Relations, 1 juin 2021, Été 2021, No 813
[" NUMÉRO 813 ÉTÉ 2021 P P C O N V E N T I O N ?: 4 0 0 1 2 1 6 9 AUX CHAMPS, CITOYENS ! AGROÉCOLOGIE ET TRANSITION JUSTE AU QUÉBEC DÉBAT : LA LIBERTÉ UNIVERSITAIRE EST-ELLE MENACÉE ?ARTISTE INVITÉE : CAROLINE HAYEUR TUNISIE : QUELLE JUSTICE 10 ANS APRÈS LA RÉVOLUTION ?9,95 ?$ DIRECTION Élisabeth Garant ÉQUIPE ÉDITORIALE Emiliano Arpin-Simonetti Catherine Caron Michaël Séguin MAQUETTE GRAPHIQUE Mathilde Hébert RÉALISATION GRAPHIQUE tatou.ca ILLUSTRATIONS Jacques Goldstyn Geneviève Grenier RÉVISION/CORRECTION Éric Massé COMITÉ DE RÉDACTION Marie-Célie Agnant, Frédéric Barriault, Dominique Bernier, Gilles Bibeau, Mélanie Chabot, Eve-Lyne Couturier, Claire Doran, Céline Dubé, Lorraine Guay, Mireille D\u2018Astous, Mouloud Idir, Robert Mager, Julie Perreault, Rolande Pinard, Louis Rousseau COLLABORATEURS Gregory Baum ?, André Beauchamp, Jean-Marc Biron, Dominique Boisvert ?,Yara El-Ghadban, Marie-Élaine Guay, Maya Ombasic, Jean-Claude Ravet.IMPRESSION HLN sur du papier recyclé contenant 100 % de fibres post-consommation.DISTRIBUTION Disticor Magazine Distribution Services ENVOI POSTAL Citéposte CFG Relations est membre de la SODEP et de l\u2019AMéCO.Ses articles sont réper toriés dans Érudit, Repère, EBSCO et dans l\u2019Index de pério di ques canadiens.SERVICE D\u2019ABONNEMENT SODEP (Revue Relations) 460, rue Sainte-Catherine Ouest, bureau 716, Montréal (Québec) H3B 1A7 514-397-8670 abonnement@sodep.qc.ca ABONNEMENT EN LIGNE www.revuerelations.qc.ca TPS : R119003952 TVQ : 1006003784 Dépôt légal Bibliothèque et Archives nationales du Québec : ISSN 0034-3781 ISSN (version numérique) : 1929-3097 ISBN (version imprimée) : 978-2-924346-68-6 ISBN (VERSION PDF) : 978-2-924346-69-3 BUREAUX 25, rue Jarry Ouest Montréal (Québec) H2P 1S6 tél.: 514-387-2541, poste 234 relations@cjf.qc.ca www.revuerelations.qc.ca NUMÉRO 813 ÉTÉ 2021 27 Fondée en 1941 La revue Relations est publiée par le Centre justice et foi, un centre d\u2019analyse sociale progressiste fondé et soutenu par les Jésuites.Depuis 80 ans, Relations œuvre à la promotion d\u2019une société juste et solidaire en pre nant parti pour les personnes exclues et appauvries.Libre et indépendante, elle pose un regard critique sur les enjeux sociaux, écono miques, politiques, environnementaux et religieux de notre époque.5 ÉDITORIAL PLUS JAMAIS ÇA ?Catherine Caron ACTUALITÉS 6 VACCINS : RECHERCHE PUBLIQUE, PROFITS PRIVÉS Marc-André Gagnon 8 REBÂTIR LA CONFIANCE UNE VICTIME À LA FOIS Julie Perreault 9 CABALE CONSERVATRICE DANS L\u2019ÉGLISE CANADIENNE Élisabeth Garant 10 VICTOIRE DE LA GAUCHE SOUVERAINISTE AU KOSOVO Arber Fetiu 12 DÉBAT LA LIBERTÉ UNIVERSITAIRE EST-ELLE VRAIMENT MENACÉE ?Rachad Antonius et Dalie Giroux 33 AILLEURS DÉRIVE AUTORITAIRE ET LUTTES POUR LA TERRE AUX PHILIPPINES Cédric Leterme REGARD 35 QUELLE JUSTICE 10 ANS APRÈS LA RÉVOLUTION TUNISIENNE ?Entrevue avec Sihem Bensedrine réalisée par Mouloud Idir 39 FRATELLI TUTTI : LE RETOUR À L\u2019UTOPIE Jean-Claude Ravet 42 CHRONIQUE LITTÉRAIRE de Marie-Élaine Guay MOINDRE FINALE 44 SUR LES PAS D\u2019IGNACE LA TERRE NOUS L\u2019AVAIT DIT Greg Kennedy 45 QUESTIONS DE SENS par Maya Ombasic SILENCE, LE PREMIER BRUIT DE L\u2019UNIVERS RECENSIONS 46 LIVRES 49 DOCUMENTAIRE 50 LE CARNET de Yara El-Ghadban MADAME X 2 RELATIONS 813 ÉTÉ 2021 ARTISTE INVITÉE Résolument optimiste, marquée par une expérience de terrain depuis le début des années 1990, la photographe Caroline Hayeur explore les questions du corps social : convivialité, partage et différences.Sa démarche est liée aux lieux et aux formes de socialisation \u2013 amicale, ?liale, communautés plurielles \u2013 dans la lignée du documentaire et du portrait humaniste.Elle soude certaines relations en provoquant ou en mettant en relief des situations de proximité.Ses mises en espace et ses installations, généralement à grand déploiement, s\u2019inscrivent dans le champ de la photographie plasticienne.Depuis 2003, elle orchestre des projets d\u2019échanges et de formation avec des jeunes, des retraités, des nouveaux arrivants, etc.Sous forme de mission photographique ou d\u2019atelier, elle travaille sur la créativité, l\u2019identité, l\u2019expression et l\u2019estime de soi.Caroline Hayeur est membre du Collectif Stock Photo (Montréal) qui regroupe des photojournalistes indépendants depuis 1994.Elle enseigne également le photojournalisme à l\u2019École des médias de l\u2019UQAM.Elle présente tout l\u2019été en extérieur le projet visuel Radioscopie du dormeur dans le cadre de la 10e Rencontre photographique du Kamouraska. DOSSIER 14 AUX CHAMPS, CITOYENS ! AGROÉCOLOGIE ET TRANSITION JUSTE AU QUÉBEC Michaël Séguin 17 UN MODÈLE AGRICOLE À RÉINVENTER Patrick Mundler 20 NOTRE AGRICULTURE CULTIVE-T-ELLE L\u2019EXPLOITATION ?Yanick Noiseux et Laurence Hamel-Roy 22 PESTICIDES : DES MESURES INCOHÉRENTES ET DÉPOURVUES D\u2019AMBITION Laure Mabileau et Thibault Rehn 23 PROTÉGER LA SOUVERAINETÉ ET LA DIVERSITÉ AGRICOLES ET ALIMENTAIRES Dominique Bernier 25 LA TRANSITION ÉCOLOGIQUE, UNE ÉRABLIÈRE À LA FOIS François L\u2019Italien 27 VERS UNE AGROÉCOLOGIE DÉCOLONIALE Entrevue avec Maude Prud\u2019homme réalisée par Catherine Caron 30 AIMER À EN PERDRE PEUR Jean Bédard 23 Photo : Stéphane Langlois RELATIONS 813 ÉTÉ 2021 3 PROMO CHIC ! PLUSIEURS NOUVEAUTÉS À L'HORIZON : \u2022 une revue entièrement renouvelée avec plus de pages et plus de rubriques \u2022 un nouveau site Web avec des contenus exclusifs \u2022 une toute nouvelle série de balados UNE OCCASION À SAISIR ! Notre fréquence de parution passera de 6 à 4 numéros par an, mais abonnez-vous en ligne avant le 24 juin 2021 et vous continuerez de recevoir 6 numéros la première année ! RELATIONS FÊTE SON 80e ANNIVERSAIRE CETTE ANNÉE ! POUR S\u2019ABONNER : REVUERELATIONS.QC.CA CODE PROMO : 80ANS ÉDITORIAL RELATIONS 813 ÉTÉ 2021 5 PLUS JAMAIS ÇA ?P lusieurs d\u2019entre vous l\u2019aurez remarqué, un vent festif souf?e déjà sur nos médias sociaux à l\u2019occasion du 80e anniversaire de Relations, que nous célébrons cette année.Plusieurs nouveautés, incluant la refonte complète de la revue, attendent notre lectorat cet automne.Ce dernier est sans doute l\u2019un des plus diversi?és en âges parmi les revues québécoises, Relations comptant des lecteurs et lectrices de 18 à 98 ans ! Ainsi, dans le contexte pandémique actuel, nous nous inquiétons depuis des mois pour nos lecteurs et lectrices plus âgés, pour certains collègues aussi avec qui nous travaillons au sein d\u2019une équipe intergénérationnelle.Nous partageons l\u2019indignation de nombreuses personnes face au triste sort réservé à trop de personnes aînées au Québec.« Le virus a frappé très fort, surtout nos aînés qui ont bâti le Québec d\u2019aujourd\u2019hui », af?rmait François Legault lors de la commémoration nationale du 11 mars dernier en hommage aux 10 500 victimes québécoises de la COVID-19, dont près de la moitié étaient des personnes âgées vivant dans des résidences pour aînés, comme on le sait.On serait tenté de répliquer : « Le virus du néolibéralisme a frappé très fort avant lui, surtout les cerveaux de nos élites qui ont détruit la qualité des services publics auxquels les Québécoises et les Québécois devraient avoir droit aujourd\u2019hui.» Car la fatalité a eu des complices.Libéraux, péquistes et caquistes ont tous soutenu les politiques qui ont conduit aux situations intolérables qu\u2019on observe en matière d\u2019hébergement et de soins de longue durée au Québec.Or, ce sont là « des services essentiels, et rien ne justi?e qu\u2019ils soient exclus de la couverture publique des services de santé et services sociaux.Plutôt que d\u2019être assumés directement par les individus selon le principe de l\u2019utilisateur-payeur (avec toutes les iniquités que cela implique), ces frais doivent être assumés collectivement et ?nancés par le biais d\u2019un impôt progressif », dit à raison l\u2019Institut de recherche et d\u2019informations socioéconomiques (IRIS)1, comme le font nombre d\u2019intervenants depuis des années, dont l\u2019ancien ministre de la Santé, le Dr Réjean Hébert.Nul besoin d\u2019attendre les rapports du coroner, de la commissaire à la santé ou de la protectrice du citoyen, tous au chevet de CHSLD traumatisés et malades, pour faire de cette idée un projet prioritaire sans lequel nous ne pourrons pas af?rmer collectivement « Plus jamais ça ! ».Pour améliorer la vie des personnes aînées, il faut sortir des logiques de marchandisation du privé (en matière de soins comme d\u2019hébergement), de la préséance du pro?t sur l\u2019intérêt public, et de l\u2019exploitation des clientèles et des personnels soignants précarisés et mis en concurrence.Il faut valoriser le secteur public et les modèles communautaires sans but lucratif.Or, que fait le gouvernement caquiste ?Il laisse traîner les négociations des conventions collectives depuis des mois, y compris dans le domaine de la santé, sans proposer les conditions salariales et de travail nécessaires à la résolution de nombreux problèmes dont la pénurie de personnel qu\u2019on a grandement fabriquée2.Au moment d\u2019écrire ces lignes, les travailleurs et travailleuses du secteur public allaient ainsi chercher des mandats de grève, épuisés par la crise sanitaire, excédés et laissés sans convention collective depuis mars 2020.Alors qu\u2019à peine 8,6 % des personnes de 65 ans et plus en perte d\u2019autonomie béné?cient de soins à domicile \u2013 une anomalie parmi les pays occidentaux \u2013 et que les services publics couvrent à peine 5 % des besoins, le gouvernement alloue un maigre 750 millions de dollars sur cinq ans pour ces soins dans son dernier budget.On est loin des 2,9 milliards que la Fédération interprofessionnelle de la santé du Québec juge nécessaires.Le gouvernement caquiste préfère consacrer 2,36 milliards de dollars aux maisons des aînés (plus du double que prévu pour seulement 2600 places).Un mauvais choix et une goutte d\u2019eau dans l\u2019océan des besoins d\u2019une société vieillissante\u2026 Continuer de naviguer à vue sur cet océan comme le fait le gouvernement actuel, malgré certains efforts à souligner, est plus que jamais inacceptable.Accorder des aides publiques et des subventions déguisées aux résidences privées pour aînés sans exiger davantage de transparence ni imposer de limites à leur soif de pro?ts, l\u2019est aussi.À ce chapitre, l\u2019idée de les nationaliser et d\u2019en démocratiser l\u2019accès et la gestion, comme le proposent l\u2019IRIS et Québec solidaire, doit être prise au sérieux.Tant en matière de soins à domicile qu\u2019en matière d\u2019hébergement, l\u2019amélioration de la qualité de vie des personnes aînées passe par un plan global cohérent et par un investissement public massif sans lesquels il ne sera pas possible de mettre ?n aux logiques de pro?t et de concurrence délétères qui dégradent et déshumanisent les services.C\u2019est réalisable pour qui a le courage de faire la guerre non seulement au coronavirus, mais aussi au virus particulièrement ravageur du néolibéralisme.Catherine Caron 1.Lire Anne Plourde et Arnaud Theurillat-Cloutier, « Il est temps de nationaliser les résidences pour personnes âgées », IRIS, 16 avril 2020 [en ligne].2.Lire Rolande Pinard, « La pénurie de main-d\u2019œuvre, réalité ou prétexte ?», Relations, no 804, septembre-octobre 2019.Photo : © Caroline Hayeur 6 RELATIONS 813 ÉTÉ 2021 VACCINS?: RECHERCHE PUBLIQUE, PROFITS PRIVÉS Le monopole du secteur privé sur les vaccins contre la COVID-19 est un scandale auquel le Canada participe activement.Marc-André Gagnon L\u2019auteur est professeur de politique publique à l\u2019Université Carleton, à Ottawa A u début de la pandémie de COVID-19, les chercheurs à l\u2019échelle internationale ont collaboré entre eux sur la base des principes de la science ouverte.Ils ont partagé systématiquement leurs données en temps réel, que ce soit pour séquencer le génome du virus, suivre son évolution et ses variations, ou produire du matériel de protection ou de détection.Les résultats furent très encourageants et certains ont même cru que la recherche pour des traitements ou des vaccins allait poursuivre sur cette lancée.En mai 2020, l\u2019Organisation mondiale de la santé (OMS) mettait sur pied le Covid-19 Technology Access Pool (C-TAP), fondé sur les mêmes principes, pour favoriser l\u2019échange de l\u2019expertise et des savoirs liés aux technologies permettant de combattre la COVID-19.Le Medicines Patent Pool (MPP), ?nancé par UNITAID, a aussi étendu son mandat pour permettre le partage des brevets liés à la COVID-19.L\u2019idée était alors de maximiser la collaboration et le partage des savoirs, mais aussi de faire en sorte que tous les pays ayant des capacités de production disponibles, dont le Canada, l\u2019Inde et l\u2019Afrique du Sud, puissent participer au maximum à l\u2019effort de guerre contre la COVID-19.Malheureusement, les vieux instincts mercantiles qui s\u2019incarnent dans la science propriétaire, les brevets et les monopoles technologiques ont vite repris le dessus.Aucune ?rme n\u2019a accepté de partager ses technologies avec le C-TAP ou le MPP.Chacune travaille plutôt en silo pour garder le contrôle sur son savoir-faire technologique dans le but de maximiser ses revenus futurs.Ainsi, même si les gouvernements ont investi plus de 14 milliards de dollars dans l\u2019élaboration des vaccins, on continue de trouver normal que ces derniers restent entièrement monopolisés par le secteur privé.Le vaccin de la ?rme Moderna a été subventionné à 100 % par des investissements publics, mais le brevet lui appartient.Moderna impose aussi la marge de pro?t la plus élevée sur son vaccin, ce qui lui a valu le prix-citron Shkreli, décerné annuellement par un comité d\u2019experts américains aux plus grands pro?teurs dans le domaine de la santé.Chaque pays se trouve ainsi à jouer du coude devant les portes des ?rmes privées a?n qu\u2019elles acceptent de lui vendre des doses et de les livrer le plus rapidement possible.Peu importe les priorités de la santé publique à l\u2019échelle mondiale, c\u2019est le chacun pour soi du nationalisme vaccinal.Le fait que le Canada tire bien son épingle de ce jeu et soit le pays ayant réservé le plus de doses \u2013 soit l\u2019équivalent de 500 % de ses besoins \u2013 ne doit RELATIONS 813 ÉTÉ 2021 7 Traité sur l\u2019interdiction des armes nucléaires Adopté à l\u2019ONU en juillet 2017, ce n\u2019est que le 22 janvier dernier que le Traité sur l\u2019interdiction des armes nucléaires (TIAN) entrait en?n en vigueur.Le Vatican fut le premier État à le rati?er en septembre 2017.Il a fallu attendre trois ans avant d\u2019atteindre les 50 rati?cations requises pour qu\u2019il devienne e?ectif.Le 24 octobre 2020, c\u2019était chose faite avec la rati?cation par le Honduras.Cependant, les puissances nucléaires et leurs alliés (dont le Canada) refusent toujours de le signer et de le rati?er.Conscients des e?ets catastrophiques des armes nucléaires, les adhérents au TIAN s\u2019engagent notamment à ne pas développer, mettre à l\u2019essai, produire, entreposer, transférer, employer ou menacer d\u2019employer de telles armes.Devant l\u2019inaction du gouvernement canadien, une coalition citoyenne pancanadienne exige la tenue d\u2019audiences publiques sur le sujet.Source : .Exposition virtuelle sur l\u2019esclavage au Québec Ceux et celles qui s\u2019intéressent à la présence de personnes d\u2019ascendance africaine au Québec et à leur résistance à l\u2019esclavage ont un nouvel outil interactif pour explorer cette réalité trop souvent occultée de notre histoire qu\u2019est la traite transatlantique des esclaves noirs.La plateforme Fugitifs !, créée par le rappeur bien connu Aly Ndiaye, alias Webster, en collaboration avec la Commission des droits de la personne et des droits de la jeunesse, redonne vie à dix anciens esclaves, hommes et femmes, en fuite dans le Québec du XVIIIe siècle.Construite de manière très pédagogique, avec des illustrations, des capsules audio et des balados à l\u2019appui, elle permet, selon Webster, de mettre « un visage humain sur des personnes qui étaient perçues comme des biens meubles ».Pour visiter l\u2019exposition virtuelle : .Non à la dé?nition de l\u2019antisémitisme de l\u2019IHRA Le Centre justice et foi, qui publie Relations, joint sa voix à un nombre grandissant d\u2019organisations de la société civile québécoise pour s\u2019opposer à la dé?nition opérationnelle de l\u2019antisémitisme mise de l\u2019avant par l\u2019Alliance internationale pour la mémoire de l\u2019Holocauste (IHRA).Cette dé?nition, neutre au premier abord, vise en réalité à museler toute forme de critique à l\u2019égard de l\u2019État d\u2019Israël en l\u2019assimilant à une forme de discours haineux.Poussée par des groupes pro-israéliens, cette même dé?nition a été adoptée l\u2019an dernier tant par le gouvernement canadien, qui l\u2019a inscrite dans sa Stratégie de lutte contre le racisme, que par l\u2019Assemblée législative de l\u2019Ontario.Avant qu\u2019elle ne gagne plus de terrain au Québec, une coalition montréalaise de citoyens et d\u2019organisations a fait parvenir une lettre à la Ville de Montréal, le 9 mars dernier, a?n d\u2019enjoindre à la mairesse Valérie Plante de défendre la liberté d\u2019expression de toutes et tous.Source : < ijvcanada.org>.pas en occulter la nature extrêmement problématique.Les retards de production chez P?zer/BioNTech, Mo- derna ou AstraZeneca ont créé d\u2019importantes tensions internationales.Plutôt que d\u2019assister à un effort collectif pour produire le maximum de vaccins, on voit les uns se dresser contre les autres dans une distribution organisée selon les priorités de ces multinationales.Ainsi, si certains pays riches auront vacciné l\u2019ensemble de leur population dès cet été, on estime que les pays moins nantis devront attendre 2023 ou 2024 pour arriver au même résultat.Plusieurs pays, avec en tête l\u2019Inde et l\u2019Afrique du Sud, ainsi que des mouvements sociaux ont demandé à l\u2019Organisation mondiale du commerce (OMC) de suspendre les Accords sur les aspects des droits de propriété intellectuelle qui touchent au commerce (ADPIC) pour les technologies liées à la COVID-19.Cette revendication est très importante pour faciliter l\u2019échange technologique et permettre un accroissement de la production vaccinale d\u2019ici la ?n de la pandémie.Mais rien n\u2019y fait.Les États-Unis, l\u2019Europe, le Royaume-Uni et la Suisse s\u2019y opposent de manière catégorique, tout comme le Canada qui semble avoir choisi de faire partie du problème, plutôt que de la solution.En décembre 2020, le Canada a même prétendu à l\u2019OMC qu\u2019une telle suspension n\u2019était pas nécessaire puisqu\u2019il met à la disposition des pays à faible revenu son « Régime canadien d\u2019accès aux médicaments » (RCAM).Ce dernier leur permet d\u2019obtenir les traitements nécessaires grâce à des licences prévues pour les pays ne disposant pas de capacité manufacturière locale.Le RCAM est en fait une atrocité bureaucratique inef?cace.Seul le Rwanda y a eu recours une fois en 2007 pour obtenir des traitements contre le SIDA, avant de dénoncer l\u2019ineptie d\u2019un système qui vise plutôt à compliquer l\u2019accès aux médicaments en périodes d\u2019urgence sanitaire.Malgré tout, au sein de l\u2019OMC, le Canada a même défendu sans rire l\u2019argument que si personne ne recourait au RCAM, c\u2019était la preuve que les ADPIC n\u2019avaient pas besoin d\u2019être suspendus ! Le 26 janvier dernier, Pascal Loriot, PDG d\u2019AstraZeneca, cité dans une entrevue accordée au quotidien italien La Repubblica, af?rmait : « Nous devons vacciner le plus de gens possible à travers le monde, parce que si le virus continue de se multiplier dans diverses régions du monde, il peut muter au sein de ces populations [et les vaccins deviennent alors moins ef?caces].» Toutefois, lorsqu\u2019on a demandé à AstraZeneca d\u2019ouvrir sa licence exclusive pour augmenter la capacité de production manufacturière vaccinale mondiale, comme l\u2019avait promis l\u2019Université d\u2019Oxford qui a conçu le vaccin, la réponse a été « Non ».Il est grand temps que les pays qui ?nancent publiquement la majorité de la recherche nécessaire au développement des vaccins contre la COVID-19 disent non à la rapacité des ?rmes privées. nouslesprofs.quebec 8 RELATIONS 813 ÉTÉ 2021 REBÂTIR LA CONFIANCE UNE VICTIME À LA FOIS Le rapport du Comité d\u2019experts sur l\u2019accompagnement des victimes d\u2019agressions sexuelles et de violence conjugale trace la voie à suivre en la matière au Québec.Julie Perreault L\u2019auteure, candidate au doctorat en droit à l\u2019Université d\u2019Ottawa (sur le traitement judiciaire de l\u2019agression sexuelle), est chargée de cours à l\u2019Institut Simone-de Beauvoir de l\u2019Université Concordia, à Montréal E n mars 2019, le Comité d\u2019experts sur l\u2019accompagnement des victimes d\u2019agressions sexuelles et de violence conjugale se voyait con?er le double mandat d\u2019évaluer les mesures actuelles de soutien à ces victimes dans le système judiciaire québécois et de ré- ?échir aux pratiques à développer pour augmenter la con?ance de celles-ci à son endroit.Il remettait son rapport, intitulé Rebâtir la con?ance, le 15 décembre dernier1, le jour même où tombait le jugement de la Cour du Québec dans l\u2019affaire Rozon, lequel innocentait le magnat de l\u2019humour québécois des accusations de viol et d\u2019attentat à la pudeur portées contre lui plus d\u2019un an auparavant.Espoir de changement d\u2019un côté, douche froide pour les victimes de violences à caractère sexuel de l\u2019autre, montrant que le dé?cit de con?ance et les aléas de l\u2019accès à la justice constituent des dé?s de taille.Dans son pragmatisme, le rapport du comité a le mérite de mettre en lumière les enjeux névralgiques d\u2019un système beaucoup plus large \u2013 le rapport ne se limitant pas à la seule question des tribunaux \u2013, et de le faire sans oublier la voix des principales intéressées.Précisons que le mandat du Comité ne l\u2019engageait pas à s\u2019attaquer aux dif?cultés de nature strictement juridique comme celles en cause dans l\u2019affaire Rozon (droit de la preuve, présomption d\u2019innocence, etc.).L\u2019intérêt du rapport réside en ce sens dans le regard qu\u2019il pose sur les processus et les procédures entourant les procès plutôt que sur les règles de droit qui les régissent.Cette approche est pertinente, car les recherches récentes en la matière montrent que le problème du traitement judiciaire des violences conjugales et à caractère sexuel est moins (ou du moins pas complètement) une question de droit au sens strict qu\u2019un enjeu de culture institutionnelle.Le rapport fait donc œuvre utile en proposant des mesures concrètes visant à instaurer un changement de culture rapide au sein des organes judiciaires et parajudiciaires concernés, comme la police, les services sociaux et les services médicaux de première ligne.L\u2019accent mis sur l\u2019accompagnement psychosocial et judiciaire à toutes les étapes du processus, du dévoilement jusqu\u2019à l\u2019exécution de la peine, en passant par le tribunal et ses différents acteurs (avocats et procureurs de la couronne en premier lieu), est important.Cet accompagnement présuppose de sensibiliser et de former les divers intervenants à la complexité des problématiques en jeu et de développer des mesures de soutien adaptées aux besoins spéci?ques et aux pro?ls sociaux des victimes.Le rapport insiste par ailleurs sur la nécessité de la prise en charge de la personne plaignante dès le début du processus judiciaire, avant même la déposition à la police, a?n d\u2019en bien comprendre la nature.Manifestation à Montréal contre les agressions sexuelles, 19 juillet 2020.Photo : André Querry RELATIONS 813 ÉTÉ 2021 9 Cette personne devrait aussi être informée des développements tout au long des procédures si elle choisit la voie de la judiciarisation.Sur le plan structurel, le comité préconise une approche intégrée des services, visant tant l\u2019arrimage des ressources que la prise en compte des divers domaines du droit (autres que criminel) touchés par la réalité de la violence conjugale et des agressions sexuelles (droits de la famille, du travail, de la protection de la jeunesse, du logement, de l\u2019immigration, notamment).Fort bienvenue, cette orientation répond à un important besoin de sécurisation psychosociale des personnes victimes (et de leurs enfants) mis de l\u2019avant par les acteurs communautaires.En?n, le rapport innove en suggérant la création de plusieurs institutions, en particulier d\u2019un « tribunal spécialisé » ayant pour mandat de favoriser la mise en œuvre intégrée des diverses recommandations relevant du processus judiciaire et la mise sur pied, par le gouvernement, d\u2019un Secrétariat à la coordination et à l\u2019intégration des actions en matière de violences sexuelles et conjugales.Mentionnons également les différents projets pilotes proposés par le Comité d\u2019experts, dont la création d\u2019un Centre de services intégrés pour les victimes d\u2019agressions sexuelles et de violence conjugale et de Centres intégrés de services holistiques des Premières Nations et Inuits, sans oublier l\u2019initiative « une famille, un juge » pour traiter des dossiers relevant du droit criminel et du droit de la jeunesse, et la mise en place de postes de « coordonnateurs judiciaires » au sein des tribunaux.Ces mesures sont essentielles à l\u2019atteinte des cibles proposées dans les 190 recommandations que contient le rapport.Le fait que ce document s\u2019adresse à un public suf?samment spécialisé, mais néanmoins plus large que les seuls juristes, aidera les organismes de défense des droits aussi bien que les décideurs, qu\u2019il vise au premier chef, à s\u2019en saisir.1.Le rapport et sa synthèse sont disponibles sur le site Web du gouvernement du Québec.CABALE CONSERVATRICE DANS L\u2019ÉGLISE CANADIENNE L\u2019in?uence d\u2019une minorité ultraconservatrice sur la Conférence des évêques catholiques du Canada et Développement et Paix continue ses ravages.Élisabeth Garant L\u2019auteure est directrice du Centre justice et foi et de la revue Relations L a récente et fort inspirante encyclique Fratelli tutti du pape François consacre un chapitre à la parabole du bon Samaritain (Luc 10, 25-37).Elle « nous rappelle que nous ne pouvons laisser personne rester en \u201cmarge de la vie\u201d.Cela devrait nous indigner au point de nous faire perdre la sérénité, parce que nous aurions été perturbés par la souffrance humaine.C\u2019est cela la dignité ! » (§ 68).Cette dignité est le cœur de l\u2019enseignement social de l\u2019Église catholique et en uni?e toutes les dimensions.Il semble pourtant que cette injonction fondamentale et ce principe central n\u2019ont d\u2019aucune façon servi de balises aux personnes qui ont initié et mené pendant plus de trois ans un processus inquisitoire envers 63 partenaires de l\u2019organisme de solidarité internationale Développement et Paix (D&P).Ces derniers sont accusés par le site catholique ultraconservateur LifeSiteNews de se montrer favorables à l\u2019avortement dans certaines de leurs prises de position, dans leurs actions ou dans leur travail en coalition avec des groupes de la société civile1.Le 25 février dernier, un communiqué conjoint de la Conférence des évêques catholiques du Canada (CECC) et de D&P annonçait la ?n de ce soi- disant examen.Il indiquait que 44 partenariats ne seraient pas poursuivis (et donc que ces organisations n\u2019auraient plus accès à un ?nancement souvent vital), dont 24 avec des organisations du Sud qui n\u2019avaient pu fournir des réponses jugées suf?santes par les enquêteurs.Aucun rapport n\u2019a été rendu public, aucune volonté de transparence sur le processus et ses résultats n\u2019a été manifestée, et aucune excuse n\u2019a été présentée à la vingtaine de partenaires dont les réponses semblent avoir été satisfaisantes.Aucune marque de reconnaissance n\u2019a été exprimée à toutes ces organisations qui se consacrent pourtant courageusement à ne laisser personne « en marge de la vie » et à redonner la dignité aux personnes les plus souffrantes de l\u2019humanité.Malgré le climat d\u2019omertà qui règne à D&P au sujet de l\u2019enquête, Présence Information religieuse a tout de même réussi à mettre la main sur une copie dénominalisée du rapport et à en dévoiler l\u2019essentiel le 8 mars dernier2.Il semble d\u2019ailleurs que ce soit sur la base de ce rapport, qui n\u2019indiquait même pas le nom des partenaires, que le Conseil national aurait accepté les décisions de l\u2019enquête.On y con?rme que les accusations témoignent d\u2019une seule préoccupation, celle pour les questions de sexualité, et que l\u2019engagement des partenaires en regard de l\u2019enseignement social de l\u2019Église n\u2019a jamais été pris en considération.On comprend dès lors de qui les décideurs et exécutants de toute cette croisade se sont fait proches, s\u2019éloignant de l\u2019esprit de Vatican II qui enjoignait pourtant les chrétiens et chrétiennes à une collaboration large avec les mouvements sociaux.Les ténors de LifeSiteNews jubilent et poussent même l\u2019arrogance jusqu\u2019à demander maintenant des excuses aux évêques pour ne pas les avoir écoutés plus tôt.Par ailleurs, le 9 mars dernier, un comité de la CECC rendait publique une note exprimant la préoccupation des évêques face aux vaccins contre la COVID-19 produits par AstraZeneca et Johnson & Johnson, qui auraient fait usage de cellules souche d\u2019embryon dans leur élaboration.Cette information, qui s\u2019est ?nalement révélée sans fondement scienti?que, trahit encore une fois l\u2019action de la droite 10 RELATIONS 813 ÉTÉ 2021 catholique.De plus en plus visible même si minoritaire, celle-ci béné?cie de l\u2019attention d\u2019acteurs influents de la conférence épiscopale se faisant le relais de ce genre de plaidoyer ultra- conservateur.Plutôt que d\u2019y aller de cette sortie publique déplorable en ces temps de pandémie, la hiérarchie catholique canadienne aurait mieux fait de dénoncer l\u2019accès inégal aux vaccins.Elle aurait aussi pu signaler le fait qu\u2019une fois de plus, les pays les plus riches se servent les premiers au détriment d\u2019un partage équitable pouvant assurer la protection de toutes et tous.De plus, si elle tenait à condamner les pratiques répréhensibles de l\u2019industrie pharmaceutique, ce ne sont pas les vrais enjeux moraux et éthiques qui manquent : nul besoin d\u2019en inventer.Encore une fois, on peut s\u2019interroger sur le choix des personnes que certains prélats et membres du personnel de la CECC choisissent d\u2019écouter en ces temps de crise.Heureusement, la note de la CECC, contrairement au communiqué concernant les partenaires de D&P, a suscité une réaction rapide et sans équivoque de la part de nombreux évêques, principalement ceux du Québec, qui se sont distanciés du message.Il faut espérer que cette saine dissidence, qui s\u2019est en?n exprimée publiquement, permette des remises en question fondamentales sur les dynamiques en cours à la CECC et à propos de celles et ceux dont l\u2019Église veut se faire le prochain.1.Voir E.Garant, « Développement et Paix : la saga se poursuit », Relations, no 808, mai- juin 2020.2.Philippe Vaillancourt, « Développement et Paix : voici pourquoi les partenaires ont été rejetés », Présence-Info, 8 mars 2021 [en ligne].VICTOIRE DE LA GAUCHE SOUVERAINISTE AU KOSOVO Une position beaucoup plus ferme du Kosovo face à la Serbie, qui refuse toujours d\u2019en reconnaître pleinement l\u2019indépendance, est attendue.Arber Fetiu L\u2019auteur est chercheur indépendant E n février dernier, une tempête électorale a secoué le Kosovo, trois jours avant les célébrations de l\u2019indépendance, chamboulant le paysage politique de ce jeune État.Le 14 du mois, le parti indépendantiste de gauche Vetëvendosje (« Autodétermination »), écarté du pouvoir moins d\u2019un an plus tôt, a remporté une victoire écrasante avec 50,2 % des voix.Pour la première fois depuis l\u2019indépendance proclamée en 2008, non seulement un parti politique obtient la majorité au Parlement, mais les femmes y sont largement représentées puisqu\u2019elles obtiennent 44 des 120 sièges, dont 11 grâce au système de quotas paritaires.Fin 2019, après presque une décennie dans l\u2019opposition, Vetëvendosje (VV) arrivait à former et diriger un gouvernement de coalition avec le plus ancien parti politique du pays, la Ligue démocratique du Kosovo (LDK), réputée de centre-droit, après des mois de négociations.Cependant, avant même d\u2019atteindre deux mois au pouvoir, la coalition s\u2019effondrait en raison de désaccords sur la déclaration de l\u2019« état d\u2019urgence » lié à la pandémie.En mars 2020, la LDK déposait une motion de censure qui a entraîné la chute du premier gouvernement dirigé par Albin Kurti, le chef de VV.Le chef du groupe parlementaire dirigé par la LDK, Avdullah Hoti, était chargé du mandat de former un nouveau gouvernement.Les raisons de l\u2019effritement de la coalition menée par VV sont plus complexes qu\u2019il n\u2019y paraît.Vetëvendosje avait mené sa campagne de 2019 en promettant, entre autres, d\u2019appliquer des « mesures de réciprocité » vis-à-vis de la Serbie a?n de riposter aux barrières non tarifaires que celle-ci imposait aux marchandises du Kosovo.Cette promesse n\u2019a pas plu à l\u2019ambassadeur américain en Allemagne, Richard Gre- nell, désigné comme envoyé spécial de Donald Trump pour les négociations entre le Kosovo et la Serbie, qui souhaitait rapidement un accord de normalisation entre les deux pays, à l\u2019approche des élections américaines.Trump avait appelé en décembre 2018 à une rencontre « historique » à Washington entre le président du Ko- sovo, Hashim Thaçi, et celui de la Ser- bie, Alexandar Vu?i?, a?n de parvenir à un accord.Pour le premier ministre Albin Kurti, cet accord devait inévitablement comporter un échange territorial (pour obtenir une partie du nord du Kosovo peuplée principalement de Serbes, la Serbie devait lui céder trois municipalités du sud, peuplées d\u2019Albanais).Contrairement au président Thaçi, l\u2019ambassadeur Grenell n\u2019a pas trouvé en Kurti un partenaire facile, ce dernier étant peu enclin à céder aux pressions visant à lever les mesures de réciprocité ou à redessiner arbitrairement la carte du Kosovo.D\u2019où les manœuvres de Grenell en faveur du dépôt de la motion de censure de la LDK et la formation d\u2019une nouvelle coalition gouvernementale, en juin 2020, qui aura été elle aussi de courte durée.Précisons qu\u2019à la ?n des années 1990, Albin Kurti, alors vice-président de l\u2019Union des étudiants de l\u2019Université de Prishtina, fut un acteur majeur des manifestations étudiantes contre l\u2019occupation serbe.Il occupa ensuite des fonctions importantes au sein de l\u2019Armée de libération du Kosovo et fut prisonnier d\u2019opinion sous le régime colonial de Slobodan Miloševi?au Kosovo.Libéré après près de trois ans d\u2019emprisonnement, il fonde Vetëven- dosje en 2005, un mouvement qui a vivement contesté, avant l\u2019indépendance de 2008, le régime néocolonial de l\u2019administration des Nations unies RELATIONS 813 ÉTÉ 2021 11 Une protection juridique pour la rivière Magpie/ Mutehekau Shipu S\u2019écoulant sur 280 kilomètres du Labrador au ?euve Saint-Laurent, à travers la Côte-Nord, la rivière Magpie/Mutehekau Shipu est une merveille de la nature sans égale.Depuis le 23 février dernier, elle jouit d\u2019une « personnalité juridique », une première au Canada.C\u2019est pour la protéger de tout nouveau projet de développement extractiviste \u2013 notamment de la part d\u2019Hydro-Québec \u2013 que le Conseil des Innus d\u2019Ekuanitshit et la MRC de Minganie, appuyés par l\u2019Observatoire international des droits de la Nature, ont pris cette initiative.Celle-ci s\u2019inscrit dans un nouveau paradigme juridique qui consiste à reconnaître la Nature comme un sujet de droit, une approche qui gagne en importance un peu partout sur la planète, de la Nouvelle-Zélande aux États-Unis et passant par l\u2019Équateur et la Bolivie.Ce nouveau statut octroyé à la rivière permettra de nommer des gardiennes ou des gardiens juridiques responsables de veiller à sa valorisation, à son intendance et au respect de ses droits.Cela inclut notamment celui de couler et d\u2019évoluer naturellement, de voir ses cycles naturels respectés, de préserver sa biodiversité et de ne pas être polluée, y compris face à de futurs barrages hydroélectriques qui pourraient complètement la dé?gurer.Cette alliance entre Innus et Minganiens constitue une riposte cinglante au gouvernement québécois qui a refusé jusqu\u2019ici d\u2019accorder un statut d\u2019aire protégée à la rivière, statut pourtant réclamé depuis plus d\u2019une décennie par la société civile.Sources : La Presse et Radio-Canada E S P O I R au Kosovo et, après l\u2019indépendance, la mission « État de droit » de l\u2019Union européenne au Kosovo, en insistant sur le principe d\u2019autodétermination.Critique féroce de la classe politique kosovare d\u2019après-guerre (1998-1999), Kurti se démarque en dénonçant avec persistance la privatisation, la corruption, la gestion dictée de l\u2019extérieur des relations avec la Serbie et bien d\u2019autres sujets.Pour un jeune État qui n\u2019est pas encore reconnu par tous les pays présents à l\u2019ONU, la bataille se poursuit sur de nombreux fronts.Les dé?s qui attendent le nouveau gouvernement sont donc titanesques.La campagne de Vetëvendosje promettait notamment des réformes radicales du système judiciaire et une lutte contre la corruption.L\u2019élection de Kurti a troublé l\u2019establishment et le président serbe Vu?i?, ancien ministre de l\u2019information sous Miloševi?, qui le fustige presque quotidiennement depuis.Opposé à toute proposition qui conduirait à la « bosni?cation » ou à la « palestinisa- tion » du Kosovo, Kurti exige que tout dialogue avec la Serbie soit conditionné, entre autres, par la reconnaissance des crimes commis au Kosovo, la divulgation par le gouvernement serbe des informations concernant le sort des 1640 personnes disparues pendant la guerre (selon les données les plus récentes), le paiement de réparations et la restitution des artéfacts culturels volés.Mais surtout, il est hors de question pour lui d\u2019accepter un quelconque accord qui touche à l\u2019intégrité territoriale du Kosovo et toute négociation avec la Serbie doit aboutir à la reconnaissance de l\u2019État kosovar.Comme il l\u2019a déclaré lors de son investiture, « Nous avons déclaré notre indépendance de la Serbie à deux reprises, à savoir le 2 juillet 1990 et le 17 février 2008.Il serait judicieux que la Serbie déclare elle aussi son indépendance vis-à-vis du Kosovo1 ».1.« Serbia të shpallë pavarësinë nga Kosova.Dialog që zgjidh problemet ekzistuese dhe jo që krijon të reja », TV Klan, 22 mars 2021, traduction libre [en ligne].Le premier ministre Albin Kurti (à gauche) lors de son assermentation en février 2020.Photo : Wikimedia Commons Photo : Boreal River LA LIBERTÉ UNIVERSITAIRE EST-ELLE VRAIMENT MENACÉE ?12 RELATIONS 813 ÉTÉ 2021 La liberté universitaire est menacée, et pas seulement par la droite.Rachad Antonius L\u2019auteur est professeur associé au Département de sociologie de l\u2019UQAM L a liberté d\u2019expression en milieu universitaire se réalise par la possibilité d\u2019exprimer des idées dans les termes et dans les contextes que l\u2019on choisit.La menace à cette liberté prend des formes directes (exercer des pressions pour faire taire des opinions critiques ou pour les exclure des lieux d\u2019in?uence) comme indirectes (dé?nir les concepts qui déterminent ce qu\u2019est un « discours haineux » ou « stigmatisant » de façon à museler la parole par un chantage moral).Il est généralement clair, pour les militants et les militantes de gauche, que les universitaires qui appuient les droits du peuple palestinien subissent ces trois types de menaces : des pressions pour les faire taire, leur exclusion des lieux de parole d\u2019autorité, et la propagation de concepts qui enferment leur discours dans la catégorie de « discours haineux ».Par exemple, la dé?nition du terme antisémitisme proposée par l\u2019Alliance internationale pour la mémoire de l\u2019Holocauste (IHRA), adoptée par le Canada et par certaines provinces et municipalités, inclut l\u2019antisionisme comme une forme d\u2019antisémitisme et donc de racisme, dans le but de délégiti- mer les discours critiques des politiques israéliennes.Les tentatives d\u2019interdire les campagnes de boycott, désinvestissement et sanctions (BDS) ont été justi?ées à de nombreuses reprises par l\u2019allégation voulant que les personnes juives sur les campus se sentent personnellement blessées et atteintes dans leur dignité quand Israël, auquel elles s\u2019identi?ent, est ainsi visé et accusé d\u2019être un État d\u2019apartheid.Dans ce cas, la menace vient du « haut », c\u2019est-à- dire des lieux de pouvoir.La cancel culture : une menace réelle Mais la menace peut aussi venir de la base militante.S\u2019il ne faut pas oublier l\u2019énorme différentiel de pouvoir entre les deux sources de la menace, il n\u2019en demeure pas moins que les méthodes de la cancel culture \u2013 ou « culture du bannissement » \u2013 exercent des pressions bien réelles, surtout sur la gauche.La volonté de faire taire certains discours en les assimilant à des « phobies » (trans-, grosso-, homo-, islamo-, judéo-, etc.) et à des discours haineux prend la forme de pressions diverses faites sur des enseignantes et des enseignants \u2013 même quand ce sont des personnes alliées \u2013 quand elles ou ils ne respectent pas les lignes idéologiques et conceptuelles tracées par certains groupes militants.Un aspect de cette culture du bannissement concerne l\u2019usage de ce qu\u2019il est maintenant convenu d\u2019appeler « le mot en N ».Comment analyser son histoire, sa récupération subversive et ses connotations multiples (quelquefois positives) si on exerce des sanctions contre les enseignantes et les enseignants qui osent le prononcer ?Comment analyser la littérature de Dany Laferrière, de Senghor et de bien d\u2019autres si on ne peut pas citer les mots qu\u2019ils utilisent eux-mêmes ?Comment analyser la posture du professeur Claude Dauphin, qui a publié un texte intitulé « Je suis nègre et ?er de l\u2019être », sans pouvoir citer ce titre ?Doit-on traiter de racistes les personnes qui pensent que, dans certaines circonstances, l\u2019usage de ce terme est utile pour l\u2019analyse des luttes pour l\u2019égalité ?Classer l\u2019usage de ce terme comme relevant toujours d\u2019une posture suprémaciste de droite est une erreur.Des e?ets pervers pour la gauche Les courants progressistes auraient tort, à mes yeux, d\u2019être complaisants envers cette culture du bannissement ou de minimiser son importance.Les pressions qui en découlent peuvent avoir un effet paralysant, surtout au sein de la gauche.Elles ont déjà un effet négatif sur notre capacité collective d\u2019analyser les enjeux des luttes pour l\u2019égalité, car elles ne permettent pas la confrontation de différents points de vue, confrontation absolument nécessaire pour que le savoir progresse en sciences sociales et pour que le débat progresse dans le champ politique.Ensuite, la défense de la liberté de penser, surtout en milieu universitaire, est une valeur essentielle de la gauche, car c\u2019est un outil indispensable dans la lutte contre l\u2019hégémonie de la droite.Abandonner ce principe entraîne une perte de crédibilité pour les courants qui ne s\u2019opposent pas à la culture du bannissement.En?n, c\u2019est surtout la parole de gauche, et non celle de droite, qui est menacée par le « droit de faire taire » au nom du statut de victime offensée.Les voix de droite trouvent d\u2019autres tribunes, avec plus de visibilité, et avec l\u2019avantage moral d\u2019avoir « résisté à la censure ».Ce sont les voix de gauche qui se retrouvent muselées quand elles veulent débattre de certaines orientations au sein de leur propre mouvance.Cette situation entrave la capacité de la gauche de ré?échir à des solutions égalitaires et progressistes à des problèmes bien réels, offrant à la droite le crédit de les nommer et donnant, du coup, un avantage aux solutions autoritaires ou excluantes que propose cette dernière. RELATIONS 813 ÉTÉ 2021 13 Le débat sur la liberté universitaire est l\u2019arbre qui cache la forêt d\u2019une transformation sociale nécessaire.Dalie Giroux L\u2019auteure est professeure à l\u2019École d\u2019études politiques de l\u2019Université d\u2019Ottawa1 D ans la foulée de ce qu\u2019il est désormais convenu d\u2019appeler « l\u2019affaire Lieutenant-Duval », des étudiantes et des étudiants noirs de l\u2019Université d\u2019Ottawa ont demandé que l\u2019on tienne compte, dans nos manières d\u2019enseigner, dans notre conception des matériaux de l\u2019histoire et de la pensée, et dans les façons que nous avons de dire les choses, de l\u2019histoire de l\u2019esclavage et de la déshumanisation des personnes qu\u2019elle a entraînée.Ces étudiantes et étudiants ont demandé que nous ré?échissions à nouveaux frais à la manière dont les institutions contemporaines perpétuent les schèmes qui ont présidé à ces entreprises inhérentes au projet de colonisation moderne.Ils et elles ont créé cette occasion politique à partir de l\u2019usage d\u2019un mot dont l\u2019histoire est extrêmement chargée.Au-delà de la controverse autour de l\u2019usage ou pas du « mot en N » en classe, il faut arriver à prendre du recul pour bien comprendre ce qui s\u2019y joue.L\u2019arbre du « mot en N » cache peut-être la forêt de la transformation sociale en cours et des nouvelles alliances en émergence.Au-delà de la liberté universitaire La revendication a fait réagir fortement une frange de la communauté universitaire, qui y a lu un appel à la censure et une menace à sa liberté d\u2019expression.Le premier ministre du Québec s\u2019est prononcé sur la question, en faveur de la liberté universitaire, en même temps que plus de 500 personnes du corps enseignant et des milieux intellectuels (surtout) québécois.Certaines personnes y ont vu un retour malvenu des considérations de race dans un espace social qui se veut neutre, refusant d\u2019entendre que c\u2019est justement le fait que ces considérations n\u2019ont jamais cessé d\u2019imprégner nos institutions qui est en jeu.Quelques-unes ont reçu très douloureusement les accusations de racisme portées contre elles et la guérilla numérique qui ont entouré les évènements, y voyant une atteinte à la réputation et un enjeu de sécurité.On a vu dans les grands médias québécois une levée de boucliers pour la défense de la liberté universitaire, un sujet qui fait pourtant rarement les manchettes.Les militantes et les militants antiracistes y ont souvent été dépeints comme de dangereux radicaux.La liberté universitaire est au cœur de l\u2019entreprise commune de connaissance, il faut certes le réaf?rmer.Celle-ci pourrait même constituer un véhicule intéressant pour accueillir la remise en question antiraciste.Mais cela exige que cette demande de respect et de reconsidération des fondements épistémologiques et politiques de nos cadres de pensée et de fonctionnement (incluant ce qui peut être considéré comme ses excès) aille au-delà de ce qui peut être dit ou non dans une salle de classe, et au-delà de la nécessaire mise au point sur la liberté universitaire.Se parler ailleurs et autrement Pour y arriver, il faudrait choisir de voir dans la révolte étudiante une invitation à faire communauté autrement, à établir de nouvelles bases, d\u2019autres manières de faire.Il faudrait entendre dans cette interpellation un appel à découvrir, à partir des données actuelles, complexes et dif?- ciles de notre habitation commune, comment pourrait fonctionner une société véritablement pluraliste.Cela commence par accepter de se raconter nos histoires respectives, de s\u2019écouter, et de s\u2019engager à comprendre nos parcours mutuels.Cela nécessité de se parler sur un plan d\u2019égalité, à travers la diversité des groupes et des voix, sur le terrain, de faire quelque chose ensemble, en classe et hors des classes, contre les structures coloniales.Il y a au Québec une intersection douloureuse où se croisent tout au long de notre histoire la race et la classe, et il faut la creuser.Cela se passe ici selon des coordonnées particulières, québécoises (et non, comme on veut le faire croire pour balayer la question sous le tapis, sous la modalité d\u2019une importation américaine).Mais il reste encore à découvrir ensemble ce qu\u2019il est, cet ici que nous avons en commun et que nous n\u2019avons pas choisi, et quel potentiel de savoir vernaculaire est ?ché dans cette situation.Dans la foulée des incidents ottaviens, et au-delà (ou à côté) de l\u2019enjeu de la liberté universitaire, plusieurs personnes afro-descendantes ont eu l\u2019occasion de prendre publiquement la parole sur leur place dans la société québécoise.Elles ont pu discuter de leur vision de l\u2019histoire du Québec.Avec un peu de désir, un peu d\u2019imagination, qui que nous soyons, nous pouvons déjà entrevoir les prémisses d\u2019une ré?exion inclusive sur la question coloniale et le racisme au Québec.Ces questions ont maintenant (et en?n) droit de cité.Au gré des débats, une foule de gens ont cheminé et nuancé leurs positions et ont découvert l\u2019existence de perspectives minoritaires, engagées, stimulantes et urgentes à considérer.Cela est politiquement extrêmement signi?ca- tif et doit être vu comme une occasion à saisir, comme une rencontre à accueillir, comme un de ces moments politiques où le sens de la vie commune demande d\u2019être remis sur le métier.Il faut être à la hauteur du moment.1.Ce texte est un extrait modi?é d\u2019un article plus long paru dans le Webzine Vivre ensemble en décembre 2020.Depuis le débat entourant l\u2019utilisation du « mot en N » à l\u2019Université d\u2019Ottawa à l\u2019automne 2020, une polémique sur la liberté universitaire fait rage.Pour certains, cette dernière serait menacée par la culture du bannissement, alors que pour d\u2019autres, cette liberté permettrait depuis trop longtemps d\u2019occulter des questions fondamentales \u2013 racisme, sexisme, diversité de genre, etc.Mais au-delà du dialogue de sourds qui s\u2019installe trop souvent, quelles leçons politiques tirer de ce débat ? Véronique Bouchard, agronome, copropriétaire de la ferme biologique Aux petits oignons à Mont-Tremblant et autrice de Cuisiner sans recettes (Écosociété, 2020).DOSSIER 14 RELATIONS 813 ÉTÉ 2021 AGROÉCOLOGIE ET TRANSITION JUSTE AU QUÉBEC AUX CHAMPS, CITOYENS ! ?Photo : © Caroline Hayeur RELATIONS 813 ÉTÉ 2021 15 Le rapport à la terre des Québécoises et des Québécois s\u2019est radicalement transformé depuis l\u2019avènement du modèle agroindustriel, il y a une cinquantaine d\u2019années.D\u2019activité vitale \u2013 nourrir la population d\u2019un territoire donné \u2013, l\u2019agriculture est devenue une activité marchande mondialisée qui met à mal la souveraineté alimentaire des peuples et la biodiversité.Comment favoriser une agriculture nourricière qui soit plus respectueuse de l\u2019environnement ?Quelles voies d\u2019avenir l\u2019agroécologie ouvre-t-elle à l\u2019ère de la crise climatique ?Quelles politiques agricoles s\u2019imposent pour « écologiser » notre alimentation dans une perspective de justice sociale ?Ce dossier se propose de « cultiver » les moyens de renouer avec une agriculture à échelle humaine.Michaël Séguin F orce est d\u2019admettre que l\u2019agriculture telle que l\u2019ont exercée mes grands-parents paternels à partir des années 1940 jusqu\u2019aux années 1980 n\u2019est plus ce qu\u2019elle était.Leur petite ferme d\u2019une dizaine de vaches laitières, qui de surcroît étaient taries tout l\u2019hiver, obéissait à un rythme bien différent de celui que mon père connaîtra.Débutant sa carrière en production laitière à la ?n des années 1970, il achètera un veau à la fois avant de reprendre la modeste ferme d\u2019un de ses oncles.Joint par ma mère, aussi ?lle d\u2019agriculteurs, son cheptel grandit au ?l des ans jusqu\u2019à compter 150 Holsteins au- jourd\u2019hui.L\u2019évolution de l\u2019environnement économico-légal et la mécanisation croissante du métier les ont transformés de plus en plus en « entrepreneurs agricoles ».Mais quel avenir attend mon frère et ma sœur, qui ont commencé à prendre la relève depuis quelques années ?Au mieux, on le dira incertain, probablement plus encore parce qu\u2019ils s\u2019inscrivent dans le paradigme dominant de l\u2019agriculture industrielle.Nul ne sait de quoi demain sera fait dans un monde où la gestion de l\u2019offre s\u2019érode au gré des accords de libre-échange, où le traitement réservé aux animaux et l\u2019empreinte écologique de l\u2019élevage deviennent des préoccupations publiques, où la robotisation et la croissance sans ?n des exploitations s\u2019imposent comme des tendances lourdes, où le taux d\u2019endettement et de suicide des agriculteurs grimpe en ?èche, et où l\u2019idée même de ferme familiale est mise en péril au pro?t de fermes-usines sans âme.Si les aléas de la nature et du sort n\u2019ont rien de neuf, ils se combinent désormais aux exigences de la main-d\u2019œuvre salariée, des transformateurs et des distributeurs, des consommateurs d\u2019ici et d\u2019ailleurs, des organismes de réglementation, des décideurs politiques et des investisseurs, engendrant un stress très éloigné de l\u2019image bucolique de la vie agricole que brossent Le temps d\u2019une paix ou L\u2019amour est dans le pré\u2026 16 RELATIONS 813 ÉTÉ 2021 DOSSIER L\u2019échec de la révolution verte québécoise Si je me permets ce bref détour autobiographique, c\u2019est qu\u2019il me semble illustrer de manière éloquente les transformations sociales qui traversent la société en entier, y compris le monde rural.Les bouleversements que vivent les agriculteurs depuis la ?n de la Seconde Guerre mondiale sont en effet directement liés au projet de modernisation, d\u2019industrialisation, de prise en charge collective et, plus récemment, de libéralisation économique promue par les élites québécoises.Dans le secteur agricole, ces processus se traduisent progressivement par une mécanisation (dont la multiplication des tracteurs et de la machinerie), une « chimi?cation » (dont le recours aux engrais et pesticides), une spécialisation de la production (dont le passage à la monoculture céréalière destinée à l\u2019alimentation animale) et une intervention ciblée de l\u2019État (dont le ?nancement agricole et le contingentement de certaines productions)1.Ici comme ailleurs, cette révolution verte a, certes, conduit à une explosion des rendements, mais elle a aussi engendré des effets collatéraux importants : « épuisement des sols, érosion de la biodiversité, maladies liées aux pesticides, carences alimentaires, endettement des paysans, privatisation du vivant et domination de l\u2019agrobusiness sur les semences et les réseaux de distribution alimentaire2.» En 50 ans, le Québec est passé d\u2019une agriculture de subsistance qui répondait néanmoins aux trois-quarts de ses besoins alimentaires à une ?nanciarisation de l\u2019agriculture qui diminue à la portion congrue cette proportion \u2013 soit 35 % de ses besoins3.Plus encore, à la suite de la libéralisation décrétée sous le gouvernement de Lucien Bouchard en 1998, l\u2019agriculture passe d\u2019une ressource collective fondamentale à une source de pro?ts inscrite dans un complexe agroindustriel mondialisé et donc soumise aux desiderata des Monsanto de ce monde et aux instabilités du cours des marchés alimentaires.En clair : l\u2019exact opposé de l\u2019agriculture nourricière de proximité et des circuits courts que commande la transition écologique.Sans sombrer dans l\u2019idéalisation d\u2019un passé fantasmé, cette perte de souveraineté alimentaire, de symbiose avec les communautés nourries par les agriculteurs et de savoir-faire ancrés dans une connaissance intime du terroir ne saurait être minimisée.Après tout, comme le soulignait l\u2019agronome Claire Bolduc dans une entrevue accordée à la revue Possibles (été 2010), existe-t-il une nécessité politique plus vitale pour tout gouvernement que celle de veiller à « nourrir son monde, tout son monde » ?Si nous devenons ce que nous mangeons, l\u2019agriculture est aussi le point de départ de la santé publique.Or, les modi?cations génétiques de tout ordre menacent tant la santé humaine que la biodiversité et l\u2019équilibre des écosystèmes.C\u2019est donc dire que la dimension politique de l\u2019agriculture va bien au-delà de ce qui se trouve dans notre assiette : elle englobe aussi notre manière d\u2019aménager et d\u2019habiter le territoire, notre façon de traiter la terre, les végétaux et les animaux qui nous nourrissent, de même que les relations que nous entretenons avec la main-d\u2019œuvre \u2013 souvent constituée de travailleurs migrants temporaires \u2013 qui sarcle et récolte nos champs.Agroécologie et autres sillons à labourer Le titre du présent dossier \u2013 « Aux champs, citoyens ! » \u2013 se veut ainsi un appel à se réapproprier la réalité agricole et à la concevoir comme un enjeu collectif majeur.Cette réap- propriation, évidemment, nous ne la proposons pas tant à la manière d\u2019un François Legault qui nous incitait toutes et tous à aller travailler aux champs en temps de pandémie, ou d\u2019une Union des producteurs agricoles qui nous cantonne au seul rôle de consommateurs nécessaires au bon fonctionnement du modèle dominant, mais bien sous la forme d\u2019un impératif démocratique.Dans la foulée du rapport Pronovost (2008), le débat public qui s\u2019impose doit porter tant sur les formes que sur les ?nalités de l\u2019agriculture au Québec.Le modèle de l\u2019agroécologie exploré de différentes façons dans ce dossier nous invite en ce sens à labourer de nouveaux sillons, à revoir nos manières de concevoir et de pratiquer l\u2019agriculture en harmonie avec la géographie, le climat et les écosystèmes ambiants plutôt que dans une « logique de plantation » qui dé?gure la terre à grands coups d\u2019engrais chimiques tout en polluant l\u2019eau et en sapant la biodiversité.Plus encore, l\u2019approche agroécologique permet de mettre au cœur des préoccupations les communautés qu\u2019elle nourrit plutôt que des clients qui habitent au bout du monde.À petite échelle, l\u2019agroécologie, c\u2019est aussi simple que de faire son jardin en été, d\u2019y planter une variété de plantes et de ?eurs adaptées au climat d\u2019ici et de partager ses récoltes avec ses voisins.À grande échelle, cette logique est élargie pour faire de ces mêmes voisins des acteurs à part entière de leur alimentation dans une multiplicité de modes qui permettent de prendre le champ comme on prend le maquis.1.David Dupont, Une brève histoire de l\u2019agriculture au Québec.De la conquête du sol à la mondialisation, Montréal, Fides, 2009.2.Alain Olivier, La révolution agroécologique.Nourrir tous les humains sans détruire la planète, Montréal, Écosociété, 2021, plat IV.3.Voir Maxime Corneau, « Agriculture : le Québec loin de l\u2019autonomie alimentaire », Radio-Canada, 14 octobre 2020.La dimension politique de l\u2019agriculture va bien au- delà de ce qui se trouve dans notre assiette : elle englobe aussi notre manière d\u2019aménager et d\u2019habiter le territoire. Grande culture de blé à Saint-Sébastien, en Montérégie.Photo : © Caroline Hayeur RELATIONS 813 ÉTÉ 2021 17 DOSSIER Le modèle agricole qui prédomine aujourd\u2019hui au Québec comporte plusieurs aberrations à l\u2019heure des dé?s que posent la crise écologique et sanitaire, et la quête d\u2019une plus grande autonomie alimentaire.Pour y remédier, une transition vers l\u2019agroécologie s\u2019impose.UN MODÈLE AGRICOLE À RÉINVENTER Patrick Mundler L\u2019auteur est professeur titulaire au Département d\u2019économie agroalimentaire et des sciences de la consommation de l\u2019Université Laval et chercheur au Centre de recherche sur le développement territorial et au Groupe de recherche agriculture, territoires et développement L a pandémie de COVID-19 a suscité de nombreuses interrogations sur la sécurité de nos approvisionnements alimentaires : allait-on manquer de nourriture ?À l\u2019image de la pénurie de masques N95 et de respirateurs arti?ciels, n\u2019avait-on pas sacri?é notre autosuf?sance alimentaire aux sirènes du libre-échange ?Comme souvent dans ces situations, le consensus qui s\u2019est formé autour de la recherche d\u2019une plus grande autonomie alimentaire est malheureusement resté passablement ?ou sur le périmètre exact de cette « autonomie », avec le risque que l\u2019on ne se pose pas les bonnes questions quant à l\u2019avenir de l\u2019agriculture québécoise.Autonomie ou souveraineté ?Si le débat sur la sécurité alimentaire est pertinent, il a été mené au Québec dans un grand ?ou sémantique.Certains se sont inquiétés de notre sécurité alimentaire, d\u2019autres ont plaidé pour un accroissement de l\u2019autosuf?sance, d\u2019autres encore ont rappelé l\u2019impérieuse nécessité de préserver notre souveraineté alimentaire.Pour sa part, l\u2019Union des producteurs agricoles (UPA) a proposé d\u2019accroître l\u2019autonomie alimentaire, ce qui est apparu comme un objectif consensuel sans avoir besoin d\u2019être clairement dé?ni.Sans entrer dans les détails, il convient tout de même de préciser de quoi il est question.La sécurité alimentaire, d\u2019abord, vise à maintenir en tout temps un accès physique et économique à une nourriture suf?sante, saine et nutritive.Cette nourriture peut être produite localement ou importée.L\u2019autosuf?sance alimentaire, quant à elle, désigne le fait de satisfaire les besoins alimentaires nationaux par la production nationale.Elle se distingue de la souveraineté alimentaire, qui est un concept plus politique désignant le droit pour une population de choisir la façon dont elle souhaite orienter son agriculture.Concrètement, cela signi?e le droit des États à dé?nir leur politique agricole et alimentaire sans que celle-ci puisse être remise en cause dans le cadre de négociations commerciales.L\u2019autonomie alimentaire, en?n, est dé?nie par l\u2019UPA comme « la capacité de subvenir aux besoins alimentaires d\u2019une population locale, de maintenir la diversité de l\u2019offre et 18 RELATIONS 813 ÉTÉ 2021 DOSSIER de permettre un accès facile aux produits pour tous ».C\u2019est le terme que le syndicat a choisi pour proposer aux Québécois et Québécoises un « dialogue sur l\u2019autonomie alimentaire du Québec », avec le projet de s\u2019engager en faveur d\u2019un contrat social renouvelé entre l\u2019agriculture et la société québécoise.Quel que soit le terme auquel on se réfère, il est intéressant de se pencher sur divers éléments relatifs à la réalité de l\u2019agriculture québécoise, a?n de voir dans quelle mesure cette dernière est aujourd\u2019hui orientée vers la satisfaction des besoins alimentaires des habitantes et des habitants de la province.L\u2019agriculture telle qu\u2019elle est L\u2019agriculture québécoise reste d\u2019une grande diversité.Les fermes québécoises s\u2019étendent le long d\u2019un continuum allant du gros jardin à la ?rme ?nancière.Certaines se diver- si?ent, d\u2019autres se spécialisent.Certaines visent les marchés mondiaux, d\u2019autres les marchés locaux.Mais cette pluralité est en partie masquée par quelques productions largement dominantes.Dans les productions végétales, une grosse moitié des terres agricoles (un peu plus d\u2019un million d\u2019hectares sur les quelque deux millions que compte le Québec) est consacrée aux grandes cultures, soit à des céréales comme le blé, l\u2019orge ou le maïs et à des oléagineux comme le soya ou le colza.Malheureusement, on a beaucoup perdu en variété.Aujourd\u2019hui, le maïs grain et le soya occupent près de 73 % de ces super?cies, et cette production est destinée presque exclusivement à nourrir des animaux.Ajoutons aussi qu\u2019environ 12 % de notre production annuelle de maïs va alimenter une usine de fabrication d\u2019éthanol.Composé majoritairement d\u2019avoine, d\u2019orge ou de seigle, le reste des céréales est également destiné à l\u2019alimentation animale.En revanche, pour des raisons à la fois agro-climatiques, économiques et organisationnelles, le Québec produit moins de 10 % de ses besoins en céréales et légumineuses destinées à l\u2019alimentation humaine.Pour l\u2019essentiel, ces productions nous viennent des Prairies canadiennes.À l\u2019échelle provinciale, notre production nourrit nos cochons, mais ne nous permet pas de faire notre pain.Sur le plan environnemental, la place dominante du couple maïs-soya (majoritairement OGM) entraîne de nombreuses répercussions négatives telles que l\u2019érosion des sols, la dissémination de pesticides, la pollution de l\u2019eau et la baisse de la biodiversité.Cette monoculture végétale est étroitement liée aux productions animales pratiquées dans la province.Certaines sont sous gestion de l\u2019offre, c\u2019est-à-dire que le volume de ce qui est produit est adapté pour correspondre strictement à la demande canadienne.C\u2019est le cas du lait, des œufs, du poulet et du dindon.Pour le lait, qui reste la principale production agricole québécoise, notre production correspond en gros au double de notre consommation, parce que la répartition des quotas entre les provinces permet à certaines (le Québec principalement) de fournir une partie de leur lait à des provinces dé?citaires comme les provinces maritimes.Il y a par ailleurs des producteurs qui ont fait le choix de l\u2019exportation.Au Québec, c\u2019est le secteur du porc qui constitue le premier poste d\u2019exportation bioalimentaire : nous produisons en volume quatre fois plus de porcs que nous n\u2019en consommons.Ce choix, qui s\u2019inscrit dans une stratégie plani- ?ée d\u2019expansion, a eu de nombreuses conséquences sur l\u2019agriculture du Québec.Si la ?lière se félicite de ses performances à l\u2019exportation et des emplois générés, la médaille a son revers.D\u2019une part, cette expansion n\u2019aurait pas pu se faire sans un soutien constant des politiques agricoles et notamment des politiques d\u2019assurance-revenu.Au cours des dix dernières années, c\u2019est plus d\u2019un milliard de dollars que les contribuables ont payé pour soutenir la ?lière porcine1.D\u2019autre part, si les porcs sont bien exportés, les déjections qu\u2019ils produisent, elles, restent au Québec, ce qui génère divers problèmes sociaux et environnementaux.Au fond, l\u2019agriculture québécoise n\u2019est pas aujourd\u2019hui orientée vers la satisfaction en priorité des besoins alimentaires de sa population.Il est en partie illusoire de penser qu\u2019il pourrait en être autrement.Nos saisons de production sont courtes et nos hivers, longs.Il est tout à la fois logique d\u2019exporter \u2013 il y a des productions comme l\u2019érable ou la canneberge pour lesquelles le Québec dispose d\u2019un réel avantage comparatif \u2013 et d\u2019importer, sauf à penser qu\u2019il serait possible de limiter la diversité des aliments à notre disposition de manière draconienne.Le débat sur l\u2019autonomie alimentaire du Québec devrait ainsi être abordé dans une perspective systémique et globale, en posant plus largement la question des modèles agricoles et alimentaires souhaités par la population et celle des liens entre l\u2019agriculture et le développement social et économique des territoires québécois.Certes, le développement de modèles de serriculture intensive remplacerait quelques importations et offrirait à une poignée d\u2019entrepreneurs des occasions d\u2019affaires.Mais on peut craindre que ces projets, très énergivores, n\u2019aient qu\u2019un effet collectif limité et n\u2019augmentent, à terme, la dépendance à la main-d\u2019œuvre venue de l\u2019extérieur.En revanche, disséminer de petites serres sur tout le territoire québécois permettrait aux maraîchers de proximité d\u2019étendre leur saison de production et d\u2019élargir leur offre pour mieux servir leur communauté.Vers une transition agroécologique Les deux millions d\u2019hectares de terres agricoles du Québec sont un joyau à entretenir et à préserver.Le Québec dispose d\u2019une loi unique au Canada, la Loi sur la protection du territoire et des Maude Tremblay, propriétaire du Ranch TM, ferme spécialisée en bovins de boucherie à Sainte-Florence, dans la vallée de la Matapédia.Photo : © Caroline Hayeur RELATIONS 813 ÉTÉ 2021 19 DOSSIER activités agricoles, qui permet, même imparfaitement, de protéger les terres des usages concurrents.Mais cette loi protège la quantité de terres et non leur qualité.À l\u2019heure où, dans tous les secteurs de l\u2019économie, on se pose la question d\u2019une transition verte pour « l\u2019après COVID », il est essentiel de repenser l\u2019agriculture a?n qu\u2019elle contribue encore plus qu\u2019elle ne le fait aux grands enjeux sociaux et environnementaux que nous connaissons : protection de la santé physique et mentale des agriculteurs et des agricultrices en leur proposant un nouveau contrat social reposant sur la reconnaissance de leur apport au développement du Québec ; protection de la biodiversité par la diversi?cation des cultures et la diminution de l\u2019usage des pesticides ; protection des sols en adoptant des pratiques de couverts végétaux ; protection des cours d\u2019eau en favorisant des bandes riveraines qui accueillent oiseaux et pollinisateurs ; etc.Appréhendées de manière systémique, ces pratiques portent un nom : l\u2019agroécologie, qui favorise les synergies naturelles, s\u2019appuie sur la diversité, soutient la variétédes cultures et des traditions alimentaires, développe de nouveaux modes de gouvernance des systèmes alimentaires, notamment à des échelles plus locales et dans des circuits plus courts.Penser la transition est un travail complexe.L\u2019agriculture s\u2019est engagée dans une modernisation dont les limites sont connues depuis plusieurs décennies.Mais il est illusoire de penser qu\u2019elle puisse aisément changer de cap.Ce qu\u2019elle est aujourd\u2019hui correspond à ce qu\u2019ont voulu en faire la plupart de ses acteurs.Les conceptions de ce qu\u2019est le progrès ne sont pas uniformes.Certains ne le voient que dans une technologie toujours plus pointue et largement idéalisée et d\u2019autres l\u2019imaginent dans un retour à des savoirs locaux et à des terroirs eux aussi idéalisés.Au-delà de ces divergences, il y a également ce qu\u2019on pourrait appeler des verrouillages, soit des situations où les pratiques en place sont tellement bien ancrées, à la fois socialement et techniquement, qu\u2019elles rendent très dif?cile le développement d\u2019alternatives et de nouvelles façons de penser.En agriculture, ces verrouillages sont nombreux et systémiques.Comment faire évoluer une culture professionnelle qui fait depuis 60 ans rimer gains de productivité et excellence ?Comment sortir de la monoculture lorsque tout l\u2019environnement s\u2019est structuré pour la soutenir, du semencier à l\u2019acheteur, en passant par le banquier ?Comment faire de la place à de petits joueurs dans les épiceries lorsque le système de distribution s\u2019est construit sur la standardisation, la concentration et l\u2019optimisation de la logistique ?Comment diminuer l\u2019usage des pesticides quand même le territoire a été redessiné pour permettre le passage de machines de plus en plus grosses et qu\u2019une seule personne doit prendre soin de quelques centaines d\u2019hectares ?Comment même sauver la ferme dite « familiale » quand un système technique, politique, économique et culturel favorise depuis plus de 60 ans une marche forcée vers l\u2019agrandissement et la concentration ?Utiliser le terme de « transition » est une façon de prendre acte de la complexité des changements à initier et de la nécessité d\u2019innover, d\u2019expérimenter et d\u2019accompagner pour faire prendre à l\u2019agriculture un long virage qui soit à la fois souhaité par une majorité et économiquement viable.La transition peut prendre divers chemins, mais elle s\u2019appuie toujours sur des niches d\u2019innovation qui viennent bousculer le régime dominant2.De telles niches sont déjà nombreuses au Québec : tel collectif d\u2019agriculteurs et d\u2019agricultrices s\u2019organise pour produire et moudre des céréales pani?ables biologiques ; tel autre, appuyé par des citoyens et des chefs de restaurants, s\u2019engage dans la réalisation d\u2019un abattoir local a?n de permettre aux éleveurs de transformer leurs animaux pour fournir un produit différencié à une clientèle de proximité ; tel autre, en?n, développe des solutions pour empêcher l\u2019érosion et régénérer les écosystèmes qui entourent les fermes.Le rôle de l\u2019action publique est majeur.Pour que les niches d\u2019innovation puissent bousculer le système dominant et le faire évoluer, elles ont besoin de pouvoir s\u2019épanouir.Diverses initiatives prises au Québec vont dans ce sens, mais il subsiste encore plusieurs réglementations et divers pans de la politique agricole qui les freinent plutôt que de les soutenir.Les politiques de soutien à l\u2019innovation, par exemple, favorisent trop souvent les gros joueurs déjà bien installés.Dans le domaine environnemental, pour que l\u2019agriculture améliore son bilan, l\u2019État québécois a mis en place le Plan d\u2019agriculture durable 2020-2030 .Ce plan contient de bonnes choses (réduction de 40 % des risques pour la santé et l\u2019environnement liés aux pesticides d\u2019ici 2030, doublement des super?cies agricoles aménagées favorables à la biodiversité, entre autres), mais il repose encore une fois sur des approches volontaires et renonce à s\u2019attaquer au cœur du problème que la recherche a depuis longtemps mis en évidence : les changements dans ce domaine ne peuvent reposer uniquement sur l\u2019adhésion spontanée des agriculteurs.Les indispensables soutiens apportés aux précurseurs dans ces domaines devraient être couplés à des systèmes pénalisant davantage les pratiques que l\u2019on voudrait voir changer.En agriculture, ce principe a été étudié sous le nom d\u2019écoconditionnalité.Il consiste à associer l\u2019accès aux politiques agricoles à des efforts environnementaux.L\u2019irruption de la COVID-19 a créé un moment propice à encourager la transition agroécologique de notre agriculture en misant sur des systèmes davantage territorialisés et durables.Dans ce secteur comme dans d\u2019autres, la pandémie peut être l\u2019occasion de ré?échir aux voies d\u2019une relance plus verte et plus inclusive.Il serait dommage que le débat sur l\u2019autonomie n\u2019aboutisse qu\u2019au remplacement de quelques importations par des productions locales.Ce débat peut être l\u2019occasion de ré?échir plus globalement aux mesures à prendre pour accompagner la transformation de notre système alimentaire de façon à le rendre plus durable, plus autonome et plus résilient.1.Alexis Riopel, « Plus d\u2019un milliard en 10 ans pour l\u2019industrie porcine », Le Devoir, 30 novembre 2020.2.F.W.Geels et J.Schot, « Typology of sociotechnical transition pathways », Research policy, vol.36, no 3, 2007, p.399-417. NOTRE AGRICULTURE CULTIVE-T-ELLE L\u2019EXPLOITATION ?Yanick Noiseux et Laurence Hamel-Roy Les auteurs sont respectivement professeur au Département de sociologie de l\u2019Université de Montréal et doctorante en Humanities à l\u2019Université Concordia A lors que le secteur maraîcher était, jusqu\u2019au milieu du siècle dernier, principalement constitué de petites unités familiales employant des travailleurs et des travailleuses d\u2019appoint de manière très ponctuelle, celui-ci s\u2019est radicalement transformé au Québec et au Canada durant les dernières décennies.Il doit aujourd\u2019hui être appréhendé comme un secteur industriel à part entière.Comme le soulignait le rapport de la Commission sur l\u2019avenir de l\u2019agriculture et de l\u2019agroalimentaire québécois (rapport Pronovost), en 2008, « L\u2019agriculture québécoise [\u2026] s\u2019est modernisée [\u2026], a accru substantiellement ses rendements en prenant appui sur les avancées de la science et de la technologie [\u2026] et la taille des unités de production s\u2019est nettement agrandie » (p.12).Ce secteur d\u2019activité repose désormais plus que jamais sur une main-d\u2019œuvre largement délocalisée et constituée de travailleurs migrants qui circulent entre leur pays d\u2019origine et le Canada.Selon Statistique Canada, en 2017, 27,4 % de la main-d\u2019œuvre du secteur des « cultures agricoles » était constituée de travailleurs étrangers temporaires.Conçu à l\u2019origine pour répondre aux pénuries ponctuelles de main-d\u2019œuvre auxquelles faisaient face les exploitants agricoles au moment des récoltes, le recours à des travailleurs migrants a non seulement connu une forte croissance depuis sa création en 1966, mais le caractère temporaire du travail effectué dans le cadre de ces programmes a été battu en brèche au ?l du temps.Ces travailleurs et travailleuses reviennent pour la plupart d\u2019année en année, participent souvent à la totalité du cycle de production et, par conséquent, voient la durée de leur contrat de travail s\u2019étendre jusqu\u2019à huit mois par année.Dans le secteur maraicher, les travailleurs et travailleuses migrants effectuent désormais l\u2019essentiel du travail éreintant, dangereux et faiblement rémunéré \u2013 généralement à un salaire se rapprochant du minimum légal et sans taux majoré pour les heures supplémentaires.Bien qu\u2019ils et elles aient en principe droit à l\u2019assurance maladie, à l\u2019assurance emploi et à la protection de la Loi sur les accidents de travail et les maladies professionnelles, il est largement documenté que « l\u2019exercice de ces droits s\u2019avère en pratique dif?cile en raison de la barrière linguistique, de l\u2019isolement de ces travailleurs et du contrôle quasi permanent qu\u2019exerce l\u2019employeur à leur endroit1 ».L\u2019attribution de permis de travail est encore liée à un employeur unique, rendant l\u2019accès fortement limité \u2013 de jure ou de facto \u2013 aux mesures de protection sociale, d\u2019aucuns craignant de voir leur permis de travail révoqué et de se retrouver en situation irrégulière.À terme, et sans véritable débat public, la mise en place des programmes de travail agricole saisonnier en est ainsi venue à remettre en question la position canadienne de longue date voulant que les personnes autorisées à venir travailler au Canada puissent s\u2019établir, accéder à la résidence permanente et, éventuellement, devenir citoyens et citoyennes à part entière.Ces programmes s\u2019inscrivent ainsi dans une dynamique néoco- loniale reposant sur l\u2019échange inégal entre le Nord et le Sud et empêchant le rehaussement des conditions d\u2019emplois dans le secteur.Ils ont pour effet d\u2019introduire sur les marchés nationaux du travail une concurrence insoutenable créée par la division internationale du travail et l\u2019exploitation des travailleurs et travailleuses des pays appauvris.En cela, ils s\u2019appuient sur le paradoxe d\u2019un libéralisme « réellement existant » qui repose, d\u2019une part, sur des accords de libre-échange qui fragilisent entre autres l\u2019agriculture de subsistance dans les pays du Sud et, d\u2019autre part, sur le maintien des frontières entre les marchés nationaux du travail plutôt que sur la mise en place de mécanismes visant à tirer vers le haut les normes du travail entre les partenaires commerciaux.Le miroir grossissant de la pandémie La fermeture des frontières canadiennes en mars 2020, annoncée au moment où plusieurs s\u2019apprêtaient à entrer au pays pour la saison, a fait des travailleurs et travailleuses migrants l\u2019une des premières catégories à voir leur emploi perturbé par la pandémie.Plus de 16 000 d\u2019entre eux se préparaient alors à quitter leur famille \u2013 qui ne peut les accompagner2 \u2013 pour venir travailler au Québec.L\u2019annonce de la fermeture des frontières fut ainsi immédiatement contestée par l\u2019Union des producteurs agricoles (UPA) pour qui, « sans l\u2019apport essentiel de ces milliers de travailleurs étrangers, il n\u2019y aurait tout simplement pas de production agricole cette saison3 ».Dans ces circonstances, le premier ministre Trudeau réautorisa rapidement leur entrée sur le territoire canadien et assouplit certaines mesures de recrutement a?n de faciliter leur embauche et leur arrivée.Cette autorisation d\u2019entrée sur le territoire coïncide par ailleurs avec l\u2019adoption de la Loi sur la mise en quarantaine, laquelle constitue un dé?logistique pour les agriculteurs.À cet effet, le gouvernement fédéral offre aux employeurs une contribution de 1500 $ pour chaque travailleur ou travailleuse a?n de couvrir les salaires, l\u2019hébergement, la nourriture et les fournitures d\u2019hygiène pendant les deux semaines d\u2019auto-isolement Malgré leur contribution essentielle à notre agriculture \u2013 révélée plus que jamais par la pandémie \u2013, les travailleurs et travailleuses migrants sont maintenus dans des modalités d\u2019exploitation qui renvoient à une forme de néocolonialisme.20 RELATIONS 813 ÉTÉ 2021 DOSSIER obligatoires, des charges que certains agriculteurs ont malgré tout facturé aux travailleurs et travailleuses.Fait à noter, et cela pose problème dans la mesure où des employeurs pourraient être tentés de leur demander de travailler dans les jours suivant leur arrivée, ce sont les travailleurs et non les employeurs qui sont menacés d\u2019une amende pouvant atteindre 750 000 $.Malgré ces mesures, on estime, à la mi-avril 2020, qu\u2019il y a 3000 travailleurs et travailleuses migrants en moins dans les champs du Québec comparativement à pareille date l\u2019année précédente.Le premier ministre Legault se tourne alors vers la main-d\u2019œuvre locale, annonce avoir « besoin de bras » et crée à cet effet le programme « J\u2019y vais sur le champ ».Ciblant plus précisément les jeunes, les étudiantes et les étudiants ainsi que les chômeurs et chômeuses pandémiques, ce programme offre une modeste prime de 100 $ à toute personne acceptant de travailler aux champs plus de 25 heures par semaine au salaire minimum.Pour les attirer, le premier ministre adopte alors dans ses points de presse une rhétorique bucolique et écologique et évoque, successivement, le plaisir de « s\u2019occuper des animaux », l\u2019« expérience en plein air » et l\u2019occasion de « favoriser notre agriculture de proximité », en complète rupture avec la réalité du travail et la « superexploitation4 » des travailleurs agricoles migrants.L\u2019accès restreint de ces derniers à la prime est par ailleurs contesté devant la Commission des droits de la personne et de la jeunesse en raison de ses effets discriminatoires ; même mal reconnues, leurs compétences et leur expérience font en sorte qu\u2019ils gagnent parfois quelques sous de plus que le salaire minimum, ce qui les rend inadmissibles.La prime est également critiquée par certains agriculteurs engagés dans des modes de production biologique de plus faible envergure.Ces derniers, parce qu\u2019ils tiennent à offrir des salaires au-dessus du taux minimum, se sentent « sacri?és » au pro?t des fermes industrielles et regrettent de ne pas voir la profession davantage valorisée.Le programme « J\u2019y vais sur le champ » connaît un démarrage fulgurant.Dès le lendemain de son annonce, plus de 3700 personnes répondent à l\u2019appel, un nombre qui atteindra 10 600 inscriptions à la ?n du mois d\u2019avril 2020.Au début du mois de mai, l\u2019UPA estime toutefois que moins de 100 travailleurs et travailleuses ont été embauchés par le biais de ce programme.Visiblement « peu pressés » de recourir aux « bras offerts », les entrepreneurs espèrent encore, selon les dires du président de l\u2019UPA, « pouvoir accueillir leurs [nous soulignons] travailleurs étrangers temporaires5 ».Ils déplorent en effet de devoir alléger les horaires et la charge du travail pour les personnes recrutées dans le cadre du programme, lesquelles travailleraient deux fois moins rapidement que les travailleurs migrants saisonniers, qui seraient pour leur part mieux « adaptés » à la pénibilité du travail et à la chaleur des champs.Cette essentialisation de leurs aptitudes et de leur endurance sert à justi?er la non-reconnaissance de la réelle valeur de leur travail et sa sous-rémunération.Pas de changement en vue Alors qu\u2019elle a révélé l\u2019importance cruciale, pour notre agriculture, des travailleuses et travailleurs migrants, la pandémie aurait pu constituer une occasion d\u2019opérer un virage dans la façon dont on traite et on accueille ces personnes, comme l\u2019ont d\u2019ailleurs réclamé plusieurs groupes de défense de droits qui ont exigé la reconnaissance de leur apport à la société canadienne et québécoise6.Or, ces appels, du moins à ce jour, n\u2019ont pas été entendus.Pire encore, la prise de conscience des décideurs publics quant à la fragilité du secteur agricole ne s\u2019est aucunement traduite par une transformation des modalités de travail dans le secteur.Les travailleurs et travailleuses agricoles demeurent assujettis à des régimes de travail dérogatoires qui maintiennent leur salaire au plus bas et limitent fortement leur accès aux mesures de protection sociales.Ces mesures liberticides entravent donc non seulement la possibilité d\u2019améliorer leurs conditions de travail, mais limitent aussi toute velléité d\u2019organisation collective.De fait, alors que les travailleurs et travailleuses migrants agricoles s\u2019endettent bien souvent pour venir travailler au Canada, le refus obstiné de toute intervention permettant de régulariser et de pérenniser leur statut de citoyenneté montre bien un parti pris : celui en faveur d\u2019une circulation de ces travailleurs et de travailleuses entre le Canada et leur pays d\u2019origine qui permet de les cantonner dans des secteurs d\u2019emploi marqués par la précarité, la faible rémunération et la pénibilité, en les tenant à l\u2019écart des droits qui sont historiquement associés au salariat et à la citoyenneté.1.Citation tirée de l\u2019arrêt 2010 QCCRT 0191 de la Commission des relations du travail du Québec.2.Contrairement aux travailleurs et travailleuses quali?és obtenant un permis de travail au Canada, les travailleurs migrants saisonniers dans le secteur maraîcher ne peuvent être accompagnés ni de leur conjoint ni de leurs enfants.3.Stéphane Bordeleau, « Ottawa permettra aux travailleurs saisonniers d\u2019entrer au Canada », Radio-Canada, 18 mars 2020.4.Harsha Walia, « Transcient servitude : Migrant labour in Canada and the apartheid of citizenship », Race & Class, vol.52, n° 1, 2010, pp.71-84.5.Daphnée Cameron, « Les agriculteurs peu pressés de recourir aux \u201cbras\u201d offerts », La Presse, 23 mai 2020.6.Voir la pétition du Migrant Rights Network : .Travailleur agricole chilien.Photo : © Caroline Hayeur RELATIONS 813 ÉTÉ 2021 21 DOSSIER PESTICIDES : DES MESURES INCOHÉRENTES ET DÉPOURVUES D\u2019AMBITION Laure Mabileau et Thibault Rehn Les auteurs sont respectivement responsable de la campagne Sortir du glyphosate et coordonnateur de Vigilance OGM À l\u2019automne 2020, le ministre de l\u2019Agriculture du Québec, André Lamontagne, a dévoilé en grande pompe un Plan d\u2019agriculture durable 2020-2030 (PAD) proposant de « s\u2019attaquer », notamment, au problème des pesticides.Ce plan très attendu a été proposé un an et demi après le début des travaux de la Commission de l\u2019agriculture, des pêcheries, de l\u2019énergie et des ressources naturelles de l\u2019Assemblée nationale du Québec sur l\u2019usage des pesticides.Cette dernière donnait suite à ce qu\u2019on a appelé « l\u2019affaire Louis Robert », du nom de cet agronome considéré comme un lanceur d\u2019alerte pour avoir dénoncé les pressions exercées par des lobbyistes du secteur privé dans le domaine de la recherche publique portant sur l\u2019utilisation de ces produits.Le ministre Lamontagne a quali?é ce plan d\u2019historique, se vantant même de faire du Québec un « chef de ?le » en matière d\u2019agriculture durable.Cependant, on part de loin quand on sait que le maïs et le soya génétiquement modi?és (GM) sont cultivés sur plus de 50 % de nos terres agricoles (si on exclut la culture du foin) et que l\u2019entièreté de ces cultures GM sont conçues pour être tolérantes à un ou plusieurs herbicides.La généralisation de ces cultures a favorisé l\u2019épandage répété de certains pesticides ayant pour conséquence l\u2019apparition de plantes résistantes.Pour résoudre ce problème, l\u2019industrie a choisi d\u2019en intensi?er l\u2019usage et de commercialiser de nouvelles plantes GM tolérantes à plusieurs herbicides \u2013 dont le 2,4-D et le dicamba.On se trouve donc confrontés à un constat d\u2019échec et pris dans un cercle vicieux, puisque ces deux pesticides devaient être abandonnés « grâce » à l\u2019arrivée du controversé glyphosate sur le marché.Faire preuve d\u2019ambition consisterait plutôt à donner une véritable place aux solutions proposées par l\u2019agroécologie qu\u2019on s\u2019empresse de vanter mais sans les sortir de leur marginalité ni les ?nancer adéquatement.Le saupoudrage de quelques subventions dans le PAD pour de soi-disant services écosystémiques, ces services rendus à l\u2019être humain par les écosystèmes, ne changera pas grand-chose si nous restons ?gés dans le même paradigme.Si la révolution quali?ée de « verte » avait pour noble but de nourrir le monde (sans malheureusement jamais atteindre son objectif ultime), elle était bien mal nommée car basée sur le recours aux produits chimiques et sur l\u2019industrialisation de l\u2019agriculture, deux processus antinomiques avec l\u2019écologie.Aujourd\u2019hui, face à l\u2019effondrement de la biodiversité et aux changements climatiques, c\u2019est une véritable révolution verte, paysanne et fondée sur la compréhension des écosystèmes qui s\u2019impose.On en est loin, si on s\u2019en tient au Plan d\u2019agriculture durable proposé.Certes, le ministre Lamontagne a annoncé avec ?erté son intention de réduire l\u2019utilisation annuelle des pesticides de 500 000 kilogrammes d\u2019ici 2030.Le hic, c\u2019est que cet objectif a déjà été atteint en 20181.Le ministère a évoqué une « anomalie » dans le rapport 2018 du Bilan des pesticides pour tenter de l\u2019expliquer, sans pour autant travailler à recti?er ses méthodes d\u2019analyse de façon à bien comptabiliser l\u2019usage réel des pesticides au Québec.Selon l\u2019agronome Louis Robert, nous serions capables de réduire notre utilisation de 30 % à 40 % avec des mesures simples, rapides et peu coûteuses2.Pourquoi alors ne pas être plus ambitieux ?Une étude québécoise révèle, par exemple, que les néoni- cotinoïdes sont inutiles dans plus de 95 % des champs de maïs et de soya du Québec3.Employés en prévention, ces fameux « tueurs d\u2019abeilles » se retrouvent à enrober les semences elles- mêmes, empêchant les exploitants agricoles de choisir \u2013 ou non \u2013 d\u2019en utiliser.Interdire l\u2019usage préventif de ces pesticides (comme celui d\u2019autres produits nocifs) et rendre obligatoire l\u2019obtention d\u2019une prescription en cas de nécessité permettraient de faire des progrès signi?catifs : on traiterait ainsi seulement les 5 % de la production qui ont besoin de l\u2019être.On se demande donc ce que le gouvernement a fait des nombreuses recommandations formulées durant la commission parlementaire sur le sujet, telles que la séparation des activités de vente de pesticides et celles de conseil en matière agronomique, ou encore l\u2019interdiction de la vente des pesticides aux particuliers.Le lancement du PAD aurait pu être une occasion de mettre en pratique dès maintenant plusieurs solutions qui font consensus auprès des chercheurs indépendants entendus lors de la Commission.Or, les gouvernements successifs semblent sous l\u2019in?uence des lobbys, incapables d\u2019avancer tant que la pression populaire ne les y contraint pas.« Ils ne sont puissants que parce que nous sommes à genoux », disait Louis Robert à propos des lobbyistes, en commission parlementaire.À nous de nous saisir de ces enjeux et de sensibiliser la population aux solutions qui permettraient de sortir le Québec de sa dépendance aux pesticides.Vigilance OGM en présente plusieurs dans un manifeste à signer à l\u2019adresse suivante : .1.Voir Thomas Gerbet, « Pesticides : Québec s\u2019est ?xé une cible de réduction déjà atteinte », Radio-Canada, 30 novembre 2020.2.Voir Patrice Bergeron, « L\u2019utilisation de pesticides pourrait être réduite de 30 % à 40 %, selon Louis Robert », La Presse canadienne, 25 septembre 2019.3.Voir Daphné Cameron, « Pesticides \u201ctueurs d\u2019abeilles\u201d : un usage injusti?é dans 95 % des champs du Québec », La Presse, 27 février 2020.22 RELATIONS 813 ÉTÉ 2021 DOSSIER Dominique Bernier L\u2019auteure est conseillère en environnement et transition juste à la Centrale des syndicats du Québec (CSQ) A u ?l du temps, la place de l\u2019agriculture au sein des marchés mondiaux a ?uctué au gré des périodes de disette et d\u2019abondance.Les pressions du capital visant à faire feu de tout bois et à maximiser les pro?ts, peu importe le caractère essentiel des produits en cause, ne datent pas d\u2019hier.Malgré tout, au moment de la crise de 1929 et alors qu\u2019une tendance au libre-commerce des produits agricoles \u2013 et par conséquent des denrées alimentaires \u2013 s\u2019installait timidement depuis la deuxième moitié du XIXe siècle, plusieurs gouvernements, en particulier aux États-Unis, ont af?rmé le caractère essentiel de l\u2019agriculture et ont mis en place des mesures visant à la soutenir.Ainsi, au cœur du New Deal du président Roosevelt se trouvait l\u2019Agriculture Adjustment Act, qui visait notamment à protéger les agriculteurs de la volatilité du marché pour assurer une stabilité de la production et un contrôle des prix avantageux pour tous (producteurs et consommateurs), en limitant les importations.Des programmes similaires, mis en place au Canada et ailleurs dans le monde à la même époque, ont été renforcés durant la période d\u2019après-guerre.Le système de gestion de l\u2019offre, dont nous béné?cions encore aujourd\u2019hui au Canada, découle de cette logique.Il protège certaines productions jugées essentielles \u2013 les produits laitiers, les œufs, le poulet et la dinde \u2013 qui sont régulés à la source par des quotas de production imposant des maximas aux éleveurs et limitant fortement les importations, ce qui permet d\u2019éviter les surplus et de maintenir la stabilité des prix.Les États-Unis et une majorité d\u2019autres pays qui ont par la suite choisi la voie des subventions pour soutenir leur agriculture tentent d\u2019amener le Canada à abandonner ce modèle a?n de percer son marché pour y écouler leur surproduction laitière, notamment.Le concept d\u2019« exception agricole », selon lequel l\u2019agriculture, de par son caractère vital, ne peut être traitée comme une production comme les autres, a fait consensus jusqu\u2019à ce que l\u2019Accord sur l\u2019agriculture de l\u2019Organisation mondiale du commerce, entré en vigueur le 1er janvier 1995, vienne changer la donne et augmenter la préséance du marché.Depuis, les marchés ?nanciers et les géants de l\u2019agro-industrie n\u2019ont eu de cesse de faire pression pour une libéralisation totale du secteur agricole, avec pour conséquence un effritement graduel de l\u2019agriculture de subsistance en faveur des cultures consacrées à l\u2019exportation.Cette orientation a eu des effets dévastateurs dans les pays du Sud, mais les pays industrialisés n\u2019ont pas été épargnés.Le Québec a ainsi subi un affaiblissement important de sa souveraineté alimentaire, laquelle se dé?nit comme le droit des États ou des peuples d\u2019établir leur propre politique agricole et alimentaire1.Or, du rôle d\u2019acteurs de la souveraineté alimentaire, les productrices et les producteurs agricoles se sont graduellement vus reléguer à celui de spectateurs impuissants d\u2019orientations néolibérales prises en haut lieu.Encouragés par diverses mesures gouvernementales, dont un système de ?nancement agricole ayant un parti pris pour les cultures industrielles, et des subventions déguisées par le biais de l\u2019assurance récolte et stabilisation des revenus agricoles, disponible uniquement pour une poignée de productions, les producteurs ont graduellement délaissé les cultures vivrières traditionnelles au pro?t d\u2019une agroindustrie soumise aux aléas des marchés ?nanciers.La perte de biodiversité et la dégradation des écosystèmes agricoles qu\u2019entraîne le modèle agro-industriel dominant doivent être stoppées.Par différentes initiatives, il est possible d\u2019y arriver, dans la conscience que diversité et souveraineté alimentaires vont de pair.PROTÉGER LA SOUVERAINETÉ ET LA DIVERSITÉ AGRICOLES ET ALIMENTAIRES RELATIONS 813 ÉTÉ 2021 23 DOSSIER Ferme biologique Aux petits oignons, Mont-Tremblant.Photo : © Caroline Hayeur Cette orientation a entraîné l\u2019endettement massif des producteurs pour se procurer les équipements coûteux requis par les modes de production industrialisés et les intrants toujours plus nombreux.Elle a favorisé la concentration des terres agricoles en lots toujours plus grands quasi impossibles à subdiviser.On assiste en conséquence à la disparition graduelle du modèle de la ferme familiale à échelle humaine.Entre 1996 et 2016, le Québec a perdu pas moins de 7000 fermes, souvent au pro?t de l\u2019intégration verticale (notamment dans le secteur porcin), où les producteurs d\u2019antan sont parfois relégués au rôle de simples contremaîtres employés sur la ferme appartenant à un groupe ?nancier.Parallèlement et pour les mêmes raisons, l\u2019accès à la terre pour la relève s\u2019en trouve fortement limité.Précieuse diversité Ici comme ailleurs, le modèle agricole productiviste, basé sur l\u2019utilisation de quelques variétés très performantes et sur l\u2019éradication de tout ce qui limite la croissance maximale des monocultures, a un prix : dégradation des sols, pollution des cours d\u2019eau, multiplication des ravageurs et des maladies, bilan énergétique catastrophique, perte de la biodiversité affectant la capacité de production à moyen terme, perte de modèles agricoles traditionnels ou alternatifs et de savoirs ancestraux, déstructuration du territoire et de paysages, etc.Ce modèle a entraîné une réduction importante du nombre d\u2019espèces cultivées.Aujourd\u2019hui, 30 espèces fournissent à elles seules 90 % des calories alimentaires et trois d\u2019entre elles \u2013 le riz, le maïs et le blé \u2013 comptent pour 60 % de l\u2019apport calorique mondial.On peut mieux mesurer la perte subie lorsqu\u2019on sait qu\u2019il existait, il n\u2019y a pas si longtemps, plus de 7000 espèces cultivées pouvant être utilisées comme nourriture.La diversité des espèces, comme la diversité génétique au sein d\u2019une même espèce, s\u2019est donc considérablement réduite en l\u2019espace de quelques décennies.C\u2019est l\u2019ensemble du système alimentaire mondial qui se trouve ainsi fragilisé.Avec une telle homogénéité génétique, il suf?rait d\u2019une maladie végétale d\u2019importance ou d\u2019un épisode climatique extrême pour que l\u2019humanité, mais aussi les espèces animales qui dépendent de l\u2019agriculture, doivent affronter une crise alimentaire sans précédent.Sans biodi- versité, le système agricole perd toute résilience.Le projet d\u2019une convention Pour pallier la fragilité de la situation agricole et alimentaire actuelle, un projet de convention internationale pour la promotion et la protection de la diversité agricole et alimentaire a vu le jour.Il est porté par la Chaire de recherche en droit sur la diversité et la sécurité alimentaire de l\u2019Université Laval, l\u2019Union des producteurs agricoles (UPA), la Centrale des syndicats du Québec (CSQ) et une soixantaine d\u2019autres acteurs de la société civile québécoise regroupés au sein de la Coalition pour l\u2019exception agricole et alimentaire.À l\u2019instar de la Convention sur la protection et la promotion de la diversité des expressions culturelles, qui est aussi le fruit d\u2019une démarche québécoise, cette nouvelle convention entend réaf?rmer la souveraineté et le devoir des États d\u2019adopter des politiques agricoles et alimentaires ayant pour effet d\u2019en promouvoir et d\u2019en protéger la diversité.Il s\u2019agit ni plus ni moins de mettre en œuvre le droit à l\u2019alimentation, tel qu\u2019inscrit dans le Pacte international relatif aux droits économiques, sociaux et culturels des Nations unies, et de lui 24 RELATIONS 813 ÉTÉ 2021 DOSSIER Ferme biologique Aux petits oignons, Mont-Tremblant.Photo : © Caroline Hayeur donner préséance sur le droit au commerce.Cette importante convention devrait être rendue publique dans les prochains mois et pourrait poser un nouveau jalon dans la transition vers des systèmes agricoles et alimentaires plus résilients.Protéger les terres En attendant, des mesures doivent immédiatement être prises à l\u2019échelle locale pour entamer ce virage.Au Québec par exemple, il faut rappeler que seulement 2 % du territoire est cultivable.Les terres arables sont une ressource rare et non renouvelable.Or, malgré la Loi sur la protection du territoire et des activités agricoles mise en place en 1978, le Québec perd bon an, mal an, entre 1500 et 2000 hectares de terres agricoles par année, principalement en raison de la spéculation foncière et des projets industriels.Il va donc de soi que la souveraineté alimentaire du Québec passe en partie par les initiatives visant la protection de ces terres.Les ?ducies foncières agricoles sont un moyen précieux pour y arriver, car elles permettent de soustraire des terres à la spéculation foncière en les classant légalement en fonction de leur usage plutôt que de leur propriétaire2.L\u2019agriculture biologique intensive sur petite surface ?- gure aussi sans aucun doute en tête de liste des initiatives à développer.Popularisée au Québec par Jean-Martin For- tier et son livre à succès Le jardinier-maraîcher (Écosociété, 2019), cette technique permet d\u2019obtenir des rendements jusqu\u2019à cinq fois plus importants que ceux de l\u2019agriculture conventionnelle tout en offrant une meilleure qualité de vie et un meilleur salaire aux producteurs et productrices, le tout en améliorant les qualités écologiques des terres.Elle peut se pratiquer avec un minimum d\u2019investissements puisque la mécanisation est réduite et l\u2019espace requis, minimal.C\u2019est donc une solution facilement accessible à la relève agricole.L\u2019accès aux petites surfaces agricoles demeure cependant un enjeu, puisque la Commission de protection du territoire et des activités agricoles (CPTAQ) permet rarement le fractionnement des terres, mais de plus en plus de paysans créatifs trouvent des façons in- novantes de contourner ce problème, comme la location de parcelles enclavées dif?ciles à exploiter de manière conventionnelle, alors que d\u2019autres militent pour un assouplissement des règles de la CPTAQ.Il en découle que le Québec a pu compter sur une augmentation nette de 87 fermes en 2020, en particulier hors des grands centres, une première depuis des décennies.LA TRANSITION ÉCOLOGIQUE, UNE ÉRABLIÈRE À LA FOIS François L\u2019Italien L\u2019auteur est chercheur à l\u2019Institut de recherche en économie contemporaine (IRÉC) S\u2019 il occupe une place à part dans l\u2019imaginaire québécois, le sirop d\u2019érable joue un rôle méconnu dans la vie économique du Québec.Longtemps associée à l\u2019agriculture de subsistance, l\u2019acériculture a connu un essor impressionnant au cours des trois dernières décennies.À la faveur d\u2019une augmentation de la demande pour les produits de l\u2019érable, des entreprises de tailles diverses ont essaimé partout sur le territoire québécois.On en comptait plus de 6500 en production en 2019, situées pour la majorité dans des localités éloignées des grands centres, parfois dans des milieux en proie à la dévitalisation.Dans certains cas, ces fermes acé- ricoles ont même permis de contrecarrer cette dernière et de diversi?er l\u2019économie locale.Il y a là un succès qui ne doit rien à la « main invisible » du marché : les acériculteurs québécois ont fait le choix de se doter d\u2019institutions collectives à la ?n du siècle dernier, donnant aux fermes de petite et moyenne taille la possibilité d\u2019être viables à long terme.Ce modèle, qui a permis aux producteurs indépendants de s\u2019organiser sur leurs propres bases sans dépendre de la grande industrie, fait face aujourd\u2019hui aux enjeux de taille propres à la transition écologique juste.Soulignons-en deux1.Le premier est lié aux pressions extractivistes qui s\u2019exercent sur l\u2019économie de l\u2019érable.En dépit de l\u2019existence des institutions communes favorisant la petite et moyenne production indépendante, comme la mise en marché collective et la création d\u2019une réserve stratégique, les fermes acéricoles restent exposées aux forces du marché.L\u2019une d\u2019entre elles est la tendance à la concentration et à la consolidation des entreprises.Nous voyons en effet apparaître de plus en plus de « complexes acéricoles » qui comprennent des dizaines de milliers d\u2019entailles et qui font un usage plus intensif des technologies.Une dynamique industrielle s\u2019impose ainsi et pourrait rapidement déstructurer le modèle actuel en menant à une diminution importante du nombre d\u2019entreprises sur le territoire.Cela jouerait contre les communautés locales puisque, à l\u2019image des villes minières, elles ne serviraient alors que de « supports » à ces complexes, les érablières et les localités avoisinantes se voyant transformées en zones d\u2019extraction de matière sucrée.Cela est déjà bien amorcé dans le nord-est américain, où des fonds d\u2019investissement détiennent de gigantesques complexes acéri- coles qui gon?ent la production américaine de sirop d\u2019érable.Face à cela, il devient nécessaire de défendre la pérennité et le renouvellement d\u2019un modèle basé sur l\u2019ancrage de la production acéricole dans les milieux de vie et les caractéristiques qui leur sont propres.Sortir l\u2019économie de l\u2019érable des ornières de la demande en produits peu transformés est l\u2019une des actions à privilégier.Développer davantage de produits distinctifs misant sur le savoir-faire et la production artisanale permettrait de faire valoir autre chose qu\u2019une stricte logique de coûts-béné?ces.Ce développement de produits pourrait être réalisé à travers des entreprises coopératives, comme cela a été le cas dans le secteur laitier, par exemple.Ce type de modèle économique à contrôle collectif doit être au cœur de la transition écologique.?RELATIONS 813 ÉTÉ 2021 25 DOSSIER 26 RELATIONS 813 ÉTÉ 2021 DOSSIER Petite production de sirop d\u2019érable familiale dans la région de Sutton.Photo : © Caroline Hayeur L\u2019agriculture biologique intensive, par ailleurs, est de plus en plus souvent combinée à l\u2019utilisation de serres froides (non chauffées), qui permettent d\u2019allonger la saison de culture dans nos climats rigoureux de manière impressionnante.En?n, notons qu\u2019il aura fallu l\u2019arrivée d\u2019une pandémie pour en?n inciter Hydro-Québec à offrir ses tarifs préférentiels aux petites productions en serre.Nous devrions donc assister dans les prochaines années à un boom de nouvelles productions dé?ant le climat nordique pour contribuer à la diversité de l\u2019offre pour notre alimentation locale.On peut être porté à penser qu\u2019il est préférable d\u2019adopter une alimentation adaptée aux saisons de notre climat nordique et d\u2019éviter autant que possible le recours aux serres chauffées, qui représente une solution plus énergivore.Cela est vrai dans l\u2019absolu, mais pour améliorer rapidement la souveraineté alimentaire du Québec, et sachant qu\u2019opérer un changement radical dans l\u2019alimentation d\u2019une population n\u2019est pas une tâche facile, la production en serres chauffées à l\u2019hydroélectricité peut sans aucun doute faire partie du panier de solutions à envisager.Il ne s\u2019agit là que d\u2019une poignée d\u2019exemples parmi plusieurs initiatives qui peuvent d\u2019ores et déjà être mises en place pour initier la nécessaire transition vers une agriculture plus résiliente, diversi?ée et structurante pour les collectivités locales.Comme le dit Rob Hopkins, auteur du Manuel de transition (Écosociété, 2010) et initiateur de la mouvance des Villes et villages en transition, si l\u2019alimentation était un gâteau, nous devrions produire la pâte sur place et n\u2019importer que le glaçage.Dans un monde à l\u2019aube de bouleversements climatiques majeurs, il est crucial de relocaliser l\u2019agriculture et l\u2019alimentation pour les mettre au service de la souveraineté alimentaire à l\u2019échelle locale.L\u2019agriculture \u2013 pour autant qu\u2019elle soit à échelle humaine \u2013 peut et doit être une partie de la solution au problème climatique.1.Lire D.Bernier, « Pas de souveraineté alimentaire sans accès à la terre », Relations, no 785, juillet-août 2016.2.Lire Hubert Lavallée, « La ?ducie foncière communautaire, une solution d\u2019avenir », Relations, no 785, juillet-août 2016.Le second enjeu concerne la contribution de l\u2019acériculture à l\u2019effort de réduction draconienne des émissions de gaz à effet de serre.Alors que le Québec doit s\u2019engager sur la voie d\u2019une transition énergétique ambitieuse a?n d\u2019atteindre la car- boneutralité dans les meilleurs délais, les entreprises acéricoles devront faire leur bout de chemin.Sans surprise, les avancées les plus importantes en cette matière pourront être faites en commençant par abandonner les systèmes d\u2019évaporation au mazout qui sont encore largement utilisés.Au siècle dernier, une proportion importante d\u2019acériculteurs ont opté pour des systèmes alimentés par un carburant fossile parce que leur situation géographique rendait souvent leur branchement au réseau électrique impossible.Ainsi, en 2016, le mazout était toujours la source d\u2019énergie privilégiée pour plus de la moitié des entailles en exploitation au Québec.Alors que les petites installations utilisent le bois de chauffage, l\u2019huile est surtout employée par les entreprises de taille moyenne, qui constituent encore l\u2019épine dorsale de la production de sirop d\u2019érable ici.Pour l\u2019instant, ce sont les plus grandes installations qui recourent davantage aux sources d\u2019énergie de faible intensité en carbone, soit l\u2019électricité et la biomasse forestière.Cette dernière ouvre des possibilités que n\u2019offre pas l\u2019électricité dans un domaine d\u2019activité qui se déploie souvent dans des localités forestières.Il serait en effet possible de faire d\u2019une pierre deux coups : structurer une conversion vers des systèmes alimentés à la biomasse forestière permettrait non seulement de diminuer l\u2019empreinte carbone de la production de sirop d\u2019érable, mais aussi de développer des circuits courts d\u2019approvisionnement en granules de bois à fort potentiel énergétique, produites par des entreprises locales à partir de résidus forestiers.Au-delà des établissements acéricoles, ces circuits courts pourraient desservir d\u2019autres entreprises et institutions susceptibles d\u2019utiliser la biomasse forestière comme source d\u2019énergie.Des systèmes économiques et énergétiques locaux pourraient donc voir le jour grâce au couplage d\u2019une politique de conversion énergétique et de développement territorial.Le Québec devra cependant avoir de l\u2019audace, car même dans sa version renouvelée en 2021, le programme Bioénergies administré par Transition énergétique Québec, la société d\u2019État créée en 2017 pour coordonner les efforts de transition, reste peu structurant à cet égard.1.Pour plus de détails, consulter F.L\u2019Italien, La transition de l\u2019acériculture à la biomasse \u2013 Une occasion de développement pour les localités forestières, Note d\u2019intervention de l\u2019IRÉC no 57, juillet 2017. RELATIONS 813 ÉTÉ 2021 27 DOSSIER Q u\u2019est-ce qui vous a poussée à devenir maraîchère ?Qu\u2019est-ce qui motive les nombreuses personnes qui, comme vous, malgré les multiples obstacles, s\u2019engagent dans la voie de pratiques agricoles écologiques au Québec, en marge de l\u2019agro- industrie dominante ?Maude Prud\u2019homme : Le climat d\u2019insécurité actuel amène plusieurs personnes à revenir à l\u2019essentiel et l\u2019alimentation en fait partie.Plusieurs des personnes qui s\u2019engagent dans cette voie sont animées par une quête de sens au quotidien mais aussi par un désir de contribution à leur collectivité.Il y a vraiment une effervescence réjouissante, menée par des personnes allumées sur de nombreux enjeux et porteuses d\u2019intentions généreuses.Il y a une vraie ambition paysanne et non seulement maraîchère au cœur de cette démarche.Tout cela n\u2019est pas dépourvu d\u2019enjeux de privilèges, d\u2019accès à des capitaux familiaux par exemple, ou de formes de capacitisme, mais ça se travaille.Il y a aussi une mouvance aux tendances disons « li- bertariennes champêtres » inspirée entre autres par l\u2019effet Jean-Martin Fortier et sa Ferme bio des Quatre-Temps (à Hemmingford), soutenue par l\u2019homme d\u2019affaires André Desmarais, qui a connu un succès très médiatisé (par l\u2019émission télévisée Les Fermiers par exemple).C\u2019est une approche que je trouve intéressante à certains égards sur des plans techniques, et pour l\u2019idée qu\u2019elle porte de multiplier les petites fermes, mais qui me semble aussi parfois dangereuse et déplorable sur le plan des solidarités.Espérons que l\u2019élan trouve plus de profondeur et de connexion aux pratiques pérennes, aux solidarités sociales.Je crois que c\u2019est en amorce.Pour moi, on choisit des pratiques agricoles écologiques pour vivre un ensemble de relations aux éléments et aux gens qui sont riches en rencontres et en découvertes.C\u2019est aussi une manière de se générer une base économique et de subsistance qui peut s\u2019arrimer à la militance dans ses formes plus « classiques ».C\u2019est une habitation politique des territoires pleine de potentiel dans une perspective d\u2019autodétermination plus large.Il y a évidemment d\u2019autres voies qui ont du sens ! Mais moi, j\u2019ai besoin d\u2019intimité avec les saisons et de récolter des fruits concrets de mes efforts, chose qui reste souvent de l\u2019ordre du conceptuel quand on fait du travail politique.Dans le contexte de la crise climatique et écologique, l\u2019agroécologie est souvent évoquée comme un modèle à suivre pour transformer nos pratiques agricoles.Que sous-tend plus précisément cette approche ?M.P.: D\u2019une part, c\u2019est respecter les paramètres écologiques des lieux qu\u2019on habite, des lieux qu\u2019on cultive.C\u2019est contribuer à la biodiversité et se considérer comme une partie intégrante d\u2019un ensemble et d\u2019un rapport au temps long.D\u2019autre part, c\u2019est se demander « nourrir qui ?comment ?».C\u2019est ré?échir à l\u2019accessibilité et aux dimensions culturelles de l\u2019alimentation, qui est une activité assez intime quand on y pense : ça entre dans les corps, dans les maisons des gens, etc.Sur le plan politique, l\u2019enjeu de la propriété des moyens de production est aussi central, tout comme les solidarités internationales.Il s\u2019agit donc d\u2019une approche à la fois écologique, technique, culturelle, sociale et politique.La Déclaration des Nations unies sur les droits des paysans et des autres personnes travaillant dans les zones rurales, adoptée en 2018, est éloquente à lire pour en saisir toute la portée.Mettre de l\u2019avant une telle conception politique de l\u2019agroécologie contraste avec les approches centrées exclusivement sur la technique de certains instituts d\u2019agroécolo- gie ou qui sont présentes dans certaines conceptions de la transition écologique.Or, on ne peut ni tout réduire à la technique, ni la contourner entièrement.Sur le terrain, Bien connue comme militante engagée dans des causes environnementales et sociales depuis le milieu des années 1990, Maude Prud\u2019homme est maraîchère depuis quelques années dans sa Gaspésie d\u2019adoption, en territoire Mi\u2019gmaq non cédé.Déléguée à la transition au Réseau québécois des groupes écologistes et très active au sein du chantier sur l\u2019agriculture du Front commun pour la transition énergétique, elle se situe au carrefour des ré?exions en cours sur les transitions écologique et agricole à réaliser au Québec.Relations s\u2019est entretenue avec elle.VERS UNE AGROÉCOLOGIE DÉCOLONIALE ENTREVUE AVEC MAUDE PRUD\u2019HOMME actuellement, il y a beaucoup de questionnements, d\u2019échanges, d\u2019innovation et de partage entre les fermes, tant en regard des outils que des techniques, des approches, des rythmes, des cultivars, des semences, mais aussi autour de l\u2019idée d\u2019un revenu minimum garanti.L\u2019agroécologie se veut un processus transformateur de sociétés dans une optique de souveraineté alimentaire effective qui réconcilie justices sociale, alimentaire et écologique (incluant sa dimension climatique).C\u2019est à la fois politique, complexe, intersectionnel et multidimensionnel, mais aussi ancré dans des éléments concrets, simples et quotidiens.Vous intégrez une perspective décoloniale dans votre conception très politique de l\u2019agroécologie, pouvez-vous nous en parler ?M.P.: Le contexte nous amène à essayer de penser une réforme agraire en contexte de nécessaire décolonisation.On parle des terres de qui ?Comment honorer les souverainetés politiques et alimentaires liées aux territoires ?Mettre ?n à la violence coloniale qui se perpétue, ça fait partie des éléments fondamentaux d\u2019une transition agricole et écologique juste.L\u2019agriculture a joué un rôle dans de nombreuses violences coloniales, ici et à travers le monde, que ce soit pour forcer la sédentarisation de peuples nomades, expulser des communautés ou contaminer les sols.Les processus coloniaux ne touchent pas seulement les dimensions politiques de la vie individuelle et collective ; ils affectent aussi les écosystèmes, l\u2019écologie des sols, des forêts, etc.Ces éléments sont politiquement et culturellement centraux, et donc propres aux différents peuples.Les Innus, par exemple, ne pourraient pas simplement retourner dès maintenant à une alimentation entièrement forestière, parce que les écosystèmes qui la rendaient possible ont été très appauvris.Les Kanien\u2019kehá:ka (Mohawks) ont des traditions agricoles reconnues mais leur capacité de les mettre en pratique se trouve entravée.En outre, le coût des aliments est inabordable pour plusieurs communautés autochtones, entre autres dans le Nord du Québec.Il y a là des responsabilités à prendre en matière de restitutions, de guérisons, de réparations et d\u2019adaptation.Un exercice exigeant de co-construction de souverainetés alimentaires diverses et complémentaires s\u2019impose à toutes et à tous.Cela peut être émancipateur politiquement tout en participant très concrètement à la santé des communautés.C\u2019est très riche et, à mon sens, profondément porteur sur le plan politique.Dans une perspective décoloniale internationaliste, il s\u2019agit aussi de prendre conscience de la dynamique de prédation du complexe agro-industriel mondialisé et des divers systèmes d\u2019oppression à l\u2019œuvre derrière les denrées alimentaires qu\u2019on retrouve sur les tablettes, ici et ailleurs, et particulièrement sur le plan du contrôle des semences.Des débats très complexes nous attendent, dans lesquels il faudra conjuguer le respect des droits des peuples autochtones (notamment territoriaux), les perspectives systémiques, les impératifs écologiques et la considération des gens qui ont fait du travail agricole toute leur vie, souvent au péril de leur santé, et pour qui leur fond de terre est leur retraite et leur héritage, par exemple, cela sans oublier la relève qui veut accéder à la terre.Par quels moyens peut-on faire avancer plus ef?- cacement le développement de l\u2019agroécologie au Québec ?M.P.: Les institutions, les communautés et les ménages peuvent tous y contribuer, de différentes manières.L\u2019approvisionnement institutionnel en aliments locaux, par exemple, pourrait constituer une approche porteuse tant en matière d\u2019accès aux aliments sains qu\u2019en matière de structuration d\u2019une dynamique nourricière plani?ée.Une réorientation massive des fonds consacrés à la recherche et à la formation vers des pratiques agroécologiques serait vraiment béné?que.On voit aussi émerger des projets de partage de semences dans les bibliothèques, par exemple, et des initiatives de municipalités nourricières à encourager.Ce n\u2019est pas suf?sant pour faire tomber des systèmes, mais c\u2019est nécessaire pour la suite des choses.De manière générale, il faut changer la place trop souvent marginale qu\u2019on attribue à l\u2019agriculture et aux écosystèmes nourriciers dans la société, pour que ce sujet devienne central.Agir dans une perspective de droits Agir dans une perspective de droits humains et de relations solidaires, et pas seulement de « gastronomie de luxe », est un préalable à tout.28 RELATIONS 813 ÉTÉ 2021 DOSSIER Marché public, Montréal.Photo : © Caroline Hayeur humains et de relations solidaires, et pas seulement de « gastronomie de luxe », est un préalable à tout.Ensuite, il faut mettre ?n aux pratiques destructrices comme les monocultures ou encore l\u2019usage des pesticides néonicotinoïdes, et soutenir le passage à des pratiques régénératrices.En ce sens, il faut plus que des projets emballants pour freiner l\u2019élan agro-industriel : il faut une volonté collective et des politiques institutionnelles fermes pour avancer dans cette direction.Les principes de l\u2019agroé- cologie doivent se déployer de manière inclusive à l\u2019échelle des territoires et des collectivités qui sont concernées.Ce ne sera pas facile.Ça prend un soutien public à des processus démocratiques structurants et au déploiement d\u2019une transition juste en agriculture.Une pluralité syndicale serait vraiment béné?que aux échanges.Le respect, mais aussi l\u2019écoute des travailleuses et des travailleurs migrants, est éthiquement incontournable.Aussi, la place des Premiers Peuples dans ces processus doit incarner la réalisation de leurs droits et de leurs volontés.Tout le monde est concerné par ce qu\u2019il ou elle mange et il y a une légitimité à vouloir des sols et des cours d\u2019eau en santé.N\u2019oublions pas également que plusieurs organismes communautaires interviennent en alimentation et en écologie, directement ou par leur mandat de défense collective des droits.Aussi, nous devons penser les écosystèmes nourriciers de manière plus large en tenant compte par exemple de la pêche, de l\u2019agroforesterie et de toutes les autres sources d\u2019aliments.Une révision fondamentale du régime agricole et foncier est nécessaire, incluant notamment une sortie de l\u2019élevage industriel et la ?n de la spéculation foncière.Entre temps, on pourrait déjà, au niveau gouvernemental, cesser de subventionner les cultures destinées à l\u2019exportation, soutenir mieux les initiatives de fermes écologiques à échelle humaine ainsi que la régénération des écosystèmes, voire exclure l\u2019agriculture des accords de libre-échange.C\u2019est ambitieux, mais on doit être à la hauteur des enjeux et transformer en profondeur notre rapport à la terre, à la nourriture et, de ce fait, accroître l\u2019ef?cacité de notre action face à l\u2019urgence écologique et aux impératifs de justice sociale.Pour chercher à modi?er les habitudes au sein de la population, on parle parfois d\u2019« écologisation de l\u2019alimentation » dans certains milieux écologistes : qu\u2019entend-on par là ?M.P.: Dans le contexte de la crise écologique et climatique, on ne peut pas faire l\u2019économie de ce que j\u2019appelle « le deuil et l\u2019accueil ».Il faut faire certains deuils alimentaires.Puis, il faut accueillir le retour possible à la saisonnalité des aliments.Il faut accepter l\u2019idée que des concombres c\u2019est bon l\u2019été et qu\u2019on peut toujours en mariner ou en lacto-fermenter, mais qu\u2019on est mieux de manger autre chose en février.J\u2019ajouterais que ça peut être savoureux, que la révolution ne goûtera pas juste le chou kale vapeur, rassurons-nous ! Ça ne veut pas dire manger juste des légumes non plus ! Pensons aux huiles, aux sucres, aux grains.Écologiser l\u2019alimentation est aussi propice à une plani- ?cation collective.Dans une coopérative de solidarité, par exemple, on peut créer un espace pour que les gens qui seront nourris par ces petits producteurs puissent participer à déterminer ce qu\u2019ils vont manger.Plus que des consommateurs, ils deviennent ainsi partie prenante de leur alimentation.Sur un autre plan, étant donné qu\u2019il est très dif?cile pour une seule ferme de produire l\u2019ensemble de ses semences, par exemple, il faut faire des échanges, et des personnes dont ce n\u2019est pas le métier principal pourraient participer à des projets pour multiplier les semences.Cela dit, tous et toutes n\u2019ont pas le même temps à allouer à ce type d\u2019activité, et je suis reconnaissante à une multitude de travailleuses et travailleurs essentiels.Cela permet de souligner qu\u2019écologiser son alimentation et s\u2019approvisionner de manière responsable sont d\u2019abord des responsabilités collectives.Il ne faut pas que ce soit compliqué de faire des bons choix ; ça prend une simplicité d\u2019accès aux aliments de qualité, que ce soit par des marchés de proximité ou de nouveaux modes de transport et de distribution.L\u2019écologisation de l\u2019alimentation est un processus à mettre en œuvre avec les gens, en identi?ant bien le contexte dans lequel on s\u2019inscrit, sachant que ce qui peut constituer un régime alimentaire écologique peut varier d\u2019une région à l\u2019autre et d\u2019un peuple à l\u2019autre, dans une perspective de respect d\u2019une multiplicité de souverainetés alimentaires dynamiques.C\u2019est pourquoi je préfère cette approche contextuelle à la prescription d\u2019un régime particulier de manière globale.Le potentiel d\u2019af?rmation culturelle, territoriale et politique s\u2019en trouve multiplié plutôt que discipliné.Se questionner sur l\u2019accessibilité nécessite par ailleurs d\u2019aborder des enjeux plus larges liés à l\u2019endettement excessif des individus, à la ?ambée du prix de l\u2019immobilier et des loyers, à tout ce qui fait en sorte que l\u2019argent disponible pour l\u2019alimentation est insuf?sant pour une grande partie de la population.Il faut agir sur ces leviers-là aussi si on veut que les gens aient accès à une alimentation écologique de qualité et que les personnes qui la produisent vivent dans la dignité.En bref, cuisinons des souverainetés solidaires ! Entrevue réalisée par Catherine Caron.RELATIONS 813 ÉTÉ 2021 29 DOSSIER Jean Bédard L\u2019auteur est philosophe et écrivain L e diagnostic apparaît évident : nos comportements politiques et économiques menacent la paix et l\u2019équilibre de l\u2019environnement.Nous ne sommes peut-être pas pires que ceux et celles qui nous ont précédés, mais nos ressources sont sans commune mesure : un chalutier-usine peut éliminer toute une espèce de poissons ; un pesticide peut éradiquer les pollinisateurs ; de gigantesques abatteuses forestières peuvent éliminer une forêt en quelques jours\u2026 Nous devons apprendre à maîtriser nos moyens ! Alors pourquoi un diagnostic aussi clair ne se traduit-il pas en actions ef?caces ?Pour sortir de l\u2019inaction, mon épouse et moi avons acheté une terre pour créer Sageterre, un écovillage consacré à l\u2019agroécologie.C\u2019est la beauté des petits champs entourés d\u2019arbres, de marais, de ruisseaux et d\u2019une petite rivière qui nous a convaincus.Les néopaysans que nous étions alors, en 2004, ont subi depuis le pétrissage des dif?cultés de l\u2019agriculture et de la vie en communauté d\u2019action : deux boulangers sans pitié ! Nous avons fait le choix de l\u2019agroécologie, soit celui d\u2019un ensemble de pratiques agricoles communautaires inspiré de l\u2019écologie intégrale, c\u2019est-à-dire réinscrivant les dimensions biologiques, sociales, psychologiques, économiques, politiques, scienti?ques, artistiques, philosophiques et spirituelles de l\u2019être humain dans un écosystème.C\u2019est en quelque sorte une manière de se « faire cultiver » par la terre a?n de la cultiver sagement et qu\u2019elle nous nourrisse physiquement et spirituellement.Tant que l\u2019écologie n\u2019est qu\u2019une question de connaissances et de devoirs, nos bras restent croisés.Tant que l\u2019on imagine que la technologie nous sauvera à elle seule, nous attendons passivement.La technologie dépend trop des exigences du pro?t, et le sens du devoir, de l\u2019idéalisme de quelques militants.Nous ne pouvons vouloir vraiment et ensemble ce que nous n\u2019aimons pas de toutes nos forces.Mon épouse et moi avons subi non seulement le choc de notre conscience alertée par la crise climatique, mais surtout un coup de foudre pour une terre en bord de mer et pour la jeunesse engagée qui fait communauté avec nous.Nous nous sommes donnés au maraîchage et Sageterre s\u2019est mise à nous jardiner.L\u2019écologie est l\u2019expérience d\u2019une métamorphose dans le cocon d\u2019un écosystème réel, sueur et moustiques compris.Alors, parlons d\u2019amour.Comment faire pour nous aimer assez et que nos mains suivent notre cœur ?Cela est impossible sans comprendre d\u2019abord l\u2019entièreté du processus affectif d\u2019une transformation.Dans ma carrière d\u2019intervenant social, j\u2019ai cru distinguer certaines étapes dans le cheminement de la conscience, cette chose qui, au fond de nous-mêmes, tient à la vérité et à la réalité comme nos poumons tiennent à l\u2019air.Même lorsque nous refoulons une vérité dif?cile à avaler, la conscience nous fait sentir que nous nous mentons à nous- mêmes.Saint Serge, le grand mystique orthodoxe, disait à peu près ceci : « Si tu cherches Dieu, tu ne le trouveras pas.Si tu cherches la vérité, tu feras l\u2019expérience du sublime.» Le fondement de mon espérance, c\u2019est que l\u2019être humain est incapable d\u2019échapper à sa soif de vérité et donc, à son cœur qui est le siège de sa conscience et le lien entre la vérité et l\u2019action.Mais de quelles vérités parle-t-on ici ?La vérité des faits, a?n d\u2019être convaincus de réalités qui nous poussent à agir.La vérité des émotions, pour reconnaître nos vraies peurs et nos vrais amours.La vérité responsable pour transformer le monde.Ces trois dimensions de la vérité (faits, émotions, responsabilités) sont déterminantes, mais la conscience doit arriver à quelque chose d\u2019autre : à une étape où elle tient à elle-même, où elle tient à la vie.Sinon pourquoi changer ?Collectivement, est-ce que l\u2019humanité tient à la vie ?On ne peut pas vouloir ce que l\u2019on n\u2019aime pas.La volonté est la servante du cœur, elle suit la pente de la beauté qui la séduit.Vouloir aimer ne mène pas à l\u2019amour, tous les couples en savent quelque chose.L\u2019amour est une attraction, pas un devoir.Un fumeur peut savoir qu\u2019il détruit sa propre santé, mais s\u2019il préfère la sensation que lui apporte la cigarette à la vie, il continuera à fumer.L\u2019être humain des temps modernes préfère-t-il la sensation de sa fausse toute-puissance au plaisir d\u2019appartenir au vivant ?Pourquoi s\u2019engagerait-il à s\u2019assurer de la qualité de l\u2019air et de l\u2019eau, de la fertilité des sols et de la vigueur des consciences de ses congénères s\u2019il choisit la toute-puissance ?Je pense que quelque chose en nous résiste à l\u2019amour, même à l\u2019amour de nous-mêmes.D\u2019où vient cette résistance ?Vivre, c\u2019est dépendre de l\u2019air, de l\u2019eau, de la santé des terres et des océans, de l\u2019harmonie des sociétés, de l\u2019équité des économies\u2026 Vivre, c\u2019est toujours se sentir intérieur à ce nous qui fait vivre, c\u2019est réaliser que nous sommes un fœtus dans le ventre de sa mère.Peut-être que l\u2019être humain préfère se sentir au-dessus de la nature plutôt que dans la AIMER À EN PERDRE PEUR L\u2019agroécologie suppose de se laisser travailler par la terre, en communauté, et non de la dominer.Sans amour de la terre, sans se reconnaître pleinement membre d\u2019un écosystème, il ne peut y avoir de transition écologique durable.30 RELATIONS 813 ÉTÉ 2021 DOSSIER RELATIONS 813 ÉTÉ 2021 31 DOSSIER nature, peut-être qu\u2019il préfère se sentir tout-puissant, plutôt que de réaliser que c\u2019est la nature qui est toute-puissante.Vivre, c\u2019est s\u2019avouer à soi-même sa vulnérabilité.Alors, que faire pour provoquer l\u2019amour de cette même nature qui mène le bal de la vie et de la mort ?Mon épouse et moi avons dû traverser au moins deux étapes pour y arriver : celle de faire consciemment l\u2019expérience d\u2019appartenir à la communauté de tous les vivants et celle de participer à la beauté d\u2019un paysage agricole.Bref, l\u2019amour nous est arrivé dans la rencontre et par la rencontre de quelque chose qui nous dépasse, qui nous subjugue, qui nous pâme d\u2019admiration sacrée, presque d\u2019effroi.La rencontre doit être double, car l\u2019être humain est double : bio- logiquement, il n\u2019est qu\u2019une composante d\u2019un écosystème, il puise sa vie de la vie totale ; mais, intellectuellement, il peut comprendre certaines lois de la physique, de la chimie, de la biologie, de la psychosociologie, de la sociologie, de l\u2019esthétique du vivant et s\u2019en servir pour rendre le monde meilleur.Il est grati?é de vie et acteur de vie.Il concourt à la vie comme un apprenti participe à l\u2019œuvre d\u2019un grand maître, et cela est un tel plaisir que personne ne peut s\u2019en passer.Trouver belle la nature est un acte de la conscience qui surgit de la rencontre.Pour aimer, il faut trouver beau, résonner, vibrer ; cette vibration survient lorsque notre monde intérieur rencontre le monde extérieur et se reconnaît en lui.Le bébé musaraigne aime sa maman, il se reconnaît en elle.L\u2019être humain ne peut pas ne pas aimer sa mère-terre ; il est de même nature qu\u2019elle.Cependant, un préalable s\u2019impose.Puisque l\u2019amour n\u2019est pas une relation de sujet à objet, mais une passion pour un autre sujet que soi, il faut un renversement profond de notre idée du désir : ne plus penser posséder, mais goûter l\u2019aventure du petit enfant musicien participant à une immense symphonie.Ressentir que cette composition, malgré ses élans parfois tragiques, nous emporte dans une joie des profondeurs qui nous arrache à toute limite, y compris à la mort.Lorsque nous regardons un arbre, nous sommes immédiatement mis en face de deux arbres : le premier est un objet de pensée, il est construit à partir du peu que nous savons, c\u2019est un schéma simpliste, on peut imaginer en avoir le contrôle.Le second, l\u2019arbre réel, je pourrais le scruter à l\u2019in?ni au microscope, approfondir les milliards de détails de sa formidable biologie ; je verrais sans cesse de nouveaux traits de génie.En face de lui, je serais totalement émerveillé, il me donnerait le sentiment d\u2019une œuvre incompatible avec l\u2019absurdité du hasard et de la mort absolue.Un peu de connaissances peut nous faire croire que nous dominons la nature et que nous pouvons la juger absurde avant de l\u2019avoir entendue, mais l\u2019amour nous poussera à connaître un sujet grandiose.La véritable science est une rencontre.La véritable poésie consiste à sortir du rêve et du délire de toute-puissance pour entrer dans la majesté du réel.La véritable sagesse dépasse l\u2019idée de Dieu et l\u2019idée de matière, pour entrer dans l\u2019inépuisable mystère de la vie.Marché public, Montréal.Photo : © Caroline Hayeur Le prochain numéro de Relations (automne 2021) vous réserve du nouveau : pour ses 80 ans, la revue fait peau neuve ! Nouvelle maquette et nouvelles rubriques vous attendent, dans un numéro anniversaire qui posera la question : EN QUOI CROYONS-NOUS ?Au Québec, nous aimons affirmer que nous sommes modernes et libérés de la « croyance », sous-entendu, de la religion.Mais nous le savons, le religieux, expérience humaine fondamentale, n'est pas disparu pour autant.Alors en quoi croyons-nous ?Sous quelles formes, tantôt inspirantes, tantôt problématiques, se présentent les quêtes de sens et le besoin de transcendance ?Que perd-on lorsque l\u2019on fait l\u2019impasse sur le religieux ?Et qu\u2019est-ce que croire veut dire dans une société sécularisée comme la nôtre et pour une revue progressiste comme Relations, ancrée dans la tradition du christianisme social ?AUSSI DANS CE NUMÉRO : \u2022 un débat sur la gauche et les élections municipales à Montréal ; \u2022 le premier d\u2019une série de quatre articles sur l\u2019écologie politique ; \u2022 une rélexion sur la crise qui sévit dans les services de soins à domicile au Québec ; \u2022 une grande entrevue avec la commissaire à la lutte au racisme et aux discriminations systémiques de la Ville de Montréal, Bochra Manaï ; \u2022 les textes de nos nouvelles chroniqueuses Ouanessa Younsi et Valérie Lefebvre-Faucher ; \u2022 les œuvres de notre artiste invité, le photographe Valérian Mazataud ; \u2022 Et plusieurs autres nouveautés ! Recevez notre infolettre par courriel, peu avant chaque parution.Inscrivez-vous à notre liste d\u2019envoi sur la page d\u2019accueil de notre site Web : .PROCHAIN NUMÉRO sortons de notre aux pesticides DÉPENDANCE SIGNEZ LE MANIFESTE vigilanceogm.org/sortird glyphosate EN KIOSQUES, EN LIBRAIRIES ET EN LIGNE LE 3 SEPTEMBRE ! 32 RELATIONS 813 ÉTÉ 2021 Photo : Valérian Mazataud DÉRIVE AUTORITAIRE ET LUTTES POUR LA TERRE AUX PHILIPPINES Les paysans de Mindanao, majoritairement autochtones, font les frais depuis des décennies d\u2019un accès inéquitable à la terre dans l\u2019une des régions les plus riches du pays.Malgré de furtifs espoirs, l\u2019élection à la présidence de Rodrigo Duterte, en 2016, n\u2019a fait qu\u2019aggraver la situation.Cédric Leterme L\u2019auteur, détenteur d\u2019un doctorat en sciences politiques et sociales, est chargé d\u2019étude au Centre tricontinental (CETRI) basé à Louvain- la-Neuve, en Belgique «I l n\u2019y a rien à commémorer1 » : voilà ce qu\u2019affirmaient, en octobre dernier, des habitants de la ville de Marawi, à Mindanao, l\u2019île la plus au sud des Philippines, trois ans après le terrible siège qui a opposé durant cinq mois les forces armées du pays à un groupe islamiste qui avait pris le contrôle de la localité.Pour de nombreuses personnes forcées de fuir les combats, leur « libération » a en effet un goût amer : la plupart n\u2019ont toujours pas été autorisées à rentrer chez elles.Le président Duterte a préféré pro?ter de l\u2019occasion pour permettre à des compagnies minières et, plus largement, à des investisseurs étrangers, d\u2019accaparer leurs terres.Bon nombre de celles-ci relèvent pourtant d\u2019un « domaine ancestral » autochtone, l\u2019État philippin ayant adopté en 1997 une loi sur les droits des peuples autochtones qui permet à ces derniers de faire reconnaître leur droit à la terre sur leurs « domaines ancestraux » \u2013 une procédure toutefois compliquée et dont les résultats sont loin d\u2019être garantis.Les habitants de Marawi ne sont pas les seuls à avoir payé un lourd tribut dans ce con?it.Dans la foulée du siège, le président Duterte a imposé la loi martiale sur la totalité de l\u2019île de Mindanao, une première depuis la dictature de Ferdinand Marcos (de 1965 à 1986).Résultat : c\u2019est toute la population de l\u2019île qui s\u2019est retrouvée un peu plus soumise à l\u2019arbitraire d\u2019un pouvoir plus que jamais décidé à favoriser les intérêts des multinationales (notamment canadiennes) et des grands propriétaires terriens au détriment de ceux des petits paysans, des pêcheurs traditionnels et des communautés autochtones \u2013 y compris sous couvert de « lutte contre le terrorisme ».Une histoire mouvementée Mindanao est la deuxième île la plus importante des Philippines en super?cie et en population.Elle concentre le plus gros des richesses naturelles du pays\u2026 mais aussi de ses contradictions.Pendant plusieurs siècles, l\u2019île est restée en marge des processus de colonisation (espagnole, puis américaine) qui ont d\u2019abord surtout touché le nord de l\u2019archipel.De ce fait, Mindanao abrite aujourd\u2019hui la plus grande diversité de communautés autochtones du pays (deux tiers de la centaine d\u2019ethnies que comptent les Philippines) ainsi qu\u2019une importante communauté musulmane, majoritaire dans les régions occidentales.Dans les années 1920, les autorités coloniales américaines favorisèrent toutefois des migrations internes de colons catholiques venant du nord du pays vers Mindanao.Après l\u2019indépendance, cette politique s\u2019est intensi?ée, en particulier sous la dictature de Marcos, pour soulager la pression sur les terres dans les îles du nord et tenter d\u2019apaiser les con?its croissants liés à leur distribution particulièrement inégalitaire.Elle génère alors des tensions entre les communautés catholiques, autochtones et musulmanes à Mindanao, des tensions exacerbées par la précarité de l\u2019accès à la terre pour les petits paysans, quelle que soit leur origine.À la ?n des années 1960, les « Moros » (ethnies de confession musulmane) se lancent ainsi dans une insurrection armée, dont le siège de Marawi n\u2019est que l\u2019un des derniers développements en date.En parallèle, les Philippines sont également le théâtre d\u2019une insurrection communiste dont certains des éléments les plus actifs se retrouvent également à Mindanao.Faire face à l\u2019adversité Aujourd\u2019hui, les petits paysans et pêcheurs de Mindanao restent dans une situation triplement adverse.D\u2019abord, à l\u2019image de leurs homologues du nord, ils font face à une répartition des terres extraordinairement inégale : 70 % des travailleurs ruraux ne possèdent pas de terres, tandis que 13 % des propriétaires terriens concentrent à eux seuls 60 % des propriétés (souvent sur les terres les plus fertiles).Le soulèvement populaire qui a mis ?n à la dictature de Marcos, en 1986, avait pourtant obtenu la mise en branle d\u2019une réforme agraire dès 1988, mais plus de 30 ans plus tard, les terres concernées MANILLE DAVAO Mer des Philippines Mer de Chine Mer de Sulu Mer de Célèbes MINDANAO TAÏWAN CHINE MALAISIE MARAWI RELATIONS 813 ÉTÉ 2021 33 AILLEURS n\u2019ont été que partiellement distribuées et les résultats sont mitigés.En outre, les politiques de libéralisation commerciale et d\u2019ouverture aux investisseurs étrangers initiées au même moment ont accentué la pression sur les terres ainsi que les dif?cultés économiques des petits producteurs agricoles.En parallèle, les con?its armés et les tensions communautaires qui ravagent l\u2019île de Mindanao depuis plusieurs décennies ont également généré un coût humain et socioéco- nomique particulièrement lourd pour la population.Véritable « panier à provisions » du pays et source de certaines de ses matières premières les plus précieuses \u2013 à commencer par l\u2019or \u2013, Mindanao n\u2019en reste pas moins l\u2019île la plus pauvre de l\u2019archipel.Quatre des cinq régions les plus défavorisées du pays (qui en compte 17 au total) s\u2019y retrouvent.Et l\u2019insécurité sert également de prétexte au gouvernement pour contrôler et réprimer les moindres velléités de résistance de la part de la population, à commencer par les plus vulnérables.En?n, comme ailleurs aux Philippines, les paysans de Mindanao subissent les conséquences des changements climatiques.Sécheresses dévastatrices, érosion des sols, multiplication et intensi?cation des ouragans, les catastrophes climatiques et environnementales sont devenues une préoccupation quasiment quotidienne dans le pays.De plus, il n\u2019est pas rare qu'elles servent de prétexte au gouvernement qui en pro?te pour déplacer de force des populations, y compris à titre « préventif ».Les gens de Mindanao en ont malheureusement une longue expérience.Le mirage Duterte Arrivé au pouvoir en 2016, Rodrigo Duterte, l\u2019ancien maire de Davao \u2013 la capitale de Mindanao \u2013, se distingue par sa rhétorique machiste et démagogique, mais surtout par la « guerre contre la drogue » particulièrement meurtrière qu\u2019il enclenche rapidement2.Pour bon nombre de personnes, il incarne toutefois l\u2019espoir d\u2019une politique qui romprait radicalement avec les intérêts des élites traditionnelles, qu\u2019il n\u2019hésite pas à malmener.Au départ, Duterte se montre également disposé à trouver des solutions politiques aux con?its qui minent le pays depuis des décennies, que ce soit en renforçant l\u2019autonomie administrative des Moros ou encore en négociant avec l\u2019insurrection communiste toujours active depuis les années 1960.Les espoirs seront toutefois de courte durée.Dès 2017, Duterte annonce la rupture des négociations avec les communistes, avant de se lancer dans la répression tous azimuts de tous ceux et celles qu\u2019il accuse d\u2019appuyer leur cause.Les militants pour la justice agraire ou pour la protection de l\u2019environnement feront particulièrement les frais de cette politique de « red-tagging » (littéralement de « marquage des rouges »), à tel point qu\u2019en 2019, les Philippines détiennent le triste record du plus grand nombre de militantes et de militants paysans ou environnementaux assassinés dans le monde3.En parallèle, ceux qui misaient sur une réorientation du modèle de développement et des politiques socioéconomiques du pays restent en plan.Plus que jamais, l\u2019administration Duterte favorise les grands propriétaires terriens et les investisseurs étrangers.En témoigne l\u2019adoption en 2019 de la Loi de tari?cation du riz, qui lève toutes les restrictions aux importations de riz venant de l\u2019étranger, au détriment des petits producteurs locaux.Ou encore la proposition d\u2019un changement constitutionnel devant permettre, entre autres, d\u2019abolir des règles empêchant la propriété étrangère des terres et des ressources du pays.Di?cile résistance des petits paysans Dans ce contexte, les mobilisations paysannes sont à la fois urgentes et nécessaires, mais aussi incroyablement dif?ciles, tout particulièrement à Mindanao.D\u2019un côté, il y a l\u2019enjeu de l\u2019accès à la terre et de la sécurisation des droits des petits paysans contre les tentatives d\u2019accaparement.De l\u2019autre, celui de la promotion d\u2019une agriculture paysanne compatible avec les objectifs de souveraineté alimentaire et de résilience environnementale.Le tout dans un contexte de tensions inter- communautaires, de con?its armés et de répression étatique\u2026 Les mobilisations ne sont pas pour autant inexistantes, loin de là.Des mouvements comme le Kilusang Maralita sa Kanayunan (ou « Kilos Ka », littéralement « mouvement des ruraux pauvres »), par exemple, essayent de soutenir, mais aussi et surtout de coordonner et de fédérer les mobilisations locales de Mindanao en leur apportant un soutien technique et juridique, tout en relayant leurs revendications à l\u2019échelon national.En partenariat avec d\u2019autres organisations, Kilos Ka cherche également à promouvoir l\u2019agroécologie comme alternative à l\u2019agriculture conventionnelle, tout en mettant de l\u2019avant une logique de dialogue intercommunautaire et de résolution paci?que des con?its.L\u2019échelle d\u2019action de ces mouvements reste toutefois dérisoire face à l\u2019ampleur des problèmes qu\u2019ils affrontent.Mais l\u2019histoire récente des Philippines a souvent prouvé que les événements pouvaient s\u2019y accélérer.Pour le pire\u2026 comme pour le meilleur.1.Voir Jigger J.Jerusalem, « Nothing to commemorate, Marawi residents say 3 years after end of siege », Inquirer.net, 19 octobre 2020 [en ligne].2.Lire Laurence Choquette Loranger et Vivien Cottereau, « Philippines : les dérives de Duterte », Relations, no 795, mars-avril 2018.3.Voir Global Witness, « Ennemies of the state ?How governments and business silence land and environmental defenders », Londres, 2019 [en ligne].34 RELATIONS 813 ÉTÉ 2021 AILLEURS Paysage de Mindanao, 16 avril 2012.Photo : Jose Nicdao/Flickr ?RELATIONS 813 ÉTÉ 2021 35 REGARD QUELLE JUSTICE 10 ANS APRÈS LA RÉVOLUTION TUNISIENNE ?ENTREVUE AVEC SIHEM BENSEDRINE Q uel a été le contexte d\u2019émergence de l\u2019Instance vérité et dignité en Tunisie après la révolution de 2011 ?Que vise- t-elle et comment s\u2019assurer que ses principales recommandations aient la portée souhaitée ?Sihem Bensedrine : Après la révolution de 2011, un long débat a été lancé dans la société tunisienne sur la manière de traiter les violations de droits subies par la population dans le passé.La loi du talion (Qassas) faisait partie des options évoquées par certains courants.De très nombreuses victimes réclamaient justice.Dans le dossier des martyrs et des blessés de la révolution \u2013 qui a fait 129 morts et 892 blessés \u2013, la justice pénale avait été dessaisie par décret au pro?t des tribunaux militaires qui, tout en accordant aux victimes des indemnisations substantielles, faillirent à déterminer la responsabilité de l\u2019appareil sécuritaire.Ces jugements n\u2019ont donc pas réussi à apaiser les mères des martyrs qui exigeaient de connaître les vrais responsables de la mort de leurs enfants.La justice transitionnelle s\u2019offrait alors au peuple comme l\u2019alternative appropriée en vue de répondre aux demandes de redevabilité réclamées par les victimes et leur famille et par la société civile.Selon la dé?nition de l\u2019ONU, elle désigne « l\u2019éventail complet des divers processus et mécanismes mis en œuvre par une société pour tenter de faire face à des exactions massives commises dans le passé, en vue d\u2019établir les responsabilités, de rendre la justice et de permettre la réconciliation1 ».Ce n\u2019est toutefois qu\u2019au bout de deux ans d\u2019atermoiements au sein de l\u2019assemblée nationale constituante, élue en octobre 2011 pour écrire une nouvelle constitution et assurer la transition, qu\u2019une loi sur la justice transitionnelle a ?nalement été adoptée en décembre 2013, malgré les hésitations du parti majoritaire Ennahdha tenté par les compromis avec l\u2019appareil de l\u2019ancien régime encore puissant.La nouvelle Constitution de janvier 2014 consacre pour sa part le processus de justice transitionnelle dans son article 148 §9.La nouvelle loi institue une autorité indépendante, l\u2019Instance vérité et dignité (IVD).Ses quatre missions sont de démanteler le système despotique et de corruption ; de dé?nir les responsabilités des organismes publics ou de toute autre partie dans les violations commises entre 1955 et 2003, de mener un processus de redevabilité judiciaire ; de réhabiliter les victimes ; et, en?n, de recommander les réformes institutionnelles nécessaires pour empêcher un retour à de telles dérives.En dépit des multiples tentatives de presque tous les départements de l\u2019exécutif visant à obstruer, voire à faire avorter son travail, l\u2019IVD a réussi à achever son mandat.Son rapport global, publié au Journal of?ciel de la République tunisienne le 24 juin 2020 (n° 59), présente ses conclusions et recommandations.L\u2019IVD a enregistré 62 720 plaintes, elle a entendu à huis clos 49 654 victimes, organisé 14 auditions publiques et rendu 29 950 décisions de réparation aux victimes et aux régions marginalisées.Ces décisions sont en quelque sorte des sentences non susceptibles de recours.L\u2019IVD a adopté cette mesure en vue de protéger les victimes d\u2019éventuelles « révisions » de la part de l\u2019exécutif chargé de donner suite aux décisions.Journaliste et militante pour les droits humains, Sihem Bensedrine a connu la répression du régime de Ben Ali en Tunisie pour avoir dénoncé la corruption, la torture et l\u2019impunité.Après la révolution de 2011, elle a présidé l\u2019Instance vérité et dignité (IVD) chargée de faire la lumière sur les nombreuses violations de droits et d\u2019obtenir justice et réparations pour le peuple tunisien.Deux ans après la ?n de son mandat, qu\u2019en est-il de ce processus fondamental pour l\u2019avenir du pays ?Relations s\u2019est entretenue avec elle pour mieux comprendre ces enjeux.La Tunisie ne peut plus être gouvernée comme elle l\u2019était sous la dictature.C\u2019est un acquis de la révolution. 36 RELATIONS 813 ÉTÉ 2021 REGARD La plus importante décision concerne le transfert aux 13 chambres spécialisées en justice transitionnelle de 205 affaires visant 1426 auteurs de violations.Cela inclut 923 personnes accusées d\u2019homicide volontaire, 428 accusées de viol et de torture, et 66 accusées d\u2019abus de biens publics.Ces affaires sont en cours.Des hauts cadres de l\u2019État, des responsables de la sécurité gradés, des juges et des médecins complices de crimes contre l\u2019humanité comparaissent devant ces tribunaux ; cela en dépit des appels des syndicats de police à ne pas se présenter aux audiences.Pour la société civile, cette lutte contre l\u2019impunité marque une avancée historique.C\u2019est la raison pour laquelle ces tribunaux juridictionnels sont aujourd\u2019hui dans le collimateur des ?dèles de l\u2019ancien régime qui ont gagné des sièges au Parlement et qui ont noué une alliance avec les opposants d\u2019hier du parti Ennahdha.Il ne pourra y avoir de réforme des institutions tant que persistera l\u2019impunité et que ceux qui commettent des abus seront publiquement récompensés.Le président du Parlement, Rached Ghannouchi, a encore récemment nommé Mohamed Ghariani, le premier responsable du Rassemblement constitutionnel démocratique (le parti-État de Ben Ali ayant détenu le monopole du pouvoir jusqu\u2019en 2011 et aujourd\u2019hui dissout), conseiller chargé de produire une loi d\u2019amnistie pour ceux qui sont en train d\u2019être jugés.Cette dernière est quali?ée par euphémisme de « loi sur la réconciliation ».La loi sur la justice transitionnelle prévoit la création d\u2019une commission chargée de préparer un plan d\u2019action pour mettre en œuvre les recommandations de l\u2019IVD.Celles-ci portent sur cinq grands axes : le renforcement de l\u2019architecture démocratique des institutions ; le renforcement de la protection des droits humains fondamentaux ; la réhabilitation des victimes individuelles et celle des régions marginalisées par une série de mesures de discrimination positive ; un train de mesures pour lutter contre la corruption ; sans oublier des initiatives de mémoire pour qu\u2019on n\u2019oublie jamais ce qui s\u2019est passé.Malheureusement, les aléas de la politique mettent aujourd\u2019hui la Tunisie en position critique par rapport aux objectifs de la révolution.Après des initiatives de réforme et une lutte contre la corruption entamée par le gouvernement Fakhfakh, le gouvernement Mechichi, qui lui a succédé le 2 septembre dernier, s\u2019est engagé dans une politique de restauration de l\u2019ancien système, si bien qu\u2019aujourd\u2019hui plusieurs réformes sont en suspens.Nous savons cependant que la politique peut aussi nous réserver d\u2019heureuses surprises, le président actuel de la République, Kaïs Saïed, étant résolu à lutter contre la corruption.Une chose est certaine : la Tunisie ne peut plus être gouvernée comme elle l\u2019était sous la dictature.C\u2019est un acquis de la révolution.En juillet 2019, vous avez envoyé un mémorandum aux autorités françaises pointant les violations commises par la France dans la période postcoloniale, de 1955 aux années 1970.Quelles sont les principales violations et qu\u2019attendez-vous de la France en réparation ?S.B.: En menant ses investigations, l\u2019IVD a découvert que certaines violations n\u2019ont pas été commises par l\u2019État tunisien et mettent en cause la responsabilité de l\u2019État français.Par exemple, entre mars et juillet 1956, alors que la Tunisie était déjà indépendante, de nombreuses violations ont été commises par les troupes françaises, faisant plus de 7000 victimes, notamment lors de bombardements de l\u2019aviation parfois menés en coordination avec les autorités tunisiennes dans le sud du pays et dans les zones frontalières avec l\u2019Algérie \u2013 alors en pleine guerre d\u2019indépendance.À Bizerte, la France voulait utiliser la Tunisie comme base arrière dans sa guerre contre l\u2019Algérie.Un refus des Tunisiens de lui permettre d\u2019allonger la piste d\u2019atterrissage de sa base a?n que ses avions gros porteurs puissent en décoller, a provoqué une guerre brutale et inégale en juillet 1961, durant laquelle des milliers de civils ont été tués.Les violations sont également d\u2019ordre économique.La France, en tant que puissance coloniale, a maintenu une position de domination sur la Tunisie et préservé ses avantages économiques même après avoir quitté son ancien protectorat.Les entreprises françaises ont conservé un traitement de faveur en matière d\u2019exploitation des ressources naturelles et minérales ; les accords conclus privaient l\u2019État tunisien de son droit souverain de résilier ou de modi?er les termes des contrats et des concessions en vigueur.Cette relation asymétrique et les accords léonins signés ont privé la Tunisie d\u2019une source de ?nancement pour le développement du pays et de ses services publics.Sur le plan ?nancier, la dette de la jeune Tunisie indépendante a été brutalement multipliée par 25, par le fait du rachat des propriétés coloniales agricoles et des grandes sociétés.L\u2019État tunisien s\u2019est réapproprié les terres con?squées aux agriculteurs tunisiens durant la colonisation contre des indemnisations.Il en a été de même pour les sociétés pétrolières, d\u2019électricité ou de chemins de fer.Ces indemnisations ont été effectuées moyennant des crédits accordés par la France qui sont venus alourdir la dette publique.C\u2019est ainsi que nous avons hérité d\u2019une dette illégitime qui place la Tunisie en position de subordination et de dépendance par rapport à l\u2019ancienne puissance coloniale.L\u2019économie tunisienne a été con?gurée selon les besoins de l\u2019ancienne métropole au lieu de répondre à ses propres besoins.Tout cela a entraîné un manque de diversi?cation des échanges commerciaux (80 % des échanges se font avec la France), La France, en tant que puissance coloniale, a maintenu une position de domination sur la Tunisie et préservé ses avantages économiques même après avoir quitté son ancien protectorat. ?RELATIONS 813 ÉTÉ 2021 37 REGARD L\u2019équipe de l\u2019Instance vérité et dignité lors de la sortie de son rapport ?nal le 26 mars 2019, à Tunis.Photo : Wassim Bougdar ce qui nuit aux intérêts de la Tunisie.Le poids de cette dette se fait sentir jusqu\u2019à nos jours : la France est le premier pays créancier de la Tunisie, détenant près de 39 % du total des dettes bilatérales.En conséquence l\u2019IVD, dans son mémorandum adressé aux autorités françaises, a exigé : la reconnaissance des faits et la présentation d\u2019excuses ; le versement d\u2019indemnités pécuniaires aux victimes (les individus, les régions ainsi que l\u2019État tunisien en tant que victime de dispositions ?nancières inéquitables) ; la restitution des archives tunisiennes de 1881 à 1963 ; et en?n, l\u2019annulation de la dette bilatérale de la Tunisie, considérée comme dette illégitime et odieuse.Dans un autre mémorandum, vous faites des demandes très similaires aux institutions ?nancières internationales.Votre travail soulève les conséquences des diktats imposés à la Tunisie par la Banque mondiale et le Fonds monétaire international (FMI) de 1970 à 2011.Pouvez-vous en donner quelques exemples ?S.B.: S\u2019appuyant sur différents instruments juridiques internationaux (notamment les résolutions des Nations unies 31/11 du 21 mars 2016 et 34/3 du 6 avril 2017), l\u2019IVD a en effet fait des demandes très similaires à ces institutions.Lors de ses investigations, elle a constaté que les directives imposées à l\u2019État tunisien par la Banque mondiale et le FMI ont été à l\u2019origine de violations des droits économiques, sociaux et environnementaux.Pensons à la suppression progressive de la Caisse de compensation, qui subventionne les denrées de base, une directive qui a entraîné le doublement du prix du pain et de ses dérivés, causant les « émeutes du pain » qui ont éclaté en 1984.En 1986, un plan d\u2019ajustement structurel (PAS) a fragilisé le développement socio-économique du pays.Au nombre des mesures imposées ?gure la restructuration de la Compagnie des phosphates de Gafsa, qui a aggravé le niveau de pollution dans toute la région, avec des effets désastreux sur la santé des populations locales et les écosystèmes naturels.Il y a aussi les projets de mines à ciel ouvert qui continuent de polluer les sols et de contaminer le cheptel des régions voisines.Sur ce plan, la Banque mondiale n\u2019a pas respecté ses Directives de l\u2019IFC se rapportant à l\u2019environnement.En outre, l\u2019encours de la dette a été multiplié par six avec l\u2019adoption du PAS, les intérêts ayant atteint plus de 18 milliards de dinars (plus de 8,3 milliards de dollars canadiens).Après la chute de la dictature, entre 2011 et 2016, plus de 80 % des prêts contractés par la Tunisie servait toujours à rembourser la dette illégitime accumulée par l\u2019ancien régime ! Étant donné qu\u2019elle n\u2019a pas servi l\u2019intérêt public, mais bien les intérêts du clan au pouvoir, cette dette est considérée comme illégitime selon le droit international et l\u2019IVD a conclu à la responsabilité de la Banque mondiale et du FMI dans les dommages causés aux personnes physiques et morales, au peuple et à l\u2019État tunisien du fait des mesures imposées. 38 RELATIONS 813 ÉTÉ 2021 REGARD La con?dentialité des témoignages des victimes d\u2019actes d\u2019indignité et d\u2019inhumanité que l\u2019IVD a recueillis est un autre enjeu sérieux.Comment s\u2019assurer de bien protéger ces personnes et de sauvegarder la mémoire archivistique forgée par ces témoignages ?S.B.: L\u2019IVD a enregistré près de 50 000 auditions à huis clos durant lesquelles des victimes ont dénoncé nominativement des auteurs de violations.Elle a l\u2019obligation légale de protéger la mémoire des victimes et des témoins.Or, il n\u2019existe aujourd\u2019hui aucune institution indépendante capable de le faire.L\u2019IVD a recommandé de con?er ce travail soit à un Institut de la mémoire prévu par la loi sur la justice transitionnelle, soit à l\u2019Instance des droits de l\u2019Homme prévue dans la Constitution de 2014, mais qui n\u2019ont pas encore été institués.L\u2019IVD a de sérieuses raisons de craindre un détournement de cette mémoire très sensible au pro?t de desseins criminels, d\u2019autant que des auteurs de violations cités sont aujourd\u2019hui encore in?uents dans les rouages de l\u2019État et que la police politique est toujours à la manœuvre, puisqu\u2019il n\u2019y a pas eu de vrai « nettoyage » de l\u2019administration après la dictature.Par exemple, certains dirigeants d\u2019institutions, comme les Archives nationales \u2013 qui n\u2019ont pas d\u2019autonomie juridique et relèvent du premier ministre \u2013 se sont prêtés à des manipulations de certaines archives audiovisuelles.Ils ont transféré à l\u2019IVD des documents altérés, tout comme ils ont dissimulé des enregistrements qui devaient lui servir à mettre en examen des auteurs de violations.C\u2019est la raison pour laquelle cette dernière a mis sous scellés le serveur contenant ses enregistrements et l\u2019a con?é au chef du gouvernement qui devra les remettre aux institutions précitées.La protection des données personnelles des victimes est cruciale pour éviter que leurs témoignages ne tombent entre de mauvaises mains, notamment celles des fonctionnaires de la police politique qui pourraient s\u2019en servir pour exercer des représailles contre ces personnes.N\u2019oublions pas que le ministère de l\u2019Intérieur a refusé l\u2019accès aux archives de la police politique à l\u2019IVD, en violation de la loi.Il reste donc encore un long chemin à parcourir concernant ce travail de mémoire et a?n qu\u2019une vraie réconciliation soit réalisée en Tunisie.Entrevue réalisée par Mouloud Idir.1.Voir Haut-Commissariat des Nations unies aux droits de l\u2019homme, Justice transitionnelle et droits économiques, sociaux et culturels, New York et Genève, 2014. RELATIONS 813 ÉTÉ 2021 39 REGARD L\u2019auteur, chercheur associé au Centre justice et foi, a été rédacteur en chef de Relations de 2005 à 2019 L\u2019 encyclique Fratelli tutti, que le pape François a publiée l\u2019automne dernier, est un texte majeur tant sur le plan ecclésial que sur les plans politique et sociétal.Un lecteur trop expéditif, soucieux de propositions « concrètes », retiendra comme fait d\u2019armes mémorable du document le rejet du concept de « guerre juste », qui fait partie intégrante de l\u2019enseignement catholique depuis le Moyen-Âge.Certes, cette réforme audacieuse fait date.Mais là n\u2019est pas l\u2019essentiel : il est plutôt à chercher dans le parti pris qui teinte une bonne partie des prises de position du pape et donne à l\u2019encyclique le « goût de l\u2019Évangile ».À la manière de François Avant d\u2019y revenir, un mot sur la forme.Cette encyclique sociale plaide pour la fraternité universelle et s\u2019adresse, comme l\u2019avait fait la précédente, Laudato si\u2019, à l\u2019ensemble de la société, et non simplement à l\u2019Église catholique, comme c\u2019était généralement le cas chez les autres papes, sauf quelques exceptions.Ainsi, François ne se cantonne pas à des références doctrinales catholiques of?cielles, mais inclut aussi des citations d\u2019écrivains, de poètes, de philosophes, de sociologues et de théologiens \u2013 catholiques ou non.Il continue aussi à s\u2019appuyer sur des déclarations de conférences épiscopales de différents pays ou régions du monde, insistant par le fait même sur la collégialité de l\u2019Église.Fait plus inusité, il reprend de nombreux et larges extraits de ses interventions publiques \u2013 168 citations sur 284 \u2013, donnant ainsi au document of?ciel un ton particulièrement personnel.Suite de Laudato si\u2019 Fratelli tutti constitue en quelque sorte une suite à Lau- dato si\u2019, qui posait la nécessité d\u2019établir collectivement de nouvelles relations empreintes de respect et de gratitude envers la nature dont nous faisons pleinement partie1.On ne peut être frères et sœurs de la nature sans l\u2019être entre nous.Cet appel à la fraternité/sororité avec la nature, dont dépend la survie de l\u2019humanité et de notre Maison commune, répond à l\u2019exigence, tout aussi FRATELLI TUTTI : LE RETOUR À L\u2019UTOPIE La nouvelle encyclique sociale du pape François ouvre un horizon inédit à la parole évangélique au sein d\u2019un catholicisme encore engoncé dans un carcan doctrinal hérité d\u2019une chrétienté au service du pouvoir politique.Elle offre une parole libératrice, à la mesure de notre temps.Jean-Claude Ravet Robert Lentz, OFM, Saint-François et le Sultan 40 RELATIONS 813 ÉTÉ 2021 REGARD impérieuse pour l\u2019avenir de la planète, d\u2019une fraternité universelle à laquelle nous sommes tous et toutes appelés en tant qu\u2019« enfants de cette même terre qui nous abrite tous » (§ 8).La crise écologique va de pair avec une crise sociétale profonde \u2013 véritable impasse civilisationnelle.Chacune est fondamentalement une « crise de liens », tissée de telle manière que ces liens oppriment plutôt qu\u2019ils ne libèrent, divisent plutôt qu\u2019ils n\u2019unissent, plaçant les humains dans une posture de conquête, de maîtrise et de domination du vivant que François nomme « le paradigme technocratique », sur laquelle s\u2019est greffé tout naturellement le capitalisme comme un chancre vorace.Une même image, illustrant l\u2019urgence d\u2019un changement radical de nos manières de vivre, fait le pont entre les deux encycliques : le cri de la Terre.François parle des « gémissements de sœur terre, qui se joignent au gémissement des abandonnés du monde, dans une clameur exigeant de nous une autre direction » (Laudato si\u2019 § 53) et nous dit que « c\u2019est la réalité même qui gémit et se rebelle » (Fratelli tutti § 34).François d\u2019Assise, l\u2019inspirateur Le récit d\u2019un épisode de la vie de François d\u2019Assise, qui sert d\u2019introduction, est plus qu\u2019une entrée en matière ; il a valeur, selon moi, de clé d\u2019interprétation de l\u2019encyclique, dont il dégage l\u2019esprit et la radicalité évangéliques2.Nous sommes en 1219, en pleine croisade décrétée par le pape Innocent III lors du quatrième concile du Latran (en 1215), un décret ponti?cal qui engage toute la chrétienté latine à se solidariser avec son entreprise guerrière.Le Poverello d\u2019Assise ne peut se résoudre à associer le Christ et l\u2019Évangile aux massacres, à la conquête militaire et au pouvoir.Porté par le même souf?e qui l\u2019a fait quitter le monde bourgeois naissant pour vivre avec les pauvres de plus en plus nombreux à la périphérie des cités-États, il arrive avec un de ses frères à Damiette, sur les bords du delta du Nil assiégé par les croisés.Entre deux combats sanglants, à la faveur d\u2019une trêve, il se rend à pied, sans arme et sans argent, en territoire contrôlé par le sultan Malik-el-Kamil, pour rencontrer celui-ci et témoigner de l\u2019Évangile et de l\u2019amour de Dieu pour tous, comme il le faisait dans son Ombrie natale, à la manière de Jésus, humble et pauvre, sans pouvoir ni volonté de domination.Accueilli par le sultan, qui l\u2019écouta semble-t-il avec admiration, il put témoigner librement de sa foi.Ce geste fut moqué par les croisés et les autorités ecclésiales, sauf quelques exceptions, qui voyaient dans les musulmans « des ?ls du diable ».« Dans ce monde parsemé de tours de guet et de murs de protection », le geste de François d\u2019Assise fut une utopie en acte, celle d\u2019être « libéré de tout désir de suprématie sur les autres », de voir en tous et toutes des frères et de sœurs dignes d\u2019amour, en cherchant « à vivre en harmonie avec tout le monde » (§ 4).Une utopie « au goût de l\u2019Évangile ».En relatant cette histoire, le pape rappelle toute sa pertinence aujourd\u2019hui face à une société enfermée dans cette même dynamique de pouvoir et d\u2019oppression sans issue, au service de minorités puissantes et cupides qui sécrètent le venin de l\u2019exclusion et de la division, de la haine et de la convoitise \u2013 « l\u2019Empire de l\u2019argent » (§ 116).Or, rien ne peut justi?er l\u2019exclusion.Ni les frontières étanches, ni la propriété.Ni le sexe.Ni Dieu.Tel est le témoignage de François d\u2019Assise aux yeux des pouvoirs.C\u2019est ce que le pape soutient dans Fratelli tutti.Être-frontière sans frontières Pour éclairer ces enjeux cruciaux de notre époque, François choisit une des paraboles les plus percutantes de l\u2019Évangile, celle du bon Samaritain (Luc 10, 25-37)3.La parabole illustre à la fois le fondement de toute société en quête de justice et le principe cardinal de la foi chrétienne : l\u2019amour du prochain.Une société qui « cherche à se construire en tournant le dos à la souffrance » (§ 65) est à ses yeux une société malade, nourrissant le cynisme et le désespoir, au pro?t d\u2019une « dictature invisible » (§ 75) qui accapare impunément le bien commun et dépossède la multitude.On comprend dès lors que l\u2019hyperindividualisme néolibéral est l\u2019une des principales cibles des attaques de François, car il légitime la rupture des liens, la « destruction de tout fondement de la vie sociale » (§ 113) en faisant de chacun une monade autosuf?sante, vision qui sert les intérêts sans limites d\u2019une élite et lui permet de se désintéresser du bien commun et de se juger « digne de vivre sans restriction » (§ 15) au mépris des pauvres, allant jusqu\u2019à les considérer comme des « déchets », des êtres super?us.Or, la vie est relations.C\u2019est pourquoi l\u2019hospitalité est fondamentale et l\u2019ouverture à l\u2019autre l\u2019étalon à partir duquel doivent être jugées les valeurs qui nous habitent.Ces sont ces liens constitutifs de notre humanité qui donnent toute sa profondeur à la réalité culturelle et plurielle du monde.Nous sommes en cela des êtres de frontières, toujours situés, pétris des lieux et des liens qui nous ont vu naître et fait grandir, eux-mêmes travaillés par l\u2019histoire, qui façonnent notre manière d\u2019être au monde.C\u2019est pourquoi, pour François, autant la culture globalitaire homogénéisante que le multi- culturalisme folklorisant et le repli identitaire \u2013 « les nationalismes étriqués » (§ 11) \u2013 faussent cette réalité relationnelle fondamentale, soit en la niant, pour l\u2019une, soit en la fossilisant, pour les autres.Car si nous sommes des êtres de frontières, nous sommes aussi des passeurs de frontières, selon l\u2019image que François emprunte au sociologue et philosophe Georg Simmel.Les relations qui nous tissent sont vivantes et mouvantes.Jamais ?gées, essentialisées, anhistoriques.Fort de cette conviction, François plaide en faveur de « la culture de la rencontre » (§ 30) qui unit l\u2019humanité au lieu de « la culture de l\u2019affrontement » et de « la culture de murs » (§ 27) qui la divisent et font perdre le sens de la réalité sensible, « la saveur du réel », notamment à cause des nouvelles RELATIONS 813 ÉTÉ 2021 41 REGARD technologies numériques.Car l\u2019« appel à se transcender dans la rencontre avec les autres se trouve à la racine même de son être » (§ 111).Utopie en marche La perspective utopique qui se dégage de l\u2019encyclique est, à mon sens, ce qui est le plus subversif, ce qui lui donne la saveur de l\u2019Évangile \u2013 l\u2019utopie n\u2019étant pas ici comprise comme un projet déconnecté de la réalité.À ce titre, la mondialisation néolibérale qui nous conduit à toute vitesse vers l\u2019impasse écologique et sociale est bien davantage déconnectée de la réalité.Cette perspective utopique mise de l\u2019avant par le pape est plutôt ce qui anime l\u2019agir dans le sens d\u2019une vie en plénitude et nous engage sur ce chemin avec persévérance et joie.Elle permet de sortir de l\u2019impasse dans laquelle nous a conduits un réalisme mortifère, qui fait l\u2019affaire des puissants.Cette posture garde en vue l\u2019horizon in?ni de la justice : « Tant que notre système économique et social produira encore une seule victime et tant qu\u2019il y aura une seule personne mise à l\u2019écart, la fête de la fraternité universelle ne pourra pas avoir lieu » (§ 110).Elle maintient les êtres humains en marche, en quête, attentifs aux derniers, aux laissés-pour-compte.En assumant cette dimension utopique, François déplace le lieu d\u2019énonciation de son discours à la marge du lieu des « dominants » et de ses « représentants » of?ciels, qui décrètent avec autorité d\u2019où il est permis d\u2019attendre des propositions « réalistes » \u2013 à savoir conformes à une dé?nition du possible qui ne remet pas fondamentalement en cause l\u2019état des choses, fût-il intolérable.François choisit au contraire d\u2019occuper la place déconsidérée de la périphérie, le lieu du non-pouvoir, où peuvent s\u2019élargir les cadres du possible, grâce entre autres aux « poètes sociaux » que représentent pour lui les mouvements populaires, qui remettent en cause les balises dominantes, et par qui le désir retrouve ses droits.En ce sens, ils accomplissent une tâche essentielle en ces temps où la fatalité et le cynisme nous enferment dans les geôles de l\u2019impuissance.Dans cette perspective, François propose une manière intéressante de concevoir la politique, qui n\u2019est pas avant tout affaire de gestion, mais d\u2019attention aux liens, et qui vise à prendre soin de la fragilité commune.Il le fait à travers les concepts d\u2019amour politique et d\u2019amitiés sociales.Prendre soin des personnes les plus vulnérables, humiliées ou exclues, en est une tâche centrale.Une longue tradition a voulu écarter la souffrance et la fragilité du politique.François bouscule cette position élitiste.Il revient à plusieurs reprises sur la nécessité d\u2019adopter le point de vue des pauvres : c\u2019est en regardant le monde à partir d\u2019en bas, de celles et ceux qui sont blessés, exclus, écrasés et humiliés, que l\u2019on pourra comprendre ses exigences politiques de l\u2019heure.« Ce regard est le cœur de l\u2019esprit authentique de la politique » (§ 187).C\u2019est en prenant appui sur ce point de vue \u2013 qui est aussi celui de l\u2019Évangile \u2013 que François peut dire en contrepartie que la propriété est un vol, à la manière des Pères de l\u2019Église, et notamment de Jean Chrysostome qui af?rmait : « Ne pas faire participer les pauvres à ses propres biens, c\u2019est les voler et leur enlever la vie » (§ 119).C\u2019est ainsi qu\u2019il peut récuser comme illusion « le mythe du ruissèlement de la richesse », « source de nouvelles formes de violence qui menacent le tissu social » (§ 168), et les faux « remèdes » néolibéraux à la pauvreté, qui privent les pauvres de leur dignité et les dépossèdent de leur culture.1.Voir Déborah Danowski, « Un monde vivant.Une lecture de Laudato si\u2019 depuis la clameur de la Terre », Relations, no 802, mai-juin 2019.2.En fait foi la référence à Exil et tendresse d\u2019Éloi Leclerc (Éditions franciscaines, 1962).3.Sur l\u2019herméneutique biblique de François dans l\u2019encyclique voir, J.-C.Ravet, « Une leçon pour notre temps », .VOTRE ACTUALITÉ MISSIONNAIRE DEPUIS 1920 PUBLIÉE PAR LES SŒURS MISSIONNAIRES DE L\u2019IMMACULÉE-CONCEPTION ABONNEMENT NUMÉRIQUE 10 $ PAR AN LE PRÉCURSEUR www.pressemic.org DÉCLINAISON EN QUATRE VOLETS SUR L\u2018APENSANTEUR \u2022 ChrOniquE LITTéraIrE Fer blanc, 2018 42 RELATIONS 813 ÉTÉ 2021 Moindre ?nale Texte : Marie-Élaine Guay Photo : Geneviève Grenier Mon amour je nous sais fatigués mais heureux car tout s\u2019écoule si doucement une fois la page tournée Pourtant ce n\u2019est pas la ?n telle qu\u2019on la connaît mais plutôt celle des abysses en braille et des cheveux que l\u2019on y perd l\u2019été C\u2019est quand l\u2019immobile luit de toute sa lumière que se manifestent les ombres empreintes du chant des imbibés J\u2019ai moi aussi l\u2019habitude des pères morts trop jeunes je te vois Je te vois en ces matins d\u2019hiver desquels les enfants jaillissent je vois cet homme qui berce ton poids en valeur Je souscris à la fois à ton invisible et son semblable à l\u2019espoir qui jaillit de notre feu Il nous faudra exercer l\u2019astre qui promet l\u2019allègement celui qui repose les os le front la mâchoire la langue J\u2019entre dans la pièce.Elle s\u2019ouvre sur moi comme la paume d\u2019une main nouvelle, comme une artère chaude en laquelle se lover.Il y a un feu dans la cheminée, l\u2019air est doux et invitant.Un homme aux cheveux longs et noués, cigarette au bec, me tourne le dos.Son regard est ?xé sur l\u2019hiver qui se révèle de l\u2019autre côté de la fenêtre.Des écureuils sautent d\u2019arbre en arbre.Je le salue mais il ne se retourne pas.Il tire sur sa cigarette, gratte sa joue du revers de son pouce \u2013 je perçois le son de la barbe drue que l\u2019on frotte \u2013, sou?e la fumée puis repose sa main contre sa hanche.Il ne m\u2019entend pas.Il ne me voit pas.Il a toujours su observer ce qui se déploie devant lui avec patience, avec lenteur.Il est ?er de cette pièce, de cet endroit où il se trouve.C\u2019est chez lui, on le sent.Il habite ici, il habite cette pièce et cette pièce l\u2019habite.Il se déplace lentement, ouvre la porte du poêle à bois et y jette sa clope d\u2019une chiquenaude.Je crie son nom, je le hurle, en vain.Il ne m\u2019entend pas.Il retourne à sa fenêtre.Des larmes coulent sur mes joues.Je recule et referme la porte.Je laisse mon père tranquille.Et ce souvenir aussi. RELATIONS 813 ÉTÉ 2021 43 La terre nous l\u2019avait dit Greg Kennedy * L\u2019auteur, jésuite, est écrivain, écologiste et accompagnateur spirituel au Ignatius Jesuit Centre de Guelph, en Ontario e vous l\u2019avais dit » est rarement une expression très féconde.En général, elle n\u2019apporte qu\u2019une satisfaction aigrie et éphémère à qui la prononce et du ressentiment à qui la reçoit.Néanmoins, lorsque ces mots sont prononcés avec joie et enthousiasme, plutôt qu\u2019avec vantardise et su?sance, ils peuvent prendre une tournure chaleureuse et bienveillante.C\u2019est ainsi que nous les prononçons en silence ces jours-ci au Ignatius Jesuit Centre de Guelph.La pandémie de COVID-19 semble avoir enseigné à beaucoup de gens des choses très élémentaires que nous essayons de partager depuis longtemps ici, à savoir qu\u2019il est très bon de ralentir, de passer du temps avec les arbres et de manger des aliments faits maison, sains, locaux et biologiques.C\u2019est bon non seulement pour la santé, mais pour notre bonheur à toutes et à tous sur Terre.Au cours des deux dernières décennies, l\u2019intégrité écologique s\u2019est imposée comme une composante de plus en plus centrale de l\u2019identité du Centre.Nous comprenons maintenant que notre mission consiste à « cultiver la profondeur spirituelle et l\u2019engagement écologique ».Pendant de nombreuses années, la Ignatius Farm a été le lieu privilégié de cette connexion entre ces deux dimensions.Depuis l\u2019arrivée des Jésuites en 1913, le travail à la ferme a d\u2019abord été fait par des frères jésuites pleins de ressources, puis par des membres enthousiastes \u2013 bien que pas toujours expérimentés \u2013 de la communauté de la Ferme, un groupe de personnes inspirées de L\u2019Arche de Jean Vanier qui recherchaient la guérison et la croissance personnelle à travers l\u2019agriculture et l\u2019amitié.En 2020, l\u2019agricultrice en chef Heather Lekx a inauguré un modèle de Community Shared Agriculture, ce qu\u2019on appelle au Québec l\u2019agriculture soutenue par la communauté.Au début de la saison, les habitants achètent des parts de la récolte à venir et reçoivent leur panier hebdomadaire dès que les produits sont disponibles.Pendant ce temps, les bénévoles et les participants à nos programmes de formation à l\u2019agriculture biologique e?ec- tuent la plupart des tâches « boueuses » qui permettent de récolter les richesses des champs.L\u2019année dernière, à l\u2019occasion du 20e anniversaire de l\u2019instauration de ce modèle à la Ignatius Farm, des ventes record de parts de la récolte (247) et de parcelles de jardin communautaire (213) ont été enregistrées ; un soudain désir de sécurité alimentaire induit par la précarité pandémique faisant son e?et.Alors que les semences et la farine disparaissaient des étagères des magasins, nous nous sommes réjouis de voir l\u2019intérêt suscité par des modes de production alimentaire qui suscitent l\u2019engagement des personnes envers la Terre.Bientôt, un nouveau puits permettant un meilleur accès à l\u2019eau sur nos quelque 500 acres cultivables rendra possibles d\u2019autres projets portés par des partenaires communautaires, tels une pépinière de plantes indigènes, des vergers en permaculture, des jardins thérapeutiques, de grandes parcelles cultivées par une organisation locale de sans-abris et bien d\u2019autres initiatives encore.Lorsque tous les parcs publics ont été fermés par les autorités par crainte d\u2019une propagation virale, de nombreux habitants qui ne connaissaient de notre Centre qu\u2019un mystérieux panneau situé sur l\u2019autoroute ont découvert nos forêts.Disposant de temps libre et n\u2019ayant nulle part où aller, des centaines de personnes sont ainsi récemment tombées amoureuses d\u2019une terre que nous chérissons depuis plus d\u2019un siècle.Alors que la science rattrape en?n l\u2019instinct pour expliquer pourquoi marcher dans les bois fait tant de bien, il a toujours été clair pour nous que cette terre est notre meilleure accompagnatrice spirituelle.La prière est facile ici, car les arbres, les prairies et autres mystères naturels créent constamment un milieu propice à la contemplation.Si la marche fait toujours du bien, le travail est parfois mieux.C\u2019est devenu un élément clé de la philosophie de notre Old Growth Forest Project.Nous avons placé 100 acres de prairies de fauche et de forêts mixtes dans une ?ducie foncière, ce qui signi?e qu\u2019aucun développement ne pourra jamais avoir lieu sur ces terres, quoi qu\u2019il nous arrive.Bordées du ruisseau Marden d\u2019un côté et de la rivière Speed de l\u2019autre, ces terres sont non seulement belles, mais aussi importantes sur le plan écologique.Martin Tamlyn, le responsable du projet, considère l\u2019engagement comme essentiel à la préservation.Grâce à la restauration écologique, qui comprend la plantation d\u2019arbres indigènes et l\u2019élimination des espèces envahissantes, il invite les spectateurs de la nature à devenir des collaborateurs, en investissant leur temps et leur énergie dans le bien-être de la terre.En nous liant d\u2019amitié avec cette dernière par des actes concrets de bonne volonté à son égard, nous pouvons apaiser le sentiment d\u2019impuissance souvent brûlant provoqué par l\u2019ampleur de la crise écologique et échapper aux modèles destructeurs d\u2019ignorance et d\u2019indi?é- rence renforcés par notre culture de consommation.Avec une équipe d\u2019éducateurs autochtones attachés à cette terre, Martin Tamlyn a également créé un programme d\u2019études porté par un « double regard », c\u2019est-à-dire qu\u2019il intègre à la fois les modes de connaissance autochtones et ceux, scienti?ques, des colons.La collaboration croissante avec les Ecological Farmers of Ontario et le National Farmers Union élargit par ailleurs la portée de notre recherche et de notre formation en agriculture régénératrice.Depuis des siècles, la terre nous murmure « Je vous l\u2019avais dit ».Comme il est bon d\u2019écouter, et de partager cette écoute avec un nombre croissant de personnes sensibles à son message.* Traduit de l\u2019anglais par Michaël Séguin.« J 44 RELATIONS 813 ÉTÉ 2021 sUR LES PAS d\u2019IgnacE RELATIONS 813 ÉTÉ 2021 45 Silence, le premier bruit de l\u2019Univers L\u2019auteure est écrivaine et philosophe Quel est le fondement de la réalité ?La nature ultime de toute chose ?Les premiers penseurs de l\u2019Occident, les pères fondateurs de la pensée grecque, les présocratiques, en se détournant de la mythologie comme de l\u2019explication totalisante du réel, ont cherché à trouver l\u2019Arché, le principe rationnel au commencement de toute chose.Il leur fallait trouver un principe éternel, in?ni et immuable qui pouvait rendre compte de tous les phénomènes de la nature et du cosmos.Cette conception du monde remplacera rapidement les explications jugées irrationnelles engendrées par le mythe.Mettre de l\u2019ordre dans le monde a?n d\u2019éviter le chaos, c\u2019était surtout proposer un principe immuable à la base de tout qui donnera naissance, en métaphysique et en théologie, à la puissance divine immobile, le moteur premier qui pourra résoudre le paradoxe de l\u2019être et du devenir.Quelque chose doit demeurer toujours égal à lui-même, et c\u2019est l\u2019Être.Ce dernier doit évidemment précéder la matière qui, elle, est en constant devenir et sujette à l\u2019implacable loi du changement.Inutile de préciser que le dualisme est né avec les Grecs, bien avant le binarisme de la pensée monothéiste et le récit judéo-chrétien.Mais nous ne sommes pas l\u2019unique civilisation à nous intéresser au principe premier de toute chose et au caractère évanescent des phénomènes puisqu\u2019en Extrême-Orient, les penseurs chinois et les maîtres du taoïsme l\u2019ont fait à leur façon quelques millénaires plus tôt.Pendant très longtemps, en Chine, l\u2019approche de la réalité suprasensible fut dominée par l\u2019art divinatoire et ses quelque 64 hexagrammes.Il a fallu attendre la naissance du bouddhisme au Ve siècle avant Jésus-Christ pour que le yin et le yang, ces catégories complémentaires mais di?érentes d\u2019une même dualité, et leur nature dynamique les soudant dans une relation totale, incarnent à leur façon le paradoxe de l\u2019Être et du Devenir.Le taoïsme, quelques siècles plus tard, apportera à la pensée chinoise, préoccupée par les rituels et la divination, la dimension dynamique et relationnelle entre la réalité manifestée dans la matière et sa dimension invisible.Pour que le manifesté soit visible, il doit nécessairement être précédé par le non- manifesté, que certains maîtres taoïstes appellent le sou?e ou le vide suprême, aujourd\u2019hui communément appelé le Chi, présent au commencement de l\u2019Univers sous sa forme la plus condensée \u2013 la chaleur, la densité et la lumière.Au fur à mesure que l\u2019Univers se complexi?e, le Chi se disperse de façon dynamique entre le yin et le yang.Un astrophysicien adepte de la théorie du Big Bang aurait sans doute utilisé une autre terminologie pour décrire essentiellement la même chose.Le Chi condensé ne cesse ainsi de se disperser sous diverses formes.Il le fait toujours avec un peu plus de complexité, mais toujours vers le vouloir-être dans sa forme matérielle, parce que sans elle, le non-manifesté reste à l\u2019état de la pensée pure.Ce que le taoïsme appelle Dao, c\u2019est-à-dire voie ou chemin, n\u2019est rien d\u2019autre que le Chi indi?érencié qui préside à l\u2019individuation des êtres et des structures de l\u2019Univers.Le Dao est le chemin que prend le Chi, le premier sou?e du cosmos, présent dans le Wu Chi, le grand vide primordial, concept dans lequel il est aussi question du premier bruit du cosmos : le bruit sourd de la création.Le Dao est souvent identi?é au Vide dans lequel le premier bruit créé dans l\u2019Univers est associé, paradoxalement, au silence du monde.Au commencement, il ne pouvait y avoir de bruit puisque la matière n\u2019avait pas encore pris le chemin de la dispersion et de la complexi?cation.Mais dès que la création s\u2019est mise en marche, le premier bruit du cosmos s\u2019est transformé en silence.C\u2019est lui que nous devons entendre si nous voulons atteindre la paix de l\u2019esprit mais aussi parce qu\u2019il est porteur de sens, car en réalité, ce que nous entendons, c\u2019est le premier bruit du monde.C\u2019est pourquoi, dans les pratiques actuelles du taoïsme ou du Dao, il est avant tout question de retrouver, dans son for intérieur, les éléments primordiaux que sont le bruit (c\u2019est-à-dire le premier silence du cosmos), accompagné de la chaleur et de la lumière.Enlevez toutes les distractions auditives et l\u2019oreille entend, inévitablement, ce bruit sourd et blanc, ce silence constitué de plénitude dans le grand vide cosmique rempli de Chi sur le point de devenir\u2026 Hubert Reeves et les astrophysiciens de sa lignée quali?ent ce premier moment de « majestueux magma incandescent » qui, lorsque porté à des températures extrêmes, donne le premier moment de l\u2019Univers, c\u2019est-à-dire le Big Bang ou l\u2019Univers à ses débuts, condensé dans un point qui, depuis, ne cesse de se refroidir et de s\u2019éloigner de son état initial.Mais, selon ce qu\u2019avancent certaines théories, l\u2019expansion ne saura durer éternellement et le bruit du cosmos, le premier son, retournera à son premier silence, comme si l\u2019un n\u2019allait pas sans l\u2019autre : pour qu\u2019il y ait silence, il faut qu\u2019il y ait du bruit, pour qu\u2019il y ait du yin, il faut du yang, pour qu\u2019il y ait de la matière, il faut qu\u2019il y ait, inévitablement, de la non-matière.Et quand tout s\u2019arrête la nuit, quand nous nous mettons à fuir le monde et son brouhaha, quand dans les lieux reculés de la planète nous pensons trouver un havre de paix, qu\u2019en est-il de l\u2019inaudible à l\u2019intérieur de nous ?Les maîtres taoïstes diraient sans doute : assieds-toi au pied de ton ombre, écoute le premier bruit du cosmos appelé silence, c\u2019est l\u2019univers sonore du monde et de ton âme.L\u2019entends-tu ?Maya Ombasic QUESTIOnS DE SENs Enlevez toutes les distractions auditives et l\u2019oreille entend, inévitablement, ce bruit sourd et blanc, ce silence constitué de plénitude. 46 RELATIONS 813 ÉTÉ 2021 recenSions \u2022 livres Cent ans de luttes.Faits saillants d\u2019une histoire d\u2019actions militantes et de combats solidaires CONSEIL CENTRAL DU MONTRÉAL MÉTROPOLITAIN \u2013 CSN St-Joseph-du-Lac, M Éditeur, 2020, 224 p.F ondé en 1920 sous le nom de Conseil central des syndicats nationaux de Montréal, le Conseil central du Montréal métropolitain (CCMM) regroupe aujourd\u2019hui quelque 100 000 membres et 350 syndicats a?liés à la Confédération des syndicats nationaux (CSN).Il a tenu à souligner son centenaire en réunissant les textes d\u2019une kyrielle de témoins privilégiés, si ce n\u2019est d\u2019acteurs, de son histoire.Le recueil comprend deux sections principales : une première consacrée à l\u2019histoire globale de l\u2019organisation et une seconde consacrée aux luttes portant sur des causes spéci?ques.Fort éclairante, la section historique propose de revoir en accéléré les jalons qui ont façonné non seulement le Conseil central, mais aussi l\u2019évolution du syndicalisme québécois.À travers l\u2019expérience du CCMM, on passe en revue les caractéristiques des deux grandes forces ayant dé?ni le mouvement syndical d\u2019ici : le syndicalisme des unions internationales, d\u2019origine étasunienne, et le syndicalisme catholique, dont sont issus le Conseil central et la CSN, entre autres.La périodisation retenue distingue trois phases : la naissance et la consolidation (1920-1968), l\u2019ère Michel Chartrand (1968-1978), puis la résistance au néolibéralisme à partir de 1979.Une avancée impressionnante des 60 dernières années de l\u2019histoire du syndicalisme, et du Québec lui-même, est certainement due au féminisme et à l\u2019action des femmes.La conquête du pouvoir par celles-ci, à la fois dans la société et dans l\u2019organisation syndicale, a toute sa place dans ce livre.Soulignons que son contenu a été rédigé majoritairement par des femmes ; c\u2019est dire l\u2019in?uence qu\u2019elles exercent désormais au sein du CCMM.La seconde section, portant sur ce qu\u2019on appelle à la CSN « les fronts de lutte », explique très bien ce qui a façonné l\u2019identité unique du Conseil central du Montréal métropolitain.Deux causes inscrites à son code génétique depuis l\u2019ère Chartrand, et même avant, béné?cient d\u2019une couverture substantielle dans l\u2019ouvrage : la solidarité internationale et la santé-sécurité au travail.Les autres fronts de lutte ne sont pas en reste et les chapitres qui leur sont consacrés nous font découvrir des interventions moins connues, mais fort précieuses, du CCMM concernant le droit à l\u2019éducation, les droits des personnes non syndiquées et la cause des personnes LGBTQ+.L\u2019action politique partisane, un enjeu très cher au Conseil central, est aussi abordée dans ce livre, mais de façon périphérique.En outre, le rôle du CCMM au XXIe siècle dans l\u2019émergence d\u2019une alternative politique autonome est occulté, alors que cela a été au cœur de l\u2019engagement de cette organisation.La viabilité de Québec solidaire, par exemple, n\u2019est pas due seulement aux e?orts de militantes et de militants du mouvement communautaire, du mouvement des femmes ou du mouvement étudiant, mais aussi au rôle-clé joué par le Conseil central et plusieurs de ses syndicats a?liés.Il est fort agréable de lire un livre comme celui-ci, dont de grands pans célèbrent le syndicalisme de combat qui caractérise le Conseil central.Or, à l\u2019échelle du mouvement syndical québécois et de la CSN notamment, que reste-t-il de ce courant ?L\u2019ouvrage critique à bon droit le syndicalisme d\u2019a?aires, mais l\u2019associe généralement aux organisations issues des fédérations internationales.Pourtant, le courant hégémonique présent aujourd\u2019hui dans le mouvement syndical est le syndicalisme de partenariat (avec le patronat).Il aurait été intéressant de l\u2019appeler par son nom, de témoigner davantage des di?cultés que pose son in?uence dans la région du Montréal métropolitain.C\u2019est l\u2019un des dé?s auxquels doit faire face le CCMM, dans la CSN ou au-delà, s\u2019il veut préserver sa singularité historique et perpétuer son digne héritage.Philippe Boudreau Comprendre notre rapport à l\u2019image CLAIRE BÉLISLE Lyon, Chronique sociale, 2020, 206 p.N ous vivons dans un monde d\u2019images et d\u2019écrans.Claire Bélisle, longtemps rattachée au Centre national de la recherche scienti?que en France, nous sensibilise à ce système e?ervescent de codes culturels et de symboles sous-jacents.Relativement peu connu au Québec, l\u2019éditeur lyonnais Chronique sociale se spécialise depuis deux siècles dans des publications généralistes destinées à un large public voulant bien s\u2019informer.Véritable outil en dix chapitres pour décrypter les messages implicites et quelquefois trompeurs, cet ouvrage est riche en formules éloquentes et en questionnements pertinents pour cerner ce vaste sujet : « un système de croyances à désamorcer » (p.48), «les pouvoirs de l\u2019image proviennent du spectateur » (p.49), ou encore « comment le plaisir des images rend-il les écrans attractifs ?» (p.67).Sans jargon, Claire Bélisle emprunte des concepts à la psychologie, les explique, puis les regroupe dans un précieux lexique placé en annexe \u2013 on y retrouve des mots-clés comme « addiction », « représentation », « symbole » et « visualisation ».Il n\u2019y manque que quelques termes plus pointus comme « désinformation », « idéologies » ou « propagande » pour être complet.À la lecture de la première moitié du livre, on comprend que les images servent tour à tour à « ampli?er la mémorisation », à « déclencher la violence » (p.66), ou simplement à procurer un plaisir qui pourrait dans certains cas devenir addictif.De plus, elles véhiculent des représentations de plus en plus banalisées de la violence ou, RELATIONS 813 ÉTÉ 2021 47 recenSions \u2022 livres plus subtilement, un « renforcement du stéréotype de la performance » (p.70) à tous égards.Des pistes d\u2019éducation aux médias \u2013 de « Media Literacy », comme le disent les Anglosaxons \u2013 sont proposées, avec des sites Web, pour tenter de désamorcer les pratiques commerciales du monde virtuel.La deuxième moitié de l\u2019ouvrage propose des stratégies pour analyser les cadrages, les contenus, les stéréotypes, les messages implicites et la charge émotionnelle de certaines images \u2013 qui sont précisément conçues pour nous émouvoir, nous sensibiliser, nous persuader.Autrefois, on décrivait ces pratiques comme étant de la propagande, mais ce terme devenu péjoratif semble avoir disparu du langage courant depuis la ?n de la Guerre froide.Or, des formes renouvelées de propagande persistent.Car bien souvent, les images sont suggestives et portent des sous-entendus à propos de pratiquement tout.Par exemple, des publicités illustrent le bonheur en montrant un groupe d\u2019amis heureux en train de consommer un produit annoncé.Ce faisant, Claire Bélisle nous invite à prendre conscience de nos propres ré?exes face à certaines images et à reconnaître les di?é- rentes manières qu\u2019ont les publicités d\u2019agir sur nous a?n de garder à l\u2019esprit le rôle des médias dans la légitimation (ou la délégitima- tion) de tel ou tel groupe social.Inversement, dans un système axé sur le spectaculaire et cédant si facilement au sensationnalisme, il importe de ne pas sombrer dans l\u2019excès inverse et de ne pas discréditer systématiquement les institutions qui sont à la base de notre vie en société : la justice, les forces de l\u2019ordre et les élus.Autrement dit, les médias devraient nous inviter à la nuance et, du même sou?e, à éviter les généralisations abusives, d\u2019un côté comme de l\u2019autre.Cet ouvrage n\u2019est pas destiné exclusivement aux universitaires en études visuelles ; il sera instructif pour un large lectorat et même pour les cégépiens (et leurs parents) et devrait être disponible dans les bibliothèques publiques.Or il semble introuvable en librairie, du moins au Québec.On repense en le lisant à Se distraire à en mourir (Flammarion, 1986) de Neil Postman ou à l\u2019essai pionnier de Liliane Lurçat, Violence à la télé, l\u2019enfant fasciné (Éditions Syros, 1989), mais aussi à l\u2019excellent livre de Philippe Bihouix et Karine Mauvilly, Le Désastre de l\u2019école numérique : plaidoyer pour une école sans écrans (Seuil, 2016).Yves Laberge L\u2019œil du maître DALIE GIROUX Montréal, Mémoire d\u2019encrier, 2020, 192 p.« Maintenant ou jamais ! Maîtres chez nous ».Il y a 60 ans, le cri rallie, la perspective dynamise ces Canadiens français qui s\u2019apprêtent à devenir Québécois, et ce, à la faveur du projet de nationalisation des compagnies d\u2019électricité.Dans la foulée, ce sera notoirement au Nouveau- Québec que nous nous a?rmerons « chez nous » et « maîtres » alors que les Premiers Peuples habitent ce territoire au quotidien, sans nous.S\u2019il est vrai que ce slogan électoral créé par le Parti libéral du Québec « marque toute l\u2019aspiration collective révolutionnaire tranquille d\u2019avancer à rebours de la dépossession économique, politique, légale et culturelle des Canadiens français qui résulte de l\u2019aventure impériale franco-britannique en Amérique » (p.5), celui-ci reste désormais le symbole d\u2019un rendez-vous manqué.En dépit de son adhésion à un mouvement vers l\u2019indépendance, Dalie Giroux s\u2019emploie tout au long de cet ouvrage à déconstruire le travers colonial originel ayant considérablement con?né et tronqué l\u2019aspiration nationale du Québec moderne.En peu de mots, l\u2019auteure explique l\u2019échec du mouvement souverainiste par le fait que celui-ci a pensé, à tort, que « pour se décoloniser, pour se désenclaver politiquement, il s\u2019agissait non pas de détruire les structures coloniales de l\u2019Empire britannique et de s\u2019extraire du rapport de prédation au territoire et du racisme structurel qu\u2019elles impliquent, mais de coloniser l\u2019Amérique du Nord en son propre nom, en français » (p.91).Du coup, l\u2019élite technocratique et culturelle de la décennie 1960, et le peuple sous son emprise, se comportèrent comme les légitimes héritiers d\u2019une entreprise colonisatrice avortée, en continuateurs d\u2019une Nouvelle-France jadis coupée dans son élan.Les recherches et les ré?exions de l\u2019au- teure trouvent leur impetus, avoue-t-elle, dans les moments charnières de son parcours personnel.À cet égard, la rencontre de Georges E.Sioui, historien et philosophe wendat, fut déterminante.Lui con?ant son refus et son malaise de s\u2019identi?er au curieux pouvoir de la nation, ce dernier lui sou?a qu\u2019assumer ce malaise o?rait la chance d\u2019avancer.Avec lui, elle comprit qu\u2019il fallait recadrer l\u2019histoire coloniale à partir de la parole autochtone contemporaine.Plus encore, « ce n\u2019est qu\u2019en plaçant la question autochtone au cœur de la vie politique qu\u2019il sera possible de faire bouger au Québec les structures d\u2019exclusion par lesquelles se perpétuent la xénophobie, le racisme et les politiques anti-immigration » (p.52).L\u2019auteure se garde toutefois de réduire la condition québécoise au seul prolongement du projet colonial européen, et la dé?nit plutôt comme une situation, un espace postcolonial découlant des entreprises impériales française et britannique.Elle nous enjoint ce faisant à nous extraire de la maîtrise coloniale du territoire et de ses populations, « qui que nous soyons, d\u2019appartenance à des collectifs encastrés, de gré ou de force, dans les logiques et les 48 RELATIONS 813 ÉTÉ 2021 rapports de domination issus de la colonisation » (p.8).Pour y arriver, Dalie Giroux nous convie à nous « rencontrer dans les lieux de vie plutôt que dans les lieux de pouvoir » (p.78).Relevons ici que le cas québécois n\u2019est nullement isolé.Chaque groupe humain est placé devant des choix analogues.Je l\u2019ai vu au Japon, où j\u2019ai longtemps vécu.Là-bas, l\u2019impatience envers l\u2019hégémonie chinoise puis la forte pression européenne, auront mené à l\u2019imposition d\u2019un projet national pressé de domestiquer, ou d\u2019écraser, tant les Autochtones ryûkyûens (actuel Okinawa) que les Aïnous du nord.Dalie Giroux appelle à raré?er les rendezvous manqués en jetant de nouvelles bases.Par exemple, en 1980, le leader autochtone Noel Starblanket faisait cette proposition audacieuse à René Lévesque : « Arrachons ensemble au fédéral [\u2026] son pouvoir colonial sur nous.Mais au béné?ce de nos collectivités respectives.Pas pour placer les Indiens sous la botte d\u2019un autre pouvoir blanc » (p.67).C\u2019est cette main tendue que l\u2019auteure nous invite à saisir, à rebours de l\u2019histoire coloniale de ce territoire que nous avons en commun.Jacques Grenier Spiritualités féministes.Pour un temps de transformation des relations DENISE COUTURE Montréal, Les Presses de l\u2019Université de Montréal, 2021, 250 p.L e livre arrive à point nommé dans ma vie alors que je suis interpellée jour après jour \u2013 comme femme, chrétienne et citoyenne \u2013 par la parole des femmes et des personnes marginalisées qui se libère peu à peu en dénonçant les violences subies.La démarche proposée par l\u2019auteure fait œuvre utile dans le monde de plus en plus polarisé dans lequel nous vivons, alors que les institutions censées assurer la dignité, le respect, la justice et l\u2019égalité faillissent à l\u2019obligation d\u2019égalité qui leur incombe.Cet ouvrage nous o?re la possibilité de suivre l\u2019évolution d\u2019une pensée théologique féministe façonnée par un parcours de vie placé sous le signe de la disponibilité aux événements et de l\u2019attention aux relations, surtout à celles qui révèlent des inégalités tenaces et inacceptables.Le sous-titre « Pour un temps de transformation des relations » est donc tout à fait juste.Ce ne sont pas uniquement les relations entre les hommes et les femmes qui sont ici scrutées dans une perspective féministe, mais bien toutes celles qui ont marqué les 30 ans d\u2019engagement, de ré?exion et de production théologique de l\u2019auteure en tant que théologienne catholique et femme blanche privilégiée du Nord, incluant ses liens avec des femmes d\u2019origines, de classes sociales et de parcours spirituels divers.Au ?l des expériences relatées, des lectures et des questions théologiques évoquées \u2013 par elle-même ou par ses étudiantes et étudiants \u2013, c\u2019est non seulement le féminisme qui est revisité, mais une quête théologique et humaine intégrant les enjeux de genre, de racisme et de colonisation qui est proposée.Rappelant la démarche vécue au sein de la collective chrétienne féministe L\u2019autre Parole pour adopter la désignation « Dieue », Denise Couture précise que ce choix, fait à la ?n des années 1980, est « contextuel, situé, local, limité et temporaire » (p.95).Alors que le champ du religieux est souvent réduit à des dogmes et à des croyances considérés immuables, c\u2019est plutôt une inscription créatrice au sein d\u2019une tradition qui est ici proposée.Une attitude de liberté intérieure se précise au ?l des pages, qui rend possible les déplacements personnels, spirituels et intellectuels.Cette démarche \u2013 qui consiste à nommer, célébrer, vivre et penser de façon nouvelle \u2013 demande de l\u2019humilité pour que la quête demeure ouverte.On sent à la lecture que les pistes et les concepts explorés restent les meilleurs disponibles jusqu\u2019à ce que de nouveaux questionnements les bousculent et obligent à reprendre l\u2019exigeant travail de vérité.Le dernier chapitre, intitulé « Décons- truire un phallocentrisme religieux », est consacré à la position o?cielle de l\u2019institution catholique sur les rapports entre les hommes et les femmes.C\u2019est la « théologie de la femme », l\u2019appropriation cléricale du féminisme qui y est déconstruite, ainsi que l\u2019idéal féminin dont les textes o?ciels font l\u2019apologie pour mieux contrôler les femmes et interdire leur pleine participation à l\u2019ensemble des sphères de l\u2019Église.En s\u2019appuyant sur les travaux de Johanne Philipps, l\u2019auteure termine son ouvrage en évoquant un chantier de contestation juridique de la discrimination envers les femmes exercée par les dirigeants religieux et soutenue par les États.Ces derniers, au nom de la non-ingérence dans le champ du religieux, s\u2019accommodent et renforcent ces pratiques.Mon seul regret à la lecture de ce chapitre est de sentir une rupture dans le ton et la méthodologie employés par rapport aux autres chapitres.Il reste aussi à faire la critique de l\u2019Église catholique dans son rapport aux femmes à partir de l\u2019expérience et des ré?exions de nos sœurs et frères du Sud, qui sont par ailleurs aujourd\u2019hui en plus grand nombre dans cette Église.Au ?nal, l\u2019ouvrage dévoile avec pédagogie des questions complexes tout en demeurant accessible à un lectorat non spécialisé dans les questions théologiques.Dans l\u2019esprit qui anime l\u2019auteure, ce livre accompagne les croyantes et croyants dans un exercice exigeant d\u2019intelligence de la foi dont nous ne pouvons plus faire l\u2019économie.Élisabeth Garant rECENSIONs \u2022 LivrEs RELATIONS 813 ÉTÉ 2021 49 Tant que j\u2019ai du respir dans le corps Réalisation : Steve Patry Production : Les Films de l\u2019Autre Québec, 2020, 75 min.U ne semaine après le lancement de ce ?lm puissant, à l\u2019automne 2020, le campement de fortune de la rue Notre-Dame à Montréal était démantelé de force dans un contexte de crise du logement quasi permanente.Si l\u2019analyse de ces enjeux est nécessaire (Relations y consacrait d\u2019ailleurs son dossier « Itinérance : de la détresse à l\u2019accueil », en décembre 2011), c\u2019est à une compréhension qui transcende les seules dimensions sociopolitiques que nous convie ici le réalisateur Steve Patry.Quiconque a déjà côtoyé ces êtres broyés par la vie, toujours debout, saisit rapidement la nature de la démarche de Patry : une démarche d\u2019accueil.Celui de l\u2019autre, de l\u2019Autre, de la sou?rance, de la peur, du rejet, de la violence, de l\u2019abandon.Le réalisateur suit des équipes d\u2019intervention de première ligne (médecins, services sociaux, corps policiers, etc.), mais ce sont surtout les visages et les cœurs des personnes aidées qui nous restent, longtemps après le visionnement du ?lm.C\u2019est que Patry réussit le double exploit de rendre visible l\u2019invisible et de montrer, sans voyeurisme ni bienveillance arrogante, l\u2019e?ort de survie acharné de ces personnes, la puissance de leur dignité.La caméra du réalisateur capte le regard de ces hommes de la rue, dont quelques-uns portent le ?lm à eux seuls.Il y a d\u2019abord le regard sur le monde de Gilles, un homme au tempérament mé?ant et solitaire qui s\u2019identi?e comme chef de meute et dont les chiens ont été placés dans un refuge pendant l\u2019hiver.Ses problèmes de santé l\u2019a?aiblissent, mais il ne veut pas pour autant fréquenter « les ressources » et souhaite pouvoir regagner sa remorque dès qu\u2019elle sera réparée.En attendant, Gilles ne dort « nulle part », se réchau?e dans une station-service à proximité de son abri de fortune ; il n\u2019a pas d\u2019endroit où se reposer, pour paraphraser l\u2019Évangile selon Matthieu (8 : 20).Quand on écoute Gilles nous dire, son regard bleu perçant noyé par l\u2019émotion, qu\u2019il « n\u2019est pu capable de la race humaine », on devine avant qu\u2019il ne les nomme les sévices qu\u2019il a dû subir pour se traiter lui-même comme un chien.Depuis qu\u2019il a été meurtri au plus profond de son âme, il ne veut plus être attaché ni à des ceintures de sécurité, ni à des endroits où il pourrait se reposer, ni même au monde humain.Un deuxième regard sur le monde capté par Patry est celui de King James, un dépendant au crack qu\u2019on écoute d\u2019abord d\u2019une oreille inattentive avant d\u2019être soudainement happé par sa vivacité d\u2019esprit et par la profondeur de sa ré?exion : « tout le monde mérite d\u2019être aimé, même les fous.Surtout les fous », déclare-t-il, lui-même étranglé par l\u2019émotion, surpris peut-être par la vérité de son propos.« Dieu a choisi les choses folles du monde pour confondre les sages.Il a choisi les choses faibles pour confondre les fortes.Dieu a choisi les choses viles et celles qu\u2019on méprise pour réduire à néant celles qui sont importantes », poursuit-il, citant la Première épître de Paul aux Corinthiens (1 : 27).Ce que l\u2019on croyait au premier abord être un délire de consommation se révèle ?nalement une réelle leçon d\u2019humilité venant d\u2019un homme qui a tout perdu.En?n, on accède au regard sur le monde de Frank, un être que l\u2019on sent à la fois fort et extrêmement fragile, qui se décrit lui-même comme alcoolique.Frank doit se réveiller la nuit pour boire, il boit du matin au soir, de grandes quantités, c\u2019est son « café ».Son corps commence à lui envoyer des signaux d\u2019épuisement et Frank veut arrêter de boire, ou au moins diminuer, car il commence à cracher du sang.Le regard de Frank sur le monde est doux, triste, calme et encore amoureux : sa copine l\u2019a quitté parce qu\u2019il buvait trop.Il dit vouloir arrêter pour elle.Pour qu\u2019elle revienne le voir.Il a emménagé depuis peu dans une nouvelle maison de chambres, seul, et doit limiter ses visiteurs puisque ses fréquentations ont tendance à abuser de son hospitalité.Vulnérable et fragilisé par sa dépendance, Frank laissait des gens s\u2019installer dans son appartement, causant des « désordres à l\u2019ordre public ».C\u2019est que les cœurs de Frank, de Gilles et de King James sont si bons qu\u2019eux aussi veulent accueillir leurs semblables.À l\u2019heure où les médias sociaux cultivent le simulacre, dans une société de l\u2019image à la recherche constante du faux érigé en authentique, le ?lm de Patry nous met face au réel existant loin des jeux d\u2019apparence.Celui du froid des rues de Montréal en plein hiver, où la vie quotidienne est à mille lieux de nos vies virtualisées, où l\u2019humilité n\u2019est pas une posture ou un faux semblant mais l\u2019être- au-monde d\u2019hommes survivants.Amélie Descheneau-Guay rECENSIONs \u2022 doCUmENTaIrE Photo : Les Films de l\u2019Autre et Les Films du 3 Mars L\u2019auteure est romancière, éditrice et anthropologue J\u2019 ai toujours voulu courir avant de marcher.Apprenant le français à 13 ans, je me plaisais à construire des phrases très complexes, convaincue de faire bon usage de la dernière règle de grammaire ou de conjugaison que la prof nous avait enseignée en classe.J\u2019aimais laisser mon imagination errer, inventer des situations et des dialogues arabesques.Résultat : je ne dépassais jamais la note de passage en écriture.Alors que j\u2019obtenais tous mes points pour la création qui, heureusement, valait pour 60 %, je perdais le reste en fautes d\u2019orthographe et en erreurs de syntaxe.Je n\u2019arrivais pas à traduire mes idées compliquées dans cette langue obstinée qui m\u2019empêchait de m\u2019élancer.Un jour, la prof m\u2019a dit : \u2013 Yara, tu fais beaucoup d\u2019e?orts.C\u2019est bien dommage, toutes ces mauvaises notes pour une question de grammaire ou de conjugaison.Pour le prochain texte, je te demande d\u2019écrire des phrases simples (sujet-verbe- complément d\u2019objet direct), pas plus qu\u2019une virgule par phrase, et d\u2019utiliser le temps présent.Garde le dictionnaire à côté de toi et sers-toi de ton Bescherelle.J\u2019étais tellement motivée.Cette prof pour qui je croyais être invisible reconnaissait dans ce cafouillis de phrases la ?lle qui adore écrire et laisser courir son imagination.Alors j\u2019ai suivi ses consignes.Je me vois encore, par terre, à la petite table à café du salon, les jambes croisées, le dictionnaire ouvert, le crayon à la main gauche, penchée sur mon cahier d\u2019écriture.J\u2019ai écrit des phrases courtes, en évitant d\u2019inverser l\u2019ordre cardinal du sujet-verbe-objet.J\u2019ai résisté à la tentation de me servir du subjonctif qui m\u2019impressionnait tant, et qui m\u2019impressionne encore à ce jour.J\u2019ai véri?é chaque mot, verbe, adjectif, adverbe.Chaque article, chaque préposition.C\u2019était di?cile, mais j\u2019avais une mission.Jamais je n\u2019avais mis autant de cœur dans un texte.Deux semaines plus tard, la prof m\u2019appelle à son bureau.Elle a mon texte dans les mains.Et sur la page brille un grand 85 % en rouge.Quel instant de bonheur ! J\u2019ai trouvé la clé de l\u2019univers, me dis-je.J\u2019attends les félicitations de la prof.J\u2019attends les bravos.Je reçois plutôt une question : \u2013 Yara, est-ce que c\u2019est toi qui as écrit ce texte ?\u2013 Mais oui, Madame.\u2013 Qui chez toi maîtrise le français ?Tes parents ?As-tu une grande sœur ?Une voisine ?\u2013 Personne.Mon frère est encore dans la classe d\u2019accueil.La voisine est arabe aussi.\u2013 Ne me mens pas, Yara.Ce texte est trop bon pour ton niveau.\u2013 Mais.j\u2019ai fait ce que vous m\u2019avez demandé de faire.\u2013 La seule raison pour laquelle je ne t\u2019ai pas donné zéro, c\u2019est parce que je ne peux pas prouver que tu as plagié.Mais sache que je le sais.Et elle me lance le texte d\u2019un geste brusque.Le 85 % perd son éclat.Ce qui devait être ma ?erté restera pour toujours une blessure.J\u2019ai compris ce jour-là que la prof ne voyait en moi qu\u2019une petite immigrante qui patauge en français et qui ne dépassera jamais sa condition.À ses yeux, cette immigrante ne pouvait maîtriser le français, ne pouvait même pas y aspirer.Elle pensait me faire la charité en me conseillant de me servir du dictionnaire.Ce n\u2019était pas de la reconnaissance, mais de la condescendance camou?ée en bienveillance.Elle ne voyait pas une jeune ?lle qui aimait tant écrire qu\u2019elle prendrait ses conseils à cœur.Encore moins une jeune ?lle qui pourrait un jour rêver de vivre de son écriture.C\u2019était plus facile pour Madame X d\u2019imaginer une immigrante désespérée qui tricherait ou plagierait pour ne pas échouer qu\u2019une ?lle ayant le potentiel d\u2019une future écrivaine, traductrice et éditrice.Aujourd\u2019hui, devenue romancière, je repense à Madame X à qui je rêve encore de dédicacer un livre.Elle me vient à l\u2019esprit chaque fois que j\u2019entends les discours convenus voulant que l\u2019immigration ne peut être qu\u2019un problème à résoudre et une menace à la survie du français ; qu\u2019on peut à la limite aider les immigrants, leur montrer de la tolérance ou de la bienveillance, mais qu\u2019ils n\u2019ont au fond rien à nous apprendre ni à nous transmettre, surtout pas dans notre propre langue.Et que faire de leur trilinguisme embêtant ?Pourquoi donc ne pas se contenter d\u2019être unilingue ?Quelle est cette histoire de vouloir tout faire et tout dire dans toutes les langues ?Et je pense à toutes les ?lles immigrantes ou de deuxième génération que trop de conseillers pédagogiques au secondaire 5 poussent vers des programmes techniques qui mènent rapidement sur le marché du travail (mieux vaut des petites immigrantes productives et utiles), car on ne peut envisager qu\u2019il y ait parmi elles des futures intellectuelles, artistes, professeures qui réimagineraient la langue, la société, transmettraient le savoir et l\u2019histoire, proposeraient un autre avenir.Tant de rêves sont tués ainsi, par manque d\u2019imagination et le refus de reconnaître le potentiel des jeunes raci- sés que l\u2019on veut emprisonner dans la condition et le rôle que la société leur a assigné.Et malgré tout, tant de rêves survivent, par pure obstination.C\u2019est pour ceux et celles qui les portent que j\u2019écris.Yara El-Ghadban Madame X 50 RELATIONS 813 ÉTÉ 2021 LE cArNET Tant de rêves sont tués ainsi, par manque d\u2019imagination et le refus de reconnaître le potentiel des jeunes racisés. ecosociete.org Cultiver les savoirs, ouvrir les possibles Le manuel essentiel pour réussir son jardin vivrier sans épuiser le sol et atteindre l\u2019autosuisance alimentaire.Enin un portrait complet de l\u2019agroécologie, parce que le système alimentaire mondial mérite une bonne révolution.Pourquoi près de la moitié de notre nourriture init à la poubelle avant d\u2019avoir été consommée ? L\u2019actualité du jour, choisie et résumée pour vous Du lundi au samedi, découvrez l\u2019essentiel de l\u2019actualité Le Courrier L\u2019infolettre du matin du soir ABONNEZ VOUS ledevoir.com/infolettres "]
Ce document ne peut être affiché par le visualiseur. Vous devez le télécharger pour le voir.
Document disponible pour consultation sur les postes informatiques sécurisés dans les édifices de BAnQ. À la Grande Bibliothèque, présentez-vous dans l'espace de la Bibliothèque nationale, au niveau 1.