L'action nationale, 1 février 2022, Février
[" L \u2019 A C T I O N N A T I O N A L E \u2013 v o l u m e C X I I , n u m é r o 2 \u2013 F é v r i e r 2 0 2 2 volume CXII numéro 2 FÉVRIER 2022 envoi de publication N° de la convention 0040012293 L\u2019Action Février 2022 Vol.CXII, no 2 L\u2019Action Mémoire, deuil et nation 978-2-89070-056-7 En couverture Joanne Lapointe Marécage techniques mixtes sur panneau, objets trouvés en métal, plastique et coton, 91 cm x 91 cm, 2021.Photo : Pierre Brault Démarche Ma démarche artistique part d\u2019un long processus de réassemblage délicat créé à partir de résidus naturels et industriels.Je tente de redonner à toute cette matière une nouvelle âme, un nouveau rôle.Chaque fragment recueilli porte en lui une mémoire, une histoire\u2026 Lorsque je les intègre à mes tableaux, ils se transforment, s\u2019enveloppent d\u2019ombre et de lumière, de transparence ou d\u2019opacité.Grâce à différentes techniques utilisant peinture, bois, papier, métal, plâtre, tissu, ficelle, je défie la solidité de l\u2019acier et la fragilité du végétal, la pureté du verre et la flexibilité du bois.Je privilégie la forme du tableau-sculpture, car elle me permet de sortir du cadre, de valoriser l\u2019ombre portée des objets mis en relief, de provoquer des mises en abîme et des répétitions de motifs.Les titres se créent d\u2019eux- mêmes et renforcent le lyrisme de mes œuvres en les propulsant dans des directions souvent inattendues.Chacun y retrouve un souvenir, une émotion, une histoire.Ce n\u2019est pas un acte de recyclage, mais de restitution.Parcours Après ma formation en arts graphiques au Cégep du Vieux-Montréal, j\u2019ai œuvré pendant plus de trente ans dans l\u2019édition corporative et muséale.Parallèlement à ma carrière professionnelle, mes explorations multidisciplinaires m\u2019ont permis de peaufiner ma technique personnelle et ma dextérité manuelle.Installée en Mauricie depuis quelques années et nourrie par mon nouvel environnement forestier, je me consacre entièrement à la création.C\u2019est à partir de 2019 que j\u2019ai présenté mon corpus AVATAR.J\u2019ai à mon actif trois expositions dont deux individuelles : au Centre d\u2019exposition Boréart (Granby), Galerie d\u2019art du Parc (Trois-Rivières), et une en duo au Musée Bruck (Cowansville).www.joannelapointe.art 82, rue Sherbrooke Ouest Montréal (Québec) H2X 1X3 Téléphone : 514 845-8533 Numéro sans frais : 1 866 845-8533 revue@actionnationale.quebec www.actionnationale.quebec Directeur : Robert Laplante Directeur adjoint : Sylvain Deschênes Comité de rédaction : Mathieu Bock-Côté, sociologue et chroniqueur ; Nicolas Bourdon, professeur de français, cégep Bois-de-Boulogne ; Sylvain Deschênes, rédacteur et infographiste ; Lucia Ferretti, professeure (UQTR) ; Sylvie Ménard, Centre d\u2019histoire des régulations sociales (UQAM) ; Denis Monière, professeur (Université de Montréal) ; Hubert Rioux, Ph. D. ÉNAP-Montréal ; Michel Rioux, journaliste ; Pierre Serré, chercheur.Membres du jury du prix Richard-Arès : Lucille Beaudry (science politique, UQAM) ; Robert Comeau (histoire, UQAM) ; Simon Langlois (sociologie, Université Laval).Membres du jury du prix André-Laurendeau : Jean Chartier, Pierre-Paul Sénéchal ; Lucia Ferretti.Animation du séminaire de lecture : Mathieu Bock-Côté L\u2019Action YF 13 Ré gb Lf 0! s£* cv pk > A av 3 À f KY 2 ARTS VISUELS N LITTERATURE CULTURE ET SOCIETE CREATION LITTERAIRE HISTOIRE ET PATRIMOINE revues culturelles sodep CINEMA, THEATRE ET MUSIQUE québécoises THÉORIES ET ANALYSES SODERAC.CA Sommaire Éditorial Dure dure la politique provinciale - Robert Laplante 4 Articles Une prescription basée sur ce qu\u2019on sait déjà - Robert Poupart 9 L\u2019industrie 4.0 Compétences et identités - Pascal Leduc 14 Le RIN et l\u2019union des forces indépendantistes - Nicolas Des Groseillers 21 Où sont les restes des enfants inhumés au pensionnat autochtone de Kamloops ?- Jacques Rouillard 33 La mémoire orpheline des patriotes exilés en Australie - Gilles Laporte 56 Mémoire, deuil et nation dans Maria Chapdelaine Une légende funèbre - Jacques Cardinal 61 Lectures Primeur Pierre de Bellefeuille Parcours d\u2019un libre penseur par Denis Monière 100 Recensions Frédéric Lacroix 107 Un libre choix ?Cégeps anglais et étudiants internationaux : détournement, anglicisation et fraude Manon Leriche et Jules Falardeau 116 Album Falardeau Note critique Les paramètres de la statistique sont suffisants pour décrire la diversité linguistique du Canada - Michel Paillé 121 4 Éditorial Robert Laplante Dure dure la politique provinciale La vie politique est très dure.La vie politique provinciale ne l\u2019est pas moins, mais elle est surtout spectacle permanent de déliquescence des idéaux, des personnes et des ambitions.Qu\u2019il est affligeant de voir ce qui arrive à Simon Jolin-Barette ! Le leader du gouvernement n\u2019en finit plus de consentir à ne devenir qu\u2019un fossoyeur de plus du statut de notre langue ! Il ne se passe pas un mois sans qu\u2019il ne tente de convaincre on ne sait qui de la portée de son projet de loi 96.Il ne se passe pas un mois sans qu\u2019il ne soit contraint à de disgracieuses contorsions pour tenter de temporiser les ardeurs démissionnaires de son chef, de ses collègues, de son gouvernement.Rien n\u2019y fait.Il devra boire jusqu\u2019à la lie le calice provincial ou trouver le courage et l\u2019audace de rompre.Les statistiques les plus accablantes, les graphiques les plus éloquents, les arrogantes nominations néo-rhodésiennes, les démonstrations les plus fines ou les plus brutales ne suffisent guère.Le gouvernement Legault n\u2019a ni idéal ni courage.Son autonomisme est bas de plafond.C\u2019est un alibi, un discours creux pour justifier la démission mesurable au nombre de fois où le premier ministre prononce le mot fierté pour mieux s\u2019agenouiller d\u2019abord, avant de ramper devant Ottawa.Il veut refonder la santé ?En quémandant ce qu\u2019il pourra grappiller, non pas en posant ce que notre intérêt et le bien commun rendent pourtant nécessaire.Refonder en s\u2019enfonçant toujours et plus dans le marécage canadian ? 5 L\u2019Action nationale \u2013 Février 2022 La crise sanitaire ne donnera pas lieu à un grand ressaisissement.Ni pour la santé, ni pour la langue, ni pour le reste.Elle s\u2019annonce d\u2019ores et déjà comme une occasion de plus pour s\u2019enfoncer dans la résignation politique.Les calculs concernant le nombre de lits vont prendre le pas sur l\u2019élévation des ambitions : on l\u2019entend déjà le valeureux ministre de la Santé se décarcasser pour bidouiller des ratios, revoir les règles d\u2019imputation, multiplier les appels pour recruter et promettre des miracles avec des gadgets pour prendre rendez-vous.Mais on n\u2019entend ni son chef ni son leader gouvernemental et encore moins son caucus poser le débat sur les contraintes du régime qui oblige le Québec à se penser dans les statistiques canadian, dans la rhétorique de la concorde avec Ottawa.Mon pays ce n\u2019est pas un pays, c\u2019est un hôpital ! vont-ils nous chanter en chœur pendant qu\u2019ils feront campagne sur les efforts à mettre pour rejoindre l\u2019Ontario.Il n\u2019y aura pas d\u2019appels à voir plus haut, à se projeter pour qu\u2019un élan véritable soit donné.La plomberie tiendra lieu de grand discours économique.Le ton débonnaire du premier ministre servira de soporifique pour éteindre aussi bien la colère que les appels au dépassement.Le Canada est son horizon, le grand gestionnaire ne s\u2019agite qu\u2019avec les moyens qu\u2019Ottawa lui laisse.Les privilèges des corporations qui tiennent le système de santé en otage, les privilèges de l\u2019an- glosphère qui saigne le système de la recherche et de l\u2019enseignement supérieur en plus d\u2019enterrer notre langue au cœur même de la métropole, l\u2019indigence intellectuelle et financière susceptible de balayer cinquante ans de construction d\u2019institutions culturelles, la liste est interminable.Jusqu\u2019où, jusqu\u2019à quand la minimisation des pertes, la rhétorique des lamentations, la démission comptable vont-ils pourrir l\u2019horizon ?Les grandes manœuvres promises ne seront que bluettes annoncées tambour battant.Le superlatif incantatoire est inséparable du consentement à l\u2019impuissance. 6 L\u2019Action nationale \u2013 Février 2022 Par-delà le spleen collectif qu\u2019a imposé la pandémie, c\u2019est bien celui de la vie résignée, de l\u2019enfoncement dans la grisaille du renoncement que la crise sanitaire a révélé autant qu\u2019elle l\u2019a précipité.Ce qui mine la cohésion, ce n\u2019est pas tant le ras-le-bol des confinés que le désarroi sourd et la rage rentrée qui font la « musique de fin du monde » dans les milieux de la culture, dans les inquiétudes des parents devant le délabrement des écoles, dans le scepticisme des inquiets pour la santé de l\u2019environnement.Ce qui mine la cohésion, c\u2019est la politique provinciale et le refus d\u2019en sortir de la part des partis d\u2019opposition tout aussi incapables de s\u2019assumer devant l\u2019évidence : le Québec ne peut que se dissoudre à se penser comme une province.Ce n\u2019est pas tant la morosité qui prévaut que la crise du sens dès lors qu\u2019il est question de se poser devant le destin commun, de s\u2019interroger sur la volonté de s\u2019assumer dans ce qui reste de ce qui nous a conduits jusqu\u2019ici.Le décrochage civique, la perte de confiance dans les institutions et le cynisme frisant le mépris de soi se répandent comme une bruine toxique.Le Québec se perd de vue, il ne « s\u2019entend plus venir au monde » comme l\u2019a si justement dit le regretté Michel Garneau.Le contexte actuel ne révèle-t-il pas l\u2019incapacité des diverses composantes de la société à soutenir des voix fortes, des idées fortes, des ambitions mobilisatrices ?Ne révèle-t-il pas l\u2019hiver de force ?Le refoulement dans l\u2019opiniâtre survivance ?Tout porte à le croire.Tout incite pourtant à refuser de s\u2019y complaire.On peut faire quelque chose dans ce qui reste de ce qui se meurt.Ce régime ne sera pas éternel.L\u2019intransigeance finira bien par reprendre ses droits.Elle n\u2019a jamais été la vertu principale des propositions politiques même si elle seule a pu expliquer la ténacité de ceux et celles qui ont porté le Québec à bout de bras.Ils sont là, rageant dans les quartiers, s\u2019acharnant 7 L\u2019Action nationale \u2013 Février 2022 dans les villages, piochant dans les marges des institutions, sourds à la rhétorique des éteignoirs et aux manœuvres des planqués qui veulent monnayer la démission pour mieux rejoindre la Floride ou la Toscane.Ils sont là à bricoler les voies d\u2019un autre avenir.Ce qui ne les empêche pas d\u2019être sensibles à la tristesse du spectacle de la politique provinciale où s\u2019abîment des personnages de valeur.Qui ne rêve d\u2019un Québec français fort ne rêve pas.Qui refoule la nécessaire aspiration à l\u2019indépendance ratatine, il ne refonde rien, il nous enfonce dans la médiocrité.Qui refuse de voir ce que le Canada fait de nous ne poursuit que des mirages.Qui ne fait pas le choix d\u2019affronter et démanteler les murs de privilèges n\u2019agit pas.Il déconstruit.Il faut le redire à toute la classe politique.Et avoir un peu de compassion pour les drames personnels que la résignation collective impose aux êtres de conviction.u ASSIS L'assurance d\u2019une culture québécoise ASS Jorte et et vivante [13 temas, T7 Rocittd 8 re Le] STR pp ty HISTOIRE PATRIMOINE péri \"Here.de soutenir Noa r= TET OT-de là fe By dt [oi Tri = î lal Ml dd ONALE PET LS canin +! 1800 943-2519 | www.ssjbeq quebec D eRassemblement pourun PAYS SoUverain Québec notre seule patrie = www.rps.quebec LANGUE PATRIMOINE SOUVERAINETÉ FRANÇAISE NATIONAL DU QUESTS Fay fi ga hs de ia Mauricie Saint-Jean-Bapifste y WWW.complément 9 Articles Robert Poupart* Une prescription basée sur ce qu\u2019on sait déjà Il devrait commencer à être évident que la tragédie des CHSLD n\u2019est qu\u2019un symptôme additionnel et affligeant de l\u2019inadaptation de notre système de santé.Le système de santé du Québec est malade.Malade depuis longtemps, mais les symptômes s\u2019aggravent et les coûts augmentent.Aucune des prescriptions données à ce jour n\u2019a guéri le malade.Une prescription non renouvelée qui date de 50 ans : les CLSC L\u2019idée des CLSC était très bonne.Malheureusement, elle ne s\u2019est pas concrétisée pour donner les résultats attendus.Manque de financement, absence de choix clair de mission, tensions internes entre les tenants d\u2019une approche « service » et les défenseurs d\u2019une approche « intervention communautaire », repliement sur la gestion de programmes gouvernementaux pour finalement être avalés par la machine qu\u2019ils devaient remettre sur la bonne route des services de première ligne, du maintien à domicile et du lien avec la communauté.* Médecin, ex-principal et vice-chancelier, Université Bishops. 10 L\u2019Action nationale \u2013 Février 2022 Une prescription oubliée qui date de 30 ans : Rochon et Clair Le rapport Rochon date de 1988.Le rapport Clair date de 2013.Ils sont encore tellement d\u2019actualité qu\u2019ils auraient pu être écrits hier pour éclairer ce que nous voyons maintenant tous les jours aux nouvelles télévisées en matière de problèmes de santé et de problèmes sociaux.Ils ont été malheureusement oubliés.Leurs dénonciations, avertissements et recommandations sont largement restés lettre morte.Le système de santé et de services sociaux a donc continué sur sa lancée comme si de rien n\u2019était pour devenir ce que nous observons aujourd\u2019hui.Le diagnostic aujourd\u2019hui Notre système de santé est hospitalo-centrique.Tout est concentré (budgets compris) dans les hôpitaux au détriment des autres points de services : première ligne, maintien à domicile, CHSLD, organismes communautaires.Notre système de santé est centré sur des institutions ou sont répartis tous les « cas » (les jeunes, les vieux, les infirmes, les malades mentaux, etc.).Quand ils ne sont pas en institution, ils sont dans la rue grâce au délestage du virage ambulatoire.Notre système de santé est médico-centrique.Tout commence et finit par un médecin comme tout commence et finit à l\u2019hôpital alors qu\u2019on sait, de l\u2019aveu même du ministre, que plus ou moins 75 % des personnes qui se présentent à l\u2019urgence n\u2019ont pas besoin de voir un médecin et qu\u2019un autre professionnel de la santé (infirmière, IPS, physiothérapeute, psychologue, etc.) pourrait plus rapidement, sans attente et à moindre coût régler leur problème de santé. 11 L\u2019Action nationale \u2013 Février 2022 Notre système de santé est centré sur l\u2019intervention curative plutôt que sur la prévention.Les principaux déterminants de la santé sont d\u2019abord biologiques, ensuite environnementaux, puis liés aux habitudes de vie et, enfin, à l\u2019état du système de soins de santé et de services sociaux.Une prescription remplie et administrée : Barrette La « réforme Barrette », menée tambour battant en dépit des préavis contraires du premier ministre Couillard et des représentations des experts du domaine, a donné un élan supplémentaire à cette dynamique délétère qui n\u2019a fait qu\u2019empirer l\u2019état du système.La maladie a progressé sous l\u2019œil vigilant des docteurs Couillard, Barrette et Bolduc.Tout cela nous mène aujourd\u2019hui à un système de santé hypercentralisé, à bout de souffle, exsangue, en sous-capaci- té, sous-performant, déserté par des professionnels épuisés, découragés et désengagés.Système qui ne trouve d\u2019autre solution que dans l\u2019injection de primes de rétention et d\u2019augmentations de salaires comme si la piastre allait faire oublier la peine et la liasse cacher l\u2019éléphant.Une prescription basée sur la savoir accumulé Il faut prendre acte de ce que les commissions Rochon et Clair et tous les experts en santé énoncent, dénoncent et recommandent depuis 30 ans.Il faut un nouveau consensus pour structurer, organiser et pousser le système vers des unités plus humaines et donc plus petites dans une approche populationnelle, centrée sur les résultats et multidisciplinaire dont la gouvernance et l\u2019imputabilité seront plus proches des communautés desservies.Sans refaire, mais en réinventant les CLSC qui 12 L\u2019Action nationale \u2013 Février 2022 ont connu l\u2019échec autant par manque de financement que par leurs dynamiques et tensions internes et sans réparer les GMF qui font figure d\u2019analgésiques à effet temporaire.À cette fin : distinguer les services de santé des services médicaux.Les médecins du Québec sont mal utilisés ; plusieurs de leurs actes réservés peuvent très bien être accomplis plus économiquement, rapidement et commodément par d\u2019autres professionnels de la santé.Ils sont aussi surchargés pour la même raison.Ils sont enfin sous utilisés parce qu\u2019ils réduisent, surtout les spécialistes, leur temps de travail en proportion directe de l\u2019augmentation de leur revenu.Pourquoi en faire plus quand tu en fais déjà plus qu\u2019assez ?Plus que bien pourvus au chapitre de l\u2019enrichissement de leur porte-feuille, il est temps pour eux de penser, bon gré mal gré, à l\u2019enrichissement de leur tâche.Des services de santé dissociés des services médicaux existent déjà partout sur le territoire québécois.Cliniques sportives, cliniques de physiothérapie, de podologie, de massage, d\u2019acupuncture, de chiropractie, etc., mais elles sont privées et payantes.La question de l\u2019accessibilité est donc posée.Elle pourrait se résoudre de diverses façons : coop de santé, partenariats, APS (allocation personnalisée de soins), etc.Rappelons que : \u2013 les services de santé sont préventifs ou curatifs ; \u2013 le maintien à domicile est approximativement à 80 % logistique, 19 % en services de santé, 1 % en services médicaux ; 13 L\u2019Action nationale \u2013 Février 2022 \u2013 les services de santé préventifs sont le lieu de l\u2019intervention sur l\u2019environnement de vie et sur la productivité des patients (habitudes de vie) sans lequel le système ne pourra jamais répondre à la demande ; \u2013 les services de santé curatifs désengorgent les services médicaux et maximisent leur accessibilité et leur valeur ajoutée ; \u2013 pour assurer l\u2019interdisciplinarité, la continuité et le suivi des services, il faut un dossier patient informatisé disponible pour tous les professionnels intervenants ; \u2013 pour administrer cette prescription, une enquête sur les CHLSD ne suffira pas.Il faudra beaucoup de courage politique pour générer un nouveau consensus.Peut-être en enclenchant des États généraux ou un Sommet sur le système de santé québécois.u 14 Articles Le Québec vit présentement le même sort que beaucoup de sociétés occidentales et observe un renversement définitif de tendances sur le marché du travail en faveur des travailleurs.Évidemment, nonobstant les fluctuations causées par les manœuvres pour contrer la pandémie, la situation se corse pour des secteurs comme la restauration, la santé et le tourisme.Les entrepreneurs ont le malheur de devoir user de tactiques inédites pour attirer la main-d\u2019œuvre tout en revoyant leurs pratiques managériales traditionnelles afin d\u2019assurer la rétention des employés.Certaines entreprises ne survivront pas à ce changement de paradigme.On voit d\u2019ailleurs des commerces du secteur tertiaire brandir la pandémie et le manque de main-d\u2019œuvre pour justifier un service boiteux, comme si le transfert de la responsabilité de ces phénomènes vers le client s\u2019avérait une issue stratégique réelle.Et on tarde à voir des solutions à long terme émerger dans plusieurs secteurs.Pourtant, on peut s\u2019étonner de la pudeur voire du surplace des milieux d\u2019affaires au sujet d\u2019une des solutions pérennes de la pénurie de main-d\u2019œuvre, soit la transformation numérique, l\u2019industrie 4.0.D\u2019autres rétorqueront qu\u2019une solution cou- teuse à court terme et qui promet une transition risquée et Pascal Leduc* L\u2019industrie 4.0 Compétences et identités * L\u2019auteur a occupé des rôles de direction dans des entreprises manufacturières et fait partie de conseils d\u2019administration et de comités d\u2019association de manufacturiers canadiens. 15 L\u2019Action nationale \u2013 Février 2022 intense ne rend pas populaires les dirigeants des associations d\u2019affaires auprès de leurs membres.En effet, sans grande surprise, nos représentants des milieux d\u2019affaires nous expliquent que la transformation numérique est primordiale, mais qu\u2019elle refroidit les entrepreneurs par son investissement initial important en capital humain.On escamote ensuite généralement cette discussion comme par magie pour passer l\u2019essentiel de son temps à marteler l\u2019urgence des solutions faciles avec l\u2019immigration massive de cheap labour en tête, l\u2019enfant chéri des solutions à la petite semaine.Il suffit de lire les déclarations des porte-parole du Conseil du patronat du Québec et la Fédération des chambres de commerce du Québec pour s\u2019en convaincre.Non seulement le Québec n\u2019a rien à gagner à soutenir les industries à faible valeur ajoutée et à miser sur l\u2019importation massive de main-d\u2019œuvre bon marché (du pur sophisme comme solution selon l\u2019économiste Pierre Fortin), mais il ne fera qu\u2019aggraver son incapacité d\u2019intégration et n\u2019améliorera nullement son retard de productivité face à l\u2019Ontario et ses autres partenaires économiques.En définitive, le passage à l\u2019industrie 4.0 est inévitable à moyen terme pour que nos entreprises québécoises restent compétitives, pour que l\u2019économie du Québec reste prospère et moderne.Intense en capital humain ?Pas selon l\u2019expérience vécue lors des trois premières révolutions industrielles où des efforts de l\u2019homme ont peu à peu cédé leur place à la machine.Et cette quatrième révolution ne sera pas différente à moyen terme : la valeur ajoutée de l\u2019homme ne sera plus dans les tâches répétitives, dans l\u2019entretien d\u2019équipements, dans la supervision intensive de la production ni même dans l\u2019analyse de données croisées. 16 L\u2019Action nationale \u2013 Février 2022 Adopter les nouvelles technologies reste dispendieux à court terme, mais augmente considérablement la productivité de l\u2019entreprise.On améliore les connaissances, les prises de décisions, le traitement de demandes de clients ou de fournisseurs, la protection de l\u2019information de l\u2019entreprise et de ses clients.Il s\u2019agit d\u2019un apport crucial pour des milliers d\u2019entreprises en situation de repreneuriat, de vente ou simplement confrontées à leur désuétude face à la concurrence internationale et au retard relatif du Québec en productivité et transformation numérique.Face à ces défis, qu\u2019attendre de nos gouvernements ?Au niveau opérationnel, il y a d\u2019abord un besoin de maintenir une relative simplicité dans l\u2019aide aux entreprises et limiter la lourdeur bureaucratique.La BDC, le CRIQ, le CRIM et d\u2019autres organismes publics et privés offrent une expertise cruciale pour les PME, souvent complémentaire, mais parfois redondante.La confusion peut rendre la prise de décision de l\u2019entreprise plus difficile.Évidemment, il est normal sinon fondamental d\u2019avoir recours à des conseillers spécialisés en accompagnement pour clarifier les options possibles\u2026 Du moment qu\u2019ils ne passent pas leur temps à gérer les particularités ou la paperasse des organismes de financement.Au niveau des communications, on discute aussi souvent de la transformation numérique dans son mode le plus achevé, celui où la chaine de production est totalement automatisée, où l\u2019intelligence artificielle mène à un système de gestion d\u2019une grande précision et à une habileté à commercialiser des produits adaptés aux besoins précis des clients.Il est important d\u2019expliquer aux entreprises d\u2019ici que différents niveaux d\u2019applications existent.Des mégadonnées à la cybersécurité, de l\u2019infonuage à l\u2019internet des objets, de la robotique à l\u2019usine intelligente, les utilités sont multiples et leur impact est tout aussi varié. 17 L\u2019Action nationale \u2013 Février 2022 N\u2019ayant pas de sondage à l\u2019appui, je reste toutefois surpris par l\u2019omniprésence de ces sujets dans la plupart des réunions de planification stratégique que mes partenaires et moi avons avec des entreprises diverses dans le marché des biens de consommation ou pharmaceutique.Chacun réalise que l\u2019optimisation de ses processus, la personnalisation de son offre de produits ainsi qu\u2019un savoir permettant une relation unique et continue avec sa clientèle constituent des gages d\u2019avenir.La production de masse où on doit promener sa production d\u2019un pays pauvre à l\u2019autre restera présente, mais elle n\u2019est ni une panacée ni l\u2019avenir.En plus d\u2019amener son lot de questions éthiques légitimes.L\u2019importation démesurée de main-d\u2019œuvre à bas salaire entre dans la même catégorie.C\u2019est possiblement pourquoi on essaie de nous la présenter comme une œuvre divine et humanitaire plutôt que pour une œuvre de paupérisation des masses.Finalement, au niveau humain, la formation continuera d\u2019être un élément clé et consubstantiel à la transformation numérique.Au remplacement de la force physique de l\u2019homme, on procède maintenant à la substitution de plusieurs aptitudes analytiques et intellectuelles.Ainsi, des emplois désuets de cols bleus et de cols blancs devront être réorientés vers d\u2019autres secteurs de l\u2019économie où un besoin existe.L\u2019un des plus grands défis sociologiques suivant un tel grand bouleversement dans l\u2019organisation du travail a été identifié dès les années 70 par un sociologue américain, témoin de la troisième révolution dite de l\u2019informatique.Christopher Lasch constatait déjà que « l\u2019élimination des compétences, tant au bureau qu\u2019à l\u2019usine, a créé des conditions telles que la puissance de travail se mesure en termes de personnalité, plutôt que de force ou d\u2019intelligence.» Il évoquait aussi la « mar- chandisation de sa personne », comme moyen de défense individuel devant l\u2019élimination possible de son poste. 18 L\u2019Action nationale \u2013 Février 2022 Prenant sa source ailleurs, cette tentation d\u2019utiliser sa personne comme différenciatrice et justificative de sa valeur en entreprise est déjà visible, surtout dans les grandes entreprises intenses en capital humain.Il y a quelques mois, le Globe and Mail publiait un reportage sur le changement de PDG d\u2019une pharmaceutique de Westmount : on y discutait de l\u2019utilisation de quotas d\u2019embauches basés sur des éléments relatifs à la personne ou à des traits distinctifs comme l\u2019âge, les croyances religieuses et le genre.Je cite le président sortant, âgé de 53 ans, et qui veut donner l\u2019exemple : « An old, tall, white, bald, brain damaged Jew is stepping aside to make way for a more youthful, medium-height, brown, Pakistani, Muslim woman1.» Ce genre de situation où la compétence devient un critère discret parmi d\u2019autres risque de s\u2019accélérer avec la révolution numérique à nos portes.De plus, toujours dans la rhétorique de marchandisation de sa personne, on verra probablement plus de cadres cherchant à se faire valoir dans des activités désormais populaires comme les team building ou les lunch and learn aux sujets souvent secondaires aux activités de l\u2019entreprise.Et on fera peut-être plus appel à l\u2019humour comme le propose l\u2019École nationale de l\u2019humour à son impressionnante liste de clients (incluant le EMBA McGill- HEC) afin de : « Positionner l\u2019humour comme instrument de proximité, de déhiérarchisation, de dédramatisation, de communication, d\u2019humanisation, de créativité et d\u2019interac- tivité, en plus d\u2019être porteur de transparence, d\u2019authenticité et de solidarité.» 1 On lit également que la nouvelle présidente a 52 ans, on déduit qu\u2019elle est compétente pour le rôle et on nous glisse également que les dommages à la tête que le président sortant a subis lors d\u2019un accident de vélo n\u2019ont rien à voir avec sa décision de céder son poste. 19 L\u2019Action nationale \u2013 Février 2022 Attirer l\u2019attention lors de ces événements et démontrer sa personnalité hors pair permettra la différenciation que la compétence ne pourra exploiter.Il serait exagéré de prévoir l\u2019entreprise de demain comme une grande téléréalité tout comme il serait malvenu de diaboliser de telles initiatives légitimes.Il s\u2019agit plutôt de considérer leur multiplication comme un indicateur empirique possible de glissement de l\u2019importance des compétences vers celui des personnes, voir des identités.Phénomène déjà observable aujourd\u2019hui, on considérera également la prolifération de gestionnaires d\u2019équipes s\u2019accrochant à d\u2019impressionnants titres, mais surplombant un royaume sans sujets, non par faute de combattants disponibles, mais parce que l\u2019essentiel de leur équipe d\u2019analystes, de représentants à la clientèle ou de responsables de la production aura rétrécit ou disparue pour cause de désuétude face à la technologie.La quatrième révolution industrielle n\u2019est donc pas que numérique et ne fera donc pas que « boucher des trous » dans l\u2019organigramme.Elle requerra une révision complète des façons de faire, des descriptions de tâches basées sur les activités réelles de l\u2019entreprise et sur la compétence tangible des contributeurs.Mais elle doit débuter par une bonne dose de volonté et de réinvestissement en capital et formation, un effort parfois colossal, mais nécessaire pour nos PME, loin des solutions à la petite semaine.u 20 L\u2019Action nationale \u2013 Février 2022 Sources Débat sur la hausse du salaire minimum à Zone Économie (Radio-Canada Info) (19 août 2021) https://youtu.be/XAdoiXAru6k Charles Milliard (PDG, Fédération des chambres de commerce du Québec), « Main-d\u2019œuvre et immigration Un plan de relance qui commence avec une prise », La Presse, 22 juin 2021 Site de l\u2019école nationale de l\u2019humour, section entreprises : https://enh.qc.ca/entreprises/conferences/ Nicolas Van Praet, « Knight Therapeutics\u2019 new CEO Samira Sakhia looks to usher in the next generation of leaders still facing barriers », The Globe and Mail, 19 août 2021 Robert Dutrisac, « De grandes ambitions postnationales », Le Devoir, 11 décembre 2021 21 Articles Nicolas Des Groseillers* Le RIN et l\u2019union des forces indépendantistes Le Parti québécois (PQ) est formé le 14 octobre 1968 suite à la fusion du Mouvement Souveraineté-Association (MSA) et du Ralliement national (RN).Le congrès de fondation du PQ n\u2019a rendu aucun hommage au Rassemblement pour l\u2019indépendance nationale (RIN) qui était alors un pionnier pour l\u2019indépendantisme québécois1.Comment expliquer cette omission ?Est-ce que le RIN avait envisagé l\u2019union des forces indépendantistes avec le MSA ?Nous retracerons, par une trame chronologique, les actions du RIN qui définissent ses orientations politiques, mais surtout sa façon de concevoir des alliances avec d\u2019autres options indépendantistes.Nous analyserons deux sources reliées au RIN lors de sa seule campagne électorale, soit un résumé de son programme paru dans son journal L\u2019Indépendance et l\u2019essai d\u2019André d\u2019Allemagne intitulé Le colonialisme au Québec.Ceci nous permettra d\u2019aborder la tentative de convergence des forces indépendantistes dès l\u2019apparition du MSA.Le RIN à l\u2019aube des élections de 1966 Le RIN, né le 10 septembre 1960, est initialement un mouvement populaire qui vise à convaincre les Québécois des bienfaits qu\u2019apporterait l\u2019indépendance.Le groupe, qui 1 Claude Cardinal. Une histoire du RIN (Montréal : VLB éditeur, 2015), p. 458 * Étudiant au baccalauréat en Histoire à l\u2019Université de Montréal. 22 L\u2019Action nationale \u2013 Février 2022 inclut André d\u2019Allemagne (président) et Marcel Chaput (vice-président), élabore un plan de route qui montre un alignement du mouvement vers un anticolonialisme de gauche2.Il faut attendre après la fondation du RIN pour que Pierre Bourgault rejoigne le mouvement.Il y devient rapidement un membre influent en obtenant le poste de président de la région montréalaise en juin 19613.Le RIN voulait s\u2019assurer d\u2019une victoire du Parti libéral du Québec (PLQ) lors des élections du 14 novembre 1962 afin que le ministre des Richesses naturelles, René Lévesque, puisse procéder à une nationalisation complète du réseau hydroélectrique.Comme le souligne l\u2019historien Claude Cardinal : « Pour beaucoup d\u2019indépendantistes [la nationalisation de l\u2019hydroélectricité] constituait un premier pas vers l\u2019indépendance.[\u2026] aussi ne fallait-il pas l\u2019entraver par d\u2019autres considérations qui pousseraient vers la victoire les adversaires de la nationalisation4 ».Cette décision alimentera une réflexion existentielle au sein du RIN.Pressé de former un parti politique, Chaput quitte le mouvement pour former le Parti républicain du Québec5.Il faudra attendre mars 1963 pour que le RIN devienne officiellement un parti politique sous la présidence de Guy Pouliot6.Pragmatique, Chaput reviendra au RIN pour l\u2019élection générale du 5 juin 1966, considérant le RIN comme le meilleur moyen d\u2019atteindre l\u2019indépendance7.2 Jean-François Nadeau, Pierre Bourgault (Montréal : LUX, 2016), p. 97-98, 100 3 Jean-François Nadeau, op cit, p. 102 4 Claude Cardinal, op cit, p. 85 5 Ibid, p. 111-112 6 Réjean Pelletier, « Le Rassemblement pour l\u2019indépendance nationale » dans Histoire intellectuelle de l\u2019indépendantisme québécois- tome 1 1834- 1968, Robert Comeau, dir. (Montréal : VLB éditeur, 2012), p. 169 7 Jean-François Nadeau, op cit, p. 178-179 23 L\u2019Action nationale \u2013 Février 2022 Le parti connaît une division à l\u2019interne dès l\u2019été 1964.Un groupe de la région de l\u2019Est-du-Québec critiquait la présidence tournée vers la gauche de Bourgault.Le 28 août, plusieurs personnalités quittent le RIN pour former un nouveau parti.Le Regroupement national (RN) compte les ex-rinistes René Jutras et Jean Garon.Il se différencie du RIN par ses valeurs reliées au nationalisme traditionnel, soit la morale catholique, la famille et la langue française8.En mars 1966, le RN fusionne avec la section québécoise du Ralliement des créditistes, dirigé par Gilles Grégoire, pour former le Ralliement national (qui a aussi pour abréviation RN).Ce parti préconise le concept d\u2019États associés, concept moins affirmé que l\u2019indépendantisme riniste9.Que propose le RIN, parti politique, en 1966 ?Deux ouvrages parus en 1966 nous permettent de mieux comprendre la pensée du RIN.André d\u2019Allemagne publie Le colonialisme au Québec.Comme l\u2019a souligné Bourgault dans une entrevue en 1998 : « Dans le RIN, c\u2019était [d\u2019Allemagne] le maître à penser10 ».Il est ainsi pertinent de comprendre les traits importants qui se dégagent de cet essai.Nous constatons, dès la préface, que le nationalisme de D\u2019Allemagne est québécois et non canadien-français.Ce néonationalisme est centré sur les questions sociales et sur l\u2019indépendance du Québec11.Par son titre, d\u2019Allemagne relie la quête de 8 Janie Normand, « L\u2019indépendance à droite : le Regroupement national et le Ralliement national », Bulletin d\u2019histoire politique 20, 3 (printemps 2012) : p. 128 9 Ibid, p. 131 10 Pierre Bourgault, cité dans Yves Beauregard, « La passion de l\u2019indépendance : Entrevue avec Pierre Bourgault », Cap-aux-Diamants 53, (printemps 1998) : p. 31 11 André d\u2019Allemagne, Le colonialisme au Québec (Montréal : LUX, 2009), p. 64 24 L\u2019Action nationale \u2013 Février 2022 l\u2019indépendance québécoise aux luttes de décolonisation qui se déroulaient dans le monde12.Il réfère directement à l\u2019auteur tunisien Albert Memmi13.Selon d\u2019Allemagne, l\u2019Angleterre, puis le Canada, correspond aux colonisateurs qui entravent les libertés du colonisé canadien-français14.Par sa lecture de l\u2019historien Michel Brunet, d\u2019Allemagne note une différence entre le nationalisme québécois et canadian et dénonce les alliances passées et actuelles des élites canadiennes-fran- çaises avec le pouvoir fédéral et anglophone15.Comme le constate l\u2019historien Jean-Philippe Carlos, pour d\u2019Allemagne, la langue française « est un témoin important de la lutte historique qu\u2019ont dû traverser les Canadiens français afin de pouvoir exister en français en Amérique du Nord16 ».À cette époque, la plupart des Canadiens français travaillaient dans des usines où les patrons étaient majoritairement des unilingues anglophones17.Comme le montre d\u2019Allemagne, cette « minorité privilégiée » a un meilleur financement de ses universités, subventionnées en grande partie par le gouvernement québécois18.Selon lui, le bilinguisme d\u2019État est à proscrire, car il représente une forme de dénigrement de la langue française19.12 Ivan Carel, « André d\u2019Allemagne 1966 » dans Histoire intellectuelle de l\u2019indépendantisme québécois- tome 1 1834-1968, Robert Comeau, dir. (Montréal : VLB éditeur, 2012), p. 228 13 Jean-Philippe Carlos, « ?Le bilinguisme qui nous tue? : André d\u2019Allemagne et la condamnation du bilinguisme institutionnel au Québec (1958- 1968) », Bulletin d\u2019histoire politique 26, 2 (hiver 2018) : p. 159 14 André d\u2019Allemagne, op cit, p. 21 15 Ibid, p. 113 16 Jean-Philippe Carlos, op cit, p. 158 17 André d\u2019Allemagne op.cit, p. 70-71 et Ivan Carel, op cit, p. 225 18 André d\u2019Allemagne, op cit, p. 73 19 Jean-Philippe Carlos, op cit, p. 161 25 L\u2019Action nationale \u2013 Février 2022 De ce fait, un Québec indépendant doit adopter l\u2019unilin- guisme français dans toutes ses sphères20.Dans la parution du 15 mars 1966 de L\u2019Indépendance, le RIN présente un résumé de 4 pages de son programme électoral intitulé Le Québec de demain.Les rédacteurs affirment qu\u2019un Québec indépendant pourrait s\u2019occuper de ses propres affaires économiques21.La grande majorité du document traite de la gestion économique que réaliserait le RIN une fois au pouvoir.À la 3e page, le RIN développe l\u2019importance d\u2019une éducation en français accessible pour tous les Québécois, peu importe leurs origines ethniques.À la 4e page, sans nier l\u2019utilité d\u2019être polyglotte, le RIN veut rompre avec le bilinguisme obligatoire afin de permettre aux Canadiens français, « soit 88 % de la population du Québec22 », de travailler dans leur langue.Comme l\u2019explique l\u2019historien Réjean Pelletier, le RIN semble plus souhaiter définir leur manière d\u2019élaborer une économie sociale- démocratique23.Il est toutefois clair que le RIN préconise l\u2019unilinguisme français en 1966, comme en témoigne l\u2019essai de d\u2019Allemagne.Le parti récoltera 5,6 % du vote populaire sans obtenir de sièges lors des élections générales du 5 juin 1966.Cela ne l\u2019empêchera pas de continuer à lutter pour l\u2019indépendance24.20 Ivan Carel, op.cit, p. 224 21 RIN, « Le Québec de demain : le programme du RIN » L\u2019Indépendance, 15 mars 1966, p. 1, 3, http://www.bibliotheque.assnat.qc.ca/guides/fr/ programmes-et-slogans-politiques-au-quebec/3919-rassemblement- pour-l-independance-nationale-1960-1968?ref=501 22 Ibid, p. 4 23 Réjean Pelletier, « Le RIN et son programme d\u2019action en 1966 : indépendance et révolution nationale », Bulletin d\u2019histoire politique 22, 3 (été 2014) : p. 67 24 Claude Cardinal, op.cit, p. 291 26 L\u2019Action nationale \u2013 Février 2022 De courtes négociations entre les forces indépendantistes En septembre 1967, René Lévesque, alors député libéral, propose une réforme du PLQ pour que le parti se rapproche du souverainisme25.Au début d\u2019octobre 1967, Lévesque élabore sa conception d\u2019un Québec souverain associé économiquement au reste du Canada, soit les bases d\u2019Option Québec.Le caucus de Jean Lesage refuse son option, ce qui l\u2019amène à démissionner le 15 octobre 196726.Il se formera rapidement une équipe comprenant d\u2019anciens libéraux réformistes, dont François Aquin, qui deviendra le MSA.Comme le souligne l\u2019historien Jean-Charles Panneton, le nombre d\u2019adhérents à l\u2019option Lévesque passe de 700 en janvier 1968 à 7000 en mai 196827.Au tout début du mois de janvier 1968, Lévesque publie Option Québec, permettant de faire connaître aux Québécois ses idées28.Comme pour l\u2019essai de D\u2019Allemagne, Lévesque débute son texte en se définissant comme faisant partie du peuple québécois29.Lévesque mentionne ensuite les réalisations économiques d\u2019envergures réalisées par l\u2019État québécois lors de la Révolution tranquille.Il souligne qu\u2019un Québec indépendant pourrait élaborer davantage de politiques sociales- démocrates, puisqu\u2019il ne serait plus entravé par Ottawa30.25 Michel Sarra-Bournet, « René Lévesque 1968 » dans Histoire intellectuelle de l\u2019indépendantisme québécois- tome II 1968-2012, Robert Comeau, dir. (Montréal : VLB éditeur) p. 22 26 Jean-Charles Panneton, Le gouvernement Lévesque (Tome 1) : De la genèse du PQ au 15 novembre 1976 (Québec : Septentrion, 2016), p. 139- 140 27 Ibid, p. 151 28 Ibid, p. 154 29 Michel Sarra-Bournet, op.cit, p. 23-24 30 Ibid, p. 24-25 27 L\u2019Action nationale \u2013 Février 2022 Jusqu\u2019ici, les visions du RIN et du MSA semblent similaires.Ils se situent dans un néonationalisme où l\u2019État est un vecteur essentiel qui encadrer plusieurs aspects sociaux et économiques du Québec.Toutefois, Lévesque pense qu\u2019il doit absolument y avoir souveraineté du Québec avec une association économique pancanadienne, ce que ne préconise pas le RIN31.Le président du MSA semble peu enthousiaste à s\u2019allier avec le RIN, un parti associé à des manifestations tapageuses32.Plusieurs rinistes rejoignent le MSA naissant.Il n\u2019appréciera pas « la sorte d\u2019extrémisme [des ex-rinistes] dont il me semblait, pour ma part, qu\u2019on aurait pu se passer33 ».Ayant lu l\u2019essai de D\u2019Allemagne, il est en désaccord avec l\u2019image actuelle d\u2019un Québec « colonisé » par les Canadiens anglais34.Pour leur part, Bourgault et d\u2019Allemagne sont conscients de la montée en flèche du MSA au sein de l\u2019électorat.Le RIN doit donc se rallier à l\u2019option Lévesque ou mourir dans l\u2019indifférence35.Cette approche est vivement dénoncée par la vice-présidente élue en octobre 1967, Andrée Ferretti.Elle critique ouvertement la position du président qui, selon elle, serait prêt à tomber dans le piège de l\u2019électoralisme.Ces différends idéologiques s\u2019illustrent par l\u2019organisation du clan Ferretti au journal Le Bélier, organe non officiel du RIN qui contre la présidence de Bourgault36.Cette situation se clôt par la démission de Ferretti en mars 1968.31 Jean-Charles Panneton, op.cit, p. 154 32 Jean-François Nadeau, op.cit, p. 185 33 René Lévesque, Attendez que je me rappelle\u2026 (Montréal : Québec Amérique, 2007), p. 306 34 Ivan Carel, op.cit, p. 229 35 Jean-François Nadeau, op.cit, p. 265 et Yves Beauregard, op.cit, p. 32 36 Claude Cardinal, op.cit, p. 397-398 28 L\u2019Action nationale \u2013 Février 2022 Comme on peut le voir dans l\u2019édition du 16 avril 1968 de L\u2019indépendance, d\u2019Allemagne remplace Ferretti à la vice-présidence du parti.Cela permettra au RIN d\u2019entreprendre des pourparlers avec le MSA37.La une de cette même édition est pertinente pour comprendre la pensée du RIN, car elle associe son unité reconquise au rassemblement nécessaire des indépendantistes sous une même bannière : « Le RIN refait son UNITÉ et propose la réunion de TOUS les INDÉPENDANTISTES38 ».Au moment de cette parution, le MSA a tenu son premier congrès.Deux aspects sont essentiels pour comprendre la dynamique des éventuelles négociations.Le MSA a décidé de passer au stade de parti politique d\u2019ici la fin de l\u2019année il a appuyé une résolution de Lévesque, au grand désarroi d\u2019Aquin, qui maintiendrait les subventions québécoises aux écoles anglophones39.Puisque le MSA avait alors un plus fort appui que l\u2019ensemble des partis indépendantistes, il avait la position avantageuse lors d\u2019éventuelles négociations entre les forces indépendantistes.Lévesque attendra un mois pour convoquer une rencontre le 3 juin conviant le RIN et le RN.Lors des négociations, Bourgault affirme que l\u2019éventuel parti de coalition devra opter pour une subvention unique aux écoles francophones.Selon Lévesque, la fréquentation des anglophones dans une école publique anglophone est un droit qui doit être conservé advenant la souveraineté du Québec40.De plus, Bourgault trouve que le concept de souve- 37 Ibid, p. 423 38 RIN, « Édition du 16 au 30 avril 1968 » L\u2019Indépendance 6, 12, p. 1, https://numerique.banq.qc.ca/patrimoine/details/52327/4065442 39 Claude Cardinal, op.cit, p. 428 40 Jean-François Nadeau, op.cit, p. 289 29 L\u2019Action nationale \u2013 Février 2022 raineté-association n\u2019est pas essentiel dans une logique indépendantiste, contrairement à Lévesque.Au final, les deux présidents ne s\u2019entendent pas41.Le RN de Gilles Grégoire opte pour le rôle de médiateur dans la négociation42.Entre-temps, un événement jouera en la défaveur du RIN.Avant l\u2019événement, Bourgault, interviewé par un journaliste, refuse d\u2019être dans l\u2019estrade d\u2019honneur pour la Saint-Jean du 24 juin au parc Lafontaine et lance un appel aux Québécois à manifester contre la présence de Pierre-Elliot Trudeau, candidat libéral pour le poste de premier ministre canadien aux élections fédérales du 25 juin43.Il était alors inacceptable pour Bourgault que le chef libéral, ouvertement anti- indépendantiste, assiste cette fête des Canadiens français.Même si le vice-président du RIN a tenté de le dissuader à y participer, il le fera tout de même44.Bourgault est arrêté et détenu pour 24 heures lors de cette manifestation qui deviendra dans la mémoire collective québécoise le « Lundi de la matraque ».Lévesque voit le président du RIN à la une du journal du 25 juin.Il sera outré du geste de Bourgault et suspendra les pourparlers avec le RIN dès le 26 juin45.Le MSA offrira une dernière chance au RIN de participer aux négociations tripartites le 2 août.Pierre Renaud, membre de l\u2019exécutif du RIN, et d\u2019Allemagne seront invités, et non Bourgault.Les pourparlers se terminent rapidement, puisque le MSA 41 Claude Cardinal, op.cit, p. 437 42 Janie Normand, op.cit, p. 143 43 Le RIN, réalisé Jean Claude Labrecque (2002 ; Montréal, QC : Productions Virage, 2009), DVD 44 Jean-François Nadeau, op.cit, p. 293 45 Claude Cardinal, op.cit, p. 443 30 L\u2019Action nationale \u2013 Février 2022 menait la discussion et ne voulait rien céder.De plus, Lévesque avait planifié le congrès de fondation de son parti au milieu du mois d\u2019octobre46.Suite à la fusion du MSA et du RN pour former le PQ, dirigé par Lévesque, le 14 octobre 1968, les principaux membres du RIN sont désormais conscients qu\u2019ils sont dans une impasse.Le conseil central organise une réunion le 25 et 26 octobre.Trois options sont présentées pour redéfinir l\u2019avenir de la formation politique.La dernière consistait à saborder le parti, permettant ainsi aux ex-rinistes de gonfler les rangs du PQ.C\u2019est cette décision qui sera adoptée majoritairement par les membres présents à l\u2019assemblée du 26 octobre 196847.Bourgault y prononcera son dernier discours en tant que président du RIN, en clamant qu\u2019il fallait maintenant promouvoir l\u2019indépendance au PQ : « Pour la dernière fois de ma vie, je dis : Vive le RIN ! Et pour la première fois de ma vie, je dis : Vive le Parti québécois48 ! » Il se procurera rapidement une carte de membre du PQ et incitera les militants à continuer de défendre « l\u2019esprit du RIN » en migrant au PQ49.Conclusion Nous avons constaté que le RIN a été un organe politique qui a lutté pour que le Québec forme un pays libre.Il était ouvert aux propositions d\u2019alliances avec différentes forces indépendantistes afin de créer un parti indépendantiste uni porté vers la social-démocratie.Pour ce faire, le RIN a 46 Ibid, p. 448 47 Ibid, p. 463 48 Pierre Bourgault cité dans Claude Cardinal, op.cit, p. 464 49 Jean-François Nadeau, op.cit, p. 303 31 L\u2019Action nationale \u2013 Février 2022 commencé en tant que mouvement populaire qui a appuyé la nationalisation de l\u2019hydro-électricité en 1962.Sous la présidence de Bourgault en mai 1964, le parti indépendantiste s\u2019est clairement défini comme étant de gauche, ce qui a provoqué une scission à son côté droit.En 1966, deux ouvrages ont été publiés par le RIN et d\u2019Allemagne afin de présenter leur position indépendantiste aux Québécois dans un contexte électoral.En novembre 1967, Lévesque brouille les cartes en formant le MSA.Bourgault lui tendra la main pour une convergence des forces indépendantistes.Malgré des négociations ardues, le RIN sera exclu des ententes dirigées par Lévesque, ce qui l\u2019amènera à se saborder pour rejoindre graduellement le PQ.Bourgault et d\u2019Allemagne ne voulaient surtout pas radicaliser leur parti afin qu\u2019il puisse défendre l\u2019ensemble de leur programme.Entre 1969 et 1971, Bourgault se présentera à des postes de présidences de l\u2019exécutif au PQ.Lévesque tente de l\u2019écarter de l\u2019exécutif puisqu\u2019il considère Bourgault comme un « radical » de l\u2019indépendantisme.L\u2019attitude de Lévesque sera dénoncée par Jacques Parizeau, alors figure importante du parti, qui prendra position contre son président pour que l\u2019ancien président du RIN puisse s\u2019exprimer librement au sein de l\u2019exécutif50.Ce tournant majeur dans l\u2019histoire de l\u2019indépendantisme québécois nous amène à réfléchir collectivement à l\u2019enjeu de la question nationale.Est-ce que les différents partis et mouvements indépendantistes ou nationalistes réussiront à écarter leurs divergences idéologiques afin de défendre un même projet collectif à l\u2019approche des élections du 3 octobre 2022 ?Les divisions partisanes devraient être mises de côté 50 Pierre Duchesne, Jacques Parizeau : Tome 1- Le Croisé (1930-1970), (Montréal : Nomades, 2015) p. 588-589 32 L\u2019Action nationale \u2013 Février 2022 au profit d\u2019un même projet beaucoup plus important et précis, soit l\u2019émancipation du pays québécois pour assurer la pérennité du français en Amérique du Nord.Pour établir entre autres ses propres politiques environnementales, économiques, internationales et même linguistiques, il faut avant tout que le Québec soit un pays, et non une province régie par une autorité gouvernementale qui lui est hiérarchiquement supérieure.u 33 Articles Où sont les restes des enfants inhumés au pensionnat autochtone de Kamloops ?** Jacques Rouillard* Après huit mois de récriminations et de dénonciations, où sont les restes des enfants enterrés près du pensionnat indien de Kamloops ?La Presse canadienne vient d\u2019honorer les enfants des pensionnats autochtones à titre de personnalité de l\u2019année 2021.L\u2019énorme battage médiatique de l\u2019été dernier a fait suite à la « découverte » de « restes d\u2019enfants » près du pensionnat de Kamloops en Colombie-Britannique, qui a été en activité de 1890 à 1978.Tout a commencé le 27 mai dernier par un simple communiqué qui divulguait le résultat d\u2019une recherche menée par une jeune anthropologue, Sarah Beaulieu, enseignante en anthropologie et sociologie à l\u2019université de Fraser Valley depuis 2018.Elle a utilisé un géoradar qui affleure le sol pour chercher les restes d\u2019enfants autochtones qui auraient été enterrés dans un verger à l\u2019arrière du pensionnat.Dans son rapport préliminaire, elle indique avoir trouvé des dépressions et des anomalies dans le sol qui laissent croire que des corps d\u2019enfants auraient été enterrés.Selon la cheffe de la Première Nation Tk\u2019emlúps * Professeur émérite, Département d\u2019histoire, Université de Montréal.** Ce texte est la traduction française d\u2019un article intitulé « In Kamloops, Not One Body Has Been Found », paru en ligne dans Dorchester Review le 11 janvier 2022. Je l\u2019ai revu et j\u2019y ai ajouté de nouvelles informations. Je remercie Louis Fournier pour ses commentaires. 34 L\u2019Action nationale \u2013 Février 2022 te secwépemc, Rosanne Casimir, la présence de ces dépouilles est « un savoir » dans la communauté depuis longtemps.Elle ajoute qu\u2019on ne connaît ni leur nom ni la cause de leur mort1.Le pensionnat autochtone de Kamloops vers 1930.Courtoisie des Archives Deschâtelets-NDC, Richelieu Une nouvelle recherche de l\u2019anthropologue, rendue publique le 15 juillet en conférence de presse, ramène la découverte potentielle à 200 tombes anonymes, toujours grâce au géoradar.Cette recherche l\u2019amène à penser qu\u2019elle a trouvé plusieurs « perturbations dans le sol telles que des racines d\u2019arbres, du métal et des pierres ».Ce serait « des signatures multiples qui en font un lieu d\u2019enterrement probable », mais elle ne peut le confirmer sans qu\u2019une excavation soit faite.Malheureusement, le rapport complet ne peut être remis aux médias, indique la porte-parole de la communauté.Pour la cheffe Casimir, « il n\u2019est pas encore 1 Courtney Dickson, Bridgette Watson, \u201cRemains of 215 children found buried at former B.C. residential school, First Nation says,\u201d CBC News, May 27, 2021, Updated: May 29, 2021; Tk\u2019emlúps te secwépemc, Press Release, \u201c Remains of Children of Kamloops Residential School Discovered,\u201d May 27, 2021. 35 L\u2019Action nationale \u2013 Février 2022 clair si la poursuite des travaux sur le site de Kamloops impliquera des fouilles2 ».La « découverte » de Kamloops cause rapidement une commotion au Canada et à l\u2019étranger.Plusieurs autres communautés autochtones et des médias font référence à d\u2019autres tombes anonymes.Avant même de connaître le rapport de fouille ou que des corps soient exhumés, le premier ministre Justin Trudeau endosse l\u2019hypothèse d\u2019un enterrement et évoque aussitôt « un chapitre sombre et honteux » de l\u2019histoire du Canada3.Dès le 30 mai, le gouvernement fédéral met aussitôt en berne les drapeaux de tous ses édifices.Ils ont failli être en berne pour longtemps puisque le premier ministre avait promis de les hisser uniquement lorsqu\u2019il aurait reçu l\u2019aval des communautés autochtones4.Cette décision est symboliquement très chargée, car elle reflète la grande repentance et la dépendance du gouvernement canadien dans ses négociations avec les Autochtones.Plus tard, en juin, Ottawa institue une journée fériée pour rendre hommage aux enfants « disparus » et aux « survivants » des pensionnats et déplore le refus du pape et de l\u2019Église catholique « de reconnaître leur « responsabilité » et [leur] part de culpabilité dans la gestion des pensionnats autochtones au Canada5.2 Jana G. Pruden and Mike Hager, \u201cAnthropologist explains how she concluded 200 children were buried at the Kamloops Residential School,\u201d Globe and Mail, 15 et 16 juillet 2021; Courtney Dickson, Bridgette Watson, « Remains of 215 children found buried at former B.C. residential school, First Nation says », CBC News, 27 et 29 mai 2021.3 Justin Trudeau, Twitter, 28 mai, 2021.4 Ils ont finalement été hissés peu avant le jour du Souvenir, le 7 novembre, cinq mois plus tard. On s\u2019est rendu compte du caractère incongru de cette promesse (Valérie Boisclair, « Les drapeaux seront levés lorsque les Autochtones le voudront, dit Trudeau », Radio- Canada, 10 septembre 2021).5 Anne-Marie Lecompte, « Pensionnats autochtones : Trudeau presse l\u2019Église de prendre ses responsabilités », Radio-Canada, 4 juin 1921. 36 L\u2019Action nationale \u2013 Février 2022 Des chaussures d\u2019enfants sont déposées sur des perrons d\u2019église dans plusieurs villes, ou sur les marches de parlements, à la mémoire des petites victimes.Dans tout le pays, des églises sont brûlées ou la cible de graffitis.Des statues sont maculées de peinture.À Montréal, le monument de John A.Macdonald, 1er premier ministre du Canada, est déboulonné et sa tête roule symboliquement sur le sol.Pour certains, c\u2019est le début d\u2019un nouveau chapitre de l\u2019histoire canadienne.De la « découverte » de Kamloops à la fin août 2020, 68 églises catholiques ont été vandalisées, brûlées ou profanées au Canada (Cosmin Dzsurdzsa, True North, 23 août 2021).Dans la foulée des affirmations de leaders autochtones, plusieurs médias amplifient l\u2019histoire en alléguant qu\u2019on a réellement trouvé les corps de 215 enfants à Kamloops, que des milliers d\u2019enfants sont disparus dans les pensionnats et que les parents n\u2019en ont pas été informés.Les lieux de sépulture sont même qualifiés de fosses communes où les corps sont enterrés pêle-mêle, sans sépulture.La nouvelle fait le tour du monde dans de nombreux médias, même jusqu\u2019à nos jours, ce qui ternit sérieusement la réputation du Canada 37 L\u2019Action nationale \u2013 Février 2022 à l\u2019étranger.Par exemple, le New York Times, sous le titre « Horrible History : Mass Grave of Indigenous Children Reported in Canada », présente ainsi la nouvelle dans son édition du 28 mai qu\u2019il reprend le 5 octobre : « Pendant des décennies, la plupart des enfants autochtones du Canada ont été arrachés à leur famille et placés de force dans des pensionnats.Un grand nombre d\u2019entre eux ne sont jamais rentrés chez eux, leurs familles n\u2019ayant reçu que de vagues explications, voire aucune ».La communauté autochtone « a trouvé des preuves de ce qui est arrivé à certains de ses enfants disparus : une fosse commune contenant les restes de 215 enfants sur le terrain d\u2019un ancien pensionnat6 ».En sous-titre, le journal Le Monde de Paris fait état, le 1er juin, de \u201cla découverte de restes dans une fosse commune, située dans un ancien pensionnat à Kamloops [qui] a provoqué la \u201cconsternation\u201d de la classe politique et des demandes de réparations7\u201d.Fausse nouvelle Cette déformation de la vérité conduit le Haut-Commissariat des Nations unies aux droits de l\u2019homme à découvrir des violations des droits de la personne « commises à grande échelle » et à trouver « inconcevable que le Canada et le Saint-Siège laissent des crimes aussi odieux sans réponse et sans réparation8 ».Amnistie internationale exige qu\u2019on 6 New York Times, 28 mai 2021, 5 octobre 2021.7 Hélène Jouan (Montréal, correspondance), « Après la découverte des ossements de 215 enfants autochtones, le Canada confronté à son histoire coloniale », Le Monde, 1er et 2 juin 2021.8 Geneviève Lasalle, « Le Haut-Commissariat des Nations unies aux droits de l\u2019homme exhorte le Canada et le Vatican à enquêter sur les circonstances entourant les décès d\u2019enfants autochtones, dont les restes ont été retrouvés près d\u2019un ancien pensionnat à Kamloops, en Colombie-Britannique », Radio Canada, 4 juin 2021. 38 L\u2019Action nationale \u2013 Février 2022 traduise en justice les responsables et les établissements coupables des « ossements » des 215 enfants qu\u2019elle estime avoir été retrouvés à Kamloops \u2013 encore une fois sans qu\u2019aucun corps n\u2019ait été inhumé9.Il est certainement ironique que la Chine, avec l\u2019appui de six autres pays, ait demandé au Conseil des droits de l\u2019homme des Nations unies une enquête sur les violations des droits commises à l\u2019encontre des populations autochtones du Canada.Cette demande est formulée tout juste avant que la délégation canadienne ne propose, en juin, de permettre au Haut-Commissaire des droits de l\u2019homme de l\u2019ONU d\u2019enquêter sur la détention illégale de plus d\u2019un million de Ouïghours.Le premier ministre Trudeau réplique que le Canada a mis sur pied la Commission de vérité et de réconciliation qui a remis son rapport en 2015, alors que « la Chine ne reconnaît même pas qu\u2019il y ait un problème10 ».Les auteurs de ce « crime » se confondent en excuses : les gouvernements, les communautés religieuses, la Conférence des évêques catholiques et même, geste exceptionnel, le pape en personne qui viendra au Canada à une date indéterminée.Le 6 décembre 2021, à la place Saint- Pierre, le pape François souscrit à la thèse de « la découverte choquante des restes de 215 enfants » au pensionnat de Kamloops11.Les chefs autochtones exigent qu\u2019il s\u2019excuse 9 Amnistie internationale, « Justice pour les enfants autochtones au Canada », Lettre à envoyer au Premier ministre du Canada, Justin Trudeau, 2 juin 2021. En ligne : https://amnistie.ca/participer/2021/ canada/justice-pour-les-enfants-autochtones-au-canada 10 Adam Taylor, \u201cChina calls for Canada human rights inquiry, pre-empting demand for investigation into abuse of Uyghurs,\u201d The Washington Post, June 22, 2021; David Ljungren, Stephanie Nebehay, \u201cCanada\u2019s Trudeau angrily questions China seeking probe of indigenous children\u2019s remains,\u201d Reuters, Jun. 22, 2021.11 « Pensionnat de Kamloops : le pape exprime sa \u201cdouleur\u201d, mais ne s\u2019excuse pas », Agence France-Presse, 6 juin 2021. 39 L\u2019Action nationale \u2013 Février 2022 et, pour plusieurs d\u2019entre eux, dont Rosanne Casimir, qu\u2019il verse des compensations aux « survivants » des pensionnats12.Pour en avoir le cœur net, le gouvernement canadien, en juin, accepte de consacrer une enveloppe de 27 $ millions pour identifier et délimiter par géoradar les sites d\u2019enterrement et, aussi, de « retourner les restes humains à leurs familles si elles le désirent13 ».Le communiqué ne fait donc pas de l\u2019excavation des lieux d\u2019inhumation une obligation.D\u2019autres fonds sont versés par la suite pour trouver et analyser les sites d\u2019enterrement.En ne mettant jamais en évidence qu\u2019on en est encore au stade des hypothèses et qu\u2019aucune dépouille n\u2019a encore été trouvée, le gouvernement et les médias laissent s\u2019accréditer une thèse, soit celle de la disparition de milliers d\u2019enfants dans les pensionnats.D\u2019une allégation de « génocide culturel » avalisée par la Commission de vérité et réconciliation (CVR), on est passé à un « génocide physique », une conclusion que la Commission rejette explicitement dans son rapport14.Tout n\u2019est basé que sur la simple découverte d\u2019anomalies dans le sol, des perturbations qui peuvent avoir été causées par des mouvements de racines, comme l\u2019anthropologue l\u2019a mentionné lors de la conférence de presse du 15 juillet.Selon l\u2019anthropologue Scott Hamilton qui a examiné la question des cimetières pour le compte de la CVR, il faut 12 Brooklyn Neustaeter, \u201cIndigenous leaders call for apology, compensation from Pope amid possible Canadian visit\u201d, CTV News, October 27, 2021.13 Rachel Aiello, \u201c $27M will soon be available to communities to help locate children who died at residential schools: feds \u201d, CTVNews, June 2, 2021.14 Commission de la vérité et de réconciliation, Honorer la vérité, réconcilier pour l\u2019avenir : sommaire du rapport final de la Commission de vérité et réconciliation du Canada, 2015, p. 1. 40 L\u2019Action nationale \u2013 Février 2022 être très prudent dans l\u2019usage du géoradar, car le sol peut avoir subi des perturbations au cours des années, notamment par de la sédimentation, des obstructions ou des cavités15.Le projet d\u2019analyse du sol avec la même méthode au pensionnat de Brandon au Manitoba, amorcé en 2012 et relancé en 2019, n\u2019a pas encore donné de résultat probant.En juin dernier, l\u2019équipe de recherche travaillait à l\u2019identification de 104 tombes potentielles et devait encore consulter les archives du pensionnat et interroger les survivants16.La recherche de dépouilles est encore plus aléatoire lorsqu\u2019il n\u2019y a pas de tombes en décomposition.Les enfants disparus selon la Commission Dans son rapport, la CVR a recensé 3 200 décès d\u2019enfants dans les pensionnats.Fait étonnant, elle n\u2019a pas pu enregistrer le nom d\u2019un tiers des élèves (32 %), ni la cause du décès pour la moitié d\u2019entre eux (49 %)17.Pourquoi y a-t-il tant d\u2019élèves « sans nom » ?Selon le vol.4 du rapport, il y a « des limites importantes dans la qualité et la quantité des données que la Commission a pu compiler sur les décès survenus dans les pensionnats ».Chaque trimestre, les directeurs d\u2019école rapportent les noms des élèves qui fréquentent les écoles pour obtenir du financement du gouvernement et ils précisent les noms des élèves décédés.Mais il arrive aussi, « dans de nombreux cas », que les directeurs d\u2019école 15 Dr. Scott Hamilton, \u201c Where are the Children buried? \u201d, Dept. of Anthropology, Lakehead University, 2015 (?), National Centre for Thruth and Reconciliation Reports, p. 36.16 Marek Tkach, \u201c Manitoba first nation works to identify 104 potential graves at former Brandon residential school \u201d, Global News, 14 juin 2021, 28 juin 2021.17 Rapport final de la Commission de vérité et réconciliation du Canada, Pensionnats du Canada : Enfants disparus et lieux de sépulture non marqués, vol. 4, 2015, p. 3. 41 L\u2019Action nationale \u2013 Février 2022 rapportent simplement le nombre d\u2019enfants décédés l\u2019année précédente sans les identifier.Ou encore, ils peuvent donner le nombre d\u2019élèves décédés depuis l\u2019ouverture d\u2019une école, mais il n\u2019y a pas d\u2019indication du nom, de l\u2019année ou de la cause du décès18.La Commission a compilé tous ces élèves sans nom dans le total des décès.Cela signifie que les enfants décédés pourraient être comptés deux fois : dans le rapport trimestriel des directeurs d » école et, aussi, dans la compilation générale sans leur nom.La Commission admet qu\u2019il est possible que certains des décès enregistrés dans le registre nominatif soient également inclus dans le registre non nominatif19.Cette méthode biaisée gonfle considérablement le nombre d\u2019élèves disparus et la méconnaissance de leur décès.Elle est à l\u2019origine de l\u2019hypothèse selon laquelle ces élèves sans nom ont disparu sans que leurs parents en soient informés et ont été enterrés dans des « fosses communes » comme à Kamloops.On évoque une vaste conspiration pour faire disparaître les jeunes autochtones.Plusieurs communautés sont maintenant à la recherche, à proximité de pensionnat ou d\u2019hôpitaux, de dépouilles de ces enfants disparus.Il est probable que cette lacune méthodologique concerne les années antérieures à 1950, car le taux de mortalité enregistré par la Commission dans les pensionnats de 1921 à 1950 (décès avec les noms et sans les noms) est deux fois plus élevé que celui des jeunes Canadiens âgés de 5 à 14 ans pour les mêmes années.Le taux de mortalité était en moyenne d\u2019environ 4 décès par an pour 1000 jeunes fréquentant les pensionnats.Leurs décès étaient principalement dus à la tuberculose et à la grippe lorsque la Commission pouvait les identifier.18 Ibid., p. 10-12.19 Ibid., p. 10. 42 L\u2019Action nationale \u2013 Février 2022 D\u2019autre part, le taux de mortalité dans les pensionnats est comparable à la moyenne canadienne de 1950 à 1965, pour les jeunes de 5 à 14 ans20.Cette baisse est très probablement le résultat de l\u2019inoculation de vaccins qui a eu lieu dans les pensionnats comme dans les autres écoles canadiennes.Avec des sources de renseignements partielles, la commission se permet des déductions surprenantes.Elle conclut que ce n\u2019est pas « pratique courante pendant la plus grande partie de l\u2019histoire des pensionnats de remettre la dépouille aux communautés d\u2019origine » et que « personne n\u2019aurait pris la peine de compter le nombre de morts ou de consigner leur lieu de sépulture21 ».Elle opine aussi que « de nombreux élèves qui ont fréquenté le pensionnat n\u2019en sont jamais revenus », qu\u2019ils ont été perdus à jamais pour leur famille et que « leurs parents n\u2019étaient souvent pas mis au courant qu\u2019ils étaient malades ou décédés22 ».Ces affirmations à partir de dossiers dits « lacunaires23 » sont graves, surtout si elles viennent d\u2019une commission royale d\u2019enquête.On comprend qu\u2019elle plaide pour la nécessité de compléments d\u2019enquête.Les tombes anonymes du pensionnat de Kamloops Puisque la Commission sollicite plus d\u2019informations sur les décès d\u2019enfants, nous avons vérifié celles qu\u2019elle donne sur les élèves décédés au pensionnat de Kamloops.C\u2019est le lieu où aurait été perpétré un « crime horrible » contre 200 enfants, une nouvelle qui a rapidement essaimé partout dans le monde.Pour sa part, la cheffe Rosanne Casimir 20 Ibid., p. 23, 26.21 Ibid., p. 3.22 Ibid., p. 6.23 Ibid., p. 12. 43 L\u2019Action nationale \u2013 Février 2022 estime qu\u2019il est « d\u2019une importance critique d\u2019identifier ces enfants perdus » à Kamloops24.Fondé en 1890, le pensionnat est dirigé et animé par deux communautés catholiques, les Oblats de Marie-Immaculée et les Sœurs de Sainte-Anne, venus du Québec.Dans les années 1950, il compte jusqu\u2019à 500 enfants, logés dans le plus important pensionnat au Canada.Il est alors dirigé et animé par quatre Oblats de langue anglaise et 11 religieuses de Sainte-Anne selon les estimations de Mathieu Perreault.À son avis, un pensionnat catholique typique comprenait deux ou trois Oblats, une douzaine de religieuses et souvent des centaines d\u2019enfants.Plusieurs Oblats sont originaires de Bretagne et de Belgique25.Ils appartiennent à une congrégation missionnaire fondée en 1816, présente dans de nombreux pays.On les retrouve dans l\u2019Ouest canadien à partir de 1845 à la demande de l\u2019évêque de Saint-Boniface au Manitoba, Mgr Joseph-Norbert Provencher.C\u2019est le début des missions de l\u2019Ouest et du Nord canadiens où ils gèrent 39 des 45 pensionnats catholiques desservant les populations blanches, amérindiennes, métisses et les Inuits.Selon Wikipédia, ils auraient le souci d\u2019apprendre les langues amérindiennes26.Le désir de connaître les langues autochtones chez les Oblats est aussi constaté par l\u2019historien Henri Goulet dans son ouvrage sur l\u2019histoire des pensionnats au Québec.Ceux-ci ont été fondés dans les années 1940, donc plus 24 Tk\u2019emlúps te secwépemc, Press Release, \u201cTk\u2019emlúps te secwépemc, \u201cKIRS missing children findings but a fraction of investigation and work need to bring peace to families and communities,\u201d Press Release, 15 juillet 2021.25 Mathieu Perreault, \u201cReligious orders in residential schools is a \u2018quebecois\u2019 story,\u201d La Presse Torstar, 2 juillet 2021.26 Oblats de Marie-Immaculée, Wikipédia, En ligne : https://fr.wikipedia.org/wiki/Oblats_de_Marie-Immacul%C3%A9e 44 L\u2019Action nationale \u2013 Février 2022 tard que dans les provinces anglophones.Goulet rapporte que les Oblats trouvent essentiel d\u2019apprendre les langues autochtones, « une condition première de la réussite de leur travail ».Leurs nombreuses publications dans les langues autochtones « attestent de leur volonté de maintenir les langues maternelles ».Leur action s\u2019inspire d\u2019une philosophie où ils s\u2019efforcent de mettre en évidence les aspects positifs de la culture autochtone et de privilégier une « transition plus harmonieuse vers la société moderne27 ».Ils ont donc une approche bien différente du gouvernement fédéral et des églises protestantes qui visent à les assimiler rapidement.Est-ce que cet esprit se manifeste dans les nombreux pensionnats dirigés par les Oblats dans les autres provinces ?C\u2019est certainement le cas en Colombie-Britannique où le père Jean-Marie Raphaël Le Jeune arrivé de France est affecté à Kamloops en 1882.Il y est très actif jusqu\u2019à sa mort en 192928.De ses confrères oblats, il a appris le jargon chinook, mélange de chinook, de nootka, de français et d\u2019anglais dont les oblats se servaient pour communiquer avec les Amérindiens.La maîtrise de cette langue leur apparaissait essentielle pour gagner leur estime et effectuer leur conversion au catholicisme.En utilisant une méthode sténographique inventée en France, le père Le Jeune adapte la prononciation des mots du jargon chinook pour la transposer à l\u2019écrit le plus fidèle- 27 Henri Goulet, Histoire des pensionnats indiens catholiques au Québec.Le rôle déterminant des pères oblats, Montréal, Les Presses de l\u2019Université de Montréal, 2016, p. 182-183. Voir aussi l\u2019annexe p. 205-207.28 Lynn Blake, Jean-Marie-Raphaël Le Jeune, Dictionnaire biographique du Canada, vol. XV (1921-1930). William Harold Gurney, The Work of Reverend Father J.M.R.Le Jeune, O.M.I., master of Arts, Department of History, University of British Columbia, 1948, 45 L\u2019Action nationale \u2013 Février 2022 ment possible.Il l\u2019enseigne à d\u2019autres oblats et au chef Louis Clexlixqen.En 1891, il publie même un périodique illustré portant le nom de Kamloops Wawa (Les Échos de Kamloops) écrit en jargon chinook et en anglais, paru régulièrement jusqu\u2019en 1904, et par intermittence jusqu\u2019en 1917.Il est l\u2019auteur également de plusieurs opuscules et ouvrages éducatifs en anglais pour comprendre le Chinook.En compagnie du Chef Clexlixqen et d\u2019un autre chef, ils se rendent en Europe pour démontrer leur savoir-faire et remportent des prix.Ils sont même reçus par le pape Pie X et le roi Édouard VII au palais de Buckingham.Ces efforts des Oblats pour atténuer le choc culturel ne se sont pas reconnus dans le rapport de la CVR.Celle-ci brosse un point de vue ultra-critique des pensionnats où les communautés religieuses ont peu d\u2019égards pour la culture amérindienne qu\u2019ils voudraient voir disparaitre le plus rapidement possible.C\u2019est que leurs chercheurs ne semblent pas avoir consulté les archives de la communauté oblate, se limitant presque uniquement aux archives gouvernementales.Pour s\u2019excuser, la Commission prétend que ces archives sont détenues par des institutions privées.Cette raison nous apparaît cousue de fil blanc étant donné que la commission a mis six ans à rédiger un rapport qui a coûté 71 millions de dollars.Elle se prive ainsi de connaître le point de vue des accusés dans cette saga et de nuancer son interprétation.Il est vrai que son mandat ne consistait pas à tracer un historique « scientifique » des pensionnats comme on l\u2019entend habituellement, mais « de révéler aux Canadiens la vérité complexe sur l\u2019histoire et les séquelles durables des pensionnats dirigés par des églises d\u2019une manière qui décrit en détail les torts individuels et collectifs faits aux 46 L\u2019Action nationale \u2013 Février 2022 Autochtones29 ».La CVR prend le parti au départ de vérifier les préjudices subis par les autochtones et d\u2019en révéler les causes et les conséquences.Tout le rapport s\u2019oriente dans cette direction.Le Centre national pour la Vérité et réconciliation (CNVR), qui a recueilli la documentation de la CVR, souhaite maintenant obtenir les documents ayant appartenu aux communautés religieuses.Celles-ci offrent leur collaboration sans hésiter.Pour les pensionnats dirigés par les Oblats, on trouvera notamment les codex ou chroniques journalières où les religieuses consignent fidèlement les événements marquants de la journée.Pour avoir consulté les chroniques de huit pensionnats albertains conservés aux archives de la province, nous y avons trouvé une mine de renseignements rédigés en français ou en anglais dont les décès d\u2019élèves avec leur nom30.Pas de cachettes.Louis Clexlixqen, Grand Chef de la nation Tk\u2019emlúps te secwépemc de 1852 jusqu\u2019à sa mort en 1915.Soucieux de l\u2019éducation des jeunes de sa communauté, il a aidé les Oblats à établir une école de jour à Kamloops en 1880 et un pensionnat en 1890 (Clexlixqen, Louis, Duane Thomson, Dictionnaire biographique du Canada, vol.14 (1911-1920).En ligne : http://www.biographi.ca/fr/bio/ clexlixqen_louis_14F.html 29 Commission de Vérité et Réconciliation, Rapport intérimaire, 2012, p. 1.30 Par exemple pour le pensionnat de Cardston : Archives provinciales de l\u2019Alberta, PR1971.0220/2464. 47 L\u2019Action nationale \u2013 Février 2022 La CNVR a repéré officiellement les noms de 51 enfants morts au pensionnat de Kamloops de 1915 à 196431.Nous avons été en mesure de trouver des informations sur ces enfants à partir des dossiers de Bibliothèque et Archives Canada et des certificats de décès conservés aux registres d\u2019état civil des Archives de la Colombie-Britannique32.C\u2019est une source disponible en ligne qui ne semble pas avoir été consultée par les chercheurs du CNVR.Les quatre enfants morts au pensionnat de Kamloops sont inhumés au cimetière catholique de la réserve de Kamloops.Le monument funéraire est celui de Louis Clexlixqen, Grand Chef de la nation de 1852 jusqu\u2019à sa mort en 1915.(Crédit de la photo : Ken Vavrhodt, Kamloops This Week, 17 nov.2020).31 National Centre for Thruth and Reconciliation https://nctr.ca/residential-schools/british-columbia/kamloops-st-louis/ 32 B.C. Archives, Genealogy, General Search http://search-collections.royalbcmuseum.bc.ca/Genealogy 48 L\u2019Action nationale \u2013 Février 2022 Le regroupement de ces deux sources donne une bonne idée du décès d\u2019au moins 35 des 49 élèves (deux sont des doublons)33.Dix-sept sont morts à l\u2019hôpital et huit à la suite d\u2019un accident à leur réserve ou près du pensionnat.Quant au lieu d\u2019inhumation, 24 sont enterrés au cimetière de leur réserve et 4 au cimetière même de la réserve de Kamloops.Pour le reste des 49 enfants décédés ou inhumés, les informations sont manquantes ou exigent la consultation des certificats complets de décès aux Archives de Colombie-Britannique.On est donc loin des affirmations non vérifiées voulant que les autorités n\u2019aient pas enregistré les décès, que les parents n\u2019aient pas été informés ou que les dépouilles ne soient jamais revenues dans leur famille.Quand les informations sont disponibles, on apprend que les parents ont été informés et que les enfants sont inhumés au cimetière de leur réserve.À partir de 1935, le ministère des Affaires indiennes impose une procédure précise lors du décès d\u2019un élève.Le directeur du pensionnat doit informer l\u2019agent du ministère, qui forme un comité d\u2019enquête composé de lui-même, du directeur et du médecin qui a diagnostiqué le décès.Les parents doivent être avisés de l\u2019enquête et sont autorisés à y assister et à faire une déclaration34.Par exemple, Kathleen Michel, 14 ans, tombe malade le 25 avril 1937 et est soignée au pensionnat par une infirmière qui appelle un médecin35.Le 1er mai, elle est conduite à l\u2019hôpital Royal Inland de Kamloops.Traitée par un médecin, 33 Library and Achives Canada, School Files Series - 1879-1953 (RG10), About the Records: Indian and Inuit Affairs Program sous-fonds: School Files Series, 1879-1953 (RG10-B-3-d), LAC c-8770, number 829; LAC c-8773, number 1323.34 Rapport final\u2026 vol. 4, p. 12.35 Pensionnat Kamloops, Kathleen Michel, Library and Achives Canada, School Files Series - 1879-1953 (RG10), LAC C-8773-01350. 49 L\u2019Action nationale \u2013 Février 2022 elle décède deux jours plus tard d\u2019une néphrite aiguë avec des causes secondaires de rougeole et de dysfonctionnement cardiaque.Dans son rapport, le médecin ne révèle aucune déficience dans les soins prodigués au pensionnat.Le père est informé de l\u2019enquête, mais il ne veut ou ne peut y assister.Malheureusement, le mémoire de l\u2019enquête ne précise pas où la jeune fille est enterrée.Fait significatif : le pensionnat de Kamloops est situé au cœur de la réserve de Kamloops, ce qui n\u2019est jamais rapporté par les leaders autochtones ou les médias.Le rapport de la CVR indique que pour « presque tous les pensionnats les obsèques chrétiennes sont la norme » et que le cimetière de l\u2019église attenante « peut servir comme lieu d\u2019inhumation des élèves qui décèdent au pensionnat tout comme pour les membres de la collectivité locale et les missionnaires eux-mêmes36 ».C\u2019est ce qui s\u2019est produit à Kamloops.Notre recherche montre que quatre élèves sont inhumés au cimetière autochtone de la réserve, situé près de l\u2019église Saint- Joseph non loin du pensionnat.Avec le cimetière si proche, est-il vraiment crédible que 200 enfants soient enterrés clandestinement dans une fosse commune, sur la réserve elle-même, sans aucune réaction du conseil de bande ?Ou encore que les conseils de bande d\u2019autres réserves qui envoient leurs enfants au pensionnat de Kamloops n\u2019aient pas protesté ?La cheffe Casimir affirme que la présence de restes d\u2019enfants était « connue » de la communauté depuis longtemps.Les familles autochtones sont certainement aussi préoccupées du sort de leurs enfants que toute autre communauté.Pourquoi n\u2019ont-elles pas réagi ?Ce n\u2019est pas aux enfants à contacter la police.36 Rapport final\u2026, vol. 4, 2015, p. 131-132. 50 L\u2019Action nationale \u2013 Février 2022 Selon le rapport de la CVR, il y avait des lois en vertu desquelles les auteurs de sévices dans les pensionnats pouvaient être poursuivis, mais « les tribunaux semblent avoir offert une protection minimale aux élèves qui subissaient de mauvais traitements physiques37 ».Dans le cas de Kamloops, il ne s\u2019agit pas de sévices physiques, mais d\u2019une affaire beaucoup plus grave et criminelle : 200 enfants jetés en secret dans une fosse commune.Et ce serait l\u2019œuvre, pendant des années, des Oblats et des Sœurs de Sainte-Anne qui se seraient livrés à d\u2019aussi sordides crimes sans qu\u2019il y ait de dissidence et pas même un seul dénonciateur.Est-ce un bon moyen d\u2019assurer la conversion des jeunes Amérindiens, qui est leur objectif principal ?Ces communautés ont œuvré au Québec pendant des années dans diverses œuvres sociales, dont des orphelinats où, à ma connaissance, on n\u2019a pas porté de telles accusations.L\u2019école se trouve à proximité de la ville de Kamloops.Les agents du ministère des Affaires indiennes, qui surveillent de près les activités du pensionnat, auraient réagi rapidement à la nouvelle de la disparition ou du décès d\u2019enfants.Enfin, comme nous l\u2019avons vu, la province exige la rédaction d\u2019un certificat de décès pour toutes les personnes décédées.Au début du XXe siècle, la Colombie-Britannique n\u2019est pas le Far West.L\u2019objectif des autorités est d\u2019assimiler et d\u2019intégrer les Autochtones à la société canadienne, pas de les exclure et de les priver de droits civiques aussi fondamentaux que l\u2019enregistrement de leur naissance, baptême, mariage et décès.Pour ceux qui s\u2019inquiètent d\u2019enfants disparus, il est aujourd\u2019hui possible d\u2019obtenir le certificat de décès d\u2019un enfant ayant fréquenté le pensionnat de Kamloops en entrant le nom et la date du décès sur le site web du British Columbia Genealogical Records.Ce type de recherche est également possible dans d\u2019autres provinces.37 Ibid., p. 113-118. 51 L\u2019Action nationale \u2013 Février 2022 L\u2019émission Fifth Estate de CBC diffusait le 13 janvier 2022 un long documentaire sur la « découverte traumatisante de ce que l\u2019on suppose être des tombes d\u2019enfants » près de l\u2019ancien pensionnat de Kamloops38.On y interroge des « survivants » du pensionnat comme si on avait eu affaire à un camp de concentration.Ils racontent avec émotion qu\u2019ils ont entendu parler de cavités dans le sol derrière le pensionnat où des jeunes seraient enterrés.Le fait pour un élève de quitter le pensionnat laisse penser qu\u2019il aurait été enfoui.On a entendu dire qu\u2019il ne faut pas marcher dans le verger parce qu\u2019on y trouve des cadavres.Une fournaise dans le sous-sol laisse penser qu\u2019on y a brûlé des corps d\u2019enfants.En fait, ce sont des rumeurs et des spéculations sans que les « survivants » aient été témoins eux-mêmes de quoi que ce soit.L\u2019animatrice de l\u2019émission, qui normalement se fait un point d\u2019honneur de creuser un sujet en profondeur, ne pose aucune question embarrassante.Le ton et le déroulement du documentaire laissent entendre que toutes les histoires racontées doivent être crues.Ces ouï-dire se sont perpétués de décennie en décennie chez les autochtones de Kamloops comme le note la cheffe Casimir.Il se peut que le traumatisme généré par le déracinement de leur famille chez des enfants très jeunes placés dans un environnement stressant nourrisse leur insécurité et soit à la source de leurs peurs.Trêve d\u2019hypothèse.Le documentaire nous apprend qu\u2019un comité de la Nation de Kamloops a décidé d\u2019autoriser les excavations pour que les dépouilles « retournent à la maison ».C\u2019est une bonne nouvelle afin que « le monde ait 38 The Fifth Estate, «The reckoning: Secrets unearthed by Tk\u2019emlúps te Secwépemc », CBC News, 11 janvier 2022, En ligne : https://www.cbc.ca/news/canada/the-reckoning-kamloops-residential-school-1.6310723 52 L\u2019Action nationale \u2013 Février 2022 une réponse sur ce crime », fait savoir Rosanne Casimir.Évidemment, il aurait de loin été préférable que ces excavations soient survenues l\u2019automne dernier pour qu\u2019on sache la vérité et pour éviter que le pape François ne vienne s\u2019excuser à Kamloops sur la base des seules fabulations d\u2019enfants de dix ans.Plusieurs doutent que ces fouilles ne puissent jamais survenir.Compte tenu de l\u2019importance des enjeux, elles devraient, si elles ont lieu, être conduites sous la supervision d\u2019une commission indépendante.Le pensionnat de Marieval en Saskatchewan Terminons par quelques considérations sur un autre site de « sépulture sans nom » qui a provoqué, lui aussi, une onde de choc en juin dernier après l\u2019annonce faite à Kamloops.Ce site se trouve près d\u2019un pensionnat de la Première Nation Cowenesess à Marieval en Saskatchewan.Ouvert en 1899 dans une région reculée, le pensionnat est géré par les Oblats et les Sœurs de Saint-Joseph, venues de Saint-Hyacinthe.La recherche en surface par géoradar y est plus avancée, car 751 tombes ont été découvertes dans un cimetière bien aménagé.Comme l\u2019a montré un journaliste de CBC News, il s\u2019agit en fait du cimetière catholique de la Mission du Saint-Cœur de Marie Marieval39.Selon le registre en français des actes de baptême, de mariage et d\u2019enterrement de 1885 à 1933, plus de la moitié des 39 Jorge Barrera, \u201cCatholic register, survivors offer clues to who may be buried in cemetery next to Marieval residential school,\u201d CBC News, 20 juillet 2021. En ligne : https://www.cbc.ca/news/indigenous/marieval-cemetery- graves-1.6106563 ; Jorge Barrera, « Tombes anonymes de Marieval : une réalité plus nuancée sur les personnes enterrées », Radio-Canada, 20 juillet 2021, En ligne : https://ici.radio-canada.ca/nouvelle/1810424/pensionnat- autochtones-decouverte-tombes-histoire 53 L\u2019Action nationale \u2013 Février 2022 450 dépouilles identifiées sont des enfants d\u2019âge préscolaire ou des enfants morts à la naissance.Les autres sont âgées de 6 à 100 ans, avec au moins deux enfants en âge d\u2019être scolarisés après l\u2019ouverture du pensionnat en 1898.On y trouve aussi les tombes de nombreux adultes et enfants de moins de cinq ans qui habitaient les environs.« Il y avait un mélange de tout le monde dans ce cimetière », a déclaré en juillet dernier Pearl Lerat, une résidente.Avec sa sœur Linda Whiteman, elle a fréquenté le pensionnat de Marieval de la fin des années 1940 jusqu\u2019au milieu des années 1950 en ayant de bons et de mauvais souvenirs du pensionnat.Pearl ajoute que « ses parents, grands-parents et arrière-grands-parents sont enterrés là avec d\u2019autres personnes de l\u2019extérieur de la Première Nation », blancs et autochtones confondus.Néanmoins, le chef de la Première Nation de Cowessess, Cadmus Delorme, en se basant sur l\u2019histoire orale locale estime que jusqu\u2019à 75 % des personnes enterrées seraient des enfants ayant fréquenté le pensionnat.Mais « il ne peut Le pensionnat de Marieval en Saskatchewan.Photo Société historique de Saint-Boniface Reference No.SHSB 1458 54 L\u2019Action nationale \u2013 Février 2022 le confirmer ».Enfin, selon d\u2019autres résidents vivant à proximité, les tombes avaient des croix et des pierres tombales jusque dans les années 1960, lorsqu\u2019un prêtre les a enlevés, semble-t-il, parce que le cimetière était en « mauvais état40 ».Selon l\u2019historien Jim Miller de l\u2019Université de Saskatchewan, « les restes d\u2019enfants découverts à Marieval et Kamloops ont été enterrés dans des cimetières selon les rites catholiques, sous des croix de bois qui se sont rapidement effritées ».« La croix de bois était un marqueur d\u2019enterrement catholique pour les pauvres », confirme Brian Gettler de l\u2019Université de Toronto41.Les cimetières des pensionnats, avec leurs croix de bois, ressemblent probablement à l\u2019actuel cimetière autochtone de Saint-Joseph, dans la réserve de Kamloops.Selon le rapport de la CVR, le cimetière servait souvent de lieu de culte et d\u2019enterrement pour les élèves décédés à l\u2019école, ainsi que pour les membres de la communauté locale et les missionnaires eux-mêmes.Au fur et à mesure que les cimetières des pensionnats ont été abandonnés, sans entretien, après la fermeture des écoles, ils ont été finalement oubliés.Dans de nombreux cas, ils sont devenus difficiles à localiser ou ont été utilisés à d\u2019autres fins42.La Commission a proposé à juste titre qu\u2019ils soient documentés, entretenus et protégés.* Il est incroyable qu\u2019une recherche préliminaire sur un prétendu charnier dans un verger ait pu conduire à une telle spirale d\u2019affirmations endossées par le gouvernement 40 Ibidem 41 Mathieu Perreault, \u201cReligious orders in residential schools., 42 Rapport final\u2026, vol. 4, 2015, p. 144-152. 55 L\u2019Action nationale \u2013 Février 2022 canadien et reprises par les médias du monde entier.Ce n\u2019est pas un conflit entre l\u2019Histoire et l\u2019histoire orale autochtone, mais entre cette dernière et le gros bon sens.Il faut des preuves concrètes avant d\u2019inscrire dans l\u2019Histoire les accusations portées contre les Oblats et les Sœurs de Sainte- Anne.Les exhumations n\u2019ont pas encore commencé et aucune dépouille n\u2019a été trouvée.Un crime commis exige des preuves vérifiables, surtout si les accusés sont décédés depuis longtemps.Il importe donc que les excavations aient lieu le plus rapidement possible pour que la vérité l\u2019emporte sur l\u2019imaginaire et l\u2019émotion.Sur la voie de la réconciliation, le meilleur moyen n\u2019est-il pas de rechercher et de dire toute la vérité plutôt que de créer des mythes sensationnels ?u 56 Articles Gilles Laporte* La mémoire orpheline des patriotes exilés en AustralieGérard Bouchard témoignait récemment dans Le Devoir du 15 janvier dernier à quel point l\u2019épisode patriote lui semble un véritable acte fondateur : « si l\u2019on veut vraiment remonter à la source vive du Québec moderne, on ne peut pas éviter la référence aux patriotes.[\u2026] Nous pouvons trouver là des héros authentiques qui, par leur altruisme, par les sacrifices auxquels ils ont consenti, commandent le respect et incitent à reprendre leur cause.» Loin de moi l\u2019idée de lui couper les ailes, mais la cause qu\u2019il invoque semble en réalité de moins en moins audible et désormais dépassée dans le Québec actuel.Cette cause a beau être entretenue par deux commémorations annuelles et par un flot continu de parutions, de romans et d\u2019essais, la réalité est que les motifs de la lutte patriote ont perdu de leur pertinence aux yeux de nos contemporains, en particulier chez les jeunes.À nouveau Gérard Bouchard : « [\u2026] ce qui doit être célébré et perpétué, ce sont les idéaux très nobles qui le soutiennent : l\u2019amour de la liberté, de la démocratie, de l\u2019égalité, de l\u2019équité.» Ces termes réfèrent à un champ lexical en vogue durant la Révolution tranquille, mais qui a singulièrement perdu en prestige ces dernières décennies, en parallèle d\u2019ailleurs avec le déclin de l\u2019option souverainiste.La mémoire des patriotes se retrouverait dans * Historien et professeur au Cégep du Vieux Montréal. 57 L\u2019Action nationale \u2013 Février 2022 une situation analogue à celle des missionnaires religieux de la Nouvelle-France : une mémoire autrefois prestigieuse et même canonisée, mais qui a perdu toute valeur exemplaire du jour où le modèle de société prônée par l\u2019Église catholique s\u2019est effondré à compter de 1960.Cela dépasse les aléas de la conjoncture politique : c\u2019est la mémoire entière du peuple québécois qui tend à se fractionner en de multiples récits historiques rivaux, chacun rattaché à une identité de minorité persécutée.Les patriotes ne sont plus ainsi que des victimes parmi d\u2019autres au panthéon de la commisération québécoise, aux côtés des femmes, des minorités sexuelles ou des descendants d\u2019esclaves.Qui plus est, le mot même de « patriotes » charrie désormais un passé trouble lié à un nationalisme blanc et suprémaciste.Les patriotes exilés en Australie S\u2019il est pourtant un fait passionnant et intrigant à propos des patriotes, « qui ferait une excellente série Netflix » suivant l\u2019expression consacrée, c\u2019est bien la déportation en septembre 1839 de 58 patriotes du Bas-Canada et de 86 « rebelles » du Haut-Canada à destination des colonies pénitentiaires d\u2019Australie.Ils y purgeront une peine de travaux forcés et connaitront un destin rocambolesque avant de revenir pour la plupart à compter de 1846.Cet épisode a bien fait l\u2019objet de quelques publications, mais reste largement méconnu même s\u2019il révèle la portée internationale de la lutte patriote et les ressorts essentiels du drame colonial : le déni de justice et des droits humains.Le cinéaste et producteur canado-australien Deke Richards l\u2019a bien compris et a réalisé en 2021 un documentaire remarquable à propos des exilés canadiens en Australie intitulé La baie des exilés ou Land of a thousand sorrows revisited en anglais.Richards s\u2019y penche en particulier sur le destin 58 L\u2019Action nationale \u2013 Février 2022 singulier de Joseph Marceau, un patriote né à Napierville, exilé en terres australes, puis qui choisit d\u2019y rester au terme de sa peine, installé à Dapto en Nouvelle-Galles-du-Sud où il meurt en 1878 en laissant une descendance nombreuse.S\u2019appuyant notamment sur les récits de François Lepailleur, de F-X.Prieur et de Léandre Ducharme, le film décrit les conditions de détention atroces six mois durant à bord du HMS Buffalo, jusqu\u2019à la destination finale, Sydney, où les exilés patriotes furent incarcérés et employés à construire la route de Paramatta.Lancé sur la trace des descendants de Joseph Marceau et des liens entre l\u2019Australie et les exilés patriotes, rien n\u2019échappe au réalisateur qui relève nombre de faits inédits, comme le fait que James Cook fut à la fois le cartographe de l\u2019Australie et du fleuve Saint-Laurent lors de la Conquête de 1759 ; que le gouverneur du Haut-Canada qui proposa la déportation en Australie avait justement auparavant été gouverneur de Tasmanie où il s\u2019était taillé une réputation de tortionnaire raciste.De même, le destin de John Franklin, neveu de Benjamin Franklin, lieutenant-gouverneur de Tasmanie, puis mort au nord du Canada en quête du mystérieux passage du Nord-Ouest lors de sa célèbre expédition de 1845.La recherche fut particulièrement fructueuse à propos du HMS Buffalo dont le film finit par retrouver la trace, par cinq mètres de fond au large de la Nouvelle-Zélande.Soulignons la qualité du montage, superposant images du passé et celles du présent, tel l\u2019emplacement du pénitencier de Longbottom, aujourd\u2019hui occupé par un stade de rugby ! À qui appartiennent les patriotes ?Même si le film coche littéralement toutes les cases d\u2019un acte fondateur tel que défini par Gérard Bouchard, il risque pourtant de passer inaperçu, aucun distributeur ou diffu- 59 L\u2019Action nationale \u2013 Février 2022 seur nord-américain ne s\u2019étant montré intéressé, y compris au Québec et malgré l\u2019excellente narration du comédien Luc Picard pour la version française.Pour l\u2019expliquer on peut invoquer, comme mentionné plus haut, le déclin d\u2019une mémoire politique et démocratique qu\u2019incarnent les exilés patriotes, au profit d\u2019une mémoire identitaire, du culte de l\u2019individu et du présent, mais il y a plus.L\u2019échec appréhendé de ce très beau film peut aussi s\u2019expliquer par une certaine naïveté du réalisateur, celle de croire qu\u2019on puisse cultiver l\u2019héritage des patriotes tant auprès des publics québécois, canadien, qu\u2019australien.L\u2019internationale de lutte « pour la liberté, la démocratie, l\u2019égalité et l\u2019équité » (dixit Gérard Bouchard) est devenue inaudible ou ne franchit désormais plus les cloisons communautaires.Un des grands mérites du film consistant à montrer que la lutte patriote transcende la condition canadienne-française est justement devenu ce qui risque de perdre le film : Quebecor souhaitant sans doute que ça porte sur la lutte nationale et CBC-Radio-Canada qu\u2019on insiste sur la conquête du gouvernement responsable canadien.Quant aux Netflix de ce monde, ils comptent bien qu\u2019un tel film insiste sur le rôle des Américains ayant participé à rébellion haut-canadienne.Finalement seule la télévision australienne s\u2019est jusqu\u2019ici montrée intéressée par le film qui prouve notamment que leur pays ne fut pas peuplé que par des criminels, mais aussi par de vertueux libérateurs épris de justice.Le cas me semble particulièrement tragique pour le Québec où le film risque de ne jamais être diffusé en dépit du fait qu\u2019il évoque une page essentielle de notre l\u2019histoire, certains jugeant que le film fait une part trop belle à la lutte également menée en Ontario par les Réformistes.Le réalisateur a pourtant raison de rappeler que les écrits des patriotes ont aidé à pointer les conditions inhumaines de la déportation 60 L\u2019Action nationale \u2013 Février 2022 et que « L\u2019héritage de ces hommes d\u2019exception ayant lutté pour la liberté aida à forger le destin politique du Québec, du Canada, mais aussi de l\u2019Australie.» En cherchant à tisser « Ce qui unit le Québec, le Canada et l\u2019Australie », Deke Richards aura sans doute sous-estimé tout ce qui les sépare.En d\u2019autres mots, ce que Québec et le Canada ratent en négligeant l\u2019héritage des patriotes et des réformistes déportés en Australie en 1839 c\u2019est leur mémoire coloniale commune sous une férule britannique qui enfermait alors ses peuples dans un régime pénitentiaire inhumain.En boudant un documentaire important où nos patriotes partagent la vedette avec des Ontariens et des Australiens, les Québécois risquent en somme de méconnaitre la part la plus précieuse de l\u2019héritage patriote, celle d\u2019une lutte pour la justice et la liberté de tous les peuples.u Bande-annonce du film La Baie des exilés https://ssjb.com/la-baie-des-exiles/ Le film est dédié à Bernard Landry (1937-2018). 61 Articles Jacques Cardinal* Mémoire, deuil et nation dans Maria Chapdelaine Une légende funèbre Et nous nous sommes maintenus, peut-être afin que dans plusieurs siècles encore le monde se tourne vers nous et dise : ces gens sont d\u2019une race qui ne sait pas mourir\u2026 Nous sommes un témoignage1.Le plus récent film de Sébastien Pilote, Maria Chapdelaine, adaptation du roman de Louis Hémon (1880-1913), nous rappelle une fois de plus l\u2019importance de ce personnage qui, avec le temps, est devenu une légende, un mythe.Le film de Pilote s\u2019ajoute aux versions proposées par les cinéastes Julien Duvivier (1934), Marc Allégret (1950) et Gilles Carle (1983).Publié une première fois en feuilleton en 1914 dans le quotidien Le Temps, le roman est devenu célèbre, non seulement au Québec, mais en France et ailleurs considérant que, vendu ensuite à quelques millions d\u2019exemplaires, il fut un véritable succès de librairie, traduit de surcroît en plus d\u2019une vingtaine de langues, dont le chinois et le japonais.Le roman fut ainsi, dans la première moitié du XXe siècle à tout le moins, associé bien souvent à l\u2019image du Canada français 1 Louis Hémon, Maria Chapdelaine.Récit du Canada français, Avant- propos de Nicole Deschamps. Notes et variantes, index des personnages et des lieux, par Ghislaine Legendre, Boréal, coll. « Compact », 1988, p. 198. Toutes les citations sont extraites de cette édition que je cite sous cette forme : MC, suivi du numéro de page.* Professeur de littérature émérite, Université de Montréal. 62 L\u2019Action nationale \u2013 Février 2022 en France et à l\u2019étranger.Pour un certain lectorat français, Maria Chapdelaine évoquait en particulier une admirable fidélité à la langue et à l\u2019idéal moral du christianisme traditionnel.Dans la foulée du roman, le fort succès de la chanson de Line Renaud (1928 \u2013), « Ma cabane au Canada » (1947), aura sans doute contribué à fixer une certaine image idéalisée de la vie du colon dans la forêt canadienne.Au Canada français, le roman devint pour plusieurs le miroir édifiant de notre survivance dès lors que celle-ci reposait sur notre vocation agricole et notre salutaire enracinement dans la famille, la langue et le catholicisme.Le roman de Louis Hémon fut d\u2019ailleurs considéré bien souvent comme le modèle à suivre par des partisans du roman du terroir qui y voyaient le genre le plus authentique pour relater, voire célébrer, notre existence nationale.Ces divers discours de légitimité, de reconnaissance, entourant l\u2019œuvre auront permis de lui donner un fort capital symbolique, favorisant en cela sa diffusion et sa pérennité.Au fil du temps, les nombreuses éditions du roman, dont plusieurs illustrées par des artistes reconnus \u2013 tels Marc-Aurèle de Foy Suzor-Coté (1869-1937) Clarence Gagnon (1881-1942) et Jean-Paul Lemieux (1904-1990) \u2013 auront également contribué au prestige, à la renommée de l\u2019œuvre.Le roman aura ainsi pénétré notre imaginaire national non seulement par l\u2019entremise de ses nombreuses éditions et de ses diverses adaptations au cinéma, au théâtre et à la radio, mais aussi par des œuvres où les auteurs ont voulu prolonger celle de Hémon, comme Alma Rose (1925) de Sylva Clapin (1853- 1928) et, surtout, le célèbre Menaud maître-draveur (1937) de Félix-Antoine Savard (1896-1982).Outre cette large diffusion de l\u2019œuvre, mentionnons que l\u2019on peut, depuis 1986, visiter à Péribonka au Lac Saint-Jean, le Musée Louis-Hémon, lequel propose notamment une exposition permanente intitulée « Maria Chapdelaine, vérités et mensonges ». 63 L\u2019Action nationale \u2013 Février 2022 La renommée, la postérité de Maria Chapdelaine est plutôt assurée, bien que, depuis la Révolution tranquille, le roman ait plutôt été dénoncé comme un témoignage affligeant de l\u2019aliénation, de la soumission du Canadien français à la mystique de la survivance, au discours clérico-nationaliste et donc, à l\u2019Église2.Maria Chapdelaine n\u2019était plus alors l\u2019héroïne de la survivance, mais l\u2019icône de la mortifère résignation du Canadien français à sa condition de vaincu, de colonisé.Quant à François Paradis, il a pu alors être identifié au nouvel idéal d\u2019une certaine modernité où le nomade s\u2019oppose au sédentaire, sa proximité avec l\u2019Amérindien, son mode de vie, étant de surcroît signe manifeste de son métissage, de son ouverture à l\u2019autre (selon le cliché), de son américanité3.2 Pour une analyse de la réception, du succès et du discours mythographique engendré par le roman, on consultera l\u2019étude de Nicole Deschamps, Raymonde Héroux et Normand Villeneuve, Le mythe de Maria Chapdelaine (Les Presses de l\u2019Université de Montréal, 1980). Les articles de Aurélien Boivin, « Louis Hémon et Maria Chapdelaine. Deux centenaires à célébrer » (Cap-aux-diamants, no. 117, printemps 2014, p. 4-9), de Sylvie Sagnes, « Maria Chapdelaine, les vies d\u2019un roman » (Ethnologie française, 2014/4, vol. 44, p. 587- 597) et de Micheline Cambron, « 1916. Y a-t-il un événement Maria Chapdelaine ? »(De la Belle époque à la crise.Chroniques de la vie culturelle à Montréal, sous la direction de Denis Saint-Jacques et Marie- Josée Des Rivières, Nota bene, 2015, p. 163-176) proposent aussi des analyses éclairantes sur l\u2019histoire et la réception de l\u2019œuvre.3 Comme le souligne Emmanuelle Tremblay dans son article, « En pays d\u2019Huronie. Les enfantômes de Réjean Ducharme », Tangence, no. 85, automne 2007, p. 102-14. Comme le remarque Gilles Lapointe dans son article, « Postcolonialisme et modernité chez Louis Hémon. Nicole Deschamps et le mythe de Maria Chapdelaine » (Études françaises, vol. 55, no 2, 2019, p. 160), cette critique anti-coloniale de Maria Chapdelaine se trouve notamment dans L\u2019hiver de force (1973) de Réjean Ducharme : « Au discours de Maria Chapdelaine marqué par la soumission et la vassalité, Ducharme oppose celui de La Toune, tout imprégné d\u2019idéologie partipriste et de vindicte, et qui repose sur une conception de la littérature fondée sur la conscience assumée d\u2019un état d\u2019aliénation du Canada français ». Jean Morency considère pour sa part que François Paradis, ce nomade, est bien en phase en cela avec l\u2019américanité (cf. le chapitre III de son étude, Le mythe américain dans les fictions d\u2019Amérique.De Washington Irving à Jacques Poulain, Nuit Blanche éditeur, 1994). Nomadisme, déracinement, qui correspondraient 64 L\u2019Action nationale \u2013 Février 2022 Or, par-delà les discours fort opposés de la célébration et du rejet, le roman ne nous parle-t-il pas encore dès lors que l\u2019on peut le rattacher à une plus large réflexion sur notre rapport particulier à la mémoire, à la nation et à la mort ?L\u2019arbre-squelette, la forêt-cimetière Maria Chapdelaine relate l\u2019existence d\u2019une famille de colon- défricheur autour de 1910 dans la région de Péribonka.De prime abord, on retient surtout du roman que Maria, suite à la mort du coureur des bois François Paradis, fait face à un douloureux dilemme en ce qu\u2019elle doit choisir de prendre pour époux, ou Lorenzo Surprenant, celui qui lui promet un doux exil dans une ville américaine, ou Eutrope Gagnon, son voisin, le colon qui incarne la continuité, la fidélité au Canada français.Alors qu\u2019elle veille sa mère qui vient de mourir, Maria entend des voix, dont l\u2019une lui rappelle de demeurer fidèle au pays de ses ancêtres.En refusant alors de prendre le chemin de l\u2019exil avec Lorenzo, et probablement celui de l\u2019anglicisation à plus ou moins long terme, Maria choisit d\u2019épouser Eutrope, contribuant ainsi à la pérennité du Canada français.Sur ce plan, l\u2019intrigue structurante du roman \u2013 le qui, le pourquoi et le comment \u2013 est manifeste, peu importe le jugement que le lecteur peut ensuite porter sur le dénouement proposé.Mais cette intrigue n\u2019est cependant qu\u2019un aspect d\u2019une mise en récit qui repose aussi sur la description du paysage (en particulier, de la forêt), de la vie du colon-défricheur et d\u2019une certaine expérience de la mort et de la nécessité de la symboliser par un travail de ritualisation funéraire.d\u2019ailleurs avec la vie de Louis Hémon, comme le propose Paul Bleton et Mario Poirier dans Le vagabond stoïque.Louis Hémon (Les Presses de l\u2019Université de Montréal, coll. « Socius », 2004). 65 L\u2019Action nationale \u2013 Février 2022 On constate d\u2019abord que la description du paysage est loin d\u2019être anecdotique ou platement décorative ; elle permet, au contraire, d\u2019évoquer un climat, une vision, une expérience, de mettre en place un discours.Tout au long du roman, la forêt se révèle non seulement un espace hostile et menaçant, mais un lieu de désolation et de mort.Dès le début, alors que Maria et son père, Samuel, sont en route au bord de la rivière Péribonka à la fin de l\u2019hiver, la voix narrative décrit ainsi la forêt : Même l\u2019éternel vert foncé des sapins, des épinettes et des cyprès se faisait rare ; les quelques jeunes arbres vivants se perdaient parmi les innombrables squelettes couchés à terre et recouverts de neige, ou ces autres squelettes encore debout, décharnés et noircis.(MC, 15) La forêt, a fortiori l\u2019hiver, apparaît comme un lieu macabre alors que l\u2019arbre \u2013 ordinairement symbole de vie \u2013 est associé à la mort4.L\u2019arbre-squelette, en particulier celui qui se tient encore debout, suggère une image équivoque en ce qu\u2019il apparaît à la fois mort et vivant, n\u2019étant pas encore abattu, ni étendu comme un gisant en voie de se décomposer et de se confondre à la terre, terme ultime de son parcours vers la mort.Il en résulte une image inquiétante, l\u2019arbre-squelette étant à sa façon un fantôme qui hante ce lieu de mort dont il s\u2019avère aussi le témoin, le gardien, la sentinelle.On trouve, au fil des pages, de nombreuses descriptions qui évoquent les « arbres morts » (MC, 44), où la forêt est un « immense socle noir » (MC, 61), sinon une « colonnade des 4 Comme le souligne Mircea Eliade dans son Traité d\u2019histoire des religions (Payot, 1949, p. 229-276), l\u2019arbre est en effet, selon diverses mythologies, symbole vie, du cosmos vivant, de la fécondité inépuisable, de la régénérescence ; il peut aussi être perçu comme centre du monde, réceptacle des âmes des ancêtres et manifestation du sacré (hiérophanie). Dans la Bible (« Genèse »), l\u2019arbre de vie \u2013 à ne pas confondre avec l\u2019arbre de la connaissance du bien et du mal \u2014 symbolise l\u2019immortalité. 66 L\u2019Action nationale \u2013 Février 2022 troncs dépouillés et noircis » (MC, 69).Les brefs chapitres 7 et 8 (p.83-92), situés au centre du roman, présentent une sombre méditation sur l\u2019automne qui « [\u2026] sur le sol canadien [est] plus mélancolique et plus émouvant qu\u2019ailleurs, et pareil à la mort d\u2019un être humain que les dieux rappellent trop tôt, sans lui donner sa juste part de vie.»(MC, 85) La voix narrative décrit en ce pays une saison cruelle et injuste \u2013 sous la gouverne de dieux païens \u2013 en ce qu\u2019elle tue celui qui n\u2019est pas encore parvenu au terme de son âge, comme ce sera d\u2019ailleurs le cas pour le jeune François Paradis5.La description est en cela annonciatrice du malheur qui sera relaté deux chapitres plus loin.C\u2019est d\u2019ailleurs ce que l\u2019on peut lire aussi en filigrane lorsque Maria, dans l\u2019attente de retrouver au printemps François Paradis, se laisse aller à cette rêverie : Parfois il était, ce monde, d\u2019une beauté curieuse, glacée et comme immobile, faite d\u2019un ciel très bleu et d\u2019un soleil éclatant sous lequel scintillait la neige ; mais la pureté égale du bleu et du blanc était également cruelle et laissait deviner le froid meurtrier (MC, 91).Le monde est un espace équivoque, ambivalent, en ce que s\u2019y rejoignent la beauté et la mort.Un peu plus loin, lorsque Maria récite ses mille Ave à la Vierge Marie dans l\u2019espoir de revoir son fiancé à Noël, la forêt apparaît comme un lieu non seulement solennel, mais plutôt inquiétant : Les pieux de clôture faisaient des barres noires sur le sol baigné de pâle lumière ; les troncs des bouleaux qui se détachaient sur la lisière du bois sombre semblaient les squelettes de créatures vivantes que le froid de la terre aurait pénétrées et frappées de mort ; mais la nuit glacée était plus solennelle que terrible (MC, 98).5 Dans son article « Lecture de Maria Chapdelaine » (Études françaises, vol. 4, no. 2, 1968, p. 151-170), Nicole Deschamps a souligné cet aspect morbide qui se dégage de la description de la forêt. J\u2019explicite pour ma part le lien entre cette description et la mort de François Paradis. 67 L\u2019Action nationale \u2013 Février 2022 Faut-il voir dans ces « barres noires » comme le rappel d\u2019un sentiment d\u2019enfermement lié à l\u2019hiver, à l\u2019isolement dont ils sont prisonniers ?Les troncs-squelettes, dans ce cas, évoquent des « créatures vivantes » mortes sous la violence du froid.L\u2019image suggère cette fois un déplacement puisque ce n\u2019est pas seulement l\u2019arbre, mais le vivant \u2013 l\u2019homme compris \u2013 qui apparaît possiblement frappé par le froid meurtrier, transformant la lisière du bois en un lieu morbide, peuplé de squelettes de toutes sortes.L\u2019hiver n\u2019est donc pas simplement associé à l\u2019endormissement de la nature selon un cycle des saisons où la vie ne manque pas de revenir, de se réveiller.La mort est ici de l\u2019ordre d\u2019un visible inquiétant, spectral, dès lors qu\u2019elle n\u2019est pas inscrite dans un rituel funéraire qui permet d\u2019appréhender la disparition et la perte, autant dire de mettre les morts à leur place, en un tombeau6.En cette nuit de Noël, la forêt évoque ainsi davantage la mort que la naissance de l\u2019Enfant, Rédempteur du monde.La prière, le vœu de Maria ne sera pas exaucé puisque François Paradis est alors en chemin en cette funeste forêt 6 Comme le rappelle Louis-Vincent Thomas (Rites de mort, Fayard, 1985, p. 171-172), le rituel funéraire permet de surmonter le sentiment d\u2019abjection devant le cadavre putrescent par un processus à la fois de séparation et d\u2019intégration : « Après l\u2019ultime hommage au mort et selon le trajet symbolique propre à chaque culture, la séparation vivants/ défunt devient effective avec la mise à l\u2019écart du cadavre inhumé, incinéré, momifié. [\u2026] Pour se protéger de la contamination et de l\u2019agressivité du cadavre impur et apaiser ainsi l\u2019angoisse des survivants, des conduites symboliques interviennent immédiatement après l\u2019événement et se prolongent au cours d\u2019une période de marge plus ou moins longue. En rester là serait reconnaître le pouvoir annihilant de la mort, échec intolérable pour l\u2019individu et la communauté. Mais, après avoir paré au plus pressé dans l\u2019évitement afin de neutraliser le désordre, le rituel permet de transcender la perte au point d\u2019en faire un événement positif qui servira l\u2019ordre retrouvé : de dangereux qu\u2019il était, le défunt devient l\u2019ancêtre tutélaire, le modèle à imiter, le symbole de la continuité. Intégré dans un statut bénéfique, il est récupéré dans l\u2019imaginaire collectif comme étant du côté de la vie ; parallèlement, les deuilleurs consolés sont réintégrés à part entière dans la société. » 68 L\u2019Action nationale \u2013 Février 2022 où il trouvera la mort.Quelque temps après avoir appris la mort de son fiancé, Maria regarde cette forêt qui n\u2019est plus dès lors « solennelle », mais « terrible » : Maria frissonna tout à coup et songea aux secrets sinistres que cache la forêt verte et blanche [\u2026] Toute l\u2019inimitié menaçante du dehors, le froid, la neige profonde, la solitude semblèrent entrer soudain dans la maison et s\u2019asseoir autour du poêle comme un essaim de mauvaises fées, avec des ricanements prophétiques de malchance ou des silences plus terribles encore.« Te souviens-tu des beaux garçons aimés que nous avons tués et cachés dans le bois, ma sœur ?Leurs âmes ont pu nous échapper ; mais leurs corps, leurs corps, leurs corps\u2026 personne ne nous les reprendra jamais\u2026 » (MC, 138) La mort \u2013 le dehors, le froid meurtrier, le fantôme de François Paradis \u2013 qui n\u2019est pas contenue par un rituel, une sépulture, envahit l\u2019espace du vivant, de la maison, de l\u2019âme.Maria porte ainsi cette mort en elle comme un deuil inaccompli.En évoquant ces mauvaises fées païennes \u2013 tueuses de beaux garçons aimés dont elles conservent les corps \u2013, Maria condamne la violence meurtrière subie par son fiancé, tout en épargnant le Dieu chrétien (et sa Providence) du malheur et de l\u2019endeuillement qui l\u2019accable.La forêt apparaît ainsi comme un lieu maléfique et païen dans lequel sont cachés, « secrets sinistres », des morts, des fiancés aimés.La forêt devient de la sorte un vaste cimetière, comme Maria se l\u2019imagine un peu plus tard, tourmentée encore par son deuil : Le norouâ meurtrier qui avait enseveli François Paradis sous la neige, au pied de quelque cyprès mélancolique, avait fait sentir à Maria du même coup toute la tristesse et la dureté du pays qu\u2019elle habitait et lui avait inspiré la haine des hivers du Nord, du froid, du sol blanc, de la solitude, des grandes forêts inhumaines où tous les arbres ont l\u2019aspect des arbres de cimetière (MC, 155). 69 L\u2019Action nationale \u2013 Février 2022 Il s\u2019agit en effet d\u2019un cimetière que l\u2019on peut dire inhumain dans la mesure où il n\u2019est pas sacré et délimité par un rituel \u2013 opposé en cela au profane \u2013, mais un lieu soumis à la violence meurtrière des mauvaises fées7.La forêt est donc un cimetière paradoxal en ce qu\u2019il est un espace sans rituel ni tombeau, là où, par conséquent, les morts sont introuvables, étant à la fois partout et nulle part.Cette forêt-cimetière est peuplée de morts en mal de sépultures, de fantômes errants qui hantent les vivants qui, faute de rituel, ne peuvent accomplir leur deuil.La forêt s\u2019avère ainsi un lieu de hantise, provoquant non seulement l\u2019inquiétude, l\u2019angoisse, la terreur, mais la haine.N\u2019ayant pas encore trouvé une issue à son deuil, Maria rejette alors la « tristesse et la dureté du pays ».La forêt-cimetière \u2013 où l\u2019on marche parmi les morts sans sépultures \u2013 suggère un rapport douloureux au territoire, au pays.7 Chez les Grecs et les Romains, le cyprès est associé aux enfers et donc, à la mort. Considéré comme un arbre funéraire, il orne les cimetières (voir l\u2019article « Cyprès » du Dictionnaire des symboles \u2013 Robert Laffont, coll. « Bouquins », 1982 \u2013 de Jean Chevalier et Alain Gheerbrant). Il est probable que L. Hémon connaissait cette légende. Comme le note le Frère Marie-Victorin dans la Flore laurentienne (3e édition, Les Presses de l\u2019Université de Montréal, 1995, p. 142) : « Par une confusion difficile à expliquer, les Canadiens français du nord (Lac Saint-Jean, Abitibi, etc.) nomment le Pin divariqué [ou Pin Gris ; en anglais, Jack Pine] \u201cCyprès\u201d ; l\u2019emploi de ce nom était déjà général au commencement du XIXe siècle. Le célèbre roman de Louis Hémon, Maria Chapdelaine, a vulgarisé cette erreur dans les deux mondes. » Comme le remarque Robert Harrison dans son étude Forêts.Essai sur l\u2019imaginaire occidental (Traduit de l\u2019anglais par Florence Naugrette, Flammarion, coll. « Champs », 1992), la forêt, dans le monde chrétien, est depuis le haut Moyen Âge un lieu paradoxal, ambivalent, en ce que s\u2019y retrouvent aussi bien le brigand, le sorcier, la sorcière, que le justicier et le saint ermite (cf. Partie II : « Les ombres de la loi », p. 99-163). Considérant la folle passion du défrichement de Samuel Chapdelaine, il semble que son rapport à la forêt soit en cela davantage proche du modèle cartésien et de celui des Lumières, lequel se caractérise avant tout par une pratique de la mesure et de la maîtrise (cf. R. Harrison, op.cit., chapitres 14 et 15). Dans l\u2019ensemble, la forêt-cimetière de Louis Hémon apparaît surtout comme lieu de l\u2019effroi, du malheur, de la mort. 70 L\u2019Action nationale \u2013 Février 2022 Mort de François Paradis et de Laura Chapdelaine Une semaine avant Noël, François Paradis décide de quitter son camp de bûcherons à La Tuque pour aller rejoindre Maria à Péribonka.Bien que plusieurs de ses amis bûcherons ont voulu le dissuader d\u2019entreprendre seul un tel périple, ce coureur des bois expérimenté décide néanmoins de partir ; surpris par la tempête, il va s\u2019égarer en forêt et périr.Le récit n\u2019explicite pas les raisons de cette folle témérité, mais l\u2019on devine que son amour pour Maria l\u2019aura probablement conduit à sa perte.Eutrope Gagnon, l\u2019un des soupirants de Maria, est celui qui, en ce jour de l\u2019An, annonce cette mort à la famille Chapdelaine : Il s\u2019est écarté\u2026 Tous se redressèrent, avec des soupirs ; l\u2019histoire était terminée et en vérité il ne restait plus rien à dire.Le sort de François Paradis était aussi lugubrement certain que s\u2019il avait été enterré dans le cimetière de Saint-Michel-de-Mistassini, au milieu des chants, avec la bénédiction des prêtres.(MC, 113) On peut certes considérer que sa mort est de l\u2019ordre du probable.Toutefois, sans le cadavre, il ne saurait y avoir de certitude, en dépit de ce que déclare la voix narrative.En fait, François Paradis est bien davantage en la circonstance un disparu.De ce point de vue, il peut toujours réapparaître, revenir parmi les vivants.Qu\u2019il soit un disparu a pour conséquence d\u2019entraver le travail de deuil, alors que l\u2019endeuillé, incapable de répondre à la question de savoir si le disparu est mort ou vivant, peut encore et pour longtemps espérer son retour8.Et même si on le considère ici comme mort, 8 En déclarant mort François Paradis, la voix narrative oblitère le fait qu\u2019il puisse être un disparu qui, tel Ulysse, pourrait revenir, et que Maria, telle une nouvelle Pénélope, pourrait faire le choix, malgré l\u2019incertitude, d\u2019attendre. Soulignons que le disparu (en forêt, en mer), le présumé mort \u2013 puisque personne ne peut dire avoir été le témoin de cette 71 L\u2019Action nationale \u2013 Février 2022 on constate qu\u2019il n\u2019a pas eu pour autant les hommages d\u2019un rituel funéraire \u2013 dont, la confession, l\u2019extrême-onction, l\u2019inhumation en cimetière chrétien \u2013 par lequel il serait à la fois séparé et intégré aux vivants par l\u2019accomplissement de leur deuil.À l\u2019annonce de sa mort, les Chapdelaine prient pour le « [\u2026] repos de ceux qui ont eu de la malchance dans le bois\u2026 »(MC, 116), tout en donnant l\u2019assurance que l\u2019on célèbrera quelques messes en sa mémoire.Mais cette prière, cette messe, ne sauraient remplacer le rituel funéraire par lequel on dispose du corps du défunt.D\u2019une façon ou d\u2019une autre \u2013 disparu ou mort sans sépulture \u2013, François Paradis demeure pour les vivants un fantôme ; il ne repose pas en paix et erre à son tour dans la forêt-cimetière.Constatons que le roman ne fait pas état du fait que l\u2019on pourrait partir à sa recherche \u2013 qu\u2019il soit vivant ou mort \u2013 au printemps.Ce qui est tout de même étonnant puisque l\u2019on semble l\u2019abandonner, s\u2019il est mort, à l\u2019outrage d\u2019être exposé, notamment, à la dévoration.Au fond, il n\u2019est personne \u2013 il est manifestement sans famille \u2013 pour souhaiter retrouver le corps afin de lui donner la dignité d\u2019un enterrement.Ce qui le condamne à devenir le fantôme qui hante non seulement Maria, mais ceux qui l\u2019ont connu en ce coin de pays.mort \u2013, peut certes avoir l\u2019honneur d\u2019une messe des morts ; cela ne résout pas cependant la question de savoir avec certitude s\u2019il est vivant ou mort et s\u2019il peut, par conséquent, revenir. François Paradis est ce présumé mort sans témoin. Dans son article, « Louis Hémon\u2019s Intertextual Use of Pêcheur d\u2019Islande in Maria Chapdelaine: Making a Novel Set in Canada Speak about Problems in Pre-World War One France », (Journal of Canadian Studies/Revues d\u2019Études canadiennes, vol. 48, no. 3, Fall/automne 2014, p. 133-161), Richard M. Berrong montre que la mort de François Paradis est analogue à celle de Yann Gaos (du roman de Pierre Loti) en ce qu\u2019ils périssent tous deux lors d\u2019une tempête (en forêt ou sur l\u2019océan). Ajoutons que ce parallèle \u2013 cet intertexte \u2013 n\u2019est guère étonnant, considérant que l\u2019œuvre de Loti est fortement marquée par le deuil \u2013 lui dont le frère a disparu en mer \u2013 comme a pu l\u2019analyser Alain Buisine dans son livre : Tombeau de loti (Diffusion aux Amateurs de livre, Atelier national de reproduction des thèses, Université de Lille III, 1988). 72 L\u2019Action nationale \u2013 Février 2022 C\u2019est à travers le regard de Maria que la voix narrative donne à voir la mort de François Paradis.Maria se sent envahie d\u2019abord par cette forêt où règne la mort : « [\u2026] et la lisière lointaine du bois se rapprocha soudain, sombre façade derrière laquelle cent secrets tragiques, enfouis, appelaient et se lamentaient comme des voix » (MC, 116).Cette lamentation des voix suggère non seulement la souffrance associée à la mort, mais la douleur des morts sans tombeaux.Maria imagine ensuite les souffrances de son fiancé égaré en cette forêt (MC, 117) et déplore qu\u2019il n\u2019ait pas obtenu l\u2019aide du Ciel pour qu\u2019il soit sauvé (MC, 118).Commence alors pour Maria un long processus par lequel elle cherchera à faire son deuil.Une première étape semble franchie avec le discours du prêtre qui lui ordonne d\u2019arrêter de se « [\u2026] tourmenter de même, parce que c\u2019est un tourment profane et peu convenable, vu que ce garçon ne t\u2019était rien.Et le bon Dieu sait ce qui est bon pour nous ; il ne faut pas se révolter ni se plaindre\u2026 »(MC, 126) Bref, le fidèle n\u2019a pas à juger ou à se plaindre de ce que la divine Providence \u2013 qui ordonne le devenir, les manifestations du bien et du mal \u2014 a imposé à chacun.Le prêtre lui rappelle également que son devoir est d\u2019aider ses parents, puis de se marier pour « fonder une famille chrétienne »(MC, 126).Maria se soumet alors à l\u2019autorité du prêtre.Mentionnons enfin que le prêtre considère que prier et dire des messes en la mémoire de François Paradis vaut mieux que se lamenter « [\u2026] puisque ça diminuera d\u2019autant ses années de purgatoire » (MC, 126).Cela suppose que de s\u2019enfermer dans le deuil est aussi une façon d\u2019accabler le mort, de ne pas le laisser cheminer vers son salut éternel9.9 Ce discours n\u2019est pas sans rappeler un conte des frères Jacob et Wilhem Grimm, « Sa petite chemise de mort » (1815). Le conte relate comment une mère endeuillée par la mort de sa petite fille peut s\u2019avérer un accablement pour l\u2019enfant : « Oh ! mère, cesse donc de 73 L\u2019Action nationale \u2013 Février 2022 Au récit de la mort-disparition de François Paradis \u2013 fantôme errant qui hante les vivants \u2013 s\u2019oppose le récit de l\u2019agonie et de la mort de Laura Chapdelaine, mère de Maria (chapitre 14).Laura agonise et meurt en effet dans sa maison et devant sa famille d\u2019une maladie indéterminée quelque mois après la mort (présumée) de François (chapitre 10).Après plusieurs jours de souffrances, elle rend l\u2019âme en présence du prêtre qui officie le rituel du Saint-Sacrement (l\u2019Eucharistie).Ce qui a pour effet de rassurer Maria, et toute la famille : Mais devant la mort inévitable et prochaine, ce qui restait à faire était simple et prévu depuis des siècles par des lois infaillibles (MC, 177).Oh ! La certitude ! Le contentement d\u2019une promesse auguste qui dissipe le brouillard redoutable de la mort ! [\u2026] [les Chapdelaine étant] presque consolés, exempts de doute et d\u2019inquiétude, sûrs que ce qui se passait là était un pacte conclu avec la divinité, qui faisait du Paradis bleu semé d\u2019étoiles d\u2019or un bien légitime (MC, 178-179).Contrairement à François, la mort de Laura est pour eux de l\u2019ordre de la certitude sur le plan factuel.De plus, Laura bénéficie d\u2019un rituel funéraire dûment officié par un personnage légitime de l\u2019Église.Elle pourra ainsi reposer en paix.Comme le rappelle le remmancheur Tit\u2019Sèbe, cet ultime rituel permet de ne pas « mourir comme un païen » (MC, 176), mais (à propos du cas qu\u2019il donne alors en exemple) « en monsieur » (MC, 177).Le Saint-Sacrement porté par pleurer, parce qu\u2019autrement je ne puis pas arriver à m\u2019endormir dans mon cercueil : ma chemise de mort se mouille de tes larmes et ne peut pas sécher » (extrait de Contes et fêtes de la mort, par Colette Estin, Beauchesne, 1993, p. 281). Ce conte dit à sa façon la nécessité de séparer les morts et les vivants, de ne pas se laisser envahir par le deuil. On trouve semblable récit dans Les Anciens Canadiens de Philippe Aubert de Gaspé, alors qu\u2019il est aussi question de faire le deuil de la Conquête de 1760 (comme j\u2019ai pu l\u2019analyser dans La paix des Braves, XYZ éditeur, coll. « Documents », 2005). 74 L\u2019Action nationale \u2013 Février 2022 le prêtre lui permet d\u2019ailleurs de surmonter les tempêtes et autres périls de la nature afin de se rendre au chevet des agonisants (MC, 177).On peut conclure de ce discours que, faute du rituel du Saint-Sacrement, François Paradis est mort en païen, déshonneur qui s\u2019ajoute au malheur de sa mort sans sépulture.On constate enfin que le prêtre, protégé par le Saint-Sacrement, parvient à traverser sain et sauf cette forêt qui peut s\u2019avérer meurtrière.Avec la mort de Laura, l\u2019ordre chrétien est ainsi réaffirmé comme institution dominante et protectrice.Le récit du père, les voix de Maria Après la mort de Laura, le rituel funéraire prend la forme de la veillée funèbre (chapitre 15).Le père, Samuel Chapdelaine, prononce un éloge funèbre où il vante son épouse qui l\u2019aura soutenu avec un courage indéfectible dans son entreprise de colon-défricheur.Son discours est une étape de plus dans le rituel funéraire et, par conséquent, dans le travail du deuil.Cet éloge révèle également la part sombre du récit identitaire de Samuel, sinon de la famille Chapdelaine.Samuel évoque à ce moment son irrépressible désir, sitôt son lopin de terre défriché, de se lancer à répétition dans un ardu et pénible travail de défrichement, au lieu de s\u2019y établir paisiblement.Il refuse ainsi de vivre dans la proximité d\u2019un village, d\u2019une paroisse ou d\u2019une communauté, préférant s\u2019exiler à la lisière de la forêt, sur le front pionnier.Laura accepte avec bienveillance cette « folie » de l\u2019époux : Mais au lieu de me dire que je n\u2019étais qu\u2019un vieux simple et un fou de vouloir m\u2019en aller, comme bien des femmes auraient fait, et de me chercher des chicanes pour ma folie, elle ne faisait rien que soupirer un peu, en songeant à la misère qui allait recommencer dans les bois [\u2026] (MC, 190). 75 L\u2019Action nationale \u2013 Février 2022 Il s\u2019agit bien d\u2019une « folie » qui prend la forme d\u2019un recommencement infini de « [\u2026] la dure besogne du commencement » (MC, 190), laquelle a nécessairement pour effet une existence périlleuse, épuisante et précaire, voire misérable.La folie du père Chapdelaine \u2013 ce continuel recommencement \u2013 a somme toute quelque chose de mortifère dès lors qu\u2019il semble se tuer à l\u2019ouvrage tout en refusant de jouir pleinement de son bien, de prendre racine, lui et sa famille, sur sa terre.Considérant le discours qui précède sur la forêt-cimetière, cette folie peut aussi s\u2019entendre comme un symptôme : celui d\u2019une haine envers cette forêt meurtrière peuplée de morts sans sépulture.Le défrichement incessant n\u2019est-il pas une façon de repousser, sinon d\u2019effacer ce lieu maudit ?N\u2019est-ce pas une façon de vouloir en finir avec ce monde morbide dominé par les arbres-squelettes, les mauvaises fées et les morts-fantômes ?On peut même se demander si, à force de défrichement, il ne butera pas un jour sur le corps de François Paradis ou de quelques autres qui, au fil du temps, ont péri en ce lieu.Sur le plan de la symbolique nationale \u2013 le Canada français étant un peuple vaincu, en mal d\u2019un acte de fondation politique qui le ferait pleinement souverain sur la scène de l\u2019Histoire et de la reconnaissance \u2013, la folie de Samuel Chapdelaine, « cette dure besogne du commencement » suggère quelque chose de non advenu, d\u2019inachevé, d\u2019inaccompli, puisque ce travail du commencement n\u2019est jamais l\u2019amorce d\u2019un enracinement véritable, d\u2019une pleine appropriation du lieu.En somme, cet acte du continuel commencement en est un qui ne fonde rien.De ce point de vue, il n\u2019est pas sans avoir une résonance avec le ratage de la fondation nationale qui, en effet, n\u2019a pas eu lieu comme acte de pleine assomption 76 L\u2019Action nationale \u2013 Février 2022 symbolique10.La folie du père Chapdelaine manifeste en cela un autre symptôme en ce qu\u2019il s\u2019acharne, avec véhémence, sinon impuissance, à retrouver l\u2019événement par lequel l\u2019acte de fondation serait enfin effectif.Derrière cette folie apparemment anecdotique se manifeste un rapport malheureux au pays, bien qu\u2019à un certain niveau de lecture on fasse de lui un authentique héros de la colonisation.Il n\u2019est pas anecdotique non plus que ce soit le récit du père qui ouvre la voie à la prise de conscience de Maria : « Ce qu\u2019elle venait d\u2019entendre l\u2019avait émue et troublée ; elle avait l\u2019intuition confuse que ce récit d\u2019une vie dure, bravement vécue, avait pour elle un sens profond et opportun, et qu\u2019il contenait une leçon [\u2026] »(MC, 190) Maria entend en cette veillée funèbre \u2013 devant la dépouille de sa mère \u2013 trois voix qui vont la réconcilier avec le pays.La première voix « vint lui rappeler en chuchotant les cent douceurs méconnues du pays qu\u2019elle voulait fuir »(MC, 193).Le dur hiver, la forêt meurtrière semblent s\u2019effacer à son souvenir devant le printemps et l\u2019été qui reviennent.La seconde voix lui rappelle que l\u2019exil en quelque ville américaine suppose un renoncement à sa langue au profit de l\u2019anglais, un oubli des noms de lieux « [\u2026] familiers et fraternels, donnant chaque fois une sensation chaude de parenté » (MC, 196).Ces noms, donnés par les ancêtres, évoquent la lente et difficile appropriation du pays, le chez-soi.La révélation du destin de Maria culmine dans la 10 Dans son chapitre « La fonction funéraire » de sa Critique de la raison politique ou l\u2019inconscient religieux (Gallimard, coll. « Tel », 1981, p. 3712- 381), Régis Debray propose une analyse de ce rapport entre la mort, le monument et la fondation de la communauté. Robert Harrison analyse aussi ce lien entre la sépulture et la fondation de la nation \u2013 à propos notamment du champ de bataille-cimetière de Gettysburg (1863) et du discours d\u2019Abraham Lincoln qui lui est associé \u2013, dans son livre Les morts (Traduction de Florence Naugrette, Éditions Le Pommier, 2003), en particulier au chapitre 2, Hic Jacet, p. 31-58. Édition originale : The Dominion of the Death, University of Chicago Press, 2003. 77 L\u2019Action nationale \u2013 Février 2022 troisième voix, « la voix du pays de Québec » qui est « [\u2026] à moitié un chant de femme et à moitié un sermon de prêtre » (MC, 197).Cette voix déclare d\u2019abord que le culte catholique, la langue française, les vertus et les faiblesses de ce peuple « [\u2026] deviennent des choses sacrées, intangibles et qui devront demeurer jusqu\u2019à la fin »(MC, 198).La voix évoque ensuite la Conquête anglaise de 1760, c\u2019est-à-dire la perte d\u2019un certain pouvoir à la fois politique et économique.Malgré cela, le pays de Québec aura su persister, se maintenir : Et nous nous sommes maintenus, peut-être afin que dans plusieurs siècles encore le monde se tourne vers nous et dise : Ces gens sont d\u2019une race qui ne sait pas mourir\u2026 Nous sommes un témoignage.C\u2019est pourquoi il faut rester dans la province où nos pères sont restés, et vivre comme ils ont vécu, pour obéir au commandement inexprimé qui s\u2019est formé dans leurs cœurs, qui a passé dans les nôtres et que nous devons transmettre à notre tour à de nombreux enfants : Au pays de Québec, rien ne doit mourir et rien ne doit changer\u2026 (MC, 198) Maria, nouvelle Jeanne d\u2019Arc, entend les voix qui la guident pour que le pays, menacé dans sa pérennité, puisse perdurer, ne serait-ce que sur le mode de la survivance et non sur celui du combat contre l\u2019Anglais envahisseur11.Elle choisit donc d\u2019être fidèle à son père, à sa mère et aux ancêtres pour que se maintienne le Canada français.Malgré l\u2019adversité 11 Maria n\u2019est cependant pas comme Jeanne d\u2019Arc une femme guerrière qui, à la suite d\u2019un procès, est condamnée au bûcher, mourant alors en sainte et martyre selon le discours hagiographique. Cette référence à la Pucelle d\u2019Orléans comme gardienne de la France catholique est fort répandue, notamment depuis le XIXe siècle. Comme le rappelle Gilles Gallichan dans son article « Jeanne d\u2019Arc au Nouveau Monde. Aperçus sur la légende johannique en Amérique française » (Les Cahiers des Dix, no. 72, 2018, p. 22) le Canada français du début du XXe siècle s\u2019est reconnu en elle : « Au lendemain de la Grande Guerre, la célébration de Jeanne d\u2019Arc se conjugue ainsi aisément avec l\u2019amitié- franco-canadienne, avec le catholicisme hérité de la France, et avec le patriotisme et la résistance à l\u2019assimilation. » 78 L\u2019Action nationale \u2013 Février 2022 subie, le Canada français est un témoignage en ce qu\u2019il a fait preuve d\u2019un magnifique courage.Or, en obéissant à ces voix \u2013 puis, en épousant Eutrope Gagnon qui incarne cette fidélité aux valeurs du pays \u2013, Maria assume non seulement d\u2019œuvrer modestement à perpétuer le Canada français, mais se trouve aussi à faire son deuil de François Paradis.Du moins, est-ce la solution, si ce n\u2019est la voie du compromis, de la sublimation, proposée par le roman.Mais la question demeure : Maria n\u2019est-elle pas encore et malgré tout endeuillée, considérant que François est un disparu, un mort sans tombeau ?En un sens, Maria ne peut faire le deuil de son fiancé, comme elle peut le faire de sa mère qui, par contraste, rappelle sur ce plan les exigences du rituel funéraire.La fidélité de Maria au pays, son mariage avec Eutrope, s\u2019avèrent ainsi plus équivoques et ambivalents qu\u2019il n\u2019y paraît puisqu\u2019elle demeure, ce faisant, en lisière de cette forêt-cimetière, plus ou moins proche en cela du lieu où a disparu, sinon gît, François Paradis.De ce point de vue, Maria reste fidèle d\u2019une certaine façon à son fiancé dont on peut dire que fantasmatiquement ou inconsciemment elle attend le retour.Son mariage étant plutôt un mariage de raison visant à honorer la mémoire de ses parents, des ancêtres, contribuant ainsi à la survivance nationale, il en résulte une existence tronquée, altérée, puisque la vie \u2013 devenue survie \u2013 s\u2019en trouve marquée par un deuil inaccompli et une attente morti- fère.La survivance désigne bien cet état ambigu où se mêlent la vie et la mort.Or, le compromis-sublimation qu\u2019est la survivance incarnée par Maria ne concerne pas que son destin individuel ou familial puisqu\u2019elle est présentée comme étant indissociable de la survivance de la nation (« Et nous nous sommes maintenus\u2026 car ces gens sont d\u2019une race qui ne sait pas mourir »).Maria, icône de la survivance sur le mode de la vie endeuillée, n\u2019incarne-t-elle pas aussi la part oubliée, refoulée, de la condition nationale du Canada français ? 79 L\u2019Action nationale \u2013 Février 2022 La nation, la mort On se souvient que François-Xavier Garneau (1809-1866) fut poète avant que d\u2019être historien.Dans l\u2019un de ses plus célèbres poèmes, « Au Canada, pourquoi mon âme est-elle triste ?» (1837), Garneau évoque ainsi la possible disparition de son peuple : Mais, hélas ! le destin sur ces hommes naissants / A jeté son courroux et maudit leurs enfants./ Il veut qu\u2019en leurs vallons, chassés comme la poudre, / Il ne reste rien d\u2019eux qu\u2019un tombeau dont la foudre / Aura brisé le nom que l\u2019avenir, en vain, / Voudra lire en passant sur le bord du chemin./ De nous, de nos aïeux la cendre profanée / Servira d\u2019aliment au souffle de Borée ; / Nos noms seront perdus et nos chants en oubli, / Abîme où tout sera bientôt enseveli./ [\u2026] Peuple, pas un seul nom n\u2019a surgi de ta cendre ; / Pas un, pour conserver tes souvenirs, tes chants, / Ni même pour nous apprendre / S\u2019il existait depuis des siècles ou des ans./ Non ! tout dort avec lui : langue, exploits, nom, histoire ; / Ses sages, ses héros, ses bardes, sa mémoire, / Tout est enseveli dans ces riches vallons / Où l\u2019on voit se courber, se dresser les moissons./ Rien n\u2019atteste au passant même son existence ; / S\u2019il fut, l\u2019oubli le sait et garde le silence12.Garneau n\u2019évoque pas simplement la mort et la douleur qu\u2019elle provoque, mais la totale disparition des ancêtres, de la nation, dès lors que le tombeau \u2013 signe et gardien de la mémoire du défunt \u2013 n\u2019est pas repérable à la surface du monde, mais reste enseveli dans l\u2019oubli, un oubli qui est d\u2019une certaine façon une seconde mort, celle-là absolue, sans lien aucun avec les vivants.Le Monument aux Morts glorieux de la Patrie risque de ne jamais advenir comme lieu 12 Extrait de Poésies de François-Xavier Garneau, édition critique, texte établi et annoté par Yolande Grisé et Paul Wyczynski, Les Presses de l\u2019Université Laval, 2012, p. 204. 80 L\u2019Action nationale \u2013 Février 2022 de fondation et de transmission de cette mémoire.La mort sans sépulture menace ainsi la vie de la nation, du peuple canadien-français13.En rédigeant son Histoire du Canada (1845-48), l\u2019historien Garneau posera à sa façon une pierre à ce monument national en devenir, réfutant de surcroît les allégations de Lord Durham (1792-1840) qui, dans son célèbre Rapport, affirmaient que les Canadiens français étaient un peuple « sans histoire et sans littérature14.» Ce rapport particulier à la mort, on le retrouve aussi chez Octave Crémazie (1827-1879), considéré de son vivant comme le chantre de la Patrie, auteur notamment du célèbre poème « Le drapeau de Carillon » (1858) en lequel il exalte le sentiment patriotique des Canadiens.Dans ce poème, la mort du soldat est sublimée dans l\u2019héroïsme, les Canadiens français étant appelés à conserver sa glorieuse mémoire, à poursuivre dans cette voie leur combat pour la Patrie : « Puisse des souvenirs la tradition sainte, / En régnant dans leur cœur, garder de toute atteinte / Et leur langue et leur Foi15 ».Crémazie a cependant laissé un long poème inache- 13 Dès le XIXe siècle, le Canada français a certes eu une pratique monumentale, comme en témoigne notamment le Monument des Braves et l\u2019Hôtel du Parlement à Québec (comme en fait état Patrice Groulx dans plusieurs études, dont « La commémoration de la bataille de Sainte-Foy. Du discours de la loyauté à la fusion des races », Revue d\u2019histoire de l\u2019Amérique française, vol. LV, no. 1, 2001, p. 45-83) Toutefois, le Monument qui atteste de l\u2019événement fondateur de la nation comme entité souveraine n\u2019a pas encore été édifié. Rappelons que dans sa pièce, Les Grands soleils (1967), Jacques Ferron évoque cette nécessaire fondation à partir des événements de la Rébellion des Patriotes de 1837, en particulier la Bataille de Saint-Eustache sous la gouverne du docteur Jean-Olivier Chénier.14 John George Lambton Durham, Le Rapport Durham, Traduction et Introduction de Denis Bertrand et d\u2019Albert Desbiens, Typo/Documents, 1990, p. 237.15 Octave Crémazie, Œuvres I, Poésies, texte établi, annoté et présenté par Odette Condemine, Éditions de l\u2019Université d\u2019Ottawa, coll. « Présence », 1972, p. 321. 81 L\u2019Action nationale \u2013 Février 2022 vé, particulièrement morbide, « Promenade de trois morts » (1862), publié au moment où il décide de s\u2019exiler en France pour fuir la justice à la suite d\u2019une faillite, d\u2019un endettement.Il y restera jusqu\u2019à sa mort, vivant dès lors surtout dans la solitude et de manière fort précaire.Or, ce poème inachevé n\u2019a rien de patriotique ; il évoque plutôt la mort comme une lente et impitoyable dévoration.Le poème propose ainsi un étrange dialogue entre un mort et un ver, le Ver-Roi : LE VER : Ta bière est mon empire et ton corps mon trône ; / Je suis ton maître et ton tourment./ Des fibres de ton cœur je fais une couronne / Plus brillante qu\u2019un diamant.LE MORT : Oh ! si je pouvais fuir cette demeure horrible ! / Si je criais ?peut-être une main invisible / Me viendrait ouvrir le tombeau ! / On dirait que là-haut on marche sur la terre./ Au secours ! sauvez-moi ! \u2026 Le cri de ma misère / Ne trouve pas même un écho.[\u2026] Le VER : Dans ce sombre royaume / Dont moi seul suis le roi, / Cette chair qui fut l\u2019homme est tout entière à moi./ [\u2026] L\u2019homme toujours oublie / L\u2019inexorable loi / Qui veut, après la vie / Que le Ver soit son Roi16.La mort est présentée dans ce poème comme étant avant tout une douloureuse dévoration, une lugubre vision dominée par le pourrissement, la détresse de l\u2019abandon.Or, le rituel funéraire permet justement de refouler cet irreprésentable : le cadavre.Il permet de sublimer le corps mort en le rattachant à un discours respectueux, sinon élogieux, lequel a pour ainsi dire un effet momifiant qui le protège pour les vivants de l\u2019inévitable dégradation.Le rituel funéraire accomplit une 16 Ibid., p. 403 et p. 415-416. Dans un autre contexte, on trouve dans le Hamlet (1600) de William Shakespeare (1564-1616), cette parole insidieuse de Hamlet au Roi félon, assassin de son frère : « Le vers est le seul empereur en matière de manger. Nous engraissons toutes les autres créatures pour qu\u2019elles nous engraissent, et nous-mêmes engraissons pour les asticots. [\u2026] Un homme peut pêcher avec le ver qui a mangé un roi, et manger le poisson qui s\u2019est nourri de ce ver » (traduction de François Maguin, GF Flammarion/ Bilingue, 1995, p. 297). 82 L\u2019Action nationale \u2013 Février 2022 séparation avec le corps putrescible tout en l\u2019intégrant à la mémoire des vivants sur le mode d\u2019une présence que l\u2019on souhaite bienveillante.Le tombeau, dominé par le Ver-Roi, n\u2019est plus le lieu cependant de cet échange symbolique primordial entre le mort et le vivant.Le mort, tourmenté, supplicié par le Ver-Roi, ne repose pas en paix.Crémazie avait imaginé une suite, une fin à son poème où il retrouvait le chemin de la sublimation funéraire : « Un vieux ver, qui a dévoré bien des cadavres, leur dit [aux vers] de ne pas se faire d\u2019illusions, que tous les corps dont les âmes pardonnées monteront ce soir au ciel, deviendront pour eux des objets sacrés qu\u2019il ne leur sera plus permis de toucher17 ».Mais le poème est demeuré inachevé.Le poète l\u2019aura plutôt traîné avec lui jusqu\u2019à sa mort, pendant les dix-sept années de son exil en France, incapable de retrouver le chemin de cette sublimation.Il semble d\u2019ailleurs s\u2019être enfermé vivant dans ce poème-tombeau, dans un tête-à-tête lugubre et fatal avec le Ver-Roi.Quel profond contraste entre la mort glorieuse évoquée dans le Drapeau de Carillon et cette vision macabre de la Promenade de trois morts ! Contraste qui ne traduit pas qu\u2019une impasse personnelle, mais suggère que la Conquête de 1760 n\u2019a pas qu\u2019ouvert la voie à l\u2019idéalisation des ancêtres glorieux et aux récits compensatoires de la survivance (messianisme, vocation agricole).Le discours de la survivance aura aussi refoulé autant que faire se peut la part mortifère de la condition du vaincu, du colonisé.Ce poème inachevé s\u2019entend en cela comme un retour du refoulé, donnant voix à l\u2019impasse symbolique qui hante le Canada français.À la lecture des poèmes de Garneau et de Crémazie, on entend d\u2019une toute autre façon cette voix qui parle à Maria : « Ces gens sont d\u2019une race qui ne sait pas mourir.» 17 Ibid., p. 425. Extrait d\u2019une lettre de Crémazie du 29 janvier 1867 à l\u2019abbé Henri-Raymond Casgrain (1831-1904). 83 L\u2019Action nationale \u2013 Février 2022 Certes, cela se comprend d\u2019abord comme une valeureuse résistance à la mort, comme un « témoignage » édifiant.Mais cela peut s\u2019entendre aussi d\u2019une autre manière : ne pas être lié à la mort telle que l\u2019exige la symbolisation funéraire \u2013 en l\u2019occurrence, la monumentalisation pleinement fondatrice du Canada français sur la scène de l\u2019Histoire \u2013 par laquelle les ancêtres reposent véritablement en paix dans la mémoire des (sur) vivants.Sinon, la nation s\u2019enlise dans l\u2019endeuille- ment, lequel se traduit parfois dans un imaginaire morbide, sépulcral et spectral.François Paradis \u2013 le disparu, le mort sans sépulture \u2013 n\u2019est-il pas dans cette perspective l\u2019emblème de cette impasse symbolique, de cet endeuillement pesant lourdement sur la mémoire du Canada français ?N\u2019est-il pas celui qui revient de ce lieu refoulé de l\u2019Histoire pour rappeler, tel un spectre, le devoir d\u2019une sépulture monumentalisée de la mémoire nationale ?Le roman de Louis Hémon se révèle de la sorte comme celui non pas seulement de l\u2019éloge de la survivance, mais de l\u2019endeuillement, de cette impasse symbolique qui hante les (sur) vivants, la nation.Constatons cependant que, paradoxalement, le roman est aussi à sa manière un chant de deuil \u2013 une déploration, une complainte \u2013 par lequel se trouve transmise la mémoire, la légende funèbre de François Paradis, le sauvant ainsi de l\u2019oubli, de la complète et définitive disparition.En un sens, le roman est son cénotaphe, le tombeau sans corps par lequel s\u2019amorce malgré tout un rituel funéraire, un deuil, renouant ainsi avec le nécessaire travail de symbolisation érigé contre l\u2019oubli, l\u2019effacement.Rituel suite à la mort d\u2019un bûcheron Dans son film Maria Chapdelaine de 1983, Gilles Carle (1928-2009), conformément au roman, n\u2019évoque pas la disparition de François Paradis, mais bien sa mort.Néanmoins, 84 L\u2019Action nationale \u2013 Février 2022 contrairement au roman, il fait dire à Maria que « les Indiens, au printemps, vont le ramasser pour ne pas qu\u2019il soit dévoré par les loups ».Il y a là une préoccupation évidente pour ce mort sans sépulture menacé par l\u2019outrage.Et cela est encore plus manifeste dans La mort d\u2019un bûcheron (1973), ce film remarquable qui, entremêlant musique western et musique concrète, comédie et drame, s\u2019avère à la fois une quête identitaire et l\u2019accomplissement d\u2019un deuil18.L\u2019action se déroule au début des années 1970.Marie Chapdelaine (Carole Laure) est descendue de son Chibougamau natal à Montréal à la recherche de son père Trancrède Chapdelaine.Marie ne l\u2019a jamais vu, et elle ne sait pas s\u2019il est vivant ou bien mort.Elle croise alors François Paradis (Daniel Pilon), jeune journaliste qui devient son amant ; par arrivisme, il l\u2019exploite cependant en la faisant s\u2019exhiber devant un voyeur, grand patron de presse.Dans sa quête, Marie en vient à rencontrer Armand St-Amour (Willie Lamothe), propriétaire d\u2019un bar western (où elle devient chanteuse topless sous le nom de Mary Lasso) et Blanche Bellefeuille (Denise Filliatrault), ex- maîtresse de son père Tancrède.Marie, Armand, Blanche et Charlotte Juillet (Pauline Julien), la voisine et amie de Maria, entreprennent alors un voyage vers le camp de bûcherons où a travaillé Tancrède Chapdelaine, question de savoir ce qui a pu lui arriver.Au camp Charlebois, il n\u2019y a plus que Ti-Noir Lespérance (Marcel Sabourin), l\u2019époux de Blanche.C\u2019est lui qui, encore traumatisé dix ans après les faits, révélera ce qui est advenu de Tancrède : pour 18 Au générique du film, à la section musique, on note en effet ceci : Musique et paroles : Willie Lamothe. Direction musicale : Bobby Hachey. Musique concrète : Tristan Hansinger, Chick Peabody, Peter Van Ginkel. Extrait de : Carol Faucher et Michel Houle (entretiens, textes et commentaires), Gilles Carle, Conseil québécois pour la diffusion du cinéma, 1976, p. 70. 85 L\u2019Action nationale \u2013 Février 2022 venger Baptiste Coulombe, tué et dépecé à la scie à chaîne parce qu\u2019il s\u2019était opposé aux propriétaires anglophones de l\u2019exploitation forestière, Tancrède, associé aux autres bûche- rons, a kidnappé le patron pour obtenir justice.La police est cependant intervenue, ce qui a conduit à une fusillade où Tancrède a été abattu (par un autre bûcheron, selon Ti-Noir).Les patrons ont ensuite fermé le camp et exigé de Ti-Noir, le cuisinier, de se faire le gardien des lieux, d\u2019interdire son accès et de ne dire mot à quiconque sur ces événements, lesquels ne seront en effet jamais rendus publics, en plus d\u2019être effacés des archives de l\u2019entreprise.Les quelques trente dernières minutes du film relatant ces événements sont d\u2019une grande intensité dramatique où apparaît en particulier toute l\u2019importance symbolique du rituel funéraire.Dans le camp où vit Ti-Noir \u2013 traumatisé, envahi par la folie \u2013, celui-ci a fabriqué des « têtes de bûcheron en papier mâché » (selon le texte du scénario), puis les a exposés l\u2019une à côté de l\u2019autre tout au long des murs à la hauteur du regard.Chacune des têtes est surmontée d\u2019une croix.Cela ressemble à des masques mortuaires, à une mise en scène funéraire.Ti-Noir a donc dû \u2013 malgré la volonté des tenants du pouvoir qui était d\u2019effacer les corps et les traces de la violence meurtrière \u2013 mettre en place son propre rituel funéraire pour honorer les morts, leur donner une sépulture.Ce rituel s\u2019avère néanmoins bancal ou du moins fragile puisqu\u2019un lourd secret pèse sur ces morts, eux qui ne reposent pas en paix, dont la sépulture demeure non-repé- rable pour leurs proches et sur la scène publique.Ti-Noir est pour ainsi dire enfermé vivant dans le tombeau inavouable de cette violence meurtrière, se bricolant un rituel pour conjurer la folie devant l\u2019horreur de ces morts.La mort \u2013 tous ces masques qui le regardent \u2013 n\u2019a-t-elle pas en effet envahi l\u2019espace du vivant ?N\u2019est-il pas lui aussi un endeuillé en quête d\u2019un rituel effectif ?Lorsqu\u2019ils pénètrent dans le 86 L\u2019Action nationale \u2013 Février 2022 camp, Marie, Armand, Blanche et Charlotte découvrent un lieu qui, en un sens, ressemble à un salon mortuaire, sinon à une morgue.Avant le discours où Ti-Noir relate la tuerie, Maria apprend de celui-ci que son père Tancrède est mort.Elle n\u2019éprouve alors aucune tristesse19.On présume que pour la première fois, elle est habitée à cet égard d\u2019une certitude, qu\u2019elle se trouve ainsi soulagée puisqu\u2019elle peut enfin faire le deuil de son père.Elle découvre à ce moment, traînant dans une boîte, l\u2019exemplaire du roman de Louis Hémon ayant appartenu à son père, lequel va la confirmer dans sa certitude.Elle lit d\u2019abord une phrase soulignée dans le roman : « Quand on a su ça [il s\u2019est égaré en forêt en pleine tempête], des hommes d\u2019Ouatchouan sont partis, après que le temps s\u2019était adouci un peu.Mais la neige avait couvert toutes les pistes et ils sont revenus en disant qu\u2019ils n\u2019avaient rien vu, voilà trois jours passés.» Cette phrase du roman confirme l\u2019état de disparition de François Paradis, et donc le deuil entravé, impossible, qui pèse sur Maria, et les survivants.Marie est désormais d\u2019autant plus certaine, puis libérée de son deuil, qu\u2019elle découvre « sur le blanc de la dernière page, une note écrite à la main par son père » où celui-ci lui révèle son action contre la compagnie forestière20.On peut lire en cela un autre épilogue au roman de Louis Hémon : en l\u2019occurrence, la révélation de la violence inhérente au 19 Le texte du scénario du film est explicite : MARIE : « Je suis heureuse. Je ne suis pas triste. En tout cas, je suis calme » (Gilles Carle, Scénarios, tome 2, Boréal, 2005, p. 190).20 Voici le texte du scénario (Ibid., p. 191) : « À celui qui lira ce livre après moi. Je vais entreprendre une action qui n\u2019a jamais été entreprise ici, au camp Charlebois, en accord avec tous mes amis bûcherons comme moi. L\u2019action est grave, mais j\u2019ai bien réfléchi, car nous en avons assez d\u2019être des animaux humiliés. Nous allons prendre des carabines et venger la mort de Baptiste Coulombe, notre ami, mort en héros parce qu\u2019il voulait être libre sur la terre d\u2019ici. » 87 L\u2019Action nationale \u2013 Février 2022 colonialisme, et le refus de la dépossession, de la résignation, de l\u2019aliénation, destin incarné par Baptiste (surnom du Canadien français) Coulombe, abattu, dépecé comme un animal et gisant sans sépulture21.La révolte des bûcherons n\u2019aura pas conduit cependant à une libération.Elle apparaît néanmoins comme une prise de conscience et, du coup, une façon de donner dignité à la mort de Baptiste Coulombe dans la mémoire des bûcherons.La scène inaugurale du film \u2013 la chasse à l\u2019homme \u2013 trouve en cette finale une issue qui, si elle ne permet pas de renverser le pouvoir oppresseur, permet toutefois de ne pas s\u2019abîmer dans le silence mortifère liée à la mort de Baptiste Coulombe dès lors que ce pouvoir se trouve dévoilé.Autre chose enfin se dévoile à la lecture du message du père à sa fille : Si quelque chose m\u2019arrive, que mon ami lecteur de ce livre avertisse ma fille Marie Chapdelaine, de Chibougamau, à laquelle je n\u2019ai jamais rien donné, mais à qui je laisse tout ; qu\u2019il lui dise que son père était un pauvre homme, simple et ignorant, et qu\u2019il avait honte d\u2019être comme ça dans le monde d\u2019aujourd\u2019hui.Qu\u2019elle lui pardonne, si son cœur est bon.T.C22.La parole du père est testamentaire ; elle est un legs qui s\u2019ajoute, pour Marie, à l\u2019accomplissement de son deuil.Ce que le père lègue à sa fille n\u2019est pas matériel ; il s\u2019agit d\u2019une parole par laquelle il lui demande pardon d\u2019être cet homme honteux, humilié, puisque pauvre et ignorant.Il lui dévoile ainsi son malheur, celui d\u2019être un homme impuissant dans le monde d\u2019aujourd\u2019hui, si ce n\u2019est dans son action, sa 21 Mentionnons que, dans son récit, Ti-Noir n\u2019évoque aucune sépulture, se limitant à ce constat (Ibid., p. 200) : « C\u2019est Tancrède Chapdelaine, votre père, qui a retrouvé son cadavre au printemps. Il a dit : \u201cBaptiste a été tué d\u2019une balle dans le dos !\u201d Mais comment savoir si c\u2019était vrai, le cadavre avait été à moitié mangé par les loups ! » 22 Ibid., p. 191. 88 L\u2019Action nationale \u2013 Février 2022 révolte, contre le pouvoir qui sévit au camp de bûcherons.Comme c\u2019est bien souvent le cas, cette parole testamentaire a la solennité, la gravité d\u2019une parole de vérité.Bien qu\u2019il se révèle à sa fille comme un homme impuissant, il n\u2019en lègue pas moins, non pas un masque ou l\u2019exemple d\u2019une vie emportée par la mascarade \u2013 visage, au fond, de la fuite, de la démission \u2013, mais le désir, sinon la nécessité, de parler vrai, quand bien même la vérité est douloureuse.Il lègue ainsi, malgré son échec à changer sa condition, la dignité qui se rattache à l\u2019assomption d\u2019une parole de vérité.Il donne en héritage cette exigence, cette éthique de la parole.Environ une heure plus tard, Armand propose de faire un party.À Charlotte qui s\u2019insurge, disant que ce n\u2019est pas convenable en la circonstance, qu\u2019on ne peut pas fêter la mort du père de Marie, Armand rétorque : « Et pourquoi pas ?Elle n\u2019a même pas de peine, elle l\u2019a dit ! Vive le mort ! Hourra pour le mort ! Yé ben mort, le mort ! » Blanche renchérit : « Danser pour fêter la mort, quoi de plus beau, hein ?Ça se fait partout : au Mexique, en\u2026 (Elle cherche d\u2019autres pays.) C\u2019est une chose naturelle et normale en tout cas23 ! » Le rituel funéraire se déroule alors sur le mode festif et comique.Armand et Blanche entonnent, sur un rythme de gigue western, la chanson à répondre « Yé tu mort, le mort ?» où s\u2019entend, dans la joie retrouvée, l\u2019impasse d\u2019une vie endeuillée enfin dépassée24.La chanson, tel un chant funèbre inattendu, a pour effet d\u2019exorciser l\u2019angoisse liée à l\u2019endeuillement.Marie participe à cette fête funéraire en hommage à son père en dansant, de manière enjouée d\u2019abord, puis lascive, comme pour exhiber la puissance 23 Ibid., p. 194-195 24 Voici le couplet de la chanson (disponible sur youtube) : « Yé tu mort, le mort ? / (Rép) : Yé mort, le mort ! / Yé pas mort, le mort ? (Rép) : Yé pas mort, le mort ! » 89 L\u2019Action nationale \u2013 Février 2022 d\u2019une vie pleinement retrouvée.Puis, toujours en dansant, elle mime la mort d\u2019un homme abattu d\u2019un tir de fusil : il s\u2019agit peut-être de Baptiste Coulombe, ou de son père Tancrède Chapdelaine, ou des deux25.La danse funéraire de Marie \u2013 qui donne à voir ce qui avait été refoulé \u2013 a pour effet d\u2019affoler Ti-Noir qui se jette alors sur elle pour l\u2019étrangler.Marie est secourue par les autres.Le lendemain, après son discours où il a relaté les circonstances de la tuerie, Ti-Noir désigne devant tous l\u2019endroit, à côté du camp, où furent enterrés les trois bûcherons : Tancrède Chapdelaine, Réjean Lafrenière et Thomas Lapointe.Blanche s\u2019offusque du fait qu\u2019ils furent enterrés comme des païens, sans service religieux.S\u2019ils ont en effet été inhumés, ils gisent là cependant sans rituels et tombeaux repérables, menacés ainsi par l\u2019oubli, la mort absolue, celle qui ne laisse aucune trace.Pour contrer cela, Maria accomplit une autre étape de son deuil en officiant un rituel : elle fait une croix avec des branches de bois et délimite avec d\u2019autres bouts de bois l\u2019emplacement où est enterré son père.En soulevant une pierre, elle découvre un petit crucifix, déposé probablement par Ti-Noir pour identifier le lieu sépulcral.Un tombeau est ainsi édifié, minimalement, par lequel les morts et les vivants sont chacun à leur place.Le parcours funéraire n\u2019est pas terminé pour autant.Après avoir révélé le secret, l\u2019horreur dont il a été témoin, Ti-Noir retourne dans le camp où, après avoir mitraillé les masques mortuaires, il se suicide.Cela donne lieu à un autre rituel alors que Blanche s\u2019occupe du corps de son époux, Ti-Noir : « Je vais le laver, le mettre propre, le coucher\u2026 C\u2019est à moi 25 Il est explicite dans le scénario qu\u2019il s\u2019agit de Baptiste Coulombe (Ibid., p. 196). Toutefois, les deux hommes étant morts de la même façon, et considérant qu\u2019il s\u2019agit d\u2019une cérémonie en l\u2019honneur du père, on peut aussi conclure qu\u2019il s\u2019agit de Tancrède Chapdelaine. 90 L\u2019Action nationale \u2013 Février 2022 de faire ça26 ».On voit Blanche qui se signe devant le corps qui a été déposé sur un lit, recouvert d\u2019un linceul.Blanche dépose ensuite tous les masques mortuaires dans la cour et y met le feu.Par ce geste, elle fait sans doute disparaître les traces de la violence et de la folie de son époux.Cela suggère aussi que le rituel de Ti-Noir n\u2019a plus sa raison d\u2019être puisque les faits sont désormais connus, que l\u2019épreuve, la mise en scène du deuil, ont été déplacées du côté des sépultures identifiées, reconnues, repérables.Il reste, pour Marie, une dernière étape à franchir sur le chemin du deuil.Pendant qu\u2019Armand creuse la tombe de Ti-Noir, Marie demande à François Paradis \u2013 arrivé seul au camp ce jour-là \u2013 de lui faire l\u2019amour.La vie reprend pleinement ses droits sur cette existence endeuillée.Or, sitôt fait, Marie ordonne à François de partir, de sortir définitivement de sa vie.Traitée auparavant de « poule mouillée » par Charlotte, François est aussi destitué aux yeux de Marie qui se libère de ce fiancé qui l\u2019exploitait.Le plan final du film nous montre Marie qui, en voix hors champ, refuse l\u2019humiliation subie et transmise par les parents.La sortie de l\u2019état d\u2019endeuillement correspond enfin au refus de la domination et de sa violence, à une liberté enfin retrouvée.Épilogue : la double mort de François Paradis Si la question de l\u2019endeuillement est au centre du roman de Louis Hémon et de La mort d\u2019un bûcheron de Gilles Carle \u2013 laquelle n\u2019est pas sans résonance avec la question nationale \u2013, on constate qu\u2019elle est plutôt absente du film de Sébastien Pilote, Maria Chapdelaine (2021).26 Ibid., p. 204. Le scénario fait état de la toilette du mort, mais cela n\u2019est pas reproduit dans le film. Selon le scénario, Blanche « dépose [ensuite] un crucifix sur la poitrine » du mort (Ibid., p. 207). 91 L\u2019Action nationale \u2013 Février 2022 Le film de Pilote se caractérise d\u2019abord par la beauté des paysages, comme en témoigne en particulier toute la scène de l\u2019ouverture où Maria et son père traverse la forêt en ce traîneau tiré par un magnifique cheval.La forêt n\u2019est pas, comme chez Hémon, cruelle et sinistre, associée à la mort (arbre-squelette, forêt-cimetière), mais plutôt magnifiée.Dans son Maria Chapdelaine (1983), Gilles Carle montre à la fois la beauté sauvage du paysage, et un lieu \u2013 celui des maisons, du village, des routes \u2013 bien souvent boueux, ce qui suggère une expérience désagréable, sinon de l\u2019enlisement.Le rapport à la nature proposé par le film est donc équivoque, plus conforme en cela au roman de Louis Hémon.Dans La mort d\u2019un bûcheron, le voyage au camp de bûcherons n\u2019est pas l\u2019occasion de jeter un regard magnifié ou non sur la forêt, le paysage ; on remarque plutôt, surtout pour la longue finale du film où se pose la question du deuil, que la forêt est simplement à l\u2019arrière-plan, et qu\u2019elle n\u2019est en aucun cas idéalisée.Au contraire, elle apparaît plutôt comme un espace hostile, voire inquiétant.La beauté des images du film de Pilote est par conséquent une façon d\u2019apprivoiser cette forêt, et donc d\u2019infléchir le sens du roman de Hémon.L\u2019adaptation du roman par Pilote propose un autre infléchissement important.Il concerne la question du choix d\u2019un époux par Maria.Si, dans le roman, elle choisit Eutrope Gagnon, c\u2019est qu\u2019elle a entendu des voix, celles de la fidélité aux ancêtres fondateurs du pays, du Canada franco-catho- lique.Ce discours conservateur et nationaliste, associé au discours de la survivance, est complètement effacé du film.Après la mort de François Paradis, le film évoque la confrontation entre Lorenzo Surprenant et Eutrope Gagnon en deux scènes décisives.Lors d\u2019une veillée, Lorenzo dénigre la vie de misère des colons canadiens, esclaves de leurs animaux, sous le regard empreint de désapprobation de la mère Chapdelaine et, du coup, de Maria.Puis, lorsque la mère 92 L\u2019Action nationale \u2013 Février 2022 Chapdelaine tombe malade, Eutrope se propose pour aller chercher le curé, bravant ainsi la forêt, la nuit hivernale, sous le regard cette fois fort reconnaissant de Maria27.Il réussira son expédition dans cette forêt hostile là où, consta- tons-le, François Paradis a échoué.En choisissant Eutrope comme époux, Maria reconnaît donc en celui-ci un homme avant tout brave et travaillant, et non l\u2019incarnation de la fidélité aux ancêtres.Le film, par la mise en scène de cette épreuve, a une dimension épique, chevaleresque.Le choix de Maria devient ainsi une affaire avant tout personnelle, et non pas collective, nationale.Dans le roman de Hémon, Eutrope est pourtant décrit de manière bien moins favorable.On se souvient d\u2019abord qu\u2019il offre des pilules à la mère Chapdelaine, celles-là mêmes avec lesquelles son frère, dit-il, avait soigné avec succès son mal de « rognons » : « Ça va vous guérir, madame Chapdelaine, sûr comme il y a un bon Dieu.C\u2019est un remède de première classe ; mon frère l\u2019a fait venir des États exprès »(MC, 161).C\u2019est à se demander si croyant apporter un remède, Eutrope ne donne pas le poison qui pourrait achever la malade ! Toute la scène suggère l\u2019ignorance désolante de colons impuissants à comprendre la maladie, la médecine.Ensuite, Eutrope est celui qui s\u2019offre à aller quérir Tit\u2019Sèbe, le rem- mancheur, qui habite à Saint-Félicien, 35 miles plus loin (MC, 170-172).Eutrope réussit son périple, malgré la nuit hivernale, les mauvais chemins.Sur place, le remmancheur constatera cependant son impuissance à soigner la mère Chapdelaine.Eutrope est en tout cela bien davantage associé à l\u2019échec, qu\u2019à la réussite.27 Rappelons que dans le roman, c\u2019est le père Chapdelaine qui va chercher le curé, bravant la tempête et les mauvais chemins, guidé en cela par le curé et le Saint-Sacrement (MC, 176-179). Dans le roman de Hémon, c\u2019est Dieu et son représentant qui traversent victorieusement la forêt, la tempête. 93 L\u2019Action nationale \u2013 Février 2022 Bien qu\u2019il soit proche de la trame narrative du roman, Pilote a, dans son film, presque entièrement effacé le récit lié à la disparition, à la mort de François Paradis.Certes, Maria en est fort éprouvée, comme le montre en particulier la scène où elle marche seule vers la forêt, pieds nus dans la nuit glaciale.Néanmoins, tout son monologue intérieur où, notamment, elle imagine la mort de son fiancé est absent du film (MC, 117-119).Or, ce monologue est important en ce qu\u2019il révèle le rapport douloureux à cette forêt cruelle, hostile, morbide.En d\u2019autres monologues, elle exprime sa haine, pour un temps du moins, envers la vie du colon- défricheur (MC, 128, 155), ce qui explique d\u2019ailleurs son attrait pour Lorenzo Surprenant28.Surtout, le film de Pilote ignore la question du deuil dans lequel s\u2019enlise Maria.Il fait disparaître rapidement François Paradis qui, sitôt mort, n\u2019est plus lié d\u2019aucune façon à la trame narrative du film29.Les prières que récite la famille Chapdelaine à l\u2019annonce de sa mort ne sont pas reproduites dans le film, de même que l\u2019évocation des messes à célébrer en sa mémoire, effaçant ainsi toute trace d\u2019un rituel funéraire, même minimal (considérant le fait qu\u2019il est de toute façon sans sépulture).28 Constatons que la Maria Chapdelaine de Sébastien Pilote est quasi muette, du début à la fin. Les monologues de Maria, insérés en voix off, aurait donné de la consistance à ce personnage qui, autrement, apparaît surtout figé, à répétition, dans ses poses et regards que l\u2019on veut suggestifs.29 Sébastien Pilote le dit explicitement dans une interview avec Martin Gignac : « La romance de Maria Chapdelaine, une jeune fille de 17 ans qui travaille sur la terre de ses parents, et François Paradis, un ancien voisin et coureur des bois, a longtemps été exacerbée. Trop, si l\u2019on se fie au créateur de La disparition des lucioles, qui fait rapidement disparaître le personnage masculin (\u201cEst-ce qu\u2019il existe réellement ?\u201d, se questionne le scénariste en souriant) au profit de ses thèmes de prédilection que sont la famille et le devoir » (Journal Métro, 22 septembre 2021). 94 L\u2019Action nationale \u2013 Février 2022 François Paradis est dans ce cas non seulement mort, mais doublement mort ou disparu dès lors qu\u2019il est identifié à un événement platement anecdotique et, en cela, assurément et pour toujours condamnée à la mort sans sépulture.Ce François Paradis ne hante plus en effet la mémoire des personnages, sinon du Canada français.Est-ce à dire que nous avons enfin fait le deuil de ce personnage ?Ne hante-t-il pas au contraire et plus que jamais cette mémoire puisque son effacement, sa relégation dans l\u2019anecdotique, ne peut être considéré comme la mise en place d\u2019un deuil accompli ?Ne s\u2019agit-il pas plutôt, derrière les belles images du film, d\u2019un autre processus de refoulement par lequel la mémoire nationale et sa mythographie de l\u2019endeuillement s\u2019abîme dans l\u2019oubli ?La mort de la mère Chapdelaine semble d\u2019ailleurs prendre dans le film la place de celle de François Paradis, substituant en cela une mythographie de la mère courage à celle du mort sans sépulture.Une mythographie mémorielle en remplace ainsi une autre alors que le Canada français est certes décrit avec empathie et respect, mais tend néanmoins à se limiter pour beaucoup à l\u2019espace familial, alors que le roman de Hémon évoquait, par les voix de Maria, la condition historique et politique \u2013 coloniale \u2013 du Canada français.Le film de Sébastien Pilote rend inaudible cette voix nationale qui habite le roman de Louis Hémon.Il fait disparaître cette dimension de l\u2019expérience qui traverse pourtant, comme en témoigne La mort d\u2019un bûcheron de Gilles Carle, une part de notre mémoire.Après deux référendums perdus, cela s\u2019ajoute sans doute à la dénationalisation tranquille de la mémoire québécoise.u La Caisse d\u2019économie solidaire est la coopérative ?nancière des entreprises collectives et des citoyens engagés pour une économie sociale et durable.1 877 647-1527 caissesolidaire.coop A sein Gau Te TE Y LO Jéputée de Laurentides-Läbelle ?1866 -3091 MH.Gaudreau@parl.qgc.ee wlio 184, rua 3 UT JA Te \u2014\u2014\u2014\u2014\u2014\u2014 L - = oo Phy Xavier Barsalou-Duval Député de Pierre-Boucher\u2014Les Patriotes\u2014Verchères { = \"BLO = Québécois \\% 1625, boulevard Lionel-Boulet, bureau 202 Varennes (Québec) J3X 1P7 7 Téléphone 450 652-4442 Courriel xavier.barsalou-duvai@parl.gc.ca > Québécois OC oy 7, WI Ten D RY 10 Saint-Jean 1e I FRE] Chambre des commanes 4 4, ~~ PP 100, rue Richelieu, bureau 210 450 357-9100 Saint-Jean-sur-Richelieu, Québec J3B 6X3 christine.normandin@parl.gc.ca A 4 rt Gabriel Ste-Marie Depute federal de Joliette 120, Place Bourget Nord, Joliette gabriel.ste-marie@parl.gc.ca 450 752-1940 \\ @gabrielsmarie www.gabrielstemarie.quebec 000 ue > raté sans compromis, JVI TV & oO l'ihhdépenc LES a, SIMON-P US pe Qu TE | Peni DE SAIAT- AHECHATRE-EET | \u2018 Hagelr A= M D | s I are Chl) a.KE Lt Les essais publiés au Québec sont lus dans 3 numéros par année abonnements et achats actionnationale.quebec Pour un nouvel abonnement avant le printemps, recevez gratuitement le numéro d\u2019automne ! Lectures Primeur Pierre de Bellefeuille Parcours d\u2019un libre penseur par Denis Monière 100 Recensions Frédéric Lacroix 107 Un libre choix ?Cégeps anglais et étudiants internationaux : détournement, anglicisation et fraude Manon Leriche et Jules Falardeau 116 Album Falardeau Note critique Les paramètres de la statistique sont suffisants pour décrire la diversité linguistique du Canada Michel Paillé 121 Lectures 100 Primeur Pierre de Bellefeuille Parcours d\u2019un libre penseur par Denis Monière (extrait) 101 L\u2019Action nationale - Primeur Pierre de Bellefeuille Pierre de Bellefeuille appartient à la courte liste d\u2019hommes et de femmes qui après la Seconde Guerre mondiale se sont émancipés des canons de la tradition pour pouvoir se gouverner eux-mêmes et mettre leur vie personnelle en accord avec les valeurs de la modernité.Être maître de son destin, faire des choix à la lumière de sa raison et ne pas être obligé de se soumettre à une volonté extérieure est l\u2019essence de la liberté individuelle.Il s\u2019est émancipé des diktats de la religion catholique, des contraintes et du conformisme social qui régissaient la société québécoise.Il a voulu prolonger les bienfaits de la liberté de pensée en l\u2019appliquant aussi au cadre institutionnel qui gouvernait le peuple québécois.Après avoir vécu concrètement les contradictions du fédéralisme et exercé son jugement critique par un examen rigoureux des faits, il s\u2019est libéré du credo du nationalisme canadien-fran- çais pour prendre le chemin de la liberté collective.Quel destin un homme qui se veut maître de ses choix peut-il envisager dans une société qui ne l\u2019est pas ?La souveraineté de l\u2019individu ne peut s\u2019exercer pleinement dans une société qui est subordonnée à un pouvoir extérieur qui la domine.L\u2019individu réfractaire à la dépendance pour lui-même et qui choisit de ne pas s\u2019aliéner en devenant étranger à lui-même en reniant ses origines et sa culture par la soumission à une autre culture, n\u2019a qu\u2019un choix : c\u2019est de lutter pour l\u2019émancipation de sa patrie.La rigueur de la pensée, la cohérence et la constance dans ses engagements caractérisent le libre penseur et celui-ci ne peut restreindre sa conscience aux frontières de son moi.Il applique son libre jugement à la situation de la collectivité qui l\u2019inclut.Pierre de Bellefeuille a adhéré à l\u2019idéologie canadienne du bilinguisme et du biculturalisme qui pen- 102 L\u2019Action nationale - Février 2022 dant des générations a mobilisé les espoirs et les ambitions de la nation canadienne-française.Il a mis ses talents au service de la promotion de l\u2019identité canadienne.Il a connu les illusions des partisans du fédéralisme renouvelé qui se sont imaginé pendant des décennies qu\u2019une minorité ethnique pouvait être reconnue sur un pied d\u2019égalité avec la majorité anglophone et jouir d\u2019un statut politique comparable à celui du Canada sous le prétexte que le Québec était le foyer national des Canadiens français.Ce rêve séculaire s\u2019est brisé sur le roc du nouveau nationalisme canadien construit par Pierre Trudeau pour anéantir le biculturalisme au nom d\u2019une conception unitaire et multicul- turelle de la nation canadienne.Pierre de Bellefeuille a eu le courage de rompre intellectuellement avec ce modèle délétère qui enlisait les espoirs d\u2019égalité politique dans l\u2019irréalisme.Il a compris que le vice fondamental du fédéralisme canadien consistait à enfermer l\u2019individu dans la logique de l\u2019ethnicité et à enchaîner les Canadiens français au carcan de la survivance.Tel Sisyphe enchaîné à son rocher, l\u2019individu qui accepte d\u2019être canadien- français est entravé par la culture du minoritaire.Il est obligé d\u2019accepter son sort, de s\u2019accommoder de décisions de la majorité qui le défavorisent, de faire contre mauvaise fortune bon cœur, de borner le champ des possibles aux volontés de l\u2019autre et de se consoler en inventant des interprétations favorables aux situations qui le désavantagent.Il doit pour survivre fuir le conflit, retarder les échéances et finalement se résigner dans l\u2019adversité.Il a compris que l\u2019appartenance à une minorité est sclérosante pour les individus.Elle les empêche d\u2019être libres en asservissant la conscience à la précarité du 103 L\u2019Action nationale - Primeur Pierre de Bellefeuille groupe, ce qui a pour effet de réduire les marges de liberté.Un libre penseur cohérent ne peut accepter une situation collective débilitante qui implique un destin replié sur le groupe, courbé sous les vents de l\u2019histoire et marginalisé par l\u2019infériorité numérique.Pierre a compris que seule l\u2019indépendance pouvait libérer l\u2019individu en transférant à l\u2019État la responsabilité de la persistance de la cohésion et du vouloir-vivre collectif.Pour cette raison, il peut être rangé dans la catégorie des libérateurs de peuple.Son ambition ne s\u2019est pas concrétisée, mais à l\u2019inverse de bien d\u2019autres qui ont choisi de démissionner, il ne s\u2019est pas résigné à abandonner le combat parce qu\u2019ils savaient que l\u2019indépendance d\u2019un peuple s\u2019inscrit dans le temps long et que la résignation n\u2019est pas une solution.Il est à cet égard un modèle de persévérance et de cohérence.Il faut se souvenir de Pierre de Bellefeuille et des valeurs cardinales qui ont balisé son parcours de vie : le respect des faits, le respect de la vérité, le respect de la personne humaine, le respect des valeurs démocratiques, la volonté de dialoguer.Les faits comme source de vérité lui ont servi de leitmotiv durant sa carrière de journaliste.Celui qui rejette les vérités révélées a besoin d\u2019une boussole fiable pour juger le monde et faire des choix.En étant journaliste, il a appris à réfléchir en partant de ce qui était accessible à la connaissance et en identifiant les relations entre les causes et les effets.C\u2019est en partant des faits qu\u2019on peut se faire une opinion et trouver les solutions à un problème.Il a mené des enquêtes pour démêler le vrai du faux, il a fait l\u2019expérience des réalités canadiennes, il a travaillé dans les institutions fédérales, il a beaucoup voyagé avant d\u2019en venir à la conclusion que le fédéralisme 104 L\u2019Action nationale - Février 2022 canadien représentait un cul-de-sac politique et que l\u2019indépendance du Québec pouvait seule assurer la pérennité de la langue française en Amérique.Son attachement aux valeurs démocratiques est une autre constante de sa pensée politique qui a évolué avec le temps.Séduit par le parlementarisme britannique comme bien d\u2019autres membres de l\u2019élite canadienne- française, il en reconnaîtra les limites au fil du temps et perdra ses illusions à l\u2019occasion de la crise d\u2019octobre 1970 où l\u2019État canadien eut recours aux mesures de guerre et viola impunément les droits de la personne en menant des arrestations et des détentions arbitraires.Il cherchera à titre de parlementaire à améliorer le fonctionnement de l\u2019institution parlementaire afin de donner plus d\u2019emprise aux représentants du peuple sur les prises de décision.Il militera aussi pour démocratiser la vie interne des partis et valoriser le rôle des militants en leur sein.Au mépris de sa carrière, il osera lui-même à plusieurs reprises défier la ligne de parti et contester les décisions de son gouvernement et de son parti qui trahissaient ses principes.Il souhaitait que les députés mettent de côté leurs allégeances partisanes et fassent plus d\u2019efforts pour travailler ensemble à trouver des solutions aux problèmes du Québec.Je crois que ce Parlement serait bien meilleur si nous disions tous plus librement ce que nous pensons, des deux côtés de la Chambre.Qu\u2019un ministériel formule une critique par rapport à une motion ou à un projet du gouvernement ou qu\u2019un député de l\u2019Opposition reconnaisse qu\u2019il y a des aspects valables dans quelque chose qui vient du gouvernement, cela apporterait, je crois, plus d\u2019harmonie et plus de fécondité à nos débats que ces affrontements très partisans et très stériles1.1 Assemblée nationale Fascicule n° 38, 19 mars 1985, pages 2512- 2515. 105 L\u2019Action nationale - Primeur Pierre de Bellefeuille Sur des enjeux importants, il a osé se dissocier des positions de son parti et il est même allé jusqu\u2019à la rupture sur la question de l\u2019indépendance au nom de ses convictions et du devoir de dire ce qu\u2019il pensait.Naturellement affable et bon vivant, il entretenait des rapports égalitaires avec ses collaborateurs et ceux qui le côtoyaient.Par respect pour les autres et dans un esprit démocratique, il était ouvert au dialogue avec les citoyens.Il ne méprisait pas ceux qui ne partageaient pas ses opinions et désirait maintenir des échanges intellectuels avec eux.Il était prêt à examiner les arguments de ses adversaires à la condition qu\u2019ils soient de bonne foi.Dialoguer était la seule façon de résoudre pacifiquement les différends.Autant il ne pouvait y avoir de vérité révélée, autant il ne pouvait y avoir de vérité absolue : En politique, nous savons tous que malgré la grandeur de notre métier, malgré la grandeur de ce que nous cherchons à réaliser, il ne faut jamais que nous nous prenions pour d\u2019autres, il ne faut jamais que nous pensions avoir la vérité avec nous, il ne faut jamais que nous pensions que nos options, même si nous y sommes profondément attachés de toute notre âme et de tous nos sentiments, que ces options ne soient jamais la vérité avec un grand V2.Pierre fuyait tout dogmatisme.Il était modeste, il ne se croyait pas meilleur que les autres, en plus d\u2019être d\u2019une grande probité, chose rare dans les milieux avides de pouvoir qu\u2019il a eu à fréquenter.Le parcours politique et intellectuel de Pierre de Bellefeuille n\u2019a pas été rectiligne.Audacieux, il ne 2 Assemblée nationale Fascicule n° 5, 14 mars 1979, pages 183-187. 106 L\u2019Action nationale - Février 2022 craignait pas sortir des sentiers battus, prendre le risque de nouvelles expériences et affronter de nouveaux défis.Il a exercé son libre arbitre et procédé à des remises en question en se rebellant contre la domination de la religion et des conventions sociales qui entretenaient l\u2019hypocrisie.Il a quitté son milieu et sa profession de journaliste pour explorer de nouveaux horizons professionnels en travaillant à l\u2019Office national du film et plus tard à la direction d\u2019Expo 67.Dans les années soixante, il s\u2019est engagé dans des mouvements de gauche comme le Mouvement laïc de langue française et le Nouveau Parti démocratique qui professaient des idées nouvelles et luttaient pour la démocratisation du Québec.Son itinéraire politique a aussi été fait de remises en question.À la fin des années soixante, constatant l\u2019échec du rêve d\u2019un Canada bilingue et biculturel, il a rompu avec le nationalisme canadien-français et la croyance au fédéralisme pour rallier les rangs du mouvement indépendantiste.Après avoir bataillé ferme pour réaliser l\u2019indépendance au sein du Parti québécois, il a osé défier la direction de ce parti lorsque son chef a choisi de renoncer à son option pour rester dans le giron du fédéralisme canadien.Il a toujours voulu mettre ses actions en accord avec ses idées et vivre à la hauteur de ses ambitions.Il est un modèle de cohérence, de constance et de combativité.Pierre de Bellefeuille. Parcours d\u2019un libre penseur L\u2019Action nationale Éditeur, 2021, 224 pages ISBN 978-2-89070-047-5 disponible à la boutique actionnationale.quebec/boutique ou demandez à votre libraire. 107 Recensions Frédéric Lacroix Un libre choix ? Cégeps anglais et étudiants internationaux : détournement, anglicisation et fraude Montréal, Mouvement Québec français, 2021, 174 pages Un an après son essai percutant Pourquoi la loi 101 est un échec, celui qui figure désormais comme l\u2019expert incontournable au Québec sur la question du déclin du français resurgit cet automne pour s\u2019en prendre à une autre idée délétère qui s\u2019impose depuis longtemps dans l\u2019espace public.Cette idée, c\u2019est qu\u2019un jeune, au Québec, doit avoir le droit d\u2019exercer son « libre choix » de la langue d\u2019enseignement dans laquelle il souhaite étudier pour son parcours postsecondaire.Le Québec est ainsi l\u2019un des très rares endroits du monde où tout citoyen peut recevoir un enseignement dans une langue autre que la langue officielle après avoir terminé son secondaire.Les conséquences sur l\u2019anglicisation de la nation d\u2019une telle mesure ont déjà été établies dans le premier livre et sont réitérées dans ce nouvel essai.Cette situation est d\u2019autant plus dangereuse qu\u2019elle a lieu dans le dernier bastion des Français d\u2019Amérique, où le français recule d\u2019année en année de manière dramatique.En gardant le libre choix, le Québec commet-il un suicide linguistique ?C\u2019est la question qu\u2019on se pose sérieusement tout au long de la lecture de ce livre qui, à coup de tableaux et de statistiques 108 L\u2019Action nationale \u2013 Février 2022 révélateurs, nous montre que les tendances lourdes dans le milieu de l\u2019enseignement supérieur jouent contre le Québec français.En l\u2019espace de neuf courts chapitres, Lacroix décortique la bataille linguistique qui a lieu dans l\u2019enseignement supérieur québécois et les évolutions démographiques du Québec des dernières années.Il revient d\u2019abord sur les premières décisions du gouvernement du Québec qui ont fait suite au rapport Parent en éducation, un document qui n\u2019avait pas prévu l\u2019importance qu\u2019allait prendre le cégep dans l\u2019avenir du français.Dans ce rapport, l\u2019idée de « libre choix » s\u2019impose, les rédacteurs ne se doutant pas des dangers que cette option comportait.Pour Lacroix, le libre choix s\u2019inscrit dans la vision de Pierre Trudeau du bilinguisme « concurrentiel », qui voit le Canada comme un lieu où le français peut garantir sa vitalité en maintenant une concurrence constante avec l\u2019anglais dans les institutions.Une perspective bien étrange et trompeuse, dans la mesure où l\u2019anglais possède des armes nettement plus lourdes que le français pour triompher et écraser tout « concurrent », ne serait-ce que par le nombre de locuteurs anglophones.Pour nous démontrer l\u2019erreur des auteurs du rapport Parent, Lacroix nous présente quelques chiffres récents : de 1995 à 2018, nous dit-il, l\u2019effectif collégial anglais au Québec passe de 14,9 % à 19 %, et à Montréal, on parle d\u2019un effectif passant de 33,9 % à 39,9 % pour la même période (p.26-27).Cette réalité fait en sorte que le cégep anglais capte 95 % de la progression de la communauté étudiante, marginalisant ainsi le cégep français dans un avenir proche.Le lecteur insouciant pourrait se dire : qu\u2019y a-t-il de si grave, puisque nous sommes dans un Québec où le français est bien établi comme langue commune ?L\u2019auteur nous rappelle une réalité déjà énoncée dans son premier livre : la langue choisie 109 L\u2019Action nationale \u2013 Février 2022 pour les études collégiales devient très souvent un choix de vie définitif.Le francophone ou l\u2019allophone qui étudie en anglais au collégial poursuit très souvent son parcours dans une université anglophone pour ensuite travailler en anglais.C\u2019est ainsi qu\u2019une part importante de l\u2019immigration au Québec s\u2019anglicise et que même des Québécois se détournent de leurs origines pour s\u2019assimiler à la culture anglophone.Dans cette dynamique d\u2019assimilation linguistique, le cégep anglais connaît donc une attractivité montante qui lui fait subir des changements démographiques importants, au point où, nous dit l\u2019auteur, les anglophones sont maintenant eux-mêmes minoritaires dans leurs propres cégeps.La majorité des étudiants de cégeps anglais est ainsi formée de francophones et d\u2019allophones qui souhaitent se fondre dans des institutions vues comme étant plus prestigieuses que les cégeps français.Cette image de prestige n\u2019est d\u2019ailleurs pas une illusion puisque les cégeps anglais attirent surtout des élèves issus d\u2019écoles secondaires privées ou publiques à programme particulier (programmes enrichis pour les élèves doués).Ce sont ainsi les cégeps anglais qui accueillent les étudiants aux meilleures « cote R », cette cote de rendement qui permet de calculer la performance d\u2019un élève et qui lui ouvre les portes pour l\u2019université.L\u2019inverse n\u2019est pas du tout vrai pour le cégep français qui connaît une surreprésenta- tion de francophones et un accueil très faible d\u2019étudiants anglophones, en plus d\u2019avoir une plus grande proportion d\u2019élèves en situation de handicap.Les cotes R des cégeps français sont aussi plus basses.Ainsi, Lacroix nous dit que « pour un anglophone qui choisit de se franciser au collégial, il y a 27 francophones qui choisissent de s\u2019angliciser.» (p.38) Le déséquilibre est aberrant et montre une fois de plus l\u2019échec des concepteurs de la loi 101, qui n\u2019avaient pas vu venir cette vague d\u2019anglicisation au collégial. 110 L\u2019Action nationale \u2013 Février 2022 Outre cela, l\u2019auteur fait quelques constats sur les écarts entre les francophones et les anglophones du Québec quant à leur réussite scolaire.Il montre que, bien que les francophones aient fait beaucoup de progrès depuis les dernières décennies notamment grâce à la création des cégeps, des écarts persistent, notamment chez les 20-24 ans, où le décrochage scolaire est plus marqué chez les francophones.Lacroix croit voir dans le système d\u2019éducation actuel ce qu\u2019il nomme une « double ségrégation », dans la mesure où il est plus facile pour les anglophones et pour ceux qui viennent d\u2019un milieu à meilleur revenu d\u2019entrer dans les cégeps anglais « prestigieux », alors que les francophones et ceux qui n\u2019ont pas fréquenté une école secondaire privée ont moins de probabilité de pouvoir y entrer.L\u2019auteur nous rappelle que le collège Dawson, par exemple, est si attractif que malgré sa très grande population étudiante, il se doit de n\u2019accepter que 30 % des demandes d\u2019admission annuelles, poussant ainsi la direction à écrémer les candidatures pour ne choisir que les meilleurs.Pour remonter à la source de cette dynamique, Lacroix nous invite à nous interroger sur la raison pour laquelle un immigrant allophone choisirait le cégep anglais plutôt que le cégep français.La loi 101 ne l\u2019oblige-t-elle pas à faire tout son parcours primaire et secondaire en français, et donc, à s\u2019intégrer au Québec français ?Il s\u2019avère que cette mesure de la loi 101 n\u2019est non seulement pas suffisante, mais qu\u2019elle ne sert pratiquement à rien.Ce qui joue vraiment dans le choix de la langue des études postsecondaires, nous dit l\u2019auteur, c\u2019est l\u2019origine culturelle du nouvel arrivant.D\u2019où la pertinence de faire la distinction entre les allophones franco- tropes (pour qui la langue et la culture sont plus proches du français que de l\u2019anglais) et les allophones anglotropes (pour qui c\u2019est l\u2019inverse : l\u2019anglais leur est plus familier) (p.68-69).Alors que les allophones francotropes ont plus tendance à se 111 L\u2019Action nationale \u2013 Février 2022 franciser (ils sont entre 66 % et 76 % à s\u2019inscrire au cégep français), l\u2019inverse est vrai pour les allophones anglotropes qui s\u2019inscrivent massivement au cégep anglais.Face à cette réalité, que peut bien faire le gouvernement du Québec ?Frédéric Lacroix fait la petite histoire des ententes des dernières décennies entre le Canada et le Québec sur le partage des pouvoirs en matière d\u2019immigration.Alors que le Québec a des pouvoirs de sélection des nouveaux arrivants plus importants que ses voisins des provinces anglophones, l\u2019évolution de l\u2019immigration des dernières années nous démontre une réduction constante de la marge de manœuvre du gouvernement du Québec en la matière.En 1990, l\u2019Entente Canada-Québec avait déjà prévu que le Québec était obligé d\u2019accueillir la proportion d\u2019immigrants souhaitée par le gouvernement fédéral.Or, on doit se souvenir que depuis plusieurs années, le projet de la Century Initiative de faire du Canada un pays de 100 millions d\u2019habitants d\u2019ici 2100 fait partie des plans de Justin Trudeau, qui a comme objectif de faire entrer pas moins de 450 000 immigrants par année.En ce sens, le volume d\u2019immigration monte de manière galopante au Canada et le Québec se voit forcer de mettre l\u2019épaule à la roue.Pourtant, pourrait-on répliquer, le gouvernement de François Legault n\u2019a-t-il pas réussi à baisser l\u2019immigration à 40 000 nouveaux arrivants par année, comme il l\u2019avait promis en élection ?L\u2019auteur nous montre que la réalité est bien plus grave que la façon dont on nous la présente le plus souvent dans les médias.Si le Québec possède une part non négligeable de pouvoir dans l\u2019immigration permanente, qui, avant l\u2019élection de François Legault, était fixée par Philippe Couillard à 50 000 nouveaux arrivants annuels, il ne faut surtout pas faire abstraction de l\u2019immigration temporaire, qui est bien plus importante.Des tableaux frappants montrent que l\u2019im- 112 L\u2019Action nationale \u2013 Février 2022 migration temporaire connaît une hausse fulgurante depuis seulement quelques années, au point où en 2019, le Québec a accueilli 159 000 immigrants temporaires.Donc, malgré la baisse d\u2019immigration permanente initiée par le gouvernement Legault, « l\u2019immigration totale au Québec est passée de 142 736 personnes en 2015 à 199 530 personnes en 2019, une augmentation de 56 794 personnes.» (p.95) Le phénomène est généralisé à la grandeur du Canada : « le nombre de \u201ctemporaires\u201d a augmenté de façon impressionnante ; de 2000 à 2018, passant de 60 000 à 429 300 personnes, une augmentation relative de 615 % » (p.86).L\u2019affaire est que le gouvernement du Québec n\u2019a absolument aucun pouvoir quant à cette immigration, qui prend maintenant les trois quarts de sa proportion d\u2019immigrants annuels.Et comme Québec ne détient même pas tous les pouvoirs dans l\u2019immigration permanente, il se trouve réduit à n\u2019avoir un pouvoir de sélection que d\u2019un immigrant sur dix.Mais à quoi bon s\u2019inquiéter, pourrait-on dire, puisqu\u2019il s\u2019agit précisément d\u2019une immigration « temporaire », et donc appeler à repartir ?C\u2019est ici que Lacroix nous montre que l\u2019immigration temporaire porte mal son nom.D\u2019abord, la simple présence de l\u2019immigrant temporaire sur le sol québécois possède un effet sur la vie culturelle et linguistique aussi fort que celui de l\u2019immigrant permanent.Si l\u2019immigrant temporaire s\u2019anglicise, il anglicise le Québec avec la même importance que l\u2019immigrant permanent.Beaucoup d\u2019entre eux sont des étudiants internationaux qui cherchent des universités de prestige comme McGill et Concordia.Ainsi, de 2014 à 2019, la proportion d\u2019étudiants internationaux connaissant l\u2019anglais est passée de 48 % à 81 % (p.102), alors que leur 113 L\u2019Action nationale \u2013 Février 2022 connaissance du français est passée de 55,5 % à 52,2 % pour la même période.Le nombre de leurs inscriptions au cégep anglais a connu une hausse de 2500 % entre 2010 et 2019 démontrant une explosion de la demande pour une institution qui fut à l\u2019origine conçue pour la seule minorité historique anglophone du Québec\u2026 Des cégeps anglais qui, aujourd\u2019hui, sont devenus des entreprises très lucratives, puisque les frais de scolarité exigés aux étudiants étrangers peuvent s\u2019élever à 25 000 $ dans les collèges privés.Une course au recrutement des étudiants internationaux entre les différents types de collèges, menant ainsi à cette situation burlesque où le cégep de la Gaspésie a ouvert il y a quelques années un campus anglophone à Montréal qui accueille 2000 élèves.Que font-ils, par ailleurs, ces milliers d\u2019élèves qui goûtent la splendeur des paysages gaspésiens en anglais depuis la métropole ?La plupart d\u2019entre eux sont des Indiens, donc des allophones anglotropes, qui s\u2019inscrivent à des formations courtes afin de décrocher le plus rapidement possible un diplôme.Le diplôme sert alors à prouver au gouvernement fédéral qu\u2019il peut maintenant devenir un résident permanent, puis éventuellement un citoyen canadien.Le diplôme court constitue ainsi un « billet d\u2019entrée » de plusieurs milliers d\u2019immigrants temporaires pour s\u2019établir en permanence au Canada, et le gouvernement du Québec a très peu de pouvoirs en main pour renverser la tendance.Ces différentes stratégies de recrutement des cégeps anglais poussent le réseau collégial francophone à se marginaliser d\u2019année en année, alors que le Québec est submergé par une population étudiante de plus en plus anglophone ou anglo- trope.Si les choses ne sont pas appelées à changer, Lacroix présage un avenir sombre pour le français au Québec : déclassé des établissements postsecondaires, le français 114 L\u2019Action nationale \u2013 Février 2022 serait condamné à une langue folklorique, bonne pour parler avec les locaux, mais inutile dans le monde des affaires et de toute sphère professionnelle plus élevée.Reprenant l\u2019expression de Marc Chevrier, l\u2019auteur affirme : « Au Québec, le français est souvent vu comme une \u201clangue infantile\u201d, bonne pour les enfants, les mineurs, et elle est souvent déclassée lorsque vient le temps de s\u2019occuper de choses sérieuses, d\u2019études collégiales, universitaires ou bien du travail.» (p.131) La maîtrise du français n\u2019est en rien considérée comme un atout ou une nécessité sociale : en revanche, c\u2019est la maîtrise de l\u2019anglais, et sans accent, qui fait l\u2019objet de convoitise au Québec.Comme le montre Lacroix vers la fin de son livre, ce déclin du français est aussi marqué dans la culture, notamment dans les spectacles, les productions de films et la musique écoutée, dont le français est en chute libre dans toutes ces sphères de la vie culturelle.La baisse est surtout marquée chez les jeunes de 15 à 34 ans, qui sont seulement 9 % à écouter des chansons francophones, alors qu\u2019ils sont encore 47 % chez les 55 ans et plus à écouter de la musique en français (p.141).Au travers de ce portrait peu reluisant pour l\u2019avenir du Québec, quelle leçon tire-t-on du nouvel ouvrage de Frédéric Lacroix ?D\u2019abord, bien sûr, que l\u2019application de la loi 101 au collégial est absolument cruciale.Pour le chercheur, le projet de loi 96 du gouvernement Legault sur la défense du français ne va pas assez loin, constatant en conclusion qu\u2019il « ne va aucunement freiner le déclin du français à Montréal ; il ne réussira, peut-être, qu\u2019à freiner l\u2019accélération de ce déclin » (p.156).Pour Lacroix, il n\u2019y a plus de doute, la dynamique d\u2019assimilation est bien en marche, et s\u2019il n\u2019est pas trop tard, il est néanmoins très tard.Il faut agir, avec force, et rapidement.Son essai a le mérite de nous faire prendre conscience de l\u2019urgence de la situation et de nous montrer avec brio les différentes statistiques que la 115 L\u2019Action nationale \u2013 Février 2022 collection d\u2019experts et d\u2019émissaires de l\u2019État n\u2019ont de cesse de détourner ou d\u2019en minimiser l\u2019interprétation.En ce sens, Frédéric Lacroix fait un travail remarquable et salutaire pour l\u2019avenir national, au moment où le Québec traverse un tournant dans son histoire.Philippe Lorange Étudiant à la maîtrise en sociologie à l\u2019UQAM 116 L\u2019Action nationale \u2013 Février 2022 Manon Leriche et JuLes FaLardeau Album Falardeau Montréal, VLB éditeur, 2021, 302 pages Ils sont nombreux les indépendantistes à se demander ce que pourrait bien penser Pierre Falardeau de notre époque.Celle-ci, qui est marquée par le politiquement correct et la langue de bois, on peut bien s\u2019imaginer que Falardeau la conspuerait.C\u2019est donc généralement avec nostalgie que nous regardons ce cinéaste, et l\u2019Album Falardeau, paru au mois de novembre 2021, peut sans doute venir assouvir en partie ce sentiment.Ce livre de photos préparé par la femme de Pierre Falardeau, Manon Leriche, ainsi que son fils, Jules Falardeau, est à la fois une biographie imagée ainsi qu\u2019une ode à l\u2019œuvre et à la vie de Falardeau.Ne cherchez pas un regard critique sur le cinéaste en ces pages, vous trouverez plutôt une multitude de textes et d\u2019images qui cherchent à situer les films, présenter le personnage et célébrer l\u2019œuvre.Le livre est aussi truffé des meilleures citations de Falardeau.L\u2019album peut donc autant servir à présenter Falardeau à un néophyte, qu\u2019à retrouver l\u2019œuvre et l\u2019homme qui a tant marqué de Québécois.Jeunesse Les premières pages de l\u2019album sont évidemment dédiées à la jeunesse de Falardeau et principalement à ses années de collège.À quel moment Pierre est-il devenu Falardeau ?Difficile de le dire, mais il a très rapidement pris des plis toujours visibles à l\u2019âge adulte.Dans une des nombreuses citations qui tapissent le livre, Falardeau explique qu\u2019à 15 ans il est tombé sur la revue Parti pris.Il comprenait peu le langage alambiqué de l\u2019extrême gauche, mais l\u2019analyse de la situation coloniale du Québec l\u2019intéressait, 117 L\u2019Action nationale \u2013 Février 2022 le fascinait même.À côté de sa photo de finissant au secondaire, Falardeau décide de citer Jules Vallès : « Mon nom restera affiché dans l\u2019atelier des guerres sociales comme celui d\u2019un ouvrier qui ne fut pas fainéant.» On ne peut s\u2019empêcher de comparer le Falardeau de 17 ans à un jeune du même âge aujourd\u2019hui.Le premier est habité par le développement d\u2019une nation québécoise et des luttes qui s\u2019inscrivent dans le temps long.Le second trouve qu\u2019un diachylon beige est une micro-agression, il achète la revue Liberté, tout heureux de se faire dire qu\u2019il est maître chez l\u2019autre, et cite Greta Thunberg dans son album des finissants.N\u2019ayons pas peur de le dire, c\u2019était mieux avant.Sa relation avec l\u2019extrême-gauche Il ne fait aucun doute que Falardeau a fait son entrée dans le combat national par une certaine gauche et même l\u2019extrême gauche, mais les relations entre le cinéaste et ce camp politique ont toujours été tumultueuses et l\u2019album en fait foi.On explique par exemple qu\u2019il s\u2019engueulait régulièrement avec la Cinémathèque québécoise qui était largement marxiste-léniniste.Il s\u2019offusquait qu\u2019on parlât à l\u2019époque des « cinémas canadiens » et que le nom de « cinéma québécois » était en quelque sorte honni par cette extrême gauche.Il n\u2019hésitait pas à les « envoyer chier » devant ce refus de voir la culture nationale.Avec du recul, force est de constater que Falardeau était très lucide lorsqu\u2019il parlait de cette mouvance politique.Il était aussi conscient que lorsqu\u2019elle critiquait un Lionel Groulx, « cet immense savant » pour reprendre les mots de Falardeau, c\u2019était contre son nationalisme qu\u2019on en avait et on prenait prétexte de son antisémitisme pour les discréditer complètement, lui et le nationalisme.Il n\u2019y a pas à dire, Falardeau voyait clair dans cette manigance. 118 L\u2019Action nationale \u2013 Février 2022 Somme toute, l\u2019extrême gauche le détestait et c\u2019était réciproque.Il n\u2019était pas non plus indifférent à la gauche bien-pensante, il l\u2019exécrait comme le démontrent ses prises de bec avec Marc Cassivi.Mais dans quelle gauche se reconnaissait-il alors ?C\u2019est dans les écrits d\u2019un Orwell qu\u2019il a pu se reconnaître, une gauche des travailleurs, une gauche du peuple, une gauche nationale.Ces oppositions d\u2019alors ne sont d\u2019ailleurs pas sans rappeler les oppositions d\u2019aujourd\u2019hui, des fractures similaires divisent toujours les intellectuels québécois.Inscrire son œuvre dans l\u2019histoire longue Ce qui singularise l\u2019œuvre de Falardeau, c\u2019est que son œuvre en est une qui s\u2019inscrit dans l\u2019histoire longue de la nation.À plus d\u2019une reprise dans l\u2019album, il explique son héritage : « Mais au fond, moi, en faisant Gratton, c\u2019était de poursuivre la job du RIN, de Miron, mais autrement.La job que Perreault a essayé de faire, que Groulx a essayé de faire, que Fernand Dumont a essayé de faire.Mais par d\u2019autres façons, de façon plus populaire.» (p.107) Bien que Pierre Falardeau soit né en 1946, Falardeau le cinéaste est né bien avant et il n\u2019hésite pas à reconnaître cette dette.Bien qu\u2019il aimerait porter en groupe cet héritage, cette mémoire et ce combat, il voit bien que plus il vieillit, plus il est le seul dans cette bataille, écoutons-le : « Mais tous ces intellectuels-là, comme Fernand Dumont, y a-tu encore du monde qui parle de ça ?Miron, ça reste un peu, mais maintenant, c\u2019est la p\u2019tite nouvelle poésie, les p\u2019tits poètes \u201cspoken word\u201d bilingues Montréal Blues\u2026 » (p.107) Et lorsqu\u2019on regarde cette œuvre qui s\u2019enracine dans l\u2019histoire, on se rend compte que plusieurs films resteront 119 L\u2019Action nationale \u2013 Février 2022 longtemps dans l\u2019esprit des Québécois.Le party, Octobre, Le temps des bouffons, 15 février 1839 et évidemment les Gratton ; cet être crapuleux sans qualité qui a finit par être embrassé par le public québécois, c\u2019est à se demander parfois si tous ont bien compris le second degré du personnage et de la critique présente dans la trilogie.On entend d\u2019ailleurs souvent que Falardeau faisait les Gratton pour gagner sa vie et pour faire des films « sérieux » par la suite.Les extraits de l\u2019album viennent démentir cette rumeur : « Gagner ma croûte.Faire d\u2019l\u2019argent pour pouvoir faire des films sérieux.Mais j\u2019comprends pas qui comprennent rien.Mais c\u2019est pas avec Poulin que j\u2019ai compris que le rire pouvait être une arme, mais probablement en regardant Tati pis Chaplin.» (p.277) Bien que Falardeau ait eu quelques succès, reconnaissons que c\u2019est une œuvre qui s\u2019est faite généralement en marge du système officiel et même bien souvent contre celui-ci.Simplement pour cette ténacité dont il a fait preuve toute sa vie, Falardeau sert de modèles à tous ces jeunes créateurs et intellectuels qui sont remplis de doutes alors qu\u2019ils ne rentrent pas dans les cases officielles.Falardeau bricoleur Un autre élément qui ressort de ce magnifique album est le Falardeau bricoleur.En lisant les témoignages et en voyant les photographies, on comprend que Falardeau était peut- être moins un artiste qu\u2019un artisan.Que ce soit dans sa vie personnelle ou professionnelle, il bricole : il bidouille son équipement de cinéaste, il se patente une maison, il répare les jouets de ses enfants.Il semblait être un homme jamais fatigué, toujours prêt à mettre la main à la pâte.Une telle obstination explique sans doute le sous-titre de l\u2019album : « Nous aurons toute la mort pour dormir ». 120 L\u2019Action nationale \u2013 Février 2022 Conclusion Une petite anecdote présentée en début d\u2019ouvrage permet de synthétiser le personnage.Alors qu\u2019un homme approcha Pierre Falardeau pour lui demander un conseil afin de faire du cinéma politique, le cinéaste lui répondit : « Habitue-toi au goût du beurre de pinottes.» Après la lecture de l\u2019Album Falardeau, on a envie d\u2019ajouter qu\u2019au moins ce goût de beurre de pinotte aura l\u2019excellente saveur de celle de l\u2019authenticité et de la cohérence entre les babines et les bottines.David Santarossa Enseignant 121 Note critique Michel Paillé* Les paramètres de la statistique sont suffisants pour décrire la diversité linguistique du Canada Jean-François Lepage Interprétation et présentation des données linguistiques du recensement. Série thématique sur l\u2019ethnicité, la langue et l\u2019immigration Ottawa, Statistique Canada, 2020, 42 pages.L\u2019essentiel de cette publication porte sur un distinguo qu\u2019il conviendrait de faire à propos des données statistiques concernant les langues dans les recensements canadiens.Selon M.Jean-François Lepage, analyste principal au Centre de la statistique ethnoculturelle, langue et immigration (CSELI) à Statistique Canada, il y aurait « deux grandes approches » \u2013 ou « deux perspectives » \u2013 dans le traitement des données.« La première est centrée sur les groupes linguistiques alors que la seconde est centrée sur les langues elles-mêmes » (p.5)1.1 Les parenthèses de ce type renvoient à la pagination de l\u2019ouvrage commenté.* Démographe, l\u2019auteur a fait carrière dans deux organismes de la Loi 101 (1980-2004). Il a auparavant enseigné les statistiques en sociologie (Bishop\u2019s University, 1977-1980).** L\u2019auteur remercie pour leurs commentaires et leurs suggestions, l\u2019ancien directeur des Cahiers québécois de démographie, M. Yves Carrière, ainsi que trois évaluateurs d\u2019un texte portant sur le même sujet (Paillé, 2019). Il demeure seul responsable du présent texte. 122 L\u2019Action nationale \u2013 Février 2022 « L\u2019approche centrée sur les groupes linguistiques pourrait être qualifiée, dit-il, d\u2019approche \u201cclassique\u201d ».Au Canada, elle classe généralement la population en trois groupes : les francophones, les anglophones et une catégorie résiduelle regroupant toutes les langues tierces (allophones).Par contre, l\u2019« approche centrée sur les langues [\u2026] pourrait être qualifiée, ajoute-t-il, d\u2019approche \u201cémergente\u201d » (p.5) afin de « rendre compte de la richesse, de la complexité et de la diversité des comportements et des situations linguistiques » (p.5-6).Admettons d\u2019emblée ce distinguo, car les termes « approche » et « perspective » renvoient à la « manière d\u2019aborder une question, un problème2 », ou à l\u2019« aspect sous lequel on envisage quelque chose3 ».Les projections démolinguistiques illustrent bien la première approche (Termote, 2011), tandis qu\u2019un collectif sur Les langues autochtones du Québec est un bon exemple de la seconde (Maurais, 1992).Ainsi présentées en introduction, ces deux approches sont développées dans plus de quarante paragraphes (p.11-23).L\u2019approche centrée sur les groupes linguistiques En approfondissant la première approche, l\u2019auteur se dit embarrassé par deux caractéristiques des données linguistiques dans les recensements.D\u2019une part, comme certaines personnes donnent deux ou trois réponses, les compilations incluent quatre catégories de « réponses multiples » : « le français et l\u2019anglais », « le français et une langue tierce », « l\u2019anglais et une langue tierce » ainsi que « le français, l\u2019anglais et une langue tierce ».2 https://www.linternaute.fr/dictionnaire/fr/definition/approche/ 3 https://www.larousse.fr/dictionnaires/francais/perspective/59822 123 L\u2019Action nationale \u2013 Février 2022 D\u2019autre part, en ce qui a trait aux langues parlées à la maison et à celles utilisées au travail, deux questions \u2013 appelées « volets » \u2013 sont posées depuis le recensement de 2001.Les questions portant sur les langues parlées à la maison se lisaient ainsi en 2016 (p.31) : « 8a) Quelle langue cette personne parle-t-elle le plus souvent » ; « 8b) Cette personne parle-t-elle régulièrement d\u2019autres langues ?».Remarquons que ces embarras sont communs aux deux perspectives, car les données proviennent des mêmes sources.Quant aux réponses multiples, voici quatre types de traitements : \u2022 retenir tel quel les quatre groupes recensés (OQLF, 2005, 94, 96) ; \u2022 les concaténer en deux groupes (Paillé, 2008 ; Lavoie, 2019) ; \u2022 les rassembler en un seul groupe (Paillé, 2010) ; \u2022 les répartir également entre trois groupes (français, anglais, autres) (Termote, 133).Reste l\u2019embarras des questions en deux volets.Aux dires de l\u2019auteur, devoir composer avec des questions à deux volets, rendrait le traitement des données « plus complexe » (p.16, 20, 25).Dans une telle situation, la voie royale est pourtant celle des « tableaux croisés » (OQLF, 2005, p.18-23).Bien que M.Lepage présente le croisement des deux volets sur les langues parlées à la maison (Tableau 9, 124 L\u2019Action nationale \u2013 Février 2022 p.16), il n\u2019en fait aucune description.Pourtant, l\u2019essentiel ne tiendrait que dans ces alinéas : \u2022 en 2016, moins de 15 % des personnes recensées au Canada faisaient usage à la maison d\u2019au moins une autre langue sur une base régulière ; \u2022 au sein des foyers où l\u2019on s\u2019exprimait le plus souvent en français, 9 % des résidents faisaient également usage de l\u2019anglais régulièrement ; \u2022 par contre, seulement 2,6 % des répondants de foyers anglophones parlaient aussi le français de manière régulière ; \u2022 parmi les 45 % de résidents du Canada qui parlaient le plus souvent une langue tierce au foyer, l\u2019anglais dominait largement le français comme langue parlée régulièrement (37 % contre 4 %, soit plus de 9 contre 1)4.L\u2019approche centrée sur les langues À propos de la seconde approche, nous pouvons lire qu\u2019il n\u2019y aurait « aucune nécessité que les groupes d\u2019intérêt soient définis de façon mutuellement exclusive » (p.18), car il y aurait rupture « avec le caractère mutuellement exclusif des groupes linguistiques propre à la démolinguistique » (p.17).Étonnantes affirmations.Puisque les deux approches ne sont que des manières de faire ou des angles d\u2019analyse, il s\u2019ensuit que toutes répar- 4 Après répartition égale des réponses multiples, la domination de l\u2019anglais diminue à 32 % contre 4 % (ou 8 contre 1). 125 L\u2019Action nationale \u2013 Février 2022 titions en pourcentages doivent mener à des totaux égaux à 100 %.La démographie et ses spécialités font naturellement usage de cette règle élémentaire de la statistique.Il est d\u2019ailleurs dans l\u2019intérêt de toutes les disciplines en sciences exactes, en sciences sociales, en sciences humaines, etc., d\u2019appliquer ce b.a.-ba de la statistique descriptive pour éviter toute ambiguïté.Très rares sont les situations où des données sont regroupées dans des classes se recoupant.En matière linguistique, notons l\u2019exception de la connaissance des langues tierces.Comme on demande aux répondants de mentionner « [toute(s)] langue(s) autre(s) que le français ou l\u2019anglais » (Statistique Canada, 2015, question 16), il faudrait, pour épuiser toutes les situations possibles, « multiplier les catégories de réponses multiples de façon exponentielle » écrit fort à propos M.Lepage (p.15).Ainsi, les données sur la connaissance des langues tierces ne s\u2019additionnent pas.Par exemple, la somme des personnes connaissant l\u2019espagnol à celles affirmant connaitre l\u2019italien aurait pour effet de compter deux fois les personnes qui connaissent ces deux langues.Annoncer, comme le fait M.Lepage, que les langues seront classées dans des groupes « non mutuellement exclusifs » est une manière prosaïque de dire que des données seront comptées plus d\u2019une fois.Il importe alors d\u2019identifier et de justifier ce type de classements des données.À cet égard, M.Jean-François Lepage affirme que « [p]our bien prendre la mesure de la présence d\u2019une langue, il est souvent préférable de tenir compte de toutes les mentions de la langue en question » (p.18).Or, pour compter « toutes les mentions », il propose d\u2019effectuer deux séries d\u2019additions inadmissibles en statistique. 126 L\u2019Action nationale \u2013 Février 2022 Bien que l\u2019auteur admette que « la langue principale devrait avoir un poids supérieur à celui de la langue secondaire » (p.28), il suggère tout de même d\u2019additionner tous les effectifs « où il est fait mention du français pour l\u2019un ou l\u2019autre des deux volets » (p.20), et d\u2019 » ajouter toutes les réponses multiples incluant le français au groupe de langue [unique] française [et] procéder de façon analogue avec les réponses multiples incluant l\u2019anglais et les langues tierces » (p.14).Ainsi, les réponses multiples sont doublées ou triplées.Conséquent avec lui-même, M.Lepage précise que l\u2019on ne devrait pas s\u2019étonner de trouver un résultat qui « excède le total de la population » (p.14), soit plus de 100 % en pourcentages.Des sommes d\u2019occurrences Mais où mènent toutes ces additions ?Lors d\u2019un examen antérieur portant sur la langue de travail (Paillé, 2019), nous avons identifié des « sommes d\u2019occurrences » pour les termes « français », « anglais » et « autres langues » en réponses aux deux volets (question 45).Or, les sommes d\u2019occurrences sont réputées très rudimentaires (Paillé, 2019, 221).Dans de telles sommes, toutes les mentions prennent la même importance, car toutes les hiérarchies disparaissent.Ainsi, les langues utilisées régulièrement deviennent aussi importantes que celles utilisées le plus souvent.Quant aux réponses multiples, elles prennent ipso facto plus d\u2019importance puisqu\u2019elles sont au moins doublées5.5 Elles passent de 1 741 à 3 552 (Tableau 1). 127 L\u2019Action nationale \u2013 Février 2022 Afin d\u2019illustrer de manière concrète et didactique les opérations effectuées par M.Lepage, nous avons construit le Tableau 1 à partir de données tirées de son étude.La population canadienne comptait en 2016 près de 35 millions de personnes.Or, à la Section A du tableau, on peut remarquer qu\u2019il y a eu près de 40 millions de mentions linguistiques en réponses aux deux questions posées.Ainsi, le nombre de mentions dépasse de 15 % la population recensée.Quant à la Section B, elle pousse le nombre de mentions à plus de 41,7 millions après avoir doublé ou triplé les réponses multiples.Au total, la somme des mentions dépassent de 20 % la population canadienne recensée6.Nos résultats sont confirmés par la somme des occurrences des tableaux 19 à 22 de cette publication : l\u2019addition de 74,5 % (anglais), de 23,5 % (français), de 0,7 % (langues autochtones) et de 21,0 % (« langues immigrantes ») donne bien, après arrondissement, 120 %.En somme, la deuxième approche de M.Jean- François Lepage se limite à des sommes d\u2019occurrences.Des sommes du même type ont conduit Statistique Canada à voir une stabilisation de l\u2019usage du français au travail au Québec entre 2006 et 2016.Il s\u2019est avéré que la « stabilité » fut plutôt celle « du nombre des occurrences relativement à la population active » (Paillé, 2019, 222) alors que l\u2019importance du français montrait un recul de son usage de 82,0 % à 79,7 % (Ibid., 216).6 Ce pourcentage varie grandement entre les provinces et les territoires. Il va de de 102 % pour Terre-Neuve-et-Labrador à 153 % pour le Nunavut. 128 L\u2019Action nationale \u2013 Février 2022 T a b l e a u 1 - C a l c u l d e s s o m m e s d \u2019 o c c u r r e n c e s , l a n g u e p a r l é e à l a m a i s o n , C a n a d a , 2 0 1 6 ( e n m i l l i e r s ) L a n g u e p a r l é e à l a m a i s o n S e c t i o n A ( l e s v o l e t s ) S e c t i o n B ( l e s o c c u r r e n c e s ) V o l e t 1 V o l e t 2 S o m m e d e s v o l e t s A n g l a i s F r a n ç a i s A u t r e s S o m m e d e s o c c u r r e n c e s A n g l a i s ( A ) 2 2 1 6 3 2 4 0 6 2 4 5 6 9 2 4 5 6 9 2 4 5 6 9 F r a n ç a i s ( F ) 6 9 4 4 8 6 3 7 8 0 7 7 8 0 7 7 8 0 7 A u t r e s ( T ) 3 9 9 7 1 8 0 6 5 8 0 3 5 8 0 3 5 8 0 3 A + F 1 6 0 1 7 1 7 7 1 7 7 1 7 7 3 5 5 A + T 1 2 8 5 4 5 1 3 3 0 1 3 3 0 1 3 3 0 2 6 6 1 F + T 1 4 9 1 3 1 6 2 1 6 2 1 6 2 3 2 4 A + F + T 6 9 1 7 1 7 1 7 1 7 1 2 1 2 T o t a l 3 4 7 6 7 5 1 5 2 3 9 9 1 9 2 6 1 4 8 8 2 1 7 7 3 6 6 4 1 7 3 0 % a 1 0 0 % 1 5 % 1 1 5 % 7 5 % 2 4 % 2 1 % 1 2 0 % a : C a l c u l é s s u r l a p o p u l a t i o n r e c e n s é e , s o i t 3 4 7 8 7 0 0 0 .S o u r c e : J e a n - F r a n ç o i s L e p a g e , 2 0 2 0 , t a b l e a u 9 , p .1 6 . 129 L\u2019Action nationale \u2013 Février 2022 Le CSELI fait cavalier seul Depuis la publication de Marmen et Corbeil (2004) où l\u2019on trouve des sommes d\u2019occurrences7, il semble que le CSELI ait fait cavalier seul.Car nous n\u2019avons trouvé nulle part des sommes d\u2019occurrences liées, par exemple, aux citoyennetés multiples.Par-delà STATCAN, le Québec n\u2019a pas adopté les façons de faire de l\u2019organisme fédéral.En témoignent, des compilations touchant les naissances et les décès selon la langue des parturientes ou des personnes décédées.Bien que les sources contiennent les mêmes catégories de réponses multiples que dans les recensements du Canada, naissances et décès n\u2019ont jamais été comptés plus d\u2019une fois, notamment par l\u2019OQLF (2005, 76-84).En somme, l\u2019approche « émer- gente » n\u2019aurait émergé qu\u2019au CSELI.Reste la motivation de M.Jean-François Lepage : l\u2019approche émergente \u2013 c\u2019est-à-dire la somme des occurrences \u2013 serait mieux « adaptée à l\u2019étude des langues autochtones ou immigrantes » (p.29) que l\u2019approche classique.Est-ce à dire que nos instruments de mesure doivent changer avec l\u2019évolution de la conjoncture, notamment l\u2019accroissement de l\u2019immigration et sa diversification ?Notre réponse est catégorique : JAMAIS.Négligés dans cette publication, les tableaux croisés ne sont pas plus obsolètes en statistique que, par exemple, le calcul de l\u2019espérance de vie en démographie.Ni les épidémiologistes ni les démographes n\u2019ont à « s\u2019adapter » de nos jours à la pandémie de COVID 19 par exemple.Pour « rendre compte de la richesse, de la complexité et de la diversité » linguistique \u2013 comme 7 Voir les tableaux pages 12, 21, 28, 37, 49, 56, 123, 125, 127 et 130 (version française). 130 L\u2019Action nationale \u2013 Février 2022 nous disions en introduction dans les mots de M.Lepage \u2013, les concepts, les normes, les règles, les paramètres de la statistique sont suffisants.Références bibliographiques Lavoie, Émilie (2019).Langues utilisées au travail (2001-2016), Québec, OQLF.Marmen, Louise et Jean-Pierre Corbeil (2004), Nouvelles perspectives canadiennes. Les langues au Canada. Recensement de 2001, Ottawa, Patrimoine canadien, Statistique Canada.Maurais, Jacques, (dir.) 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L\u2019Acte d\u2019union : la deuxième conquête Avec l\u2019Acte d\u2019Union de 1840, nous avons été provincialisés et annexés en tant que nation minoritaire à une nation étrangère.Les actes de ce colloque tenu en 2015 présente les conférences de Josianne Lavallée, André Poulin, François Deschamps, Mylène Bédard, Lucille Beaudry, Robert Comeau, Danic Parenteau, Stéphane Kelly, Denis Monière et Guy Bouthillier.232 pages De Gaulle 1967 : Vive le Québec libre ! Actes du colloque commémoratif sur les retombées de la visite du général de Gaulle au Québec en juillet 1967 organisé par la Société du patrimoine politique du Québec (SOPPOQ).Avec les contributions de Maxime Laporte, Guy Bouthillier, Jean-Paul Bled, Denis Monière, Éric Bédard, Gaël Nofri, Samy Mesli et Philippe de Saint Robert.224 pages Nos numéros spéciaux\u2026 17,25 $/ch.(taxes et expédition comprises) à la boutique internet actionnationale.quebec deviennent des références ! Maurice Séguin : le sens de l\u2019héritage Actes du colloque commémorant le 100e anniversaire de naissance de l\u2019historien Maurice Séguin.Denis Monière présente ce dossier qui rappelle les principes fondamentaux de l\u2019École de Montréal dans ce numéro constitué d\u2019analyses d\u2019historiens et de sociologues : Jean Lamarre, Yvan Lamonde, Robert Comeau, Bruno Deshaies, Félix Bouvier, Josiane Lavallée, Robert Laplante et Nino Gabrielli.224 pages OCTOBRES Octobre 2020 marquait deux anniversaires importants : le cinquantième des événements d\u2019Octobre 1970 et le vingt-cinquième du référendum de 1995.Des révélations nouvelles sur le premier et des rappels nécessaires sur le second ont donné naissance à ce riche numéro avec les contributions de Denis Monière, Guy Bouthillier, Marc Laurendeau, Yves Vaillancourt, Ivan Carel, Bernard Dagenais, Robert Comeau, Daniel Turp, Guy Lachapelle, Serge Cantin, Louis Fournier, Louis Gill, Céline Philippe, Norman Delisle, Robin Philpot, Gilbert Paquette, André Véronneau, Renaud Lapierre et Jean Chartier.224 pages 17,25 $/ch.(taxes et expédition comprises) Par la poste : L\u2019Action nationale, 82 rue Sherbrooke Ouest Montréal, (Québec) H2X 1X3 Connexion abonnés ?Le site internet de L\u2019Action nationale met systématiquement en ligne les articles qui paraissent dans la version papier de la revue.Les articles parus dans l\u2019année ne sont cependant pleinement accessibles qu\u2019aux abonnés de la version papier.En activant la « connexion abonnés », nos abonnés ont accès à tous les articles du site.Pour vous inscrire à cette option gratuite de l\u2019abonnement papier, il vous suffit de communiquer avec nous par courriel ou par téléphone.revue@action-nationale.qc.ca 514 845-8533 ou 866 845-8533 L\u2019Action 4 ag Square La librairie du i Carré Saint-Louis ju] 11 453 FG Ay hy Inf@libraiedusquaire.com Ourremant 1061 avenue Bernard Gs #10 ARR RP outremonr@tibrairiedusquaze.Com Indépendante d\u2019esprit Poésie | Théâtre PR Rae ET Votre date d\u2019échéance Votre numéro d\u2019abonné Prévenez le coût ! 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qu\u2019elle reçoit sont d\u2019une grande importance puisqu\u2019ils permettent d\u2019offrir à nos abonnés une revue de qualité, et ce, sans s\u2019éloigner, même avec plus d\u2019un siècle d\u2019existence, de sa mission.Qu\u2019est-ce qu\u2019un don planifié ?Les dons immédiats, ceux qui sont mis à la disposition de la Ligue d\u2019Action nationale dès qu\u2019ils sont faits et les dons différés, dons destinés à être remis à la Ligue d\u2019Action nationale à une date ultérieure (ex.: dons testamentaires, d\u2019assurance-vie, fiducie testamentaire, etc.) Vous avez peut-être une police d\u2019assurance-vie de quelques milliers de dollars à laquelle vous avez souscrit il y a plusieurs décennies et qui pourrait être cédée à L\u2019Action nationale sous forme de don planifié et contribuer ainsi à la pérennité de la revue.Les dons planifiés font partie intégrante de la planification financière et successorale.Ils peuvent prendre diverses formes, et l\u2019avis d\u2019un planificateur financier professionnel pourra vous aider à choisir l\u2019option la plus avantageuse pour vous.Si dans votre testament vous nommez la Ligue d\u2019Action nationale comme bénéficiaire, faites-le-nous savoir afin que nous puissions vous manifester notre reconnaissance.Si vous désirez effectuer un don planifié à la Ligue, nous pourrons vous remettre un reçu pour dons.Contactez-nous si vous avez besoin des conseils du planificateur financier professionnel de la Ligue d\u2019Action nationale.Ligue d\u2019Action nationale \u2013 Programme de dons planifiés a/s de Jacques Martin 82, rue Sherbrooke Ouest Montréal (Québec) H2X 1X3 L\u2019Action en héritage Tableau d\u2019honneur des donaTeurs eT légaTaires de la ligue d\u2019acTion naTionale Plusieurs personnes nous ont laissé des legs ou des dons qui permettent d\u2019assurer la pérennité de la revue L\u2019Action nationale depuis maintenant 100 ans.C\u2019est la Fondation Esdras-Minville qui gère le patrimoine dédié à la revue, mais pour l\u2019obtention d\u2019un reçu pour fins fiscales, il faut libeller les dons et les legs à la Ligue d\u2019action nationale.Nous exprimons notre gratitude à nos généreux mécènes par une mention à perpétuité à ce tableau d\u2019honneur qui fait état du cumul des dons et des legs.Pierre Karl Péladeau Hector Roy \u2020 grands bâTisseurs de 25 000 $ à 49 999 $ Gabriel Arsenault Dominique Bédard \u2020 Bernard Lamarre \u2020 Bernard Landry \u2020 Isabelle Laporte Bryan L\u2019Archevêque Jacques C.Martin Paul Mainville \u2020 Michel Moisan Ghislaine Raymond \u2020 Ivan Roy Cécile Vanier \u2020 bâTisseurs de 5000 $ à 24 999 $ bâTisseurs émériTes plus de 50 000 $ François Beaudoin Gaston Beaudry \u2020 André Véronneau membres bienfaiTeurs Robert Ascah Robert Auclair André Baillargeon Jacques Baillargeon Jean-François Barbe Luc Bertrand Antoinette Brassard Jacques Cardinal Paul Carrier Jean-Paul Champagne Roch Cloutier Bernard Courteau Guy Cormier Normand Cossette Richard Côté Benoit Dubreuil André Dubuc Richard Dufresne Harold Dumoulin Lucia Ferretti Christian Gagnon Jean-Pierre Gagnon Marcel Gaudreault André Gaulin Yvon Groulx \u2020 Marcel Henry Benoît Houde Gérard N Houle Marcel et Hélène Jacob Henri Joli-Cœur Marc Labelle Georges Lacroix Isabelle Lamarche Gérald Larose Isabelle Le Breton Maurice Leboeuf Richard Leclerc Pascal Leduc Laurent Mailhot \u2020 Pauline Marois Cécile Martin Marcel Masse \u2020 Yves Michaud Estelle Monette \u2020 Lucie Monette Denis Monière Réjean Néron Reginald O\u2019Donnell \u2020 Gilbert Paquette Hubert Payne Gilles Pelletier \u2020 Réal Pilon Alain Prévost Richard Rainville Antoine Raspa René Ricard Paul-Émile Roy \u2020 Hélène Savard-Jacob Ginette Simard Denise Simoneau Rita Tardif Frédéric Thériault Robert G.Tessier \u2020 Marcelle Viger Florent Villeneuve André Watier 1500 $ à 4999 $ Fernand Allard Patrick Allen \u2020 François-Albert Angers \u2020 Gaston-A.Archambault \u2020 Jean-Paul Auclair \u2020 Paul Banville Claude Belec Yvan Bédard \u2020 Jacqueline Claire Binette Henri Blanc René Blanchard Réjane Blary Charles Eugène Blier Gilles Blondeau Charles Eugène Blier David Boardman Yvon Boudreau Gaétan Breault Marcelle Brisson Henri Brun Édouard Cadotte Jean-Charles Claveau Robert Comeau George Coulombe Louis-J.Coulombe Fernand Couturier Paul De Bellefeuille Gérard Deguire Jean-Jacques Delisle Richard Dufresne Bob Dufour Yves Duhaime Marcel Fafard Nicole Forest Lynn-Ernest Fournier Jean-Claude Gagnier Raymond Gagnier Léopold Gagnon Paul A Garneau Romain Gaudreault Henri-F.Gautrin \u2020 Claude Ghanimé Yves Gilbert Pierre Gosselin Paul Grenier \u2020 Michel Grimard Yvan Hardy Guy Houle Pierre André Julien Germain Jutras Pierre Lacombe Raymond Laflamme Lucie Lafortune \u2020 Anna Lagacé-Normand \u2020 Gisèle Lapointe Roger Lapointe Alain Lavallée Germain Lavallée Denis Lazure \u2020 André Leduc Maurice Leduc Gérard Lefebvre Émile Lemaire Jacques Libersan Pierre Lincourt Clément Martel Clément Mercier Yvon Martineau \u2020 Roger Masson Serge Ménard Monique Michaud Daniel Miroux Lise Monette Louis Morache Rosaire Morin \u2020 Gilles Ouimet Jacques Parizeau \u2020 Hélène Pelletier- Baillargeon Claude Pilote Fernand Potvin Arthur Prévost \u2020 René Richard \u2020 Dominique Richard \u2020 Jacques Rivest Jean-Denis Robillard Louis Roquet Pierre-Paul Sénéchal Michel Taillefer Réjean Talbot Claudette Thériault Serge Therrien François C Thivierge Marcel Trottier \u2020 Réal Trudel Denis Vaugeois Claude-P.Vigeant Madeleine Voora club des 100 associés 1000 $ à 1499 $ Liberté d\u2019expression L\u2019Action nationale ouvre ses pages à tous ceux et à toutes celles que la question nationale intéresse.Respectueuse de la liberté d\u2019expression, elle admet les différences qui ne compromettent pas l\u2019avenir de la nation.La rédaction assume la responsabilité de tous les titres d\u2019articles, mais les auteurs restent responsables du contenu de leurs textes.Rédaction Un article soumis sans entente préalable 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Isabelle Le Breton Martine Ouellet Ex Officio Robert Laplante Membres Djemila Benhabib Mathieu Bock-Côté Nicolas Bourdon Robert Comeau Claude Coulombe Myriam D\u2019Arcy Jules Gagné Mathieu Gauthier-Pilote Léolane Kemner Philippe Lorange Jacques C.Martin Gilbert Paquette Danic Parenteau Guillaume Rousseau Patrick Sabourin Simon-Pierre Savard-Tremblay Gilles Toupin Membres honoraires Christiane Bérubé, Nicole Boudreau, Guy Bouthillier, Jacques Brousseau, Hélène Chénier, Lucia Ferretti, Léo Jacques, Delmas Lévesque, Yves Michaud, Pierre Noreau, Roméo Paquette, Hélène Pelletier-Baillargeon Membres émérites René Blanchard, Jean-Charles Claveau, Henri Laberge, Jacques-Yvan Morin Mission La Ligue d\u2019action nationale est l\u2019éditrice de la revue L\u2019Action nationale.Sa mission est d\u2019être un carrefour souverainiste où se débattent les aspirations de la nation québécoise comme collectivité de langue française suivant une tradition de réflexion critique, d\u2019indépendance et d\u2019engagement, à partir des situations d\u2019actualité qui renvoient aux enjeux fondamentaux de notre avenir collectif. Tarifs 2022 (taxes et expédition comprises) L\u2019Action nationale 82, rue Sherbrooke Ouest Montréal (Québec) H2X 1X3 Téléphone : 514 845-8533 sans frais, 1 866 845-8533 Pour nous joindre par courriel revue@actionnationale.quebec www.actionnationale.quebec ISSN-0001-7469 Dépôt légal : Bibliothèque nationale du Québec Périodicité : 10 numéros par an L\u2019Action nationale est membre de la SODEP www.sodep.qc.ca Paiement par chèque ou carte de crédit VISA ou MASTERCARD \u2022 paiement internet sécurisé dans notre site \u2022 par la poste \u2022 par téléphone Paiement de votre compte bancaire (renouvellement d\u2019abonnement) \u2022 chez Desjardins et dans les institutions financières participantes 1 an 2 ans 10 numéros 20 numéros Abonnement 95 $ 170 $ (78,28 $ + taxes) (130,46 $ + taxes) Abonnement de soutien 195 $ 325 $ Étudiant 60 $ 100 $ (47,84 $ + taxes) (78,28 $ + taxes) Institution 160 $ 250 $ (130,46 $ + taxes) (208,74 $ + taxes) Autres pays 160 $ 275 $ Abonnement PDF 60 $ 100 $ (52,18 $ + taxes) (86,97 $ + taxes) TVQ 1012563392 TQ0002 TPS 11901 9545 "]
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