logique ! Moi, ce que j\u2019aime de la pensée de Maurice Séguin c\u2019est que c\u2019est logique ! C\u2019est factuel ! Cela correspond à mon esprit d\u2019ingénieure ! Et j\u2019ajouterais que ce sont des nations et non des provinces qui sont membres des Nations unies.Et lorsqu\u2019on obtient la nationalité, c\u2019est la nationalité d\u2019un pays et non pas d\u2019une province.En toute logique, le nationalisme au Québec devrait être indépendantiste.Il y a des partis qui rendent les choses confuses en se réclamant de l\u2019indépendance, mais en se limitant à vouloir gouverner une province sans rien faire une fois élu pour la promotion de l\u2019indépendance.Je suis triste de vous le dire, mais pendant les 18 mois où j\u2019ai été au gouvernement, le gouvernement du Parti québécois n\u2019a rien fait pour l\u2019indépendance.Ce n\u2019est pas une blague, je veux bien admettre qu\u2019on était minoritaire, mais même comme gouvernement minoritaire, il est possible de prendre des décisions.On n\u2019a même pas voulu utiliser un cent de l\u2019État pour faire quelques études que ce soit.On n\u2019a rien fait ! On ne s\u2019aide pas en faisant cela.Quand un parti qui prône l\u2019indépendance tasse l\u2019indépendance de sa plateforme électorale pour L\u2019Action nationale \u2013 Mars-Avril 2019 186 C o l l o q u e M a u r i c e - S é g u i n la remettre à plus tard ; il est en train de dire à tout le monde qu\u2019elle n\u2019est pas réalisable ou urgente et qu\u2019on peut se développer avec les pouvoirs d\u2019une province.Ce parti alimente involontairement la Grande Illusion.Le même phénomène se produit avec le Bloc qui veut se faire élire à Ottawa pour défendre les intérêts du Québec, sous-entendu dans le système actuel, donc dans le système canadien pour défendre les intérêts de la province de Québec.Des députés acceptent de parler d\u2019indépendance dans des assemblées militantes, mais pas aux médias en lien avec l\u2019actualité.On l\u2019a vu dans le dossier de la Davie parce que, disaient certains, faire un point de presse au parlement d\u2019Ottawa avec les travailleurs de la Davie et parler d\u2019indépendance, cela serait d\u2019instrumentaliser les travailleurs.Prétexte, baliverne, un canadianniste ne trouverait pas meilleur argument.J\u2019avais prévu le coup, j\u2019en avais parlé d\u2019avance aux travailleurs et ils comprenaient tout à fait la logique et la respectaient.Mais au fond, qu\u2019est-ce que cela indique ?Cela indique que certains députés agissent comme si on pouvait améliorer les choses dans le système canadien actuel.Pourquoi serait-il nécessaire d\u2019en sortir ?En voulant se limiter à demander notre juste part de la Stratégie canadienne de construction navale, sous-entendu que cette juste de part serait gérée par le gouvernement canadien, au lieu de présenter ce que nous pourrions faire avec une stratégie de construction navale pour la République du Québec, ces députés défendent les intérêts de la province de Québec.Défendre les intérêts de la province de Québec ce n\u2019est pas promouvoir l\u2019indépendance.Cela ne fait aucunement avancer l\u2019indépendance, c\u2019est au contraire sous-entendre que celle-ci n\u2019est ni urgente ni nécessaire.Cela alimente également la Grande Illusion. L\u2019Action nationale \u2013 Mars-Avril 2019 187 C o l l o q u e M a u r i c e - S é g u i n Qu\u2019est-ce qu\u2019on peut faire pour préparer l\u2019indépendance ?Nous avons une réflexion à faire pour l\u2019avenir.Il est important que l\u2019on regarde ce qui peut être fait et que l\u2019on arrête de se sentir impuissant face à l\u2019avenir.Il y a plein de choses à faire, plein de choses qui font une différence.Je sais qu\u2019il y a des statistiques qui ont été avancées pour montrer le déclin du soutien des jeunes à l\u2019indépendance, mais je pense que les résultats de la dernière élection devraient au contraire nous encourager puisque 48 % des jeunes ont voté pour un parti indépendantiste.Je sais bien que l\u2019indépendance n\u2019était pas à l\u2019ordre du jour parce que le Parti québécois l\u2019a écarté comme enjeu politique, mais il y a quand même 48 % des jeunes qui ont voté pour un parti qui a inscrit dans son programme la réalisation de l\u2019indépendance du Québec.Pour avancer, il faut d\u2019abord sortir de la Grande Illusion, il faut sortir du mythe des deux peuples fondateurs, il ne faut plus accepter de travailler à l\u2019intérieur du système constitutionnel canadien, il faut arrêter de mettre nos énergies à chercher à améliorer ce système ! Quand vous déposez, à la Chambre des communes, un projet de loi pour améliorer une loi canadienne, vous indiquez vouloir améliorer le système actuel.Au lieu de déposer un projet de loi pour améliorer une loi canadienne, on devrait déposer un projet de loi qui définirait comment ce sera dans la République du Québec ! À Ottawa, on ne prendra de toute façon jamais le pouvoir et le rôle des indépendantistes n\u2019est pas d\u2019améliorer le Canada.On doit être là pour faire la promotion de l\u2019indépendance ! Je pense qu\u2019il faut arrêter de mettre nos énergies à faire fonctionner le système imposé par la constitution canadienne tant à Ottawa qu\u2019à Québec.Il faut mettre notre énergie à dire comment on va pouvoir s\u2019améliorer en sortant L\u2019Action nationale \u2013 Mars-Avril 2019 188 C o l l o q u e M a u r i c e - S é g u i n du système.On a été conquis et on veut sortir du système.Et c\u2019est avec cet esprit qu\u2019il faut traiter chacun des dossiers d\u2019actualité.Et, on devrait toujours agir dans la perspective d\u2019un nationalisme complet.Non pas un nationalisme pro- vincialiste, mais un nationalisme indépendantiste.Le transparlementarisme, c\u2019est du nationalisme complet ! C\u2019est du nationalisme indépendantiste ! Accepter de fonctionner dans la structure canadienne qui divise les pouvoirs entre le gouvernement provincial et le gouvernement fédéral, c\u2019est de jouer le jeu du Canada ! Et ça, ce n\u2019est pas faire avancer l\u2019indépendance ! Quand on regarde un dossier, comme celui de l\u2019environnement, si on se limite aux pouvoirs provinciaux, ce qu\u2019on peut faire est très limité, totalement incomplet.Mais si on envisage ce qu\u2019on peut faire avec l\u2019ensemble des pouvoirs, cela fait toute la différence parce qu\u2019avec les pouvoirs d\u2019un État normal on peut agir au niveau international et on peut augmenter les ressources financières.Au lieu de mettre notre argent dans l\u2019achat de TransMountain, on aurait pu investir 900 millions de $ (notre contribution au 4,5 milliards de $) pour diminuer les gaz à effet de serre au Québec par l\u2019efficacité énergétique, par l\u2019électrification des transports ou le transport en commun ! Au lieu que ce soit le Canada avec tous ses prix fossiles qui participe à la COP24 en notre nom, ce serait le Québec \u2013 qui a déjà atteint 50 % d\u2019énergie renouvelable \u2013 qui nous représenterait.Imaginez la contribution qu\u2019on pourrait avoir pour la planète ! Il faut donc regarder l\u2019ensemble des pouvoirs et c\u2019est cela la logique du transparlementarisme.Je peux vous dire que moi, après y avoir gouté, je suis devenue complètement « addict », et je ne veux plus m\u2019en passer, parce que de se limiter à ne regarder que les pouvoirs provinciaux, on est toujours plafonné puis on se retrouve toujours devant un mur.C\u2019est tannant ça ! L\u2019Action nationale \u2013 Mars-Avril 2019 189 C o l l o q u e M a u r i c e - S é g u i n Des changements de culture importants, cela vient avec des connaissances.Mais vous écouterez les périodes de questions tant à l\u2019Assemblée nationale qu\u2019à la Chambre des communes et vous n\u2019entendrez pas souvent parler d\u2019indépendance.Il y a une peur chez plusieurs élus pour qui trop parler d\u2019indépendance allait faire perdre des votes, allait leur faire perdre leur poste bien que l\u2019appui à l\u2019indépendance soit autour de 37 %, bien plus que l\u2019appui à n\u2019importe quel parti indépendantiste.Eh bien ! ils n\u2019en ont pas parlé, et ils ont tout perdu ! Je ne suis pas certaine que le choc soit assez fort pour changer ce paradigme.Parce que le choc, on l\u2019avait déjà eu en 2014, en 2012, puis même avant en 2011 avec le Bloc.En 2012, on a été élu comme gouvernement, mais minoritaire alors qu\u2019il y avait un contexte de corruption et de printemps étudiant.Malgré ce contexte très favorable, nous avons juste réussi à faire élire un gouvernement minoritaire.Une lumière jaune aurait dû s\u2019allumer, cela ne s\u2019est pas produit.2014, lumière rouge cette fois-là avec la défaite électorale, mais cela n\u2019a pas suffi ! Le PQ a continué dans le déni avec sa stratégie de reporter l\u2019indépendance à un éventuel deuxième mandat.Suite aux résultats de 2018, certains de mes anciens collègues ont dit qu\u2019ils étaient bien déçus de la population.Donc, je ne sais pas si le désastre électoral de 2018 sera un choc suffisant pour changer de paradigme.Il faut être fier de qui on est, parce qu\u2019on ne convaincra personne de devenir indépendantiste si nous ne sommes pas fiers de l\u2019être ! Et il faut mettre en lumière tous les avantages de l\u2019indépendance du Québec avec les dossiers d\u2019actualité ; que ce soit l\u2019immigration, l\u2019ALENA, le cannabis, l\u2019environnement ! Je suis allée dernièrement à la marche citoyenne pour la planète, et moi j\u2019en suis du mouvement citoyen, j\u2019y ai contribué pendant une bonne dizaine d\u2019années.Mais il y a un problème, le mouvement citoyen a fait une coupure avec le politique, comme si la question environnementale L\u2019Action nationale \u2013 Mars-Avril 2019 190 C o l l o q u e M a u r i c e - S é g u i n allait se régler avec des gestes individuels.C\u2019est bien les gestes individuels, mais c\u2019est clairement insuffisant.Il n\u2019y a que le politique qui va pouvoir contraindre l\u2019économique ! Les individus sans le politique n\u2019y arriveront pas.Car l\u2019économique, son moteur, c\u2019est l\u2019argent et l\u2019enrichissement des actionnaires et non pas une meilleure société.Et le politique c\u2019est l\u2019État, ici c\u2019est deux états, le provincial et le fédéral.La lutte aux changements climatiques c\u2019est par l\u2019indépendance que ça passe.C\u2019est ça qu\u2019il faut dire aux plus jeunes ! Parce que ça ne sera pas possible d\u2019améliorer l\u2019environnement à l\u2019intérieur du Canada pétrolier, c\u2019est impossible ! Imaginez le Québec pays et tout ce qu\u2019on pourrait apporter comme contribution à la planète.Avec toute l\u2019expertise qu\u2019on a, notre vision qui est beaucoup beaucoup beaucoup plus environnementaliste que le reste du Canada ! Cela ferait toute une différence, mais il faut le dire ! Ce n\u2019est pas une déduction que tout le monde va faire automatiquement ! Je pense qu\u2019il faut diffuser la pensée indépendantiste de Maurice Séguin et organiser des formations, des conférences pour les militants.C\u2019est la mission du Mouvement Québec indépendant qui vient d\u2019être créé.Nous produirons un magazine indépendantiste et ludique ; parce qu\u2019il faut aussi avoir du plaisir ! Notre ligne éditoriale soutiendra un indépendantisme assumé, transpartisan, transparlemen- taire et de bonne humeur et qui va permettre d\u2019illustrer avec chacun des dossiers d\u2019actualité, l\u2019avantage pour le Québec d\u2019être libre de ses choix.J\u2019entends depuis plus de 20 ans dans le mouvement sou- verainiste qu\u2019il faut renouveler le discours, actualiser les exemples, etc.Mais, ça ne se fait pas.Je ne sais pas si c\u2019est par manque d\u2019imagination, par peur de se tromper ou par méconnaissances des dossiers de l\u2019autre parlement, mais il est temps de passer de la parole aux actes.Non seulement L\u2019Action nationale \u2013 Mars-Avril 2019 191 C o l l o q u e M a u r i c e - S é g u i n on peut, mais on doit commencer dès maintenant à préparer l\u2019indépendance, et plus on va améliorer nos connaissances, plus on va être fier, plus on va faire reculer l\u2019ignorance, plus on va faire reculer la peur.Parce que la peur c\u2019est elle qui va encore être notre principale adversaire la prochaine fois.q Commanditaire des soupers-conférences de L\u2019Action nationale au Lion d\u2019Or Ps = mt Ss | 5 PE ne Ya Cea = He - ar Lem Re net Es - PP = , x Faq A tn, Wing), f RE = \"+ BET = ia 3 Te \u2014 ve SE £ + > So ES = Fa \u20ac = £ + ?a lh = My Sr Hy Hr eeven = we Tags -4 = \u201ctly T T5 SX 258 * fr 2 ce $ 7 *.pe ; NAA .as vi fr 2 v w = - { ant h i .+ eer du nt \u2014 \u2014 1 de Let ar 4 Sob Ë ë > Ve \u201c ca BA VES, Mn se Era \u20ac 1% Les { OT wy Ce 3 N AEH A Ft - Zn { wm.Ad.a fF ES \u2014 Th \u2018_ up = 4 1 So fat wr lll = >> rend ee 7 FY I Fi Taga =f TT PAP FY SODEP.QC.CA ES mat à ès + marges 5 + Inscrivez la « Ligue d\u2019action nationale » parmi vos fournisseurs avec votre numéro d\u2019abonné et payez directement votre renouvellement d\u2019abonnement de votre compte bancaire.Chez Desjardins et dans les institutions inancières participantes Votre date d\u2019échéance est indiquée sur votre feuillet d\u2019adressage Votre numéro d'abonné Prévenez le coût ! 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L\u2019Action nAtionALe en héritAge Legs et dons planifiés Les dons planifiés constituent un apport essentiel pour un organisme comme la Ligue d\u2019action nationale ; tous les dons qu\u2019elle reçoit sont d\u2019une grande importance puisqu\u2019ils permettent d\u2019offrir à nos abonnés une revue de qualité, et ce, sans s\u2019éloigner, même avec près d\u2019un siècle d\u2019existence, de sa mission.Qu\u2019est-ce qu\u2019un don planifié ?Les dons immédiats, ceux qui sont mis à la disposition de la Ligue d\u2019Action nationale dès qu\u2019ils sont faits et les dons différés, dons destinés à être remis à la Ligue d\u2019Action nationale à une date ultérieure (ex.: dons testamentaires, d\u2019assurance-vie, fiducie testamentaire, etc.) Vous avez peut-être une police d\u2019assurance-vie de quelques milliers de dollars que vous avez souscrite il y a plusieurs décennies et qui pourrait être cédée à L\u2019Action nationale sous forme de don planifié et contribuer ainsi à la pérennité de la revue.Les dons planifiés font partie intégrante de la planification financière et successorale.Ils peuvent prendre diverses formes, et l\u2019avis d\u2019un planificateur financier professionnel pourra vous aider à choisir l\u2019option la plus avantageuse pour vous.Si dans votre testament vous nommez la Ligue d\u2019Action nationale comme bénéficiaire, faites-le-nous savoir afin que nous puissions vous manifester notre reconnaissance.Si vous désirez effectuer un don planifié à la Ligue, nous pourrons vous remettre un reçu pour dons.Contactez-nous si vous avez besoin des conseils du planificateur financier professionnel de la Ligue d\u2019Action nationale.Ligue d\u2019Action nationale \u2013 Programme de dons planifiés a/s de Jacques Martin 82, rue Sherbrooke Ouest Montréal (Québec) H2X 1X3 819 397-4920 gfb@tlb.sympatico.ca MeMbres bâtisseurs de 5000 $ à 24 999 $ Dominique Bédard \u2020 Bernard Lamarre \u2020 Bernard Landry \u2020 Bryan L\u2019Archevêque Jacques C.Martin Paul Mainville \u2020 Pierre Karl Péladeau Cécile Vanier \u2020 MeMbres grAnds bâtisseurs de 25 000 $ à 49 999 $ Hector Roy \u2020 MeMbres bâtisseurs éMérites plus de 50 000 $ tAbLeAu d\u2019honneur des donAteurs et LégAtAires de LA Ligue d\u2019Action nAtionALe Plusieurs personnes nous ont laissé des legs ou des dons qui permettent d\u2019assurer la pérennité de la revue L\u2019Action nationale depuis maintenant 100 ans.C\u2019est la Fondation Esdras-Minville qui gère le patrimoine dédié à la revue, mais pour l\u2019obtention d\u2019un reçu pour fins fiscales, il faut libeller les dons et les legs à la Ligue d\u2019action nationale.Nous exprimons notre gratitude à nos généreux mécènes par une mention à perpétuité à ce tableau d\u2019honneur qui fait état du cumul des dons et des legs.François Beaudoin Gaston Beaudry \u2020 André Véronneau Fernand Allard Patrick Allen \u2020 François-Albert Angers \u2020 Gaston-A.Archambault \u2020 Jean-Paul Auclair \u2020 Jacques Baillargeon Paul Banville Yvan Bédard \u2020 Jacqueline Claire Binette Henri Blanc Charles Eugène Blier Gilles Blondeau Charles Eugène Blier David Boardman Yvon Boudreau Gaétan Breault Marcelle Brisson Henri Brun Paul Carrier Jean-Paul Champagne Jean-Charles Claveau Roch Cloutier Robert Comeau George Coulombe Louis-J.Coulombe Fernand Couturier Gérard Deguire Benoit Dubreuil André Dubuc Bob Dufour Yves Duhaime Marcel Fafard Nicole Forest Raymond Gagnier Léopold Gagnon Romain Gaudreault André Gaulin Henri-F.Gautrin \u2020 Claude Ghanimé Paul Grenier \u2020 Michel Grimard Yvan Hardy Germain Jutras Georges Lacroix Raymond Laflamme Lucie Lafortune \u2020 Anna Lagacé-Normand \u2020 Gisèle Lapointe Roger Lapointe Gérald Larose Denis Lazure \u2020 Jacques Libersan Clément Martel Yvon Martineau \u2020 Roger Masson Monique Michaud Daniel Miroux Louis Morache Rosaire Morin \u2020 Gilbert Paquette Jacques Parizeau \u2020 Hubert Payne Claude Pilote Fernand Potvin Alain Prévost Arthur Prévost \u2020 Antoine Raspa Ghislaine Raymond-Roy René Ricard René Richard \u2020 Dominique Richard \u2020 Jacques Rivest Jean-Denis Robillard Louis Roquet Pierre-Paul Sénéchal Denise Simoneau Michel Taillefer Claudette Thériault Serge Therrien Marcel Trottier \u2020 Réal Trudel Denis Vaugeois Claude-P.Vigeant Marcelle Viger Madeleine Voora cLub des 100 Associés 1000 $ à 1499 $ MeMbres bienfAiteurs 1500 $ à 4999 $ Gabriel Arsenault Robert Ascah André Baillargeon Jean-François Barbe Luc Bertrand Antoinette Brassard Jacques Cardinal Charles Castonguay Normand Cossette Bernard Courteau Guy Cormier Richard Côté Harold Dumoulin Lucia Ferretti Leopold Gagnon Yvon Groulx Marcel Henry Benoît Houde Gérard N Houle Marcel et Hélène Jacob Henri Joli-Cœur Marc Labelle Isabelle Lamarche Isabelle Laporte Isabelle Le Breton Maurice Leboeuf Richard Leclerc Laurent Mailhot Pauline Marois Cécile Martin et Marcel Masse \u2020 Michel Moisan Estelle Monette \u2020 Lucie Monette Réjean Néron Reginald O\u2019Donnell Gilles Pelletier \u2020 Réal Pilon Richard Rainville Ivan Roy Paul-Émile Roy \u2020 Ginette Simard Rita Tardif Robert G.Tessier \u2020 André Watier Tarifs 2019 (taxes et expédition comprises) L\u2019Action nationale 82, rue Sherbrooke Ouest Montréal (Québec) H2X 1X3 Téléphone : 514 845-8533 sans frais, 1 866 845-8533 Pour nous joindre par courriel revue@action-nationale.qc.ca www.actionnationale.quebec ISSN-0001-7469 Dépôt légal : Bibliothèque nationale du Québec Périodicité : 10 numéros par an L\u2019Action nationale est membre de la SODEP www.sodep.qc.ca Paiement par chèque ou carte de crédit VISA ou MASTERCARD \u2022 paiement internet sécurisé dans notre site \u2022 par la poste \u2022 par téléphone Paiement de votre compte bancaire (renouvellement d\u2019abonnement) \u2022 chez Desjardins et dans les institutions financières participantes Version numérique 1 an 2 ans 10 numéros 20 numéros Abonnement 85 $ 145 $ (73,93 $ + taxes) (126,11 $ + taxes) Abonnement de soutien 185 $ 300 $ Étudiant 50 $ 85 $ (43,49 $ + taxes) (73,93 $ + taxes) Institution 145 $ 240 $ ((126,11 $ + taxes (208,74 $ + taxes) Autres pays 150 $ 275 $ Abonnement PDF 60 $ 100 $ (52,18 $ + taxes) (86,97 $ + taxes) TVQ 1012563392 TQ0002 TPS 11901 9545 "]
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