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Titre :
Possibles
Éditeur :
  • Montréal, Québec :Revue Possibles,1976-
Contenu spécifique :
Vol. 39, no 2, automne 2015
Genre spécifique :
  • Revues
Fréquence :
quatre fois par année
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Possibles, 2015, Collections de BAnQ.

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[" POSSIBLES VOLUME 39, NUMÉRO 2.AUTOMNE 2015 Pétrole.et après DÉPARTEMENT DE SCIENCE POLITIQUE, attn : Dominique Caouette, Pav.Lionel Groulx, Université de Montréal C.P.6128, Succursale Centre-ville, Montréal (Québec), H3C 3J7 SITE WEB : www.redtac.org/possibles RESPONSABLE DU NUMÉRO Gabriel Gagnon COMITÉ DE RÉDACTION Christine Archambault, Stéfanie Bergeron, Dominique Caouette, Gabriel Gagnon, Nadine Jammal, Maud Emmanuelle Labesse, Ève Marie Langevin, Claire Lengaigne, Anatoly Orlovsky, Jean-Claude Roc, Maïka Sondarjee et André Thibault.COORDINATION Dominique Caouette RESPONSABLES DE LA SECTION POÉSIE/CRÉATION Anatoly Orlovsky et Ève Marie Langevin RESPONSABLE DE LA SECTION DOCUMENTS Gabriel Gagnon RESPONSABLE DE LA PRODUCTION Maïka Sondarjee CONCEPTION GRAPHIQUE Stéfanie Bergeron CORRECTION ET REVISION Gabriel Gagnon, Christine Archambault, Maud Emmanuelle Labesse, Marie Nicole L\u2019Heureux, Frederic Lemire, Anatoly Orlovsky MEMBRES FONDATEURS Gabriel Gagnon, Roland Giguère, Gérald Godin, Gilles Hénault, Gaston Miron, Marcel Rioux La revue Possibles est membre de la SODEP et ses articles sont répertoriés dans Repères.Les textes présentés à la revue ne sont pas retournés.imPression : Le Caïus du livre Ce numéro : 15$ La revue ne perçoit pas la TPS ni la TVQ.DéPôt légal Bibliothèque nationale du Québec : D775 027 DéPôt légal Bibliothèque nationale du Canada : ISSN : 0707-7139 © 2015 Revue Possibles, Montréal POSSIBLES POSSIBLES, AUTOMNE 2015 3 TABLE DES MATIÈRES ÉDITORIAL Le pétrole.et après.6 Gabriel Gagnon SECTION I: LES ENJEUX ACTUELS Souvenirs du leuve.10 Monique Durand Enjeux pour la prochaine politique énergétique du Québec.16 Normand Mousseau Sciences, Économie et Mobilisation contre le pétrole bitumineux.33 Patrick Bonin SECTION II: DEUX COMMUNAUTÉS EN DANGER.Anticosti.Îles-de-la-Madeleine.La chasse au pétrole extrême.Contre le saccage de l\u2019environnement.46 Paul Beaucage Les représentations de la nature.58 Geneviève Brisson Une démocratie citoyenne.74 Anne-Isabelle Cuvillier Quel Avenir pour Anticosti?Pétrole ou Tourisme et Forêt.100 Gaétan Laprise («Alex») 4 TABLE DES MATIÈRES Îles-de-la-Madeleine.La pêche vaut mieux que Old Harry.115 Annie Landry SECTION III: APRÈS LE PÉTROLE Manifeste pour un plan global.128 Collectif L\u2019après-pétrole: oui, au plus tôt !.134 Serge Mongeau La décroissance soutenable comme sortie du capitalisme.138 Yves-Marie Abraham SECTION IV: DOCUMENTS L\u2019innovation sociale : Quête du Graal, épopée don quichotienne ou utopie réaliste ?.154 Jean-Marc Fontan SECTION V: POÉSIE/CRÉATION Coûte chair.169 Catrine Godin La Souffrance est là pour me dire que je suis toujours vivant.171 Éric Roger À Cancun.172 Charles Dionne Énergie sombre.173 Mona B. POSSIBLES, AUTOMNE 2015 5 La chorale du peuple: O Oil Sands / Les Sables Bitumineux.174 Paroles : Dan Parker La recette du gaz des schiste.176 Paroles : Alain Mignault, Myriam V., Clément Courte et Dan Parker Medley pour la Terre.180 Paroles : Myriam V.et Dan Parker Vers la Source.182 Camille Caron Belzile 6 ÉDITORIAL Éditorial Le pétrole.et après Par Gabriel Gagnon L\u2019énorme manifestation pour la défense de la nature organisée par Dominic Champagne dans le cadre du «printemps érable» de 2012 et la lutte gagnante pour la défense des bélugas, menacés par le projet de faire de Cacouna le point de départ du transfert par bateaux du pétrole bitumineux venu de l\u2019Alberta, m\u2019ont incité à proposer à notre revue la préparation d\u2019un numéro sur « le pétrole.et après », dont la sortie coïnciderait avec les élections du 19 octobre.Même s\u2019il existe déjà de nombreuses formes d\u2019opposition au passage par le Québec du pétrole albertain, comme le montrent les quarante auteurs venus d\u2019horizons divers réunis par les Éditions Somme Toute le printemps dernier («Sortir le Québec du pétrole».Somme Toute, 2015) ces initiatives demeurent pour le moment dispersées, n\u2019ayant pas encore réussi à converger dans un vaste mouvement social.Nous pensions que les prochaines élections, en plus de nous débarrasser du dangereux Stephen Harper, permettraient à un NPD au pouvoir d\u2019offrir de nouvelles perspectives à l\u2019Alberta, au Québec et au Canada pour enrayer l\u2019implantation déinitive de l\u2019industrie pétrolière chez nous.C\u2019est ce que, forts cette fois de l\u2019appui majoritaire des Québécois, auraient pu faire ces grands leaders que j\u2019ai eu la chance de côtoyer, Tommy Douglas, David Lewis, Robert Cliche et Jack Layton.Malheureusement, Thomas Mulclair, propulsé inopinément à la tête du parti à la suite du décès de Layton, malgré un tempérament combatif qui lui a permis un succès certain lors des débats à la Chambre des Communes, ne semble proposer aucun programme cohérent et progressiste au sujet de l\u2019industrie pétrolière canadienne.Se contenter de suggérer un meilleur contrôle du transport chez nous du pétrole albertain n\u2019est une solution ni sufisante ni vraiment écologique.Le nouveau gouvernement albertain a hérité d\u2019une «patate chaude» dont il ne sait pas vraiment que faire.Comme l\u2019a suggéré une des candidates ontariennes POSSIBLES, AUTOMNE 2015 7 du NPD, Linda McQuaig, il serait temps de proiter de la baisse considérable du prix du pétrole bitumineux, rendant peu rentable son extraction, pour proposer à l\u2019Alberta une nouvelle forme de péréquation rendant possible l\u2019arrêt puis la diminution graduelle de l\u2019exploitation de ce pétrole si polluant.Soyons logiques: tant qu\u2019elles continueront à le sortir du sol les compagnies qui l\u2019extraient tenteront par tous les moyens, plus ou moins occultes, de le faire passer chez nous, bloquées qu\u2019elles sont à l\u2019Ouest et au Sud grâce aux Autochtones de la Colombie-Britannique et au veto d\u2019Obama.Si on parcourt le beau livre de Naomi Klein, à la fois enquête rigoureuse et témoignage émouvant (« Tout peut changer .» Lux, Actes Sud.2015) complété par son dialogue avec l\u2019écrivaine Nancy Huston, albertaine de naissance qui a décrit récemment dans le Devoir les horreurs de Fort McMurray, capitale de l\u2019industrie pétrolière (« BRUT ».Lux.2015) on demeure convaincu que ce pétrole le plus polluant au monde n\u2019aurait jamais dû sortir de terre et que son élimination graduelle permettrait au Canada de retrouver son rang parmi les pays soucieux d\u2019assurer l\u2019avenir de la planète.XXX En publiant ce numéro, qui devrait être accompagné d\u2019un mini-colloque, nous voulons à la fois participer aux débats sur le pétrole suscités par les élections fédérales et, quels qu\u2019en soient les résultats, ouvrir de nouvelles perspectives pour la période qui suivra.Nous avons d\u2019abord demandé à l\u2019écrivaine Monique Durand, dont on a pu lire cet été dans le Devoir les merveilleux textes sur la lumière, de nous parler de ce leuve qu\u2019elle sillonne depuis si longtemps et qui fait aujourd\u2019hui l\u2019objet de toutes les convoitises des rapaces qui dirigent l\u2019industrie pétrolière.Normand Mousseau, professeur de physique, co-président de la «Commission sur les enjeux énergétiques du Québec» dont le rapport n\u2019a pas été publié par le Gouvernement, nous indique les voies à suivre pour élaborer une politique cohérente dans un contexte ou nous devrons pour la survie de la planète utiliser de moins en moins de pétrole en nous attaquant d\u2019abord à sa présence prépondérante dans le secteur des transports. 8 ÉDITORIAL Patrick Bonin, de Greenpeace, éclaire les différentes facettes de la mobilisation constante et souvent eficace des Québécois contre les géants de l\u2019industrie pétrolière dont les lobbyistes ne cessent de nous harceler.Au Québec, où nous disposons déjà amplement de pétrole, le gouvernement Couillard semble appuyer les projets inutiles et dangereux de petites compagnies d\u2019ici, en particulier à l\u2019île d\u2019Anticosti et aux Îles-de-la-Madeleine.Nous avons voulu mieux faire connaître les inquiétudes, les résistances et les projets d\u2019avenir de ces communautés menacées qui sont des joyaux du Québec, tant par la richesse de leurs paysages que par la détermination de leurs populations.La critique par Paul Beaucage de l\u2019excellent ilm de Dominic Champagne sur Anticosti, les analyses de Genevieve Brisson sur les représentations de la nature et d\u2019Isabelle Cuvillier sur la démocratie citoyenne, les témoignages de militants, Gaétan Laprise de Port-Menier et l\u2019infatigable Annie Landry de Gros-Cap, nous font mieux apprécier la richesse de ces sociétés dont l\u2019équilibre naturel et social est menacé par l\u2019inaction des gouvernements.Possibles a toujours cherché à imaginer les voies d\u2019une société différente qui ne serait plus régie par les dictats du capitalisme mondial mais par ce nouvel imaginaire souhaité par notre ami Cornelius Castoriadis.Le « Manifeste pour un élan global » proposé par Dominic Champagne, l\u2019appel insistant du militant des premiers jours, Serge Mongeau, le souci d\u2019Yves-Marie Abraham d\u2019implanter chez nous, à partir de HEC où il enseigne, l\u2019idéologie de la décroissance qu\u2019il expose ici, viennent compléter ce numéro.Déjà, comme le souhaite Naomi Klein, plusieurs micro-sociétés communautaires s\u2019organisent au Québec.La commune agricole de Cap- au-Renard en Gaspésie, l\u2019 « Auberge de la grève » à Rivière-Trois-Pistoles, animée par Michael Rioux et Alyssa Symons-Bélanger, en sont des exemples probants.En nous intéressant à ces expériences et au vaste mouvement social progressiste et écologiste en formation, nous espérons participer à une grande coalition où savants, écrivains, et militants progressistes de toutes tendances contribueront à faire du Québec une société solidaire, sans pétrole, où nous pourrons continuer à bâtir, à écrire, à rêver et à espérer. SECTION I Les enjeux actuels 10 SECTION I, Les enjeux actuels Souvenirs du fleuve Par Monique Durand L\u2019appareil survole les eaux turquoise de la Caraïbe, dans un voile de chaleur.Je pense au bleu encre du Saint-Laurent et à la transparence de sa lumière.Les virgules de terre, jaunes et vertes en leur cœur et ceintes du blanc des vagues que nous survolons, me ramènent aux cayes rocheuses qui gisent comme des visages tournés vers l\u2019azur en face de Mingan, aux caps qui s\u2019étirent, tranchés au sabre, le long de la côte entre Mont-Louis et Gros Morne, et pourquoi celui-là, il y en a tant d\u2019autres, à l\u2019îlot du Pot à l\u2019Eau-de-vie, au large de Tadoussac.Eau de vie, eau d\u2019histoire, eau de nos sources vives, c\u2019est bien de cela dont il s\u2019agit.Je m\u2019ennuie.Je m\u2019ennuie du leuve comme d\u2019un être cher.Un manque ontologique.Il n\u2019est rien qui me ramène davantage à moi-même et à ce pays non- pays, mien, que la pensée du leuve, long squelette de mon être et de mon peuple, dont chaque vertèbre est une rivière lamboyante se jetant dans sa moelle épinière.Le leuve Saint-Laurent « par l\u2019amour des peuples, est comme une artère mythique dans l\u2019imaginaire populaire », dit le géographe de renom et inventeur du mot « nordicité », Louis-Edmond Hamelin, « non pas seulement axe de transport, mais être déinitoire »1.Les eaux du Saint-Laurent ont accompagné toute ma vie depuis ses commencements, même si j\u2019étais une enfant de la ville.Elles n\u2019étaient jamais loin.Au bout du boulevard L\u2019Assomption ou du boulevard Pie IX.C\u2019était le port, où mon père nous emmenait, par tous les temps, voir les immenses cargos rouillés amarrés aux quais le dimanche matin.Quand il avait plu, l\u2019air sentait le poisson mort, odeur à nulle autre pareille qui, depuis, me pourchasse délicieusement, pour moi LE parfum de Montréal, que je reconnaîtrais entre tous et qui chaque fois me met en émoi.Je retournerai au port des décennies plus tard avec Fernand POSSIBLES, AUTOMNE 2015 11 Leduc, le grand peintre des microchromies, dans ce qui était autrefois son Viauville natal, où son père travaillait pour la Vickers.Nous avions longuement devisé en regardant le bouillon des eaux descendant vers Trois-Rivières, Québec, Montmagny, La Malbaie, gigantesque marmite sourdant du fond de la terre et réverbérant la lumière.Il m\u2019avait parlé des « ciels dramatiques » d\u2019ici, trop hauts, trop clairs, trop purs pour être peints, disait-il, lui qui s\u2019était installé en France, au pays des lumières tamisées, des contrées mates de la Seine et de la Loire, plus transposables, pensait-il, sur une toile.Mes premiers souvenirs de leuve remontent au port de Montréal et, un peu plus à l\u2019est, à St-Sulpice, village qui m\u2019apparaissait si lointain où nous passions une partie de nos étés, la campagne profonde, aujourd\u2019hui partie de la grande banlieue montréalaise.C\u2019était les années où les riverains allaient en chaloupe « porter les vidanges au leuve » et voir les détritus dériver sur l\u2019eau comme des petits bateaux sans tête et sans boussole.Ce qui nous apparait aujourd\u2019hui démesuré d\u2019inconscience faisait partie des us de l\u2019époque.Les adultes, là comme ailleurs, fumaient comme des cheminées, prenaient un dernier verre pour la route, mettaient sur leurs peaux des crèmes pour bronzer, autant dire pour brûler vif, et allaient au leuve nous débarrasser des ordures.Puis on entendit parler de polio, confusément lié dans ma tête aux eaux luviales devenues sales et à une image : un rat musqué qui s\u2019approche dangereusement d\u2019une petite cousine assise dans l\u2019eau.Le mot « pollution » retentissait, nouveau et menaçant, à nos oreilles.La première dont j\u2019entendis jamais parler fut celle du leuve.Bientôt, nous ne pûmes plus nous baigner dedans.« Lué ou pollué?Très lué », rigolions-nous.Finies les baignades à Repentigny, Berthier, Sorel, au Lac St-Pierre, à Deschambault, à Gentilly.Tout un peuple privé des eaux douces de son leuve.Quelle punition ce fut pour l\u2019amphibie que j\u2019étais.Mais tout cela, dans mon souvenir d\u2019enfant, reste vague.Vagues.Vagues.De la mer.Les premières à Old Orchard.Celles qui restent imprimées pour toujours.Nous arrivions tard le soir de Montréal.Nous débarquions de la Chevrolet aux ailes dodues, nous 12 SECTION I, Les enjeux actuels précipitions sur la plage.Les crêtes blanches, roulant en rangs serrés, apparaissaient quelques fois sous la lune, cheveux d\u2019ange.La mer, que nous ne pouvions qu\u2019entendre, fracas incomparable, ne pouvions que sentir, odeurs tourmentantes d\u2019iode et d\u2019embruns qui, toute ma vie, me mettront en joie et en gravité, les deux sentiments à la fois, comme me ramenant à moi-même.J\u2019allais retrouver l\u2019air salin, juste à moi, tant que je voulais, inspiré et expiré jusqu\u2019à voir des étoiles et faire exploser ma poitrine, dans une petite maison de la côte, à Ste-Luce sur mer, à l\u2019est de Rimouski.Ma vie de travail et d\u2019adulte consentante commencerait là.Le leuve s\u2019était élargi en même temps que mon existence.Combien ai-je rêvé devant ces couchers de soleil miriiques, rêvé de départs lointains et d\u2019odyssées mystérieuses.Ce qui ne cesse de nous échapper est en même temps ce qui nous ancre.J\u2019avais en vue l\u2019église de Ste-Luce montant la garde sur l\u2019estuaire, et son petit cimetière où les morts ont les pieds dans l\u2019eau.C\u2019est l\u2019un de ces matins fabuleux qui vit naître, je crois, mes premiers mots écrits.Pour essayer de capter, juste un peu, cette beauté avec les yeux du stylo et les mains du papier.Fascinée par l\u2019épée de feu qui me faisait fondre dans sa lave, le capelan qui roulait sous la lune de mai, la silhouette des pêcheurs de coques à marée basse, les glaces mêlées de sable empilées dans les fumaisons de février, leuve dans tous ses états dont j\u2019étais éperdue.Le travail m\u2019entraînera bientôt encore plus à l\u2019est, mais sur l\u2019autre rive, sur la Côte-Nord du Québec.Le même leuve, mais au rivage nord si différent de celui du sud.Deux conigurations paysagères, austère, de pierre, de sable et de climats extrêmes, d\u2019un côté, appalachienne, plus tendre et tempérée, de l\u2019autre, mais aussi deux histoires, deux cultures.Avec, pour navettes entre les deux, le traversier Camille-Marcoux et les petits aéronefs d\u2019Air Satellite, le premier avalant les vagues, le second, les nuages.Ce furent mes années d\u2019eaux et de forêts boréales et ma découverte du Nord.Le plus sauvage de la terre se tenait là, sous mes yeux éblouis. POSSIBLES, AUTOMNE 2015 13 Aujourd\u2019hui encore, la sauvagerie de la Côte-Nord est pour moi la mesure-étalon de toute sauvagerie.Baie Comeau, « ton souvenir en moi luit comme un ostensoir »2, vaste et profonde baie entre les pattes d\u2019ours des montagnes plongeant dans la mer directement, sans apprêts.Le pays où mon père avait commencé une carrière d\u2019enseignant et nous raconta souvent l\u2019anecdote qui lui laissa la vie sauve et projeta la mienne dans la rêverie de l\u2019écriture.Il est des images comme ça, fondatrices.Parti à skis d\u2019une rive de la baie vers l\u2019autre, il fut surpris par une tempête soudaine et un vent déchaîné.Le voilà qui, bientôt, court à perdre haleine sur les glaces qui se issurent à mesure derrière lui, évitant le chaos à chaque glissement de ses maigres planches, homme seul livré à la solitude du continent blanc qui vient de se détacher avec un vent d\u2019est.Il ne voit plus rien.Avançant à tâtons, il retrouve bientôt ses traces, misère!, il tourne en rond.Comment s\u2019en est-il tiré?Vivant.La vie m\u2019a fait renouer récemment avec la Côte-Nord et avec Sept-Îles, encore plus à l\u2019est et plus au nord.Sa baie est un immense fer à cheval dont chaque extrémité se termine par un ouvrage pharaonique.D\u2019un côté, l\u2019ancienne usine de bouletage de l\u2019IOC, rougie du minerai de fer qu\u2019elle a traité pendant des décennies, de l\u2019autre, l\u2019aluminerie Alouette, avec ses trapèzes postmodernes clignotants et ses longues structures comme des fusées de la Nasa.Bientôt, au milieu, il y aura l\u2019apatite, qui composera la plus vaste mine à ciel ouvert en milieu habité au Québec et nous empoisonnera l\u2019ouïe, la vue et les poumons.« Go Go Mine Arnaud », clame la gent préoccupée des « vraies affaires ».Applaudissements.Il faut créer des emplois! Ovation debout devant la baie que n\u2019atteignent pas encore les poussières d\u2019apatite, cela viendra, mine de rien, mine Arnaud.Sept-Îles, ta baie « est triste et belle comme un grand reposoir »3.Heureusement, il y a des femmes et des hommes qui résistent autant qu\u2019ils le peuvent et questionnent sans relâche, même quand la cause est perdue d\u2019avance.Heureusement, il y a la même baie de Sept-Îles, étale et fabuleuse par les matins de recommencement du monde où, dans le soleil qui monte, 14 SECTION I, Les enjeux actuels « perce l\u2019œil rouge de cet oiseau, mon cœur »4.On oublie le reste.Il faut, pour vivre, quelques plages d\u2019écumes et quelques plages d\u2019oubli.Heureusement, il y a l\u2019île aux Perroquets, plus à l\u2019est, gros caillou calcaire inaugurant le collier des îles Mingan tel un immense gâteau de noces.C\u2019est là que Mary Collins et Robert Kavanagh s\u2019installent en juillet 1950, nouveaux mariés.Je vois les larmes de Mary enamourée, se demandant de quoi sera faite sa vie avec son beau geôlier, isolée sur ce paquebot de pierre livré à la fureur des éléments et dépendante de tout.Et l\u2019on se dit que cette vie-là, sur l\u2019Ile aux Perroquets, ne remonte pas au père Adam ni au Moyen-Âge.Et l\u2019on se dit que nous venons, tous et toutes, autant que nous soyons, de cette misère lumineuse au milieu des tempêtes et de la grâce marine.De ces victoires et de ces défaites au long des jours traversés de fêtes et de dépressions.De cette liberté sauvage qui était en même temps une prison de vent et de glace.Heureusement, il y a l\u2019île Quarry, en face de Havre St-Pierre, et ses monolithes en strates sculptées par les millions d\u2019années, où poussent les campanules bleues et les iris comme des petits vices cachés.Et l\u2019île Greenly, en face de Blanc Sablon, d\u2019où l\u2019on voit des icebergs, cathédrales lottantes offertes au vent.Et, ouvrant le golfe Saint-Laurent, l\u2019inimaginable Anticosti, notre perle et notre grand cimetière, terre mystérieuse au nom si évocateur, Anticosti, juste le mot est un voyage, ses quatre syllabes, déjà une aventure.Toutes encore vierges, ces îles.Dépêchons-nous d\u2019aller y planter nos pieds et nos yeux.Dépêchons- nous, avant la in du monde.Heureusement, il y a juillet et les mers frigoriiées de Cap-Chat, de Gaspé, de Baie Trinité, de Rivière-au-Tonnerre, où on pénètre lentement, le cœur nous manque, on esquisse deux ou trois pas, on recule, on sort de l\u2019eau, on y revient, on s\u2019insinue jusqu\u2019à l\u2019engourdissement des mollets et des doigts.Là, bien congelé, on entre dans la joie, « saucé » de pied en cap.Un loup marin nous regarde.Une outarde attardée, plus sensée être là en juillet.Des fous de Bassan, des cormorans, des macareux- moine, des istorlets, des petits pingouins volettent dans l\u2019air et dans nos têtes.Le grand héron bleu s\u2019amène, nous labourant la vue de sa POSSIBLES, AUTOMNE 2015 15 majesté.On retient son soufle devant celui d\u2019un petit rorqual constellé de gouttelettes.Les bateaux, les petits et les grands, d\u2019écorce, de bois et de fer, à voile, à moteur, les raiots, les voitures d\u2019eau, les goélettes, les trois-mâts, les remorqueurs, les cargos, les catamarans cabotent sur les siècles et sur nos songes.On tient l\u2019âme du Saint-Laurent entre nos mains glacées, pâte de navires, de noyés, d\u2019oies blanches, de blizzards et de vagues.Puis on revient sur terre.Un rideau de sel sur les yeux, on se réchauffe dans l\u2019air plus chaud que la mer.On voudrait retenir la sensation, se souvenir de tout, que rien ne s\u2019évapore.Ce qui ne cesse de nous échapper est en même temps ce qui nous ancre dans ce pays-non pays, dont la seule certitude est un leuve.Notes 1 La nordicité du Québec.Entretiens avec Louis-Edmond Hamelin, Daniel Chartier et Jean Désy, Presses de l\u2019Université du Québec, 2014 2 Harmonie du soir, poème de Charles Baudelaire 3 Harmonie du soir, poème de Charles Baudelaire 4 La neige, poème d\u2019Anne Hébert 16 SECTION I, Les enjeux actuels Enjeux pour la prochaine politique énergétique du Québec Par Normand Mousseau Le gouvernement du Québec prépare actuellement sa prochaine politique énergétique, 2016-2025, qui devrait être annoncée d\u2019ici la in de cette année.Dans ce contexte, il n\u2019est pas inutile de revenir sur les principaux enjeux de la prochaine politique énergétique que Roger Lanoue et moi-même avions identiiés dans le rapport remis à la Ministre des Ressources Naturelles, Martine Ouellet, il y a un peu plus d\u2019un an, et qui présentait les conclusions de la Commission sur les enjeux énergétiques du Québec, que nous avions eu l\u2019honneur de co- présider de juillet 2013 à janvier 2014.La prochaine politique énergétique devra s\u2019inscrire dans une société dont les déis sont très différents de ceux qu\u2019on entrevoyait, il y a à peine une décennie.Ain d\u2019identiier et de caractériser correctement ces déis et la voie pour les relever, il est essentiel d\u2019établir les faits.Quel est l\u2019état du secteur énergie au Québec, au Canada et dans le monde?Quelles sont les tendances dominantes?Comment le Québec se compare-t-il aux autres États?La collecte de ces informations est une étape essentielle pour le développement d\u2019une politique énergétique rationnelle1.La collection d\u2019information n\u2019est pas sufisante, toutefois.Les données doivent être analysées dans le cadre des grandes orientations qui déinissent les buts recherchés.Que cherche-t-on à accomplir?Quelles sont les priorités?Comment la politique énergétique devra-t-elle 1 Malgré l\u2019importance de données et d\u2019analyses iables, les gouvernements se démunissent systématiquement de leur capacité à cet égard.Ainsi, Québec a cessé de produire un état de l\u2019énergie depuis de nombreuses années.Même chose du côté d\u2019Ottawa, où le gouvernement poursuit une entreprise délibérée d\u2019élimination de la production et de la collecte de données dans l\u2019ensemble des domaines économiques et sociaux, y compris l\u2019énergie.Dans ce contexte, il faut souligner l\u2019effort remarquable de Pierre-Olivier Pineau et de sa Chaire de gestion du secteur de l\u2019énergie à HEC Montréal, qui ont produit, en 2014, la première édition de L\u2019État de l\u2019énergie au Québec, http://energie.hec.ca/wp-content/uploads/2014/12/EEQ2015_FINAL_2015.pdf POSSIBLES, AUTOMNE 2015 17 s\u2019intégrer aux autres dossiers gouvernementaux et sociaux?Quelle est la durée espérée des orientations?Ce travail de préparation exige du temps et des débats.En voulant couper court, on init plutôt par confondre faits et intérêts de groupes d\u2019inluence, orientations et programmes et on se retrouve avec une politique bancale qui, si elle peut satisfaire quelques lobbys puissants, ne répond pas aux besoins de l\u2019ensemble des Québécois.Bien sûr, les mauvaises politiques ne découlent pas toujours d\u2019un manque de temps; on voit régulièrement les gouvernements, après rélexions et débats enrichissants, choisir la voie facile du clientélisme et de la continuité, malgré les failles évidentes des orientations retenues.C\u2019est pourquoi, bien que la prochaine politique énergétique soit annoncée pour l\u2019automne 2015, il est utile de revenir sur les enjeux auxquels le Québec fait face pour son développement, des enjeux qui ne disparaîtront pas, quels que soient les choix du gouvernement actuel.Les objectifs d\u2019une politique énergétique De par le monde, les principaux objectifs des politiques énergétiques visent trois déis: premièrement, assurer la sécurité de l\u2019approvisionnement énergétique; deuxièmement, promouvoir un rapport à l\u2019énergie qui optimise le développement économique; inalement, la plupart des pays développés et de nombreux pays en voie de développement font de la question environnementale, particulièrement la lutte aux changements climatiques, le coeur même de leur politique énergétique.Ces objectifs déinissent les questions qu\u2019on doit poser par rapport aux faits, mais aussi le cadre dans lequel doivent s\u2019inscrire les orientations de la prochaine politique énergétique.État et enjeux de l\u2019approvisionnement En 2011, les Québecois ont consommé 1750 PJ énergie, soit 40 millions de tép ou l\u2019équivalent de 15 litres d\u2019essence par jour par personne2.Cette 2 Données de 2011, en effet.Aussi incroyable que cela puisse paraître, ce sont les données les plus récentes disponibles au Ministère de l\u2019énergie et des ressources naturelles.Il est impossible de piloter une réelle transformation du secteur énergétique sans données.C\u2019est pourtant ce qu\u2019on tente de faire. 18 SECTION I, Les enjeux actuels énergie consommée provient à parts égales de l\u2019électricité (environ 40 %), renouvelable à plus de 99 %, et du pétrole (38 %).Le reste provient du gaz naturel (14 %) et de la biomasse (7 %) \u2014 essentiellement du bois de chauffage et de la biomasse forestière résiduelle utilisée par la grande industrie.Quant au charbon, avec un pour cent de la consommation énergétique totale, sa disponibilité n\u2019est tout simplement pas un enjeu pour le Québec.Au total, 47 % de l\u2019énergie consommée au Québec est d\u2019origine renouvelable, une proportion qui dépasse d\u2019un facteur 2 environ ce qu\u2019on retrouve au Canada dans son ensemble, de même que dans des pays pourtant souvent cités en exemple, tels que l\u2019Allemagne (20 % d\u2019énergies à faible émission de GES, incluant le nucléaire) et le Danemark (27 %).Seule la Norvège égale le Québec en terme de proportion de renouvelable.Les enjeux d\u2019approvisionnement en énergie ont évolué considérablement ces dernières années, tant du côté des hydrocarbures fossiles que de l\u2019électricité.En Amérique du Nord, la technologie de la fracturation hydraulique a bouleversé le secteur du gaz naturel, transformant une pénurie annoncée en une situation d\u2019abondance qui devrait se poursuivre encore plusieurs décennies.Côté pétrole, l\u2019Amérique du Nord a également vécu une transformation majeure avec le développement accéléré des sables bitumineux ainsi que l\u2019exploitation, toujours grâce à la fracturation hydraulique, du pétrole de roches étanches dans la structure géologique de Bakken, qui couvre le Dakota du Nord ainsi que le sud de l\u2019Alberta, de la Saskatchewan et du Manitoba.Cette production provient d\u2019une région piégée au coeur du continent.Elle peine à trouver une voie d\u2019accès vers les grands marchés consommateurs, sur le continent ou dans le reste du monde, ce qui fait pression sur les prix et force la multiplication de projets de transport.C\u2019est dans ce contexte qu\u2019on assiste au renversement de la ligne 9B d\u2019Enbridge, qui apportera du pétrole léger de l\u2019Ouest du pays aux rafineries du Québec, et au dépôt d\u2019un projet de nouvel oléoduc, Énergie Est par TransCanada, qui devrait traverser le Québec pour apporter le pétrole des sables bitumineux vers le port d\u2019Irving au Nouveau-Brunswick.Ces infrastructures de transport de pétrole devraient assurer des voies nouvelles d\u2019approvisionnement POSSIBLES, AUTOMNE 2015 19 pour le Québec, qui s\u2019ajoutent à l\u2019accès historique au pétrole de la mer du Nord, du Moyen-Orient et de l\u2019Afrique.S\u2019il ne fait aucun doute que le Québec continuera de payer son pétrole au prix du marché mondial, les nouvelles infrastructures assureront au Québec un approvisionnement plus que sufisant en pétrole et en gaz naturel à un prix au moins équivalent à celui du marché mondial, dans le cas du pétrole, et à celui du marché nord-américain, dans le cas du gaz naturel.Ils permettront également à ses rafineries, Valero, à Lévis, et Suncor, à Montréal- Est, de continuer de s\u2019approvisionner aux meilleurs tarifs possibles, préservant, pour le moment du moins, les activités économiques qui y sont associées.Côté électricité et biomasse, l\u2019essentiel de l\u2019approvisionnement provient de sources renouvelables situées au Québec, avec l\u2019exception notable de l\u2019électricité provenant des Chutes Churchill au Labrador et qui fait l\u2019objet d\u2019un contrat à long terme venant à échéance en 2041.Malgré une relative stagnation de la demande depuis 2002 du côté de l\u2019électricité, les approvisionnements ont continué à s\u2019ajouter, si bien que le Québec exporte de l\u2019ordre de 30 TWh ces dernières années, près de 15 % de l\u2019électricité qu\u2019il consomme, une quantité qui continuera d\u2019augmenter au cours des prochaines années, avec l\u2019arrivée de plusieurs approvisionnements prévus ou en construction.Des marchés fort différents La question de l\u2019approvisionnement ne s\u2019arrête pas à la simple disponibilité.La structure des divers marchés affecte également les enjeux auxquels le Québec fait face.Or, le pétrole, le gaz, l\u2019électricité et la biomasse occupent des marchés forts différents.Dans le cas du pétrole, le marché est mondial.Le Québec peut acheter son pétrole de n\u2019importe quel vendeur sur la planète et paiera, à peu de choses près, le même prix, quelle que soit son origine3.Le marché du gaz naturel, de son côté, est nord-américain.Le prix payé 3 En autant, bien sûr, que le pétrole ait accès au marché mondial.C\u2019est la contrainte d\u2019accès qui a fait chuter le cours du pétrole de l\u2019Alberta par rapport au Brent, par exemple, ces dernières années. 20 SECTION I, Les enjeux actuels par le consommateur québécois pour la molécule de gaz naturel est donc le même que celui payé par le consommateur au Texas.Toutefois, comme le coût du transport du gaz naturel est considérablement plus élevé que celui du pétrole, il entre aussi de manière plus visible dans le prix payé par le consommateur.Le Québec, qui importe l\u2019entièreté de son gaz naturel, doit donc payer une part plus importante pour le transport que l\u2019État producteur, une différence qui représente 2 $/GJ, environ 60 % du prix de la molécule, ces jours-ci4.Malgré un réseau reliant l\u2019ensemble de l\u2019Amérique du Nord, le marché de l\u2019électricité est essentiellement régional pour des raisons de congestion de réseau et de coût du transport.Pour vendre son électricité à Chicago, HQ devra payer l\u2019utilisation du réseau de l\u2019Ontario, du Michigan et d\u2019une partie de l\u2019Illinois, par exemple, augmentant ses coûts et diminuant sa compétitivité.Même en ne considérant que les marchés adjacents, les capacités limitées de transmission aux frontières du Québec font que le marché de l\u2019électricité est fortement bridé, les lignes étant saturées aux heures de grande demande, ce qui en fait un mélange de marché local et régional, avec un prix sous-optimal à l\u2019exportation.Le marché de la biomasse forestière résiduelle utilisée par l\u2019industrie et du bois de chauffage, allant principalement au secteur résidentiel, est, de son côté, très local à cause de sa faible densité d\u2019énergie, même si une certaine proportion de la biomasse est exportée sous forme de granules.En compétition, principalement, avec le mazout et l\u2019électricité, il s\u2019intègre donc, malgré tout, dans le marché, beaucoup plus large, des sources de chaleur.Avec un accès assuré au pétrole, au gaz naturel et à la biomasse et d\u2019importants surplus d\u2019électricité, l\u2019enjeu de l\u2019approvisionnement, généralement central dans la préparation des politiques énergétiques, disparaît donc, à tout le moins pour la prochaine décennie.Cette 4 L\u2019impact du transport reste tout de même mineur: le prix de la molécule de gaz, qui est à un creux historique, incluant le transport jusqu\u2019au Québec, ne représente que le tiers du coût total pour le consommateur.(Voir: Éléments de la facture.Taux au 1er janvier 2015, zone sud, Gaz Métro. POSSIBLES, AUTOMNE 2015 21 situation est, en bonne partie, propre au Québec.Ainsi, l\u2019Ontario doit décider de ce qu\u2019elle fera avec son industrie nucléaire alors que la sécurité d\u2019approvisionnement en gaz naturel en Europe est mise à mal par le conlit entre l\u2019Ukraine et la Russie.Plus que presque partout ailleurs, les deux autres enjeux traditionnels, l\u2019aspect économique et la lutte aux changements climatiques, s\u2019imposent au Québec comme les principaux objectifs de la prochaine politique énergétique.Énergie et développement économique Puisque l\u2019accès à l\u2019énergie ne pose pas de problème immédiat, ni même à moyen terme, l\u2019aspect du levier économique devrait prendre, avec la lutte aux changements climatiques, l\u2019avant-plan de la préparation de la prochaine politique énergétique.Or, il n\u2019en est rien.Depuis près de 50 ans, le Québec perçoit le développement économique dans le secteur énergie principalement via l\u2019expansion de ses capacités de production électrique adoptant, bien avant qu\u2019il ne soit rendu populaire par le ilm «Fields of dreams», le motto «produisez et ils consommeront».Un motto qui, il faut le reconnaître, lui a déjà réussi.À plusieurs reprises dans le passé, lors de la mise en opération de grandes centrales hydroélectriques, le Québec s\u2019est retrouvé avec d\u2019importants surplus qu\u2019il a su utiliser à l\u2019interne par des transformations de sa structure de consommation d\u2019énergie et des politiques de développement industriel basées sur une électricité à bas prix.Cette vision relativement étroite du développement économique lié à l\u2019énergie, qui néglige 60 % de la consommation d\u2019énergie, persiste aujourd\u2019hui, malgré la rélexion nationale de 1995 qui avait mené au rapport «Pour un Québec eficace».Si le gouvernement de l\u2019époque retint la proposition d\u2019une Régie de l\u2019énergie, le message principal, portant sur une utilisation plus rationnelle de l\u2019énergie, fut mis de côté, laissant en place le modèle traditionnel: construction de barrages dans l\u2019espoir que suive la consommation du Québec.Malgré qu\u2019il ait été renouvelé en 2006 et qu\u2019il semble vouloir survivre à la prochaine politique énergétique, ce modèle est aujourd\u2019hui cassé et mène, inexorablement, à l\u2019appauvrissement du Québec.Les raisons qui expliquent cette brisure sont simples.Lors du premier apport massif d\u2019hydroélectricité au début 22 SECTION I, Les enjeux actuels des années 1980, de grands secteurs énergétiques ont pu être convertis, à faible coût à l\u2019électricité.C\u2019est le cas du chauffage résidentiel, par exemple, qui bénéicia de la crise du pétrole, de subventions à la rénovation et d\u2019un coût d\u2019installation relativement faible pour passer à l\u2019électricité.Grâce à cette transformation, ainsi qu\u2019à l\u2019électriication de nombreux procédés industriels, la consommation totale de pétrole chuta de près de 40 % entre 1979 et 1987, une réduction presque unique au monde! Dans le but d\u2019absorber encore plus d\u2019électricité, dont l\u2019approvisionnement continuait de s\u2019accroître, le Québec se mit aussi en devoir d\u2019attirer des industries consommatrices, telles que les alumineries, grâce, entre autres, à un tarif industriel très compétitif.Ensembles, couplées à l\u2019augmentation de la population, la décroissance systématique du mazout et l\u2019électriication des procédés les plus simples permirent d\u2019assurer une croissance régulière de la consommation d\u2019électricité à l\u2019interne, qui est passée de 148 TWh en 1990 à 185 en 2003, une augmentation de plus de 25 % en 13 ans.Depuis, toutefois, suivant un mouvement observé dans l\u2019ensemble des pays développés, la consommation d\u2019énergie, incluant la consommation d\u2019électricité, stagne.Ainsi, depuis 10 ans, la consommation d\u2019énergie oscille autour de 40 Mtep et, celle de l\u2019électricité, entre 180 et 190 TWh, malgré des prévisions encore très optimistes de croissance de la part d\u2019Hydro- Québec5.Les raisons pour cette stagnation sont faciles à comprendre: la part du mazout dans le chauffage des bâtiments est aujourd\u2019hui très faible, laissant peu de place à la conversion; la consommation d\u2019électricité par ménage décroît légèrement; l\u2019industrie forestière et des pâtes et papiers, grande consommatrice d\u2019électricité, s\u2019effondre et les tarifs d\u2019électricité offerts à la grande industrie ne sont plus compétitifs face à ceux des pays du Golf persique et de certains États américains.Que faire, dans ce cas, avec les surplus d\u2019électricité, obtenus à des coûts croissants, qui s\u2019accumulent?Au début des années 2000, suivant 5 Site internet du Ministère de l\u2019énergie et des ressources naturelles. POSSIBLES, AUTOMNE 2015 23 l\u2019expérience des périodes de surplus précédentes, HQ compte sur le marché américain pour absorber, de manière temporaire ses excédents.Avec l\u2019augmentation du prix du gaz naturel, qui détermine largement le prix de l\u2019électricité sur les marchés nord-américains, et la stagnation de la demande, HQ prévoit alors développer de nouvelles sources d\u2019approvisionnement, dont la Romaine, dans le seul but de bénéicier des tarifs intéressants disponibles au sud de la frontière, comptant, entre autres, sur le déploiement de nouvelles lignes de transport électrique qui relieraient le Québec à Boston et à New York.À compter de 2008, toutefois, la situation change brutalement sur les marchés d\u2019exportation.Alors qu\u2019Hydro-Québec avait su rapidement tirer proit de l\u2019ouverture des marchés au début des années 2000, ses partenaires adoptent des comportements de plus en plus sophistiqués qui diminuent les gains pour Hydro-Québec.Et, alors que l\u2019explosion du gaz de schiste fait chuter le prix de l\u2019électricité, les projets de ligne de transport stagnent, l\u2019opposition du public s\u2019avérant beaucoup plus élevée que prévu.Si bien qu\u2019encore aujourd\u2019hui, personne n\u2019ose annoncer de date pour la mise en service de ces nouvelles voies de transport, et HQ se retrouve à vendre 20 TWh à des tarifs inférieurs au prix des nouveaux approvisionnements, forçant les consommateurs québécois à subventionner, à un coût d\u2019environ 1 milliard $ par année, l\u2019électricité utilisée par les consommateurs des États et provinces limitrophes6.On sent bien, aujourd\u2019hui, les effets d\u2019un marché régional limité par des voies de transport saturées.Dans ces circonstances, persévérer avec le modèle de développement énergétique traditionnel est loin d\u2019être payant pour le Québec.Que faire, alors?La igure 1 montre les divers types d\u2019énergie consommés par secteur énergétique.On le voit, seul le secteur des transports est encore dépendant majoritairement des hydrocarbures fossiles.Ce secteur, qui représente environ le tiers de toute l\u2019énergie consommée au Québec, fonctionne même à plus de 99 % aux hydrocarbures fossiles.6 Voir, pour plus de détails, R.Lanoue et N.Mousseau, Maîtriser notre avenir énergétique.Pour le bénéice économique, environnemental et social de tous, Rapport de la Commission sur les enjeux énergétiques du Québec, Ministère des ressources naturelles du Québec (2014). 24 SECTION I, Les enjeux actuels En proportion, le secteur commercial et institutionnel, de son côté est à 43 % fossile \u2014 essentiellement du gaz naturel et du mazout, tandis que les deux autres grands secteurs se démarquent par une consommation très majoritaire d\u2019énergie renouvelable, laissant relativement peu de place à une électriication plus poussée: le secteur industriel, grâce à un consommation importante d\u2019électricité et de biomasse forestière, est à plus de 73 % renouvelable alors que le secteur résidentiel atteint le sommet de 85 %, une proportion qui continue à croître à mesure qu\u2019on délaisse le mazout.Quelles fonctions pourraient, dans ce cas, absorber les dizaines de TWh qui se sont ajoutés depuis 2008 et qui continuent à s\u2019empiler ?Les options les moins chères, d\u2019un point de vue technique, consisteraient à déplacer le mazout et le gaz naturel dans le chauffage des espaces.Or, l\u2019électricité est, aujourd\u2019hui, signiicativement plus chère que le gaz naturel.Dificile, dans ce cas, de convaincre les consommateurs, résidentiels, commerciaux ou industriels, à changer de source d\u2019énergie, particulièrement alors que le prix de l\u2019électricité augmente, depuis quelques années, plus rapidement que l\u2019inlation, une tendance qui devrait se maintenir au cours des prochaines années.Dificile aussi à défendre alors qu\u2019HQ maintient qu\u2019elle ne répond à la demande de pointe hivernale qu\u2019avec dificulté.Que reste-t-il alors, comme option?Il ne reste donc qu\u2019un seul secteur à électriier: le secteur des transports.Or, contrairement au chauffage, la technologie électrique ici est coûteuse et, dans le cas du transport sur route, pas encore compétitive avec le pétrole.Pire, à cause du gain signiicatif en eficacité énergétique offert par l\u2019électricité, il faudrait électriier une fraction très importante de l\u2019ensemble du secteur des transports pour commencer à gruger de manière notable dans les surplus d\u2019électricité.On le voit, au cours de 35 dernières années, le Québec a accompli un virage électrique presque unique au monde.Le dernier bastion à résister au pétrole, le transport, n\u2019est pas prêt de tomber : la technologie disponible est coûteuse et encore insufisante.Comme on le verra un peu plus loin, effectuer un virage massif et irréléchi aujourd\u2019hui risque de provoquer une sortie importante de capitaux avec, au inal, très peu de retombées pour le Québec. POSSIBLES, AUTOMNE 2015 25 Quel modèle développement économique privilégier, alors, pour le Québec.La réponse, identiiée dans le rapport de la CEÉQ, consiste d\u2019abord à accepter la réalité et à travailler avec celle-ci selon le principe de la maîtrise de l\u2019énergie.Avant d\u2019arriver là, toutefois, il faut s\u2019arrêter à un enjeu qui prend de plus en plus de place dans la rélexion sur l\u2019énergie au niveau mondial: la lutte aux changements climatiques.Les changements climatiques Au Québec, le secteur de l\u2019énergie représente environ 72 % des émissions de gaz à effet de serre (GES)7, une proportion typique qui se situe entre la moyenne mondiale (66 %) et celle de l\u2019ensemble du Canada (80 %).Avec une telle importance, toute cible de réduction des émissions de GES impose des contraintes au secteur de l\u2019énergie.C\u2019est pourquoi la vaste majorité des pays développés et de nombreux pays en voie de développement intègrent leur politique énergétique à celle sur le climat.Cette intégration permet d\u2019assurer la mise en place de politiques cohérentes et d\u2019orienter et d\u2019optimiser les investissements publics et privés dans un cadre uniié.L\u2019intérêt économique et social d\u2019une telle approche est indiscutable.Considérons la situation au Québec.En 2006, le gouvernement Charest a intégré les cibles de Kyoto à la loi québécoise bien que le Québec ne puisse être signataire de cet accord.Dans un premier temps, ces cibles visaient une réduction de 6 % des émissions de GES entre 1990 et 2012.En 2009, le gouvernement a suivi de nombreux pays industrialisés et adopté un nouvel objectif de réduction de 20 % des émissions de GES sur la base de 1990.La mise en place des mécanismes visant à atteindre ces cibles s\u2019est faite à l\u2019extérieur de la politique énergétique 2006-2015, même si les efforts du Québec s\u2019appuient, avant tout, sur le Système de plafonnement et d\u2019échange (SPEDE) qui intègre, depuis janvier 2015, l\u2019ensemble des distributeurs d\u2019énergie.Étonnamment, le gouvernement Couillard continue à séparer énergie et climat.Ainsi, il a annoncé que les cibles 7 Inventaire des émissions de gaz à effet de serre au Québec, 2012, Ministère du développement durable, de l\u2019environnement, de la lore et de la faune du Québec. 26 SECTION I, Les enjeux actuels post-2020 de réduction de GES seraient dévoilées au début de 2016, après la publication de sa politique énergétique 2016-2025.Une approche inconcevable qui ne peut qu\u2019appauvrir le Québec.La première cible de réduction de 6 % des émissions de GES fut atteinte pour 2012, à cause, en bonne partie, des dificultés de l\u2019industrie des pâtes et papiers et du ralentissement économique découlant de la crise inancière mondiale de 2008.Aujourd\u2019hui, l\u2019inventaire des émissions de GES produit par Québec montre des tendances préoccupantes qui soulève des doutes quant à sa capacité à accélérer le rythme de réduction des émissions de GES et à rencontrer ses objectifs de 2020, compte tenu de l\u2019importance accrue du secteur énergie dans les émissions de GES, de la chute des prix du pétrole et de l\u2019absence totale d\u2019un plan d\u2019action crédible, par-delà le SPEDE, pour restructurer les secteurs responsables des émissions de GES.Plus précisément, entre 1990 et 2012, la part de l\u2019énergie dans la production de GES a légèrement augmenté, passant de 69 à 72 %.Durant cette période, l\u2019abandon du mazout pour le chauffage résidentiel a permis de réduire de moitié les émissions liées à ce secteur.Pendant ce temps, les émissions du secteur des transports explosaient de 26 % pour représenter, en 2012, 45 % des émissions du Québec.Cela signiie que 14 % des émissions liées à l\u2019énergie proviennent du chauffage résidentiel, commercial et institutionnel alors que le transport d\u2019individus et de marchandises, tant par voie terrestre, que maritime et aérienne, représente 62 %, presque les deux tiers, des émissions.Cette situation est particulière au Québec.Presque partout ailleurs, dans le monde développé, la production de GES associés à l\u2019énergie est causée, au moins pour moitié, par la production d\u2019électricité et de chaleur par des sources fossiles \u2014 principalement le charbon et le gaz naturel.Ces secteurs, relativement bien encadrés ou disposant d\u2019alternatives légères à mettre en place, sont alors les cibles principales pour l\u2019atteinte des objectifs.Or, le Québec a déjà effectué la conversion vers le renouvelable d\u2019une partie importante de ses besoins en chaleur, dans le secteur résidentiel et une partie du secteur industriel, en plus de disposer d\u2019une électricité renouvelable à plus de 99 %. POSSIBLES, AUTOMNE 2015 27 Durant les travaux de la CEÉQ, nous avions évalué que l\u2019abandon du mazout et son remplacement par de la biomasse résiduelle forestière pour le secteur résidentiel et commercial, et par du gaz naturel dans le secteur industriel, permettraient une réduction additionnelle de 8,4 Mt CO2e par rapport à 2010 ou de 10 % des émissions de GES par rapport à 1990, ce qui lui permettrait d\u2019atteindre sa cible de réduction de 20 % projetée pour 2020, à condition, bien sûr, que les autres secteurs n\u2019augmentent pas leurs émissions.Une fois cette réduction accomplie, le secteur des transports deviendrait responsable de plus de 70 % des émissions de GES associées à l\u2019énergie au Québec.S\u2019il veut rencontrer ses objectifs de réductions de GES, le Québec n\u2019aura donc d\u2019autres choix que de s\u2019attaquer très rapidement au transport, pour lequel les solutions les plus rentables passent par une révision en profondeur de l\u2019aménagement du territoire et des modes de transports plutôt que par l\u2019électriication toute bête de la voiture personnelle.Cette problématique ne semble pas avoir été comprise ou intégrée par le gouvernement du Québec.En intégrant son marché du carbone à celui de la Californie et, bientôt, de l\u2019Ontario, le Québec est forcé de comparer ses coûts de réduction des GES à ceux de ces partenaires.Or, ces derniers disposent encore d\u2019importants gisements de réductions dans le secteur de la production ou de la consommation d\u2019électricité pour atteindre leur cible, des gisements qui permettent des réductions de GES beaucoup moins coûteuses que celles accessibles au Québec.À moins de programmes ambitieux, on risque donc de voir les capitaux fuir le Québec pour payer la transformation de l\u2019économie californienne, obtenue à plus faible coût.Or, on attend toujours un programme d\u2019investissement clair et chiffré pour les proits provenant de la vente de droits d\u2019émission qui sont déposés au Fonds vert.Ce lux de capitaux ne pose pas de problème d\u2019un point de vue de lutte aux changements climatiques: ce qui compte, au inal, ce sont les émissions planétaires.Par contre, l\u2019effet pour le Québec d\u2019un marché qui n\u2019est pas encadré par des programmes agressifs est clair: un appauvrissement net de son économie par des transferts de capitaux vers partenaires qui bénéicieront, eux, de ces investissements pour moderniser leur économie alors que le Québec fera sur place. 28 SECTION I, Les enjeux actuels La maîtrise de l\u2019énergie en quelques exemples Il est évident que la prochaine politique énergétique du Québec ne peut continuer avec une approche dépassée centrée sur l\u2019approvisionnement.Pour la CEÉQ, il est essentiel d\u2019abandonner la tradition et d\u2019adopter un nouveau cadre de rélexion, la «maîtrise de l\u2019énergie».Cette expression peut sembler vague, mais elle résume, en quelques mots, la problématique principale: au-delà de l\u2019idéologie, le Québec doit s\u2019assurer de dominer la question énergétique ain de s\u2019assurer que ses choix rencontrent les déis qu\u2019il s\u2019est donné en environnement et en développement économique.Quelques exemples permettent d\u2019illustrer ce que signiie «maîtrise de l\u2019énergie», une approche qui demande d\u2019aller au-delà des lieux communs et des solutions toutes faites qui ne respectent pas les immenses particularités du Québec.Le premier exemple est celui du mazout utilisé pour le chauffage résidentiel.Celui-ci est entièrement importé, sous forme de matière brute ou de mazout, une sortie nette de l\u2019économie québécoise d\u2019environ 1 milliard $ par année.La maîtrise de l\u2019énergie impose qu\u2019on examine les façons de réduire l\u2019utilisation de cette source importante de GES tout en maximisant les retombées économiques de cette transformation?Une simple analyse d\u2019eficacité énergétique conclurait qu\u2019on peut y parvenir en remplaçant les vieilles fournaises par des modèles plus eficaces.On pourrait faire mieux en convertissant ces résidences au chauffage électrique.Une telle transformation permettrait de réduire les coûts de chauffage pour le consommateur, le coût du joule de chaleur étant abaissé, tout en augmentant les retombées économiques pour les citoyens, puisque l\u2019électricité excédentaire est vendue plus chère au Québec que sur les marchés étrangers.Il est possible de faire mieux, toutefois, en favorisant la conversion du mazout vers la biomasse forestière résiduelle.Si l\u2019eficacité énergétique de cette source est plus faible que celle du mazout, les retombées locales sont majeures, permettant de structurer une nouvelle industrie de préparation et de distribution du bois, de renforcer l\u2019industrie forestière et l\u2019économie des régions, en plus d\u2019éviter d\u2019ajouter aux problèmes de pointes hivernales que rencontre Hydro-Québec. POSSIBLES, AUTOMNE 2015 29 Considérons, maintenant, la transformation du transport.Comme on l\u2019a expliqué plus haut, au Québec, ce secteur devrait être une des cibles principales de la prochaine politique énergétique dans le but de diminuer les coûts des objectifs de réduction de GES.Or, au cours des dernières années, les discussions sur ce secteur ont principalement tourné autour de l\u2019électriication des transports en général et, plus particulièrement, du soutien à la voiture électrique, dont l\u2019acheteur reçoit, aujourd\u2019hui d\u2019importantes subventions.Puisque l\u2019électricité québécoise est 100 % renouvelable, comment peut-on s\u2019opposer à une telle mesure?L\u2019approche «maîtrise de l\u2019énergie» nous force à soulever de nombreuses objections quant au inancement public de la voiture électrique au Québec.La première est purement économique: le Québec ne construit aucune voiture électrique ni aucune composante signiicative.L\u2019achat d\u2019une voiture électrique, comme celle de la majorité des véhicules sur nos routes, représente donc une sortie nette d\u2019argent de l\u2019économie québécoise.Aujourd\u2019hui, une voiture comme la Volt, par exemple, se vend environ 12k-15k $ de plus qu\u2019une voiture équivalente à essence, pour une économie moyenne de 1,7 l/100 km, soit environ 5,5 l/100 km de moins qu\u2019une compacte similaire8.Avec un kilométrage annuel moyen de 20 000 km et l\u2019essence à 1,2 $/l, c\u2019est donc environ 1300 $ d\u2019économie annuelle en essence.Il faudrait donc une dizaine d\u2019années pour récupérer la différence, et environ 8 ans, à 1,5 $/l, si on néglige le prix de l\u2019électricité.Sur une base de GES, la Volt permet d\u2019économiser environ 2,5 tonnes de CO2 par année.Sur une durée de 8 ans, la subvention du gouvernement du Québec revient donc à 400 $/t.éq.CO2, soit environ 30 fois plus cher que la valeur de la tonne de CO2 sur le marché du SPEDE, sans, pour autant, contribuer à la modernisation de son économie.Dificile de croire qu\u2019on ne pourrait pas faire mieux à la fois en terme de coût de la tonne de CO2 et de retombées économiques pour le Québec.Car les alternatives aux subventions à la voiture électrique personnelle sont nombreuses.Le inancement du transport en commun, même avec des autobus au diesel, permet de réduire les importations de pétrole et les émissions de GES, à faible coût, tout en assurant des retombées économiques pour le Québec.Après tout, le Québec est un producteur 8 Selon le site www.voltstats.net qui collecte les statistiques d\u2019utilisation des Volt. 30 SECTION I, Les enjeux actuels d\u2019autobus.L\u2019introduction de normes plus serrées sur la consommation des véhicules permettrait également, à coût nul ou presque, de réduire la dépendance au pétrole et les émissions de GES.Même le soutien du transport actif, en testant, par exemple, le inancement de vélo assisté, pourrait s\u2019avérer beaucoup plus productif, ouvrant la voie à de nouvelles formes de transport à faible impact environnemental.Bien sûr, la transformation du secteur des transports va bien au-delà de ces quelques exemples.Elle est complexe et elle exigera une rélexion en profondeur ainsi que de nombreux essais et erreurs.La place du pétrole dans ce secteur et l\u2019absence de grands constructeurs dans certains secteurs des transports doivent tout de même orienter les débats ain d\u2019assurer que les décisions et les orientations qui seront prises dans la prochaine politique énergétique du Québec intègrent les choix les plus intéressants, d\u2019un point de vue économique et environnemental pour le Québec.Aujourd\u2019hui, malheureusement, on continue de réléchir à la pièce, au gré des lobbys et des pressions publiques.Pour une gouvernance intégrée et rationnelle de l\u2019énergie Les enjeux énergétiques auxquels le Québec doit faire face au cours des prochaines années exigent une cohérence stratégique qui est impossible avec la structure politique actuelle.En effet, depuis l\u2019abolition de l\u2019Agence de l\u2019eficacité énergétique, en 2011, il n\u2019existe plus au Québec de structure indépendante capable de piloter, avec une certaine distance par rapport au politique, les grands mandats d\u2019une nouvelle stratégie énergétique.Or, partout où la transformation énergétique réussit, les gouvernements ont mis en place des structures dédiées, responsables de développer les programmes et d\u2019assurer la cohérence des grandes orientations politiques, et redevables régulièrement aux élus.C\u2019est pourquoi la CEÉQ recommandait la création d\u2019une nouvelle structure de gouvernance qui permettrait au Québec d\u2019optimiser les retombées du secteur énergétique en s\u2019inspirant d\u2019exemples internationaux.Cette organisation s\u2019appuierait sur cinq structures: 1.Un Comité ministériel pour la maîtrise de l\u2019énergie, présidé par le ministre de l\u2019Énergie et des Ressources naturelles et réunissant les ministres responsables des grands POSSIBLES, AUTOMNE 2015 31 secteurs énergétiques, incluant le transport, les affaires municipales, etc.Ce comité serait responsable de ixer les objectifs globaux et de coordonner les actions et les décisions des divers ministères et organismes gouvernementaux touchant à l\u2019énergie.2.Le ministère de l\u2019Énergie et des Ressources naturelles, dont le mandat est, historiquement, centré sur l\u2019approvisionnement énergétique.3.Une Société pour la maîtrise de l\u2019énergie (SMEQ) qui serait responsable de déinir et de gérer les programmes liés à la politique énergétique.Cette société reprendrait, entre autres, les responsabilités de l\u2019actuel Bureau de l\u2019eficacité et de l\u2019innovation énergétiques et des distributeurs d\u2019énergie.4.La Régie de l\u2019énergie, dont le mandat serait élargi pour lui permettra d\u2019évaluer la mise en place et les retombées des programmes de la SMEQ.5.Un Consortium de recherche opérationnelle, de prospective et d\u2019expertise- conseil sur l\u2019énergie, une structure légère regroupant des chercheurs universitaires, gouvernementaux et de l\u2019industrie et capable de fournir les données et les analyses de bases pour soutenir les décisions et les investissements dans le secteur de l\u2019énergie.Cette organisation vise à séparer les rôles politiques, de mise en place et de gestion des programmes et d\u2019évaluation de ceux-ci, seule façon de garantir la transparence et l\u2019eficacité de dépenses et des décisions liées à l\u2019énergie.Le renforcement du rôle de l\u2019Agence de l\u2019eficacité énergétique en 2006, et l\u2019obligation pour celle-ci de faire approuver son plan d\u2019action par la Régie de l\u2019énergie, représentaient un pas vers une gestion plus moderne et eficace de l\u2019énergie.Malheureusement, le recul de 2011 mit in à cet espoir et tout est à recommencer aujourd\u2019hui.Or, sans structure de gouvernance appropriée, même la meilleure politique énergétique est condamnée à l\u2019échec.Que nous réserve la prochaine politique énergétique du Québec?Il est dificile de savoir ce que le gouvernement actuel retiendra pour sa prochaine politique énergétique.Les quelques tables d\u2019experts tenues au printemps ont soigneusement évité les enjeux les plus importants tels que l\u2019intégration du déi des changements climatiques et le modèle de gouvernance, préférant se limiter, en bonne partie, aux questions d\u2019approvisionnement qui sont, on l\u2019a vu, sans grand intérêt pour le 32 SECTION I, Les enjeux actuels Québec d\u2019aujourd\u2019hui.Ces rélexions publiques sont certainement complétées par des rencontres et discussions privées avec des experts et des groupes d\u2019intérêt.Force est d\u2019admettre, toutefois, que vu de l\u2019extérieur, il y a peu de chance pour que le gouvernement réussisse à s\u2019extirper du modèle traditionnel pour proposer une direction qui permettra au Québec de transformer sa relation avec l\u2019énergie pour s\u2019enrichir collectivement tout en assumant ses responsabilités face aux changements climatiques.J\u2019espère me tromper car le Québec n\u2019a certainement pas les moyens de poursuivre sur la voie actuelle.Remerciements: Cet article fut écrit, en bonne partie, lors d\u2019un séjour à l\u2019École de physique des Houches, en France.Je tiens à remercier les organisateurs de l\u2019École d\u2019été pour leur invitation et tout le personnel de l\u2019École pour un environnement de travail exceptionnel.Tableau 1 POSSIBLES, AUTOMNE 2015 33 Sciences, Économie et Mobilisation contre le pétrole bitumineux Par Patrick Bonin L\u2019exploitation du pétrole de l\u2019Ouest, un des plus polluants à produire au monde, a longtemps été considérée comme un enjeu périphérique par plusieurs, mais est devenue un des sujets d\u2019actualité les plus discutés dans la belle province.Avec les pipelines de sables bitumineux d\u2019Enbridge et de TransCanada et les projets de transport et d\u2019exportation du pétrole par train le Québec s\u2019est pour la première fois vu menacé par le pétrole des sables bitumineux que le gouvernement et les pétrolières souhaitent exporter.Notre analyse présente quelques mesures phares et stratégies mises en place par le gouvernement et les entreprises pour réaliser cette expansion de la production dans l\u2019Ouest, fait un bref survol des mobilisations populaires en opposition à ce projet d\u2019expansion et présente quelques aspects de la conjoncture économique et scientiique qui permettent de conclure qu\u2019il est possible et nécessaire pour le Québec et la planète d\u2019arrêter l\u2019expansion de la production de pétrole des sables bitumineux.Sables bitumineux : augmentation massive de la production et des GES La production de pétrole issu des sables bitumineux dans l\u2019Ouest canadien s\u2019est amorcée dans les années 60 et n\u2019a cessé de prendre de l\u2019expansion depuis.L\u2019expansion de la production a été particulièrement importante depuis la in des années 90 avec une production qui a plus que doublé entre 2000 et 2009, passant d\u2019environ 600 000 barils par jour (bpj) à 1,3 million de bpj.La production de pétrole bitumineux se situait à 2 millions de bpj en 2013(1), soit plus que toute la consommation de pétrole au pays (1,8 million de bpj(2)).Or, l\u2019exploitation des sables bitumineux émet de trois à quatre fois plus de gaz à effet de serre que la production de pétrole brut classique (3).Par conséquent, les sables bitumineux sont la principale source d\u2019augmentation des émissions 34 SECTION I, Les enjeux actuels de gaz à effet de serre (GES) au pays, passant de 16,8 millions de tonnes d\u2019équivalents CO2 (Mt CO 2 eq) en 1990(4) à 61 Mt CO2eq en 2012(5).Elles risquent d\u2019augmenter à 103 Mt CO2eq d\u2019ici 2020, rendant totalement impossible l\u2019atteinte de l\u2019objectif de réduction des GES que s\u2019est ixé le Canada pour 2020(6).Peu importe, pour le gouvernement, il faut exploiter les réserves en pétrole bitumineux, soit les quelque 170 milliards de barils de pétrole bitumineux prouvé(7), même si cela voudrait dire « game over » pour le climat planétaire(8).Le Canada, Harper et la « superpuissance » énergétique pétrolière La conjoncture canadienne liée aux sables bitumineux n\u2019est pas nouvelle, mais cette dernière a été accentuée par l\u2019arrivée au pouvoir du gouvernement Harper en 2006.Les industries extractives, à commencer par les sables bitumineux, ont en effet été le principal véhicule par lequel le gouvernement conservateur de Stephen Harper a cherché à réaliser une croissance économique au pays.Sous son règne, les pétrolières furent grandement encouragées à produire davantage, si bien qu\u2019elles souhaitent désormais faire passer leur production à 3,7 millions de bpj en 2020 et ensuite à 5,2 millions de bpj en 2030(9).Déréglementation, subventions exorbitantes aux énergies polluantes, allègements iscaux aux sociétés, plans établis pour exploiter les sables bitumineux de l\u2019Alberta dans l\u2019espoir d\u2019exporter du pétrole lourd vers les marchés américains et asiatiques, tous ces éléments ont été mis en place pour faire du Canada une « superpuissance énergétique » basée sur les ressources pétrolières non conventionnelles du pays.Dans toutes les sphères, économique, politique et sociale de la vie intérieure et internationale, les valeurs canadiennes, qui étaient traditionnellement plus progressives, sont remplacées par un statu quo conservateur.Ces faits sont des plus évidents dans les récents changements à l\u2019architecture juridique environnementale canadienne qui, laissés comme ils sont, auront des conséquences catastrophiques profondes et dificiles à renverser pour l\u2019environnement.En 2012, le Parti conservateur a complètement remanié la Loi canadienne sur POSSIBLES, AUTOMNE 2015 35 l\u2019évaluation environnementale, dissous la Table ronde nationale sur l\u2019environnement et l\u2019économie, et remanié la Loi sur les pêches, la Loi sur les espèces en péril et la Loi sur la protection des eaux navigables.À l\u2019échelle mondiale, le Canada s\u2019est retiré du Protocole de Kyoto en 2011 ainsi que de la Convention internationale des Nations Unies sur la lutte contre la désertiication en 2013.Ces changements ont amené des cibles de réduction des GES peu ambitieuses, des évaluations environnementales inadéquates et une accessibilité réduite aux consultations publiques concernant ces évaluations, ce qui facilite l\u2019approbation de projets industriels comme les projets de mines et pipelines de sables bitumineux, la centralisation du pouvoir au gouvernement fédéral et une réduction du soutien aux plans visant une durabilité mondiale.Davantage de changements majeurs à la législation et aux pouvoirs fédéraux ont favorisé la diminution de l\u2019espace démocratique et la censure des opinions qui vont à l\u2019encontre des valeurs conservatrices, notamment les scientiiques et les organisations non gouvernementales de l\u2019environnement (ONGE).L\u2019Agence de revenu du Canada, par exemple, a reçu une augmentation de budget considérable avec le mandat spécial de vériier certaines organisations caritatives qui participeraient à des activités politiques en contravention à la Loi de l\u2019impôt sur le revenu.Ces longues vériications coûteuses servent de tactiques d\u2019intimidation visant à faire taire les voix écologiques qui craignent de perdre leur statut d\u2019organisme de bienfaisance, lequel est vital pour leur inancement.De tels efforts pour marginaliser les perspectives environnementales et de justice sociale ont rendu plus dificile la recherche, la diffusion de connaissances et la défense de l\u2019environnement pour les scientiiques et les activistes.Pour tenter de discréditer davantage le mouvement environnemental, le gouvernement s\u2019est particulièrement engagé à polariser les exposés de faits à propos de la croissance économique et de la durabilité environnementale.Du côté de ce que le gouvernement appelle ses « alliés », on retrouve les sociétés pétrolières, les grandes entreprises et les associations industrielles; du côté des « adversaires », on retrouve les ONGE.Il n\u2019est pas surprenant 36 SECTION I, Les enjeux actuels que le gouvernement Harper emploie un langage relatif à la sécurité, traitant de contreterrorisme, pour présenter Greenpeace et les autres ONGE, les activistes des Premières Nations ainsi que les groupes de défense des animaux comme étant des menaces pour l\u2019économie canadienne, la création d\u2019emplois et le public en général, utilisant des étiquettes comme « radical », « violent », « extrémiste » et « terroriste écologique ».Le plus récent ajout par le gouvernement Harper étant la Loi antiterroriste de 2015, dite « loi C-51 », qui crée des pouvoirs larges et dangereux, sans imputabilité sufisante, où le gouvernement confond la violence et le terrorisme avec l\u2019expression des droits et des libertés(10)(11).Cette loi C-51 pourrait criminaliser la dissidence en visant les opposants aux projets énergétiques comme les pipelines de sables bitumineux(12).Pendant ce temps, les entreprises pétrolières et gazières n\u2019ont cessé d\u2019inluencer directement le gouvernement, obtenant plusieurs modiications et allègements réglementaires visant à permettre l\u2019essor de l\u2019industrie(13).Le gouvernement s\u2019est lui-même lancé dans des campagnes de promotion des sables bitumineux.Il a également mené des campagnes de lobbyisme entres autres aux États-Unis et en Europe, pesant de tout son poids pour éviter que les marchés internationaux ne rejettent le pétrole des sables bitumineux en raison de son empreinte environnementale qui est beaucoup plus importante que celle du pétrole conventionnel(14).Le gouvernement a investi plus de 16 millions de dollars d\u2019argent public dans des campagnes de publicité visant à faire la promotion du « Développement responsable des ressources » qui mettait au premier plan le développement pétrolier canadien.À cela, il faut ajouter les campagnes de publicités, de relations publiques et de séduction des entreprises pétrolières comme TransCanada et Enbridge qui se chiffrent également en millions de dollars.Greenpeace Canada a d\u2019ailleurs diffusé des documents conidentiels révélant que TransCanada avait en main une stratégie secrète, axée sur les relations publiques et la fausse «mobilisation citoyenne», pour faire pression sur les politiciens et les détracteurs de son projet de pipeline Énergie Est.Cette stratégie est similaire à celles utilisées par l\u2019industrie pétrolière aux États-Unis visant à décrédibiliser les défenseurs de l\u2019environnement(15). POSSIBLES, AUTOMNE 2015 37 Des mobilisations sans précédent en faveur du climat et contre les sables bitumineux À la lumière de l\u2019ensemble de ces mesures et stratégies, il est évident que le gouvernement et les entreprises tentent de créer une illusion de consensus qui déforme grandement les nouvelles et les opinions que les Canadiens reçoivent, disant qu\u2019il n\u2019existe aucune solution de rechange viable et que nous sommes condamnés à développer l\u2019industrie des sables bitumineux si nous souhaitons une expansion économique au pays.Cette approche a toutefois donné lieu à l\u2019émergence d\u2019une opposition sans précédent face aux projets d\u2019expansion des sables bitumineux.Au grand désarroi du gouvernement Harper et des compagnies pétrolières, au cours des dernières années nous avons vu les États-Uniens, Canadiens et les communautés autochtones se mobiliser avec succès face aux projets d\u2019expansion des sables bitumineux.De nouvelles synergies se sont créées entre les Premières Nations, les citoyens et les organisations de la société civile, incluant les syndicats, les propriétaires terriens, les organisations non gouvernementales en environnement et les organisateurs de justice sociale pour ne citer qu\u2019elles.Aux États-Unis, le mouvement d\u2019opposition au projet de pipeline de sables bitumineux Keystone-XL de TransCanada a généré une mobilisation sans précédent sur la question climatique, menant au blocage de ce projet par le président Obama.Un des moments forts est sans contredit la mobilisation de 2011 qui dura plus de deux semaines et où plus de 1000 personnes irent de la désobéissance civile non violente pour se faire volontairement arrêter et démontrer leur opposition au projet(16).En 2014, près de 400 étudiants irent de même donnant lieu à ce qui est considéré par certains comme étant le plus grand mouvement de désobéissance civile devant la Maison-Blanche depuis une génération(17).Parmi les autres moments historiques ayant accentué la pression pour le rejet de ce projet de sables bitumineux, mentionnons la plus grande mobilisation sur le climat de l\u2019histoire planétaire en septembre 2014 où plus de 400 000 personnes ont marché dans les rues de New York pour démontrer leur détermination et leur volonté à régler la crise climatique mondiale.Le même jour, plus de 2500 activités ont eu lieu dans plus de 160 pays à travers le Monde(18). 38 SECTION I, Les enjeux actuels Au Canada, en 2012, le mouvement « Idle No More » est né, entre autres, d\u2019une opposition massive au projet de loi C45 du gouvernement, lequel limitait les consultations requises avant de permettre le développement industriel, laissant les voies navigables sur les territoires autochtones non protégées et vulnérables à la dégradation.En Colombie- Britannique, plus de 130 communautés des Premières Nations et la majorité de la population ont manifesté à répétition leur opposition au projet de pipeline de sables bitumineux Northern Gateway d\u2019Enbridge.Aujourd\u2019hui, plusieurs spécialistes de la question considèrent que ce projet ne verra jamais le jour en raison de cette forte opposition.Toujours en Colombie-Britannique, le projet d\u2019expansion du pipeline de sables bitumineux TransMountain de Kinder Morgan a aussi généré une importante mobilisation en 2014 où plus de 100 personnes se sont fait arrêter pour avoir déié la loi et protesté de manière non violente(19).Des phénomènes similaires se produisent également au Québec.Malgré les modiications réglementaires du fédéral pour permettre l\u2019approbation plus rapide des projets d\u2019infrastructures pétrolières, le projet d\u2019inversion de la Ligne 9b, qui était vu comme une formalité par plusieurs, dont la compagnie Enbridge, a soulevé beaucoup d\u2019opposition.Au point tel que ce projet, qui amènerait pour la première fois de grande quantité de pétrole bitumineux à Montréal, n\u2019est toujours pas une réalité.L\u2019arrivée subséquente du projet de pipeline Énergie Est de TransCanada a sans contredit sonné l\u2019éveil de la population quant à la menace que présente l\u2019exportation potentielle de grandes quantités de sables bitumineux en passant par le Québec.Le projet de port pétrolier à Cacouna, en pleine « pouponnière des bélugas », une espèce menacée, en a indigné plusieurs et a généré une opposition spontanée.Alertée par une mobilisation citoyenne ayant réussi à rassembler plus de 2500 personnes dans cette petite municipalité ne comptant que 2000 habitants, la population du Québec s\u2019est rapidement opposée au projet de TransCanada.Ainsi, en 2014 plus de 70% de la population du Québec se disait en désaccord avec la construction d\u2019un port pétrolier à Cacouna(20) et seulement 30% des Québécois interrogés appuyaient le projet Énergie Est(21).Rapidement, des comités de citoyens opposés au projet ont été créés partout à travers le Québec le long du tracé proposé par TransCanada et la campagne « Coule pas chez nous » a été lancée.Cette campagne POSSIBLES, AUTOMNE 2015 39 portée par une quinzaine d\u2019organisations citoyennes a soulevé un large appui populaire comme en témoigne les quelque 400 000 $ générés en quelques jours à la suite d\u2019un appel de dons fait par Gabriel Nadeau- Dubois(22).Autre preuve de la mobilisation qui est en cours au Québec, le 11 avril dernier, plus de 25 000 personnes ont manifesté « contre le pétrole des sables bitumineux et pour le climat » dans ce qui s\u2019est avéré être la plus grande manifestation environnementale de l\u2019histoire de la Ville de Québec(23).À ce jour, plus de 55 municipalités au Québec se sont positionnées contre le passage du pipeline Énergie Est sur leur territoire ou appuient une municipalité qui est contre.Ce mouvement d\u2019opposition est cohérent avec la tendance mondiale qui a cours et ne peut selon nous que s\u2019ampliier au cours des prochains mois et années.La science et l\u2019économie en soutien à la mobilisation Au cours des dernières années, le consensus scientiique sur l\u2019avènement des changements climatiques s\u2019est renforcé comme jamais.En 2014, le Groupe intergouvernemental sur l\u2019évolution du climat (GIEC) a publié son plus récent rapport qui conirme hors de tout doute que l\u2019humain est responsable du réchauffement planétaire et que les impacts seront catastrophiques si rien n\u2019est fait pour réduire rapidement les émissions de GES(24).La publication de ce rapport a coïncidé avec une diminution évidente de l\u2019inluence du discours des climato-sceptiques dans la sphère publique.Désormais, l\u2019urgence d\u2019agir est largement acceptée par des organisations diverses comme l\u2019Église catholique, la Banque Mondiale et le Fonds monétaire international (FMI), sans parler de l\u2019ensemble des membres des Nations Unies qui se sont engagés à limiter le réchauffement planétaire à deux degrés Celsius pour tenter d\u2019éviter la catastrophe climatique.Une nouvelle entente internationale devrait d\u2019ailleurs être conclue lors de la Conférence des Nations Unies sur le climat qui se déroulera à Paris à la in de 2015.Cette entente pavera la voie vers un respect des exigences scientiiques qui commandent qu\u2019un pays développé comme le Canada n\u2019émettent plus de GES d\u2019ici 2050(25).Le Québec s\u2019est d\u2019ailleurs ixé comme objectif de réduire ses émissions de 80 à 95% par rapport à l\u2019année 1990 d\u2019ici 2050(26). 40 SECTION I, Les enjeux actuels Pour éviter la catastrophe climatique, la science indique que nous devrons conserver environ 80% des ressources en combustibles fossiles (charbon, pétrole, gaz) sous terre.Presque tous les hydrocarbures non conventionnels \u2013 les sables bitumineux notamment \u2013 devraient rester inexploités, d\u2019après l\u2019analyse de deux chercheurs du University College de Londres publiée dans la revue Nature le 8 janvier 2015(27).Selon ces chercheurs, 99 % des ressources de pétrole bitumineux canadien devraient rester sous terre pour que le Canada fasse sa juste part dans la lutte mondiale aux changements climatiques.En ce sens, 100 scientiiques canadiens exigent d\u2019ailleurs un moratoire sur tous les projets d\u2019expansion des sables bitumineux, incluant les projets d\u2019infrastructures connexes, qu\u2019elles soient pipelinières ou ferroviaires(28).En comparaison, selon un rapport publié par l\u2019Institut Pembina(29) \u2014 le projet d\u2019Énergie Est de TransCanada entraînerait une « importante » augmentation des émissions de gaz à effet de serre (GES) au Canada.L\u2019étude démontre que la production de pétrole des sables bitumineux nécessaire pour alimenter Énergie Est pourrait générer annuellement jusqu\u2019à 32 millions de tonnes (Mt) de GES par année en Alberta ou l\u2019équivalent d\u2019ajouter 7 millions de véhicules sur les routes pendant des décennies.Ce type de projet est donc totalement incompatible avec les impératifs scientiiques commandés par la lutte aux changements climatiques.Or, les gouvernements canadien et québécois refusent d\u2019évaluer les impacts qu\u2019auront des projets comme celui d\u2019Énergie Est sur les émissions globales de GES, portant ainsi atteinte à la crédibilité du processus d\u2019évaluation.En effet, toute analyse rigoureuse mettrait en évidence l\u2019impossibilité de faire notre juste part pour le climat tout en permettant la réalisation de projet du genre.La réalité des changements climatiques est de plus en plus reconnue et présente dans les marchés inanciers où le mouvement de désinvestissement des combustibles prend rapidement de l\u2019ampleur.Des organisations très importantes et variées comme Le Fonds souverain norvégien, la Fondation des frères Rockfeller, Le Gardian, le Conseil œcuménique des Églises (World council of churches) et de nombreuses universités se sont engagées à désinvestir des combustibles fossiles(30).Les énergies fossiles sont même devenues des facteurs de décroissance POSSIBLES, AUTOMNE 2015 41 dans les modèles économétriques, des facteurs de risque dans les équations inancières(31).De plus en plus, les modèles économiques incluent les coûts des « externalités » (émissions de GES, pollution de l\u2019air, de l\u2019eau, etc.) liées à l\u2019utilisation des combustibles fossiles, les rendant moins compétitifs face aux alternatives.Le FMI chiffre d\u2019ailleurs à 5300 milliards de dollars par année ces coûts qui sont en fait des subventions publiques consacrées au secteur des énergies fossiles(32).De plus en plus d\u2019acteurs économiques exigent que ces coûts soient internalisés, à commencer par le coût en carbone, ce qui rendrait non viables plusieurs projets pétroliers, d`où l\u2019opposition féroce démontrée par de nombreuses compagnies pétrolières.La mobilisation aura raison des gouvernements et entreprises récalcitrantes Malgré l\u2019accumulation d\u2019évidences scientiiques et économiques invitant à une sortie rapide des combustibles non conventionnels, il est évident que nos gouvernements actuels ont un biais favorable pour leur développement.Devant ce biais, il nous apparaît qu\u2019une mobilisation populaire large et inclusive est le meilleur moyen pour bloquer les différents projets d\u2019exportation pétrolière présents au Québec (pipelines et train).La survie de l\u2019humanité étant en jeu(33), la mobilisation sera cruciale si les gouvernements refusent d\u2019agir résolument dans la lutte aux changements climatiques.Les citoyens n\u2019ont d\u2019autres choix que d\u2019exiger que leurs gouvernements assument leurs responsabilités et adoptent des objectifs de réduction des GES ambitieux, basés sur la science et qui seront contraignants à court, moyen et long terme et permettront que nous fassions notre juste part dans la lutte aux changements climatiques planétaires.Le temps n\u2019est plus aux demi- mesures et nous ne pouvons plus remettre à plus tard les choix dificiles.Un large mouvement d\u2019éducation populaire est nécessaire pour atteindre rapidement la masse critique qui engendrera le changement de paradigme requis pour la société.Heureusement, la base d\u2019une mobilisation importante est déjà en place au Québec, entre autres au sein de mouvement comme « Coule pas chez nous! ».Mais cette mobilisation devra s\u2019ampliier, car bloqués au Sud et à l\u2019Ouest, les compagnies et les gouvernements sont désespérés et tentent par tous 42 SECTION I, Les enjeux actuels les moyens d\u2019avoir accès à des ports de mer pour exporter le pétrole des sables bitumineux.Cette mobilisation en faveur d\u2019une transition rapide vers une économie viable nécessitera que les forces vives de la société civile, incluant les jeunes, les femmes, les environnementalistes, les syndicats et autres mouvements sociaux fassent des changements climatiques un enjeu de justice sociale qui rejoint et mobilise une très large part de la population.Les élections fédérales de 2015 pourraient apporter une nouvelle dynamique de gouvernance fédérale sur la question climatique.Déjà, plusieurs partis se sont engagés à modiier les systèmes d\u2019évaluations environnementales actuelles pour assurer la pleine participation du public et une évaluation des impacts qu\u2019auront les projets sur les émissions de GES globales.Du point de provincial, le gouvernement possède aussi les pouvoirs juridiques(34), sinon politiques, de s\u2019opposer au développement des sables bitumineux.Comme les États-Uniens et les Britanno-Colombiens l\u2019ont fait et comme ils l\u2019ont fait pour le projet de centrale thermique du Suroit ou pour les gaz de schiste, les Québécois(es) devront talonner leurs élus et se mobiliser pour éviter que les projets de développement des sables bitumineux se réalisent et se fassent aux dépens des populations locales, de l\u2019environnement et du climat planétaire.La plus grande mobilisation de l\u2019histoire du Québec en environnement est en cours.Notes 1 Source: Canadian Economic Impacts of New and Existing Oil Sands Development in Alberta (2014-2038) - CERI (Nov.2014) 2 http://www.capp.ca/publications-and-statistics/statistics/basic-statistics 3 Development of Baseline Data and Analysis of Life Cycle Greenhouse Gas Emissions of Petroleum-Based Fuels - National Energy Technology Laboratory, 2008; Life cycle assessments of oilsands greenhouse gas emissions - Pembina Institute, 2011 4 Oilsands greenhouse gas emissions were 16.8 Mt CO 2 e in 1990.Environment Canada, \u201cNational Inventory Report - Part 1 1990-2008 Greenhouse Gas Sources and Sinks in Canada\u201d, p.86.Oilsands greenhouse gas emissions were 48 Mt CO 2 e in 2010.5 Tendances en matière d\u2019émissions au Canada Environnement Canada 2014, p.21 https://ec.gc.ca/ges-gh g/E0533893-A985-4640-B3A2-008D8083D17D/ETR_F%20 2014.pdf POSSIBLES, AUTOMNE 2015 43 6 Tendances en matière d\u2019émissions au Canada Environnement Canada 2014, p.21 https://ec.gc.ca/ges-gh g/E0533893-A985-4640-B3A2-008D8083D17D/ETR_F%20 2014.pdf 7 http://www.energy.alberta.ca/oilsands/791.asp 8 http://www.nytimes.com/2012/05/10/opinion/game-over-for-the-climate.html?_r=0 9 Source: Canadian Economic Impacts of New and Existing Oil Sands Development in Alberta (2014-2038) - CERI (Nov.2014) 10http://www.greenpeace.org/canada/Global/canada/ile/2015/03/Greenpeace%20 C51%20presentation.pdf 11http://www.cqde.org/blogue-projet-de-loi-c-51-la-derive-autoritaire-du- gouvernement-federal/ 12http://www.greenpeace.org/canada/en/recent/Confidential-federal-tar-sands- strategy-targets-Aboriginal-and-green-groups/ 13 http://www.desmogblog.com/2013/01/10/letter-reveals-harper-government-grants- oil-and-gas-industry-requests 14http://climateactionnetwork.ca/wp-content/uploads/2012/03/CAN_dirty_ diplomacy_fr_SCREEN.pdf 15 http://www.greenpeace.org/canada/fr/actualites/Greenpeace-leve-le-voile-sur-une- campagne-deloyale-de-TransCanada-pour-la-promotion-dEnergie-Est/ 16http:/ /www.cbc.ca/news/world/naomi-klein-arrested-at-d-c-pipeline- protest-1.1109391 17 http://350.org/press-release/keystone-xl-protest-at-the-white-house-leads-to-mass- arrests/ 18 http://peoplesclimate.org/wrap-up/ 19http://www.cbc.ca/news/canada/british-columbia/kinder-morgan-protest-arrests- may-be-illegal-says-bccla-1.2851138 20 http://www.greenpeace.org/canada/Global/canada/pr/2014/11/sondageBeluga.pdf 2 1 h t t p : / / w w w.n o u v e l l e s .u m o n t re a l .c a / re c h e rc h e / s c i e n c e s - s o c i a l e s - psychologie/20141120-sondage-international-les-quebecois-refusent-energie-est- alors-que-les-americains-accueillent-keystone-xl.html 22http://www.stopoleoduc.org/campagne-coule-pas-chez-nous/coule-pas-chez-nous- la-reelle-mobilisation-commence-selon-gabriel-nadeau-dubois/ 23 http://www.ledevoir.com/environnement/actualites-sur-l-environnement/436979/ plusieurs-milliers-de-personnes-a-la-marche-action-climat-a-quebec 24 https://www.ipcc.ch/home_languages_main_french.shtml 25http://climateactiontracker.org/assets/publications/briefing_papers/CAT_Bonn_ policy_update_jun2014-inal_revised.pdf 26 http://under2mou.org/ 27 http://www.nature.com/nature/journal/v517/n7533/full/nature14016.html 28 http://www.oilsandsmoratorium.org/ 44 SECTION I, Les enjeux actuels 29 http://www.pembina.org/media-release/2521 30 http://gofossilfree.org/commitments/ 31http://www.ledevoir.com/economie/actualites-economiques/438125/perspectives- mathematique-petroliere 32http://blog-imfdirect.imf.org/2015/05/18/act-local-solve-global-the-5-3-trillion- energy-subsidy-problem/ 33http://www.ledevoir.com/environnement/actualites-sur-l-environnement/403070/l- humanite-risque-l-effondrement-d-ici-quelques-decennies-predit-une-nouvelle-etude 34http://www.ledevoir.com/politique/quebec/422552/oleoduc-energie-est-les-lois-du- quebec-sont-applicables POSSIBLES, AUTOMNE 2015 45 SECTION II Deux communautés en danger.Anticosti.Iles-de-la-Madeleine. 46 SECTION II Deux communautés en danger La chasse au pétrole extrême.Contre le saccage de l\u2019environnement Par Paul Beaucage «À ma mère, Éléna, avec tout mon amour.» PB Même s\u2019il a collaboré à des entreprises résolument commerciales pour le Cirque du Soleil (Love [2006]), ainsi que pour différents réseaux de télévision (Les grands procès ([1993-1995]), Dominic Champagne demeure un artiste pluridisciplinaire engagé qui défend avec passion les causes auxquelles il croit.Cependant, l\u2019engagement de Champagne n\u2019est pas nécessairement garant de la création d\u2019œuvres de qualité, comme en témoigne l\u2019échec critique retentissant du spectacle Paradis perdu (2010), qu\u2019il avait conçu avec l\u2019environnementaliste Jean Lemire.Toutefois, après s\u2019être impliqué à titre de citoyen contestataire, voire de militant écologiste pour s\u2019opposer à l\u2019exploitation du gaz de schiste dans la vallée du Saint-Laurent, Champagne réalise Anticosti : la chasse au pétrole extrême (2014), un documentaire qui, comme son titre le suggère, traite de l\u2019intention actuelle des dirigeants d\u2019une entreprise pétrolière (Pétrolia) et du gouvernement québécois d\u2019exploiter une grande quantité de pétrole de schiste dans l\u2019île d\u2019Anticosti.Sans tergiverser, Dominic Champagne explique au spectateur, dans sa première création cinématographique, que son intérêt pour Anticosti revêt une dimension personnelle essentielle puisque son père \u2013 qui occupait alors les fonctions de sous-ministre du tourisme, de la chasse et de la pêche sous le premier gouvernement de Robert Bourassa \u2013 lui a appris que son ministère avait fait l\u2019acquisition de cette île hors du commun.En outre, le haut fonctionnaire a souligné à son ils l\u2019importance de s\u2019approprier ce joyau naturel, qui semblait destiné à devenir une richesse pour l\u2019ensemble des Québécois.Par conséquent, devant l\u2019imminence de l\u2019exploration pétrolière et la menace tangible de déprédations commises aux dépens d\u2019un vaste espace enchanteur, POSSIBLES, AUTOMNE 2015 47 Dominic Champagne choisit de créer une œuvre didactique et écologique qui décortique les grands enjeux se rattachant à la quête de «l\u2019or noir» pour le peuple québécois.Évidemment, la démarche de Champagne relève beaucoup de sa subjectivité, mais il a soin de procéder à une recherche adéquate, rigoureuse, ain de démontrer que son parti pris repose sur une solide base scientiique et non pas sur des chimères.Convaincu du caractère fondamental de la cause écologique, le polygraphe ne peut s\u2019empêcher de tracer une double relation de iliation entre son père et lui, ainsi qu\u2019entre lui-même et sa progéniture Jules, en énonçant le souhait d\u2019offrir un environnement sain aux êtres humains d\u2019aujourd\u2019hui et de demain.Le respect de la nature En raison de son manque d\u2019expérience cinématographique, Dominic Champagne s\u2019est entouré d\u2019une équipe de collaborateurs créatifs pour réaliser le long métrage.Ainsi, il convient de souligner la participation à son entreprise de la productrice Sylvie Van Brabant et de l\u2019assistant à la réalisation Pierre-Étienne Lessard.Grâce à leur aide, ainsi qu\u2019à celle de différents techniciens, le ilm ne verse jamais dans l\u2019amateurisme formel, même si le documentariste n\u2019a pas bénéicié d\u2019un budget très substantiel pour le faire.Cela dit, le style qu\u2019adopte Dominic Champagne dans Anticosti : la chasse au pétrole extrême porte pleinement les composantes de sa vision du monde.Dès lors, on ne s\u2019étonnera pas que le cinéaste afirme avec clarté son opposition à l\u2019exploitation du pétrole à Anticosti tout au long de sa narration.Contrairement à de nombreux Québécois qui sont ambivalents par rapport à cette question, Champagne entretient un point de vue écologiste militant qu\u2019il défend avec probité.Selon lui, l\u2019île d\u2019Anticosti mérite totalement d\u2019être considérée comme «la perle du Saint-Laurent» puisque les Anticostiens peuvent goûter son charme exceptionnel pour peu qu\u2019ils s\u2019en donnent la peine.De manière à nous faire comprendre ce que différents résidants d\u2019Anticosti ressentent par rapport à ce territoire insulaire, le documentariste leur donne la parole et leur permet de déclarer leur amour pour l\u2019île qu\u2019ils habitent : à travers des mots simples, mais bien sentis, ces gens nous dévoilent les sentiments d\u2019émerveillement et de liberté que leur inspire une région des plus exquises.Ce faisant, ils nous permettent de prendre conscience 48 SECTION II Deux communautés en danger des limites d\u2019une forme d\u2019existence, essentiellement basée sur la consommation, que l\u2019on surestime grandement en Amérique du Nord.Dans cette optique, on pourra apprécier le témoignage de John Pineault, un ancien agent de mercatique, qui explique au cinéaste-narrateur comment il a renoncé à un mode de vie matérialiste et mercantile pour aller s\u2019établir à Anticosti.Manifestement, notre homme entretenait des doutes par rapport au style de vie qui était devenu le sien.Aussi, ayant conservé un souvenir des plus précieux de sa présence antérieure à Anticosti, il est retourné là-bas ain d\u2019y vivre et ne l\u2019a jamais regretté.Une remarquable représentation de la réalité Sur le plan visuel, Champagne et la directrice de la photographie Katerine Giguère ont utilisé une grammaire très variée ain de représenter adéquatement les dimensions spatiale et temporelle de la narration.Parmi les multiples procédés de style qu\u2019ils ont choisis, il convient de citer ceux de la plongée et du travelling, qui permettent aux deux collaborateurs de garder le spectateur en haleine en dépit d\u2019un propos qui peut se révéler aride.Jamais ne versent-ils dans la monotonie narrative et ils évitent, avec adresse, de se complaire dans le maniérisme.Grâce à un sens du cadrage et de la lumière remarquable, à une opportune alternance de plans larges et de plans serrés, le réalisateur dépeint avec à-propos le caractère foisonnant, voire envoûtant de la nature que l\u2019on retrouve dans l\u2019île d\u2019Anticosti.Dès lors, on pourra apprécier une faune et une lore qui se manifestent sur ce territoire insulaire sans que l\u2019urbanisation ou la pollution industrielle ne dépare les lieux.À l\u2019opposite de cette réalité, Champagne décrit l\u2019aspect fort repoussant des industries gazière et pétrolière, qui contribuent considérablement à dévaster le monde dans lequel nous vivons et à menacer la biosphère.De façon à dépeindre correctement les périls environnementaux se rattachant à l\u2019exploitation des hydrocarbures, le cinéaste intègre à son ilm des images d\u2019archives télévisuelles saisissantes, qui représentent le déversement de mazout du navire Rio Orinoco sur les côtes d\u2019Anticosti, en 1990, ainsi que la catastrophe du Golfe du Mexique (2010), causée par la plate-forme Deepwater Horizon de British Petroleum, et celle de Lac-Mégantic (2013), causée par l\u2019explosion d\u2019un train de la Montreal, Maine & Atlantic Railway.En l\u2019occurrence, Dominic Champagne POSSIBLES, AUTOMNE 2015 49 n\u2019a pas à se lancer dans des commentaires circonstanciés au sujet des épouvantables désastres dont il est question : le public contemporain apparaît autrement plus conscient des dangers liés au transport pétrolier qu\u2019il ne l\u2019était auparavant.Somme toute, avec l\u2019aide d\u2019une opératrice perspicace, le réalisateur réussit à choisir les images appropriées pour traduire éloquemment la teneur de son propos.La prépondérance de la narration en voix hors-champ La bande sonore du ilm se révèle très élaborée puisqu\u2019elle s\u2019appuie sur une harmonieuse combinaison de dialogues, de bruits ambiants et de musique.En termes syntaxiques, Dominic Champagne utilise très habilement la narration en voix hors-champ dans l\u2019ensemble de son ilm.De manière précise, il évite d\u2019avoir recours à un style trop littéraire et sait se montrer ironique pour souligner les limites de son cheminement individuel, qui se heurte parfois aux opinions de certains Anticostiens : ceux-ci souhaiteraient améliorer leurs conditions de vie économiques en favorisant l\u2019implantation de l\u2019industrie pétrolière sur l\u2019île.Après un entretien animé avec un de ces insulaires, Gaétan Laprise, Champagne reconnaît, non sans humilité, qu\u2019il a sans doute mal évalué la situation à laquelle il était confronté a priori.Ainsi, n\u2019hésite-t-il pas à s\u2019interroger sur le sens de sa propre démarche, voire à questionner la légitimité de celle-ci à différents moments de la narration.Dans ces circonstances, Champagne s\u2019appuie sur une connaissance scientiique accessible pour se guider et pour éclairer la lanterne du spectateur.Assurément, à la manière d\u2019un Michael Moore, il nous transmet, directement ou indirectement, une grande quantité d\u2019informations, mais il le fait avec cohérence et honnêteté, ain d\u2019instruire le public plutôt que de tenter de le manipuler.À preuve, il sufit de se référer à la brève séquence où l\u2019on explique la technique de fracturation hydraulique par le biais d\u2019un dessin animé très clair.Dans ce cas, Dominic Champagne décrit les choses d\u2019une manière fort probante au spectateur, qui peut alors avoir accès à une connaissance scientiique basale.Subséquemment, le cinéaste évoque la présomption du président de la compagnie Pétrolia, André Proulx, lequel se targue de pouvoir explorer le sous-sol d\u2019Anticosti de manière adéquate, à l\u2019aide d\u2019une méthode «expérimentale» et «eficace».Or, Champagne dément sans ambages cette prétention 50 SECTION II Deux communautés en danger en faisant entendre le témoignage d\u2019un géologue chevronné, Sylvain Archambault, qui révèle au spectateur que ladite méthode s\u2019avère, à l\u2019instar de tous les processus de ce genre, particulièrement risquée.Par le biais d\u2019une analogie des plus opportunes, Archambault nous souligne que la tristement célèbre catastrophe du Golfe du Mexique, causée par British Petroleum (BP), résultait non pas d\u2019une activité d\u2019exploitation pétrolière ordinaire, mais bien d\u2019une activité d\u2019exploration pétrolière.En conséquence, le propos du scientiique déconstruit la tentative maladroite de manipulation de l\u2019opinion publique d\u2019André Proulx.Une œuvre nuancée Par ailleurs, il faut reconnaître que Dominic Champagne a judicieusement choisi les différents témoins qui font des interventions dans Anticosti : la chasse au pétrole extrême.Refusant de se satisfaire d\u2019explications approximatives ou partielles au sujet d\u2019un enjeu aussi important que celui de l\u2019exploitation des hydrocarbures, il a interrogé des spécialistes réputés, aptes à démystiier les discours fallacieux des porte-parole des industries gazière et pétrolière ou de leurs thuriféraires.Parmi ceux-là, on remarquera la présence de scientiiques expérimentés, tant dans le domaine des sciences naturelles (Sylvain Archambault, Marc Durand), que dans celui des sciences humaines (Gilles Gagné, Éric Pinault).Cependant, Champagne n\u2019omet jamais de considérer les opinions des Anticostiens ordinaires, qui sont trop souvent laissés-pour-compte dans le cadre des décisions gouvernementales.Par conséquent, il crée un rapport dialectique enrichissant entre le commun des mortels et les spécialistes.De plus, en tant que narrateur-intervieweur, Champagne pose de bonnes questions aux témoins du ilm et favorise la pertinence de leurs réponses.Dans cette perspective, on remarquera que le réalisateur évite de proposer au spectateur une rélexion manichéenne, sur le plan écologique, en permettant à des gens favorables à l\u2019exploitation pétrolière de défendre leur point de vue, en toute latitude.Parmi les interventions frappantes de l\u2019œuvre, il importe de citer celles de l\u2019ex- maire anticostien Denis Duteau et de l\u2019économiste des HEC, Pierre- Olivier Pineau, qui appuient l\u2019exploitation du pétrole de schiste à Anticosti parce qu\u2019ils considèrent que cette activité engendrera des retombées économiques appréciables pour les insulaires concernés et POSSIBLES, AUTOMNE 2015 51 pour le gouvernement du Québec.Selon ces témoins, on peut procéder au forage du pétrole non-conventionnel sans mettre en péril la santé de la population anticostienne et sans risquer de commettre des désastres environnementaux.Toutefois, des spécialistes des questions écologiques ne tardent pas à les contredire et à inirmer leur point de vue.En effet, l\u2019ingénieur en géologie Marc Durand nous explique que, pour tirer de l\u2019île une quantité de pétrole qui correspondrait aux attentes des dirigeants de la compagnie Pétrolia, il faudrait qu\u2019on y exploite pas moins de douze mille puits.Dès lors, il apparaît évident que la qualité de vie des Anticostiens se détériorerait considérablement si l\u2019on cherchait à atteindre un tel objectif.Pour sa part, Rosa Galvez, directrice du département de génie civil et de génie des eaux à l\u2019Université Laval, met en lumière les dangers qui se rattachent l\u2019exploration et à l\u2019exploitation du pétrole de schiste dans l\u2019île d\u2019Anticosti.Selon elle, en raison de la morphologie des lieux, de telles activités peuvent aisément entraîner la contamination de plusieurs composantes environnementales de ceux-ci.L\u2019impact économique réel de l\u2019exploitation du pétrole de schiste Sur le plan économique, Dominic Champagne nous révèle graduellement, à travers sa narration, pourquoi la volonté de procéder à l\u2019extraction de pétrole de schiste à Anticosti ne constitue pas un objectif adéquat d\u2019un point de vue national ou régional.Certes, il n\u2019y a plus d\u2019employeur sur l\u2019île d\u2019Anticosti qui offre du travail salarié à la population locale depuis quelque temps.Comme le signale pertinemment Gaétan Laprise au cinéaste, suite aux Attentats du 11 septembre 2001, on constate que beaucoup moins de touristes américains que par le passé se rendent dans l\u2019île, pour y effectuer des parties de chasse.Il en résulte que nombre d\u2019insulaires, privés de revenus directement liés à cette activité, ont quitté Anticosti pour se trouver des emplois ailleurs.Cela signiie- t-il pour autant qu\u2019une activité pétrolière intense à Anticosti résoudrait les problèmes socioéconomiques que vivent les îliens ?Absolument pas, puisque dans une telle éventualité, si l\u2019on en croit la quasi-totalité des scientiiques témoignant dans le ilm de Champagne, il est clair que les Anticostiens connaîtraient des dificultés beaucoup plus sérieuses que celles qu\u2019ils connaissent aujourd\u2019hui.De fait, lorsqu\u2019on extrait du pétrole de schiste de la roche, par fracturation hydraulique, on utilise de 52 SECTION II Deux communautés en danger nombreux produits chimiques qui sont susceptibles d\u2019affecter la santé des êtres humains, des animaux et des végétaux.De sorte qu\u2019il apparaît incontestable que les éventuels coûts liés à une décontamination des lieux seraient nettement plus élevés que ce que rapporterait aux Anticostiens une activité d\u2019extraction pétrolière, qui aurait inévitablement une durée limitée.Pour ce qui est des hypothétiques emplois liés à l\u2019industrie pétrolière, il faut admettre qu\u2019ils se révèlent généralement beaucoup moins nombreux qu\u2019on le laisse croire, ainsi que le suggère avec lucidité Martine Dugas, une vénérable résidante de «la perle du Saint-Laurent».La complaisance des gouvernements envers l\u2019industrie pétrolière On aurait tort de sous-estimer le rôle du domaine politique par rapport à la réalité économique précitée, tant celui-là est étroitement lié à celle-ci.Sur le plan provincial, on remarque que les politiciens gouvernementaux font preuve d\u2019une désolante complaisance envers les représentants de l\u2019industrie du pétrole de schiste.Suite à une recherche digne de mention, Dominic Champagne a intégré à son ilm des images d\u2019archives nous montrant Pauline Marois, alors chef du Parti québécois et de l\u2019opposition oficielle, témoigner de sa réprobation par rapport à l\u2019exploitation, en territoire québécois, du gaz et du pétrole de schiste.Dans un des extraits concernés, la politicienne va jusqu\u2019à afirmer qu\u2019elle s\u2019oppose à ce que le Québec devienne «un état pétrolier».Cependant, après que le Parti québécois ait pris le pouvoir, en septembre 2012, et que Marois soit devenue la première femme à occuper les fonctions de premier ministre du Québec, cette dernière a effectué une sidérante volte-face par rapport à la question pétrolière : en effet, elle s\u2019est dite disposée à adopter «le principe d\u2019indépendance énergétique», lequel s\u2019appuie sur une imposante extraction nationale de «l\u2019or noir».Que s\u2019est-il donc passé pour que Marois manifeste subitement une attitude aussi incohérente ?Assurément, la volonté de bercer d\u2019illusions un certain électorat québécois, en lui faisant miroiter la création de richesses liées aux activités de l\u2019industrie du pétrole n\u2019est pas étrangère à un tel changement de cap.Si le réalisateur se montre très critique, dans son oeuvre, envers la politique environnementale du PQ, dirigé par Pauline Marois, il ne POSSIBLES, AUTOMNE 2015 53 faudrait pas croire que notre homme ménage celle du Parti libéral du Québec dont Jean Charest a longtemps été le chef (1998-2012).Utilisant inement le procédé de la didascalie, Dominic Champagne nous fait (re)voir des images d\u2019archives télévisuelles dans lesquelles il apparaît personnellement et rappelle sa spectaculaire opposition, ainsi que celle de nombreux habitants de vallée du Saint-Laurent, au forage et à l\u2019exploitation de puits de gaz de schiste qu\u2019on a effectués dans cette région.Évidemment, si la contestation des gens de la vallée du Saint-Laurent n\u2019avait pas été aussi soutenue qu\u2019elle l\u2019a été, jamais le gouvernement Charest n\u2019aurait-il accepté de remettre en question l\u2019exploitation des gaz de schiste.Toutefois, la détermination de ces citoyens engagés, pugnaces, l\u2019a obligé à décréter un moratoire par rapport aux activités de tels puits au Québec.Par ailleurs, Champagne remémore opportunément au spectateur que le gouvernement Charest est celui qui a poussé Hydro-Québec à céder les droits exclusifs de l\u2019exploration et l\u2019exploitation du pétrole dans l\u2019île d\u2019Anticosti à l\u2019entreprise Pétrolia.Ultérieurement, le Parti québécois a pris le pouvoir et a conclu une nouvelle entente, en partenariat, avec cette compagnie.S\u2019il est irréfutable que le pacte que le Parti québécois a ratiié avec Pétrolia est très décevant, il faut reconnaître que l\u2019entente que celle- ci avait signée avec le PLQ était encore pire pour l\u2019ensemble de la population du Québec.Les modes d\u2019actions des entreprises pétrolières Ain de donner un aperçu adéquat du système de valeurs qui régit la compagnie Pétrolia, le réalisateur retrace, dans le long métrage, son parcours sociopolitique récent sur le territoire québécois.Ainsi, Champagne rappelle que cette entreprise s\u2019est opposée bec et ongles à ce que l\u2019on rende publique l\u2019entente secrète qu\u2019elle avait signée avec Hydro-Québec, sous l\u2019égide de la ministre Normandeau, concernant le droit d\u2019exploitation du sol et du sous-sol d\u2019Anticosti.En outre, Dominic Champagne ravive à notre mémoire la poursuite-bâillon que des représentants de Pétrolia ont intentée contre le militant écologiste Ugo Lapointe, parce que ce dernier avait osé critiquer la compagnie en afirmant que celle-ci «volait» les ressources naturelles du Québec.D\u2019autre part, le réalisateur n\u2019omet pas d\u2019évoquer le fait que Pétrolia 54 SECTION II Deux communautés en danger a récemment intenté une poursuite civile contre la ville de Gaspé parce que son conseil municipal a adopté un règlement interdisant l\u2019exploitation de pétrole de schiste sur des terres situées à proximité de sources d\u2019eau potable.En somme, quoi qu\u2019en disent les représentants de cette entreprise, on ne saurait nier que les intérêts de la population du Québec demeurent négligeables, pour eux, par rapport aux intérêts des actionnaires et des dirigeants de Pétrolia.Cherchant à comparer le type d\u2019extraction de pétrole auquel souhaitent procéder les dirigeants de la compagnie Pétrolia à d\u2019autres formes d\u2019extraction d\u2019hydrocarbures, Dominic Champagne et son ils Jules se sont respectivement rendus dans deux régions nord-américaines réputées pour leur exploitation pétrolière majeure : l\u2019Alberta et le Dakota du Nord.À défaut d\u2019avoir pu ilmer ou photographier de très près les installations pétrolières étroitement surveillées de l\u2019Alberta, Dominic Champagne a jaugé certains des effets de la pollution atmosphérique qui sévit à proximité d\u2019un grand puits de forage.De plus, Champagne a pu constater jusqu\u2019à quel point, même si nous vivons dans un pays démocratique, le gouvernement conservateur de Stephen Harper et ses épigones cherchent à contrôler les allées et venues, à proximité de Fort McMurray, de gens qui seraient portés à dénoncer la mainmise de l\u2019industrie pétrolière dans l\u2019Ouest canadien.À cet égard, une séquence nous montrant une agente de sécurité demander au cinéaste de lui présenter ses cartes d\u2019identité apparaît singulièrement signiicative.N\u2019empêche que Champagne se sentira moins seul, là-bas, lorsqu\u2019il sera témoin d\u2019une manifestation de représentants des peuples autochtones opposés à l\u2019exploitation irresponsable du pétrole dans cette région.Pour sa part, Jules Champagne a recueilli les témoignages de deux opposants à l\u2019exploitation du pétrole de schiste à Williston, dans le Dakota du Nord, qui fustigent les ravages que les installations pétrolières ont causés aux dépens des terres agricoles de la région.Leurs propos conirment ce que Dominic et Jules Champagne soupçonnaient fortement : à savoir, que l\u2019industrie pétrolière proite du lamentable laxisme de certains gouvernements pour imposer ses règles et pour privilégier des particuliers au détriment des collectivités. POSSIBLES, AUTOMNE 2015 55 Au-delà du documentaire sur l\u2019environnement Une des grandes qualités d\u2019Anticosti : la chasse au pétrole extrême de Dominic Champagne consiste à concilier, dans une narration polysémique, des composantes de genres cinématographiques apparemment incompatibles.De manière précise, le long métrage de Dominic Champagne constitue un documentaire témoignant des dangers se rattachant à l\u2019exploration et l\u2019exploitation du pétrole de schiste dans l\u2019île d\u2019Anticosti.De façon plus générale, c\u2019est une œuvre qui traite des périls découlant de la quête humaine effrénée des hydrocarbures à travers le monde.Dans une autre optique, c\u2019est une représentation poétique de la vie, au sein d\u2019un domaine où la faune et la lore ont préséance sur la concentration, ainsi que sur l\u2019organisation, des êtres humains.À travers plusieurs de ses éléments, le ilm de Dominic Champagne constitue un pamphlet dénonçant l\u2019opportunisme des politiciens du Québec et du Canada anglais, qui sont prêts à brader nos ressources naturelles si un tel geste peut favoriser leurs ambitions carriéristes.N\u2019empêche que la perspective pénétrante propre au conte philosophique demeure omniprésente dans la narration de Champagne, puisque celui-ci s\u2019interroge constamment avec inesse au sujet des choix les plus sages que peut faire l\u2019être humain dans le contexte actuel.En d\u2019autres termes, Champagne favorise, pour tout individu, une vie menée en harmonie avec la nature plutôt qu\u2019une existence où les valeurs matérielles se révèlent prépondérantes.Pourtant, Dominic Champagne est un homme indépendant de fortune, qui n\u2019a jamais tourné le dos au succès inancier.Certes, il n\u2019est pas exempt de contradictions sur ce plan mais, contrairement à tant d\u2019autres nantis, il a le mérite de mener une lutte sincère pour favoriser la préservation du monde dans lequel il se meut.Une certaine forme d\u2019utopisme Par ailleurs, il faut admettre que la dernière partie du ilm de Dominic Champagne s\u2019avère moins convaincante que les précédentes.Cela s\u2019explique non pas parce que les questions sur lesquelles le réalisateur se penche sont inintéressantes, mais parce qu\u2019il ne parvient pas, cette fois- ci, à les analyser en profondeur.Jouant sur la proximité qui peut exister 56 SECTION II Deux communautés en danger entre le ilm ictionnel et le documentaire, Champagne utilise la igure de la répétition métaphorique pour nous signaler que les Québécois, comme d\u2019autres peuples occidentaux, se trouvent actuellement dans une impasse, puisqu\u2019ils s\u2019appuient sur l\u2019exploitation pétrolière pour surmonter les dificultés socioéconomiques auxquelles ils sont confrontés, depuis la crise économique de 2008.D\u2019où, la nécessité, pour eux, de subir une «cure de désintoxication» ain de se libérer de l\u2019emprise de la «drogue» du pétrole.Par le biais d\u2019une scène éminemment ictive à teneur humoristique et symbolique, Dominic Champagne nous montre comment le petit bricoleur, le «patenteux», Gérard Noël lui permet de prendre conscience de l\u2019absurdité de sa «dépendance» envers le pétrole.Dans cet esprit, l\u2019Anticostien Noël fait igure de modèle, de mentor de la narration parce qu\u2019il révèle au cinéaste-narrateur qu\u2019il a réellement réussi à construire seul un écologique tout-terrain en se servant de vieux matériaux inutilisés, qu\u2019il a trouvés aux quatre coins de l\u2019île qu\u2019il habite.En mettant en relief cet exemple, le cinéaste tente de convaincre le spectateur que si chacun d\u2019entre nous s\u2019inspirait de l\u2019inventivité d\u2019un Gérard Noël, on pourrait résoudre les problèmes énergétiques propres au Québec.Malheureusement, quand il nous propose une telle solution, Dominic Champagne omet de considérer le pouvoir concret qu\u2019exercent des groupes de pression opulents et très puissants aux dépens des partis politiques susceptibles de prendre le pouvoir.Pour se convaincre de cette réalité, on n\u2019a qu\u2019à se rappeler jusqu\u2019à quel point l\u2019éclosion de la voiture électrique a été freinée dans le monde en raison du fait que des gouvernements démocratiquement élus \u2013 sans compter les autres ! \u2013 ont cédé aux pressions des dirigeants des industries du pétrole et de l\u2019automobile, lesquels ne souhaitaient pas qu\u2019un nouveau type de véhicule rivalise avec les voitures fonctionnant grâce au combustible pétrolier.En somme, Champagne pèche un peu par excès d\u2019idéalisme en surestimant le progrès social du monde de demain, toutefois cela n\u2019altère en rien les remarquables qualités de son ilm\u2026 Il va sans dire que lorsque Dominic Champagne a tourné et monté Anticosti : la chasse au pétrole extrême, il lui était dificile de prédire que le gouvernement libéral de Philippe Couillard remplacerait celui du Parti québécois de Pauline Marois.Pourtant, suite à la victoire du Parti libéral du Québec, lors des élections du 7 avril 2014, on peut POSSIBLES, AUTOMNE 2015 57 afirmer que le long métrage de Champagne se révèle plus pertinent, plus salutaire que jamais pour le public québécois.En effet, même si le nouveau gouvernement n\u2019a pas eu l\u2019occasion d\u2019effectuer un grand nombre de gestes depuis son accession au pouvoir, le premier budget déposé par le ministre des inances libéral, Carlos Leitao, a annoncé des réductions budgétaires majeures dans tous les ministères du Québec (y compris celui de l\u2019environnement, bien sûr), puisque le gouvernement souhaite mordicus réduire une partie importante de son déicit annuel.En outre, on sait que le premier ministre Couillard est favorable à l\u2019expansion du secteur privé dans l\u2019économie québécoise, qu\u2019il appuie le projet d\u2019extraction du pétrole de schiste à Anticosti, qu\u2019il n\u2019est pas hostile à l\u2019exploitation des puits de gaz de schiste en région et qu\u2019il a amorcé la relance du Plan Nord de Jean Charest.Par conséquent, il est indéniable que la protection environnementale ne constitue pas une priorité pour Philippe Couillard et le Parti libéral du Québec.En termes de communication politique, on peut déjà constater que les représentants du PLQ tentent d\u2019opposer le discours de la relance économique à celui de la protection de l\u2019environnement, comme si le succès de celle-là passait nécessairement par un prétendu assouplissement des règles de celle-ci.Dans ces circonstances, il faut souhaiter que de nombreux Québécois verront le ilm de Dominic Champagne, qu\u2019ils en saisiront pleinement le sens et qu\u2019ils sauront s\u2019opposer, à travers une contestation citoyenne éclairée, aux projets sociopolitiques néfastes du gouvernement Couillard. 58 SECTION II Deux communautés en danger Les représentations de la nature Par Geneviève Brisson Depuis longtemps, l\u2019île d\u2019Anticosti représente un milieu unique et sauvage aux yeux des Euro-Québécois.Connotée aussi bien positivement que négativement, cette idée accompagne les interventions occidentales sur et au sujet de l\u2019Anticoste, tels le défrichement et la colonisation, la foresterie, la chasse et la pêche ou l\u2019exploration pétrolière.Décrire quelques-unes des différentes manières dont la nature anticostienne a été représentée peut donc être utile pour comprendre une partie des débats actuels sur l\u2019exploitation des hydrocarbures de l\u2019île.C\u2019est à ce périple au cœur du sauvage que ce texte convie, en s\u2019appuyant sur un travail anthropologique et diachronique réalisé au sujet de la forêt anticostienne1.L\u2019analyse se base d\u2019une part sur le contenu de 16 récits de voyage menés sur l\u2019île d\u2019Anticosti entre 1533 et 1980, et choisis selon des périodes phares de l\u2019histoire locale, et d\u2019autre part, sur plus de 100 entrevues semi-dirigées réalisées entre 2001 et 2004 à Anticosti auprès de différents types d\u2019acteurs sociaux.L\u2019île d\u2019Anticosti2 L\u2019île d\u2019Anticosti est située dans le Golfe Saint-Laurent, à la hauteur de la Minganie sur la Côte-Nord et au nord de la Gaspésie sur le côté sud.Elle est longue de 222 km et d\u2019une largeur maximale de 56 km, ce qui en fait une supericie comparable à la Corse.Une route principale de 1 Réalisé dans le cadre d\u2019un doctorat en anthropologie obtenu à l\u2019Université Laval en 2004 (Brisson, 2004).2 Pour une approche historique de l\u2019île, peu de travaux scientiiques ont été publiés à part quelques articles publiés par L-E Hamelin et concernant les mouvements démographiques et le mythe insulaire (Hamelin 1979; 1982; 1983).Des ouvrages de référence sur la Côte-Nord comprennent cependant une part de l\u2019histoire d\u2019Anticosti (Frenette 1996).Des journalistes se sont aussi attardés à cette histoire (MacKay 1983; Ouellet 2000). POSSIBLES, AUTOMNE 2015 59 265 km et un réseau impressionnant de chemins forestiers permettent l\u2019accès au territoire.La partie ouest de l\u2019île, surélevée, est recouverte de forêts et les nombreuses rivières qui y coulent forment des fjords et des vallées enclavées.À l\u2019est, le terrain s\u2019abaisse peu à peu et de nombreuses tourbières sont présentes.La forêt est dense : vieilles sapinières, pessière noire, pessière blanche.Des feux de forêt, des vents de chablis, des épidémies et la coupe de bois ont modiié la forêt.La faune terrestre a été considérablement modiiée par l\u2019introduction volontaire d\u2019espèces exotiques depuis 100 ans dont certaines (cerfs et lièvres), sans prédateurs naturels, se sont multipliées à un rythme considérable.Anticosti est marquée du passage des cultures amérindiennes et euro- québécoise.Les nations amérindiennes de la Gaspésie et de la Côte-Nord fréquentaient l\u2019île il y a au moins 3500 ans pour y pêcher et chasser l\u2019ours.Peuples nomades, leur présence a été notée de façon récurrente sur l\u2019île jusqu\u2019au début du XXe siècle.L\u2019origine toponymique d\u2019Anticosti leur est attribuée.Par ailleurs, Anticosti a été remarquée par Jacques Cartier lors de son premier voyage en Amérique (1533).En 1680, l\u2019île est concédée en seigneurie à Louis Jolliet ain d\u2019honorer ses découvertes américaines.Il l\u2019habite quelques années, y installant une ferme fortiiée et un comptoir de traite ain de commercer avec les Amérindiens des deux côtes.Mais l\u2019île est également un avant-poste stratégique dans le leuve et la cible d\u2019attaques.En 1690, ses installations étant détruites par la lotte anglaise de Phipps, Jolliet déménage à Mingan.Alors Anticosti n\u2019est plus que visitée \u2014 quoique fréquemment \u2014 par les pêcheurs.Il faut attendre 1815 pour qu\u2019apparaissent de nouvelles constructions permanentes autour de l\u2019île, où phares et des dépôts de nourriture pour les naufragés visent à sécuriser la navigation dans cette partie du Golfe Saint-Laurent.Outre les gardiens de ces installations gouvernementales, l\u2019île sera également habitée par quelques personnes qui y pratiquent l\u2019agriculture, la pêche et la trappe.Louis-Olivier Gamache reste le personnage le plus légendaire de cette période, entre 1810 et 1854.À la même époque, des Gaspésiens protestant contre le monopole jerseyais sur la pêche s\u2019établissent peu à peu sur les côtes de l\u2019Anticoste et fondent un premier village : l\u2019Anse- aux-Fraises.Par la suite, différents projets sont formulés aux États- Unis et en Angleterre pour coloniser Anticosti de façon plus extensive.Par exemple, en 1872, la succession de Louis Jolliet vend une partie de 60 SECTION II Deux communautés en danger l\u2019île à des intérêts américains pour y construire une cité modèle, Nora.Cette utopie sombre dans la faillite, mais les familles attirées par l\u2019offre peupleront différentes baies de l\u2019ouest et du sud-est d\u2019Anticosti, aidées par le gouvernement puis travaillant pour les pêcheries.En 1895, Henri Menier, riche industriel français, devient propriétaire de la totalité de l\u2019île ain d\u2019y créer son paradis de chasse et pêche.Il jette les jalons de l\u2019exploitation industrielle agricole et forestière du territoire, ainsi que du tourisme.Il installe des gardiens aux embouchures des différentes rivières et limite l\u2019accès de la forêt aux travailleurs de sa compagnie.Pour les besoins de ses projets, il crée le village de Baie-Ellis (Port-Menier), dont il entretient les habitants en échange de leur travail.La famille Menier règne plus de 25 ans sur Anticosti.En 1926, elle vend l\u2019île à une compagnie forestière qui deviendra la Consolidated Bathurst.Elle en exploite la ressource ligneuse et giboyeuse.Les gens d\u2019Anticosti poursuivent leur existence dans le « village de compagnie » ou au bord des rivières; ils demeurent soumis à des règles strictes.Par exemple, les seuls qui peuvent aller en forêt sont ceux qui y travaillent.Tout dépend de la « Consol » et les décisions sont orientées par le proit de la Compagnie.En 1974, l\u2019île est expropriée par le gouvernement québécois et gérée comme une réserve faunique par le Ministère du Tourisme, de la Chasse et de la Pêche.Les habitants se voient encore imposer des normes pour la fréquentation du territoire et pour leurs conditions de vie.Cependant, on municipalise Anticosti en 1984 : les occupants des maisons et terrains peuvent en devenir propriétaires, les initiatives locales sont encouragées, l\u2019accès à la forêt est maintenant libre et non contrôlé.Un réseau de pourvoiries à droits exclusifs est mis en place entre 1982 et 1985, ain d\u2019y exploiter récréativement les ressources fauniques présentes.Anticosti est présentement peu densément peuplée et abrite un seul village, Port-Menier.Les Anticostiens sont principalement engagés par des pourvoiries privées et publiques, propriétés majoritairement d\u2019intérêts « du continent ».Elles se divisent la majeure partie du territoire et reçoivent entre juin et décembre un quota important de villégiateurs, de pêcheurs au saumon et de chasseurs de cerfs de Virginie.Les pourvoyeurs emploient aussi des travailleurs saisonniers venus de l\u2019extérieur.Le gouvernement municipal est le premier palier décisionnel et administratif, mais la prise POSSIBLES, AUTOMNE 2015 61 en charge des intérêts locaux doit aussi tenir compte du palier central, les ministères du Québec, notamment pour la gestion de trois réserves écologiques et du parc de conservation entre les rivières Patate et Vauréal.L\u2019État supervise aussi une coupe forestière contrôlée visant à favoriser la régénération de l\u2019habitat du cerf, qui semble brouter trop intensivement la forêt.À ce sujet, des études scientiiques menées par le gouvernement, en collaboration avec l\u2019Université Laval, sont réalisées depuis le milieu des années 1970.Depuis 1995, une compagnie privée d\u2019exploitation forestière œuvre en vertu d\u2019une Convention d\u2019Aménagement faunique (CAF).Des gens du village sont employés par la compagnie, mais beaucoup de travailleurs, dont les cadres de l\u2019entreprise, sont originaires de l\u2019extérieur et retournent chez eux une fois la saison d\u2019exploitation terminée.Ce contexte social et historique se dessinera en iligrane des représentations sociales de la nature anticostienne.1.Les représentations sociales de la nature anticostienne L\u2019histoire d\u2019Anticosti et les relations tissées entre les faits sociaux et les éléments naturels connotent les différentes représentations de l\u2019île par les Euro-Québécois, tout à la fois sauvagerie initiale, péril, espace à « civiliser » et ressourcement.Ces différentes idées d\u2019Anticosti seront maintenant développées ain d\u2019éclairer les positions actuelles dans le débat quant à l\u2019exploitation des hydrocarbures sur l\u2019île.Il est indéniable qu\u2019au Québec, tout comme ailleurs, le milieu naturel joue depuis toujours un rôle culturel.Il contribue à donner à notre société sa signiication et sa spéciicité, et porte les marques des processus sociaux et culturels, nous permettant ainsi de lire ce qu\u2019on est et ce qu\u2019on fait.Les représentations de la nature anticostienne se situent dans un continuum avec celles du monde moderne (Brisson, 2004).Successives dans le temps, elles semblent maintenant coexistantes dans l\u2019imaginaire québécois.Toutefois, en dépit de cette coexistence, on peut voir poindre et triompher une conception dominante de notre rapport à la nature dans l\u2019histoire du territoire anticostien.Celle-ci prend sa source dans le dualisme nature/culture et dans l\u2019approche moderne posant la raison cartésienne comme regard uniicateur et l\u2019humain comme maître et possesseur de la nature.Toutefois, cet utilitarisme est contestable, et 62 SECTION II Deux communautés en danger a été contesté.L\u2019objectivation de la nature et la hiérarchisation qui en découle, tout comme la coercition moderniste qui divise et morcelle le territoire pour l\u2019appréhender, peuvent être mises à mal par d\u2019autres rapports à la nature, tels ceux de la sauvagerie archétypale ou, dans une moindre mesure, d\u2019un lieu romantique de ressourcement.Surtout, toutes ces images demeurent fades et unidimensionnelles devant l\u2019Anticoste vécue, milieu de vie de ses habitants.Archétype du sauvage La première représentation d\u2019Anticosti est celle d\u2019un archétype de la sauvagerie initiale.L\u2019idée de sauvagerie est associée au bois et aux rivages dès le début de l\u2019Antiquité (Harrison 1992), et elle est demeurée très longtemps dans l\u2019approche occidentale (Larrère et Nougarède 1993; Viard 1990).Bien évidemment, il s\u2019agit d\u2019une représentation de notre société occidentale.La forêt ou le rivage sont sauvagerie parce que les Européens les ont considérés tels.Antérieure aux humains, la sauvagerie primordiale adopte un temps brouillé qui transcende l\u2019histoire linéaire et toute mémoire.Son chaos primitif opère une union originelle du monde et une parenté entre toutes choses.Faite de métamorphoses et de dispersions, elle réside à l\u2019abri des distinctions radicales de la société occidentale et de ses lois (Harrison 1992).Étant celle qui permet de constater ce qui nous manque, elle insufle l\u2019angoisse fondatrice.Des discours et la pratique de la nature anticostienne, même moderne, sous-entendent cette sauvagerie.Par exemple, ses roches témoignent d\u2019un temps géologique préhumain (voir encadré); on présente sa forêt comme foisonnante, envahissante.Espace sans la présence de l\u2019Occident, la nature des récits de voyage à Anticosti est montrée sans ordre apparent ni surtout organisation humaine : « as if some giant had just dropped jackstraws all over the land.» (récit de Wilson 1942 : 140).Pareil mythe rend Anticosti troublante pour les auteurs des récits consultés, en fait sous leur plume un milieu hostile non seulement en raison de dangers physiques, mais bien surtout, car elle empêche POSSIBLES, AUTOMNE 2015 63 les distinctions, les frontières, les grandes vérités.Elle est présentée comme une menace pour l\u2019ordre établi, les formes ixes, les institutions, la « civilisation ».L\u2019idée de nature à Anticosti se construit peu à peu en négatif du monde humain, formant un système clos, parallèle à celui- ci; elle se présente ainsi comme un fonds symbolique indispensable à l\u2019Occident, mais avec lequel elle ne communique pas nécessairement.De 1534 à aujourd\u2019hui, l\u2019arrière-plan des jugements portés sur Anticosti l\u2019a supposée et la suppose toujours comme un monde indiscipliné et « inculte ».D\u2019aucuns la présentent habitée de forces mystérieuses qui peuvent opérer des changements en profondeur.La puissance des vents, des feux, de l\u2019eau ou des animaux modiie le paysage et crée des endroits signiiants : des lieux, donc un paysage imprégné dans l\u2019univers culturel.Par ailleurs, l\u2019île est aussi dite comme un endroit « ensauvageant » les Euro-Québécois, jusqu\u2019à en oublier identité et devoirs.Les gens qui l\u2019habitent sont facilement montrés comme « de nouveaux Sauvages » qui perdent contact tant physiquement que psychologiquement avec l\u2019univers culturel déini comme Occident.Encore aujourd\u2019hui, des touristes ou des chasseurs vivent leur plongée en forêt comme le passage dans un monde tout autre que celui de la « civilisation », et qui transforme leurs manières et leurs valeurs pour un temps certes limité, mais signiicatif.Bref, on peut conclure qu\u2019Anticosti représente pour les Euro-Québécois un « tiers espace » (Viard 1990), servant à façonner et à penser la civilisation.Le milieu d\u2019Anticosti est devenu lui-même un symbole d\u2019anti-civilisation qui permet de classer et d\u2019écarter le moins familier en lui donnant ce sens d\u2019altérité absolue.Dans cette optique, le désir de le conserver intact est symboliquement justiié comme nécessaire.La géologie anticostienne, une fenêtre sur les origines du monde À partir du XIXe siècle, Anticosti fait l\u2019objet d\u2019expéditions scientiiques, dont les narrations la montrent comme l\u2019île primitive, sans histoire autre que celle de sa géologie.Il faut dire que l\u2019intérêt pour les sciences naturelles augmente alors en Amérique, suivant le mouvement déjà amorcé en Europe (Mathieu 1998). 64 SECTION II Deux communautés en danger Certains scientiiques, inspirés de l\u2019évolutionnisme alors en vogue, chercheront aussi à montrer que la nature sauvage est un témoin du temps primitif des origines humaines, heureusement dépassé à présent pour les Occidentaux, mais persistant là où ne se sont pas encore fait sentir les « bienfaits » de cette « civilisation » (Gerbi 1985).Ce discours met en évidence la coupure de la nature avec toute historicité humaine contemporaine, vue comme occidentale, ain de réiier et d\u2019instrumentaliser davantage les éléments naturels (Thomas 1985).L\u2019île d\u2019Anticosti devient un site de ce regard scientiique sur le sauvage.Comme beaucoup d\u2019autres endroits, elle devient un « laboratoire naturel ».Des expéditions géologiques suggèrent ainsi le haut intérêt scientiique d\u2019Anticosti, montrant l\u2019île comme l\u2019un des seuls pans visibles des origines du monde.Anticosti, haussée des fonds marins, n\u2019est pas une terre ordinaire.Formée à la « réunion des roches calcaires et des roches primitives » (récit de Schmitt 1904 : 2), c\u2019est la roche des premiers temps, qui remonte à l\u2019Atlantide peut-être (idem).Venue « des âges très anciens » (récit de Marie-Victorin 1924 : 120), elle explique Anticosti et la caractérise : « quelque chose de bien particulier, de bien anticostien » (ibidem).Elle « n\u2019est, pour ainsi dire, qu\u2019un rocher (\u2026) Ses couches intérieures renferment de curieux fossiles.Ils ont le plus souvent la forme d\u2019arbres.» (récit de Gregory 1886 : 159).La nature anticostienne est aussi montrée dans toute la pureté des origines.Anticosti est ainsi liée étroitement à une époque antérieure à l\u2019humain, bien incarnée dans le roc et la forêt.L\u2019île est « encerclée de sa plate-forme littorale » (récit de Marie-Victorin 1924 : 120); elle ne peut bouger dans l\u2019espace, ni, suppose-t-on, dans le temps.Ainsi gardée, Anticosti est à l\u2019abri de tout changement et elle est présentée comme un espace-témoin, musée igé dans le temps des origines et ouvert au regard contemporain ain de lui dévoiler le passé de sa planète.Conserver intacts les premiers temps du monde devient un souhait.C\u2019est la gloire de l\u2019île : « À un certain point de vue, Anticosti est géologiquement la plus intéressante POSSIBLES, AUTOMNE 2015 65 Un espace de périls et de pauvreté La seconde représentation d\u2019Anticosti demeure celle d\u2019un lieu périlleux et pauvre, qu\u2019il importe de changer.Déjà, chez les premiers arrivants en Nouvelle-France, la nature sauvage est souvent perçue comme un couvert pour des maladies, des nuisances et des maux.À ce titre, elle est un milieu plein de dangers pour l\u2019Européen : derrière chaque arbre se cache un Sauvage, homme ou fauve.Les rigueurs de la nature pèsent.Et au cœur de sa forêt se terrent d\u2019autres possibles, ceux qu\u2019il importe région de l\u2019Amérique.» (récit de Schmitt 1904 : 67).Elle permet de constater le passage du temps, mais aussi de rattacher la nature anticostienne aux plus grands monuments de la civilisation, n\u2019échappant pas ainsi à un courant panaméricain de valorisation du monumental naturel pour hausser la valeur du Nouveau-Monde sur l\u2019Ancien (Viard 1990).Ainsi la falaise de la Rivière à la Loutre « rappelle à l\u2019esprit le phénomène analogue observé sur les colonnes du temple de Jupiter Serapis, près de Naples.Ici, comme là, il y a eu des mouvements d\u2019affaissement et d\u2019exhaussement.» (récit de Schmitt 1904 : 97).De même d\u2019autres manifestations naturelles : « Ces colonnes [de glace] laissent entre elles et la falaise un espace libre qui ressemble à l\u2019intérieur d\u2019un temple gothique.La musique des vents du large y résonne, et, même en plein jour, il n\u2019y pénètre qu\u2019une lumière tendre, qui s\u2019est tamisée dans ces énormes piliers transparents où jouent les rayons obliques du pâle soleil d\u2019hiver.» (idem : 8).À cet égard, Anticosti pourrait donc devenir un patrimoine national, même si cela ne se produit qu\u2019au tournant du millénaire, par un Parc provincial créé en 2001.Aller à Anticosti peut donc être perçu comme un geste pour contempler un vivant primordial et de s\u2019y ressourcer, dans un mouvement romantique de communion avec les forces telluriques de la nature (Cosgrove 1998).L\u2019île est aussi présentée comme un livre ouvert pour l\u2019humain qui prend la peine de s\u2019y pencher scientiiquement : « que de raretés scientiiques doivent se trouver cachées ainsi sous ces bancs de calcaire, attendant là, depuis des milliers d\u2019années, les études et les recherches de la curiosité humaine! » (récit de Faucher 1881 : 103). 66 SECTION II Deux communautés en danger justement de juguler.Il faut donc l\u2019éviter, l\u2019éradiquer ou la transformer (Ouellet 1997).Ce mot d\u2019ordre perdurera jusqu\u2019à aujourd\u2019hui, semble- t-il.Cette représentation semble répandue, servant notamment à démontrer la nécessité d\u2019établir des colonies agricoles.Dans les récits, Anticosti est présentée comme un milieu naturel dangereux : « Il y a eu aussi le séjour parfois prolongé des malheureux naufragés qui avaient échappé aux gouffres du large pour tomber dans les pièges aussi traîtres des forêts anticostiennes.» (récit de Potvin 1945 : 359).Les récits s\u2019emploient principalement à montrer que le milieu anticostien n\u2019est pas adéquat pour les Euro-Québécois.Il représente pour eux un péril : « Autrefois, quand un vaisseau venait se briser à la côte, les hommes de l\u2019équipage, qui n\u2019étaient pas engloutis par les lots, ou broyés par les rochers, étaient condamnés à périr de faim et de froid, sans pouvoir espérer de secours.» (récit de Ferland 1877 : 5).Ce milieu est un sauvage qui se nourrit de l\u2019humain sans le nourrir en retour d\u2019autre chose que du lait du désespoir : « Arche de la faim! Mère du désespoir! » (récit de Marie-Victorin 1924 : 119).Les périls qu\u2019apporte la sauvagerie d\u2019Anticosti sont nombreux.La forêt est source de dangers, car elle est un repaire, au-delà de celui des Sauvages partant en guerre contre l\u2019autre rive du leuve (récit de Champlain 1618) : celui de conditions climatiques, de plantes et d\u2019animaux jugés dangereux.Enin, sa pauvreté la rend insufisante aux besoins humains.En effet, dès le XVIIIe siècle, plusieurs récits3 s\u2019emploient à montrer que la forêt anticostienne dans son état initial (vierge, impénétrable) ne peut combler aucun des besoins occidentaux.Pour certains, c\u2019est un « désert » (récits de Crespel 1742 et Wilson 1942), une terre de désolation (récit de Potvin 1929 : 31) et d\u2019âpreté (idem : 8).Ce sont plus particulièrement les narrations de naufrages, et celles désirant modiier l\u2019état de la forêt alors existante, qui font référence à cette conception de sauvage.La pauvreté est alors une nouvelle façon de dire qu\u2019Anticosti est terra nullius : ici, un espace béant, improductif pour l\u2019Occident, inoccupé \u2013 par une quelconque richesse, par quelque ressource utile \u2014 attend l\u2019agir humain (Viard 1990).3 Principalement les narrations de naufrages (récits de Crespel 1742; Ferland 1877; Gregory 1886) et les récits prônant des projets civilisateurs (récits de Faucher 1881; Gregory 1886; Schmitt 1904; Potvin 1929). POSSIBLES, AUTOMNE 2015 67 Cette association n\u2019est pas innocente : elle permet notamment aux récits de mettre ensuite en scène la civilisation occidentale, seule enviable, ou dont la force serait capable de transformer cette pauvreté en ressource.À son état initial, Anticosti et sa nature n\u2019ont pas de ressources : « À part la chasse et la pêche, les ressources de l\u2019île d\u2019Anticosti sont fort restreintes.La culture y est presque nulle, le sol d\u2019abord s\u2019y prêtant dificilement, et sa position isolée la privant de communications faciles.» (récit de Gregory 1886 : 191).On va même jusqu\u2019à comparer certains arbres aux « arbres nains des Japonais.» (récit de Schmitt 1904 : 131).Cette image d\u2019Anticosti, au contraire de la précédente, ne motive pas la conservation d\u2019une nature intacte.La civilisation : un regard utilitariste La représentation d\u2019une nature pauvre ouvre cependant la porte à une nouvelle image de la nature, qui elle-même mène à des actions concrètes.En effet, dans pareil lieu périlleux et pauvre, l\u2019intervention du « génie humain » (Schmitt 1904) serait une nécessité pour rendre la nature productive, sur le plan économique.Fuyant la pauvreté, on peut alors, par exemple : enlever la forêt pour en faire des terres agraires, construire des barrages, des piscicultures et des usines (Bureau 1895), ou transplanter des éléments d\u2019une nature européenne jardinée, tels les 1200 arbres fruitiers qui sont importés de France en 1904 (récit de Schmitt 1904).Tout à coup, la nature anticostienne devient abondante par l\u2019exploitation de ses ressources.Maintenant, le territoire est réellement possédé par le génie humain.L\u2019organisation rationnelle permet alors de changer la face d\u2019Anticosti.Cette transformation se présente comme une « mise en valeur » (idem : 32).Elle s\u2019opère par l\u2019introduction de plans cartésiens, de igures conventionnelles et standardisées, de planiication stratégique, de cadastres et de quadrillages, et de machines.Dans cette optique, la nature est passive.Objet malléable à l\u2019inini, elle se prête à toutes les interventions provenant des industriels.Ceux-ci présentent des mesures permettant d\u2019améliorer la nature, soit en qualité, soit en quantité.La gestion serait alors la garantie de la pérennité.Examinée par des spécialistes, civilisée et domestiquée, bref, entrée dans l\u2019espace 68 SECTION II Deux communautés en danger culturel, la nature anticostienne acquiert une valeur mesurable et quantiiable, elle devient un ensemble de ressources monnayables, utilisables par l\u2019humain.Ce faisant, les connaissances scientiiques, dont les mathématiques, sont maintenant appliquées à cet espace pour permettre sa meilleure gestion.Par exemple, dorénavant la forêt est jardinée par des spécialistes, des forestiers, et traitée comme une terre domestique selon différents procédés.Plus encore : désormais, les forces « civilisatrices » manipulent, compartimentent et morcellent les usages ou les différents éléments naturels.Montrés indépendants les uns des autres, ceux-ci perdent tout aspect vivant : objets inanimés appréhendés de façon de moins en moins personnalisée, et de plus en plus abstraite.On cherche alors des usages à la nature, qui s\u2019industrialise et se subdivise.Par exemple, elle n\u2019est plus que bois, puis billots, puis pulpe, puis papier, tandis que le reste de sa réalité \u2013 non instrumentalisable \u2014 est mise à l\u2019écart.Cette représentation est dominante dans le discours économique sur les hydrocarbures.Cette représentation utilitaire produit enin un glissement vers une spatialisation générique.Voilà la nature anticostienne indéterminée, sans histoire humaine locale ou nationale.Cette appréhension spatiale permet de gérer avec détachement l\u2019objet naturel pour qu\u2019il soit le plus « utilitaire » possible.En fait, il passera ainsi à l\u2019abstraction : celle de la géométrie qui découpe le sous-sol en claims, en igures conventionnelles et indifférenciées, et celle des chiffres, qui transforment la nature en unités de mesure et, ultimement, en dollars.Dans cette abstraction, invoquer les sentiments d\u2019appartenance, le milieu de vie, ou le sens du lieu demeure dificile, voire inconcevable.La forêt romantique, un Éden à protéger La dernière représentation d\u2019Anticosti que j\u2019aimerais présenter, car elle inclut dans le débat actuel est peut-être la plus reconnue aujourd\u2019hui, c\u2019est celle d\u2019un milieu naturel édénique, à protéger.Parallèlement à une pensée utilitariste, la nature anticostienne se charge alors d\u2019une aura romantique.Sublimant les caractéristiques sauvages pour en faire une rencontre spirituelle tout autant qu\u2019une quête de l\u2019authenticité humaine, perdue au cœur de l\u2019urbanisation, la forêt et le rivage permettraient une POSSIBLES, AUTOMNE 2015 69 halte et un ressourcement.Ils nourriraient l\u2019homme moderne ain de lui permettre de replonger encore dans la Cité.Depuis Henri Menier, cette image semble coller à la peau d\u2019Anticosti.Les démarches de nombreux explorateurs et sportifs et celles d\u2019Henri Menier ont conirmé cette déinition contemporaine d\u2019Anticosti, qui est encore exploitée par le biais d\u2019une rhétorique publicitaire, quitte à masquer des interventions économiques, scientiiques et utilitaires.Ainsi, dans les récits comme sur le terrain, le milieu indiscipliné est aussi le terrain presque obligé des aventures décrites après les années 1930 par les touristes dits sportifs, explorateurs ou chasseurs.Les bois impraticables sont alors pratiqués.Mises au goût du jour par le mouvement romantique, qui gloriie comme un spectacle les manifestations les plus fracassantes de la sauvagerie, certaines des forces associées au milieu anticostien deviendront peu à peu un décor touristique ou une cathédrale qu\u2019il importe de conserver, comme c\u2019est le cas avec le Parc Anticosti.Dans la pensée romantique, fréquenter la nature procurerait un repos salutaire.Anticosti se présente comme la quintessence de ces qualités : « Anticosti : la paix, la paix, la paix » (publicité Sépaq 2000).Parfois, elle se déinit comme l\u2019ultime rempart contre la vie trépidante : « Antidote, Antistress, Anticosti » (publicité Sépaq 2001).La sérénité de la nature anticostienne se pose comme un repos, récompense après les « affres » de l\u2019expédition dans les bois : « It was restful, after a hard day\u2019s travel, to sit by the crackling campire, watching the laming sunset relected in calm waters and breathing the mingled scent of wood smoke and balsam.Down sleeping bags were not too warm at night.» (récit de Wilson 1942 : 140).Conçue ainsi, Anticosti permettrait de se régénérer en plongeant dans ce qui est évoqué comme « un bain de nature ».La forêt anticostienne, tout particulièrement, est perçue comme une source régénératrice permettant de retrouver son authenticité tout autant que de se pencher sur le vrai sens de la vie et du vivant.Celui-ci se dessine alors comme un sacré dont on aurait perdu la signiication au milieu de notre vie trépidante, et qu\u2019il importerait de retrouver par un contact profond avec la nature, allant au-delà d\u2019une simple appréciation 70 SECTION II Deux communautés en danger esthétique.L\u2019anti-civilisation se présente maintenant comme un antidote aux excès modernistes, un temple de ressourcement personnel et sociétal.À cette conception se joint l\u2019idée d\u2019une raréfaction d\u2019une nature authentique, c.-à-d.qui n\u2019a jamais été « souillée » par l\u2019humain (Cosgrove 1998).Alors, le tourisme de villégiature prend un autre sens.Cette représentation motive la nécessité de conserver la nature d\u2019Anticosti à l\u2019état authentique.Aujourd\u2019hui, le nom d\u2019Anticosti évoque un paradis terrestre ou un pur état de nature.Le discours pose la sauvagerie sous la forme d\u2019une imagerie romantique : nature vierge, pure, insouillée, mais aussi nature aux forces indomptées, contre lesquelles on peut se mesurer et qui permet de retrouver l\u2019authenticité du vivant.Paradoxalement, la virginité impénétrable se présente comme un espace praticable pour le plaisir, où l\u2019aventure devient un sport; et la chasse, un loisir.Ces représentations sont aptes à contenter l\u2019imaginaire des chasseurs, pêcheurs et villégiateurs.Ces images permettent de vendre, littéralement, les droits d\u2019accès à la forêt d\u2019Anticosti, en visant simultanément toutes les catégories de touristes : chasseurs, pêcheurs, éco-touristes, aventuriers.L\u2019Éden comporte une dimension économique : lui-même est une ressource.En effet, les pourvoyeurs et les agences publicitaires qu\u2019ils emploient contribuent à façonner cette représentation édénique ou à la renforcer par des slogans accrocheurs.Cette facette d\u2019Anticosti est plus particulièrement présentée aux touristes de villégiature.Toutefois, cet aspect de l\u2019industrie touristique demeure parfois « dificile à opérer » à Anticosti lorsqu\u2019il voisine de trop près les activités utilitaristes, tels les aménagements forestiers propres à la chasse ou aux expériences scientiiques liées à la protection de l\u2019habitat du cerf.Aussi faut-il savoir « marier le dépaysement et la tranquillité que les gens recherchent avec les activités sur le terrain » qui amènent, pour leur part, machinerie et rythme moderne, comme le présentait un administrateur de pourvoirie.Malgré ses aspects complexes à la fois mythiques et lucratifs, ces représentations idylliques peuvent cependant nuire au développement anticostien.En effet, les citadins ont alors tendance à imposer ces traits POSSIBLES, AUTOMNE 2015 71 bucoliques aux milieux non urbanisés et à en faire des zones igées, qui ne peuvent plus évoluer dans le monde moderne.Elles « privent » alors le milieu rural de « ses possibilités de développement », en les consacrant musées de la nature plutôt que milieux de vie.Ce volet demeure toujours escamoté des représentations de la nature anticostienne.En conséquence, les citoyens locaux demeurent moins entendus quand il est nécessaire de penser et de créer le devenir de leur île.Conclusion L\u2019analyse de récits de voyage rédigés de 1534 à 1984, ainsi que des démarches ethnographiques à Anticosti, révèlent que plusieurs représentations sociales de la nature anticostienne ont été formulées et cohabitent encore.Quatre de celles-ci ont été présentées dans ce texte; elles paraissent être mises en scène dans le débat actuel au sujet de l\u2019exploration et de l\u2019exploitation des hydrocarbures à Anticosti évoqués par différents acteurs, souvent continentaux : gouvernement, industrie, groupes de pression, artistes, citoyens.Ces représentations n\u2018embrassent cependant pas toute la question, ni la signiication complexe d\u2019Anticosti.Même si elles sont utiles au débat, ces images ne donnent pas toute la mesure du vécu insulaire, invoqué dans d\u2019autres articles de ce numéro.En présentant ces images de la nature anticostienne, je souhaitais toutefois montrer que la controverse puise non seulement à des arguments politiques, économiques, techniques, sanitaires ou sociaux, mais que les arguments relèvent aussi d\u2019un ordre symbolique moins souvent explicite.Chaque représentation sociale répond à des logiques légitimes, et toutes sont associées à l\u2019Occident.Je ne souhaitais pas hiérarchiser ces images ou me prononcer sur la valeur de chacune, mais bien seulement témoigner de leur co-existence dans le débat actuel.À Anticosti, la transformation de la nature depuis l\u2019arrivée des Euro- Québécois a donné lieu à une plurivocalité de sens et d\u2019emplois.Elle revêt une signiication presque mystique, de sauvagerie initiale fondatrice de l\u2019humanité, permettant de réléchir sur notre civilisation.Elle prend aussi le sens d\u2019une nature pauvre, mais qui, une fois aménagée et transformée par le savoir humain, devient utile 72 SECTION II Deux communautés en danger et abondante.En même temps que la nature insulaire devient cet espace d\u2019utopie, aux dessins cartésiens et instrumentaux, elle se trace également comme un Éden romantique, de ressourcement et de déis sportifs, image renforcée et appuyée pour promouvoir l\u2019île, mais qui constitue aussi l\u2019un des fondements imaginaires de l\u2019espace québécois (Bureau 1984).Liées et opposées, conjointes et incompatibles, ces différentes idées de nature cohabitent maintenant et sont mises en jeu dans la controverse actuelle.Ce qui importe à présent est de ne pas hiérarchiser une signiication plutôt qu\u2019une autre.Pour ce faire, il sera nécessaire de concevoir le développement comme global, et non pas seulement dans une perspective économique, car celle-ci privilégiera forcément une représentation utilitaire de la nature anticostienne.Il sera aussi primordial de poser la trajectoire de développement d\u2019Anticosti non seulement pour les Québécois, mais d\u2019abord, et avant tout, pour les Anticostiens.Références Brisson, G., 2004.La capture du sauvage.Les transformations de la forêt dans l\u2019imaginaire québécois : le cas d\u2019Anticosti (1534-2002).Thèse de doctorat.Faculté des études supérieures, Université Laval, Québec.478p.Bureau, L, 1984.Entre l\u2019Eden et l\u2019utopie.Les fondements imaginaires de l\u2019espace québécois.Montréal : Québec/Amérique.Cosgrove, D.E.1998 Social formation and symbolic landscape.University of Wisconsin Press.1993 « Autor and authority, writing the new cultural geography » in Duncan, J.et D.Ley, dirs.: Place/culture/representation.Londres : Routledge.25-38.Frenette, J.1996 Histoire de la Côte-Nord.Montréal : IRCQ.Gerbi, A.1985 « Introduction » dans Nature in the New World.From Columus to Oviedo.Pittsburgh : University of Pittsburgh Press ; 3-11.Hamelin, L.-E.1979 « Anticosti, l\u2019aspect régional du peuplement », Cahiers de 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POSSIBLES, AUTOMNE 2015 73 MacKay, D.1983.Le paradis retrouvé; Anticosti.Montréal : La Presse.Mathieu, J.1998.Le premier livre de plantes du Canada.Québec : PUL.Ouellet, R.1993.« Qu\u2019est-ce qu\u2019une relation de voyage?» dans C.Duchet et S.Vachon : La recherche littéraire, objets et méthodes.Montréal : XYZ éditeurs; 235-247.____1991 « La traversée comme microcosme anticipatif de l\u2019aventure en terre d\u2019Amérique » dans M.Frédéric, dir.: Actes du séminaire de Bruxelles (16-17 mai 1991).Entre l\u2019Histoire et le roman : la littérature personnelle.Bruxelles : Centre d\u2019études Canadiennes.____1989 « Le statut du réel dans la relation de voyage » dans G.Forestier : La littérature et le réel.Paris : Aux amateurs de Livres; 259-272.Ouellet, Y.et A.Dumas 2000.Anticosti, l\u2019Éden apprivoisé.Québec : Trécarré.Thomas, K.1985 Dans le jardin de la nature.La mutation des sensibilités en Angleterre à l\u2019époque moderne (1500-1800).Paris : Gallimard.Twenhofel, W.1928.Geology of Anticosti Island.Ottawa : Acland éd.481 p.Viard, J.1990.Le tiers espace.Essai sur la nature.Paris : Méridiens Klincksieck.Récits de voyage cités Bureau, J., 1895.Rapport de Jos.Bureau à Mons.Jules Despechers \u2013 France.Document ronéotypé.Champlain, S.1618 [1973] Œuvres de Champlain.Montréal : Éditions du Jour.Crespel , E.1808 [1742]Voyages en Canada par le R.P.Emmanuel Crespel, récolet et son naufrage sur l\u2019isle d\u2019Anticostie en 1736.Paris : s.n.Faucher de Saint-Maurice, P.1886.Les îles : promenades dans le Golfe Saint-Laurent.Montréal : Cadrant et Derome.Ferland, V., 1877.Opuscules.Québec : chez l\u2019auteur.Gregory, J.U.1886.En racontant.Québec : Société historique.Marie-Victorin (Conrad Kirouac) 1924 [1969] Croquis Laurentiens.Montréal : Fides.Potvin, D.1929.En zigzag sur la Côte et dans l\u2019Ile; simples notes d\u2019un journaliste.Québec : Chez l\u2019auteur.____1945 [1979] Promenades dans les îles.Montréal : Leméac.Schmitt, J.1904.Monographie de l\u2019Ile d\u2019Anticosti (Golfe Saint-Laurent).Paris : Plon-Nourrit.Wilson, E., 1942.« Anticosti Island, Nugget of the North », National Geographic Magazine.Jan.1942. 74 SECTION II Deux communautés en danger Une démocratie citoyenne Par Anne-Isabelle Cuvillier Une population dont le territoire est planiié par d\u2019autres, aménagé par d\u2019autres, géré par d\u2019autres, exproprié par d\u2019autres, dans un but et une perspective établis par d\u2019autres et au proit des autres est réduite à l\u2019insigniiance.\u2013 René Lévesque Les phénomènes météorologiques extrêmes auxquels l\u2019on assiste depuis quelques décennies soulèvent des questions fondamentales face à l\u2019utilisation des énergies fossiles.Ces rélexions sont également alimentées par les nombreux travaux du GIEC qui conirment la problématique des changements climatiques et l\u2019urgence d\u2019agir.Dans ce contexte, nombreux sont les citoyens qui s\u2019interrogent sur la pertinence de l\u2019exploration et de l\u2019exploitation des hydrocarbures au Québec, alors que le gouvernement provincial semble approuver voire même inancer et assumer une part du risque, en s\u2019impliquant dans ces projets tel que celui qui se déploie actuellement sur l\u2019île d\u2019Anticosti.Le développement d\u2019un projet d\u2019exploitation d\u2019une telle envergure nécessite une évaluation environnementale stratégique complète considérant non seulement les volets économiques, environnementaux et sociaux, mais aussi les réalités bien concrètes et les aspirations des communautés qui s\u2019y trouvent.Or, bien qu\u2019une telle évaluation soit en cour à l\u2019heure actuelle (2015) \u2013 dont l\u2019étude n\u2019inclurait pas la fracturation hydraulique, processus qui devrait être tenté pour la première fois au Québec l\u2019année prochaine et dont l\u2019échéancier hâtif est questionnable \u2013 et avant même le démarrage des travaux en ce sens, les foreuses exploraient déjà le sous-sol anticostien, sans études, sans consultations auprès de la population québécoise, mais surtout, sans offrir un espace de parole et de choix aux Anticostiennes et Anticostiens. POSSIBLES, AUTOMNE 2015 75 En lien avec l\u2019examen de l\u2019acceptabilité sociale du projet pétrolier, cet article représente le fruit d\u2019une recherche inscrite dans le cadre d\u2019une maîtrise en sciences de l\u2019environnement conduite entre 2013 et 2014, et publiée en février 2015.Mon but était de donner une voix aux résidents de Port-Menier, seul village de l\u2019Île d\u2019Anticosti, dans un cadre le plus neutre possible, libre de toute partisanerie et rigoureux, de façon à avoir l\u2019heure la plus juste possible en illustrant ce que représentent le territoire, la communauté, ce que c\u2019est que d\u2019y vivre, ce qu\u2019est la réalité du quotidien et comment le projet pétrolier interpelle ses citoyens.Je n\u2019ai aucune prétention d\u2019avoir ici toutes les réponses, car ce n\u2019est qu\u2019un regard que je vais partager avec vous, une fenêtre qui s\u2019est ouverte, le temps d\u2019un printemps et d\u2019une brise d\u2019automne tirant sur l\u2019hivernal, sur ce qui se brasse à Anticosti.Pourquoi Anticosti ?Tout d\u2019abord, il serait malhonnête de ma part de ne pas avouer qu\u2019Anticosti faisait partie de mon imaginaire depuis fort longtemps.Dès 1967, alors que nous arrivions de France par bateau \u2013 en famille \u2013 c\u2019est cette île qui nous a accueillis alors que nous nous engouffrions dans l\u2019embouchure du leuve Saint-Laurent.Son image, son paysage et le sens qu\u2019elle a pris pour moi font en sorte que l\u2019île m\u2019habite maintenant depuis presque cinq décennies.Ce n\u2019est qu\u2019en 2003 que le rêve d\u2019enfance d\u2019y poser le pied fut pour la première fois concrétisé, lors d\u2019une brève excursion combinée à une visite organisée par la Société des établissements de plein air du Québec Anticosti (SÉPAQ) qui m\u2019ont initiée à cette île, son histoire, ses vestiges et sa grande nature.Déjà lors de cette visite, des ouïes-dires sur la question pétrolière faisaient partie des échanges avec les visiteurs.En 2008, une deuxième visite en kayak cette fois-ci, m\u2019a fait découvrir la côte nord-est le long de ses falaises abruptes et sillonnant cette plateforme littorale rocheuse légendaire qui a fait, tout au long de son histoire, de nombreuses victimes et plus de 400 naufrages.Cette expédition en kayak de près de 200 km ainsi que les excursions dans de nombreuses petites rivières cristallines qui se déversent dans le Saint-Laurent, m\u2019ont permis d\u2019apprécier les formations géologiques bien particulières du paysage anticostien ainsi que d\u2019en admirer toute la biodiversité. 76 SECTION II Deux communautés en danger C\u2019est ainsi qu\u2019en 2011, en plein processus de choix de sujet de recherche, les articles à la une des journaux citant les « 40 milliards de barils de pétrole sur l\u2019île d\u2019Anticosti » (Shields, 2011), ainsi que les paroles gratuites avançant la facilité d\u2019obtenir l\u2019acceptabilité sociale du projet, car disait-on, on n\u2019y trouverait que 200 000 chevreuils, m\u2019ont vivement interpelée.Comme un saumon dans les eaux limpides de la rivière Jupiter, j\u2019ai mordu à la mouche, et c\u2019est au printemps 2013, qu\u2019a eu lieu mon troisième périple sur l\u2019île (et un quatrième en novembre 2013)! Je suis arrivée à Port-Menier avec un questionnaire préétabli, un guide d\u2019entrevues et l\u2019intention d\u2019observer, de m\u2019impliquer, de découvrir et de questionner.Les citoyens d\u2019Anticosti m\u2019ont fait découvrir à la vitesse GRAND V ce que signiiait de vivre sur l\u2019île.Ce fut la découverte du territoire avec les résidents: chasse hivernale en exclos, pêche aux coques, mesure du couvert de neige1, ski de fond, motoneige, raquettes, déjeuners entre femmes, repas communautaires, soirées d\u2019information de la compagnie Pétrolia, implication à l\u2019école en animant des ateliers pour les jeunes, sessions d\u2019entrainement avec des amateurs de conditionnement physique, participation aux réunions du conseil municipal, entrevues à la radio communautaire\u2026 et participation au débitage d\u2019un chevreuil (ce qu\u2019on appelle « faire boucherie »), sans oublier de nombreuses et riches discussions impromptues en déambulant dans les rues du village, en faisant du porte-à-porte \u2013 ce qui s\u2019est souvent traduit en discussions riches et animées autour d\u2019un café et d\u2019une douce gâterie \u2013 que les habitants de l\u2019île m\u2019ont chaudement accueillie.Ils en avaient visiblement très long à dire! Dès lors, c\u2019est plus de 85% de la population de plus de 18 ans qui fut rencontrée.C\u2019est ainsi que 70 % des résidents présents au moment de l\u2019enquête ont répondu à mes questions.L\u2019Importance de la participation citoyenne et de la communauté Le haut taux de participation est redevable à ma présence à une réunion organisée par un certain nombre de citoyens ain de présenter et valider 1 Régulièrement, sur un parcours prédéterminé et enregistré (par GPS), l\u2019effet de l\u2019enfoncement d\u2019un cerf de Virginie marchant dans la neige est mesuré.Profondeur qui détermine d\u2019une certaine façon l\u2019impact de l\u2019épaisseur de la neige sur la survie hivernale de l\u2019espèce. POSSIBLES, AUTOMNE 2015 77 mon questionnaire avant de le distribuer.Cette rencontre préliminaire avec les membres du Comité de développement de Port-Menier, (lequel a été formé dans le cadre de la politique nationale de la ruralité du Québec, 2007-2014) fut révélatrice, c\u2019est le moins qu\u2019on puisse dire.Ce fut pour moi, un choc initial : « qui sont-ils pour me dire quoi faire, quoi inclure?C\u2019est ma recherche\u2026 », que je me suis dis en sortant de cette réunion alors que je suis partie seule dans le bois pour ruminer ce que je venais de vivre.Être chercheur, cela prend aussi une forte dose d\u2019humilité et un sens de l\u2019éthique irréprochable.C\u2019est ainsi que l\u2019approche du comment administrer le questionnaire et du contenu fut remise en question par la communauté.J\u2019ai avalé la pilule comme ont dit, et je les ai écoutés.Après tout ce sont eux les experts de leur territoire, de leur milieu de vie! Cet exercice a permis de non seulement présenter, décortiquer, valider et boniier le questionnaire que j\u2019ai du changer en élargissant la recherche pour ne pas la limiter à la seule question du développement des hydrocarbures, mais aussi de revoir la façon dont j\u2019avais planiié distribuer les questionnaires.C\u2019est alors que, suite à cette rencontre, les insulaires m\u2019ont suggéré: \u2022 De mentionner que ma démarche était personnelle et non subventionnée par les pétrolières, le gouvernement, ou toutes autres institutions à cause de la méiance omniprésente envers celles-ci; \u2022 De participer aux émissions de radio communautaire pour me faire connaître; \u2022 D\u2019aller porte à porte, plutôt que d\u2019envoyer les questionnaires par courrier ou de m\u2019installer en face du bureau de poste pour les distribuer et les recueillir.Cette méthode que j\u2019envisageais, risquait selon eux, de ne pas avoir grande chance d\u2019obtenir un haut taux de participation (car tout comme nous, ce n\u2019est pas tout le monde qui lit ce qui nous est envoyé).C\u2019est ainsi qu\u2019ils m\u2019ont dit que les citoyens se sentiraient moins vulnérables de participer et partager dans l\u2019intimité de leur domicile, plutôt que brièvement dans un endroit public et impersonnel (autrement dit, de prendre le temps d\u2019écouter les citoyens qui autrement ne feraient pas ouvertement part de leur positionnement de peur de se faire ostraciser); 78 SECTION II Deux communautés en danger \u2022 De prendre le temps de bien présenter à chacun le projet pour en assurer le succès et de retourner chez tous les résidents ain d\u2019aller ramasser les questionnaires pour avoir un haut taux de retour; D\u2019autre part, il y a eu une grande frustration exprimée lors de cette rencontre.Les participants étaient « un peu tannés que les gens ne s\u2019intéressent qu\u2019au pétrole2 » et désireux de réellement tâter le pouls de la communauté: ils m\u2019ont donc demandé d\u2019élargir le questionnaire.Conséquemment un volet sur le développement en général fut ajouté en lui greffant toute la question relative à l\u2019avenir d\u2019Anticosti voire même les alternatives de développement telles la foresterie, les énergies renouvelables, la transformation des ressources sur place et toute la ilière du développement de l\u2019écotourisme.Cette collaboration préliminaire avec la communauté fut cruciale à la réussite de cette recherche.Fruit de ce long voyage, je vous propose donc une brève incursion au cœur de Port-Menier, seul village de ce territoire insulaire, maintenant revendiqué par l\u2019industrie pétrolière.Que signiie Anticosti pour ses habitants?Quelles sont les ambigüités entre le développement et le projet pétrolier?Quel est le climat qui perdure entre les institutions et ce projet?Quelle est la vision de l\u2019avenir préconisée par ses citoyens?Territoire et identité écologique Reine du Golfe ! Terre de lumière ! Clef du Saint- Laurent ! Paradis de la chasse ! Royaume vierge ! Nef de verdure ! Quelle litanie plus belle que celle de Richepin \u2013 et point blasphématoire \u2013 L\u2019on pourrait te chanter, Anticosti ! Mais quelle autre litanie, terrible et funèbre, l\u2019écho pourrait renvoyer ! Cimetière du Golfe ! Île mystérieuse ! Mégère des brumes ! Ogresse insatiable ! Terreur des marins ! Pieuvre des naufragés ! Arche de la faim ! Mère du désespoir ! Car Anticosti est tout cela.-Marie-Victorin, 1920, p.112 2 Les phrases en italique sont les paroles des citoyens, recueillies lors d\u2019entrevues, rencontres ou encore prélevées dans les questionnaires ou ils ont été nombreux à tenir les mêmes propos. POSSIBLES, AUTOMNE 2015 79 Anticosti est une île profondément aimée, où s\u2019est forgé au il des années un lien viscéral entre ses habitants et son territoire.Dès que l\u2019on y met les pieds, les liens qu\u2019entretiennent les insulaires avec leur environnement, la paix et à la liberté se font profondément ressentir et se transmettent aux visiteurs d\u2019une façon remarquable.Ce n\u2019est pas pour rien que déjà en 1904, le médecin de l\u2019île disait : « tous ceux qui y viennent ou y sont venus, même en promenade, n\u2019ont qu\u2019un désir, y rester ou y revenir » (Schmitt, 1904, p.38).Les insulaires sont unanimes, Anticosti est synonyme de nature, des grands espaces et des paysages grandioses, de rivières cristallines et falaises abruptes, du cerf de Virginie et d\u2019un milieu de vie où il fait bon y vivre.Ils considèrent d\u2019ailleurs qu\u2019Anticosti fait partie du patrimoine naturel et culturel du Québec.En effet : «C\u2019est la liberté, une qualité de vie assez élevée par la beauté des paysages, par les couchers de soleil sur la mer au quotidien.On n\u2019a pas besoin d\u2019attendre à notre retraite pour en proiter.C\u2019est ce petit village, le bord de mer, le grand territoire.C\u2019est aussi un sens de sécurité non négligeable ici.L\u2019homme dans une petite communauté, c\u2019est là qu\u2019il prospère le plus.Prospère dans tous les sens du mot : santé, qualité de vie, pas besoin de beaucoup d\u2019argent.Le territoire il est tellement précieux que de le réduire à un objet économique c\u2019est le détruire.» Sans équivoque, Anticosti est un milieu de vie exceptionnel tel qu\u2019afirmé par 90% des répondants.L\u2019histoire de l\u2019île, le patrimoine, la nature sauvage, le mode de vie insulaire, les ancêtres, le paysage, le tissu social, la communauté, l\u2019entraide et la coopération font que tous y sont profondément ancrés (83% pensent qu\u2019Anticosti devrait faire partie du patrimoine naturel et 71% du patrimoine culturel).Les insulaires s\u2019identiient à part entière au territoire qu\u2019ils habitent.D\u2019ailleurs, la place de l\u2019identité écologique dans le positionnement citoyen et sa contribution à une meilleure compréhension de l\u2019acceptabilité sociale fut \u2013 avec la contribution et la participation citoyenne \u2013 une importante découverte de cette recherche.L\u2019identité écologique, selon Thomashow (1996, p.3) se déinit comme étant, « la relation entretenue avec la 80 SECTION II Deux communautés en danger terre sous toutes ses formes [\u2026] se manifesterait chez l\u2019individu à travers sa personnalité, ses valeurs, ses actions, et la conscience de soi.La nature devient un objet d\u2019identiication à part entière ».L\u2019identité écologique est un produit de l\u2019interaction avec le milieu de vie, à la fois nature et culture.Elle est à la fois individuelle et collective ; elle se forge d\u2019abord dans le creuset de la communauté de proximité.Elle est associée au développement d\u2019un savoir-être, d\u2019un savoir-faire et un savoir-vivre uniques à l\u2019image de la communauté.Une meilleure saisie de l\u2019identité écologique des gens de l\u2019île, a permis de contribuer à une meilleure compréhension de la problématique du débat en cours sur le projet de développement pétrolier; elle a ainsi permis de mieux comprendre le positionnement des Anticostiennes et des Anticostiens qui sont confrontés à ce projet d\u2019exploration et d\u2019exploitation des hydrocarbures sur leur territoire.Anticosti?Ils aiment y vivre malgré les embûches et les dificultés liées à l\u2019éloignement, malgré les intempéries, l\u2019isolement et malgré le milieu de vie restreint avec tous les avantages et les inconvénients qu\u2019il peut générer.Car en effet en plus de cette beauté naturelle, les citoyens ont aussi souligné une certaine crainte en partageant qu\u2019Anticosti pouvait être à la fois « le paradis et l\u2019enfer », « un paradis à la dérive », où c\u2019est y « vivre la beauté avec inquiétudes ».Anticosti est « un trésor méconnu et oublié » ou « protection » et « sauvegarde » sont « essentielles », ain de « protéger pour le futur » car, Anticosti est « fragile » et le « développement y est très dificile ».L\u2019ambigüité anticostienne : le développement «Le premier obstacle?Le transport, l\u2019accès à l\u2019île à un coût raisonnable.Le développement est directement lié à l\u2019accessibilité.» «La vie à l\u2019île a changé depuis 25 ans, comme à bien des endroits.Ah! La mondialisation! Et on ne s\u2019invente pas autodidacte du jour au lendemain!» POSSIBLES, AUTOMNE 2015 81 Il est clair que le développement est le nerf de la guerre.Et pourtant, nombreux sont les paradoxes dans ce milieu et mode de vie des plus complexes où l\u2019intervention humaine a laissé son empreinte depuis fort longtemps, où la liberté se vit dans une forme d\u2019emprisonnement (accès aléatoire), où les embûches sont nombreuses (coûts et éloignement), où la conservation et le patrimoine se confrontent au développement du projet pétrolier et à la survie du village.Cela fait depuis le 19e siècle que l\u2019homme tente d\u2019apprivoiser cette île, sans grand succès! Les habitants d\u2019Anticosti cherchent non seulement leur voie, mais aussi leur voix.Plus que jamais, ils ont le désir de s\u2019auto-déterminer et de choisir leur propre développement avec l\u2019appui du reste de la province, sans les embûches nombreuses et insensées symptômes d\u2019un manque de volonté global.Le développement est en premier lieu vu comme un problème, cela d\u2019autant plus que « la communauté se perçoit comme étant un produit de son histoire colonisatrice » .Durant les époques Menier, de la Consol, et dans une moindre mesure au cours la période gouvernementale, tout était organisé, les habitants de l\u2019île étaient pris en charge et tous avaient un emploi.Très nombreux sont ceux qui sont d\u2019accord pour afirmer que le passé de l\u2019île et les effets de la municipalisation, qu\u2019ils soient positivement ou négativement perçus, perdurent dans les mentalités.« La communauté sous dominance d\u2019une entreprise, d\u2019un contremaître, a laissé des traces.Ce qui veut dire qu\u2019on a tendance à attendre après les autres » .Le développement est problématique car il est très coûteux, très dificile, plein d\u2019embûches, insufisant, complexe, lent, en perte de vitesse; l\u2019éloignement étant une cause majeure de cette situation.Et pourtant, ce n\u2019est pas par manque de volonté de la part des insulaires.De nombreux projets ont tenté de voir le jour, mais se sont invariablement confrontés à des obstacles et des freins auxquels de nombreuses questions sont soulevées.À cet effet les embûches liées au développement des ressources sur place (le problème de l\u2019interdiction de vendre des produits du chevreuil; les quotas de homards et des crevettes; la situation de la ferme et le MAPAQ3; le monopole de la SÉPAQ) n\u2019en sont que quelques exemples.3 Ministère de l\u2019Agriculture, des Pêcheries et de l\u2019Alimentation du Québec. 82 SECTION II Deux communautés en danger En effet, ce sont durant les entrevues, les conversations « dans les cadres de porte » ou encore dans les sections de commentaires du questionnaire que des précisions sont apparues.C\u2019est alors que j\u2019ai compris ce que les embûches mentionnées signiient réellement, à commencer par le fait qu\u2019 « Anticosti est éloignée et isolée, mais n\u2019est pas considérée de la sorte » par les instances administratives des divers paliers gouvernementaux.On soulève également qu\u2019il y a « un manque de soutien de la part des sociétés d\u2019État comme la SÉPAQ qui exploite et fait des proits sur l\u2019île sans y investir dans la communauté.Elle entre directement en compétition avec les commerçants locaux sans égard à leur survie ».Bien qu\u2019il y ait des initiatives, Port-Menier n\u2019aurait « pas le droit d\u2019avoir ne serait-ce qu\u2019un poste de vériication des quotas de crevettes.Ce qui fait que légalement, les crevettiers qui amarrent lors des grands vents, n\u2019ont même pas le droit de vendre les crevettes aux insulaires » .Il en est de même pour la transformation des ressources sur place.«Le MAPAQ bloque la transformation, parce que la nourriture consommée par le chevreuil n\u2019est pas contrôlée.Ça prend un protocole d\u2019abatage, de transport, de transformation.Ce n\u2019est pas parce qu\u2019on n\u2019a pas essayé.On a travaillé là-dessus pendant deux ans.Alors en exclos on sait que ce serait possible.Mais alors, qui le fait?Comment faire pour que ce soit rentable?C\u2019est surtout le MAPAQ qui met constamment les bâtons dans les roues.» Dans le même sens, selon mes observations et les échanges avec certains citoyens, les denrées de la ferme produites et transformées sur place ne pourraient être vendues à la population locale à moins de se plier aux règles strictes du « continent » applicables aux grandes entreprises industrielles.Cela explique pourquoi, la population qui n\u2019aurait pas accès aux produits frais tels les œufs, le lait et le fromage en raison des problèmes de transport, ne peut s\u2019en procurer à la ferme (bien qu\u2019il y en aurait en quantité sufisante pour subvenir aux besoins occasionnels). POSSIBLES, AUTOMNE 2015 83 Soulignons aussi qu\u2019un projet de réfection du vieux club, magniique bâtiment vestige de l\u2019époque Menier, dont le coût estimé était de 4 à 5 millions de dollars et pour lequel le Gouvernement du Québec aurait été prêt à contribuer jusqu\u2019à concurrence de 80 % (protection du patrimoine), a déjà été mis de l\u2019avant.Pour concrétiser le projet, la municipalité devait toutefois verser au départ le 20 % manquant (soit près de 1 million).Aux dires des citoyens, « ce n\u2019est pas facile de faire venir des fonds pour une petite communauté.Nos revenus sont quand même limités.Et pour la sollicitation, ce sont toujours les mêmes qui sont approchés.On fait vite le tour.C\u2019est un cercle vicieux » .Ainsi, dans une petite municipalité dont les moyens sont limités, bon nombre de projets ne décollent pas et ne se matérialisent jamais.Le développement souhaité par beaucoup de répondants est de nature endogène : il est nécessaire que « les gens de la place se prennent en mains, pas qu\u2019une entreprise de l\u2019extérieur prenne le contrôle comme par le passé.Il y a de l\u2019expertise ici.Les gens ont du vécu, de l\u2019expérience, de la connaissance ».Et pourtant : «Si tu viens ici de l\u2019extérieur pour y faire des affaires ce n\u2019est pas évident non plus et ça ne marche pas souvent.Si tu es une grosse compagnie, ça change la donne, tu deviens un boss comme la Consol ou la SÉPAQ.À ce moment-là, tu as plus de pouvoir sur les autres, c\u2019est eux qui te contrôlent.C\u2019est comme ça que je le perçois, c\u2019est une des raisons pourquoi il y a une division au sein de la population».Il n\u2019est pas étonnant alors de constater que les 83% de répondants qui représentent le développement comme étant un « problème », sonnent l\u2019alarme signiiant que le développement serait, et je cite « une obligation pour garder le village vivant », qu\u2019il est « nécessaire, indispensable et prioritaire pour pouvoir continuer à vivre à l\u2019île », tout en ajoutant « mais pas au détriment de l\u2019environnement, avec l\u2019optique de conscientisation de la protection du milieu et pas à n\u2019importe quel prix ». 84 SECTION II Deux communautés en danger Chose certaine, c\u2019est un souci, un débat qui suscite émotions et réactions.Le découragement, l\u2019inquiétude, l\u2019insatisfaction et l\u2019essouflement qui découlent des conditions socio-économiques sont évidents.Il est intéressant de rappeler ici que l\u2019histoire se répète de façon fort éloquente.En effet, tout au long de leur histoire, les Anticostiennes et les Anticostiens n\u2019ont cessé d\u2019être aux prises avec maintes dificultés encore présentes aujourd\u2019hui (accès à l\u2019eau potable, mauvaise gestion, développement dificile, précarité de la situation du village et de la population).Les côtés positifs et négatifs de l\u2019insularité mis en lumière par Callois (2006) conirment que la cohésion sociale peut être autant un frein qu\u2019un moteur de développement.Cette observation est partagée par Angeaon et Saffache, (2009), qui avancent également que le « socle social territorial pourrait être appréhendé comme un facteur de blocage ou un moteur de développement durable » (p.1).Le projet pétrolier : entre espoir et inquiétudes4 Les Anticostiens ne s\u2019en cachent pas : ils dépendent du pétrole pour se chauffer, s\u2019éclairer, se nourrir, se déplacer et sortir de l\u2019île que ce soit pour se faire soigner, voir la famille, s\u2019éduquer, faire des achats sur le continent ou simplement voyager.« Les hydrocarbures, c\u2019est aussi la survie de la COOP (CCIA) ».En effet, la Coopérative de consommation de l\u2019île d\u2019Anticosti (CCIA) gère le dépôt pétrolier qui subvient aux besoins en hydrocarbures de la vaste majorité de la population, bien que certains commandent individuellement leurs propres barils de pétrole par souci d\u2019économie.Loin du « pas dans ma cour » (not in my backyard \u2013 NIMBY) à l\u2019égard du pétrole, les citoyens s\u2019assument, de manière générale comme consommateurs de pétrole, mais sans pour autant y consentir aveuglément.Le projet pétrolier suscite la controverse, génère beaucoup d\u2019émotions, pour certains de l\u2019espoir, pour d\u2019autres du désarroi.Il a également fait naître un certain malaise au sein de la communauté.Les représentations sont multiples et éclatées.Sans contredit, il reste beaucoup de questions sans réponses.4 Les propos de cette section se retrouvent aussi dans un chapitre du livre « Sortir le Québec du pétrole » sous la direction de Ianik Marcil publié aux Éditions Somme Toute (2015) POSSIBLES, AUTOMNE 2015 85 Le projet pétrolier est tout d\u2019abord perçu comme un « risque environnemental ».Toutes les réponses manifestant un souci pour le territoire, pour le milieu de vie ou pour l\u2019île en général, se retrouvent dans cette catégorie : danger pour l\u2019eau, danger pour l\u2019île, dangereux pour l\u2019environnement, pollution, risques environnementaux, contamination.De même, le projet pétrolier est qualiié de désastreux pour les paysages, d\u2019erreur, de catastrophique ou même de pire idée pour développer Anticosti.Les éléments exprimés quant au risque environnemental sont de divers ordres : il brimera la qualité de vie, il entraînera des va-et- vient, il n\u2019y a pas de risque zéro, il sera néfaste pour le territoire, il peut nous détruire.Les impacts potentiels du projet pétrolier sur le milieu et le mode de vie inquiètent vivement.« C\u2019est sûr et certain que cela affecterait ce qui va nous rester après c\u2019est-à-dire, notre milieu de vie, notre mode de vie, la chasse, la pêche et le tourisme » .Le projet d\u2019hydrocarbures correspond aussi à un « besoin socio- économique » en lien avec la survie du village et de la population.Ce projet amènerait des gens, donnerait de l\u2019ouvrage au monde, du travail, des perspectives d\u2019emplois.Dans une moindre mesure, vu davantage comme un « moteur économique » que social, il permettra de diversiier l\u2019économie, de faire de l\u2019argent; il est synonyme de développement et d\u2019investissement, il sera bon pour les commerces.Il soulève toutefois aussi beaucoup de scepticisme au sein de la population.De ce fait, c\u2019est beaucoup de bla-bla.Ce n\u2019est qu\u2019un projet pour l\u2019instant, soit rien de nouveau.On en parle depuis 50 voire 60 ans.C\u2019est une gimmick, où il y aurait un manque d\u2019expertise, un jeu de pouvoir, plus utile au gouvernement et sans considération envers les résidents.Toutefois, ce sont les « inquiétudes » directement liées à cette forme de développement qui sont partagées.Nous entendons par inquiétudes tout ce qui soulève questionnement, émotions, réactions ou malaise face à cette industrie sale ou lourde.Projet fort controversé, celui-ci divise la population, provoque des ambivalences, des blessures, des chicanes, des incertitudes, des déchirements, de l\u2019insécurité, des préoccupations, beaucoup d\u2019inquiétudes; on évoque des bouleversements en vue, une menace, la peur de l\u2019inconnu, une cause de stress voire de tristesse, un projet à condamner.C\u2019est notamment à la question relative à la 86 SECTION II Deux communautés en danger qualité de vie et des emplois, à l\u2019impact environnemental incluant les effets de la fracturation sur l\u2019eau et le transport des hydrocarbures, à la nature, à la culture et au territoire que les impacts sont anticipés.La question relative aux emplois qui seront générés par cette industrie portait spéciiquement sur la nature de l\u2019emploi visé, soit un emploi durable, permanent et qui subviendrait non seulement à la génération de travailleurs actuels, mais aussi aux générations futures.Seulement 28 % de la population pense que le projet améliorera la qualité de vie actuelle et celle des générations futures alors que 36 % croit qu\u2019il générera des emplois permanents et pour les générations futures.Les impacts environnementaux de la fracturation hydraulique sur l\u2019eau, sur les rivières et ultimement sur le Golfe du Saint-Laurent, ainsi que le fait de devoir transporter le pétrole et le gaz vers Port-Menier pour « l\u2019exporter », nécessitant la construction d\u2019un vaste réseau d\u2019oléoducs et/ou de gazoducs, sont reconnus comme étant des impacts potentiels et ils sont d\u2019avis à 77 % que le projet pétrolier laissera des séquelles environnementales.En toute connaissance de cause, les citoyens reconnaissent que cette aventure pétrolière risque d\u2019avoir des impacts négatifs non seulement sur leur milieu de vie, sur la nature et le territoire, mais aussi sur le mode de vie.Ils sont également d\u2019avis, qu\u2019une fois que les pétrolières auront exploité les puits jusqu\u2019à leur in utile et rentable, le territoire anticostien ne sera plus le même.«Le pétrole me fait peur.La fracturation hydraulique, nos sols sédimentaires.Tout est stratiié ici.On sait qu\u2019au milieu de l\u2019île il y a une source d\u2019eau salée.Qu\u2019est-ce que ça signiie alors?Si tu fractures ça, la roche qui y était depuis des millions d\u2019années?Et qu\u2019une fois terminé ils vont boucher ça avec du ciment et il ne se passera plus rien?Mon œil! Il y a tellement de possibilités de fuites, de contamination, de conséquences négatives.Est-ce qu\u2019on est prêt à miser là-dessus?Non.Regarde.Ça ne vaut pas la peine.C\u2019est une question d\u2019éducation.» Abordant ici le thème de l\u2019éducation, il est pertinent de tenter de comprendre sur quelles bases les savoirs des Anticostiens ont été POSSIBLES, AUTOMNE 2015 87 construits.Comment l\u2019information leur est-elle parvenue?Comment a-t-elle été interprétée?Comment les citoyens ont- ils pris connaissance du dossier?De quel type d\u2019informations disposent-ils?Il importe de signaler que seul un cinquième de la population afirme bien connaître le dossier de l\u2019exploration et de l\u2019exploitation des hydrocarbures sur l\u2019île d\u2019Anticosti.C\u2019est majoritairement par l\u2019entremise d\u2019amis, de la télévision, de la parenté, du travail et à l\u2019arrivée de la machinerie au quai portuaire que la population anticostienne a pour la première fois pris connaissance du projet.Seulement 23% de la population se sentait adéquatement informée de l\u2019évolution du dossier.Il faut savoir que la population n\u2019a eu accès à Internet haute vitesse qu\u2019à partir de mai 2013, soit après mon passage.De ce fait, l\u2019information à laquelle les citoyens avaient accès était désuète par moment et, aux dires de ceux qui ont partagé leurs frustrations informatiques avec moi, il fallait s\u2019armer de patience avant que les pages de la toile ne se téléchargent.Le climat de coniance envers les institutions, les promoteurs et la communauté Très rapidement, j\u2019ai aussi constaté que les résidents avaient une grande méiance vis-à-vis des politiciens, des promoteurs ou de tout autre individu introduit par l\u2019un ou par l\u2019autre, ne sachant trop à qui pouvoir réellement faire coniance.Il est ainsi facile d\u2019entrevoir la raison pour laquelle la coniance envers le projet est loin d\u2019être acquise.En effet, lorsqu\u2019on leur demande s\u2019ils se sentent écoutés, que ce soit par les politiciens ou par les promoteurs, si leurs préoccupations sont prises en considération ou encore s\u2019ils considèrent que l\u2019enjeu crée des frictions au sein de la communauté, j\u2019ai rapidement pu constater que l\u2019atmosphère est quelque peu tendue car selon les citoyens, les informations en provenance des principaux protagonistes semblent être distribuées de façon aléatoire et incomplète ou du moins, circule dificilement ou au compte-gouttes, partageant ce que chacun veut bien partager.Cela se relète dans la coniance existante envers les institutions nonobstant le haut taux de participation aux assemblées publiques à cet effet.Malgré tout, force est de constater que les promoteurs semblent accomplir un 88 SECTION II Deux communautés en danger meilleur travail sur le plan des relations publiques que les politiciens ne peuvent le faire (42% ne se sentent pas écoutés des promoteurs contre 83% des politiciens).Nombreux sont ceux qui m\u2019ont d\u2019ailleurs signalé qu\u2019ils ne se souvenaient pas à quand remontait la dernière visite ministérielle ou celle d\u2019un député.En revanche, les promoteurs non seulement sont venus à l\u2019île, mais ont aussi engagé un représentant de la communauté pour agir en tant qu\u2019agent de communication et de liaison entre la pétrolière et les citoyens.Le plus troublant est directement lié au fait que plus de 65 % des citoyens ne se sentent pas écoutés et considèrent que leurs préoccupations ne sont pas prises en compte, minant ainsi la crédibilité et la coniance envers une industrie dont la réputation reste à faire.Ce manque de respect de la part des instances gouvernementales et des promoteurs vis-à-vis de la population engendre de vives réactions.Bien que ce manque d\u2019écoute fût l\u2019objet de quelques critiques au niveau municipal, il est davantage représentatif d\u2019un manque au niveau provincial.La solitude, le rejet et l\u2019isolement sont tangibles et cela, non seulement de par la nature insulaire de ce territoire, mais aussi et surtout par le rejet perçu à travers les propos véhiculés à l\u2019égard d\u2019Anticosti par la gente politique venant du « continent ».« Nous savons que c\u2019est l\u2019argent qui mène ce monde et le pétrole, c\u2019est beaucoup d\u2019argent » ou de toute façon, « nous sommes en quantité insufisante pour faire réagir politiciens et promoteurs »); « leur idée est faite et notre présence et nos préoccupations ne semblent être que des obstacles à leur projet » .Les citoyens de la petite communauté de Port-Menier pensent qu\u2019ils n\u2019ont « aucun pouvoir si le gouvernement a décidé » , « parce que la loi et l\u2019argent a toujours prépondérance »).« Les compagnies pensent d\u2019abord à leur projet, les politiciens à leur réélection ».« Nos préoccupations passent après celles des actionnaires » .Quant aux préoccupations relatives aux pétrolières, les questions et les rélexions de ce type sont partagées : «Serons-nous vraiment écoutés des promoteurs?Surtout lorsqu\u2019on compare avec Gaspé5 et qu\u2019on entend 5 On se rappellera ici que la ville de Gaspé est en litige avec la irme Pétrolia sur les distances minimales à respecter entre les forages pétroliers et les sources d\u2019eau potable (puit Haldimand). POSSIBLES, AUTOMNE 2015 89 l\u2019arrogance de certains commentaires à propos de la population.» «Parce qu\u2019on sent lors des réunions avec Pétrolia que tout est décidé d\u2019avance, les réunions sont pour la courtoisie.» «En tant que citoyens, nous souhaitons conserver notre milieu, le préserver et poursuivre l\u2019utilisation que l\u2019on en fait.Les promoteurs et les gouvernements quant à eux, ne voient en fait que le potentiel inancier.» Certains commentaires indiquent par contre que « oui, les promoteurs tentent de nous rassurer avec des 5 à 7, cependant malgré toutes nos protestations si cela est le cas, nous n\u2019aurons pas de voix dans le projet » .Pour l\u2019un des répondants toutefois, « les pétrolières sont sensibilisées à l\u2019acceptabilité sociale et tiennent compte des rélexions et suggestions intelligentes » .En quoi une suggestion est-elle intelligente?En fait, c\u2019est dificile d\u2019avoir l\u2019heure juste.Au bilan, le sentiment de solitude et d\u2019impuissance face aux pétrolières et aux gouvernements est ici mis en évidence.Lors de mon passage, la communauté était clairement divisée et tous ne se sentaient pas à l\u2019aise pour librement partager leur positon de peur d\u2019être ostracisés, de perdre de la clientèle ou de se faire pointer du doigt.Il est certain que le dossier a grandement évolué depuis mon passage au printemps 2013, surtout depuis l\u2019annonce du Gouvernement Marois d\u2019y investir dans l\u2019exploration.Il est donc intéressant de constater que la mobilisation citoyenne prend de l\u2019ampleur à Anticosti.Malgré le fait que 45% (en 2013) ne se sentaient pas à l\u2019aise de parler et de partager librement avec les gens du village leur position réelle sur le projet d\u2019hydrocarbures, ce sont 48 résidents (représentant 27% de la population) qui ont décidé de se mettre ensemble et de réagir aux propos gratuits lancés par M.François Legault.C\u2019est par voie de Communiqué le 20 mars dernier 2014, qu\u2019ils se sont exprimés : «Soyez certains qu\u2019il n\u2019y a pas seulement deux chevreuils qui s\u2019opposent à la venue de cette industrie non durable sur Anticosti.La très grande majorité d\u2019AnticostienNEs 90 SECTION II Deux communautés en danger croit que leur avenir durable, et celui des QuébécoisEs d\u2019ailleurs, ne passe pas par l\u2019industrie pétrolière.Ils et elles ont l\u2019impression que seuls les intérêts des pétrolières et de leurs actionnaires ont été respectés.[\u2026] Les enjeux sont grands pour les QuébécoisEs et encore plus pour les AnticostienNEs.Nous voulons que notre parole soit entendue et que le BAPE tienne une audience publique avant l\u2019exploration.(Enjeux Énergies, 2014)» D\u2019autre part il y a aussi eu Dominic Champagne qui y est venu tourner un ilm, fort bien documenté et qui, selon ce que j\u2019ai observé et vécu, est assez proche de la réalité.Ce ilm n\u2019a fait que nourrir le débat entamé, en salle en mai 2014.L\u2019internet haute vitesse est maintenant disponible aux insulaires, rendant l\u2019accès à l\u2019information plus à portée de main et surtout.Et les travaux sont en cours depuis que le Gouvernement Marois a décidé d\u2019y investir dans l\u2019exploration, et que les choses ont commencé à réellement bouger sur le terrain.Réticente à s\u2019exprimer au tout début, on ne peut que constater que cette communauté se lève aujourd\u2019hui pour réclamer un vrai débat sur la question de l\u2019exploration et de l\u2019exploitation des hydrocarbures sur son territoire, et, ultimement, sur celle, plus globale, de l\u2019énergie fossile en général.Alors ! Quel avenir pour Anticosti ?Il est important de rappeler que cette question a été ajoutée à la demande du Comité consulté pour la validation et la boniication du questionnaire en mars 2013, avant de le distribuer à la population.Les choix des répondants sont indicateurs du type de développement acceptable et souhaité à Anticosti.L\u2019écotourisme (63 %), la transformation des ressources sur place (71 %) et la conservation (72 %) sont ainsi largement perçus comme des voies d\u2019avenir, tout comme, ils le reconnaissent bien, le développement des énergies renouvelables (42 %), notamment l\u2019éolien et la biomasse, et l\u2019industrie forestière (43 %).À l\u2019opposé, le développement pétrolier n\u2019est souhaité que par 21 % des répondants. POSSIBLES, AUTOMNE 2015 91 Au-delà de ces choix, les répondants avaient la possibilité de suggérer de leur plein gré des alternatives et des idées de développement.De ce fait, la villégiature, la « recréation des sites historiques comme «Upper Canada Village6» et ainsi vivre de notre patrimoine historique » , le tourisme cinq étoiles non basé sur la chasse et la pêche, le spa, le golf, le tourisme d\u2019aventure, les camps de vacances, l\u2019escalade, le vélo, la randonnée, l\u2019agriculture locale, l\u2019ouverture d\u2019une poissonnerie ainsi que la pêche commerciale furent d\u2019autres alternatives proposées.«Le développement à Port-Menier?On est chacun responsable de nos problèmes.Déjà, si on s\u2019entraidait et on achetait localement, \u2026d\u2019en faire l\u2019effort.Pourtant on est gâté à l\u2019épicerie.Un gros départ serait de se soutenir entre nous à ce niveau-là, pas seulement au niveau familial et communautaire.Il y a aussi un manque de volonté, on ne veut pas se faire déranger et se faire envahir.Souvent les non-natifs sont rappelés parce qu\u2019ils ne sont pas d\u2019ici et nous quittent.Les intérêts ne sont plus les mêmes.On ne peut pas tout arranger.Nos problèmes viennent de nous.Les solutions doivent venir de nous\u2026 tous inclusivement.[\u2026] Pourtant on est capable et on veut.Mais il y a toujours une instance gouvernementale qui nous met les bâtons dans les roues, il y a toujours quelque chose qui bloque (ça a pris trois ans pour avoir Internet à haute vitesse).C\u2019est frustrant, car on a une volonté.» Toutes ces positions à l\u2019égard de l\u2019avenir d\u2019Anticosti sont pertinentes.Au bilan, quand ce regard collectif sur l\u2019avenir est croisé à ce territoire- milieu de vie considéré comme exceptionnel, à la nature et à la culture à laquelle s\u2019identiient les insulaires ainsi qu\u2019à la riche histoire et à la valeur patrimoniale de l\u2019île, tout laisse présager, ou du moins nous porte à croire, que la venue du projet d\u2019exploration et d\u2019exploitation des hydrocarbures ne s\u2019inscrirait pas dans la vision globale du développement tel que portée par les citoyens d\u2019Anticosti.Et pourtant ! 6 Site d\u2019interprétation historique en Ontario célébrant l\u2019histoire et le patrimoine comptant de nombreux bâtiments reconstituant la vie des années 1800 dans le Bas- Canada. 92 SECTION II Deux communautés en danger C\u2019est lorsque la question fut directement posée: « Que pensez-vous du projet d\u2019exploration et d\u2019exploitation sur Anticosti?», que la division perçue par la communauté est effectivement bien présente.À cet effet 49 % des répondants considèrent que « le projet d\u2019exploration et d\u2019exploitation des hydrocarbures sur l\u2019île d\u2019Anticosti est acceptable pourvu qu\u2019il se développe en harmonie avec l\u2019usage actuel du territoire et, en tout respect pour l\u2019environnement (chasse, pêche, tourisme, etc.) » (Cuvillier, 2015, p.279).Ces résultats m\u2019ont beaucoup surprise vu le fort pourcentage des alternatives offertes tel que mentionné plus haut alors que seulement 21 % considérait le pétrole comme une solution au problème du développement sur l\u2019île.Comment peut-on d\u2019un côté envisager l\u2019avenir sans le pétrole puis afirmer que le projet serait acceptable pourvu qu\u2019il se fasse en tout respect [\u2026] ?Que signiie pour eux « la limite de l\u2019acceptable » ?Cette contradiction a été le but de ma visite en novembre 2013 ain de partager ces données avec les citoyens et de discuter de ce paradoxe.C\u2019est dans le cadre d\u2019un 5 à 7 de style repas communautaire qu\u2019une présentation des résultats préliminaires a eu lieu.Après avoir présenté les résultats de l\u2019analyse de « leurs » données, incluant les controverses, les paradoxes et les incongruités qui en sont ressortis, celles-ci ont fait l\u2019objet d\u2019une période de rélexion et de débat.L\u2019interrogation sur la « limite de l\u2019acceptabilité et du tout respect de l\u2019environnement » a, au départ, provoqué \u2013 un long silence.Un silence où personne ne semblait vouloir oser prendre la parole.Un silence qui a même nécessité mon intervention pour lancer le débat.Pour briser ce silence, la question suivante fut posée : « si vous vous pouviez choisir la venue d\u2019une industrie plus propre et plus « verte », le pétrole serait-il toujours acceptable et dans quelle mesure?».Le débat qu\u2019a suscité le choix de développement plus écologique, mais tout autant « prometteur » pour la survie du village, en comparaison avec la question du pétrole, permit d\u2019apporter plusieurs clariications.Un participant émit un premier commentaire: « tout comme si c\u2019était de l\u2019uranium.On choisirait le pétrole » .Ce commentaire suggère que la question d\u2019un projet d\u2019uranium à Anticosti ne se poserait même pas et que la réponse vers un choix plus écologique serait une évidence.Le POSSIBLES, AUTOMNE 2015 93 débat a aussi mis rapidement en exergue que la survie des insulaires est au cœur du débat actuel, tout en reconnaissant que pour être heureux, ceux-ci se contentent de peu et que leurs besoins sont moindres par rapport à ceux de la majorité.«En fait, tout ce que les gens veulent c\u2019est avoir du pain et du beurre sur la table.C\u2019est pour ça que les gens se disent en \u2018faveur\u2019, c\u2019est une question vitale.Le tourisme tout le monde essaie, mais on n\u2019est pas aidés par les compagnies d\u2019aviation.Ça coûte une fortune, même si les gens essaient de le faire de la façon la plus accommodante, ça coute une fortune.Rien que pour nos familles de venir visiter, c\u2019est dur.Le transport aller-retour, on n\u2019est pas capable, même s\u2019ils sont logés nourris une fois ici.» Une certaine grogne face à leur propre esprit de communauté est aussi visiblement ressortie relativement aux freins à tout ce qui est en lien avec le changement, peu importe sa nature.En effet, bien que nombreux sont ceux qui prônent la conservation du territoire, il n\u2019en reste pas moins, selon un intervenant, que «[.] celle-ci n\u2019est pas toujours voulue.Il y avait un projet de conservation de la biodiversité dans le secteur de la Pointe-Ouest \u2013 Anse-aux-Fraises, et ce projet a soulevé beaucoup de bémols, car à la fois on veut protéger le territoire qu\u2019on aime, mais on ne veut pas de structures trop rigides.» Ce sur quoi, une autre personne a répondu: « dans le fond, de quoi on a peur?On veut se protéger de quoi?Des autres?Des menaces?» .Et plus éloquent encore : «Moi, la première chose qui me vient à l\u2019idée, c\u2019est notre dificulté à être conséquent.On fait seulement commencer à l\u2019exprimer ici.On veut mettre du pain et du beurre sur la table, mais on veut conserver.On ne veut pas avoir de pétrole, mais notre électricité vient du pétrole.Nos voitures ont besoin de pétrole.Il y a là parfois une question de penser en silo, qui fait que quand tu t\u2019assois et tu te poses la 94 SECTION II Deux communautés en danger question «est-ce que tu es d\u2019accord pour la conservation, si tu aimes l\u2019île, la beauté.», c\u2019est certain qu\u2019on va cocher et qu\u2019on va écrire qu\u2019il faut la protéger.Mais en même temps, quand va arriver à la question économique, on va dire aussi qu\u2019il faut que quelque chose se passe .Je pense que l\u2019aspect de rélexion en silo peut faire une différence par rapport à une rélexion plus conséquente d\u2019un bout à l\u2019autre de la réalité.» Ces propos illustrent bien la pertinence de l\u2019approche adoptée pour cette recherche, soit celle de mettre en lumière « la réalité d\u2019un bout à l\u2019autre » ain de connaître l\u2019ampleur de l\u2019enjeu pétrolier, au-delà d\u2019un positionnement étroit des gens de l\u2019île face à une question binaire posée en silo : « êtes-vous pour ou contre »?La division et la grogne sur le projet pétrolier sont une fois de plus palpables bien que tout le débat fût fort courtois.Par contre, le désir profond de s\u2019asseoir tous ensemble et « d\u2019avoir une rélexion plus conséquente d\u2019un bout à l\u2019autre de la réalité » fut fort bien reçu.Tous sont d\u2019accord pour afirmer la nécessité de tenir un vrai débat, avec les promoteurs, les groupes écologistes, les scientiiques et les instances gouvernementales, qui devraient être tous réunis ensemble autour d\u2019une même table pour un véritable échange d\u2019idées.Cette question fut d\u2019ailleurs posée dans le questionnaire de validation.«Et il faut que le débat ait lieu à Anticosti.De nombreux protagonistes n\u2019ont jamais mis les pieds sur l\u2019île et n\u2019ont aucune idée de la réalité des insulaires.La tenue d\u2019un tel exercice amènerait peut- être une certaine conscientisa- tion et viendrait soutenir l\u2019économie locale.» L\u2019intérêt socio-économique de l\u2019enjeu ressort clairement, mais avec des balises qui devraient être très exigeantes et par conséquent, dificiles à respecter, car même ce qui est acceptable représente un risque réel voire des dommages inévitables, et soulève plus de questions que de réponses. POSSIBLES, AUTOMNE 2015 95 « Acceptable, c\u2019est le compromis à faire pour « sauvegarder » le village.La limite, c\u2019est la possibilité de conserver nos acquis sur une bonne partie du territoire.Les puits, routes, oléoducs c\u2019est OK, les déversements, c\u2019est Non! » .Or, est-il réaliste d\u2019afirmer qu\u2019un déversement n\u2019arrivera jamais compte tenu des iches de route des entreprises pétrolières à travers le monde?Les questions de coniance et de la capacité des entreprises à faire face à une catastrophe sont effectivement discutées et soulevées.Acceptable veut aussi dire « que pour moi que je suis rendu là! Que nous n\u2019avons pas trop le choix.Donc, travaillons ensemble pour que les choses se fassent bien, proprement et intelligemment et qu\u2019il y ait le moins possible d\u2019effets négatifs «.Mais, est-ce que l\u2019exploitation des énergies fossiles peut se faire sans conséquences négatives, quelles qu\u2019elles soient?Les résidents se posent la question et afirment qu\u2019ils sont bien conscients du fait que le risque zéro n\u2019existe pas.« Si on va de l\u2019avant, il faut que le tout demeure semblable! En respectant que nous vivons ici et qu\u2019on veut garder notre havre de paix! » .Or l\u2019aller et retour des camions, des pétroliers, de la machinerie lors de l\u2019exploration et de l\u2019exploitation peuvent-ils assurer la préservation de l\u2019île comme un « havre de paix »?Ces questions ont été discutées lors de la rencontre de groupe et les échanges furent nombreux.Encore une fois, la conscience citoyenne est bien présente, et les résidents ne se font pas d\u2019illusions : la tranquillité sera perturbée.La limite de l\u2019acceptable n\u2019est pas facile à cerner.« Il est dificile de déinir les meilleures conditions pour le développement de cette industrie : contribution à un fonds de rétablissement des sites, nouvelle loi sur les hydrocarbures, garantie de personnel gouvernemental pour le suivi et la surveillance des travaux, etc.» « L\u2019industrie pétrolière devra respecter les règles environnementales, tenir compte des opérations des pourvoiries et s\u2019assurer qu\u2019il y ait des retombées positives.» Considérant la feuille de route des grandes entreprises extractives relatives aux questions environnementales et les inquiétudes que soulève la remise en état des terrains désaffectés, et constatant que les gens de l\u2019île ne sont pas écoutés, voire même qu\u2019ils sont ignorés par les 96 SECTION II Deux communautés en danger politiciens (selon 72 % des répondants), la question que se posent ici les citoyens est la suivante : pouvons-nous réellement faire coniance aux institutions gouvernementales?De même, pouvons-nous faire coniance à l\u2019industrie pétrolière pour faire les choses dans les règles de l\u2019art et comme il faut?« Les limites de l\u2019acceptable?Je les déinis ainsi: responsabilisation des promoteurs, construction de quelques infrastructures pour le village (notamment régler le problème de l\u2019accès à l\u2019eau potable), réparation des routes utilisées, surveillance continue; respect de la population et de l\u2019environnement; effectuer les travaux à de très grandes distances des lieux habités; arrêt des travaux au moindre incident.Toutefois, aujourd\u2019hui, il n\u2019y a pas de limites balisées de ce qui est acceptable ni de respect total du milieu » .Advenant l\u2019arrivée des pétrolières, il est intéressant de constater l\u2019inquiétude face à la perte potentielle des acquis, dont le fait de ne plus pouvoir pratiquer les activités quotidiennes traditionnelles.L\u2019intégrité et la capacité des promoteurs et des instances gouvernementales de parvenir à conserver le mode de vie existant, sont bien souvent questionnées voire même mises en doute.En effet, « les activités pétrolières ne doivent pas diminuer les activités liées à la chasse et à la pêche pour les résidents et les pourvoiries.Elles ne doivent pas diminuer le tourisme.Anticosti ne doit pas être l\u2019endroit où l\u2019on teste de nouvelles techniques.On doit être certain et on doit évaluer honnêtement et non économiquement les risques de l\u2019exploitation sur un sol tel que le nôtre » .« Le développement de ce projet doit se faire avec la plus grande prudence environnementale et économique, le respect des valeurs anticostiennes et ne pas bloquer l\u2019industrie touristique, voire même y collaborer » .Or, peut-on afirmer que l\u2019industrie pétrolière peut coexister avec l\u2019industrie du tourisme?Celle-ci génère-t-elle de l\u2019intérêt touristique?Est-elle même compatible avec l\u2019industrie touristique?En fait, nombreuses furent les questions soulevées à ce sujet.Celles du manque d\u2019information et de la gestion du risque sont notamment abordées par les répondants.« Il est trop tôt pour y voir clair.Il reste beaucoup POSSIBLES, AUTOMNE 2015 97 d\u2019information à trouver avant de se lancer dans l\u2019exploitation.» .L\u2019exploration et l\u2019exploitation des énergies fossiles peuvent-elles réellement être sans conséquence sur l\u2019eau, sur la végétation, sur les animaux et sur la vie humaine?En fait, cette question a aussi généré de nombreuses rélexions relatives à notre rapport social aux énergies fossiles en général, au principe de précaution, et pas seulement à propos d\u2019Anticosti.«J\u2019aimerais que le Québec change de politique énergétique et trouve une alternative au pétrole.» «Je suis idéaliste et j\u2019aimerais qu\u2019on arrête d\u2019utiliser du pétrole aussi improbable que ça semble aujourd\u2019hui.J\u2019aimerais que le monde élabore des technologies propres, durables, de sorte que nous n\u2019ayons plus besoin de pétrole, mais on est encore loin d\u2019y arriver.La nature est fragile et toute activité humaine comporte des risques et il est dificile de connaître l\u2019étendue de ces risques.Il est certain que nous ne voulons pas de tragédies, mais j\u2019ai l\u2019impression qu\u2019on découvrira la limite de l \u2019acceptable quand on l\u2019aura malheureusement franchie!» À la lumière de ces propos rédigés par les répondants en réponse au questionnaire, pouvons-nous afirmer qu\u2019il y a une réelle acceptabilité sociale du projet pétrolier, et peut-on appréhender que le respect de l\u2019industrie à l\u2019égard de l\u2019environnement et de la population sera à la hauteur des attentes des Anticostiens et de leurs préoccupations telles que formulées?Quoi qu\u2019il en soit, il est clair que l\u2019acceptabilité sociale dépasse largement la réponse du simple « oui » ou du simple « non » et que celle-ci est loin d\u2019être acquise.Conclusion Aujourd\u2019hui, Port-Menier est une communauté qui est soucieuse de sa survie sans pour autant être prête à tout risquer au nom du développement.Profondément attachés à leur territoire, les Anticostiennes et les Anticostiens se retrouvent à un moment charnière de leur histoire.Selon les propos partagés au sujet du patrimoine naturel et culturel, une majorité de la population croit que l\u2019avenir 98 SECTION II Deux communautés en danger économique passe par la transformation des ressources sur place, l\u2019écotourisme et la conservation.Malgré le fait que certains se disent prêts à s\u2019aventurer dans le pétrole, ce ne sont que 21% qui, au inal, croient que l\u2019avenir d\u2019Anticosti passe nécessairement par l\u2019exploration et l\u2019exploitation des hydrocarbures.Tous ces éléments nous portent à croire que, dans l\u2019hypothèse où il y aurait autre chose que le pétrole pour que les citoyens puissent s\u2019épanouir économiquement, la question des hydrocarbures ne se poserait même pas.Autrement dit, si les citoyens avaient le choix, ils opteraient pour un développement qui leur permettrait de sauvegarder et de « conserver » leur territoire et leur culture, et d\u2019envisager de multiples alternatives à saveurs typiquement anticostiennes, qui misent sur le long terme et favorisent la pérennité de la communauté.Ce projet qui a longtemps été considéré comme spéculatif par les résidents, inquiète cette communauté.C\u2019est alors que la mobilisation prend forme.Réticente à s\u2019exprimer au début, on ne peut que constater que cette communauté se lève aujourd\u2019hui et exige l\u2019accès à l\u2019information et de vrais débats, non seulement sur la question de l\u2019exploration et de l\u2019exploitation d\u2019hydrocarbures sur son territoire, mais plus fondamentalement encore, sur la pertinence de ce choix comme moteur de développement pour la population de l\u2019île et pour le Québec en général.Selon les résultats obtenus, il est possible d\u2019apprécier l\u2019importance de l\u2019identité écologique en tant que facteur déterminant non seulement d\u2019un certain niveau d\u2019engagement, mais surtout contribuant à clariier l\u2019acceptabilité sociale autrement qu\u2019avec une approche binaire : pour ou contre.La dynamique de l\u2019acceptabilité sociale est en effet beaucoup plus complexe.La prise en compte des paramètres de l\u2019identité écologique a permis d\u2019obtenir un portrait plus en profondeur de la communauté visée par ce projet à forts impacts socio-environnementaux.Le Québec dans toute son immensité mérite d\u2019être apprivoisé, d\u2019être écouté et d\u2019être aimé.Et les citoyens d\u2019Anticosti ont tous, à leur manière, su apprivoiser ce fabuleux territoire qu\u2019est le leur.C\u2019est ce sentiment d\u2019appartenance, ce lien au territoire qu\u2019ils ont si bien su me décrire, m\u2019expliquer et me faire vivre.Leurs témoignages et leur voix méritent d\u2019être entendus et partagés, car le territoire du Québec en a POSSIBLES, AUTOMNE 2015 99 grandement besoin! Références Angeon, V.et Saffache, P.(2009).Les petites économies insulaires et le développement durable : des réalités locales résilientes ?Études caribéennes, 11.Récupéré de : http://etudescaribeennes.revuesorg/3443 Callois, J.-M.(2006).Les relations sociales, frein ou moteur de la durabilité.Développement durable et territoires.Économie, géographie, politique, droit, sociologie, Dossier 8.http://dx.doi org/10.4000/developpementdurable.3284 Cuvillier, A-I.(2015).Entre territoire, nature, culture et hydrocarbures : le cas de l\u2019exploration et de l\u2019exploitation pétrolière à l\u2019île d\u2019Anticosti.(Mémoire de Maîtrise).Université du Québec à Montréal.Récupéré de http://www.espace-ressources.uqam.ca/index.php/recherche memoires-theses/memoires Cuvillier, A-I.(2015).L\u2019impact de l\u2019exploration sur les communautés : Le cas de l\u2019île d\u2019Anticosti.Dans Marcil, I.(dir.) Sortir le Québec du Pétrole.(p.181-186).Les Éditions Somme Toute Enjeux Énergies (2104).Anticosti, joyau naturel du patrimoine québécois.Récupéré de : https://enjeuxenergies.wordpress com/2014/03/20/communique-anticosti-joyau-naturel-du-patrimoine quebecois/ Marie-Victorin, Frère.(1920).Croquis laurentiens.Montréal : La bibliothèque électronique du Québec, littérature québécoise.Récupéré de : http://beq.ebooksgratuits.com/pdf/Victorin-croquis.pdf Schmitt, J.(1904).Monographie de l\u2019île d\u2019Anticosti: Golfe du Saint Laurent.Édition de 2012.Paris : Librairie scientiique A.Hermann.Shields, A.(2011, 29 septembre).40 milliards de barils de pétrole à Anticosti.Le Devoir.Récupéré de : http://www.ledevoir.com/economie actualites-economiques/332472/40-milliards-de-barils-de-petrole-a anticosti Thomashow, M.(1996).Ecological Identity - Becoming a Relective Environmentalist.Cambridge, Massachusetts : MIT 100 SECTION II Deux communautés en danger Quel Avenir pour Anticosti?Pétrole ou Tourisme et Forêt Par Gaétan Laprise («Alex») À l\u2019hiver 2015, des Anticostiens ont fait parvenir au ministère de la Forêt de la Faune et des Parcs une pétition demandant un moratoire sur la coupe de bois.Leurs arguments indiquaient que leur territoire de chasse était plus fortement touché que le reste de l\u2019île, que la coupe nuisait aux activités des résidents, et ne créait que peu d\u2019emplois, etc.Près de la moitié des habitants ont signé cette pétition, laissant croire à une forte prise de parole citoyenne.Pour plusieurs observateurs, il s\u2019agissait plutôt de désinformation de la part des initiateurs, ou à tout le moins, d\u2019un manque lagrant d\u2019information.Les arguments apportés semblaient pleins de bon sens, mais ne résistent pas à une vériication factuelle.Par exemple, la coupe aurait été excessive sur leur territoire en 2014 avec environ 150 hectares.C\u2019est oublier que la récolte d\u2019une saison régulière a été en moyenne de 250 hectares depuis 15 ans sur ce territoire qui en compte 34 000.Ça représente aujourd\u2019hui un peu plus de 10 % de la supericie totale.De ces coupes, au moins la moitié est d\u2019ores et déjà constituée de jeunes forêts en croissance.Des arguments économiques étaient aussi mis de l\u2019avant : l\u2019exploitation crée peu d\u2019emplois, a peu de retombées\u2026 En 2014, seulement 50 000 mètres cubes furent récoltés.Le potentiel à Anticosti est d\u2019environ 180 000 mètres cubes annuellement.Quel que soit le volume récolté, les emplois locaux directs sont peu nombreux, car la majorité des travailleurs forestiers travaillent pour de petites compagnies engagées par l\u2019entreprise ayant les droits de coupe.Ces opérateurs d\u2019abatteuse, de porteurs, ces camionneurs artisans proviennent de partout, mais surtout de l\u2019est du Québec. POSSIBLES, AUTOMNE 2015 101 Les retombées à Port-Menier sont cependant importantes dans les entreprises de services; restauration, hébergement, etc.L\u2019impact le plus important, qui passe souvent inaperçu, est la baisse du prix des carburants.Le distributeur des carburants à Anticosti est la Coopérative de Consommation de l\u2019Île Anticosti (CCIA).Inutile de dire que le pétrole aide grandement au inancement de son secteur de l\u2019alimentation.Il faut savoir que lors d\u2019une saison « normale » d\u2019opération de 180 000 mètres cubes, la compagnie forestière achète à elle seule plus de carburant que tous les autres clients réunis.Comme la CCIA ixe le prix du carburant en prélevant un certain montant pour chaque litre et non un pourcentage, lors d\u2019une telle année le prix de l\u2019essence est d\u2019environ 0,17 $ le litre plus bas pour tout le monde.La compagnie est membre de la coopérative et ses achats, comme ceux de tous les membres, proitent à tous.La pétition ressemblait plus à une résistance au changement, à du » pas dans ma cour » et à du gros bon sens qui tourne à la démagogie.Il est dommage que les efforts citoyens ne portent pas vers du constructif plutôt que » contre » quelque chose.Anticosti est un joyau, les Anticostiens le savent, mais s\u2019il reste caché, son avenir n\u2019est pas très rose.L\u2019industrie forestière n\u2019est qu\u2019une facette de la vie économique de l\u2019île.Historique Il est facile d\u2019afirmer que les compagnies forestières d\u2019aujourd\u2019hui dévastent les forêts et que « dans le temps c\u2019était bien mieux ».Les chiffres présentés ici démontrent que même avant la mécanisation, le niveau d\u2019exploitation à Anticosti (et sûrement dans d\u2019autres régions du Québec) dépassait souvent ce que nous connaissons depuis 20 ans.Et pourtant, avant les années 1950 les arbres étaient coupés à la hache et au godendard, empilés à la main, et ensuite transportés par des chevaux.En hiver, les billots étaient entassés sur des lacs et, au printemps, la fonte les emportait au leuve où ils étaient regroupés en train de bois et halés à Port-Menier pour être chargés sur des barges.Certes, il y avait des centaines, voire des milliers d\u2019hommes dans ces immenses chantiers.Mais l\u2019Amérique avait besoin de bois pour 102 SECTION II Deux communautés en danger construire ses maisons et imprimer ses journaux.Et puis, il y a un siècle, nous croyions que nos forêts étaient ininies.Comme les populations de morues! Il a fallu bien des signaux d\u2019alarme pour qu\u2019enin des lois encadrent l\u2019exploitation forestière.L\u2019avenir de celle-ci est aujourd\u2019hui bien meilleur que celui de la morue, pour qui il est probablement trop tard.Des chiffres \u2014 De 1896 à 1916, pendant l\u2019époque de Henri et Gaston Menier, il se coupait en moyenne 90 000 mètres cubes annuellement.\u2014 Avant la Grande Crise, de 1926 à 1930, la Wayagamack récoltait 325 000 mètres cubes annuellement.Les activités se sont arrêtées pendant la Seconde Guerre.\u2014 De 1946 à 1971, la récolte a repris, variant de 145 000 à 360 000 mètres cubes.Ensuite, le marché a changé.L\u2019île fut expropriée par le Gouvernement du Québec (au coût de 24 millions de dollars) et l\u2019exploitation s\u2019est arrêtée.Pendant toutes ces décennies, la principale activité économique sur Anticosti était forestière.En 1995, l\u2019exploitation reprend sur de nouvelles bases : les ministères responsables de la faune et des forêts conviennent d\u2019utiliser la coupe de bois pour améliorer l\u2019habitat du chevreuil.Cent-seize-mille mètres cubes sont récoltés par année.Après la saison de 1996, un important chablis (voir l\u2019encadré) couche en quelques heures des milliers d\u2019hectares de sapinières.Les plans doivent être changés.En 1997 et 1998, la compagnie récupère 216 000 mètres cubes d\u2019arbres tombés.Un plan d\u2019exploitation incluant la construction d\u2019exclos est ensuite mis en place, à partir de 1999 la récolte oscillera entre 150 000 et 180 000 mètres cubes. POSSIBLES, AUTOMNE 2015 103 Chablis Le chablis est un phénomène naturel.Il s\u2019agit de l\u2019action de forts vents causant la chute d\u2019arbres affaiblis, malades ou vieillissants.Le résultat de cette chute s\u2019appelle aussi un chablis.Le 20 décembre 1996, des vents atteignant 150 kilomètres par heure ont souflé sur l\u2019ouest d\u2019Anticosti.En moins de 24 heures, des sapinières sont renversées sur près de 100 kilomètres carrés : 10 000 hectares! L\u2019équivalent de huit saisons de coupe! Environ 1 500 000 mètres cubes.Vous avez bien lu : un million et demi de mètres cubes.De ceux-ci, 430 000 mètres cubes ont été récupérés en deux ans par la compagnie forestière.C\u2019est donc plus d\u2019un million de m3 qui ont été » perdus » pour l\u2019industrie.Le syndrome de l\u2019îlot! La perception des activités à Anticosti par les gens de l\u2019extérieur et même par les insulaires est trop souvent biaisée par un fait essentiel; l\u2019île est immense! Tout est démesuré et l\u2019esprit humain peine à le concevoir.C\u2019est ce que j\u2019appelle le syndrome de l\u2019îlot! Par exemple, si j\u2019annonce » 50 000 chevreuils sont morts l\u2019hiver dernier », la nouvelle fera la une, les gens s\u2019offusqueront, réclameront des actions gouvernementales\u2026 Mais ils ne penseront pas à relativiser.Ce nombre n\u2019est pas négligeable, il représente 20 % de la population totale.Mais c\u2019est une situation « \u2018normale »\u2019 pour une espèce au nord de son aire de répartition.Cela peut arriver une ou deux fois par décennie.La population diminue à 150 000 cerfs, qui donneront naissance à quelque 30 000 faons l\u2019été suivant.À l\u2019automne, la population sera de 180 000 chevreuils comparée aux 200 000 de l\u2019année d\u2019avant.En 2 ans, malgré d\u2019autres mortalités, la population reviendra au même niveau.Dans le même ordre d\u2019idées, si on annonce que 200 000 mètres cubes seront coupés à Anticosti, certains crient au désastre, à la destruction, au saccage! Pourtant ce volume de bois représente environ 1 300 hectares, une fraction de 1 % de la supericie d\u2019Anticosti.L\u2019île a une supericie 104 SECTION II Deux communautés en danger de 7 943 kilomètres carrés, soit 794 300 hectares.Environ 70 % sont recouverts de forêts de tous âges.Les parties non boisées sont surtout des tourbières, des lacs et des cours d\u2019eau.Tenure des terres Anticosti est la propriété de l\u2019État québécois.Les pourvoiries comme les compagnies forestières signent des baux leur concédant l\u2019exploitation de la faune ou de la forêt.Ce sont des revenus directs pour l\u2019état.Ces entreprises ne sont pas propriétaires des territoires et doivent se conformer aux règles en vigueur.À Anticosti plus qu\u2019ailleurs, les exploitants forestiers font l\u2019objet d\u2019une surveillance par les autres usagers.C\u2019est probablement le seul endroit au Québec où la faune passe avant la forêt.Personne ne peut dire qu\u2019il ignore qu\u2019Anticosti est le paradis du chevreuil! Dès le début des opérations en 1995, des tables de concertation réunissant les ministères, la municipalité, les pourvoyeurs et la compagnie forestière ont été tenues.D\u2019abord pour relever les irritants, faire connaître aux autres intervenants leurs sensibilités respectives, demander des mesures de mitigation.Des problèmes aussi mineurs que la poussière soulevée par les camions de transport peuvent dégénérer en graves irritants pour les utilisateurs et les touristes.Les gestionnaires des pourvoiries avaient aussi l\u2019occasion d\u2019inluencer le choix des sites, le patron des coupes, les périodes d\u2019opération.Dans de telles rencontres, certains s\u2019en tirent mieux que d\u2019autres.Les intervenants qui se présentent avec une attitude négative retirent toujours moins de l\u2019exercice que ceux qui acceptent la situation et font de leur mieux pour l\u2019intégrer à leurs activités.Une coupe ne le demeure pas éternellement! La perception de la coupe forestière est trop souvent igée.Les coupes forestières s\u2019additionnent dans notre tête et forment une altération immense du territoire.Des coupes bien faites commencent à se régénérer en quelques années.Une coupe ne peut donc porter ce nom POSSIBLES, AUTOMNE 2015 105 que pendant un certain temps.Et encore, le cycle est lent à démarrer à Anticosti, surtout à cause de l\u2019impact du chevreuil sur la végétation.Mais une fois amorcé, le processus est rapide.L\u2019évolution d\u2019une coupe forestière: \u2014 Une coupe forestière de moins de 5 ans est une coupe récente.\u2014 Dix ans plus tard, c\u2019est un secteur en régénération avec des arbres d\u2019un mètre de hauteur, les chevreuils commencent à être plus dificiles à voir.\u2014 Vingt ans plus tard, c\u2019est une jeune forêt de deux à six mètres où les chevreuils ne sont visibles que dans les trouées qui subsistent.\u2014 Trente ans plus tard, c\u2019est une forêt « non commerciale ».Les arbres ont une belle taille, mais ils sont encore trop petits pour être du bois d\u2019œuvre.\u2014 De 50 à 60 ans plus tard, c\u2019est une forêt mature avec des arbres de taille « commerciale ».La visibilité est à nouveau très bonne, car le sous-bois est « nettoyé » par les chevreuils.\u2014 Cent ans plus tard, c\u2019est une vieille forêt.Des arbres commencent à mourir et à tomber.\u2014 Cent-vingt-cinq ans plus tard, c\u2019est une forêt surannée : une épidémie, un feu ou une coupe terminera son cycle.Une forêt peut être considérée comme un organisme vivant; elle naît, vit et meurt.Pendant sa croissance, elle sera la cible de maladies et d\u2019accidents auxquels elle résistera généralement bien : feu, épidémies de tordeuse ou d\u2019arpenteuse, grands vents, verglas\u2026 Puis, au déclin de son existence, elle résistera de moins en moins bien.Des arbres ne 106 SECTION II Deux communautés en danger résisteront pas à la forte compétition et mourront, causant des trouées.D\u2019autres, blessés ou affaiblis, seront la proie d\u2019insectes défoliateurs.Les maladies et les accidents auxquels la forêt avait résisté iniront par l\u2019emporter.Elle tombera peu à peu, créant des ouvertures où la lumière permettra aux jeunes pousses de croître.Sinon, elle tombera en bloc, à la suite d\u2019attaques d\u2019insectes, d\u2019un feu ou d\u2019un chablis.La forêt résultante sera constituée d\u2019arbres d\u2019âges différents dans le cas d\u2019une mortalité graduelle des individus ou d\u2019un peuplement homogène si elle succède à une épidémie totale, un feu, de grands chablis ou une coupe.La forêt anticostienne La caractéristique majeure des forêts de l\u2019île est sa transformation par le cerf de Virginie.Nulle part ailleurs en Amérique ce cervidé n\u2019a-t-il autant modelé son environnement, ce qui n\u2019est pas peu dire.Du temps des Menier, la forêt était majoritairement une sapinière à bouleau blanc.Elle était encombrée d\u2019arbres morts, de jeunes pousses et d\u2019un sous-bois dense.La nourriture d\u2019hiver était abondante, de jeunes bouleaux bien sûr, mais aussi des peupliers, des cerisiers, des cormiers, des érables, des saules, etc.Or, en raison de l\u2019explosion démographique des chevreuils, ces feuillus ont été systématiquement broutés et leur régénération a été anéantie de sorte que presque plus rien n\u2019était disponible lorsque la neige s\u2019installait.Le sapin est alors devenu la composante essentielle de l\u2019alimentation hivernale.Le problème est que les cerfs se sont mis à brouter les semis de sapin aussi pendant la période sans neige.D\u2019après des spécialistes de l\u2019Université Laval consultés, ce serait une façon pour les animaux d\u2019entretenir la capacité de leur lore intestinale à assimiler cette nourriture de faible qualité, mais essentielle à leur survie hivernale.Le résultat fut une disparition presque totale de la régénération des sapins! Dans une sapinière québécoise, il y a généralement une petite proportion d\u2019épinettes blanches.À Anticosti le broutage intensif des chevreuils éliminant les semis de sapin, seuls ceux de l\u2019épinette blanche survivent POSSIBLES, AUTOMNE 2015 107 et croissent.Il existe beaucoup de pessières noires au Québec, mais la pessière blanche est un peuplement qui n\u2019existe pas en nature\u2026 sauf à Anticosti.À partir des années 1930, les densités de chevreuils ont atteint des niveaux si élevés que les sapinières coupées, brûlées ou tombées ne se sont pas régénérées.Les forêts actuelles sont donc très homogènes, uniquement constituées d\u2019épinettes blanches.Ce sont des peuplements matures qui dépassent aujourd\u2019hui 80 ans.Il reste seulement quelques grandes sapinières en in de vie.Selon la composition d\u2019une forêt, la méthode de coupe changera.Lorsqu\u2019elle est constituée d\u2019arbres d\u2019âges différents, les forestiers parlent de forêt inéquienne.Les arbres jeunes, trop petits ne seront pas récoltés.Mais lorsque l\u2019on est en présence d\u2019une forêt équienne, il n\u2019est pas toujours avisé de laisser des arbres debout, sauf pour les bandes protection des cours d\u2019eau et des tourbières et en bordure des routes importantes, car un îlot non coupé ne résiste pas très longtemps aux vents qui balaient Anticosti.Les méthodes de coupe ont donc dû s\u2019adapter à ces conditions.Il peut alors être avisé d\u2019utiliser la coupe à blanc.Coupes à blanc Juste le mot fait apparaître à l\u2019esprit des lancs de montagne dévastés, des bords de lacs désertiques, une forêt détruite\u2026 Le terme ne désigne cependant qu\u2019un fait : tous les arbres d\u2019un parterre sont récoltés.En général, c\u2019est parce que le peuplement est homogène, les arbres ayant tous atteint le même âge et une taille commerciale.Le terme ne désigne pas de surface précise, il peut s\u2019agir de 3 ou de 300 hectares.Dans une forêt étagée, la coupe récoltera seulement 40 , 60 ou 80 % des arbres, les autres proiteront de l\u2019espace dégagé, des nutriments et de la lumière disponibles.Ils connaîtront une croissance accélérée.Lorsque l\u2019exploitant retourne à quelques reprises couper les arbres, on parle de coupe progressive.Il est certain que visuellement une coupe totale offre pendant les premières années un spectacle peu esthétique.Mais la verdure prend 108 SECTION II Deux communautés en danger rapidement le dessus.Pour atténuer l\u2019impact esthétique négatif, des bandes ou des îlots sont laissés en bordure des chemins.À Anticosti, les bordures sont tracées en évitant les longues lignes droites.Pour les chevreuils (et les chasseurs), il est préférable de maximiser la longueur des bordures.Outil d\u2019aménagement En 2000, les responsables et les chercheurs de la faune et de la forêt du Québec ont travaillé avec les gestionnaires de Produits Forestiers Anticosti pour élaborer un plan d\u2019aménagement intégré des ressources.Une première de cette ampleur au Québec.Se basant sur les connaissances acquises et les essais sur le terrain de différentes techniques, la voie privilégiée fut la construction d\u2019exclos.Néologisme anticostien emprunté à l\u2019anglais exclosure, il désigne un site de coupe clôturé d\u2019où les chevreuils seront exclus, autant que faire se peut.Des tests de grillage et de construction ont été menés en 1999.En 2000, le premier exclos fut construit sur le secteur de rivière la Loutre.Le chevreuil : \u2014 Le chevreuil est une ressource naturelle renouvelable et la chasse est le premier moteur économique d\u2019Anticosti.\u2014 La population de cerfs de Virginie d\u2019Anticosti est unique en Amérique du Nord et la qualité de sa chasse aussi.\u2014 Cette activité soutient non seulement l\u2019économie de Port-Menier, mais elle est aussi très importante pour plusieurs villes et villages de la Côte-Nord, du Bas-St- Laurent et de la Gaspésie.\u2014 Les retombées annuelles de la chasse à Anticosti sont d\u2019environ 15 millions de dollars par année.\u2014 Les forêts anticostiennes étaient des sapinières.Le broutage des semis par les cerfs les ont transformées en pessières, constituées d\u2019épinettes blanches. POSSIBLES, AUTOMNE 2015 109 Nommé Petit lac Long, cet exclos couvre 320 hectares, dont environ 60 % de la supericie furent récoltés.La clôture est constituée d\u2019un grillage de métal de 3,5 mètres de haut.Les poteaux sont des arbres marqués, coupés à environ 4 mètres par les abatteuses.Le grillage est déroulé par un porteur et ixé manuellement.Le premier automne, une chasse intensive a été menée dans le secteur.Dès le départ, une mauvaise perception de l\u2019ampleur de l\u2019exclos compliqua la gestion.Trois-cent-vingt hectares c\u2019est un terrain immense pour un chevreuil\u2026 et encore plus un chasseur! Les gestionnaires avaient surestimé l\u2019eficacité des chasseurs et sous-estimé celle des chevreuils ainsi que leur densité réelle.Jusqu\u2019en 2000, la densité des chevreuils était estimée à 15 par kilomètre carré.Des travaux menés par la Chaire de recherche de l\u2019Université Laval ont clairement démontré que la population sur Anticosti se situe plutôt autour de 25 cerfs par kilomètre carré.Les années de forte densité, comme en 2000, on retrouve plutôt 30 cerfs par kilomètre carré.Dans un exclos de 3,2 kilomètres carrés, ce sont donc 100 et non 50 chevreuils qui y vivaient.Il faut ajouter à ce nombre les animaux en périphérie du secteur qui fréquentaient ces coupes.On retrouvait donc \u2014 La pessière blanche nourrit en hiver beaucoup moins de chevreuils que dans une sapinière; moins de 10 par kilomètre carré contre 40 par kilomètre carré et plus.\u2014 Il est impossible de diminuer par la chasse sportive la population de cerfs d\u2019Anticosti.Il faudrait un prélèvement annuel soutenu d\u2019environ 50 000 bêtes.\u2014 Les techniques d\u2019aménagement connues n\u2019ont pas permis la régénération du sapin : coupe par bande, coupe progressive, coupe de grandes surfaces sans abris, utilisation de répulsifs, coupe avec îlots de semenciers\u2026 \u2014 L\u2019introduction d\u2019un prédateur aurait des résultats inconnus et de l\u2019avis des experts, probablement catastrophiques sur la population de chevreuils. 110 SECTION II Deux communautés en danger environ 130 chevreuils dans l\u2019exclos.Les chiffres de récoltes et de suivi l\u2019ont conirmé.À la in de l\u2019automne, la densité de cerfs était de toute évidence encore élevée.À quelques reprises en hiver des journées de chasse ont été organisées.Des permis de gestion ont été délivrés aux résidants désireux de participer.La population de chevreuils a ainsi pu être abaissée sufisamment et, dès l\u2019été suivant, la pousse de plantes quasi disparues de l\u2019île a été observée : bouleaux, framboisiers, épilobes, bleuets, pins, peupliers et de nombreuses herbacées.Résultats Le programme d\u2019aménagement s\u2019est poursuivi avec de belles réussites et certains échecs.Les exclos qui comportaient trop d\u2019abris pour les chevreuils (du chablis, de la haute régénération, des peuplements non récoltés d\u2019épinette noire) ainsi que ceux qui étaient trop grands ont été dificiles sinon impossibles à bien gérer.Bien que l\u2019aménagement ne se soit pas poursuivi dans ces cas, ces exclos n\u2019ont pas représenté une perte complète.Le bois récolté a procuré des revenus à PFA (Produits Forestiers Anticosti), il a fourni des subsides de recherche à la Chaire et les chemins et sentiers tracés continuent de servir grandement aux pourvoyeurs.L\u2019habitat en régénération est fortement utilisé par les chevreuils.Dans les exclos où la population de chevreuils est bien contrôlée, la régénération est spectaculaire.La récolte de framboises était pratiquement disparue des habitudes des Anticostiens.Dès 2003, il était possible d\u2019en récolter des paniers dans l\u2019exclos du lac Simonne.Douze ans plus tard, les sapins plantés et les sauvageons ont dépassé 2 mètres de hauteur.Les bouleaux ont plus de 4 ou 5 mètres de hauteur.Ce programme d\u2019aménagement a d\u2019abord un but socio-économique et non faunique.Ce qu\u2019il cherche à préserver est une richesse renouvelable \u2014 l\u2019exceptionnelle population de chevreuils \u2014 et son exploitation \u2014 l\u2019industrie de la pourvoirie \u2014 qui procure à Port-Menier et au Québec entier des retombées de plusieurs millions de dollars annuellement.Il POSSIBLES, AUTOMNE 2015 111 utilise pour ce faire l\u2019industrie forestière pour arriver à ses ins.C\u2019est un excellent exemple d\u2019intégration où chacune des parties tire proit de l\u2019effort général.Plutôt unique au Québec, ce modèle vaudrait la peine d\u2019être développé.Il est malheureusement fréquent que la coupe de bois nuise au tourisme et que les deux industries se confrontent.À Anticosti où l\u2019industrie touristique est prioritaire, on a constaté qu\u2019il était possible de bien faire, à l\u2019avantage de tous.Les impacts de la coupe de bois Le rajeunissement des forêts n\u2019est pas le seul impact durable des opérations forestières.Le changement des habitats pour la faune, la construction de chemins, la modiication du régime des eaux doivent être pris en compte.Bien entendu, passer d\u2019une forêt mature à une aire de coupe où s\u2019installera la régénération est la facette la plus visible.Ce que l\u2019intervention humaine apporte c\u2019est le choix du moment et de l\u2019endroit où se feront les changements.Parce qu\u2019il est inéluctable que toute forêt inisse par mourir et tomber, parfois rapidement à l\u2019âge adulte sous les attaques des insectes ou d\u2019un feu, ou graduellement à cause des multiples facteurs reliés au vieillissement.Que ce soit naturellement ou par la coupe, le résultat est un changement drastique, mais normal du milieu.Les forêts sont dynamiques, et non igées à un seul stade.Seule une forêt fortement aménagée peut offrir un visage qui demeure le même au il des ans.Pensez aux parcs urbains où chaque bosquet est surveillé, où les aménagistes préparent le remplacement de chaque arbre pour conserver un aspect uniforme décennie après décennie.Ce passage d\u2019un habitat fermé, où la lumière n\u2019atteint que peu le sol, à un milieu ouvert a un impact immédiat sur les animaux.Des insectes le fuiront, d\u2019autres arriveront.Les oiseaux des milieux ouverts comme le faucon émerillon y trouveront un site de chasse privilégié, le bruant fauve se réfugiera dans les forêts environnantes.Les chevreuils le fréquenteront fortement pendant les périodes sans neige.Une recherche inédite a mesuré que dans les bûchés anticostiens les cerfs consommaient 1,12 gramme de nourriture par minute contre 0,47 gramme de nourriture 112 SECTION II Deux communautés en danger par minute dans les milieux forestiers.Un impact économique important de toute exploitation forestière est la construction de chemins.Ceux-ci serviront à l\u2019exploitant pendant trois ans.Ils seront ensuite entretenus par les pourvoiries.La construction d\u2019un kilomètre de route secondaire coûte aujourd\u2019hui 20 000 $.Peu de pourvoyeurs ont les moyens d\u2019en réaliser et procèdent plutôt à l\u2019aménagement de sentiers pour véhicules tous terrains qui sont moins coûteux.Presque tout le réseau routier d\u2019Anticosti a été construit par les exploitants forestiers.Seule une petite partie a été construite par les pourvoyeurs et l\u2019industrie pétrolière.Depuis 1995, ce sont plus de 500 kilomètres de chemins qui ont été ajoutés au réseau, une valeur de l\u2019ordre de 10 millions de dollars.Lorsque la forêt d\u2019une partie d\u2019un bassin versant est coupée, la dynamique des eaux change.Par exemple, une forêt mature intercepte une plus grande part de l\u2019eau de pluie qu\u2019un milieu en régénération.Les risques les plus grands reliés à la coupe sont probablement l\u2019érosion des sols lors de fortes pluies et à la fonte.Ils sont accrus selon le type de sol, les pentes, les techniques de coupe et le régime des pluies.En raison du type de sol particulier à Anticosti et du caractère torrentiel des rivières de l\u2019île, les bandes de protection des cours d\u2019eau ont été doublées lors de l\u2019élaboration des plans de coupe.Là où une bande 45 mètres était la norme, ce sont 90 mètres qui étaient établis.L\u2019expérience et les observations sur 20 ans ont démontré que les cas d\u2019érosion ont été presque inexistants.La technique de coupe par les abatteuses multifonctionnelles et le débardage par des porteurs ne cause presque jamais d\u2019ornières.Comme il n\u2019y a pas de vraies montagnes à Anticosti, les problèmes d\u2019érosion sur les lancs en pente sont absents.Tourisme Dans l\u2019imaginaire québécois, Anticosti demeure un endroit protégé, inaccessible, réservé à quelques fortunés.Comme si le rachat de l\u2019île par le Gouvernement du Québec à la Consolidated Bathurst en 1974 n\u2019avait rien changé! Pourtant, de territoire privé appartenant à une compagnie forestière, Anticosti est devenue « terre publique ».Elle a POSSIBLES, AUTOMNE 2015 113 d\u2019abord été une réserve de chasse et pêche gérée par le Ministère du Tourisme de la Chasse et de la Pêche pendant quelques années, puis à partir de 1982, presque tout le territoire a été divisé en pourvoiries.Celles-ci étaient administrées selon différents modes; des entreprises privées, un organisme à but non lucratif appartenant aux Anticostiens et une société d\u2019État, la Sépaq.La clientèle de chasseurs a cru de 1500 à 5 000 individus par année, devenant le principal moteur économique.On observe le syndrome de l\u2019îlot dans le cas de la chasse aussi.Les gens ont l\u2019impression d\u2019une récolte de chevreuils énorme, de forêts remplies de dossards orangés\u2026 En réalité, les 8 000 cerfs tués à la chasse représentent à peine 5 % de la population soit moins que la mortalité qui prévaut lors d\u2019un hiver clément! De même, la présence des 5 000 chasseurs en forêt est minime.La saison s\u2019étendant sur plus de trois mois, il y a beaucoup moins de chasseurs par kilomètre carré sur cette immense île que dans n\u2019importe quelle région du Québec où la saison dure de deux à cinq semaines.La réputation d\u2019Anticosti, grand club privé réservé aux seuls chasseurs nuit terriblement à son attrait touristique auprès des villégiateurs.Si dans l\u2019imaginaire québécois, Anticosti est synonyme de paradis naturel, dans la réalité, moins de 2 000 visiteurs proitent de ses richesses estivales alors que quelque 34 000 visiteurs fréquentent le parc de Mingan et 126 000 se rendent au parc Forillon, les voisins au nord et au sud.Anticosti est pourtant 32 fois plus vaste que Forillon et 53 fois plus grande que Mingan! Il est étonnant que les projets d\u2019exploitation forestière, et encore plus d\u2019exploration pétrolière, sur Anticosti suscitent autant de fortes réactions dans la population alors que pratiquement aucun Québécois n\u2019y met les pieds! C\u2019est en partie la faute aux Anticostiens et aux entreprises anticostiennes de ne pas avoir su effectuer le changement d\u2019une mono industrie liée à un seul employeur à une économie plus diversiiée.Pendant des décennies, l\u2019exploitation forestière de la Consolidated Bathurst était l\u2019unique activité économique.Ensuite, l\u2019État québécois a pris les rênes et s\u2019il a su développer une industrie de la chasse lorissante, il n\u2019y a pas eu d\u2019autres champs d\u2019activité qui 114 SECTION II Deux communautés en danger ont émergé.Ainsi, la moindre baisse du nombre de chasseurs touche durement la communauté et les entreprises.L\u2019avenir n\u2019est pas rose.Il y a beaucoup de travail à faire par les Anticostiens et tous ceux attachés à Anticosti, du travail pour l\u2019avenir, pas en réaction à quelque activité que ce soit.Il n\u2019est pas étonnant que les opinions soient diverses concernant le pétrole.Il est indéniable que toute activité économique est bienvenue, fût-elle de l\u2019exploration pétrolière.Néanmoins, on est encore loin d\u2019une exploitation.Qui plus est, il n\u2019y a pas beaucoup d\u2019Anticostiens qui préfèrent un avenir pétrolier à un avenir touristique.Car si le potentiel des hydrocarbures reste à démontrer, celui de l\u2019industrie touristique n\u2019a pas besoin de l\u2019être.Paradis de la faune, décors grandioses, joyau naturel, milieu de vie insulaire\u2026 Anticosti est tout cela.Il reste à le mettre en valeur et développer une véritable industrie touristique respectueuse de l\u2019environnement et des Anticostiens.L\u2019île Anticosti est éloignée du reste du Québec, c\u2019est un fait.Mais à l\u2019heure où le moindre inissant de secondaire 5 vend des tablettes de chocolat pour inancer son voyage à Paris ou en Australie, on ne peut la qualiier d\u2019inaccessible pour les Québécois! Leur intérêt existe, il sufit de voir comment le dossier du pétrole soulève des passions.Les richesses de l\u2019île sont réelles.Il est dommage que l\u2019État qui est prêt à investir 50 millions de dollars dans la recherche d\u2019hydrocarbures n\u2019investisse pas le dixième de ce montant dans un réel développement international de cette richesse, bien réelle, qu\u2019est la nature d\u2019Anticosti. POSSIBLES, AUTOMNE 2015 115 Îles-de-la-Madeleine La pêche vaut mieux que Old Harry Par Annie Landry I - Le golfe menacé Notre civilisation maritime Passer l\u2019été aux Iles-de-la-Madeleine, en plein centre du golfe du Saint- Laurent, assis sur la plage les pieds plantés dans le sable, hypnotisé pas le roulement des vagues : c\u2019est paradisiaque.Ça l\u2019est pour vrai! Encore faut-il s\u2019y rendre et savoir lâcher prise.Mais ce point de vue, que l\u2019on retrouve dans les publicités et les guides de voyage est différent du nôtre.Pour la plupart des Madelinots le luxe, c\u2019est de sortir des Îles.Étant moi-même Madelinienne, Acadienne d\u2019origine, jeune j\u2019ai souvent vu mon archipel comme étant le pire des trous, le «bout du monde» avec la mer comme barrière tout le tour, mon Guantanamo.Cependant, plus les politiciens se sont mis à venir nous parler d\u2019Old Harry, plus j\u2019ai réalisé dans quel environnement sain j\u2019ai eu la chance de grandir.Je crois même que c\u2019est le jour où la ministre Nathalie Normandeau a traité le chenal Laurentien de «fond lunaire» que je me suis déinitivement mise à m\u2019informer, à prendre la parole et à m\u2019intéresser aux autres espèces qui vivent dans le Golfe comme moi, mais qui ne peuvent pas se défendre.L\u2019idée du «fond lunaire» m\u2019a insultée! Il n\u2019y a pas de pêche commerciale ni de communautés côtières sur la lune, que je me suis dit, et il est hors de question qu\u2019on les laisse faire leur sale industrie chez nous, dans notre garde-manger.Le golfe du Saint-Laurent, je l\u2019ai vu déchaîné souvent, infranchissable, puis silencieux, immobile du nord au sud et d\u2019est en ouest l\u2019hiver.Au printemps, je suis chaque fois impressionnée de l\u2019entendre rager et tonner, glace contre glace comme autant de bateaux qui se fonceraient dedans. 116 SECTION II Deux communautés en danger Durant plusieurs semaines, les glaces s\u2019éloignent puis reviennent, s\u2019empilent et chavirent sous la force des vents et des courants.Le Golfe a englouti des centaines de navires avec leur équipage à bord et c\u2019est ce que nous insinuons en répétant souvent que «la mer ne pardonne pas.» Alors nous, les Madelinots, comme les autres Acadiens et communautés de la grande région du Golfe Saint-Laurent, avons en commun ces valeurs qui sont reliées à la mer.Nous sommes des peuples de la mer, nous la connaissons et nous en méions.Notre sentiment identitaire et nos savoirs collectifs proviennent en énorme partie du Golfe Saint-Laurent et c\u2019est dans ce sens que le texte qui suit montre que nous n\u2019avons pas la même vision du développement pétrolier dans le Golfe que les gouvernements et nous ne sommes pas des groupes environnementaux ou «de pression» non plus.Nous ne travaillons pas contre Old Harry: nous travaillons pour la pérennité de la pêche dans notre Golfe.Une industrie ancrée dans le Golfe Les territoires concernés par les projets de forages en mer sont la côte est du Nouveau-Brunswick, la côte nord de la Nouvelle-Écosse jusqu\u2019au détroit de Cabot, la côte ouest de Terre-Neuve jusqu\u2019au détroit de Belle- Ile, le sud du Labrador, de la Côte-Nord puis tout le tour de la Gaspésie.Ensuite il y a toutes les Iles du Golfe : Anticosti, Ile-du-Prince-Édouard, île Saint-Paul, le Cap-Breton, l\u2019île Bonaventure, l\u2019île Brion, et enin ses trois archipels : les Iles-de-la-Madeleine, Saint-Pierre-et-Miquelon et l\u2019Archipel-de-Mingan.En tout, des milliers de kilomètres de falaises et de plages qui, depuis des siècles, se font sculpter selon la dynamique des vents et des vagues de cette mer circulaire d\u2019environ 290 km de diamètres.Les vents y sont quasi omniprésents et le nombre de tempêtes violentes va en augmentation.Acclimatées, les centaines de communautés dont la mienne, et les milliers de côtiers que nous sommes vivons des ressources renouvelables de la pêche.Aujourd\u2019hui, les principales espèces que nous commercialisons sont le homard, les crabes commun et araignée, le pétoncle, les différents poissons de fond (sébaste, plie, morue, aiglein, létan atlantique et du Groenland, merluche et loup de mer), POSSIBLES, AUTOMNE 2015 117 les poissons pélagiques (le hareng, le maquereau, le thon, l\u2019anguille, l\u2019éperlan et le capelan), le buccin, la crevette, le couteau de l\u2019Atlantique, la mactre de Stimpson et celle de l\u2019Atlantique, la mye, les oursins et le fameux phoque du Groenland.En tout plus de 200 zones de pêche différentes qui se chevauchent et ne laissent aucun secteur qui n\u2019en fasse pas partie.Le golfe du Saint-Laurent c\u2019est notre garde-manger.Combien vaut-il par année exactement et combien rapporte-il en salaire dans nos communautés?Nous aimerions le savoir pour comparer avec les hypothétiques revenus du pétrole.Le damné préjugé favorable vs le front commun des pêcheries Pourtant, dans ses tentatives de tout mettre en place pour aller de l\u2019avant avec des forages à Old Harry, le gouvernement québécois fait i et rei du conlit d\u2019usage avec les pêches commerciales dans le Golfe.Il n\u2019est pas seulement question de la pêche dans la partie québécoise, mais bien de l\u2019ensemble des cinq provinces concernées.Les élus et hauts-fonctionnaires de l\u2019Assemblée nationale qui gravitent autour des Ressources naturelles et de l\u2019environnement ne semblent pas être au courant des efforts qui sont déployés dans les Maritimes pour assurer la pérennité des espèces.Ne parlent-ils donc jamais avec les gens du Ministère de l\u2019Agriculture, des Pêcheries et de l\u2019Alimentation?Visiblement non et c\u2019en est décourageant.Même le Ministère des Ressources naturelles de Terre-Neuve, qui se fait reprocher d\u2019avoir le pied sur l\u2019accélérateur, ne semble pas savoir être utilisé comme bouc émissaire dans les médias québécois.Par contre, les communautés autochtones du golfe, les 5000 entreprises de pêche et les centaines de représentants des industriels se sont mobilisées contre le projet de Old Harry.Par voie de lettre qu\u2019ils ont co-signée en juillet dernier, ils font front commun pour demander aux trois ministres fédéraux concernés une commission d\u2019examen, soit une commission d\u2019experts complètement indépendante qui devra évaluer les impacts de l\u2019exploration pétrolière sur les activités de pêche des cinq provinces.Ils soulignent que «la Loi canadienne sur les évaluations environnementales, la Loi sur les océans, la Loi sur les pêches et la Loi sur les espèces en péril doivent être respectées.» 118 SECTION II Deux communautés en danger Parmi les signataires, le porte-parole de l\u2019Association des pêcheurs propriétaires de la Gaspésie, M.Réginald Cotton, soutient «qu\u2019il est grand temps d\u2019unir les forces pour renverser la vapeur et forcer les gouvernements à faire volte-face.» Tandis que de son côté, la directrice de la Nova Scotia Fish Packers Association, Marilyn Clark, est d\u2019avis que «les gouvernements n\u2019ont aucune idée des impacts que pourrait avoir l\u2019exploration pétrolière dans le Golfe.» Enin, Troy Jérôme, le directeur exécutif du Mi\u2019gmawei Mawiomi Secretariat explique dans le communiqué qui accompagne la lettre que «l\u2019évaluation environnementale stratégique (ÉES) du Québec a répertorié de nombreuses lacunes de connaissances scientiiques et techniques sur le golfe du Saint-Laurent.Nous avons des droits aborigènes reconnus et des droits issus de traités reconnus par la Cour suprême du Canada.Nous ferons tout ce qui est nécessaire pour protéger notre mode de vie et prévenir tout projet d\u2019exploration pétrolière de se dérouler dans le golfe.» C\u2019est qu\u2019ils ont tous tellement à perdre! De façon générale, l\u2019industrie de la pêche dans le golfe du Saint-Laurent a amorcé un important virage ain de demeurer compétitive sur le marché international.On parle maintenant d\u2019écocertiication, de traçabilité et de journaux de bord électroniques tant pour le homard que le crabe et la crevette.Les lottilles des cinq provinces se sont ainsi tournées vers le Marine Stewardship Council (MSC) ain d\u2019obtenir la certiication «pêcherie durable», ce qui implique certaines modiications dans leur façon de faire et de nouveaux investissements pour la pérennité des stocks.Pourtant, on a beau éplucher les études produites par le gouvernement québécois, nulle part il n\u2019est question de cela.Industrie éphémère contre activités durables Une certiication «pêche durable», cela signiie que l\u2019ensemble des pêcheurs qui exploitent une même ressource dans une zone de pêche POSSIBLES, AUTOMNE 2015 119 déterminée doivent garantir qu\u2019ils ne portent pas atteinte aux fonds marins, aux autres espèces et ainsi qu\u2019ils pratiquent leur pêche selon les principes du développement durable.Ils doivent démontrer, suivant de longues et coûteuses évaluations, qu\u2019ils pêchent sélectivement de façon à assurer la régénération des stocks pour les générations futures.Cette nouveauté, qui semble n\u2019être qu\u2019une tendance pour certains, est en réalité un important enjeu commercial.La mise en marché des produits de la mer étant rendue à ce point exigeante et sélective, l\u2019industrie des pêches de l\u2019Atlantique doit suivre, au risque de perdre ses marchés actuels en mutation.En cas de déversement mineur, l\u2019exploration pétrolière dans le Golfe (qui va carrément à l\u2019encontre des efforts déployés par les pêcheurs et industriels) risque de faire perdre l\u2019éco certiication des produits de la mer, puisqu\u2019elle ne peut que nuire à la santé de l\u2019environnement et la reproduction des espèces marines qu\u2019elle voisine.Même si le gouvernement voit Old Harry comme une source de revenus, nous voyons surtout ce projet comme une source de pollution.En cas de déversement majeur, c\u2019est toute la capture qui serait interrompue: le travail dans les usines suivant, ce serait un terrible coup dans les reins de notre industrie première.Nous ne pouvons pas mettre notre présent et notre futur à ce point entre les mains du gouvernement du Québec, ni d\u2019aucun autre.Mais on le voit, on l\u2019entend : notre propre gouvernement est prêt à jouer à la roulette russe avec les centaines de communautés qui vivent simplement comme nous aux Iles-de-la- Madeleine : dépendants de la mer.Il serait donc souhaitable que le gouvernement québécois le reconnaisse et se concentre à mettre en valeur des ressources renouvelables au lieu de gaspiller temps et argent dans une exploration non conventionnelle et d\u2019une brièveté garantie.J\u2019ai pas mal honte de ce Québec-là! Une implantation improbable En théorie, l\u2019exploration, l\u2019exploitation et la fermeture étanche des forages en mer ne se font pas de la même manière que dans le cas de 120 SECTION II Deux communautés en danger forages sur la terre ferme, multipliant ainsi des coûts d\u2019opération.De façon à économiser, il est classique de voir les compagnies minimiser les risques et ainsi diminuer les dépenses au niveau de la sécurité.En pratique, un accident causé par négligence lors de l\u2019exploration, de l\u2019exploitation ou d\u2019une mauvaise fermeture de puits à Old Harry imposerait à la compagnie de compenser inancièrement pour toutes les activités de pêche et de transformation importunées.Elle devrait aussi compenser pour la réhabilitation des récifs artiiciels, de l\u2019ensemble des côtes et des milieux humides contaminés.La contention de la nappe de pétrole pourrait être très compliquée et les opérations coûteuses en raison des courants, des vents et des vagues causées par les fréquentes tempêtes.La navigation en cargo devrait être déviée de sa trajectoire avec compensation aussi.La réaction des nombreuses espèces en péril et l\u2019altération des zones de fraie à proximité devraient être sévèrement étudiées.C\u2019est donc un fond d\u2019assurance responsabilité astronomique qui doit être imposé et réservé avant toute opération par la compagnie pour qu\u2019un tel projet soit envisageable dans le Golfe.Il est évident que forer dans le Golfe ne fait aucun sens.La roulette russe version québécoise Au prix d\u2019une habile \u2013 et hypocrite \u2013 campagne de communication auprès de la population québécoise, beaucoup de députés de l\u2019Assemblée nationale du Québec font la promotion de l\u2019exploitation des hydrocarbures en milieu marin sans même connaître la question.Nous, qui connaissons très bien la mer et la pêche, les voyons patiner lorsqu\u2019ils sont interviewés sur ces questions.«Nous sommes conscients des inquiétudes des Madelinots» qu\u2019ils disent.«Les Madelinots seront consultés.» On peut tous les écouter sur Youtube, c\u2019en est décourageant.Ils nous répètent leur ligne de parti lorsqu\u2019on tente de les amener à prendre position sur des éléments clés du projet, font de la propagande, parlent de milliards de barils et de dollars et fuient automatiquement les questions relatives à la pêche.Ainsi circule sur le web une vraie propagande visant à inluencer l\u2019opinion publique.Je ne serais même pas étonnée que le jour où la POSSIBLES, AUTOMNE 2015 121 question des pêches commerciales sera enin dans le débat, que les politiciens du Québec se mettent la dénigrer notre mode de vie et à marginaliser nos revenus de la pêche pour aller chercher encore plus d\u2019appuis.Si le gouvernement se donne du poids et du pouvoir en allant chercher l\u2019acceptabilité sociale pour Old Harry à Montréal et à Québec.on va avoir de sérieux problèmes dans l\u2019Est.Déjà dans les journaux et médias on retrouve des représentations idéalisées du projet Old Harry, des utopies colportées d\u2019un parti politique à l\u2019autre, d\u2019une campagne électorale à l\u2019autre.C\u2019est pourquoi il est maintenant primordial de faire la lumière sur les conlits d\u2019intérêts entre les pêches commerciales et l\u2019exploration pétrolière dans le Golfe.|| QUELQUES MYTHES Mythe 1 : L\u2019exploitation des gisements gaziers et pétroliers du Golfe Saint-Laurent pourrait rapporter 50 G$ dans les coffres de l\u2019État québécois en cinq ans.À Terre-Neuve il a fallu, par exemple, forer 42 puits avant de statuer sur l\u2019endroit exact où l\u2019on a construit Hibernia.Or, un seul forage exploratoire nécessite énormément de préparation et de soutien logistique.Dans l\u2019émission de Découverte, consacrée au sujet, on nous conirme qu\u2019un seul forage en mer est «un projet coûteux, dans les 60 millions de dollars, qui pose, à lui seul, la majorité des questions de sécurité et d\u2019impact environnemental sur le milieu physique et humain.» Donc on ne sait pas si ce projet pourrait rapporter ou faire perdre de l\u2019argent, mais on peut se douter qu\u2019un seul forage dans le golfe Saint- Laurent pourrait entraîner un déversement majeur qui pourrait, à lui seul, détruire l\u2019ensemble des pêches commerciales pour des décennies.Mythe 2 : Old Harry pourrait contenir jusqu\u2019à 10 milliards de barils de pétrole.On sait très bien que la surévaluation du potentiel gazier et pétrolier fait prodigieusement monter en bourse les actions des compagnies qui 122 SECTION II Deux communautés en danger en détiennent les permis d\u2019exploitation, ou les «claims», comme on les appelle communément.En 2000, Corridor évaluait le potentiel de Old Harry à 1,5 voir 2 milliards de barils.Dans un document émis par le Ministère des Ressources naturelles du Québec six ans plus tard, on statuait à 2 milliards.En 2009 la Commission géologique du Canada a ramené le chiffre à 1.5 milliard de barils.Mais en 2012, dans un document visant spéciiquement la recherche d\u2019investisseurs, Corridor Ressource fait mention d\u2019un potentiel de 5 milliards de barils.L\u2019institut économique de Montréal en rajoute un autre dans son document intitulé «Les avantages du développement des hydrocarbures au Québec» la même année, puis Pauline Maoris nous fait sauter à 10 milliards de barils dans la revue l\u2019Actualité en 2013.Cependant, en 2015 les chercheurs de l\u2019Institut national de la recherche scientiique se sont penchés sur toute la littérature et les travaux géologiques disponibles pour statuer sur un potentiel de 98,8 millions de barils.Qui dit vrai?Mythe 3 : Les conditions dans la mer du Nord, en Norvège, ressemblent aux nôtres.Le Golfe est une mer intérieure qui s\u2019ouvre sur l\u2019Atlantique par les détroits de Cabot et de Belle-Isle.On connaît mal les risques pour sa faune et sa lore, constatait l\u2019étude environnementale stratégique déposée au gouvernement à l\u2019automne 2013.Le Golfe est une mer semi- fermée, six fois plus petite que le golfe du Mexique, et est déjà sous la pression de polluants provenant des Grands-Lacs et des déversements industriels qui viennent des rives du leuve Saint-Laurent.L\u2019introduction de l\u2019industrie pétrolière ajouterait des milliers de barils de boues de forages et d\u2019eau souillée, dans compter les déversements mineurs qui surviennent fréquemment et qui sont considérés comme «normaux».Toute nouvelle source de pollution mettra à risque la productivité des zones de pêche, leur fermeture en raison de nouvelles installations ou de déversements non-contenus. POSSIBLES, AUTOMNE 2015 123 Mythe 4 : La technologie sécuritaire existe.Depuis le début des discussions au sujet de Old Harry, les Madelinots insistent sur le besoin d\u2019une approche intégrée des risques.Si la structure réglementaire actuellement en place (les ofices pétroliers Canada-province) est appliquée à l\u2019ensemble du Golfe Saint-Laurent, il y aura 5 ofices pétroliers sur un bassin de 290 km de diamètre.La supervision de l\u2019ensemble sera impossible.Il y aura de la pollution mais personne ne s\u2019en portera politiquement responsable.Les résidents du Québec seront affectés par le développement de la partie Nouvelle- Écossaise, le Nouveau-Brunswick subira les impacts des erreurs provenant de l\u2019Île-du-Prince-Édouard et ainsi de suite, mais aucune des provinces n\u2019aura les moyens de rendre le gouvernement de sa voisine responsable.D\u2019autant plus que l\u2019eau du Golfe se déplace de façon générale dans le sens contraire des aiguilles d\u2019une montre, donc à partir du site Old Harry, la pollution suivant l\u2019eau aura tendance à se déplacer vers l\u2019intérieur du Golfe et en bordure des côtes au lieu de se diriger vers l\u2019océan Atlantique.Sans approche intégrée de la gestion du risque et des déversements pétroliers dans le Golfe, aucun forage pétrolier ne peut être envisagé, quelle que soit la technologie «sécuritaire» utilisée.La question nous intéresse particulièrement dans le cas où les pêcheries commerciales d\u2019une province seraient affectées par une autre.Comme l\u2019eau et les poissons voyagent librement sans aucune considération des lignes imaginaires que l\u2019on tente de se donner comme frontières, l\u2019approche fragmentaire du Golfe n\u2019a aucune pertinence et met à risque l\u2019ensemble des pêcheries commerciales des 5 provinces.Mythe 5 : Terre-Neuve va aller de l\u2019avant donc il faut y aller avant eux T-N n\u2019a pas d\u2019intérêt pour ce petit projet, jouant déjà dans la cour des grands du côté Atlantique.Corridor Ressource, qui détient les permis d\u2019exploration sur les deux parties de Old Harry, est à la recherche de partenaires inanciers depuis très longtemps et ce n\u2019est plus un secret pour personne : Corridor n\u2019a pas la capacité inancière d\u2019aller de l\u2019avant.Aussi, on doit se rappeler que l\u2019Ofice Canada-Terre-Neuve- et-Labrador a rejeté la simulation de déversement déposée par Corridor Ressource dans le cadre de son étude d\u2019impact en 2012.On pouvait 124 SECTION II Deux communautés en danger y lire, entre autres, «qu\u2019une nappe de pétrole en cas de déversement majeur ne parcourrait pas plus de 20 km et devrait s\u2019évaporer en moins d\u2019une journée.» Or, «Il n\u2019existe aucun cas où les nappes disparaissent, et surtout pas aussi rapidement» ont répliqué les spécialistes d\u2019Environnement Canada quelques jours plus tard.Il était donc évident, à partir de cette analyse grossière, que même si Corridor Ressource détient les permis sur les deux parties de Old Harry, la compagnie junior est loin d\u2019avoir les compétences et la crédibilité requises pour avoir la permission gouvernementale d\u2019aller de l\u2019avant.Le gouvernement québécois, ne tenant pas compte de ces informations, sera forcé d\u2019en tenir compte.La plupart des partis à l\u2019Assemblée nationale accusent Terre-Neuve d\u2019avoir le pied sur l\u2019accélérateur, mais ce n\u2019est qu\u2019une piètre stratégie de communication.François Legault a énoncé en conférence de presse qu\u2019il se souvient de Bernard Drainville qui, a plusieurs reprises depuis une quinzaine d\u2019années, a demandé au gouvernement libéral d\u2019accélérer le développement d\u2019Old Harry.Jean Charest, Philippe Couillard, Pauline Marois ont aussi emboîté le pas.Bref, beaucoup de politiciens inluents poussent pour aller de l\u2019avant en se basant sur ce mythe.Mythe 6 : L\u2019exploitation du pétrole offshore peut se faire en vertu du principe de développement durable Le gouvernement québécois ne prend pas au sérieux les conlits d\u2019usages entre les pêches commerciales et l\u2019industrie pétrolière qu\u2019ils veulent implanter dans le golfe Saint-Laurent.Il est faux de penser que le développement du pétrole peut se faire selon les règles du développement durable et dans le respect des communautés concernées, puisque ce n\u2019est pas le gouvernement mais les compagnies pétrolières qui surveillent leurs déversements.Suivant les règles établies par l\u2019Accord Atlantique, elles remplissent leurs propres rapports et ne sont en aucun cas tenues de divulguer les impacts environnementaux associés à leurs opérations.Mythe 7 : L\u2019exploration et l\u2019exploitation de Old Harry vont amener un boom incroyable aux Iles-de-la-Madeleine En réalité, les employés des plateformes pétrolières sont transportés par POSSIBLES, AUTOMNE 2015 125 hélicoptères depuis le continent et sont hébergés sur la plateforme durant tout leur séjour de travail.Les plateformes sont aussi approvisionnées par cargo et par hélicoptère.Les Iles-de-la-Madeleine ne récolteront en aucun cas des redevances (si un jour il y en a).Les seuls emplois éventuels pour les Madelinots seront au nettoyage des plages et des falaises.Mythe 8 : L\u2019Ofice Canada-Québec sera l\u2019instance idéale pour lancer le Québec dans l\u2019exploitation de son pétrole.Les ofices de pétrole, comme ils sont constitués au Canada et aux États-Unis se trouvent tous dans une situation de conlit d\u2019intérêts: c\u2019est ce qui esr ressorti une première fois lors de l\u2019Enquête sur la sécurité des hélicoptères offshore à Terre-Neuve et une seconde fois lors de l\u2019explosion de la plateforme Deep Water Horizon dans le golfe du Mexique.C\u2019est qu\u2019en faisant à la fois la promotion de projets générateurs de revenus et en assurant la sécurité de ses opérations, l\u2019Ofice confond ses divers mandats.Il permet donc de nombreux projets en minimisant les risques environnementaux et néglige ainsi d\u2019importants frais relatifs aux mécanismes de sécurité.Ceci inclut la mise en marche de projets de développement malgré l\u2019existence d\u2019espèces en péril protégées, mais l\u2019ensemble des pêcheurs étaient volontairement tenus dans l\u2019ignorance de ces faits.||| Ce que nous devons défendre Nous considérons que le projet de Old Harry, tel que conçu par le gouvernement du Québec, est un coup mal monté par des gens qui ne connaissent pas la mer, et, qui plus est, ne considèrent pas la pêche commerciale comme tombant en conlit d\u2019usage avec le projet.Une plateforme de pétrole dans le golfe du Saint-Laurent s\u2019introduirait exactement comme un éléphant dans un magasin de porcelaine et les résidents, comme les milliers de visiteurs que nous recevons chaque année, ne la laisserait pas s\u2019installer.Les industriels et associations de pêcheurs unissent leurs voix pour défendre leurs intérêts communs avec plus de force et de pouvoir économique.De plus, tous ensemble, nous combattons le discours pessimiste qui pense qu\u2019on ne pourra rien faire 126 SECTION II Deux communautés en danger et qu\u2019ils vont forer Old Harry.Nous résistons.L\u2019industrie du tourisme, qui a tout à perdre aussi, pourrait s\u2019inspirer du front commun des pêcheries et s\u2019opposer au développement pétrolier dans le Golfe.Les risques pour elle sont très importants et l\u2019apparition de plateformes à l\u2019horizon va déinitivement décourager des touristes, notamment ceux qui prennent le large à bord de voiliers et de navires de croisières internationales pour naviguer au milieu du Golfe.«Comment pouvons-nous quantiier les dommages à des espèces vivantes qui ont peuplé le golfe depuis des millénaires ?» se questionne Marilyn Clark en parlant de cette mer au centre de laquelle elle est née.Le projet de Old Harry est mauvais pour tout le monde: il faut qu\u2019on se le dise et qu\u2019on se fasse respecter par les différents gouvernements.Tout sera en danger : la pêche et le tourisme principalement, alors que c\u2019est ce qui fait vivre des milliers de citoyens et garde en vie toutes les communautés qui habitent les territoires du Golfe.Si un désastre se produit, on ne s\u2019en remettra jamais.Références Archambault, Sylvain.«Le potentiel en hydrocarbures de la structure géologique Old Harry .ou quand le ballon se dégonle\u201d, Coalition Saint- Laurent, 8 mai 2015 Clark, Marilyn.«Old Harry», L\u2019Aut´Journal, 28 mars 2011 Ouranos.«Sensibilite des cotes et vulnerabilite des communautes du golfe du Saint-Laurent aux impacts des changements climatiques», UQAR, juin 2008 POSSIBLES, AUTOMNE 2015 127 SECTION III Après le pétrole 128 SECTION III Après le pétrole Manifeste pour un plan global Par Collectif des objecteurs de conscience Une noirceur nouvelle se répand sur le Québec.Elle a franchi les portes de notre pays.La pensée unique revient en force et s\u2019empare de notre démocratie, elle impose une vision du monde qui colonise notre espérance.Nous nous dressons devant elle.Nous refusons.La science est muselée chaque jour davantage.Le dogme de l\u2019argent, de la croissance à tout prix et de ses impératifs s\u2019empare de la raison.La parole citoyenne ploie trop souvent sous le poids de la propagande d\u2019intérêts puissants qui s\u2019approprient le bien commun.La croissance ininie est impossible dans une biosphère dont les ressources sont limitées et en déclin.Celles et ceux qui prétendent le contraire prônent la pensée magique.La lucidité scientiique impose notre réveil.Elle en appelle à une grande transition écologique de notre économie.Les signaux d\u2019alarme se multiplient.La survie même de notre espèce est mise en cause.Les populations d\u2019espèces sauvages de notre planète ont diminué de moitié en 40 ans.Les océans s\u2019acidiient.Les concentrations de gaz à effet de serre dans l\u2019atmosphère ont atteint un seuil qui nous rapproche de l\u2019irréversible.La science est claire : pour éviter un dérèglement irréversible de notre climat, l\u2019essentiel des réserves de combustibles fossiles doit demeurer enfouies dans le sol.Extraire le pétrole à notre tour devient carrément immoral dans ces circonstances.Quel est ce monde où la création de richesses s\u2019appuie sur l\u2019éradication de la vie ?Nous sommes les dernières générations à pouvoir empêcher l\u2019irréparable.Nous ne serons pas complices de l\u2019implacable destruction de notre avenir.À ce stade de notre histoire, notre inaction est devenue le symptôme de notre échec moral. POSSIBLES, AUTOMNE 2015 129 Rien de ceci ne se fait, ne se fera en notre nom.Devant l\u2019urgence, nous inscrivons notre dissidence.Nous nous déclarons objectrices et objecteurs de conscience.Nous retirons notre coniance aux gouvernements qui endossent le pillage du bien commun au proit de l\u2019enrichissement de quelques-uns.Nous avons le devoir de résister à l\u2019invasion systématique de notre territoire par les pétrolières et par de puissants intérêts inanciers.Le Québec a fondé sa modernité sur des valeurs fondamentales, dont l\u2019énergie propre et le partage des richesses.C\u2019est ce que nous sommes.C\u2019est ce que nous voulons être.Nous exigeons le respect de cette identité.De chaque côté du Saint-Laurent, soyons celles et ceux qui éclairent le chemin et agissons.En conséquence : Nous exigeons la in des projets d\u2019exploration et d\u2019exploitation d\u2019hydrocarbures en sol québécois.Nous refusons tout passage de pétrole à des ins d\u2019exportation sur notre territoire, que ce soit par train, oléoduc ou navire-citerne.Nous exigeons l\u2019adoption par le gouvernement du Québec d\u2019un plan crédible pour réduire notre consommation de pétrole de 50 % d\u2019ici 2030 et atteindre la neutralité carbone pour 2050.Nous exigeons que la Caisse de dépôt et placement du Québec désinvestisse le secteur des combustibles fossiles.Nous demandons aux autres gestionnaires de fonds d\u2019investissement dont les capitaux proviennent de citoyennes et citoyens d\u2019en faire autant.Nous agirons aussi individuellement.L\u2019argent de nos retraites ne doit pas appauvrir nos enfants.Il doit servir à assurer leur avenir. 130 SECTION III Après le pétrole Nous avons la chance de vivre sur un territoire qui regorge de sources d\u2019énergie renouvelables.Certaines ont déjà été harnachées en inondant la taïga, en déplaçant des nations autochtones, en détournant des rivières, et en noyant épinettes, lichens et caribous.Il est de notre responsabilité de cesser de gaspiller cette énergie et de la faire travailler pour créer ici un modèle de transition écologique auquel d\u2019autres emboîteront le pas.Nous nous engageons à consommer moins, à produire mieux, et à contribuer à la construction d\u2019une économie qui permettra l\u2019amélioration du bien-être humain et de l\u2019équité sociale tout en protégeant l\u2019environnement.Nous avons tout ce qu\u2019il faut pour écologiser et humaniser notre économie.Pour entamer la transition, mobilisons talents et ressources pour la préservation de la planète et l\u2019épanouissement des humains qui l\u2019habitent.Créons ensemble un autre modèle en misant sur l\u2019avenir.Nous sommes de plus en plus nombreux à porter la voix du changement.Restons solidaires, au-delà de toutes frontières.Participons à l\u2019éveil démocratique, à ce nouvel élan bâtisseur et créateur qui se porte à la défense du bien commun, de l\u2019intérêt général, et qui milite sous de multiples formes avec courage pour la suite de notre monde.Nous ne sommes pas des colonnes de chiffres.Nous sommes l\u2019avenir.Notre engagement et notre mobilisation portent l\u2019espoir d\u2019une prospérité qui ne se calcule pas qu\u2019en dollars.Les solutions existent.Nous avons les moyens technologiques et humains qui permettent de lancer un vaste chantier de développement véritablement durable, viable, juste et équitable.Nous avons le devoir de devenir les leaders de ce nouvel élan global qui marquera le 21e siècle.Le Québec a fait maintes fois la preuve de sa capacité à mener de grands changements, avec audace, sérieux et ingéniosité.Nos révolutions sont tranquilles, mais ce sont de vraies révolutions.Elles peuvent inspirer le monde entier. POSSIBLES, AUTOMNE 2015 131 Que celles et ceux prêts à s\u2019engager dans cette aventure se joignent à nous : de Chisasibi à Port-Menier, de Salluit à Montréal, en passant par Québec, Chicoutimi, Gaspé, Ristigouche, Cacouna, Trois-Rivières et Sorel.Dans chaque ville et chaque village, avançons la tête haute.Comme dans la chanson de Vigneault, roulons comme baril de poudre, passons comme glace en débâcle.Ensemble, semons l\u2019espoir.Rallumons les feux le long de ce leuve qui nous traverse et sur tout le territoire.Éclairons-nous les uns les autres, animés de l\u2019amour de nos enfants, de notre pays et de notre planète.Déferlons par milliers.Lançons la lutte pour le respect de la science, de la vie, de la démocratie.L\u2019eau du leuve coule dans nos veines.Ne laissons pas la cupidité porter atteinte ni à la vie des bélugas ni à la nôtre.Honorons la mémoire de nos frères et de nos sœurs disparus lors de la tragédie de Lac-Mégantic.Apportons notre soutien aux Premières Nations et aux Inuits dans leurs luttes pour protéger leurs territoires.Protégeons nos enfants, nos petits-enfants et ceux et celles qui suivront.Aujourd\u2019hui, nous proclamons notre droit de vivre dans un environnement sain et sécuritaire.Nous nous interposerons par tous les moyens de résistance paciique dont nous disposons.Nous ne nous battons pas pour la nature.Nous sommes la nature.Nous sommes la nature qui reprend ses droits.Rien n\u2019arrêtera notre élan.Liste des signataires Camil Bouchard, Dominic Champagne, Jérôme Dupras pour Les Cowboys Fringants, Karel Mayrand, Gabriel Nadeau-Dubois, Éric Pineault, Annie Roy et Laure Waridel Signataires Philippe Allard Pierre Allard Benoit Aquin Laury Aspirault Pascal Assathiany Hugo Asselin François Avard Manon Barbeau Anaïs 132 SECTION III Après le pétrole Barbeau-Avalette Louise Beaudoin Christian Bégin Claude Béland Michel Bélanger André Bélisle Julie Bernard Louis Bernatchez Emmanuel Bilodeau Geneviève Bilodeau Charles Binamée Josée Blanchette Dominique Boisvert Vincent Bolduc Éliane Bonin Patrick Bonin Serge Bouchard François Boulay Mélanie et Stéphanie Boulay Pierre Bourgault André Breton Louise Brissette Astrid Brousselle Alain Brunel Denise Brunelle Simon Bujold Pascale Camirand Réal Capuano Caroline Caron Annie Chaloux Jean-Pierre Charbonneau Ryoa Chung Léa Clermont-Dion Edith Cochrane André- Pierre Contandriopoulos Damien Contandriopoulos Alex Cool-Fergus Salomé Corbo Louis-Jean Cormier Marie-Hélène Côté Diane Croteau François Croteau Pierre Curzi Andréanne Dallaire Danielle Dansereau Françoise David Raphaëlle de Groot Sylvain Delagrange Alain Deneault Coralie Deny Élise Desaulniers Yvon Deschamps Richard Desjardins Danielle Desnoyers Domlebo Catherine Dorion Frédérik Doyon Simon Drouin Fred Dubé Gilles Dubois Eric Duchemin Martin Duckworth Philippe Ducros André Dudemaine Pascale Dufour Diane Dufresne Patrick Duguay Raôul Duguay Jean-François Dumas Steve Dumas Angélique Dupuch Miriam Fahmy Martin Faucher Éric Ferland Luc Ferrandez Mylène Ferron Martine Gariépy Jean-François Garneau Pierre Gaudreau Sylvain Gaudreault Catherine Gauthier Flavie Gauthier-Chamard Philippe Gendreau Rafaëlle Germain Renaud Gignac Margie Gillis Daniel Gingras Benoit Girouard Gaëtan Gosselin Amandine Gournay Daniel Green Ariane Guimond Verrette Isabelle Gusse Louis Hamelin Louis-José Houde Catherine Huard Roy Hubler Dardan Isui Pierre Jasmin Natasha Kanapé Fontaine Olivier Kemeid Amir Khadir Marie Laberge Micheline Lanctot Richard Langevin Karine Lanoie Brien Widia Larivière Hugo Latulippe Valéry Latulippe Jici Lauzon Dominique Leduc Daniel Lemire Jean Lemire Robert Lepage Léonie Lepage Ouellette Georges Leroux Marthe Lévesque François Lorenzetti Shaun Lovejoy Jocelyn Maclure Ianik Marcil Izabella Marengo Guylaine Maroist Gilles Marsolais Alexis Martin Manon Massé Louis McComber Harvey Mead Margie Mendell Christian Messier Suzann Méthot Natalie Michaud Isabelle Miron Melissa Mollen-Dupuis Melissa Mongiat Jean-François Nadeau Nancy Neamtan Jérôme Normand Éric Notebaert Rafaël Ouellet Lucie Pagé François Papineau Mylène Paquette Lise Payette Fred Pellerin POSSIBLES, AUTOMNE 2015 133 Luc Pelletier Lise Perras Robert Perreault Dominique Pétin Lorraine Pintal Romain Pollender André Potvin Catherine Potvin Marie-Claude Pratte Will Prosper Marie Provost Marie-France Raynault Jean- Pierre Revéret Judi Richards Yvon Rivard David Rivest Geneviève Rochette Monique Rondeau Marie Saint-Arnaud Marcel Saint-Pierre Lucie Sauvé Hugo Séguin Richard Séguin Michel Seymour Christian Simard Geneviève Soly Daviken Studnicki Gizbert Yann Surget-Groba François Tanguay Marie-Jo Thério Daniel Thibault Marie Tifo Céline Trudeau Patrick Turmel Armand Vaillancourt Claude Vaillancourt Louise Vandelac Gilles Vigneault Normand Voyer Cathy Wong Christian Yaccarini 134 SECTION III Après le pétrole L\u2019après-pétrole: oui, au plus tôt! Par Serge Mongeau Dans nos sociétés industrialisées, nous sommes totalement dépendants des combustibles fossiles (gaz naturel, pétrole).Notre mode de vie repose sur le pétrole : pour notre production alimentaire, pour nos vêtements, pour la fabrication de presque tous nos objets de consommation courante, pour nos médicaments, pour nos déplacements et le transport de nos marchandises\u2026 Et grâce aux techniques de communication modernes, nous avons répandu partout dans le monde l\u2019idée que ce mode de vie procurait le bonheur ; aussi celles et ceux qui vivaient dans un monde sans pétrole aspirent à nous rejoindre dans notre société de consommation.La demande pour les combustibles fossiles continue donc à augmenter.Pour le moment, l\u2019industrie pétrolière réussit à répondre à la demande.Les sources d\u2019approvisionnement traditionnelles ne sont pas encore épuisées, même si elles baissent rapidement ; mais avec les nouvelles technologies de fragmentation et la découverte de gisements en eaux profondes, on est assuré d\u2019une bonne réserve ; évidemment, ces modes d\u2019exploitation présentent plus de dangers et sont plus coûteux.Donc à mesure qu\u2019on comptera davantage sur ces dernières sources d\u2019approvisionnement, le coût du pétrole augmentera et mettra en question certains de ses usages, par exemple la délocalisation de certaines industries, quand les coûts du transport dépasseront les économies réalisées grâce aux salaires de famine payés dans le Tiers Monde.Mais, en fait, même si à long terme l\u2019augmentation du coût du pétrole menait à diverses solutions de remplacement, là n\u2019est pas la cause prévisible de la in des combustibles fossiles ; celle-ci viendra plutôt des conséquences environnementales de leur usage.En effet, leur combustion provoque une importante pollution de l\u2019air ainsi que la POSSIBLES, AUTOMNE 2015 135 libération de CO2, lequel contribue à l\u2019effet de serre qui conduit au réchauffement du climat.Comme le Groupe international d\u2019étude sur le climat le rappelle périodiquement, nous nous acheminons rapidement vers un dépassement des températures compatibles avec la vie sur Terre telle que nous la connaissons.La fonte des glaciers et l\u2019augmentation du niveau des mers, avec les inondations qui en résulteront ; les sécheresses dans plusieurs régions et les pluies diluviennes ailleurs, tout cela s\u2019ajoutera aux dificultés provoquées par l\u2019acidiication de l\u2019eau des mers, par la raréfaction de l\u2019eau douce et de plusieurs matières premières non renouvelables.En fait, de plus en plus de chercheurs constatent que nous semblons aller vers la in de notre civilisation.Et si ce n\u2019est la dégradation de notre environnement qui nous y amène, d\u2019autres menaces aussi probables peuvent en tout moment se réaliser : une crise inancière majeure, une révolte massive des exploités du Tiers Monde\u2026 Devant un tel constat, on trouve différentes réactions.Pour certains, tout est déjà joué: proitons du temps qui reste pour vivre le plus intensément possible.D\u2019autres, notamment les « survivalistes » américains, font des réserves pour les disettes à venir et s\u2019arment pour se défendre de la barbarie qui ne manquera pas de s\u2019installer.La plupart des gens se disent qu\u2019on trouvera bien des solutions technologiques quand il le faudra; toute l\u2019approche du « développement durable » va dans ce sens, qui estime qu\u2019il est possible de prolonger notre civilisation fondée sur la croissance économique en développant des énergies alternatives qui nous permettront de remplacer les combustibles fossiles.Enin, pour les promoteurs de la décroissance ou les « objecteurs de croissance », c\u2019est tout un changement de paradigme qui s\u2019impose pour notre survie collective: il faut sortir du capitalisme et fonder notre société sur d\u2019autres valeurs que la consommation et l\u2019accumulation de richesse.D\u2019ailleurs, les objecteurs de croissance estiment que même si nous arrivions à trouver les moyens de prolonger le système actuel, nous aurions tout intérêt à le changer ; comment peut-on se contenter d\u2019une société qui permet de telles inégalités avec toutes les conséquences que 136 SECTION III Après le pétrole cela entraîne1, qui détruit toutes les solidarités pour cultiver toujours davantage un individualisme forcené, qui réduit l\u2019immense majorité des humains au statut de travailleurs aliénés, qui manipule les consciences pour arriver à un consentement fabriqué?Nos vies ont de moins en moins de sens, nous perdons notre humanité.Que nous le fassions volontairement ou non, il faut changer.Si nous attendons les catastrophes, nos gouvernements auront la responsabilité de prendre les décisions qui s\u2019imposeront ; sans doute suivront-ils la voie qu\u2019ils empruntent déjà, celle du Marché ; la raréfaction des ressources mènera à l\u2019augmentation de leurs coûts, ce qui signiie que les plus riches continueront à avoir accès à tout ce qu\u2019ils désirent.On mettra de l\u2019avant les solutions qui maintiennent les privilèges de ceux qui dominent ; on voit ce que cela donne dans la Méditerranée, avec les réfugiés d\u2019Afrique.Il n\u2019y a aucun doute là-dessus : la in de la croissance économique est imminente.Aussi bien choisir la façon de s\u2019y adapter qu\u2019attendre qu\u2019elle nous soit imposée.Surtout que nous avons tout à gagner d\u2019aller au plus tôt dans cette voie.La décroissance conviviale Les objecteurs de croissance se refusent à proposer un modèle « tout inclus » de la société qu\u2019ils et elles jugent souhaitable.Ils s\u2019entendent cependant sur un certain nombre de principes qui devraient la caractériser : \u2014 l\u2019équité ; tous devraient avoir accès aux ressources pour satisfaire leurs besoins essentiels, et l\u2019écart entre les revenus devrait être considérablement réduit par rapport à ce qu\u2019il est maintenant ; \u2014 le collectif : répondre le plus possible à nos divers besoins par des solutions collectives, plus économiques en ressources et génératrices de contacts et de solidarité ; \u2014 le local : rendre nos communautés plus autonomes en 1 Voir à ce sujet le remarquable livre L\u2019égalité c\u2019est mieux.Pourquoi les écarts de richesse ruinent nos sociétés de Richard Wilkinson et Kate Pickett, Écosociété 2013. POSSIBLES, AUTOMNE 2015 137 développant nos capacités de répondre sur place à nos besoins, en alimentation notamment, mais aussi en énergie, en production de biens de consommation.Cela diminuerait les besoins en transport générés par la mondialisation et amènerait la création d\u2019emplois locaux ; \u2014 la sobriété : il faut réduire notre empreinte écologique et diminuer notre consommation, par une réduction de la publicité, par un frein à l\u2019obsolescence planiiée, par une réduction de la taille de nos maisons\u2026 \u2014 la démocratie : nous devons tous pouvoir participer aux décisions qui nous concernent et pour cela multiplier les lieux de discussion et les mécanismes de participation.Avec de tels principes, nous diminuerions nos importations ; donc, moins de transport et moins de production de CO2 et plus de production locale.Dans l\u2019alimentation par exemple, le passage de l\u2019agriculture industrielle à une agriculture écologique se traduira par une amélioration de la qualité de notre alimentation, une diminution des transports et la création d\u2019un grand nombre d\u2019emplois locaux.La recherche d\u2019une prolongation de la vie de nos objets de consommation amènera la renaissance de l\u2019artisanat, des métiers de réparation et des services d\u2019échange et d\u2019emprunt.La densiication de nos lieux de vie notamment par la mixité des fonctions (habitation, travail, consommation et loisirs) diminuera nos besoins en transport.Au total, nous aurons des communautés fondées sur des échanges réels, au lieu du virtuel qui prend constamment plus d\u2019importance dans nos sociétés: des contacts humains, qui répondent à nos besoins grégaires profonds.Nous diminuerons notre travail hétéronome (commandé par l\u2019extérieur) pour développer notre autonomie et nos diverses capacités ; nous aurons du temps pour donner une qualité à notre vie et reprendre contact avec la nature.Nous cesserons de compter sur l\u2019exploitation du Tiers Monde pour assurer notre consommation au plus bas prix possible.Et ainsi nous pourrons retrouver notre dignité humaine. 138 SECTION III Après le pétrole La décroissance soutenable comme sortie du capitalisme Par Yves-Marie Abraham L\u2019idée d\u2019une « décroissance soutenable » a émergé voilà un peu plus de dix ans dans certains pays d\u2019Europe latine (France, Espagne et Italie), en opposition notamment à l\u2019idéologie du « développement durable ».Elle a commencé depuis à se diffuser dans la plupart des pays occidentaux.Le manifeste publié en 2007 par le Mouvement Québécois pour une Décroissance Conviviale (MQDC) présente cette idée comme une solution aux crises sociale, politique, écologique et symbolique que connaissent nos sociétés.Rien de moins1.En quoi consiste cette « solution »?Sur quel diagnostic de l\u2019état du monde se fonde-t-elle?Quelles voies de sortie de crises sont proposées concrètement par les « objecteurs de croissance »?Telles sont les trois questions auxquelles le texte qui suit tentera de répondre.Qu\u2019est-ce que la « décroissance soutenable »?Les partisans de la « décroissance » utilisent ce mot d\u2019abord et avant tout comme un slogan, un slogan volontairement provocateur ou encore, comme un « mot-obus », selon l\u2019heureuse expression du politologue Paul Ariès; un « mot obus » destiné à pulvériser, détruire, une évidence, un dogme : la nécessité de garantir au sein de nos sociétés une croissance économique continue2.Le terme de décroissance a donc un sens normatif.Ni concept, ni programme, il exprime un mot d\u2019ordre politique, que l\u2019on peut formuler comme suit : nos sociétés doivent rompre avec la poursuite d\u2019une 1 Consultable en ligne : http://www.decroissance.qc.ca/manifeste 2 Rappelons brièvement que la croissance désigne l\u2019augmentation de biens et de services, ayant une valeur monétaire, produits par une population donnée. POSSIBLES, AUTOMNE 2015 139 croissance illimitée, elles doivent mettre un terme à cette course sans in à la production de marchandises, dans laquelle elles sont embarquées; à tout le moins, il est urgent de questionner, d\u2019interroger, de remettre en cause l\u2019évidence de la croissance et, avec elle, l\u2019idée (formalisée par l\u2019économie politique classique) selon laquelle cette croissance est une condition nécessaire du bonheur de l\u2019humanité.Celles et ceux qui se rassemblent derrière ce mot d\u2019ordre se présentent généralement comme des « objecteurs de croissance », manière de souligner que la décroissance économique n\u2019est pas un objectif en tant que tel et que reste ouverte la question des inalités de notre existence collective.Il ne s\u2019agit pas non plus, comme certains détracteurs de la décroissance l\u2019afirment, de prôner un « retour en arrière », mais simplement, si l\u2019on peut dire, de sortir de la trajectoire « croissanciste » suivie par nos sociétés, de « faire un pas de côté », selon une autre expression favorite de Paul Ariès.Pour ces raisons, le terme d\u2019« a-croissance » serait peut-être plus approprié pour nommer ce dont il est ici question, comme le suggère Serge Latouche, l\u2019un des principaux théoriciens actuels de la décroissance.Prôner une décroissance ininie n\u2019a pas plus de sens que d\u2019en appeler à une croissance ininie.Le mot « décroissance » reste néanmoins privilégié par les promoteurs de cette idée.Tout d\u2019abord, parce qu\u2019il demeure plus facile à utiliser, surtout à l\u2019oral, que le mot « a-croissance ».Ensuite, parce qu\u2019il est provocateur et suscite immédiatement le débat, ce que cherchent précisément à produire les objecteurs de croissance.Enin, parce qu\u2019il est irrécupérable par les défenseurs de la croissance, contrairement à la notion de « développement durable ».L\u2019ajout de l\u2019adjectif « soutenable » au mot décroissance permet de souligner qu\u2019il s\u2019agit d\u2019un choix assumé, d\u2019une décroissance volontaire, et non pas subie.La décroissance involontaire, la décroissance subie, c\u2019est ce que l\u2019on appelle une récession ou, plus grave, une dépression.Dans une société croissanciste, c\u2019est dramatique.La décroissance soutenable se présente au contraire comme le projet d\u2019une sortie en douceur, d\u2019une sortie contrôlée, de cette course à la croissance dans laquelle nous sommes embarqués.Sous-entendu : la décroissance 140 SECTION III Après le pétrole économique va de toute façon s\u2019imposer, ne serait que pour des raisons écologiques.Il s\u2019agit donc d\u2019anticiper ce choc pour, au minimum, en atténuer la violence.Naissance et renaissance d\u2019une idée D\u2019où vient cette idée de « décroissance soutenable »?La notion elle- même apparaît dans le débat public en tant que slogan au début des années 2000.Mais l\u2019idée est plus ancienne.On peut considérer qu\u2019elle a commencé à faire son chemin au tournant des années 1970, même si l\u2019on repère quelques penseurs « décroissancistes » dès le XIXe siècle3.La publication de « The Limits to Growth », alias le « Rapport Meadows », par le Club de Rome en 1972, constitue sans doute l\u2019un des événements fondateurs de « l\u2019objection de croissance ».La critique de la croissance prend ensuite de l\u2019ampleur tout au long des années 1970.Les « objecteurs de croissance » ont même compté alors dans leurs rangs un président de la Commission européenne, Sicco Mansholt! C\u2019est aussi l\u2019époque où les auteurs qui nourrissent aujourd\u2019hui l\u2019essentiel de la pensée décroissanciste publient leurs principaux ouvrages : Ivan Illich, Jacques Ellul, André Gorz, Cornelius Castoriadis, Nicholas Georgescu-Roegen, pour ne citer que les plus importants.Mais pendant les vingt ans qui suivent, la critique de la croissance disparaît presque du débat public.On peut faire l\u2019hypothèse que les récessions des années 1980 et 1990 n\u2019ont pas favorisé la mise en cause de la croissance.Dificile sans doute de prôner une décroissance volontaire en période de décroissance forcée (ou de ralentissement 3 Signalons en particulier John Stuart-Mill (1806-1873), qui défendit la possibilité d\u2019une économie stationnaire, ainsi que Sergei Podolinsky (1850-1891), qui tenta d\u2019alerter Marx et Engels sur les limites thermodynamiques de la croissance capitaliste.On peut aussi mentionner le géographe allemand Ernst Friedrich (1867-?) pour qui la révolution industrielle reposait sur une « économie de pillage » (Raubwirtschaft).Mais il y eut également le socialiste utopiste William Morris (1834-1896) ou encore David Thoreau (1817-1862) qui, chacun à sa façon, développèrent une critique radicale de la société industrielle. POSSIBLES, AUTOMNE 2015 141 de la croissance).Par ailleurs, les autorités politiques et économiques occidentales ont travaillé énergiquement pour imposer un discours beaucoup plus réformiste, celui du « développement durable », qui prétend en quelque sorte pouvoir tout changer, sans rien changer vraiment\u2026 Le projet d\u2019une décroissance volontaire refait surface au début des années 2000, en France initialement semble-t-il, d\u2019abord pour contester l\u2019idéologie du « développement durable », accusée d\u2019encourager à « polluer moins pour polluer plus longtemps ».Mais il s\u2019agit aussi de remettre en question le développement tout court.C\u2019est l\u2019objectif d\u2019un important colloque organisé par l\u2019UNESCO en 2002, intitulé « Défaire le développement, refaire le monde ».Rassemblés autour d\u2019Ivan Illich, les participants appellent à cesser de vouloir imposer au reste du monde, en particulier aux pays les moins « développés », un modèle de société intenable, à tous points de vue.À partir de cette date, la décroissance commence à faire l\u2019objet d\u2019une intense activité éditoriale.Par ailleurs, divers groupes d\u2019objecteurs de croissance se constituent, en France et dans les pays voisins.Le Mouvement Québécois pour une Décroissance Conviviale (MQDC) est lancé quant à lui en juillet 2007, à la suite d\u2019un premier colloque sur la décroissance organisé à l\u2019UQAM.En France, un Parti pour la décroissance (PPLD) voit même le jour en 2005, bien que pareil projet ne fasse pas l\u2019unanimité chez les partisans de la décroissance.Parallèlement, l\u2019idée de décroissance est devenue un objet de recherches académiques.Une première conférence internationale est organisée à Paris en avril 2008, à l\u2019initiative d\u2019une ONG dédiée à la diffusion de l\u2019idée de décroissance : « Research & Degrowth ».Quatre autres ont suivi depuis (dont une à Montréal en 2012), accueillant chaque fois un nombre croissant de participants! Dans le monde anglo-saxon, plusieurs chercheurs importants se sont ralliés à la bannière décroissanciste : citons notamment Tim Jackson en Angleterre, Peter Victor au Canada ou encore Herman Daly et Richard Heinberg aux États-Unis. 142 SECTION III Après le pétrole La « décroissance soutenable » est donc désormais bien plus qu\u2019un slogan.Peut-on parler d\u2019un mouvement social ou politique?Le terme de « mouvance » conviendrait mieux sans doute, tant l\u2019association dont il est ici question est encore informelle.Son ambition n\u2019en reste pas moins considérable : il s\u2019agit bien de faire valoir la nécessité d\u2019un changement de civilisation, avant que celle-ci ne s\u2019effondre.Pourquoi faire « objection de croissance »?La critique écologique, inspirée au départ d\u2019auteurs tels que Bernard Charbonneau, André Gorz ou Nicholas Georgescu-Roegen, constitue bien entendu l\u2019un des éléments clefs de l\u2019argumentaire décroissanciste.Dans son principe, elle consiste à rappeler qu\u2019une croissance économique ininie dans un monde ini est impossible.On peut certes trouver ou inventer des substituts à nombre de « ressources naturelles », mais pas à toutes.Par quoi remplacer de l\u2019eau buvable, de l\u2019air respirable, de la terre fertile, demandent les objecteurs de croissance?Il n\u2019y a pas non plus de réels substituts aux énergies fossiles.Contre ceux qui font valoir que nos économies tendent à se dématérialiser, donc à réduire leur impact écologique, cette critique souligne également que les activités de service n\u2019ont pas remplacé les activités industrielles.Elles s\u2019y sont ajoutées, ces dernières ayant été simplement délocalisées dans des contrées lointaines.En outre, l\u2019économie du savoir fonctionne sur la base d\u2019infrastructures matérielles souvent très lourdes, consommant notamment beaucoup d?énergie (par exemple les serveurs qui permettent à Google de fonctionner).Plus fondamentalement encore, la notion de marchandise immatérielle est un non-sens.Au minimum, les services sont assurés par des humains qui doivent se nourrir, se vêtir, se loger, être éduqués, soignés, etc.Quant aux idées, elles ne peuvent devenir marchandises sans être « matérialisées » d\u2019une façon (livres, ichiers numériques, etc.) ou d\u2019une autre (orateur humain!).La croissance économique suppose donc forcément la croissance de la consommation de ressources matérielles.Un découplage absolu entre ces deux phénomènes n\u2019est pas possible.4 4 Jackson, T.(2010) [2009].Prospérité sans croissance.Paris: De Boeck-Etopia. POSSIBLES, AUTOMNE 2015 143 Par ailleurs, la critique écologique conteste les espoirs qui sont placés dans le développement de technologies moins gourmandes en « ressources naturelles » et les efforts en matière d\u2019« éco-eficience ».Dans une société de croissance, tout moyen d\u2019économiser de l\u2019énergie ou des ressources, va en fait favoriser la consommation d\u2019énergie ou de ressources - nos voitures consomment moins d\u2019essence, ce qui nous permet de faire plus de kilomètres.C\u2019est le principe de « l\u2019effet rebond »; un phénomène repéré par l\u2019économiste Stanley Jevons dès la in du XIXe siècle et dont les objecteurs de croissance ne cessent de rappeler l\u2019existence5 Enin, ceux-ci dénoncent le caractère inapplicable du principe de l\u2019internalisation des externalités ou du pollueur/utilisateur-payeur.Mis en œuvre de manière rigoureuse, c\u2019est-à-dire dans l\u2019intention ferme de réduire la consommation de ressources naturelles et la production de déchets, ce principe devrait avoir des effets récessifs sur l\u2019économie.Autrement dit, il risque de conduire à la décroissance, mais à une décroissance forcée, ce qui est toujours dramatique dans une société de croissance.C\u2019est pourquoi ce principe a toutes les chances de n\u2019être jamais vraiment appliqué dans le contexte actuel.Le discours « décroissanciste » ne se réduit pas cependant à souligner les limites écologiques de la croissance économique.Comme le répète à l\u2019envi Paul Ariès, l\u2019un de ses principaux partisans : « Même si une croissance ininie était possible, surtout si elle était possible, ce serait déjà une bonne raison de la refuser pour rester des humains »6.Pour les objecteurs de croissance, celle-ci en effet n\u2019est pas seulement destructrice de la biosphère, notre unique habitat.Dans la mesure où elle nous place tous en concurrence les uns contre les autres, cette course, afirment-ils, est aussi épuisante pour nos sociétés, dont elle ne cesse de fragiliser la cohésion.À cette critique sociologique, inspirée parfois de travaux contemporains tels que ceux de Michel Freitag au Québec ou de Jacques Généreux en France, s\u2019ajoute une critique 5 Schneider, F.(2003).« L\u2019effet rebond ».L\u2019Écologiste 11:45-46.6 Entretien dans L\u2019Écologithèque, 28 avril 2010, consultable en ligne : http://www.ecologitheque.com/itwaries.html 144 SECTION III Après le pétrole d\u2019ordre psychologique : la course à la croissance est également jugée épuisante pour nous tous qui sommes forcés de produire (ou contribuer à produire) des marchandises que d\u2019autres voudront bien acheter, sous peine de perdre tout moyen d\u2019existence et de rester sur la touche.Pour les décroissants, les actuelles épidémies de stress au travail, de burn-out et de dépressions, sont symptomatiques de cet épuisement.Ce n\u2019est pas pour rien qu\u2019il y a belle lurette que l\u2019on n\u2019observe plus de corrélation entre le PIB et les indicateurs (subjectifs et objectifs) de bien-être.7 Par ailleurs, la croissance est accusée d\u2019être un facteur d\u2019injustices.La critique est triple en fait.Premièrement, cette course à la production de marchandises est qualiiée d\u2019inégale, ne favorisant qu\u2019une minorité aux dépens de la majorité, que ce soit au sein de nos sociétés ou dans les rapports Nord-Sud (voir notamment les travaux de Joan Martinez Alier sur la justice environnementale8).Deuxièmement, la destruction de la biosphère que suppose la croissance est considérée comme injuste vis-à-vis des générations futures, puisqu\u2019elle fragilise leurs conditions d\u2019existence.Troisièmement, pour certains décroissants au moins, il y a aussi injustice à l\u2019égard des êtres vivants non humains (les animaux en particulier) dont les possibilités d\u2019existence déclinent à mesure que l\u2019espèce humaine occupe plus de place sur la planète et dégrade « l\u2019environnement », deux conséquences de la croissance économique.Enin, une dernière série de critiques consiste à dénoncer le caractère aliénant de la croissance.D\u2019une part, accusent les « décroissants », parce qu\u2019elle est fondée sur le progrès technoscientiique, cette course nous rend toujours plus dépendants de la technique et toujours plus soumis aux machines \u2013 on peut choisir sa marque de voiture, mais on n\u2019a pas le choix de vivre sans voiture.C\u2019est ce qu\u2019Ivan Illich appelait le « monopole radical », situation dans laquelle un outil ou une technique industrielle devient incontournable et init ainsi par réduire notre autonomie.Cette critique de la technoscience est également inspirée des travaux de Gunther Anders, Jacques Ellul ou encore Alain Gras, pour citer un auteur plus récent et lui-même partisan de la décroissance.7 Gadrey, J.(2015) Adieu à la croissance, Paris : Les Petits Matins.8 Martinez-Alier, J.(2014) [2011] L\u2019écologisme des pauvres.Paris : Les Petits Matins POSSIBLES, AUTOMNE 2015 145 D\u2019autre part, remarquent les objecteurs de croissance, il n\u2019est pas possible de refuser de contribuer à la production de marchandises, sous peine d\u2019être marginalisé ou condamné à des rapports de dépendance très contraignants.« La loi de la valeur », comme disait Marx, s\u2019impose à tous, aux « bourgeois » comme aux « prolétaires ».Impossible de s\u2019y soustraire.Il ne s\u2019agit donc pas tant de libérer le Travail du Capital, que de se libérer du travail.Plutôt que de tenter de mettre l\u2019économie au service du peuple (ou de « l\u2019humain », comme on dit aujourd\u2019hui), on doit « sortir de l\u2019économie » afirme Serge Latouche.Destructrice, injuste et aliénante : telles sont donc, en résumé, les accusations portées contre la croissance par les partisans d\u2019une décroissance soutenable.Aucune de ces critiques n\u2019est originale.Ce qui l\u2019est, c\u2019est leur combinaison.Tout l\u2019intérêt du discours décroissanciste est là.Sa dificulté aussi, car il consiste à tenter de rallier des « camps » qui au mieux s\u2019ignorent et parfois s\u2019affrontent \u2013 la critique écologique et la critique socialiste, par exemple, ou encore la critique anti-industrielle et la critique marxiste.Comment se libérer du dogme de la croissance?Les objecteurs de croissance sont régulièrement accusés d\u2019utopisme.L\u2019un des arguments les plus fréquents qui leur est opposé peut être formulé comme suit : il est dans la nature de l\u2019être humain que de chercher perpétuellement à améliorer son sort, notamment sur le plan matériel; la croissance économique est donc un phénomène naturel.Par conséquent, si l\u2019espèce humaine est vraiment en train de détruire la planète, si nous sommes bel et bien entrés dans l\u2019« anthropocène »9, il faut réduire le nombre d\u2019humains sur Terre.C\u2019est la seule manière de régler la question écologique.À l\u2019accusation d\u2019utopisme, les décroissants répondent que l\u2019utopie est de penser qu\u2019une croissance ininie dans un monde ini est possible.Sans 9 Ce terme a été proposé pour souligner le fait que les activités humaines ont désormais un tel impact sur la planète, que l\u2019on peut considérer que nous sommes entrés dans une nouvelle ère géologique. 146 SECTION III Après le pétrole nier les problèmes graves que pose l\u2019actuelle croissance démographique, notamment sur un plan écologique et sur un plan éthique (vis-à-vis des autres êtres vivants), ils s\u2019accordent généralement pour dire que ce n\u2019est pas notre nombre qui constitue la menace essentielle pour l\u2019avenir de l\u2019humanité.« Il n\u2019y a pas trop d\u2019humains sur terre, il y a trop de voitures », comme le disent certains, manière de mettre en cause avant tout un certain mode de vie, et au-delà un modèle de société, dont la forte croissance démographique n\u2019est jamais qu\u2019un effet.Selon eux, les humains ne sont pas naturellement ces égoïstes aux besoins ininis que nous avons tendance à être.Ce comportement est la conséquence du capitalisme, pas sa cause.Une part au moins des objecteurs de croissance s\u2019entendent sur la nécessité de mettre un terme à l\u2019augmentation du nombre d\u2019humains sur Terre, à condition toutefois que cela ne se fasse pas de manière autoritaire, mais plutôt en garantissant aux femmes le contrôle véritable de leur capacité de reproduction.Tous cependant soulignent que l\u2019essentiel n\u2019est pas là : il faut surtout rompre avec notre mode de vie et le modèle de société qui le rend nécessaire.Dans cette perspective, la première exigence à satisfaire est la « décolonisation de notre imaginaire », selon une expression chère à Serge Latouche.Autrement dit, il s\u2019agit avant tout de réussir à se libérer de l\u2019idée selon laquelle la croissance économique est une nécessité.C\u2019est la raison pour laquelle les objecteurs de croissance continuent à utiliser le mot « décroissance », qui heurte l\u2019imaginaire occidental, au contraire de la notion de « développement durable ».Outre l\u2019idée de « croissance », le travail de décolonisation qu\u2019appellent de leurs vœux les décroissants doit porter sur d\u2019autres évidences constitutives de la vision du monde propre à l\u2019Occident moderne : notre progressisme, notre anthropocentrisme, notre économisme, notre naturalisme, etc.Pour questionner ces évidences, les théoriciens de la décroissance pratiquent fréquemment ce que Louis Dumont appelait le « détour anthropologique », c\u2019est-à-dire la mise en contraste de notre monde avec d\u2019autres mondes humains, non pas en l\u2019occurrence pour les prendre en modèles, mais pour « dénaturaliser » le nôtre.La littérature décroissanciste s\u2019appuie ainsi régulièrement sur des travaux POSSIBLES, AUTOMNE 2015 147 d\u2019anthropologues, provenant en particulier du champ de l\u2019anthropologie économique : Karl Polanyi, Louis Dumont, Pierre Clastres, Marshall Sahlins ou plus récemment Philippe Descola.Cela dit, même ceux qui soulignent la dimension culturelle de notre croissancisme ne considèrent pas que la transition se jouera uniquement « dans nos têtes », quoiqu\u2019en disent certains critiques.Pour la plupart des objecteurs de croissance, il s\u2019agit de rompre concrètement avec une forme de vie sociale bien réelle : le capitalisme, que celui-ci soit d\u2019entreprise ou d\u2019État.Dans cette perspective, ils privilégient trois types de stratégies : 1) l\u2019expérimentation individuelle (simplicité volontaire) et surtout collective de modes de vie ou au moins de pratiques en rupture avec nos sociétés productivistes et consuméristes; 2) le militantisme politique, exercé soit au sein d\u2019organisations ad hoc soit au sein de mouvements politiques déjà existants, dans un but de sensibilisation du plus grand nombre aux idées de la décroissance; 3) la rélexion critique et l\u2019élaboration de propositions politiques (programmes, projets,\u2026) cohérentes avec les idées de la décroissance.Pour éviter les dérives et les apories propres à chacune de ces stratégies, celles-ci sont combinées, autant que faire se peut.10 Principes d\u2019économie politique « décroissanciste » Une première série de propositions fréquemment mises en avant par les objecteurs de croissance relèvent d\u2019une démarche d\u2019« autoproduction ».L\u2019emploi de ce terme ne signiie pas que la décroissance impliquerait que chacun d\u2019entre nous produise lui-même ce qu\u2019il consomme.Ce que préconisent les décroissants, c\u2019est que nous produisions non plus pour gagner de l\u2019argent, mais pour subvenir à nos besoins.En d\u2019autres termes, il s\u2019agit de viser la in du salariat (ou du moins sa marginalisation).Pour saper ce rapport social fondateur du capitalisme, les objecteurs de croissance prônent en particulier une réduction drastique du temps de travail (pas plus de 2 à 3 jours de travail par semaine), un système de revenu inconditionnel garanti ou, mieux encore, une Dotation 10 Voir en particulier à ce sujet : Lepesant, M.(2013), Politique(s) de la décroissance, Paris : Utopia. 148 SECTION III Après le pétrole Inconditionnelle d\u2019Autonomie sous la forme d\u2019un ensemble de biens et de services permettant à chacun de vivre sans avoir à vendre sa force de travail11.Le temps disponible pourrait ainsi être utilisée à produire, seul et ensemble, ce dont nous avons besoin, dans des limites établies collectivement.Un revenu maximum autorisé serait d\u2019ailleurs ixé.Cela dit, reprendre le contrôle de nos existences requiert aussi de se débrancher des macro-systèmes techniques et de s\u2019inscrire dans des circuits économiques courts.L\u2019autoproduction n\u2019est envisageable qu\u2019à la condition que les humains aient accès aux moyens matériels et intellectuels de satisfaire leurs besoins.Cela suppose la dé-privatisation du monde et sa « mise en commun », d\u2019où la notion de « communalisation » que nous proposons d\u2019utiliser pour désigner ce deuxième principe.Il implique le refus de la propriété, qu\u2019elle soit privée ou collective, ainsi que la limitation de la consommation humaine actuelle, puisque cette mise en commun concerne tout autant les générations futures que les êtres vivants non humains.S\u2019il faut partager équitablement avec tous ces autres êtres, il n\u2019est plus possible d\u2019exploiter la planète et de la polluer comme nous le faisons actuellement.L\u2019espèce humaine doit cesser également de croître.Pratiquement, les objecteurs de croissance privilégient la production de biens et de services collectifs (habitat, transports, etc.).Ils sont favorables à la gratuité de tout ce qui correspond à un besoin essentiel (l\u2019eau à boire) et au renchérissement de ce qui ne l\u2019est pas (l\u2019eau des piscines).Concernant la terre, un dispositif tel que celui des iducies foncières, agricoles notamment, correspond d\u2019assez près à la forme de « possession » que privilégient les décroissants.Troisième principe sous-jacent à bon nombre de propositions décroissancistes : la « coopération ».Ce qui est visé ici, c\u2019est l\u2019élimination ou la marginalisation des rapports de concurrence et de compétition entre humains, ainsi que des rapports de domination aussi bien entre humains, que vis-à-vis des non humains.Il s\u2019agit de valoriser et de développer des relations de réciprocité entre les êtres 11 Sur la Dotation Inconditionnelle d\u2019Autonomie, voir le très intéressant : Liegey, Vet alii (2014) Un projet de décroissance, Montréal : Écosociété. POSSIBLES, AUTOMNE 2015 149 vivants, fondées autant que faire se peut sur le principe du don/contre don.Cela peut inclure l\u2019échange entre humains sur des marchés, mais exclut le principe de la concurrence généralisée que l\u2019on trouve au fondement de l\u2019idéologie néolibérale.Concrètement, les objecteurs de croissance privilégient, entre humains, l\u2019entraide, le modèle coopératif, de même que ce que l\u2019on appelle aujourd\u2019hui le « travail collaboratif ».Ils souhaitent le développement de dispositifs tels que l\u2019Agriculture soutenue par la communauté (ASC) ou les Systèmes d\u2019échanges locaux (SEL).Par ailleurs, ce sont de fervents partisans de la permaculture, qui permet de se nourrir abondamment sans « exploiter » la lore et la faune comme dans le cadre de l\u2019agriculture industrielle.Fondée sur l\u2019imitation des processus naturels, la permaculture implique des rapports de réciprocité entre les êtres.La « démocratisation » nous semble être le quatrième et dernier principe que l\u2019on retrouve au fondement de l\u2019idéologie de la décroissance.La plupart des objecteurs de croissance s\u2019entendent pour considérer que nos sociétés n\u2019ont de démocratiques que le nom, et que nous vivons en réalité dans des oligarchies ploutocratiques et « expertocratiques ».La première urgence donc, et la condition de possibilité d\u2019une transition volontaire vers une société post-croissance, c\u2019est une révolution démocratique.Pour les uns, cette révolution est possible dans le cadre de nos États-nations, pour les autres l\u2019État constitue au contraire un obstacle qu\u2019il convient d\u2019abattre ou d\u2019esquiver.Tous soulignent la nécessité que les humains puissent débattre librement des inalités de la vie collective (en tentant de donner une voix aux non humains) et ixer collectivement les normes d\u2019une « vie bonne ».Ceci justiie le fait de ne pas établir a priori un programme « décroissanciste » complet et implique que les solutions choisies varient selon les endroits et les personnes qui les ont conçues.Plus question notamment de dicter aux pays du Sud ce qu\u2019ils ont à faire.Il est impératif de laisser enin leurs habitants décider de leur sort.Au Nord, le débat démocratique exige entre autres choses la limitation de la publicité, véritable outil de propagande capitaliste, et la lutte contre la concentration des médias.En somme, et contrairement à ce que prétendent certains de leurs détracteurs, les objecteurs de croissance 150 SECTION III Après le pétrole ne sont pas du tout favorables aux solutions autoritaires, bien au contraire.Ils envisagent le projet de décroissance soutenable comme le moyen d\u2019éviter justement les dérives éco-fascistes que les crises environnementales risquent de provoquer.Le possible et le probable Peut-on envisager, dans un pays comme le Québec, que se mette en place une politique de décroissance, avec pour horizon l\u2019émergence d\u2019une société post-croissance?Un scénario possible et souhaitable12 pourrait être le suivant : 1) développement spontané, comme c\u2019est le cas en de nombreux endroits aujourd\u2019hui, d\u2019expérimentations collectives à échelle locale (jardins et ateliers autogérés, monnaie locale, réseau d\u2019échange de services, co-habitat, partage d\u2019outils et de moyens de transport, coopératives d\u2019achats, éducation populaire, etc.); expérimentations reposant sur les quatre principes évoqués plus haut; 2) les bénéices collectifs de ces dispositifs s\u2019avèrent sufisamment probants pour convaincre des autorités municipales ou régionales de soutenir cette loraison (gratuité des transports ou mise à disposition de terres, par exemple); 3) fortes de ce soutien, d\u2019autres alternatives concrètes se mettent alors en place, un réseau à la fois plus dense et plus étendu se constitue, ses différents éléments collaborent; 4) de par ses réussites et son poids politique, ce réseau init par obtenir un soutien plus important de la part des autorités en place, y compris au niveau national, par exemple sous la forme d\u2019une réduction signiicative du temps de travail ou de la création expérimentale d\u2019un revenu inconditionnel d\u2019existence - le cas s\u2019est présenté dans la ville de Dauphin au Manitoba dans les années 1970.5) un nombre croissant de personnes n\u2019ont plus besoin d\u2019être salariées pour vivre; la relocalisation (ouverte) des activités 12 Inspiré de Liegey, V.et alii, op.cit., p.120-127. POSSIBLES, AUTOMNE 2015 151 économiques est en marche, les alternatives concrètes se diversiient et contribuent à « décoloniser l\u2019imaginaire »; 6) les soutiens à ces alternatives se multiplient de la part des différents paliers de gouvernement; le principe d\u2019un revenu inconditionnel d\u2019existence est étendu à toute la population, à titre transitoire, en attendant d\u2019être remplacé par une Dotation Inconditionnelle d\u2019Autonomie (DIA), c\u2019est-à-dire un droit d\u2019accès à des biens et des services essentiels, administrés de façon démocratique, à l\u2019échelle municipale autant que possible.Une variante de ce scénario pourrait débuter par la prise de pouvoir à l\u2019échelle municipale (dans une ville moyenne) d\u2019une équipe ayant pour programme explicite la réalisation d\u2019un scénario proche de celui qui vient d\u2019être esquissé.C\u2019est pour une part ce qui a commencé à se passer à Grenoble en France, depuis l\u2019entrée en fonction d\u2019une nouvelle équipe municipale associant écologistes et socialistes.Voilà pour le possible.Qu\u2019en est-il du probable ?Il y a au moins deux obstacles majeurs à la réalisation du scénario précédent.Le premier est que cette politique de décroissance suppose de contester l\u2019accaparement d\u2019une quantité énorme de richesses par une minorité et la centralisation du pouvoir qui l\u2019accompagne.Autrement dit, la décroissance passe par des formes d\u2019expropriation, auxquelles évidemment les principaux intéressés vont s\u2019opposer de toutes leurs forces.Et ces forces sont considérables.Le second obstacle tient au fait que le « système » fonctionne encore sufisamment bien pour ne pas faire l\u2019objet de remises en question fondamentales ailleurs que sur ses marges.Pour le moment, la plupart des habitants du Québec sont nourris, logés, soignés et divertis sans trop de dificultés.Même si c\u2019est de façon souvent très médiocre, force est de constater que les besoins élémentaires du plus grand nombre sont satisfaits.L\u2019habitude et les médias de masse font le reste, en contribuant à rendre ce mode de vie acceptable et même enviable.Dans ces conditions, les élites au pouvoir n\u2019ont pas grand- chose à craindre.Pour que la situation évolue vers une contestation de l\u2019ordre en place, il faudrait sans doute que se produisent des crises importantes, entraînant 152 SECTION III Après le pétrole une récession grave, comme c\u2019est le cas actuellement, par exemple, en Espagne et en Grèce.Il y a de fortes chances que de telles crises surviennent au cours des décennies à venir, notamment sous la forme de catastrophes écologiques.On ne peut évidemment les souhaiter.Ce type d\u2019événements affecte toujours en priorité les plus démunis et les plus faibles.Il suscite en outre bien souvent des réactions violentes, comme en atteste encore aujourd\u2019hui, le succès du parti fasciste Aube Dorée en Grèce.Et ces réactions peuvent justiier à leur tour la mise en place de formes très autoritaires et très violentes de gouvernement.Militer en faveur de la « décroissance soutenable », c\u2019est croire qu\u2019il est encore possible de mettre en œuvre une décroissance choisie avant que ne s\u2019imposent une décroissance subie et ses conséquences funestes.Mais il faut sans doute admettre que ce possible est de moins en moins probable.Le mot d\u2019ordre de Gramsci n\u2019a rien perdu de sa pertinence : «Pessimisme de l\u2019intelligence, optimisme de la volonté». POSSIBLES, AUTOMNE 2015 153 SECTION IV Documents 154 SECTION IV DOCUMENTS L\u2019innovation sociale : Quête du Graal, épopée don quichotienne ou utopie réaliste?Par Jean-Marc Fontan Depuis la révolution néolithique, une question socioculturelle centrale hante l\u2019histoire de l\u2019humanité.Celle de la persistance des injustices sociales (Darmangeat, 2013).Malgré les quelque douze mille ans d\u2019histoire qui nous séparent de cette révolution, malgré les avancées et les prouesses sociotechniques réalisées depuis, les injustices sociales persistent, s\u2019approfondissent et se complexiient.Dit simplement, en termes d\u2019écarts sociaux, nous n\u2019avons jamais été aussi développés et aussi injustes entre nous que nous ne le sommes aujourd\u2019hui.Dans cet article, nous questionnerons la possibilité d\u2019un futur où nous pourrions « bien vivre » sans avoir recours ni aux injustices sociales, ni aux prédations écologiques.En clair, nous défendons l\u2019hypothèse que la quête humaine de grandeur pour une animalité distincte, autodéinie et autoréférentielle, peut se concrétiser sans passer par l\u2019utilisation de rapports sociaux discriminants.Comment y parvenir ?Nous pourrions demander aux Dieux d\u2019agir à notre place.Mais voilà, toutes religions confondues, ils sont complètement indifférents à cette requête.Nous pourrions tout aussi bien attendre que la Nature s\u2019en charge.Malheureusement, elle semble avoir momentanément légué le gouvernail de notre destinée à notre seule responsabilité.Dès lors, l\u2019épineuse question sociale que représente le développement de l\u2019humanité à partir de logiques d\u2019actions misant sur l\u2019injustice sociale demande à être réglée par nous seuls.Si nous avons été capables d\u2019inventer l\u2019inégalitarisme et d\u2019instituer des rapports sociaux avilissants qui engendrent de profondes fractures sociales, si nous avons été en mesure d\u2019élever l\u2019inégalitarisme au rang des principes premiers guidant le fonctionnement des sociétés humaines, nous pourrions tout aussi bien POSSIBLES, AUTOMNE 2015 155 décider de faire autrement en faisant de l\u2019inclusivité, du solidarisme, de l\u2019égalitarisme et de l\u2019écologisme les principes forts de structuration de notre devenir.La thèse que nous explorons ici est celle du travail possible des sociétés sur elles-mêmes ain d\u2019en arriver à une situation acceptable d\u2019équilibre entre justice sociale et justice écologique.Pour cela, un type particulier de travail est requis (Lafaye et Thévenot, 1993).Un travail ardu, laborieux, conlictuel à partir duquel nous aurons à adopter des comportements, des savoirs, des mentalités, des croyances et des mécanismes de production et de reproduction sociétaux qui seront fondamentalement fondés sur le respect des droits individuels et collectifs et sur la pleine prise de responsabilités de nos actions tant envers nos semblables qu\u2019à l\u2019égard des autres espèces et de la nature en général.Pour y parvenir sont requis des arrangements institutionnels novateurs, fondamentalement déconnectés de ceux promus et utilisés par les grandes igures qui ont marqué l\u2019histoire au cours des cinq derniers millénaires.Rappelons que tout processus institutionnel enferme dans un moule culturel un ensemble de règles à suivre, de sanctions à imposer, de contraintes à respecter.L\u2019institutionnalisation de règles, de sanctions et de contraintes découle essentiellement d\u2019actions humaines et donc de choix faits par des humains d\u2019agir ou non de façon juste ou injuste.La question au cœur de tout processus d\u2019institutionnalisation est donc celle des limites à transgresser ou non.Si le progrès sociotechnique transite par l\u2019adoption de nouveaux arrangements institutionnels, et si nous voulons que ces derniers soient justes, il faut apprendre à baliser les frontières du progrès ain d\u2019éviter tout dérapage.Avec le passage à la modernité, nous n\u2019avons pas déini un cadre déontologique clair sur « jusqu\u2019où nous pouvons aller » et surtout « sur ce qu\u2019il est inadmissible de faire » (Boisvert, 2001).Tout le problème est là.Si nous observons au sein des sociétés humaines une volonté historique de progrès sociotechnique et une marche dans et par ce dernier, laquelle volonté devient encore plus présente à partir de la Renaissance, cette volonté a toujours été en situation de tension entre 156 SECTION IV DOCUMENTS au moins deux grandes orientations.Une première logée à l\u2019enseigne de la modestie, du non négociable, du « développement ultra lent » ou carrément du développement igé (à l\u2019image des sociétés Bushman).Et une deuxième paradant sur le char allégorique de l\u2019arrogance pour ne pas dire de la violence et de la prédation au nom du « sur développement ».Les élites et groupes au pouvoir qui ont marqué l\u2019histoire des cinq derniers millénaires ont largement fait le choix du deuxième scénario.Peut-il en être autrement ?Est-il possible de penser des arrangements institutionnels différents qui permettraient une transition vers des modèles sociétaux qui renoueraient avec la modestie du développement lent ou du développement igé ?Oui, de la préhistoire à nos jours, nous observons la présence d\u2019initiatives et de projets qui ont expérimenté des propositions très intéressantes en ce sens.Deux repères historiques récents1 Au passage du 18e au 19e siècle, Robert Owen découvre le métier d\u2019entrepreneur libéral.Ce faisant, il démontre qu\u2019il est possible de devenir un entrepreneur social en intégrant des valeurs et des principes différents de ceux préconisés par l\u2019orthodoxie en place.Le credo libéral stipulait et stipule encore que, dans tout projet entrepreneurial, les questions économiques et les questions sociales doivent être dissociées.Tout bon projet entrepreneurial devrait essentiellement consister à créer de la valeur économique pour le patron et ses associés.Jean-Baptiste Godin emprunte une trajectoire similaire une soixantaine d\u2019années plus tard.Non seulement se préoccupe-t-il du bien-être des ouvriers de son entreprise, mais il va jusqu\u2019à la transformer en coopérative de travailleurs.En léguant la propriété de son entreprise « à ses ouvriers », il brise le sacro-saint droit de propriété privée.En empruntant la voie d\u2019un mode coopératif de propriété, il met en avant la prééminence du droit collectif et du droit communal sur le droit privé.Dans ces deux cas de igure, ces entrepreneurs sociaux et coopératifs ne travaillaient pas seuls.Ils se sont retrouvés au cœur d\u2019un réseau social qui les a appuyés dans la réalisation de leur projet.Ils ont certes assuré 1 Sur le socialisme utopique, voir : http://sos.philosophie.free.fr/utopiste.php. POSSIBLES, AUTOMNE 2015 157 un leadership, mais ce dernier est demeuré partagé et assurément pas tourné à leur seul avantage.Au cœur de leurs actions, nous retrouvons la capacité de faire les choses autrement.Nous retrouvons aussi une volonté sociale d\u2019explorer de nouveaux horizons en proposant que l\u2019économie politique ne se transforme pas en économie libérale, mais en une économie sociale et solidaire.Comment ?En mobilisant autour de leur projet des personnes ouvertes aux idées nouvelles.Comment ?En osant ouvrir les portes fermées, en refusant les mots d\u2019ordre des institutions conservatrices.Comment ?En s\u2019inscrivant dans une forme d\u2019illégalité et de subversivité par rapport aux conventions de leur époque.Comment encore ?En réussissant à faire progresser une voie alternative de construction du rapport « économie et société ».Évidemment, cette voie alternative n\u2019a pas fait consensus au sein des sociétés européennes en voie de modernisation.La construction du paradigme de la modernité s\u2019est principalement élaborée à partir de postulats moins « utopistes socialistes » que ceux proposés par Owen ou Godin.Néanmoins, une mini-autoroute subversive s\u2019est encastrée dans le paysage de sociétés qui ont fait du marché libéral, de l\u2019État représentatif et d\u2019une société civile vouée au mandarinat les grands axes à partir desquels allaient s\u2019institutionnaliser toutes les formes organisationnelles qui meublent notre passé récent et qui pavent la voie à notre futur.Il est clair que cette autoroute de l\u2019utopisme socialiste a été maintes fois repavée.Au bitume le l\u2019utopie socialiste a succédé l\u2019asphalte socialiste, puis communiste sans oublier l\u2019anarcho-syndicalisme et plus récemment tous les « ismes » de la gauche ou de l\u2019avant garde de ce monde.Somme toute, l\u2019ensemble de la mouvance qui clame haut et fort une voie dissidente et subversive à la modernité libérale partage une même réalité, celle d\u2019avoir eu à se recomposer et donc d\u2019avoir fait le choix d\u2019innover en proposant du «contre hégémonique» (Polanyi, 1944).Tant à droite qu\u2019à gauche, il a fallu innover socialement pour dépasser les contraintes et les limites du système culturel dominant. 158 SECTION IV DOCUMENTS L\u2019innovation en question En termes simples, l\u2019innovation se résume au fait de proposer une nouvelle combinaison ou une nouvelle façon de faire.Pour que cette nouvelle combinaison prenne racine dans les comportements humains, qu\u2019elle se culturalise, elle doit être reconnue, acceptée, imposée ou adoptée par un nombre signiicatif d\u2019individus.Elle doit prendre la forme légitime d\u2019un layon, d\u2019un sentier, d\u2019un chemin ou d\u2019une voie à suivre.L\u2019innovation, pour être émergente, demande que son usage social soit culturalisé et socialisé ain qu\u2019elle se répande ou se généralise (Fontan, 2006).Bref, si les sociétés humaines ont énormément évolué au cours des cinq derniers millénaires, cette évolution fut réalisée à l\u2019extérieur du jeu ou de l\u2019action de déterminants naturels.Dès l\u2019aube de la préhistoire humaine, ce ne sont plus les lois de l\u2019hérédité, de la contingence ou du hasard qui agissent de façon prépondérante pour expliquer les mutations sociales et sociétales qui sont survenues.Ces mutations ont été dépendantes de facteurs culturels, et parmi ceux-ci, de ceux qui ont été lentement élaborés à travers le machinisme institutionnel.C\u2019est par l\u2019intermédiaire des processus d\u2019institutionnalisation que se régularisent sur la durée des actions et que se standardise l\u2019évolution des sociétés humaines.L\u2019institution est une matrice de standardisation de comportements, de formes organisationnelles et de savoirs qui bénéicie largement de modalités d\u2019action qui sont alimentées par les découvertes, les créations et les adaptations faites par des individus ou des groupes ou dépendantes d\u2019actions imposées de l\u2019extérieur (guerres, invasions).Le concept d\u2019innovation est fortement associé aux travaux de Joseph Schumpeter (1935).Ce dernier conçoit le développement d\u2019une société à l\u2019opposé de ce que représentait au début du 20e siècle l\u2019idée d\u2019évolution.Pour Joseph Schumpeter l\u2019évolution ne représente pas un processus linéaire qui suit une progression lente et graduelle.Au contraire, l\u2019évolution advient par sauts qualitatifs et révèle la présence de ruptures radicales dans les façons de faire.Ainsi, adopter les hydrocarbures pour alimenter le moteur de l\u2019économie libérale POSSIBLES, AUTOMNE 2015 159 représente une innovation matricielle au sens où elle permet une forme particulière de croissance et d\u2019avancement dans la colonisation de nouvelles possibilités civilisationnelles.L\u2019évolution par innovation repose sur une modiication tant de la forme que du contenu des arrangements institutionnels d\u2019une société.Pour Joseph Schumpeter, la nouveauté se traduit essentiellement par l\u2019adoption de nouvelles attitudes, de nouveaux comportements, de nouveaux compromis, de nouvelles façons de faire ou de penser.En d\u2019autres mots, l\u2019innovation est ce par quoi il faut passer pour adopter des façons de faire qui n\u2019existaient pas préalablement.Depuis les travaux de Schumpeter, la notion d\u2019innovation a été retravaillée par de nombreux chercheurs.Ceci a permis de rendre compte de situations plus différenciées que celles envisagées par ce théoricien (Klein et Harrison, 2009).Cela a conirmé les intuitions de cet économiste, tout en relativisant la portée de ces dernières.L\u2019étude des transformations sociales a révélé que toute nouveauté ne correspond pas nécessairement à de grands moments de rupture.De nombreuses innovations s\u2019inscrivent dans des processus adaptatifs parfois avant-gardistes et libérateurs, très souvent conservateurs.D\u2019une certaine façon, la notion d\u2019innovation en est ainsi venue à qualiier le fait de voir des acteurs sociaux combiner autrement un ensemble d\u2019éléments présents dans une communauté ou une société dans une optique adaptative ou réformiste, à couleur plus souvent conservatrice que révolutionnaire.L\u2019étude de cette notion a aussi permis de mieux comprendre comment émerge la nouveauté, de cerner avec plus d\u2019acuité les dynamiques sociales requises pour rendre pérenne toute proposition de nouveauté.Dans cette veine, les travaux contemporains ont montré l\u2019importance de la socialisation pour qu\u2019une proposition novatrice puisse être reconnue, acceptée ou adoptée par un nombre signiicatif d\u2019individus, de groupes ou d\u2019organisations.Le processus d\u2019innovation doit aussi passer le test de l\u2019acceptabilité morale ou politique.Dès lors, innover, c\u2019est avoir passé avec succès le test de la sélection culturelle. 160 SECTION IV DOCUMENTS Schumpeter a eu le mérite d\u2019attirer l\u2019attention du monde scientiique sur la notion d\u2019innovation à portée sociétale.Il l\u2019a fait sans nécessairement qualiier ou poser de distinction entre différents types ou formes d\u2019innovation.Sur ce point, le travail d\u2019approfondissement qui fut réalisé au cours des dernières décennies permet de distinguer entre différentes catégories d\u2019innovations : technologique, économique, sociale, politique, juridique ou culturelle.L\u2019innovation technologique renvoie au travail de construction de l\u2019usage social d\u2019une invention technique : l\u2019imprimerie ou le courriel sont des exemples d\u2019inventions autour desquelles la généralisation d\u2019un usage social s\u2019est traduite par une systématisation de leur utilisation.Le moteur à eau existe depuis un siècle, comme invention, sans qu\u2019une généralisation de son usage ait été systématisée.Dès lors, point de passage à l\u2019innovation technologique pour ce type de moteur ! L\u2019innovation économique, dite de produit, de procédé, d\u2019organisation ou de mise en marché obéit à la même règle.Toutes les inventions de nouveaux produits, de nouveaux procédés, de nouvelles formes d\u2019organisation du travail, de modalités de capitalisation ou de mise en marché ne se traduisent pas forcément par une généralisation de leur usage social.Dès lors, toute invention économique ne se traduit pas automatiquement en innovation économique.L\u2019innovation sociale, comme façon novatrice de mettre en relation des individus ou des groupes sociaux, rend compte des mutations survenant dans les logiques (iliation versus contractualisation) ou dans les stratégies (individualisme versus collectivisme) de mise en forme de la socialité.L\u2019innovation politique s\u2019inscrit dans la même veine.Elle relève de nouveaux agencements dans la façon de gouverner les actions sociales, de gérer le pouvoir : répartition équitable de ce dernier, versus appropriation par les uns au détriment des autres.L\u2019innovation juridique renvoie à la façon de concevoir la colonne vertébrale du fonctionnement de toute société, collectivité ou POSSIBLES, AUTOMNE 2015 161 communauté.Elle permet la construction d\u2019un corps de règlements, de normes, de sanctions\u2026 Et elle le fait à partir de grands registres.Du registre communal, nous sommes passés au registre privé.Généralement, les innovations technologique, économique, sociale, politique ou juridique prennent place au sein d\u2019organisations.On parle alors d\u2019innovations organisationnelles.Par organisation, nous entendons ici tout groupement de ressources au sein d\u2019une entité qui fait corps et qui fait l\u2019objet d\u2019une coordination horizontale ou verticale, centralisée ou décentralisée, formelle ou informelle.Une forme organisationnelle centrale est une organisation qui occupe une fonction hiérarchique différente au sens où elle encadre le fonctionnement des autres organisations.Dans les sociétés modernes, nous retrouvons des espaces institutionnels centraux : d\u2019un côté, l\u2019État, le marché et la société civile, de l\u2019autre, le juridique, le sacré et le culturel-artistique.Ce sont ces espaces institutionnels centraux qui représentent l\u2019ossature du fonctionnement des sociétés modernes.C\u2019est au sein de ces derniers que prennent place des innovations incrémentales (à effet très localisé et ordinaire) ou radicales (à effet systémique).L\u2019innovation culturelle représente le niveau intégrateur à partir duquel l\u2019imaginaire sociétal est mis à contribution pour penser le cadre justiicatif et normatif des rationalités de l\u2019action.Innover culturellement, c\u2019est procéder à une construction de l\u2019usage culturel d\u2019une proposition éthique ou morale, à la déinition de valeurs et de principes guides, à l\u2019énoncé de normes et de sanctions culturelles qui sont appelées à meubler les espaces institutionnels centraux.L\u2019innovation culturelle est le lieu catalyseur à partir duquel se structure un gabarit de socialisation, les logiques d\u2019intégration et les stratégies de mise à l\u2019écart ou d\u2019exclusion.Comme l\u2019ont révélé les travaux de Viviane Zelizer (1978), assurer la vie est mal venu avant la in du 19e siècle.Par contre, cette pratique innovante s\u2019institutionnalise au début du 20e siècle, permettant d\u2019élargir le champ de la marchandisation au monde de la mortalité tout en conférant un sens nouveau à l\u2019argent.L\u2019innovation culturelle en tant qu\u2019ouverture de l\u2019imaginaire sur « ce que l\u2019argent est et peut faire » constitue une étape préalable à l\u2019innovation économique de produit qu\u2019en est venue à représenter l\u2019assurance vie, comme principe moral 162 SECTION IV DOCUMENTS institutionnel, et les compagnies privées ou collectives d\u2019assurance comme réalités économiques organisationnelles.À la notion d\u2019innovation a été ajouté le qualiicatif social.La spéciicité sociale de l\u2019innovation correspond, selon notre analyse, aux modalités et aux agirs qui sont déployés par un groupe leader pour associer et mobiliser des objets, d\u2019autres individus, des groupes, des organisations ou des institutions à une proposition innovante.L\u2019étude de la dimension sociale de toute innovation consiste donc à comprendre la logique de socialisation, de cerner comment des individus, des groupes ou des organisations s\u2019associent pour faire corps autour d\u2019un projet, d\u2019une proposition ou d\u2019une idée.Comment « un corps social » en vient-il à accepter de travailler sur une idée nouvelle ou d\u2019accepter une nouvelle proposition : un produit, un processus de travail, une modalité organisationnelle, une stratégie de lutte, etc.?Toute mise en réseau ou en association ne va pas de soi.Elle ne survient certainement pas au hasard.Elle est construite par des acteurs sociaux à partir d\u2019un ensemble de déterminants tels : \u2022 la coniance qui s\u2019établit entre les porteurs d\u2019une proposition innovante ; \u2022 le charisme de leaders ; \u2022 les valeurs promues par le projet ; \u2022 les intérêts portés par les personnes ou les organisations ; \u2022 les capacités de domination ou de résistance au sein du groupe, ou encore ; \u2022 la volonté ou non d\u2019exercer, de prendre du pouvoir ou de se libérer d\u2019inluences.En quoi une proposition est-elle innovante ?Elle l\u2019est en fonction de deux aspects.Premièrement, le ou les porteurs de la proposition doivent être en rupture par rapport aux façons de faire en place.La déinition de l\u2019usage social proposé leur donnera raison ou non.L\u2019idée de rupture, forte pour Schumpeter, fait que la proposition doit se distinguer fortement de ce qui existe. POSSIBLES, AUTOMNE 2015 163 Deuxièmement, dans la logique de socialisation de l\u2019innovation qui est proposée, nous retrouvons l\u2019idée de constitution d\u2019un espace collectif au sein d\u2019un champ social.Le projet en vient à constituer un forum hybride autour duquel sont mobilisées des ressources et aussi sur lequel seront portés des regards extérieurs.Au mouvement centrifuge qui permet de faire corps s\u2019oppose un mouvement centripète qui vise à délégitimer la proposition ou parfois à la récupérer.Quête du Graal, épopée don quichotienne ou utopie réaliste ?De retour à la question initiale, nous sommes en mesure d\u2019apporter des éléments de réponse.Nous avons dit et vu que l\u2019évolution des sociétés dépendait plus du travail fait par la société sur elle-même que de tout autre facteur déterminant.Nous incluons les invasions, les guerres et les effets de domination dans le travail fait par les sociétés sur elles- mêmes.Nous avons aussi vu que les institutions constituent l\u2019ossature à partir de laquelle tient corps une société.Enin, nous avons exploré un mode de changement et de transformation des sociétés qui repose sur la création et l\u2019institutionnalisation de nouveautés.Dans notre logique d\u2019analyse, l\u2019innovation est fonction de faits socialement organisés à partir desquels sont instituées dans le temps de nouvelles régularités (Fontan, 2014).En bref, le moteur de l\u2019histoire est humain, un moteur dont le fonctionnement est régulé par une minorité élitiste qui agit par iliation ou par contrat tant au détriment qu\u2019à l\u2019avantage de la majorité.Il en découle un paradoxe.Il y a invention et création de nouveauté, mais toute nouveauté ne constitue pas une innovation.Pour ce faire, elle doit réussir le test de la sélection culturelle, et ce, en fonction de critères fondamentalement contrôlés par les détenteurs de pouvoir, mais aussi par ceux proposés par des élites moins dominantes et plus dominées (les porteurs du contre-pouvoir).L\u2019histoire humaine prend alors l\u2019apparence d\u2019une quête du Graal : celle d\u2019atteindre le bien vivre ensemble décrit dans le paradis céleste, mais de le faire de son vivant et sur Terre.Évidemment, cette quête ne stipule pas nécessairement que ce paradis terrestre soit accessible pour tous et pour toutes, bien qu\u2019aujourd\u2019hui tout le monde en rêve et y aspire.Cette quête est une véritable épopée don quichotienne puisque 164 SECTION IV DOCUMENTS les aspirations qui la motivent prennent souvent la forme de « moulins à vent ».En fait, nous avons historiquement résolu l\u2019énigme de la quête du Graal et déjà vécu des situations sociétales de bien-vivre ensemble.Mais voilà, au lieu de s\u2019arrêter et de savourer cette victoire, laquelle fut acquise dès la préhistoire pour les premières sociétés et au moins par des populations de l\u2019Antiquité grecque ou asiatique, nous avons préféré renoncer au repos et reprendre la quête, du moins en lui donnant de nouvelles visées.Ces nouvelles visées ne représentent pas une utopie réaliste.La modernité et son penchant prédateur à l\u2019extrême ne constituent pas un idéal utopiste réaliste.Au contraire, elles sont l\u2019aboutissement d\u2019un processus de prédation destructrice qui a consisté à faire principalement reposer le progrès social sur des ressources culturalisées (par prédation et appropriation) et non sur une cohabitation harmonieuse avec les autres espèces peuplant les écosystèmes.Dans cette optique, la nature est devenue une ressource exploitable par l\u2019humain au seul bénéice et avantage du bien-être de ses élites dirigeantes ou des populations du centre (jusqu\u2019à récemment, les pays du Nord).Conclusion S\u2019il est évident que l\u2019innovation est une technologie culturelle qui est à notre disposition pour permettre différentes formes de progrès \u2013 cognitif, technologique, économique, social ou autre \u2013, il est tout aussi clair que cette technologie est un outil au service des sociétés humaines (intérêt commun par commune humanité) et non pas un « must » au service d\u2019élites qui se veulent et se disent bienveillantes pour autrui.Si elles sont bienveillantes, c\u2019est à leur proit que cette bienveillance s\u2019exerce.Au passage du 21e siècle, être au service des sociétés humaines représente une lourde tâche pour les innovateurs et les innovatrices.Pourquoi ?Essentiellement en raison du refus de populations dopées par le consumérisme et l\u2019individualisme d\u2019envisager la in du « surdéveloppement ».C\u2019est au nom de l\u2019impératif de la croissance POSSIBLES, AUTOMNE 2015 165 continue que nous nous disons contraints d\u2019exploiter de plus en plus intensément les territoires que nous habitons.Du Plan Nord aux hydrocarbures du Golf du Saint-Laurent, autant de chantiers à entreprendre pour assurer le renouvellement de notre prospérité, de notre niveau d\u2019enrichissement, de notre qualité de vie et de notre endettement à l\u2019égard de notre futur.En aucun moment, nous nous demandons collectivement si cette quête de bien-vivre (Acosta, 2014) doit nécessairement passer par l\u2019ouverture de tels chantiers.Sur ce point, il y a place à de l\u2019innovation culturelle.En explorant le champ des possibles de notre imaginaire collectif, nous serions en mesure de trouver d\u2019autres chantiers plus prometteurs à explorer et beaucoup plus porteurs d\u2019espoirs en termes de qualité réelle de vie que ceux que nous font miroiter les défenseurs du tout au marché et de l\u2019État néolibéral.Dire non aux grands chantiers du surdéveloppement c\u2019est dire oui à un grand dialogue social sur la façon de repenser notre avenir.C\u2019est dire oui à des innovations qui ne réussissent actuellement pas à passer le test de la reconnaissance sociale : l\u2019agriculture biologique, les systèmes alimentaires alternatifs, la petite production manufacturière de proximité, les soins de santé collectivisés, l\u2019énergie socialement acceptable tant dans sa production que dans sa consommation, les formes institutionnelles fondées sur la logique juridique des communs ou du commun.(Dardot et Laval, 2014).Aller dans ces directions représente certes un arrêt de la facilité dans laquelle nous a plongés le modèle civilisationnel hégémonique actuel.Nous devons d\u2019une certaine façon apprendre à renouer avec la lenteur, avec la délibération, avec la prise de responsabilité individuelle ou collective, avec l\u2019engagement, la participation et la mobilisation au travail de réalisation des sociétés sur elles-mêmes.Ces voies ne nous étaient pas inconnues il n\u2019y a pas si longtemps.Par contre, nous les avons laissées de côté au proit du désinvestissement de notre engagement et de nos responsabilités sociales.Renouer avec ces façons d\u2019être et de faire passe par une reconiguration des arrangements institutionnels culturels ain de consacrer collectivement du temps social, donc du travail non salarié, aux questions morales et politiques.Aux trente-cinq, quarante, cinquante heures semaine que nous passons à travailler à salaire pour 166 SECTION IV DOCUMENTS des activités productives, nous pourrions réserver du temps social au travail permettant à la société de se produire autrement, à la production du travail requis par la société pour explorer des voies moins prédatrices de développement.S\u2019il y a crise du travail économique, il y a tout lieu d\u2019investir en travail le champ du non économique.En guise de validation ou d\u2019invalidation de notre hypothèse, l\u2019histoire nous montre clairement que les premières sociétés ont su limiter l\u2019inégalitarisme.Elles n\u2019ont pas complètement fait, les rapports de genre en témoignent, mais elles ont au moins été capables de prévenir et d\u2019éviter les grands débordements que nous vivons actuellement.Comment ?En refusant la voie de la centralisation politique (l\u2019État) et en évitant la voie de la marchandisation économique de biens et de services (le marché).Les innovations culturelles radicales en appel d\u2019institutionnalisation auront à tirer des leçons des aspirations et des grandes réalisations des premières sociétés.Reconnaître en elles une certaine sagesse, c\u2019est un premier pas vers l\u2019acceptation que le bien-vivre ensemble n\u2019est plus devant nous, mais derrière, qu\u2019il s\u2019agit de s\u2019arrêter pour bien prendre le pouls de nos avancées, de nos victoires et d\u2019apprendre à vivre simplement à partir de ces acquis.Références Acosta, Alberto (2014).Le Buen Vivir, Ivry sur Seine, Éditions Utopia.Boisvert, Yves (2001).« Quand l\u2019éthique regarde le politique », Politique et Sociétés, vol.20, n° 2-3, 2001, p.181-201.Dardot, Pierre et Christian Laval (2014).Commun.Essais sur la révolution au XXIe siècle.Paris, La Découverte.Darmangeat, Christophe (2013).Conversation sur la naissance des inégalités, Marseille, Agone.Fontan, Jean-Marc (2014).« 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POSSIBLES, AUTOMNE 2015 171 LA SOUFFRANCE EST LÀ POUR ME DIRE QUE JE SUIS TOUJOURS VIVANT Par Éric Roger La poésie ne se fait jamais d\u2019amis pour se distinguer elle préfère faire la morte pour montrer qu\u2019elle est bien vivante tout est poétique même le doberman qui tente de me faire des sourires à la Mike Tyson tout est en lien avec la poésie même le garagiste qui me montre comment me rendre vers le chemin du non-retour j\u2019ai jamais compris l\u2019intérêt que les gens ont vis-à-vis la vie moderne je préfère aller boire ma bière dans un coin perdu et attendre de vomir sur la modernité la plus belle mort est celle de mourir entre tes seins Éric Roger est né à LaSalle en 1969.Il a publié neuf recueils de poésie, dont le plus récent est LE PASSÉ EN COULEURS.Il anime et dirige les soirées Solovox depuis plus de 14 ans; il y fait revivre les poètes québécois et fait découvrir celles et ceux de la relève. 172 SECTION V POÉSIE/CRÉATION À Cancun Par Charles Dionne à Cancun tu rêves encore de balayeuses centrales et d\u2019essence en spécial tu en parles quand tu t\u2019endors saoule comme la chaleur qui reste autour des feux éteints comme la mémoire du métal retentit jusqu\u2019à toi celle du béton s\u2019émiette et t\u2019arrive par les bourrasques qui sentent le sable et le mojito Charles Dionne est un poète montréalais d\u2019aujourd\u2019hui, enseignant du français et assistant de recherche à l\u2019UQÀM.Il est également actif dans le domaine de la scénarisation.Le poème inédit publié ici est extrait du recueil intitulé « Impondérable jouissance ». POSSIBLES, AUTOMNE 2015 173 Énergie sombre Par Mona B.L\u2019expansion se précipite Sur la Terre / proie Propulse L\u2019énergie sombre Ses tentacules Son élixir de mort Poursuit l\u2019œuvre noire Et calcine l\u2019Univers Les forêts sont derricks Silhouettes métalliques Geysers de brut embrasé Poison ?Les champs pétrolifèrent.C\u2019est l\u2019heure de la marée noire De la fonte De la transmutation De l\u2019or devenu noir ?mort lente.Englués, hurlent En silence les cormorans.La panacée devint calamité Mona B.est le pseudonyme de Monique Béziade, une femme dont la poésie distille sa longue expérience de vie, sa passion pour la justice et la liberté, ainsi qu\u2019une quête toujours renouvelée de sagesse agissante. 174 SECTION V POÉSIE/CRÉATION O Oil Sands / Les sables bitumineux La Chorale du Peuple Paroles : Dan Parker Musique: « Ô Canada », de Calixa Lavallée https://choraledupeuple.bandcamp.com/track/o-oil-sands-les-sables- bitumineux-2 O Oil sands, our gold on native land! True patriot love Petroleum commands With fossil fuels We see the rise of our Strong economy From far and wide O Oil Sands We fuel the U.S.A army Harper keep our oil Conservatively cheap O Oil sands We\u2019ll waste our land for thee! O Oil Sands we\u2019ll waste our earth for thee! Les sables bitumineux Trouvés par nos aïeux Vous êtes notre richesse Qui nous rend si heureux Car vous êtes exploités en paix POSSIBLES, AUTOMNE 2015 175 Malgré quelques dégâts Votre histoire est mal racontée Par des écolos-o hors-la-loi Votre valeur Va toujours monter Taisez les é-co-los on en a ras l\u2019bol Les sables bitumineux pour la paix et le pétrole La chorale du peuple (http://choraledupeuple.org/paroles/), formée de citoyen.ne.s engagé.e.s, est née en décembre 2011 à la in de l\u2019occupation de la Place des peuples (square Victoria) à Montréal.Nous reprenons des airs connus dont nous modiions les paroles pour aborder divers sujets tels que le mouvement étudiant contre la hausse des frais de scolarité, la politique néolibérale au Canada et au Québec, ou encore les questions environnementales (gaz de schiste, sables bitumineux, Plan nord). 176 SECTION V POÉSIE/CRÉATION La recette des gaz de schiste La Chorale du Peuple Paroles : Alain Mignault, Myriam V., Clément Courte et Dan Parker Musique: « Le gâteau empoisonné », Gérard Calvi et Pierre Tchernia https://www.youtube.com/watch?v=X1gAAHMgk7s Le prix de l\u2019énergie augmente Puisque c\u2019est comme ça, J\u2019ai une idée.terrible.C\u2019est une bonne idée patron?Ça va gazer! Suis-moi.Nous allons exploiter les énergies sales.Le bon vieux charbon Moui Les plateformes de forage?Pas mal L\u2019énergie nucléaire?Classique Les sables bitumineux?Bof Les gaz de schiste! Ho! Oui! Ha! Ha! POSSIBLES, AUTOMNE 2015 177 Pour faire un paquet de fric Ce moyen est féérique Payez-vous un lobbyiste Pour aller forer dans l\u2019schiste Ho ho, je vais en payer deux ! Remplir d\u2019eau un grand bassin Ajouter du sable in Une touche de persulfate Faites une étude adéquate Noooon! Ah?Bon.Ajoutez-y plusieurs tonnes De chlorure de potassium Un zeste de formaldéhyde Et deux gallons de biocides Ha ha, je vais en mettre trois À l\u2019aide d\u2019un très grand bol Versez-y du méthanol Ajoutez du détergent Qui respecte l\u2019environnement NOOON! Ah?Bon.Mélangez l\u2019acide borique 178 SECTION V POÉSIE/CRÉATION Dans l\u2019anhydride acétique Trois tasses de toluène Et deux litres de xylène Ho ho, je vais en mettre un seul Ajoutez-y deux douzaines De litres de naphtalène Sans oublier l\u2019propylène Et un peu d\u2019éthylbenzène! NOOON .euh! OUIIIIII!!! Aah.Je savais qu\u2019ça serait bien Forez un puits très profond Faites la fracturation : Sous la nappe phréatique Injectez la boue toxique Moi, je veux la facturation La roche brise sous la pression Libérant le gaz si bon Et recueillez le méthane Dans u-ne petit\u2019 cabane Ho ho, à nous le pactole Aaaaahhhhh.La recett\u2019 du gaz de schiste Fait peur aux écologistes Partout sur les continents POSSIBLES, AUTOMNE 2015 179 Y aura des accidents Ho ho, j\u2019étais pas au courant L\u2019eau sera empoisonnée Des radiations libérées Les gaz à effet de serre S\u2019en iront dans l\u2019atmosphère Ho ho, sauvons-nous Quelques petites maisons Près des puits exploseront Faudrait pas être surpris Des tremblements de terre aussi Paradis iscal nous voici Aaaaahhhhh.La recett\u2019 du gaz de schiste Fait peur aux écologistes Partout sur les continents Y aura des accidents La recett\u2019 du gaz de schiste La victoire des lobbyistes Partout sur les continents On exploite sans ménagement POUR L\u2019ARGENT!!! Papedibedadedawow YYYEAAAAHHHH! 180 SECTION V POÉSIE/CRÉATION Medley pour la Terre La Chorale du Peuple Paroles : Myriam V.et Dan Parker Musique: * « Gens du pays », Gilles Vigneault.** « Un musicien parmi tant d\u2019autres », Harmonium.*** Livre de la jungle, « Il en faut peu pour être heureux ».****« On lâche rien », HK & les saltimbanks.https://choraledupeuple.bandcamp.com/track/medley-pour-la-terre 2X* Gens du pays c\u2019est sur votre sol Qu\u2019ils vont répandre du pétrole Gens du pays, c\u2019est à votre tour De protéger votre arrière-cour 2X ** On est une belle gang de mon-de Et on a queq\u2019 chose à dénoncer! (tilididapdapdap) Transporter c\u2019pétrole immonde Il faudrait peut-être y renoncer! (tilididapdapdap) 2X *** Il en faut peu pour être heureux Vraiment très peu pour être heureux Il faut se satisfaire du nécessaire Oublie les sables bitumineux La nature c\u2019est bien plus joyeux POSSIBLES, AUTOMNE 2015 181 Il en faut vraiment peu pour être heureux 2X **** On lâche rien (8x) TransCanada (2x) TransCanada ne passera pas! 2X On lâche rien (8x) Coule pas chez nous (2x) Coule pas chez nous Coule pas nulle part! 2X On lâche rien (8x) Plus de vélos (2x) Plus de vélos et moins d\u2019autos! On lâche rien (8x) 182 SECTION V POÉSIE/CRÉATION Vers la source Par Camille Caron Belzile Vendredi Des crêpes aux pommes.Il a cette idée ixe dans la tête depuis qu\u2019il a ouvert les yeux.Il ouvre le vieux livre de recettes de sa mère.Yann découpe des tranches de pommes, puis les découpe à nouveau en petits cubes.Il combine les ingrédients puis verse une grosse louchée de pâte dans la poêle.Il se laisse porter par l\u2019arôme des pommes qui s\u2019attendrissent, de la pâte à crêpe qui se ige et du beurre qui dore tout.Pendant que ça cuit, il écoute un vinyle de chants de baleine et fait brûler de l\u2019encens.Il s\u2019est créé un véritable cocon.En fait, c\u2019était leur rituel du samedi matin à sa mère et lui.Pendant qu\u2019elle cuisinait, lui il avait les yeux rivés au leuve.C\u2019est à cette époque où il laissait son regard se remplir de la couleur de l\u2019eau et du mouvement des vagues qu\u2019il s\u2019est mis à imaginer l\u2019apparition des monstres marins des histoires de sa mère.Un samedi, il lui avait hurlé que les monstres fonçaient tout droit sur eux, qu\u2019il fallait tout abandonner et s\u2019enfuir car ils allaient tout détruire.Sa mère l\u2019avait rejoint dans une cascade de rires et de couleurs avec des pinceaux en lui proposant de transformer le mur du salon en fresque géante où il pourrait dessiner les monstres qu\u2019il voyait.Il lui avait demandé ce qu\u2019était une fresque.Elle lui avait expliqué que c\u2019était un peu comme un totem, mais en deux dimensions.Yann adorait les totems même s\u2019il ne pouvait plus en voir des vrais depuis qu\u2019ils avaient déménagé de Kanesatake pendant la crise d\u2019Oka.Sa mère avait décidé de suivre la route de Thoreau et d\u2019aller vivre seule dans les bois avec son ils.À force de renoncement et de travail acharné comme serveuse, il lui avait sufi de trois ans pour être mesure de contracter l\u2019emprunt nécessaire à l\u2019achat d\u2019une maison avec vue sur le leuve.Elle l\u2019avait achetée à un client régulier qui lui avait fait un prix d\u2019ami pour lui POSSIBLES, AUTOMNE 2015 183 exprimer sa reconnaissance suite à toutes ces soirées où elle avait eu assez de cœur pour l\u2019écouter exprimer son spleen, lui qui avait pourtant eu tellement plus de chance qu\u2019elle.Ce n\u2019est que bien plus tard, alors que le mur du salon était déjà rempli des monstres imaginaires de son ils, qu\u2019elle lui avait enseigné le secret de ses crêpes aux pommes dont il raffolait tant.Yann pense à elle en regardant les nuances de gris du leuve qu\u2019il a cessé de percevoir comme une frontière depuis qu\u2019il a pris la résolution d\u2019y passer l\u2019été.À cette pensée il s\u2019active à nouveau : il vide le contenu des tiroirs dans des boîtes, empile les livres, les disques, les albums photo en s\u2019y attardant le moins possible, car il connait le piège.Une fois un îlot de boîtes de carton constitué au centre du salon, il s\u2019arrête enin pour réléchir à la prochaine étape.Il remarque que le plus gros des objets de sa mère est en fait accroché sur les murs comme pour ajouter une couche de protection à la maison.Il semble hésiter, comme si le fait d\u2019enlever tout cet arsenal symbolique d\u2019un seul coup allait fragiliser la maison au point de la laisser s\u2019effondrer et glisser dans la mer.Il court chercher son appareil photo et son trépied.Il réalise une photographie panoramique de la pièce principale pour pouvoir ensuite tout remettre en ordre lorsqu\u2019elle reviendra.Arrivé face à la fenêtre qui donne sur le leuve, Yann prend une pause.On dirait même qu\u2019il prend la pause.En fait, il constate que son relet fait écho aux monstres marins qu\u2019il ne dessine plus.Après de longues minutes à regarder le petit écran de son appareil, il se décide inalement à retirer les tissus, les wampums, les masques et même les morceaux d\u2019écorce d\u2019arbre qui recouvrent le mur entourant la large fenêtre.Dès le premier morceau d\u2019écorce arraché, les dégâts laissés par la colle sont considérables et il le remet immédiatement en place.Il constate aux rectangles plus pâles laissés derrière les objets qu\u2019il doit encore mettre une couche de blanc sur les murs jaunis par le temps.Le disque de chants de baleine s\u2019est arrêté.C\u2019est le bon moment pour charger son Volks.Il transporte deux boîtes à la fois jusqu\u2019à son Volks qui à son tour effectuera le déplacement jusqu\u2019au petit phare qui était son château quand il était petit.Dans le phare, il prend soin de tout entreposer comme il se doit.La 184 SECTION V POÉSIE/CRÉATION porte refermée, il regarde à l\u2019intérieur par le petit hublot, c\u2019est pas bien grand mais une personne seule pourrait aisément y vivre.Si sa mère revient, elle pourra s\u2019y installer en attendant le départ des locataires.Le croassement d\u2019un corbeau lui fait détourner le regard et imaginer la vue à vol d\u2019oiseau de tout le tableau : la maison, le Volks, lui et le phare comme une source de vas-et-viens jamais tarie, mais le corbeau fonce vers le bois où Yann perçoit cette fois le bruit des machines.C\u2019est peut- être son imagination qui lui joue des tours, l\u2019obsession ayant remplacé son sens aigu de l\u2019observation.Peut-être qu\u2019ils sont vraiment en train de saccager la forêt en tout temps, même le dimanche, même pendant ce moment cérémonieux de dépossession.Il retourne dans son Volks et il n\u2019y a plus aucun témoin pour voir un homme s\u2019effondrer sur son volant et se laisser traverser par les secousses du temps jusqu\u2019à émettre un léger râle, le seul son qu\u2019il se croit être en mesure de communiquer, jusqu\u2019à ce que son ami Jack débarque pour lui donner le coup de main promis.Yann lui explique entre deux hoquets qu\u2019il est trop tard, que tout est prêt, qu\u2019il a même laissé la clé sous le tapis de l\u2019entrée pour les locataires.- Tu sais quoi Yann, je vais les surveiller de près moi.Ça me prendra au moins tout l\u2019été pour inir les rénovations et je prendrai des pauses pour m\u2019assurer qu\u2019ils respectent les limites qui leurs ont été imposées : ils couperont pas un arbre en trop pour leur cochonnerie de pipeline, ça je peux te le jurer, même si un c\u2019est déjà trop.Ils s\u2019installent sur la grève et s\u2019offrent une petite session de jam pour boucler la boucle.Yann refuse de boire une seule goutte même si son copain a apporté une bonne bouteille pour lui délier la langue et l\u2019âme.Son amie Mariette compte sur lui pour le spectacle du soir et il ne veut laisser aucune place à un faux départ. POSSIBLES, AUTOMNE 2015 185 Jeudi Il décachète une lettre.En retire des feuilles lignées et lit en un soufle l\u2019écriture serrée qui y igure.Il s\u2019attaque immédiatement à une réponse en faisant quelques pauses pour regarder les contours des monstres de son enfance.Chère Mariette, Te souviens-tu de ces soirées où nos phrases s\u2019étiraient, emportées qu\u2019elles étaient dans le grand soufle des saisons?Nos mots se sédimentaient dans l\u2019espace.Nous nous inspirions des contes de ma mère pour les lancer au vent en performant ses histoires.Tu te prépares probablement à entrer en scène et à les enivrer encore.Et dans chaque espace que tu transgresses avec ton corps il y a une afirmation.J\u2019ai détruit les voiles de Sagana au moment où j\u2019en avais le plus besoin.Je t\u2019ai déjà parlé de ces bruits qui m\u2019inquiétaient la nuit dans la forêt.Ils attendent la pénombre pour laisser aller leur machinerie folle.J\u2019en fais des nuits blanches ou des cauchemars.J\u2019ai un rêve récurrent, il y a longtemps d\u2019ailleurs que tu ne m\u2019as pas raconté les tiens.Il consiste en l\u2019apparition d\u2019un homme à l\u2019allure de celui qu\u2019on voit dans « Le cri » d\u2019Edvard Munch, pas très original, mais ce tableau accroché dans la salle de bain a dû marquer mon imaginaire.Dans mon rêve, l\u2019homme craint les animaux sauvages et se réfugie vers un troupeau de mastodontes motorisés qui parcourent une montagne de troncs d\u2019arbre.Là, son visage se décrispe, il peut enin s\u2019asseoir, rassuré et il met le feu à la montagne en faisant de grands signes pour faire décamper les conducteurs.Les chauffeurs de grues suivent ses indications.Des milliers de véhicules sortent alors de la montagne en poussant des cris aigus.Des pattes leur poussent alors qu\u2019ils évacuent en trombe la fourmilière.Bref, tout a commencé avec ces sons étranges venus de la forêt.Un matin, j\u2019ai bien été obligé d\u2019en constater la réalité.Au moment où l\u2019homme du tableau allait allumer le brasier on a cogné à ma porte, m\u2019évitant ainsi la vision d\u2019horreur du carnage de la montagne-fourmilière.Un homme était là, me tendant un bout de papier noirci.Je n\u2019ai pas voulu entrer dans 186 SECTION V POÉSIE/CRÉATION ce dialogue dont je connaissais déjà l\u2019issue.J\u2019ai tiré sur le document qu\u2019il serrait entre ses poings et l\u2019ai observé d\u2019un regard froid; je n\u2019ai pas même voulu entrevoir son humanité au risque de me laisser séduire.C\u2019est ici que je veux faire intervenir ma raison.Tu sais, je ne crois pas que tous les êtres humains méritent mon attention, je sélectionne, comme on le fait face à une bibliothèque\u2026 Mais tu me connais, je n\u2019ai pas tenu la ligne très longtemps et l\u2019air du soir imbibé d\u2019alcool a souflé au large mes inhibitions.Je suis allé me réfugier sur mon bateau avec une bouteille de fort\u2026 Arrivé sur Moby j\u2019ai déployé ses voiles, j\u2019avais besoin d\u2019elles, de les entendre battre au vent pour m\u2019accrocher à quelque chose de tangible.Je me suis débattu toute la nuit mélangeant mes démons et mes inspirations; les hommes sans regard aux histoires des aînés.J\u2019ai parlé à ces visages en m\u2019adressant au large, et puis il m\u2019a semblé qu\u2019ils se joignaient à moi.Mais j\u2019étais réfugié; tu comprends, je n\u2019étais pas prêt! L\u2019aube m\u2019a enveloppée en camoulant mes gestes dans le brouillard.Tout de même, je n\u2019ai pu faire autrement que de constater que mes voiles étaient en lambeau.Il ne me restait qu\u2019une bouteille vide et le pire mal de tête que j\u2019ai eu depuis des lunes! Tout cela pour te dire que je viendrai à Montréal pour m\u2019en procurer de nouvelles.Je tourne la page et j\u2019ai envie d\u2019inscrire ton nom sur la première ligne.Je suis parti si vite\u2026Me pardonnes-tu?M\u2019accueilleras-tu?Yann Mercredi Je n\u2019ai pas dormi encore.Il y a de ces nuits qui passent comme une seule longue heure solitaire.Moi qui ai arrêté de fumer depuis des années, je me suis levé à plusieurs reprises pour me remplir de nicotine.La dernière fois que je suis sorti, j\u2019ai tiré tellement fort sur ma cigarette pour m\u2019en dégoûter et la quitter pour toujours que j\u2019en ai dégueulé.Le vacarme a arrêté avec le lever de soleil.J\u2019allais encore une fois me perdre dans toutes ces teintes roses, orange et bleues, mais quelque chose m\u2019a empêché d\u2019ignorer ce que le silence violé de ma nuit m\u2019a POSSIBLES, AUTOMNE 2015 187 dévoilé avec plus de fatalité que ces saletés d\u2019articles obscurs que je me suis fatigué de lire il y a des mois: ils sont en train de raser la forêt pour faire passer cette saleté de pipeline.Ça me rentre dedans comme si je l\u2019avais jamais su.Comme si on avait pas déjà eu assez d\u2019envahisseurs ici\u2026ça c\u2019est l\u2019Histoire avec une grande hache.Qu\u2019est-ce qu\u2019un gars comme moi peut faire face au poids d\u2019une hache swignée par les bras musclés d\u2019un bûcheron?À part éviter la rencontre, je vois pas trop\u2026Et pourtant c\u2019est vrai qu\u2019il est magniique ce lever de soleil, encore plus tendre que mon premier french kiss à quatorze ans dans le stationnement du bureau de poste\u2026 Je me demande quand même ce qu\u2019elle est devenue Amélie.Une ille géniale, beaucoup trop bien pour moi d\u2019ailleurs\u2026ça doit être pour ça que ça a pas duré.Et là, cette situation non plus ne peut pas durer.J\u2019ai beau avoir lâché prise, je supporte pas d\u2019être le témoin passif de la destruction de ma cour arrière.Un plan B, pense vite à un plan B.Chier des plans B à tout bout de champ pour compenser les contingences de son temps c\u2019est pas donné à tout le monde.Retourner prof d\u2019histoire et éveiller les consciences?Mmm\u2026pas assez eficace à mon goût et de toute façon depuis 2012 je suis pas mal barré des commissions scolaires.Ouin, pas assez réaliste.Y a toujours ben le vieux voilier de ma mère qu\u2019on voulait retaper, en plus elle serait contente que j\u2019aie accompli quelque chose de constructif à son retour.Ça commence à sonner comme un plan B.Mardi Il y a un escalier de pierres qui mène à la grève, puis au leuve.Il est bordé d\u2019églantiers qui s\u2019épanouissent en été en commençant par le temps de la Saint-Jean Baptiste.On peut alors voir des enfants chanter et danser avec des roses accrochées dans les cheveux.La danse de l\u2019innocence toujours répétée des rosiers qui bordent l\u2019escalier de mon enfance. 188 SECTION V POÉSIE/CRÉATION Ce devrait être interdit que je puisse te parler comme ça, sans iltre.Tu es ma mère après tout et je suis supposé te craindre lors de moments comme ceux-là, où je me sens perdu, où je me sens seul, où je ne me sens plus rien qu\u2019un de ces troncs d\u2019arbre qui roule dans le ressac.Plus rien à quoi s\u2019agripper.À la limite de la grève, là où la végétation reprend ses droits, il y a des masses de bois mort bien sec.C\u2019est pas croyable il me semble d\u2019échouer ici à l\u2019aube de la trentaine en sachant encore moins que jamais ce que je veux faire de ma vie.Il me semble avoir évalué tant de possibilités et avoir tant critiqué que maintenant la seule option est trouver une issue.Et bien sûr qu\u2019il y en a toujours, j\u2019ai plus d\u2019un tour dans mon sac pour trouver des issues, je crois qu\u2019il faut surtout être créatif.D\u2019ailleurs j\u2019ai toujours eu le sens de l\u2019image, tu me l\u2019as si bien appris.Les images\u2026ma force, la force de ton ils, ta force.Et la maison maman elle me fait vivre les mêmes émotions qu\u2019avant! C\u2019est vrai que tout apparaît plus petit, mais je me revois courir sur les rochers, le regard vers le phare, tomber si fort sur les genoux que je le sentais jusque dans les dents, mais continuer à courir pour faire comme le vent, pour m\u2019envoler enin quelques secondes, comme toi dans les champs, portée par tes longues jambes de gazelle.C\u2019est juste que tout est plus petit et un peu moins impressionnant.J\u2019ai l\u2019impression d\u2019être dans une maquette en miniature de paysages que j\u2019ai fouillés de fond en comble.Apparemment ils veulent y voir de plus près et creuser plus creux.C\u2019est pour ça que tu es partie m\u2019as-tu écrit.Tu te souviens les traces de dinosaures, le sentier des lutins, nos cavernes d\u2019Ali Baba, les cheveux de sirènes, les bateaux fantômes et ces milliers de trésors que nous dépoussiérions tous les jours en parcourant la côte du leuve?Combien de lunes depuis que tu es partie marcher?Mais je n\u2019ai aucun moyen pour te parler.Tu me disais ièrement que je n\u2019avais qu\u2019à m\u2019adresser à toi par la pensée, que ça ferait pareil et que c\u2019était intemporel.Je ne veux pas laisser de trace.Il fait entre trois et cinq pas avant de se pencher à nouveau pour cueillir le bois mort qui décore la grève.Une fois les bras chargés à bloc, il amène le fagot jusqu\u2019à l\u2019amoncellement déjà entamé depuis la veille. POSSIBLES, AUTOMNE 2015 189 Il devra faire brûler le bois aujourd\u2019hui même pour éviter qu\u2019il ne soit trempé par la pluie.Les rafales de vent créent des moutons gris sur le leuve et il a bien l\u2019intention de les compter pour occuper les heures du jour.Préparer un feu comme on se fait couler un bain chaud, se dit-il.Et comme il s\u2019évertue à embraser sa petite montagne grise, il se retourne vers le grondement sourd dont la source est camoulée par la lisière du bois.Il se cache derrière la boucane, mais ce n\u2019est qu\u2019un feu de bois mort qui ne durera pas.Un locon de cendre vient se poser sur sa joue rendue humide, il a les yeux fermés.Les larmes et la cendre lui dessinent un nouveau visage et il tourne le regard vers le leuve, non mécontent d\u2019avoir déniché une nouvelle trajectoire, un autre possible.Et c\u2019est la grève qui t\u2019avait offert une réponse.C\u2019est cette pierre sur laquelle tu t\u2019étais penchée à ce moment précis qui t\u2019avait poussée à me garder, c\u2019est ce que tu m\u2019as raconté.Lundi Un homme conduit un vieux Volks à toute allure sur la vingt.Il creuse sa route vers on ne sait où, les phares des autres comme seul obstacle à dépasser.Après son passage on sacre, on gesticule : « Où c\u2019est qui va le p\u2019tit criss coudonc!?».Ses essuie-glaces non plus ne sont pas assez performants, lui c\u2019est après eux qu\u2019il sacre.Depuis l\u2019intérieur du véhicule, la colonne d\u2019arbres qui creuse son tunnel semble le poursuivre, le sommer de ralentir.Lui il ne les voit pas.Il a le regard ixé sur un point devant, une zone inconnue et pourtant précise, un regard d\u2019explorateur.Assurément, c\u2019est pas avec une telle attitude qu\u2019il découvrira quoi que ce soit de neuf, alors on se doute qu\u2019il roule vers son passé\u2026ou vers la mort à une vitesse pareille.Mais il est trop concentré pour faire un accident de voiture: première cause de mortalité.À ce point-ci de son histoire, ce ne serait pas possible, incohérent.Son attention est toute dirigée vers son objectif.Il effectue une courte pause pour mettre de l\u2019essence en soupirant. 190 SECTION V POÉSIE/CRÉATION Il n\u2019a pas l\u2019air heureux de dépendre de ce tuyau dégoulinant, mais il respire quand même plus fort parce qu\u2019il en adore l\u2019odeur malgré lui.Il reprend la route de plus belle, comme un joueur de hockey à qui le coach permettrait de retourner sur la glace après une trop longue pause, une pause qui aurait tout voulut dire s\u2019il ne donnait pas à ce moment précis le maximum de lui-même.Ellipse de quelques heures qu\u2019il ne compte pas de toute façon.Il tourne à bâbord dans une entrée.La pluie ne lui a pas donné de répit.Son rythme est devenu lent.Son regard s\u2019est comme débloqué, il se pose maintenant sur chaque détail de l\u2019allée.Les arbres fruitiers qu\u2019il aperçoit à peine et dont les baies vermeilles ont déjà été saccagées par le torrent vertical qui l\u2019accueille.Il apparaît à ce moment hors de tout doute qu\u2019il est en train de revenir chez lui après une longue absence.Il plisse les yeux pour faire le focus sur une maison rendue invisible par la pluie.Il ouvre la portière et la cacophonie aquatique produit comme un déclic en lui.Il reprend le rythme.Monte les escaliers quatre à quatre et cogne à la porte même s\u2019il voit bien qu\u2019un mot y est accroché : Yann, Je suis partie pour notre onkwehonwe.Tu te souviens ce que grand- maman disait?Et son arrière-grand-mère avant elle?Je te l\u2019ai mille fois raconté\u2026 Elles ne m\u2019ont pas laissée attendre.Maintenant je sais que tout est possible.Je suis partie de mon plein gré, fait ce que tu veux de la maison, elle est à toi.Ne m\u2019écris pas.Je ne serai pas seule, je pars avec mes sœurs.Je t\u2019aime Maman À ce moment, il n\u2019est pas certain qu\u2019il lise avec une minutie particulière chaque mot écrit par la main de sa mère, car il est possible qu\u2019il lise et relise la courte note d\u2019adieu.Tout comme il n\u2019est pas évident de savoir si ce sont des larmes qui coulent sur ses joues ou des gouttes de pluie POSSIBLES, AUTOMNE 2015 191 qui peinent encore à s\u2019évaporer\u2026probablement un peu des deux.On ne le saura pas car il est déjà sous la pluie à essayer d\u2019encaisser le choc.Qui est bien moins pire, relativise-t-il le nez au large, que celui d\u2019un véhicule qui percute un arbre à 160 km/h\u2026ou d\u2019un navire chargé de colons qui se heurte à une terra incognita, mais ça c\u2019est une autre histoire.L\u2019écrivaine Camille Caron Belzile est une auteure de la relève engagée dans la création artistique et son épanouissement au cœur la cité.En 2011, tout en faisant sa maîtrise en littérature à l\u2019UQÀM, Camille C.a cofondé le Café l\u2019Artère, un collectif montréalais autogéré qui se transforme le soir en salle de spectacle d\u2019une grande importance pour la relève artistique d\u2019ici.Ève Marie Langevin et Anatoly Orlovsky, les co-responsables de cette section poésie/création, y ont lancé en 2014 leur disque de poésie et clavecin, « Soleils, éclater dans le ciel ». 192 SECTION V POÉSIE/CRÉATION "]
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