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Titre :
L'action nationale
Éditeur :
  • Montréal :Ligue d'action nationale,1933-
Contenu spécifique :
Mai
Genre spécifique :
  • Revues
Fréquence :
chaque mois
Notice détaillée :
Titre porté avant ou après :
    Prédécesseurs :
  • Action canadienne-française, ,
  • Tradition et progrès,
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L'action nationale, 2019-05, Collections de BAnQ.

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[" L \u2019 A C T I O N N A T I O N A L E \u2013 v o l u m e C I X , n u m é r o 5 \u2013 M a i 2 0 1 9 volume CIX numéro 5 MAI 2019 envoi de publication N° de la convention 0040012293 L\u2019Action Mai 2019 Vol.CIX, no 5 L\u2019Action Infonuagique publique La tête dans les nuages Hugo Bergeron Horizon 6, 2011, acrylique sur toile, 160 x 160 cm (63 x 63 pouces) Crédit photo : Guy L\u2019Heureux Démarche À l\u2019instar de l\u2019action humaine créant le paysage, Hugo Bergeron fouille la transformation de l\u2019image : stratification, fragmentation, amalgame, altération, aberration, délimitation, etc.Dans ce spectre, il explore notre relation aux territoires (matériel, virtuel, spirituel), les déterminants de nos structures et les contingences de la vie.Il étudie la contagion historique entre le concept du paysage et le genre en peinture pour mieux comprendre l\u2019évolution de notre perception et de notre conception du monde.Conscient de l\u2019instantanéité, de la mobilité et du progrès, il souligne l\u2019archaïsme d\u2019une pensée (paysage) et d\u2019une pratique (peinture) dans une démarche de la contradiction.Abordant l\u2019image post-photographique par la mémoire, l\u2019imaginaire et la matière, Bergeron s\u2019inscrit dans une approche fondamentale, sensible et historique du faire.La manipulation de la représentation dirige sa recherche sur la réalité : déstabiliser son emprise, témoigner de sa conjoncture, suspecter son absurdité, exagérer ses merveilles et envisager l\u2019inconnu.Pour confronter notre conformité de la réalité, l\u2019éclatement dans l\u2019image demeure nécessaire.Hugo Bergeron déplie un processus de création de la complexité.Il alterne les temporalités du faire : l\u2019urgence (l\u2019impulsion) et la lenteur (la subtilité).Son inclination à la générosité oblige une synthèse d\u2019où émerge l\u2019éclectisme, l\u2019hétérogénéité et la surcharge.Il échantillonne le sujet, l\u2019attitude, la hiérarchie et la plasticité du langage visuel.La complicité du corps et de l\u2019esprit dans sa pratique artistique révèle la présence incontournable de la couleur et du dessin : sensible, objective et métaphorique.Son architecture chromatique de l\u2019image est une quête de profondeur au royaume du plat.Biographie Né en 1981, Hugo Bergeron est détenteur d\u2019un baccalauréat de l\u2019École des arts visuels et médiatiques de l\u2019UQAM.Finaliste au 12e concours de peintures canadiennes RBC en 2010, son travail a été exposé au Canada, en France, au Brésil et au Liban.En 2013, il a entre autres participé à l\u2019exposition collective « Le projet peinture/The Painting Project » à la galerie de l\u2019UQAM à Montréal.Ses œuvres font partie de plusieurs collections publiques et corporatives dont Prêt d\u2019œuvres d\u2019art du Musée national des beaux-arts du Québec, Banque Nationale, ministère des Affaires extérieures et du Commerce international du Canada, Mouvement Desjardins, Loto-Québec.Il vit et travaille à Montréal.Site à consulter : www.hugobergeron.ca Exposition solo à venir : L\u2019immeuble, la bâtisse et l\u2019édifice sont des bâtiments Centre d\u2019art Jacques et Michel Auger, du 11 septembre au 12 octobre 2019, Victoriaville 82, rue Sherbrooke Ouest Montréal (Québec) H2X 1X3 Téléphone : 514 845-8533 Numéro sans frais : 1 866 845-8533 revue@action-nationale.qc.ca www.action-nationale.qc.ca Directeur : Robert Laplante Directeur adjoint : Sylvain Deschênes Comité de rédaction : Mathieu Bock-Côté, sociologue et chroniqueur ; Nicolas Bourdon, professeur de français, cégep Bois-de-Boulogne ; Sylvain Deschênes, rédacteur et infographiste ; François-Olivier Dorais, professeur (UQAC) ; Lucia Ferretti, professeure (UQTR) ; Sylvie Ménard, Centre d\u2019histoire des régulations sociales (UQAM) ; Denis Monière, professeur (Université de Montréal) ; Hubert Rioux, Ph.D.ÉNAP-Montréal ; Michel Rioux, journaliste ; Pierre Serré, chercheur.Membres du jury du prix Richard-Arès : Lucille Beaudry (science politique, UQAM) ; Robert Comeau (histoire, UQAM) ; Simon Langlois (sociologie, Université Laval).Animation du séminaire de lecture : Mathieu Bock-Côté L\u2019Action ASS | L'assurance d\u2019une culture québécoise Ass Jorte et te et vivante Basse =u docséte San nt Joao fos li pL i Fe, ere de soutenir 3 x A izing Fa Toba NG IL xia 8/4 \" Ae, ALT ITY (AQ ATIONALE Girardi handel LL THY rita or] TP - % 1 800 943-2519 | www.ssjbcq.quebec » Rassemblement vourun PAYS Souverain IA Québec notre seule patrie www.rps.quebec LANGUE PATRIMOINE SOUVERAINETE FRANÇAISE NATIONAL DU QUES Wy Ne Se en Baptiste A de io Mauricie S complément$ pr Depuis plus d\u2019un siècle, L\u2019Action nationale réussit l\u2019exploit de confronter des points de vue et d\u2019animer, au fil des générations, une réflexion ancrée sur les combats à livrer pour permettre au peuple québécois de s\u2019épanouir.campagne de financement de L\u2019Action nationale 2019 Louise Harel MAN 1981-2008 Présidente de l\u2019Assemblée nationale L\u2019Action nationale remet des reçus iscaux à titre d\u2019organisme d\u2019éducation politique reconnu par le gouvernement du Québec (no OEP/002).à partir du site internet de L\u2019Action nationale action-nationale.qc.ca au téléphone avec votre carte de crédit VISA ou MasterCard 514 845-8533 ou sans frais 1 866 845-8533 Vous pouvez faire votre don www.fondaction.com DONNER DU SENS À L\u2019ARGENT Fondaction est une institution ?nancière québécoise innovante.Par la collecte d\u2019épargne-retraite et l\u2019investissement dans les entreprises d\u2019ici, Fondaction participe à la création d\u2019une économie plus performante, plus équitable et plus verte.PubFondaction-ActionNationale2015_PubFondaction-ActionNationale2012 2015-03-20 13:24 Page1 Dossier Éditorial Entre lassitude et exaspération - Robert Laplante 6 Articles Projet de loi sur la laïcité Rapport de première ligne en territoire constitutionnel - François Côté 11 Pour sortir du multiculturalisme - Denis Monière 21 Le libéralisme sectaire - André Binette 29 Y a-t-il une explication au Brexit et au rejet de la monnaie unique par le Royaume-Uni ?- Jacques C.Martin 33 Où s\u2019en va le Québec ?- Delmas Lévesque 42 Dossier Le secteur public face aux offres commerciales d\u2019infonuagique publique LA TÊTE DANS LES NUAGES - Mathieu Gauthier-Pilote 54 Entretien Projet de loi 21 Nous sommes devant un changement dans la continuité - Entretien avec E.-Martin Meunier réalisé par François-Olivier Dorais 106 Lectures Recensions David Vermette 128 A distinct Alien Race : the untold story of Franco-Americans Daniel Samson-Legault 135 Dissident \u2013 Pierre Vallières (1938-1998).Au-delà de Nègres blancs d\u2019Amérique Patrick Dionne 140 Claude-Henri Grignon alias Valdombre.Un conservateur enragé Livres reçus 147 Somma re 6 Éditorial Robert Laplante Entre lassitude et exaspération Voilà des années que ça dure.Le déluge de commentaires malveillants, les manifestations d\u2019intégristes, le langage ordurier sur les pancartes, le mépris sous vernis académique, les mêmes sophismes ressassés, les finfinauds qui finfinaudent à Radio-Canada, tout cela n\u2019aura fait que révéler ce qui traîne dans le fond du temps depuis trop longtemps déjà.Et cela n\u2019a, à vrai dire, que peu de choses à voir avec le projet de loi 21.Ce qui se joue là et qui ne se terminera pas avec son adoption, c\u2019est toujours le même déni, le même refus obstiné de consentir à quoi que ce soit qui pourrait avoir l\u2019air d\u2019une affirmation existentielle.Le Québec n\u2019a pas droit à une différence non accréditée.Ce qui se joue derrière ce débat qui, en quelque sorte, n\u2019en est que le matériau et le prétexte, c\u2019est la marge de tolérance que le Canada et ceux qui s\u2019en font leur pays consentent à laisser s\u2019exprimer.On l\u2019a dit et redit, ce projet de loi est incompatible avec la doctrine d\u2019État que constitue le multi- culturalisme sacralisé par la Charte canadienne lors d\u2019une profanation exemplaire : l\u2019imposition d\u2019une constitution consacrant la minorisation définitive de notre peuple alors réduit au statut de reliquat ethnique.Invoquer la Charte canadienne pour débattre dans le cadre de l\u2019Assemblée nationale tient du consentement à l\u2019obscénité.Cet instrument a été conçu pour en réduire les pouvoirs, pour en contenir l\u2019expression démocratique.On ne le dira jamais assez fort, 7 L\u2019Action nationale \u2013 Mai 2019 c\u2019est un moyen qui déporte nos débats nationaux dans le simulacre, ne laissant aux représentants du peuple qu\u2019un rôle de figurant dans un court épisode d\u2019un mélodrame que les juges de la Supreme Court s\u2019évertueront à dévoyer.Il faut souffrir d\u2019une singulière amnésie pour s\u2019imaginer bien fondée la protestation contre l\u2019usage de la clause dérogatoire, une clause adoptée pour satisfaire les ténors canadian et leur faire cautionner la manœuvre du rapatriement.Il faudrait, au surplus, leur en reconnaitre l\u2019usage exclusif et le droit de statuer sur ce qui devrait être reconnu comme son usage légitime ?Il n\u2019y a pas de limite à se vautrer dans la pensée annexée.L\u2019utiliser permettra au gouvernement Legault de se tenir droit dans l\u2019héritage de Papineau et de retourner les lois anglaises contre l\u2019ordre imposé.Le projet de loi 21 n\u2019est pas parfait, loin de là.Mais il a le mérite de bonifier la Charte québécoise, parce qu\u2019il renforce la légitimité de l\u2019Assemblée nationale à définir les principes qui doivent fonder la vie de la nation.Car ultimement et fondamentalement c\u2019est de cela qu\u2019il s\u2019agit.Le statut de notre Assemblée ne devrait tenir que de l\u2019autorité du peuple et non de la marge de tolérance d\u2019un État qui n\u2019a jamais eu de cesse d\u2019en combattre le sens et la portée.Ce qui se profile derrière les positions irréconciliables qui s\u2019affrontent plus ouvertement depuis le dépôt du projet de loi, ce ne sont pas d\u2019abord des conceptions de la laïcité et ses modalités d\u2019expression, c\u2019est l\u2019affirmation de l\u2019autodétermination et l\u2019effort de l\u2019inscrire dans une démarche d\u2019esprit républicain.Le Canada nous en refuse le droit et l\u2019expression.Il s\u2019en est fait une doctrine d\u2019État qu\u2019il brandit avec une arrogance \u2013 et une violence symbolique, il faut être aveugle pour ne pas le voir \u2013 qui n\u2019a d\u2019égale que sa certitude de défendre le cœur de son identité nationale.L\u2019ironie de la 8 L\u2019Action nationale \u2013 Mai 2019 chose tient dans le fait qu\u2019il tente de se faire croire que cette identité n\u2019en est pas une, qu\u2019elle tient du postnational.Il n\u2019y a là qu\u2019une ruse de la raison idéologique qui se fait passer pour une évidence ontologique.L\u2019attachement au multicul- turalisme, la sacralisation d\u2019une existence nationale reposant sur le refus de se reconnaitre ouvertement une culture de transmission et d\u2019appartenance, ce n\u2019est qu\u2019une façon de se construire une différence en Amérique du Nord, une manière de ne pas se laisser absorber dans le mainstream America \u2013 tout en y participant allègrement.Le Canada aura choisi de se représenter comme un grand bazar en raison de son refus viscéral de se poser devant l\u2019existence québécoise.Qu\u2019il s\u2019en convainque au point de se croire une supériorité morale et de s\u2019imaginer un modèle pour l\u2019humanité, c\u2019est son problème et la source de notre enfermement dans la folklorisation.Le projet de loi 21 permettra de faire un petit pas, si le gouvernement tient bon.Et il faut qu\u2019il tienne.L\u2019épisode qu\u2019il a inauguré a grandement servi au dévoilement d\u2019un enjeu que trop de Québécois ne saisissent pas bien.Le multicul- turalisme est un modèle d\u2019intégration et de socialisation.Il encadre et vise à susciter l\u2019adhésion à une représentation de la vie collective qui n\u2019est pas compatible avec notre existence nationale.Les personnes, natives ou immigrées, qui se perçoivent et se projettent dans cet univers de représentation se réclament d\u2019une légitimité et d\u2019un ordre qui, par définition, tient pour subalterne et accessoire notre différence, notre réalité nationale.À défaut de placer le débat dans ce cadre existentiel, les discussions ne serviront qu\u2019à exacerber les tensions.Une rationalité dévoyée par des contraintes de régime ne peut conduire qu\u2019à l\u2019érosion de la cohésion sociale.Une question nationale qui ne se dénoue pas empoisonne toute la vie. 9 L\u2019Action nationale \u2013 Mai 2019 Entre lassitude et exaspération, la fatigue culturelle dont parlait Aquin reste la condition d\u2019existence au Canada.Affirmer un modèle d\u2019intégration sous l\u2019esprit républicain et le placer au cœur du fonctionnement institutionnel, c\u2019est s\u2019arracher à la vie en mode mineur.C\u2019est se donner les moyens d\u2019entreprendre de construire la nation en choisissant de se donner des définitions des rapports entre l\u2019État et la religion qui ne se définissent qu\u2019en lien avec nos institutions.C\u2019est entreprendre de faire des distinctions que d\u2019autres nous refusent.Il y a plus dans ce débat épuisé que la réitération des argumentaires et le dialogue de sourds ponctué d\u2019injures proférées à grand renfort de feuilles d\u2019érable.Il y a quelque chose à l\u2019œuvre de plus puissant que la virulence des objections multiculturalistes.Quelque chose comme une aspiration à se faire maître de son destin.À s\u2019assumer dans tous les risques, à commencer par celui de la liberté. q Commanditaire des soupers-conférences de L\u2019Action nationale au Lion d\u2019Or 11 Articles François Côté* Projet de loi sur la laïcité Rapport de première ligne en territoire constitutionnel Devant l\u2019élite constitutionnelle canadienne réunie à Toronto pour le prestigieux congrès Constitutional Case Conference 2018, je présentais, le 5 avril dernier, une défense du projet de loi 21 sur la laïcité de l\u2019État et du légitime recours aux dispositions dérogatoires qu\u2019il comporte.L\u2019événement était solennel et remarquablement bien organisé, et je ne saurais ici trouver à redire à l\u2019endroit des organisateurs ou à la pertinence des nombreuses et intéressantes allocutions sur de nombreux et divers enjeux de droit constitutionnel canadien qui y ont été présentées.Toutefois, lorsqu\u2019il fut temps d\u2019aborder le projet de loi 21 et la laïcité québécoise, dire que j\u2019étais face à un public hostile serait un euphémisme.Ceux qui me suivent connaissent mes arguments en faveur du projet de loi 21 : affirmation légitime d\u2019un modèle social différent ; distinction entre « croyances » religieuses et « pratiques » religieuses et caractère privé de la religion ; théorie du fédéralisme devant respect et déférence aux distinctions socio- juridiques des provinces ; usage scrupuleusement conforme des dispositions dérogatoires ; possibilité de voir la portée, le contenu et l\u2019application des « droits fondamentaux » légitimement variables selon les sociétés ; modèle québécois civiliste et rationaliste, différent du modèle anglo-canadien de common law fonctionnaliste \u2013 exemples internationaux à l\u2019appui.* Avocat 12 L\u2019Action nationale \u2013 Mai 2019 J\u2019ai constaté hier, devant des centaines de constitutionna- listes et de juristes fédéraux, un hermétisme fonctionnelle- ment total à ces propositions.Il y avait certes quelques esprits intrigués qui ont fait preuve de curiosité et qui « voulaient comprendre » comment nous pouvions en arriver à soutenir le projet de loi, mais, pour l\u2019essentiel de l\u2019assemblée, écouter les intervenants en faveur de la laïcité québécoise n\u2019aura été qu\u2019une courtoisie accordée aux organisateurs du congrès.Le principe de Popper régnait incontestablement : il faut n\u2019accorder aucune écoute aux discours jugés intolérants \u2013 le faire ne serait qu\u2019ouvrir la porte à l\u2019intolérance.Voici, en résumé, les principaux arguments qui nous ont été servis contre le projet de loi 21 sur la laïcité de l\u2019État : - le projet de loi 21 relèverait de la tyrannie de la majorité ; - mû par le « Wedge Politics », son but serait de capitaliser sur la division par la peur et le rejet de la différence, dont les premières victimes seraient les femmes musulmanes ; - il serait illégitime, car il ne répond à aucun problème social réel.Il n\u2019y aurait pas de crise, pas d\u2019urgence.Si la société peut continuer à exister sans lui, alors rien ne le justifierait ; - les tribunaux devraient invalider le recours aux dispositions dérogatoires pour une panoplie de raisons, dont notamment les suivantes : (i) ce n\u2019est pas ce que les constituants de 1982 auraient voulu et (ii) l\u2019arrêt Ford de la Cour suprême, qui valide le recours aux dispositions dérogatoires, a déjà trente ans ; il serait maintenant vieux et inadapté et ne saurait plus aujourd\u2019hui stopper l\u2019intervention judiciaire au nom de la Charte canadienne ; 13 L\u2019Action nationale \u2013 Mai 2019 - le projet de loi 21 serait irrémédiablement traversé d\u2019un « refus de comprendre l\u2019Autre » ; - l\u2019argument que « au Québec, c\u2019est comme ça qu\u2019on vit » et le fait de plaider notre conception collective de la chose religieuse comme comportant une distinction fondamentale entre les « croyances » et les « pratiques » serait outrancièrement discriminatoire, parce qu\u2019il s\u2019agirait d\u2019une conception de la religion qui se fonderait historiquement sur un modèle chrétien occidental \u2013 dans lequel d\u2019autres religions ne se reconnaissent pas.Autrement dit, affirmer qu\u2019il y a une nuance entre « croyance » et « pratique » de la religion serait en soi une imposition d\u2019un modèle chrétien de conception de la religion ; - plus largement, tenter de plaider que le projet de loi 21 ne porte pas atteinte à la liberté de religion parce que le port de symbole religieux relève du choix et du libre arbitre de chacun serait un non-sens.Dès qu\u2019un individu qui ne reconnaîtrait pas cette distinction ressentirait des effets perçus et subjectivement vécus comme discriminatoires, cela serait discriminatoire.Point ; - et finalement, plaider que le Québec est une société distincte serait un argument sans valeur.Plaider que la tradition juridique civiliste au Québec amène une autre conception de la normativité serait un argument sans valeur.Les droits fondamentaux dépasseraient les traditions juridiques et seraient atomisés dans l\u2019individu \u2013 que seul le multiculturalisme libéral de la Charte canadienne des droits et libertés enchâssée dans la constitution canadienne pourrait adéquatement défendre. 14 L\u2019Action nationale \u2013 Mai 2019 Ces arguments étaient avancés tantôt avec un calme glacial, tantôt avec un malaise comme lorsqu\u2019on fait face à quelque chose d\u2019obscène, mais plus souvent avec une indignation à peine dissimulée, par des professeurs de droit, par des juristes fédéraux de haut niveau, par des universitaires et des intervenants sociaux anglo-canadiens réputés, producteurs de nombreux livres et publications cités jusqu\u2019en Cour suprême du Canada et qui, nous n\u2019en sommes pas à une contradiction près, prétendent pourtant faire la promotion de l\u2019ouverture d\u2019esprit, du droit à la différence, à la divergence, à l\u2019avancement scientifique de la connaissance par la prise en compte des différences culturelles, des différences de points de vue, où qu\u2019elles se trouvent\u2026 sauf ici, manifestement.Pourtant, ne peut-on pas légitimement répondre à tous ces arguments que : 1 la tyrannie de la majorité ne survient que lorsque celle-ci fait le droit au prix de l\u2019abandon de la rationalité.Le projet de loi 21 n\u2019a pourtant rien d\u2019arbitraire : il s\u2019agit d\u2019une réponse de société réfléchie où la majorité concourante cherche légitimement à affirmer de façon rationnelle et formelle une conception commune du droit et de la vie civique dans le cadre du long discours social encadrant la problématique des accommodements raisonnables qui dure depuis plus d\u2019une dizaine d\u2019années ; 2 loin de capitaliser sur la division, le but du projet de loi 21 est bien davantage de réunir les Québécois dans un grand sens du commun, où la religion de chacun est d\u2019autant plus respectée en affirmant que personne ne doit être soumis à la pression du symbolisme religieux au moment d\u2019interagir avec la plus haute instance civique : l\u2019État.Loin de rejeter les femmes musulmanes 15 L\u2019Action nationale \u2013 Mai 2019 (et, faut-il le rappeler : elles ne portent pas toutes le voile \u2013 la catégorisation elle-même est discutable), il les inclut à bras ouverts comme Québécoises à part entière dans notre modèle social qui célèbre la primauté sociale du libre arbitre sur le dogme religieux ; 3 il n\u2019est pas absolument nécessaire d\u2019être en situation de crise consommée pour légiférer sur une question sociale.La législation n\u2019est pas qu\u2019un outil de résolution de problèmes ; elle peut aussi être un outil d\u2019affirmation collective du vivre ensemble posant les balises normatives du socle social a priori, avant que ne surviennent les conflits ; 4 on rappellera que non seulement (i) les constituants de la Charte canadienne des droits et libertés l\u2019ont imposé au Québec sans son consentement et même en dépit de son refus en 1982 lors du rapatriement (ce qui permet singulièrement de remettre en cause la légitimité de l\u2019argument de la « volonté constituante » au Québec), mais surtout (ii) prétendre réinterpréter rétroactivement le droit constitutionnel alors que Québec a pourtant scrupuleusement suivi la balise que constitue l\u2019arrêt Ford reviendrait ici à réécrire les règles du jeu en cours de partie pour pénaliser une action pourtant franche au moment où elle a été posée.Un tel usage du pouvoir judiciaire pourrait dangereusement paraître arbitraire et contraire aux principes fondamentaux de non-rétroactivité et de certitude juridique sur lesquels se fondent les démocraties d\u2019Occident depuis les Lumières ; 5 loin de refuser l\u2019« Autre », le projet de loi 21 l\u2019invite à bras ouvert à comprendre le « Nous » collectif dans la convergence culturelle pour le rejoindre et l\u2019intégrer pleinement par l\u2019adhésion à des normes et valeurs sociales de base jugées essentielles aux rapports communs ; 16 L\u2019Action nationale \u2013 Mai 2019 6 la reconnaissance d\u2019une distinction entre les « croyances » et les « pratiques » religieuses est une conception philosophique et politique du rapport entre l\u2019individu et le religieux.Ce modèle civique, fruit des Lumières renouvelé par la Révolution tranquille au Québec, est tout sauf religieux : il est né en réaction à la dominance ecclésiastique dans les affaires publiques pour favoriser le principe de tolérance de toutes les religions dans la communauté ; 7 si le modèle de l\u2019égalité subjective est celui mis de l\u2019avant par une jurisprudence de la Cour suprême du Canada ancrée dans le multiculturalisme de la common law, il est loin d\u2019être le seul modèle humain valable de ce que signifie « égalité ».D\u2019autres sociétés hors du monde anglo- saxon (les exemples internationaux sont légions) peuvent concevoir la notion d\u2019« égalité » différemment.Pour de nombreuses juridictions civilistes d\u2019Europe continentale par exemple, elle est plutôt comprise comme signifiant une application formelle d\u2019une même règle pour tous et c\u2019est plutôt dans un tel modèle, historiquement le sien, que la société distincte du Québec se reconnaît.Nier la validité de modèles différents revient à nier impérialement l\u2019idée qu\u2019une société puisse légitimement « penser différemment » du canon établi par une autre ; 8 finalement, plaider toute absence de validité à l\u2019argument que le Québec est une société distincte, avec une tradition juridique distincte considérant une relation davantage équilibrée qu\u2019unilatérale entre individu et société lorsqu\u2019il est question de droits fondamentaux, entraîne nécessairement \u2013 au surplus de nier l\u2019histoire et la réalité \u2013 un paradoxe.Le multiculturalisme libéral consacré par la Charte canadienne des droits et libertés fait partie de la constitution du Canada, elle-même absolument 17 L\u2019Action nationale \u2013 Mai 2019 dépendante du fédéralisme en tant que théorie politique qui, par définition, suppose une organisation étatique partagée et respectueuse des différentes réalités sociales entre les provinces.Si le respect des différences collectives des provinces n\u2019a pas lieu d\u2019être (voire, doit être combattu !), le fédéralisme constitutionnel n\u2019a pas lieu d\u2019être non plus, entraînant dans l\u2019invalidité avec lui la Charte canadienne des droits et libertés dont l\u2019encre repose sur la constitution canadienne.Dès lors, le fondement constitutionnel invoqué pour combattre le projet de loi 21 s\u2019invalide lui-même.Toutes ces réponses, nous les avons tentées, et toutes ces réponses, elles se sont butées à un mur, à un refus catégorique de ne serait-ce que les considérer.« Vous avez tort », suivi d\u2019un renvoi à l\u2019argument initial, affirmé comme une prémisse incontestable.Le constat est sans appel : tout discours sur la question est cadenassé par la pétition de principe.Hier, à l\u2019occasion de cette grande conférence devant les sommités juridiques canadiennes de droit constitutionnel dans la Ville-Reine, nous assistions à une mise en garde formelle : le constitutionnalisme canadien n\u2019acceptera pas, ne pourra jamais accepter, le projet de loi 21 \u2013 et toute prétention à un modèle social, épistémique, juridique qui se distancerait de l\u2019hégémonie du modèle canadien du multiculturalisme libéral serait en soi condamnable sans discussion ni appel.Nous avons été formellement prévenus, les opposants au projet de loi 21 préparent déjà leurs armes pour chercher à le tailler en pièces.Dès l\u2019entrée en vigueur du projet de loi, il sera contesté devant les tribunaux, par de nombreux intervenants de partout ailleurs au Canada ainsi que par la toute-puissance fédérale, et tous les coups seront permis. 18 L\u2019Action nationale \u2013 Mai 2019 On anticipe que les procédures sont déjà en train d\u2019être écrites avant même que la loi ne soit adoptée.Les canons de la fédération s\u2019en font une mission relevant de la raison d\u2019État.La Charte canadienne doit primer, peu importe les dispositions dérogatoires, et doit invalider l\u2019entreprise de laïcité québécoise.J\u2019affirmais plus tôt la possibilité d\u2019une crise constitutionnelle grave devant le refus canadien du projet de loi 21 si ce dernier et son recours aux dispositions dérogatoires \u2013 et avec elles, l\u2019affirmation du modèle québécois différent et distinct \u2013 devaient être mis de côté comme illégitimes.C\u2019est aujourd\u2019hui, à mon humble avis, maintenant une certitude.D\u2019ici quelques semaines, les valeurs sociales et la tradition juridique québécoise vont entrer en collision frontale avec le modèle constitutionnel canadien et le multiculturalisme libéral dans un maelström digne du lac Meech.Nous assistons aujourd\u2019hui, en direct, aux premières lignes d\u2019un chapitre houleux de notre histoire.Une tempête se prépare, le combat d\u2019une génération est devant nous, tout près.Le droit, le gouvernement, la nation et les juristes québécois devront faire preuve d\u2019une résolution, d\u2019une préparation, d\u2019une stratégie et d\u2019une bravoure rien de moins que parfaite devant l\u2019adversité si nous voulons espérer triompher de cet affrontement inégal où toute la puissance et l\u2019influence fédérale se braquera contre le Québec.Mais nous en sommes capables.Le Québec regorge de brillants esprits juridiques, politiques, civiques, tant au sein des élus, que de la société civile, que de nos universités.Le peuple québécois, source et racine de notre démocratie, rejette le multiculturalisme et les accommodements raisonnables et réclame à grande soif la laï- 19 L\u2019Action nationale \u2013 Mai 2019 cité, l\u2019affirmation de son droit distinct et la validité de son modèle social différent axé sur la convergence culturelle, où \u2013 c\u2019est une évidence, mais il semble falloir le rappeler \u2013 tous sont bienvenus, indépendamment de toute question liée à la religion ou à l\u2019origine ethnique.La laïcité, le droit civil, la société québécoise sont, pour tous les 8 millions de Québécois qui participent à cette grande et belle aventure qui est la nôtre, quels que soient la conviction, le nom de famille ou le pays de naissance de chacun.Aujourd\u2019hui, nous écrivons l\u2019Histoire.Notre Histoire.Et ce sera pour moi un privilège et un honneur de monter aux côtés des meilleurs de notre nation, en première ligne, pour porter de haute lutte jusqu\u2019au bout cette cause liée à l\u2019existence même de la société québécoise.q Avec des mots qui font images et des images qui laissent sans mots, La Fabrique culturelle ne manufacture pas la culture, mais nous fait découvrir la vraie nature de nos richesses culturelles.Engagée envers les créateurs d'ici, lafabriqueculturelle.tv est numérique - \\ afin de mieux parler du Québec d'aujourd'hui dans toute sa diversité.Voilä ce que fabrique La Fabrique.LA FABRIQUE CULTURELLE : Webster at Sophie Cadieux Ambassadeurs #LA FBane 21 Articles Denis Monière* Pour sortir du multiculturalisme Au Canada, le multicultura- lisme a été utilisé politiquement pour combattre la montée de l\u2019indépendantisme québécois au début des années soixante.Le gouvernement canadien, ne sachant comment répondre aux demandes de changement constitutionnel exprimées par le Québec de la Révolution tranquille, décida de créer en 1963 une Commission royale d\u2019enquête sur le bilinguisme et le biculturalisme (commission B.B.).Mais l\u2019arrivée au pouvoir de Pierre Trudeau en 1968 et le décès du co-président de la commission B.B., André Laurendeau, changeront le cours de l\u2019histoire.Le premier rapport de la commission B.B.concluait que le Canada traversait une crise politique profonde et Laurendeau proposait pour la résoudre d\u2019instituer le principe de l\u2019égalité politique entre les deux peuples fondateurs, ce qu\u2019on appelait le biculturalisme.Cette thèse avait guidé le nationalisme québécois depuis l\u2019établissement de la Confédération même si elle avait été constamment contredite par les faits.À la suite du décès de Laurendeau et de son remplacement par Jean-Louis Gagnon, nommé par Trudeau, les travaux de la commission furent réorientés dans le sens du multi- culturalisme.Cette position reflétait les revendications des groupes ethniques qui, à l\u2019extérieur du Québec, estimaient * Politologue. 22 L\u2019Action nationale \u2013 Mai 2019 qu\u2019ils étaient aussi sinon plus importants que les Canadiens français et qu\u2019ils devaient être reconnus dans l\u2019éventualité d\u2019un changement constitutionnel en vertu de la logique selon laquelle tous les Canadiens étaient ou avaient été des immigrants.Remarquons ici que la question des peuples autochtones n\u2019était pas à l\u2019ordre du jour.L\u2019idéologie multiculturelle devait servir la construction d\u2019un nationalisme canadien en opposition au nationalisme québécois selon la bonne vieille règle coloniale du diviser pour régner1.Au lieu de reconnaître l\u2019existence de deux peuples fondateurs qui aurait signifié la reconnaissance de l\u2019égalité politique pour le Québec et le Canada, par une astuce sémantique, on mettait sur un pied d\u2019égalité les diverses communautés ethniques qui composaient le Canada, ce qui avait pour effet de neutraliser le statut particulier que désiraient les Québécois.À l\u2019origine, le multiculturalisme se fondait sur des raisons politiques et servait à émasculer les prétentions du Québec à l\u2019égalité politique.Par la suite, on lui donna un vernis moral pour légitimer la domination du Canada sur le Québec.La première loi instituant une politique du multicultura- lisme fut adoptée par le Parlement canadien en 1971.Cette loi visait à permettre aux diverses communautés culturelles de conserver et de maintenir leur culture d\u2019origine.Pour mieux intégrer les immigrants et renforcer leur attachement au Canada, on utilisait les fonds publics pour soutenir leurs différences culturelles.Le multiculturalisme fut ensuite constitutionnalisé en 1982 lors du rapatriement unilatéral de la constitution qui, rappelons-le, ne fut jamais entérinée par l\u2019Assemblée nationale du Québec et ne fut jamais approuvée 1 Pour suivre les péripéties de cette opération politique, lire l\u2019analyse de Valérie Lapointe-Gagnon, Panser le Canada, Montréal, Boréal, 2018. 23 L\u2019Action nationale \u2013 Mai 2019 par les citoyens.L\u2019article 27 de la Charte des droits et libertés prévoit que : « Toute interprétation de la présente charte doit concorder avec l\u2019objectif de promouvoir le maintien et la valorisation du patrimoine multiculturel des Canadiens.» Ainsi, le slogan de « l\u2019unité dans la diversité » deviendra le socle de l\u2019idéologie canadienne.Le pluralisme culturel devient ainsi « l\u2019essence même de l\u2019identité canadienne2 ».Le multiculturalisme, comme toute idéologie, cachait la réalité en niant l\u2019existence des minorités nationales comme les peuples québécois et autochtones, cette négation devant servir à protéger l\u2019unité nationale canadienne.Au lieu d\u2019être plurinational, le Canada serait multiculturel.Une nation et plusieurs cultures sans existence politique, tel est le Canada.Cette logique s\u2019inscrit dans la loi de 1988 qui fait du mul- ticulturalisme une caractéristique de l\u2019identité canadienne.Les contradictions du multiculturalisme Toute idéologie a pour fonction de faire accepter l\u2019ordre établi tout en dissimulant ses contradictions.Il y a d\u2019abord une contradiction intrinsèque au multiculturalisme qui consiste à dissocier langue et culture comme si les cultures ne s\u2019incarnaient pas par la langue.Pour être cohérente, la politique du multiculturalisme devrait reconnaître aussi le multilinguisme.Or, c\u2019est le bilinguisme qui est la norme au Canada à laquelle doivent se soumettre les différentes communautés culturelles.Cette politique est une négation de la culture qui est ainsi réduite à des manifestations folkloriques.Le projet implicite et hypocrite est à terme de planifier la disparition des diverses cultures puisque les nouveaux arrivants s\u2019intégreront à la culture dominante en utilisant principalement l\u2019anglais dans leur vie quotidienne.2 Compte-rendu des débats à la Chambre des communes, le 8 octobre 1971, p.8545. 24 L\u2019Action nationale \u2013 Mai 2019 C\u2019est en définitive une politique d\u2019assimilation par étape à long terme.Dans cette idéologie, l\u2019adhésion aux valeurs universelles ne se justifie que par l\u2019adhésion principale aux valeurs particulières du groupe.On accepte de faire partie de la société à la condition de pouvoir s\u2019en dissocier par la valorisation de ce qui nous est particulier.L\u2019universel est réduit à la sommation des différences et non pas à l\u2019adhésion à des valeurs communes qui les dépasse.Autrement dit, l\u2019individualité a préséance sur le collectif.Ma particularité culturelle ou mon identité prime sur celle des autres et ne doit pas être entravée par une norme extérieure à mon système de valeurs.Le principe moteur de l\u2019appartenance est le respect de la différence individuelle et non le partage de valeurs communes si ce n\u2019est celle de la diversité.La multiplicité des identités qui se constituent en silos culturels maintient l\u2019ordre établi en divisant les sources de contestation et en favorisant une relation clientéliste à l\u2019État canadien.On crée un système de cohésion anomique, artificielle où la participation et la solidarité ne sont fonction que de la reconnaissance et du maintien de la différenciation.Le multiculturalisme justifie que chacun reste cloîtré dans son univers culturel et fasse de son identité particulière un absolu qui échappe au vivre ensemble avec les autres cultures.Cette fermeture à l\u2019autre pour préserver son identité particulière représente la contradiction principale du multiculturalisme.Le multiculturalisme instaure une nouvelle forme de tribalisme qui permet à chaque communauté de se replier sur elle-même, de se retrancher dans ses pratiques traditionnelles et de refuser les contacts avec d\u2019autres normes culturelles.Cette idéologie postule le relativisme culturel selon lequel toutes les cultures se valent de sorte que chacune 25 L\u2019Action nationale \u2013 Mai 2019 d\u2019elles peut devenir autosuffisante.Le multiculturalisme est antinomique avec la modernité parce qu\u2019il valorise l\u2019ancrage dans les traditions, il fait l\u2019apologie des particularismes culturels et multiplie les « réserves identitaires3 ».Cette idéologie impose aussi aux autres cultures la pratique de la restriction mentale ou l\u2019auto-censure au nom du respect de la différence culturelle.Elle enferme les individus dans les rapports de pouvoir imposés par leur culture d\u2019origine.Elle entretient enfin les allégeances aux pays d\u2019origine où se trouvent les racines de ces cultures.Le multiculturalisme sous les oripeaux du progressisme camoufle le retour du conservatisme religieux et tend à réduire les champs d\u2019intervention de l\u2019État de sorte qu\u2019il se concilie bien avec les exigences de la mondialisation néo- libérale.Il ramène la religion comme facteur de cohésion sociale et légitime ainsi toutes les soumissions.Il détourne le centre de gravité des sociétés occidentales de l\u2019État vers les religions et les communautés particulières qui les incarnent et qui accaparent le sens de l\u2019identité.Ainsi, l\u2019identité primaire prend le dessus sur l\u2019identité commune, chaque communauté se cloîtrant dans son univers culturel.Pour une vision républicaine de l\u2019intégration La nation est un processus permanent d\u2019intégration de la diversité.Tous les pays qui accueillent des immigrants ont une politique d\u2019intégration plus ou moins exigeante.Plusieurs modèles existent à cet égard tel celui du melting pot (creuset) américain ou celui du multiculturalisme canadien, l\u2019un qui prêche ouvertement l\u2019homogénéisation culturelle et l\u2019autre qui le fait plus insidieusement.Chaque modèle correspond à l\u2019intérêt national du pays qui l\u2019adopte.Le Québec a 3 Voir Pascal Bruckner, Un racisme imaginaire, Islamophobie et culpabilité, Paris, Grasset, 2017, p.161. 26 L\u2019Action nationale \u2013 Mai 2019 développé son propre modèle d\u2019intégration qui est fondé sur le principe de la convergence culturelle et qui vise à corriger les effets pervers du multiculturalisme.Ceux et celles qui viennent se joindre à la société québécoise ont les mêmes droits que les Québécois et les Québécoises, mais ils ont aussi des devoirs.Ils passent un contrat avec la société d\u2019accueil qui s\u2019engage pour sa part à maintenir la spécificité des communautés culturelles, à sensibiliser les citoyens à leurs apports et à favoriser leur participation à la vie collective.Mais ils ont l\u2019obligation d\u2019apprendre le français qui est le foyer de convergence de la diversité des communautés et de partager les valeurs démocratiques.Ce contrat social est centré sur la langue commune parce que c\u2019est elle qui permet de partager, de communiquer et de se comprendre, de pratiquer en quelque sorte une relation interculturelle.Cette logique de la convergence présuppose l\u2019existence d\u2019un peuple enraciné dans l\u2019histoire et d\u2019une culture majoritaire à laquelle s\u2019intègrent les nouveaux arrivants tout en préservant leur appartenance culturelle.Dans le modèle québécois, c\u2019est la citoyenneté qui prime sur la particularité culturelle.Peu importe son origine, l\u2019individu appartient à la collectivité par sa participation politique qui l\u2019oblige à transcender ses particularités culturelles.On est citoyen avant d\u2019être membre d\u2019une communauté particulière.Le vivre ensemble suppose le partage de valeurs communes et la hiérarchisation des allégeances.Le modèle de la convergence postule quatre principes pour réaliser le vivre ensemble républicain.1.la reconnaissance d\u2019une majorité historique qui forme le pôle de convergence ; 2.la reconnaissance de la primauté de l\u2019intérêt général sur les intérêts particuliers ; 27 L\u2019Action nationale \u2013 Mai 2019 3.la séparation entre la sphère de la vie publique et celle de la vie privée ; 4.l\u2019adoption de la laïcité comme principe de gestion des relations intercommunautaires.Comme c\u2019est la citoyenneté qui est l\u2019ancrage de l\u2019intégration et que celle-ci implique l\u2019égalité de tous et toutes devant la loi, il en découle une acculturation nécessaire des institutions publiques qui incarnent la citoyenneté.L\u2019État doit être au- dessus des particularismes culturels pour être au service de tous et il ne peut donc avantager des groupes en leur accordant une importance particulière.Pour représenter la totalité des composantes de la société, il doit se laïciser.L\u2019État dans l\u2019exercice de ses fonctions doit être un lieu sans attache culturelle particulière.Cette logique ne peut tolérer d\u2019exception à l\u2019égard des religions parce que celles-ci sont totalitaires au sens où elles gouvernent l\u2019ensemble de la vie des individus qui les pratiquent en leur imposant des normes de comportement qui prévalent en tout temps.Pour garantir à chacun le libre exercice de ses libertés dans le respect des autres, l\u2019État doit être laïc et constituer un espace libre où pourront se rencontrer et dialoguer les diverses cultures particulières.Un esprit républicain définit la liberté comme l\u2019absence de domination, ce qui a pour conséquence que l\u2019appartenance à un groupe ne peut conférer de droits particuliers, ce qui est la raison d\u2019être du multiculturalisme.À l\u2019inverse, dans le modèle républicain, chaque individu est libre de préserver ses traditions culturelles dans sa vie privée, mais le rôle de la république est d\u2019empêcher que les individus subissent la domination de leur groupe d\u2019appartenance.Actuellement, cette vision républicaine ne peut s\u2019incarner politiquement et le Québec ne peut se comporter comme une nation à l\u2019intérieur du Canada parce qu\u2019il ne possède 28 L\u2019Action nationale \u2013 Mai 2019 pas la compétence complète en matière d\u2019immigration.Le modèle de la convergence est entravé dans son efficacité par la concurrence du multiculturalisme imposé par la Charte canadienne des droits qui impose des obstacles juridiques à l\u2019intégration à la société québécoise.Tant que nous resterons à l\u2019intérieur du Canada, nous serons subordonnés aux choix politiques des Canadiens et nous ne pourrons pas mettre en œuvre cette conception républicaine de la vie en société.Tout comme le sont les Québécois et les Québécoises, les nouveaux arrivants seront déchirés entre deux systèmes d\u2019allégeance et auront tendance à prendre la voie de la facilité en adhérant à l\u2019idéologie multiculturelle canadienne qui incarne après tout l\u2019identité officielle de leur pays d\u2019accueil.On se demande bien d\u2019ailleurs en vertu de quelle opération magique ils seraient tentés de s\u2019identifier à une minorité ethnolinguistique.Ils ont choisi de venir au Canada pour être Canadiens et non pas Québécois.C\u2019est par l\u2019indépendance que nous pourrons nous libérer de ces fausses contradictions entretenues par le régime fédéral.C\u2019est par l\u2019indépendance que nous pourrons construire une société où chacun pourra vivre selon ses valeurs particulières sans les imposer aux autres et participer activement au développement collectif.q 29 Articles André Binette* Le libéralisme sectaire Tout ce qui est exagéré est insignifiant, dit le proverbe.Le libéralisme canadien a atteint ce niveau dans le débat sur la laïcité.Il en est venu à se ridiculiser.Le premier ministre du Canada nous informe que le Canada est un État laïc.Vraiment ?Le préambule de la Charte canadienne des droits et libertés, le dogme imposé au Québec par son père, proclame la suprématie de Dieu.Son article 27 impose aux tribunaux de favoriser le multiculturalisme en ces termes : « Toute interprétation de la présente charte doit concorder avec l\u2019objectif de promouvoir le maintien et la valorisation du patrimoine multiculturel des Canadiens.» Suivant ces instructions, la Cour suprême du Canada a interprété la liberté de religion à la lumière de cette disposition, ce qui équivaut à accorder un droit constitutionnel à l\u2019intégrisme religieux.De plus, la fonction de chef d\u2019État canadien est réservée aux membres d\u2019une famille étrangère qui doivent légalement appartenir à la religion anglicane et qui portent le titre de Défenseur de la Foi.Le ministre de la Défense du Canada a beau porter un turban, il ne sera jamais éligible à cette fonction suprême.À l\u2019Assemblée nationale, on a aboli la prière chrétienne alors qu\u2019à l\u2019Assemblée législative de l\u2019Ontario, on y a ajouté des prières d\u2019autres religions.* Avocat à la retraite et juriste en droit autochtone et constitutionnel. 30 L\u2019Action nationale \u2013 Mai 2019 En réalité, le Canada est un État multiconfessionnel qui ne sait rien de la laïcité.Un État qui garantit le droit constitutionnel de porter la burqa ne peut pas être un État laïc.Le chartisme est un mode de pensée irrationnel et excessif qui ne veut rien savoir des faits.Cette religion des droits individuels qui va à l\u2019encontre du sens commun et de l\u2019équilibre social est conduite par son pape fanatisé, Charles Taylor.Il ne s\u2019agit que de la bonne vieille peur de l\u2019affirmation de la nation québécoise et de la haine de son identité.Ses adhérents ne veulent surtout pas savoir que la jurisprudence de la Cour européenne des droits de l\u2019homme est directement contraire à celle des tribunaux canadiens, sans doute parce que la Convention européenne des droits de l\u2019homme, pas plus que la Déclaration universelle des droits de l\u2019homme, ne contient aucune disposition permettant de combiner Dieu avec le multiculturalisme.C\u2019est là qu\u2019on voit que la Charte canadienne est un projet idéologique et un instrument politique conçu pour accentuer la domination d\u2019un nationalisme canadien inavoué en lutte à finir avec le Québec.La nation canadienne n\u2019existe pas, nous dit encore Justin Trudeau.Le Canada est un État postnational, ajoute-t- il, reprenant ainsi l\u2019un des plus célèbres mensonges de son père.Trudeau ment, disait Lévesque à propos de ce dernier.Victor Hugo appelait l\u2019empereur Napoléon III Napoléon le Petit parce qu\u2019il n\u2019avait pas l\u2019envergure de son oncle.Justin le Petit n\u2019a pas l\u2019intelligence pernicieuse de son géniteur.Nous n\u2019en finissons plus de récolter les fruits empoisonnés de 1982.L\u2019aveuglement devant les faits prend d\u2019autres formes.On compare le Québec aux nazis et à l\u2019épuration ethnique commise par les Serbes.La palme revient à Me Julius Grey, un chevalier servant du chartisme, qui invoque carrément 31 L\u2019Action nationale \u2013 Mai 2019 Orwell.Il affirme que notre liberté est une contrainte pour les autres.Il aurait préféré conserver le crucifix à l\u2019Assemblée nationale.La nation canadienne nous aimait mieux quand notre pensée était asservie par l\u2019alliance du trône et de l\u2019autel.Sa définition de la liberté repose sur notre paralysie collective.Elle préférait quand nous chantions : « Peuple à genoux, attends ta délivrance ».Cette délivrance, selon eux, est venue de la Conquête.Trudeau père, encore lui, n\u2019a-t-il pas écrit que les Canadiens français ont découvert la liberté comme des canards qui accouraient vers l\u2019eau en boitant ?Cette eau selon lui venait d\u2019ailleurs.We were conquered into liberty.La prétendue supériorité morale du Canada nous est assénée dès que nous osons définir nos droits fondamentaux autrement.Il ne s\u2019agit de rien de plus qu\u2019un vulgaire rapport de forces qui se drape dans la vertu.Une certaine gauche québécoise applaudit.Elle tient une fois de plus à démontrer la lourdeur de ses erreurs historiques.Elle n\u2019a jamais critiqué le goulag ni les massacres de Mao.Elle a défendu l\u2019Albanie stalinienne sans dire un mot du Tibet.Aujourd\u2019hui, elle n\u2019a rien à dire sur la Chine totalitaire qui envoie les Ouïghours musulmans dans des camps qui couvrent des régions entières ; ça, c\u2019est orwellien.Notre gauche à nous se situe plutôt aux côtés de Maduro, un dictateur qui affame son peuple dans un pays riche et qui produit plus de réfugiés que la Syrie.Cette gauche méconnaît une réalité aussi fondamentale que la nation.On peut la qualifier de gauche religieuse, car elle fait prévaloir l\u2019intégrisme sur la nation.Comment la prendre au sérieux ?Elle ne mérite pas qu\u2019on s\u2019y attarde un seul instant.Enfin, une partie de la communauté universitaire, largement financée par Ottawa, est émue.Ces grands-prêtres de la rectitude veulent devenir nos nouveaux directeurs de conscience.Ils veulent inculquer de bonnes valeurs au mau- 32 L\u2019Action nationale \u2013 Mai 2019 vais peuple pécheur.Les chartistes veulent nous éduquer.Le peuple québécois les rejettera comme il a rejeté l\u2019Église, car il ne se reconnaît pas en eux.Pour ces bonnes gens, le projet de loi sur la laïcité ne règle aucun problème concret.Au contraire, il cherche imparfaitement à en régler un : les Québécois n\u2019en peuvent plus d\u2019être agressés quotidiennement par l\u2019intégrisme.Une policière ou une enseignante qui porte un foulard ou un autre signe religieux les horripile.C\u2019est contraire à la définition du bien commun qu\u2019ils ont le droit d\u2019avoir.Si leur sensibilité est plus européenne que nord-américaine sur ce point, qu\u2019il en soit ainsi.Si elle est plus française qu\u2019anglo-saxonne, amen.Dans la langue des chartistes, je leur dis : « Québec, love it or leave it ».Lors d\u2019une visite à Kahnawake il y a quelques années, un Mohawk m\u2019a dit : « Nous, nous respectons le peuple américain même si nous avons des conflits avec eux.Il est fier et fort.Nous ne pouvons pas respecter les Québécois parce qu\u2019ils ne se respectent pas eux-mêmes.» Se peut-il que nous commencions enfin à comprendre ?Si oui, mieux vaut très tard que jamais.q 33 Articles Jacques C.Martin* Y a-t-il une explication au Brexit et au rejet de la monnaie unique par le Royaume-Uni ?Le présent article porte sur les raisons ayant motivé le Royaume-Uni (R.-U.) de s\u2019exclure de la zone euro et de vouloir quitter l\u2019Union européenne (UE) à la suite d\u2019un référendum nommé Brexit.Le traité de Maastricht est signé le 7 février 1992.Il constitue la première étape de la construction de l\u2019Union économique et monétaire en Europe.Il ajoute à l\u2019UE une dimension politique.Ce traité se révèle être l\u2019un des plus célèbres dans l\u2019histoire de l\u2019intégration européenne.Le traité pose les assises d\u2019une monnaie unique, qui sera gérée par la Banque centrale européenne (BCE).La nouvelle monnaie unique, soit l\u2019euro, apparaît en 1995.Le 1er janvier 1999, onze États membres, sur une possibilité de quinze, se joignent au système monétaire européen.Il s\u2019agit de la Belgique, la France, l\u2019Allemagne, l\u2019Espagne, l\u2019Irlande, l\u2019Italie, le Luxembourg, les Pays-Bas, l\u2019Autriche, le Portugal et la Finlande.Ces pays, en tant que membres de l\u2019Union monétaire, acceptent que l\u2019euro soit décrété leur monnaie nationale avec un taux de change fixe par rapport aux autres devises internationales.Aujourd\u2019hui, la zone euro compte huit autres pays portant * L.Sc.Com \u2013 (HEC-1965), Associé fondateur de Major & Martin inc., conseillers en développement industriel, puis professeur agrégé à l\u2019École polytechnique, et associé fondateur du Groupe Productivité Plus, conseillers en administration et en génie industriel. 34 L\u2019Action nationale \u2013 Mai 2019 à dix-neuf le nombre total de membres ayant adopté l\u2019euro comme monnaie nationale1.Une monnaie commune n\u2019a rien à voir avec la promotion de la démocratie comme certains politiques ont tenté de le faire croire lors de la signature du traité de Maastricht2.Comme le mentionne les critiques du système monétaire unique, le projet européen fut à ses vingt-cinq premières années d\u2019existences, soit de 1945 à 1970, une réussite extraordinaire.Pourquoi le Royaume-Uni n\u2019a -t-il pas adhéré à la zone euro ?La décision de ne pas adopter l\u2019euro comme monnaie unique fut prise par le R.-U., sous le gouvernement conservateur de John Major, dès la création de celui-ci.Un protocole d\u2019exemption fut ajouté au traité de Maastricht autorisant le R.-U.à pouvoir y accéder plus tard.Pour le touriste voyageant en Europe, l\u2019arrivée de l\u2019euro a facilité grandement sa vie en lui permettant d\u2019utiliser une seule monnaie, en circulant d\u2019un pays à l\u2019autre, plutôt que d\u2019avoir recours à plusieurs devises.Cependant, pour les pays membres du système monétaire unique, cela impliquait évidemment d\u2019abolir leur banque centrale et accepter de fonder une banque centrale commune.Cette nouvelle institution devint la Banque 1 « Histoire de l\u2019union économique et monétaire et de l\u2019euro.Synthèse » Le 23 février 2017.https://www.toutleurope.eu/actualité/histoire-de-l-union-economique- et-monetaire-et-de-l-euro.html et Union européenne.https://fr.wikidia.org/wiki/union_europeenne et Histoire de l\u2019Union européenne, Synthèse, le 2 août 2018, https://www.toutleurope.eu/ actualite/histoire-de-l-union-europeenne.html 2 Ashoka Mody, The Euro Tragedy, A drama in Nine Acts, Oxford University Press, 2018 et résumé du livre La tragédie de l\u2019Euro ou l\u2019incroyable bulle cognitive dans laquelle l\u2019Europe s\u2019est enfermée, par Ashoka Mody, Atlantico, le 02-02-2019 (p.5-7) 35 L\u2019Action nationale \u2013 Mai 2019 centrale européenne (BCE).La naissance de la BCE impliquait que tous les pays membres de la zone euro perdent l\u2019usage de leur politique monétaire.Or, tout pays gère son économie en utilisant principalement deux instruments clés, soit : a) la politique fiscale lui permettant d\u2019augmenter les impôts et taxes ou de les réduire en fonction de l\u2019état de l\u2019économie.Si un État veut accélérer l\u2019économie pour contrer le chômage, il aura tendance à réduire les charges fiscales et dans le cas contraire, s\u2019il désire freiner l\u2019économie à cause d\u2019une inflation trop élevée, il aura tendance à augmenter les impôts ce qui réduira les revenus des consommateurs et des entreprises.Cette politique fiscale n\u2019est évidemment pas touchée par l\u2019instauration de la monnaie unique et chacun des pays membres de la zone euro peut utiliser à sa guise sa propre politique fiscale ; b) la politique monétaire, confiée à la banque centrale d\u2019un pays donné, en l\u2019occurrence la BCE pour les pays de la zone euro.Si la BCE veut stimuler l\u2019économie, elle réduira son taux d\u2019intérêt ce qui augmentera l\u2019offre de crédit en permettant aux consommateurs et aux entreprises d\u2019emprunter et dans le cas contraire si elle désire la freiner, elle haussera son taux d\u2019intérêt, ce qui comprimera l\u2019offre de crédit dans l\u2019économie.De plus, la politique monétaire compte aussi sur la fluctuation du taux de change s\u2019il y a un déséquilibre persistant entre les exportations et les importations dans l\u2019ensemble de la zone euro.Avant la création de l\u2019euro, lorsqu\u2019un pays importait trop, son taux de change avait tendance à diminuer ce qui favorisait ses exportations et défavorisait par le fait même ses importations.Cet instrument n\u2019existe plus pour chacun des pays membres de la zone euro, mais il est opérationnel pour l\u2019ensemble de la zone. 36 L\u2019Action nationale \u2013 Mai 2019 Or, puisque tous les pays membres de la zone euro adhèrent à une monnaie commune, ils se trouvent à avoir perdu leur capacité d\u2019intervention pour stimuler ou freiner leur économie ou encore pour utiliser leur taux de change pour ajuster leurs exportations et leurs importations.Tous les pays de la zone euro se trouvent à adopter un taux de change fixe et ils ne peuvent plus faire évoluer les taux d\u2019intérêt en fonction de la situation économique ayant cours dans leur pays.Ils doivent s\u2019en tenir à un seul taux d\u2019intérêt fixé par la BCE pour tous les pays membres de la zone euro ! Voilà pourquoi le Royaume-Uni a refusé d\u2019adhérer au système monétaire unique, car il perdait toute marge de manœuvre pour gérer son économie.Cependant, avant de prendre cette décision, en juillet 1997, le chancelier de l\u2019Échiquier (ministre des Finances) dans le gouvernement New Labour, Gordon Brown, annonça que le Royaume-Uni devrait passer cinq tests avant d\u2019accepter l\u2019euro.Les critères sélectionnés par le chancelier de l\u2019Échiquier pour déterminer si l\u2019Angleterre devait accepter l\u2019unification monétaire européenne furent inspirés de la théorie des zones monétaires optimales de l\u2019économiste Robert Mundell3.Voici quels étaient ces cinq critères : 1) la convergence des économies ; 2) une flexibilité suffisante pour résister aux chocs éventuels (ex : récessions) ; 3) le développement de l\u2019investissement à long terme ; 3 Agnès Bénassy-Quéré, « Une théorie des zones monétaires optimales suivi de : Le paradoxe de Mundell », Revue française d\u2019économie, 2003, numéro 18-2., https://www.persee.fr/doc/rfeco_0769_0479_2003_ num_18_2_1483 37 L\u2019Action nationale \u2013 Mai 2019 4) le maintien de la position concurrentielle de la City (Londres) ; 5) l\u2019apport d\u2019une croissance plus forte, de plus de stabilité et de plus d\u2019emplois à long terme.Le premier critère : il faut que le cycle d\u2019activité soit proche de celui de la zone euro pour qu\u2019il y ait convergence des cycles et des conjonctures économiques.Le système des changes fixes et à plus forte raison avec une monnaie unique exige que les situations conjoncturelles entre les pays membres ne soient pas trop différentes ; sinon les ajustements se feront, notamment par l\u2019emploi.Or, les situations économiques observées entre le R.-U.et les pays de la zone euro se sont révélées passablement divergentes.Le second critère portait sur la flexibilité, ce qui implique que les économies de la zone euro et celle du R.-U.soient assez flexibles pour que les chocs ou ralentissements de l\u2019activité économique puissent être absorbés.Or, cette flexibilité serait très supérieure en Angleterre par rapport à celle du continent.Le marché du travail en Angleterre est très flexible avec la qua- si-inexistence du salaire minimum, la flexibilité des salaires et la mobilité de la main-d\u2019œuvre.Les Anglais concluent par cette analyse que leur économie est plus flexible que celle des Européens, mais selon eux, ils devront attendre encore un peu avant d\u2019entrer dans la zone monétaire européenne afin que les ajustements se fassent plus rapidement et encore mieux que maintenant.Si les Français et les Allemands avaient effectué ces tests, auraient-ils accepté d\u2019entrer dans la zone euro ?Certains observateurs en doute ! Le troisième critère porte sur l\u2019investissement.Si le R.-U.adhérait à la zone euro, il faudrait constater à long terme un accroissement des investissements privés et publics qu\u2019ils 38 L\u2019Action nationale \u2013 Mai 2019 soient d\u2019origine britannique ou étrangère.Gordon Brown a considéré que ce test n\u2019était pas concluant pour l\u2019Angleterre.Le quatrième critère avait trait aux services financiers.La monnaie unique devrait améliorer la situation compétitive des services financiers au R.-U.notamment ceux de la City (Londres).Sur cet aspect, le chancelier de l\u2019Échiquier considère que la City passe le test, car les services financiers britanniques sont très compétitifs.Enfin, le cinquième et dernier critère avait pour but de vérifier si l\u2019union monétaire pourrait avoir des effets positifs sur le taux d\u2019emploi et la croissance économique, mesurés en fonction de leur impact sur le commerce extérieur britannique.Sur ce cinquième point, le ministre des Finances du R.-U.ne voyait pas ce que l\u2019euro pouvait apporter de mieux à l\u2019économie de son pays.Selon les Britanniques les cinq tests leur permettent de conclure : la prospérité du R.-U.est due à sa grande indépendance et son dynamisme grâce à la faiblesse de ses impôts et de ses dépenses publiques ainsi que la flexibilité de son marché du travail.Ils ne voient donc pas ce que l\u2019euro pourrait leur apporter de mieux.Ces tests furent conduits à l\u2019aide de dix-huit études techniques de 2000 pages réalisées par la Banque d\u2019Angleterre et un sommaire de 250 pages fut rédigé par le ministère des Finances.Certains ont prétendu que les fameux tests économiques énoncés par Gordon Brown n\u2019étaient qu\u2019un prétexte pour repousser à plus tard la décision d\u2019adopter ou non l\u2019euro et ainsi éviter un débat à la Chambre des communes, car en fin de compte, cette décision d\u2019adopter l\u2019euro ne pouvait être que purement politique4.4 Jean-Yves Naudet, « L\u2019Angleterre repousse l\u2019Euro », le 24 juin 2003.https://www.libres.org/conjoncture/432-langleterre-repousse-leuro-.html 39 L\u2019Action nationale \u2013 Mai 2019 Au moment de la création de l\u2019euro, les Anglais avaient suggéré une solution alternative à la monnaie commune, soit de conserver les monnaies nationales de concert avec l\u2019euro.Cette façon de procéder aurait laissé le choix aux consommateurs et aux épargnants entre l\u2019euro et les monnaies nationales.Avec le temps, la population aurait choisi l\u2019unité monétaire de son choix.Cette proposition qui correspondait à un euro flexible fut évidemment rejetée par l\u2019Union européenne5.Pourquoi le Royaume-Uni décida-t-il de quitter l\u2019Union européenne par la voie du Brexit ?Le 23 juin 2016, le Royaume-Uni (R.-U.) choisit par référendum de sortir de l\u2019Union européenne (UE) par 51,9 % des voix contre 48,1 %, lui qui n\u2019avait jamais adhéré à l\u2019Union monétaire.À la suite de ce référendum, le premier ministre David Cameron démissionna.Dans la plupart des cas où les politiques ont consulté leurs électeurs, ces derniers ont rejeté l\u2019euro (au Danemark et en Suède), l\u2019Union européenne (en Norvège) ou la Constitution européenne (en France et aux Pays-Bas).Selon Stiglitz, lors du Brexit, une majorité de la population de plusieurs pays européens (Grèce, France et Espagne) avait une mauvaise opinion de l\u2019UE6.La création de l\u2019espace Schengen a -t-il eu un effet négatif sur les résultats du vote sur le Brexit ?Cet espace regroupe, depuis 1985, vingt-six pays européens, lesquels autorisent la libre circulation des personnes à l\u2019intérieur de leur territoire.5 Nathalie Champroux, « Tony Blair et Gordon Brown face à la question de l\u2019adoption de l\u2019euro : Aspects discursifs et médiatiques », Working Paper, Paris, CERVEPAS, septembre 2005, http://cervepas.univ-paris3.fr/articles-et-communications/article-nathalie-champroux.pdf, 18 p.6 Joseph E.Stiglitz, L\u2019Euro : Comment la monnaie unique menace l\u2019avenir de l\u2019Europe, éditions LLL, Les Liens qui libèrent, 2016, p.369 et suivantes. 40 L\u2019Action nationale \u2013 Mai 2019 Il supprime les contrôles aux frontières intérieures des États signataires tout en garantissant une protection renforcée aux frontières extérieures.Vingt-deux membres de l\u2019UE font partie de ce regroupement de pays7.En premier lieu, les pays ayant réussi à maintenir un taux de chômage faible dans l\u2019UE, soient l\u2019Allemagne et le R.-U., ont constitué des cibles attrayantes pour les migrants venus des pays africains ou de ceux de la Méditerranée.De plus, puisque le R.-U.était devenu un pays multiethnique, multi- culturel et dont la langue d\u2019usage était de surcroît l\u2019anglais, tout cela le rendait attractif auprès des personnes migrantes.Dans les faits, au moment du Brexit, la migration massive d\u2019individus à la recherche d\u2019un emploi vers le R.-U.en passant par la région du Pas-de-Calais en France faisait la manchette quotidienne dans les médias.Cette invasion chômeurs dans les îles britanniques a certainement été un déclencheur dans la prise de conscience par les Anglais (du moins ceux les moins scolarisés) du risque que présentait une UE sans frontière, et cela même si le R.-U.et l\u2019Irlande étaient exclus de la zone Schengen.Deuxièmement, Stiglitz considère que l\u2019UE au moment du vote sur le Brexit était de plus en plus dysfonctionnelle puisqu\u2019elle faisait fi de la souveraineté des pays en crise financière, comme en Grèce, et en Italie, tout en étant sous la domination de l\u2019Allemagne et de son style autoritaire.7 « Le fonctionnement de l\u2019espace Schengen.Synthèse », 8 février 2019, https://www.touteleurope.eu/actualite/le-fonctionnement-de-l-espace- schengen.html 41 L\u2019Action nationale \u2013 Mai 2019 Troisièmement, l\u2019UE a construit au fil des années une bureaucratie colossale, avec ses règlements souvent très complexes, ce qui a encouragé ses détracteurs comme le parti conservateur britannique, à propager cette vision auprès de ses partisans de façon à ridiculiser l\u2019Europe.En fait, il s\u2019agissait pour les partisans du Brexit d\u2019exagérer la bureaucratie en vigueur dans l\u2019UE, par des déclarations souvent fausses, afin de s\u2019attirer des appuis lors du prochain référendum.Quatrièmement, les adversaires de l\u2019UE ont mis en évidence le grand déficit démocratique qui y régnait.Même si les Britanniques n\u2019ont pas été directement affectés par ce déficit démocratique, Stiglitz croit que cela les confortait dans leur perception de l\u2019UE8.En conclusion Tout cela a convaincu les Britanniques de voter en faveur de leur sortie de l\u2019UE.Ont-ils appuyé le Brexit afin de négocier une entente plus favorable avec Bruxelles ou encore par crainte d\u2019être écrasé par l\u2019immense bureaucratie européenne qui les conduisait graduellement à la négation du R.-U.comme entité distincte et à leur absorption éventuelle dans une Europe supranationale ?Seul l\u2019avenir le dira ! q 8 J.E.Stiglitz, op.cit., p.388 et 389. 42 Articles Delmas Lévesque* Où s\u2019en va le Québec ?Où s\u2019en va le Québec ?Eh bien ! À la même place que tout le monde ! Pourquoi y aurait-il un privilège quelconque pour le seul Québec ?Peu probable.D\u2019autant moins probable que la problématique globale a bien changé.Autrefois la question, à laquelle devaient répondre les deux tiers, peut-être les trois quarts, de la planète, était : comment assurer son développement économique d\u2019abord, politique ensuite, culturel enfin.Aujourd\u2019hui l\u2019on inclut la question écologique.À un point inquiétant d\u2019abord, lancinant ensuite, hallucinant enfin ! De la question : « y en aura-t-il pour tout le monde ?», on est passé, en moins d\u2019une génération, à la question : « y en aura- t-il pour le peu de monde qui restera ?» Un peu plus et la question des dinosaures disparus se poserait à l\u2019humanité1 ! Au Québec, en moins d\u2019une génération \u2013 quinze ans de 1980 à 1995 \u2013 nous nous sommes posé la question existentielle : celle des pleins pouvoirs.Réponse : « statu quo » ou moins.Comment ça moins ?Du vivant, ça réagit et drôlement ! Un volontaire s\u2019est proposé qui travaillait la question depuis longtemps, en fait depuis tout le temps ! 1 Kolbert, Élisabeth, La 6e extinction \u2013 Comment l\u2019homme détruit la vie, Guy Saint-Jean Éditeur, 2015 (Prix Pulitzer 2015).* Professeur HEC à la retraite, membre émérite de la Ligue d\u2019action nationale. 43 L\u2019Action nationale \u2013 Mai 2019 Sa solution, nous enlever le peu de pouvoirs qu\u2019on avait ; du reste il nous avait prévenus : « Méfiez-vous du poltron revenu de sa peur ! » Parlait-il pour lui-même ou pour tous les autres ?Concernés ou consternés ?Curieuse façon de nous « aimer ».Qui aurait cru que les caresses viendraient à bout de notre obstination à accroître notre espace vital ?Punis pour si peu ! Le « fair play » a foutu le camp, surtout après la deuxième fois ! Nous avons été traités en récidivistes.« Un peu plus et on l\u2019avait ! » Surtout ne pas remettre en question quelques tricheries ! Pas question ! Mauvais perdants va ! Ceux qui nous « aimaient » ont fait montre de « mauvaise humeur ».Et leurs laquais en ont remis.Quant à celui qui avait posé la question, la malédiction s\u2019est abattue sur lui ! Tous les torts.Bon pour l\u2019exil.Bien sûr qu\u2019une analyse fouillée aurait nuancé.Un héros ?Les perdants ne font pas souvent des héros2.Le plan « B » nous a été imposé comme châtiment ! La loi sur la clarté C-20 en a été le symbole ! Dire que le tout était du pur cynisme est un euphémisme.Où est-ce que ça nous laisse maintenant ?Un peu comme tout le monde, sauf la particularité du sans « statut constitutionnel particulier » une demande quasi séculaire de la part du Québec ! De guerre lasse \u2013 de négociation en négociation \u2013, nous avons revendiqué le tout, c\u2019est-à-dire l\u2019indépendance avec ou sans association.Une expression que René Lévesque trouvait particulièrement exigeante.Pourtant, Paul Gérin Lajoie dans les années 60, ministre dans le cabinet Lesage, avait formulé, en termes politiques, la doctrine qui porte son nom, à savoir qu\u2019à l\u2019international, 2 Louis-Joseph Papineau en sait quelque chose.Parizeau est désormais en bonne compagnie ! Lévesque avait vécu l\u2019amertume·de la défaite, un peu plus tôt en 1980-82. 44 L\u2019Action nationale \u2013 Mai 2019 les compétences constitutionnelles s\u2019appliquent.On a eu confirmation de la justesse de son interprétation quand il a fallu compléter les instances fédérales par des négociateurs dépêchés par les instances provinciales ! Lors des négociations avec l\u2019Europe, c\u2019est ce qui s\u2019est produit ! Les Wallons en ont fait « le cas belge » par excellence ! Depuis lors, le « plan B », adopté par le fédéral, nous renvoie à une période antérieure à celle de la doctrine Gérin Lajoie3.Le climat se gâte : tempêtes de feux en Californie ! Inondations dévastatrices ici et là ! Sécheresses ruineuses pour les agriculteurs.La nature se délite.À Paris, en décembre 2015, 200 pays s\u2019engagent à faire ce qu\u2019il faut pour contrer la menace climatique.La banquise fond à vue d\u2019œil, des îles peuplées du Pacifique risquent de disparaître sous la montée des eaux ! On n\u2019a encore rien vu de la question des réfugiés ! L\u2019Europe, au cours des découvertes géographiques, essentiellement depuis Christophe Colomb, avait réussi à assurer la domination de l\u2019Occident sur l\u2019Orient c\u2019est-à-dire la Chine, l\u2019Inde ! Même l\u2019Islam ployait devant la chrétienté.Projetée sur des siècles, la domination occidentale donnait les apparences d\u2019une domination à demeure.À peine cinq siècles ! Dès le début du XXe siècle, on crut discerner les signes du déclin.L\u2019industrialisation à marche forcée du Japon laissa croire à la gestation d\u2019une alternative ! Une fois la Première Guerre mondiale déclenchée par les puissances industrielles, lesquelles se jetèrent les unes contre les autres entraînées qu\u2019elles furent par des réseaux d\u2019alliances antagonistes, le conflit ne pouvait plus s\u2019arrêter.3 Turp, Daniel, La nation bâillonnée.Le plan B ou l\u2019offensive d\u2019Ottawa contre le Québec, VLB Éditeur, 2000. 45 L\u2019Action nationale \u2013 Mai 2019 Si bien que certains auteurs n\u2019hésitèrent pas à parler de « suicide » de l\u2019Europe et de l\u2019Occident.L\u2019entre-deux-guerres se révéla tellement confus que certains se prirent à rêver d\u2019une autorité qui trancherait dans le vif des territoires, des institutions.Si bien qu\u2019on ne peut détacher les deux conflits, l\u2019un de l\u2019autre.En rétrospective, la Première Guerre mondiale mène tout droit à la Deuxième ! Au sortir de la Deuxième Guerre mondiale, l\u2019équilibre de la terreur nucléaire (Est vs Ouest, U.R.S.S.vs É.-U.) planait sur nos têtes, les deux camps soupesant les appuis de la partie adverse.Le test décisif faillit avoir lieu ! En 1962, la crise des missiles à Cuba, entre les É.-U.et l\u2019U.R.S.S., Kroutchev et Kennedy, nous expédia presque dans l\u2019autre monde ! Des correctifs furent apportés, genre « téléphone rouge », procédures inventées pour retarder le conflit s\u2019il éclatait.Surtout le prévenir, via l\u2019ONU, par exemple.Soudain, ou presque, la question ne se posa plus.Un pôle de l\u2019équilibre de la terreur s\u2019étant évanoui, c\u2019est-à-dire ayant cessé d\u2019exister, l\u2019Union soviétique se démantela, à la surprise générale, sauf pour les observateurs, bien informés, comme la C.I.A.et le KGB ! Réunification de l\u2019Allemagne, influence américaine jusqu\u2019en Asie centrale via la chaîne des républiques socialistes soviétiques.Le premier secrétaire du parti communiste d\u2019U.R.S.S., Mikhaïl Gorbatchev entreprenait d\u2019instaurer la perestroïka (trois structures) en s\u2019appuyant sur la glasnost ! Une sorte de démocratie, quoi ! Des événements confinant au miracle, à moins que ce qui se passait, en Pologne, nous ait mis la puce à l\u2019oreille.Drôle de coïncidence, le tandem d\u2019un pape polonais, Jean-Paul II, de mèche avec Lech Walesa leader syndical aux chantiers maritimes de Gdansk \u2013 l\u2019ancien 46 L\u2019Action nationale \u2013 Mai 2019 Dantzig \u2013 , mit en échec le Pacte de Varsovie, lequel était intervenu déjà à Budapest en Hongrie (1956), puis à Prague en Tchécoslovaquie (1968), tous deux pays du glacis soviétique, sans parler des guerres de Corée (1950-53) et l\u2019affreuse guerre du Vietnam (1965-76).On croit rêver ! Un leader syndical dans un pays communiste fait reculer les forces des millions de soldats du Pacte de Varsovie ! Un ingrédient, le pape Jean-Paul II, ne dédaigna pas être informé par la C.I.A.(Central Intelligence Agency) sous les ordres du président des É.-U.Ronald Reagan, des manœuvres des forces soviétiques et de ses alliés ! À croire que Dieu le Père intervient directement dans les affaires humaines.De quoi nous inciter, lorsque l\u2019on sort dehors, à regarder aux quatre points cardinaux : au nord, au sud, à l\u2019est et à l\u2019ouest.ce qui faisait dire aux journalistes : « Quand le président de la Finlande sort dehors, il regarde toujours par-dessus son épaule.» Le voisinage de l\u2019U.R.S.S.exigeait cette prudence en effet ! Quant à nous, quel regard jeter.autour ?Au sud d\u2019abord ! Le Canada est membre de l\u2019Organisation de défense de l\u2019Atlantique Nord (O.T.A.N.) mais aussi membre de NORAD, genre de pool de la production de défenses, avec les États- Unis, bien sûr ! Pourquoi s\u2019arrêter en si bon chemin ?L\u2019ALENA, sorte de pacte économique avec les États-Unis et le Mexique ; pacte remis en question par le nouveau président des États-Unis, Donald Trump, lequel força la rené- gociation de cette entente.La nouvelle version, l\u2019ACEUM permet aux É.-U.d\u2019avoir accès à la précieuse « gestion de l\u2019offre » de notre production agricole (au Québec) moyennant compensation fédérale.Laquelle ?Toujours à venir.Se fait attendre depuis la dernière négociation.Auparavant, 47 L\u2019Action nationale \u2013 Mai 2019 nous avions négocié avec l\u2019Europe un AECG.Les Wallons avaient fait durer le suspens de longs mois.Précédés par la négociation Asie-Pacifique.Reprenons notre orientation.Regarder au sud tient de l\u2019euphémisme tellement nous sommes intégrés à nos voisins ! Le continent livré à l\u2019exploration, dans l\u2019après-Colomb, exige une digression.La colonie de peuplement, laquelle devient les États-Unis, allait absorber un surplus britannique, dû aux guerres de religion, aux guerres ethniques (les Anglais immigrèrent en Amérique en plus grand nombre que les Irlandais, les Écossais et les Français) quand ce n\u2019est pas des conflits de suprématie en Europe entre l\u2019Angleterre, la France, l\u2019Espagne, la Hollande, l\u2019Ailemagne, etc4.L\u2019Empire britannique se dessine comme l\u2019Empire espagnol, découpant le continent américain en imprégnations européennes.Regarder à l\u2019est, c\u2019était attendre, de façon viable, les vaisseaux français dont la colonie \u2013 Nouvelle-France \u2013 dépendait.Pourvu que les corsaires n\u2019aient pas coulé par le fond un ravitaillement indispensable.En tout, c\u2019est-à-dire non seulement en termes d\u2019alimentation, mais en termes de peuplement.On attendait désespérément des colons, des « Filles du Roy », même des missionnaires, des récollets et/ ou des jésuites.De nos jours, regarder au nord, c\u2019est supputer le moment où le « Passage du Nord » sera libre de glaces, à l\u2019été au moins, raccourcissant de beaucoup la route maritime, entre l\u2019Europe et l\u2019Asie.Peut-être le dernier de nos soucis, pensions-nous.Pourtant les États-Unis ne reconnaissent toujours pas la 4 Une autre source de peuplement origine des enclôtures (Enclosure Acts).Celles-ci vont changer le mode de répartition des terres et donner une impulsion irrésistible à l\u2019industrie du textile. 48 L\u2019Action nationale \u2013 Mai 2019 souveraineté canadienne dans le Grand Nord.« canadien ».La Russie a descendu un drapeau russe à l\u2019exact pôle Nord, au plus profond de l\u2019océan arctique, il y a à peine quelques années ! Ce pays a beaucoup plus d\u2019expérience que nous des conditions nordiques.Déjà sous les tsars, le nord servait de bagne.Et cela a continué avec les Soviétiques.Les puissances européennes ne passent pas leur tour.Le Danemark, pour sa part, fait valoir l\u2019emplacement du Groenland, les É.-U., l\u2019Alaska ! La Norvège et la Suède sont des puissances nordiques.n\u2019est-ce pas ?Il parait que les Chinois se sont invités faisant valoir le peuplement du Grand Nord canadien.d\u2019origine chinoise, s.v.p.Pendant ce temps-là, les glaciers fondent inexorablement.La banquise, déserte jusque là, suscite les convoitises.Le tout se déroule sur fond de montée des rivalités Chine-USA ! La paix n\u2019est pas pour demain ! À moins que ce soit la paix des cimetières, la crise écologique s\u2019en occupant ou un conflit nucléaire.À moins de regarder vers le ciel pour choisir sa galaxie préférée ! Les rumeurs, provenant de la NASA, font état de projets de départ de la Terre dans des « Arches de Noé », à destination d\u2019exoplanètes refuges dont les conditions reproduisent celles sur notre planète.Il faudrait demander à voir les critères de sélection des équipages.C\u2019est tenir pour acquis que la terre deviendra, à brève échéance, inhabitable ! Qu\u2019avons-nous fait de notre jardin d\u2019Éden ?Rappelons-nous la très belle chanson de Georges Moustaki : « Il y avait un jardin qu\u2019on appelait la terre ».Querelles, convoitises, épidémies, catastrophes « naturelles » ont réduit la capacité d\u2019interventions bienfaisantes.L\u2019avertissement par les scientifiques est formel ! La planète rétablira son équilibre de toute façon ! Mais nous ?Retour à la terre, agriculture intensive sans pesticides ou insecticides ! 49 L\u2019Action nationale \u2013 Mai 2019 Finie l\u2019agriculture extensive qui détruit les sols ! Régression dans le temps ! Non seulement retour à la terre, mais aussi peut-être à la « survivance » ?On connaît.Enfin, nos ancêtres ont connu, pas au sens figuré, mais au sens réel.Prédire le passé est plus reposant que prédire l\u2019avenir ! Encore que ça dépend des hypothèses.Toutefois, prédire l\u2019avenir est toujours plus méritoire, parce que plus risqué ! Au Québec, dans quelle situation sommes-nous maintenant ?La réponse du fédéral à notre désir d\u2019émancipation c\u2019est le plan B5 et la loi C-20 ! Autant d\u2019obstacles dressés par le fédéral et ses complices du « French Power », version Commonwealth de l\u2019Indirect Rule ! C\u2019est l\u2019astuce de choisir toujours un « national » pour exercer le pouvoir local, stratagème qui constitue le secret de l\u2019expansion de l\u2019Empire britannique ! N\u2019oublions pas que les conditions de domination créent, à leur insu, des conditions d\u2019accumulation d\u2019énergie pour peu qu\u2019il y ait résistance des dominés ! Allons voir ailleurs.La domination occidentale sur le monde n\u2019était pas éternelle, contrairement aux apparences qui pouvaient être déduites de l\u2019écrasement de la révolte des Boxers, en 1900 exactement, à Pékin, par l\u2019intervention des puissances militaires occidentales.1905, le Japon (des samouraïs) ayant réussi son « industrialisation tardive » est en mesure, avec les conseils de l\u2019Allemagne, mais mutatis mutandis, d\u2019infliger à la flotte du tsar un échec retentissant en Extrême-Orient ! Le Japon sera en mesure d\u2019exiger sa « quote-part » des bienfaits de la victoire alliée après la Première Guerre mondiale.5 Turp, Daniel, op.cit. 50 L\u2019Action nationale \u2013 Mai 2019 Les rapports de pouvoir entre les pays ont beaucoup changé depuis la guerre froide.Les camps américains et russes ne sont plus ce qu\u2019ils étaient.La mondialisation, structure économique parfaitement compatible avec les paradis fiscaux, permet aux 1 % des pays occidentaux de mener par le bout du nez les élus des nations-pays, lesquels doivent sauver les dirigeants apatrides lors de crises économiques, type 2008- 2009.Les opinions publiques dans les pays démocratiques n\u2019y peuvent rien, pour le moment du moins.À témoin, la révolte contemporaine des gilets jaunes dans la France d\u2019Emmanuel Macron, lequel est représenté sous la forme d\u2019un MACARON brûlé en effigie.La Révolution française n\u2019avait pas commencé autrement.mutatis mutandis.La révolte des gagnes-petits, en France, pourrait être le prélude \u2013 car une menace imminente plane sur l\u2019Occident repu \u2013 à la crise écologique qui prend le nom du réchauffement climatique.Cette crise nous allons la partager avec des populations qui n\u2019y sont pour rien ! Déjà, l\u2019Europe n\u2019en peut plus des réfugiés qui remontent de l\u2019Afrique, traversent la Méditerranée sur des rafiots de fortune, cognent aux portes de l\u2019Europe, soit de la Grèce ou de l\u2019Italie, etc.Remontent, qui en France, qui en Allemagne, qui en Hongrie, même la Grande-Bretagne et les pays scandinaves sont touchés.Merkel, chancelière de l\u2019Allemagne, pays cossu, touché par un déficit démographique, y a perdu son « trône » démocratique.L\u2019équilibre social et politique des pays occidentaux est déjà mis à rude épreuve à la suite de ces bouleversements.On ne peut qu\u2019anticiper et non pas prédire les remous socio- politiques et leurs conséquences aux États-Unis avec un président qui n\u2019en a rien à cirer et au Canada avec un premier ministre qui adore se prêter aux « selfies ». 51 L\u2019Action nationale \u2013 Mai 2019 Heureusement, ici au Québec, nous avons des ressources insoupçonnées de longue patience et de débrouillardise au temps de la société traditionnelle sous l\u2019égide de l\u2019Église ! À l\u2019abri, pour ainsi dire, de cette sorte « d\u2019incubateur » culturel, nous avons formé un solide noyau de solidarité de sorte que se sont accumulés des réservoirs de cohésion dont le dynamisme n\u2019attendait que des circonstances propices pour se manifester ! La période de la Révolution tranquille nous a donné un avant-goût de sa surprenante énergie.Comment se déroulera cette adaptation tous azimuts ?Déjà, des prophètes qui s\u2019ignorent ont dessiné des esquisses.On n\u2019avait pas vu venir l\u2019agriculture urbaine ! Le lointain souvenir des jardins suspendus de Babylone nous revient en mémoire : au temps de l\u2019Empire perse dans l\u2019Antiquité ! La crise écologique, ça presse ! Toutes les économies d\u2019énergie sont bienvenues ! Chez soi, au plan on ne peut plus local, comme sur la scène régionale ! Pas de problèmes de juridictions ! La Californie a annoncé que « Trump ou pas Trump », elle continue à faire partie de la « bourse du carbone » ! Allez hop ! Tout le monde s\u2019y met.q MAGAZINÉ ATT AZINE ae Œuesan | Noa sets Bz es Abonnement Abonnement Abonnement Abonnement individuel étudiant institutionnel de soutien 27.ouvement ébec indépendant gC quebec LAT TTT TY Dossier Dossier Le secteur public face aux offres commerciales d\u2019infonuagique publique LA TÊTE DANS LES NUAGES Introduction.Un ministre délégué à la Transformation numérique gouvernementale pour le Québec 54 1.Qu\u2019est-ce que l\u2019infonuagique, quelle est son origine et comment en évaluer la pertinence ?59 2.L\u2019État québécois est-il assez gros pour maîtriser ses systèmes numériques ?67 3.L\u2019État québécois peut-il défendre sa souveraineté numérique, assurer la sécurité de ses systèmes informatiques et aider les citoyens à protéger leur vie privée ?72 4.Ce qui se fait déjà ailleurs dans le monde 84 5.Conclusions et esquisse d\u2019une politique 91 Glossaire 97 54 Dossier La tête dans les nuages Mathieu Gauthier-Pilote* Le secteur public face aux offres commerciales d\u2019infonuagique publique La tête dans les nuages Introduction.Un ministre délégué à la Transformation numérique gouvernementale pour le Québec Ainsi, depuis la fin de 2018, le Québec a un ministre délégué à la « transformation numérique gouvernementale » en la personne de M.Éric Caire, député de La Peltrie, formé en informatique au Collège Multi-Hexa, ancien programmeur-ana- lyste et enseignant en informatique au collège François-Xavier- Garneau.Le ministre délégué évolue au sein du Conseil du trésor présidé par M.Christian Dubé, député de La Prairie, également ministre responsable de l\u2019Administration publique.Comment M.Caire comprend-il l\u2019intitulé de son poste, qui est inédit dans l\u2019histoire du Québec et même dans celle de la langue française ?Étant donné les missions de l\u2019État et de l\u2019administration publique, il est à souhaiter que les ministres Caire et Dubé entendent l\u2019expression « transformation numérique » (traduction littérale de digital transformation) dans un sens plus profond et moins idéologique que celui que lui donne le milieu des affaires qui en fait la promotion ces jours-ci.* Informaticien, président de FACiL. L\u2019Action nationale \u2013 Mai 2019 55 L a t ê t e d a n s l e s n u a g e s En effet, dans le sens le plus répandu, la « transformation numérique » est une expression à la mode qui signifie en gros transformer sa culture organisationnelle et ses processus d\u2019affaires, innover et créer de la valeur pour être plus compétitif ou mieux encore « disruptif » (de l\u2019anglais disruption) sur le marché.Ce type de transformation n\u2019a évidemment rien à voir avec le rôle et les grandes responsabilités de l\u2019État et de l\u2019administration publique vis-à-vis du bien commun, de la démocratie, de la justice, de la sécurité, de l\u2019éducation, etc.Qu\u2019elle s\u2019inscrive dans la vision d\u2019un État interventionniste ou non interventionniste, la « transformation numérique » des organismes de toutes sortes qui sont rattachés à l\u2019État doit impliquer plus de choses et surtout autre chose que la recherche d\u2019un avantage compétitif face à des concurrents, la simple réduction des dépenses, l\u2019optimisation ou la satisfaction des clients.Comment la « transformation numérique » du secteur public peut-elle servir l\u2019atteinte de nos grands objectifs de société ?Comment doit-elle être bénéfique à l\u2019action publique en général ?Par exemple, comment un secteur public qui se transforme par le numérique peut-il être plus directement utile à une « transition numérique » globale qui sera positive pour l\u2019être humain ?Voilà peut-être quelques-unes des grandes questions de nature politique qui devraient trotter dans la tête de M.Éric Caire au cours des prochaines années.Le gouvernement précédent, celui dirigé par M.Philippe Couillard, avait, en matière de numérique, formellement adopté une vision, une stratégie globale et des stratégies ou plans d\u2019action spécifiques (culture, économie, éducation, enseignement supérieur, données ouvertes, administration publique numérique).Quelle sera la vision du gouvernement de François Legault sur les enjeux et les défis du numérique ?Nous ne le savons pas du tout, et L\u2019Action nationale \u2013 Mai 2019 56 L a t ê t e d a n s l e s n u a g e s quand FACiL a essayé de le savoir lors des élections générales québécoises de 2018, personne à la Coalition avenir Québec (CAQ), pas même M.Caire, ne nous a donné de réponse.Nous leur avions pourtant envoyé un questionnaire1 contenant une bonne vingtaine de questions susceptibles de nous éclairer et d\u2019éclairer le public québécois sur le sujet.FACiL voulait savoir ce que les quatre principaux partis (CAQ, PLQ, PQ, QS) et trois autres encore (PCQ, PVQ, NDPQ) avaient à dire sur différents enjeux comme nos libertés et nos droits fondamentaux dans la société numérique, la neutralité du réseau Internet, le contrôle sur nos données, l\u2019accès à Internet à très haute vitesse partout sur le territoire, la démocratie ouverte, le domaine public, la lutte contre le fossé numérique, les communs numériques, la science ouverte, l\u2019utilisation et le développement de logiciels libres par le secteur public, la souveraineté numérique, le « bordel informatique » des contrats publics en TI, etc2.Seuls Québec solidaire, le Parti vert du Québec et le Parti conservateur du Québec nous ont fourni des réponses3.Dès le 17 décembre 2018, l\u2019annonce4 par le ministre Caire de l\u2019abandon de la promesse caquiste de mettre sur pied une commission d\u2019enquête sur l\u2019informatique de l\u2019État nous indiquait que la bonne compréhension des problèmes n\u2019était apparemment pas nécessaire à leur résolution par 1 https://wiki.facil.qc.ca/view/EGQ2018 2 Nous vous renvoyons au glossaire à la fin de ce dossier pour tout le jargon qui sera employé dans ce texte.3 https://facil.qc.ca/pacte-du-logiciel-libre-quebec-2018 4 https://www.journaldequebec.com/2018/12/17/pas-de-patience-pour- les-fonctionnaires-incompetents L\u2019Action nationale \u2013 Mai 2019 57 L a t ê t e d a n s l e s n u a g e s le gouvernement.À quoi fallait-il s\u2019attendre en 2019 après un si mauvais départ en 2018 ?C\u2019est le 4 février 2019 que nous avons appris, en même temps que tout le monde, à quoi pourrait ressembler la « transformation numérique » de notre gouvernement par messieurs Caire et Dubé.Dans un communiqué de presse du Conseil du trésor, le public apprenait que les centres de traitement informatique (CTI) de l\u2019État seraient massivement consolidés et qu\u2019à l\u2019avenir le gouvernement aurait recours à l\u2019« infonuagique publique » de manière prioritaire.La légèreté avec laquelle cette annonce a été faite en a laissé plus d\u2019un stupéfait5.Qu\u2019en est-il des enjeux de la vie privée, de la souveraineté numérique, de l\u2019expertise interne de l\u2019administration publique qui interviennent forcément dès qu\u2019on parle d\u2019infonuagique publique ?Rien.Pas un mot, hormis des dénégations et des propos rassurants dignes d\u2019un PDG d\u2019entreprise.Si on compare l\u2019annonce du 4 février 20196 de messieurs Caire et Dubé avec celle du 3 juillet 20187 de M.Mounir Mahjoubi, secrétaire d\u2019État auprès du premier ministre [de France], chargé du Numérique, on ne peut 5 Voir les très nombreux articles et lettres aux médias en réaction à cette annonce le jour même et dans les quelques jours suivants.Les annonces subséquentes des ministres Caire et Dubé, en février, mars et avril 2019, n\u2019ont rien fait pour améliorer les choses : le remplacement du CSPQ par deux nouveaux organismes (ITQ et CAG) dont le fonctionnement est entièrement inconnu (21 mars), des mégas chantiers numériques non chiffrés (4 avril), une loi on ne peut plus laconique pour « faciliter » la « transformation numérique » (4 avril) et une consultation en ligne portant principalement sur ce qui a déjà été décidé d\u2019avance (11 avril).6 https://www.tresor.gouv.qc.ca/nouvelles/ ?tx_ttnews [tt_news]=514&c Hash=19bc0c8b89af97e6950ee4b40b6ade7b 7 https://www.numerique.gouv.fr/espace-presse/le-gouvernement- annonce-sa-strategie-en-matiere-de-cloud/ L\u2019Action nationale \u2013 Mai 2019 58 L a t ê t e d a n s l e s n u a g e s qu\u2019être sérieusement embarrassé par le contraste Québec- France.Quoique certainement critiquable, l\u2019annonce de M.Mahjoubi relativement à la stratégie d\u2019utilisation de l\u2019infonuagique par l\u2019administration française a un très grand mérite : celui d\u2019avoir un contenu politique qui peut être critiqué.Des mots qui signalent incontestablement une réflexion politique se retrouvent même directement dans le communiqué : « données et applications sensibles », « souveraineté numérique de l\u2019État », « maîtrise de ses données ».Il y en a bien sûr encore plus dans la circulaire du 8 novembre 20188 qui est venue préciser la « doctrine d\u2019utilisation de l\u2019informatique en nuage par l\u2019État ».FACiL souhaite vivement que la vision que le nouveau ministre aura de son propre rôle ne se limite pas à des considérations, bien sûr importantes, comme l\u2019efficacité, l\u2019optimisation et la saine gestion des fonds publics, mais soit élargie et devienne véritablement politique.Se poser des questions d\u2019ordre éthique et politique n\u2019est pas une option lorsqu\u2019on est député et ministre.Dans ce long article, nous allons explorer quelques-unes des questions qu\u2019il faut se poser et auxquelles il faut tâcher de répondre dans l\u2019établissement d\u2019une politique sur l\u2019utilisation de l\u2019infonuagique par l\u2019État.Des questions auxquelles un ministre délégué à la Transformation numérique gouvernementale doit forcément donner des réponses claires.8 http://circulaires.legifrance.gouv.fr/pdf/2018/11/cir_44120.pdf L\u2019Action nationale \u2013 Mai 2019 59 L a t ê t e d a n s l e s n u a g e s 1.Qu\u2019est-ce que l\u2019infonuagique, quelle est son origine et comment en évaluer la pertinence ?Éclaircissons d\u2019abord de quoi l\u2019on parle lorsqu\u2019on dit « info- nuagique » (cloud computing) en général et ce qu\u2019il en est plus précisément des offres commerciales de l\u2019infonuagique dite publique.Voyons ensuite son origine et comment l\u2019évaluer sur le plan politique et dans la perspective de son utilisation par le secteur public.L\u2019infonuagique renvoie d\u2019abord à tout un ensemble de technologies (virtualisation, conteneurisation, calcul et stockage distribué, etc.) et de pratiques associées qui permettent d\u2019automatiser la mise à disposition, sous forme de services en ligne, de vastes quantités de ressources informatiques dans des délais toujours plus courts et à des coûts toujours plus bas.L\u2019abondance de puissance de calcul, de quantité de mémoire, de capacité de stockage, de débit du réseau donne l\u2019illusion de ressources dématérialisées, accessibles de partout depuis Internet, d\u2019où l\u2019analogie avec les nuages.Dans le jargon qui circule le plus, on distingue quatre stratégies de déploiement et trois catégories d\u2019offres de services infonuagiques.Lorsqu\u2019une organisation est la seule utilisatrice d\u2019une infrastructure infonuagique complète, qu\u2019elle opère et héberge elle-même en partie ou en totalité, on parle d\u2019un nuage privé.Si un ensemble d\u2019organisations s\u2019offre une infrastructure infonuagique, on parle d\u2019un nuage communautaire.Le nuage est dit public lorsqu\u2019il est opéré par un fournisseur qui l\u2019ouvre à des clients.On dit qu\u2019un nuage est hybride lorsqu\u2019il fait interagir une diversité de stratégies de déploiement et on parle d\u2019une approche multinuagique de la part des clients lorsqu\u2019ils ont recours aux nuages d\u2019une diversité de fournisseurs. L\u2019Action nationale \u2013 Mai 2019 60 L a t ê t e d a n s l e s n u a g e s Les ressources offertes sous forme de services en ligne9 sont de l\u2019ordre des infrastructures (serveurs, serveurs virtualisés, stockage, réseau), des plateformes (systèmes d\u2019exploitation, bases de données, outils de développement) ou des applications.Dans le jargon de mise en marché de la langue anglaise, la première est dite Infrastructure as a Service (IaaS), la seconde Platform as a Service (PaaS) et la troisième Software as a Service (SaaS).Ces services sont en quelque sorte des couches logicielles qui s\u2019empilent, donc lorsqu\u2019on est utilisateur d\u2019une application en SaaS, on délègue à un tiers externe (un fournisseur d\u2019infonuagique publique) la gestion de l\u2019application elle-même, mais aussi la plateforme et l\u2019infrastructure sous-jacentes.C\u2019est ainsi que se présente l\u2019offre commerciale d\u2019infonuagique publique : on gère pour vous vos applications et vos données et/ou vos plateformes et/ou vos infrastructures, selon vos besoins.L\u2019origine de la tendance contemporaine vers l\u2019infonuagique peut être retracée au tournant des années 2000, alors que la multinationale de commerce en ligne Amazon, qui a survécu presque seule à l\u2019explosion de la bulle spéculative du dot-com, est en crise de croissance.Les besoins en infrastructures informatiques étaient très grands et coûteux et le rythme de leur déploiement ne suivait pas les besoins des développeurs d\u2019applications web \u2013 ceux d\u2019Amazon et ceux de leurs partenaires et affiliés (tous ceux qui vendent sur la plateforme de commerce en ligne d\u2019Amazon outre Amazon elle-même).Les projets de développement étaient en retard, car chacun de son côté tout le monde passait beaucoup trop de temps à gérer des infrastructures et monter des plateformes au lieu de développer des applications.On a donc eu la bonne idée de développer en 9 La propagande officielle des grands fournisseurs d\u2019infonuagique publique parle de paiement à l\u2019usage des ressources, mais il est plus exact de parler de paiement pour la réservation de ressources que l\u2019on utilisera ou pas selon les cas.Voir : https://www.youtube.com/watch ?v=oYK9y8rEhKI L\u2019Action nationale \u2013 Mai 2019 61 L a t ê t e d a n s l e s n u a g e s interne l\u2019expertise qui permettrait d\u2019offrir, à destination des développeurs d\u2019applications, une plateforme de développement sous forme de services web accessibles via des interfaces de programmation standardisées.Soulignons qu\u2019une telle internalisation d\u2019expertise était possible, car les logiciels libres de haute qualité abondent, côté client comme serveur, pour tout ce qui gravite autour du Web, un protocole libre et ouvert10.La montée en compétence des ingénieurs d\u2019Amazon n\u2019était donc freinée par aucun obstacle juridique : droit d\u2019auteur, brevet, secret commercial, marque de commerce, etc.Libérés des tracas relatifs à la bonne gestion des ressources, des infrastructures, et travaillant sur une plateforme commune, les développeurs d\u2019applications d\u2019Amazon pouvaient enfin avancer à leur rythme.Ce qui n\u2019était au départ, vers 2002, qu\u2019une plateforme ouverte aux partenaires et aux affiliés permettant de tirer des revenus modestes s\u2019est révélé être un créneau lucratif.Quatre ans plus tard, en 2006, les trois premiers services web d\u2019Amazon sont lancés commercialement : serveurs virtuels, espace de stockage, bases de données.Voilà tout l\u2019art de transformer des dépenses en investissements, puis en revenus, puis en profits.Les autres géants du numérique n\u2019ont pas eu le choix que de faire du rattrapage (Google en 2008, Microsoft en 2009, etc.) sur un nouveau marché entièrement défini par le précédent des Amazon Web Services (AWS).On ne pourra pas dire, connaissant ces faits, qu\u2019internaliser son expertise en infrastructures et plateformes numériques aura été désavantageux pour Amazon\u2026 10 À tort ou à raison, Amazon s\u2019est bâti la mauvaise réputation de prendre beaucoup plus qu\u2019elle ne redonnait aux communautés de logiciels libres dont elle commercialise les produits sous forme de services en ligne.Du moins, en comparaison avec Google et Microsoft sur les projets hébergés sur GitHub.com en 2017-2018.Voir : https://medium.freecodecamp.org/the-top-contributors-to-github-2017-be98ab854e87 L\u2019Action nationale \u2013 Mai 2019 62 L a t ê t e d a n s l e s n u a g e s On aurait également tort de penser que seules des multinationales de la taille d\u2019Amazon peuvent monter leurs propres infrastructures et plateformes automatisables, comme il le sera montré par un exemple concret dans la prochaine partie du présent article11.Qu\u2019est-ce donc au final que l\u2019infonuagique publique des Amazon, Microsoft, Google et compagnie quand on l\u2019analyse de manière critique et en des termes politiques ?C\u2019est la virtualisation, la conteneurisation, le calcul et le stockage distribués sur Internet, c\u2019est-à-dire pour l\u2019essentiel des technologies libres pleines de bonnes promesses, mais qui ont été confisquées par de très grandes entreprises qui ont le pouvoir d\u2019embaucher des armées d\u2019ingénieurs et de devancer tout le monde.C\u2019est le pouvoir économique des grands groupes organisés qui essaye de planter un nouveau périmètre de propriété privée exclusive sur des ressources mutualisées qui, avec d\u2019autres modèles économiques, pourraient nous appartenir en commun, pour l\u2019avantage et l\u2019enrichissement du plus grand nombre, et pour des usages moins contestables que la surveillance généralisée des comportements des internautes12.11 On aurait le goût de dire que c\u2019est presque le contraire qui est vrai : c\u2019est en important la culture et les méthodes du monde du logiciel libre et des petites et moyennes entreprises technologiques que de grandes organisations peuvent espérer se défaire de la culture des silos informationnels et de l\u2019administration bureaucratique des projets numériques qui affectent autant le privé que le public.12 Le philosophe Bernard Stiegler emploie le concept grec de pharmakon pour décrire tout objet technique (ou technologique) : un objet qui est autant le remède et le poison.Avec l\u2019industrie mondialisée du numérique dominée par les GAFAM, nos systèmes sociaux absorbent des gadgets jetables et de fausses solutions technologiques comme des pilules qui ne peuvent que nous rendre malades.Nous serions donc en manque de posologie ?Ou est-il venu le temps de la désintoxication technologique intégrale ? L\u2019Action nationale \u2013 Mai 2019 63 L a t ê t e d a n s l e s n u a g e s Depuis les révélations de Snowden à l\u2019été 2013, il est clair pour tous les gens renseignés que le problème numéro un d\u2019Internet est celui de la centralisation (infrastructures, équipements, données, expertise) et de ses conséquences néfastes sur nos droits fondamentaux et sur la redistribution du pouvoir, de la connaissance et de la richesse.Si les logiciels libres, les services décentralisés et distribués et le chiffrement de bout en bout font nécessairement partie de la solution à ce problème, leur adoption massive par les internautes n\u2019est pas écrite dans le ciel et comme partout ailleurs il faudra accepter de se battre sur les terrains politique, social, économique et culturel pour gagner.Avec des politiques conséquentes, les États et les administrations publiques peuvent jouer un rôle important dans toutes les batailles en cours et à venir pour que la confiscation évoquée plus haut ne devienne pas permanente.Sachant un peu mieux ce qu\u2019est l\u2019infonuagique (privée, communautaire, publique ou hybride), comment évaluer la pertinence de son recours par le secteur public ?Posons-nous les questions pertinentes que M.Caire et Dubé auraient dû se poser avant d\u2019effectuer des annonces publiques et tâchons d\u2019y répondre sommairement.Nous évaluerons plus concrètement quelques-unes de ces questions dans les prochaines parties de cet article avant de conclure.Économie.Contre le phénomène de la concentration de l\u2019expertise numérique au profit de quelques grandes multinationales, comment l\u2019État québécois peut-il agir ?Dans quelle mesure faut-il internaliser ou externaliser ?De quoi doit-on absolument demeurer propriétaire pour éviter les pièges de la dépendance à de grands fournisseurs externes ?Ces questions se posent dans le secteur public comme dans le secteur privé.Il y a une réelle pénurie de main-d\u2019œuvre dans les industries du numérique.L\u2019État L\u2019Action nationale \u2013 Mai 2019 64 L a t ê t e d a n s l e s n u a g e s ne peut-il pas investir massivement dans la formation professionnelle en numérique ?On sait que les femmes sont fortement sous-représentées dans ces métiers.L\u2019État ne doit-il pas être lui-même exemplaire en choisissant de développer sa propre expertise numérique en infrastructures, plateformes et applications ?Ne peut-il pas mutua- liser l\u2019usage de cette expertise avec l\u2019ensemble du secteur public québécois et même au-delà ?Ne peut-il pas se doter d\u2019une politique visant à démocratiser plus largement l\u2019accès à l\u2019expertise numérique de pointe pour l\u2019ensemble de la société ?Des formations en ligne ouvertes à tous et à toutes pour les métiers du numérique ne sont-elles pas à considérer face à la pénurie de main-d\u2019œuvre ?Les grandes entreprises d\u2019infonuagique qui s\u2019enregistrent dans les paradis fiscaux (Irlande, Luxembourg) doivent-elles être considérées comme si de rien n\u2019était ?N\u2019y a-t-il pas plutôt lieu de faire respecter l\u2019esprit et la lettre de la politique québécoise sur les marchés publics en mettant en concurrence de petites, moyennes et grandes entreprises qui payent toutes leurs impôts au Québec ?Souveraineté numérique.Comment réagir intelligemment contre la perte de souveraineté numérique de l\u2019État québécois et plus généralement contre la perte de contrôle des Québécois sur leurs données et leurs applications ?Comment favoriser l\u2019émergence de fournisseurs de services infonuagiques nationaux ?Faut-il que le Québec se dote de normes de sécurité supérieures à celles proposées par l\u2019ISO pour les fournisseurs d\u2019infonuagiques ?À l\u2019instar de plusieurs pays, notamment en Europe, doit-on inscrire dans la loi la nécessité d\u2019héberger et de traiter les données du secteur public dans des centres de données situés en sol québécois ?Quelle stratégie adopter pour favoriser l\u2019hébergement et le traitement de nos données en sol québécois dans le secteur privé ? L\u2019Action nationale \u2013 Mai 2019 65 L a t ê t e d a n s l e s n u a g e s Sécurité et vie privée.Que peut-il être fait pour améliorer globalement la cybersécurité dans la société québécoise ?Les grands fournisseurs d\u2019infonuagique publique se vantent d\u2019être les mieux placés pour résister aux attaques massives : est-ce bien le cas ?Comment mettre à jour le cadre juridique concernant l\u2019hébergement et le traitement des données personnelles des Québécois ?Le Québec doit-il remodeler ses politiques et ses lois en la matière en s\u2019inspirant du Règlement général sur la protection des données (RGPD) de l\u2019Europe qui introduit plusieurs nouveaux droits, notamment un droit à la portabilité des données des internautes ?Quelle stratégie adopter pour soutenir concrètement le mouvement international qui veut « réparer » Internet en le redécentralisant ?Environnement.S\u2019il est vrai que certains des centres de données les plus récents sont très optimisés en fait de consommation d\u2019électricité et qu\u2019au Québec par exemple cette électricité provient de la force hydraulique et non du charbon, du gaz ou du nucléaire, la promesse d\u2019une abondance quasi illimitée de ressources (puissance de calcul, quantité de mémoire, capacité de stockage, débit du réseau) disponibles sur demande, à des tarifs toujours plus bas, qui est au cœur des offres commerciales d\u2019infonuagique publique, n\u2019est-elle pas un problème écologique en soi ?Le développement de l\u2019infonuagique a beaucoup à voir avec l\u2019émergence des méga- données dont l\u2019un des principaux usages est l\u2019analyse comportementale des internautes par les GAFAM qui revendent des données et/ou des services exploitant ces données à des entreprises qui, de leur côté, espèrent vendre toujours plus de produits et de services sur les marchés mondialisés grâce à des publicités toujours mieux ciblées.L\u2019infonuagique est loin d\u2019être au service de la transition écologique quand on l\u2019analyse sous cet angle.L\u2019abondance de l\u2019eau potable au Québec fait de nous de très grands gaspilleurs de cet or L\u2019Action nationale \u2013 Mai 2019 66 L a t ê t e d a n s l e s n u a g e s bleu : en sera-t-il de même des ressources informatiques maintenant vendues comme des objets dématérialisés ?Les fournisseurs d\u2019infonuagiques ont certes intérêt à bâtir des centres de données qui consomment peu d\u2019électricité, mais ils alimentent aussi la production toujours plus massive de nouveaux équipements informatiques toujours plus puissants.Les gains d\u2019efficience énergétique des centres de données dernier cri annulent-ils l\u2019impact désastreux de l\u2019obsolescence très rapide des équipements qui sont très polluants à fabriquer ?On a de bonnes raisons d\u2019en douter.En réfléchissant, on constate que réduire la collecte abusive, le stockage massif et le traitement des mégadonnées de profilage et de pistage des internautes ne serait pas simplement bon pour la santé de la démocratie, mais pour celle de la Terre également.Ailleurs dans le monde.Y a-t-il des États qui ont une politique de recours prioritaire à l\u2019infonuagique publique ?Qu\u2019en est- il dans les faits des stratégies de déploiement (privé, communautaire, publique ou hybride) dans le secteur public ?Peut-on citer d\u2019importants succès ou d\u2019importants échecs d\u2019adoption de l\u2019infonuagique par des États ?Il y a-t-il des leçons à tirer des réussites et des ratés des États qui sont en avance sur nous ?Qu\u2019en est-il du recours aux différents services commerciaux d\u2019infonuagique (infrastructures, pla- teformes, applications) dans le monde ? L\u2019Action nationale \u2013 Mai 2019 67 L a t ê t e d a n s l e s n u a g e s 2.L\u2019État québécois est-il assez gros pour maîtriser ses systèmes numériques ?S\u2019il est peut-être dans l\u2019ordre des choses que toutes les organisations (en particulier les petites) ne disposent pas d\u2019une forte expertise interne en informatique, il ne l\u2019est pas qu\u2019un tout petit nombre de grandes entreprises en confisquent la plus grande part au détriment du reste de la planète.Les États et les villes peuvent agir pour démocratiser l\u2019accès à cette expertise de plusieurs manières, notamment en investissant massivement dans la formation professionnelle pour contrer la pénurie de main-d\u2019œuvre, en étant exemplaires côté expertise interne, en montant des appels d\u2019offres publics qui mettront en concurrence des fournisseurs externes qui ne seront pas que de grandes multinationales, etc.Quel niveau d\u2019expertise interne est requis pour les États ?L\u2019échelle de l\u2019État québécois est-elle suffisamment grande pour espérer que son service public numérique maîtrise en interne l\u2019ensemble des couches logicielles de ses systèmes informatiques essentiels ?Commençons par établir qu\u2019il existe naturellement, d\u2019un côté, une taille d\u2019organisation en dessous de laquelle il n\u2019est pas réaliste d\u2019espérer internaliser l\u2019essentiel de son informatique faute de moyens adéquats et, de l\u2019autre, une taille qui permet de se rapprocher du genre d\u2019économies d\u2019échelle que les géants de l\u2019infonuagique exploitent à leur avantage, voire de le dépasser.Rappelons ensuite que les budgets de dépenses et d\u2019investissements en TI de l\u2019État du Québec sont estimés à plus de 3 milliards de dollars par année.Ces budgets ont servi à rémunérer près de 8 500 personnes (internes et externes) L\u2019Action nationale \u2013 Mai 2019 68 L a t ê t e d a n s l e s n u a g e s selon le portrait de la main-d\u2019œuvre de 201713.La plus grosse part de cette force de travail est occupée à l\u2019entretien et à l\u2019exploitation des systèmes existants.Un cas d\u2019étude intéressant pour tâcher de répondre à la question de l\u2019échelle est celui de la Fondation Wikimedia, qui finance l\u2019encyclopédie libre Wikipédia (cinquième site le plus visité au monde) et une dizaine d\u2019autres projets wiki internationaux.Les serveurs de production de la Fondation traitent des quantités pharaoniques de transactions chaque mois : on parle de ~16 milliards de pages vues par des visiteurs et ~35 millions de contributions par des éditeurs.Outre ses serveurs de production, la Fondation finance l\u2019accès gratuit à ses propres services infonuagiques libres (les Wikimedia Cloud Services) à quiconque souhaite faire des contributions techniques aux nombreux projets de logiciel qu\u2019elle héberge.La Fondation a internalisé le développement, la maintenance, la sécurité et l\u2019opération de ses infrastructures, plateformes et applications, qui sont par ailleurs entièrement constitués de logiciels libres14.Avec quelles ressources la Fondation accomplit-elle cet exploit ?La réponse surprendra peut-être.En 2016-2017, c\u2019est d\u2019un budget total de dépenses de ~70 millions de dollars américains et d\u2019une équipe de 13 https://www.tresor.gouv.qc.ca/fileadmin/PDF/effectif_fonction_ publique/portrait_main_dœuvre_ti_2017.pdf 14 Le recours exclusif aux logiciels libres est la meilleure stratégie pour éviter les nombreux pièges de l\u2019infonuagique publique, comme celui qui consiste à entrer dans la dépendance de logiciels qui sont la propriété exclusive d\u2019un seul fournisseur.Voir : https://www.techrepublic.com/ article/why-public-cloud-r-d-is-making-lock-in-worse-not-better/ L\u2019Action nationale \u2013 Mai 2019 69 L a t ê t e d a n s l e s n u a g e s 300 employés et contractuels dont la Fondation disposait15.Environ 43 % de ce budget était consacré à la technologie et l\u2019équipe qui en est responsable comptait quelque 115 personnes.Lorsqu\u2019on connaît ces faits, il est difficile de douter de la possibilité pour l\u2019État québécois de se rendre globalement maître de l\u2019essentiel de ses infrastructures, plateformes, applications et données.Certes, le service public numérique d\u2019une population comme celle du Québec (~8 millions d\u2019habitants) ne recevra jamais des milliards de requêtes de partout à travers le monde, mais il devra évidemment offrir en parallèle une bien plus grande diversité de services numériques, parfois très complexes, non seulement à destination du public, mais également pour répondre aux besoins internes de l\u2019administration publique.Il devra aussi composer pendant encore des années avec le passif de vieux systèmes désuets, principalement composés de logiciels non libres.L\u2019exemple de la Wikimedia Foundation ci-haut ne sert pas à comparer des offres de services numériques qui ne sont pas comparables : il sert à illustrer l\u2019évidente possibilité, même pour un organisme sans but lucratif bien plus petit qu\u2019un État fédéré comme le Québec, de monter une infrastructure de haute performance et de haute disponibilité de classe mondiale en conservant à l\u2019interne le contrôle sur le maximum de couches logicielles.Dans le cas de la Fondation, ces couches logicielles reposent au final sur des serveurs physiques bon marché hébergés en colocation dans des 15 La majeure partie des revenus de la Fondation Wikimedia provient des internautes qui effectuent des dons de l\u2019ordre de 15 USD en moyenne lors de campagnes annuelles de financement. L\u2019Action nationale \u2013 Mai 2019 70 L a t ê t e d a n s l e s n u a g e s centres de données ordinaires.En participant à fond à plusieurs communautés de logiciels libres, la Fondation évite de devoir produire, maintenir, améliorer et sécuriser tout le code source des logiciels dont dépendent ses systèmes : elle externalise donc en réalité beaucoup de travail, mais il s\u2019agit d\u2019un travail qui se fait publiquement, dans la transparence, et véritablement en commun avec toutes sortes d\u2019autres organisations petites, moyennes ou grandes, privées ou publiques, partout à travers le monde.Entre ce type d\u2019externalisation et celui qui nous rend dépendants de la technologie qui appartient de manière exclusive à une entreprise comme Amazon, Microsoft, Google, IBM ou Oracle, c\u2019est le jour et la nuit.Il n\u2019est donc à l\u2019évidence pas vrai que la seule ou la meilleure façon de faire des économies d\u2019échelle et d\u2019améliorer la sécurité de ses systèmes soit d\u2019abandonner la maîtrise de ses infrastructures, de ses plateformes ou de ses applications aux grands fournisseurs commerciaux d\u2019infonuagique publique.Disposer d\u2019une expertise interne en ces matières est extrêmement avantageux, voire nécessaire dans la longue durée pour tout organisme d\u2019une taille suffisante : c\u2019est évidemment le cas lorsqu\u2019on parle d\u2019une grande organisation comme un État ou une ville d\u2019importance.C\u2019est doublement vrai lorsqu\u2019on parle d\u2019une organisation qui développe ses propres services en ligne non génériques à destination du public, comme c\u2019est le cas pour le Québec.Parlant d\u2019économies d\u2019échelle, une étude d\u2019octobre 2016 de 451 Research16 montre que le seul véritable avantage de l\u2019infonuagique publique vis-à-vis de l\u2019infonuagique privée ou communautaire disparaît lorsque le service numérique 16 https://451research.com/images/Marketing/press_releases/10.17.16_ Private-v-Public-Sep-2016_Press_Release_Final.pdf L\u2019Action nationale \u2013 Mai 2019 71 L a t ê t e d a n s l e s n u a g e s d\u2019une organisation ou d\u2019un regroupement d\u2019organisations atteint une efficience productive de l\u2019ordre de 400 machines virtuelles gérées par ingénieur17.C\u2019est ce qu\u2019ont compris beaucoup d\u2019organisations, dont notamment Dropbox qui a quitté les Amazon Web Services (AWS) pour sa propre infrastructure en mars 201618.D\u2019autres estimations moins conservatrices font descendre la barrière à 200 ou 100 machines virtuelles par ingénieur.Dans la prochaine partie de cet article, nous traiterons de quelques aspects de la souveraineté numérique, de la cyber- sécurité et de la protection de la vie privée des citoyens.17 https://www.techrepublic.com/article/private-cloud-can-be-cheaper- than-public-cloud-says-451-research/ 18 https://siecledigital.fr/2017/09/18/dropbox-abandon-de-aws-raisons- et-resultats/ L\u2019Action nationale \u2013 Mai 2019 72 L a t ê t e d a n s l e s n u a g e s 3.L\u2019État québécois peut-il défendre sa souveraineté numérique, assurer la sécurité de ses systèmes informatiques et aider les citoyens à protéger leur vie privée ?Dans un mémoire19 présenté devant la Commission des institutions le 3 septembre 2015, FACiL écrivait la chose suivante concernant la souveraineté numérique : Si l\u2019on pense principalement à la protection des renseignements personnels des citoyens et citoyennes, l\u2019État devrait au minimum : \u2022 s\u2019assurer de détenir la propriété des appareils qui opèrent le traitement de l\u2019information (contrôle physique) ; \u2022 conserver à l\u2019interne l\u2019expertise de la gestion, de l\u2019administration, du développement et de l\u2019opération de tous ses systèmes (contrôle logique et administratif) ; \u2022 exiger que ses centres de données et autres serveurs soient majoritairement situés en sol québécois (contrôle législatif) ; \u2022 collecter et conserver le moins de renseignements personnels possible (pas de pistage et de profilage des internautes).Toujours pertinentes en 2019, ces considérations étaient, nous le savions bien, loin d\u2019épuiser la question20.Suite aux révélations d\u2019Edward Snowden à l\u2019été 2013, de nombreuses 19 https://facil.qc.ca/files/memoire-de-facil-orientations-gouv- transparence-aout-2015.pdf 20 Nous avons trouvé ce texte de réflexion de la CERNA française fort intéressant sur les enjeux éthiques de la souveraineté numérique : http://cerna-ethics-allistene.org/digitalAssets/55/55708_ AvisSouverainete-CERNA-2018.pdf L\u2019Action nationale \u2013 Mai 2019 73 L a t ê t e d a n s l e s n u a g e s actions visant à défendre la souveraineté numérique des États ont été entreprises, notamment en Europe, en même temps que des citoyens exigeaient la réforme des lois et des institutions censées protéger nos droits fondamentaux.Parallèlement, de nombreuses actions ont été entreprises dans les milieux des hackeurs et des libristes (voir glossaire) afin de « réparer » Internet par la redécentralisation de ses applications et la promotion du chiffrement de bout en bout des données des internautes.Au moment de l\u2019affaire Snowden, Amazon, Microsoft et Google offraient tranquillement leurs services infonua- giques aux Européens à partir des paradis fiscaux que sont l\u2019Irlande ou le Luxembourg et à partir de centres de données pouvant être situés aux États-Unis.Comment ont réagi l\u2019Union européenne et ses membres ?Comment ont réagi les grands fournisseurs d\u2019infonuagique publique ?Regardons d\u2019abord l\u2019Union européenne avant de s\u2019attarder aux cas particuliers de l\u2019Allemagne et de la France.Outre l\u2019établissement d\u2019une paix durable entre nations trop souvent en guerre, la raison peut-être la plus fondamentale de la constitution de l\u2019Union européenne a été la volonté des Français, des Allemands (de l\u2019Ouest) et des Britanniques (avant le Brexit), de construire un espace politique et économique capable de rivaliser avec les grandes puissances américaine et soviétique.La politique européenne sur le « Marché intérieur numérique » (European Single Market) qui remonte à 2015 vise explicitement à favoriser l\u2019émergence de leaders européens capables de rivaliser avec les géants de la Silicon Valley américaine.Si l\u2019affaire Snowden n\u2019a pas eu pour effet d\u2019amener l\u2019Europe à sanctionner les États-Unis, la plupart des États membres étant eux-mêmes des Little Brothers au service de Big Brother, elle a par contre L\u2019Action nationale \u2013 Mai 2019 74 L a t ê t e d a n s l e s n u a g e s eu pour effet d\u2019encourager le développement de politiques nationales et européennes sur le numérique prétendument en phase avec les « valeurs » des Européens.Ainsi, la définition d\u2019un vivre-ensemble numérique plus humain et respectueux des droits fondamentaux est-elle venue au renfort d\u2019une stratégie de différenciation de l\u2019offre marchande européenne.En octobre 2015, la Cour de justice de l\u2019Union européenne invalidait l\u2019accord dit Safe Harbour permettant de transférer légalement des données personnelles de l\u2019Europe vers les États-Unis.L\u2019enjeu principal de la cause entendue (contre Facebook) était l\u2019impossibilité pour un citoyen européen d\u2019obtenir un recours judiciaire aux États-Unis.Cet accord a été remplacé en juillet 2016 par un autre, surnommé le EU-US Privacy Shield, qui est entré en vigueur immédiatement.Ce n\u2019était évidemment qu\u2019un pansement temporaire sur un problème critique.La réponse la plus complète de l\u2019Europe se trouve dans le Règlement général sur la protection des données (RGPD) adopté quelques mois plus tôt, en avril 2016, qui introduit notamment un droit à la portabilité des données des internautes.Rappelons que l\u2019objectif visé par ce droit est double : 1) aider les citoyens à reprendre le contrôle sur leurs données et 2) stimuler la concurrence entre les responsables de traitement de données.Pendant les deux ans entre l\u2019adoption du RGPD et son entrée en vigueur en mai 2018, beaucoup d\u2019entreprises se sont affairées à modifier le fonctionnement et les conditions d\u2019utilisation de leurs services en ligne pour tâcher de se conformer, mais il y a loin de la coupe aux lèvres.Il est clair que les entreprises européennes ont plus de chance de se démarquer sur le marché de l\u2019Europe dans le cadre du RGPD21.21 https://ici.radio-canada.ca/nouvelle/1151913/donnees-personnelles- rgpd-europe L\u2019Action nationale \u2013 Mai 2019 75 L a t ê t e d a n s l e s n u a g e s Encore aujourd\u2019hui en février 2019, de nombreux sites et services en ligne américains ou autres ne sont pas accessibles aux Européens, car ils ne sont pas conformes aux exigences de la loi.L\u2019entrée en vigueur du nouveau règlement a aussi signalé (via l\u2019article 77) le « droit d\u2019introduire une réclamation auprès d\u2019une autorité de contrôle », droit dont s\u2019est notamment prévalue en France La Quadrature du Net pour attaquer les GAFAM en justice au nom de 12 000 personnes22.En janvier 2019, des sanctions étaient déjà tombées contre Google et d\u2019autres étaient à prévoir23.Il ne faudrait pas se réjouir trop vite : l\u2019adoption par les États- Unis du Clarifying Lawful Overseas Use of Data (CLOUD) Act en mars 2018 (camouflé dans un projet de loi omnibus de 2 323 pages) nous indique clairement que la bataille pour la souveraineté numérique n\u2019est pas terminée.Avec cette loi, les Américains vont plus loin que jamais dans l\u2019affirmation d\u2019un pouvoir unilatéral qui ne reconnaît aucune frontière géographique24.Regardons maintenant quelques aspects du cas allemand.En octobre 2014, Amazon annonçait l\u2019ouverture de plusieurs centres de données à Frankfurt afin de se conformer pleinement à la législation allemande (réputée sévère) en matière de protection de la vie privée.En novembre 2015, Microsoft annonçait de son côté la disponibilité dès 2016 de ses services infonuagiques (Azure, Office 365, etc.) aux Allemands en partenariat avec T-Systems, une filiale de Deutsche Telekom, agissant comme fiduciaire des données de ses 22 https://gafam.laquadrature.net/ 23 https://www.laquadrature.net/2019/01/21/premiere-sanction-contre- google-suite-a-nos-plaintes-collectives/ 24 https://www.eff.org/fr/deeplinks/2018/02/cloud-act-dangerous- expansion-police-snooping-cross-border-data L\u2019Action nationale \u2013 Mai 2019 76 L a t ê t e d a n s l e s n u a g e s clients en sol allemand25.Quoiqu\u2019innovant et astucieux, ce partenariat n\u2019aura duré que 2 ans26.Aujourd\u2019hui, à l\u2019ère post RGPD, Microsoft et les autres grands fournisseurs d\u2019info- nuagique prétendent tous offrir des services conformes à la loi et, sur demande des clients, exclusivement à partir de centres de données situés en Allemagne.À l\u2019image de ce que font souvent les grandes multinationales, Amazon et compagnie jouent plusieurs parties à la fois : elles vantent leur conformité aux lois sévères de l\u2019Allemagne, s\u2019en servent même comme d\u2019un argument de vente pour attirer dans leurs installations allemandes des clients internationaux, pendant qu\u2019elles rémunèrent des légions de lobbyistes pour défaire les lois nationales sur la résidence géographique des données, qui menacent évidemment de donner une chance aux plus « petits » fournisseurs d\u2019infonuagique de concurrencer les « gros27 ».L\u2019État fédéral allemand a légiféré sur le recours à l\u2019infonuagique du secteur public en 2015 : les grands fournisseurs d\u2019infonuagique publique ont été globalement rejetés.Le ITZBund, qui est responsable des services numériques pour toute l\u2019administration publique fédérale, a choisi de construire son propre nuage privé (le Bundes Cloud), de donner la priorité aux logiciels libres, d\u2019héberger et de traiter toutes les données sensibles en territoire allemand28 et de ne recourir qu\u2019à des fournisseurs externes capables de se conformer aux exigences du catalogue C5 du Bundesamt für Sicherheit in der Informationstechnikle 25 https://techcrunch.com/2016/03/15/microsoft-launches-azure- preview-in-germany-and-canada-announces-dod-specific-regions-in- u-s/ 26 https://www.datacenterdynamics.com/news/report-microsoft-to- launch-azure-regions-in-germany-switzerland-and-the-uae/ 27 https://aws.amazon.com/fr/blogs/security/addressing-data- residency-with-aws/ 28 https://www.insideprivacy.com/cloud-computing/germanys-criteria- for-federal-use-of-cloud-services/ L\u2019Action nationale \u2013 Mai 2019 77 L a t ê t e d a n s l e s n u a g e s (BSI), l\u2019agence nationale de sécurité informatique, et prêts à signer un accord de confidentialité interdisant explicitement l\u2019accès aux données par des juridictions étrangères29.En 2018, le ITZBund préférait NextCloud, une plateforme sécurisée de partage de fichiers et de collaboration entièrement faite de logiciels libres, aux solutions concurrentes des GAFAM30.La stratégie nationale sur le numérique 2016-2025 accorde une grande importance à la sécurité des données et à l\u2019« autonomie informationnelle » des citoyens allemands31.Ce n\u2019est pas tout ce qu\u2019il y a à dire à propos de l\u2019Allemagne, mais ça donne une idée du sérieux avec lequel les enjeux de souveraineté ont été traités dans ce pays, qui est souvent préféré à d\u2019autres pays européens pour la protection de la vie privée.Voyons la France maintenant.Même avant Snowden, la souveraineté numérique a été beaucoup agitée dans ce pays.En 2009, le premier ministre François Filion rêvait d\u2019un « cloud souverain » capable de concurrencer en France et en Europe les géants nord-américains.C\u2019est sous le nom de code « Andromède » que le gouvernement allait de l\u2019avant avec ce projet en 2011.C\u2019est finalement deux fournisseurs au lieu d\u2019un seul, Cloudwatt et Numergy, qui se lanceront dans le commerce en 2012 avec l\u2019aide d\u2019une subvention de quelque 150 millions d\u2019euros.Deux ou trois ans plus tard, c\u2019était le constat d\u2019échec : la demande n\u2019était apparemment 29 https://www.accesspartnership.com/public-procurement-and-cloud- service-providers-in-germany/ 30 https://www.zdnet.com/article/open-sources-big-german-win- 300000-users-shift-to-nextcloud-for-file-sharing/ 31 https://www.de.digital/DIGITAL/Redaktion/EN/Publikation/digital- strategy-2025 L\u2019Action nationale \u2013 Mai 2019 78 L a t ê t e d a n s l e s n u a g e s pas encore au rendez-vous32 ! En septembre 2014, le « développement d\u2019une filière du cloud français et européen pour renforcer notre souveraineté numérique sur les données personnelles, tout en dynamisant la compétitivité de nos entreprises » était toujours un objectif du gouvernement dans le cadre des 34 plans de « reconquête » du programme intitulé La Nouvelle France industrielle33.Pour faire oublier le gaspillage en subvention publique du projet Andromède, une dizaine de mesures visant « à accroître la confiance envers ses solutions [infonuagiques], grâce notamment à la création d\u2019un label » et à promouvoir une réglementation européenne plus protectrice.C\u2019est sous le nom « SecNumCloud34 » qu\u2019est apparu, en décembre 2016, le nouveau référentiel de l\u2019Agence nationale de la sécurité des systèmes d\u2019information (ANSSI) applicable aux prestataires de services infonuagiques.Inspiré de la norme ISO 27017, mais plus sévère qu\u2019elle, il est comparable au catalogue C5 de son homologue allemand le BSI.La qualification pour l\u2019un ou l\u2019autre par des prestataires permet d\u2019utiliser le label European Secure Cloud (ESCloud)35.Le référentiel français a été mis à jour en 2018 suite à l\u2019entrée en vigueur du RGPD.Il est trop tôt pour dire si ces actions produiront des effets conséquents36.32 https://www.latribune.fr/technos-medias/informatique/20150113triba2 9598d73/le-cloud-a-la-francaise-histoire-d-un-flop.html 33 https://www.economie.gouv.fr/files/files/PDF/nouvelle-france- industrielle-sept-2014.pdf 34 https://www.ssi.gouv.fr/actualite/secnumcloud-la-nouvelle-reference- pour-les-prestataires-dinformatique-en-nuage-de-confiance/ 35 https://www.ssi.gouv.fr/actualite/escloud-un-label-franco-allemand- pour-les-services-informatique-en-nuage-de-confiance/ 36 https://www.nextinpact.com/news/102493-cloud-confiance-anssi-sort- son-referentiel-et-lance-label-avec-allemagne.htm L\u2019Action nationale \u2013 Mai 2019 79 L a t ê t e d a n s l e s n u a g e s On voit que, de manière générale dans l\u2019Union européenne, on a répondu à l\u2019enjeu de la souveraineté numérique en tentant de favoriser l\u2019émergence de fournisseurs de services infonuagiques nationaux, en mettant à jour le cadre juridique concernant l\u2019hébergement et le traitement des données et en se donnant des normes de sécurité supérieures à celles proposées à l\u2019international par l\u2019ISO37.La cybersécurité et la vie privée interviennent naturellement dès qu\u2019on parle d\u2019infonuagique ou de souveraineté numérique.Glissons maintenant quelques mots sur ces deux enjeux connexes.Les fournisseurs d\u2019infonuagique publique vantent naturellement leurs compétences supérieures en sécurité.Qu\u2019en est-il vraiment ?Vaste question à laquelle nous ne pourrons répondre que très partiellement dans le cadre de cet article.Règle générale, à moins qu\u2019une organisation se reconnaisse elle-même comme ultra-incompétente et incapable de le devenir un jour (par exemple en raison de sa taille), il n\u2019y a aucune bonne raison pour elle de faire confiance à la parole d\u2019un fournisseur tiers quel qu\u2019il soit pour assurer la sécurité de ses propres données.Pour accepter de faire confiance à un tiers, quel qu\u2019il soit, il faut non seulement des garanties techniques et juridiques solides, mais aussi une stratégie de reprise de contrôle dans les cas où la confiance est rompue ou simplement si on a trouvé mieux ailleurs.La plus haute garantie technique actuelle est le chiffrement des données de bout en bout.Les données chiffrées de la 37 Ces mesures vont-elles vraiment favoriser les entreprises européennes ?Certains le croient assez pour investir massivement de nouveau en 2018 : https://www.usinenouvelle.com/article/orange-a-la-man-uvre- pour-relancer-son-cloud-souverain-cloudwatt.N655984 L\u2019Action nationale \u2013 Mai 2019 80 L a t ê t e d a n s l e s n u a g e s sorte peuvent transiter sur Internet et être stockées au fond n\u2019importe où, même chez un fournisseur d\u2019infonuagique publique, car vous êtes le seul à pouvoir les déchiffrer grâce à votre propre clé privée38.La généralisation de ce type de chiffrement est malheureusement problématique pour à peu près tous les services applicatifs qui effectuent du traitement de données côté serveur : ce n\u2019est donc pas ce type de chiffrement qui est préféré par les fournisseurs d\u2019applications et de plateformes.C\u2019est encore moins le cas pour les plateformes et applications « gratuites » dont les modèles d\u2019affaires reposent sur la captation et la valorisation marchande des données.Dès que le chiffrement de bout en bout n\u2019est pas praticable, il faut accepter de faire confiance à un tiers qui a possiblement la capacité technique de lire, copier et manipuler vos données dans ses propres systèmes avec ou sans votre consentement39.C\u2019est déjà un pas en avant lorsque ledit tiers n\u2019a pas intérêt à le faire en vertu de son modèle d\u2019affaires.C\u2019en est un autre lorsque les lois et les contrats protègent adéquatement les clients.Mais les humains sont corruptibles et les systèmes informatiques sont faillibles, donc la sécurité est toujours un enjeu même face à un fournisseur exemplaire.Là où les grands fournisseurs d\u2019infonuagique publique ont peut-être le plus raison de se vanter, c\u2019est lorsqu\u2019ils parlent de cybersécurité face à des attaques massives perpétrées par des vilains travaillant pour leur propre compte ou pour 38 Rien n\u2019est pas parfait : on a trouvé et on continuera de trouver des failles de sécurité dans les implémentations logicielles des algorithmes de chiffrement.Aussi, un adversaire déterminé qui ferait une copie de vos données chiffrées dans ses propres systèmes aurait tout le loisir d\u2019essayer toutes les combinaisons possibles une par une jusqu\u2019à ce que votre secret cesse d\u2019en être un.Les seules limites seraient alors la puissance de calcul à disposition de l\u2019attaquant.39 Évidemment, tout est fait pour mitiger cette possibilité par des techniques d\u2019isolement appelées « conteneurisation » et « virtualisation ». L\u2019Action nationale \u2013 Mai 2019 81 L a t ê t e d a n s l e s n u a g e s des tiers, qui peuvent être des États ou des entreprises qui s\u2019adonnent à de l\u2019espionnage industriel.Cet argument est surtout vrai lorsqu\u2019on compare les mégas installations des principaux fournisseurs d\u2019infonuagique publique avec de simples salles des serveurs sur site (on premise) ou de petits centres de données, comme les fameux 457 centres de traitement informatique (CTI) de l\u2019État québécois que le ministre Caire veut consolider (ce qui est très souhaitable).L\u2019argument est néanmoins fallacieux à double titre.Premièrement, les fournisseurs d\u2019infonuagique publique ne sont pas les seuls à disposer d\u2019une forte expertise en sécurité : les fournisseurs d\u2019infonuagique privée, communautaire ou hybride ne sont pas en reste et il existe de plus en plus d\u2019entreprises et de professionnels indépendants dans ce secteur en forte croissance.La mise en commun d\u2019expertise est également possible en la matière : c\u2019est déjà le cas dans le secteur privé québécois avec le collectif CyberEco de Desjardins, Banque Nationale, Deloitte et Groupe THEA40.Deuxièmement, et d\u2019une manière beaucoup plus importante, les grands hébergeurs de données et d\u2019applications en ligne doivent forcément s\u2019armer jusqu\u2019aux dents contre les attaques massives précisément parce qu\u2019ils centralisent Internet et offrent des cibles de choix aux attaquants ! Lorsqu\u2019on peut espérer accéder aux informations de 200 000 clients d\u2019un coup, le jeu en vaut la chandelle.Par contre si les informations des mêmes 200 000 clients sont éparpillées dans différents systèmes (carrément à la maison, sur nos appareils, ou chez un fournisseur local de confiance, à but lucratif ou sans but lucratif, de petite ou de moyenne taille) ou carrément 40 https://ici.radio-canada.ca/nouvelle/1123423/desjardins-banque- nationale-cybercriminalite- L\u2019Action nationale \u2013 Mai 2019 82 L a t ê t e d a n s l e s n u a g e s distribuées dans le réseau et protégées par du chiffrement de bout en bout, les cibles deviennent diffuses et l\u2019attaque massive devient bien moins praticable ou carrément impraticable.Conclusion : professionnaliser la cybersécurité dans tous les milieux de la société est plus intelligent que déménager tous en masse dans les installations centralisées les plus attaquées du monde sous prétexte que leurs fortifications sont les plus hautes.La cybersécurité n\u2019est pas simple, elle l\u2019est encore moins dans les environnements infonuagiques41, et nous devrons accepter de tous faire notre part pour améliorer la situation actuelle, qui est proprement désastreuse avec des fuites massives de données sensibles et moins sensibles annoncées chaque semaine.Vie privée.Dans les milieux des hackeurs et des libristes, on est pas trop optimiste face à la capacité des sociétés démocratiques actuelles de produire un droit capable de suivre les changements sociaux rapides qu\u2019entraîne l\u2019informatique, surtout dans un contexte où il faut se battre à la fois contre l\u2019État sécuritaire et les plus puissantes multinationales que le monde ait jamais connues.Beaucoup se sentent plus utiles et compétents sur le terrain de la réponse technologique, qui doit nécessairement accompagner la réponse politique à la centralisation et à la surveillance de masse qu\u2019elle facilite.Ainsi, de nombreuses initiatives visant à « réparer » Internet sont apparues depuis l\u2019été 2013.On peut citer en exemple nul autre que l\u2019inventeur du Web, le britannique Tim Berners Lee, qui se consacre depuis 2015 à un projet nommé Solid, dont l\u2019objectif est de redécentrali- ser son invention, qu\u2019il considère à la dérive depuis que les 41 https://www.alertlogic.com/assets/industry-reports/Cloud-Security- Spotlight-2018.pdf L\u2019Action nationale \u2013 Mai 2019 83 L a t ê t e d a n s l e s n u a g e s GAFAM ont réussi à organiser une terrifiante centralisation organisationnelle et même sociale des usages d\u2019Internet sur les fondations pourtant techniquement décentralisées d\u2019Internet.Ce projet, comme tous les autres projets de redécentra- lisation du genre, mise par principe sur les logiciels libres, les normes et les standards libres et ouverts, la démocratisation de la cryptographie forte et ultimement la reprise de contrôle par les citoyens et citoyennes de leurs données et de leurs identités numériques.Le calcul et le stockage distribués qui sont au cœur de l\u2019infonuagique (comme nous l\u2019avons vu plus haut) servent ici une autre fin, plus compatible avec nos libertés individuelles et collectives.Ces initiatives sont pour l\u2019heure à la marge, mais elles sont peut-être promises à un bel avenir dans le contexte de l\u2019entrée en vigueur en Europe du RGPD, qui crée, comme nous l\u2019avons indiqué précédemment, un droit à la portabilité des données.Par le Consumer Privacy Act voté à l\u2019été 2018, la Californie s\u2019est engagée dans le même sens que l\u2019Europe sur la question du contrôle par les citoyens des usages de leurs données.Que fera le Québec ?Les différents organismes du secteur public sont évidemment consommateurs de produits et de services numériques.Partout sur Terre, ils peuvent être amenés à entrer trop fortement dans la dépendance quotidienne des GAFAM comme le sont déjà la plupart de citoyens, en particulier en Amérique du Nord.Au Québec, comme partout ailleurs, une nouvelle génération de politiques publiques relatives au numérique doit voir le jour pour non seulement mettre fin à la surveillance de masse, réduire considérablement la collecte des données permettant le pistage et le profilage, mais aussi soutenir concrètement le mouvement qui veut réparer Internet en le redécentralisant.Dans la partie suivante de cet article, nous traiterons de ce qui se fait ailleurs dans le monde en fait de recours à l\u2019info- nuagique publique dans le secteur public. L\u2019Action nationale \u2013 Mai 2019 84 L a t ê t e d a n s l e s n u a g e s 4.Ce qui se fait déjà ailleurs dans le monde L\u2019État québécois n\u2019est pas le premier État à parler d\u2019un recours prioritaire à l\u2019infonuagique publique.C\u2019est effectivement, comme l\u2019affirme le ministre Caire, une tendance mondiale, mais ce n\u2019est pas la seule.Il y a d\u2019un côté une tendance forte à l\u2019infonuagique privée, communautaire et hybride, et de l\u2019autre, comme nous l\u2019avons montré dans la section précédente, une tendance radicalement contraire à la redécentralisation (et même à la pure distribution via le pair- à-pair) du traitement et du stockage de données sur Internet.Comment se font les choses chez les États qui sont en avance sur le Québec ?Prenons pour exemples la France, le Royaume-Uni et le Canada (niveau fédéral)42.France.Nous l\u2019avons indiqué en introduction, la République française, par la bouche de Mounir Mahjoubi, alors secrétaire d\u2019État au numérique, annonçait sa stratégie en matière d\u2019infonuagique à l\u2019été 201843 et en précisait la doctrine dans une circulaire de novembre 2018.« L\u2019utilisation du cloud computing, en raison du recours à des prestataires externes, implique des problématiques de maîtrise des données, de réversibilité, de sécurité informatique et de souveraineté.», résume la circulaire.Ces problématiques sont résolues en rendant « accessible aux administrations une offre hybride composée en trois cercles de solutions à utiliser en fonction de la sensibilité et du niveau de pérennité des données, des traitements ou des applications.» Le 3e cercle, qui correspond à l\u2019infonuagique publique qui a séduit Éric Caire, ne doit être utilisé que pour « accueillir des données, des traitements et des applications peu sensibles ».42 Le cas allemand a été traité sommairement dans la section précédente.43 https://www.numerama.com/politique/392780-souverainete- numerique-la-france-precise-ses-plans-dans-le-cloud.html L\u2019Action nationale \u2013 Mai 2019 85 L a t ê t e d a n s l e s n u a g e s Cette approche peut sans doute être critiquée, mais elle tombe largement sous le sens.Il est par exemple plutôt inoffensif de recourir à l\u2019infonuagique publique pour développer des logiciels et effectuer des tests de toutes sortes (déploiement, mise à jour, optimisation, assurance-qualité, recherche et développement, etc.) Dès qu\u2019on parle de manipuler des données qui ne sont pas les véritables données de citoyens hébergés par les véritables systèmes en production, les légitimes inquiétudes relatives à la cybersécurité et à la vie privée des nuages publics s\u2019estompent considérablement.On pourrait également choisir de recourir à l\u2019infonuagique publique pour décharger, temporairement, en période de pointe, les serveurs de production qui résident dans notre nuage privé.On pense ici à un réseau de livraison de contenu (Content Delivery Network).Les enjeux de sécurité et de vie privée sont alors relativement faibles si on se limite à diffuser des contenus dits statiques.Cependant, l\u2019État québécois doit-il dépendre de tels grands réseaux planétaires ?Pour des services numériques destinés à une population concentrée sur un territoire géographique donné, on voit mal pourquoi on aurait besoin de toute la puissance de systèmes coûteux conçus d\u2019abord pour répondre aux besoins d\u2019entreprises en croissance qui ont des clients partout dans le monde.Pour des raisons de géographie, d\u2019économie et de vie privée, on aura tout intérêt à décharger ses serveurs à l\u2019aide de solutions de cache libres bien connues comme Varnish.Quoi qu\u2019il en soit, pour la France, le recours à l\u2019infonuagique publique doit non seulement se limiter aux données et aux applications « peu sensibles », mais aussi demeurer périphérique et maîtrisé de telle sorte qu\u2019on puisse revenir en arrière, changer de fournisseur ou tout rapatrier en interne au besoin. L\u2019Action nationale \u2013 Mai 2019 86 L a t ê t e d a n s l e s n u a g e s États-Unis.L\u2019État fédéral américain est le premier État important à adopter une approche « infonuagique d\u2019abord » (Cloud First) en 2010-201144.C\u2019est globalement un constat d\u2019échec qui a été fait quelques années plus tard.Les départements et les agences de l\u2019État ont été lents à adopter l\u2019infonuagique et ceux qui l\u2019ont fait ont rencontré des problèmes importants : manque de compétence interne, confusion concernant le partage des responsabilités entre les fournisseurs externes et les départements ou agences, et la découverte que pour tirer pleinement avantage de l\u2019infonuagique, il ne suffit pas de migrer des applications existantes dans un nuage, il faut en bonne partie les réécrire à grands frais, notamment pour assurer une meilleure sécurité des données45.La nouvelle stratégie fédérale en matière d\u2019infonuagique de 2018 abandonne ainsi le Cloud First pour le Cloud Smart46, qu\u2019on pourrait traduire par « l\u2019infonuagique intelligemment ».D\u2019emblée, la politique reconnaît que toutes les applications ne sont peut-être pas susceptibles d\u2019être déménagées immédiatement dans les gros ou petits nuages du secteur privé et que le passage à l\u2019infonua- gique implique de combler un important déficit d\u2019expertise interne en investissant massivement dans la formation et le recrutement des jeunes talents.Aussi, on reconnaît que les offres du marché de l\u2019infonuagique ont considérablement évoluées depuis 2010 et l\u2019on tient compte des nombreuses solutions entièrement basées sur les logiciels libres, de la diversité des stratégies de déploiement (publique, mais également privée, communautaire ou hybride) et de l\u2019approche multinuagique, qui consiste à éviter de s\u2019enfermer dans les services et les produits non standards d\u2019un seul fournisseur.44 https://obamawhitehouse.archives.gov/sites/default/files/omb/ assets/egov_docs/federal-cloud-computing-strategy.pdf 45 https://www.cio.com/article/3061941/5-years-into-the-cloud-first- policy-cios-still-struggling.html 46 https://cloud.cio.gov/strategy/ L\u2019Action nationale \u2013 Mai 2019 87 L a t ê t e d a n s l e s n u a g e s Royaume-Uni.Le Royaume-Uni avait une approche « info- nuagique d\u2019abord » (Cloud First) depuis 2013 avant de la faire évoluer en 2017 en une approche dite Cloud Native, qu\u2019on pourrait traduire par « conçu pour l\u2019infonuagique ».Peut-être plus encore que pour les États-Unis, l\u2019adoption de l\u2019infonua- gique publique par le secteur public britannique s\u2019est avérée plus lent que l\u2019aurait voulu le Trésor de Sa Majesté.En plus des problèmes de migration cités plus haut, il faut ajouter la forte réticence des Britanniques à confier leurs données à des entreprises américaines47.D\u2019une manière comparable à la France, le Royaume-Uni distingue des niveaux de sensibilité des données et des applications, qui sont au nombre de trois : « officiel », « secret » et « top secret ».Tout ne peut pas être balancé chez des fournisseurs externes et la manière de le faire importe pour beaucoup lorsqu\u2019on décide de le faire ! L\u2019approvisionnement en services infonuagiques par le secteur public britannique passe par un cadre réglementaire nommé « G-Cloud », qui sert à approuver tous les fournisseurs de manière centralisée (notamment en fonction de critères de sécurité supérieurs aux normes internationales) et à les mettre en concurrence loyale à l\u2019intérieur d\u2019un « Marché numérique » (GOV.UK Digital Marketplace).Le cadre réglementaire semble produire des résultats intéressants : les statistiques de ventes mises à jour régulièrement48 montrent qu\u2019une part importante des dépenses publiques effectuées via le Marché numérique profitent aux petites et moyennes entreprises.Le Royaume-Uni n\u2019abandonne pas tout à l\u2019infonuagique ni à la simple logique du marché, qui est si facilement défaillante.Le gouvernement a mis sur pied dès 2013 un 47 h t t p s : / / w w w.c b r o n l i n e .c o m / w p - c o n t e n t / u p l o a d s / d l m _ uploads/2019/01/Central-Gov-1_1805_cloud-adoption-whitepaper.pdf 48 https://www.gov.uk/government/collections/digital-marketplace-sales L\u2019Action nationale \u2013 Mai 2019 88 L a t ê t e d a n s l e s n u a g e s fournisseur de centre de données nommé Crown Hosting Data Centres Limited, une coentreprise qui appartient à l\u2019État et à Ark Data Centres Limited, une entreprise privée britannique spécialisée dans la construction et la gestion de centres de données.La sécurité des installations, au-dessus des normes internationales, est assurée par des agences publiques qui relèvent ultimement de la Défense49.En 2015, le gouvernement a lancé sur le Marché numérique du secteur public sa propre plateforme (GOV.UK Platform as a Service), reproduisant en quelque sorte ce qu\u2019Amazon a fait en 2006 avec les Amazon Web Services (AWS).Soulignons avec emphase que cette plateforme est construire sur la base de Cloud Foundry, une collection de logiciels libres qui est gérée comme une ressource commune par l\u2019organisme sans but lucratif Cloud Foundry Foundation.Actuellement hébergée au Royaume-Uni, dans les infrastructures info- nuagiques d\u2019Amazon UK50, la plateforme gouvernementale pourrait aisément changer de fournisseur puisque Cloud Foundry ne dépend aucunement des spécificités des AWS51.Peut-être plus important que tout ce qui précède, le Royaume- Uni a compris dès 2012 que la meilleure façon d\u2019éviter les nombreux pièges de l\u2019infonuagique publique est de donner la priorité aux logiciels libres et aux normes et standards libres et ouverts, comme il le fait notoirement pour les services publics numériques de gov.uk.En développant à l\u2019interne une telle culture informatique, le secteur public bri- 49 https://www.gov.uk/guidance/the-crown-hosting-data-centres- framework-on-the-digital-marketplace 50 Les centres de données d\u2019Amazon au Royaume-Uni peuvent être utilisés dans le respect des 14 principes de sécurité de l\u2019infonuagique (14 Cloud Security Principles) du National Cyber Security Centre (NCSC) et dans le contexte du traitement de données classifiées comme « officielles ».51 https://www.cloud.service.gov.uk/features L\u2019Action nationale \u2013 Mai 2019 89 L a t ê t e d a n s l e s n u a g e s tannique est plus susceptible de véritablement tirer avantage des technologies de l\u2019infonuagique pour le bien général de la société que de simplement s\u2019ajouter à la longue liste des clients des GAFAM qui ne sauraient pas par où commencer pour entreprendre de changer leurs fournisseurs.Canada.L\u2019État fédéral canadien a une stratégie d\u2019adoption de l\u2019infonuagique semblable à celle du Royaume-Uni depuis 201852.Cette stratégie s\u2019inscrit dans le cadre d\u2019un plan stratégique général (2017-2021) qui prévoit notamment la création d\u2019un nuage communautaire du secteur public canadien (NCSPC) et l\u2019instauration prochaine (vraisemblablement en 2019) d\u2019une stratégie sur l\u2019utilisation et le développement prioritaire des logiciels libres53.Le Canada se considère comme le petit frère du Royaume-Uni en matière de numérique, et regarde principalement en direction du Commonwealth et des États-Unis quand il cherche son inspiration54.Le survol de quelques stratégies et politiques relatives au recours à l\u2019infonuagique par la France, les États-Unis, le Royaume-Uni et le Canada montre assez les faiblesses potentielles de l\u2019approche québécoise annoncée très sommairement le 4 février 2019.L\u2019approche du recours prioritaire à l\u2019infonuagique publique, qui a produit peu de résultats positifs au bout de quelques années, a été supplantée (aux 52 https://www.canada.ca/fr/gouvernement/systeme/gouvernement- numerique/technologiques-modernes-nouveaux/informatique-nuage/ strategie-adoption-information-nuage-gouvernement-canada.html 53 https://www.canada.ca/fr/secretariat-conseil-tresor/services/ technologie-information/plan-strategique-2017-2021.html 54 Le Canada et le Royaume-Uni ont signé un protocole d\u2019entente concernant le « gouvernement numérique » en 2017 : https://www.canada.ca/fr/secretariat-conseil-tresor/services/innovation/protocole- dentente-concernant-gouvernement-numerique.html L\u2019Action nationale \u2013 Mai 2019 90 L a t ê t e d a n s l e s n u a g e s États-Unis et au Royaume-Uni) par une approche beaucoup plus réaliste qui consiste principalement à augmenter l\u2019expertise interne nécessaire pour faciliter la migration dans des environnements infonuagiques hybrides adaptés aux besoins variés et variables du secteur public et aussi accélérer le développement d\u2019une nouvelle génération d\u2019applications conçues pour tirer le meilleur parti de ces environnements55.Dans la prochaine partie, nous allons tirer quelques conclusions générales concernant les options du secteur public face aux offres commerciales d\u2019infonuagique (publique, communautaire, privé, hybride), conclusions qui pourront servir à esquisser une politique adéquate aux besoins de l\u2019État québécois comme à ceux des autres acteurs de notre secteur public.55 Les stratégies de déploiement hybrides sont clairement dominantes dans la grande entreprise privée depuis plusieurs années.Voir cet article pour une perspective sur le temps « long » dans l\u2019histoire (très courte) de l\u2019infonuagique : https://www.forbes.com/sites/ moorinsights/2018/08/06/the-evolving-enterprise-calculus-of-public- cloud-versus-private-infrastructure/ L\u2019Action nationale \u2013 Mai 2019 91 L a t ê t e d a n s l e s n u a g e s 5.Conclusions et esquisse d\u2019une politique Dans cet article, nous nous sommes posé quelques-unes des questions auxquelles il faut tâcher de répondre dans l\u2019établissement d\u2019une politique sur l\u2019utilisation de l\u2019info- nuagique par l\u2019État.Des questions auxquelles un ministre délégué à la Transformation numérique gouvernementale doit forcément donner des réponses claires.On trouve rapidement en ligne toute la documentation utile à la compréhension des politiques américaine, canadienne, française et britannique sur l\u2019utilisation de l\u2019infonuagique, mais on ne trouve à peu près rien sur les politiques québécoises.Le ministre Caire se lance dans la transformation numérique en communiquant avec les citoyens comme s\u2019ils étaient des consommateurs avides de services numériques « simples » et « performants ».Tout est décidé sans vraie discussion publique, sans partage d\u2019information.On apprend dans la presse qu\u2019il y a des projets en cours, mais ils ne sont ni expliqués ni évalués dans aucun document public substantiel.Le débat public québécois sur les enjeux du numérique, qui est règle générale d\u2019un niveau intellectuel plutôt navrant, progressera-t-il un peu sous les années Legault ?Nous ne le savons pas, mais nous croyons qu\u2019il est de notre devoir de contribuer à éclairer, au mieux de nos connaissances, nos concitoyens du Québec sur ces questions importantes.À la lumière des sections précédentes de cet article, voici quelques éléments qui devraient faire partie d\u2019une politique québécoise sur l\u2019utilisation de l\u2019infonuagique dans le secteur public : Critères du secteur public.L\u2019utilisation de l\u2019infonuagique par le secteur public doit être pensée autrement que son utilisation par le secteur privé.Le rôle et les grandes responsabilités de l\u2019État et de l\u2019administration publique vis-à-vis du bien commun, de la démocratie, de la justice, de la sécurité, de L\u2019Action nationale \u2013 Mai 2019 92 L a t ê t e d a n s l e s n u a g e s l\u2019éducation, etc., impliquent une évaluation en fonction de critères qui vont au-delà des considérations (bien sûr importantes) de l\u2019efficacité, l\u2019optimisation, de la saine gestion financière et de la satisfaction des « clients ».La politique relative à l\u2019utilisation de l\u2019infonuagique par l\u2019État québécois n\u2019est qu\u2019un élément à insérer dans le cadre d\u2019une politique globale sur le numérique qui se doit d\u2019être ambitieuse.Cette politique globale doit viser non seulement à garantir la liberté informatique de l\u2019État, mais aussi à favoriser celle de la nation toute entière.Vision globale.Le problème numéro un d\u2019Internet est celui de la centralisation (infrastructures, équipements, données, expertise) et de ses conséquences néfastes sur nos droits fondamentaux et sur la redistribution du pouvoir, de la connaissance et de la richesse.Si les logiciels libres, les services décentralisés et distribués et le chiffrement de bout en bout font nécessairement partie de la solution à ce problème, leur adoption massive n\u2019est pas écrite dans le ciel et comme partout ailleurs il faudra accepter de se battre sur les terrains politique, social, économique et culturel pour gagner.Avec des politiques conséquentes, les États et les administrations publiques peuvent jouer un rôle important dans toutes les batailles en cours et à venir.Bordel informatique.Une enquête publique sur l\u2019informatique est toujours nécessaire contrairement à ce qu\u2019en pense le ministre Caire.On ne peut pas tout ramener à de simples problèmes de collusion, de corruption ou de mauvaise gestion : il y a un grave déficit de compréhension des enjeux politiques du numérique à Québec, au gouvernement comme au Parlement.L\u2019influence des lobbyistes des GAFAM et de leurs partenaires sur nos politiques est disproportionnée par rapport à l\u2019influence que peuvent avoir les citoyens désintéressés, les experts indépendants ou les L\u2019Action nationale \u2013 Mai 2019 93 L a t ê t e d a n s l e s n u a g e s organismes sans but lucratif, qui ne sont motivés que par la recherche du bien commun56.Infonuagique privée.Des économies d\u2019échelle importantes doivent être attendues du simple regroupement des centres de données du secteur public, sans même recourir à l\u2019info- nuagique dite publique.L\u2019État québécois est bien assez gros pour se doter d\u2019un nuage privé sur lequel il exercera un maximum de contrôle (législatif, physique, logique, administratif).Constitué entièrement de logiciels libres et limité à des centres de données situés en sol québécois \u2013 du moins pour tout ce qui relève du traitement et du stockage de données sensibles, ce nuage pourrait être déclaré « communautaire » en l\u2019ouvrant à d\u2019autres organismes du secteur public québécois.Infonuagique publique.Bien que maîtriser ses infrastructures, ses plateformes et ses applications à l\u2019interne soit toujours avantageux dès que le budget le permet, on aurait tort de rejeter d\u2019emblée toutes les offres d\u2019infonuagique publique : elles sont très diversifiées, ne proviennent pas toutes de géants américains, et certaines d\u2019entre elles, qui reposent entièrement sur les logiciels libres et les normes et standards libres et ouverts, ne comportent pas de ces verrous juridiques ou technologiques qui nous empêchent de migrer aisément d\u2019un fournisseur à l\u2019autre ou de tout rapatrier dans son nuage privé au besoin.Réversibilité.En une phrase, on pourrait dire que la première condition d\u2019entrée dans le nuage d\u2019un tiers doit être la capacité d\u2019en sortir aisément.On ne sort pas aisément des logiciels qu\u2019on ne peut pas exécuter, copier, distribuer, étudier, 56 https://www.lapresse.ca/affaires/economie/quebec/201902/08/01- 5214118-amazon-pret-a-investir-1-milliard-au-quebec.php L\u2019Action nationale \u2013 Mai 2019 94 L a t ê t e d a n s l e s n u a g e s modifier et améliorer librement, qu\u2019ils se trouvent au niveau de l\u2019infrastructure, de la plateforme ou de l\u2019application.On ne sort pas plus aisément de systèmes qui produisent des données dont les formats ne sont pas libres et ouverts.Donner la priorité aux logiciels libres et aux standards libres et ouverts est la meilleure façon d\u2019éviter les nombreux pièges de l\u2019infonuagique publique et la seule vraie bonne façon de favoriser la mise en concurrence de plusieurs prestataires de services informatiques (installation, configuration, développement, formation, hébergement, etc.) dans les marchés publics.État producteur.L\u2019État québécois, qui offre des services numériques sur mesure à destination des citoyens, n\u2019est pas qu\u2019une grande organisation consommatrice de produits et de services numériques.À la fois consommateur et producteur de ressources numériques, il doit nécessairement accroître considérablement son expertise interne en développement, maintenance, sécurité et opération d\u2019infrastructures, de plateformes et d\u2019applications.Des organisations considérablement plus petites que l\u2019État québécois y sont parvenues et l\u2019entreprise Amazon n\u2019a pas fait autre chose que de se doter en interne d\u2019une forte expertise en infrastructures et plateformes numériques avant de se tourner vers le marché pour offrir ses services commerciaux.La montée en compétence du secteur public passe autant par des salaires concurrentiels par rapport au secteur privé (comme le demande le SPGQ) que par la participation directe des organismes publics aux communautés de logiciels libres.Hybridité.Les besoins importants, variés et variables du secteur public de même que la responsabilité de la protection de renseignements personnels et confidentiels qui incombent à de nombreux organismes publics, pointent naturellement vers une utilisation mesurée, contrôlée de l\u2019infonuagique L\u2019Action nationale \u2013 Mai 2019 95 L a t ê t e d a n s l e s n u a g e s dite publique.En se gardant de dépendre d\u2019un seul fournisseur d\u2019infonuagique publique grâce à une approche multi- nuagique (plusieurs fournisseurs d\u2019infonuagique à la fois) et en intégrant plusieurs stratégies de déploiement en se bâtissant un nuage hybride, le secteur public pourra mieux profiter des offres du marché, éviter ses nombreux pièges et s\u2019adapter à ses évolutions futures.Souveraineté numérique.À l\u2019instar de nombreux États (notamment en Europe), le Québec a intérêt à favoriser l\u2019émergence de fournisseurs de services infonuagiques nationaux, à mettant à jour le cadre juridique concernant l\u2019hébergement et le traitement des données sur son territoire et à se donner des normes de sécurité supérieures à celles proposées à l\u2019international par l\u2019ISO.Cybersécurité et vie privée.Professionnaliser la cybersécurité dans tous les milieux de la société est plus intelligent que déménager tous en masse dans les installations centralisées des GAFAM, qui sont les plus attaquées du monde.Face au scandale de la surveillance de masse et aux fuites de données massives qui défraient les manchettes chaque semaine, on peut sans exagération parler d\u2019un besoin d\u2019éducation massive à la cybersécurité pour tous les inter- nautes.Comme la Californie, le Québec a intérêt à s\u2019inspirer du Règlement général sur la protection des données (RGPD) de l\u2019Europe qui introduit plusieurs nouveaux droits, notamment un droit à la portabilité des données.L\u2019objectif visé par ce droit est double : 1) aider les citoyens à reprendre le contrôle sur leurs données et 2) stimuler la concurrence entre les responsables de traitement de données.L\u2019État devrait suivre de près les avancées des projets de prochaine génération qui cherchent à réparer Internet par la décentralisation et la distribution du traitement et du stockage de données sur le réseau. L\u2019Action nationale \u2013 Mai 2019 96 L a t ê t e d a n s l e s n u a g e s PME.Le Royaume-Uni semble être un cas d\u2019école avec le cadre réglementaire de son Marché numérique, qui redistribue une bonne part des contrats publics de services info- nuagiques aux petites et moyennes entreprises.Cela dit, une étude comparative aiderait à mieux voir ce qui produit les meilleurs résultats parmi les modèles d\u2019approvisionnement les plus intéressants à l\u2019international.Investissements.Les dépenses du secteur public en matière de numérique sont déjà considérables en 2019 et l\u2019utilisation de ressources informatiques (puissance de calcul, quantité de mémoire, capacité de stockage, débit du réseau) qui ira forcément en augmentant partout sur la planète au courant du 21e siècle est un enjeu de taille pour les Québécois comme partout ailleurs.L\u2019enjeu mérite au moins une étude sérieuse portant sur tous les moyens à la disposition de l\u2019État pour transformer nos dépenses publiques récurrentes en investissements publics qui profiteront à notre économie sans sacrifier l\u2019environnement. L\u2019Action nationale \u2013 Mai 2019 97 L a t ê t e d a n s l e s n u a g e s Glossaire Bordel informatique \u2013 Cette expression québécoise renvoie aux nombreux scandales de dépassement de coût, de retards de livraison et de ratés multiples en matière de projets informatiques financés par les contribuables.En plus des problèmes de gestion, de maîtrise et de suivi des projets, de faible concurrence lors des appels d\u2019offres ou de refus d\u2019aller en appel d\u2019offres, on compte quantité d\u2019allégations de corruption et de collusion qui ont débouché sur quelques rares arrestations et poursuites.Centre de données \u2013 Les centres de données sont des lieux physiques dédiés à l\u2019hébergement des équipements informatiques qui permettent le calcul, la mémoire, le stockage et le réseau.Chiffrement \u2013 Le chiffrement consiste à réécrire un message de sorte qu\u2019il devienne incompréhensible lorsqu\u2019il est intercepté par toute personne ou tout organisme ne disposant pas de la clé permettant son déchiffrement.(Biens) communs \u2013 Les (biens) communs sont des ressources partagées par une communauté, qui ne sont ni des biens privés au sens du droit à la propriété privée ni des biens publics au sens qu\u2019ils sont la propriété de l\u2019État ou d\u2019une municipalité.(Biens) communs numériques \u2013 Les (biens) communs numériques sont des (biens) communs produits, gérés, partagés, développés et préservés au moyen de l\u2019ordinateur et des technologies numériques en général.Cryptographie \u2013 Discipline de la cryptologie (la science du secret) qui englobe l\u2019étude et la pratique du chiffrement et du déchiffrement des données à des fins de confidentialité, d\u2019authenticité et d\u2019intégrité. L\u2019Action nationale \u2013 Mai 2019 98 L a t ê t e d a n s l e s n u a g e s Décentralisation \u2013 Processus par lequel on réduit la centralisation d\u2019un système client-serveur en multipliant les nœuds serveur.Dans le contexte du mouvement qui prône la redécentralisation d\u2019Internet, l\u2019objectif de la décentralisation technique est l\u2019accroissement de la participation des internautes dans les prises de décision qui affectent leur vie numérique.Donnée ouverte \u2013 Définie négativement, une donnée ouverte est une donnée affranchie des restrictions légales et techniques qui freinent son utilisation, son partage et son amélioration par tous les humains, partout sur la planète et pour tous les usages.La définition positive mise de l\u2019avant par l\u2019Open Knowledge Foundation donne une liste de 11 critères : http://opendefinition.org/od/1.1/fr/ Démocratie ouverte \u2013 L\u2019expression « démocratie ouverte » est utilisée par ceux et celles qui veulent aller au-delà de la simple amélioration de la démocratie représentative par le numérique, ce dont il est question dans la définition canonique du « gouvernement ouvert » promu par de nombreux États du monde.La démocratie ouverte s\u2019intéresse ainsi à l\u2019amélioration de la démocratie dans tous les milieux et organismes de la société en complémentarité (ou en rupture) avec la démocratie représentative « traditionnelle ».Domaine public \u2013 On dit qu\u2019une œuvre de l\u2019esprit appartient au domaine public lorsqu\u2019elle n\u2019est pas ou n\u2019est plus exploitée de manière exclusive en vertu du droit d\u2019auteur.La vocation initiale du droit d\u2019auteur apparu au 18e siècle était de rémunérer les auteurs de sorte qu\u2019ils puissent se consacrer à l\u2019écriture d\u2019œuvres pour l\u2019enrichissement du domaine public. L\u2019Action nationale \u2013 Mai 2019 99 L a t ê t e d a n s l e s n u a g e s Fossé numérique \u2013 L\u2019écart entre les riches et les pauvres est reflété dans l\u2019accès, l\u2019utilisation et la maîtrise des technologies de l\u2019information et de la communication (TIC).Comme il fallait malheureusement s\u2019y attendre, les populations des États les plus riches de la planète, de même que les personnes les plus riches dans tous les États, sont avantagées.D\u2019autres inégalités sont visibles : celle des aînés par rapport aux plus jeunes, des hommes par rapport aux femmes, des résidents des milieux urbains par rapport aux résidents éloignés des centres.On parle de fossé (ou fracture) numérique (angl.digital divide) pour décrire ces inégalités apparues avec l\u2019expansion d\u2019Internet dans les années 1990.GAFAM \u2013 Google, Apple, Facebook, Amazon et Microsoft, cinq grandes entreprises du numérique dont l\u2019influence déborde largement le territoire des États-Unis d\u2019où elles sont issues.Gouvernement ouvert \u2013 Selon la définition avancée par l\u2019Open Government Initiative de l\u2019administration Obama (2009), le gouvernement ouvert repose sur trois principes : la transparence de l\u2019information (notamment par l\u2019ouverture des données d\u2019intérêt public), la participation des citoyens aux processus consultatifs et décisionnels et la collaboration entre l\u2019État et les organismes de la société civile.Dans le cadre de l\u2019Open Government Partnership lancé à l\u2019international en 2011-2012, des dizaines de pays (dont le Canada) ont adhéré à une démarche de rénovation de la démocratie représentative qui prétend s\u2019appuyer globalement sur ces principes.Hackeur \u2013 Le hackeur (anglais : hacker) de l\u2019informatique est une personne qui a l\u2019esprit d\u2019ingénieur, de bricoleur, de « bidouilleur », comme disent les Français, ou de « paten- teux », comme on dit chez nous.Il ou elle a une passion L\u2019Action nationale \u2013 Mai 2019 100 L a t ê t e d a n s l e s n u a g e s dévorante : explorer les possibilités des ordinateurs, leur faire faire des choses qui n\u2019ont jamais été faites auparavant, par amusement ou par défi.Logiciel libre \u2013 Un logiciel est dit libre lorsque ses utilisateurs ont la liberté de l\u2019exécuter, de le copier, de le distribuer, de l\u2019étudier, de le modifier et de l\u2019améliorer.La protection de ces libertés est assurée par les licences de logiciels libres, dont les plus emblématiques sont celles du projet GNU soutenu par la Free Software Foundation américaine.Grâce aux licences de ce type, les logiciels ont des auteurs sans avoir de propriétaires.La définition formelle du logiciel libre est en ligne sur le site de GNU : https://www.gnu.org/philosophy/ free-sw.fr.html Libriste \u2013 Le libriste est la personne qui se reconnaît comme adepte du logiciel libre et de sa philosophie.Infonuagique \u2013 « Modèle informatique qui, par l\u2019entremise de serveurs distants interconnectés par Internet, permet un accès réseau, à la demande, à un bassin partagé de ressources informatiques configurables, externalisées et non localisables, qui sont proposées sous forme de services, évolutifs, adaptables dynamiquement et facturés à l\u2019utilisation.» (OQLF, 2017) Infonuagique privée \u2013 Stratégie de déploiement de ressources informatiques dématérialisées par laquelle une organisation n\u2019a recours qu\u2019à sa propre infrastructure info- nuagique complète, qu\u2019elle opère et héberge elle-même en partie ou en totalité.Les fournisseurs d\u2019infonuagique privée offrent des services pour aider les organisations à bâtir leur propre nuage dans le centre de données de leur choix. L\u2019Action nationale \u2013 Mai 2019 101 L a t ê t e d a n s l e s n u a g e s Infonuagique communautaire \u2013 Variante de l\u2019infonuagique privée dans laquelle l\u2019utilisateur n\u2019est plus une seule organisation, mais un regroupement d\u2019organisations.Infonuagique hybride \u2013 Stratégie de déploiement qui fait interagir une diversité de stratégies de déploiement de ressources informatiques dématérialisées.On aura typiquement un nuage privé (ou communautaire) interconnecté à des nuages publics fournissant des ressources et des services complémentaires.Infonuagique publique \u2013 Stratégie de déploiement de ressources informatiques dématérialisées par laquelle un fournisseur offre à des clients toutes sortes de services en ligne à partir de sa propre infrastructure infonuagique.Outre des services en ligne, les fournisseurs offrent souvent des services connexes : conseil, formation, etc.Multinuagique \u2013 Approche qui consiste pour un utilisateur d\u2019infonuagique publique à éviter de s\u2019enfermer dans les services et les produits non standards d\u2019un seul fournisseur, gardant ainsi la porte ouverte au déménagement total ou partiel chez un concurrent ou à la reprise de contrôle en interne (dans son propre nuage privé).Neutralité du réseau Internet \u2013 Principe qui vise à garantir l\u2019égalité de traitement de tous les flux de données sur Internet.Pour respecter cette neutralité, les opérateurs des infrastructures réseau doivent transmettre les données sans distinction de la source, de la destination ou du contenu.L\u2019inspection des paquets, le filtrage, la priorisation discriminante des flux ne doivent pas avoir lieu sur le réseau Internet public. L\u2019Action nationale \u2013 Mai 2019 102 L a t ê t e d a n s l e s n u a g e s Réseau centralisé, décentralisé ou distribué \u2013 En topologie des réseaux informatiques, on distingue les réseaux centralisés, décentralisés et distribués.Dans les réseaux centralisés, les participants au réseau dépendent d\u2019un nœud central (serveur), tandis que dans ceux qui sont dits décentralisés, les nœuds centraux sont multiples et les participants peuvent conséquemment choisir leur serveur (par exemple le plus proche géographiquement, le plus performant, le moins cher, celui qui est communautaire, celui qui nous appartient, etc.).Dans les réseaux distribués, il n\u2019y a pas de nœuds centraux du fait que tous les participants se distribuent les fonctions de serveur (tous les clients sont des serveurs).Science ouverte \u2013 Le mouvement pour la science ouverte englobe les initiatives de libre accès aux publications scientifiques et de libre réutilisation des données de recherche, et va au-delà en intégrant, suivant les courants, d\u2019autres questions comme la meilleure collaboration entre chercheurs, la participation citoyenne, la réforme de l\u2019évaluation scientifique, les défis posés par les inégalités (Nord-Sud, homme-femme, langues et autres), la crise de reproductibilité ou la fraude scientifique, etc.Serveur \u2013 Dans une architecture client-serveur, le logiciel serveur est la partie du système qui répond aux requêtes des clients.On aura par exemple un navigateur web (client) qui fait une requête à l\u2019adresse https://action-nationale.qc.ca (serveur) pour obtenir la page d\u2019accueil du site de la revue L\u2019Action nationale.Souveraineté numérique \u2013 Dans le débat public, surtout après les révélations d\u2019Edward Snowden de 2013, ce concept a surtout été mobilisé en référence à la capacité des États de faire appliquer des politiques sur le numérique compatibles avec les droits constitutionnels des citoyens et les intérêts des nations face à la réalité de l\u2019Internet sans frontières et de ses dérives. L\u2019Action nationale \u2013 Mai 2019 103 L a t ê t e d a n s l e s n u a g e s Transformation numérique \u2013 La transformation numérique est le fait pour une entreprise de réformer sa culture organisationnelle et ses processus d\u2019affaires afin de tirer le meilleur parti des possibilités du numérique pour innover, créer de la valeur, être plus compétitif ou mieux encore « disruptif » (de l\u2019anglais disruption) sur le marché.Cette expression est promue par l\u2019industrie du numérique qui vend des services et de produits permettant de réaliser ladite transformation.Virtualisation \u2013 « Ensemble des techniques logicielles ou matérielles qui permettent de regrouper sur un seul support physique des ressources informatiques, afin qu\u2019elles puissent effectuer séparément des tâches spécifiques, comme si elles étaient exécutées sur des supports physiques distincts.» (OQLF, 2008) La Fabrique culturelle a produit des capsules vidéo pour L\u2019Action nationale et Les Cahiers de lecture pour L\u2019Action nationale 100 ans plus tard https://www.lafabriqueculturelle.tv/capsules/11456/ 100-ans-plus-tard-revue-l-action-nationale pour Les Cahiers de lecture Bâtir la cuisine de demain https://www.lafabriqueculturelle.tv/capsules/11693/ batir-la-cuisine-de-demain-les-cahiers-de-lecture La Caisse d\u2019économie solidaire est la coopérative ?nancière des entreprises collectives et des citoyens engagés pour une économie sociale et durable.Gérald Larose Président 1 877 647-1527 caissesolidaire.coop 106 Entretien Entretien avec E.-Martin Meunier réalisé par François-Olivier Dorais Projet de loi 21 Nous sommes devant un changement dans la continuité ENTRETIEN \u2013 Professeur à l\u2019École d\u2019études sociologiques et anthropologique de l\u2019Université d\u2019Ottawa et titulaire de la Chaire de recherche « Québec, francophonie et mutations », E.-Martin Meunier propose une analyse du projet de loi sur la laïcité de l\u2019État du gouvernement de François Legault, déposé le 28 mars dernier à l\u2019Assemblée nationale.Pour le sociologue, spécialiste des mutations du catholicisme dans le Canada français contemporain, ce projet de loi est un signe, parmi d\u2019autres, que le Québec est engagé dans une transition progressive vers un nouveau régime de religiosité.À ce jour, les nombreuses discussions suscitées par le projet de loi 21 me semblent avoir tenu dans une sorte de point aveugle un élément crucial : celui de la religion.On fait grand cas (non sans raison) des enjeux de discrimination et d\u2019inégalités soulevés par le projet de loi, de ses « failles juridiques », de ses procédures et modalités d\u2019application, sans interroger véritablement sa signification eu égard au rapport des Québécois à la religion aujourd\u2019hui.Il suffit de voir les experts sollicités par les médias : la vaste majorité d\u2019entre eux sont tantôt des juristes, tantôt des philosophes (surtout libéraux), tantôt des politolo- gues.La parole des sociologues des religions, des historiens du religieux ou encore des théologiens est très peu audible.C\u2019est à se demander si plus on discute de laïcité au Québec, moins on semble vouloir parler de religiosité, qui en est pourtant l\u2019objet principal.N\u2019y a-t-il pas un curieux paradoxe ici ? 107 L\u2019Action nationale \u2013 Mai 2019 Par définition, la réflexion autour de la laïcité n\u2019implique pas nécessairement la religiosité en tant que telle1.Lorsqu\u2019on aborde la question, le religieux dont on parle, ce sont des religions (instituées), mises ensemble, de manière plutôt indifférenciée.À la limite, pour certains penseurs de la laïcité, penser les liens entre l\u2019État et la religion, n\u2019exigerait qu\u2019une compréhension conceptuelle du religieux.C\u2019est ce qui explique notamment pourquoi il y a tant de gens qui s\u2019improvisent experts de la laïcité et de la gestion étatique du religieux.En un sens, il y a une part de la question, celle touchant la philosophie politique et l\u2019aspect juridique, qui ne nécessite pas une prise en compte du religieux et de la religion in concreto.Certains collègues le font très bien et ce type de travaux est nécessaire.En revanche, faire fi des contextes historique et social lorsqu\u2019on cherche à comprendre le rapport d\u2019une population au religieux ou des religions spécifiques face à l\u2019État, ou lorsqu\u2019on tente d\u2019élucider la signification des demandes de régulation étatique qui jaillissent çà et là, ça peut effectivement sembler paradoxal.Il y a là une dénégation qui tient parfois de l\u2019angélisme.Les religions n\u2019ont pas toutes le même rapport à la laïcité et à la neutralité de l\u2019État ; certaines sont plus belliqueuses et intégralistes, d\u2019autres sont partisanes d\u2019une dérégulation complète et d\u2019un libéralisme affirmé, d\u2019autres encore souhaitent une intervention claire de l\u2019État en cette matière.Qu\u2019en est-il du Québec, de ce point de vue ?Comment s\u2019y sont historiquement négociés les rapports entre l\u2019État et la religion ?Il y a deux aspects complémentaires pour répondre à votre question.Le premier, historique, est complexe et le second, religieux, est moins connu.La façon dont le Québec est 1 Je remercie Lison-Nathalie Gagnon pour ses idées, suggestions et pour les discussions que nous avons eues ensemble à ce sujet. 108 L\u2019Action nationale \u2013 Mai 2019 sorti du traditionalisme lors de la Révolution tranquille a sans doute marqué les consciences.On a souvent adjoint ce moment à l\u2019affirmation d\u2019une laïcité de rupture, alors que dans les faits ce fut plus compliqué que cela (j\u2019y reviens plus loin).On pense ici à la critique du cléricalisme, et, plus généralement, à la critique de l\u2019Église, de la place qu\u2019elle prenait dans toutes les institutions d\u2019encadrement social \u2013 de la famille, aux syndicats, en passant par les terrains de jeu, jusqu\u2019aux hôpitaux, écoles, asiles, collèges et universités.Ce qu\u2019on a nommé la déconfessionnalisation de la société québécoise a alors profondément marqué la façon dont certains intellectuels allaient saisir le rapport à la laïcité.Certains groupes, comme ceux de la revue Parti pris par exemple, ou encore le Mouvement laïque de langue française, ont espéré que cette déconfessionnalisation des institutions d\u2019encadrement social allait servir de prémices à une laïcité stricte et ont alors milité en ce sens.Inspirés par le modèle de la France (d\u2019ailleurs plusieurs y avaient étudié), certains de ces intellectuels considéraient la religion (et surtout le catholicisme) non seulement comme l\u2019« opium du peuple », mais comme une entrave à la pleine détermination des Québécois par eux-mêmes.Socialisme, Indépendance et Laïcité devenaient ainsi le nouveau triumvirat qui allait meubler l\u2019institution imaginaire d\u2019une part de la société québécoise.Je dis « d\u2019une part », car on relate peu souvent « l\u2019autre part », celle qui pourtant nous fait mieux comprendre encore le contexte historique très spécifique du Québec à l\u2019égard de la laïcité.Ma collègue Micheline Milot a bien montré dans son livre Laïcité dans le Nouveau Monde.Le cas du Québec (2002) tout l\u2019enchevêtrement des rapports Église-État depuis la Conquête.Qu\u2019on s\u2019en réjouisse ou qu\u2019on s\u2019en désole, nous avons vécu longtemps dans un régime de collaboration Église-État (instauré notamment par l\u2019Indirect Rule britan- 109 L\u2019Action nationale \u2013 Mai 2019 nique2).Comme le dit Philippe Portier, la laïcité de type collaborative ne cherche pas à ériger des frontières étanches, mais plutôt à élaborer des modalités de partage qui, sans violer nécessairement la neutralité de l\u2019État, sache conférer aux religions et aux communautés des responsabilités sociales.La société canadienne-française d\u2019hier a bel et bien vécu sous un régime de neutralité et de reconnaissance formelle du droit, en même temps qu\u2019elle a conféré une part de ses institutions d\u2019encadrement social aux Églises catholiques et protestantes.Dans le mince espace laissé en jachère par les Anglais lors de la Conquête, les Français d\u2019Amérique ont cultivé et on fait croître par l\u2019action concertée des institutions de leur société civile (et, au premier chef, leur Église) une société globale digne de ce nom.Il ne s\u2019agit pas ici de chanter leurs louanges ; il s\u2019agit simplement d\u2019abord de reconnaître qu\u2019il n\u2019y a pas un modèle unique de laïcité ou d\u2019aménagement des rapports entre la religion et l\u2019État.Il faut se souvenir aussi que la véritable frappe du cléricalisme durant les années qui ont précédé la Révolution tranquille n\u2019est pas venue de laïcistes stricts et radicaux, au sens où on l\u2019entend aujourd\u2019hui.Ce sont d\u2019abord et avant tout des catholiques qui ont mené la charge \u2013 pas faits du même bois que les ultramontains d\u2019hier ou les traditionalistes à la Mgr Courchêne, bien entendu.Il s\u2019agissait de catholiques progressistes, catholiques de gauche, de catholiques intégralistes, selon les diverses appellations qu\u2019on donne à cette génération de jeunes membres des JEC, JOC, JIC (masculine ou féminine) qui, à travers quelques revues (ne pensons qu\u2019à Cité libre, à Maintenant, ou à Communauté chrétienne), ont espéré d\u2019une foi sincère débarrasser le 2 Voir l\u2019article de Natacha Gagné, « Penser la citoyenneté à l\u2019aune des histoires coloniales : Terrains avec les Maaori et les Tahitiens », Anthropologie et Sociétés, 33 (2), 2017, notamment les pages 87 à 91. 110 L\u2019Action nationale \u2013 Mai 2019 catholicisme de ses scories et de l\u2019adapter aux impératifs du monde moderne (M.Roy, 2012).Ces intellectuels-militants catholiques, comme on les nommait, ont été longtemps au faîte des institutions sociales qui ont préparé, pensé et appliqué les réformes de la Révolution tranquille.Dans quelques cas d\u2019ailleurs, l\u2019éducation et les hôpitaux notamment, ils ont su établir une sorte de « concordat implicite » (Meunier et Laniel, 2012) avec l\u2019Église catholique et les églises protestantes, où la laïcisation s\u2019accordait avec une confessionnalité partielle \u2013 ces institutions pouvant entre autres maintenir certains services religieux (aumônerie, service de pastoral, cours d\u2019enseignement religieux, initiation catéchétique, etc.).Durant cette période historique, ces intellectuels catholiques ont, pour reprendre le terme de Jean-François Laniel, « cultu- ralisé » le religieux (J.-F.Laniel, 2018 a et 2018b, p.333), tout en reconduisant une part de sa pertinence sociale et de son empreinte sur la société québécoise.Toutefois, pour ces réformistes tranquilles, il allait de soi que plus jamais le catholicisme au Québec n\u2019allait connaître des périodes de « chrétienté » ; sa place dans l\u2019espace public étant désormais implicitement refoulée aux confins du privé et du communautaire \u2013 quoiqu\u2019il pouvait encore épisodiquement nourrir l\u2019imaginaire nationalitaire des Québécois.Ce catholicisme a été qualifié de « culturel », par le sociologue Raymond Lemieux dans les années 1990.Ce catholicisme culturel, « en tant que ressource identitaire [\u2026] référence éthique [\u2026] réservoir de rites » (L.Voyé, 2006, p.140), désigne la permanence des structures symboliques (idéelles et concrètes) que les institutions religieuses « [.] ont modelées [et qui] conservent, par-delà la déperdition des croyances officielles et l\u2019affaissement des observances, une remarquable puissance d\u2019imprégnation culturelle » (Hervieu \u2013 Léger, 2003, p.294).D\u2019une certaine manière, ce catholicisme culturel contenait de manière implicite l\u2019idée même de laïcité telle qu\u2019on l\u2019entend 111 L\u2019Action nationale \u2013 Mai 2019 aujourd\u2019hui, en ce sens qu\u2019il neutralisait, voire sécularisait les aspects trop « excentriques » du religieux contenu dans la doctrine catholique pour les accorder au mieux à la culture québécoise, alors en pleine affirmation.Il mettait l\u2019accent sur les valeurs communes plutôt que sur les rituels, sur les engagements sociaux concrets et incarnés plutôt que les aspects magiques du culte.Cette acculturation du religieux définissait à l\u2019intérieur même du champ de la culture une sorte de mode d\u2019emploi sur l\u2019usage du religieux dans l\u2019espace public (avec ses restrictions et ses aires de juridiction \u2013 si on peut dire).Bref, le discours sur les frontières du religieux et du séculier était en quelque sorte incorporé au sein même de la culture catholique et québécoise.À l\u2019évidence, il ne s\u2019agissait pas d\u2019un discours formalisé, au même titre qu\u2019une loi écrite.Mais la culture québécoise, via la socialisation familiale, communautaire, scolaire (au temps des commissions scolaires confessionnelles), transmettait ainsi plus ou moins clairement son mode d\u2019emploi en matière de « laïcité », c\u2019est- à-dire d\u2019articulation entre le religieux et le séculier.C\u2019est une des raisons qui explique pourquoi la thématique de laïcité ne fut pas de tous les débats au Québec avant que ne commence à s\u2019effriter de façon plus importante le catholicisme culturel, et ce, assez tardivement après le second référendum perdant.Après le second référendum ?C\u2019est en effet pour le moins tardif\u2026 et surprenant ! Oui, on confond souvent la chute du taux de pratique dominicale (de 80 % en 1968 à 30 % en 1975) et la pleine sécularisation du catholicisme au Québec.Le cinéaste Denys Arcand en fait d\u2019ailleurs une fixation et il se trompe à chaque fois.Rappelons que 76 % des Québécois se déclaraient toujours catholiques romains en 2001, que près de 75 % des enfants qui naissaient en 2001 étaient baptisés dans le catholicisme.Ajoutons que plus de 65 % 112 L\u2019Action nationale \u2013 Mai 2019 des élèves fréquentaient l\u2019enseignement religieux confessionnel lorsqu\u2019on en cessa l\u2019enseignement en 2005.Il faut se souvenir, entre autres, de l\u2019accueil plein de sollicitude et de ferveur réservée au pape Jean-Paul II en 1984, par les dignitaires des gouvernements provinciaux et fédéral, lors de son voyage au Canada.Il faut se rappeler également les 300 000 fidèles réunis lors de la célébration de la messe par le pape polonais sur les terrains de l\u2019Université Laval.Il faut aussi garder en tête l\u2019importance du rôle conféré au catholicisme lors de grandes célébrations funéraires qui soulignent la vie et l\u2019œuvre de héros nationaux contemporains, comme ce fut le cas pour les funérailles nationales de René Lévesque, de Maurice Richard, de Pierre Elliott Trudeau, de Jacques Parizeau, de Bernard Landry et même de Jean-Paul Riopelle.Ces cérémonies ont jusqu\u2019à récemment été administrées (même sous une forme laïque, dans le cas de Riopelle) par l\u2019Église, qui joue ici un rôle de vicarious religion (Davie, 2007 et 2010), sacralisant l\u2019identité nationale tout en étant implicitement déléguée par elle pour en être le fidèle clerc.Il a donc fallu que s\u2019effrite l\u2019unité précaire du régime de religiosité du catholicisme culturel québécois pour que la question de la laïcité s\u2019autonomise un peu plus, pourrait- on dire, de sa base religieuse et culturelle.Ainsi, pour comprendre l\u2019absence du religieux dans le discours actuel qui, pourtant, la concerne au premier chef, il faut tenir compte de tout le contexte historique et social que j\u2019ai précédemment évoqué.De manière plus directe, on pourrait dire que l\u2019apparente sécularité du débat tente (tant bien que mal) de cacher la prégnance toujours nationalitaire du débat.Nous sommes devant un changement dans la continuité.Le passage à la laïcité caquiste peut être compris comme une ultime tentative de souveraineté nationalitaire en rappel et dans l\u2019honneur d\u2019une unité culturelle passée.S\u2019il faut rap- 113 L\u2019Action nationale \u2013 Mai 2019 peler, comme le faisait le premier ministre Legault, qu\u2019« Au Québec, c\u2019est comme ça qu\u2019on vit ! », c\u2019est justement parce que cela ne va plus de soi.Parle-t-on ici du lieu d\u2019une unité perdue ou rêvée ?C\u2019est là toute la question.Justement, qu\u2019en est-il de cette « laïcité caquiste » ?Est-ce à dire, selon vous, que le projet de loi 21 viendrait officialiser une sortie du Québec de la religion culturelle ?Serions-nous à l\u2019aube d\u2019un nouveau régime de religiosité au Québec ?Il y a deux questions ici.Deux questions bien complexes, d\u2019ailleurs.Plusieurs indicateurs de religiosité montrent à voir une transformation rapide et importante du régime de religiosité catholique culturelle.Si près de 70 % des Québécois se déclaraient toujours catholiques romains en 2016 (Enquête sociale générale, 2016), le baptême est en chute libre, passant sous la barre des 40 % en 2018, le mariage catholique poursuit sa chute avec régularité (d\u2019autant plus que les remariages sont interdits chez les catholiques), la participation à la messe dominicale atteint des planchers records (avec 10 %).La mutation du régime de religiosité culturel frappe de plein fouet les 18-35 ans, qui ont été peu ou prou socialisés à la religion catholique.25,5 % des 15-24 ans se déclarent désormais « sans-reli- gion » (Enquête sociale générale, 2015).Une part importante de ces derniers a littéralement quitté l\u2019imaginaire catholique culturel de leurs aînés ; de 2001 à 2017, le taux de baptême par naissance au Québec est passé de 75 % à 35 %, soit une chute de 40 % en 16 ans \u2013 la plus importante baisse de l\u2019histoire du Québec.La génération des milléniaux n\u2019a pas suivi le grand récitatif de la québé- citude, avec un nationalisme et un catholicisme latents, ressources identitaires toujours disponibles en cas de coup dur, d\u2019affront ou de crise.Cette rupture symbolique n\u2019est pas anodine, elle exprime une coupure dans le continuum 114 L\u2019Action nationale \u2013 Mai 2019 espace-temps du Québec, dans la filiation intergénération- nelle qui, via les rites religieux, partageait plus qu\u2019une religion, mais un véritable récit de l\u2019« être québécois3 ».C\u2019est la continuité de ce récit qui est mis à mal par les nouvelles attitudes et le retrait des plus jeunes.Nous sommes donc bien dans une transition longue vers un nouveau régime de religiosité, que Sarah Wilkins- Laflamme et moi avons nommé « pluraliste » (M.Meunier et S.Wilkins-Laflamme, 2011).Est-ce à dire que le projet de loi 21 en serait alors le reflet ?Oui et non.Tout le problème est de savoir si le projet de loi 21 est la réalisation ou non du régime de religiosité culturel.Une part du programme de l\u2019interculturalisme des années 1990, pour ne donner que cet exemple, se marie assez bien avec l\u2019état catho-laïque de la société québécoise.L\u2019aspect plus strictement laïque du projet de loi 21, notamment avec l\u2019annonce du retrait du crucifix à l\u2019assemblée sied moins à cet attachement catholique typique du régime culturel.Il est très intéressant de constater que la grande part des supporteurs du projet de loi 21 (et ils sont nombreux \u2013 plus de 65 %) sont âgés de 35 ans et plus.En fait, le sondage Léger du 22 mars au 26 mars 2019 (à partir de 1015 Québécois avec une marge d\u2019erreur de 3,08 %, 19 fois sur 20), montre que pour toutes les mesures de restriction du port des signes religieux dans l\u2019État et dans les salles de classe (au primaire et au secondaire public), l\u2019appui augmente selon l\u2019âge.Bref, plus on a été socialisé dans et par le régime de religiosité catholique culturel (et ses institutions), plus il semble que l\u2019on soit en accord avec les mesures phares du 3 Pour plus de détails, je réfère ici le lecteur à l\u2019introduction de l\u2019ouvrage que j\u2019ai dirigé Le Québec et ses mutations culturelles : six enjeux pour le devenir d\u2019une société, Ottawa, Presses de l\u2019Université d\u2019Ottawa, (Collection « Amérique française »), p.1-18. 115 L\u2019Action nationale \u2013 Mai 2019 projet de loi 21.Le sondage dévoile que les jeunes de 35 ans et moins sont toutefois majoritairement en accord, mais que leur adhésion est plus modérée.En fait, si l\u2019on s\u2019en tient à la seule région de Montréal, ils sont presque 45 % des jeunes de 18 à 35 ans à être en désaccord avec l\u2019interdiction des signes religieux dans l\u2019État.Ce taux est le plus important chez les francophones.Toujours chez les 18-35 ans, la tendance s\u2019accentue plus encore chez les anglophones et les allophones et chez les personnes de sexe féminin à près de 51 % de désaccord pour l\u2019ensemble du Québec.En montrant toute la prudence qui s\u2019impose ici, tout se passe comme si la part toujours existante du régime de religiosité catholique culturel semblait s\u2019exprimer dans un accord d\u2019importance aux interdictions du projet de loi.Pas étonnant de constater que ce sont dans les régions et la grande banlieue de Montréal que cet accord s\u2019avère le plus clair.C\u2019est là aussi où règnent encore les plus hauts taux de religiosité catholique (notamment les taux d\u2019appartenance, de baptême par naissance et de funérailles catholiques) chez les 35 ans et plus au Québec.Deux régimes de religiosité se feraient donc face au Québec présentement.À celui du catholicisme culturel (majoritairement hors Montréal, 35 ans et + et francophone) s\u2019opposerait le régime dit « pluraliste » (majoritairement cosmopolite, montréalais, anglophone et allophone).Deux régimes de religiosité, deux positions diamétralement opposées face aux préceptes du projet de loi 21 sur la laïcité.Il est difficile de ne pas y diagnostiquer une tension nationalitaire tant cela semble manifeste \u2013 comme en témoigne la polarisation médiatique.Mais celle-ci, comme on peut le voir, n\u2019est peut-être pas là où on l\u2019attendait.Aux tensions linguistiques et régionales semble s\u2019ajouter un élément nouveau qui a toutes les apparences d\u2019un conflit de générations. 116 L\u2019Action nationale \u2013 Mai 2019 Ce nouveau régime de religiosité « pluraliste » qui semble s\u2019installer de plus en plus au Québec, notamment chez les critiques du projet de loi 21, ne nous rapproche-t-il pas d\u2019une conception états-unienne du rapport à la religion, fondée dans l\u2019idée d\u2019une reconnaissance très élargie du pluralisme religieux, de la liberté individuelle de croyance et de sa publici- sation ?Autrement dit, doit-on y voir un autre signe d\u2019américanisation de la culture politique québécoise ?La conception de la gestion étatique du religieux aux États- Unis est très complexe.Elle marie une neutralité stricte dans les institutions publiques à une publicisation sans frontières (et parfois tapageuse) pour toutes les institutions privées.Ce régime n\u2019est pas le nôtre, traditionnellement.Bien que certains passages de l\u2019avant-projet de loi 21, celui sur la dérogation des écoles privées aux règles de restriction notamment, puissent faire croire que le Québec lorgne vers le modèle américain, je crois en fait que le gouvernement en a déjà plein les bras avec le modèle canadien.S\u2019en distinguer exige et exigera beaucoup d\u2019effort, tant celui-ci est inscrit au sein des mentalités de plusieurs citoyens, au cœur de la constitution de 1982 et des institutions qui en promeuvent l\u2019esprit.Pour aller dans le sens de votre question, le modèle canadien rapproche sans peine une conception du religieux fondée sur les droits et libertés de la personne et une idéologie pluraliste.Et si vous me demandez si le Québec se rapproche de ce modèle, je dirais « oui », de plus en plus.Dès l\u2019introduction de la Charte de 1982, le Québec a dû s\u2019ajuster \u2013 volontairement ou non \u2013 à l\u2019heure canadienne.Il est clair que le multiculturalisme canadien, qui n\u2019est qu\u2019une expression idéologisée et idéalisée (voir F.Charbonneau, 2004/2005) de l\u2019état de fait canadien, est le fruit de la transformation de son régime de religiosité protestant culturel après la Seconde Guerre mondiale (voir Meunier et Wilkins- Laflamme, 2011).Le Canada anglais (surtout l\u2019Ontario, la 117 L\u2019Action nationale \u2013 Mai 2019 Colombie-Britannique et les provinces de l\u2019Ouest, par ordre d\u2019importance) ont connu des périodes de fortes immigrations, rendant de moins en moins pertinente la mise de l\u2019avant d\u2019un Canada anglais, blanc et protestant mainline (Anglican, Église Unie, Méthodiste, Baptiste, etc.).Dès les années 1960, dans les régions les plus fortement urbanisées (Toronto, Vancouver, Edmonton, Calgary), un nouveau régime de religiosité fait son apparition, ancrée dans la promotion du pluralisme religieux, la liberté religieuse et le respect des marqueurs d\u2019indivualisation du fait religieux.Pierre-Elliot Trudeau sent vite le vent tourner et délaisse le Canada du biculturalisme (pourtant promu lors de la commission Laurendeau-Dunton) pour se faire le chantre d\u2019une politique du multiculturalisme.On le croit prophète, il ne fait que consacrer ce qui se généralise dans l\u2019ensemble du Canada.Il parachèvera le tout dans la Constitution de 1982 (M.Meunier, 2015).Au même moment, le Québec, moins préoccupé par l\u2019immigration, porté encore par la poussée démographique du baby-boom et toujours lié culturellement au catholicisme qui est sa religion patrimoniale, vit à l\u2019heure d\u2019une unité culturelle sans précédent \u2013 celle qui poussera les Québécois à élire le Parti québécois et à se lancer dans les débats autour de son avenir national.La Charte de 1982, que le premier ministre René Lévesque n\u2019a pas signé, impose alors au Québec un tempo socioreligieux qui n\u2019est pas le sien.Il répondra par la loi 101, dernière grande loi sociétale et nationale votée par un gouvernement québécois.Or, le dispositif légal encadrant la gestion étatique du religieux et la question du multiculturalisme s\u2019instillera peu à peu au sein même du débat québécois, apportant également son lot de contestations juridiques décidées désormais jusqu\u2019en Cour suprême du Canada.Une part des citoyens du Québec chercheront dès lors à affermir leurs droits via ces canaux 118 L\u2019Action nationale \u2013 Mai 2019 et se verront fragmentés morceau par morceau les éléments constitutifs du régime de religiosité catholique culturel\u2026 Ce processus est toujours en cours.Mais il est possible de penser qu\u2019il y a quelque chose du projet de loi 21 qui, sans nécessairement vouloir revenir à l\u2019unité de catho-laïcité d\u2019hier, cherche à contrer les logiques multiculturalistes promues par le Canada hors Québec.C\u2019est donc dire qu\u2019au-delà de la question religieuse, il y a aussi un enjeu foncièrement politique derrière le projet de loi 21, à savoir celui d\u2019une petite nation non souveraine, consciente de la fragilité de son destin historique, qui souhaite marquer fortement sa distinction dans le Canada « post- 1982 ».Ce que certains peuvent interpréter comme une laïcité « discriminatoire » ne doit-il pas d\u2019abord être compris en référence au mode d\u2019existence particulier (non-hégémonique) du Québec ?Il y a dans le débat autour du projet de loi 21, deux affirmations politiques simultanées qui sont légitimes, bien que l\u2019une cherche à exclure l\u2019autre.D\u2019un côté, nous faisons face à une société globale minoritaire qui cherche à rasséréner autant que possible sa position nationale fragile et précaire, étant encerclée de toutes parts par plus de 300 millions d\u2019anglophones ; et, de l\u2019autre côté, il y a des populations minoritaires nouvelles ou anciennes, issues de l\u2019immigration ou « de souche », qui, craignant l\u2019affirmation politique de cette petite nation encore majoritaire en sa province, en appelle aux droits de la personne définis dans le cadre du Canada post-1982.Il y a sans doute ici deux interprétations concurrentielles du Canada ; mais aussi deux rapports majoritaires/minoritaires légitimes, bien qu\u2019inversés.Pour le partisan de la loi 21, c\u2019est au nom du fait que son espace majoritaire est menacé et qu\u2019il risque de devenir une autre minorité dans la marée majoritaire anglophone, qu\u2019il lui est 119 L\u2019Action nationale \u2013 Mai 2019 légitime de revendiquer des restrictions à la liberté individuelle, au nom même d\u2019une conception de sa souveraineté culturelle (que celle-ci soit conçue comme société distincte ou comme issue du « pacte des deux nations »).Pour l\u2019opposant à la loi 21, c\u2019est au contraire du lieu même de cette majorité canadienne qu\u2019il revendique la protection de sa minorité contre les velléités du gouvernement provincial à s\u2019ériger en nation, en promulguant de nouvelles autres règles du jeu.Je doute sincèrement que la loi 21 \u2013 adoptée ou non dans son intégralité \u2013 puisse à elle seule endiguer ce problème fondamental du nouvel ordre québécois du XXIe siècle.Plus précisément, je dirais que le politique ne pourra au mieux, que faire la moitié du travail.D\u2019autres types de solutions devront être mises en œuvre, car les revendications des deux groupes en présence sont légitimes, du moins dans cet espace de cohabitation du Québec dans le Canada.De plus, l\u2019existence du pluralisme comme fait sociodémographique nécessitera la mise sur pied de solutions d\u2019intégration plus efficaces sur les plans économiques et culturels.Ici, on en revient en partie aux préceptes de l\u2019interculturalisme qui ont été réfléchis justement pour prendre les deux bouts de la chaîne.Affirmation nationale et meilleure intégration des populations immigrantes doivent aller de pair \u2013 et non, l\u2019une contre l\u2019autre.Cette posture signifiera que les nationalistes québécois devront entendre les craintes de plusieurs citoyens, notamment ceux issus de l\u2019immigration.Ils devront également expliquer davantage ce qui motive leur désir de voir normer l\u2019espace public et d\u2019affirmer leur identité collective.En revanche, les opposants au projet de loi 21 devront aussi reconnaître le bien-fondé des demandes de la nation québécoise comme majorité menacée.D\u2019une certaine manière, on ne peut dénier l\u2019insécurité culturelle, sociodé- mographique et politique des Québécois en ne réduisant 120 L\u2019Action nationale \u2013 Mai 2019 leur affirmation sociétale qu\u2019à des demandes totalement illégitimes, illégales et moralement fourbes.Les demandes du gouvernement actuel sont le fruit d\u2019un porte-à-faux politique d\u2019importance : nation distincte non souveraine, le Québec, s\u2019il veut survivre comme entité sociale et politique, a-t-il d\u2019autres choix aujourd\u2019hui que de négocier une souveraineté à la pièce ?Que les objets de ces demandes soient jugés illégitimes, imprécis, flous ou non fondés, que cette insécurité même soit exagérée ou animée de sentiments confus, là n\u2019est pas la question.Comme le disait le sociologue Isaac William Thomas, il importe de comprendre que la perception du réel est réelle dans ses conséquences4.Ainsi, les demandes de rassurances, si malvenues peuvent-elles apparaître, ne peuvent être ravalées à de faux sentiments issus d\u2019une fausse conscience manipulée par de fausses nouvelles.Ce serait là non seulement du mépris, mais de l\u2019irresponsabilité.Sans des mesures et des lois qui, on peut en convenir, ne sont pas nécessairement ni les meilleurs ni les plus efficaces, ces demandes ne cesseront pas, bien au contraire.Elles pourraient même être le carburant pour un mouvement populiste autrement plus menaçant que la politique-à-la -François-Legault.Inversement, les partisans du projet de loi 21 doivent comprendre que les demandes d\u2019intégration, de respect et d\u2019équité des individus qui contestent la loi 21, pourraient s\u2019exacerber dans un contexte de polarisation induite par une politique de division.Se hâter de clore le débat, c\u2019est se mettre la tête dans le sable, viser un gain à court terme et semer une discorde et une polarisation qui pourraient menacer l\u2019avenir de la nation.Qu\u2019on le veuille ou non, et puisque les acteurs des diffé- 4 Pour une discussion sur le contenu, l\u2019origine, l\u2019intérêt et la diffusion de ce théorème chez Thomas et dans l\u2019École de Chicago, voir Robert King Merton, 1995. 121 L\u2019Action nationale \u2013 Mai 2019 rentes positions en jeu semblent désormais bien identifiés, le moment d\u2019un véritable dialogue n\u2019est-il pas venu ?Si ces quelques conditions pour une laïcité de dialogue semblent utopiques à certains \u2013 d\u2019autant plus que la solution viable nécessitera de dépasser l\u2019antagonisme de deux sujets politiques \u2013, elles me semblent plus fécondes à moyen et à long terme que la politique-bélier d\u2019une loi-bâillon d\u2019un côté, ou que la négation des demandes visant à atténuer l\u2019insécurité identitaire d\u2019une nation fragile comme le Québec, de l\u2019autre.Reste à comprendre toutefois pourquoi le gouvernement Legault a semblé si empressé à s\u2019attaquer à une loi sur la laïcité et si hésitant à légiférer sur les questions linguistiques.Le renouvellement et l\u2019actualisation de la loi 101 auraient sans doute été un moyen plus important de prendre en compte cette demande de rassurance identitaire et d\u2019affirmation nationale.Vous l\u2019indiquiez, l\u2019annonce du retrait du crucifix, qui plus est avec le consentement unanime de l\u2019Assemblée nationale, est un événement qui n\u2019a rien d\u2019anodin, d\u2019autant qu\u2019en 2008, tous les députés approuvaient à l\u2019unanimité son maintien au nom du patrimoine et de l\u2019histoire du Québec.Comment interprétez-vous ce revirement pour le moins impressionnant et inusité en quelques années ?Revirement, le mot est faible.Le terme de « palinodie » me semble plus juste.L\u2019Assemblée nationale est passée de 100 % contre le retrait du crucifix à 100 % pour.C\u2019est sociologiquement inouï ! Aucune nuance dans l\u2019appui d\u2019un vote à l\u2019autre.C\u2019est montrer le caractère hautement identitaire de ce qui se trame à chacun de ces votes.Celui qui s\u2019opposerait au consensus porterait l\u2019opprobre, dérangerait l\u2019ordre symbolique de l\u2019Assemblée tout entière.Pire, sa contradiction montrerait à voir une scission qu\u2019il faut cacher \u2013 et qu\u2019on ne me dise pas qu\u2019il ne s\u2019agit que de discipline de partis. 122 L\u2019Action nationale \u2013 Mai 2019 Mais cacher à qui ?Voilà toute la question.Cet unanimisme de façade parle à quelqu\u2019un qui n\u2019est pas dans l\u2019Assemblée, d\u2019où la nécessité de parler d\u2019une seule voix.La question ici est de savoir pourquoi, cette fois-ci, l\u2019ensemble des députés (sauf 20 absents) a voulu lancer le message qu\u2019on ne désirait surtout plus conserver le crucifix dans le Salon bleu de l\u2019Assemblée nationale.Nous entrons dans un jeu de conjectures et de supputations.Je fais cette hypothèse : alors qu\u2019en 2008, l\u2019unanimité de l\u2019Assemblée nationale parlait haut et fort aux Québécois, dits de souche, inquiets par le teneur de la commission Bouchard-Taylor de voir contester un à un ses plus puissants symboles, l\u2019unanimité de 2019 semble parler aujourd\u2019hui aux opposants « naturels » du projet de loi 21, inquiets à leur tour de l\u2019obstination laïciste des gouvernements à vouloir régir les signes religieux dans l\u2019espace étatique.Ici, le jupon dépasse.Si cette hypothèse est juste, ce renversement révélerait non seulement la crainte de la fronde, mais peut-être et surtout, la mauvaise conscience inhérente d\u2019imposer (même par voie légale) une loi qui suspendra certains droits dûment consignés dans la constitution du Canada.Cette interprétation est d\u2019autant plus convaincante que l\u2019appui au maintien du crucifix était toujours important.Ils étaient pourtant 63 % des Québécois et Québécoises sondés par Léger à être en accord (totalement et plutôt) avec l\u2019énoncé affirmant que « Les croix et autres symboles religieux qui ornent les institutions publiques devraient rester à leur place, car ils font partie du patrimoine ».Seule une part des jeunes, âgés entre 18-35 ans de l\u2019île de Montréal présentait un désaccord important (à hauteur de 43 % \u2013 totalement et plutôt).C\u2019est d\u2019ailleurs dans cette même catégorie d\u2019âge à Montréal qu\u2019on retrouve le moins de partisans du maintien du crucifix (26 % de totalement en accord).Si on peut apercevoir ici une fracture générationnelle, issue notamment du 123 L\u2019Action nationale \u2013 Mai 2019 fait qu\u2019une part de cette population (jeune et urbaine) vit de plus en plus au sein d\u2019un régime de religiosité pluraliste, il faut aussi rappeler que ces derniers sont les plus opposés à l\u2019ensemble des mesures d\u2019interdiction du religieux dans l\u2019espace étatique (selon le sondage Léger toujours).Est-ce à eux que le gouvernement Legault s\u2019adresse ?Tente-t-il de concéder un élément symbolique dans l\u2019espoir de contenir leur colère (avec peut-être en tête le souvenir des carrés rouges) ?Je ne saurais dire, mais chose certaine, je ne peux me résoudre à penser que le retrait du crucifix s\u2019inscrit dans une complète logique de radicalisation de la laïcité, par rapport à la Charte des valeurs, par exemple.Le retrait du crucifix me semble paradoxalement une concession rendant possible la continuité dans le changement.Est-ce trop cher payé pour assurer les bases de la nation ?Ou est- ce compromettre sa pérennité, en espérant sauver la mise à court terme ?Le retrait du crucifix demeure un pari.De l\u2019éthique du catholicisme culturel à l\u2019esprit du projet de loi 21, il y a une relative autonomisation de l\u2019un et l\u2019autre (et une véritable sécularisation inhérente), mais il y a aussi une véritable affinité élective qui réalise en la dissolvant la continuité d\u2019intention.Façon de dire que ce qu\u2019on a nommé la « catho-laïcité » n\u2019est plus, mais que sa mutation n\u2019est pas totalement étrangère à la nouvelle laïcité circonscrite du gouvernement caquiste.q 124 L\u2019Action nationale \u2013 Mai 2019 Bibliographie des ouvrages cités Charbonneau, François, « Le meilleur pays au monde : le Canada comme idéal moral », Argument, vol.7, no 1, Automne 2004 \u2013 Hiver 2005.Davie, Grace, « Vicarious Religion: A Methodological Challenge », dans Nancy T.Ammerman (dir.), Everyday Religion : Observing Modern Religious Lives, Oxford, Oxford University Press, 2007, p.21-35.Davie, Grace, « Vicarious Religion: A Response », Journal of Contemporary Religion, vol.25, no.2 (2010), p.261-266.Hervieu-Léger, Danièle, Catholicisme, la fin d\u2019un monde, Paris, Bayard, 2003.Natacha Gagné, « Penser la citoyenneté à l\u2019aune des histoires coloniales : Terrains avec les Maaori et les Tahitiens », Anthropologie et Sociétés, vol.33, no 2, 2017, p.81-100.Laniel, 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Vallières (1938-1998).Au-delà de Nègres blancs d\u2019Amérique Patrick Dionne 140 Claude-Henri Grignon alias Valdombre.Un conservateur enragé Livres reçus 147 Lectures 128 Recensions David Vermette A distinct Alien Race : the untold story of Franco-Americans Montréal, Baraka Books, 2018, 390 pages Entre 1840 et 1930, près d\u2019un million de Canadiens français quittent ce qui est maintenant le Québec pour les États- Unis.Comme tant d\u2019autres communautés immigrantes, ils se sont par la suite fondu dans le grand melting pot américain : en 2018, leurs descendants étaient estimés à 10 millions d\u2019individus, dont 20 % vivaient toujours en Nouvelle-Angleterre, le point d\u2019arrivée de la grande majorité des premiers migrants.Originaire du Massachussets, David Vermette est l\u2019un de ces Franco-Américains.Au cours de son enfance, il avait constaté quelques particularités au sujet de sa famille : ses grands- parents parlaient un anglais cassé, fêtaient Noël d\u2019une drôle de manière (ce n\u2019est que plus tard qu\u2019il apprit qu\u2019il s\u2019agissait d\u2019un réveillon), et il y avait ce nom, Vermette, aux intonations françaises.Là s\u2019arrêtait sa conscience de ses origines.En ce sens, son histoire n\u2019est pas bien différente de celle de tant d\u2019autres Franco-Américains qui, pour la plupart, ignorent tout de leur passé.D\u2019abord intrigué par la généalogie de sa famille (ses ancêtres sont partis de L\u2019Islet et de Saint-Gervais de Bellechasse), Vermette s\u2019est ensuite tourné vers l\u2019histoire de la ville natale de son père, Brunswick (Maine), pour finalement 129 L\u2019Action nationale \u2013 Mai 2019 s\u2019intéresser au destin de tout un peuple.A distinct Alien Race, publié à Montréal chez Baraka Books, est le fruit de ses efforts.Disons-le tout de suite, Vermette n\u2019a aucune formation en histoire, mais cela ne l\u2019a pas empêché de voir grand.Son ouvrage ratisse en effet très large, touchant à une foule de thèmes qu\u2019on croirait a priori éloignés du seul thème des Franco-Américains : l\u2019histoire économique américaine, la législation sur l\u2019immigration, la genèse du mouvement eugéniste, la montée du Ku Klux Klan\u2026 Si cette tendance à s\u2019éloigner de son sujet peut par moments s\u2019avérer agaçante, on ne saurait reprocher à l\u2019auteur d\u2019avoir bâclé sa recherche : ses notes bibliographiques, qui s\u2019étendent sur pas moins de 37 pages (!), comprennent de nombreuses sources en français, incluent des références à des recensements, des rapports gouvernementaux, des journaux anciens, des registres paroissiaux et bien d\u2019autres types de documents.Organisé en quatre grandes sections, le livre suit un plan à peu près chronologique.La première raconte les origines de l\u2019industrie du textile en Nouvelle-Angleterre, à partir des années 1810.Vermette aborde ensuite l\u2019histoire de la migration des Canadiens français qui prend véritablement son envol après la fin de la Guerre de Sécession.Dans la troisième section, l\u2019auteur se penche sur le sujet délicat de la « réception » de ces nouveaux arrivants au sein de la société américaine, principalement au cours des périodes difficiles que furent les décennies 1880 et 1920.Enfin, l\u2019ouvrage se conclut avec un exposé sur le déclin des Petits Canadas, ainsi qu\u2019une réflexion sur l\u2019avenir de l\u2019identité franco-américaine aux États-Unis.Quiconque visite Lowell ou Fall River (Mass.) remarquera le premier élément nécessaire au développement d\u2019un textile mil au XIXe siècle : la présence d\u2019une force hydraulique 130 L\u2019Action nationale \u2013 Mai 2019 (rivière, chute) qu\u2019on pouvait harnacher.En ce sens, la Nouvelle-Angleterre apparaît comme prédestinée à accueillir ce type d\u2019industrie.Le capital provenait dans la plupart des cas d\u2019armateurs ayant fait fortune dans divers trafics maritimes (esclaves ou sucre dans l\u2019Atlantique, thé ou opium dans le Pacifique) et désirant investir dans des activités moins risquées.Avec le concours de financiers bostonnais, les usines prennent de l\u2019expansion, au point où, dans les années 1840, l\u2019on commence à manquer d\u2019employés.Peu à peu, les patrons se mettent à engager des Canadiens français, qui n\u2019occupent au début que des postes saisonniers et qui retournent dans la vallée du Saint-Laurent une fois leur contrat complété.La situation change complètement après la guerre civile.Les pertes humaines sont si nombreuses que l\u2019industrie, désormais en situation de pénurie de main-d\u2019œuvre, ne voit d\u2019autre choix que d\u2019intensifier ses efforts de recrutement.On enverra ainsi des agents dans la nouvelle « Province de Québec » vanter les mérites d\u2019emplois qui procurent de bons gages.Comme le souligne Vermette, si l\u2019émigration canadienne-française en Nouvelle-Angleterre prend une telle ampleur, c\u2019est qu\u2019elle remplit toutes les « conditions favorables » : une population jeune ; des compatriotes déjà présents sur place ; un écart important entre les salaires offerts dans les deux régions ; et des coûts de migration accessibles (on pouvait rejoindre les villes américaines en à peine quelques jours de train).Détail intéressant, l\u2019auteur aborde la question de l\u2019apparente incohérence du gouvernement fédéral de l\u2019époque, qui laissait les Canadiens français quitter le pays par milliers tout en subventionnant la relocalisation d\u2019Ukrainiens, d\u2019Allemands et d\u2019autres Européens vers les provinces des Prairies.Du même souffle, il rappelle qu\u2019au moment même où les 131 L\u2019Action nationale \u2013 Mai 2019 écoles françaises poussaient comme des champignons dans les Petits Canadas des États-Unis, le Manitoba interdisait l\u2019enseignement du français sur son territoire.Il ne s\u2019agit que d\u2019un exemple parmi tant d\u2019autres, mais une réflexion de ce type témoigne du souci d\u2019exhaustivité et surtout de l\u2019esprit critique de l\u2019auteur.Vermette ne s\u2019est donc pas contenté de simplement répéter les lieux communs de l\u2019histoire « officielle » des Franco- Américains.Au contraire, il va jusqu\u2019à remettre en question des points de vue si souvent répétés de ce côté de la frontière qu\u2019ils font maintenant partie de la légende.Ainsi, il consacre plusieurs pages à déboulonner le fameux mythe de l\u2019« oncle riche des États ».À grand renfort de rapports officiels et de statistiques, il démontre que la majorité des migrants aux États-Unis vivaient dans un état de pauvreté difficilement imaginable.D\u2019après lui, si les familles québécoises étaient impressionnées par des signes extérieurs de prospérité (comme la montre en or que l\u2019oncle exhibait à tous lors de sa visite au Québec), c\u2019est que l\u2019argent n\u2019y circulait pas de la même manière qu\u2019aux États-Unis ; on assumait que le propriétaire d\u2019un tel objet de luxe était nécessairement riche, alors qu\u2019en réalité il vivait probablement dans un taudis sans accès à l\u2019eau courante ou à un système d\u2019égout.De même, l\u2019auteur s\u2019attaque au préjugé selon lequel les immigrants canadiens-français étaient pour la plupart des fermiers endettés et illettrés, fuyant la misère.Dans son analyse, il tente de démontrer qu\u2019en fait, ceux-ci provenaient bien souvent de régions dynamiques économiquement, où la concurrence pour l\u2019emploi était devenue plus féroce.Précisons que, tel un leitmotiv, la question des préjugés associés aux Franco-Américains revient constamment dans l\u2019ouvrage.On comprend que Vermette veut faire œuvre utile en redonnant un peu de fierté aux membres de sa commu- 132 L\u2019Action nationale \u2013 Mai 2019 nauté.Clairement, c\u2019est avec cet objectif en tête qu\u2019il prend pour cible la vision tronquée, mais fort répandue réduisant le Franco-Américain à ses origines de pauvre paysan à la mentalité moyenâgeuse.Selon lui, cette interprétation aurait été véhiculée à la fois par le clergé canadien, qui désirait ancrer la ruralité dans l\u2019imaginaire de « la race », et par les élites de la Nouvelle-Angleterre, qui s\u2019en servaient pour stigmatiser cette population d\u2019étrangers.Dans ce contexte, il n\u2019est pas étonnant que ces stéréotypes aient graduellement été internalisés par les Franco-Américains, nourrissant d\u2019autant leur désir de s\u2019assimiler au grand tout états-unien afin d\u2019échapper à la honte de leur passé.Dans les pages traitant de la « réception » des Canadiens français en Nouvelle-Angleterre, l\u2019auteur discute des mouvements anti-immigration de la fin du XIXe et du début du XXe siècle.L\u2019establishment anglo-protestant était divisé quant à la réponse à donner à ces nouveaux arrivants qui, en plus d\u2019être catholiques, insistaient pour conserver leur langue : en viendraient-ils à former un corps étranger au sein des États-Unis, comme ils l\u2019étaient au Canada malgré 150 ans de British Rule ?L\u2019idéologie de la survivance adaptée au contexte américain n\u2019a finalement pas survécu au passage du temps, mais il est indéniable qu\u2019elle suscitait la méfiance envers ceux qu\u2019on appelait les « Chinois des États de l\u2019est », et une « race inférieure ».Dans les années 1920, cette méfiance alla jusqu\u2019à se muer en hostilité ouverte, notamment par le biais de campagnes organisées par le KKK.Désirant probablement ajouter son grain de sel aux débats qui agitent les États-Unis de l\u2019ère Trump, Vermette tente d\u2019établir des parallèles entre la situation des Canadiens français de l\u2019époque et celle des immigrants mexicains d\u2019aujourd\u2019hui.Les deux groupes, en effet, se ressemblent 133 L\u2019Action nationale \u2013 Mai 2019 sur certains aspects : les deux sont de culture catholique, parlent une langue romane et ont une histoire en Amérique remontant loin dans le temps, bien avant la naissance des États-Unis.On dit d\u2019eux qu\u2019ils ont une démographie galopante, probablement due à leur métissage avec les autochtones.Pour ces deux groupes, pas de mythe de la statue de la Liberté ou d\u2019Ellis Island, car ils ne sont pas arrivés par bateau dans le port de New York, mais bien de territoires contigus aux États-Unis.Selon l\u2019auteur, dans les deux cas, des alarmistes ont vu chez ces immigrants un danger à la culture anglo-protestante, considérée comme la pierre angulaire de l\u2019identité américaine.Et pourtant, rappelle-t-il, plus personne ne parle aujourd\u2019hui de menace canadienne- française\u2026 À ses yeux, cela prouve que les peurs relatives aux Latino-Américains sont non fondées, et que le problème de leur appartenance à la nation américaine se règlera de lui-même, comme ce fut le cas avec les Canadiens français du siècle dernier.C\u2019est au cours des années 1930 que se confirme l\u2019étiolement de la culture franco-américaine.Les usines de textile, qui font maintenant face à la concurrence des états du sud (où l\u2019on alimente maintenant les spindles à l\u2019électricité), ferment les unes après les autres.Peu à peu, les enclaves francophones sont désertées ; 200 000 Franco-Américains partent pour la Floride ou la Californie entre 1930 et 1950.La langue française, associée au passé et à la pauvreté, est peu à peu abandonnée.La communauté décline vers ce que Vermette appelle son « invisibilité ».Mais invisibilité ne signifie pas disparition.Les Franco- Américains, dans leur écrasante majorité, ne parlent plus français, mais l\u2019auteur estime que leur culture est toujours vivante, ne serait-ce que par la survie de traits caractéristiques : la joie de vivre, un sens aigu de l\u2019ironie, un 134 L\u2019Action nationale \u2013 Mai 2019 amour de la famille\u2026 ainsi qu\u2019un attachement au Québec.Contrairement aux francophones des autres provinces canadiennes, les Franco-Américains ne ressentent pas de sympathie particulière envers le Canada : s\u2019ils éprouvent un sentiment envers la patrie de leurs ancêtres, c\u2019est vers le Québec qu\u2019il est dirigé.Ainsi, l\u2019État du Connecticut célèbre depuis une dizaine d\u2019années une journée franco-américaine, tenue le 24 juin ; ce jour-là, on fait flotter le drapeau du Québec sur la State House de la capitale, Hartford, au son de Gens du pays.Le Québec a besoin d\u2019amis, souligne Vermette, et peu importe la direction qu\u2019il prendra dans l\u2019avenir, les Franco-Américains seront là pour l\u2019appuyer\u2026 pourvu que les Québécois les acceptent tels qu\u2019ils sont.Dans son dernier chapitre, l\u2019auteur rapporte le témoignage d\u2019un vieillard, recueilli vers le milieu des années 1980.Se remémorant ses années d\u2019enfance à Salem, Massachussets, l\u2019homme confiait qu\u2019au retour de l\u2019école, il se faisait régulièrement poursuivre et battre par des enfants yankees en raison de ses origines French-Canadian.« Quand le Québec sera indépendant, déclarait-il, à ce moment, on nous respectera ».Ce jour n\u2019est pas encore arrivé, mais on peut affirmer sans trop se tromper qu\u2019en racontant l\u2019histoire des Franco- Américains, Vermette aura contribué à les sortir de leur invisibilité, première étape sur le chemin de la vérité historique et du respect de soi-même.Mathieu Thomas Bibliothécaire 135 L\u2019Action nationale \u2013 Mai 2019 Daniel Samson-Legault Dissident \u2013 Pierre Vallières (1938-1998).Au-delà de Nègres blancs d\u2019Amérique Montréal, Éditions Québec Amérique, 2018, 504 pages Combien de rêves sont détruits par le désir de mener une vie confortable ?Combien de talents se sont éteints dans des métiers ternes et gris, mais bien payés, qui ne laissent guère de place au plein accomplissement ?Certains individus d\u2019exception échappent à ce sort.On pense notamment à Gaston Miron dont l\u2019existence entière fut vouée à la littérature québécoise.Il a connu la pauvreté matérielle, mais celle-ci fut compensée par la richesse spirituelle qu\u2019il trouvait dans sa carrière d\u2019écrivain et d\u2019éditeur.Miron suivait ses passions, peu importe les obstacles.On peut en dire autant de Pierre Vallières qui a d\u2019ailleurs été profondément marqué par sa rencontre avec Miron au milieu des années 50.C\u2019est cette existence passionnée que raconte l\u2019auteur Daniel Samson-Legault dans sa biographie Dissident \u2013 Pierre Vallières (1938-1998) au-delà de Nègres blancs d\u2019Amérique.Vallières est né à Montréal en 1938 dans une famille ouvrière.Il décrit d\u2019ailleurs ce milieu dans son maître-livre Nègres blancs d\u2019Amérique en exagérant un peu la pauvreté de ses parents qui sont devenus propriétaires en déménageant à Longueuil-Annexe en 1945.Cette exagération est excusable dans la mesure où le jeune Vallières s\u2019identifie très tôt aux familles pauvres qui peuplent la future ville de Longueuil.Il fit des études classiques, mais il ne décrocha jamais de diplôme universitaire.Cela ne l\u2019empêcha pas d\u2019être un avide lecteur et un écrivain précoce : ses premiers articles sont publiés par Le Devoir alors qu\u2019il n\u2019a même pas vingt 136 L\u2019Action nationale \u2013 Mai 2019 ans.Il intègre, au début des années 60, la revue Cité libre dirigée par Pierre Elliott Trudeau et Gérard Pelletier, mais, en 1964, une crise qui oppose fédéralistes et indépendantistes socialistes se solde par la démission de Vallières et nombre de ses collègues qui fonderont la revue Révolution québécoise.Trudeau et Pelletier, qui se targuent pourtant de défendre becs et ongles la liberté d\u2019expression, ne peuvent accepter que de jeunes contestataires critiquent les élites fédéralistes au moment même où ils s\u2019apprêtent à faire le saut en politique avec le Parti libéral du Canada.La revue, qui cessera d\u2019être un organe de contestation de l\u2019establishment, se sclérosera et ne retrouvera jamais plus l\u2019influence qu\u2019elle eut pendant les années Duplessis.Le jeune Vallières qui fut journaliste à La Presse a vécu difficilement la grève de ce quotidien en 1964 et ce qu\u2019il juge être la compromission de Jean Marchand, alors président de la CSN, avec les patrons.C\u2019est peu après cet événement qu\u2019il se radicalise et rejoint le FLQ.Un attentat à la bombe, orchestrée par la cellule Vallières-Gagnon, se solde par un mort, et provoque le départ de Vallières et de Charles Gagnon aux États-Unis.Les deux felquistes sont arrêtés alors qu\u2019ils protestent devant le siège des Nations unies à New York pour faire reconnaître le statut de prisonniers politiques aux militants du FLQ emprisonnés à Montréal.Ils sont capturés et transférés dans une prison surnommée The Tombs par ses occupants en raison des traitements inhumains qu\u2019ils y subissent.C\u2019est là que Vallières écrit la majeure partie de son livre culte Nègres blancs d\u2019Amérique.Cet ouvrage ne sera certes pas le seul qui, à cette époque, dénonce le statut de « porteurs d\u2019eau » des Québécois, mais il se démarque par la véhémence de son réquisitoire et la sincérité de son cri.Les lecteurs et critiques admirent particulièrement la puissance de la portion 137 L\u2019Action nationale \u2013 Mai 2019 biographique de l\u2019œuvre ; Hubert Aquin écrira d\u2019ailleurs au sujet de l\u2019ouvrage : « Ce qui m\u2019a frappé dans ce livre, c\u2019est l\u2019extraordinaire sensation de me trouver tout près de son auteur, d\u2019être dans sa peau, de souffrir et de penser avec lui.Ce livre a été écrit à même le désemparement, la solitude et la volonté obsédante d\u2019un révolutionnaire emprisonné.» Loin de l\u2019ouvrage froid de l\u2019universitaire, c\u2019est plutôt l\u2019essai d\u2019un littéraire aguerri, essai qui peut être considéré comme l\u2019heureuse synthèse de deux voies que Vallières avait empruntées dans les années précédentes : le journalisme d\u2019opinion et le roman.Vallières passe un peu plus de trois ans derrière les barreaux à cause de son implication dans le FLQ et Nègres blancs d\u2019Amérique paraîtra alors qu\u2019il est encore prisonnier.À sa sortie de prison, il prend ses distances du FLQ et cesse de considérer que la violence peut être un vecteur de changement social.Dans son essai L\u2019urgence de choisir, publié en 1972, Vallières se rallie au PQ, parti qu\u2019il voit comme étant la « seule \u201calternative réelle\u201d au pouvoir en place ».Ce ralliement provoque la séparation de deux amis et de deux leaders majeurs du FLQ.En effet, Charles Gagnon est déçu et choqué du changement de cap de son compagnon de combat et de cellule.Les deux compagnons de route prendront alors des voies opposées : Gagnon abandonne le combat indépendantiste et fonde l\u2019organisation communiste En lutte ! pour œuvrer à une révolution prolétarienne pancanadienne.Le ralliement de Vallières au PQ est pourtant de courte durée : il dénoncera l\u2019étapisme de René Lévesque et, surtout, l\u2019embourgeoisement du parti.Lors du premier référendum, il ira même jusqu\u2019à conseiller publiquement aux Québécois de s\u2019abstenir de voter\u2026 mais il confessera bien des années plus tard à son futur biographe qu\u2019il a voté 138 L\u2019Action nationale \u2013 Mai 2019 OUI.Loin de voir ce geste comme une preuve d\u2019inconstance, je le vois plutôt comme une preuve d\u2019absence de dogmatisme : les palinodies et les revirements, les volte- face et les désaveux ne sont pas toujours les caractéristiques propres à une personnalité molle et pusillanime, ils sont parfois la preuve même qu\u2019on a affaire à un humain et non à un robot qui suit aveuglément une doctrine.Après avoir révélé comment des écrivains comme Malraux et Rimbaud avaient été déterminants dans son existence, Vallières écrit dans la préface aux Nègres blancs d\u2019Amérique : « Le mystère de l\u2019existence, étranger aux planificateurs, mais vivant dans la fibre sensible des poètes, est plus accessible à l\u2019intuition qu\u2019au discours cartésien ou marxiste.» Gageons que c\u2019est cette sensibilité littéraire qui l\u2019a rendu imperméable aux dérives communistes d\u2019En lutte ! dont l\u2019une des sources principales d\u2019inspiration était la Révolution culturelle chinoise.Il demeure toutefois l\u2019exemple parfait de l\u2019indépendantiste anti-nationaliste : l\u2019indépendance du Québec lui apparaît être un moyen pour parvenir à plus de justice sociale, mais elle ne saurait être bonne en soi.Ses préoccupations internationalistes, ses critiques du PQ, jugé trop à droite, son militantisme en faveur des minorités, en particulier la communauté homosexuelle de Montréal, et son éco- logisme en font un annonciateur des thèmes fétiches de Québec solidaire.Son antinationalisme primaire l\u2019amène parfois à errer, par exemple lors qu\u2019il déclare en 1994 : « [\u2026] Le risque reste grand au Québec de voir le nationalisme des francophones pure laine se pervertir en une forme dégénérative, xénophobe ou raciste, du sentiment populaire.» Les éléments identitaires du discours indépendantiste le laissent froid, le révulsent même, et, contrairement à son ami Miron, il ne sera jamais un grand défenseur de la langue française. 139 L\u2019Action nationale \u2013 Mai 2019 Il n\u2019en reste pas moins un être profondément attachant et généreux qui n\u2019a jamais hésité à quitter le confort intellectuel des théories pour engager toute sa personne en faveur des plus démunis.Daniel Samson-Legault, qui a connu personnellement Vallières, rend compte de son existence exemplaire dans une biographie riche, à la fois chaleureuse et nuancée, qui fera sans doute autorité.Nicolas Bourdon Professeur de français, collège Bois-de-Boulogne 140 L\u2019Action nationale \u2013 Mai 2019 Patrick Dionne (choix et préface de) Claude-Henri Grignon alias Valdombre.Un conservateur enragé Éditions Synoptique, 2018, 204 pages J\u2019ai lu ces pamphlets en pleine canicule.Ce fut une erreur.J\u2019aurais dû attendre le froid glacial de janvier, confortablement assis dans un banc de neige ou les pieds sur la bavette du poêle.Je ne l\u2019ai pas fait et je l\u2019ai regretté.Cette lecture a eu pour effet d\u2019accélérer mon flot sanguin, de faire bouillonner mon cerveau et d\u2019exciter mon esprit.C\u2019était comme si tout mon être mijotait.Mais je n\u2019en veux pas à Patrick Dionne.Il a eu la bonne idée de visiter notre grenier pour en ressortir quelques pamphlets de Valdombre, nom de plume de Claude- Henri Grignon, celui-là même qui nous a donné l\u2019une des œuvres les plus importantes de notre histoire littéraire : Un homme et son péché.Depuis, c\u2019est comme si cette œuvre nous collait à la peau.Séraphin et ses compagnons sont des intimes pour les quatre dernières générations de Québécois.Grignon peut se vanter d\u2019avoir laissé une marque indélébile dans l\u2019esprit de son peuple.À ce titre, seul Michel Tremblay souffre la comparaison.Dans sa préface, lumineuse, Dionne nous rappelle que Grignon avait aussi des idées politiques bien arrêtées.Pour les faire connaître, il a publié, entre 1936 et 1943, de nombreux textes sous le pseudonyme de Valdombre.J\u2019ai écrit « des textes », mais, pour être exact, Valdombre a choisi le pamphlet, un genre littéraire plus approprié à son caractère bouillant.Mais pourquoi ressusciter une prose aussi robuste alors que nous nous consumons un peu plus chaque jour dans le consensus, pour ne pas dire dans notre impuissance collective ?« [N] ul doute, répond Dionne, que ce nectar clandestin ou semi-clandestin puisse être bénéfique.Qu\u2019importe si, à la mention de Valdombre, tel lettré a les jambes molles » 141 L\u2019Action nationale \u2013 Mai 2019 (p.8) ?Cela pour dire que la préface signée par Dionne est à ce point juste qu\u2019elle nous prépare l\u2019esprit à la tempête qui s\u2019en vient\u2026 Faut-il le dire, le pamphlétaire ne connaît pas les demi- mesures.Il aime passionnément ou déteste follement.Son rêve est de purger le monde de la bêtise et du mensonge.Vaste programme.« Je n\u2019ambitionne qu\u2019une chose, nous dit Valdombre : défendre la cause de la vérité.Défendre la lumière.La lumière est une, perpendiculaire, brutale et foudroyante » (p.21).C\u2019est un adepte de la vendetta et ne fait pas de quartier.À la différence de l\u2019essayiste, le pamphlétaire ne se contente pas de combattre des idées.Il invite en un duel terrible les hommes qui les portent, ou, pour le dire comme l\u2019écrivain, « il paraît essentiel et très urgent de juger les hommes et les idées et les faits.Les juger, c\u2019est-à-dire les marquer au fer rouge » (p.22).Il avertit ses lecteurs de la technique, fort simple, qu\u2019il emploiera : « je fesserai » (p.23).On serait tenté de penser que c\u2019est la haine qui incite Valdombre à user de cette prose incandescente.Ce n\u2019est pas le cas : « On peut être assuré que la sainte colère ne résidera que dans le style, jamais dans mon cœur, car c\u2019est bien mal me connaître que de me juger capable de haine » (p.23).Puis, Valdombre d\u2019ajouter que « le pamphlet peut être parfois tout amour, même s\u2019il garde, comme objet principal, de supplicier les lâches.» Dans un style plus poétique que pamphlétaire, il justifie ainsi l\u2019emploi d\u2019un vocabulaire robuste : « je ne saurais me priver de certaines violences de langage et des beaux vocables de l\u2019invective qui allument les étoiles ou font éclater la foudre » (p.27).Nul doute que ceux qui font carrière à tout mélanger me diraient que les médias sociaux renouvellent cette veine pamphlétaire d\u2019antan.Ce serait ajouter une autre sottise 142 L\u2019Action nationale \u2013 Mai 2019 dans une époque qui en compte déjà beaucoup.Manier l\u2019insulte à tort et à travers est une chose, savoir écrire en est une autre ; c\u2019est facile d\u2019insulter, c\u2019est plus difficile d\u2019avoir des idées, de les exprimer clairement et de les défendre de bonne foi.Dans l\u2019histoire, les Voltaire, les Rochefort, les Bloy, et, plus près de nous, les Buies, les Fournier et les Asselin ont tous été de grands pamphlétaires.Mais ils étaient d\u2019abord et avant tout de grands écrivains.Le titre de cet ouvrage est fort bien trouvé : « Un conservateur enragé », car, conservateur et enragé, Valdombre l\u2019est.Contrairement à ce que l\u2019on pense, le conservateur n\u2019est pas effrayé par le changement.Au contraire, Valdombre, aussi conservateur soit-il, l\u2019exige sans détour : « Je suis las moi-même de me trouver en face de la patience d\u2019un petit peuple, d\u2019une patience passée à l\u2019état de nature, d\u2019une patience ou d\u2019un avachissement que l\u2019on finira par considérer comme une vertu nationale » (p.26).Comme solution, il ne penche ni pour la révolution ni pour les idéologies, mais plutôt « à la seule forme de journalisme que je puisse concevoir : le pamphlet » (p.26).Pour lui, il n\u2019y a pas meilleur antidote que la littérature « que je mets bien au-dessus de la politique, car un peuple sans littérature est un peuple sans histoire et un peuple qui ne s\u2019occupe pas de littérature est un peuple d\u2019idiots » (p.27-28).Tous les conservateurs dignes de ce nom, d\u2019Edmund Burke à Patrick Buisson, en passant par Mathieu Bock-Côté, ont ce rapport intime avec la littérature.Valdombre n\u2019est toutefois pas du genre à suivre le troupeau.Ainsi, il condamne la duplicité de Maurice Duplessis qui a installé le crucifix dans l\u2019Assemblée législative tout en proposant la loi des Pensions de vieillesse, une loi, selon lui, communiste ! « Voici un parti \u201cnational\u201d qui se dit catholique, dénonce-t- il, et qui gouverne comme s\u2019il eut été à l\u2019école d\u2019un Lénine, d\u2019un Karl Marx ou d\u2019un Staline » (p.37). 143 L\u2019Action nationale \u2013 Mai 2019 Dans un très beau texte intitulé « Qu\u2019avez-vous à dire aux étudiants ?», Valdombre leur donne ces simples conseils.Il leur dit : « Vous êtes nés Canadiens français, restez Canadiens français » (p.161).Il leur dit aussi de ne pas s\u2019abandonner aux idées abstraites qui ne servent qu\u2019à remplir des « grosses têtes, chavirées de théories et de systèmes » (p.164).En lieu et place, il leur dicte « Soyez catholiques.Soyez-le rondement, absolument.» Tout en leur rappelant que « L\u2019homme est une charogne, une pourriture.Lavez-vous souvent.Confessez-vous.C\u2019est la seule hygiène véritable.Luttez, ne désespérez pas.Soyez des catholiques convaincus, non des cagots » (p.167).Le nationalisme, l\u2019attachement à la religion et la conception de l\u2019homme de Valdombre sont des éléments faisant partie de la doctrine conservatrice.Le pamphlet intitulé « Bourassa et l\u2019abbé Groulx devant les pendus » vaut à lui seul le détour.C\u2019est d\u2019ailleurs à ce moment où le pamphlétaire se confond avec l\u2019écrivain.En le lisant, on comprend que nos difficultés à commémorer les événements et les personnages de notre histoire ne sont pas un phénomène nouveau.Pour Valdombre, « Il faut conserver l\u2019élan à la mystique de l\u2019histoire » (p.87).Par contre, « nous avons la Saint-Jean-Baptiste, mais cette kermesse demeure d\u2019une telle banalité et les Canayens des faubourgs ont tellement peur d\u2019ouvrir la bouche, qu\u2019un enterrement conditionné de vie de garçon nous en dira toujours plus » (p.88).Ce texte a été écrit en 1937, soit cent après le début des Rébellions.L\u2019occasion était donc belle pour une commémoration digne de ce nom.Mais notre écrivain a été déçu : « Nous avons laissé s\u2019évanouir la seule occasion qui s\u2019offrait de montrer que nous ne sommes pas des trembleurs » (p.89).Entre une fête dans Rosemont, « un pétard de paroisse » (p.88) et une autre à Saint-Eustache, « marqué encore du sang de l\u2019histoire et des boulets des despotes » (p.89) qui se mue en « une farce colossale et nous précipite 144 L\u2019Action nationale \u2013 Mai 2019 définitivement dans les ténèbres.Il ne nous reste plus qu\u2019à présenter notre derrière à la botte des Anglais » (p.90).Au-delà des commémorations, il y a les interprétations des Rébellions de 1837-38.Valdombre nous propose une analyse comparative entre celles d\u2019Henri Bourassa et de Lionel Groulx.Sur le fond et sur la forme, c\u2019est un texte admirable.Valdombre conteste la vision d\u2019Henri Bourassa, le « conciliateur » (p.90), « devenu pour son propre châtiment, l\u2019idole des Anglais » (p.91).Il ajoute que « ce serait manquer à la justice la plus élémentaire si on allait accepter pour des flots de vérité et d\u2019éloquence les radotages de cette old british lady » (p.92) ! Il est d\u2019avis que les Canadiens, « sous la botte des Anglais, ces étrangers » non seulement « se faisaient voler systématiquement les terres », mais encore « se voyaient constamment les vaincus en butte à la haine des oppresseurs qui ne rêvaient pas moins de leur couper la langue et de saboter les églises.» Malgré tout, Bourassa aurait été d\u2019avis « que les Patriotes n\u2019avaient aucune raison de se rebeller » (p.112).Lorsqu\u2019il est question de l\u2019interprétation du chanoine Groulx, notre pamphlétaire desserre sa plume ; notre « conservateur enragé » cède le pas à « l\u2019écrivain engagé ».Lionel Groulx, « qu\u2019inspirera toujours le patriotisme le plus pur » (p.114) « suit toujours une ligne droite de lumière qui conduit infailliblement à la vérité, même à la vérité qui fait mal, surtout à la vérité qui fait mal » (p.115).Dans l\u2019esprit de Valdombre, le chanoine est « le seul de nos historiens » tout simplement « parce qu\u2019il est propre et foncièrement honnête dans l\u2019exposé des faits ; deuxièmement, parce qu\u2019il écrit, je veux bien dire parce qu\u2019il est vivant, plein de souffle, de tempête, puis d\u2019aurores consolatrices et de paix bienfaisante » (p.115).« Ses idées, ajoute Valdombre, toujours bien rangées, sont étincelantes, personnelles.Il fait clair dans ce cerveau-là.Il sait composer un livre ; il sait composer une conférence » (p.116). 145 L\u2019Action nationale \u2013 Mai 2019 Sur le fond des choses, Groulx et Valdombre ont la même interprétation, soit que « nos pères ont tout tenté au moyen de la constitution, au moyen de paroles de paix et de persuasion avant de s\u2019engager dans une aventure que je trouve, moi, admirable et la plus belle de notre histoire » (p.121).Il y a tellement de bêtises qui se font, se disent et s\u2019écrivent qu\u2019il m\u2019apparaît étrange que le genre pamphlétaire ne soit pas plus en vogue.Il semble que le consensus mollasson et la dictature du politiquement correct soient plus performants que les anciennes censures royales ou religieuses.Cet ouvrage nous fait aussi prendre conscience que, sur le fond, et malgré les années, la situation québécoise n\u2019a guère changé.En 2018, un pamphlétaire pourrait justifier le recours à une prose vigoureuse pour les mêmes raisons que Valdombre l\u2019a fait à son époque : « je me jugerais le dernier des hommes, si je ne faisais pas entendre les plaintes et l\u2019indignation d\u2019une modeste partie du peuple qui n\u2019a pas encore accepté de mourir » (p.26).Ce compte-rendu sera probablement publié en hiver.J\u2019invite le lecteur intéressé à se procurer cet ouvrage singulier.Non seulement pourra-t-il se réchauffer le cœur et l\u2019esprit, mais il pourra aussi comprendre que, parfois, la colère est bonne conseillère.Martin Lemay Essayiste Nouvelle parution de L\u2019Action nationale Éditeur Un petit livre bleu à partager ! 10$ \u2013 100 pages en vente à la boutique : action-nationale.qc.ca 147 Livres reçus Marie-HÉlène Voyer Terrains vagues.Poétique de l\u2019espace incertain dans le roman français et québécois contemporain Montréal, Éditions Nota Bene, 2018, 436 pages alain Pellet, CHristian toMusCHat, rosalyn Higgins, tHoMas FranCk et MalColM sHaw Le territoire d\u2019un Québec indépendant.L\u2019avis de cinq experts internationaux Montréal, Éditions du Renouveau québécois, 2018, 180 pages luCe Des aulniers et BernarD J.laPointe Le choix de l\u2019heure.Ruser avec la mort ?Montréal, Éditions Somme Toute, 2018, 296 pages MoniQue DuranD Saint-Laurent mon amour Montréal, Mémoire d\u2019encrier, 2017, 162 pages JosePH-yVon tHÉriault Sept leçons sur le cosmopolitisme Montréal, Éditions Québec Amérique, Collection Débats, 2019, 230 pages naoMi klein Le choc des utopies.Porto Rico contre les capitalistes du désastre Montréal, Lux Éditeur, Collection Futur proche, 2019, 128 pages 148 L\u2019Action nationale \u2013 Mai 2019 yVes VaillanCourt et CHristian JettÉ (Dir.) Une coopération Québec-Haïti innovante en agroalimentaire Québec, Presses de l\u2019Université du Québec, Collection Innovation sociale, 2018, 296 pages Étienne Beaulieu Sang et lumière Montréal, Éditions de l\u2019instant même, Collection L\u2019instant ciné, 2018, 300 pages tHoMas Mainguy Absolument conscience.Poésie et ironie chez Loranger, Saint- Denys Garneau, Giguère et Brault Montréal, Éditions Nota Bene, Collection Grise, 2019, 340 pages PatriCk Moreau La prose d\u2019Alain Grandbois.Ou lire et relire Les voyages de Marco Polo Montréal, Éditions Nota Bene, Collection Grise, 2019, 207 pages Jean roBert Médecin de rue Montréal, XYZ éditeur, 2018, 272 pages Pierre DuCHesne Guy Rocher (tome 1).Voir, juger, agir (1924-1963) Montréal, Éditions Québec Amérique, 2019, 458 pages norManD Baillargeon (Dir.) Liberté surveillée : parole à l\u2019intérieur et à l\u2019extérieur du cadre académique Montréal, Leméac Éditeur, 2018, 240 pages (François DesCHaMPs) Les ennemis français de la race anglaise.Lettre d\u2019Adam Thom Québec, Éditions du Septentrion, 2019, 318 pages louis-PHiliPPe Messier et gilles ProulX La mémoire qu\u2019on vous a volée.De 1760 à nos jours Montréal, Les Éditions du Journal, 2019, 244 pages 149 L\u2019Action nationale \u2013 Mai 2019 Marie-anDrÉe BeauDet, MiCHeline CaMBron et luCie roBert La littérature comme objet social II.Mélanges offerts à Denis Saint-Jacques Montréal, Éditions Nota Bene, 2019, 252 pages Dalie girouX Parler en Amérique.Oralité, colonialisme, territoire Montréal, Mémoire d\u2019encrier, 2019, 144 pages Mario Cyr L\u2019aventurier des glaces Montréal, Les Éditions Cardinal, 2018, 268 pages anne-Marie saint-Cerny Mégantic.Une tragédie annoncée Montréal, Écosociété, 2018, 344 pages DaViD BÉlanger et tHoMas Carrier-laFleur Il s\u2019est écarté.Enquête sur la mort de François Paradis Montréal, Éditions Nota Bene, Collection grise, 2019, 226 pages gÉralD gauDet Écrire, aimer, penser.Entretiens sur l\u2019essai et la création littéraire Montréal, Éditions Nota Bene, Collection grise, 2019, 270 pages Denyse Baillargeon Repenser la nation.L\u2019histoire du suffrage féminin au Québec Montréal, Éditions du Remue-ménage, 2019, 238 pages MatHieu Bureau Meunier Wake up mes bons amis ! La représentation de la nation dans le cinéma de Pierre Perrault, 1961-1971 Québec, Éditions du Septentrion, 2019, 172 pages Étienne Beaulieu La pomme et l\u2019étoile Montréal, Les Éditions Varia, 2019, 200 pages 150 L\u2019Action nationale \u2013 Mai 2019 PasCale DuFour et lorraine guay Qui sommes-nous pour être découragées ?Conversation militante Montréal, Écosociété, 2019, 256 pages osire glaCier (HaDouCHe) Femmes, Islam et Occident Lachine, Éditions de la Pleine Lune, Collection Regards solidaires, 2018, 160 pages osire glaCier (HaDouCHe) Le Sexe nié.Féminité, masculinité et sexualité au Maroc et à Hollywood Lachine, Éditions de la Pleine Lune, Collection Regards solidaires, 2019, 280 pages louis FaVreau et luCie FrÉCHette Solidarité internationale.Écologie, économie et finance solidaire Québec, Presses de l\u2019Université du Québec, 2019, 200 pages DoMiniQue leBel L\u2019Entre-deux-mondes.Journal 2016-2018 Montréal, Les éditions du Boréal, 2019, 456 pages norManD Baillargeon L\u2019esprit en marche.Pour approfondir le quotidien Montréal, Éditions Poètes de brousse, Collection Essai libre, 2019, 256 pages tHierry nootens Genre, patrimoine et droit civil.Les femmes mariées de la bourgeoisie québécoise en procès, 1900-1930 Montréal, McGill-Queen\u2019s University Press, 2019, 280 pages aleXanDre DuMas L\u2019Église et la politique québécoise : de Taschereau à Duplessis Montréal, McGill-Queen\u2019s University Press, 2019, 338 pages 151 L\u2019Action nationale \u2013 Mai 2019 JaCQues Houle Disparaître ?Afflux migratoires et avenir du Québec Montréal, Éditions Liber, 2019, 144 pages Marie-Claire Blais À l\u2019intérieur de la menace Montréal, Les Presses de l\u2019Université de Montréal, Collection Prix de la revue Études françaises, 2019, 136 pages DoMiniQue Payette Les brutes et la punaise.Les radios de Québec, la liberté d\u2019expression et le commerce des injures Montréal, Lux Éditeur, 2019, 152 pages Votre date d\u2019échéance est indiquée sur votre feuillet d\u2019adressage Prévenez le coût ! Vous pouvez payer votre abonnement \u2022 par la poste (chèque et cartes de crédit*) ; L\u2019Action nationale 82, rue Sherbrooke Ouest Montréal (Québec) H2X 1X3 \u2022 par téléphone (cartes de crédit*) ; 514 845-8533 ou 1 866 845-8533 \u2022 par la boutique internet** action-nationale.qc.ca Paiement direct avec votre avis de renouvellement Vous pouvez maintenant inscrire la Ligue d\u2019action nationale parmi vos fournisseurs dans votre compte chez Desjardins et les autres institutions participantes.Votre avis de renouvellement indique votre numéro d\u2019abonné vous permettant de vous identifier et de payer directement votre abonnement au guichet ou par internet.Chaque abonné est important pour nous.* VISA et MASTERCARD acceptées ** VISA, MASTERCARD ou de votre compte PAYPAL poy ~ Rak J ny agg il apr _\u2014_- tla Fi | ek TY ve \u20142 Ep b.A ta 15% \u2014 + DE J ml 2 T4 ; 5 Fr Tr a + EP 3 Gig 26-ans = iy + x -\u2014 a, me à revues # T culfurelles: = Ÿ québécôises | 13 Cis ha } x.be bP +.> Fal Je _ ARTS VISUELS CINÉMA CRÉATION LITTÉRAIRE =m 4 ut \u201c CULTURE ET SOCIÉTÉ HISTOIRE ET PATRIMOINE CÉTTÉRATURE = = 4 THÉÂTRE | ET 7 MUSIQUE.THÉORIES ET ANALYSES | x Æ - 6 .= => f AT n° A 4?oe) Ger ye a EL : Th a = mm lim, rere at, = A =.alin + ==} LE - I ak ®-: TE uae LRA = ri +=\" vs = Ent LA = PET m8 Vk TE = : »- 5 ile vi Lg! x 5 + yy $ ce + MF Se È co Aan x 2 a A 5 on Pi « + = Tal a + tT =, se or A wre Fv a.\u2018ceapliqirs A dir Pui + ; ; .hy or a, eva! TE vx ~~ ny a æ gd, PE an Lie AFF = \u201d | % = - i?a a ve 5: RÉ LE Rr ee, alu} Pon a Li ie - -\u201cw sha lo : by = SE È ê; Ne SEC - \u201c?2 ; $=; - % I ix A yes ¥ ex + * 2 ASP FL Mog \"À 6 = = AF rr = pi 1 ~ Wp - \u2014 \u2014\u2014\u2014\u2014\u2014 ee w\u2014a = -5 a+ w 7 ey ar, ra Ae =r Zig SODEP.AC.CA at + ; ov mah py aad SA AE Fa es ol ~~ pda L\u2019Action nAtionALe en héritAge Legs et dons planifiés Les dons planifiés constituent un apport essentiel pour un organisme comme la Ligue d\u2019action nationale ; tous les dons qu\u2019elle reçoit sont d\u2019une grande importance puisqu\u2019ils permettent d\u2019offrir à nos abonnés une revue de qualité, et ce, sans s\u2019éloigner, même avec près d\u2019un siècle d\u2019existence, de sa mission.Qu\u2019est-ce qu\u2019un don planifié ?Les dons immédiats, ceux qui sont mis à la disposition de la Ligue d\u2019Action nationale dès qu\u2019ils sont faits et les dons différés, dons destinés à être remis à la Ligue d\u2019Action nationale à une date ultérieure (ex.: dons testamentaires, d\u2019assurance-vie, fiducie testamentaire, etc.) Vous avez peut-être une police d\u2019assurance-vie de quelques milliers de dollars que vous avez souscrite il y a plusieurs décennies et qui pourrait être cédée à L\u2019Action nationale sous forme de don planifié et contribuer ainsi à la pérennité de la revue.Les dons planifiés font partie intégrante de la planification financière et successorale.Ils peuvent prendre diverses formes, et l\u2019avis d\u2019un planificateur financier professionnel pourra vous aider à choisir l\u2019option la plus avantageuse pour vous.Si dans votre testament vous nommez la Ligue d\u2019Action nationale comme bénéficiaire, faites-le-nous savoir afin que nous puissions vous manifester notre reconnaissance.Si vous désirez effectuer un don planifié à la Ligue, nous pourrons vous remettre un reçu pour dons.Contactez-nous si vous avez besoin des conseils du planificateur financier professionnel de la Ligue d\u2019Action nationale.Ligue d\u2019Action nationale \u2013 Programme de dons planifiés a/s de Jacques Martin 82, rue Sherbrooke Ouest Montréal (Québec) H2X 1X3 819 397-4920 gfb@tlb.sympatico.ca MeMbres bâtisseurs de 5000 $ à 24 999 $ Dominique Bédard \u2020 Bernard Lamarre \u2020 Bernard Landry \u2020 Isabelle Laporte Bryan L\u2019Archevêque Jacques C.Martin Paul Mainville \u2020 Pierre Karl Péladeau Cécile Vanier \u2020 MeMbre grAnd bâtisseur de 25 000 $ à 49 999 $ Hector Roy \u2020 tAbLeAu d\u2019honneur des donAteurs et LégAtAires de LA Ligue d\u2019Action nAtionALe Plusieurs personnes nous ont laissé des legs ou des dons qui permettent d\u2019assurer la pérennité de la revue L\u2019Action nationale depuis maintenant 100 ans.C\u2019est la Fondation Esdras-Minville qui gère le patrimoine dédié à la revue, mais pour l\u2019obtention d\u2019un reçu pour fins fiscales, il faut libeller les dons et les legs à la Ligue d\u2019action nationale.Nous exprimons notre gratitude à nos généreux mécènes par une mention à perpétuité à ce tableau d\u2019honneur qui fait état du cumul des dons et des legs.MeMbres bâtisseurs éMérites plus de 50 000 $ François Beaudoin Gaston Beaudry \u2020 André Véronneau Fernand Allard Patrick Allen \u2020 François-Albert Angers \u2020 Gaston-A.Archambault \u2020 Jean-Paul Auclair \u2020 Jacques Baillargeon Paul Banville Yvan Bédard \u2020 Jacqueline Claire Binette Henri Blanc Charles Eugène Blier Gilles Blondeau Charles Eugène Blier David Boardman Yvon Boudreau Gaétan Breault Marcelle Brisson Henri Brun Paul Carrier Jean-Paul Champagne Jean-Charles Claveau Roch Cloutier Robert Comeau George Coulombe Louis-J.Coulombe Fernand Couturier Gérard Deguire Benoit Dubreuil André Dubuc Bob Dufour Yves Duhaime Marcel Fafard Nicole Forest Raymond Gagnier Léopold Gagnon Romain Gaudreault André Gaulin Henri-F.Gautrin \u2020 Claude Ghanimé Paul Grenier \u2020 Michel Grimard Yvan Hardy Germain Jutras Georges Lacroix Raymond Laflamme Lucie Lafortune \u2020 Anna Lagacé-Normand \u2020 Gisèle Lapointe Roger Lapointe Gérald Larose Denis Lazure \u2020 Jacques Libersan Clément Martel Yvon Martineau \u2020 Roger Masson Monique Michaud Daniel Miroux Louis Morache Rosaire Morin \u2020 Gilbert Paquette Jacques Parizeau \u2020 Hubert Payne Claude Pilote Fernand Potvin Alain Prévost Arthur Prévost \u2020 Antoine Raspa Ghislaine Raymond-Roy René Ricard René Richard \u2020 Dominique Richard \u2020 Jacques Rivest Jean-Denis Robillard Louis Roquet Pierre-Paul Sénéchal Denise Simoneau Michel Taillefer Claudette Thériault Serge Therrien Marcel Trottier \u2020 Réal Trudel Denis Vaugeois Claude-P.Vigeant Marcelle Viger Madeleine Voora cLub des 100 Associés 1000 $ à 1499 $ MeMbres bienfAiteurs 1500 $ à 4999 $ Gabriel Arsenault Robert Ascah André Baillargeon Jean-François Barbe Luc Bertrand Antoinette Brassard Jacques Cardinal Charles Castonguay Normand Cossette Bernard Courteau Guy Cormier Richard Côté Harold Dumoulin Lucia Ferretti Leopold Gagnon Yvon Groulx Marcel Henry Benoît Houde Gérard N Houle Marcel et Hélène Jacob Henri Joli-Cœur Marc Labelle Isabelle Lamarche Isabelle Le Breton Maurice Leboeuf Richard Leclerc Laurent Mailhot Pauline Marois Cécile Martin Marcel Masse \u2020 Michel Moisan Estelle Monette \u2020 Lucie Monette Réjean Néron Reginald O\u2019Donnell Gilles Pelletier \u2020 Réal Pilon Richard Rainville Ivan Roy Paul-Émile Roy \u2020 Ginette Simard Rita Tardif Robert G.Tessier \u2020 André Watier Liberté d\u2019expression L\u2019Action nationale ouvre ses pages à tous ceux et à toutes celles que la question nationale intéresse.Respectueuse de la liberté d\u2019expression, elle admet les différences qui ne compromettent pas l\u2019avenir de la nation.La rédaction assume la responsabilité de tous les titres d\u2019articles, mais les auteurs restent responsables du contenu de leurs textes.Rédaction Un article soumis sans entente préalable peut varier de 1500 à 3000 mots alors que le compte rendu d\u2019un livre 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Mathieu Bock-Côté Nicolas Bourdon Robert Comeau Myriam D\u2019 Arcy Catherine Fournier Jacques C.Martin Martine Ouellet Gilbert Paquette Danic Parenteau Guillaume Rousseau Patrick Sabourin Pierre Serré Gilles Toupin Membres honoraires Christiane Bérubé, Nicole Boudreau, Guy Bouthillier, Jacques Brousseau, Hélène Chénier, Lucia Ferretti, Yvon Groulx, Léo Jacques, Delmas Lévesque, Yves Michaud, Pierre Noreau, Roméo Paquette, Hélène Pelletier-Baillargeon Membres émérites René Blanchard, Jean-Charles Claveau, Henri Laberge, Jacques-Yvan Morin, Paul-Émile Roy \u2020 Mission La Ligue d\u2019action nationale est l\u2019éditrice de la revue L\u2019Action nationale.Sa mission est d\u2019être un carrefour souverainiste où se débattent les aspirations de la nation québécoise comme collectivité de langue française suivant une tradition de réflexion critique, d\u2019indépendance et d\u2019engagement, à partir des situations d\u2019actualité qui renvoient aux enjeux fondamentaux de notre avenir collectif. Tarifs 2019 (taxes et expédition comprises) L\u2019Action nationale 82, rue Sherbrooke Ouest Montréal (Québec) H2X 1X3 Téléphone : 514 845-8533 sans frais, 1 866 845-8533 Pour nous joindre par courriel revue@action-nationale.qc.ca www.actionnationale.quebec ISSN-0001-7469 Dépôt légal : Bibliothèque nationale du Québec Périodicité : 10 numéros par an L\u2019Action nationale est membre de la SODEP www.sodep.qc.ca Paiement par chèque ou carte de crédit VISA ou MASTERCARD \u2022 paiement internet sécurisé dans notre site \u2022 par la poste \u2022 par téléphone Paiement de votre compte bancaire (renouvellement d\u2019abonnement) \u2022 chez Desjardins et dans les institutions financières participantes Version numérique 1 an 2 ans 10 numéros 20 numéros Abonnement 85 $ 145 $ (73,93 $ + taxes) (126,11 $ + taxes) Abonnement de soutien 185 $ 300 $ Étudiant 50 $ 85 $ (43,49 $ + taxes) (73,93 $ + taxes) Institution 145 $ 240 $ ((126,11 $ + taxes (208,74 $ + taxes) Autres pays 150 $ 275 $ Abonnement PDF 60 $ 100 $ (52,18 $ + taxes) (86,97 $ + taxes) TVQ 1012563392 TQ0002 TPS 11901 9545 "]
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